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-The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
-(6 / 20), by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (6 / 20)
- faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: March 10, 2013 [EBook #42298]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE DU CONSULAT
-
- ET DE
-
- L'EMPIRE
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-
- FAISANT SUITE
-
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
-
-
-
-
- PAR M. A. THIERS
-
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-
-
- TOME SIXIÈME
-
-
-
-
- [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
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-
-
- PARIS
- PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 60, RUE RICHELIEU
- 1847
-
-
-
-
-PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
-
-
-
-
-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie), le 4 janvier 1847.
-
-
-PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DU CONSULAT
-
-ET
-
-DE L'EMPIRE.
-
-
-
-
-LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
-
-ULM ET TRAFALGAR.
-
- Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,
- quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --
- Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.
- -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon
- s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il
- entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
- -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des
- bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un
- profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à
- l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le
- rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la
- flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion
- publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des
- finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des
- principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --
- Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --
- Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour
- d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette
- spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant
- confondu dans ses mains les affaires de la France et de
- l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --
- Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --
- Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes
- sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --
- Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation
- des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au
- Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.
- -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,
- certain de changer bientôt cette froideur en transports
- d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux
- armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
- l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
- Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.
- -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage
- de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de
- grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et
- s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général
- Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
- Commencement des opérations militaires du côté des Français. --
- Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de
- Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
- tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon
- atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait
- eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général
- du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de
- Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses
- dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
- Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
- commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
- Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les
- fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --
- Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite
- de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à
- capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en
- vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
- -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral
- Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --
- Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte
- de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur
- de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille
- désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte
- anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie
- précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
- au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.
- -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du
- _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,
- du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
- Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après
- une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la
- bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du
- gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --
- Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier
- Trafalgar.
-
-
-[Date: Août 1803.]
-
-[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.]
-
-C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille
-même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la
-dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer
-et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on
-aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute
-sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai,
-n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur
-avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable
-d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette
-réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement
-reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si
-l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et
-de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble
-apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral
-n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins
-qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection
-d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras.
-Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite,
-aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le
-constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance
-vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui
-fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute
-qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira
-fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie
-entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange!
-Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit.
-Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et
-pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des
-empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement
-dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de
-reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins
-de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une
-raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine.
-
-[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de
-Napoléon.]
-
-Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut
-avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes
-déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les
-hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit
-en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de
-Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet
-de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes
-ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ
-d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il
-rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et
-le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce
-cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans
-ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de
-la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui
-étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau
-un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était
-arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le
-laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se
-renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y
-signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige
-de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se
-déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était
-libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses
-compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient
-incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite
-imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à
-sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités
-nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée
-d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par
-dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus
-difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe
-entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur
-les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des
-forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient,
-poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration
-européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens,
-tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure
-de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté
-n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que
-dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord
-de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique
-comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion
-sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du
-continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment
-Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses
-ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à
-dissoudre leur formidable coalition.
-
-[En marge: Plan militaire de la coalition.]
-
-Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle
-n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan.
-La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie
-suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait
-deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin
-d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir
-l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec
-certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille
-hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux
-liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis
-à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour
-de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi
-de l'Italie.
-
-[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.]
-
-Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première
-au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être
-exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est
-par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens
-combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls;
-la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus
-tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains.
-
-Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté
-aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous
-avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance
-encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la
-Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées
-espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce
-cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort
-gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise
-menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin.
-Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme
-sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la
-Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques
-précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de
-Naples.
-
-[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances
-coalisées.]
-
-Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube,
-et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont
-il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un
-fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir
-tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens,
-impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur
-coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la
-sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que
-ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant
-le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves
-autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes,
-Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du
-secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen
-très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses
-ennemis les uns après les autres.
-
-Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se
-transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée
-du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon
-remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il
-venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les
-Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front
-les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne
-remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens,
-comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée
-au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et
-les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés
-du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même,
-tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les
-envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors
-Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que
-les réserves autrichiennes.
-
-[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des
-bords de l'Océan aux bords du Danube.]
-
-Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses
-corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un
-second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne.
-(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à
-travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire
-avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que
-procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps
-venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient
-descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement
-de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord
-de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les
-défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à
-droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre
-en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le
-Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer
-ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et,
-après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre
-des Russes.
-
-[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.]
-
-La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général
-Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à
-l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se
-transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm.
-Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait
-environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des
-Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace
-de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon
-pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti
-sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par
-sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en
-dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait
-au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières
-des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il
-réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première
-armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne,
-et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes,
-qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides,
-mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà
-battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé
-à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée
-autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant
-de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon
-était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et
-celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée
-française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes,
-mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà
-des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût
-arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui
-semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les
-Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne
-reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie,
-comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur
-lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux
-150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les
-50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à
-la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une
-telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques,
-celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres,
-préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe
-entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de
-l'universalité de ses forces.
-
-Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à
-l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre
-avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se
-porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier
-symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses
-principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point
-placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous
-le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une
-seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord
-de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que
-Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter
-l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de
-permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de
-fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à
-éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille
-hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier
-signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer
-avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie.
-Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante
-des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à
-continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à
-l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse
-pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance
-formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre
-le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir
-à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en
-éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès
-lors pour couvrir le nord de l'Empire.
-
-Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une
-marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre,
-au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant
-les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les
-seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne,
-et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir
-bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son
-empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de
-Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de
-l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et
-d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne
-allait gêner de toutes parts.
-
-Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait
-conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un
-esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens
-plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que
-voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui
-délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants,
-qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être
-sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux
-subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit
-assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté,
-prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même
-homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se
-rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un
-maître.
-
-[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.]
-
-[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.]
-
-Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà
-sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de
-Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en
-fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du
-26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27,
-à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du
-27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime.
-Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à
-Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son
-mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue,
-et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre
-de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux
-Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de
-son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un
-officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait
-être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement
-avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln
-rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles
-resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans
-le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la
-neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit
-Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à
-Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français
-défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les
-ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser
-les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés,
-qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était
-refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer,
-d'observer une exacte discipline.
-
-[En marge: Marche prescrite au général Marmont.]
-
-Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre
-de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon
-bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se
-rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à
-Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier
-avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à
-Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte
-nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être
-rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de
-Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante
-mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à
-Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il
-était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et
-pour son armée.
-
-[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs
-de Boulogne.]
-
-Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps
-d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient
-commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient
-partir, par trois routes différentes, les premières divisions de
-chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième
-jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre
-heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp
-d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim;
-pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières,
-Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims,
-Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches,
-l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre
-Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour
-qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder
-quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés
-au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne
-avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut
-Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le
-lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les
-envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que
-les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des
-vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois
-réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de
-fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers.
-
-Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à
-Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille
-hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres.
-Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui
-enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent
-possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de
-l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de
-partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre
-du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres
-accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre
-un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six
-à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses
-projets.
-
-[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit
-connue le plus tard possible.]
-
-Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du
-maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps
-destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en
-pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes
-fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours
-s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne.
-D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par
-l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin,
-laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y
-avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein,
-quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon
-fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand,
-pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre
-d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube,
-d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions
-militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles
-présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le
-Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration
-terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des
-premières colonnes rendues sur le Rhin.
-
-[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.]
-
-Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans
-l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de
-Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et
-ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il
-n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant
-à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait
-de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour
-Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la
-rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le
-grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au
-Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les
-préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était
-prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets
-qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre
-l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie,
-mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les
-guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il
-avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à
-qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il
-pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant
-encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il
-s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de
-ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir.
-Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto,
-sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par
-suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à
-l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État
-confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre,
-et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de
-l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison
-d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable
-avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet
-électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait
-en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage
-important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se
-les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce
-prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une
-fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France.
-
-[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.]
-
-Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir
-sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le
-Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au
-maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce
-personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait
-pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait
-aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui
-promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et
-enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était
-l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle
-ne pouvait être que tardive.
-
-[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la
-flottille à l'abri de toute attaque.]
-
-Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer
-encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus
-minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de
-la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci
-profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et
-incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne
-renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une
-guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un
-outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les
-précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions
-d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et
-toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée
-des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la
-flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé
-pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet
-autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce
-particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction
-des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme
-de corps flottants.
-
-Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent
-laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des
-régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la
-flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun.
-On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie
-pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à
-bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient
-échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer
-présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des
-généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799,
-jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la
-construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour
-couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il
-voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position
-retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que,
-répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en
-perfectionner la défense.
-
-Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le
-maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux
-uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les
-consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient
-combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour,
-qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition
-d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression,
-Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps
-suivant.
-
-[Date: Sept 1805.]
-
-[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.]
-
-[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une
-grande guerre.]
-
-Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de
-l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur
-ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une
-grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y
-en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de
-passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une
-vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers,
-enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant
-les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un
-soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait
-remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes,
-appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les
-expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les
-Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe,
-et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur
-résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils
-voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la
-conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive
-l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi.
-Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de
-pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait
-plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des
-récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des
-périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux
-grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient
-défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris
-de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre.
-N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est
-beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau
-également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux.
-
-[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
-
-Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de
-Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne
-n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de
-ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des
-intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes
-dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps
-de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut
-Rhin.
-
-[En marge: Disposition du public à son égard.]
-
-Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel
-point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la
-nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à
-bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes
-à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas
-de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un
-gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui
-reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la
-guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un
-capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la
-Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne
-savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue
-durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières
-guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de
-beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure
-d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne
-laissait pas de se faire entendre.
-
-[En marge: Détresse financière.]
-
-Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations
-qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des
-causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son
-projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de
-Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet,
-le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes
-les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté
-qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter
-une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui
-aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de
-graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne
-saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie
-sur l'avenir.
-
-[En marge: Budget de l'an XII.]
-
-Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII
-(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les
-frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts
-avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait
-pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40
-millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions,
-celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il
-restait à combler un déficit de 20 et quelques millions.
-
-[En marge: Budget de l'an XIII.]
-
-L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se
-terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes
-encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait
-cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite.
-Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré
-solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les
-mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions
-environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour
-y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les
-impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par
-le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les
-tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes,
-récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année,
-les dons volontaires des communes et des départements, convertis en
-centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à
-peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il
-fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an
-XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie.
-Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804,
-par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait
-faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par
-ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds
-américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces
-ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une
-somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont
-nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de
-biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques
-remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout
-faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une
-insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720.
-
-[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.]
-
-Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour
-l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu
-perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à
-l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non
-acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant
-aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une
-vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20
-millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente,
-on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se
-former depuis le renouvellement de la guerre.
-
-[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.]
-
-Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on
-s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû
-rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les
-cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui
-verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur
-des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour
-compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis
-aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens
-nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le
-Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII
-(septembre 1805).
-
-On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs
-perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait
-pas en général une grande confiance sous le rapport financier,
-certains agents des finances, dans les limites de leur service, en
-inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à
-Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les
-provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses
-correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau
-ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces
-embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu
-mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme
-argent comptant.
-
-Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs
-généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les
-contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés
-bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme
-une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables
-mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé
-d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions
-indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des
-consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on
-attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs
-généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de
-cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il
-fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous
-les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des
-contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le
-dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux
-variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme
-anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une
-partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15
-millions.
-
-Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les
-traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines
-rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de
-millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer
-encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en
-s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse
-compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les
-fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme
-d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait
-dû.
-
-Napoléon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de
-l'arriéré, avait imaginé, pendant qu'il se trouvait en Italie, une
-opération qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une émission de
-papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800,
-il ne restait rien en 1805, non pas qu'on eût dépensé tout entière
-cette précieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de
-la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse
-d'amortissement, du Sénat, de la Légion d'honneur, des Invalides, de
-l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer
-encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait à
-la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de
-ce qu'on ne lui payait pas. Napoléon eut l'idée de reprendre à la
-Légion d'honneur et au Sénat les domaines nationaux qu'il leur avait
-attribués, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces
-domaines pour une opération avec les fournisseurs. Effectivement, on
-délivra des rentes au Sénat et à la Légion d'honneur en échange de
-leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur
-accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la
-différence entre le prix des unes et des autres. Le Sénat et la Légion
-d'honneur y gagnèrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On
-reprit ensuite les biens nationaux, et on commença à en livrer aux
-fournisseurs à un prix convenu. Ceux-ci, obligés d'emprunter à des
-capitalistes qui leur prêtaient les fonds dont ils avaient besoin,
-trouvaient dans les immeubles un gage à l'aide duquel ils obtenaient
-du crédit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce
-fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opération,
-et qui prit sur les rentes rachetées la somme nécessaire pour
-indemniser le Sénat et la Légion d'honneur. L'État à son tour dut la
-dédommager en créant à son profit une somme de rentes correspondante à
-celle dont elle venait de se dépouiller. C'est avec ces divers
-expédients, les uns légitimes comme les améliorations de service, les
-autres fâcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la
-reprise des biens donnés à divers établissements, c'est avec ces
-expédients, disons-nous, qu'on était parvenu à faire face au déficit
-qui s'était produit depuis deux années. De notre temps la dette
-flottante, à laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait
-de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considérable.
-
-[En marge: Situation embarrassée du commerce.]
-
-[En marge: Disette de numéraire.]
-
-[En marge: Causes de cette disette.]
-
-Tout cela n'eût présenté qu'un médiocre embarras, si la situation du
-commerce eut été bonne; mais il n'en était pas ainsi. Les négociants
-français, en 1802, croyant à la durée de la paix maritime, s'étaient
-engagés dans des opérations considérables, et avaient fait des
-expéditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre,
-courant sur notre pavillon avant aucune déclaration de guerre, leur
-avait causé des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimulé
-leur détresse, et, en se résignant à de grands sacrifices, en s'aidant
-les unes les autres de leur crédit, avaient supporté le premier coup.
-Mais la nouvelle secousse résultant de la guerre continentale devait
-achever leur ruine. Déjà les banqueroutes commençaient dans les
-principales places de commerce, et y produisaient un trouble général.
-Ce n'était pas là l'unique cause de gêne dans les affaires. Depuis la
-chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu,
-était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre.
-Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son
-émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie
-quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des
-espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous
-le Consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et
-l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions.
-S'en procurer était à cette époque l'un des soucis constants du
-commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement,
-parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement
-accrédités un supplément de numéraire, la Banque de France avait la
-plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique
-proportionnée à l'émission de ses billets. Elle avait fait, sous ce
-rapport, de louables efforts, et tiré d'Espagne une somme énorme de
-piastres. Malheureusement une voie d'écoulement ouverte alors au
-numéraire en laissait échapper autant qu'on pouvait en amener, c'était
-le payement des denrées coloniales. Autrefois, c'est-à-dire en 1788 et
-1789, quand nous possédions Saint-Domingue, la France retirait de ses
-colonies, en sucre, café et autres produits coloniaux, jusqu'à 220
-millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait
-jusqu'à 150, particulièrement sous forme de sucre raffiné. Si on songe
-à la différence des valeurs entre ce temps et le nôtre, différence qui
-est du double au moins, on jugera quelle immense source de prospérité
-se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et
-recevoir de nos propres ennemis les denrées coloniales que vingt ans
-auparavant nous vendions à toute l'Europe. Une portion considérable de
-notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,
-Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les
-Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la
-contrebande. On envoyait en Italie fort au delà des 22 millions que
-nous payait cette contrée. Tous les commerçants du temps se
-plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement
-discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France.
-
-[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.]
-
-[En marge: La gêne produite par le défaut de numéraire se communique
-même à l'Angleterre.]
-
-C'était à l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander
-des métaux. Cette célèbre nation, à laquelle Colomb avait procuré des
-siècles d'une riche et fatale oisiveté, en lui ouvrant les mines de
-l'Amérique, s'était laissé obérer à force d'ignorance et de désordre.
-Les malheurs de la guerre s'ajoutant à une mauvaise administration,
-elle était alors la plus gênée des puissances, et donnait le spectacle
-toujours si triste du riche réduit à la misère. Les galions, arrêtés
-par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement à l'Espagne,
-mais à toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres fût interdite
-dans la Péninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande,
-grâce à une longue contiguïté de territoire, et les pays voisins les
-emportaient souvent de France par le même moyen. Ce commerce interlope
-était aussi établi, aussi étendu qu'un commerce licite. Mais il était
-à cette époque fort contrarié par l'interruption des arrivages
-d'Amérique, et, chose singulière, l'Angleterre elle-même en souffrait.
-Habituée à puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle
-subissait la privation commune dont elle était la cause. L'argent qui
-s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du
-Pérou ne venait plus ni à Cadix, ni à Bayonne, ni à Paris, ni à
-Londres. L'Angleterre manquait de métaux pour tous les besoins, mais
-surtout pour le payement de la coalition européenne, car les denrées
-coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit à la Russie,
-soit à l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides
-qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait
-lui-même allégué cette raison pour contester aux puissances coalisées
-une partie des sommes qu'elles exigeaient. Après avoir donné presque
-pour rien des masses énormes de sucre et de café aux coalisés, le
-cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la
-banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des
-officiers autrichiens.
-
-[En marge: Spéculation imaginée par la compagnie des NÉGOCIANTS
-RÉUNIS.]
-
-Telles étaient les causes principales de la détresse commerciale et
-financière. Si la compagnie des _Négociants réunis_, qui faisait alors
-toutes les affaires du Trésor, fourniture des vivres, escompte des
-_obligations_, escompte du subside espagnol, s'était bornée au service
-dont elle était chargée, bien qu'avec peine elle aurait pu en
-supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus à escompter à 1/2 pour 100
-par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs généraux_;
-c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui
-escomptassent à elle-même à 3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an),
-ce qui l'exposait à une perte énorme. Toutefois le Trésor, en
-transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exercée par les
-capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de
-son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait basé sur
-cette situation un plan immense, fort ingénieux assurément, fort
-avantageux même, si ce plan avait joint au mérite de l'invention le
-mérite plus nécessaire encore de la précision du calcul. Ainsi qu'on
-l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des
-_Négociants réunis_ s'étaient partagé les rôles. M. Desprez, ancien
-garçon de caisse, enrichi par une rare habileté dans le commerce du
-papier, était chargé de l'escompte des valeurs du Trésor. M.
-Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du blé, était chargé de la
-fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus
-fertile en ressources, s'était réservé les grandes spéculations. Ayant
-accepté de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son
-subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait séduit M. de
-Marbois, il avait été amené à l'idée de nouer de grandes relations
-avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Pérou, des mains de
-laquelle sortaient les métaux, objet de l'ambition universelle. Il
-s'était rendu à Madrid, où il avait trouvé une cour attristée par la
-guerre, par la fièvre jaune, par une disette affreuse et par les
-exigences de Napoléon, dont elle était la débitrice. Rien de tout cela
-n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charmé par
-sa facilité, par son assurance, les vieilles gens qui régnaient à
-l'Escurial, comme il avait charmé M. de Marbois lui-même, en lui
-procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait
-offert d'abord d'acquitter le subside dû à la France pour la fin de
-1803, et pour toute l'année 1804, ce qui était un premier soulagement
-qui venait fort à propos. Puis il avait fourni quelques secours
-immédiats d'argent, dont la cour éprouvait un pressant besoin. Il
-s'était chargé en outre de faire arriver des blés dans les ports
-d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont
-elles manquaient. Tous ces services avaient été agréés avec une vive
-reconnaissance. M. Ouvrard avait écrit sur-le-champ à Paris, et par M.
-de Marbois, dont il possédait la faveur, il avait obtenu la
-permission, ordinairement refusée, de laisser sortir de France
-quelques chargements de blé pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages
-subits avaient mis un terme à l'accaparement des grains dans les ports
-de la Péninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait
-plutôt dans une élévation factice des prix que dans le défaut des
-céréales, M. Ouvrard avait soulagé comme par enchantement les plus
-poignantes misères du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour
-séduire et entraîner les administrateurs peu clairvoyants de
-l'Espagne.
-
-[En marge: Traité de la compagnie des NÉGOCIANTS RÉUNIS avec la cour
-d'Espagne.]
-
-On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid
-pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le
-moyen était simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnât
-l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le
-privilége de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75
-centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne,
-5 francs au moins. C'était un bénéfice extraordinaire, mais bien
-mérité assurément, si M. Ouvrard parvenait à tromper les croisières
-anglaises et à transporter du nouveau monde dans l'ancien ces métaux
-devenus si précieux. L'Espagne, qui succombait sous la misère, était
-très-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de réaliser
-les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne
-traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui
-rançonnent leur prodigalité.
-
-[En marge: Moyen employé pour faire venir les piastres du Mexique.]
-
-[En marge: Situation difficile de la Banque de France.]
-
-Mais comment faire venir ces piastres malgré M. Pitt et les flottes
-anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrassé de cette difficulté
-que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-même, au moyen
-de la plus singulière des combinaisons. Il y avait des maisons
-hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui étaient établies à la
-fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'idée de leur vendre des
-piastres espagnoles à un prix qui assurait encore à sa compagnie un
-bénéfice assez considérable. C'était à ces maisons à obtenir de M.
-Pitt qu'il les laissât venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin
-pour son propre compte, il était possible que, dans le désir de s'en
-procurer, il en laissât passer une certaine somme, quoiqu'il sût qu'il
-devait la partager avec ses ennemis. C'était une espèce de contrat
-tacite dont les maisons hollandaises associées des maisons anglaises
-devaient être les intermédiaires. L'expérience prouva plus tard que ce
-contrat était réalisable pour une partie, sinon pour le tout. M.
-Ouvrard songea aussi à se servir des maisons américaines, qui, avec sa
-délégation et grâce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des
-piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe.
-Mais la question était de savoir combien M. Pitt laisserait passer de
-ces piastres, combien les Américains pourraient en transporter à la
-faveur de la neutralité. Si on avait eu du temps, une pareille
-spéculation aurait pu réussir, rendre d'importants services à la
-France et à l'Espagne, et procurer à la compagnie d'abondants et
-légitimes profits. Malheureusement les besoins étaient bien urgents.
-Sur 80 ou 90 millions d'arriéré, auxquels il fallait que le Trésor
-français fit face avec des expédients, il y avait 30 millions environ
-qu'il devait à la compagnie des _Négociants réunis_, et qu'il lui
-payait avec des immeubles. Elle avait donc à supporter cette première
-charge. Elle avait à fournir en outre à ce même Trésor français la
-valeur d'une année au moins du subside espagnol, c'est-à-dire 40 à 50
-millions; elle avait à lui escompter les _obligations des receveurs
-généraux_; elle avait enfin à payer les blés envoyés dans les ports de
-la Péninsule, et les vivres procurés aux flottes espagnoles. C'était
-là une situation qui ne permettait guère d'attendre le succès de
-spéculations hasardeuses et lointaines. Jusqu'à ce succès la compagnie
-était réduite à vivre d'expédients. Elle avait engagé à des prêteurs
-les immeubles reçus en payement. Ayant réussi, grâce à la complaisance
-de M. de Marbois, à se saisir presque complétement du portefeuille du
-Trésor, elle y puisait à pleines mains des _obligations des receveurs
-généraux_, qu'elle confiait à des capitalistes prêtant leur argent sur
-gage, à un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces
-mêmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entraînée par son
-intimité avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui était
-réclamé au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de
-ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se résolvait
-dès lors en une émission, chaque jour plus considérable, de ces
-billets. Mais la réserve métallique n'augmentant pas en proportion de
-la masse des billets émis, il en résultait un véritable danger; et
-c'était la Banque en réalité qui allait bientôt supporter le poids des
-embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'étaient-elles élevées
-dans le sein du conseil de régence, pour demander qu'on mît un terme
-aux secours accordés à M. Desprez, représentant de la compagnie des
-_Négociants réunis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus
-patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'étaient prononcées
-contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours
-réclamés par M. Desprez.
-
-Le Trésor français, le Trésor espagnol, la compagnie des _Négociants
-réunis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons
-embarrassées, qui se prêtent leur signature, et s'aident les unes les
-autres d'un crédit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnaître que le
-Trésor français était la moins gênée de ces trois maisons associées,
-et qu'il était exposé à souffrir beaucoup d'une pareille communauté
-d'affaires; car, au fond, c'était avec ses seules ressources,
-c'est-à-dire avec les _obligations des receveurs généraux_ escomptées
-par la Banque, qu'on faisait face à tous les besoins, et qu'on
-nourrissait les armées espagnoles aussi bien que les armées
-françaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire
-n'était pas connu. Les associés de M. Ouvrard, dont les engagements
-avec lui n'ont jamais été bien définis, quoique ces engagements aient
-été le sujet de longs procès, ne savaient pas eux-mêmes toute
-l'étendue du fardeau qui allait peser sur eux. Éprouvant déjà beaucoup
-de gêne, ils appelaient M. Ouvrard à grands cris, et ils lui avaient
-fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immédiatement à
-Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les
-détails d'un vaste maniement de fonds, trompé de plus par un commis
-infidèle, ne soupçonnait pas à quel point les ressources du Trésor
-étaient abandonnées à la compagnie. Napoléon lui-même, quoiqu'il
-étendît sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans
-les services qu'une insuffisance réelle d'une soixantaine de millions,
-à laquelle on pouvait suppléer avec des biens nationaux et divers
-expédients, ignorant la confusion qui s'était établie entre les
-opérations du Trésor et celles des _Négociants réunis_, ne saisissait
-pas la véritable cause des embarras et des inquiétudes qui
-commençaient à se produire. Il attribuait la gêne dont on souffrait
-partout aux fausses spéculations du commerce français, à l'usure que
-les possesseurs de capitaux cherchaient à exercer, et se plaignait des
-gens d'affaires à peu près comme il se plaignait des idéologues quand
-il rencontrait des idées qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il
-ne voulait pas qu'on tirât de cet état de choses des objections à
-l'exécution de ses ordres. Il avait demandé 12 millions en espèces à
-Strasbourg, et les avait demandés si impérieusement qu'on avait eu
-recours aux moyens les plus extrêmes pour les trouver. Il avait exigé
-10 autres millions en Italie, et la compagnie, réduite à les acheter à
-Hambourg, les faisait passer à Milan soit en argent, soit en or, en
-traversant le Rhin et les Alpes. Napoléon, d'ailleurs, comptait avoir
-frappé de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un
-terme à tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai
-battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs à la baisse.--
-
-[En marge: Levée de la conscription, et organisation des réserves.]
-
-Ces ressources bien ou mal obtenues du Trésor, il s'occupa de la
-conscription et de l'organisation de sa réserve. Le contingent annuel
-se divisait alors en deux moitiés de 30 mille hommes chacune, la
-première appelée à un service actif, la seconde laissée dans le sein
-de la population, mais pouvant être réunie sous les drapeaux sur un
-simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du
-contingent des années IX, X, XI, XII et XIII. C'étaient des hommes
-d'un âge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par décret.
-Napoléon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la levée de
-l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'âge requis
-du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier
-grégorien allait être remis en usage au 1er janvier suivant, il fit
-ajouter à cette levée les jeunes gens qui auraient atteint l'âge légal
-du 23 septembre au 31 décembre 1806. Il résolut donc de comprendre en
-une seule levée de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait
-applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de décembre
-1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les
-derniers ne compteraient pas tout à fait vingt ans révolus. Mais il
-ne songeait pas à les employer tout de suite à un service de guerre.
-Il se proposait de les préparer au métier des armes en les plaçant
-dans les troisièmes bataillons, qui composaient le dépôt de chaque
-régiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour
-s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou
-dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien formés que ceux
-du camp de Boulogne. C'était là une combinaison bonne à la fois pour
-la santé des hommes et pour leur instruction militaire, car le
-conscrit de 20 ans, s'il entre immédiatement en campagne, va bientôt
-finir à l'hôpital. Mais cette combinaison n'était possible qu'à un
-gouvernement qui, ayant une armée tout organisée à présenter à
-l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu'à titre de réserve.
-
-[En marge: Le Corps législatif n'étant pas assemblé, on s'adresse au
-Sénat pour légaliser la levée de la conscription.]
-
-Le Corps législatif n'étant pas assemblé, il fallait perdre du temps
-pour le convoquer. Napoléon ne consentit point à un tel retard, et
-imagina de s'adresser au Sénat, en se fondant sur deux motifs: le
-premier, l'irrégularité d'un contingent qui comprenait plus de douze
-mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence
-des circonstances. On sortait de la légalité en agissant ainsi, car le
-Sénat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la
-contribution en hommes. Il était chargé de fonctions d'un autre ordre,
-comme d'empêcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir
-les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du
-gouvernement entachés d'arbitraire. Au Corps législatif seul
-appartenait le vote des impôts et des levées d'hommes. C'était une
-faute que de violer cette Constitution, déjà si flexible, et de la
-rendre par trop illusoire, en négligeant si facilement d'en observer
-les formes. C'était une autre faute de ne pas ménager davantage
-l'emploi du Sénat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous
-les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait
-sur sa docilité beaucoup plus que sur celle du Corps législatif.
-L'archichancelier Cambacérès n'aimant pas les excès de pouvoir qui
-n'étaient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il
-faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une
-mesure organique le vote des contingents au Sénat. Napoléon, qui, sans
-méconnaître les vues de prudence, les remettait à un autre temps quand
-il était pressé, ne voulut ni poser de règle générale, ni différer la
-levée du contingent. En conséquence, il ordonna de préparer pour la
-levée de la conscription de 1806 un sénatus-consulte fondé sur deux
-considérations extraordinaires: l'irrégularité du contingent,
-embrassant plus d'une année entière, et l'urgence des circonstances,
-qui ne permettait pas d'attendre la réunion du Corps législatif.
-
-[En marge: Emploi des gardes nationales.]
-
-Il songea également à recourir aux gardes nationales instituées en
-vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisième coalition ayant
-tous les caractères des deux premières, bien que les temps fussent
-changés, bien que l'Europe en voulût moins aux principes de la France,
-et beaucoup plus à sa grandeur, il pensait que la nation devait à son
-gouvernement un concours aussi énergique, aussi unanime qu'autrefois.
-Il ne pouvait pas attendre le même élan, car le même enthousiasme
-révolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une
-parfaite soumission à la loi de la part des citoyens, et sur un
-profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi
-appellerait. Il ordonna donc la réorganisation des gardes nationales,
-mais en s'attachant à les rendre plus obéissantes et plus militaires.
-Pour cela il fit préparer un sénatus-consulte, qui l'autorisait à
-régler leur organisation par des décrets impériaux. Il résolut de
-s'attribuer la nomination des officiers, et de réunir dans les
-compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et
-la plus guerrière de la population. Il la destinait à la défense des
-places fortes et à certaines réunions accidentelles sur les points
-menacés, tels que Boulogne, Anvers, la Vendée.
-
-[En marge: Organisation des dépôts au moyen de la conscription.]
-
-Ces divers éléments furent disposés de la manière suivante. Près de
-200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille défendaient
-l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons
-de marine, gardaient Boulogne. On a déjà vu que les régiments étaient
-composés de trois bataillons, deux de guerre, un de dépôt, ce dernier
-chargé de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire
-les conscrits. Déjà un certain nombre de ces troisièmes bataillons
-avaient été placés à Boulogne. Tous les autres furent établis de
-Mayence à Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes
-restant à lever sur les années IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille
-conscrits de 1806. Ils devaient être versés dans les troisièmes
-bataillons, pour s'y exercer et y acquérir des forces. Les plus âgés,
-lorsqu'ils seraient formés, viendraient plus tard, organisés en corps
-de marche, remplir les vides que la guerre aurait opérés dans les
-rangs de l'armée. C'était une réserve de 150 mille hommes au moins,
-gardant la frontière, et assurant le recrutement des corps. Les gardes
-nationales, appuyant cette réserve, devaient être organisées dans le
-Nord et l'Ouest pour accourir à la défense des côtes, surtout pour se
-rendre à Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brûler la
-flottille, ou de détruire les chantiers élevés sur l'Escaut. Déjà le
-maréchal Brune avait été chargé de commander à Boulogne. Le maréchal
-Lefebvre dut commander à Mayence, le maréchal Kellermann à Strasbourg.
-Ces nominations attestaient le tact parfait de Napoléon. Le maréchal
-Brune avait une réputation acquise en 1799, pour avoir repoussé une
-descente des Russes et des Anglais. Les maréchaux Lefebvre et
-Kellermann, vieux soldats, qui avaient reçu pour prix de leurs
-services une place au Sénat et le bâton de maréchal honoraire, étaient
-propres à veiller à l'organisation de la réserve, pendant que leurs
-compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils
-devenaient en même temps l'occasion d'une dérogation à la loi qui
-interdisait aux sénateurs les fonctions publiques. Cette loi
-déplaisait fort au Sénat, et on y dérogeait très-adroitement, en
-appelant quelques-uns de ses membres à former l'arrière-ban de la
-défense nationale.
-
-[En marge: Séance impériale au Sénat.]
-
-[En marge: Froideur du peuple de Paris.]
-
-[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napoléon.]
-
-Ces dispositions terminées, Napoléon fit porter au Sénat les mesures
-que nous venons d'énumérer, et les présenta lui-même dans une séance
-impériale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes
-précis et fermes de la guerre continentale qui venait de le
-surprendre, tandis qu'il était occupé de l'expédition d'Angleterre,
-des explications demandées à l'Autriche, des réponses ambiguës de
-cette cour, de ses mensonges aujourd'hui démontrés, puisque ses armées
-avaient passé l'Inn, le 8 septembre, au moment même où elle protestait
-le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au
-dévouement de la France, et promit d'avoir anéanti bientôt la nouvelle
-coalition. Les sénateurs lui donnèrent de grandes marques
-d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux réunions
-d'États opérées en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les
-rues que le cortége impérial eut à parcourir, du Luxembourg aux
-Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprimé par la souffrance, fut
-moins expressif que de coutume. Napoléon s'en aperçut, en fut piqué,
-et en témoigna quelque humeur à l'archichancelier Cambacérès. Il y
-voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en
-prendre son parti, se promettant d'exciter bientôt des cris
-d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti
-tant de fois à ses oreilles, et il reporta sa pensée, qui n'avait le
-temps de séjourner sur aucun sujet, vers les événements qui se
-préparaient aux bords du Danube. Pressé de partir, il fit un règlement
-pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frère Joseph
-eut la mission de présider le Sénat; son frère Louis, en qualité de
-connétable, dut s'occuper des levées d'hommes et de la formation des
-gardes nationales. L'archichancelier Cambacérès fut chargé de la
-présidence du Conseil d'État. Toutes les affaires devaient être
-traitées dans un Conseil composé des ministres et des grands
-dignitaires, présidé par le grand électeur Joseph. Il fut établi que
-par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir à Napoléon
-un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de
-l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, craignant que Joseph
-Bonaparte, présidant le Conseil du gouvernement, ne fut blessé du rôle
-de critique suprême attribué à l'un des membres de ce Conseil, en fit
-l'observation à Napoléon. Mais Napoléon l'interrompit brusquement, en
-lui disant que, pour ménager les vanités, il ne voulait pas se priver
-des lumières les plus précieuses pour lui. Il persista. Ses décisions
-devaient revenir à Paris à la suite du rapport envoyé par
-l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le
-Conseil fut autorisé à devancer la volonté de l'Empereur, et à donner
-des ordres, que chaque ministre exécutait sous sa responsabilité
-personnelle. Ainsi Napoléon se réservait la décision de toutes choses,
-même en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacérès l'oeil
-de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire.
-
-[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.]
-
-Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le
-secret de son génie, on ne savait pas combien il abrégerait la
-guerre. On craignait qu'elle ne fût longue, et on était assuré qu'elle
-serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si
-une pareille tête venait à être frappée par le boulet qui perça la
-poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles
-XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu
-qu'il était, ne pouvaient s'empêcher de le chérir. Ce fut donc avec un
-vif regret qu'ils le virent s'éloigner. Il consentit à être accompagné
-jusqu'à Strasbourg par l'Impératrice, qui lui était toujours plus
-attachée, à mesure qu'elle avait plus de craintes pour la durée de son
-union avec lui. Il emmenait le maréchal Berthier, laissant à M. de
-Talleyrand l'ordre de suivre le quartier général à une certaine
-distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napoléon était
-arrivé le 26 à Strasbourg.
-
-[En marge: Arrivée de l'armée au centre de l'Allemagne.]
-
-Déjà, au grand étonnement de l'Europe, l'armée, qui vingt jours
-auparavant se trouvait sur les bords de l'Océan, était au centre de
-l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais
-marche plus secrète, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps.
-Les têtes de colonne s'apercevaient partout, à Würzbourg, à Mayence, à
-Strasbourg. La joie des soldats était au comble, et quand ils voyaient
-Napoléon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille
-fois répétés. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie,
-d'artillerie, de cavalerie, subitement réunies; ces convois de vivres,
-de munitions, formés à la hâte; ces longues files de chevaux, achetés
-en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une armée qu'on
-n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui était subitement
-apparue, présentaient un spectacle unique, relevé encore par la
-présence d'une cour militaire à la fois sévère et brillante, et par
-une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des
-Français partant pour la guerre.
-
-[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napoléon.]
-
-La coalition s'était hâtée de son côté, mais elle n'était pas si bien
-préparée que Napoléon, et surtout pas si active, quoique animée des
-passions les plus ardentes. Il avait été convenu entre les puissances
-coalisées qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube
-avant l'hiver, afin que Napoléon ne pût pas profiter de la difficulté
-des communications pendant la mauvaise saison, pour écraser l'Autriche
-isolée de ses alliés. Tous les ordres de mouvement avaient donc été
-donnés pour la fin d'août et le commencement de septembre. En agissant
-ainsi, les coalisés croyaient être fort en avance sur Napoléon, et se
-flattaient de pouvoir commencer les hostilités au moment qu'ils
-jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas à trouver les
-Français rendus sitôt sur le théâtre de la guerre.
-
-[En marge: Rassemblement des forces russes, suédoises et anglaises à
-Stralsund.]
-
-Un rassemblement russe se formait à Revel, et s'embarquait dans les
-premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16
-mille hommes sous le commandement du général Tolstoy. Douze mille
-Suédois les avaient déjà précédés à Stralsund. Ils devaient tous
-ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre à 15
-mille Anglais, débarqués par l'Elbe à Cuxhaven. (Voir la carte nº
-28.) C'était une armée de 43 mille hommes destinée à exécuter
-l'attaque par le nord. Cette attaque devait être ou principale ou
-accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait
-pas.
-
-[En marge: Marche des deux grandes armées russes.]
-
-Deux grandes armées russes, de 60 mille hommes chacune, s'avançaient
-l'une par la Gallicie, sous le général Kutusof, l'autre par la
-Pologne, sous le général Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc
-Constantin, forte de 12 mille hommes d'élite, suivait la seconde. Une
-armée de réserve sous le général Michelson se formait à Wilna. Le
-jeune empereur Alexandre, entraîné à la guerre par légèreté, assez
-clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez résolu pour en
-revenir, ou pour la corriger par l'énergie de l'exécution, l'empereur
-Alexandre, dominé, sans se l'avouer, par une crainte secrète, ne
-s'était décidé que fort tard à faire les derniers préparatifs. Le
-corps de Gallicie, qui, sous le général Kutusof, devait venir au
-secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontière d'Autriche que
-vers la fin d'août. Il avait à traverser la Gallicie de Brody à
-Olmütz, la Moravie d'Olmütz à Vienne, l'Autriche et la Bavière de
-Vienne à Ulm. (Voir la carte nº 28.) C'était beaucoup plus de chemin
-que les Français n'en avaient à parcourir de Boulogne à Ulm, et les
-Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Français.
-L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en
-exista d'aussi rapides. La prévision de Napoléon s'accomplissait donc,
-et déjà les Russes étaient en retard.
-
-[En marge: Séjour de l'empereur Alexandre à Pulawi.]
-
-La seconde armée russe, placée entre Varsovie et Cracovie (voir la
-carte nº 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes,
-de 70 mille hommes, attendait l'arrivée de l'empereur Alexandre pour
-recevoir ses directions à l'égard de la Prusse. Ce monarque avait
-voulu voir l'embarquement de ses troupes à Revel, avant de partir pour
-l'armée de Pologne, et s'était rendu à Pulawi, belle demeure de
-l'illustre famille des Czartoryski, à quelque distance de Varsovie. Il
-était là chez son jeune ministre des affaires étrangères, le prince
-Adam Czartoryski, pour communiquer de plus près avec la cour de
-Berlin.
-
-[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.]
-
-À côté d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier
-débutant dans la carrière des armes, plein de présomption et
-d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui
-gouvernait l'empire, cherchant à persuader à l'empereur que ces jeunes
-gens étaient des Russes infidèles, qui, dans l'intérêt de la Pologne,
-trahissaient la Russie. La mobilité d'Alexandre donnait au prince
-Dolgorouki plus d'une chance de succès. Il était faux que le prince
-Adam, le plus honnête des hommes, fût capable de trahir Alexandre.
-Mais il haïssait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour
-de la duplicité; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le
-projet de violenter cette cour si elle n'adhérait pas aux vues de la
-coalition, s'accomplît à la rigueur, que l'on rompît avec elle, et
-que, passant sur le corps de ses armées à peine formées, on lui
-enlevât Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne
-reconstituée. C'était là un voeu tout naturel chez un Polonais, mais
-peu réfléchi chez un homme d'État russe. Napoléon seul suffisait pour
-battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance forcée
-de la Prusse?
-
-[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki à Berlin,
-pour décider la Prusse à se joindre à la coalition.]
-
-Au surplus, c'était beaucoup trop exiger du caractère irrésolu
-d'Alexandre. Il avait envoyé son ambassadeur à Berlin, M. d'Alopeus,
-pour faire appel à l'amitié de Frédéric-Guillaume, pour lui demander
-d'abord le passage d'une armée russe à travers la Silésie, et pour lui
-insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour
-l'oeuvre si méritoire de la délivrance européenne. Le négociateur
-était même autorisé à déclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas
-à balancer, que la neutralité était impossible, que si le passage
-n'était pas accordé de bonne grâce, on le prendrait de force. M.
-d'Alopeus devait être secondé par le prince Dolgorouki, l'aide de camp
-d'Alexandre. Celui-ci était chargé de laisser voir clairement à Berlin
-le parti pris d'entraîner la Prusse par des caresses, ou de la décider
-par la violence. On avait même poussé les choses à Pulawi, jusqu'à
-rédiger le manifeste qui précéderait les hostilités.
-
-[En marge: Mission du Maréchal Duroc et de M. de Laforest à Berlin,
-pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.]
-
-[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-même entraînés par l'offre
-de Hanovre.]
-
-[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrête le roi
-Frédéric-Guillaume prêt à s'allier à la France.]
-
-[En marge: Le roi de Prusse placé entre les instances des négociateurs
-russes et français.]
-
-[En marge: Les négociateurs russes ayant poussé les insinuations
-jusqu'à la menace, Frédéric-Guillaume irrité décide la mise sur le
-pied de guerre de l'armée prussienne.]
-
-Tandis que ces vives instances étaient adressées à la Prusse par les
-agents russes, elle se trouvait en présence des négociateurs français,
-MM. Duroc et de Laforest, chargés par Napoléon de lui offrir le
-Hanovre. On doit se souvenir que le grand maréchal du palais Duroc
-était parti de Boulogne avec mission de porter cette offre à Berlin.
-La probité du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de
-Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y
-avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette
-affaire qu'une difficulté, c'était de trouver une forme qui sauvât
-l'honneur de son maître aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient été
-employés, juillet et août, à chercher cette forme. On en avait imaginé
-une qui ne laissait pas d'être assez ingénieuse. C'était la même que
-la coalition avait imaginée de son côté pour commencer la guerre
-contre Napoléon, c'est-à-dire une médiation armée. Le roi de Prusse
-devait, dans l'intérêt de la paix, qui était, disait-on, un besoin de
-toutes les puissances, déclarer à quelles conditions l'équilibre de
-l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, énoncer ces conditions,
-et donner ensuite à comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les
-admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui
-signifiait qu'il ferait la guerre de moitié avec la France, afin de
-gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa déclaration,
-la plupart des conditions de Napoléon, telles que la création du
-royaume d'Italie, avec séparation des deux couronnes à l'époque de la
-paix générale, la réunion du Piémont et de Gênes à l'Empire, la libre
-disposition de Parme et de Plaisance laissée à la France,
-l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'évacuation de
-Tarente et du Hanovre à la paix. Il n'y avait de difficulté que sur la
-manière d'entendre l'indépendance de la Suisse et de la Hollande.
-Napoléon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait
-cependant pas garantir leur indépendance dans des termes qui
-permissent aux ennemis de la France d'y opérer une contre-révolution.
-Les contestations sur ce sujet s'étaient prolongées jusqu'à la fin du
-mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se
-résigner à la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut
-clairement, à la marche des armées russes, autrichiennes et
-françaises, que la guerre était inévitable et prochaine. Saisi de
-crainte à cet aspect, il se rejeta en arrière, et ne parla plus ni de
-médiation armée, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette
-médiation. Il rentra dans son système ordinaire de neutralité du nord
-de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'après les ordres de
-Napoléon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois
-demandé lui-même, la remise du Hanovre à la Prusse, à titre de dépôt,
-à condition que celle-ci en assurerait la possession à la France.
-Mais, quelque plaisir que fissent éprouver au roi Frédéric-Guillaume
-la retraite des Français, et la remise d'un dépôt si précieux, il vit
-qu'il faudrait s'opposer à l'expédition du nord, et il refusa encore.
-Il fit mille protestations d'attachement à Napoléon, à sa dynastie, à
-son gouvernement, ajoutant que s'il ne cédait pas à ses sympathies,
-c'est qu'il était sans défense contre la Russie du côté de la Pologne.
-À cela MM. Duroc et de Laforest répliquèrent par l'offre d'une armée
-de 80 mille Français prête à se joindre aux Prussiens. Mais c'était
-encore la guerre, et Frédéric-Guillaume la repoussa sous cette
-nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince
-Dolgorouki arrivèrent à Berlin afin de demander à la Prusse de se
-prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effrayé des
-demandes des uns que des propositions des autres. Il répondit par des
-protestations exactement semblables à celles qu'il adressait aux
-négociateurs français. Il était, disait-il, plein d'attachement pour
-le jeune ami dont il avait fait la connaissance à Memel, mais il
-serait le premier en butte aux coups de Napoléon, et il ne pouvait pas
-exposer ses sujets à de si grands périls, sans se rendre coupable
-envers eux. Les envoyés russes insistant, lui dirent que le
-rassemblement formé entre Varsovie et Cracovie était justement placé
-là pour le secourir, que c'était une amicale prévoyance de l'empereur
-Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient
-traverser la Silésie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et
-recevoir le premier choc des armées françaises. Ces raisons
-n'entraînèrent pas Frédéric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on
-lui laissa entendre qu'il était trop tard, que, ne doutant pas de son
-adhésion, on avait déjà ordonné aux troupes russes de franchir le
-territoire prussien. À cette espèce de violence, Frédéric-Guillaume ne
-se contint plus. On s'était trompé sur son caractère. Il était
-irrésolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de
-la duplicité, mais, poussé à bout, il devenait opiniâtre et colère. Il
-s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appelés le vieux duc de
-Brunswick et le maréchal de Mollendorf, et se décida, malgré sa
-parcimonie, à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Se
-voyant sur le point d'être violenté par les uns ou par les autres, il
-résolut de prendre ses précautions, et ordonna la réunion de 80 mille
-hommes, ce qui devait lui coûter 16 millions d'écus prussiens (64
-millions de francs), à prélever, partie sur les revenus de l'État,
-partie sur le trésor du grand Frédéric, trésor dissipé sous le règne
-précédent, et refait pendant le règne actuel à force d'économies.
-
-M. d'Alopeus, effrayé de ces dispositions, se hâta d'écrire à Pulawi,
-pour conseiller à son empereur, avec les plus vives instances, de
-ménager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de
-la monarchie prussienne sur les bras.
-
-[En marge: Entrevue proposée par Alexandre à Frédéric-Guillaume, et
-acceptée pour les premiers jour d'octobre.]
-
-Quand ces nouvelles arrivèrent à Pulawi, elles ébranlèrent la résolution
-d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement pressé de se
-décider, de ne pas donner à la Prusse le temps de se mettre en garde; et
-d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la
-Prusse tournait à la guerre, disait le prince Adam, on déclarerait
-Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les
-derrières des armées russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait
-réalisé le plan des coalisés, et conquis un allié de plus. Mais
-Alexandre, éclairé par la correspondance de M. d'Alopeus, résista aux
-conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki à
-Berlin, pour affirmer à son royal ami qu'il n'avait jamais eu
-l'intention de contraindre sa volonté, qu'au contraire il venait de
-donner ordre à l'armée russe de s'arrêter sur la frontière prussienne,
-qu'il en agissait ainsi par déférence pour lui, mais que de si grandes
-affaires ne pouvaient pas se traiter par intermédiaires, et qu'il lui
-demandait une entrevue. Frédéric-Guillaume craignant d'être violenté par
-les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'être par ses armées,
-ne se sentait aucun goût pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui
-penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les
-sentiments étaient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui
-persuadèrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accordée pour
-les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc
-étaient à Berlin, recevant de leur côté toute sorte d'assurances de
-neutralité.
-
-[En marge: L'Autriche emploie à se préparer le temps que la Russie
-emploie à négocier.]
-
-[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.]
-
-[En marge: Le général Mack chargé de commandement de l'armée de
-Souabe.]
-
-Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre,
-l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant
-qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que
-son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour
-l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais
-avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille
-hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait
-son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses
-provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous
-l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le
-Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à
-se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de
-Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou
-60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée
-autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec
-laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour
-procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc
-Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en
-Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était
-le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les
-plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup
-d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de
-remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même
-général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de
-moitié avec l'archiduc Ferdinand.
-
-On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette
-contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le
-haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la
-gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces
-villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé
-quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm,
-qui appartenait à la Bavière.
-
-[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.]
-
-Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais
-l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire,
-commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm
-sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait
-une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn,
-et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se
-saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la
-Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de
-l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences,
-si on échouait, devaient être fâcheuses.
-
-Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de
-Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les
-instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il
-était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la
-coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir
-à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées
-régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son
-territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette
-nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de
-l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait,
-à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même,
-les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise
-par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les
-branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été
-éloignées.
-
-[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.]
-
-[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de
-la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.]
-
-Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se
-trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse
-elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la
-paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu
-de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de
-secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer
-que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est
-certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres,
-elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en
-s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une
-raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à
-l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations
-avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à
-se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret
-avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7
-septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur,
-qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de
-faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles
-princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de
-Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion
-contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus
-vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de
-voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux
-encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M.
-de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne,
-secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur,
-et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince
-toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement,
-craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon,
-quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa
-conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter
-l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès
-de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la
-certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la
-paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines
-circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de
-disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes
-avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en
-même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé
-à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée
-d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si
-Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci
-avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de
-l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par
-les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances
-favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de
-Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière,
-dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait
-acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne
-ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini
-par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice,
-c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité
-d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince
-de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de
-l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut
-bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion
-publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de
-M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à
-la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit
-accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à
-Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire
-suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner
-du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un
-général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et
-chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute
-sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à
-Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12
-septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent
-l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich,
-publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la
-violence dont il venait d'être la victime.
-
-M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn,
-virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le
-ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens
-s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et
-trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une
-circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les
-Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait
-cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants
-à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage
-pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés
-pour révolter les Bavarois.
-
-[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient
-s'établir à Ulm.]
-
-[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.]
-
-Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était
-moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut
-Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée,
-la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller,
-qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les
-cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien
-n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme
-la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant
-de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol,
-l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et
-quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les
-Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire.
-Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la
-division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa
-main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général
-Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille
-combattants.
-
-Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré,
-c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de
-Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour
-éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans
-l'attente de la prochaine arrivée des Français.
-
-[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.]
-
-[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances
-coalisées.]
-
-Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de
-l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux
-sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers
-suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples,
-observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se
-compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne
-devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine.
-On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de
-neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente.
-Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée,
-aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les
-Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé,
-était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les
-coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille
-Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à
-Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal
-organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la
-Calabre.
-
-[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et
-accepté avec confiance par Napoléon.]
-
-Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui
-avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible
-s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que
-le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir
-les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il
-trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les
-Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille
-hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait
-n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige.
-
-Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21
-septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la
-promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun
-débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général
-Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine
-Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une
-soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français.
-
-[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.]
-
-Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances
-coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se
-réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement
-d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna,
-sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses
-gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule,
-sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous
-le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se
-joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et
-allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent
-lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes,
-attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc
-Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples
-méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou
-et les Anglais de Malte.
-
-[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.]
-
-Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26
-septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et
-parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.)
-Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de
-munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé
-les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de
-Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures
-fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y
-mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré
-un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et
-avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers
-d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres
-à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des
-spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une
-armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans
-perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu
-que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce
-moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de
-Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait
-perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de
-Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de
-l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des
-nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre
-de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui
-présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le
-ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de
-Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs
-de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour
-toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité.
-
-M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous
-demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était
-d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce
-traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima
-le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y
-consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne
-s'était donné à la France que le lendemain des violences de
-l'Autriche.
-
-[En marge: Marche du corps du général Marmont.]
-
-Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter
-son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon
-avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un
-des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à
-Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il
-amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien
-attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se
-trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par
-le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient
-ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera
-une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie
-de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite
-sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à
-Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux
-s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à
-l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les
-tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière.
-
-Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la
-Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des
-Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général
-Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois,
-réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la
-cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des
-mains en voyant paraître nos régiments.
-
-[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.]
-
-Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal
-Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec
-celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la
-Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24
-septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en
-mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec
-une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le
-département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine
-d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs
-familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir
-fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour,
-cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à
-l'esprit des troupes et à un long campement.
-
-[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.]
-
-Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de
-Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France
-à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin
-une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné
-à servir de réserve.
-
-[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée
-française en Allemagne.]
-
-Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe
-l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan,
-et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour
-que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait
-sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet
-d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher
-les déterminations prises.
-
-La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même,
-et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que
-celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en
-Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y
-rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces
-autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc
-Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de
-venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable
-dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à
-Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les
-Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé
-sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla
-destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour
-dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée.
-
-[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.]
-
-Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation
-qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera
-perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE.
-
-[En marge: Sa distribution en sept corps.]
-
-Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les
-troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille
-hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande,
-formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau.
-Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la
-troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre
-de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille
-combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de
-l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et
-artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait
-bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la
-division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le
-titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment
-de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille
-hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au
-maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à
-la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre
-l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen.
-Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps,
-et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes
-tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des
-côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de
-huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles
-vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée
-du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de
-Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il
-méditait.
-
-[En marge: Composition des corps d'armée.]
-
-Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait
-à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de
-livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout
-sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de
-son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de
-manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était
-complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire,
-et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder,
-c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon
-se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à
-l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul.
-Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le
-donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de
-cuirassiers.
-
-[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.]
-
-Il avait tenu surtout à réunir sous un même chef, et dans une
-dépendance immédiate de sa volonté, la masse principale de sa
-cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant
-sans cesse autour de lui, qu'on achève sa défaite quand il est
-ébranlé, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite,
-Napoléon avait voulu se réserver exclusivement ce moyen de préparer la
-victoire, de la décider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc
-réuni en un seul corps la grosse cavalerie, composée des cuirassiers
-et des carabiniers, commandés par les généraux Nansouty et d'Hautpoul;
-il y avait ajouté les dragons tant à pied qu'à cheval, sous les
-généraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et
-avait confié le tout à son beau-frère Murat, qui était l'officier de
-cavalerie le plus entraînant de cette époque, et qui sous ses ordres
-représentait le _magister equitum_ des armées romaines. Des batteries
-d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient,
-outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientôt se
-répandre dans la vallée du Danube, culbuter les Autrichiens et les
-Russes, entrer pêle-mêle avec eux dans Vienne étonnée, puis, se
-reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre
-jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entière l'armée
-prussienne, ou, se précipitant à Eylau sur l'infanterie russe, sauver
-la fortune de Napoléon par l'un des chocs les plus impétueux que
-jamais les masses armées aient donnés ou reçus. Cette réserve comptait
-22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9 à 10 mille dragons à
-cheval, 6 mille dragons à pied, un millier d'artilleurs à cheval.
-
-[En marge: Rôle et organisation de la garde impériale.]
-
-Enfin la réserve générale de la grande armée était la garde impériale,
-corps d'élite le plus beau de l'univers, servant tout à la fois de
-moyen d'émulation et de moyen de récompense pour les soldats qui se
-distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette
-garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impériale se
-composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de
-chasseurs à pied, de grenadiers et de chasseurs à cheval, à peu près
-comme un régiment dont on n'aurait conservé que les compagnies
-d'élite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien,
-représentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de
-mameluks, dernier souvenir de l'Égypte, et deux escadrons de
-gendarmerie d'élite pour faire la police du quartier général, en tout
-7 mille hommes. Napoléon y avait ajouté en grande proportion l'arme
-qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle suppléait à
-toutes les autres, l'artillerie; il avait formé un parc de 24 pièces
-de canon, armé et attelé avec un soin particulier, ce qui faisait à
-peu près quatre pièces par mille hommes.
-
-La garde ne quittait guère le quartier général; elle marchait presque
-toujours à côté de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers
-d'Oudinot.
-
-[En marge: Forces comparées de Napoléon et de la coalition.]
-
-Telle était la grande armée. Elle présentait une masse de 186 mille
-combattants réellement présents sous les drapeaux. On y comptait 38
-mille cavaliers et 340 bouches à feu. Si on y ajoute les 50 mille
-hommes de Masséna, les 20 mille du général Saint-Cyr, on aura un total
-de 256 mille Français, répandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux
-bouches de l'Elbe, avec une réserve d'environ 150 mille jeunes soldats
-dans l'intérieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7 à 8 mille
-sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prêts à entrer en
-ligne, on peut dire que Napoléon allait, avec 250 mille Français, 30
-et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coalisés,
-dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais,
-Suédois, Napolitains, ayant aussi leur réserve dans l'intérieur de
-l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition
-espérait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'était pas impossible, si
-Napoléon ne se hâtait de vaincre.
-
-Il était pressé, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le
-passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, après avoir sacrifié
-deux ou trois jours à faire reposer les hommes, à réparer quelques
-dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, à
-échanger quelques chevaux blessés ou fatigués contre des chevaux
-frais, dont on avait réuni un grand nombre en Alsace, à préparer enfin
-le grand parc et des quantités considérables de biscuit. Voici quelles
-furent ses dispositions pour tourner la Forêt-Noire, derrière laquelle
-le général Mack, campé à Ulm, attendait les Français.
-
-[En marge: Commencement des opérations.]
-
-[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Forêt-Noire.]
-
-En fixant les yeux sur cette contrée si souvent parcourue par nos
-armées, et par ce motif si souvent décrite dans cette histoire (voir
-les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance,
-couler à l'ouest jusqu'à Bâle, puis se redresser tout à coup pour
-couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire,
-issu de quelques faibles sources, assez près du point où le Rhin sort
-du lac de Constance, se jeter à l'est, et suivre cette direction, avec
-très-peu de déviations, jusqu'à la mer Noire. C'est une chaîne de
-montagnes fort médiocres, très-improprement appelées Alpes de Souabe,
-qui sépare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du
-Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent à
-la France leurs sommets les plus escarpés, et vont, en s'abaissant
-insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre
-Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revêtu de
-forêts qu'on appelle du nom général de Forêt-Noire, coulent à gauche,
-c'est-à-dire vers le Rhin, le Necker et le Mein, à droite le Danube,
-qui longe leur revers presque dépouillé de bois et dessiné en
-terrasses. Elles sont percées de défilés étroits qu'il faut
-nécessairement traverser pour aller du Rhin au Danube, à moins qu'on
-n'évite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de
-Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg à Nordlingen,
-jusqu'aux plaines de la Franconie, où elles disparaissent. Dans les
-guerres antérieures, les Français avaient alternativement suivi deux
-routes. Tantôt débouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils
-avaient traversé les défilés de la Forêt-Noire; tantôt remontant le
-Rhin jusqu'à Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve près du lac de
-Constance, et s'étaient ainsi trouvés aux sources du Danube, en
-évitant le passage des défilés.
-
-[En marge: Marche adoptée par Napoléon pour se porter sur le Danube.]
-
-Napoléon, voulant se placer entre les Autrichiens qui étaient postés à
-Ulm, et les Russes qui arrivaient à leur secours, dut suivre une tout
-autre route. S'étudiant d'abord à fixer l'attention des Autrichiens
-vers les défilés de la Forêt-Noire, par le spectacle de ses colonnes
-prêtes à s'y engager, il dut ensuite côtoyer les Alpes de Souabe sans
-les franchir, les côtoyer jusqu'à Nordlingen, tourner, avec tous ses
-corps réunis, leur extrémité abaissée, et passer le Danube à
-Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps
-de Bernadotte et de Marmont déjà rendus à Würzbourg, il débordait la
-position d'Ulm, débouchait sur les derrières du général Mack, et
-réalisait le plan arrêté depuis longtemps dans son esprit, et duquel
-il attendait les plus vastes résultats.
-
-[En marge: Passage du Rhin.]
-
-Le 25 septembre, il enjoignit à Murat et à Lannes de passer le Rhin à
-Strasbourg, avec la réserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la
-division Gazan. (Voir la carte nº 29.) Murat devait porter ses dragons
-d'Oberkirch à Freudenstadt, d'Offenbourg à Rothweil, de Fribourg à
-Neustadt, et les présenter ainsi à la tête des principaux défilés, de
-manière à faire supposer que l'armée elle-même allait les traverser.
-Des vivres étaient commandés sur cette direction pour compléter
-l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par
-quelques bataillons de grenadiers; mais en réalité, placé avec le gros
-de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il
-avait ordre de couvrir le mouvement des maréchaux Ney, Soult et
-Davout, chargés de franchir le Rhin au-dessous. Le général Songis, qui
-commandait l'artillerie, avait jeté deux ponts de bateaux, le premier
-entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du maréchal Ney, le
-second aux environs de Spire pour le corps du maréchal Soult. Le
-maréchal Davout avait à sa disposition le pont de Manheim. Ces
-maréchaux, devaient parcourir transversalement les vallées qui
-descendent de la chaîne des Alpes de Souabe, et côtoyer cette chaîne,
-en s'appuyant les uns aux autres, de façon à pouvoir se secourir en
-cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur était donné à tous
-d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours
-de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait exécuter des
-marches forcées. Napoléon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en
-mouvement ses parcs et ses réserves sous l'escorte d'une division
-d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagné de sa garde,
-après avoir fait ses adieux à l'Impératrice, qui continua de séjourner
-à Strasbourg, avec la cour impériale et la chancellerie de M. de
-Talleyrand.
-
-[Date: Octob. 1805.]
-
-[En marge: Napoléon négocie en passant des traités d'alliance avec les
-maisons de Baden et de Wurtemberg.]
-
-Arrivé sur le territoire du grand-duché de Baden, Napoléon y trouva la
-famille régnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil électeur
-s'y présenta entouré de trois générations de princes. Il avait voulu,
-comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisième ordre,
-obtenir le bienfait de la neutralité, véritable chimère en de telles
-circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont
-pas su empêcher la guerre en résistant aux grandes puissances qui la
-désirent, elles ne doivent pas se flatter d'en écarter les malheurs
-par une neutralité qui est impossible, puisqu'elles sont presque
-toutes sur la route obligée des armées belligérantes. Napoléon, au
-lieu de la neutralité, leur avait offert son alliance, promettant de
-terminer à leur profit les questions de territoire ou de souveraineté
-qui les séparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevés de
-1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et
-promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de
-transport, qu'on devait solder sur le pays même. Napoléon, après avoir
-couché à Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant
-son arrivée, une collision avait failli éclater entre l'électeur de
-Wurtemberg et le maréchal Ney. Cet électeur, connu en Europe par
-l'extrême vivacité de son esprit et de son caractère, discutait en ce
-moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne
-lui plaisait guère. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une
-conclusion on fît entrer des troupes, soit à Louisbourg qui était sa
-maison de plaisance, soit à Stuttgard qui était sa capitale. Le
-maréchal Ney consentit bien à ne pas entrer à Louisbourg, mais il fit
-braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce
-moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napoléon arriva fort à propos
-pour calmer la colère de l'électeur. Il en fut reçu avec beaucoup de
-magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur
-de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi
-de l'Allemagne. Le traité fut signé le 5 octobre, et contint
-l'engagement, du côté de la France, d'agrandir la maison de
-Wurtemberg, et, du côté de cette maison, de fournir 10 mille hommes,
-plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les
-prenant.
-
-[En marge: Marche de l'armée pour se rendre à travers le Wurtemberg
-dans la plaine de Nordlingen.]
-
-Napoléon demeura trois ou quatre jours à Louisbourg, pour ménager à
-ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'était une position
-des plus délicates que celle de côtoyer, pendant une quarantaine de
-lieues, un ennemi fort de 80 à 90 mille hommes, sans lui donner trop
-d'éveil, et sans s'exposer à le voir déboucher à l'improviste sur
-l'une de ses ailes. Napoléon y pourvut avec un art et une prévoyance
-admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient
-à ces extrémités abaissées des Alpes de Souabe qu'il s'agissait
-d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt.
-(Voir la carte nº 29.) La principale était celle de Pforzheim,
-Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc même des montagnes, et
-qui était par une foule de défilés en communication avec la position
-des Autrichiens à Ulm. C'était celle qu'il fallait parcourir avec le
-plus de précautions, à cause du voisinage de l'ennemi. Napoléon
-l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du maréchal Lannes,
-celui du maréchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de
-Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la
-plaine de Nordlingen, était occupée par le corps du maréchal Soult. La
-troisième, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz,
-Ingelfingen, aboutissait à Oettingen. C'est celle que parcourait le
-maréchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de
-Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Würzbourg sur
-le Danube. Napoléon disposa la marche de ces diverses colonnes de
-manière qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine
-qui s'étend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et
-Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant
-sur sa droite, celle-ci avait à décrire un cercle moins étendu que
-celle-là. Il fit donc ralentir le pas à sa droite, pour donner aux
-corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrême gauche, au
-maréchal Davout, qui venait après eux, enfin au maréchal Soult, qui
-venait après le maréchal Davout, et les liait tous au quartier
-général, le temps d'achever leur mouvement de conversion.
-
-Après avoir suffisamment attendu, Napoléon se mit en marche, le 4
-octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse à la tête de
-sa cavalerie, paraissait tour à tour à l'entrée de chacun des défilés
-qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en
-retirait ses escadrons, dès que les parcs et les bagages étaient assez
-avancés pour n'avoir plus rien à craindre. Napoléon, avec les corps de
-Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prêt à se
-porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi
-paraissait en force dans l'un des défilés. Quant aux corps de Soult,
-Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de
-l'armée, le danger ne commençait pour eux que lorsque le mouvement
-qu'on exécutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait
-achevé, et qu'on déboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se
-pouvait, en effet, que le général Mack, averti assez tôt, se repliât
-d'Ulm sur Donauwerth, passât le Danube, et vînt combattre dans cette
-plaine de Nordlingen, pour y arrêter les Français. Napoléon avait tout
-disposé pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des
-maréchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6
-octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manière à
-pouvoir présenter une masse imposante à l'ennemi. Mais jusque-là ses
-soins tendaient toujours à tromper le général Mack assez longtemps
-pour qu'il ne songeât point à décamper, et qu'on pût atteindre le
-Danube à Donauwerth avant qu'il eût quitté sa position d'Ulm. Le 4 et
-le 6 octobre, tout continuait à présenter le meilleur aspect. Le temps
-était superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes,
-marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Français s'avançaient
-ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux
-montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat,
-pouvant en quelques heures se trouver réunis au nombre de 90 ou 100
-mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus
-extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre idée de
-cette vaste opération.
-
-«Les Autrichiens, écrivait Napoléon à M. de Talleyrand et au maréchal
-Augereau, sont sur les débouchés de la Forêt-Noire. Dieu veuille
-qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop
-de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espère les
-avoir tournés, et me trouver avec toute mon armée entre le Lech et
-l'Isar.»--Il écrivait au ministre de la police: «Faites défense aux
-gazettes du Rhin de parler de l'armée, pas plus que si elle n'existait
-pas.»
-
-[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le
-territoire prussien d'Anspach.]
-
-Pour arriver au point qui leur était indiqué, les corps de Bernadotte
-et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse
-possédait en Franconie, celle d'Anspach. À la rigueur, en les
-resserrant sur le corps du maréchal Davout, Napoléon aurait pu les
-ramener vers lui, et éviter ainsi de toucher au territoire prussien.
-Mais déjà les chemins étaient encombrés; y accumuler de nouvelles
-troupes eut été un inconvénient pour l'ordre des mouvements et pour
-les vivres. De plus, en rétrécissant le cercle décrit par l'armée, on
-aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napoléon voulait
-dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu'à Ingolstadt,
-pour déboucher le plus loin possible sur les derrières des
-Autrichiens, et pouvoir les arrêter dans le cas où ils auraient
-rétrogradé de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'état de
-ses relations avec la Prusse, qu'elle pût se montrer difficile à son
-égard, comptant sur l'usage établi dans les dernières guerres de
-traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles
-étaient hors de la ligne de neutralité, n'ayant reçu aucun
-avertissement qu'il dût en être autrement cette fois, Napoléon ne se
-fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre
-aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se
-présentèrent à la frontière pour protester au nom de leur souverain
-contre la violence qui leur était faite. On leur répondit par la
-production des ordres de Napoléon, et on passa outre, en soldant en
-argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte
-discipline. Les sujets prussiens, bien payés du pain et de la viande
-fournis à nos soldats, ne parurent pas fort irrités de la prétendue
-violation de leur territoire.
-
-Le 6 octobre, nos six corps d'armée étaient arrivés sans accident au
-delà des Alpes de Souabe, le maréchal Ney à Heidenheim, le maréchal
-Lannes à Néresheim, le maréchal Soult à Nordlingen, le maréchal Davout
-à Oettingen, le général Marmont et le maréchal Bernadotte sur la route
-d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au delà de la position d'Ulm.
-
-[En marge: Erreur obstinée des généraux autrichiens.]
-
-Que faisaient pendant ce temps le général Mack, l'archiduc Ferdinand
-et tous les officiers de l'état-major autrichien? Très-heureusement
-l'intention de Napoléon ne s'était point révélée à eux. Quarante mille
-hommes qui avaient passé le Rhin à Strasbourg, et qui s'étaient
-engagés tout d'abord dans les défilés de la Forêt-Noire, les avaient
-confirmés dans l'idée que les Français suivraient la route accoutumée.
-De faux rapports d'espions, adroitement dépêchés par Napoléon, les
-avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient
-entendu parler, il est vrai, de quelques troupes françaises répandues
-dans le Wurtemberg, mais ils avaient supposé qu'elles venaient occuper
-les petits États de l'Allemagne, et peut-être secourir les Bavarois.
-D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus étourdissant que
-cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoyés en
-reconnaissance. Les uns placent des corps d'armée où ils n'ont
-rencontré que des détachements, d'autres de simples détachements où
-ils auraient dû reconnaître des corps d'armée. Souvent ils n'ont pas
-vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que
-recueillir les ouï-dire de gens effrayés, surpris ou émerveillés. La
-police militaire, comme la police civile, ment, exagère, se contredit.
-Dans le chaos de ces rapports, l'esprit supérieur discerne la vérité,
-l'esprit médiocre se perd. Et surtout, si une préoccupation antérieure
-existe, s'il y a penchant à croire que l'ennemi arrivera par un point
-plutôt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprétés
-dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prêtent. C'est ainsi que se
-produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armées et
-les empires.
-
-Telle était en ce moment la situation d'esprit du général Mack. Les
-officiers autrichiens avaient préconisé depuis longtemps la position
-qui, appuyant sa droite à Ulm, sa gauche à Memmingen, faisait face aux
-Français débouchant de la Forêt-Noire. Autorisé par une opinion qui
-était générale, et obéissant de plus à des instructions positives, le
-général Mack s'était établi dans cette position. Il y avait ses
-vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y fût
-pas très-convenablement placé. La seule précaution qu'il eût prise
-vers ses derrières consistait à envoyer le général Kienmayer avec
-quelques mille hommes à Ingolstadt, pour observer les Bavarois
-réfugiés dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il
-attendait par la grande route de Munich.
-
-[En marge: Le mouvement des Français s'achève heureusement, et ils
-sont le 6 octobre aux bords du Danube.]
-
-[En marge: Passage du Danube.]
-
-Tandis que le général Mack, l'esprit dominé par une opinion faite
-d'avance, demeurait immobile à Ulm, les six corps de l'armée française
-débouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au delà des
-montagnes de Souabe qu'ils avaient tournées, et aux bords du Danube
-qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps
-du maréchal Soult, devançant toutes les autres, toucha au Danube, et
-surprit le pont de Munster à une lieue au-dessus de Donauwerth. Le
-lendemain, 7 octobre, le corps du maréchal Soult enleva le pont même
-de Donauwerth, faiblement disputé par un bataillon de Colloredo, qui,
-ne pouvant le défendre, essaya en vain de le détruire. Les troupes du
-maréchal Soult l'eurent bientôt réparé, et le passèrent en toute hâte.
-Murat, avec ses divisions de dragons, précédant l'aile droite, formée
-des corps des maréchaux Lannes et Ney, s'était porté au pont de
-Munster déjà surpris par Vandamme. Il réclama ce pont pour ses troupes
-et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes
-du maréchal Soult, passa à l'instant même avec une division de
-dragons, et se jeta au delà du Danube, à la poursuite d'un objet de
-grand intérêt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui
-court derrière l'Iller, presque parallèlement à lui, pour se joindre
-au Danube, près de Donauwerth, forme une position placée au delà de
-celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourné à la fois
-l'Iller et le Lech, et laissé au général Mack peu de chances de
-rétrograder à propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de
-Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers
-culbutèrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que
-le maréchal Soult s'établissait en forces à Donauwerth, et que le
-maréchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg.
-
-[En marge: Mouvements ordonnés par Napoléon pour prendre position au
-delà du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.]
-
-Napoléon se rendit ce même jour à Donauwerth. Ses espérances étaient
-désormais réalisées, mais il ne tenait le succès pour complétement
-assuré que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier résultat de sa
-belle manoeuvre. On avait déjà fait quelques centaines de prisonniers,
-et leurs rapports étaient unanimes. Le général Mack était à Ulm, sur
-l'Iller; c'était son arrière-garde commandée par le général Kienmayer,
-et destinée à le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et
-de refouler au delà du Danube. Napoléon songea sur-le-champ à prendre
-position entre les Autrichiens et les Russes, de manière à les
-empêcher de se joindre. Le premier mouvement du général Mack, s'il
-savait se résoudre à temps, devait être de quitter les bords de
-l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour
-rejoindre le général Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte
-nº 29.) Napoléon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions
-suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au delà du Danube,
-il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg à Ulm, pour garder
-la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit à
-Murat et à Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts
-dont on était maître, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le
-fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empêcher le
-général Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg à Munich.
-Le point intermédiaire qu'ils avaient à occuper était Burgau. Napoléon
-ordonna au maréchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur
-lequel il était en position, de remonter cet affluent du Danube
-jusqu'à Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et
-Legrand. La division Suchet, quatrième du maréchal Soult, se trouvait
-déjà placée sous les ordres de Lannes. Ainsi, le maréchal Ney avec 20
-mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quittée, Murat et
-Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le maréchal
-Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le général Mack, par
-quelque issue qu'il voulût s'enfuir.
-
-De ce soin passant immédiatement à d'autres, Napoléon ordonna au
-maréchal Davout de se hâter de franchir le Danube à Neubourg, et de
-dégager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte
-devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci étant plus longue,
-ils étaient de deux marches en arrière. Le maréchal Davout devait se
-porter ensuite à Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant
-lui le général Kienmayer, et faire l'arrière-garde des masses qui
-s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte
-avaient ordre d'accélérer le pas, de franchir le Danube à Ingolstadt,
-et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'électeur dans sa
-capitale, un mois seulement après qu'il l'avait quittée. C'est au
-maréchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il
-réservait l'honneur de les réinstaller dans leur pays. Par cette
-disposition, Napoléon présentait aux Russes, venant de Munich,
-Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui
-devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm,
-pour aider au complet investissement du général Mack.
-
-[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)]
-
-[En marge: Combat de Wertingen.]
-
-Le lendemain 8 octobre, le maréchal Soult remonta le Lech pour se
-rendre à Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et
-Lannes, destinés à occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller,
-remontèrent de Donauwerth à Burgau, à travers une contrée légèrement
-accidentée, çà et là couverte de bois, ou traversée par de petites
-rivières qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient
-en tête, lorsqu'ils rencontrèrent un corps ennemi, plus nombreux
-qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperçus, posté en avant et autour
-d'un gros bourg appelé Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six
-bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commandés par le baron
-d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de
-deux escadrons des chevau-légers de Latour. Us étaient envoyés en
-reconnaissance par le général Mack, sur le bruit vaguement répandu de
-l'apparition des Français au bord du Danube. Il croyait toujours que
-ces Français devaient appartenir au corps de Bernadotte, placé,
-disait-on, à Würzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers
-autrichiens étaient à table quand on vint leur annoncer qu'on
-apercevait les Français. Ils en furent extrêmement surpris, refusèrent
-d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientôt plus en douter, ils
-montèrent précipitamment à cheval pour se mettre à la tête de leurs
-troupes. En avant de Wertingen se présentait un hameau du nom de
-Hohenreichen, gardé par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins
-et cavaliers. Abrités par les maisons de ce hameau, ils faisaient un
-feu incommode, et tenaient en échec un régiment de dragons arrivé le
-premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a
-depuis signalé son nom par tant de faits éclatants, alors simple aide
-de camp de Murat, était accouru au bruit de la fusillade. Il fit
-mettre pied à terre à deux cents dragons de bonne volonté, qui, se
-jetant le fusil à la main dans ce hameau, en délogèrent ceux qui
-l'occupaient. De nouveaux détachements de dragons étant survenus dans
-l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pénétra à
-leur suite dans Wertingen, on dépassa ce bourg, et on trouva, sur une
-espèce de plateau, les neuf bataillons formés en un seul carré, peu
-étendu mais serré et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur
-ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce
-carré avec une rare hardiesse, et eut un cheval tué sous lui. À ses
-côtés le colonel Maupetit fut renversé d'un coup de baïonnette. Mais,
-quelque vigoureuse que fût l'attaque, on ne put pénétrer dans cette
-masse compacte. Il s'écoula ainsi un certain temps, pendant lequel les
-dragons français essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui
-leur rendaient des coups de baïonnette et des coups de fusil. Murat
-parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les
-grenadiers Oudinot, vivement attirés les uns et les autres par le
-bruit du canon. Murat fit aussitôt charger le carré ennemi par ses
-escadrons, et Lannes se hâta de diriger ses grenadiers sur la lisière
-d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manière à couper toute
-retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargés de front, menacés par
-derrière, rétrogradèrent d'abord en masse serrée, puis bientôt en
-désordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu être rendus sur le
-terrain quelques instants plus tôt, les neuf bataillons autrichiens
-étaient pris en entier. Néanmoins on fit deux mille prisonniers, on
-enleva plusieurs pièces de canon et quelques drapeaux.
-
-Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la
-pointe des baïonnettes ennemies, voulurent qu'il portât à Napoléon la
-nouvelle du premier succès obtenu, et les drapeaux pris à l'ennemi.
-L'Empereur reçut à Donauwerth le jeune et brillant officier, lui
-accorda un grade dans la Légion d'honneur, et lui en remit les
-insignes en présence de son état-major, afin de donner plus d'éclat
-aux premières récompenses méritées dans cette guerre.
-
-Ce même jour, 8 octobre, le maréchal Soult était entré à Augsbourg
-sans coup férir. Le maréchal Davout avait passé le Danube à Neubourg,
-et s'était porté à Aichach pour prendre la position intermédiaire qui
-lui était assignée, entre les corps français qui allaient investir
-Ulm, et ceux qui allaient à Munich tenir tête aux Russes. Le maréchal
-Bernadotte et le général Marmont faisaient les apprêts du passage du
-Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre à Munich.
-
-Napoléon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au
-maréchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de
-tous les ponts du fleuve, pour être en mesure d'agir sur les deux
-rives. Il enjoignit à Murat et à Lannes de remonter de leur côté sur
-la rive droite, et de contribuer avec Ney à l'investissement plus
-étroit des Autrichiens. Le lendemain 9, le maréchal Ney, prompt à
-exécuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le
-rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les
-remonta jusqu'à la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient à
-lui étaient ceux de Günzbourg. Il chargea la division Malher de les
-enlever.
-
-[En marge: Combat de Günzbourg.]
-
-Ces ponts étaient au nombre de trois. (Voir la carte nº 7.) Le
-principal se trouvait devant la petite ville de Günzbourg, le second
-au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisième au-dessous,
-devant le petit hameau de Reisensbourg. Le général Malher les fit
-aborder tous à la fois. Il chargea l'officier d'état-major Lefol
-d'attaquer celui de Leipheim avec un détachement, et le général
-Labassée d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne.
-Lui-même, à la tête de la brigade Marcognet, se réserva l'attaque du
-pont principal, celui de Günzbourg. Le lit du Danube n'étant pas
-régulièrement formé dans cette partie de son cours, il fallait
-traverser une multitude d'îles, de petits bras bordés de saules et de
-peupliers. Les avant-gardes s'y jetèrent avec résolution, franchirent
-à gué toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevèrent deux
-à trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, général major qui
-commandait sur ce point. Nos troupes arrivèrent bientôt devant le
-grand bras, sur lequel était construit le pont de Günzbourg. Les
-Autrichiens, en se retirant, en avaient détruit une travée. Le général
-Malher voulut la faire rétablir. Mais sur l'autre rive étaient placés
-plusieurs régiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et
-l'archiduc Ferdinand accouru lui-même avec des renforts considérables.
-Les Autrichiens commençaient à comprendre combien était sérieuse
-l'opération entreprise sur leurs derrières, et ils voulaient tenter un
-grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochés d'Ulm.
-Ils dirigèrent sur les Français un feu meurtrier de mousqueterie et
-d'artillerie. Ceux-ci, n'étant plus abrités par des îles boisées, et
-restant à découvert sur les graviers du fleuve, supportèrent ce feu
-avec une rare constance. Passer à gué était impossible. Ils
-s'élancèrent sur les chevalets du pont pour le réparer avec des
-madriers. Mais les travailleurs, abattus un à un par les balles
-ennemies, n'y purent réussir, et les lignes françaises, exposées
-pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyèrent des pertes
-cruelles. Le général Malher les fit replier dans les îles boisées,
-pour ne pas prolonger une témérité inutile.
-
-Cette tentative infructueuse avait coûté quelques centaines d'hommes.
-Les deux autres attaques s'étaient exécutées simultanément. Des marais
-impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de
-Reisensbourg avait été plus heureuse. Le général Labassée, ayant à ses
-côtés le colonel Lacuée, commandant du 59e, s'était porté avec ce
-régiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient
-encore détruit une travée du pont, mais pas assez complétement pour
-empêcher nos soldats de la réparer et d'y passer. Le 59e franchit le
-pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgré des
-forces triples au moins. Son colonel Lacuée y fut tué en combattant à
-la tête de ses soldats. En voyant un régiment français jeté seul au
-delà du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son
-infanterie, et chargea à outrance le 59e, formé en carré. Trois fois
-elle s'élança sur les baïonnettes de ce brave régiment, et trois fois
-elle fut arrêtée par une fusillade dirigée à bout portant. Le 59e
-resta maître du champ de bataille, après des efforts dont le souvenir
-mérite d'être conservé.
-
-L'un des trois ponts étant franchi, le général Malher porta sa
-division entière sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens
-n'eurent garde alors de s'obstiner à disputer Günzbourg. Ils se
-replièrent sur Ulm dans la nuit même, abandonnant aux Français un
-millier de prisonniers et 300 blessés.
-
-De grands honneurs furent rendus au colonel Lacuée. Les divisions du
-corps de Ney, réunies à Günzbourg, assistèrent à ses funérailles dans
-la journée du 10, et payèrent à sa mémoire d'unanimes regrets. Le
-maréchal Ney plaça la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et
-fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se
-tenir en communication avec Lannes.
-
-[En marge: Napoléon se place à Augsbourg pour diriger de là les
-mouvements compliquées de son armée.]
-
-Napoléon était resté jusqu'au 9 au soir à Donauwerth. Il en partit
-pour se transporter à Augsbourg, parce que là était le centre des
-renseignements à recueillir et des directions à donner. À Augsbourg,
-il était entre Ulm d'un côté, Munich de l'autre (voir la carte nº 28),
-entre l'armée de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont
-une rumeur générale annonçait l'approche. En s'éloignant d'Ulm pour un
-jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une
-raison de parenté bien plus que par une raison de supériorité, il
-plaça sous les ordres de Murat les maréchaux Ney et Lannes, ce qui
-leur déplut fort, et amena des tiraillements fâcheux. C'étaient là les
-embarras inséparables du nouveau régime établi en France. La
-république a ses inconvénients, qui sont les rivalités sanglantes; la
-monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat
-avait ainsi une soixantaine de mille hommes à sa disposition, pour
-tenir le général Mack en respect sous les murs d'Ulm.
-
-Napoléon, arrivé à Augsbourg, y trouva le maréchal Soult avec le
-quatrième corps. Le maréchal Davout s'était établi à Aichach; le
-général Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich.
-L'armée française se trouvait à peu près dans la position qu'elle
-avait à Milan, lorsqu'après avoir franchi miraculeusement le
-Saint-Bernard, elle était sur les derrières du général Mélas, le
-cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route où elle pourrait
-le saisir. La même incertitude régnait à l'égard des projets du
-général Mack. Napoléon s'appliquait à prévoir ce qu'il pourrait être
-tenté de faire dans un péril aussi pressant, et avait peine à le
-deviner, car le général Mack ne le savait pas lui-même. On devine plus
-difficilement un adversaire irrésolu qu'un adversaire résolu, et si
-l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait
-la veille à tromper l'ennemi. Dans le doute où il se trouvait,
-Napoléon prêta le dessein le plus raisonnable au général Mack, celui
-de s'enfuir par le Tyrol. Ce général, en effet, en se dirigeant vers
-Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou
-trois marches à faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte
-nº 28.) Il se réunissait ainsi à l'armée qui gardait la chaîne des
-Alpes, et à celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait
-contribuer à former une masse de 200 mille hommes, masse toujours
-formidable, quelque position qu'elle occupe sur le théâtre général des
-opérations. Il échappait, en tout cas, à une catastrophe à jamais
-célèbre dans les annales de la guerre.
-
-Napoléon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrêtant pas à une autre
-pensée que le général Mack aurait pu concevoir, et qu'il conçut un
-instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'était
-gardée que par l'une des divisions du maréchal Ney, la division
-Dupont. Ce parti désespéré était le moins supposable, car il exigeait
-une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Français
-avaient suivie, et qui était encore couverte de leurs équipages et de
-leurs dépôts, s'exposer peut-être à les y rencontrer en masse, et leur
-passer sur le corps pour se retirer en Bohême. Napoléon n'admit point
-une telle probabilité, et ne songea qu'à fermer les routes du Tyrol.
-Il ordonna donc au maréchal Soult de remonter le Lech jusqu'à
-Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de
-Memmingen à Kempten. Il remplaça dans Augsbourg le corps du maréchal
-Soult par celui du général Marmont. Il établit en outre dans cette
-ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier général. Là il
-attendit les mouvements de ses divers corps d'armée, rectifiant leur
-marche quand ils en avaient besoin.
-
-[En marge: Entrée de Bernadotte à Munich avec les Bavarois.]
-
-Bernadotte, poussant l'arrière-garde de Kienmayer, entra dans Munich
-le 12 au matin, un mois juste après l'invasion des Autrichiens et la
-retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le
-détachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois,
-transportés de joie, reçurent les Français avec de vifs
-applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus sûrement
-au secours de ses alliés, surtout quand on était quelques jours
-auparavant à l'extrémité du continent, sur les bords de la Manche.
-Napoléon écrivit sur-le-champ à l'électeur pour l'engager à rentrer
-dans sa capitale. Il l'invita à y revenir avec toute l'armée
-bavaroise, qui eût été inutile à Würzbourg, et qui fut destinée à
-occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte.
-Napoléon recommanda de l'employer à faire des reconnaissances, parce
-que le pays lui était familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs
-renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route
-de Vienne à Munich.
-
-[En marge: Le maréchal Soult se porte sur Landsberg.]
-
-Le maréchal Soult, envoyé du côté de Landsberg, n'y rencontra que les
-cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm à marches
-forcées. L'ardeur de nos troupes était si grande que le 26e de
-chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie
-autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pièces de
-canon. Cette rencontre prouvait évidemment que les Autrichiens, au
-lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrière l'Iller,
-entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle
-bataille de Marengo. Napoléon disposa tout pour la livrer avec la plus
-grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir
-lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'étant pas pressé, puisque les
-Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il préféra le 14, afin
-d'avoir plus de temps pour réunir ses troupes. D'abord il modifia la
-position du maréchal Davout, qu'il porta d'Aichach à Dachau, de
-manière que ce maréchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et
-Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter à Munich
-pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux
-Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napoléon dans ses
-opérations contre l'armée du général Mack. Après avoir pris ces
-précautions sur ses derrières, Napoléon fit les dispositions suivantes
-sur son front, en vue de cette journée supposée du 14. Il ordonna au
-maréchal Soult d'être établi le 13 à Memmingen, débordant cette
-position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui
-allaient être portés sur l'Iller. Il envoya sa garde à Weissenhorn, où
-il résolut de se transporter lui-même. Il espérait ainsi rassembler
-cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen à Ulm.
-Les troupes, en effet, pouvant dans une journée faire une marche de
-cinq lieues et combattre, il lui était facile de réunir sur un même
-champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et
-la garde. Du reste, la destinée lui réservait un tout autre triomphe
-que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins
-étonnant par ses vastes conséquences.
-
-[En marge: Napoléon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.]
-
-[En marge: Harangue de Napoléon aux troupes.]
-
-Napoléon quitta Augsbourg le 12 à onze heures du soir pour se rendre à
-Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de
-Marmont, composées de Français et de Hollandais, accablées de fatigue,
-chargées à la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour
-plusieurs jours. Le temps, qui avait été beau jusqu'au passage du
-Danube, était tout à coup devenu affreux. Il tombait une neige
-épaisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes
-impraticables. Toutes les petites rivières qui se jettent dans le
-Danube étaient débordées. Les soldats cheminaient au milieu de vrais
-marécages, souvent gênés dans leur marche par les convois
-d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napoléon s'arrêta pour
-les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la
-situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de
-l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de
-Marengo. Les soldats, enivrés par ses paroles, fiers de voir le plus
-grand capitaine du siècle leur expliquer ses plans, se livrèrent à de
-vifs transports d'enthousiasme, et lui répondirent par des cris
-unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients
-d'assister à la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles
-de l'Empereur les répétaient à ceux qui n'avaient pas pu les entendre,
-et tous s'écriaient avec joie que c'en était fait des Autrichiens, et
-qu'ils seraient pris jusqu'au dernier.
-
-[En marge: Événements qui se passaient sur le Danube pendant que
-Napoléon était à Augsbourg.]
-
-Il était temps que Napoléon revînt sur le Danube, car ses ordres, mal
-compris par Murat, auraient amené des malheurs, si les Autrichiens
-avaient été plus entreprenants.
-
-[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manière
-d'interpréter les ordres de Napoléon.]
-
-Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du
-Danube, Ney, resté à cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la
-rive droite, et une seule, celle du général Dupont, sur la rive
-gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le
-défaut d'une telle situation. Éclairé par les faits qu'il voyait de
-plus près, guidé par un heureux instinct de la guerre, confirmé dans
-son avis par le colonel Jomini, officier d'état-major du plus haut
-mérite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur
-la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne
-saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant
-sous leurs pieds nos équipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient
-certainement pas une grande résistance?--Murat n'admettait pas qu'il
-en pût être ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprétées de
-l'Empereur, qui, s'attendant à une affaire sérieuse sur l'Iller,
-ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu'à croire
-que c'était trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette
-division devait être hors du lieu de l'action le jour de la grande
-bataille. Cette divergence d'avis fit naître une vive altercation
-entre Ney et Murat. Ney était blessé d'obéir à un chef qu'il croyait
-au-dessus de lui par les talents, s'il était au-dessus par la parenté
-impériale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout
-d'être plus particulièrement initié à la pensée de Napoléon, fit
-sentir sa supériorité officielle au maréchal Ney, et finit par lui
-donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de
-l'Empereur auraient décidé leur querelle d'une manière peu conforme à
-leur haute position. Il résulta de cette altercation l'envoi d'ordres
-contradictoires à la division Dupont, et une situation périlleuse pour
-elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il
-convenait de lui faire occuper, elle sortait du péril dans lequel
-l'avait jetée une erreur de Murat, par un combat à jamais mémorable.
-
-[En marge: Nouvelle position prise par le général Mack.]
-
-Le général Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait
-un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite à Ulm, il y avait sa
-gauche; au lieu d'avoir sa gauche à Memmingen, il y avait sa droite.
-Toujours appuyé sur l'Iller, il montrait le dos à la France, comme
-s'il en était venu, tandis que Napoléon montrait le dos à l'Autriche,
-comme si elle eût été son point de départ. C'était la position
-naturelle de deux généraux dont l'un a tourné l'autre. Le général
-Mack, après avoir attiré à lui les troupes répandues en Souabe, ainsi
-que celles qui étaient revenues battues de Wertingen et de Günzbourg,
-avait laissé quelques détachements sur l'Iller de Memmingen à Ulm, et
-avait réuni la plus grande partie de ses forces à Ulm même, dans le
-camp retranché qui domine cette ville.
-
-[En marge: Camp retranché d'Ulm.]
-
-On connaît la situation et la forme de ce camp, déjà décrit dans cette
-histoire. (Voir la carte nº 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube
-domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite présente
-une plaine marécageuse légèrement inclinée vers le fleuve, la rive
-gauche, au contraire, présente une suite de hauteurs dessinées en
-terrasse, et baignées par le Danube, à peu près comme la terrasse de
-Saint-Germain est baignée par la Seine. Le Michelsberg est la
-principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y étaient campés au nombre
-de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm à leurs pieds.
-
-[En marge: Combat de Haslach.]
-
-Le général Dupont, qui était demeuré seul sur la rive gauche, et qui,
-conformément aux ordres du maréchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le
-11 octobre au matin, s'était porté en vue de cette place par la route
-d'Albeck. C'est ce même moment que Murat et Ney, réunis à Günzbourg,
-employaient à disputer, et que Napoléon, accouru à Augsbourg,
-employait à faire ses dispositions générales. Le général Dupont arrivé
-an village de Haslach, d'où l'on aperçoit le Michelsberg dans tout son
-développement, y découvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude
-imposante. Les dernières marches, exécutées au milieu du plus mauvais
-temps et avec une extrême rapidité, avaient réduit sa division à 6
-mille hommes. On lui avait cependant laissé les dragons à pied de
-Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube,
-avaient été adjoints non pas à Murat, mais au maréchal Ney. C'était un
-renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu être d'une grande utilité
-s'il n'était resté à Langenau, trois lieues en arrière.
-
-Le général Dupont, arrivé en présence du Michelsberg et des 60 mille
-hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois régiments
-d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pièces de canon. Cet
-officier, si malheureux depuis, fut saisi, à cette vue, d'une
-inspiration qui honorerait les plus grands généraux. Il jugea que s'il
-reculait, il allait déceler sa faiblesse, et être bientôt enveloppé
-par 40 mille chevaux lancés à sa poursuite; que si, au contraire, il
-faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur
-persuaderait qu'il était l'avant-garde de l'armée française, les
-obligerait à être circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer
-du mauvais pas où il était engagé.
-
-En conséquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. À
-sa gauche, il avait le village de Haslach, entouré d'un petit bois. Il
-y plaça le 32e, devenu célèbre en Italie, et commandé à cette époque
-par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son
-artillerie. À sa droite, adossée de même à un bois, il plaça le 96e de
-ligne, commandé par le colonel Barrois, le 9e léger, commandé par le
-colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa
-droite, il avait le village de Jungingen, entouré aussi de quelques
-bouquets de bois, et il le fit occuper par un détachement.
-
-C'est dans cette position que le général Dupont reçut les Autrichiens,
-détachés, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc
-Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Français. Le général
-Dupont, toujours bien inspiré en cette circonstance, s'aperçut
-promptement que sa division serait détruite par la mousqueterie seule,
-s'il laissait les Autrichiens déployer leur ligne et étendre leurs
-feux. Joignant alors à l'audace d'une grande résolution l'audace d'une
-exécution vigoureuse, il ordonna aux deux régiments de sa droite, le
-96e de ligne et le 9e léger, de charger à la baïonnette. Au signal
-donné par lui, ces deux braves régiments s'ébranlent, et marchent, la
-baïonnette baissée, sur la première ligne autrichienne. Ils la
-culbutent, la mettent en désordre, et lui font quinze cents
-prisonniers, qu'on envoie à la gauche pour les enfermer dans le
-village de Haslach. Le général Dupont, après ce fait d'armes, se remet
-en position avec ses deux régiments, et attend immobile la suite de
-cet étrange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour
-battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats
-s'avancent une seconde fois à la baïonnette, repoussent les
-assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dégoûtés de ces
-inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur
-nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche
-de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e,
-dont le tour était venu de combattre, leur dispute énergiquement ce
-village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant
-avec l'infanterie, exécute des charges vigoureuses sur les colonnes
-repoussées. Les Autrichiens ne se bornent pas à attaquer Haslach, ils
-font une tentative à l'aile opposée, et essayent d'enlever le village
-de Jungingen, placé à la droite du général Dupont. Favorisés par le
-nombre, ils y pénètrent et s'en rendent maîtres un moment. Le général
-Dupont, appréciant le danger, fait réattaquer Jungingen par le 96e, et
-parvient à le reprendre. On le lui enlève de nouveau, il le reprend
-encore. Ce village est ainsi emporté de vive force cinq fois de suite,
-et, dans la confusion de ces attaques réitérées, les Français font
-chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens
-s'épuisent en efforts impuissants contre cette poignée de soldats,
-leur immense cavalerie, débordant dans tous les sens, se jette sur le
-17e de dragons, le charge à plusieurs reprises, lui tue son colonel,
-le brave Saint-Dizier, et l'oblige à se replier dans le bois auquel il
-était adossé. Une nuée de cavaliers autrichiens se répand alors sur
-les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'où était
-partie la division Dupont, lui enlève ses bagages, que les dragons de
-Baraguey-d'Hilliers auraient dû défendre, et ramasse ainsi quelques
-vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25
-mille hommes contre 6 mille.
-
-Il devenait urgent de mettre un terme à un engagement aussi périlleux.
-Le général Dupont, après avoir fatigué les Autrichiens par cinq heures
-d'une lutte acharnée, se hâte de profiter de la nuit pour se retirer
-sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant précéder par 4,000
-prisonniers.
-
-Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait
-arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohême, et l'une des
-plus belles combinaisons de Napoléon aurait complétement échoué. C'est
-une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les
-plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes
-réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les
-erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre.
-
-[En marge: Perplexités du général Mack après le combat de Haslach.]
-
-Cette rencontre avec une partie de l'armée française provoqua
-d'orageuses délibérations dans le quartier général autrichien. On
-était informé de la présence du maréchal Soult à Landsberg; on ne
-supposait pas le général Dupont seul à Albeck, on commençait à se
-croire cerné de toutes parts. Le général Mack, sur lequel les
-Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur désastre, était
-tombé dans un désordre d'esprit facile à concevoir. Quoi qu'en aient
-dit des juges qui ont raisonné après l'événement, il aurait fallu,
-pour qu'il se sauvât, qu'une inspiration du ciel lui eût révélé tout à
-coup la faiblesse du corps qui était devant lui, et la possibilité en
-l'écrasant de se retirer en Bohême. L'infortuné, qui ne savait pas ce
-qu'on a su depuis, et qui ne devait guère penser que les Français
-fussent si faibles sur la rive gauche, se mit à délibérer avec
-l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il
-perdit en agitations d'esprit un temps précieux, et ne sut se résoudre
-ni à fuir vers la Bohême en passant sur le corps de la division
-Dupont, ni à fuir vers le Tyrol en forçant le passage à Memmingen. Le
-parti qui lui sembla le plus sûr fut de s'établir plus solidement
-encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son armée, et d'attendre
-là, en une grosse masse difficile à enlever d'assaut, l'arrivée des
-Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait
-que le général Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le général Kutusof
-avec 60 mille Russes, allaient paraître sur la route de Munich; que
-l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, même l'archiduc Charles avec
-l'armée d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir à son secours par
-Kempten, et que ce serait alors Napoléon qui se trouverait en péril,
-car il serait pressé entre 80 mille Austro-Russes arrivant de
-l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille
-Autrichiens campés sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il
-aurait fallu que ces diverses réunions s'opérassent malgré Napoléon,
-placé au centre avec 160 mille Français habitués à vaincre. Dans le
-malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'espérance,
-et le général Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient
-les espions envoyés par Napoléon. Ces espions lui disaient tantôt
-qu'un débarquement d'Anglais à Boulogne allait rappeler les Français
-sur le Rhin, tantôt que les Russes et l'archiduc Charles débouchaient
-par la route de Munich.
-
-[En marge: Le général Mack, après de longues agitations, ne prend que
-des demi-mesures.]
-
-Dans les situations difficiles, les subordonnés deviennent hardis et
-discoureurs; ils blâment les chefs et ont des avis. Le général Mack
-avait autour de lui des subordonnés qui étaient de grands seigneurs,
-et qui ne craignaient pas d'élever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir
-en Tyrol, ceux-là en Wurtemberg, quelques autres en Bohême. Ces
-derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de
-Haslach pour soutenir que la route de Bohême était ouverte.
-L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agité est de
-l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus
-funestes de tous. Le général Mack, pour accorder quelque chose aux
-opinions qu'il combattait, prit deux résolutions fort singulières de
-la part d'un homme décidé à demeurer à Ulm. Il envoya la division
-Jellachich à Memmingen, pour renforcer ce poste que le général Spangen
-gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en
-communication avec le Tyrol. Il fit sortir le général Riesc pour
-s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entière, afin de
-s'étendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance
-sur les communications des Français.
-
-À rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin
-une bataille défensive, il fallait y rester en masse, et ne pas
-envoyer des corps aux deux extrémités de la ligne qu'on occupait, car
-c'était les exposer à être détruits l'un après l'autre. Quoi qu'il en
-soit, le général Mack fit occuper par le général Riesc le couvent
-d'Elchingen, qui est situé sur les hauteurs de la rive gauche, tout
-près de Haslach, où l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs
-et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait
-occuper par un détachement français. Les Autrichiens avaient
-précédemment essayé de le détruire. Le détachement de Murat, pour se
-couvrir à l'approche des troupes du général Riesc, acheva de le ruiner
-en le brûlant. Cependant il restait les pilotis enfoncés dans le
-fleuve, et que les eaux avaient sauvés de l'incendie. De la sorte
-l'armée française était sans communication avec la rive gauche,
-autrement que par les ponts de Günzbourg, placés fort au-dessous
-d'Elchingen. La division Dupont s'était retirée à Langenau. La
-retraite était donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils
-l'ignoraient!
-
-[En marge: Napoléon arrive à temps pour réparer l'erreur de Murat, et
-enlever au général Mack toute chance de retraite.]
-
-C'est sur ces entrefaites que Napoléon, parti d'Augsbourg le 12
-octobre au soir, parvint à Ulm le 13. À peine arrivé, il parcourut à
-cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses
-lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrités les uns à l'égard des
-autres, et soutenant des avis entièrement différents. Lannes, dont le
-sens était sûr et pénétrant à la guerre, avait jugé, comme le maréchal
-Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les
-Autrichiens songeaient plutôt à s'enfuir en Bohême par la rive gauche,
-en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napoléon loin des
-lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur
-les lieux mêmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller à la rive gauche
-et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait
-pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le
-moyen de passer d'une rive à l'autre, pour la secourir si elle était
-attaquée. Ainsi les instructions de Napoléon n'avaient pas été mieux
-comprises que la situation elle-même. Il donna donc complétement
-raison aux maréchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de
-réparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours précédents.
-Il résolut de rétablir les communications de la rive droite à la rive
-gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait
-pu descendre jusqu'à Günzbourg, qui nous appartenait, y repasser le
-Danube, et remonter avec la division Dupont renforcée jusqu'à Ulm.
-Mais c'était un mouvement fort allongé qui laissait aux Autrichiens
-bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux, à la pointe du jour
-du 14, rétablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les
-yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche,
-pendant que le général Dupont averti remonterait de Langenau sur
-Albeck et Ulm.
-
-[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rétablir les
-communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le général
-Dupont.]
-
-Napoléon donna ses ordres en conséquence pour le lendemain 14. Le
-maréchal Soult avait été porté à l'extrémité de la ligne de l'Iller
-vers Memmingen; le général Marmont s'avançait en intermédiaire sur
-l'Iller. Lannes, Ney, Murat, réunis sous Ulm, allaient se mettre à
-cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main à la division
-Dupont laissée sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rétablir
-le pont d'Elchingen. C'est à Ney que fut réservé l'honneur d'exécuter,
-dans la matinée du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la
-possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte nº 7.)
-
-[En marge: Fière provocation de Ney à Murat sous le feu de l'ennemi.]
-
-Cet intrépide maréchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu
-convenables qu'il avait essuyées de Murat, dans la récente altercation
-qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importuné de raisonnements trop
-longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien à tous les plans qu'on
-lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en
-face de l'ennemi. C'était la réponse superbe qu'un homme d'action
-aurait pu adresser à un vain discoureur. Le maréchal Ney, à cheval,
-dès le matin du 14, en grand uniforme, paré de ses décorations,
-saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout
-l'état-major, et devant l'Empereur lui-même, lui dit fièrement: Venez,
-prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se
-portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grêle de balles et
-de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la
-périlleuse opération dont il était chargé.
-
-Il fallait réparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets
-sans travées, le franchir, traverser une petite prairie qui s'étendait
-entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village
-et du couvent d'Elchingen, qui s'élevait en amphithéâtre, et qui était
-gardé par 20 mille hommes et une formidable artillerie.
-
-[En marge: Ney fait rétablir le pont d'Elchingen sous le feu des
-Autrichiens.]
-
-Le maréchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna à
-un aide de camp du général Loison, le capitaine Coisel, et à un
-sapeur, de se saisir de la première planche, et de la porter sur les
-chevalets du pont, afin de rétablir le passage sous le feu des
-Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emportée d'un coup de
-mitraille, mais il fut immédiatement remplacé. Une planche fut d'abord
-jetée en forme de travée, puis une seconde et une troisième. Après
-avoir réparé cette travée, on en répara une autre, et on arriva de la
-sorte à couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrière, que
-d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos
-travailleurs. Aussitôt les voltigeurs du 6e léger, les grenadiers du
-39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont fût
-entièrement consolidé, se jetèrent de l'autre coté du Danube,
-dispersèrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se
-ménagèrent assez de place pour que la division Loison pût venir à leur
-secours.
-
-[En marge: Ney, après avoir franchi le Danube avec l'une de ses
-divisions, enlève le couvent d'Elchingen.]
-
-Le maréchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e léger sur l'autre
-rive du fleuve. Il ordonna au général Villatte de se mettre à la tête
-du 39e et de s'étendre à droite dans la prairie, pour la faire évacuer
-par les Autrichiens, tandis que lui-même avec le 6e léger enlèverait
-le couvent. Le 39e, arrêté, pendant qu'il traversait le pont, par la
-cavalerie française qui s'y précipitait avec ardeur, ne réussit pas à
-passer tout entier. Le 1er bataillon de ce régiment put seul exécuter
-l'ordre qu'il avait reçu. Il eut à essuyer les charges de la cavalerie
-autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut même,
-après une résistance opiniâtre, ramené un moment au débouché du pont.
-Mais bientôt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et
-76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta maître de toute la
-prairie à droite, et obligea les Autrichiens à regagner les hauteurs.
-Pendant ce temps, Ney, à la tête du 6e léger, gravissait les rues
-tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons
-qui étaient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison
-après l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est
-sur le sommet de la hauteur. Arrivé en cet endroit, il avait devant
-lui les plateaux ondulés, parsemés de bois, sur lesquels la division
-Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'étendent jusqu'au
-Michelsberg, au-dessus même de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y établir
-pour n'être pas culbuté dans le Danube par un retour offensif de
-l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur
-se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney résolut de s'en
-emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche étant bien
-assurée, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans
-le bois le 69e de ligne, qui s'y précipita malgré une vive fusillade.
-Tandis que l'on combattait de ce côté avec acharnement, le reste du
-corps autrichien était formé en plusieurs carrés de deux à trois mille
-hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de
-l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons exécuta sur l'un d'eux une
-charge si vigoureuse, qu'il l'enfonça, et le contraignit à mettre bas
-les armes. Les Autrichiens, à cette vue, se retirèrent en toute hâte,
-s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le
-Michelsberg.
-
-[En marge: Nouveau combat de Dupont à Haslach.]
-
-[En marge: Important résultat du combat d'Elchingen.]
-
-Sur ces entrefaites, le général Dupont, reporté de Langenau vers
-Albeck, avait rencontré le corps de Werneck, l'un de ceux qui étaient
-sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances
-sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour
-l'armée autrichienne. En entendant le canon sur ses derrières, le
-général Werneck avait rebroussé chemin, et il était revenu sur le
-Michelsberg par la route d'Albeck à Ulm. Il y arrivait à l'instant
-même où la division Dupont s'y rendait de son côté, et où le maréchal
-Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur
-ce point entre le général Werneck qui voulait regagner Ulm, et le
-général Dupont qui voulait au contraire l'en empêcher. Le 32e et le 9e
-léger se précipitèrent en colonne serrée sur l'infanterie des
-Autrichiens, et la repoussèrent pendant que le 96e recevait en carré
-les charges de leur cavalerie. La journée s'acheva au milieu de cette
-mêlée, le maréchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche,
-et le général Dupont ayant coupé au corps de Werneck le retour vers
-Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlevé beaucoup
-d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens étaient
-définitivement enfermés dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de
-se sauver, la plus heureuse inspiration leur vînt-elle à ce dernier
-moment.
-
-Pendant que ces événements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes
-s'était approché d'Ulm par la rive droite, le général Marmont s'était
-avancé vers l'Iller, et le maréchal Soult, débordant l'extrémité de la
-position des Autrichiens, s'était emparé de Memmingen. On travaillait
-encore à palissader cette ville quand le maréchal Soult y était
-arrivé. Il l'avait rapidement investie, et avait obligé le général
-Spangen à déposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie
-et beaucoup de chevaux. Le général Jellachich, accourant trop tard
-pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un
-corps d'armée de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il
-craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol.
-Le maréchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour
-achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp
-retranché d'Ulm.
-
-[En marge: Situation désespérée du général Mack.]
-
-[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille
-chevaux.]
-
-Telle était la situation à la fin de la journée du 14 octobre. Après
-le départ du général Jellachich et les divers combats qui avaient été
-livrés, le général Mack était réduit à 50 mille hommes. Encore
-fallait-il en déduire le corps de Werneck, séparé de lui par la
-division Dupont. Ce malheureux général se trouvait donc dans une
-position désespérée. Il n'avait aucun bon parti à prendre. Sa seule
-ressource était de se précipiter l'épée à la main sur l'un des points
-du cercle de fer dans lequel on l'avait enfermé, pour mourir ou
-s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont était encore le parti
-le moins désastreux. Certainement il eût été battu, car Lannes, Murat
-allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de
-Dupont, et il ne fallait pas une telle réunion de forces pour vaincre
-des soldats démoralisés. Cependant l'honneur des armes eût été sauvé,
-et, après la victoire, c'est le plus précieux résultat à obtenir. Mais
-le général Mack persista dans la résolution de se concentrer à Ulm, et
-d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques
-de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce
-dernier surtout voulait à tout prix échapper au malheur d'être fait
-prisonnier. Le général Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en
-cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorité suprême. Mais
-c'était assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire
-obéir. L'archiduc Ferdinand résolut, grâce à sa position moins
-dépendante, de se soustraire aux ordres du général en chef. La nuit
-venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins à
-rencontrer les Français, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un
-corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le général Werneck,
-et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohême. En réunissant au
-détachement qui le suivait le corps du général Werneck, l'archiduc
-Ferdinand privait le général Mack d'une vingtaine de mille hommes, et
-le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqué de toutes
-parts, et réduit à mettre bas les armes de la manière la plus
-ignominieuse.
-
-On a dit faussement que le départ du prince prouvait la possibilité de
-sortir d'Ulm. Il est d'abord tout à fait improbable que l'armée
-entière avec son artillerie et son matériel pût se dérober comme un
-simple détachement, composé en majeure partie de troupes à cheval.
-Mais ce qui arriva quelques jours après à l'archiduc Ferdinand,
-démontre que l'armée elle-même eût trouvé sa perte dans cette fuite.
-La grande faute était de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir
-tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharnée à la tête de
-70 mille hommes; sortir pour se précipiter avec ces 70 mille hommes
-sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort,
-soit le succès que la fortune accorde quelquefois au désespoir. Mais
-se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les
-autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohême, les autres pour
-signer une capitulation à Ulm, était de toutes les manières de se
-conduire la plus déplorable. Du reste l'expérience enseigne que, dans
-ces situations, l'âme humaine abattue, quand elle a commencé à
-descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus
-mauvais. Il faut ajouter, pour être juste, que le général Mack s'est
-toujours défendu depuis d'avoir voulu cette division des forces
-autrichiennes et ces retraites séparées[1].
-
-[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connaître leurs opérations
-dans cette première partie de la campagne de 1805. On a publié
-néanmoins beaucoup d'écrits en Allemagne, dans lesquels on s'est
-attaché à accabler le général Mack, à exalter l'archiduc Ferdinand,
-pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le désastre de l'armée
-autrichienne, et diminuer en même temps la gloire des Français. Ces
-écrits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du
-temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilité même est
-démontrée. Je me suis procuré avec beaucoup de peine l'un des rares
-exemplaires de la défense présentée par le général Mack au conseil de
-guerre devant lequel il fut appelé à comparaître. Cette défense, d'une
-forme singulière, d'un ton contraint, surtout à l'égard de l'archiduc
-Ferdinand, plus remplie de réflexions déclamatoires que de faits, m'a
-cependant fourni le moyen de bien préciser les intentions du général
-autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes.
-Je crois donc être arrivé dans ce récit à la vérité, autant du moins
-qu'il est permis de l'espérer à l'égard d'événements qui n'ont pas été
-constatés par écrit même en Autriche, et qui sont presque sans témoins
-vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts,
-et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de
-défigurer la vérité, celui de sauver l'amour-propre national en
-accablant un seul homme.]
-
-[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.]
-
-Napoléon avait passé la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen.
-Le 15 au matin, il résolut d'en finir, et donna l'ordre au maréchal
-Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs placées en
-avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville,
-qui est, comme nous l'avons dit, située à leur pied, au bord même du
-Danube. (Voir la carte nº 7.) Lannes avait passé avec son corps par le
-pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le
-Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napoléon était
-sur le terrain, ayant Lannes auprès de lui, observant d'un côté les
-positions que Ney allait aborder à la tête de ses régiments, et de
-l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm placée dans le fond.
-Tout à coup une batterie démasquée par les Autrichiens vomit la
-mitraille sur le groupe impérial. Lannes saisit brusquement les rênes
-du cheval de Napoléon pour l'éloigner de ce feu meurtrier. Napoléon,
-qui ne recherchait pas le feu, et ne l'évitait pas non plus, qui ne
-s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses
-d'après ses propres yeux, se place de manière à voir l'action avec
-moins de péril. Ney ébranle ses colonnes, gravit les retranchements
-élevés sur le Michelsberg, et les emporte à la baïonnette. Napoléon,
-craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir
-pour donner à Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser
-ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, répond
-Ney au général Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de
-Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et
-parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus même de
-la ville d'Ulm. Lannes enlève de son côté le Frauenberg, et réunis ils
-descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans
-l'ardeur qui entraînait les colonnes d'attaque, le 17e léger, sous les
-ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion
-placé le plus près du fleuve, et s'y établit. Mais les Autrichiens
-s'apercevant de la position aventurée de ce régiment, se jettent sur
-lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers.
-
-Napoléon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le
-soin de sommer la place, et, si elle résistait, de la prendre
-d'assaut. Pendant cette journée, le général Dupont, demeuré depuis la
-veille en face du corps de Werneck, s'était de nouveau engagé avec
-lui, pour l'empêcher de regagner Ulm. Napoléon avait envoyé Murat pour
-voir ce qui se passait de ce côté, car il avait la plus grande peine à
-se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'armée
-autrichienne. Bientôt il devint évident pour lui que plusieurs
-détachements avaient réussi à se dérober par l'une des portes d'Ulm,
-celle qui était le moins exposée à la vue et à l'action des Français.
-Il chargea sur-le-champ Murat, avec la réserve de la cavalerie, la
-division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre à outrance la
-portion de l'armée ennemie qui s'était échappée de la place.
-
-[En marge: Napoléon fait sommer le général Mack de se rendre.]
-
-Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il
-donna l'ordre à l'un des officiers de son état-major, M. de Ségur, de
-se transporter auprès du général Mack pour le sommer de mettre bas les
-armes. Obligé de marcher la nuit par un très-mauvais temps, M. de
-Ségur eut la plus grande peine à pénétrer dans la place. Il fut amené
-les yeux bandés devant le général Mack, qui, s'efforçant de cacher sa
-profonde anxiété, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa
-douleur en apprenant toute l'étendue de son désastre. Il ne la
-connaissait pas entièrement, car il ignorait encore qu'il était cerné
-par plus de 100 mille Français, que 60 mille autres occupaient la
-ligne de l'Inn, que les Russes au contraire étaient fort loin, et que
-l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le maréchal Masséna, ne
-pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord
-pas croire, mais qu'il était bientôt obligé d'admettre sur l'assertion
-réitérée et véridique de M. de Ségur, déchirait son âme. Après s'être
-beaucoup récrié contre la proposition de capituler, le général Mack
-finit par en supporter l'idée, à la condition d'attendre quelques
-jours le secours des Russes. Il était prêt, disait-il, à se rendre
-sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de
-Ségur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et à la rigueur six.
-En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus
-rigoureux pour les troupes placées sous son commandement.
-
-[En marge: Capitulation du général Mack.]
-
-Ce malheureux général mettait son honneur, désormais perdu, à obtenir
-huit jours au lieu de six. M. de Ségur se retira pour porter sa
-réponse à l'Empereur. Les pourparlers continuèrent, et enfin Berthier,
-introduit lui-même dans la place, convint avec le général Mack des
-conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps
-austro-russe capable de débloquer Ulm ne se présentait pas, l'armée
-autrichienne devait déposer les armes, se constituer prisonnière de
-guerre, et être conduite en France. Les officiers autrichiens
-pouvaient rentrer en Autriche à la condition de ne plus servir contre
-la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir
-à l'armée française.
-
-On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17,
-ce qui en apparence donnait au général Mack les huit jours demandés.
-Cet infortuné, arrivé au quartier général de l'Empereur, et reçu avec
-les égards dus au malheur, affirma itérativement qu'il n'était pas
-coupable des désastres de son armée, qu'on s'était établi à Ulm par
-ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'était
-divisé malgré sa volonté formelle.
-
-C'était, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins
-la terrible effusion de sang de Marengo.
-
-[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.]
-
-Pendant ce temps, Murat, à la tête de la division Dupont, des
-grenadiers Oudinot et de la réserve de cavalerie, rachetait sa faute
-récente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidité vraiment
-prodigieuse. Il suivait à outrance le général Werneck et le prince
-Ferdinand, jurant de ne pas laisser échapper un seul homme. (Voir la
-carte nº 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir à
-Nerenstetten un combat d'arrière-garde au général Werneck, et lui
-enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur
-Heidenheim, tâchant de déborder les flancs de l'ennemi par la marche
-rapide de sa cavalerie. Le général Werneck et l'archiduc Ferdinand,
-alors réunis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journée, on
-dépassa Heidenheim, et on arriva à Néresheim à la nuit, en même temps
-que l'arrière-garde du corps de Werneck. On la mit en désordre, et on
-la contraignit à se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat,
-marchant sans relâche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le régiment de
-Stuart enveloppé se livra tout entier. Le général Werneck, se voyant
-cerné de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie
-harassée, n'ayant plus ni l'espérance ni même la volonté de se sauver,
-offrit de capituler. La capitulation fut acceptée, et ce général posa
-les armes avec 8 mille hommes. Trois généraux autrichiens, emmenant
-une partie de la cavalerie, voulurent s'échapper malgré la
-capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler à
-l'exécution de leur engagement. Ils n'écoutèrent rien, et allèrent
-rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque
-de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la
-nuit, on s'empara du grand parc, composé de 500 voitures.
-
-[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des
-Autrichiens.]
-
-Cette route offrait un spectacle de confusion inouï. Les Autrichiens
-s'étaient jetés sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de
-nos équipages, de nos traînards, et une partie du trésor de Napoléon.
-On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus
-leur artillerie, leurs équipages et leur propre trésor. On voyait des
-soldats, des employés des deux armées fuir en désordre, sans savoir
-où ils allaient, ignorant quel était le vainqueur ou le vaincu. Des
-paysans du haut Palatinat couraient après les fuyards, les
-dépouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne
-pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite,
-arriva le 19 à Gunzenhausen, frontière prussienne d'Anspach. Un
-officier prussien eut la hardiesse de venir réclamer la neutralité,
-quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de
-traverser le pays. Murat, pour toute réponse, entra de vive force dans
-Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au delà. Le lendemain 20, il
-dépassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces épuisées, finit par
-s'arrêter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Après des
-charges nombreuses reçues et rendues, les escadrons de l'archiduc se
-dispersèrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes.
-Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnière. Le prince
-Ferdinand dut au dévouement d'un sous-officier, qui lui donna son
-cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois
-mille chevaux, la route de Bohême.
-
-Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait marché quatre
-jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses
-troupes étaient harassées de fatigue. Prolongée au delà de Nuremberg,
-cette poursuite l'eût emporté hors du cercle des opérations de
-l'armée. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas
-une marche de plus. Dans cette circonstance mémorable, Murat avait
-pris 12 mille prisonniers, 120 pièces de canon, 500 voitures, 11
-drapeaux, 200 officiers, 7 généraux, plus le trésor de l'armée
-autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle
-campagne.
-
-[En marge: Résultats matériels de cette courte campagne.]
-
-Le plan de Napoléon était complétement réalisé. On était au 20
-octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de
-marches et quelques combats, une armée de 80 mille hommes était
-détruite. Il ne s'était enfui que le général Kienmayer avec une
-douzaine de mille hommes, le général Jellachich avec cinq ou six, le
-prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli
-à Wertingen, à Günzbourg, à Haslach, à Munich, à Elchingen, à
-Memmingen, dans la poursuite dirigée par Murat, environ 30 mille
-prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm.
-C'étaient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevés, avec leur
-artillerie composée de 200 bouches à feu, avec 4 ou 5 mille chevaux
-très-propres à remonter notre cavalerie, avec tout le matériel de
-l'armée autrichienne, et 80 drapeaux.
-
-[Note 2: Voici l'énumération approximative, mais plutôt réduite
-qu'exagérée, de ces prisonniers:
-
- Pris à Wertingen 2,000
- à Günzbourg 2,000
- à Haslach 4,000
- à Munich 1,000
- à Elchingen 3,000
- à Memmingen 5,000
- Pendant la poursuite dirigée par Murat 12 à 13,000
-
- TOTAL 29 ou 30,000]
-
-L'armée française avait quelques mille écloppés par suite des marches
-forcées, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat.
-
-Napoléon, rassuré à l'égard des Russes, n'avait pas été fâché de
-s'arrêter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner à ses
-soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs
-drapeaux, car les dernières opérations avaient été si rapides, qu'un
-certain nombre d'entre eux étaient demeurés en arrière.--Notre
-Empereur, disaient-ils, a trouvé une nouvelle manière de faire la
-guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.--
-
-Cependant Napoléon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait à
-gagner les trois ou quatre jours qui restaient à courir, en vertu de
-la capitulation signée avec le général Mack. Il le fit venir, et, en
-versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une
-nouvelle concession, c'était de livrer la place le 20, moyennant que
-Ney restât sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le général Mack croyait avoir
-rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps français jusqu'au
-huitième jour. Au reste, dans la situation à laquelle il était réduit,
-tout ce qu'il pouvait était peu de chose. Il consentit donc à sortir
-le lendemain de la place.
-
-[En marge: L'armée autrichienne sort d'Ulm en déposant les armes
-devant Napoléon.]
-
-Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable,
-Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit défiler
-sous ses yeux l'armée autrichienne. Il occupait un talus élevé, ayant
-derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des
-hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les
-Autrichiens défilaient entre deux, déposant leurs armes à l'entrée de
-cette espèce d'amphithéâtre. On avait préparé un grand feu de bivouac,
-auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se
-présenta le premier et lui remit son épée, en s'écriant avec douleur:
-Voici le malheureux Mack.--Napoléon le reçut, lui et ses officiers,
-avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les
-soldats autrichiens, avant d'arriver en sa présence, jetaient leurs
-armes avec un dépit honorable pour eux, et n'étaient arrachés à ce
-sentiment que par celui de la curiosité, qui les saisissait en
-approchant de Napoléon. Tous dévoraient des yeux ce terrible
-vainqueur, qui depuis dix années faisait subir de si cruels affronts à
-leurs drapeaux.
-
-Napoléon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez
-haut pour être entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous
-faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu'à la faire
-aux Anglais, quand votre maître est venu me provoquer. Vous voyez mon
-armée: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en
-verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide
-aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant
-pour vaincre. Votre maître doit songer à la paix, car autrement la
-chute de la maison de Lorraine pourrait bien être arrivée. Ce ne sont
-pas de nouveaux États que je désire sur le continent, ce sont des
-vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette
-ambition vous est aussi profitable qu'à moi.--Ces paroles, prononcées
-avec quelque hauteur, ne rencontrèrent chez ces officiers que le
-silence, et le regret de les trouver méritées. Napoléon s'entretint
-ensuite avec les plus connus des généraux autrichiens, et assista cinq
-heures à ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes
-défilèrent devant lui. Il restait dans la place 3 à 4 mille blessés.
-
-[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats.]
-
-Selon sa coutume, il adressa le lendemain à ses soldats une
-proclamation. Elle était conçue dans les termes suivants:
-
- «Du quartier général impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an
- XIV (21 octobre 1805).
-
- »SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE,
-
- »En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous
- proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison
- d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la
- souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant
- d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos
- frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? son but
- est atteint, nous ne sommes plus à Boulogne!...
-
- »De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille
- hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans
- les travaux de nos campagnes. 200 pièces de canon, 90 drapeaux,
- tous les généraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas échappé
- de cette armée 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annoncé
- une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de
- l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune
- chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations,
- un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500
- hommes hors de combat.
-
- »Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans
- votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les
- privations de toute espèce, à votre rare intrépidité.
-
- »Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de
- commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l'or de
- l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous
- allons lui faire éprouver le même sort.
-
- »À cette nouvelle lutte est attaché plus spécialement l'honneur
- de l'infanterie. C'est là que va se décider pour la seconde fois
- cette question qui a déjà été décidée en Suisse et en Hollande,
- si l'infanterie française est la seconde ou la première de
- l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je puisse
- avoir de la gloire à acquérir: tout mon soin sera d'obtenir la
- victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes
- soldats sont mes enfants.»
-
- Le lendemain de la reddition d'Ulm Napoléon partit pour
- Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes,
- de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait résolu, de déjouer
- les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la
- seule marche de la grande armée sur la capitale de l'Autriche.
-
-[En marge: Suite des opérations navales après la levée du camp de
-Boulogne.]
-
-Pourquoi faut-il qu'après cet heureux récit nous soyons immédiatement
-obligé d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mêmes journées du
-mois d'octobre 1805, à jamais glorieuses pour la France, la Providence
-infligeait à nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos
-armées. L histoire, à qui est imposée la tâche de retracer tour à tour
-les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir à la
-postérité curieuse les mêmes émotions de joie ou de douleur
-qu'éprouvèrent en leur temps les générations dont elle raconte la vie,
-l'histoire doit, après les merveilles d'Ulm, se résigner à décrire
-l'effroyable scène de destruction qui se passait, à la même époque, le
-long des côtes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar.
-
-L'infortuné Villeneuve, en sortant du Ferrol, était agité du désir de
-se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de
-Napoléon; mais il était par un sentiment irrésistible ramené vers
-Cadix. La nouvelle de la réunion de Nelson avec les amiraux Calder et
-Cornwallis l'avait frappé d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques
-rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visité l'amiral
-Cornwallis devant Brest, cette nouvelle était fausse en ce qu'elle
-avait d'important, puisque Nelson ne s'était pas arrêté devant Brest,
-et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait été renvoyé
-seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'après la sortie de
-Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns après les autres,
-comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve,
-s'il eût persisté, aurait trouvé devant Brest, Cornwallis séparé à la
-fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des
-occasions, et la fit perdre à la France, sans qu'on puisse dire
-cependant quel eût été le résultat de cette expédition extraordinaire,
-si Napoléon s'était trouvé aux portes de Londres tandis que les armées
-autrichiennes auraient été sur les frontières du Rhin. La rapidité de
-ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule décidé
-si quarante jours, écoulés du 20 août au 30 septembre, suffisaient
-pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner à la France les deux
-sceptres réunis de la terre et des mers.
-
-[En marge: Motifs qui entraînent Villeneuve à retourner à Cadix au
-lieu de faire voile vers la Manche.]
-
-En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas osé dire au général
-Lauriston qu'il allait à Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha
-plus les inquiétudes dont il était dévoré, et qui le portaient à
-s'éloigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrémité de la
-Péninsule. Sur les vives instances du général Lauriston, qui s'efforça
-de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire
-échouer, il revint un instant à la pensée de naviguer vers la Manche,
-et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du
-nord-est même, lui interdisant cette route, il prit définitivement le
-parti d'aller à Cadix, le coeur tourmenté d'un nouvel effroi, celui
-d'encourir la colère de Napoléon. Il parut en vue de Cadix vers le 20
-août. Une croisière anglaise, de médiocre force, bloquait
-ordinairement ce port. Arrivant à la tête des escadres combinées, il
-pouvait enlever cette croisière, s'il se fût présenté brusquement avec
-ses forces réunies. Mais toujours poursuivi des mêmes craintes, il
-envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix
-une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'éveil à la
-croisière anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral
-Ganteaume, en 1801, ayant manqué le but de son expédition d'Égypte,
-prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas même la faible
-consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois
-vaisseaux anglais, comme dédommagement de son inutile campagne.
-
-[En marge: Colère de Napoléon contre Villeneuve, et chagrin qu'en
-ressent celui-ci.]
-
-Il s'attendait naturellement à une vive explosion de colère de la part
-de Napoléon, et il passa quelques jours dans un profond désespoir. Il
-ne se trompait pas. Napoléon, en recevant de son aide de camp
-Lauriston le rapport détaillé de tout ce qui avait eu lieu, prenant
-pour un acte de duplicité le double langage tenu au sortir du Ferrol,
-et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait
-laissé Lallemand du retour de la flotte à Cadix, ce qui exposait ce
-dernier à se présenter seul devant Brest, Napoléon, imputant surtout à
-Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il eût jamais conçu,
-le qualifia en présence du ministre Decrès des expressions les plus
-outrageantes, et l'appela même un lâche et un traître. L'infortuné
-Villeneuve n'était ni lâche ni traître. Il était bon soldat et bon
-citoyen; mais trop découragé par l'inexpérience de la marine française
-et par l'imperfection de son matériel, effrayé de la désorganisation
-complète de la marine espagnole, il ne voyait que des défaites
-certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il était désespéré
-du rôle de vaincu auquel Napoléon le destinait nécessairement. Il
-n'avait pas assez compris que ce que Napoléon lui demandait, c'était
-non pas de vaincre, mais de se faire détruire, pourvu que la Manche
-fût ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il
-n'avait pas su s'y résigner. On verra prochainement qu'il allait être
-amené au même sacrifice, et cette fois sans aucun résultat qui pût
-illustrer sa défaite.
-
-[En marge: Ordres laissés par Napoléon à la flotte, lors de son départ
-de Paris.]
-
-Napoléon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit
-bientôt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Néanmoins, avant de
-partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa
-marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il
-ordonna la séparation de la flotte de Brest, et la division de cette
-flotte en plusieurs croisières, conformément au plan de M. Decrès, qui
-consistait à éviter les grandes batailles navales jusqu'à ce que notre
-marine fût formée, et à entreprendre en attendant des expéditions
-lointaines, composées de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour
-les Anglais, et dommageables à leur commerce autant qu'avantageuses à
-l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner à la faible
-armée du général Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte
-de Cadix et des troupes de débarquement qu'elle avait à son bord. Il
-calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et
-même de quarante-six, après qu'elle aurait rallié la division de
-Carthagène, devait dominer pendant quelque temps la Méditerranée,
-comme y avait dominé jadis celle de Bruix, enlever la faible
-croisière anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au
-général Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle
-venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de
-sortir de Cadix, d'entrer dans la Méditerranée, de rallier la division
-de Carthagène, de se rendre ensuite à Tarente, et dans le cas où les
-escadres anglaises se seraient réunies devant Cadix, de ne pas s'y
-laisser enfermer, et de sortir si on était en nombre supérieur, car il
-valait mieux être battu que déshonoré par une conduite pusillanime.
-
-[En marge: Manière dont le ministre Decrès transmet à l'amiral
-Villeneuve les ordres de Napoléon.]
-
-Ces résolutions prises par Napoléon, sous l'impression que lui avait
-fait éprouver la timidité de Villeneuve, point assez mûries, et
-surtout point assez combattues par le ministre Decrès, qui n'osait
-plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immédiatement
-transmises à Cadix. L'amiral Decrès ne rapporta point à Villeneuve
-toutes les paroles de Napoléon; mais il lui énuméra, en retranchant
-les expressions outrageantes, les reproches adressés à sa conduite
-depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui
-dissimula pas qu'il aurait de grandes choses à exécuter pour regagner
-l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il
-lui ordonna de mettre à la voile, et de toucher successivement à
-Carthagène, Naples et Tarente, pour y exécuter les instructions que
-nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les
-cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine française,
-lorsque les Anglais seraient inférieurs en force, ne refusât jamais le
-combat. Il s'en tint là, n'osant ni déclarer à Villeneuve toute la
-vérité, ni renouveler ses instances auprès de l'Empereur pour empêcher
-une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la
-nécessité. Ainsi, tout le monde se préparait sa part de tort dans un
-grand désastre, Napoléon celle de la colère, le ministre Decrès celle
-des réticences, et Villeneuve celle du désespoir.
-
-Prêt à se mettre en route pour Strasbourg, Napoléon donna un dernier
-ordre à M. Decrès, relativement aux opérations navales,--Votre ami
-Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lâche pour sortir de
-Cadix. Expédiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de
-l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez à
-l'amiral Villeneuve de venir à Paris me rendre compte de sa
-conduite.--M. Decrès n'eut pas la force d'annoncer à Villeneuve ce
-nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se réhabiliter, et se
-contenta de lui apprendre le départ de Rosily, sans lui en faire
-connaître le motif. Il ne donna point à Villeneuve le conseil de
-mettre à la voile avant que l'amiral Rosily fût arrivé à Cadix, mais
-il espéra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami
-malheureux, dont il ne méconnaissait pas les fautes, et L'Empereur,
-dont il jugeait les volontés imprudentes, il eut un tort trop
-fréquent, celui de livrer les choses à elles-mêmes, au lieu de prendre
-la responsabilité de les diriger[3].
-
-[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui
-amenèrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de
-Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre
-récit est emprunté à la correspondance authentique de Napoléon, et à
-celle des amiraux Decrès et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste
-événement rien au delà de ce qu'on va lire.]
-
-[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dépêches de Paris.]
-
-Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrès, devina tout ce qu'on
-ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'être des
-reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'était
-l'imputation de lâcheté, qu'il savait bien n'avoir jamais méritée, et
-qu'il croyait entrevoir dans les réticences mêmes du ministre, son
-protecteur et son ami. Il répondit à M. Decrès: «Les marins de Paris
-et des départements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent
-la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les
-frappera plus tard. Qu'ils viennent à bord des escadres, et ils
-verront avec quels éléments ils sont exposés à combattre. Au reste,
-_si la marine française n'a manqué que d'audace, comme on le prétend,
-l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les
-plus éclatants succès_.»
-
-[En marge: Villeneuve fait les préparatifs d'une nouvelle sortie.]
-
-[En marge: État de notre flotte sous le rapport du matériel et du
-personnel.]
-
-[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.]
-
-Ces paroles amères contenaient le pronostic de ce qui allait bientôt
-arriver. Villeneuve fit les préparatifs d'une nouvelle sortie,
-débarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les
-guérir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour
-radouber ses vaisseaux fatigués d'une longue navigation, pour se
-procurer au moins trois mois de vivres, pour réorganiser enfin les
-diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se
-débarrassa de ses mauvais bâtiments, en les échangeant contre les
-meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut
-consacré à ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matériel; le
-personnel resta ce qu'il était. Les équipages français avaient acquis
-quelque expérience pendant une navigation de près de huit mois; ils
-étaient pleins d'ardeur et de dévouement. Quelques-uns des capitaines
-étaient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop
-grand nombre emprunté récemment au commerce, et n'ayant ni les
-connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction,
-surtout sous le rapport de l'artillerie, était beaucoup trop négligée.
-Nos marins n'étaient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le
-sont devenus dans ces derniers temps, grâce au soin spécial apporté à
-cette partie de leur éducation militaire. Ce qui manquait aussi à
-notre marine, c'était un système de tactique navale approprié à la
-nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en
-bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de
-s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour
-adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui dans la ligne opposée,
-les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson
-dans la guerre de la révolution, avaient contracté l'habitude de
-s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui résultait
-de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte
-ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre
-deux feux, de ne pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les
-uns sur les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la
-confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assuraient toujours
-dans ces entreprises téméraires, l'avantage sur leurs adversaires,
-moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et
-souvent davantage. Les Anglais avaient donc opéré sur mer une
-révolution assez semblable à celle que Napoléon venait d'opérer sur
-terre. Nelson, qui avait contribué à cette révolution, n'était pas un
-esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait; il
-était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il
-avait le génie de son état; il était intelligent, résolu, et possédait
-à un haut degré les qualités, propres à la guerre offensive,
-l'activité, l'audace et le coup d'oeil.
-
-Villeneuve, qui était doué d'esprit, de courage, mais non de cette
-fermeté d'âme qui convient à un chef d'armée, savait parfaitement en
-quoi péchait notre manière de combattre. Il avait écrit à ce sujet des
-lettres pleines de sens à M. Decrès, qui était de son avis, car tous
-les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de préparer en
-campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familières
-à ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine
-rencontre. Toutefois, à la bataille du Ferrol, il avait, opposé aux
-Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue,
-fort approuvée par Napoléon et par M. Decrès. L'amiral Calder se
-portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait
-eu l'art de la lui dérober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois
-la bataille engagée, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laissé
-oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un
-mouvement en avant, exécuté par toute sa ligne, pour reprendre deux
-vaisseaux espagnols désemparés, il n'avait pas osé le prescrire.
-Villeneuve néanmoins montra dans cette bataille de véritables talents,
-au jugement de Napoléon, mais pas assez de caractère pour ce qu'il
-possédait d'esprit. Depuis il n'adressa à ses capitaines d'autres
-instructions que d'obéir aux signaux qu'il ferait dans le moment de
-l'action, si l'état du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le
-permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se
-chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les
-signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne
-peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout
-les faire parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de l'honneur,
-et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST À SON POSTE,
-S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste,
-l'amiral Bruix lui-même, si supérieur à Villeneuve, n'en avait pas
-adressé d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos
-grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples
-prescriptions, dictées par l'honneur autant que par l'expérience, les
-Anglais auraient compté moins de triomphes, ou les auraient payés plus
-cher.
-
-[En marge: Déplorable état de la flotte espagnole.]
-
-Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'était l'état de la
-flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un
-d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus
-grand qu'on eût construit en Europe. Mais ces vastes machines de
-guerre, qui rappelaient l'ancien éclat de la monarchie espagnole sous
-Charles III, étaient, comme les vaisseaux turcs, superbes en
-apparence, inutiles dans le danger. Le dénûment des arsenaux espagnols
-n'avait pas permis de les gréer convenablement, et ils étaient quant
-aux équipages d'une faiblesse désespérante. On les avait armés avec un
-ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes
-maritimes de la Péninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude
-de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les
-vieux marins de l'Angleterre, quoique le généreux sang espagnol coulât
-dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas
-mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme
-l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valdès,
-Churruca et Galiano, étaient dignes des plus beaux temps de la marine
-espagnole.
-
-Villeneuve, très-décidé à prouver qu'il n'était pas un lâche, employa
-le mois de septembre et les premiers jours d'octobre à mettre quelque
-choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma
-deux escadres, l'une de bataille, l'autre de réserve. Il prit lui-même
-le commandement de l'escadre de bataille composée de 21 vaisseaux, et
-la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous
-ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le
-pavillon était arboré sur _le Formidable_, commandait la division de
-l'arrière-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur
-_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de
-réserve était composée de 12 vaisseaux, et distribuée en deux
-divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina était le chef de
-cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division,
-le contre-amiral Magon, monté sur _l'Algésiras_. C'était avec cette
-escadre de réserve, détachée du corps de bataille, et agissant à part,
-que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprévues de l'ennemi, si
-toutefois le vent lui permettait à lui-même de manoeuvrer. Dans le cas
-contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, imposé à tous ses
-capitaines, de se porter au feu.
-
-[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.]
-
-L'escadre combinée était donc composée de 33 vaisseaux, 5 frégates et
-2 bricks. Dans son impatience de mettre à la voile, Villeneuve voulut
-profiter, le 8 octobre (16 vendémiaire), d'un vent d'est pour sortir
-de la rade, car il faut pour déboucher de Cadix des vents du nord-est
-au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le
-bassin, et les équipages y étaient embarqués de la veille: c'étaient
-_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus à
-appareiller avec la flotte, ils étaient incapables de tenir leur place
-dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les
-officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilité,
-voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des
-deux armées déclarèrent qu'ils étaient prêts à se porter partout où il
-faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napoléon, mais que se
-présenter immédiatement à l'ennemi, dans l'état de la plupart des
-bâtiments, était une imprudence des plus périlleuses; que la flotte,
-au sortir de la rade, ayant eu à peine le temps de manoeuvrer quelques
-heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force égale ou
-supérieure, et serait infailliblement détruite; qu'il valait mieux
-attendre quelque occasion favorable, comme une séparation des forces
-anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-là terminer
-l'organisation des vaisseaux qui avaient été armés les derniers.
-
-[En marge: Malgré l'avis de ses officiers, et malgré le sien propre,
-Villeneuve prend la résolution de sortir de Cadix pour livrer
-bataille.]
-
-Villeneuve envoya cette délibération à Paris, ajoutant à cet avis le
-sien propre, qui était contraire à toute grande bataille, dans l'état
-présent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme
-pour faire ressortir davantage sa tranquille résignation, et il ajouta
-qu'il avait pris la résolution d'appareiller au premier vent d'est qui
-lui permettrait de mettre la flotte hors de rade.
-
-Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix à
-tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont
-l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la
-plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant
-il ne craignait plus sa présence, bien qu'elle fût plus à redouter que
-jamais, parce que son âme, tendue par le désespoir, souhaitait le
-péril, presque la défaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'éviter
-la rencontre de la marine britannique.
-
-[En marge: État de la flotte anglaise commandée par Nelson.]
-
-Nelson, après avoir touché un instant aux rivages de la
-Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers
-Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amirauté
-britannique, pénétrant après deux ans les projets de Napoléon, avait
-réunies dans la Manche. Il était naturellement conduit à Cadix par le
-bruit répandu sur l'Océan du retour de Villeneuve vers l'extrémité de
-la Péninsule.
-
-Nelson avait à sa disposition à peu près la même force navale que
-Villeneuve, c'est-à-dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous éprouvés par de
-longues croisières, ayant sur la flotte combinée de France et
-d'Espagne la supériorité qu'ont toujours les escadres bloquantes sur
-les escadres bloquées. Ne doutant pas, aux préparatifs dont il était
-exactement informé par des espions espagnols, de saisir bientôt
-Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand
-soin, et avait adressé aux officiers anglais, pour la bataille qu'il
-prévoyait, des instructions connues depuis, et admirées de tous les
-hommes de mer.
-
-[En marge: Instructions données par Nelson à ses officiers.]
-
-Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prédilection, en ayant soin
-d'en détailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait
-perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas
-également au vent, et alors il fallait qu'une escadre réglât ses
-mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi à un
-ennemi qui voulait éviter la bataille le temps de se dérober. Or il
-fallait se garder de laisser échapper en cette occasion la flotte
-franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait rallié la
-division Lallemand et peut-être la division de Carthagène, ce qui
-aurait composé une escadre de 46 vaisseaux. Il espérait lui-même en
-avoir 40, en comptant ceux dont l'arrivée prochaine était annoncée; et
-plus sa flotte devait être nombreuse, moins il voulait essayer de la
-mettre en ligne. Il avait donc ordonné de former deux colonnes, l'une
-directement placée sous son commandement, l'autre sous le commandement
-du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne
-ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper
-cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper
-ensuite les portions qu'on aurait coupées, et de les détruire.--La
-partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat,
-avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du
-siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et
-vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prévoir avec
-plus de sagacité et de justesse les conséquences d'une pareille
-manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pensée dans
-l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait à chaque
-instant l'occasion de la réaliser. Pour ne pas trop intimider son
-adversaire, il avait même soin de ne pas serrer Cadix de trop près. Il
-en observait la rade par de simples frégates, et, quant à lui, il
-croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du détroit,
-courant des bordées de l'est à l'ouest, bien loin de la vue des côtes.
-
-Informé du véritable état des forces de Villeneuve, qui n'avait rallié
-ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux
-à Gibraltar, d'en donner un à l'amiral Calder, qui venait d'être
-rappelé en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre à Gibraltar
-pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue à Cadix, confirma
-Villeneuve dans sa résolution de mettre à la voile. Il croyait les
-Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il
-fut charmé d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en
-supposa même moins qu'ils n'en possédaient réellement, c'est-à-dire 23
-ou 24.
-
-[En marge: Motifs qui portent Villeneuve à précipiter sa sortie.]
-
-[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre
-1805.]
-
-C'est sur ces entrefaites qu'arrivèrent à Cadix les dernières dépêches
-de Paris, annonçant le départ de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut
-pas d'abord très-affecté. L'idée de servir honorablement sous un chef
-son supérieur d'âge et de grade, et de se conduire à ses côtés en
-vaillant lieutenant, soulagea son âme accablée du poids d'une trop
-grande responsabilité. Mais déjà l'amiral Rosily était à Madrid,
-qu'aucune dépêche du ministre n'avait expliqué à Villeneuve le sort
-qui lui était réservé sous le nouvel amiral. Villeneuve commença
-bientôt à croire qu'il était destitué purement et simplement du
-commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se
-réhabiliter en combattant au second rang d'une manière éclatante.
-Pressé de se soustraire à ce déshonneur, et profitant de ses
-instructions qui l'autorisaient à sortir, qui lui en faisaient même un
-devoir, lorsque l'ennemi serait en force inférieure, il considéra les
-avis reçus dernièrement comme une autorisation d'appareiller.
-Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendémiaire) une
-faible brise du sud-est s'étant déclarée, il mit hors de rade le
-contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse à un
-vaisseau et à quelques frégates de l'ennemi, et mouilla la nuit en
-dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendémiaire), Villeneuve
-appareilla lui-même avec toute la flotte. Les vents faibles et
-variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant
-en tête et un peu à sa gauche l'escadre de réserve sous l'amiral
-Gravina. La flotte combinée était, comme nous l'avons dit, forte de 33
-vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les
-vaisseaux français manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal,
-au moins pour la plupart.
-
-Quoiqu'on ne vît pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frégates
-donnait lieu de penser qu'il n'était pas loin. Un vaisseau,
-_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne découvrit et ne signala
-que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en
-force très-inférieure. Une lueur d'espérance se fit jour dans l'âme de
-Villeneuve: ce devait être la dernière de sa vie.
-
-Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en
-formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce
-qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'après sa marche, non
-d'après son rang accoutumé, et s'alignerait sur celui qui aurait le
-plus cédé au vent. La brise avait varié. On avait le cap au sud-est,
-c'est-à-dire vers l'entrée du détroit. Le branle-bas de combat était
-fait sur tous les bâtiments de la flotte.
-
-Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des
-frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient
-à Nelson la direction de notre marche. À la pointe du jour les vents
-étant à l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la
-vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperçut enfin
-l'ennemi formé en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de
-deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte française,
-et en était encore à cinq ou six lieues de distance.
-
-Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former régulièrement la ligne,
-chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant
-le plus possible à son voisin, et ayant les amures à tribord,
-disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui
-était naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le
-sud-est, de Cadix au détroit. La ligne fut assez mal formée. La vague
-était forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement,
-circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexpérience
-d'une partie des équipages.
-
-[En marge: Villeneuve appelle à lui l'escadre de réserve pour former
-les deux escadres sur une même ligne.]
-
-L'escadre de réserve, composée de 12 vaisseaux, marchait indépendante
-de l'escadre principale. Elle s'était constamment tenue au-dessus de
-celle-ci dans la direction du vent, ce qui était un avantage, car en
-_laissant arriver_, c'est-à-dire en cédant au vent, elle pouvait
-toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui
-conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre
-deux feux, lorsqu'il serait occupé à nous combattre. Si la création
-d'une escadre de réserve était motivée, c'était sans doute pour la
-circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit
-était prompt et juste au milieu de l'action, fit signal à Villeneuve
-pour lui demander la faculté de manoeuvrer d'une manière indépendante.
-Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine à comprendre.
-Peut-être craignait-il que l'escadre de réserve ne fût compromise par
-sa position avancée, et désespérait-il de pouvoir aller à son secours,
-vu qu'il était placé au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette
-raison elle-même n'était pas suffisante, car s'il n'était pas assuré
-de pouvoir aller à elle, il était toujours assuré de pouvoir l'amener
-à lui; et en la faisant rentrer immédiatement en ligne, il se privait
-sans retour d'un détachement mobile, très-utilement placé pour
-manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne déjà trop longue,
-puisqu'elle était de 21 vaisseaux, et qu'elle allait être de 33.
-Néanmoins il enjoignit à l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la
-flotte principale. Ces signaux étaient visibles pour toute l'escadre.
-Le contre-amiral Magon, qui n'était pas moins heureusement doué que
-l'amiral Gravina, aperçut aux mâts des deux amiraux la demande et la
-réponse, s'écria que c'était une faute, et en exprima vivement son
-chagrin, de manière à être entendu de tout son état-major.
-
-[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.]
-
-Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus
-manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles
-à discerner à mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former
-que deux. Ils révélaient distinctement le projet de Nelson de couper
-notre ligne sur deux points. Ils s'avançaient toutes voiles déployées,
-et vent arrière, très-favorisés dans leur projet de se jeter en
-travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient
-sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu
-inclinée à l'est. La première colonne, placée au nord de notre
-position et forte de 12 vaisseaux, commandée par Nelson, menaçait
-notre arrière-garde. La seconde, placée au sud de la première, forte
-de 15 vaisseaux, commandée par l'amiral Collingwood, menaçait notre
-centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours à
-garantir la partie menacée, voulut aller au secours de son
-arrière-garde, et se maintenir en même temps en communication avec
-Cadix, qui était derrière lui au nord, afin d'avoir en cas de défaite
-un refuge assuré. Il fit donc le signal de virer tous à la fois,
-chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-même, la ligne
-restant comme elle était, longue et droite, mais remontant au nord au
-lieu de descendre au sud.
-
-Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se
-rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord,
-au lieu de descendre vers le sud, devait être rencontrée en des points
-différents, mais rencontrée toujours par les deux colonnes ennemies
-qui venaient la prendre par le travers. C'était le cas de regretter
-plus que jamais la position indépendante, et au vent, qu'avait un peu
-auparavant l'escadre de réserve, position qui en cet instant lui
-aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte
-anglaise. Dans l'état des choses, tout ce qu'il y avait de praticable,
-c'était de serrer la ligne, de la rendre régulière, et autant que
-possible de ramener à leur poste les vaisseaux qui étant tombés sous
-le vent, laissaient des vides à travers lesquels l'ennemi pouvait
-passer.
-
-Mais se remettre dans la ligne n'était pas facile aux vaisseaux qui en
-étaient sortis, surtout dans l'état des vents et avec l'inexpérience des
-équipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de
-chercher à s'aligner sur les vaisseaux _sous-ventés_, ce qui aurait
-entraîné un déplacement général, et peut-être de nouvelles
-irrégularités, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne
-crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal formée, la distance
-n'étant pas égale entre tous les vaisseaux, plusieurs même étant ou à
-droite ou en arrière de leur poste. La brise variable ayant agi
-davantage sur l'arrière-garde et sur le centre, il s'était produit un
-peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonné de forcer
-de voiles à la tête, pour donner aux parties engorgées le moyen de se
-développer. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun à sa
-place, et n'y réussissait guère, malgré la bonne volonté et l'obéissance
-de tout le monde. Les frégates rangées à la droite, et sous le vent de
-l'escadre, chacune à la hauteur de son vaisseau-amiral, étaient un peu
-trop éloignées pour rendre d'autres services que celui de répéter les
-signaux.
-
-[En marge: Rencontre des deux flottes.]
-
-Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies,
-s'avançant vent arrière, et toutes voiles dehors, joignirent notre
-flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule précaution
-de placer en tête leurs vaisseaux à trois ponts. Elles en comptaient
-sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols,
-c'est-à-dire moins capables de rendre leur supériorité utile. Aussi,
-bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possédaient
-le même nombre de bouches à feu, et dès lors une force égale. Ils
-avaient pour eux l'expérience de la mer, l'habitude de vaincre, un
-grand général, et ce jour-là même les faveurs de la fortune, puisque
-l'avantage du vent était de leur côté. Nous manquions de toutes ces
-conditions du succès, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois
-conjurer le destin, la résolution de combattre jusqu'à la mort.
-
-[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la première au
-feu, et coupe notre ligne à la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.]
-
-On était arrivé à portée de canon. (Voir la carte nº 30.) Villeneuve,
-par une précaution souvent ordonnée à la mer, mais fort peu
-souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on
-serait à bonne portée. Les deux colonnes anglaises présentant une
-grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait causé de
-nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud,
-commandée par l'amiral Collingwood, devançant un peu celle du nord,
-commandée par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne, à la hauteur
-du _Santa Anna_, vaisseau espagnol à trois ponts. Le vaisseau français
-_le Fougueux_, placé derrière _le Santa Anna_, se hâta de tirer sur
-_le Royal-Souverain_, vaisseau de tête de la colonne anglaise, armé de
-120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la
-ligne française suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur
-l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnèrent lieu de
-regretter que le feu eût commencé si tard. _Le Royal-Souverain_,
-continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et
-_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'étaient pas
-assez rapprochés. _Le Fougueux_ força de voiles pour remplir le vide,
-mais il n'arriva pas à temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrière
-_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa bordée de bâbord au
-_Santa Anna_, en tirant à double charge, boulet et mitraille, et en le
-prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le
-vaisseau espagnol. Il envoya au même instant sa bordée de tribord au
-_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reçut de lui un
-notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui
-avaient suivi de près leur amiral, et s'étaient rabattus sur la ligne
-française du nord au sud, cherchaient à la couper en s'engageant dans
-les intervalles, et à la mettre entre deux feux en se portant vers son
-extrémité. Ils étaient quinze et se trouvaient engagés contre seize.
-Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux français et
-espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indépendamment de
-tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigés,
-s'étaient déjà laissé entraîner hors de leur poste. _Le Bahama, le
-Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, étaient ou à droite ou en
-arrière de la place qu'ils auraient dû occuper dans la ligne de
-bataille. _L'Argonaute_, vaisseau français, ne suivait pas un meilleur
-exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algésiras_,
-s'étaient engagés avec une rare vigueur, et par leur énergie avaient
-attiré sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manière
-que chacun d'eux en avait plusieurs à combattre. _L'Algésiras_
-notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'était pris corps à
-corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrême violence, et
-faisait ses préparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, commandé
-par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entouré d'ennemis,
-vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la
-plupart des siens.
-
-Il y avait à peine une demi-heure que le combat était commencé, et
-déjà la fumée, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait
-les deux armées. De ce nuage épais s'échappait une détonation
-épouvantable et continue, et tout autour flottaient les débris des
-mâtures et de nombreux cadavres horriblement mutilés.
-
-[En marge: La colonne commandée par Nelson arrive au feu un peu après
-celle de Collingwood, et coupe notre ligne à la hauteur du
-_Bucentaure_.]
-
-La colonne du nord, commandée par Nelson, était arrivée vingt ou
-trente minutes après celle de Collingwood à la hauteur de notre
-centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte nº 30.) Il y
-avait là sept vaisseaux rangés dans l'ordre suivant: _le Santissima
-Trinidad_, monté par le vice-amiral Cisneros, immédiatement après _le
-Bucentaure_, monté par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si
-rapprochés que le beaupré du second touchait la poupe du premier; _le
-Neptune_, vaisseau français, _le San Leandro_, vaisseau espagnol,
-tombés l'un et l'autre sous le vent, et ayant laissé un double vide
-dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement à son poste et dans les
-eaux du _Bucentaure_, mais placé à l'égard de celui-ci à la distance
-de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombés
-sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe
-et _le Santa Anna_, qui était le premier du groupe attaqué par
-Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le
-Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout à fait serrés l'un à
-l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et
-deux derrière. Heureusement, non pour le succès de la bataille, mais
-pour l'honneur de nos armes, il y avait là des hommes dont le courage
-était supérieur à tous les dangers. C'est contre ces trois bâtiments,
-seuls restés à leur poste sur sept, que vint fondre tout entière la
-colonne de Nelson, composée de 12 vaisseaux, dont plusieurs à trois
-ponts.
-
-_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait être
-précédé par _le Téméraire_. Les officiers de l'état-major anglais
-s'attendant à voir leur premier vaisseau foudroyé, avaient supplié
-Nelson de permettre que _le Téméraire_ devançât _le Victory_, pour ne
-pas trop exposer une vie aussi précieuse que la sienne.--Je le veux
-bien, avait répondu Nelson; que _le Téméraire_ passe le premier, s'il
-le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et
-il était resté ainsi en tête de la colonne. À peine _le Victory_
-arriva-t-il a portée de canon, que _le Santissima Trinidad, le
-Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En
-quelques minutes ils lui enlevèrent l'un de ses mâts de hune, lui
-déchirèrent son gréement, et lui mirent cinquante hommes hors de
-combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral français, crut le
-reconnaître, non dans le géant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais
-dans _le Bucentaure_, vaisseau français de 80, et il essaya de le
-tourner en passant dans l'intervalle qui le séparait du _Redoutable_.
-Mais un intrépide officier commandait le _Redoutable_, c'était le
-capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson à l'allure de son
-vaisseau, il avait déployé toutes ses voiles pour recueillir un
-dernier souffle de vent, et il avait été assez heureux pour arriver à
-temps, si bien qu'avec son beaupré il rencontra et fracassa le
-couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc
-l'espace fermé. Il n'était pas homme à reculer. Il s'obstina, et, ne
-pouvant avec sa proue séparer les deux vaisseaux si fortement unis, il
-se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au
-sien. Par le choc et un reste de brise, les deux bâtiments furent
-emportés hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau
-derrière le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetèrent à la
-fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
-D'autres remontèrent le long de la ligne française, où dix vaisseaux
-demeuraient sans ennemis, leur lâchèrent quelques bordées, et se
-rabattirent immédiatement sur les vaisseaux français du centre, dont
-trois opposaient à leurs assaillants une résistance héroïque.
-
-[En marge: Dix vaisseaux français, formant la tête de la flotte
-combinée, n'ont aucun ennemi à combattre et demeurent inactifs.]
-
-[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au
-feu.]
-
-Les dix vaisseaux français de la tête devinrent donc à peu près
-inutiles, comme Nelson l'avait prévu. Villeneuve fit arborer à ses
-mâts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout
-capitaine n'était pas à son poste, s'il n'était au feu. Les frégates,
-d'après les règles, répétèrent le signal, plus visible à leur mât qu'à
-celui de l'amiral, toujours enveloppé d'un nuage de fumée; et, d'après
-les mêmes règles, elles ajoutèrent au signal les numéros des vaisseaux
-restés hors du feu, jusqu'à ce que ceux qui étaient désignés de la
-sorte répondissent à la voix de l'honneur.
-
-[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.]
-
-[En marge: Nelson reçoit une blessure mortelle.]
-
-Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson
-en avaient séparés, une lutte sans exemple s'était engagée au centre.
-_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqué à son flanc gauche, avait
-à combattre _le Téméraire_, qui était venu se placer un peu en arrière
-de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat
-furieux. Le capitaine Lucas après plusieurs décharges de ses batteries
-de bâbord, qui avaient causé un effroyable ravage sur _le Victory_,
-avait été obligé de renoncer à tirer de sa batterie basse, parce que
-dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il
-n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses
-matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour
-diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de
-mousqueterie. En même temps il se servait de toutes ses batteries de
-tribord contre _le Téméraire_ placé à quelque distance. Pour en finir
-avec _le Victory_, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau
-n'étant qu'à deux ponts et _le Victory_ à trois, il avait, la hauteur
-d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour
-passer d'un bord à l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux
-laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de
-flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses
-vergues pour établir un moyen de passage entre les deux bâtiments.
-Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes
-et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson,
-revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant
-à ses côtés son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait
-pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son
-secrétaire avait été tué, le capitaine Hardy avait eu une boucle de
-souliers arrachée, et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la
-fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre
-admiration, impassible sur son gaillard d'arrière, observait cette
-horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_,
-vint le frapper à l'épaule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant
-sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir
-sur l'une de ses mains. En tombant, il dit à son capitaine de
-pavillon: Hardy, les Français en ont fini avec moi.--Non, pas encore,
-lui répondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta
-Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blessés, mais il
-avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu
-d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait
-des nouvelles de la bataille, et répétait un conseil qui prouva
-bientôt sa profonde prévoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez
-l'escadre à la fin de la journée.--
-
-Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_.
-Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait,
-le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà
-monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand
-_le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une
-épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent
-morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à
-l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans
-cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble
-contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite
-horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à
-trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient
-se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau
-anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées
-qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du
-_Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est
-démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus
-qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous
-de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale
-l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur
-onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de
-combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état
-cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son
-pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de
-Nelson les malheurs de la marine française.
-
-[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.]
-
-_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne
-en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui
-cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
-Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le
-Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du
-_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus
-rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté
-secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était
-laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et
-_le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du
-combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en
-poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux
-anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient
-venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient
-venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à
-droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve,
-aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses
-du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant
-de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en
-détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec
-la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas
-d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du
-mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la
-ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe
-ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à
-l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la
-galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit
-ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour
-amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté,
-parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à
-une complète immobilité.
-
-_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter
-un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire
-usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement
-l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que
-celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de
-pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait
-remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant
-de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon
-s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On
-arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de
-fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de
-l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de
-tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au
-dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de
-se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui
-vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant
-qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral,
-pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son
-troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris.
-
-[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.]
-
-_Le Bucentaure_, avec son flanc droit déchiré, sa poupe démolie, ses
-mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_
-est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre
-vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un
-canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au
-combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été
-écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient
-sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le
-Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts!
-au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire
-entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son
-vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien
-tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate
-_l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun
-mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût
-terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à
-mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef
-d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque
-tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement
-privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses
-batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de
-gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul
-des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun
-secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une
-chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau
-_le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses
-malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande
-infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait
-craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il
-le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il
-succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un
-grand dessein.
-
-Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait
-été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne
-de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima
-Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre
-autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_.
-Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action,
-n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen
-d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion
-bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller
-combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood.
-Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon
-officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant
-toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au
-_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à
-l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois
-autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent
-entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante.
-
-[En marge: Immobilité de l'avant-garde.]
-
-[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde,
-obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au
-secours de l'escadre.]
-
-Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir
-échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés
-sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les
-avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à
-l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus
-près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses
-deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était
-laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et
-qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du
-combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais
-son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme
-qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant
-perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les
-Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas
-mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient
-successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_,
-_le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral
-Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre
-sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir
-manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut
-quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de
-leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le
-Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le
-contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre,
-c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en
-dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au
-contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement
-en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le
-jugeraient utile.
-
-Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui
-avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_,
-_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord
-au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se
-porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard,
-trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres
-consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur
-commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons
-pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit
-_le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le
-_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort
-maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés
-sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa
-des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à
-combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson,
-et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et
-parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux
-français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en
-se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de
-glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande
-défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division,
-consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien.
-Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir
-voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre
-inutile.
-
-À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec
-la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul
-excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une
-gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa
-Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite
-des Français.
-
-[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de
-l'arrière-garde attaqués par Collingwood.]
-
-[En marge: Combat du Fougueux.]
-
-Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier
-de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au
-_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait
-d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était
-noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa
-Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en
-empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné
-par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli
-par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et
-l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait
-eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu
-environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué,
-le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi
-vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais.
-Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant,
-le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques
-hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu
-contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance.
-
-[Illustration: TRAFALGAR.
-
-Combat Mémorable de _l'Algésiras_, et Mort de l'Amiral Magon.]
-
-[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.]
-
-Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_,
-le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao,
-manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de
-remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout
-court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait
-criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment
-à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors
-dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers
-au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs
-bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner
-l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui
-couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces
-deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des
-Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des
-vaisseaux infidèles à leur devoir.
-
-[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral
-Magon.]
-
-En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral
-Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu
-_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à
-l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et
-aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait
-assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait
-le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la
-Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une
-pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les
-commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le
-contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer
-le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce
-mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois
-français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux
-officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui
-envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son
-beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on
-sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du
-navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son
-adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots
-pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à
-l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils
-allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre
-vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui
-abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de
-songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était
-survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour
-canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se
-défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le
-capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de
-_l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une
-hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il
-repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois
-il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de
-pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau
-Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi.
-Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi,
-reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande
-quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut
-rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses
-forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à
-peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres,
-l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu
-capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre
-un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne
-pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au
-combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il
-descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs
-déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon
-reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier
-coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On
-combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on
-l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et
-les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur
-641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le
-gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On
-était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge
-sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment
-défendu.
-
-[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.]
-
-D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée
-fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_
-combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes
-cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le
-Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait
-été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre,
-ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le
-vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries,
-se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les
-vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_,
-_le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au
-contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_,
-enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de
-la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de
-toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût
-été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le
-vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se
-débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux
-dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina
-reçut une blessure mortelle.
-
-[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.]
-
-Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes,
-par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres
-mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et
-d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs
-côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le
-feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les
-canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité
-effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant
-qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de
-l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux
-se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt
-des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent
-les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait
-de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses
-défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se
-mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait
-se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà
-fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa
-seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais
-il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer
-tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on
-chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue
-à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à
-la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec
-un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les
-Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les
-infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre
-réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent
-lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau.
-
-[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.]
-
-Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne,
-coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par
-l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se
-trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette
-flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le
-Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de
-la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le
-secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en
-pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_,
-_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San
-Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces
-derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup
-plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre,
-indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une
-retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les
-frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on
-aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux
-français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un
-avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes,
-tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène
-d'horreur ne s'était vue sur les flots.
-
-Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire
-sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se
-composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts;
-quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un
-radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un
-grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus
-regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque
-dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et
-un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de
-l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la
-gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire
-par le dévouement des vaincus.
-
-À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux
-et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver
-l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit.
-
-[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.]
-
-[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la
-tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.]
-
-L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son
-chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant,
-et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous
-voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné
-son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la
-nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant
-difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer
-ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit
-plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent
-les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir
-les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le
-dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles
-venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient
-dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de
-Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour
-se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu
-d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et
-vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que
-celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les
-Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à
-la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur
-escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns
-des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête,
-conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté.
-Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours,
-rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage
-français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril,
-élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y
-attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix,
-poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont
-il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la
-tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble
-vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit,
-se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il
-avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont,
-celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le
-remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le
-retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du
-canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse.
-Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les
-aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie
-à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur
-d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond
-de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager
-l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble
-conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et
-puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les
-Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au
-milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils
-pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés,
-mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi.
-Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui
-est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière
-sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les
-Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la
-tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on
-ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en
-présence des éléments déchaînés.
-
-M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que
-l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand
-péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français
-se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens
-croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que
-l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier
-signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur,
-s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges
-blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux
-officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir
-délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de
-leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs,
-se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand
-ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de
-demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans
-Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à
-l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de
-réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts,
-on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix.
-
-[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.]
-
-[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.]
-
-Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait
-rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix
-avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la
-vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle
-tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la
-journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique
-sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient
-familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une
-seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui
-portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie,
-dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit
-périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé
-près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se
-passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand
-une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_,
-toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une
-partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de
-là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu
-combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles.
-Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse
-pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le
-joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet
-très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui
-demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de
-rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les
-deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde
-depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec
-effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et
-avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à
-coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes
-ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant
-sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de
-_l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe
-du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent,
-tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la
-fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui
-du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes
-embarquées à bord de l'amiral.
-
-[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.]
-
-Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque,
-_l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il
-rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard
-dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste
-récompense du plus admirable héroïsme!
-
-[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les
-Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.]
-
-Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de
-_l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté
-contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué
-Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets,
-s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en
-retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte
-d'Espagne, s'y était perdu.
-
-_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de
-San-Lucar.
-
-[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener
-quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.]
-
-Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et
-avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue
-de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas
-permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le
-capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était
-animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais
-aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots
-à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et,
-usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et
-contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal
-d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la
-mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français
-qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc,
-accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son
-mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et
-espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée
-de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui
-avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais
-temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise.
-Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit
-avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce
-mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en
-profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_.
-Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre
-lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux
-vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de
-tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie.
-L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises,
-coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San
-Augustino_, _l'Intrépide_.
-
-_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer
-devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de
-dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_.
-
-Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en
-eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt
-entre Rota et San-Lucar.
-
-Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de
-ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois
-espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_.
-
-[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.]
-
-Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins
-inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline
-faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses
-conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en
-concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les
-mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son
-souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des
-obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur
-mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait
-plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la
-fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des
-vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les
-éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une
-bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des
-morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après
-les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant
-les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son
-triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à
-sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de
-Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects.
-
-On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences
-pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé.
-Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_
-méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le
-courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux:
-il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre
-égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement
-quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de
-récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et
-appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce
-spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits
-en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir
-la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le
-gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour
-lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et
-particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât
-à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas
-éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former
-toutes par des croisières fréquentes et lointaines.
-
-[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon
-ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.]
-
-L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs,
-enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches,
-ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la
-conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse
-naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la
-bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés
-avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur
-annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui
-avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des
-distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux
-conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les
-Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils
-allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut
-rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi
-dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli.
-
-Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès,
-il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa
-profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à
-annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des
-succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait
-sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût
-peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle
-de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir.
-Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de
-l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu,
-quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent
-les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha
-d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il
-voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et
-qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous
-avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non
-plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice,
-indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors
-quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer
-cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine
-française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre,
-plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait,
-de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et
-son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans
-l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait
-certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour,
-Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât
-moins aussi.
-
-[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins
-d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.]
-
-L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta
-volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de
-ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de
-Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de
-Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale,
-profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle
-extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient
-guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la
-gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation.
-Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra
-bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences.
-
-
-
-
-FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE VINGT-TROISIÈME.
-
-
-AUSTERLITZ.
-
-
- Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise
- financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
- en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie
- des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par
- la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de
- la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
- nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend
- de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix.
- -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des
- affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire
- d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. --
- L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il
- entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels
- avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M.
- d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande
- résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il
- est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
- de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la
- vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
- Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
- Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. --
- Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
- de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les
- Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du
- corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à
- Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
- -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général
- Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se
- laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à
- l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette
- l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de
- l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon
- pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie
- contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la
- Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
- corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour
- Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major
- russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui
- inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain
- choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le
- 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur
- d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la
- promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à
- Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États
- vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
- Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden
- et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons
- allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. --
- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M.
- d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et
- lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement
- à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M.
- d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse,
- devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation
- transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la
- France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich.
- -- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de
- Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal.
-
-
-[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.]
-
-Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de
-satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristèrent, mais ni les
-unes ni les autres ne lui causèrent de surprise. On espérait tout de
-nos armées de terre, constamment victorieuses depuis le commencement
-de la Révolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses
-depuis quinze années. Mais on n'attachait que des conséquences
-médiocres aux événements de mer; on regardait, au contraire, nos
-prodigieux succès sur le continent comme tout à fait décisifs. On y
-voyait les hostilités éloignées de nos frontières, la coalition
-déconcertée dès son début, la durée de la guerre fort abrégée, et la
-paix continentale rendue prochaine, ramenant l'espérance de la paix
-maritime. Cependant l'armée, s'enfonçant vers l'Autriche à la
-rencontre des Russes, faisait prévoir de nouveaux et grands
-événements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la
-confiance dans le génie de Napoléon tempérait toutes les anxiétés.
-
-[En marge: Aggravation de la crise financière et commerciale.]
-
-[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de
-consolidation.]
-
-[En marge: Embarras causés par l'Espagne à la compagnie des
-_Négociants réunis_.]
-
-[En marge: Dangereuses facilités accordées par M. de Marbois à la
-compagnie des _Négociants réunis_.]
-
-Il fallait cette confiance pour soutenir le crédit profondément
-ébranlé. Nous avons déjà fait connaître la situation embarrassée de
-nos finances. Un arriéré dû à la résolution de Napoléon de suffire
-sans emprunt aux dépenses de la guerre, les embarras du Trésor
-espagnol rendus communs au Trésor français par les spéculations de la
-compagnie des _Négociants réunis_, le portefeuille du Trésor livré
-entièrement à cette compagnie par la faute d'un ministre honnête mais
-trompé, telles étaient les causes de cette situation. Elles avaient
-fini par amener la crise longtemps prévue. Un incident avait contribué
-à la précipiter. La cour de Madrid, qui était débitrice envers la
-compagnie des _Négociants réunis_ du subside dont celle-ci s'était
-chargée d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expédiées pour
-les divers ports de la Péninsule, des approvisionnements fournis aux
-flottes et aux armées espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa
-détresse, de recourir à une mesure désastreuse. Obligée de suspendre
-les payements de la _Caisse de consolidation_, espèce de banque
-consacrée au service de la dette publique, elle avait donné cours
-forcé de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure
-devait faire disparaître le numéraire. M. Ouvrard, qui, en attendant
-le recouvrement des piastres du Mexique, à lui déléguées par la cour
-de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses
-associés que le numéraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation,
-se trouvait subitement arrêté dans ses opérations. On avait promis
-notamment à M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis
-à son tour à la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui
-étaient nécessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre
-millions. Sur les recouvrements à opérer au Mexique, on avait négocié
-en Hollande, auprès de la maison Hope, un emprunt de dix millions,
-dont on pouvait tout au plus espérer deux en temps utile. Ces
-fâcheuses circonstances avaient accru au delà de toute mesure les
-embarras de M. Desprez, qui était chargé des opérations du Trésor, de
-M. Vanlerberghe, qui était chargé de la fourniture des vivres, et
-leurs embarras à l'un et à l'autre étaient retombés sur la Banque.
-Nous avons déjà expliqué comment ils faisaient escompter à la Banque
-ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs généraux_. La
-Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'émission
-s'augmentait ainsi d'une manière immodérée. Ce n'eût été là qu'un mal
-très-prochainement réparable, si les piastres promises étaient
-arrivées assez promptement pour ramener à un taux convenable la
-réserve métallique de la Banque. Mais les choses en étaient venues à
-ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse
-contre 72 millions de billets émis et 20 millions de comptes courants,
-c'est-à-dire contre 92 millions de valeurs immédiatement exigibles.
-Une circonstance étrange, qui s'était révélée récemment, aggravait
-beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimitée
-pour la compagnie, lui avait accordé une faculté tout à fait
-exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilité de
-service, et qui était devenue la cause d'un abus grave. La compagnie
-ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des
-receveurs généraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant
-à se payer des services de tous genres qu'elle exécutait sur les
-divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans
-cesse aux caisses du Trésor; et, pour plus de commodité, M. de Marbois
-avait ordonné aux receveurs généraux de lui verser les fonds qui leur
-rentraient, sur un simple récépissé de M. Desprez. La compagnie avait
-sur-le-champ usé de cette faculté. Tandis que d'une part elle tâchait
-de se procurer de l'argent à Paris, en faisant escompter à la Banque
-les _obligations des receveurs généraux_ dont elle était nantie, de
-l'autre elle enlevait à la caisse des receveurs généraux l'argent
-destiné à acquitter ces mêmes obligations; et la Banque, à leur
-échéance, les envoyant chez les receveurs généraux, ne trouvait en
-payement que des récépissés de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du
-papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle était
-arrivée à une si grande émission de billets avec une si faible
-réserve. Un commis infidèle, trompant la confiance de M. de Marbois,
-était le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si
-déplorable.
-
-[En marge: Le public se porte en foule à la Banque pour demander le
-remboursement de ses billets.]
-
-Cette situation inconnue au ministre, mal appréciée même par la
-compagnie, qui, dans son entraînement, ne mesurait ni l'étendue des
-opérations dans lesquelles on l'avait engagée, ni la gravité des actes
-qu'elle commettait, cette situation se révélait peu à peu par une gêne
-universelle. Le public surtout, avide d'espèces métalliques, averti de
-leur rareté à la Banque, s'était porté en foule à ses bureaux pour
-convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux
-effrayés, la crise devint bientôt générale.
-
-[En marge: La compagnie des _Négociants réunis_ demande des secours.]
-
-[En marge: La Banque, compromise par les secours accordés déjà,
-déclare ses embarras au gouvernement.]
-
-Les circonstances ainsi aggravées amenèrent des aveux longtemps
-différés, et une clarté fâcheuse. M. Vanlerberghe, à qui on ne pouvait
-imputer ce qu'il y avait de blâmable dans la conduite de la compagnie,
-car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir à
-quels embarras il était exposé par ses associés, M. Vanlerberghe se
-rendit auprès de M. de Marbois, et lui déclara qu'il lui était
-impossible de suffire à la fois au service du Trésor et au service des
-vivres; que c'était tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il
-ne lui dissimula pas que les fournitures exécutées pour l'Espagne, et
-demeurées jusqu'ici sans payement, étaient la cause principale de sa
-gêne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres,
-encouragé d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui,
-satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprimé l'intention de le
-soutenir, accorda à ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les
-imputa sur des fournitures antérieures que les administrations de la
-guerre et de la marine n'avaient pas encore soldées, et il les donna
-en rendant à M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements
-personnels, contractés à l'occasion du service du Trésor. Mais à peine
-ce secours était-il accordé que M. Vanlerberghe vint en réclamer un
-second. Ce fournisseur avait derrière lui une multitude de
-sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crédit, mais qui,
-n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger
-leurs avances. Il était donc réduit aux dernières extrémités. M. de
-Marbois, épouvanté de ces aveux, en reçut bientôt de plus graves
-encore. La Banque lui adressa une députation pour faire connaître sa
-situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres
-promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trésor en
-demandait de son côté, et la Banque n avait pas 2 millions d'écus en
-caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se
-conduire en pareille occurrence? M. Desprez déclarait pour sa part au
-ministre qu'il était au terme de ses ressources, surtout si la Banque
-lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'était le
-contre-coup des affaires d'Espagne qui le précipitait dans ces tristes
-embarras. Il devenait malheureusement évident pour le ministre, que M.
-Vanlerberghe appuyé sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trésor et la
-Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se
-trouvait ainsi rejeté sur la France elle-même par les téméraires
-combinaisons de M. Ouvrard.
-
-[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce
-gouvernement.]
-
-[En marge: L'archichancelier Cambacérès fait prévaloir la résolution
-de secourir le fournisseur des vivres.]
-
-Il était trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se
-plaindre. Il fallait se tirer de ce péril, et pour cela en tirer ceux
-qui s'y étaient imprudemment exposés, car les laisser périr, c'était
-courir la chance de périr avec eux. M. de Marbois n'hésita point dans
-la résolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien.
-Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule
-responsabilité, et il provoqua la réunion d'un conseil de
-gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la présidence du prince
-Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacérès et tous les
-ministres y assistaient. On y appela quelques employés supérieurs des
-finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse
-d'amortissement. Le conseil délibéra longuement sur la situation.
-Après beaucoup de discussions générales et oiseuses, il devenait
-urgent de conclure, et chacun hésitait en présence d'une
-responsabilité également grande, quelque parti qu'on prit, car il
-était aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir.
-L'archichancelier Cambacérès, qui avait assez de sens pour comprendre
-les exigences de cette situation, et assez de crédit pour les faire
-admettre par l'Empereur, fit prévaloir l'avis d un secours immédiat à
-M. Vanlerberghe, secours être de dix millions d'abord, et de dix
-autres ensuite, lorsqu'on aurait une réponse approbative du quartier
-général. Quant à M. Desprez, ce fut une question à traiter avec la
-Banque, car elle seule pouvait venir en aide à ce dernier, en lui
-continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait
-pour parer à l'épuisement de ses caisses, et pour maintenir le crédit
-de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa
-qu'on pût leur donner cours forcé de monnaie, tant à cause de
-l'impossibilité de rétablir en France un papier-monnaie, qu'à cause de
-l'impossibilité de faire agréer une telle résolution à l'Empereur.
-Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements
-plus lents et l'écoulement des espèces moins rapide. On laissa au
-ministre du Trésor et au préfet de police le soin de s'entendre avec
-la Banque sur le détail de ces mesures.
-
-[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.]
-
-M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications
-très-vives. Il se plaignit de la manière dont elle avait géré ses
-affaires, reproche fort injuste, car, si elle était embarrassée, c
-était uniquement par la faute du Trésor. Son portefeuille ne contenait
-que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement régulier
-était dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait même
-diminué les escomptes aux particuliers jusqu'à réduire son
-portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en
-quantité disproportionnée que du papier de M. Desprez et des
-_obligations des receveurs généraux_, qui ne ramenaient point
-d'argent. Elle ne souffrait donc qu'à cause du gouvernement lui-même.
-Mais les banquiers qui la dirigeaient étaient en général si dévoués à
-l'Empereur, dans lequel ils chérissaient sinon le guerrier glorieux,
-du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par
-les agents du pouvoir avec une sévérité que ne souffriraient pas
-aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spéculateurs. Du reste,
-c'était de leur part patriotisme plutôt que servilité. Soutenir le
-gouvernement de l'Empereur était à leurs yeux un devoir impérieux
-envers la France, que lui seul préservait de l'anarchie. Ils ne
-s'irritèrent pas de reproches fort peu mérités, et ils montrèrent à la
-cause du Trésor un dévouement digne de servir d'exemple en pareille
-circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables
-d'atténuer la crise.
-
-[En marge: Moyens imaginés pour rétablir la réserve métallique de la
-Banque de France, et diminuer l'écoulement des espèces.]
-
-M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les
-départements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se
-démunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement
-besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement
-des fonctionnaires, et d'expédier ces fonds à la Banque. On espérait
-ainsi faire rentrer cinq à six millions en espèces. On donnait ordre
-aux receveurs généraux qui n'auraient pas livré à M. Desprez toutes
-les sommes encaissées, de les verser immédiatement à la Banque. Les
-commis envoyés avaient en même temps la mission de s'assurer si
-quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trésor
-dans leur intérêt personnel. À ces moyens pour faire arriver le
-numéraire, on en ajouta quelques autres pour l'empêcher de s'écouler.
-Le billet commençant à perdre, le public courait avec empressement aux
-caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage
-et la malveillance ne s'en seraient pas mêlés, il eût suffi de la
-perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse
-des porteurs en exigeât la conversion en espèces. On autorisa la
-Banque à ne convertir en argent que cinq à six cent mille francs de
-billets par jour. C'était tout ce qu'il fallait de numéraire, quand la
-confiance existait. On prit une autre précaution afin de ralentir les
-payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de
-remboursement se seraient bien passés de cette formalité, car ils ne
-craignaient pas que la Banque trompât le public, en mettant un écu de
-moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les
-compter. On décida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet
-à la même personne, et que chacun serait admis à son tour. Enfin,
-l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen,
-celui de distribuer des numéros aux porteurs de billets, dans la
-proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser
-par jour. Ces numéros, déposés dans les mairies de Paris, durent être
-distribués par les maires aux individus notoirement étrangers au
-commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour
-satisfaire à des besoins véritables.
-
-Ces mesures firent cesser au moins le trouble matériel autour des
-bureaux de la Banque, et réduisirent l'émission des espèces aux
-besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait à
-soustraire les écus de la Banque pour les faire payer au public
-jusqu'à 6 et 7 pour 100, fut déjoué dans ses manoeuvres. Cependant
-c'était une vraie suspension de payement, dissimulée sous un
-ralentissement. Elle était malheureusement inévitable. Dans ces
-circonstances, ce n'est pas la mesure elle-même qu'il faut blâmer,
-c'est la conduite antérieure qui l'a rendue nécessaire.
-
-Les commis envoyés procurèrent la rentrée de deux millions tout au
-plus. L'échéance journalière des effets du commerce amenait plus de
-billets que d'écus, car les commerçants ne s'acquittaient en espèces
-que lorsqu'ils avaient à payer des sommes moindres de 500 francs. La
-Banque résolut donc d'acheter en Hollande des piastres à tout prix, et
-de prendre ainsi à son compte une partie des frais de la crise. Grâce
-à cet ensemble de moyens, on serait bientôt sorti d'embarras, si M.
-Desprez n'était venu tout à coup déclarer de plus grands besoins et
-solliciter de nouveaux secours.
-
-[En marge: Nouveaux secours demandés par la compagnie des _Négociants
-réunis_, et accordés par la Banque.]
-
-Ce banquier, chargé par la compagnie de fournir au Trésor les fonds
-nécessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des
-receveurs généraux_, les _bons à vue_, etc., avait pris l'engagement
-de faire cet escompte à 1/2 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 6 pour
-100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter à
-lui-même qu'à 1 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 12 pour 100 par an,
-il était exposé à des pertes ruineuses. Afin de s'épargner ces pertes,
-il avait imaginé un moyen, c'était de donner en gage aux prêteurs les
-_obligations_ et les _bons à vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au
-lieu de les faire sous-escompter. Les spéculateurs, dans le désir de
-mettre la circonstance à profit, avaient fini par lui refuser le
-renouvellement de ce genre d'opérations, afin de l'obliger à livrer
-les valeurs du Trésor, et de les avoir ainsi à vil prix.--«Les
-embarras de la place,» écrivait M. de Marbois à l'Empereur, servent
-de prétexte à beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers
-les _Négociants réunis_, et je connais de grands patriotes qui ont
-retiré 12 à 14 cent mille francs à l'agent du Trésor, pour en tirer un
-meilleur parti.» (Lettre du 28 septembre.--Dépôt de la secrétairerie
-d'État).
-
-M. Desprez, qui avait déjà reçu 14 millions de secours de la Banque,
-en voulait obtenir 30 immédiatement, et 70 dans le mois de brumaire.
-C'était par conséquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait.
-Cette situation, avouée à la Banque, y causa un véritable effroi, et y
-provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui
-n'étaient pas disposés à épouser la fortune du gouvernement quelle
-qu'elle fût. On demanda ce qu'était M. Desprez, et à quel titre de si
-grands sacrifices étaient réclamés pour lui? On ignorait dans le
-commerce la solidarité établie entre lui et la compagnie de
-fournisseurs qui travaillait à la fois pour l'Espagne et pour la
-France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger
-le ministre à l'avouer comme agent du Trésor, ne fût-ce que pour avoir
-une garantie de plus. Le ministre averti avait envoyé un billet de sa
-main au président de la régence, pour dire que M. Desprez n'agissait
-que dans l'intérêt du Trésor. Par distraction, M. de Marbois avait
-négligé de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signât. Il y
-consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on était en
-présence de l'Empereur lui-même, créateur de la Banque, sauveur et
-maître de la France, demandant qu'on ne réduisit pas son gouvernement
-aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin.
-
-[En marge: Dernières mesures résolues par la Banque pour faire face à
-la situation.]
-
-La voix du patriotisme prévalut, et ce résultat fut particulièrement
-dû à M. Perregaux, célèbre banquier, dont l'influence était toujours
-employée au profit de l'État. On décida que tous les secours
-nécessaires seraient donnés à M. Desprez; que les obligations qui
-servaient à emprunter sur gage, et qu'on évitait d'escompter pour
-s'épargner de trop grandes pertes, seraient escomptées n'importe à
-quel prix, soit qu'elles appartinssent à M. Desprez ou à la Banque;
-qu'il se chargerait lui-même de cette opération, comme plus capable
-qu'aucun autre de l'exécuter; que les pertes seraient supportées de
-moitié par la compagnie et par la Banque; que des métaux seraient
-achetés à Amsterdam et à Hambourg, à frais communs, et que M. Desprez
-serait formellement invité à ne plus renouveler ses engagements, afin
-de mettre un terme à une pareille situation. On résolut enfin de
-diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources
-existantes au Trésor, et de n'émettre de billets que pour lui. Le
-remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une
-quantité considérable de billets, qu'on avait d'abord voulu détruire,
-mais qu'on remit bientôt en circulation pour suffire aux besoins de M.
-Desprez. On dépassa même de beaucoup la première émission, et on la
-porta jusqu'à 80 millions, indépendamment des 20 millions de comptes
-courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte
-effectif des _obligations_, procurèrent les cinq à six cent mille
-francs par jour qui étaient indispensables pour satisfaire le public,
-et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les
-services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait
-amené celle du Trésor lui-même.
-
-[En marge: Faillites nombreuses tant à Paris que dans les
-départements.]
-
-On n'empêcha cependant point les banqueroutes particulières, qui, se
-succédant rapidement, ajoutèrent beaucoup à la tristesse générale. La
-faillite de M. Récamier, banquier renommé par sa probité, l'étendue de
-ses affaires, l'éclat de sa manière de vivre, et qui succomba, victime
-des circonstances bien plus que de sa conduite financière, produisit
-la sensation la plus pénible. Les malveillants l'attribuèrent à des
-relations d'affaires avec le Trésor, qui n'existaient pas. Beaucoup de
-faillites moins importantes suivirent celle de M. Récamier, tant à
-Paris que dans les provinces, et causèrent une sorte de terreur
-panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de
-Napoléon, cette crise aurait pu entraîner les conséquences les plus
-graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son génie; personne
-n'avait d'inquiétude pour le maintien de l'ordre public; on
-s'attendait à chaque instant à quelque coup d'éclat qui relèverait le
-crédit; et cette détestable espèce de spéculateurs, qui aggravent
-toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des
-valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu à la baisse, par crainte des
-victoires de Napoléon.
-
-[En marge: Tous les regards tournés vers Napoléon, de qui on attend la
-fin de cette crise.]
-
-Tous les yeux étaient fixés sur le Danube, où allaient se décider les
-destinées de l'Europe. C'est de là que devaient surgir les événements
-qui pouvaient mettre fin à cette crise financière et politique. On les
-espérait avec une pleine confiance, surtout après avoir vu en quelques
-jours une armée entière prise presque sans coup férir, par le seul
-effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance même de cette
-manoeuvre venait de susciter une fâcheuse complication avec la Prusse,
-et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance était
-la marche du corps du maréchal Bernadotte à travers la province
-prussienne d'Anspach.
-
-[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation
-du territoire d'Anspach.]
-
-Napoléon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de
-l'armée autrichienne, n'avait pas considéré un instant comme une
-difficulté de traverser les provinces que la Prusse avait en
-Franconie. En effet, d'après la convention de neutralité stipulée par
-la Prusse avec les puissances belligérantes, pendant la dernière
-guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point été
-comprises dans la neutralité du nord de l'Allemagne. La raison en
-était simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route obligée
-des armées françaises et autrichiennes, il était presque impossible de
-les soustraire à leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'était
-qu'elles ne devinssent pas un théâtre d'hostilités, qu'on les
-traversât rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse
-avait voulu qu'il en fût autrement cette fois, elle aurait dû le dire.
-D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout récemment encore d'entrer en
-pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'était avancée
-dans cette voie jusqu'à écouter et accueillir l'offre du Hanovre,
-elle n'était guère en droit de changer les anciennes règles de sa
-neutralité, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en
-1796. Cela eût été inconcevable; aussi avait-elle gardé à cet égard un
-silence que décemment elle n'aurait pas osé rompre, surtout pour
-déclarer qu'en pleine négociation d'alliance, elle voulait être moins
-facile avec nous que dans les temps de la plus extrême froideur. Quoi
-qu'il en soit, Napoléon se fondant sur l'ancienne convention, et sur
-une apparence d'intimité à laquelle il devait croire, n'avait pas
-considéré le passage à travers la province d'Anspach comme une
-violation de territoire. Ce qui prouve sa sincérité à cet égard, c'est
-qu'à la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de
-cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui eût été fort
-aisé d'éviter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances
-d'envelopper le général Mack.
-
-[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du
-territoire d'Anspach.]
-
-[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France à Berlin en
-apprenant le passage par la province d'Anspach.]
-
-Mais la situation de la Prusse était devenue chaque jour plus
-embarrassante entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre. Le
-premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui
-demandait passage en Silésie pour l'une de ses armées, et semblait lui
-déclarer qu'il fallait s'unir à la coalition de gré ou de force.
-Parvenu à comprendre ce dont il s'agissait, Frédéric-Guillaume était
-dans un état d'agitation extraordinaire. Ce prince, dominé tantôt par
-l'avidité naturelle à la puissance prussienne qui le portait vers
-Napoléon, tantôt par les influences de cour qui l'entraînaient vers la
-coalition, avait fait des promesses à tout le monde, et était ainsi
-arrivé à un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que
-la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en était exaspéré au
-plus haut point, car il était à la fois mécontent des autres et de
-lui-même, et il n'envisageait la guerre qu'avec épouvante. Indigné
-cependant de la violence dont le menaçait la Russie, il avait ordonné
-la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet état des choses
-qu'on apprit à Berlin la prétendue violation du territoire prussien.
-Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce
-qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences
-d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach
-aux Français, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silésie
-aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de
-raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant à Berlin le
-passage des Français sur le territoire d'Anspach, la cour se récria
-que Napoléon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter
-comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'était pas
-possible de le supporter sans se déshonorer; que du reste, si on ne
-voulait pas avoir la guerre avec Napoléon, il faudrait bien l'avoir
-avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agît d'une
-manière aussi partiale à son égard, et qu'on lui refusât ce qu'on
-avait accordé à son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se
-prononcer, il serait bien étrange, bien indigne des sentiments du roi
-d'épouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses défenseurs.
-Frédéric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours professé d'autres
-sentiments, soit à Memel, soit depuis, dans ses épanchements
-confidentiels avec son jeune ami Alexandre.
-
-C'est là ce qu'on disait hautement à Berlin, à Potsdam, et surtout
-dans la famille royale, où dominait une reine passionnée, belle et
-remuante.
-
-[En marge: Colère calculée de la Prusse.]
-
-[En marge: Usage que fait la Prusse de l'événement d'Anspach pour
-sortir des embarras dans lesquels elle était placée.]
-
-[En marge: Elle prétend accorder aux Russes le passage à travers la
-Silésie, en compensation du passage pris par les Français à travers la
-Franconie.]
-
-Frédéric-Guillaume, quoique sincèrement irrité de la violation du
-territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre
-les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les
-gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colère, et affecta de
-se montrer encore plus irrité qu'il n'était. Sa conduite envers les
-deux représentants de la France fut ridiculement affectée.
-Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne
-voulut pas les admettre dans son cabinet pour écouter leurs
-explications. MM. de Laforest et Duroc furent frappés d'une sorte
-d'interdit, privés de toute communication, même avec le secrétaire
-particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il
-s'agissait ou des indemnités allemandes, ou du Hanovre. Les
-intermédiaires secrets, employés ordinairement, déclarèrent que, dans
-l'état d'esprit du roi à l'égard des Français, on n'osait en voir
-aucun. Toute cette colère était évidemment calculée. On en voulait
-tirer une solution des embarras dans lesquels on s'était mis; on
-voulait pouvoir dire à la France que les engagements pris avec elle
-étaient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvelés tant de
-fois, et substitués aux divers projets d'alliance manqués, avaient
-consisté à promettre formellement que le territoire prussien ne
-servirait jamais à une agression contre la France, que le Hanovre même
-serait garanti contre toute invasion. Les Français ayant traversé
-violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure
-qu'ils avaient donné le droit de l'ouvrir à qui on voudrait. C'était
-une issue miraculeusement trouvée pour échapper aux difficultés de
-tout genre accumulées autour de soi. En conséquence, on résolut de
-déclarer que la Prusse était, par la violation de son territoire,
-déliée de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes à
-travers la Silésie, en compensation du passage pris sur Anspach par
-les Français. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand
-embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le
-parti de se saisir du Hanovre, où ne restaient plus que six mille
-Français enfermés dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet
-envahissement sous un prétexte spécieux, celui de se prémunir contre
-de nouvelles violations de territoire, car une armée anglo-russe
-marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empêchait que le théâtre
-des hostilités ne fût transporté au sein des provinces prussiennes,
-dans lesquelles le Hanovre était enclavé de toutes parts.
-
-[En marge: Manière d'annoncer à la France les résolutions prises.]
-
-Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick,
-le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa
-retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta
-les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa
-enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour
-terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne
-les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait
-que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la
-crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition
-universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit.
-
-MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à
-entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent
-l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son
-indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes
-amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse
-étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par
-l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement
-parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la
-résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre
-avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de
-la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire
-que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil
-prix!
-
-[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.]
-
-Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance
-de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes
-commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le
-plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès
-surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de
-sérieuses réflexions.
-
-[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.]
-
-Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la
-promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir
-Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à
-la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver
-ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de
-fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût
-également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se
-rendit immédiatement à Berlin.
-
-[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.]
-
-[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.]
-
-[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour,
-rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.]
-
-[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.]
-
-Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir
-fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse,
-mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si
-brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses
-ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux
-empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna
-donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil
-convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de
-la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde
-royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa
-cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après
-avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser
-entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois
-répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris
-pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette
-circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la
-cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par
-la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la
-maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la
-noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui
-adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait
-à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour
-un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame
-distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à
-simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans
-ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la
-susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu
-deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et
-vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de
-l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand
-Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de
-Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune
-prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente
-haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le
-prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore
-plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général
-livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait
-de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il
-attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient
-naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de
-hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son
-extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller
-d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait
-quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite,
-évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement.
-Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la
-direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la
-Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et
-créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme
-d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se
-maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette
-neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant
-tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il
-s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et,
-depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement
-général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie.
-M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple,
-disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et
-qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras,
-comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté
-devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en
-éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque
-jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le
-Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées
-russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit
-aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux
-comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est
-facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait
-se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son
-inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans
-le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se
-passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque,
-délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec
-personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups
-de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille
-hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but.
-Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non
-pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait
-pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir
-les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des
-ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si,
-tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une
-barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la
-Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait
-infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance
-serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon
-promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce
-complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la
-maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à
-Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien
-mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du
-salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en
-récompense d'une trahison.
-
-[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les
-efforts d'Alexandre.]
-
-À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence
-de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce
-prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des
-Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour
-n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec
-ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances
-allemandes.
-
-[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux
-instances d'Alexandre.]
-
-[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence
-qu'on avait formé contre la Prusse.]
-
-[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.]
-
-Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le
-malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M.
-d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le
-pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie
-prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de
-contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son
-ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait
-certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était
-incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on
-faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme,
-et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet
-qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont
-l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être
-l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son
-ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle,
-il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire
-partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide,
-trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi,
-et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre,
-qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait
-proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la
-France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de
-Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus,
-excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire
-commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au
-prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui
-être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre
-indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et
-de sa mobilité.
-
-[Date: Nov. 1805.]
-
-[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.]
-
-À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires,
-telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les
-cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par
-vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues
-de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il
-voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces
-nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta
-un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité
-entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande
-hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les
-plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse
-avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de
-s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se
-servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre,
-et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre.
-
-[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.]
-
-Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en
-repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son
-territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix.
-Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette
-paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux
-traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti
-l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait
-reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas
-assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la
-loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une
-nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui
-reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le
-morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de
-Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par
-Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale,
-c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande.
-C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la
-Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets
-d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à
-l'occasion des indemnités allemandes.
-
-Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme
-ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils
-étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner
-la Prusse à la guerre.
-
-Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour
-faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se
-présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de
-l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant
-de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas
-prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la
-déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la
-paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en
-avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la
-guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus
-captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme
-auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de
-Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il
-s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne
-ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre,
-M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se
-passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les
-Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne
-pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois,
-il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue
-et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater
-du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait
-quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si
-Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile
-d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes
-le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à
-ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers
-mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et
-immédiate.
-
-Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient
-contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la
-Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à
-une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions
-furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3
-novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint
-plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le
-titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des
-fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en
-l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de
-l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides
-faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle.
-
-[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le
-tombeau du grand Frédéric.]
-
-Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette
-belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté,
-et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux
-intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et
-ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir
-d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où
-il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre,
-d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût
-pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient
-les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de
-Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église,
-étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en
-bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric.
-Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et
-saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le
-cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais
-ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit
-allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement
-sincère au moment où il fut prêté.
-
-Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma
-l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes
-monarques.
-
-[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse;
-elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.]
-
-L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des
-négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un
-événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit
-partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires
-étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile
-avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel
-prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans
-la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de
-Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée
-prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un
-mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de
-Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne
-dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine
-chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est
-toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le
-Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait
-renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche,
-on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la
-monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande
-elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave
-de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant
-d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci
-à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation
-hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des
-affections européennes à son égard.
-
-[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette
-assertion.]
-
-C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours
-de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de
-Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la
-Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc
-le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts,
-l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours
-passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la
-grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette
-ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce
-noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux
-monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin,
-marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on
-semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles.
-Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache
-ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt
-à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune
-des rois.
-
-Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand
-maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour
-continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le
-secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les
-Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne
-pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le
-monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie,
-au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se
-faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux
-duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence
-d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M.
-d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait
-guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait
-plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait
-attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les
-suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui,
-disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une
-médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée,
-ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa
-cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment.
-Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette
-médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à
-la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en
-se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la
-première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être
-brusquement repoussé.
-
-Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La
-seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux
-Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire
-d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée
-prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans
-la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait
-le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les
-Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part.
-
-[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de
-Napoléon.]
-
-Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en
-partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin
-d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la
-première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes,
-suivant le plan qu'il avait conçu.
-
-[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à
-Berlin.]
-
-Quand il apprit ce qui se passait à Berlin, il fut confondu
-d'étonnement, car c'était de très-bonne foi, et en croyant au maintien
-de l'ancien usage, qu'il avait ordonné de traverser les provinces
-d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse fût
-sincère, et il était convaincu qu'elle servait à couvrir les
-faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il
-pouvait supposer à ce sujet n'était capable de l'ébranler; et il
-montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractère.
-
-On connaît déjà le plan général de ses opérations. En présence de
-quatre attaques dirigées contre l'empire français, l'une au nord par
-le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres à
-l'orient par la Lombardie et la Bavière, il n'avait tenu compte que
-des deux dernières. Laissant à Masséna le soin de parer à celle de
-Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il
-s'était réservé la plus importante, celle qui menaçait la Bavière.
-Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui séparait les
-Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple,
-enveloppé les premiers, et les avait envoyés prisonniers en France.
-Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur
-Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait être dégagée, et les attaques
-préparées au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes
-diversions.
-
-[En marge: Résolutions inspirées à Napoléon par les événements de
-Prusse.]
-
-Cependant la Prusse pouvait apporter à ce plan de graves
-perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohême sur les
-derrières de Napoléon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un général
-ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait à Berlin, se serait
-arrêté tout à coup, aurait rétrogradé pour prendre une position plus
-rapprochée du Rhin, de manière à n'être pas tourné, et aurait attendu
-dans cette position, à la tête de ses forces réunies, les conséquences
-du traité de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les
-dangers qui n'étaient que probables; il donnait aux deux armées russes
-de Kutusof et d'Alexandre le temps d'opérer leur jonction, à
-l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavière pour se
-joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire
-des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un
-mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150
-mille Prussiens, rassemblés dans le haut Palatinat ou la Bavière, et
-être accablé par une masse de forces double des siennes. Persister
-dans ses idées plus que jamais, c'est-à-dire marcher en avant,
-refouler à une extrémité de l'Allemagne les principales armées de la
-coalition, écouter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui
-donner ses triomphes pour réponse: telle était la détermination la
-plus sage, quoiqu'en apparence la plus téméraire. Ajoutons que ces
-grandes résolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes
-ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement
-un génie supérieur, mais une autorité absolue, car, pour être en
-mesure de s'avancer ou de rétrograder à propos, il faut être le centre
-de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les
-volontés, il faut être général et chef d'empire, il faut être Napoléon
-et empereur.
-
-[En marge: Langage que tient Napoléon à la Prusse après avoir arrêté
-ses résolutions.]
-
-Le langage de Napoléon à la Prusse fut conforme à la résolution qu'il
-venait de prendre. Loin de présenter des excuses pour la violation du
-territoire d'Anspach, il se contenta d'en référer aux conventions
-antérieures, disant que si ces conventions étaient périmées, il aurait
-fallu l'en avertir; que, du reste, c'étaient là de purs prétextes; que
-ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient à Berlin; qu'il ne lui
-convenait plus dès lors d'entrer en explications amicales avec un
-prince pour lequel son amitié semblait n'avoir aucun prix; qu'il
-laisserait au temps et aux événements le soin de répondre pour lui,
-mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur;
-que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles étaient
-dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on
-voulait les en arracher, le général Barbou les défendrait jusqu'à la
-dernière extrémité, et serait secouru avant d'avoir succombé; qu'avoir
-toute l'Europe sur les bras n'était pas pour la France une chose
-nouvelle ou effrayante; que lui Napoléon paraîtrait bientôt, si on l'y
-appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait
-repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attenté à la
-dignité de son empire. Voici l'ordre donné au général Barbou, et
-communiqué au gouvernement prussien.
-
- AU GÉNÉRAL DE DIVISION BARBOU:
-
- «Augsbourg, 24 octobre.
-
- »J'ignore ce qui se prépare, mais, quelle que soit la puissance
- dont les armées voudraient entrer en Hanovre, serait-ce même une
- puissance qui ne m'eût pas déclaré la guerre, vous devrez vous y
- opposer. N'ayant point assez de forces pour résister à une armée,
- enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher
- personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au
- secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n'ont
- jamais souffert d'affront. J'espère que les soldats que vous
- commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver
- l'honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des
- nations.
-
- »Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous
- soit porté par un de mes aides de camp.
-
- »NAPOLÉON.»
-
-Napoléon s'était transporté d'Ulm à Augsbourg, d'Augsbourg à Munich,
-pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette
-longue et immense vallée du Danube, franchissant tous les obstacles
-que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les
-yeux sur la Lombardie, où Masséna était chargé de contenir les
-Autrichiens, en attendant que Napoléon eût fait tomber leur position
-sur l'Adige en s'avançant sur Vienne.
-
-[En marge: Événements militaires en Italie.]
-
-[En marge: Plan de conduite que Napoléon avait prescrit à Masséna.]
-
-Napoléon et Masséna connaissaient profondément l'Italie, puisque tous
-deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions données pour cette
-campagne étaient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte nº 31.)
-Napoléon avait d'abord posé en principe que cinquante mille Français,
-appuyés sur un fleuve, n'avaient rien à craindre de quatre-vingt mille
-ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une
-seule chose, c'était de garder l'Adige jusqu'à ce que, s'enfonçant
-dans la Bavière (laquelle forme le revers septentrional des Alpes,
-comme la Lombardie en forme le revers méridional), il eût débordé la
-position des Autrichiens, et les eût contraints à rétrograder; que
-pour cela il fallait se tenir réunis dans la partie supérieure du
-fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours
-donné, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se
-présentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas
-Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient
-engagés dans le pays marécageux du bas Adige et du Pô, de Legnago à
-Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en
-restant ainsi massé au pied des Alpes, on n'avait rien à craindre,
-l'attaque vînt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait
-renoncer à l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de
-nuit le pont de Vérone sur l'Adige, et se porter après à l'attaque des
-hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napoléon offraient des modèles
-pour toutes les manières de se conduire sur cette partie du théâtre de
-la guerre.
-
-[En marge: Premières opérations de Masséna.]
-
-[En marge: Enlèvement du pont de Vérone.]
-
-Masséna n'était pas homme à hésiter entre l'offensive et la défensive.
-Le premier système de guerre convenait seul à son caractère et à son
-esprit. Il était arrivé à ce degré de confiance, qu'avec cinquante
-mille Français il ne croyait pas être condamné à garder la défensive
-devant quatre-vingt mille Autrichiens, même commandés par l'archiduc
-Charles. En conséquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, après avoir
-reçu la nouvelle des premiers mouvements de la grande armée, il
-s'était avancé en silence vers le pont du Château-Vieux, situé dans
-l'intérieur de Vérone. Cette ville, comme on le sait, est divisée par
-l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Français, l'autre aux
-Autrichiens. Les ponts étaient coupés, et leurs abords défendus par
-des palissades et des murs. Après avoir fait sauter le mur qui
-interdisait l'approche du pont du Château-Vieux, Masséna, parvenu au
-bord du fleuve, avait lancé de braves voltigeurs dans des bateaux, les
-uns pour reconnaître si les piles du pont étaient minées, les autres
-pour se jeter sur la rive opposée. Certain que les piles n'étaient pas
-minées, il avait fait établir une espèce de passage avec des madriers,
-puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journée du 18
-avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette
-attaque, avaient été dignes du premier lieutenant de Napoléon dans les
-campagnes d'Italie. Masséna se trouvait par cette opération maître du
-cours de l'Adige, pouvant au besoin opérer sur les deux rives, et
-n'ayant guère à craindre d'être surpris par un passage de vive force,
-car il était en mesure d'interrompre une pareille opération sur
-quelque point qu'elle fût tentée. Avant de prendre une offensive
-prononcée, et de se porter définitivement sur le territoire
-autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui
-fussent décisives.
-
-[En marge: Passage de l'Adige par les Français.]
-
-Ces nouvelles arrivèrent le 28 octobre, et remplirent l'armée d'Italie
-de joie et d'émulation. Masséna les fit annoncer à ses troupes au
-bruit de l'artillerie, et résolut de marcher tout de suite en avant.
-Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au delà de
-l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les
-Autrichiens, et s'étendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre
-la place de Vérone et le camp retranché de Caldiero. Son projet était
-d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il eût devant lui une armée de
-beaucoup supérieure en nombre, et appuyée sur des positions que la
-nature et l'art avaient rendues extrêmement fortes. De son côté,
-l'archiduc, informé des succès extraordinaires de la grande armée
-française, présumant qu'il serait bientôt contraint de rétrograder
-pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir céder le
-terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage décisif, qui lui
-permît de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui
-conviendrait le mieux à la situation générale des coalisés.
-
-Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment
-qu'ils se rencontraient avec une même résolution de combattre à
-outrance.
-
-[En marge: Bataille de Caldiero.]
-
-Masséna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol,
-venant s'effacer dans la plaine de Vérone, près du village de
-Caldiero. À sa gauche les hauteurs dites de Colognola étaient
-couvertes de retranchements régulièrement construits, et armés d'une
-nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de
-Caldiero, traversé par la grande route de Lombardie, qui conduit par
-le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains
-clos et bâtis, occupés par une grande partie de l'infanterie
-autrichienne. Enfin à sa droite Masséna voyait s'étendre les bords
-plats et marécageux de l'Adige, traversés en tous sens par des fossés
-et des digues hérissés de canons. Ainsi à gauche des montagnes
-retranchées, au centre une grande route bordée de constructions, à
-droite des marécages et l'Adige, partout des ouvrages appropriés au
-sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les défendre,
-voilà le camp retranché que Masséna devait attaquer avec 50 mille
-hommes. Rien n'était capable d'intimider le héros de Rivoli, de Zurich
-et de Gênes. Dès le 30 au matin, il s'avança en colonne sur la grande
-route. À sa gauche, il chargea le général Molitor d'enlever avec sa
-division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions
-Duhesme et Gardanne il se chargea lui-même de l'attaque du centre, le
-long de la grande route; et comme il jugeait que pour déloger un
-ennemi supérieur en nombre et en position il fallait lui montrer un
-danger sérieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au général
-Verdier de se porter à l'extrême droite de l'armée française, d'y
-passer l'Adige avec 10 mille hommes, de déborder l'aile gauche de
-l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrières. Si cette opération
-était bien exécutée, elle valait un tel détachement; mais il était
-hasardeux de confier un passage de fleuve à un lieutenant, et ces 10
-mille hommes, s'ils n'étaient pas très-bien employés à la droite,
-allaient être vivement regrettés au centre.
-
-À la naissance du jour, Masséna, se portant sur l'ennemi avec vigueur,
-le culbuta sur tous les points. Le général Molitor, l'un des officiers
-les plus habiles et les plus fermes de l'armée, s'avança froidement
-jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers
-escarpements malgré un feu épouvantable. Tandis que le colonel Teste
-les abordant à la tête du 5e de ligne était prêt à les gravir, le
-comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se
-présenta pour accabler ce régiment. Le général Molitor, appréciant
-sur-le-champ la gravité du danger, fondit, sans compter les ennemis,
-sur la colonne du général Bellegarde avec le 6e de ligne, seul
-régiment qu'il eût sous la main. Il attaqua cette colonne si
-violemment qu'il la surprit, et la contraignit à s'arrêter. Pendant ce
-temps, le colonel Teste était entré dans l'une des redoutes, et y
-avait arboré le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les
-Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si
-petit nombre d'hommes, revinrent à la charge, et reprirent la redoute.
-Les Français sur ce point restèrent en face des retranchements ennemis
-sans pouvoir s'en emparer. C'était miracle d'avoir autant osé avec si
-peu de monde, et sans essuyer de défaite.
-
-Au centre le prince Charles avait placé le gros de ses forces. Il
-avait mis en tête une réserve de grenadiers, dans les rangs de
-laquelle combattaient trois archiducs. Déjà les généraux Duhesme et
-Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un après l'autre les
-enclos qui la bordaient, étaient arrivés près de Caldiero. L'archiduc
-Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les
-assaillants, et marcha sur la route en colonne serrée, à la tête de la
-meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avançant toujours,
-comme jadis celle de Fontenoy, dépassait déjà les détachements de
-troupes françaises répandus à droite et à gauche dans les enclos, et
-pouvait venir s'emparer de Vago, qui était pour les Français ce que
-Caldiero était pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais
-Masséna était accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaça
-sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie
-disponible, fît mitrailler à bout portant les braves grenadiers
-autrichiens, puis les fit charger à la baïonnette, assaillir sur les
-flancs, et après un combat acharné, dans lequel il fut sans cesse au
-milieu du feu comme un simple soldat, il força la colonne à se mettre
-en retraite. Il la poussa au delà de Caldiero, et gagna du terrain
-jusqu'à pénétrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans
-ce moment le général Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi
-l'Adige, ou même si Masséna avait eu les 10 mille hommes inutilement
-envoyés à son extrême droite, il enlevait le formidable camp de
-Caldiero. Mais le général Verdier, dirigeant mal son opération, avait
-jeté un de ses régiments au delà du fleuve, sans pouvoir le faire
-appuyer, et avait échoué complétement dans son projet de passage. La
-nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des
-champs de bataille les plus ensanglantés du siècle.
-
-[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.]
-
-Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans
-échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes,
-tués ou blessés; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Français,
-en morts, blessés ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille
-hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les
-autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit
-l'archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le
-lendemain, occupant les Français au moyen d'une arrière-garde, il
-commença son mouvement rétrograde. Un corps de 5 mille hommes,
-commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l'intérêt de sa
-retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone
-sur les derrières de notre armée, pendant que l'archiduc se mettait en
-marche. Le général Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette
-démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son
-corps. Ainsi, dans ces trois jours, Masséna avait enlevé à l'ennemi 11
-ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laissés
-hors de combat.
-
-[En marge: Masséna poursuit vivement les Autrichiens à travers le
-Frioul.]
-
-Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'épée dans les
-reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats
-de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son expérience, ses
-talents, l'hiver, les fleuves débordés, dont il coupait les ponts en
-se retirant. Masséna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une
-catastrophe; néanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas
-lui laisser la facilité de manoeuvrer à volonté contre la grande
-armée.
-
-Cette autre partie du plan de Napoléon s'accomplissait donc aussi
-ponctuellement que la précédente, car l'archiduc Charles, ramené vers
-l'Autriche, était obligé de battre en retraite, pour venir au secours
-de la capitale menacée.
-
-[En marge: Marche de Napoléon à travers la Bavière.]
-
-[En marge: L'armée russe.]
-
-[En marge: Le général Kutusof.]
-
-[En marge: Les généraux Bagration et Miloradovitch.]
-
-Napoléon n'avait pas perdu un instant à Munich pour arrêter ses
-dispositions. Il était pressé de franchir l'Inn, de battre les
-Russes, et de déconcerter les menées de Berlin par de nouveaux succès
-aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du général Kutusof, qu'il avait
-devant lui, était à peine de 50 mille hommes, à l'entrée en campagne,
-bien qu'il dût être beaucoup plus nombreux d'après les promesses de la
-Russie. De la Moravie à la Bavière, ce corps avait laissé en route 5
-ou 6 mille traînards et malades, mais il avait été rejoint par le
-détachement autrichien de Kienmayer, échappé au désastre d'Ulm avant
-l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajouté quelques
-troupes à ce détachement, et en avait pris le commandement. Le tout
-ensemble pouvait s'élever à 65 mille soldats environ, tant Russes
-qu'Autrichiens. C'était bien peu pour sauver la monarchie contre 150
-mille Français, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse.
-Le général Kutusof commandait cette armée. C'était un homme assez âgé,
-privé de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure à la tête, fort
-gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, délié d'esprit
-autant qu'il était lourd de corps, heureux à la guerre, habile à la
-cour, et assez capable de commander dans une situation où il fallait
-de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants étaient
-médiocres, sauf trois, le prince Bagration, les généraux Doctoroff et
-Miloradovitch. Le prince Bagration était un Géorgien d'un courage
-héroïque, suppléant par l'expérience à l'instruction première qui lui
-manquait, et toujours chargé, soit à l'avant-garde, soit à
-l'arrière-garde, du rôle le plus difficile. Le général Doctoroff
-était un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le général
-Miloradovitch était un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument
-dépourvu de connaissances militaires, désordonné dans ses moeurs,
-réunissant tous les vices de la civilisation à tous les vices de la
-barbarie. Le caractère des soldats russes répondait assez à celui de
-leurs généraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirigée. Leur
-artillerie était lourde, leur cavalerie médiocre. En tout, généraux,
-officiers, soldats, composaient une armée ignorante, mais
-singulièrement redoutable par son dévouement. Les troupes russes ont
-depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commencé à
-joindre le savoir au courage.
-
-[En marge: Le général Kutusof opère sa retraite plus lentement qu'il
-ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux désirs de l'empereur
-d'Autriche.]
-
-Le général Kutusof avait ignoré jusqu'au dernier le désastre d'Ulm,
-car l'archiduc Ferdinand et le général Mack, la veille encore de leur
-malheur, ne lui annonçaient que des succès. La vérité ne fut connue
-que par l'arrivée du général Mack, qui vint en personne annoncer la
-destruction de la principale armée autrichienne. Kutusof, désespérant
-alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point à l'empereur
-François, accouru au quartier général russe, qu'il fallait faire le
-sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tôt
-possible du péril qui le menaçait lui-même, en passant sur la rive
-gauche du Danube, pour se réunir aux réserves russes qui arrivaient
-par la Bohême et la Moravie. Cependant l'empereur François et son
-conseil tenaient à ne faire le sacrifice de Vienne qu'à la dernière
-extrémité, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napoléon par
-tous les moyens que la guerre défensive peut offrir, on donnerait le
-temps à l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux réserves russes
-d'arriver sur le Danube, et d'opérer une jonction générale des forces
-alliées, pour livrer une bataille qui serait peut-être le salut de la
-capitale et de la monarchie. Le général Kutusof, se conformant aux
-désirs du principal allié de son maître, promit d'opposer aux Français
-toute résistance qui n'irait pas jusqu'à engager une action générale,
-et résolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les
-affluents du Danube, qui viennent des Alpes se précipiter dans ce
-grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gêner
-par de fortes arrière-gardes les passages de vive force que
-tenteraient les Français, passages difficiles dans une saison où
-toutes les eaux étaient hautes, torrentueuses, et chargées de glaçons.
-
-[En marge: Manière dont Napoléon dispose sa marche à travers la vallée
-du Danube.]
-
-[En marge: Ney chargé de conquérir le Tyrol.]
-
-[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigés vers le pays de
-Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche
-de la grande armée.]
-
-Napoléon avait disposé sa marche de la manière suivante. Il était
-réduit à cheminer entre le Danube et la chaîne des Alpes, sur une
-route resserrée entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte nº
-31.) S'avancer avec une armée nombreuse sur cette route étroite, était
-une difficulté pour vivre et un danger pour marcher, car, outre
-l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavière et se
-jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ
-sous l'archiduc Jean. Napoléon prit donc la sage précaution de confier
-au corps de Ney la conquête du Tyrol. Il prescrivit à ce maréchal de
-quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans le Tyrol, de
-manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue
-contrée. Celles qui seraient à la droite du maréchal Ney devaient être
-rejetées sur le Vorarlberg et le lac de Constance, où arrivait le
-corps d'Augereau, après avoir traversé toute la France de Brest à
-Huningue. Ney, privé de la division Dupont, qui avait concouru avec
-Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, était réduit à 10 mille
-hommes environ. Mais Napoléon, se confiant en sa vigueur, et dans les
-14 mille hommes amenés par Augereau, croyait que c'était assez de
-forces pour la tâche qu'il avait à remplir. Le Tyrol ainsi occupé, il
-destinait Bernadotte à pénétrer dans le pays de Salzbourg. Il
-enjoignit à celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller
-le franchir ou à Wasserbourg ou à Rosenheim. Le général Marmont devait
-appuyer Bernadotte. Napoléon s'assurait ainsi deux avantages, celui de
-se couvrir entièrement du côté des Alpes, et celui de se ménager la
-possession du cours supérieur de l'Inn, ce qui empêchait les
-Austro-Russes d'en défendre le cours inférieur contre le gros de notre
-armée. Quant à lui, avec les corps des maréchaux Davout, Soult et
-Lannes, avec la réserve de cavalerie et la garde, il aborda de front
-la grande barrière de l'Inn, dans l'intention de la franchir de
-Mühldorf à Braunau. (Voir la carte nº 15.) Murat avait ordre de partir
-le 26 octobre, avec les dragons des généraux Walther et Beaumont, la
-grosse cavalerie du général d'Hautpoul, et un équipage de pont, pour
-se porter directement sur Mühldorf, en suivant la grande route de
-Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs
-immortalisés par Moreau. Le maréchal Soult devait l'appuyer à une
-marche en arrière. Le maréchal Davout prit la route de gauche par
-Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribué avec
-Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus à
-gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin
-la division Dupont, qui s'était fort engagée dans la même direction,
-descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napoléon, avec la
-garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich.
-
-Avant de quitter Augsbourg, Napoléon y ordonna un système de
-précautions dont on le verra toujours plus occupé, à mesure que
-l'échelle de ses opérations s'agrandira, et dans lequel il est demeuré
-sans pareil, par l'étendue de sa prévoyance et l'activité de ses
-soins. Ce système de précautions avait pour but de créer sur sa ligne
-d'opération des points d'appui qui lui servissent également à
-s'avancer ou à rétrograder, s'il était réduit à ce dernier parti. Ces
-points d'appui, outre l'avantage de présenter une certaine force,
-devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en
-tout genre, fort utiles à une armée qui marche en avant,
-indispensables à une armée qui se retire. Il choisit en Bavière, sur
-le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de défense, et les
-ressources propres à une grande population. Il y ordonna les travaux
-nécessaires pour la mettre à l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on
-y réunît des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des
-munitions, et surtout des hôpitaux. Il fit des commandes de draps et
-de souliers à Nuremberg, à Ratisbonne, à Munich, en les payant, et en
-exigeant une prompte exécution, avec ordre de rassembler à Augsbourg
-les objets confectionnés. Augsbourg devenant le point principal de la
-route de l'armée, tous les détachements durent y passer pour se
-pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces précautions prises, Napoléon
-se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devançaient d'une ou
-deux marches.
-
-[En marge: Passage de l'Inn.]
-
-[En marge: Occupation de Braunau.]
-
-Les mouvements de son armée s'exécutèrent tels qu'il les avait tracés.
-Le 26 octobre elle s'avançait tout entière vers l'Inn. Les
-Austro-Russes n'avaient pas laissé subsister un seul pont. Mais
-partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros
-détachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire
-évacuer la rive opposée, et préparer le rétablissement des ponts,
-rarement détruits en entier par l'ennemi, à cause de la précipitation
-de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa
-l'Inn le 28 octobre à Wasserbourg. Les maréchaux Soult, Murat et
-Davout le passèrent à Mühldorf et à Neu-Oettingen. Lannes se dirigea
-vers Braunau, et trouvant le pont coupé, envoya un détachement sur
-l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enlevées. Ce
-détachement franchit le fleuve, et se présenta aux portes de Braunau.
-Quel fut l'étonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place
-qui était en parfait état de défense, armée complétement, et pourvue
-de ressources considérables! On s'en empara sur-le-champ, et on
-conclut d'un fait si étrange que l'ennemi se retirait avec une
-précipitation qui tenait du désordre.
-
-Napoléon, enchanté d'une acquisition aussi importante, courut de sa
-personne à Braunau, pour s'assurer lui-même de la force de cette
-place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Après l'avoir vue, il
-ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il
-voulait d'abord réunir à Augsbourg, la jugeant préférable pour l'usage
-auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la
-commander son aide de camp Lauriston, qui était revenu de la campagne
-de mer faite auprès de l'amiral Villeneuve. Ce n'était pas un simple
-commandement de place qu'il lui déférait, c'était un gouvernement qui
-comprenait tous les derrières de l'armée. Les blessés, les munitions,
-les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les
-prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la
-surveillance du général Lauriston.
-
-[En marge: Caractère du pays situé entre l'Inn et la Traun.]
-
-Du 29 au 30 octobre on avait traversé l'Inn, dépassé la Bavière, et
-envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des alliés, mais sur
-les États héréditaires de la maison impériale. On marchait en avant,
-couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont à
-Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napoléon, ne perdant pas un instant,
-voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les
-cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn à la Traun, on a, comme toujours dans
-cette contrée, le Danube à gauche, les Alpes à droite. C'est un
-magnifique pays, semblable à la Lombardie, plus sévère seulement,
-puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'être au midi, et qui serait
-uni comme une plaine, si une grande montagne, appelée le Hausruck, ne
-s'élevait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, détaché
-tout à fait des Alpes, et qui formerait une île si le pays était
-couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dépassé, on n'a plus devant
-soi qu'une plaine ondulée et boisée, s'étendant jusqu'au bord de la
-Traun, et nommée plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et
-entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube près de Lintz, ville
-capitale de la province, militairement aussi importante que la ville
-d'Ulm, et pour ce motif hérissée, depuis nos grandes guerres, de
-fortifications conçues dans un nouveau système.
-
-Napoléon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les maréchaux Davout
-et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du
-Hausruck. Murat les précédait toujours avec sa cavalerie. La garde
-suivait avec le quartier général. Cependant, craignant que la plaine
-de Wels ne fût choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napoléon
-prescrivit à Marmont de laisser Bernadotte à Salzbourg, et de se
-rabattre sur le gros de l'armée, en passant derrière le Hausruck, par
-la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manière à donner
-dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrêter pour
-combattre.
-
-[En marge: Passage de la Traun.]
-
-[En marge: Entrée à Lintz.]
-
-Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea
-vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine
-de défendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs
-bagages. Davout réussit à les joindre, et eut avec eux un brillant
-combat d'arrière-garde, mais nulle part on ne trouva les apprêts d'une
-bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant à Wels. Nous
-entrâmes à Lintz sans coup férir. Quoique les Autrichiens se fussent
-servis du Danube pour évacuer leurs principaux magasins, ils nous
-laissaient encore de précieuses ressources. Napoléon vint établir son
-quartier général à Lintz le 5 novembre.
-
-[En marge: Nouvelles dispositions de Napoléon pour assurer sa marche.]
-
-Établi dans cette ville, Napoléon porta ses corps d'armée de la Traun
-à l'Ens, ce qui était facile, car le pays entre ces deux affluents du
-Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pût être tenté de faire
-usage. Ce pays présente un plateau peu élevé, traversé de ravins,
-couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut
-gravir quand on a passé la Traun, l'autre en arrière qu'il faut
-descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas défendu du côté
-de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer à le défendre du
-côté de l'Ens, puisqu'ils auraient été partout dominés. L'Ens fut donc
-franchi sans obstacle.
-
-Ayant son quartier général à Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens,
-Napoléon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette
-marche offensive, exécutée, comme nous l'avons dit, sur une route
-étroite, entre le Danube et les Alpes. La difficulté de s'avancer
-ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait guère venir au
-secours de la tête si on était surpris par l'ennemi, avec le danger
-toujours à craindre d'une attaque de flanc si les archiducs
-quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette
-difficulté, accrue encore par la rareté des vivres, déjà dévorés ou
-détruits par les Russes, commandait de grandes précautions avant
-d'arriver à Vienne.
-
-[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean à
-travers les Alpes, dans le flanc de la grande armée française.]
-
-Le plus grave inconvénient de cette marche était certainement la
-possibilité d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses
-belligérantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se
-dirigeaient de l'ouest à l'est, l'une sous Napoléon et Kutusof au nord
-des Alpes, l'autre au midi sous Masséna et l'archiduc Charles. (Voir
-la carte nº 31.) Était-il possible que l'archiduc Charles, se dérobant
-tout à coup à Masséna, devant lequel il laisserait une simple
-arrière-garde pour le tromper, se portât à travers les Alpes,
-recueillît en passant son frère Jean avec le corps du Tyrol, et
-pénétrât en Bavière, soit pour se réunir aux Austro-Russes, derrière
-l'une des positions défensives qu'on rencontre sur le Danube, soit
-pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande armée
-française? Quoique possible, cela n'était guère probable. L'archiduc
-Charles avait deux routes, la première qui, par le Tyrol, par Vérone,
-Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrière l'Inn, la seconde, plus
-éloignée, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Léoben et
-Lilienfeld, l'aurait conduit à la position connue de Saint-Polten, en
-avant de Vienne. Quant à la première, en supposant que l'archiduc se
-fût décidé au moment même de la capitulation de Mack, qui s'exécuta le
-20, qui ne fut connue à Vérone des Français que le 28, qui ne put
-l'être avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de
-quitter l'Italie, l'archiduc ne voulût pas livrer un combat pour
-contenir l'armée française, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le
-Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napoléon passait le 28 et le 29. Il
-avait évidemment trop peu de temps pour une telle marche. Quant à la
-route de Styrie, qu'il eût pu prendre après la bataille de Caldiero,
-il aurait eu à traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et à
-faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille
-de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour où Napoléon avait franchi l'Ens
-pour se porter au delà. Le temps lui aurait encore manqué pour une
-telle opération. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer
-Napoléon sur l'une des positions défensives du Danube, pour lui
-opposer 150 mille Autrichiens et Russes réunis, il pouvait sans le
-devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chaîne
-des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande armée.
-Sans doute avec des soldats habitués à vaincre, préparés aux
-entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait
-pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et
-grave dans la marche de Napoléon, peut-être même changer la face des
-événements, mais en courant lui-même la chance d'être enfermé entre
-deux armées, celle de Masséna et celle de Napoléon, ainsi qu'il arriva
-jadis à Souwarow dans le Saint-Gothard. C'était là une résolution des
-plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces résolutions quand on a
-dans les mains une armée qui est la dernière ressource d'une
-monarchie.
-
-[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Précautions de
-Napoléon pour en approcher.]
-
-[En marge: Le corps de Marmont envoyé à Léoben.]
-
-[En marge: Le corps du maréchal Davout envoyé par Saint-Gaming à
-Lilienfeld.]
-
-[En marge: Le corps du maréchal Bernadotte ramené vers le centre de
-l'armée.]
-
-Napoléon se conduisit néanmoins comme si une telle résolution avait
-été probable. La seule position que l'ennemi pût occuper pour couvrir
-Vienne, soit que l'armée de Kutusof y fût seule, soit que les
-archiducs y fussent avec elle, était celle de Saint-Polten. Cette
-position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes
-de Styrie poussant le Danube au nord, de Mölk à Krems, projettent un
-contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord
-même du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une
-route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut
-le traverser dans son épaisseur pour arriver à cette capitale. En
-avant de ce contre-fort, à mi-côte, se trouve une position assez
-étendue, qui a reçu le nom d'un gros bourg placé dans le voisinage,
-celui de Saint-Polten, et sur laquelle une armée autrichienne en
-retraite pourrait livrer avec avantage une bataille défensive. De la
-grande route d'Italie à Vienne, se détache un embranchement, qui, par
-Lilienfeld, vient aboutir près de Saint-Polten, et qui aurait pu y
-amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de
-Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du
-fleuve, et aurait permis aux réserves russes et autrichiennes d'y
-accourir par la Bohême. C'était là par conséquent que Napoléon devait
-rencontrer une réunion générale des forces coalisées, si une telle
-réunion de forces était possible en avant de Vienne. Il prit donc, en
-approchant de ce point, les précautions qu'on pouvait attendre d'un
-général qui a réuni plus qu'aucun des capitaines connus le calcul à
-l'audace. Ayant à sa droite le corps du général Marmont, il résolut de
-l'envoyer à Léoben par une route carrossable, laquelle va de Lintz à
-Léoben, à travers la Styrie. Le général Marmont, s'il apprenait
-l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande armée et en
-devenir l'extrême droite, ou bien, si les archiducs passaient
-directement du Frioul en Hongrie, s'établir à Léoben même, afin de
-donner la main à Masséna. Il y avait entre cette route que Marmont
-allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de
-l'armée, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming,
-venait tomber sur Lilienfeld, au delà de la position de Saint-Polten,
-et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napoléon y dirigea le
-corps du maréchal Davout. Le corps de Bernadotte n'était plus
-nécessaire à Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napoléon lui
-enjoignit de se rapprocher du centre de l'armée, en acheminant les
-Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort à ces
-derniers, toujours très-ambitieux de posséder le Tyrol. Il se réserva
-pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des
-maréchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la
-garde, ce qui suffisait, le corps de Davout étant envoyé pour tourner
-cette position.
-
-[En marge: Les divisions Dupont et Gazan réunies sur la gauche du
-Danube sous le commandement du maréchal Mortier.]
-
-[En marge: Création d'une flottille sur le Danube, pour lier les
-colonnes placées sur l'une et l'autre rive.]
-
-Napoléon ne s'en tint pas là, et voulut prendre quelques précautions
-sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait marché que par la
-rive droite en négligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un
-rassemblement en Bohême, formé par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm
-avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la
-seconde armée russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait
-donc se garder également de ce côté. Napoléon, qui avait porté à
-Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive
-gauche du Danube, en se tenant toujours à la hauteur de l'armée, et en
-envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohême, pour s'informer
-de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitté Marmont
-durent se joindre à la division Dupont. Ne jugeant pas que ce fût
-assez, Napoléon détacha la division Gazan du corps de Lannes, et la
-fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaça
-l'une et l'autre sous le commandement du maréchal Mortier, et pour ne
-pas les laisser isolées de la grande armée qui continuait à occuper la
-rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur
-l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il
-chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigués, et qui,
-descendant le Danube avec l'armée, pouvant en une heure jeter à droite
-ou à gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait à la
-fois de moyen de communication et de transport. Il mit à la tête de
-cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la
-garde.
-
-C'est par un tel ensemble de précautions que Napoléon pourvut à
-l'inconvénient de cette marche offensive, exécutée sur une route
-étroite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur
-le sommet des Alpes le corps de Marmont, à moitié de leur hauteur le
-corps de Davout, à leur pied, le long du Danube, les corps de Soult,
-Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre côté
-du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout
-ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce
-qui était difficile à traîner après soi. C'est dans cet appareil
-imposant qu'il s'approcha de Vienne.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Giulay à Lintz pour proposer un
-armistice.]
-
-[En marge: Napoléon refuse d'écouter toute proposition d'armistice qui
-ne serait pas suivie d'une sérieuse négociation de paix.]
-
-Au moment où on allait quitter Lintz, il arriva au quartier général un
-émissaire de l'empereur d'Allemagne. C'était le général Giulay, l'un
-des officiers pris à Ulm, relâché depuis, et qui, ayant entendu
-Napoléon parler de ses dispositions pacifiques, en avait informé son
-maître de manière à lui faire quelque impression. En conséquence
-l'empereur François l'envoyait pour proposer un armistice. Le général
-Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il était évident qu'il
-voulait que Napoléon s'arrêtât avant d'entrer à Vienne, et néanmoins
-il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et
-acceptable. Napoléon consentait bien à traiter de la paix
-sur-le-champ, avec un plénipotentiaire suffisamment accrédité, et
-autorisé à consentir les sacrifices nécessaires; mais accorder un
-armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui était dû pour
-dédommagement de la guerre, c'était donner à la seconde armée russe le
-temps de rejoindre la première, et aux archiducs le temps de se réunir
-aux Russes sous les murs de Vienne. Napoléon n'était pas homme à
-commettre une telle faute. Il déclara donc qu'il s'arrêterait aux
-portes mêmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait à lui
-avec des propositions de paix sincères, mais qu'autrement il
-marcherait droit à son but, qui était la capitale de l'empire. M. de
-Giulay alléguait la nécessité de s'entendre avec l'empereur Alexandre,
-avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances
-belligérantes. Napoléon répondit que l'empereur François, qui était en
-péril, aurait tort de subordonner ses résolutions à l'empereur
-Alexandre, qui n'y était pas; qu'il devait songer au salut de sa
-monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant à
-l'armée française le soin de ramener les Russes chez eux. Napoléon ne
-s'était pas expliqué sur les conditions propres à le satisfaire,
-néanmoins tout le monde savait qu'il désirait les États vénitiens. Ces
-États formaient le complément de l'Italie; il n'aurait pas provoqué la
-guerre pour les acquérir; mais la guerre ayant été suscitée par
-l'Autriche, il était naturel qu'il prétendît à ce légitime prix de ses
-victoires. Il remit du reste à M. de Giulay une lettre, douce et
-polie, pour l'empereur François, suffisamment claire toutefois quant
-aux conditions de la paix.
-
-[En marge: Visite de l'électeur de Bavière à Napoléon.]
-
-Avant de partir, Napoléon reçut aussi l'électeur de Bavière, qui, n
-ayant pu le joindre à Munich, venait lui exprimer à Lintz sa
-reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses espérances
-d'agrandissement.
-
-[En marge: Combat d'Amstetten.]
-
-Napoléon n'était resté à Lintz que trois jours, c'est-à-dire le temps
-exactement nécessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient
-pas cessé de marcher, car, après avoir passé l'Inn les 28 et 29
-octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avançaient
-ce même jour sur Amstetten et Saint-Polten. À Amstetten les Russes
-voulurent livrer un combat d'arrière-garde, pour se ménager le temps
-de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une
-forêt de sapins. Les Russes prirent position dans une éclaircie de la
-forêt, qui laissait un certain espace libre à droite et à gauche de la
-route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie
-des Russes appuyée par leur cavalerie: en arrière et adossée au bois,
-leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en débouchant avec les
-dragons et les grenadiers Oudinot, aperçurent ces dispositions.
-C'était la première fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils
-étaient pressés de leur apprendre comment se battaient les Français.
-Ils lancèrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande
-route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves
-cavaliers, malgré la mitraille, eurent bientôt pris les pièces, sabré
-la cavalerie russe, et nettoyé le terrain. Mais il fallait enfoncer
-l'infanterie adossée aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se
-chargèrent de cette tâche. Après un feu de mousqueterie extrêmement
-vif, ils marchèrent la baïonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci,
-déployant une rare bravoure, se battirent corps à corps, et
-profitèrent longtemps de l'épaisseur du bois pour résister. Enfin nos
-grenadiers les forcèrent dans cette position, et les mirent en fuite,
-après leur avoir tué, blessé ou pris un millier d'hommes.
-
-[En marge: Lannes et Murat arrivés à Saint-Polten y trouvent l'ennemi
-en bataille.]
-
-[En marge: Ils se décident à attendre l'Empereur avant de rien
-entreprendre.]
-
-Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie
-toujours en haleine, quoique accablée de fatigue, le second avec ses
-redoutables grenadiers, continuèrent la poursuite de l'ennemi les 6, 7
-et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes,
-écrivait Lannes à Napoléon, fuient encore plus vite que nous ne les
-poursuivons; ces misérables ne s'arrêteront pas une fois pour
-combattre.--Arrivés le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les
-trouvèrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient
-voulu engager une affaire sérieuse. Malgré leur ardeur, les deux chefs
-de notre avant-garde n'osèrent se permettre de hasarder une bataille
-sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants
-pour la livrer. On resta en présence toute la journée du 8. On était
-près de la belle abbaye de Mölk. Cette riche abbaye, placée sur la
-rive escarpée du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses
-dômes magnifiques, présente l'un des plus beaux aspects du monde. On
-la réservait pour en faire le quartier général de l'Empereur. Elle
-renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les
-blessés.
-
-[En marge: Les Russes passent le Danube à Krems pour se retirer par la
-rive gauche vers leur grande armée.]
-
-Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli.
-Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention
-de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une
-résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français,
-soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats
-d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche,
-qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande
-route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent
-à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit
-où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à
-l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à
-prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée
-française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient
-craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant
-le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême
-et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems,
-et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient
-permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive,
-étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le
-détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant
-dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence.
-Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en
-vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque
-considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite
-surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins
-qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant
-de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers
-et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et
-nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté
-que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les
-autres rapports.
-
-Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent,
-pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de
-Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben.
-Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à
-Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à
-Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux
-Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver
-aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui
-pût leur en disputer l'entrée.
-
-[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.]
-
-La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il
-résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la
-capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans
-les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de
-l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire
-germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient
-signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient
-parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à
-cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les
-maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y
-entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du
-Kahlenberg, à deux lieues de Vienne.
-
-C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement
-aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de
-l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de
-l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier,
-ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec
-l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre
-côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes.
-
-[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.]
-
-Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal
-Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de
-Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems.
-Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à
-Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par
-son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne
-rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et
-qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans
-la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable.
-
-Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses
-habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de
-l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit
-d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions
-Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le
-capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive
-gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop
-compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses.
-Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par
-le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions
-assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une
-marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions
-Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à
-réunir, était restée fort en arrière.
-
-Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à
-Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal
-Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu
-attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes
-pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui
-pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce
-qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée
-dans les défilés du Kahlenberg.
-
-[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.]
-
-[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.]
-
-Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car
-nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement.
-Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier
-d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt,
-s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée
-sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés
-par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française
-de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une
-masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se
-procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan
-comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40
-mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs
-projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées,
-resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes
-de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la
-rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre
-le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont
-difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la
-division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont
-il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la
-division haut le pied.
-
-[En marge: Combat de Dirnstein.]
-
-Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux
-portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein,
-lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de
-Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs
-s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le
-fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol,
-tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française,
-engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait
-encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient
-passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle
-avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée,
-elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en
-donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie,
-depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la
-division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les
-Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu
-de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se
-jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et
-103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il
-s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus
-acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine
-arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec
-un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres
-accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas
-moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce
-point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le
-lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500
-prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y
-reposer.
-
-[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette
-division et du maréchal Mortier qui la commande.]
-
-[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la
-division Gazan.]
-
-On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu
-sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu
-de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus
-vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à
-saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes
-formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur
-les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à
-Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc
-enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à
-une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille
-sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se
-sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne
-doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette
-extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne,
-officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier,
-plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à
-ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée!
-Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était
-résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il
-ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la
-baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint
-par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité
-le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens
-contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les
-hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la
-gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte.
-Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on
-désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se
-refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus
-de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au
-moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau
-trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal,
-on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec
-eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses
-grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein,
-lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu
-des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes
-les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En
-effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait
-appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle
-accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger,
-soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient
-figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient
-directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres
-remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler
-les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en
-cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces
-défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le
-maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se
-rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats
-s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre.
-
-Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas
-égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille
-Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là
-des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des
-soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur
-honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie.
-
-Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il
-avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou
-prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel
-Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus
-sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français
-comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La
-division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif.
-
-[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion
-du danger couru par Mortier.]
-
-Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre,
-il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la
-division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de
-ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux
-divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du
-Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et
-destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en
-prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des
-diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était
-indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la
-bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes,
-telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était
-ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté,
-l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son
-excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre
-cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne
-puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi,
-et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes,
-au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette
-circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous
-ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels
-projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés
-dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur
-Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il
-n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer
-dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.)
-
-Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop
-vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts
-et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier,
-qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les
-divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat
-fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du
-chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de
-cette dure réprimande.
-
-[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui
-ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.]
-
-Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat,
-lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais
-de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube,
-qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé,
-Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin
-de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de
-Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le
-pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la
-retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un
-désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi
-réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion.
-
-Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la
-faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre
-les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les
-avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les
-détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que
-l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon.
-
-Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et
-grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs
-en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans
-cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour
-d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de
-redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de
-médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était
-facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec
-quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur
-François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de
-recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible
-occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait
-le passage du fleuve.
-
-Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à
-gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en
-bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication
-d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières
-incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire
-sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la
-rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille
-hommes, commandés par le comte d'Auersberg.
-
-[En marge: Surprise des ponts de Vienne.]
-
-Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que
-les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se
-répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn,
-qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une
-députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa
-bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui
-étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les
-nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay,
-qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz.
-L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi
-rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général
-Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les
-ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin
-d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière
-les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés
-eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le
-général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la
-Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté.
-
-Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre.
-Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui
-tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on
-parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les
-divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras
-principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines
-étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie
-autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit,
-et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices
-disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on
-s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est
-signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au
-général qui commande les troupes.
-
-Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au
-comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers
-s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux
-grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à
-tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur
-arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous
-la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers
-longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à
-se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les
-officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur
-parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le
-temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons,
-s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens.
-
-Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du
-général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en
-voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en
-grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques
-mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé.
-Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà
-contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses
-soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant
-d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était
-plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc,
-troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se
-passer.
-
-C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï
-de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre
-pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces
-ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et
-qui faillirent être funestes.
-
-La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea
-plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve
-de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour
-aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite
-du général Kutusof.
-
-Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et
-à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe
-que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au
-sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans
-les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné,
-perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un
-général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands
-États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des
-exemples de résultats aussi vastes.
-
-[En marge: Police établie à Vienne.]
-
-Napoléon demeura de sa personne au château impérial de Schoenbrunn. Il
-confia le commandement de la ville de Vienne au général Clarke, et
-laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il
-ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit
-de toucher qu'aux propriétés publiques, telles que les caisses du
-gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des
-richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pièces de canon,
-des munitions de toute espèce. On avait lieu de s'étonner que
-l'empereur François ne l'eût pas fait évacuer au moyen du Danube. On
-s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'armée.
-
-Napoléon distribua ensuite ses forces de manière à bien garder la
-capitale, et à observer la route des Alpes par laquelle les archiducs
-pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils
-pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les
-Russes étaient en force.
-
-[En marge: Arrivée du général Marmont à Léoben, et combat du maréchal
-Davout à Mariazell.]
-
-On a vu qu'il avait dirigé sur la grande route de Léoben le général
-Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de
-Saint-Gaming le maréchal Davout, pour tourner la position de
-Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal détachement
-autrichien, avait pris la grande route de Léoben. Se sentant poursuivi
-par le général Marmont, il s'était jeté par un col élevé sur le chemin
-de Saint-Gaming, que suivait le maréchal Davout. Celui-ci gravissait
-péniblement, à travers les neiges et les glaces d'un hiver précoce,
-les montagnes les plus escarpées, et grâce au dévouement des soldats,
-à l'énergie des officiers, il était parvenu à vaincre tous les
-obstacles, lorsque près de Mariazell, sur la grande route de Léoben à
-Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du général
-Meerfeld, fuyant le général Marmont. Un combat, du genre de ceux que
-Masséna avait autrefois livrés dans les Alpes, s'engagea aussitôt
-entre les Français et les Autrichiens. Le maréchal Davout culbuta ces
-derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en désordre
-dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le général
-Marmont, après avoir atteint Léoben presque sans coup férir, s'y
-arrêta, et attendit de nouvelles instructions de la part de
-l'Empereur.
-
-[En marge: Conquête du Tyrol par le maréchal Ney.]
-
-Les événements n'étaient pas moins favorables dans le Tyrol et
-l'Italie. Le maréchal Ney, chargé d'envahir le Tyrol après
-l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le débouché de
-Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pénétrer. C'était
-l'un des accès les plus difficiles de cette contrée, mais il avait
-l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes
-disséminées des Autrichiens, qui, s'attendant peu à cette attaque,
-étaient répandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la
-Drave. Le maréchal Ney avait à peine 9 ou 10 mille hommes, soldats
-intrépides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout
-entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols
-les plus élevés des Alpes, malgré les rochers que les habitants
-précipitaient sur leurs têtes, car les Tyroliens, fort dévoués à la
-maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaçait,
-passer sous la domination de la Bavière. Il franchit les
-retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui
-les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les
-autres sur le Tyrol italien. Le général Jellachich et le prince de
-Rohan se trouvèrent refoulés vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers
-le lac de Constance, sur la route même par laquelle arrivait Augereau.
-Comme s'il avait été décidé par le destin qu'aucun des débris de
-l'armée d'Ulm n'échapperait aux Français, le général Jellachich,
-celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'était dérobé à la
-poursuite du maréchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne
-voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un
-détachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avancé vers
-le Vorarlberg, eut le temps de rétrograder. Il exécuta une marche
-audacieuse à travers les cantonnements de nos troupes, qui, après la
-prise d'Inspruck, gardaient négligemment le Brenner, trompa la
-surveillance de Loison, l'un des généraux divisionnaires du maréchal
-Ney, passa près de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur
-Vérone et Venise, pendant que Masséna suivait en queue l'archiduc
-Charles. Masséna avait chargé le général Saint-Cyr, avec les troupes
-ramenées de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc
-Charles avait laissé une forte garnison. Le général Saint-Cyr, étonné
-de la présence d'un corps ennemi sur les derrières de Masséna, lorsque
-celui-ci était déjà au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute
-hâte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut obligé, comme le général
-Jellachich, de mettre bas les armes. Le général Saint-Cyr en cette
-occasion prit environ 5 mille hommes.
-
-[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se
-rendre en Hongrie.]
-
-Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite
-le long du Frioul, et au delà des Alpes Juliennes. Son frère,
-l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait
-dans l'intérieur des Alpes une ligne tout à fait parallèle à la
-sienne. Les deux archiducs, désespérant avec raison d'arriver en
-temps utile sur l'une des positions défensives du Danube, et jugeant
-trop téméraire de se jeter dans le flanc de Napoléon, s'étaient
-décidés à se réunir à Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine,
-pour se diriger ensuite sur la Hongrie. Là ils pouvaient en toute
-sûreté se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur
-jonction opérée avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune
-faute n'avait compromis les armées coalisées, et s'il restait encore
-aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger
-cette lutte.
-
-Le général Marmont, placé en avant de Léoben, sur les crêtes qui
-séparent la vallée du Danube de celle de la Drave, voyait avec dépit
-défiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et
-brûlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre précis enchaînait
-son ardeur, et lui enjoignait de se borner à la garde des défilés des
-Alpes.
-
-Masséna, après avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes
-Juliennes, s'était arrêté à leur pied, et n'avait pas cru devoir
-s'engager en Hongrie à la suite des archiducs. Il donnait la main au
-général Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur.
-
-[En marge: Caractère des opérations que venait d'exécuter Napoléon en
-deux mois.]
-
-Tous ces mouvements s'étaient achevés vers le milieu de novembre, à
-peu près en même temps que la grande armée exécutait sa marche sur
-Vienne. Certes, on aurait imaginé un plan dans le calme du cabinet,
-avec les facilités qui abondent en traçant des projets sur la carte,
-qu'on n'aurait pas plus aisément disposé toutes choses. En six
-semaines, cette armée, passant le Rhin et le Danube, s'interposant
-entre les Autrichiens postés en Souabe, et les Russes arrivant sur
-l'Inn, avait enveloppé les uns, refoulé les autres vers le bas Danube,
-surpris le Tyrol par un détachement, puis occupé Vienne, et débordé la
-position des archiducs en Italie, ce qui avait réduit ces derniers à
-chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel
-spectacle: en vingt jours de l'Océan sur le Rhin, en quarante du Rhin
-à Vienne! Et, tandis que la dissémination des forces si dangereuse à
-la guerre, n'amène le plus souvent que des revers, on avait vu ici des
-corps détachés au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint
-leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant à propos
-des coups décisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi,
-avait imprimé une impulsion à laquelle tout cédait, et n'avait plus
-laissé sur ses derrières ou sur ses ailes que des conséquences faciles
-à recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'était en
-réalité qu'une habile distribution d'accessoires à côté de l'action
-principale, ordonnée avec une merveilleuse justesse! Mais, après avoir
-admiré cet art profond, incomparable, qui étonne par sa simplicité
-même, il faut admirer aussi dans cette manière d'opérer, une autre
-condition, sans laquelle toute combinaison, même la plus habile, peut
-devenir un péril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les
-lieutenants, que, lorsqu'ils étaient surpris par un accident imprévu,
-ils savaient par leur énergie, comme les soldats du général Dupont à
-Haslach, du maréchal Mortier à Dirnstein, du maréchal Ney à Elchingen,
-donner à la pensée suprême qui les dirigeait le temps de venir à leur
-secours, et de réparer les erreurs inévitables dans les opérations
-même les mieux conduites. Répétons ce que nous avons dit plus haut,
-c'est qu'il faut un grand capitaine à de vaillants soldats, et de
-vaillants soldats aussi à un grand capitaine. La gloire leur doit être
-commune, aussi bien que le mérite des grandes choses qu'ils
-accomplissent.
-
-Napoléon à Vienne ne voulait pas s'y repaître de la vaine gloire
-d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la
-guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrière d'avoir abusé de la
-fortune, on ne lui reprochera jamais, comme à Annibal, de n'avoir pas
-su en profiter et de s'être endormi dans les délices de Capoue. Il se
-prépara donc à courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie,
-avant qu'ils eussent le temps d'opérer leur jonction avec les
-archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'étaient le 15 novembre qu'à Laybach.
-Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie,
-la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmütz. C'était un
-trajet de plus de 150 lieues à exécuter. Vingt jours n'y auraient pas
-suffi. Napoléon à cette époque se trouvait à Vienne, et n'avait que
-quarante lieues à parcourir pour être à Brünn, capitale de la Moravie.
-
-[En marge: Distribution des divers corps de l'armée française autour
-de Vienne et sur la route de Moravie.]
-
-Il rapprocha le général Marmont qui était trop éloigné à Léoben, et
-lui assigna une position un peu en arrière, sur le faîte même des
-Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie à Vienne. Il lui
-enjoignit, au cas où les archiducs voudraient reprendre cette voie, de
-rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet,
-avec un corps peu nombreux, d'arrêter quelque temps un ennemi
-supérieur. Il lui défendit de se laisser aller au désir de combattre,
-à moins d'y être contraint. Il rapprocha Masséna du général Marmont,
-et les mit l'un et l'autre en communication immédiate. Les troupes
-conduites par Masséna prirent dès lors le titre de huitième corps de
-la grande armée. Napoléon disposa le corps du maréchal Davout tout
-autour de Vienne, une division, celle du général Gudin, en arrière de
-Vienne vers Neustadt (voir la carte nº 32), pouvant en peu de temps
-donner la main à Marmont, une autre, celle du général Friant, dans la
-direction de Presbourg, observant les débouchés de la Hongrie; la
-troisième, celle du général Bisson (devenue division Caffarelli), en
-avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et
-Gazan furent établies dans Vienne même, pour s'y refaire de leurs
-fatigues et de leurs blessures. Enfin les maréchaux Soult, Lannes,
-Murat, marchèrent vers la Moravie, tandis que le maréchal Bernadotte,
-ayant passé le Danube à Krems, suivait les pas du général Kutusof, et
-s'apprêtait à rejoindre, par la route même qu'avait prise ce général,
-les trois corps français qui allaient se battre avec les Russes.
-
-Ainsi Napoléon à Vienne, placé au milieu d'un tissu habilement tendu
-autour de lui, pouvait accourir partout où la moindre agitation
-signalerait la présence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient
-quelque chose vers l'Italie, Masséna et Marmont, liés l'un à l'autre,
-s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte nº 32), et Napoléon,
-portant le corps de Davout vers Neustadt, était en force pour les
-soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie,
-Napoléon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu après
-Marmont, qui, à Neustadt, n'en était pas loin, et au besoin accourir
-lui-même avec le gros de l'armée. Enfin, s'il fallait faire tête aux
-Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, réunir aux corps de
-Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient déjà, celui de Davout,
-facile à retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile à
-ramener de la Bohême. Il était donc en mesure partout, et remplissait
-au plus haut degré les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour
-s'entretenant avec ses lieutenants, il définissait en ces termes:
-l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On
-n'a jamais mieux défini ni mieux pratiqué les préceptes de cet art
-redoutable, qui détruit ou fonde les empires.
-
-[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.]
-
-[En marge: Murat trompé par ce faux armistice, comme le comte
-d'Auersberg au pont de Vienne.]
-
-Napoléon s'était hâté de profiter de la conquête des ponts de Vienne
-pour porter au delà du Danube les maréchaux Soult, Lannes et Murat,
-dans l'espérance de couper la retraite au général Kutusof, et
-d'arriver avant lui à Hollabrunn, où ce général, qui avait passé le
-Danube à Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le général
-Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohême,
-parce que c'était sur Olmütz, frontière de la Moravie et de la
-Gallicie, que la seconde armée russe avait elle-même tourné ses pas.
-Tandis qu'il s'avançait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en
-tête, il fut tout à coup surpris et consterné en apprenant la présence
-des Français sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acquérant
-ainsi la certitude d'être coupé. Il tendit alors à Murat le piége que
-Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du
-Danube. Il avait auprès de lui le général Wintzingerode, le même qui
-avait négocié toutes les conditions du plan de campagne. Il le dépêcha
-auprès de Murat pour débiter à celui-ci les inventions au moyen
-desquelles on avait trompé le comte d'Auersberg, et qui consistaient à
-dire qu'il y avait à Schoenbrunn des négociateurs prêts à signer la
-paix. En conséquence, il lui fit proposer un armistice, dont la
-condition principale serait de s'arrêter les uns et les autres sur le
-terrain qu'on occupait, de manière que rien ne fût changé par la
-suspension des opérations. On devait, si elles étaient reprises,
-s'avertir six heures à l'avance. Murat, adroitement flatté par M. de
-Wintzingerode, sensible d'ailleurs à l'honneur d'être le premier
-intermédiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de
-l'Empereur. Il faut ajouter, pour être juste, qu'une considération,
-qui n'était pas sans valeur, contribua beaucoup à l'engager dans cette
-fausse démarche. Le corps du maréchal Soult n'était pas encore sur le
-terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers
-d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux
-Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier général avec le
-projet d'armistice.
-
-Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat,
-montra beaucoup d'empressement et de curiosité pour les généraux
-français, et surtout pour l'illustre maréchal Lannes. Celui-ci,
-très-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie
-militaire, dit au prince Bagration que s'il avait été seul, ils
-seraient actuellement occupés à se battre, au lieu de l'être à
-échanger des compliments. Dans le moment, en effet, l'armée russe, se
-couvrant de l'arrière-garde de Bagration, qui affectait de demeurer
-immobile, marchait rapidement derrière ce rideau, et regagnait la
-route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe à son tour, laissait
-prendre à l'ennemi la revanche du pont de Vienne.
-
-[En marge: Combat d'Hollabrunn.]
-
-Bientôt arriva un aide de camp de l'Empereur, le général Lemarrois,
-qui apporta une sévère réprimande à Murat, pour la faute qu'il avait
-commise[5], et qui lui donna, tant à lui qu'au maréchal Lannes,
-l'ordre d'attaquer immédiatement, quelle que fût l'heure à laquelle
-leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin
-d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prévenir des ordres
-qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions
-d'attaque. Le prince Bagration avait 7 à 8 mille hommes. Voulant
-achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble
-résolution de se faire écraser plutôt que de céder le terrain. Lannes
-poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui fût possible
-était celle de deux lignes d'infanterie, déployées en face l'une de
-l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accidenté. On échangea
-pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort
-meurtrier, puis on se chargea à la baïonnette, et, ce qui est rare à
-la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une
-contre l'autre, sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée. On
-se joignit, puis après un combat corps à corps, les grenadiers
-d'Oudinot enfoncèrent les fantassins de Bagration, et les taillèrent
-en pièces. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit, à la lueur des
-flammes, le village incendié de Schoengraben, qui finit par rester aux
-mains des Français. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils
-perdirent en cette occasion près de la moitié de leur arrière-garde, 3
-mille hommes environ, dont plus de 15 cents restèrent étendus sur le
-champ de bataille. Le prince Bagration s'était montré par sa
-résolution le digne émule du maréchal Mortier à Dirnstein. Ce sanglant
-combat fut livré le 16 novembre.
-
-[Note 5:
-
- _Au prince Murat._
-
- «Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805),
- à huit heures du matin.
-
- «Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
- mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous
- n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me
- faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice
- sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que
- le général qui a signé cette capitulation n'avait point le droit
- de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce
- droit.
-
- «Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait
- ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse;
- marchez, détruisez l'armée russe; vous êtes en position de
- prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de
- l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand
- ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les
- Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de
- Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de
- l'empereur...»]
-
-[En marge: Entrée de l'armée à Brünn.]
-
-On s'avança les jours suivants en faisant des prisonniers à chaque
-pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brünn, capitale de la
-Moravie. On trouva la place armée et pourvue d'abondantes ressources.
-Les ennemis n'avaient pas même songé à la défendre. Ils laissaient
-ainsi à Napoléon une position importante, d'où il commandait la
-Moravie, et pouvait à son aise observer et attendre les mouvements des
-Russes.
-
-Napoléon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre à Brünn,
-car les nouvelles d'Italie lui annonçant la retraite allongée
-qu'exécutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'était
-aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques
-légers changements dans la distribution du corps du maréchal Davout
-autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne
-semblait plus nécessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite
-des archiducs. Il établit la division Friant, du même corps, en avant
-de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un
-moment division Caffarelli) fut détachée du corps de Davout, et portée
-sur Brünn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan,
-restée à Vienne.
-
-[En marge: Napoléon porte son quartier général à Brünn, capitale de la
-Moravie.]
-
-[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier général pour y
-parler de paix. Il est accompagné de M. de Stadion.]
-
-[En marge: Napoléon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion à Vienne,
-auprès de M. de Talleyrand.]
-
-Napoléon, arrivé à Brünn, y fixa son quartier général le 20 novembre.
-Le générale Giulay, accompagné cette fois de M. de Stadion, vint le
-visiter de nouveau, et parler de paix plus sérieusement que dans ses
-missions précédentes. Napoléon leur exprima à l'un et à l'autre le
-désir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa
-point ignorer à quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait
-plus, disait-il, que l'Italie, partagée entre la France et l'Autriche,
-continuât d'être entre elles un sujet de défiance et de guerre. Il la
-voulait tout entière jusqu'à l'Isonzo, c'est-à-dire qu'il exigeait les
-États vénitiens, seule partie de l'Italie qui lui restât à conquérir.
-Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait à demander pour ses alliés,
-les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Baden; mais il déclara
-en termes généraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne,
-et mettre fin à toutes les questions demeurées pendantes entre eux et
-l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de
-Stadion et de Giulay se récrièrent fort contre la dureté de ces
-conditions. Mais Napoléon ne montra aucune disposition à s'en
-départir, et il leur donna à entendre que, livré sans partage aux
-soins de la guerre, il ne désirait pas garder auprès de lui des
-négociateurs, qui n'étaient au fond que des espions militaires,
-chargés de surveiller ses mouvements. Il les invita donc à se rendre à
-Vienne, auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napoléon,
-tenant peu de compte des goûts de son ministre, qui n'aimait ni le
-travail, ni les fatigues des quartiers généraux, l'avait appelé
-d'abord à Strasbourg, puis à Munich, et maintenant à Vienne. Il le
-chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les
-négociations, précèdent toujours les résultats sérieux.
-
-Durant les conférences que Napoléon avait eues avec les deux
-négociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laissé
-échapper une parole imprudente, de laquelle il résultait évidemment
-que la Prusse était liée par un traité avec la Russie et l'Autriche.
-On lui avait bien mandé quelque chose de pareil de Berlin, mais rien
-d'aussi précis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette découverte lui
-inspira de nouvelles réflexions, et le disposa davantage à la paix,
-sans le porter toutefois à se désister de ses prétentions
-essentielles. Suivre les Russes au delà de la Moravie, c'est-à-dire en
-Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'était s'exposer à voir les
-archiducs couper ses communications avec Vienne. En conséquence il
-résolut d'attendre l'arrivée de M. d'Haugwitz, et le développement
-ultérieur des projets militaires des Russes. Il était également prêt
-ou à traiter, si les conditions proposées lui semblaient acceptables,
-ou à trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la
-coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il
-laissa donc passer quelques jours, employant son temps à étudier avec
-un soin extrême, et à faire étudier par ses généraux le terrain sur
-lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui
-disait qu'il serait peut-être appelé à livrer une bataille décisive.
-En même temps il laissait reposer ses troupes, accablées de fatigue,
-souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en
-trois mois, près de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats
-étaient-ils fort éclaircis, bien qu'on vît parmi eux moins de
-traînards qu'à la suite d'aucune armée. Un cinquième à peu près
-manquait à l'effectif, depuis l'entrée en campagne. Tous les
-militaires reconnaîtront que c'était bien peu après de telles
-fatigues. Du reste, dès qu'on s'arrêtait quelque part, les rangs se
-complétaient bientôt, grâce au zèle que les hommes restés en arrière
-montraient pour rejoindre leurs corps.
-
-[En marge: Réunion à Olmütz des empereurs d'Allemagne et de Russie.]
-
-De leur côté les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, réunis à
-Olmütz, employaient leur temps à délibérer sur la conduite qu'ils
-devaient tenir. Le général Kutusof, après une retraite dans laquelle
-il n'avait essuyé que des défaites d'arrière-garde, ne ramenait
-cependant que 30 et quelques mille hommes, déjà habitués à combattre,
-mais épuisés de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en
-morts, blessés, prisonniers ou écloppés. Alexandre, avec le corps de
-Buxhoewden et la garde impériale russe, en conduisait 40 mille, ce qui
-faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, formés des
-débris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division
-de cavalerie, complétaient l'armée austro-russe sous Olmütz, et la
-portaient à une force totale de 90 mille hommes[6].
-
-[Note 6: Les Russes l'ont portée à beaucoup moins le lendemain de leur
-défaite, Napoléon à beaucoup plus dans ses bulletins. Après la
-confrontation d'un grand nombre de témoignages et d'états
-authentiques, nous croyons présenter ici l'assertion la plus exacte.]
-
-[En marge: Force de l'armée austro-russe réunie à Olmütz.]
-
-C'est le cas de remarquer combien étaient exagérées alors les
-prétentions de la Russie en Europe, en les comparant à l'état réel de
-ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et
-voici ce qu'elle présentait de soldats sur les champs de bataille où
-se décidaient les destinées du monde. Elle avait acheminé 45 à 50
-mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et
-le grand-duc Constantin, 10 mille sous le général Essen. Si on élève à
-15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Suédois
-et les Anglais, à 10 mille ceux qui se préparaient à agir vers Naples,
-on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en réalité dans
-cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les récits
-des Russes après leur défaite. L'Autriche en avait réuni plus de 200
-mille, la Prusse en pouvait présenter 150 mille en ligne, la France
-300 mille à elle seule. Nous parlons non pas de soldats portés sur les
-effectifs (ce qui fait une différence de près de moitié), mais de
-soldats présents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes
-fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille
-hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prétendre à dominer
-l'Europe.
-
-[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et
-privations de l'armée austro-russe à Olmütz.]
-
-Les Russes, toujours fort méprisants pour leurs alliés les
-Autrichiens, qu'ils accusaient d'être de lâches soldats, de malhabiles
-officiers, continuaient à exercer sur le pays d'horribles ravages. La
-disette affligeait les provinces orientales de la monarchie
-autrichienne. On manquait du nécessaire à Olmütz, et les Russes se
-procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat français,
-maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalité d'une
-horde sauvage. Ils étendaient leurs pillages à plusieurs lieues à la
-ronde, et dévastaient complétement la contrée qu'ils occupaient. La
-discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait
-visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur.
-
-[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.]
-
-[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain à l'empereur
-Alexandre de ne pas se montrer à l'armée.]
-
-On n'était donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement disposé
-pour prendre de sages déterminations. La légèreté de la jeunesse
-s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser à agir,
-n'importe de quelle manière, à changer de place, ne fût-ce que pour en
-changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commençait à tomber
-sous des influences nouvelles. Il n'était pas content de la direction
-imprimée à ses affaires, car cette guerre malgré les flatteries dont
-une coterie l'avait entouré à Berlin, ne semblait pas tourner à bien,
-et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses
-ministres les résultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il
-ne savait pas soutenir avec la persévérance qui pouvait seule en
-corriger le vice. Ce qui s'était passé à Berlin l'avait confirmé
-davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres
-fautes, disait-il, s'il avait écouté ses amis. En persistant à
-violenter la Prusse, il l'aurait jetée dans les bras de Napoléon,
-tandis qu'il venait au contraire par son habileté personnelle d'amener
-cette cour à prendre des engagements qui étaient l'équivalent d'une
-déclaration de guerre à la France. Aussi le jeune empereur ne
-voulait-il plus écouter de conseils, car il se croyait plus habile que
-tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnête, grave,
-passionné sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur
-incommode des faiblesses et de la mobilité de son maître, soutenait
-une opinion qui devait le lui aliéner complétement. Selon ce ministre,
-l'empereur n'avait que faire à l'armée. Ce n'était pas là sa place. Il
-n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa présence
-au quartier général, au milieu d'un entourage de jeunes gens légers,
-ignorants, présomptueux, annulerait l'autorité des généraux, et en
-même temps leur responsabilité. Dans une guerre qu'ils faisaient tous
-avec une certaine appréhension, ils ne demandaient pas mieux que de
-n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser
-commander une jeunesse étourdie, pour n'être pas responsables des
-défaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le
-pire des commandements à l'armée, celui d'une cour. Cette guerre au
-surplus serait féconde en batailles perdues. Pour la soutenir il
-fallait la constance, et la constance dépendait de la grandeur des
-moyens qu'on saurait préparer. Il fallait donc laisser les généraux
-remplir le rôle qui leur appartenait à la tête des troupes, et aller
-soi-même remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant
-l'esprit public, en administrant avec énergie et application, de
-manière à fournir aux armées les ressources nécessaires pour prolonger
-la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la
-fortune.
-
-On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sensé, ni plus désagréable
-à l'empereur Alexandre. Il avait essayé de jouer un rôle politique en
-Europe, et n'y avait pas encore réussi à son gré. Il se voyait
-entraîné dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si
-l'éloignement de son empire ne l'avait rassuré. Il avait besoin de
-s'étourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire
-les murmures de sa raison, de s'entendre appeler à Berlin, à Dresde, à
-Weimar, à Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait
-d'ailleurs s'il ne pourrait pas à son tour briller sur les champs de
-bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspiré que ces
-vieux généraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop à
-dédaigner l'expérience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de
-cette gloire des armes, si chère aux princes, et alors exclusivement
-décernée par la fortune à un seul homme et à une seule nation.
-
-[En marge: Le prince Dolgorouki cherche à persuader à Alexandre qu'il
-doit se mettre à la tête de l'armée.]
-
-Il était confirmé dans ces idées par la coterie militaire qui
-l'entourait déjà, et à la tête de laquelle se trouvait le prince
-Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait
-l'entraîner à l'armée. Elle cherchait à lui persuader qu'il avait les
-qualités du commandement, et qu'il n'avait qu'à se montrer pour
-changer le destin de la guerre; que sa présence doublerait la valeur
-des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses généraux
-étaient des routiniers, sans caractère; que Napoléon avait triomphé de
-leur timidité, de leur savoir usé, mais qu'il ne triompherait pas si
-aisément d'une jeune noblesse, intelligente et dévouée, conduite par
-un empereur adoré. Ces guerriers, si nouveaux dans le métier des
-armes, osaient soutenir qu'à Dirnstein, qu'à Hollabrunn, on avait
-vaincu les Français, que les Autrichiens étaient des lâches, qu'il n'y
-avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer
-de sa présence, on arrêterait la prospérité arrogante et peu méritée
-de Napoléon.
-
-[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les
-mauvais conseils qu'on donne à Alexandre.]
-
-Le rusé Kutusof se hasardait timidement à dire qu'il n'en était pas
-tout à fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son
-avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la
-faveur impériale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille
-expérience. L'intrépide Bagration, le vicieux, mais brave
-Miloradovitch, le sage Doctoroff, étaient des officiers dont l'avis
-méritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'était compté. Un
-Allemand, conseiller de l'archiduc Jean à Hohenlinden, le général
-Weirother, avait seul une véritable autorité sur la jeunesse militaire
-qui entourait Alexandre.
-
-[En marge: Influence du chef d'état-major Weirother.]
-
-Dans le dernier siècle, depuis que Frédéric, à la bataille de Leuthen,
-avait battu l'armée autrichienne, en l'abordant par l'une de ses
-ailes, on avait inventé la théorie de l'ordre oblique, à laquelle
-Frédéric n'avait jamais pensé, et on avait attribué à cette théorie
-tous les succès de ce grand homme. Depuis que le général Bonaparte
-s'était montré si supérieur dans les hautes combinaisons de la guerre,
-depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les
-généraux qui lui étaient opposés, d'autres commentateurs faisaient
-consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils
-ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient inventé, à les
-en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau
-alors, celui de _stratégie_; et ils couraient l'offrir aux princes
-qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait
-persuadé aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des
-plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande
-manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des
-Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu,
-et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie.
-
-L'esprit impressionnable d'Alexandre était tout à ces idées, tout à
-l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait guère enclin à écouter
-le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner
-à Saint-Pétersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des
-batailles en Moravie.
-
-[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmütz.]
-
-Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on
-ne s'occupait guère de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire
-cas ni de son armée, ni de sa personne. Son armée, disait-on, avait
-compromis à Ulm le sort de cette guerre. Quant à lui, on venait à son
-secours, il devait s'estimer heureux d'être secouru, et ne se mêler de
-rien. Il ne se mêlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne
-faisait aucun effort pour résister à ce torrent de présomption. Il
-s'attendait à de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le
-temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et appréciait, sans le
-dire, ce que valait le fol orgueil de ses alliés. Ce prince, simple et
-de peu d'apparence, avait les deux grandes qualités de son
-gouvernement, la finesse et la constance.
-
-[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.]
-
-On devine de quelle manière devait être traitée, parmi tant d'esprits
-vains, la grave question qu'il s'agissait de résoudre, celle de savoir
-s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille à Napoléon. Ces
-tableaux immortels que nous a légués l'antiquité, et qui nous
-représentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle
-présomption la sagesse de Pompée, et l'obligeant à livrer la bataille
-de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus
-instructif, que ce qui se passait à Olmütz, en 1805, autour de
-l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de
-la bataille à chercher ou à éviter, tout le monde l'exprimait. La
-coterie dont les Dolgorouki étaient les chefs n'hésitait pas. Ne pas
-livrer bataille, à l'entendre, était une lâcheté et une faute insigne.
-D'abord on ne pouvait plus vivre à Olmütz; l'armée y expirait de
-misère, elle se démoralisait. En restant à Olmütz, on abandonnait à
-Napoléon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie
-autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En
-avançant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens
-de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de
-l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de
-rôle était venu; que Napoléon, ordinairement si prompt, si pressant,
-quand il poursuivait ses ennemis, s'était arrêté tout à coup, qu'il
-hésitait, qu'il était intimidé, car fixé à Brünn, il n'osait pas venir
-à Olmütz, à la rencontre de l'armée russe? C'est qu'il pensait à
-Dirnstein, à Hollabrunn; c'est que son armée était comme lui ébranlée.
-On savait, à n'en pas douter, qu'elle était abîmée de fatigue,
-réduite de moitié, en proie au mécontentement, livrée au murmure!
-
-[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'idée de livrer
-bataille.]
-
-C'étaient là les propos que cette jeunesse débitait avec une
-incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski
-notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus réfléchi que les
-Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui
-auraient dû être décisives sur des esprits que le plus étrange
-aveuglement n'aurait pas complétement égarés. En ne tenant aucun
-compte, disaient-ils, de ces soldats, qui après tout étaient restés
-maîtres du terrain à Dirnstein comme à Hollabrunn, devant lesquels on
-avait toujours reculé depuis Munich jusqu'à Olmütz, en ne tenant aucun
-compte de ce général vainqueur de tous les généraux de l'Europe, le
-plus expérimenté du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'était
-le plus grand, car il avait commandé en cent batailles, et ses
-adversaires actuels n'avaient jamais commandé dans une seule, en ne
-tenant compte ni de ces soldats ni de ce général, il y avait pour ne
-pas se hâter deux raisons péremptoires. La première, et la plus
-frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois
-stipulé avec la Prusse serait écoulé, et qu'elle serait obligée de se
-déclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille
-auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se délier? En
-laissant, au contraire, expirer le délai d'un mois, 150 mille
-Prussiens entreraient en Bohême, Napoléon serait obligé de
-rétrograder, sans qu'on eût à courir avec lui la chance d'une
-bataille. La seconde raison pour différer, c'est qu'en donnant un peu
-de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille
-Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre
-Napoléon, dans la proportion de deux, peut-être de trois contre un. Il
-était difficile sans doute de vivre à Olmütz; mais, s'il était vrai
-qu'on ne pût pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu'à se
-rendre en Hongrie, à la rencontre des archiducs. On trouverait là du
-pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux
-distances que Napoléon avait à parcourir, on lui opposerait le plus
-redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vérité
-dans son immobilité même, depuis qu'il occupait Brünn. S'il n'avançait
-pas, ce n'était pas qu'il eût peur. Des militaires sans expérience
-pouvaient seuls prétendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avançait
-pas, c'est qu'il trouvait la distance déjà bien grande. Il était,
-effectivement, à 40 lieues au delà, non pas de sa capitale, mais de
-celle qu'il avait conquise, et en s'éloignant il la sentait frémir
-sous sa main.
-
-[En marge: On se décide à combattre, et on quitte Olmütz pour marcher
-sur Brünn.]
-
-Que répondre à de telles raisons? Assurément rien. Mais sur les
-esprits prévenus la qualité des raisons n'est d'aucun effet.
-L'évidence les irrite au lieu de les persuader. On décida donc autour
-d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur François s'y
-prêta pour sa part. Il avait tout à gagner à ce que la question se
-décidât promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre,
-et il n'était pas fâché de voir les Russes s'essayer contre les
-Français, et se faire juger à leur tour. On prit le parti de quitter
-la position d'Olmütz, qui était fort bonne, sur laquelle on aurait pu
-facilement repousser une armée assaillante, quelque supérieure qu'elle
-fût en nombre, pour venir attaquer Napoléon dans la position de Brünn,
-qu'il étudiait avec soin depuis plusieurs jours.
-
-[En marge: Surprise d'un détachement français à Wischau.]
-
-[En marge: Ce léger avantage achève de troubler les jeunes têtes qui
-entourent Alexandre.]
-
-On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmütz à Brünn, pour se
-rapprocher de l'armée française. Arrivé à Wischau, le 18 novembre, à
-une journée de Brünn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un
-faible détachement d'infanterie, placés dans ce bourg par le maréchal
-Soult. On employa trois mille chevaux à les envelopper, et puis, avec
-un bataillon d'infanterie, on pénétra dans Wischau même. On y ramassa
-une centaine de prisonniers français. L'aide de camp Dolgorouki eut la
-plus grande part à cet exploit. On y avait fait assister l'empereur
-Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche était la guerre,
-et que sa présence avait doublé la valeur de ses soldats. Ce léger
-avantage acheva de bouleverser les jeunes têtes de l'état-major russe,
-et la résolution de combattre devint dès lors irrévocable. De
-nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reçues.
-Le général Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer,
-ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des
-résolutions qu'il désapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait
-Napoléon dans sa position de Brünn, en suivant le plan que tracerait
-le général Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'établir
-en avant du château d'Austerlitz.
-
-[En marge: Napoléon pénètre les vues de l'état-major russe, et devine
-le projet qu'on a de lui livrer bataille.]
-
-[En marge: Napoléon, avant de commettre le sort de la guerre à une
-bataille décisive, envoie le général Savary auprès de l'empereur
-Alexandre.]
-
-Napoléon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare
-sagacité, vit bien que les coalisés cherchaient une rencontre décisive
-avec lui, et il en fut fort satisfait. Il était préoccupé cependant
-des projets de la Prusse, que des nouvelles récentes de Berlin lui
-présentaient comme définitivement hostiles, et des mouvements de
-l'armée prussienne qui s'avançait vers la Bohême. Il n'avait pas de
-temps à perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la
-paix. Il doutait peu du résultat de la bataille, toutefois la paix
-offrait plus de sûreté. Les Autrichiens la proposaient avec une
-certaine apparence de sincérité, mais en se référant toujours, quant
-aux conditions, à ce que voudrait la Russie. Napoléon désira savoir ce
-qui se passait dans la tête d'Alexandre, et envoya au quartier général
-russe son aide de camp le général Savary, pour complimenter ce prince,
-lier conversation avec lui, et connaître au juste ce qu'il voulait.
-
-[Date: Déc. 1805.]
-
-[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprès de Napoléon, et fâcheux
-résultat de cette mission.]
-
-Le général Savary partit immédiatement, se présenta en parlementaire
-aux avant-postes, et eut quelque peine à parvenir jusqu'à l'empereur
-Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'être introduit, il put
-juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son
-fol aveuglement, de son désir d'assister à une grande bataille. Elle
-ne prétendait à rien moins qu'à battre les Français, et à les ramener
-battus jusqu'aux frontières de France. Le général Savary écouta ces
-propos avec beaucoup de sang-froid, pénétra enfin auprès de
-l'empereur, lui porta les paroles de son maître, le trouva doux et
-poli, mais évasif, et peu en état d'apprécier les chances de la guerre
-actuelle. Sur l'assurance réitérée que Napoléon était animé de
-dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions
-auxquelles la paix serait possible. Le général Savary n'était pas en
-mesure de répondre, et il engagea l'empereur Alexandre à dépêcher un
-de ses aides de camp au quartier général français, pour conférer avec
-Napoléon. Il affirmait que le résultat de cette démarche serait des
-plus satisfaisants. Après bien des pourparlers, dans lesquels le
-général Savary, par excès de zèle, en dit plus qu'il n'avait mission
-d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki
-lui-même, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui
-disputait à MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la
-faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents
-déclamateurs de l'état-major russe, n'en fut pas moins
-extraordinairement flatté d'avoir une commission à remplir auprès de
-l'empereur des Français. Il partit avec le général Savary, et fut
-présenté à Napoléon dans un moment où celui-ci, achevant la visite de
-ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien
-d'imposant pour un esprit vulgaire. Napoléon écouta ce jeune homme,
-dépourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli çà et là
-quelques-unes des idées dont se nourrissait le cabinet russe, et que
-nous avons fait connaître en exposant le projet du nouvel équilibre
-européen, les exprima sans convenance et sans à-propos. Il fallait,
-assurait-il, que la France abandonnât l'Italie, si elle voulait avoir
-la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y
-fût pas heureuse, il faudrait qu'elle rendît la Belgique, la Savoie,
-le Piémont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des
-barrières défensives. Ces idées, très-maladroitement débitées,
-parurent à Napoléon la demande formelle de restituer immédiatement la
-Belgique, cédée à la France par tant de traités, et provoquèrent chez
-lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas
-que sa dignité lui permît de la laisser éclater en présence d'un tel
-négociateur. Il le congédia sèchement, en lui disant qu'on viderait
-ailleurs que dans des conférences diplomatiques les différends qui
-divisaient la politique des deux empires. Napoléon était exaspéré, et
-il n'eut plus qu'une pensée, celle de livrer une bataille à outrance.
-
-Depuis la surprise de Wischau, il avait ramené son armée en arrière,
-dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait
-voir dans ses mouvements une certaine hésitation qui contrastait avec
-la hardiesse accoutumée de ses allures. Cette circonstance, jointe à
-la démarche du général Savary, contribua encore à exalter les faibles
-intelligences qui dominaient l'état-major russe. Ce ne fut bientôt
-qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napoléon reculait, disait-on;
-il était en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler.
-
-[En marge: De part et d'autre on se prépare à une action décisive.]
-
-De leur côté, les soldats français, chez lesquels l'esprit abondait,
-virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en
-conçurent une joie extrême. Des deux parts, on se prépara à une action
-décisive.
-
-Napoléon, avec ce tact militaire qu'il avait reçu de la nature, et
-qu'il avait tant perfectionné par l'expérience, avait adopté, entre
-toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brünn, celle
-qui devait lui assurer les plus grands résultats, dans l'hypothèse où
-il serait attaqué, hypothèse qui était devenue une certitude.
-
-[En marge: Position choisie par Napoléon pour livrer bataille entre
-Brünn et Austerlitz.]
-
-Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohême à
-celles de la Hongrie (voir la carte nº 32), vont s'abaissant
-successivement vers le Danube, à tel point que près de ce fleuve la
-Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brünn,
-capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes
-collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues
-par le défaut d'écoulement, forment de nombreux étangs, et se jettent
-par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans
-le Danube.
-
-Ces caractères se trouvent tous réunis dans la position entre Brünn et
-Austerlitz, que Napoléon a rendue à jamais célèbre. (Voir la carte nº
-33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne à Brünn,
-s'élève en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brünn à
-Olmütz, se rabat brusquement à droite, c'est-à-dire à l'est, décrivant
-ainsi un angle droit avec sa première direction. C'est dans cet angle
-que se trouve comprise la position indiquée. Elle commence à gauche,
-vers la route d'Olmütz, à des hauteurs hérissées de sapins; elle se
-prolonge ensuite à droite, en obliquant vers la route de Vienne, et,
-après s'être abaissée peu à peu, elle se termine à des étangs remplis
-d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant,
-coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en géographie, mais qui,
-dans une partie de son cours, est appelé Goldbach par les gens du
-pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz,
-Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantôt formant des marécages,
-tantôt encaissé dans des canaux, s'en va finir dans les étangs dont
-nous venons de parler, et qu'on appelle étangs de Satschan et de
-Menitz.
-
-Concentré avec toutes ses forces sur ce terrain, appuyé d'un côté aux
-collines boisées de la Moravie, et particulièrement à un mamelon
-arrondi que les soldats d'Égypte avaient nommé le _Santon_, s'appuyant
-de l'autre aux étangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa
-gauche la route d'Olmütz, par sa droite la route de Vienne, Napoléon
-était en mesure de recevoir avec avantage une bataille défensive.
-Cependant il ne voulait pas se borner à se défendre, car il avait
-l'habitude de prétendre à de plus grands résultats. Il avait pénétré,
-comme s'il les avait lus, les projets longuement rédigés du général
-Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le
-point d'appui qu'il trouvait à gauche dans de hautes collines boisées,
-devaient être tentés de tourner sa droite, qui ne joignait pas
-exactement les étangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y
-avait là de quoi les séduire, car, cette route perdue, Napoléon ne
-conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohême. Le
-reste de ses forces, aventuré du côté de Vienne, était réduit à
-remonter isolément la vallée du Danube. L'armée française, ainsi
-fractionnée, se voyait condamnée à une retraite excentrique,
-périlleuse, désastreuse même, si elle rencontrait les Prussiens sur
-son chemin.
-
-Napoléon comprit très-bien que tel devait être le plan de l'ennemi.
-Aussi, après avoir concentré son armée vers sa gauche et les hauteurs,
-laissa-t-il vers sa droite, c'est-à-dire vers Sokolnitz, Telnitz et
-les étangs, un espace qui fut à peine gardé. Il invitait ainsi les
-Russes à abonder dans leurs idées. Mais ce n'était pas là précisément
-qu'il leur préparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un
-accident dont il espérait tirer un parti décisif.
-
-Au delà du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le
-terrain présentait d'abord, vis-à-vis de notre gauche, une plaine
-légèrement ondulée, que traversait la route d'Olmütz, puis, vis-à-vis
-de notre centre, il s'élevait successivement, et allait former en face
-de notre droite un plateau, appelé plateau de Pratzen, du nom d'un
-village qui se trouve situé à mi-côte, dans le creux d'un ravin. Ce
-plateau se terminait à droite en pentes rapides vers les étangs, et
-sur le revers il s'abaissait doucement du côté d'Austerlitz, dont le
-château se montrait à quelque distance.
-
-[En marge: Projet inspiré à Napoléon par la nature du terrain sur
-lequel il est appelé à combattre.]
-
-On apercevait là des forces considérables. La nuit, on voyait briller
-une multitude de feux; le jour, on découvrait un grand mouvement
-d'hommes et de chevaux. Napoléon ne douta plus, à cet aspect, des
-projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, évidemment, descendre de
-la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach,
-entre les étangs et notre droite, nous séparer de la route de Vienne.
-Mais, pour ce cas, il était résolu à prendre l'offensive à son tour, à
-franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz,
-à gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient,
-et à s'en emparer lui-même. S'il réussissait, l'armée ennemie était
-coupée en deux, une partie était rejetée à gauche dans la plaine
-traversée par la route d'Olmütz, une partie à droite dans les étangs.
-La bataille ne pouvait manquer dès lors d'être désastreuse pour les
-Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la
-faute à demi. L'attitude prudente, timide même de Napoléon, excitant
-leur folle confiance, devait les engager à commettre cette faute tout
-entière.
-
-[Note 7: Il vient de paraître un écrit traduit du russe par M. Léon de
-Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes,
-quoique publié par un auteur en position d'être bien informé. Dans cet
-écrit il est dit que Napoléon eut avant la bataille d'Austerlitz
-communication du plan du général Weirother. Cette allégation est tout
-à fait erronée. Une pareille communication ne serait explicable que si
-le plan, communiqué longtemps d'avance aux divers chefs de corps,
-avait pu être exposé à une divulgation. On verra ci-après, par le
-rapport d'un témoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui
-précéda la bataille, que le plan fut communiqué aux chefs de corps. Du
-reste, tous les détails des ordres et de la correspondance prouvent
-que Napoléon prévit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre
-résolution étant d'éviter toute polémique avec les auteurs
-contemporains, nous nous bornerons à redresser cette erreur, sans nous
-occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en
-question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mérite très-réel, et
-jusqu'à un certain point l'impartialité.]
-
-[En marge: Ordres que donne Napoléon pour amener sur le champ de
-bataille toutes les troupes dont il peut disposer.]
-
-[En marge: Marche rapide de la division Friant.]
-
-Napoléon arrêta ses dispositions d'après ces idées. (Voir la carte n
-32.) S'attendant depuis deux jours à être attaqué, il avait ordonné à
-Bernadotte de quitter Iglau sur la frontière de la Bohême, d'y laisser
-la division bavaroise qu'il avait emmenée avec lui, et de se diriger à
-marches forcées sur Brünn. Il avait ordonné au maréchal Davout de
-porter la division Friant, et, s'il était possible, la division Gudin,
-vers l'abbaye de Gross-Raigern, placée sur la route de Vienne à Brünn,
-à la hauteur des étangs. En conséquence de ces ordres, Bernadotte
-s'était mis en marche, et était arrivé dans la journée du 1er
-décembre. Le général Friant, seul averti à temps, parce que le général
-Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, était parti sur-le-champ,
-et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui
-séparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois
-sur la route, épuisés de fatigue; mais au moindre bruit, croyant
-entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au
-soutien de leurs camarades engagés, disait-on, dans une bataille
-sanglante. Le 1er décembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid
-rigoureux, à Gross-Raigern, à une lieue et demie du champ de bataille.
-Jamais troupe à pied n'a exécuté une marche aussi étonnante, car c'est
-une marche de dix-huit lieues par journée, pendant deux jours de
-suite.
-
-Le 1er décembre, Napoléon, renforcé du corps de Bernadotte et de la
-division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes présents sous
-les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, présents
-aussi sous les armes.
-
-[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur le champ de
-bataille d'Austerlitz.]
-
-À sa gauche, il plaça Lannes, dans le corps duquel la division
-Caffarelli remplaçait la division Gazan. Lannes, avec les deux
-divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmütz, et
-combattre dans la plaine ondulée qui s'étend sur l'un et l'autre côté
-de la chaussée. (Voir la carte nº 33.) Napoléon lui donna en outre la
-cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des généraux d'Hautpoul
-et Nansouty, les dragons des généraux Walther et Beaumont, les
-chasseurs des généraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du
-terrain lui faisait prévoir en cet endroit un vaste engagement de
-cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du
-terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il établit le
-17e léger, commandé par le général Claparède, avec 18 pièces de canon,
-et lui fit prêter serment de défendre cette position jusqu'à la mort.
-Ce mamelon était, en effet, le point d'appui de la gauche.
-
-Au centre, derrière le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions
-Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du maréchal
-Soult. Il les destinait à franchir ce ruisseau par les villages de
-Girzikowitz et de Puntowitz, et à s'emparer du plateau de Pratzen,
-quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrière le
-marécage de Kobelnitz et le château de Sokolnitz, il plaça la
-troisième division du maréchal Soult, celle du général Legrand. Il la
-renforça de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de
-chasseurs du Pô et de chasseurs corses, et d'un détachement de
-cavalerie légère sous le général Margaron. Cette division ne dut avoir
-que le 3e de ligne et les chasseurs corses à Telnitz, point le plus
-rapproché des étangs, là même où Napoléon souhaitait attirer les
-Russes. Fort en arrière, à une lieue et demie, se trouvait la division
-Friant, à Gross-Raigern.
-
-Ayant dix divisions d'infanterie, Napoléon n'en présenta donc que six
-en ligne. Derrière les maréchaux Lannes et Soult, il garda en réserve
-les grenadiers Oudinot, séparés pour cette fois du corps de Lannes, le
-corps de Bernadotte composé des divisions Drouet et Rivaud, et enfin
-la garde impériale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25
-mille hommes, pour la porter partout où besoin serait, et
-particulièrement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces
-hauteurs à tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez
-dégarnies. Il bivouaqua lui-même au milieu de cette réserve.
-
-Ces dispositions terminées, il poussa la confiance jusqu'à les
-annoncer à son armée, dans une proclamation toute pleine de la
-grandeur des événements qui se préparaient. La voici telle qu'elle fut
-lue aux troupes, dans la soirée qui précéda la bataille:
-
-[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats la veille de la
-bataille d'Austerlitz.]
-
- «SOLDATS,
-
- »L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée
- autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez
- battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment
- poursuivis jusqu'ici.
-
- »Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant
- qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le
- flanc.
-
- »Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai
- loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le
- désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la
- victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur
- s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter,
- dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de
- l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la
- nation.
-
- »Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas
- les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il
- faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés
- d'une si grande haine contre notre nation.
-
- »Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre
- nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles
- armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai
- sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
-
- »NAPOLÉON.»
-
-Dans cette même journée, il reçut M. d'Haugwitz, arrivé enfin au
-quartier général français, entrevit dans sa conversation caressante
-toute la fausseté de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le
-besoin de remporter une victoire éclatante. Il accueillit
-très-gracieusement l'envoyé prussien, lui dit qu'il allait se battre
-le lendemain, qu'il le reverrait après s'il n'était pas emporté par un
-boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le
-cabinet de Berlin. Il l'invita à partir dans la nuit même pour Vienne,
-et il l'adressa à M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire
-à travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui présentait un
-spectacle horrible.--Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que
-ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la
-guerre.--
-
-[En marge: Napoléon visite ses bivouacs dans la nuit qui précède la
-bataille. Accueil que lui font ses soldats.]
-
-Après avoir passé la soirée au bivouac avec ses maréchaux, il voulut
-visiter ses soldats, et juger par lui-même de leur disposition morale.
-C'était le 1er décembre au soir, veille de l'anniversaire du
-couronnement. La rencontre de ces dates était singulière, et Napoléon
-ne l'avait pas recherchée, car il recevait la bataille, et ne
-l'offrait pas. La nuit était froide et sombre.
-
-Les premiers soldats qui l'aperçurent, voulant éclairer ses pas,
-ramassèrent la paille de leur bivouac, et en formèrent des torches
-enflammées, qu'ils placèrent au bout de leurs fusils. En quelques
-minutes, cet exemple fut imité par toute l'armée, et sur le vaste
-front de notre position on vit briller cette illumination singulière.
-Les soldats suivaient les pas de Napoléon aux cris de _Vive
-l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui
-et d'eux-mêmes. L'enthousiasme était dans tous les rangs. On allait
-comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de
-confiance.
-
-Napoléon se retira pour obliger ses soldats à prendre quelque repos,
-et attendit sous sa tente l'aurore d'une journée qui devait être l'une
-des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire.
-
-Ces feux, ces cris avaient été facilement distingués des hauteurs
-qu'occupait l'armée russe, et y avaient produit, chez un petit nombre
-d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si
-c'était là le signe d'une armée abattue et en retraite.
-
-[En marge: Communication du plan de Weirother aux généraux russes le
-soir qui précède la bataille.]
-
-Pendant ce temps, les chefs de corps russes, réunis chez le général
-Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions
-pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondément, et le
-général Weirother, ayant étendu une carte du pays sous les yeux de
-ceux qui l'écoutaient, lisait avec emphase un mémoire contenant tout
-le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connaître
-d'avance en rapportant les dispositions de Napoléon. La droite des
-Russes, sous le prince Bagration, faisant face à notre gauche, devait
-s'avancer contre Lannes, des deux côtés de la route d'Olmütz, nous
-enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brünn. La cavalerie,
-réunie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de
-l'armée russe, devait occuper la plaine même où Napoléon avait placé
-Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de
-l'armée, composé de quatre colonnes, commandées par les généraux
-Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, établi dans le
-moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le
-ruisseau marécageux dont il a déjà été parlé, prendre Telnitz,
-Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Français, et s'avancer
-sur leurs derrières pour leur enlever la route de Vienne. Le
-rendez-vous de tous ces corps était fixé sous les murs de Brünn.
-L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9 à 10 mille
-hommes, devait partir d'Austerlitz à la pointe du jour, pour venir se
-placer en réserve derrière le centre de l'armée combinée.
-
-[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mémoires
-manuscrits du général Langeron, témoin oculaire, puisqu'il commandait
-l'un des corps de l'armée russe.
-
-Voici le récit de cet officier:
-
- «On a vu que, le 19 novembre (1er décembre), nos colonnes ne
- parvinrent à leur destination que vers les dix heures du soir.
-
- »Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le
- prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se
- rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la
- lecture des dispositions pour la bataille du lendemain.
-
- »À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le
- général Weirother arriva, déploya sur une grande table une
- immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz,
- et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de
- jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son
- mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent
- de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions
- peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être
- un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque
- nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant
- notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne
- comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se
- tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec
- attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul
- qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort
- bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près
- de Pratzen, que ferons-nous?»--«Le cas n'est pas prévu, me
- répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu
- nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»--«Vous ne le croyez
- donc pas fort? lui dis-je.»--«C'est beaucoup s'il a 40,000
- hommes.»--«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre
- attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car
- si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne,
- il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je
- lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend
- beaucoup de bruit dans son camp.»--«C'est qu'il se retire ou
- qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne
- celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les
- dispositions restent les mêmes.»
-
- »Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant
- de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le
- lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de
- l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du
- matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions
- qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»]
-
-Lorsque le général Weirother eut achevé sa lecture, en présence des
-commandants des corps russes, dont un seul était attentif, c'était le
-général Doctoroff, et un seul enclin à contredire, c'était le général
-Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le
-général Langeron, émigré français qui servait contre sa patrie, qui
-était frondeur et bon officier, demanda au général Weirother s'il
-croyait que tout se passerait comme il l'écrivait, et se montra quant
-à lui fort disposé à en douter. Le général Weirother ne voulut jamais
-admettre une autre idée que celle qui était répandue dans l'état-major
-russe, c'est que Napoléon se retirait, et que les instructions pour
-ce cas étaient excellentes. Mais le général Kutusof mit un terme à
-toute discussion, en renvoyant les commandants des corps à leurs
-quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur fût
-expédiée à tous. Ce chef expérimenté savait ce qu'il fallait penser de
-cette manière de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et
-pourtant il laissait faire, quoique ce fût sous son nom qu'on agît de
-la sorte.
-
-[En marge: Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre 1805.]
-
-[En marge: Napoléon sort de sa tente avant le jour pour observer le
-mouvement des Russes.]
-
-[En marge: Joie de Napoléon en jugeant au bruit des canons que les
-Russes marchent vers les étangs.]
-
-Dès quatre heures du matin, Napoléon avait quitté sa tente, pour juger
-par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il
-les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de
-Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et
-aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de
-Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une
-marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait
-que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance
-si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il
-avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de
-bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour
-commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la
-campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus
-saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard
-comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française
-étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient
-occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait
-des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient
-cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au
-moment opportun pour l'attaque.
-
-[En marge: Le soleil se lève sur le champ de bataille d'Austerlitz.
-Napoléon donne le signal de l'attaque.]
-
-Déjà un feu très-vif se faisait entendre à l'extrémité de la ligne
-vers les étangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se
-prononçait. Le maréchal Davout était parti en toute hâte pour diriger
-la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de
-ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une
-portion considérable de l'armée ennemie. Les maréchaux Lannes, Murat,
-Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant
-l'ordre de commencer le combat au centre et à la gauche. Napoléon
-modérait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que
-commettaient les Russes sur notre droite, de manière qu'ils ne pussent
-plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager.
-Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clarté
-ce vaste champ de bataille. C'était le soleil d'Austerlitz, soleil
-dont le souvenir retracé tant de fois à la génération présente, ne
-sera sans doute jamais oublié des générations futures. Les hauteurs de
-Pratzen se dégarnissaient de troupes. Les Russes, exécutant le plan
-convenu, étaient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des
-villages de Telnitz et de Sokolnitz, situés le long de ce ruisseau.
-Napoléon alors donna le signal de l'attaque, et ses maréchaux
-partirent au galop pour aller se placer à la tête de leurs divers
-corps d'armée.
-
-[En marge: Marche des trois colonnes russes chargées de tourner
-l'armée française vers les lacs.]
-
-Les trois colonnes russes chargées d'attaquer Telnitz et Sokolnitz
-s'étaient ébranlées dès sept heures du matin. Elles étaient sous les
-ordres immédiats des généraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et
-sous le commandement supérieur du général Buxhoewden, officier
-médiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait à un
-mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'armée russe, que
-le général en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa
-personne avec la colonne du général Doctoroff, formant l'extrémité de
-la ligne russe, et appelée à combattre la première. Il ne se souciait
-nullement des autres colonnes, et du concert à mettre dans leurs
-divers mouvements; ce qui était fort heureux pour nous, car si elles
-avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la
-division Friant n'étant point encore arrivée sur ce point, elles
-auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il
-n'était utile de leur en livrer.
-
-[En marge: Vive résistance des chasseurs corses à la colonne
-Doctoroff.]
-
-[En marge: La colonne de Doctoroff parvient à franchir le Goldbach.]
-
-[En marge: Arrivée de la division Friant à Telnitz, et reprise de ce
-village.]
-
-[En marge: Conduite héroïque du général Friant et de sa division.]
-
-La colonne de Doctoroff avait bivouaqué comme les autres sur la
-hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la
-séparait de notre droite, se trouvait un village appelé Augezd, et
-dans ce village une avant-garde sous les ordres du général Kienmayer,
-composée de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens.
-(Voir la carte nº 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine
-entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait
-des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se
-battaient aussi bien qu'eux, abordèrent le village de Telnitz avec
-beaucoup de résolution. Il fallait franchir à la fois le ruisseau,
-coulant ici dans des fossés, puis une hauteur couverte de vignes et de
-maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le
-bataillon des chasseurs corses, embusqué derrière les accidents du
-terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les
-hussards qu'on avait envoyés en avant, en abattirent un grand nombre.
-Ils accueillirent de la même manière le régiment de Szeckler
-(infanterie), et en une demi-heure couchèrent à terre une partie de ce
-régiment. Les Autrichiens, fatigués de ce combat meurtrier et sans
-résultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq
-bataillons réunis, mais ne réussirent pas à y pénétrer, grâce à la
-fermeté du 3e de ligne, qui les reçut avec la vigueur d'une troupe
-éprouvée. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'épuisait ainsi en
-efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre
-bataillons, conduite par le général Buxhoewden, parut, après s'être
-fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens à
-s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus à défendre.
-Le lit du ruisseau fut franchi, et le général Kienmayer lança ses
-quatorze escadrons dans la plaine au delà de Telnitz, contre la
-cavalerie légère du général Margaron. Celle-ci soutint bravement
-plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de
-cavalerie. La division Friant, conduite par le maréchal Davout,
-n'étant pas encore arrivée de Gross-Raigern, notre droite se trouva
-entièrement débordée. Mais le général Buxhoewden après s'être
-longtemps fait attendre, fut obligé d'attendre à son tour la seconde
-colonne, que commandait le général Langeron. Cette dernière avait été
-retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destinée
-à occuper la plaine qui était à la droite des Russes et à la gauche
-des Français, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre
-cette position; elle était venue s'établir à Pratzen même, au milieu
-des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur,
-cette cavalerie, pour se rendre à sa véritable place, avait coupé et
-retardé longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le
-général Langeron, arrivé enfin devant Sokolnitz, en entreprit
-l'attaque. Mais pendant ce temps le général Friant était accouru en
-toute hâte avec sa division composée de cinq régiments d'infanterie et
-de six régiments de dragons. Le 1er régiment de dragons, attaché pour
-cette journée à la division Bourcier, fut dirigé au grand trot sur
-Telnitz. Déjà les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commençaient
-à dépasser le Goldbach, et à déborder le 3e de ligne, ainsi que la
-cavalerie légère de Margaron. Les dragons du 1er régiment, en
-approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetèrent dans Telnitz
-tout ce qui avait essayé d'en déboucher. Les généraux Friant et
-Heudelet, arrivant avec la première brigade, composée du 108e de ligne
-et des voltigeurs du 15e léger, entrèrent dans Telnitz baïonnette
-baissée, en chassèrent les Autrichiens et les Russes, les poussèrent
-pêle-mêle au delà des fossés qui forment le lit du Goldbach, et
-restèrent maîtres du terrain, après l'avoir couvert de morts et de
-blessés. Malheureusement le brouillard, quoique dissipé presque
-partout, régnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, où
-l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e léger, de la division
-Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusément des
-masses de troupes au delà du ruisseau, sans distinguer la couleur de
-leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi.
-Cette attaque inattendue ébranla le 108e, qui se replia dans la
-crainte d'être tourné. Profitant de cette circonstance, les Russes et
-les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent
-l'offensive, et repoussèrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant
-que le général Langeron, abordant avec douze bataillons russes le
-village de Sokolnitz, situé sur le Goldbach un peu au-dessus de
-Telnitz, avait réussi à y pénétrer. Les deux colonnes ennemies de
-Doctoroff et de Langeron commencèrent alors à déboucher l'une de
-Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce même temps la colonne du
-général Pribyschewski avait attaqué et pris le château de Sokolnitz,
-placé au-dessus du village du même nom. À cet aspect, le général
-Friant, qui, dans cette journée comme en tant d'autres, se conduisit
-en héros, lance le général Bourcier avec ses six régiments de dragons
-sur la colonne de Doctoroff, à l'instant où celle-ci se déployait au
-delà de Telnitz. Les Russes présentent leurs baïonnettes à nos
-dragons, mais les charges de nos cavaliers, répétées à outrance, les
-empêchent de s'étendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur
-est opposée. Le général Friant se met ensuite à la tête de la brigade
-Lochet, composée du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne
-Langeron, qui dépassait déjà le village de Sokolnitz, l'y ramène, y
-entre à sa suite, l'en expulse, et la rejette au delà du Goldbach.
-Sokolnitz occupé, le général Friant en commet la garde au 48e, et
-marche avec sa troisième brigade, celle de Kister, composée du 33e de
-ligne et du 15e léger, pour disputer à la colonne de Pribyschewski le
-château de Sokolnitz. Il réussit encore à refouler celle-ci. Mais,
-tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant
-le château de Sokolnitz, la colonne de Langeron, réattaquant le
-village dépendant de ce château, est près d'accabler le 48e qui,
-retiré dans les maisons du village, se défend avec une admirable
-vaillance. Le général Friant y revient, et dégage le 48e. Ce brave
-général, et son illustre chef le maréchal Davout, courant sans cesse
-d'un point à l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement
-disputée, se battent avec 7 à 8 mille fantassins et 2,800 chevaux
-contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de
-trente-six lieues qu'elle avait exécutée, était réduite à 6 mille
-hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7 à 8
-mille combattants. Mais les hommes restés en arrière, arrivant à
-chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les
-vides que le feu de l'ennemi opérait dans ses rangs.
-
-[En marge: Le maréchal Soult attaque avec son corps le plateau de
-Pratzen, formant le centre des Russes.]
-
-Pendant ce combat acharné vers notre droite, le maréchal Soult au
-centre avait assailli la position de laquelle dépendait le sort de la
-bataille. Au signal donné par Napoléon, les deux divisions Vandamme et
-Saint-Hilaire, formées en colonnes serrées, avaient franchi d'un pas
-rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte nº 33.) La
-division Vandamme avait pris à gauche, celle de Saint-Hilaire à droite
-du village de Pratzen, qui est profondément encaissé dans un ravin
-aboutissant au ruisseau de Goldbach, près de Puntowitz. Tandis que les
-Français se portaient en avant, le centre de l'armée ennemie, composé
-de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de
-Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, commandé directement par
-le général Kutusof et les deux empereurs, était venu se déployer sur
-le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de
-Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans répondre
-à la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient à gravir la hauteur,
-surprenant par leur allure vive et résolue les généraux ennemis qui
-s'attendaient à les trouver en retraite[9].
-
-[Note 9: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit
-remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des
-Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes.
-Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait
-éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne
-l'abandonna pas de la journée.]
-
-Arrivés au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrêter.
-Le général Morand passe outre à la tête du 10e léger, et va se former
-sur le plateau. Le général Thiébault[10] le suit avec sa brigade,
-composée du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reçoit
-tout à coup, par derrière, une décharge de mousqueterie, qui partait
-de deux bataillons russes cachés dans le ravin au fond duquel le
-village de Pratzen est situé. Le général Thiébault fait alors une
-halte d'un instant, rend à bout portant le feu qu'il a reçu, et entre
-dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les
-Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le général
-Morand, déployé sur le plateau. De son côté, la brigade Varé, la
-seconde de la division Saint-Hilaire, passant à la gauche du village,
-était venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec
-toute sa division, s'étendant plus à gauche encore, prenait position
-près d'un petit mamelon appelé Stari-Winobradi, qui domine le plateau
-de Pratzen. Les Russes avaient établi sur ce mamelon cinq bataillons
-et une nombreuse artillerie.
-
-[Note 10: Celui qui est mort récemment.]
-
-L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de
-Miloradovitch étaient disposées sur deux lignes. Le maréchal Soult,
-sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et
-Vandamme. Le général Thiébault, formant avec sa brigade la droite de
-la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pièces. Il les
-fait charger à boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur
-l'infanterie qui lui était opposée. Ce feu, dirigé avec justesse et
-vivacité, répand bientôt le désordre dans les rangs autrichiens, qui
-d'abord rétrogradent, puis se jettent confusément sur le revers du
-plateau. Vandamme aborde aussitôt l'ennemi rangé devant lui. Sa brave
-infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrête, exécute plusieurs
-décharges meurtrières, et marche sur les Russes à la baïonnette. Elle
-renverse leur première ligne sur la seconde, et les oblige à fuir
-l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant
-leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laissé sur sa
-gauche le mamelon de Stari-Winobradi, défendu par plusieurs bataillons
-russes et tout hérissé d'artillerie. Il y revient, et le faisant
-tourner par le général Schiner avec le 24e léger, il y monte lui-même
-avec le 4e de ligne. Malgré un feu plongeant, il gravit le mamelon,
-culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons.
-
-Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du maréchal
-Soult s'étaient rendues maîtresses du plateau de Pratzen, et
-poursuivaient les Russes et les Autrichiens jetés pêle-mêle sur les
-pentes de ce plateau, qui s'incline vers le château d'Austerlitz.
-
-[En marge: Efforts des deux empereurs et du général Kutusof pour
-rallier le centre de l'armée austro-russe.]
-
-Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, témoins de cette action
-rapide, s'efforçaient en vain d'arrêter leurs soldats. Ils étaient peu
-écoutés au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait déjà
-s'apercevoir que la présence d'un souverain ne saurait valoir en
-pareille circonstance celle d'un bon général. Miloradovitch, toujours
-brillant au feu, parcourait à cheval ce champ de bataille labouré par
-les boulets, et tâchait de ramener les fuyards. Le général Kutusof,
-blessé d'une balle à la joue, voyait se réaliser le désastre qu'il
-avait prévu, et qu'il n'avait pas eu la fermeté d'empêcher. Il s'était
-hâté d'appeler à lui la garde impériale russe, qui avait bivouaqué en
-avant d'Austerlitz, afin de rallier derrière elle son centre en
-déroute. Si ce chef de l'armée autro-russe, dont le mérite se
-réduisait à beaucoup de finesse cachée sous beaucoup d'indolence,
-avait été capable de résolutions justes et promptes, c'était le cas de
-courir vers sa gauche engagée dans ce moment avec notre droite, de
-tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on
-les avait engouffrées, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et
-avec cinquante mille hommes réunis de tenter un effort décisif pour
-reprendre une position sans laquelle son armée allait être coupée en
-deux. Quand même il n'aurait pas réussi, il se serait au moins retiré
-en ordre sur Austerlitz par un chemin sûr, et n'aurait pas laissé sa
-gauche adossée à un abîme. Mais, se contentant de parer au mal dont il
-était le témoin oculaire, il se bornait à rallier son centre sur la
-garde impériale russe, forte de neuf à dix mille hommes, tandis que
-Napoléon, au contraire, les yeux toujours fixés sur le plateau de
-Pratzen, amenait au soutien du maréchal Soult, déjà victorieux, le
-corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est-à-dire
-vingt-cinq mille hommes d'élite.
-
-Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux
-Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen,
-Lannes et Murat, à notre gauche, étaient aux prises avec le prince
-Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la
-carte nº 33.)
-
-[En marge: Lannes et Murat, à la gauche de notre armée, triomphent des
-assauts répétés de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.]
-
-Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, déployées sur les
-deux côtés de la route d'Olmütz, devait marcher directement devant
-lui. À gauche de la route, là même où s'élevait le _Santon_, le
-terrain se rapprochant des hauteurs boisées de la Moravie, était fort
-accidenté, tantôt montueux, tantôt coupé de ravins profonds. C'est là
-qu'était placée la division Suchet. À droite, le terrain plus uni,
-allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen.
-Caffarelli marchait de ce côté, protégé par la cavalerie de Murat
-contre la masse de la cavalerie austro-russe.
-
-On s'attendait sur ce point à une sorte de bataille d'Égypte, car on
-voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangés sur
-deux lignes, et commandés par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce
-motif, les divisions Suchet et Caffarelli présentaient plusieurs
-bataillons déployés, et derrière les intervalles de ces bataillons,
-d'autres bataillons en colonne serrée, pour appuyer et flanquer les
-premiers. L'artillerie était répandue sur le front des deux divisions.
-La cavalerie légère du général Kellermann ainsi que les divisions de
-dragons se trouvaient à droite dans la plaine, la grosse cavalerie de
-Nansouty et d'Hautpoul en réserve en arrière.
-
-Dans cet ordre imposant, Lannes s'ébranla dès qu'il entendit le canon
-de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un
-champ de manoeuvre, cette plaine éclairée par un beau soleil d'hiver.
-
-[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de
-Lannes.]
-
-Le prince Jean de Lichtenstein s'était longtemps fait attendre, par
-suite de la méprise qui avait exposé la cavalerie austro-russe à
-courir inutilement de la droite à la gauche du champ de bataille. En
-son absence la garde impériale d'Alexandre avait rempli le vide entre
-le centre et la droite de l'armée combinée. Arrivé enfin, il aperçoit
-le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc
-Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent
-sur cette division, devant laquelle Kellermann était placé avec sa
-brigade de cavalerie légère. Le général Kellermann, l'un de nos plus
-habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbuté sur
-l'infanterie française, et la mettrait peut-être en désordre, s'il
-recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et
-les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli,
-s'en va les reformer à gauche, afin de saisir une occasion favorable
-pour charger. Les uhlans, lancés au galop, ne trouvent plus notre
-cavalerie légère, et rencontrent en place une ligne d'infanterie
-inébranlable, qui, sans même se former en carré, les accueille par un
-feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont
-aussitôt couchés par terre, sur le front de la division. Le général
-russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant à leur
-tête. Les autres se répandent en désordre à droite et à gauche.
-Saisissant l'à-propos, Kellermann, qui avait reformé ses escadrons sur
-la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre.
-Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses
-escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'ébranlent
-à leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques
-instants on n'aperçoit plus qu'une affreuse mêlée où tout le monde
-combat corps à corps. Cette nuée de cavaliers se dissipe enfin, chacun
-rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et
-de blessés, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses
-d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesuré, sur ce
-terrain abandonné par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante
-bouches à feu qui vomissent une grêle de projectiles. Une décharge
-enlève en entier le groupe de tambours du premier régiment de
-Caffarelli. On répond à cette rude canonnade par le feu de toute notre
-artillerie. Dans ce combat à coups de canons, le général Valhubert a
-une cuisse fracassée par un boulet. Quelques soldats veulent
-l'emporter.--Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir
-tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche
-ensuite sur le village de Blaziowitz, qui était à droite de la plaine,
-là où le terrain commence à s'élever vers Pratzen. Ce village, comme
-tous ceux du pays, profondément encaissé dans un ravin, ne se faisait
-voir que par la flamme qui le dévorait. Un détachement de la garde
-impériale russe l'avait occupé le matin, en attendant la cavalerie du
-prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e léger de s'en emparer.
-Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier
-bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le
-village, est frappé d'une balle au front. Le bataillon s'élance, et
-venge à coups de baïonnettes la mort de son colonel. On s'empare de
-Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont
-envoyés sur les derrières.
-
-À l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince
-Bagration essayaient d'enlever la petite éminence que nos soldats
-appelaient le _Santon_. Ils étaient descendus dans un vallon qui longe
-le pied de cette éminence, y avaient pris le village de Bosenitz, et
-échangeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie
-qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas à braver la
-mousqueterie du 17e de ligne, trop bien établi pour qu'on osât
-l'aborder de si près.
-
-Le prince Bagration avait rangé le reste de son infanterie sur la
-route d'Olmütz en face de la division Suchet. Forcé à rétrograder, il
-se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans
-précipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours
-du terrain.
-
-Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages
-placés le long de la route d'Olmütz, et parvient à joindre
-l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne formée par
-ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement à gauche,
-la division Caffarelli obliquement à droite. Par ce mouvement
-divergent, il sépare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du
-prince de Lichtenstein, rejette la première à la gauche de la route
-d'Olmütz, la seconde à la droite vers les pentes du plateau de
-Pratzen.
-
-Alors cette cavalerie veut faire une dernière tentative, et fond tout
-entière sur la division Caffarelli, qui la reçoit avec son aplomb
-ordinaire, et l'arrête par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux
-escadrons de Lichtenstein, d'abord dispersés, puis ralliés par leurs
-officiers, sont ramenés sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les
-cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient
-l'infanterie de Caffarelli, défilent au grand trot derrière les rangs
-de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y déploient, et
-s'élancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre
-mille cavaliers chargés de fer. Ils se précipitent le sabre au poing
-sur la masse reformée des escadrons austro-russes, les renversent de
-leur choc, les dispersent, et les obligent à s'enfuir sur Austerlitz,
-où ils se retirent pour ne plus reparaître de la journée.
-
-Pendant le même temps, la division Suchet avait abordé l'infanterie du
-prince Bagration. Après avoir dirigé sur les Russes ces feux
-tranquilles et sûrs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries,
-exécutaient avec une extrême précision, la division Suchet les avait
-joints à la baïonnette. Les Russes, cédant à l'impétuosité de nos
-bataillons, s'étaient retirés, mais sans se rompre, et sans se rendre.
-Ils formaient une masse confuse, hérissée de fusils, qu'on était
-réduit à pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnière.
-Lannes, débarrassé des quatre-vingt-deux escadrons du prince de
-Lichtenstein, s'était hâté de ramener la grosse cavalerie du général
-d'Hautpoul de la droite à la gauche de cette plaine, et l'avait
-lancée sur les Russes pour décider leur retraite. Les cuirassiers
-chargeant dans tous les sens ces fantassins obstinés qui se retiraient
-en gros pelotons, avaient obligé quelques mille d'entre eux à déposer
-les armes.
-
-[En marge: Résultat de la bataille livrée à la gauche de Lannes.]
-
-Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer à lui seul une
-véritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre
-était jonchée autour de lui de deux mille morts ou blessés, tant
-Russes qu'Autrichiens.
-
-[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du maréchal
-Soult, les réserves amenées par Napoléon, et le centre des Russes
-renforcé de la garde d'Alexandre.]
-
-Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'était renouvelée entre le
-centre des ennemis et le corps du maréchal Soult, renforcé de toutes
-les réserves que Napoléon amenait en personne. Le général Kutusof, au
-lieu de songer, comme nous l'avons dit, à rappeler à lui les trois
-colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engagées dans les
-bas-fonds, n'avait songé qu'à rallier son centre sur la garde
-impériale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron,
-entendant sur ses derrières un feu très-vif, s'était arrêtée, puis
-avait rétrogradé spontanément pour remonter sur le plateau de Pratzen.
-Le général Langeron averti était venu se mettre à la tête de cette
-brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne.
-
-[En marge: Grave danger de la brigade Thiébault, et belle conduite de
-cette brigade.]
-
-Les Français, dans ce renouvellement du combat vers le centre,
-allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec
-l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde
-impériale russe. La brigade Thiébault, occupant l'extrême droite du
-corps du maréchal Soult, et séparée de la brigade Varé par le village
-de Pratzen, se trouvait au milieu d'une équerre de feux, car elle
-avait devant elle la ligne reformée des Autrichiens, et en retour sur
-sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, composée
-du 10e léger, des 14e et 36e de ligne, allait être exposée un moment
-au plus grave péril. Comme elle se déployait, et se formait elle-même
-en équerre pour faire face à l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e,
-craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de
-mitraille reçu à trente pas, ne fut ébranlé dans son mouvement, se
-saisit du drapeau, et, se plaçant lui-même en jalon,
-s'écrie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se
-déploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend
-position, et durant quelques instants échange à demi-portée une
-fusillade meurtrière. Cependant ces trois régiments auraient
-promptement succombé sous une masse de feux croisés, si le combat
-s'était prolongé. Le général Saint-Hilaire, admiré de l'armée pour sa
-bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les généraux Thiébault et
-Morand sur le parti à prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui
-dit: Général, marchons en avant et à la baïonnette, ou nous sommes
-perdus.--Oui, en avant! répond le général Saint-Hilaire.--On croise
-aussitôt la baïonnette, on se jette à droite sur les Russes de
-Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les
-premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds
-sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz.
-
-Tandis que la brigade Thiébault, livrée quelque temps à elle-même,
-s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Varé et
-la division Vandamme, placées de l'autre côté du village de Pratzen,
-n'avaient pas à beaucoup près autant de peine à repousser le retour
-offensif des Austro-Russes, et les avaient bientôt refoulés au pied du
-plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui
-entraînait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne,
-appartenant à la division Vandamme, s'était laissé emporter à la
-poursuite des Russes, sur des terrains inclinés et couverts de vignes.
-Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoyé un détachement de
-cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des
-vignes, l'avait renversé avant qu'il eût pu se former en carré. Dans
-cette confusion, le porte-drapeau du régiment avait été tué. Un
-sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait été tué à son tour.
-Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-même
-hors de combat, n'avait pu empêcher les cavaliers de Constantin
-d'enlever ce trophée.
-
-[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impériale française et
-la garde impériale russe.]
-
-Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa
-garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit
-de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.--Il y a
-là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.--Aussitôt Rapp, à
-la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au
-secours du bataillon compromis. Le maréchal Bessières suit Rapp avec
-les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte,
-formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde
-ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et
-officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la
-garde russe.
-
-Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos
-fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec
-quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp
-s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et
-passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses
-débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se
-reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la
-garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont
-les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel,
-prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des
-chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont
-ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à
-cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces
-superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se
-mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs
-minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde
-russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer
-sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux
-soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers
-d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre
-sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître.
-
-[En marge: Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de
-Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille.]
-
-[En marge: Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises
-entre deux feux et jetées dans les étangs.]
-
-Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la
-jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il
-reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince
-Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de
-satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division
-Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la
-garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et
-faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi,
-la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant
-maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la
-réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à
-se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois
-colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de
-la route de Vienne. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte
-sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du
-maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir
-lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route
-qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du
-plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il
-arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant,
-courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de
-franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant
-avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis
-qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la
-tête d'une masse de forces écrasante. Une affreuse confusion se
-produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de
-Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée
-devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut,
-puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes
-qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se
-dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre
-se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce
-nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de
-déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes
-s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire.
-
-Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et
-quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le
-désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où
-se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant
-de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22
-escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six
-bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes
-Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un
-témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait
-habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec
-vivacité ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui
-répond brutalement Buxhoewden.--Et vous, réplique Langeron, vous
-n'êtes en état d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps
-du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et
-se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il
-n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre
-régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de
-lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui
-passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen
-et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au
-général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à
-lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au
-moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive
-de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se
-mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie
-suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division
-Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les
-étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre
-ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut
-résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en
-quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur
-quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en
-foule.
-
-[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.]
-
-[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.]
-
-Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des
-étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait
-tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la
-glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y
-étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace
-brisée.
-
-[En marge: Honorable conduite du général Doctoroff.]
-
-Entre l'armée française et ces inaccessibles étangs, reste encore la
-malheureuse colonne Doctoroff, dont un détachement vient de se sauver
-avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le général
-Doctoroff, laissé dans cette cruelle situation, se conduit avec le
-plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se
-relevait de manière à offrir une sorte d'appui. Le général Doctoroff
-s'adosse à ce relèvement du terrain, et forme trois lignes de ses
-troupes; il place la cavalerie en première ligne, l'artillerie en
-seconde, l'infanterie en troisième. Ainsi déployé, il oppose aux
-Français une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons
-chercher une route entre l'étang de Satschan et celui de Menitz.
-
-[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.]
-
-Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la
-division Beaumont, empruntés à Murat, et amenés de la gauche à la
-droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, après
-avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie
-russe. Celle-ci, demeurée immobile à ses pièces, couvre de mitraille
-les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du
-maréchal Soult marche à son tour sur cette artillerie, malgré un feu à
-bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz.
-De son côté, le maréchal Davout, avec la division Friant, entre dans
-Telnitz. Dès lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un étroit
-passage entre Telnitz et les étangs. Les uns, s'y précipitant
-pêle-mêle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont précédés. Les
-autres parviennent à se retirer, par un chemin qu'on a découvert entre
-les étangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie française les suit
-sur cette chaussée, en les harcelant dans leur retraite. La terre
-glaise de ces contrées, que le soleil de la journée a convertie de
-glace en boue épaisse, cède sous les pas des hommes et des chevaux.
-L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutôt faits pour
-courir que pour tirer, ne pouvant dégager leurs canons, les y
-abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette déroute
-trois mille prisonniers et une grande quantité de canons. «J'avais vu
-déjà, s'écrie l'un des acteurs de cette scène affreuse, le général
-Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'idée d'une
-pareille défaite.»
-
-[En marge: Fuite des deux empereurs.]
-
-En effet, d'une aile à l'autre de l'armée russe, il n'y avait en ordre
-que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas osé
-poursuivre, dans l'ignorance où il était de ce qui se passait à la
-droite de l'armée. Tout le reste était dans un affreux désordre,
-poussant des cris sauvages, pillant les villages épars sur la route,
-pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et
-d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient
-les Français crier _vive l'Empereur!_ Alexandre était dans un profond
-abattement. L'empereur François, plus tranquille, supportait ce
-désastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une
-consolation: les Russes ne pouvaient plus prétendre que la lâcheté des
-Autrichiens faisait toute la gloire de Napoléon. Les deux princes
-couraient rapidement à travers les champs de la Moravie, au milieu
-d'une obscurité profonde, séparés de leur maison, et exposés à être
-insultés par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur
-d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean
-de Lichtenstein à Napoléon, pour demander un armistice, avec promesse
-de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre
-d'exprimer à Napoléon le désir d'avoir avec lui une entrevue aux
-avant-postes.
-
-[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoyé à Napoléon le soir
-même de la bataille, pour demander un armistice et la paix.]
-
-Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journée,
-pouvait se présenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute
-hâte au quartier général français. Napoléon, victorieux, était occupé
-à parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blessés. Il
-ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donné à ses soldats les
-soins auxquels ils avaient tant de droits. Obéissant à ses ordres,
-aucun d'eux n'avait quitté les rangs pour emporter les hommes atteints
-de blessures. Aussi le sol en était-il jonché sur un espace de plus de
-trois lieues. Il était couvert surtout de cadavres russes. Le champ de
-bataille était affreux à voir. Mais ce spectacle touchait peu nos
-vieux soldats de la révolution. Habitués aux horreurs de la guerre,
-ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des
-combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils étaient
-ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes
-lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la
-présence de Napoléon. Son retour au quartier général, qu'on avait
-établi à la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche
-triomphale.
-
-Cette âme, dans laquelle de si amères douleurs devaient un jour
-succéder à des joies si vives, goûtait en cet instant les délices du
-plus magnifique succès, et du mieux mérité, car, si la victoire est
-souvent une pure faveur du hasard, elle était ici le prix de
-combinaisons admirables. Napoléon, en effet, devinant avec la
-pénétration du génie que les Russes voudraient lui enlever la route de
-Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les étangs, les
-avait, par son attitude même, encouragés à y venir, puis,
-affaiblissant sa droite, renforçant son centre, il s'était jeté avec
-le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnées,
-les avait ainsi coupés en deux, et précipités dans un gouffre, duquel
-ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, gardée en
-réserve, n'avait presque pas agi, tant une pensée juste rendait sa
-position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de
-les présenter en nombre inférieur à l'ennemi. On peut dire que sur 65
-mille Français, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps
-de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient
-échangé que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Français avaient
-vaincu 90 mille Austro-Russes.
-
-[En marge: Résultats matériels de la bataille d'Austerlitz.]
-
-Les résultats de la journée étaient immenses: 15 mille morts, noyés
-ou blessés, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels
-et 8 généraux, 180 bouches à feu, une immense quantité de chevaux, de
-voitures d'artillerie et de bagages, tels étaient les pertes de
-l'ennemi et les trophées des Français. Ceux-ci avaient à regretter
-environ 7 mille hommes, tant morts que blessés.
-
-[En marge: Napoléon consent à une entrevue avec l'empereur
-d'Autriche.]
-
-Napoléon, rentré à son quartier général de Posoritz, y reçut le prince
-Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de
-courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux
-avant-postes des deux armées, pour le surlendemain. Il ne devait être
-accordé d'armistice qu'après que les deux empereurs de France et
-d'Autriche se seraient vus et expliqués.
-
-[En marge: Napoléon s'établit au château d'Austerlitz, et donne à la
-grande bataille du 2 décembre le nom de ce château.]
-
-Le lendemain Napoléon porta son quartier général à Austerlitz, château
-appartenant à la famille de Kaunitz. Il s'y établit, et voulut donner
-le nom de ce château à la bataille, que les soldats appelaient déjà la
-bataille des trois empereurs. Elle a porté depuis, et elle portera
-dans les siècles, le nom qu'elle a reçu du capitaine immortel qui l'a
-gagnée. Il adressa à ses soldats la proclamation qui suit:
-
- «Austerlitz, 12 frimaire.
-
- »SOLDATS,
-
- »Je suis content de vous: vous avez à la journée d'Austerlitz
- justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez
- décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent
- mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et
- d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou
- dispersée. Ce qui a échappé a votre fer s'est noyé dans les lacs.
-
- »Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de
- Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de
- trente mille prisonniers[11] sont le résultat de cette journée à
- jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre
- supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez
- plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième
- coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être
- éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer
- le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et
- assure des récompenses à nos alliés.
-
- »Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le
- bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous
- ramènerai en France: là vous serez l'objet de mes plus tendres
- sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous
- suffira de dire: J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que
- l'on vous réponde: Voilà un brave.
-
- »NAPOLÉON.»
-
-[Note 11: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.]
-
-[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa
-retraite, et le poursuit sur la route d'Olmütz.]
-
-[En marge: La direction des Russes étant connue, le corps du maréchal
-Davout est envoyé à leur poursuite sur la Morava.]
-
-Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports représentaient comme
-étant dans une déroute complète. Dans cette confusion, Napoléon,
-trompé par Murat, avait cru que l'armée fugitive se dirigeait sur
-Olmütz, et il avait envoyé sur ce point la cavalerie avec le corps de
-Lannes. Mais le lendemain, 3 décembre, des renseignements plus exacts,
-recueillis par le général Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait
-par la route de Hongrie sur la Morava. Napoléon se hâta de reporter
-ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte nº 32.) Le
-maréchal Davout, renforcé par le ralliement de toute la division
-Friant et par l'arrivée en ligne de la division Gudin, n'avait pas
-perdu de temps, grâce à sa position plus rapprochée de la route de
-Hongrie. Il se mit à la poursuite des Russes, et les serra de près. Il
-voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever
-peut-être une partie de leur armée. Après avoir marché le 3, il était
-le 4 au matin en vue de Goeding, prêt à les joindre. La plus grande
-confusion régnait dans Goeding. Au delà était un château de l'empereur
-d'Autriche, celui d'Holitsch, où les deux souverains alliés avaient
-cherché un asile. Le trouble n'y était pas moins grand qu'à Goeding.
-Les officiers russes continuaient à tenir le plus inconvenant langage
-sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient à eux de la commune
-défaite, comme s'ils n'eussent pas dû l'attribuer à leur présomption,
-à l'ineptie de leurs généraux et à la légèreté de leur gouvernement.
-Les Autrichiens s'étaient d'ailleurs aussi bien comportés que les
-Russes sur le champ de bataille.
-
-Les deux monarques vaincus étaient assez froids l'un pour l'autre.
-L'empereur François voulut conférer avec l'empereur Alexandre, avant
-de se rendre à l'entrevue convenue avec Napoléon. Ils tombèrent
-d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il était
-impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer,
-désirait qu'on sauvât au plus tôt lui et son armée des conséquences
-d'une poursuite impétueuse, telle qu'on pouvait la craindre de
-Napoléon. Quant aux conditions, il laissait à son allié le soin de les
-régler à sa volonté. L'empereur François devant supporter seul les
-frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le
-regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se
-prétendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le
-regardaient aussi. Son orgueil était moins exigeant depuis la journée
-du 2 décembre.
-
-[En marge: Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche aux
-avant-postes des deux armées.]
-
-L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à
-moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de
-Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes
-français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un
-feu de bivouac, allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse
-d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le
-reçut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien,
-rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un
-long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à
-l'écart, et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle
-extraordinaire, du successeur des Césars, vaincu et demandant la paix
-au soldat couronné, que la révolution française avait porté au faîte
-des grandeurs humaines.
-
-Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en
-pareil lieu.--Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me
-force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui
-répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
-m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
-situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre
-malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins, et lorsqu'il
-était exclusivement occupé de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche
-affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les
-projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux
-conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa
-d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur
-François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon
-était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord
-que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur
-Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États
-autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette
-condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la
-réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi,
-dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec
-celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire
-en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses
-déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la
-guerre.--
-
-[En marge: Napoléon convient d'un armistice avec l'empereur
-d'Autriche, et exige que l'armée russe se retire immédiatement par
-journées d'étapes.]
-
-Les spirituelles expressions de Napoléon ne rendaient que trop bien la
-situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du
-continent. L'empereur François lui engagea sa parole d'homme et de
-souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus
-céder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien à perdre dans
-la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur
-Alexandre, armistice dont la condition était que les Russes se
-retireraient par journées d'étape, et que le cabinet autrichien
-enverrait sur-le-champ à Brünn des négociateurs chargés de signer une
-paix séparée avec la France.
-
-Les deux empereurs se quittèrent avec des marques réitérées de
-cordialité. Napoléon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler
-son frère, et remonta à cheval pour retourner à Austerlitz.
-
-Le général Savary fut envoyé pour suspendre la marche du corps de
-Davout. Il se rendit d'abord à Holitsch, à la suite de l'empereur
-François, afin de savoir si l'empereur Alexandre accédait aux
-conditions proposées. Il vit ce dernier, autour duquel tout était bien
-changé depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours
-auparavant.--Votre maître, lui dit Alexandre, s'est montré bien grand.
-Je reconnais toute la puissance de son génie, et quant à moi, je me
-retire, puisque mon allié se tient pour satisfait.--Le général Savary
-s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernière bataille,
-lui expliqua comment l'armée française, inférieure en nombre à
-l'armée russe, avait cependant paru supérieure sur tous les points,
-grâce à l'art de manoeuvrer que Napoléon possédait à un si haut degré.
-Il ajouta courtoisement qu'avec l'expérience, Alexandre deviendrait à
-son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'était
-pas maître le premier jour. Après ces flatteries au monarque vaincu,
-il partit pour Goeding afin d'arrêter le maréchal Davout, lequel avait
-refusé toutes les propositions de suspension d'armes, et était prêt à
-assaillir les restes de l'armée russe. On avait vainement affirmé à ce
-maréchal, au nom de l'empereur de Russie lui-même, qu'un armistice se
-négociait entre Napoléon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait à
-aucun prix abandonner sa proie. Mais le général Savary l'arrêta avec
-un ordre formel de Napoléon. Ce furent les derniers coups de fusil de
-cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se séparèrent
-pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que décideraient
-les négociateurs des puissances belligérantes.
-
-Napoléon se rendit du château d'Austerlitz à Brünn, où il avait mandé
-M. de Talleyrand pour régler les conditions de la paix, qui ne pouvait
-plus être douteuse désormais, puisque l'Autriche était à bout de
-ressources, et que la Russie, pressée d'obtenir un armistice, ramenait
-en toute hâte son armée en Pologne. Tandis que la guerre de la
-première coalition avait duré cinq ans, celle de la seconde coalition
-deux, la guerre que venait de susciter la troisième avait duré trois
-mois, tant était devenue irrésistible la puissance de la France
-révolutionnaire, concentrée dans une seule main, et tant cette main
-était habile et prompte à frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les
-événements s'étaient effectivement passés comme Napoléon les avait
-tracés d'avance, dans son cabinet à Boulogne. Il avait pris les
-Autrichiens à Ulm presque sans coup férir; il avait écrasé les Russes
-à Austerlitz, dégagé l'Italie par le seul effet de sa marche offensive
-sur Vienne, et réduit à de pures imprudences les attaques sur le
-Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, après la bataille
-d'Austerlitz, n'était qu'une folie désastreuse pour la maison de
-Bourbon. L'Europe était aux pieds de Napoléon, et la Prusse, entraînée
-un moment par la coalition, allait se trouver à la merci du capitaine
-qu'elle avait offensé et trahi.
-
-[En marge: Napoléon veut que les négociations pour la paix
-s'établissent à Brünn.]
-
-Toutefois, il fallait beaucoup d'habileté pour traiter, car si nos
-ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements
-qu'ils avaient fait prendre à la Prusse, la forçaient à intervenir
-dans les négociations, ils pouvaient encore, à trois contre un,
-disputer les conditions de la paix, et dérober au vainqueur une partie
-des avantages de la victoire. Aussi Napoléon avait-il voulu que les
-négociations s'établissent à Brünn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait
-envoyé à Vienne, et obligé d y rester, en lui donnant rendez-vous dans
-cette capitale.
-
-[En marge: Les négociateurs autrichiens voudraient comprendre la
-Prusse dans la négociation. Napoléon s'y oppose.]
-
-Tandis que l'on était occupé à combattre, MM. de Giulay et de Stadion
-avaient eu à Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils
-avaient demandé à négocier en commun pour la Russie et l'Autriche,
-sous la médiation de la Prusse. Depuis l'arrivée de M. d'Haugwitz, ils
-l'avaient sommé poliment, mais instamment, d'exécuter la convention de
-Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse était comprise dans la
-négociation, elle serait obligée ou de faire prévaloir les conditions
-de paix arrêtées à Potsdam, ou de s'associer à la guerre. M.
-d'Haugwitz s'était refusé à traiter de la sorte, en se fondant sur la
-nature de sa mission, qui l'obligeait non pas à siéger dans un
-congrès, mais à traiter directement avec Napoléon, pour l'amener aux
-idées adoptées par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand
-avait coupé court à ces prétentions, en déclarant que l'Autriche
-serait seule admise à la négociation. Il signifiait cette résolution à
-Vienne, le jour même du 2 décembre, pendant que se livrait la bataille
-d'Austerlitz.
-
-[En marge: Sur le voeu exprimé par Napoléon, M. de Stadion est
-remplacé dans la négociation par le prince Jean de Lichtenstein.]
-
-[En marge: Les conférences s'ouvrent à Brünn.]
-
-La bataille gagnée, et l'armistice demandé et accordé au bivouac du
-vainqueur, la négociation séparée était une condition acceptée
-d'avance. Napoléon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle
-s'ouvrît immédiatement à Brünn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir
-qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de
-Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des
-préjugés de la coalition, et suscitant par la nature même de son
-esprit des difficultés sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour
-négociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses
-manières franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci
-à Brünn avec M. de Giulay. L'empereur François étant à Holitsch, on
-pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement
-sur les points contestés. La négociation s'ouvrit donc à Brünn entre
-MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napoléon, après en
-avoir établi les bases, se proposait de se rendre ensuite à Vienne,
-pour arracher à M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussetés
-de la Prusse, et lui en faire porter la peine.
-
-Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est là ce que
-discutaient à Brünn Napoléon et M. de Talleyrand, et ce qui était
-entre eux le sujet de fréquents et profonds entretiens.
-
-[En marge: Napoléon et M. de Talleyrand arrêtent entre eux les
-conditions de la paix.]
-
-Le moment était périlleux pour la sagesse de Napoléon. Victorieux en
-trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses
-soldats, même inférieurs en nombre, les soldats les plus renommés du
-continent, n'allait-il pas acquérir de sa puissance un sentiment
-exagéré, et prendre en mépris toutes les résistances européennes? Sous
-le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe,
-on l'avait vu au dedans ménager les partis, au dehors ramener
-l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse
-par l'appât adroitement employé des indemnités germaniques,
-l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait réduite, pacifier le
-monde d'une manière presque miraculeuse, et déployer la plus admirable
-des habiletés, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientôt
-aussi on l'avait vu, irrité de l'ingratitude des partis, ne plus
-garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la
-personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrité de la jalousie
-provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramassé,
-et réunir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les
-puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, détourné de sa
-lutte contre l'Angleterre, et s'étant attiré des défaites qui étaient
-de véritables désastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses
-autres ennemis, mettre de côté ces ménagements indispensables même à
-la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui
-pouvait toujours tirer de son génie et de la bravoure de ses soldats
-un événement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec
-quelqu'un sur la terre?
-
-M. de Talleyrand, dont nous avons précédemment tracé le caractère et
-le rôle sous ce règne, essaya encore, en cette circonstance, quelques
-efforts pour modérer Napoléon, mais sans beaucoup de succès. Aimant à
-plaire plus qu'à contredire, ayant, en fait de politique européenne,
-des penchants plutôt que des opinions, patronant sans cesse
-l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet
-de Versailles, il s'était rendu suspect de complaisance pour l'une,
-d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprès de son souverain le
-crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste,
-ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mérite de faire
-prévaloir la modération, il eut celui de la conseiller.
-
-M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les
-conseils que voici au vainqueur enivré de l'Europe.
-
-[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions à faire à
-l'Autriche.]
-
-Il fallait se montrer, suivant lui, modéré et généreux envers
-l'Autriche. Cette puissance, considérablement diminuée depuis deux
-siècles, devait être beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos
-jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos
-préoccupations, c'était la Russie; et contre cette dernière,
-l'Autriche, loin d'être un danger, était une barrière utile.
-L'Autriche, vaste agrégation de peuples étrangers les uns aux autres,
-tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohêmes,
-les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le
-lien déjà si faible qui retenait les éléments hétérogènes dont elle
-était formée, et ses débris auraient plus de tendance à se rattacher à
-la Russie qu'à la France. On devait donc s'arrêter dans les coups
-portés à l'Autriche, la dédommager même des pertes nouvelles qu'elle
-allait subir, et la dédommager d'une manière utile à l'Europe, ce qui
-était non-seulement possible, mais facile.
-
-M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée
-toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les
-bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces
-provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles
-consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et
-la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman,
-comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir
-brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la
-constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France.
-
-Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard,
-et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément
-une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter.
-Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche,
-seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir.
-
-Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le
-conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même
-avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie
-politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le
-monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la
-Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse,
-que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût
-donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les
-lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en
-Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison,
-car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et
-l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en
-outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen
-aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi
-qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à
-rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât
-envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus
-d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur
-les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le
-continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée,
-que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est
-vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la
-fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt
-contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces
-rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines
-de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en
-recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait
-pour jamais à notre politique?
-
-On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche,
-mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se
-l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à
-négliger la Prusse.
-
-[En marge: Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix
-continentale.]
-
-Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en
-commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses
-ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter
-chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables.
-
-Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au
-contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre,
-pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre,
-et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les
-conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de
-l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par
-l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions
-germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le
-Wurtemberg.
-
-[En marge: Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière
-jusqu'aux Alpes Juliennes.]
-
-[En marge: Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en
-Souabe, et de plus le Tyrol.]
-
-Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de
-l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un
-mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux
-bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à
-l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières
-naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle
-possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'AUTRICHE
-ANTÉRIEURE, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter
-les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui
-plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait
-lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la
-Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte nº 28.) Il voulait
-même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la
-possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce
-dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une
-vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que
-précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte
-d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins
-sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger
-d'elle.
-
-Avec tout ce qu'il allait lui ôter en Allemagne, Napoléon se proposait
-de compléter le patrimoine des trois États allemands qui avaient été
-ses auxiliaires, la Bavière, Baden et le Wurtemberg. Son intention
-était de se ménager, par le moyen de ces trois États, une action sur
-la Diète, un chemin vers le Danube, et d'établir d'une manière
-éclatante que son alliance profitait à ceux qui l'embrassaient.
-
-Il entendait aussi résoudre favorablement pour ces princes alliés la
-question de la noblesse immédiate, et abolir cette noblesse qui leur
-créait des ennemis chez eux; il voulait résoudre également toutes les
-questions de suzeraineté, et supprimer par ce moyen une foule de
-droits d'espèce féodale, fort assujettissants et fort onéreux pour les
-États germaniques.
-
-[En marge: Napoléon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche,
-procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne méridionale,
-et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.]
-
-Napoléon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois
-princes de l'Allemagne méridionale d'ajouter au lien des bienfaits le
-lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour
-les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en
-Allemagne, et joindre ainsi à l'avantage d'établissements princiers
-l'influence des alliances de famille.
-
-[En marge: Napoléon projette l'union d'Eugène de Beauharnais avec une
-princesse de Bavière.]
-
-Le prince Eugène de Beauharnais était cher à son coeur. Il l'avait
-fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une épouse. Il avait jeté les
-yeux sur la fille de l'électeur de Bavière, princesse remarquable, et
-digne de celui auquel elle était destinée. Comme il réservait la plus
-grande part des dépouilles de l'Autriche à la Bavière, ce que la
-situation et les dangers de cet électorat justifiaient suffisamment,
-il voulait que cette part de dépouilles fût la dot du prince français.
-
-Mais la princesse Auguste était promise à l'héritier de Baden, et sa
-mère, l'électrice de Bavière, violente ennemie de la Francesco,
-alléguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui
-répugnait. Le général Thiard, ayant contracté des liaisons avec les
-petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'armée de Condé,
-avait été envoyé à Munich et à Baden, pour lever les obstacles qui
-s'opposaient aux unions projetées. Cet officier, négociateur adroit,
-s'était servi de la comtesse d'Hochberg, qui était unie par un mariage
-morganatique à l'électeur régnant de Baden, et qui avait besoin de la
-France pour faire reconnaître ses enfants. Par l'influence de cette
-personne, il avait obtenu de la cour de Baden une démarche délicate,
-qui consistait à se désister de toute vue sur la main de la princesse
-Auguste de Bavière. Cette démarche obtenue, l'électeur et l'électrice
-de Bavière demeuraient sans prétexte pour refuser une alliance qui
-leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe.
-
-[En marge: Napoléon songe à d'autres mariages avec les maisons de
-Baden et de Wurtemberg.]
-
-Ce n'était point la seule union allemande à laquelle songeât Napoléon.
-L'héritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste
-de Bavière, restait à marier. Napoléon lui destinait mademoiselle
-Stéphanie de Beauharnais, personne douée de grâce et d'esprit, et
-qu'il voulait créer princesse impériale. Il chargea M. le général
-Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg
-avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait
-ressortir depuis les nobles qualités. Napoléon désirait l'obtenir pour
-son frère Jérôme. Mais des liens contractés par celui-ci en Amérique,
-sans autorisation de sa famille, étaient un obstacle qu'on n'avait pas
-pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier
-établissement. À tous les agrandissements de territoire qu'il
-préparait pour les maisons de Bavière, de Wurtemberg et de Baden,
-Napoléon voulait ajouter le titre de roi, en laissant à ces maisons la
-place qu'elles avaient dans la Confédération germanique.
-
-Ce sont là les avantages que Napoléon entendait tirer de ses dernières
-victoires. Exiger l'Italie tout entière était de sa part naturel et
-conséquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des
-moyens d'agrandir les princes ses alliés, était bien entendu, car on
-reportait l'Autriche derrière l'Inn, et on rendait l'alliance de la
-France manifestement utile. Ôter à l'Autriche le Vorarlberg pour le
-donner à la Bavière, était sage encore, car on la séparait ainsi de la
-Suisse. Mais lui ôter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison
-quant à l'Italie, c'était accumuler dans son coeur des ressentiments
-implacables; c'était la réduire à un désespoir qui, caché dans le
-moment, devait éclater tôt ou tard; c'était dès lors se condamner plus
-que jamais à une politique mesurée, habile à trouver et à garder des
-alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des
-puissances du continent. Résoudre la question de la noblesse
-immédiate, et plusieurs autres questions féodales, pouvait être une
-utile simplification, relativement à l'organisation intérieure de
-l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de
-Bavière, de Wurtemberg, les lier à la France, au point de les rendre
-suspects à l'Allemagne, c'était leur créer une position fausse, dont
-ils seraient tentés de sortir un jour en devenant infidèles à leur
-protecteur; c'était se faire des ennemis de tous les princes
-allemands non favorisés, c'était blesser d'une nouvelle façon
-l'Autriche blessée déjà en tant de manières, et, ce qui est plus
-fâcheux, désobliger la Prusse elle-même; c'était enfin s'immiscer plus
-qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se préparer de
-grands jaloux et de petits ingrats. Napoléon n'aurait pas dû oublier
-qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour
-les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment même, se servir
-d'une femme étrangère pour obtenir un mariage à Baden, et arracher
-presque à l'électeur de Bavière sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en
-se présentant les clefs du Tyrol dans une main, l'épée de la France
-dans l'autre.
-
-Napoléon dépassait donc la vraie mesure de la politique française en
-Allemagne, en se créant des alliés trop détachés du système allemand,
-et peu sûrs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est
-difficile à garder dans la victoire, et puis il était monarque
-nouveau, il était excellent chef de famille, il voulait des alliances
-et des mariages.
-
-[En marge: Napoléon, outre tous les sacrifices de territoire imposés à
-l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de
-l'armée.]
-
-[En marge: Traités d'alliance signés immédiatement avec Baden, le
-Wurtemberg et la Bavière.]
-
-Telles furent les idées qui servirent de fondement aux instructions
-laissées à M. de Talleyrand pour la négociation entamée avec MM. de
-Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de
-l'armée, qui ne lui était pas moins chère que ses frères et nièces: il
-demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux
-chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui étaient
-morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traités
-d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière. Il donna à la maison
-de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord
-du lac de Constance, c'est-à-dire 113 mille habitants, ce qui
-représentait pour cette maison une augmentation de ses États d'environ
-un quart. Il donna à la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de
-notables portions de la Souabe, c'est-à-dire 183 mille habitants, ce
-qui représentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et
-portait sa principauté à près d'un million d'habitants. Il donna enfin
-à la Bavière le Vorarlberg, les évêchés d'Eichstaedt et de Passau,
-attribués récemment à l'électeur de Salzbourg, toute la Souabe
-autrichienne, la ville et l'évêché d'Augsbourg, c'est-à-dire un
-million d'habitants, ce qui portait la Bavière de deux millions à
-trois, et ajoutait un tiers à ses possessions. La marche des
-négociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du
-Tyrol.
-
-On attribua, de plus, à ces princes tous les droits souverains sur la
-noblesse immédiate, et on les affranchit des sujétions féodales que
-l'empereur d'Allemagne prétendait sur certaines parties de leur
-territoire.
-
-L'électeur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi,
-comme trop supérieur à ses revenus, on lui laissa son titre
-d'électeur; mais on conféra sur-le-champ le titre de roi aux électeurs
-de Bavière et de Wurtemberg.
-
-En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagèrent à faire la
-guerre, de moitié avec la France, toutes les fois qu'elle aurait à la
-soutenir pour son état actuel, et pour celui qui résulterait du traité
-qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son côté,
-s'engageait, lorsqu'il le faudrait, à prendre les armes pour maintenir
-à ces princes leur nouvelle situation.
-
-Ces traités furent signés les 10, 12 et 20 décembre. M. le général
-Thiard en était nanti en partant pour négocier les mariages projetés.
-
-On avait donc disposé d'avance, et sans être encore d'accord avec
-l'Autriche, d'une portion des États de cette puissance. Mais on
-n'avait pas grand souci des conséquences auxquelles on s'exposait.
-
-[En marge: Retour de Napoléon à Vienne.]
-
-Napoléon, après avoir veillé à ses blessés, après les avoir acheminés
-sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient être transportés, après avoir
-dirigé sur la France les prisonniers et les canons enlevés à l'ennemi,
-quitta Brünn, laissant à M. de Talleyrand le soin de débattre avec MM.
-de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrêtées. Il était
-impatient d'avoir à Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de
-pénétrer tout entier le secret de la Prusse.
-
-[En marge: Conférence à Brünn entre M. de Talleyrand et les
-négociateurs autrichiens.]
-
-M. de Talleyrand entra immédiatement en pourparlers avec les deux
-négociateurs autrichiens. Ils se récrièrent fort quand ils connurent
-les prétentions du ministre français, et cependant on ne s'expliquait
-pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du désir d'éloigner
-l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court à toutes
-les causes de rivalité et de guerre.
-
-[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la
-prochaine paix.]
-
-MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connaître, de leur côté, les
-conditions auxquelles l'Autriche était prête à consentir. Elle voyait
-bien que c'en était fait pour elle des États vénitiens, des
-possessions qu'elle avait en Souabe, et des prétentions litigieuses
-entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc à céder
-Venise et la terre ferme jusqu'à l'Isonzo; mais elle voulait garder
-l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme débouchés nécessaires à
-la Hongrie. C'étaient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions
-obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur.
-
-Quant au Tyrol, elle était presque disposée à l'abandonner, mais en le
-transférant à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand,
-qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane par l'évêché de Salzbourg
-et la prévôté de Berchtolsgaden. Elle voulait en échange Salzbourg et
-Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et
-les bords du lac de Constance à ce même archiduc, comme dépendances du
-Tyrol.
-
-Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gardé le
-Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs.
-
-[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.]
-
-Du reste, elle consentait à céder les possessions autrichiennes en
-Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les évêchés d'Eichstaedt et de
-Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui
-perdaient ces possessions, un grand dédommagement, qui paraîtra
-singulièrement imaginé, et qui prouvera de quels sentiments étaient
-animés les uns à l'égard des autres les membres de la coalition
-européenne, elle demandait le Hanovre.
-
-Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blâmé Napoléon
-d'offrir à la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napoléon, que la
-Russie venait elle-même de proposer à la Prusse pour la détacher de la
-France, l'Autriche à son tour le demandait pour un archiduc!
-
-M. de Talleyrand, charmé de voir se produire de tels désirs, ne se
-récria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part à
-Napoléon.
-
-Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se déclarait
-dans l'impossibilité d'en payer 10, tant elle était épuisée. Elle
-offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense
-matériel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les
-États vénitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en
-avait pas stipulé l'abandon.
-
-[En marge: Les négociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince
-de Lichtenstein va prendre à Holitsch de nouvelles instructions.]
-
-Après de vifs débats, qui ne durèrent que trois ou quatre jours, vu
-que de tous les côtés on était pressé d'en finir, il fut convenu que
-le prince de Lichtenstein se transporterait au château de l'empereur
-François, à Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions,
-celles dont il était porteur ne l'autorisant pas à souscrire les
-sacrifices exigés par Napoléon.
-
-M. de Talleyrand devait rester à Brünn jusqu'à son retour. C'était une
-grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se
-passait à Vienne entre Napoléon et M. d'Haugwitz allait rendre leur
-situation encore plus mauvaise.
-
-[En marge: Motifs de Napoléon pour avoir une explication avec la
-Prusse.]
-
-M. de Talleyrand, qui de Brünn correspondait tous les jours avec
-Vienne, avait fait savoir à Napoléon qu'il n'était pas près de
-s'entendre avec les négociateurs autrichiens. Ces résistances, qui
-méritaient une sérieuse attention si elles se combinaient avec les
-résistances de la Prusse, contrariaient Napoléon. Les archiducs
-s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes
-prussiennes se réunissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes
-s'avançaient en Hanovre. Ces circonstances réunies n'effrayaient pas
-le vainqueur d'Austerlitz. Il était prêt, s'il le fallait, à battre
-les archiducs sous Presbourg, et à se rejeter ensuite sur la Prusse
-par la Bohême. Mais c'était recommencer avec l'Europe, coalisée cette
-fois tout entière, un jeu dangereux; et il n'eût pas été sage de s'y
-exposer pour quelques lieues carrées de plus ou de moins. Quoique la
-position de Napoléon fût celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne
-le dispensait pas néanmoins de se conduire en politique habile.
-C'était la Prusse que son habileté devait avoir en vue, car, en
-profitant de la terreur que lui avaient inspirée les derniers
-événements de la guerre, il pouvait l'enlever à la coalition, la
-rattacher à la France, et ajouter à la victoire d'Austerlitz une
-victoire diplomatique non moins décisive. Aussi était-il
-très-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz.
-
-M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions à Napoléon, sous la
-fausse apparence d'une médiation officieuse, le trouvait triomphant,
-et presque maître de l'Europe. Sans doute avec du caractère, de
-l'union, de la constance, il était possible encore de tenir tête à
-l'empereur des Français. Mais la Russie avait passé du délire de
-l'orgueil à l'abattement de la défaite; l'Autriche terrassée était
-sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait à la seule idée
-de la guerre. Et puis, tous les coalisés, se défiant les uns des
-autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz fréquentait sans
-cesse, et exclusivement, la légation française, poussait la flatterie
-jusqu'à porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Légion
-d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du génie de
-Napoléon, et ne pouvait se défendre d'une vive agitation en songeant à
-l'accueil qu'il allait recevoir.
-
-[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses
-lettres à Napoléon.]
-
-[En marge: Entrevue de Napoléon avec M. d'Haugwitz.]
-
-Napoléon, arrivé le 13 décembre à Vienne, fit appeler le soir même M.
-d'Haugwitz à Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de
-Marie-Thérèse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu à
-Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M.
-d'Haugwitz à Brünn, la veille d'Austerlitz. Il était informé de
-l'existence d'un traité signé le 3 novembre, par lequel la Prusse
-s'engageait éventuellement à faire partie de la coalition. Il était
-vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colère
-plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois à intimider son
-interlocuteur, il reprocha très-violemment à M. d'Haugwitz d'avoir,
-lui, ministre ami de la paix, lui qui avait placé sa gloire dans le
-système de la neutralité, qui avait même voulu convertir cette
-neutralité en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha
-d'avoir eu la faiblesse de se lier à Potsdam avec la Russie et
-l'Autriche, et d'avoir contracté avec ces puissances des engagements
-qui ne pouvaient le mener qu'à la guerre. Il se plaignit amèrement de
-la duplicité de son cabinet, des hésitations de son roi, de l'empire
-des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, débarrassé maintenant
-des ennemis qu'il avait naguère sur les bras, il était maître de faire
-de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec véhémence, il lui demanda ce
-que désirait enfin le cabinet prussien, quel système il comptait
-suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications
-complètes, catégoriques et immédiates.
-
-M. d'Haugwitz, troublé d'abord, se remit bientôt, car il avait autant
-de sang-froid que d'esprit. À travers cette bruyante colère, il crut
-deviner que Napoléon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si
-on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce
-vainqueur, en apparence si courroucé, consentirait à s'apaiser.
-
-M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spécieuses,
-caressantes, sur les circonstances qui avaient dominé et entraîné la
-Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de
-se laisser maîtriser par de purs accidents, jusqu'à sortir du vrai
-système qui convenait à leur pays, et finit par insinuer assez
-clairement, que, si Napoléon le voulait, tout serait réparé
-promptement, et même que l'alliance manquée tant de fois pourrait
-devenir le prix instantané d'une réconciliation immédiate.
-
-Napoléon, jetant dans l'âme de M. d'Haugwitz un regard pénétrant,
-reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire
-volte-face, et de revenir à lui. À tous les coups qu'il avait déjà
-portés à l'Europe, il fut charmé d'ajouter une profonde malice, et il
-imagina d'offrir sur-le-champ à M. d'Haugwitz le projet que Duroc
-avait été chargé de présenter à Berlin, c'est-à-dire l'alliance
-formelle de la Prusse avec la France, à la condition tant de fois
-renouvelée du Hanovre. C'était assurément entreprendre beaucoup sur
-l'honneur du cabinet prussien, car Napoléon lui proposait, on peut
-dire à prix d'argent, l'abandon des liens récemment contractés sur le
-tombeau du grand Frédéric; il lui proposait, après avoir fait à
-Potsdam défection à la France, au profit de l'Europe, de faire à
-Vienne défection à l'Europe, au profit de la France. Napoléon n'hésita
-pas, et, en énonçant cette proposition, il tint les yeux longtemps
-fixés sur le visage de M. d'Haugwitz.
-
-Le ministre prussien ne se montra ni indigné, ni surpris. Il parut
-enchanté au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une
-déclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui
-était son système de prédilection. Il faut faire remarquer, pour
-l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment où l'on
-se flattait que Napoléon n'arriverait pas jusqu'à Vienne, il avait vu,
-même dans cette supposition, le duc de Brunswick, le maréchal
-Mollendorf, inquiets des conséquences d'une guerre contre la France,
-et insistant pour qu'on ne se déclarât pas avant la fin de décembre.
-Or Napoléon avait conquis Vienne, écrasé tous les coalisés à
-Austerlitz, et on n'était qu'au 13 décembre. M. d'Haugwitz pouvait
-craindre que Napoléon, vainqueur, ne se jetât brusquement sur la
-Bohême, et ne tombât comme la foudre à Berlin. Il fut donc heureux de
-faire aboutir à une conquête une situation qui menaçait d'aboutir à un
-désastre. Quant à la fidélité envers les coalisés, il les traitait
-comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus,
-de la conduite qu'il tint à Vienne, moins à lui qu'à ceux qui, en son
-absence, avaient engagé la Prusse dans un défilé sans issue. Il
-accepta, séance tenante, l'offre de Napoléon.
-
-Celui-ci, satisfait de voir son idée accueillie, dit à M. d'Haugwitz:
-Eh bien, c'est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous
-m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai
-besoin, et vous signerez avec la France un traité d'alliance offensive
-et défensive. Mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux
-coteries, vous les traiterez avec le mépris qu'elles méritent, vous
-ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour.--Les
-allusions de Napoléon s'adressaient à la reine, au prince Louis et à
-l'entourage. Il enjoignit ensuite à Duroc de s'aboucher avec M.
-d'Haugwitz, et de rédiger immédiatement le projet de traité.
-
-[En marge: Napoléon, une fois débarrassé de la Prusse, prescrit à M.
-de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.]
-
-Cet arrangement était à peine conclu, que Napoléon, enchanté de son
-ouvrage, écrivit à M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien
-terminer à Brünn, de traîner la négociation en longueur quelques jours
-encore, car il était assuré d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de
-conquérir au prix du Hanovre, et il n'avait plus à s'inquiéter
-désormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des
-mouvements des archiducs du côté de la Hongrie. Il ajouta qu'il
-voulait maintenant le Tyrol péremptoirement, la contribution de guerre
-plus résolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brünn
-pour se transporter à Vienne. La négociation était trop loin de lui à
-Brünn, il la désirait plus rapprochée, à Presbourg, par exemple.
-
-[En marge: Traité de Schoenbrunn avec la Prusse.]
-
-C'était le 13 décembre que Napoléon avait vu M. d'Haugwitz. Le traité
-fut rédigé le 14, et signé le 15, à Schoenbrunn. Voici quelles en
-furent principales conditions.
-
-La France, considérant le Hanovre comme sa propre conquête, le cédait
-à la Prusse. La Prusse en retour cédait à la Bavière le marquisat
-d'Anspach, cette même province qu'il était si difficile de ne pas
-traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cédait de
-plus à la France la principauté de Neufchâtel, le duché de Clèves
-contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient
-toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait
-à la France ses limites présentes, avec les nouvelles acquisitions
-faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne,
-et que la France garantissait à la Prusse son état actuel, avec les
-additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre.
-
-C'était un vrai traité d'alliance offensive et défensive, qui de plus
-en portait le titre formel, titre repoussé dans tous les traités
-antérieurs.
-
-Napoléon avait exigé Neufchâtel, Clèves, et surtout Anspach, qu'il
-allait échanger avec la Bavière contre le duché de Berg, afin d'avoir
-des dotations à distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'étaient
-pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de précieux
-moyens de récompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait
-être grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses
-généraux, comme ses parents. Cette négociation était un coup de
-maître; elle couvrait de confusion les coalisés, elle mettait
-l'Autriche à la discrétion de Napoléon, et, par-dessus tout, elle
-assurait à celui-ci la seule alliance désirable et possible,
-l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave,
-celui d'arracher le Hanovre à l'Angleterre, engagement qui pouvait
-être un jour fort onéreux, car on devait craindre qu'il n'empêchât la
-paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les
-circonstances la rendaient possible.
-
-Napoléon écrivit aussitôt après à M. de Talleyrand que le traité avec
-la Prusse était signé, et qu'il fallait quitter Brünn, si les
-Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur
-imposer.
-
-M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix fût déjà conclue, qui
-répugnait surtout à maltraiter l'Autriche, éprouva la contrariété la
-plus vive. Quant aux négociateurs autrichiens, ils furent atterrés.
-Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi
-étendues que celles qui leur étaient demandées. Ils surent que la
-Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait à perdre le Tyrol, et
-malgré le danger de différer encore, et de voir Napoléon élever peut
-être de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait à
-leur faire sentir, ils furent obligés d'en référer à leur souverain.
-
-[En marge: Les négociateurs, réunis à Brünn, se séparent en se donnant
-rendez-vous à Presbourg.]
-
-On se sépara donc à Brünn, en se donnant rendez-vous à Presbourg. Le
-séjour de Brünn était devenu malsain par les exhalaisons qui
-s'échappaient d'une terre chargée de cadavres, et d'une ville remplie
-d'hôpitaux.
-
-M. de Talleyrand retourna à Vienne, et trouva Napoléon disposé à
-recommencer la guerre, si on ne cédait pas. Il avait en effet ordonné
-au général Songis de réparer le matériel de l'artillerie, et de
-l'augmenter aux dépens de l'arsenal de Vienne. Il avait même adressé
-une réprimande sévère au ministre de la police Fouché, pour avoir
-laissé annoncer trop tôt la paix comme certaine.
-
-[En marge: Événements de Naples.]
-
-[En marge: Soudaine violation du traité de neutralité conclu avec la
-France.]
-
-Une circonstance toute récente avait contribué à l'animer davantage.
-Il venait, d'être informé des événements qui se passaient à Naples.
-Cette cour insensée, après avoir stipulé (par le conseil de la Russie,
-il est vrai) un traité de neutralité, avait tout à coup levé le
-masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et
-les engagements contractés par la Prusse, la reine Caroline avait cru
-Napoléon perdu, et s'était décidée à appeler les Russes. Le 19
-novembre, une division navale avait déposé sur le rivage de Naples 10
-à 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'était
-engagée à joindre 40 mille Napolitains à l'armée anglo-russe. Le
-projet consistait à soulever l'Italie sur les derrières des Français,
-pendant que Masséna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et
-Napoléon presque aux frontières de l'ancienne Pologne. Cette cour
-d'émigrés avait cédé à la faiblesse ordinaire aux émigrés, qui est de
-croire toujours ce qu'ils désirent, et de se conduire en conséquence.
-
-Napoléon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jurée,
-fut à la fois irrité et satisfait. Son parti était pris, la reine de
-Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de
-tenir, et laisser vacante une couronne qui serait très-bien placée
-dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer
-d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison
-de Bourbon, et quant à ses protecteurs naturels, la Russie et
-l'Autriche, on n'avait plus guère à compter avec eux.
-
-[En marge: Napoléon décide la déchéance des Bourbons de Naples.]
-
-Cependant, à Brünn, les négociateurs autrichiens avaient essayé de
-faire insérer dans le traité de paix quelque article qui couvrît la
-cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignoré de Napoléon.
-Mais celui-ci, une fois informé, donna l'ordre formel à M. de
-Talleyrand de ne rien écouter à ce sujet.--Je serais trop lâche,
-dit-il, si je supportais les outrages de cette misérable cour de
-Naples. Vous savez avec quelle générosité je me suis conduit envers
-elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de
-régner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au traité.
-C'est ma volonté absolue.--
-
-Les négociateurs attendaient M. de Talleyrand à Presbourg. Il s'y
-était rendu. On négociait aux avant-postes des deux armées. Les
-archiducs s'étaient rapprochés de Presbourg; ils étaient à deux
-marches de Vienne. Napoléon y avait réuni la plus grande partie de ses
-troupes. Il y avait amené Masséna par la route de Styrie. Près de deux
-cent mille Français se trouvaient concentrés autour de la capitale de
-l'Autriche. Napoléon, extrêmement animé, était décidé à reprendre les
-hostilités. Mais s'y prêter eût été une trop grande folie de la part
-de la cour de Vienne, surtout après la défection de la Prusse, et dans
-l'état d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les
-sacrifices exigés, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord
-d'en repousser l'idée, était résigné à les subir.
-
-[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napoléon.]
-
-[En marge: Napoléon obtient l'Italie entière, l'Istrie et la
-Dalmatie.]
-
-Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'État de Venise,
-avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la
-Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient à la
-France. Ces territoires devaient être réunis au royaume d'Italie. La
-séparation des couronnes de France et d'Italie était de nouveau
-stipulée, mais avec un vague d'expressions qui laissait la faculté de
-différer cette séparation jusqu'à la paix générale, ou jusqu'à la mort
-de Napoléon.
-
-[En marge: La Bavière obtient le Tyrol.]
-
-[En marge: L'archiduc Ferdinand est transporté à Würzbourg.]
-
-La Bavière obtenait le Tyrol, objet de ses éternels désirs, le Tyrol
-allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour,
-recevait les principautés de Salzbourg et de Berchtolsgaden, données
-en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la
-Bavière dédommageait l'archiduc en lui cédant la principauté
-ecclésiastique de Würzbourg, qu'elle avait également reçue en 1803 par
-suite des sécularisations.
-
-Le territoire de l'Autriche était ainsi mieux tracé, mais elle perdait
-avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc
-Ferdinand, transporté au milieu de la Franconie, cessait d'être sous
-son influence immédiate. L'État qu'on accordait à ce prince n'était
-plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne.
-
-À cette indemnité, trouvée dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour
-l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur
-conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs
-qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une
-population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille
-florins.
-
-Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége
-des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de
-Salzbourg sur la principauté de Würzbourg.
-
-L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de
-Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden,
-de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États,
-fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des
-siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États
-en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant
-complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré.
-
-Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine
-féodale sur les trois États favorisés par la France.
-
-[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et
-Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.]
-
-Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La
-France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable
-partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du
-souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale
-extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations,
-car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières
-principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que
-celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de
-Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette
-sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales
-cours de l'Allemagne.
-
-L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant
-le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes,
-rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des
-liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne
-méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et
-politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4
-millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103.
-
-Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de
-l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que
-le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement.
-C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien
-ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se
-soulever contre les décisions de la victoire.
-
-Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires
-hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de
-guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions
-la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées
-directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en
-voulait pas entendre parler.
-
-[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.]
-
-On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était
-de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le
-caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui
-demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup
-d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé
-que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à
-Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui
-exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser
-un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites
-instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand
-insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils
-répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils
-donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir
-avec l'archiduc.
-
-[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre
-1805.]
-
-Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10
-millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26
-décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon
-ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France
-obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix
-d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins
-durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par
-une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la
-générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des
-résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang
-et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était
-naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans
-avoir dit un mot des affaires des deux empires.
-
-[Date: Janv. 1806.]
-
-[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.]
-
-Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit
-évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille
-fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces
-de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui
-commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de
-ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il
-ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de
-course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route
-pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux
-millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun
-pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé
-de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle
-devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir
-repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de
-Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement
-de la contribution de 40 millions.
-
-[En marge: Napoléon se rend à Munich.]
-
-[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de
-Beauharnais avec la princesse Auguste.]
-
-Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport.
-Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et
-réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau,
-couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente
-curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion,
-constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue!
-Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec
-la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il
-aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries
-d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où
-l'attendait l'enthousiasme de la France.
-
-Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années,
-comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français
-porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire
-éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé
-miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de
-prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et
-respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille
-cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en
-passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le
-26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en
-effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat.
-Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de
-Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête.
-Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée
-à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un
-jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat.
-Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en
-présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte,
-c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus
-redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois
-supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans
-commettre de grandes fautes.
-
-
-FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
-
-
-
-
-CONFÉDÉRATION DU RHIN.
-
- Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
- drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant
- l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses
- premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants
- réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de
- 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le
- remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor
- formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres
- relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à
- la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
- ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.
- -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le
- traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des
- obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
- M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux
- changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,
- est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
- Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à
- Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise
- de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en
- attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les
- provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
- Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse
- après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de
- Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du
- cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions
- d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
- Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
- par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
- L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
- et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --
- Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
- lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --
- Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
- de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux
- Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie
- envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement
- de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.
- -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.
- -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon
- tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de
- l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés.
- -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
- l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de
- l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux
- publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue
- Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil
- d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --
- Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de
- trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --
- Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --
- Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.
- d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à
- produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord
- Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --
- Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au
- sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives
- inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
- Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et
- résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La
- Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et
- propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les
- admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse
- demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond
- par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé
- de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.
- -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France.
-
-
-[En marge: Retour de Napoléon à Paris.]
-
-[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le
-Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.]
-
-Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y
-célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste
-de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour
-à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés,
-et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait
-avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son
-admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des
-affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait
-retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour
-applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef.
-Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire
-valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
-en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les
-avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la
-vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en
-donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre
-au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière
-campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements
-de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer
-par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de
-continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en
-agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il
-maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que
-la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en
-fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait
-la fondre peu à peu avec l'ancienne.
-
-[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.]
-
-Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés
-triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les
-voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était
-accourue afin d'assister à ce spectacle.
-
-Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves
-mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi
-serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses?
-Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de
-tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille
-Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent
-cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en
-deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la
-première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups
-redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire
-germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne
-rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans
-leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs
-frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on
-avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent
-subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les
-perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la
-tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on
-ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne
-prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie
-fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie
-trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur
-public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres.
-
-[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la
-gloire de Napoléon et de l'armée française.]
-
-Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle
-des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus
-que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire,
-applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi
-de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du
-crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont
-le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat,
-après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un
-décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand.
-Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne
-surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé
-au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste
-édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour
-recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la
-gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la
-bataille d'Austerlitz.
-
-Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la
-métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le
-vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre
-basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe
-armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du
-ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible
-empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.»
-
-C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que
-Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de
-la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité
-publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les
-payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance
-renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne
-restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre.
-
-[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction
-des affaires.]
-
-[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.]
-
-Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail.
-Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le
-26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du
-gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage
-de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques
-instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir
-sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui
-parla de la crise financière, si promptement et si heureusement
-terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des
-rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre
-avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la
-gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une
-légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité
-de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes
-les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était
-résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le
-calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il
-valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir
-l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre
-perte possible cette étrange affaire.
-
-[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à
-l'affaire des _Négociants réunis_.]
-
-Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut
-qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la
-compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les
-ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse
-d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il
-supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à
-un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM.
-Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir
-trompé le ministre du Trésor.
-
-Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur,
-qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la
-lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en
-discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon,
-l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les
-fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des
-_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de
-l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses
-de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux
-besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi
-qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez,
-Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que
-l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces
-messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.--
-
-[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire
-le portefeuille du Trésor.]
-
-Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime
-votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre
-lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré
-toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux
-surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer
-l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis
-vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les
-membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM.
-Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient
-en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des
-spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de
-persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même
-les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses
-associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et
-de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à
-celles que la France avait avancées.
-
-[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard,
-l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.]
-
-Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne
-de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé
-de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses
-promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite
-criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en
-approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages
-sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice.
-
-Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient
-exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des
-trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de
-ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans
-toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées
-françaises[13].
-
-[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux
-Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants
-et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore
-publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même,
-avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et
-intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur.
-Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et
-incontestables.]
-
-[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.]
-
-Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans
-attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui
-dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M.
-Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à
-répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta
-Napoléon, et le jour même il exigea son serment.
-
-Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie
-des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de
-cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques
-jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le
-compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs
-généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas
-fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait
-d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs,
-quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste
-et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor.
-
-Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations
-des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et
-de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze,
-quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie
-des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes
-partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30
-millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait
-immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous
-l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on
-avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule
-compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du
-Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des
-comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des
-sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de
-numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur
-des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses
-affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants
-réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs
-généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient
-fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et
-étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait
-autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs
-généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de
-sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée
-avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait
-trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant
-qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces
-étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants
-réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur
-non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et
-qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait
-pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer
-un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque
-temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne.
-
-Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion
-d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer
-l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette
-complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le
-secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui
-exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et
-on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce
-commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la
-masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur
-inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout
-avouer et de tout restituer.
-
-Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon
-avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en
-s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes,
-et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires.
-Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier
-arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de
-l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un
-nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de
-ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé,
-était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques
-services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs
-calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations
-reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les
-piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses
-des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient
-pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et
-c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la
-compagnie.
-
-[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués
-successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.]
-
-Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la
-difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du
-débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73
-millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien,
-voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la
-situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à
-s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice
-envers l'État.
-
-Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les
-_Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des
-receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de
-diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite,
-au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73
-millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez
-donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit,
-soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus
-désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14
-millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé
-ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds
-entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille,
-n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni
-en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant
-les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17
-millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait
-fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se
-trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes
-sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73
-millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en
-_traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été
-fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14
-millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions
-du débet total de la compagnie.
-
-[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à
-l'État.]
-
-Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce
-que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire,
-avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la
-précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des
-fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme
-de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de
-millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le
-moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des
-immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes
-créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses
-valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60
-millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme
-existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances
-sur l'Espagne.
-
-Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les
-_Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et
-place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien
-de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M.
-Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait
-les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de
-Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait
-pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle
-était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la
-France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour
-assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient
-non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres
-qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été
-envoyés à son peuple.
-
-[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend
-faciles toutes les combinaisons financières.]
-
-[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des
-contributions de guerre.]
-
-Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40
-millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de
-Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles
-saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la
-maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à
-remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré
-des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des
-ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout
-était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la
-paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la
-compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour
-100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les
-prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2,
-c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la
-circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini
-avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les
-métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la
-grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on
-voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on
-eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme
-des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des
-effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être
-escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas
-seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi
-des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une
-contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions
-qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on
-pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait
-rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour
-l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel
-Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons
-bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui
-arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie,
-partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et
-Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de
-la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec
-le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change
-échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à
-4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à
-l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc
-recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de
-métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les
-autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les
-alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage
-avaient fait naître.
-
-[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations
-aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.]
-
-Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux
-choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir
-en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création,
-fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait
-résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée,
-auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son
-usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait,
-suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la
-formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée
-qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour
-ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants.
-Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous
-ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent
-non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à
-force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ
-de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans
-son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des
-choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor
-tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on
-avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au
-gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être
-ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers
-l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20
-millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une
-grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de
-l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille
-pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait
-une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et
-qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était
-disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait
-un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des
-_obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de
-douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à
-recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même
-à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour
-combler l'arriéré.
-
-Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à
-l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous
-les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point
-usuraire.
-
-[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont
-il est pourvu.]
-
-Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen
-des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une
-douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les
-opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche
-avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la
-Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de
-Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans
-ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la
-caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser
-ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup,
-lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que
-le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose
-celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les
-intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un
-sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies
-étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être
-converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les
-divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire
-dans chaque localité.
-
-Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées,
-Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation
-de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France,
-et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M.
-Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car
-on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances
-formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de
-présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement
-les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et
-de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création
-d'impôt.
-
-[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.]
-
-Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée
-en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de
-quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les
-malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils
-avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent
-auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet
-objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier
-à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de
-présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les
-princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce
-dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de
-Bavière.
-
-[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille
-hommes.]
-
-Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de
-Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la
-Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la
-plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans
-entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon
-incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté
-d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna
-seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas
-commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car
-Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de
-la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des
-opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par
-Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer
-tous les pouvoirs de la royauté.
-
-[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la
-Dalmatie.]
-
-Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il
-avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci
-était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État
-vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et
-d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au
-royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard.
-Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de
-conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers
-arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés.
-
-Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer
-cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût
-réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait
-donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux
-figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les
-citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz.
-
-[En marge: Suite des affaires diplomatiques.]
-
-Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste
-empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la
-guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités
-de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier
-un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à
-Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et
-au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité
-d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est
-vrai, par un riche présent, celui du Hanovre.
-
-[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.]
-
-On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les
-sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite
-et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de
-Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de
-de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi
-l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le
-territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer
-la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive
-sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant
-de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une
-certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est
-l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don,
-quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer
-la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux
-instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à
-elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation
-prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui
-imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre.
-Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais
-tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu
-de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre,
-antique patrimoine des rois d'Angleterre!
-
-[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne
-est honteuse de la conduite de son gouvernement.]
-
-Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles
-choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation
-prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une
-pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du
-présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans
-l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait
-effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au
-plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se
-mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils
-auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les
-Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme
-les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou
-les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes
-extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en
-faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords,
-inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les
-classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement.
-L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle
-réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle
-représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans
-les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait
-alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses
-souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le
-sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la
-carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée
-tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans
-aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire
-germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse
-immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de
-Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades
-militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de
-l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements
-soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour
-de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition
-bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se
-répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est
-pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont
-d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette
-dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens
-étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu
-s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements
-pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et
-malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de
-leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur
-susceptibilité.
-
-Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse,
-s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il
-venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé,
-il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de
-le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts,
-qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de
-s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne
-seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de
-ce procédé.
-
-La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités,
-surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était
-exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait
-tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs
-autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la
-Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que
-vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il
-l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit
-aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce
-propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de
-n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de
-Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On
-n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur
-orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs
-torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils
-à leur égard.
-
-[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.]
-
-M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec
-des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le
-roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et
-par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz
-lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il
-rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé,
-l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son
-unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des
-circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être
-maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un
-mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces
-circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple,
-M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement
-les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne
-pouvait sortir de ces complications que par des contradictions
-choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un
-moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de
-sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne
-faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la
-présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne
-pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et
-que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui
-qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger
-d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que
-voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se
-fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il
-n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis
-plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les
-choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi
-qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à
-l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le
-traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait
-annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans
-s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec
-Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn,
-sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à
-l'organisation de l'armée prussienne.--
-
-Tel était le langage de M. d'Haugwitz, exagéré en un seul point, c'est
-quand il soutenait qu'il avait été placé entre l'acceptation du
-Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet réconcilier la Prusse avec
-Napoléon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napoléon se serait
-défié de cette demi-réconciliation, et que de la défiance à la guerre
-il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un
-autre reproche. En se tenant à Vienne, lui disaient-ils, moins éloigné
-des négociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il
-aurait pu résister davantage à Napoléon, et déserter moins
-ostensiblement les intérêts européens épousés à Potsdam, ou ne les
-déserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une négociation
-collective, et Napoléon en voulait si peu, que c'était une autre
-manière d'aboutir à la guerre que d'insister sur ce point. C'était
-donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant,
-avant le terme fixé de la fin de décembre, contre le voeu bien connu
-du roi, et contre les intérêts bien positifs de la Prusse, que M.
-d'Haugwitz prétendait avoir eue en face à Schoenbrunn.
-
-L'embarras de cette position était donc beaucoup plus grand pour les
-autres que pour lui-même, et d'ailleurs il avait un aplomb
-imperturbable, mêlé de calme et de grâce, qui aurait suffi à le
-soutenir en présence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il
-n'avait pas.
-
-Aussi M. d'Haugwitz, sans être déconcerté par les cris qui
-retentissaient autour de lui, sans insister même pour l'adoption du
-traité, comme aurait pu le faire un négociateur attaché à l'ouvrage
-dont il était l'auteur, ne cessa de répéter qu'on était libre, qu'on
-pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le
-Hanovre et la guerre. Il laissait à autrui l'embarras des
-contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que
-l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait
-jamais dû le faire sortir. Heureux ce ministre s'il fût resté dans
-cette ligne, et s'il n'eût pas lui-même gâté plus tard cette situation
-par des inconséquences qui le perdirent, et faillirent perdre son
-pays.
-
-[En marge: Langage des exaltés de Berlin.]
-
-Les exaltés, sincères ou affectés, de Berlin, disaient que ce don du
-Hanovre était un don perfide, qui vaudrait à la Prusse une guerre
-éternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on
-l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis
-longtemps attachées à la monarchie, telles que Clèves, Anspach et
-Neufchâtel. Ils prétendaient que la Prusse, qui, en cédant Anspach,
-Clèves et Neufchâtel, avait cédé une population de 300 mille habitants
-pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais marché. À les
-entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans
-perdre ni Neufchâtel, ni Anspach, ni Clèves, et même en acquérant
-quelque chose de plus, comme les villes anséatiques, par exemple,
-alors il n'y aurait eu rien à regretter. La défection ainsi payée en
-aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'était plus rien depuis
-qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on déshonorait la
-Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la
-patrie commune, l'Allemagne, aux étrangers! Ces derniers reproches
-étaient plus spécieux; mais il y avait à répondre cependant qu'on
-avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi
-bien dans le partage récent des indemnités germaniques. Et cependant
-on n'avait pas alors crié au scandale!
-
-[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.]
-
-Les gens modérés très-répandus dans la riche bourgeoisie de Berlin,
-sans répéter toutes ces déclamations, craignaient pour le commerce
-prussien les représailles de l'Angleterre, souffraient pour la
-considération de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des
-armées françaises sur les armées allemandes, mais redoutaient
-par-dessus tout la guerre avec la France.
-
-[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.]
-
-C'était là le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon
-Allemand patriote et modéré, hésitait entre ces considérations
-contraires. Il était dévoré de regrets en pensant à la faute qu'il
-avait commise à Potsdam, et qui le plaçait dans une nécessité
-d'inconséquence tout à fait déshonorante, seule objection qu'on pût
-opposer au beau présent de Napoléon. Et puis, bien qu'il ne manquât
-pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus
-grand des malheurs; il y voyait la ruine du trésor de Frédéric,
-follement dispersé par son père, soigneusement refait par lui, et déjà
-entamé par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacité
-que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie.
-
-Frédéric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'éclairer de ses
-lumières, et le comte d'Haugwitz lui répétait sans cesse, ne sachant
-lui dire autre chose, que c'était à choisir entre le Hanovre ou la
-guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napoléon serait
-suivie d'un désastre; que les armées autrichiennes et russes valaient,
-quoi qu'on en dît, l'armée prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux
-qu'elles, peut-être moins bien, car on était dans le moment beaucoup
-moins aguerri.
-
-[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux
-personnages politiques et militaires de la Prusse.]
-
-[En marge: Le traité de Schoenbrunn est adopté avec des
-modifications.]
-
-On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de
-la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les
-deux représentants les plus illustres de l'armée, le maréchal de
-Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agitée,
-quoique sans mélange de passions de cour; et sous le coup de l'éternel
-argument de M. d'Haugwitz, consistant à répéter qu'on pouvait refuser
-le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit à
-un parti moyen, c'est-à-dire à ce qu'il y avait de plus mauvais. On
-décida l'acceptation du traité avec des modifications. M. d'Haugwitz
-résista vivement à cette résolution. Il dit qu'il avait profité des
-circonstances à Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napoléon ce
-qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait
-dans les modifications apportées au traité un dernier succès du parti
-ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur
-l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en conséquence, et que, se
-tenant pour dégagé par une ratification donnée avec des réserves, il
-placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre.
-
-M. d'Haugwitz ne fut pas écouté. On prétendit que les modifications
-apportées, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car
-elles prouvaient qu'on ne rédigeait pas les traités sous la dictée de
-Napoléon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion à des gens qui
-avaient besoin de se tromper eux-mêmes, et on adopta le traité en y
-apportant divers changements.
-
-[En marge: Nature des modifications adoptées.]
-
-Le premier de ces changements indiquait bien la pensée de ceux qui les
-avaient proposés, et la nature de leur embarras. On supprimait du
-traité la qualification d'_offensive_ et _défensive_, donnée à
-l'alliance contractée avec la France, afin de pouvoir se présenter à
-la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des
-commentaires, dans quels cas on se croirait obligé de faire cause
-commune avec la France. On demandait des éclaircissements sur les
-derniers arrangements projetés en Italie, et qui devaient être compris
-dans les garanties réciproques stipulées par le traité de Schoenbrunn,
-car on tenait à ne point approuver formellement ce qui allait se
-consommer à Naples, c'est-à-dire la déchéance des Bourbons, clients et
-protégés de la Russie.
-
-Ces modifications signifiaient qu'en étant obligé d'entrer dans la
-politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on
-ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus
-expliquer sa conduite à Saint-Pétersbourg et à Vienne. L'intention
-était trop visible pour être favorablement interprétée à Paris. À ces
-modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore.
-On ne les écrivit pas, il est vrai, dans le nouveau traité, mais on
-laissa le soin à M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On
-désirait, en gagnant le Hanovre, ne pas céder Anspach, qui était la
-seule concession un peu importante exigée par Napoléon, et qui formait
-le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On désirait
-l'adjonction des villes anséatiques, conquête précieuse par son
-importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidité de la nation
-prussienne, on se flattait d'étouffer chez elle le cri de l'honneur,
-et de désarmer l'opinion publique.
-
-Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, chargé à ce
-titre de l'échange des ratifications. Celui-ci connaissait trop son
-souverain pour se permettre de ratifier un traité auquel il avait été
-apporté de tels changements. Il commença par s'y refuser; mais les
-instances auprès de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui
-représenta avec tant de force la nécessité d'enchaîner la cour de
-Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour
-l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre
-consentit à ratifier le traité modifié, _sub spe rati_, précaution
-d'usage en diplomatie quand on désire réserver la volonté de son
-souverain.
-
-[En marge: M. d'Haugwitz est envoyé de nouveau pour faire approuver à
-Napoléon les modifications apportées au traité de Schoenbrunn.]
-
-C'était donc à Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces
-nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait
-paru réussir auprès de Napoléon, et c'est lui qu'on crut devoir
-envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prévoyait. M. d'Haugwitz
-déclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si
-vives prières, qu'il dut se résigner à se rendre à Paris, et à braver
-une seconde fois le négociateur couronné et victorieux avec lequel il
-avait traité à Schoenbrunn. Il partit en se faisant précéder des
-paroles les plus douces et les plus obséquieuses, pour se ménager un
-accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre.
-
-[En marge: Napoléon en apprenant ce qui s'était passé à Berlin,
-désespère tout à fait de l'alliance prussienne.]
-
-[En marge: La première disposition de Napoléon est de rendre à la cour
-de Berlin ce qu'elle a donné, de lui reprendre ce qu'il lui a cédé, et
-de renoncer à toute intimité avec elle.]
-
-Napoléon en apprenant ces dernières misères de la politique
-prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses
-pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout
-en se ménageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits.
-Il se sentit à l'égard de cette politique moins de considération
-qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour
-la France, il désespéra tout à fait, dès cette époque, de l'alliance
-prussienne. Joignez à cela que, la réflexion venue, il en était au
-regret de ce qu'il avait accordé à Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en
-effet, avait été concédé avec un peu trop de précipitation, non pas
-qu'il pût être mieux placé que dans les mains de la Prusse; mais en
-disposer définitivement, c'était rendre plus acharnée la lutte avec
-l'Angleterre, c'était ajouter à des intérêts inconciliables sur mer,
-des intérêts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait
-sacrifié les plus riches colonies de l'Angleterre plutôt que son
-patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que
-l'Angleterre était à jamais implacable, et ne pouvait être ramenée que
-par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et
-le Hanovre était très-bien employé, quand il l'était à cimenter une
-alliance puissante et sincère, propre à rendre impossibles les
-coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne
-paraissait actuellement vraie. On annonçait un grand découragement en
-Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avénement probable de M.
-Fox, et un changement immédiat de système. Aussi, en apprenant les
-derniers actes de la Prusse, Napoléon fut-il disposé à tout replacer
-sur l'ancien pied avec elle, c'est-à-dire à lui restituer Anspach,
-Clèves, Neufchâtel, et à lui retirer le Hanovre pour le garder en
-réserve. Au point où en étaient arrivées les choses, soit par la faute
-des hommes, soit par la faute des événements, ce qu'il y avait de
-mieux, effectivement, c'était d'en revenir aux bons rapports sans
-intimité, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'était donné.
-Napoléon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen
-de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui
-allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la
-guerre universelle.
-
-[Date: Fév. 1806.]
-
-[En marge: Instructions données par Napoléon à M. de Talleyrand.]
-
-Ce fut sa première pensée, et plût au ciel qu'il l'eût suivie! Il
-donna des instructions en ce sens à M. de Talleyrand. Il voulut qu'on
-le représentât à M. d'Haugwitz comme plus irrité qu'il n'était des
-libertés prises avec la France, qu'on se déclarât complétement dégagé,
-et qu'on restât libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le
-gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre à nouveau avec
-la Prusse, pour conclure avec elle un traité plus large et plus
-solide[14].
-
-[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la
-pensée de Napoléon dans cette circonstance:
-
- _À M. de Talleyrand._
-
- Paris, 4 février 1806.
-
- Le ministère en Angleterre a été entièrement changé après la mort
- de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extérieures.
- Je désire que vous me présentiez ce soir une note rédigée sur
- cette idée:
-
- «Le soussigné ministre des relations extérieures a reçu l'ordre
- exprès de S. M. l'Empereur de faire connaître à M. d'Haugwitz, à
- sa première entrevue, que S. M. ne saurait regarder le traité
- conclu à Vienne comme existant, par défaut de ratification dans
- le temps prescrit; que S. M. ne reconnaît à aucune puissance, et
- moins à la Prusse qu'à toute autre, parce que l'expérience a
- prouvé qu'il faut parler clairement et sans détour, le droit de
- modifier et d'interpréter, selon son intérêt, les différents
- articles d'un traité; que ce n'est pas échanger des ratifications
- que d'avoir deux textes différents d'un même traité, et que
- l'irrégularité paraît encore plus grande si l'on considère les
- trois ou quatre pages de mémoire ajoutées aux ratifications de la
- Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., chargé de
- l'échange des ratifications, serait coupable, si lui-même n'eût
- observé toute l'irrégularité du procédé de la cour de Prusse,
- mais qu'il n'avait accepté l'échange qu'avec la condition de
- l'approbation de l'Empereur.
-
- »Le soussigné est donc chargé de déclarer que S. M. ne l'approuve
- pas, par la considération de la sainteté due à l'exécution des
- traités.
-
- »Mais en même temps le soussigné est chargé de déclarer que S. M.
- désire toujours que les différends survenus dans ces dernières
- circonstances entre la France et la Prusse se terminent à
- l'amiable, et que l'ancienne amitié qui avait existé entre elles
- subsiste comme par le passé; elle désire même que le traité
- d'alliance offensive et défensive, s'il est compatible avec les
- autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et
- assure leurs liaisons.»
-
-Cette note, que vous me présenterez ce soir, sera remise demain dans
-la conférence, et sous quelque prétexte que ce soit je ne vous laisse
-pas le maître de ne la pas remettre.
-
-Vous comprenez vous-même que ceci a deux buts: de me laisser maître de
-faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici à quelques jours les
-nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse
-un traité sur une base plus large.
-
-Vous serez sévère et net dans la rédaction; mais vous y ajouterez de
-vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes
-les illusions qui feront croire à M. d'Haugwitz que c'est une suite de
-mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on
-est dans les mêmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans
-les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des
-affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que
-par suite d'un grand système tel qu'il puisse nous garantir de la
-crainte d'une continuation d'hostilités.]
-
-[En marge: M. d'Haugwitz, à force d'art, ramène Napoléon à l'idée de
-se lier avec la Prusse par des dons réciproques.]
-
-M. d'Haugwitz arriva le 1er février à Paris. Il déploya, soit auprès
-de M. de Talleyrand, soit auprès de l'Empereur, tout l'art dont il
-était doué, et cet art était grand. Il fit valoir les embarras de son
-gouvernement placé entre la France et l'Europe coalisée, penchant plus
-souvent vers la première, mais entraîné quelquefois vers la seconde
-par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il
-montra le gouvernement prussien obligé de revenir péniblement de la
-faute commise à Potsdam, ayant besoin pour cela d'être soutenu,
-encouragé par les égards du gouvernement français; il se peignit si
-bien comme l'homme qui luttait seul à Berlin pour ramener la Prusse à
-la France, et comme ayant droit à ce titre d'être aidé par la
-bienveillance de Napoléon, que ce dernier céda, et consentit
-malheureusement à renouer le traité de Schoenbrunn, mais à des
-conditions un peu plus onéreuses encore que celles que le roi
-Frédéric-Guillaume venait de refuser.
-
-[En marge: Langage de Napoléon à M. d'Haugwitz.]
-
---Je ne veux pas vous contraindre, dit Napoléon à M. d'Haugwitz; je
-vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied,
-c'est-à-dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clèves
-et Neufchâtel. Mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le
-Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et
-j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles
-alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec
-moi, je n'ai plus de coalition européenne à craindre, et, sans
-coalition européenne sur les bras, je viendrai bien à bout de
-l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour
-vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis
-sagement en vous le donnant.--
-
-Napoléon avait raison, sauf en un point, c'était de faire payer le
-Hanovre à la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui
-livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a
-de bons alliés que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz,
-qui était sincère dans son désir d'unir la France et la Prusse, promit
-à Napoléon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les
-apparences de la plus entière bonne foi. Il ajouta à ses promesses des
-insinuations fort adroites sur les procédés un peu légers de Napoléon
-envers la Prusse, sur la nécessité de ménager la dignité du roi, pour
-le roi d'abord, que sa timidité n'empêchait pas d'être au fond
-susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'armée, qui
-s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui
-ressemblait à un manque d'égards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la
-violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce
-rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moitié avec
-la cour dans les entraînements qui avaient amené le déplorable traité
-de Potsdam.
-
-Ces réflexions étaient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait
-besoin d'être ménagée, Napoléon avait besoin d'être content d'elle
-pour être porté à la ménager, et d'éprouver de l'estime pour en faire
-paraître. C'était là une double difficulté, que jusqu'ici on n'avait
-pas réussi à vaincre: y réussirait-on davantage après ce nouveau
-raccommodement? C'était malheureusement fort douteux.
-
-[En marge: Conditions du nouveau traité avec la Prusse.]
-
-On rédigea un second traité plus explicite et plus étroit que le
-premier. Le Hanovre fut donné à la Prusse aussi formellement qu'à
-Schoenbrunn, mais à la condition de l'occuper immédiatement, et à
-titre de souveraineté. Une obligation nouvelle et grave était le prix
-de ce don: elle consistait à fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et
-à fermer ces fleuves aussi étroitement que l'avaient fait les Français
-lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En échange la Prusse accordait les
-mêmes cessions qu'à Schoenbrunn; elle donnait la principauté
-franconienne d'Anspach, les restes du duché de Clèves situés à la
-droite du Rhin, et la principauté de Neufchâtel formant l'un des
-cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le
-traité de Schoenbrunn était supprimé ici au profit du roi de Bavière.
-D'après le premier traité, la principauté franconienne de Bareuth,
-contiguë à celle d'Anspach, et conservée à la Prusse, devait être
-limitée d'une manière plus régulière, en prenant sur celle d'Anspach
-une enclave de vingt mille habitants. Il n'était plus question de
-cette enclave. Enfin on étendait les obligations imposées à la Prusse.
-Celle-ci était contrainte de garantir non-seulement l'Empire français
-tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en
-Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantît explicitement les
-futurs résultats de la guerre commencée contre Naples, c'est-à-dire la
-déchéance de la maison des Bourbons, et l'établissement alors présumé
-d'une branche de la famille Bonaparte sur le trône des Deux-Siciles.
-C'était là certainement la plus désagréable des récentes conditions
-imposées à la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers
-l'empereur Alexandre plus difficile que jamais, à cause du protectorat
-avoué de la Russie à l'égard des Bourbons de Naples.
-
-Il n'est pas nécessaire de dire que les garanties étaient réciproques,
-et que la France promettait l'appui de ses armées à la Prusse, pour
-assurer à celle-ci toutes ses acquisitions passées et présentes, le
-Hanovre compris.
-
-Ce second traité fut signé le 15 février.
-
-Ainsi tout ce que la Prusse avait gagné à vouloir modifier le traité
-de Schoenbrunn, c'était d'être privée des additions de territoire qui
-devaient d'abord être ajoutées à Bareuth, d'être contrainte à un acte
-fort dangereux, la clôture de l'Elbe et du Weser, enfin d'être obligée
-d'avouer publiquement ce qui allait se consommer à Naples. L'unique
-résultat en un mot, c'étaient des obligations de plus, et des profits
-de moins.
-
-[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini à Berlin, pour y
-porter le nouveau traité, et demeure de sa personne à Paris.]
-
-M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux, à moins de replacer les choses
-dans leur premier état, ce qui aurait été préférable assurément, car
-on se serait épargné les engagements embarrassants d'une alliance
-replâtrée et peu sincère. Il est vrai qu'on se serait privé du
-prestige d'une conquête brillante, bien utile pour couvrir en ce
-moment toutes les misères de la politique prussienne. Quoi qu'il en
-soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-même à Berlin ce triste
-fruit des tergiversations de sa cour, et il résolut d'y envoyer M. de
-Lucchesini, ministre de Prusse à Paris. Il ne lui convenait pas de
-solliciter l'adoption d'un ouvrage gâté, et d'assumer sur lui seul la
-responsabilité de la résolution qu'il s'agissait de prendre. Il
-voulait laisser à son roi, à ses collègues, et à la famille royale,
-qui intervenait d'une manière si indiscrète dans les affaires de
-l'État, le soin de choisir entre le traité de Schoenbrunn fort empiré,
-ou la guerre; car il était évident, cette fois, que Napoléon poussé à
-bout par un nouveau rejet, s'il n'éclatait pas immédiatement pour une
-alliance refusée, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les
-arrangements européens, que la guerre deviendrait prochainement
-inévitable.
-
-Il envoya donc à Berlin M. de Lucchesini, dont il était le supérieur,
-et occupa pour quelques jours sa place de ministre à Paris. Il le
-chargea de porter le traité à sa cour, de peindre à celle-ci l'état
-exact des choses en France, de lui représenter les dispositions
-vraies de Napoléon, qui était prêt à devenir, selon la manière dont
-on se conduirait, ou un allié puissant et sincère, quoique
-embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si
-on le réduisait à voir dans la Prusse une seconde Autriche. M.
-d'Haugwitz ne donna pas à M. de Lucchesini la mission de solliciter en
-son nom l'adoption du nouveau traité. Il ne souhaitait plus rien, car
-il en était déjà au dégoût d'une tâche devenue trop ingrate, et à la
-fatigue d'une responsabilité trop contrariée.
-
-Il demeura donc à Paris, parfaitement traité par Napoléon, étudiant
-avec curiosité cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les
-jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intérêts
-présents et futurs que la Prusse et la France compromettaient
-également, en ne sachant pas s'entendre.
-
-[En marge: Événements de Naples. Marche de l'armée française.]
-
-[En marge: Évacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.]
-
-Tout allait du reste en Europe au gré des désirs de l'heureux
-vainqueur d'Austerlitz. L'armée qu'il avait envoyée à Naples, sous le
-commandement apparent de Joseph Napoléon, et sous le commandement réel
-de Masséna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforçant
-encore une fois de conjurer l'orage amassé par ses fautes, implorait
-toutes les cours, et dépêchait successivement le cardinal Ruffo, le
-prince héritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un
-traité, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, lié par les
-ordres impératifs de son frère, refusait le cardinal Ruffo,
-accueillait avec égard les instances du prince Ferdinand, mais ne
-s'arrêtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'armée
-française, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8
-février, et s'avança formée en trois corps. L'un, celui de droite,
-sous le général Reynier, vint faire le blocus de Gaëte; l'autre, celui
-du centre, sous le maréchal Masséna, marcha sur Capoue; le troisième,
-celui de gauche, sous le général Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille
-et les Abruzzes vers le golfe de Tarente. À cette nouvelle les Anglais
-s'embarquèrent avec une telle précipitation, qu'ils faillirent mettre
-en péril leurs alliés, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile,
-les seconds à Corfou. La cour de Naples se réfugia à Palerme, après
-avoir entièrement vidé les caisses publiques, même celle de la Banque.
-Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'armée
-napolitaine, s'enfonça dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains
-furent envoyés à Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale.
-Une convention fut signée, et Joseph, escorté du corps de Masséna, se
-présenta devant Naples. Il y entra le 15 février, sans que l'ordre fût
-troublé, la population des lazzaroni n'ayant opposé aucune résistance.
-
-[En marge: Résistance de la place de Gaëte.]
-
-La place de Gaëte, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne
-fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en était le
-commandant. Il déclara qu'il s'y défendrait jusqu'à la dernière
-extrémité. La force de cette place, espèce de Gibraltar, tenant
-seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une
-longue résistance. Le général Reynier enleva les positions extérieures
-avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi
-dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matériel nécessaire
-pour entreprendre un siége en règle.
-
-[En marge: Difficultés qui attendent Joseph à Naples.]
-
-Joseph, maître de Naples, n'était qu'au début des difficultés qu'il
-avait à vaincre. Quoiqu'il ne prît encore que la qualité de lieutenant
-de Napoléon, il n'en était pas moins à tous les yeux le roi désigné du
-nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes
-les munitions militaires avaient été emportées, les principaux
-fonctionnaires étaient partis. Il fallait créer à la fois des finances
-et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais
-aucune portion de cette activité prodigieuse dont son frère Napoléon
-était doué, et qui aurait été nécessaire ici pour fonder un
-gouvernement.
-
-[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.]
-
-[En marge: Commencement d'administration française à Naples.]
-
-Il se mit néanmoins à l'oeuvre. Les grands du royaume, plus éclairés
-que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilisé,
-avaient été maltraités par la reine, qui leur reprochait d'être
-enclins aux opinions libérales, et qui les faisait vivre dans la
-crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaçait sans
-cesse de déchaîner contre eux: conduite ordinaire à la royauté qui
-s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la
-résistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon
-accueil à ce gouvernement nouveau, duquel ils espéraient une
-administration sagement réformatrice, et décidée à protéger également
-toutes les classes. Joseph, les voyant animés de sentiments
-favorables, s'attacha davantage à les attirer à lui, et contint les
-lazzaroni par la crainte d'exécutions sévères. Au surplus, le nom de
-Masséna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait
-rejeté sur Naples une frégate et une corvette napolitaines, avec
-plusieurs bâtiments de transport. On recouvra ainsi quelques
-munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on
-leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoyé
-par Napoléon à Naples, fut mis à la tête de la police. Joseph demanda
-des secours d'argent à son frère pour l'aider à passer ces premiers
-moments.
-
-[En marge: Occupation des États vénitiens par le prince Eugène.]
-
-[En marge: Occupation de la Dalmatie.]
-
-Eugène, vice-roi de la haute Italie, avait reçu des mains de
-l'Autriche les États vénitiens. Il était entré dans Venise à la grande
-satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui
-trouvaient dans leur adjonction à un royaume italien, constitué sur de
-sages principes, un certain dédommagement de leur indépendance perdue.
-Le corps du général Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie,
-s'était porté sur l'Isonzo, et formait une réserve prête à pénétrer en
-Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait nécessaire. Le
-général Molitor avec sa division avait rapidement marché vers la
-Dalmatie, pour s'emparer d'une contrée à laquelle Napoléon attachait
-beaucoup de prix, parce qu'elle était voisine de l'empire turc. Ce
-général était entré dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie.
-Mais il lui restait à parcourir un assez grand espace de côtes avant
-d'arriver aux célèbres bouches du Cattaro, la plus méridionale et la
-plus importante des positions de l'Adriatique, et il se hâtait, afin
-de contenir par la terreur de son approche les Monténégrins, depuis
-longtemps stipendiés par la Russie.
-
-[En marge: Empressement de la cour d'Autriche à exécuter le traité de
-Presbourg, afin de hâter la retraite des armées françaises.]
-
-Du reste, la cour de Vienne, soupirant après la retraite de l'armée
-française, était disposée à exécuter fidèlement le traité de
-Presbourg. Cette cour, épuisée par la dernière guerre, qui était la
-troisième depuis la révolution française, terrifiée des coups qu'elle
-avait reçus à Ulm et à Austerlitz, ne renonçait sans doute pas à
-l'espoir de se relever un jour, mais pour le présent elle était
-résolue à mettre un peu d'ordre dans ses finances, et à laisser passer
-bien des années avant de tenter encore une fois la fortune des armes.
-L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, était chargé de
-chercher un nouveau système d'organisation militaire, qui procurât,
-sans une trop grande réduction de forces, les économies qu'on ne
-pouvait plus différer. On se pressait donc d'exécuter en tout point le
-dernier traité de paix, de verser, ou en espèces ou en lettres de
-change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des
-canons, des fusils pris à Vienne, pour que la retraite successive des
-troupes françaises s'accomplît promptement. Cette retraite devait se
-terminer le 1er mars par l'évacuation de Braunau.
-
-[En marge: L'armée française commence à se retirer.]
-
-[En marge: Distribution des troupes françaises dans les provinces
-allemandes nouvellement cédées.]
-
-Napoléon, qui avait laissé Berthier à Munich, pour y veiller au retour
-de l'armée, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait
-prescrit à ce fidèle exécuteur de ses volontés de s'arrêter à Braunau,
-et de ne restituer cette place qu'après qu'il aurait reçu la nouvelle
-positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait établi le
-maréchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre
-le plus longtemps possible aux dépens d'une province destinée à
-devenir autrichienne. Il avait établi le corps du maréchal Soult sur
-l'Inn, à cheval sur l'archiduché d'Autriche et la Bavière, et vivant
-sur tous les deux. Les corps des maréchaux Davout, Lannes, Bernadotte,
-pesant trop sur la Bavière, dont on commençait à lasser les habitants,
-venaient d'être acheminés vers les pays nouvellement cédés aux princes
-allemands nos alliés; et comme il n'y avait pas de terme fixé pour la
-remise de ces pays, dépendante encore d'arrangements litigieux, on
-avait un prétexte fondé pour y séjourner quelque temps. Le corps de
-Bernadotte fut donc transporté dans la province d'Anspach, cédée par
-la Prusse à la Bavière. Il avait là de l'espace pour s'étendre et pour
-subsister. Le corps du maréchal Davout fut transporté dans l'évêché
-d'Aichstedt et dans la principauté d'Oettingen. La cavalerie fut
-répartie entre ces différents corps. Ceux qui n'étaient pas assez au
-large pour trouver à se nourrir, avaient la permission de s'étendre
-chez les petits princes de la Souabe, dont le traité de Presbourg
-rendait l'existence problématique, en exigeant de nouveaux changements
-à la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partagées entre
-le maréchal Mortier et le général Oudinot, furent cantonnées en
-Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminèrent à travers la Suisse,
-vers la principauté de Neufchâtel, pour en prendre possession. Enfin,
-le corps d'Augereau, renforcé de la division Dupont et de la division
-batave du général Dumonceau, fut cantonné autour de Francfort, prêt à
-marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle
-n'amenaient pas une entente sincère et définitive.
-
-[En marge: Brillant état de l'armée française.]
-
-[En marge: Conduite des soldats français en Allemagne.]
-
-[En marge: Souffrance des pays occupés sans qu'il y ait de la faute de
-nos troupes.]
-
-Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur état. Ils commencèrent
-à se ressentir du repos qui leur avait été accordé, ils se recrutaient
-par l'arrivée des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du
-Rhin, où l'on avait réuni les dépôts, sous les maréchaux Kellermann et
-Lefebvre. Nos soldats étaient, s'il est possible, plus propres encore
-à la guerre qu'avant la dernière campagne, et singulièrement
-enorgueillis de leurs récentes victoires. Ils se montraient humains à
-l'égard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant
-volontiers leurs exploits, mais, ce bruit passé, sociables au plus
-haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands
-auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne
-l'étions nous-mêmes. Malheureusement, Napoléon, par un esprit
-d'économie utile à son armée, nuisible à sa politique, ne faisait
-payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste à leur
-profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en
-France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays
-où ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur
-était retenue, et c'était pour les habitants une charge fort lourde.
-Si les vivres eussent été payés, la présence de nos troupes, au lieu
-d'être un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui
-savait qu'elles avaient été amenées sur son sol par la faute de la
-coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous.
-C'était donc une économie mal entendue, et le bénéfice qui en
-résultait pour l'armée ne valait pas les inconvénients qui pouvaient
-naître de la souffrance des pays occupés. Napoléon faisait retenir
-aussi la dépense de l'habillement, pour vêtir ses soldats à neuf,
-quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux fêtes
-qu'il leur préparait. Ils étaient, quant à eux, fort de cet avis, et
-se résignaient gaiement à porter leurs vêtements usés, à recevoir peu
-d'argent, se disant qu'à leur retour en France ils auraient des habits
-neufs, et d'abondantes économies à dépenser.
-
-[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands à
-l'égard de la noblesse immédiate.]
-
-Du reste, si les peuples se plaignaient du séjour prolongé de nos
-troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur présence
-comme un bienfait, car rien n'était comparable aux violences, aux
-spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout
-ceux qui possédaient quelque force. Le roi de Bavière, le grand-duc de
-Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immédiate, et
-quoiqu'ils agissent sans ménagement, leur précipitation était de
-l'humanité comparée à la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait
-l'avidité jusqu'à faire envahir et piller tous les fiefs, comme du
-temps où l'on criait en France: _Guerre aux châteaux, paix aux
-chaumières_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes
-enclavés dans son royaume, sous prétexte de saisir les possessions de
-la noblesse immédiate. N'ayant droit qu'à une portion du Brisgau,
-dont la plus grande partie était destinée à la maison de Baden, le roi
-de Wurtemberg l'avait occupé presque en totalité. Sans les troupes
-françaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux
-mains.
-
-Napoléon avait constitué M. Otto, ministre de France à Munich, et
-Berthier, major général de la grande armée, arbitres des différends
-qu'il prévoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces
-derniers étaient tous accourus à Munich, où la diète de Ratisbonne
-paraissait avoir transféré son siége, et ils y sollicitaient la
-justice de la France, et même la présence, quelque onéreuse qu'elle
-fût, des troupes françaises. On voyait surgir de toutes parts
-d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir être résolues
-que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En
-attendant, des détachements de nos soldats gardaient les lieux en
-litige, et tout était remis à l'arbitrage de la France et de ses
-ministres. Au surplus, Napoléon ne se servait pas de ces conflits pour
-prolonger le séjour de ses troupes en Allemagne, car il était
-impatient de faire rentrer l'armée, de la réunir à Paris autour de
-lui; et il n'attendait pour cela que l'entière occupation de la
-Dalmatie, et la réponse définitive de la cour de Prusse.
-
-[En marge: Résolution définitive de la cour de Prusse.]
-
-Cette cour, obligée de se prononcer une dernière fois sur le traité de
-Schoenbrunn modifié, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce
-traité, devenu moins avantageux depuis son double remaniement à Berlin
-et à Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec
-l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre
-temps l'aurait comblée de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas
-d'autre parti à prendre que celui de finir par adhérer aux
-propositions de la France, ou de se résigner bientôt à la guerre, à la
-guerre que l'armée prussienne appelait avec jactance, et que ses
-chefs, plus avisés, le roi surtout, redoutaient comme une funeste
-épreuve.
-
-À opter pour la guerre, il aurait fallu s'y décider quand Napoléon
-quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue vallée du Danube, et
-tomber sur ses derrières, pendant que les Austro-Russes, concentrés à
-Olmütz, l'attiraient en Moravie. Mais l'armée prussienne n'était pas
-prête alors; et après le 2 décembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha
-avec Napoléon, il était trop tard. Il était bien plus tard encore,
-maintenant que les Français, réunis en Souabe et en Franconie,
-n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Prusse, maintenant que les
-Russes étaient en Pologne, et les Autrichiens en complet état de
-désarmement.
-
-[En marge: Retour de M. d'Haugwitz à Berlin.]
-
-[En marge: État de Berlin au moment où M. d'Haugwitz y retourne.]
-
-[En marge: Insulte que reçoit M. d'Haugwitz.]
-
-[En marge: Frédéric-Guillaume montre un instant d'énergie contre les
-mécontents.]
-
-Accepter le don du Hanovre, aux conditions qu'y mettait la France,
-était donc la seule résolution possible. Mais c'était là une
-singulière manière de commencer une alliance intime. Le traité du 15
-février fut ratifié le 24. M. de Lucchesini repartit immédiatement
-pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son côté, se mit
-en route pour retourner à Berlin, pleinement satisfait des traitements
-personnels qu'il avait reçus de Napoléon, lui promettant de nouveau
-la fidèle alliance de la Prusse, mais s'attendant à des épreuves bien
-pénibles, à la vue de toutes les difficultés qui fourmillaient alors
-en Allemagne, à la vue surtout de ces petits princes allemands,
-prosternés aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont
-les accablaient des princes plus puissants ou plus favorisés. Rentré à
-Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attristé de sa situation, et
-fort affligé des difficultés que lui opposait la cour, plus exaltée et
-plus intempérante que jamais. L'audace des mécontents fut poussée à ce
-point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz
-furent brisées par des perturbateurs, qu'on crut généralement
-appartenir à l'armée, et qu'on disait publiquement, mais faussement,
-n'être que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de
-dédaigner ces manifestations, qui, très-insignifiantes dans les pays
-libres, où l'on permet en les méprisant ces excès de la multitude,
-étaient étranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand
-on pouvait les imputer à l'armée. Le roi les considéra comme une chose
-sérieuse, et annonça publiquement l'intention de sévir. Il donna des
-ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit
-qu'elle fût complice ou impuissante, ne parvint pas à découvrir. Le
-roi poussé à bout montra une volonté ferme et arrêtée, qui imposa aux
-mécontents, et particulièrement à la reine. Il fit sentir à celle-ci
-que son parti était pris, que le salut de la monarchie lui avait
-commandé de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de
-lui eût une attitude conforme à sa politique. La reine, qui du reste
-était dévouée aux intérêts du roi son époux, se tut, et pour un
-instant la cour offrit un aspect convenable.
-
-[En marge: Retraite et popularité de M. de Hardenberg.]
-
-M. de Hardenberg quitta le ministère. Ce personnage était devenu
-l'idole des opposants. Il avait été la créature de M. d'Haugwitz, son
-partisan, son imitateur, et le prôneur le plus ardent de l'alliance
-française, surtout en 1805, lorsque Napoléon, de son camp de Boulogne,
-offrait le Hanovre à la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme
-la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement à son pays, et
-se plaignait aux ministres français des hésitations de son roi, trop
-lent, disait-il, à s'attacher à la France. Depuis, ayant vu échouer ce
-dessein, il s'était jeté avec l'impétuosité d'un caractère immodéré
-dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur,
-il déclamait tout haut contre la France. Napoléon, informé de sa
-conduite, avait commis à son égard une faute qu'il renouvela plus
-d'une fois, c'était de parler de lui dans ses bulletins, en faisant
-une allusion offensante à un ministre prussien séduit par l'or des
-Anglais. L'imputation était injuste. M. de Hardenberg n'était pas plus
-séduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Français.
-Elle était de plus indécente dans un acte officiel, et sentait trop la
-licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu à M.
-de Hardenberg l'immense popularité dont il jouissait. Le roi lui
-accorda sa retraite, avec des témoignages de considération, qui
-n'enlevaient pas à cette retraite le caractère d une disgrâce
-politique.
-
-Mais tandis qu'il éloignait M. de Hardenberg, Frédéric-Guillaume
-adjoignait à M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup
-mieux, c'était M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens,
-et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'était
-une sorte de satisfaction accordée au parti ennemi de la France, car
-dans les gouvernements absolus, on est souvent obligé de céder à
-l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres.
-Frédéric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec
-la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconséquences
-intéressées qu'il avait commises.
-
-[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.]
-
-Depuis Austerlitz on avait été fort sobre à Berlin de communications
-avec Saint-Pétersbourg. Après toutes les jactances de Potsdam, la
-Russie devait être confuse de sa défaite, et la Prusse de la manière
-dont elle avait tenu le serment prêté sur la tombe du grand Frédéric.
-Le silence était, dans le moment, la seule relation convenable entre
-ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour
-déclarer que ses forces étaient à la disposition de la Prusse, si le
-traité de Potsdam divulgué lui attirait la guerre. Depuis elle s'était
-tue, et la Prusse aussi.
-
-[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller à Saint-Pétersbourg
-expliquer la conduite de la Prusse.]
-
-[En marge: Langage du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg.]
-
-Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de
-Brunswick d'aller à Saint-Pétersbourg, opposer sa gloire aux reproches
-que la conduite suivie à Schoenbrunn et continuée à Paris ne pouvait
-manquer de provoquer. Ce prince respectable, dévoué à la maison de
-Brandebourg, partit donc, malgré son âge, pour la Russie. Il ne venait
-pas déclarer franchement qu'on épousait enfin l'alliance française, ce
-qui était difficile, mais ce qui eût été préférable à une continuation
-d'ambiguïtés, déjà bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait
-pris le Hanovre, c'était pour ne pas le laisser à la France, et pour
-s'épargner le chagrin et le danger de voir les Français reparaître
-dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accepté le mot
-d'alliance, c'était pour éviter la guerre, et que par ce mot on
-n'avait voulu entendre que la neutralité; que la neutralité était ce
-qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et
-la Prusse n'avaient rien à gagner à la guerre; qu'en s'obstinant dans
-ce système d'hostilité acharnée contre la France, on faisait les
-affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'était pas
-bien sûr qu'on ne fît pas aussi les affaires de la domination
-continentale de Napoléon.
-
-Tel était le langage que devait tenir le duc de Brunswick à
-Saint-Pétersbourg.
-
-[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille
-d'Austerlitz.]
-
-Il faut revenir à ce jeune empereur, qui, entraîné à la guerre par
-vanité, et contre les inspirations secrètes de sa raison, avait fait à
-Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donné à
-parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait caché dans
-l'éloignement de son empire la confusion de sa défaite.
-
-Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui,
-disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens,
-placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se
-disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des
-Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise
-conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les
-Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et
-son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès.
-C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte,
-c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et
-reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais
-Czartoryski trahissait évidemment l'empereur.
-
-Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de
-raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas
-su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse,
-qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur
-expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé
-des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et
-incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie.
-
-Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et
-Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt
-par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de
-considération pour ses sujets.
-
-Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa
-défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois
-rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir
-le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il
-eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui
-gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans
-les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage
-européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la
-France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au
-fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce
-jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait
-qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si
-jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des
-puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus
-grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si
-témérairement entrepris.
-
-Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son
-ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses
-remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui
-doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au
-pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu.
-Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses
-faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son
-vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira
-par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant
-ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront
-prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez
-demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et
-attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de
-reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas
-d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder
-ce qui vous est dû.»
-
-[Date: Mars 1806.]
-
-Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait
-rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait
-au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous
-sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait
-que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre,
-car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre
-heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée
-prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore
-battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance
-de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la
-lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus
-un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt,
-annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme
-prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des
-Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du
-prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé
-son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de
-la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune
-censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de
-chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans
-capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission,
-ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait
-sur le général de Budberg.
-
-La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins
-suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec
-l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna
-à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande
-considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même
-de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides,
-quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on
-évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins
-d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les
-premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le
-combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son
-âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le
-représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à
-s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas
-trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi
-de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France
-était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la
-Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée,
-et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur
-Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me
-ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.--
-
-[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de
-Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.]
-
-Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation
-destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les
-conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la
-France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie,
-au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié
-français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa
-disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait
-n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de
-Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions
-en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil
-engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la
-proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation
-demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M.
-d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre
-qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de
-traiter la plus importante des affaires de la monarchie.
-
-[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la
-Grande-Bretagne.]
-
-Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de
-la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation
-du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple
-hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple
-hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume,
-possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces
-du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi
-pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence
-des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces
-paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais
-qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le
-recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le
-recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui
-était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que
-c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait
-toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on
-devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le
-combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour
-donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait
-de ses dons que ceux qu'il dépouillait.
-
-[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.]
-
-L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par
-un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse,
-la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne
-d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa
-dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître,
-aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans
-un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait
-souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la
-guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple
-occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des
-fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au
-commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre.
-Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur
-le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour
-l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient
-ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les
-dominateurs de la mer.
-
-[En marge: Mort de M. Pitt.]
-
-L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à
-Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une
-fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout
-aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces
-victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa
-mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour
-deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes.
-Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M.
-Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses
-vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et
-plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la
-France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième
-coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de
-Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à
-Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de
-revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à
-renaître.
-
-L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous
-les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur
-l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il
-n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait
-l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles
-chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde
-entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de
-manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille
-de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de
-l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à
-Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent,
-après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre
-éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes
-n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de
-mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système
-de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les
-Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on
-en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les
-avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée.
-
-[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et
-injustice des contemporains envers M. Pitt.]
-
-Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent
-volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels
-envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce
-ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il
-l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents
-parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le
-tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis
-raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui
-imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des
-Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la
-précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les
-Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M.
-Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient
-M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami
-véritable de l'Angleterre.
-
-Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu
-part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la
-nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait
-aucun gré.
-
-Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la
-dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au
-lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la
-vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille
-vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la
-nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition,
-faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient
-distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie.
-
-Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le
-détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
-fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
-cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une
-grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son
-génie et de sa destinée.
-
-Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent
-l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie
-héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins
-avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23
-janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné
-son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en
-peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans
-un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à
-conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la
-terre!
-
-[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.]
-
-Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
-enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour,
-et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration
-ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur
-une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien
-capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes
-assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par
-les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un
-parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale,
-composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique,
-qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule
-de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art
-de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si
-différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui
-est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut
-encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec
-lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées.
-Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au
-plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus
-habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la
-véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M.
-Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla
-constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix
-retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus
-puissante encore des événements, quand la Révolution française,
-déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus
-expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou
-Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la
-convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique.
-Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut,
-comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les
-lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques
-institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en
-Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe,
-sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand
-orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de
-la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait
-de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
-nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
-trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la
-France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une
-persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en
-diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais
-tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des
-forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre
-quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi
-seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les
-unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de
-la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande
-nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent
-le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies.
-Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui
-fait réussir la force, et la justice qui l'honore.
-
-M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
-derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce
-cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put
-douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de
-sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord
-Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres!
-
-Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
-Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il
-vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût
-pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres
-de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes.
-Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect,
-fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment
-par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère.
-Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec
-douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée
-des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
-gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai
-combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération
-présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut
-faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que
-j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le
-monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son
-langage.
-
-Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le
-Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250
-mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait
-enseveli à Westminster.
-
-M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la
-trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq
-ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs
-autres moins importantes.
-
-[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.]
-
-C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces
-charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais
-dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant,
-en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une
-idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre
-en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait
-alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion
-contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de
-la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée
-de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion
-de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais
-point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M.
-Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses
-amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville
-et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de
-nouveau.
-
-Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu
-de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs
-opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt
-lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les
-unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une
-opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer,
-par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de
-perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales
-de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue
-des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre
-avec la France.
-
-Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour
-se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint
-après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de
-rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs
-amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie,
-c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait
-toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires
-étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent
-distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de
-manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le
-nouveau ministère.
-
-Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les
-attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et
-Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels,
-l'organisation de l'armée et les relations avec la France.
-
-[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère
-Fox et Windham.]
-
-Quant à l'armée, il n'était pas possible de la laisser telle qu'elle
-était depuis 1803, c'est-à-dire composée d'une force régulière
-insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal
-disciplinés. C était une organisation d'urgence, imaginée pour le
-moment du danger. M. Windham, qui s'était sans cesse raillé des
-volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand
-qu'avec les armées régulières, ce qui lui avait fourni l'occasion de
-parler en termes magnifiques de l'armée française, M. Windham pouvait
-moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc
-une espèce de licenciement déguisé des volontaires, et certains
-changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le
-recrutement de celles-ci. On a déjà vu que l'armée anglaise, comme
-toute armée mercenaire, se recrutait par les engagements spontanés.
-Mais ces engagements étaient à vie, et rendaient le recrutement
-difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements
-temporaires, de sept à vingt ans, et d'y ajouter des avantages de
-solde très-considérables. Il contribua ainsi à procurer une plus forte
-organisation à l'armée anglaise; mais il eut à lutter contre le
-préjugé que les armées permanentes inspirent à toutes les nations
-libres, contre la faveur que les volontaires s'étaient acquise, et
-surtout contre les intérêts créés par cette institution, car il avait
-fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on était
-maintenant obligé de dissoudre. On s'efforça de mettre M. Windham en
-contradiction avec son nouveau collègue, M. Fox, qui, partageant les
-préjugés populaires de son parti, avait montré autrefois plus de
-penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de
-l'armée régulière. Malgré tous ces obstacles, le projet ministériel
-fut adopté. On vota une large augmentation de l'armée, qui, jusqu'à
-l'entier développement du nouveau système, dut se composer de 267
-mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes
-de ligne, répandus dans les trois royaumes et les colonies. La dépense
-totale du budget monta encore, pour cette année, à environ 83 millions
-sterling, c'est-à-dire à plus de deux milliards de francs, dans
-lesquels les impôts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt à
-exécuter dans l'année pour 500.
-
-[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napoléon fournit à M. Fox
-l'occasion d'entrer en rapport avec la France.]
-
-C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se
-présenter à Napoléon, afin de négocier. On attendait de M. Fox, de sa
-situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul
-devenu empereur, des facilités que nul autre ne pouvait avoir pour
-nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence
-devait à cet honnête homme, lui en fournit l'occasion la plus
-honorable et la plus naturelle. Un misérable, jugeant de la nouvelle
-administration anglaise d'après les précédentes, s'introduisit chez M.
-Fox pour lui offrir d'assassiner Napoléon. M. Fox, indigné, le fit
-saisir par ses huissiers, et livrer à la police anglaise. Il écrivit
-sur-le-champ à M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui
-dénoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre à
-sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet
-paraissait avoir quelque chose de sérieux.
-
-[En marge: Échange de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.]
-
-Napoléon fut touché, comme il devait l'être, d'un procédé si généreux,
-et fit adresser, par M. de Talleyrand, à M. Fox la réponse que
-celui-ci méritait.
-
-«J'ai mis, écrivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majesté, la
-lettre de Votre Excellence. Je reconnais là, s'est-elle écriée, les
-principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé M.
-Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajouté, et dites-lui que, soit
-que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps
-en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanité, ait un terme
-aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis
-du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris,
-et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je
-me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, qui est
-l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui
-est beau, ce qui est vraiment grand.»
-
-[En marge: M. Fox offre franchement la paix.]
-
-M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'était assez pour donner
-suite à des relations si noblement commencées. Sur-le-champ M. Fox
-répondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait,
-sans détour, sans embûche diplomatique, la paix, à des conditions
-sûres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les
-bases du traité d'Amiens étaient fort changées, selon M. Fox; elles
-l'étaient par les avantages mêmes que la France et l'Angleterre
-avaient obtenus sur les deux éléments qui étaient le théâtre ordinaire
-de leurs succès. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles,
-qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et
-qui procurassent à l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et
-sûr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait être
-raisonnable, n'étaient point difficiles à trouver. D'après les traités
-antérieurs, l'Angleterre ne pouvait négocier séparément de la Russie;
-mais en attendant qu'on eût consulté celle-ci, il était permis de
-confier à des intermédiaires choisis le soin de discuter les intérêts
-des puissances belligérantes, et d'en préparer l'ajustement. M. Fox
-offrait de désigner sur-le-champ les personnes qui seraient chargées
-de cette mission, et le lieu où elles devraient se réunir.
-
-[En marge: La proposition de M. Fox est immédiatement accueillie par
-Napoléon.]
-
-Cette proposition charma Napoléon, qui au fond souhaitait un
-rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'était d'elle que partait
-toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens
-directs de la vaincre, un seul excepté, très-décisif, mais
-très-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il éprouva
-une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus
-grand empressement.
-
-[Date: Avril 1806.]
-
-[En marge: Première indication des bases de paix.]
-
-Sans s'expliquer sur les conditions, il donna à entendre, dans sa
-réponse, qu'on disputerait peu à l'Angleterre les conquêtes qu'elle
-avait faites (elle avait détenu Malte, comme on s'en souvient, et pris
-le Cap); que la France, de son côté, avait dit son dernier mot à
-l'Europe dans le traité de Presbourg, et qu'elle ne prétendait à rien
-au delà; que les bases devaient donc être faciles à poser, si
-l'Angleterre n'avait pas de vues particulières et inadmissibles,
-relativement aux intérêts commerciaux. L'Empereur est persuadé, disait
-M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens
-n'est autre que le refus de conclure un traité de commerce. Soyez bien
-averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements
-commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun traité nuisible à
-l'industrie française, qu'il entend protéger par toutes les taxes ou
-prohibitions qui pourront en favoriser le développement. Il demande
-qu'on ait la liberté de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce
-qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le
-trouver mauvais.
-
-[En marge: Napoléon ne veut pas de négociation collective.]
-
-Quant à l'intervention de la Russie dans le traité, Napoléon faisait
-déclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa
-diplomatie était celui des paix séparées, et ce principe était aussi
-juste qu'habilement imaginé. L'Europe avait toujours employé contre la
-France le moyen des coalitions; c'eût été les favoriser que d'admettre
-les négociations collectives, car c'était se prêter à la condition
-essentielle de toute coalition, celle qui interdit à ses membres de
-traiter isolément. Napoléon, qui à la guerre tâchait de rencontrer ses
-ennemis séparés les uns des autres, afin de les battre en détail,
-devait chercher en diplomatie à les rencontrer en même position. Aussi
-avait-il opposé des refus absolus à toutes les offres de négocier
-collectivement, et il avait eu raison, sauf à se départir de ce
-principe de conduite, dans le cas où M. Fox aurait des engagements
-qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napoléon,
-après avoir posé le principe dune négociation séparée, fit dire en
-outre qu'il était prêt à choisir pour lieu de la négociation, non pas
-Amiens, qui rappelait des bases de paix désormais abandonnées, mais
-Lille, et à y envoyer tout de suite un ministre plénipotentiaire.
-
-[En marge: M. Fox insiste pour une négociation qui comprenne la Russie
-et l'Angleterre.]
-
-M. Fox répliqua sur-le-champ que la première condition dont on était
-convenu dès le début de ces pourparlers, c'était que la paix fût
-également honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas
-pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on était
-formellement engagé, par un article de traité (celui qui avait
-constitué la coalition de 1805), à ne pas conclure de paix séparée.
-Cette obligation était absolue, selon M. Fox, et ne pouvait être
-éludée. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas
-autoriser les coalitions par sa manière de négocier, l'Angleterre en
-avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se
-prêtant à la dissolution de ses alliances continentales; qu'on était
-sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'être en
-France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui à chacune de ses
-dépêches officielles joignait une lettre particulière, pleine de
-franchise et de loyauté, exemple que M. de Talleyrand suivit de son
-côté, M. Fox terminait en disant que la négociation allait s'arrêter
-peut-être devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincèrement,
-mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands
-peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables:
-
-«Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'être, aux
-expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait
-usage à mon égard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir
-du même oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit
-d'acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n'en
-résulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entière!
-
- »Londres, 22 avril 1806.
-
- »C. J. Fox.»
-
-Au milieu de cette lutte acharnée, et qu'on peut appeler féroce, quand
-on se rappelle les scènes sanglantes qui l'ont signalée, l'esprit se
-repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un
-honnête homme, aussi généreux qu'éloquent, fit naître un instant entre
-les deux plus grandes nations du globe, et l'âme se remplit de mille
-regrets douloureux, inconsolables!
-
-[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui
-menace d'arrêter la négociation dès le début.]
-
-Napoléon était fort touché lui-même du langage de M. Fox, et il
-désirait sincèrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant
-sur le système de nos alliances, n'errait jamais sur le point
-essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour
-de croire que la paix, au degré de grandeur auquel nous étions
-arrivés, était notre premier intérêt. Il trouvait pour le dire un
-courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napoléon
-de saisir l'occasion unique, offerte par la présence de M. Fox aux
-affaires, pour négocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste
-pas de peine à se faire écouter, car Napoléon n'était pas moins
-disposé que lui à profiter de cette occasion aussi heureuse
-qu'inattendue.
-
-[En marge: Les circonstances fournissent elles-mêmes le moyen de lever
-l'obstacle qui arrête la négociation.]
-
-Les circonstances, au surplus, se prêtaient à vaincre l'obstacle qui
-semblait arrêter la négociation dès son début. Ou avait plus d'une
-raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et
-du consul de France à Saint-Pétersbourg, qu'Alexandre, inquiet des
-conséquences de la guerre, se défiant du silence du cabinet
-britannique à son égard et des dispositions personnelles de M. Fox,
-souhaitait le rétablissement de la paix. Le consul de France avait
-envoyé à Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait
-appris, et tout semblait faire naître l'espérance d'ouvrir une
-négociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait
-plus insister sur le principe d'une négociation collective, puisque la
-Russie aurait elle-même donné l'exemple d'y renoncer.
-
-[En marge: Restitution réciproque des prisonniers.]
-
-On résolut donc de continuer les pourparlers commencés avec M. Fox, et
-on se servit pour cet objet d'un intermédiaire qu'une rencontre
-heureuse venait d'offrir. Aux généreuses paroles échangées avec M. Fox
-s'étaient joints des procédés non moins généreux. Depuis l'arrestation
-des Anglais ordonnée par Napoléon, à l'époque de la rupture de la paix
-d'Amiens, en représailles de la saisie des bâtiments français,
-beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre étaient
-détenus à Verdun. M. Fox avait demandé le renvoi sur parole de
-plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontré l'accueil le
-plus empressé, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au même
-degré, il les eût classées suivant l'intérêt qu'elles lui inspiraient,
-Napoléon avait voulu les lui concéder toutes, et les Anglais désignés
-par lui avaient été relâchés sans aucune exception. En retour de ce
-noble procédé, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers
-les plus distingués faits à la bataille de Trafalgar, l'infortuné
-Villeneuve, l'héroïque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas,
-et beaucoup d'autres en nombre égal aux Anglais élargis.
-
-[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoyé à M.
-Fox pour suivre la négociation commencée.]
-
-[En marge: Conditions communiquées à lord Yarmouth comme
-réciproquement acceptables.]
-
-Parmi les prisonniers rendus à M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs
-d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'était lord
-Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononcé, mais tory ami
-intime de M. Fox, partisan décidé de la paix, qui lui permettait la
-vie et les plaisirs du continent, dont il était privé par la guerre.
-Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de
-Paris, dont il partageait la dissipation, était fort connu de M. de
-Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait
-de l'esprit, de l'élégance et du désordre. On lui indiqua lord
-Yarmouth, comme lié particulièrement avec M. Fox, et comme très-digne
-de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui déclara
-que l'Empereur désirait sincèrement la paix, qu'il fallait mettre de
-côté l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement
-sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions
-ne pouvaient être bien difficiles à trouver, puisqu'on ne voulait plus
-disputer à l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est-à-dire Malte
-et le Cap; que la question dès lors se réduisait à quelques îles de
-peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se
-prononçait tout de suite clairement; elle voulait, outre son
-territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus à lui
-contester, l'Italie entière, le royaume de Naples compris, et ses
-alliances en Allemagne, à la condition de rendre leur indépendance à
-la Suisse et à la Hollande, dès que la paix serait signée; que par
-conséquent il n'y avait pas d'obstacle sérieux à une réconciliation
-immédiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait être
-disposé à se concéder les choses qui venaient d'être énoncées; que,
-relativement à la difficulté naissant de la forme de la négociation,
-collective ou séparée, on ne tarderait pas à en trouver la solution,
-grâce au penchant que montrait la Russie à traiter directement avec la
-France.
-
-[En marge: Silence gardé sur le Hanovre.]
-
-Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais
-sur lequel on laissa entendre qu'à la fin on dirait son secret, et
-qu'on le dirait de manière à satisfaire la famille royale
-d'Angleterre, c'était le Hanovre.
-
-[En marge: Raisons qui, détachant Napoléon de la Prusse, le disposent
-à rendre le Hanovre à l'Angleterre.]
-
-Napoléon était effectivement décidé à le restituer à Georges III, et
-c'était la conduite récente de la Prusse qui avait provoqué chez lui
-cette grave résolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses
-manifestes, tendant à la présenter aux Hanovriens et aux Anglais comme
-une puissance opprimée, à laquelle on avait fait accepter un beau
-royaume l'épée sur la gorge, l'avait transporté de colère. Il avait
-voulu à l'instant même déchirer le traité du 15 février, en forçant
-la Prusse à tout remettre sur l'ancien pied. Sans les réflexions que
-le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspirées, il aurait fait un
-éclat. Une autre circonstance plus récente avait contribué à le
-détacher entièrement de la Prusse, c'était la publication des
-négociations de 1805, due à lord Castlereagh et aux collègues sortants
-de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu à venger la mémoire de leur illustre
-chef, en montrant qu'il était demeuré étranger aux opérations
-militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part à la formation
-de la coalition de 1805, laquelle avait sauvé l'Angleterre en amenant
-la levée du camp de Boulogne. Mais pour défendre la mémoire de leur
-chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait
-reproché du haut de la tribune avec une extrême véhémence, et leur
-avait attribué l'altération de toutes les relations de l'Angleterre
-avec les puissances européennes. Il n'y avait en effet qu'un cri
-contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient
-dénoncés à la France par cette publication imprudente. La conduite de
-la Prusse avait reçu en cette circonstance une clarté fâcheuse. Ses
-hypocrites et récentes déclarations à l'Angleterre au sujet du
-Hanovre, les espérances qu'elle avait données à la coalition, avant et
-après les événements de Potsdam, tout était divulgué. Napoléon, sans
-se plaindre, avait fait insérer ces documents au _Moniteur_, laissant
-à chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser.
-
-Mais l'opinion de Napoléon était formée sur la Prusse. Il ne croyait
-plus qu'elle valût la peine d'une lutte prolongée avec l'Angleterre.
-Il était décidé à restituer le Hanovre à celle-ci, en offrant à la
-Prusse l'une de ces deux choses, ou un équivalent du Hanovre pris en
-Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reçu d'elle, Anspach,
-Clèves et Neufchâtel. Le cabinet de Berlin recueillait là ce qu'il
-avait semé, et ne rencontrait pas plus de fidélité qu'il n'en avait
-montré. Encore Napoléon ignorait-il la négociation cachée établie avec
-la Russie, par l'intermédiaire du duc de Brunswick et de M. de
-Hardenberg.
-
-Sans s'expliquer complétement, on laissa entendre à lord Yarmouth que
-la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de
-revenir bientôt avec le secret des intentions de M. Fox.
-
-[En marge: Un accident imprévu change pour un moment l'aspect de la
-situation.]
-
-[En marge: Les bouches du Cattaro sont livrées aux Russes, par une
-infidélité des Autrichiens.]
-
-Un événement singulier, qui pour quelques jours donna à la situation
-une forte apparence de guerre, contribua au contraire à faire tourner
-les choses à la paix, en précipitant les résolutions du cabinet russe.
-Les troupes françaises chargées d'occuper la Dalmatie s'étaient hâtées
-de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger
-qui les menaçait. Les Monténégrins, dont l'évêque et les principaux
-chefs vivaient des largesses de la Russie, s'étaient fort agités en
-apprenant l'approche des Français, et avaient appelé l'amiral
-Siniavin, celui qui avait transporté de Corfou à Naples, de Naples à
-Corfou, les Russes chargés d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral,
-averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro,
-s'était pressé d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait
-joints à une troupe de Monténégrins, descendus de leurs montagnes, et
-s'était présenté devant les forts. Un officier autrichien qui les
-occupait, et un commissaire chargé par l'Autriche de les rendre aux
-Français, se déclarant contraints par une force supérieure, les
-livrèrent aux Russes. Cette allégation d'une force supérieure n'avait
-rien de fondé, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux
-bataillons autrichiens très-capables de les défendre, même contre une
-armée régulière qui aurait eu les moyens de siége dont les Russes
-étaient dépourvus. Cette perfidie était surtout le fait du commissaire
-autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien très-rusé, blâmé depuis par
-son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de déloyauté.
-
-[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant l'abandon fait aux
-Russes des bouches du Cattaro.]
-
-[En marge: Napoléon suspend l'évacuation de l'Autriche, et occupe de
-nouveau la place de Braunau.]
-
-Quand ce fait, transmis à Paris par courrier extraordinaire, fut connu
-de Napoléon, il en conçut un vif déplaisir, car il tenait infiniment
-aux bouches du Cattaro, moins à cause des avantages, d'ailleurs
-très-réels, de cette position maritime, qu'à cause du voisinage de la
-Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un
-moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou répressive. Mais
-il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'était ce
-cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui
-en était à son égard l'unique débiteur. Le corps du maréchal Soult
-était sur le point de repasser l'Inn et d'évacuer Braunau. Napoléon
-lui ordonna de s'arrêter sur l'Inn, de réarmer Braunau, de s'y
-établir, et d'y créer une véritable place d'armes. En même temps il
-déclara à l'Autriche que les troupes françaises allaient rebrousser
-chemin, que les prisonniers autrichiens, déjà en marche pour rentrer
-dans leur patrie, allaient être retenus, et que s'il le fallait, les
-choses seraient poussées jusqu'à un renouvellement d'hostilités, à
-moins qu'on ne lui donnât l'une des deux satisfactions suivantes: ou
-la restitution immédiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une
-force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes
-conjointement avec les Français.
-
-Cette seconde alternative n'était pas celle qui lui convenait le
-moins, car c'était mettre l'Autriche aux prises avec la Russie.
-
-Quand ces déclarations, faites avec le ton péremptoire qui était
-ordinaire à Napoléon, parvinrent à Vienne, elles y causèrent une
-véritable consternation. Le cabinet autrichien n'était pour rien dans
-cette infidélité d'un agent inférieur. Celui-ci avait agi sans ordre,
-et en croyant plaire à son gouvernement par une perfidie envers les
-Français. Sur-le-champ on écrivit de Vienne à Saint-Pétersbourg, pour
-faire part à l'empereur Alexandre des nouveaux périls auxquels
-l'Autriche se trouvait exposée, et pour lui déclarer que, ne voulant à
-aucun prix revoir les Français à Vienne, on accepterait plutôt la
-douloureuse nécessité d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro.
-
-[En marge: L'enlèvement des bouches du Cattaro devient l'occasion
-d'une négociation entre la Russie et la France.]
-
-[En marge: Mission de M. d'Oubril à Paris.]
-
-L'amiral Siniavin, qui s'était emparé des bouches du Cattaro, avait
-agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livrées.
-Alexandre était fâché de la position dans laquelle on avait placé son
-allié l'empereur François; il était fâché de la position dans
-laquelle on le plaçait lui-même, entre l'embarras de rendre et celui
-de garder. Il était toujours plus importuné des instances de ses
-jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persévérance dans la
-conduite; il était inquiet des négociations entamées avec Napoléon par
-l'Angleterre, et, bien que celle-ci eût enfin rompu le silence qu'elle
-avait observé pendant la crise ministérielle, il se défiait de ses
-alliés, il était enclin à suivre l'exemple général, et à se rapprocher
-de la France. En conséquence, il saisit l'occasion même des bouches du
-Cattaro, qui semblait plutôt une occasion de guerre que de paix, pour
-entamer une négociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien
-secrétaire de la légation russe à Paris, M. d'Oubril, qui s'y était
-conduit à la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus
-l'avantage de bien connaître la France. On le chargea de se
-transporter à Vienne, et là de demander des passe-ports pour Paris. Le
-prétexte ostensible devait être de s'occuper des prisonniers russes,
-mais la mission réelle était de traiter l'affaire des bouches du
-Cattaro, et de la comprendre dans un règlement général de toutes les
-questions qui avaient divisé les deux empires. M. d'Oubril avait ordre
-de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des
-bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen
-d'empêcher une reprise d'hostilités contre l'Autriche, et de ménager
-surtout le rétablissement d'une paix honorable entre la Russie et la
-France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait
-quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protégés
-ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Piémont; car, du
-reste, les deux empires n'avaient rien à se contester l'un à l'autre,
-et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M.
-d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste
-pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup
-plus que le ministère russe, qui d'ailleurs était chancelant et
-presque démissionnaire. Il partit donc inclinant du côté où inclinait
-son maître. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limités, les
-autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait
-avoir à résoudre. Il avait ordre de se concerter avec le négociateur
-anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une
-négociation collective, ce qui décidait par le fait les difficultés
-soulevées entre la France et l'Angleterre.
-
-M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa présence rendit le calme à
-l'empereur François, qui craignait ou de revoir les Français chez lui,
-ou d'avoir à combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant
-beaucoup moins que la première, ce prince avait dirigé un corps
-autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au
-besoin les troupes françaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant
-ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de
-Rasomousky, afin d'arriver le plus tôt possible à Paris.
-
-Napoléon voulut qu'on répondît sans retard, et favorablement, à la
-demande de M, d'Oubril, mais en même temps il eut soin de distinguer
-l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rétablissement de la
-paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa
-part, ne pouvait être l'objet d'aucune négociation, puisqu'il
-s'agissait d'un engagement de l'Autriche resté sans exécution, et à
-l'égard duquel on n'avait rien à démêler avec la Russie. Quant au
-rétablissement de la paix, on était prêt à écouter avec la meilleure
-volonté les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement
-terminer une guerre sans but comme sans intérêt pour les deux empires.
-Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expédiés à Vienne.
-
-[En marge: Magnifique situation de Napoléon en 1806, maître de faire
-la paix avec toutes les puissances.]
-
-Napoléon voyait donc l'Autriche épuisée par trois guerres, cherchant à
-éviter toute nouvelle hostilité contre la France; la Russie dégoûtée
-d'une lutte trop légèrement entreprise, et décidée à ne pas la
-prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succès sur mer, ne croyant
-pas qu'il valût la peine de s'exposer de nouveau à quelque expédition
-formidable; la Prusse enfin, déconsidérée, n'ayant plus aucune valeur
-aux yeux de personne, et dans cet état, le monde entier désirant ou
-conserver ou obtenir la paix, à des conditions, il est vrai, qui
-n'étaient pas encore clairement définies, mais qui laisseraient,
-quelles qu'elles fussent, la France au rang de première puissance de
-l'univers.
-
-Napoléon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement
-envie de la compromettre, même pour remporter de nouvelles victoires.
-Mais il méditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire
-découler naturellement et immédiatement du traité de Presbourg. Ces
-projets lui semblaient si généralement prévus, qu'à la seule condition
-de les accomplir tout de suite, il espérait les faire comprendre dans
-la double paix qui se négociait avec la Russie et avec l'Angleterre.
-Alors son empire, tel qu'il l'avait conçu dans sa vaste pensée, se
-trouverait constitué définitivement, et accepté de l'Europe. Ces
-résultats obtenus, il regardait la paix comme l'achèvement et la
-ratification de son oeuvre, comme le prix dû à ses travaux et à ceux
-de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il
-était homme, enfin, ainsi qu'il l'avait déjà fait dire à M. Fox, et il
-était loin d'être insensible aux charmes du repos. Avec la puissante
-mobilité de son âme, il était aussi disposé à goûter les douceurs de
-la paix et la gloire des arts utiles, qu'à se transporter de nouveau
-sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu
-des rangs de ses soldats.
-
-[En marge: Retour de lord Yarmouth à Paris, porteur des conditions de
-l'Angleterre.]
-
-Lord Yarmouth était revenu de Londres avec une lettre particulière de
-M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce
-ministre, et qu'on pouvait lui parler sans réserve. Cette lettre
-ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, dès qu'on aurait
-l'espérance fondée de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors
-instruit des communications établies avec la Russie, et lui avait
-ainsi prouvé l'inutilité de réclamer une négociation collective,
-lorsque la Russie se prêtait elle-même à une négociation séparée.
-Quant à la prétention de l'Angleterre de n'être pas exclue des
-affaires du continent, M. de Talleyrand offrit à lord Yarmouth la
-reconnaissance officielle d'_un droit égal, pour les deux puissances,
-d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et
-maritimes_[15]. Ainsi la question de la négociation séparée semblait
-n'en plus être une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus
-elles-mêmes présenter de difficultés insolubles. L'Angleterre voulait
-conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le désir de garder nos
-établissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichéry, les
-îles françaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie
-hollandaise de Surinam, située sur le continent américain. Entre ces
-diverses possessions il n'y avait de considérable que Surinam, car
-Pondichéry n'était qu'un vain débris de notre ancienne puissance dans
-l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour
-motiver un refus. Relativement à Surinam, l'Angleterre ne se montrait
-pas absolue. Quant à nos conquêtes continentales, bien autrement
-importantes que ses conquêtes maritimes, elle était prête à nous les
-concéder toutes, sans excepter Gênes, Venise, la Dalmatie et Naples.
-La Sicile seule paraissait faire difficulté. Lord Yarmouth,
-s'expliquant confidentiellement, disait qu'on était fatigué de
-protéger ces Bourbons de Naples, cet imbécile roi, cette folle reine;
-que néanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne
-l'avait pas encore conquise, on serait obligé de la demander pour
-eux, mais que ce serait là une question qui dépendrait du résultat des
-opérations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant
-où la Sicile leur serait enlevée, lord Yarmouth ajoutait qu'il
-faudrait leur trouver une indemnité quelque part. Il était
-sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre
-serait rendu à l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on réservait la
-chose, sans l'énoncer formellement.
-
-[Note 15: Texte de la dépêche.]
-
-La Sicile était donc la seule difficulté sérieuse, et encore la
-conquête immédiate de l'île, sauf un dédommagement, quelque
-insignifiant qu'il fût, pouvait tout arranger. Les passe-ports étaient
-envoyés à M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prétentions il
-apportait, mais elles ne devaient pas être sensiblement différentes
-des prétentions anglaises.
-
-[En marge: Napoléon veut allonger la négociation, afin d'avoir le
-temps de mettre à exécution divers projets qu'il a conçus, et de les
-imposer à l'Europe à titre de faits accomplis.]
-
-Napoléon voyait clairement, qu'en ne précipitant pas les négociations,
-et en accélérant au contraire l'exécution de ses projets, il
-atteindrait son double but de constituer son empire comme il le
-voulait, et d'en faire confirmer l'établissement par la paix générale.
-
-[En marge: Vaste système de l'Empire français, composé de royautés
-vassales, de grands et petits duchés, etc.]
-
-[En marge: Royaume d'Italie.]
-
-[En marge: Royaume de Naples.]
-
-[En marge: Royaume de Hollande.]
-
-Dès l'origine, en préférant le titre d'empereur à celui de roi, il
-avait imaginé un vaste système d'empire, duquel relèveraient des
-royautés vassales, à l'imitation de l'empire germanique, empire si
-affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait naître la
-tentation de le remplacer en Europe. Les dernières victoires de
-Napoléon avaient exalté son imagination, et il ne rêvait rien moins
-que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa
-tête, et de le rétablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles
-royautés vassales étaient toutes trouvées, et elles devaient être
-distribuées entre les membres de la famille Bonaparte. Eugène de
-Beauharnais, adopté comme fils, devenu époux d'une princesse de
-Bavière, était déjà vice-roi d'Italie, et cette vice-royauté
-comprenait la moitié la plus importante de la Péninsule italique,
-puisqu'elle s'étendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph,
-frère aîné de Napoléon, était roi désigné de Naples. Il ne restait
-qu'à lui procurer la Sicile pour qu'il possédât l'un des plus beaux
-royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez
-difficilement en république, était sous la dépendance absolue de
-Napoléon, et il croyait pouvoir la rattacher à son système, en la
-constituant en royaume sur la tête de son frère Louis. Cela faisait
-trois royautés, celles d'Italie, de Naples, de Hollande, à placer sous
-la suzeraineté de son empire. Quelquefois, lorsqu'il étendait
-davantage encore le rêve de sa grandeur, il songeait à l'Espagne et au
-Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne,
-d'une hostilité cachée, le Portugal, d'une hostilité patente. Mais
-ceci était placé loin encore dans le vaste horizon de sa pensée. Il
-fallait que l'Europe l'obligeât à quelque nouveau coup d'éclat, comme
-Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complète de la maison de
-Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commençait à
-devenir chez lui une idée systématique. Depuis qu'il avait été amené
-à proclamer la déchéance des Bourbons de Naples; il considérait la
-famille Bonaparte comme destinée à remplacer la maison de Bourbon sur
-tous les trônes du midi de l'Europe.
-
-[En marge: Duché de Lucques.]
-
-[En marge: Duché de Guastalla.]
-
-[En marge: Principauté de Neufchâtel.]
-
-[En marge: Duché de Berg.]
-
-Dans cette vaste hiérarchie d'États vassaux dépendant de l'Empire
-français, il voulait un second et un troisième rang, composés de
-grands et petits duchés, sur le modèle des fiefs de l'empire
-germanique. Il avait déjà constitué au profit de sa soeur aînée le
-duché de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la
-principauté de Massa, détachée du royaume d'Italie. Il projetait d'en
-créer un autre, celui de Guastalla, en le détachant aussi du royaume
-d'Italie. Ces deux démembrements étaient fort insignifiants, en
-comparaison de la magnifique adjonction des États vénitiens. Napoléon
-venait d'obtenir de la Prusse Neufchâtel, Anspach et les restes du
-duché de Clèves. Il avait donné Anspach à la Bavière pour se procurer
-le duché de Berg, joli pays, placé à la droite du Rhin, au-dessous de
-Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg,
-Mayence, Wesel, disait Napoléon, sont _les trois brides_ du Rhin.--
-
-[En marge: Duché de Parme et Plaisance.]
-
-[En marge: Principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo.]
-
-Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le
-royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bénévent, fiefs restés litigieux
-entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves
-sujets de mécontentement. Pie VII n'avait pas emporté de Paris les
-satisfactions auxquelles il s'était attendu. Flatté des soins de
-Napoléon, il avait été déçu dans ses espérances d'un dédommagement
-territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Français,
-maintenant qu'ils s'étendaient des Alpes Juliennes jusqu au détroit de
-Messine, lui avait paru compléter la dépendance des États romains. Il
-en était au désespoir, et le montrait de toutes les manières. Il ne
-voulait pas organiser l'Église d'Allemagne, qui restait sans prélats,
-sans chapitres, depuis les sécularisations. Il n'admettait aucun des
-arrangements religieux adoptés pour l'Italie. À l'occasion du mariage
-que Jérôme Bonaparte avait contracté aux États-Unis avec une
-protestante, et que Napoléon voulait faire casser, le Pape opposait
-une résistance peu sincère, mais opiniâtre, usant ainsi, à défaut
-d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napoléon lui avait
-fait dire qu'il se tenait pour maître de l'Italie, Rome comprise, et
-qu'il n'y souffrirait pas un ennemi caché; qu'il suivrait l'exemple de
-ces princes qui, en restant fidèles à l'Église, avaient su la dominer;
-qu'il était pour l'Église romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait
-rétablie, et qu'il prétendait être traité comme tel. En attendant, il
-exprimait son déplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bénévent. C'était le
-déplorable commencement d'une mésintelligence funeste, à laquelle
-Napoléon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait
-de poser, dans l'intérêt de la religion et de l'Empire.
-
-[En marge: Autres petits duchés créés dans les États vénitiens et le
-royaume de Naples.]
-
-Ainsi, outre plusieurs trônes à distribuer, il avait Lucques,
-Guastalla, Bénévent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchâtel, Berg,
-à partager entre ses soeurs et ses plus fidèles serviteurs, à titre de
-principautés ou de duchés. En donnant des royaumes comme Naples à
-Joseph, des accroissements comme les États vénitiens à Eugène, il
-songeait à y créer encore une vingtaine de moindres duchés, destinés
-tant à ses généraux qu'à ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil,
-pour former un troisième rang dans sa hiérarchie impériale, et pour
-récompenser d'une manière éclatante ces hommes auxquels il devait le
-trône, et auxquels la France devait sa grandeur.
-
-Depuis qu'en plaçant la couronne impériale sur sa tête, il s'était
-adjugé à lui-même le prix des exploits merveilleux accomplis par la
-génération présente, il avait déchaîné les désirs des compagnons de sa
-gloire, et ils aspiraient aussi à obtenir le prix de leurs travaux.
-Malheureusement ils n'imitaient plus la sobriété des généraux de la
-république, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se hâtait pas de leur
-donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les États
-vénitiens, des exactions fâcheuses, que Napoléon s'était attaché à
-réprimer avec la dernière rigueur. Il avait, avec une vigilance
-incroyable, recherché, découvert le secret de ces exactions, appelé
-devant lui ceux qui se les étaient permises, arraché d'eux la
-révélation des valeurs détournées, et exigé la restitution immédiate
-de ces valeurs, en commençant par le général en chef, qui avait été
-obligé de verser une somme considérable dans la caisse de l'armée.
-
-Mais il ne voulait pas imposer une intégrité rigoureuse à ses
-généraux, sans récompenser leur héroïsme.--Dites-leur, avait-il écrit
-à Eugène et à Joseph, auprès desquels étaient alors employés plusieurs
-des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que
-je leur donnerai à tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais
-prendre eux-mêmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte,
-que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le témoignage
-immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient
-mes peuples, rendraient la France l'objet des malédictions des
-vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumulé par ma
-prévoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent,
-avait-il ajouté, et ils seront riches, honorés, sans avoir à rougir
-d'aucune concussion.--
-
-Des idées profondes se mêlaient, comme on le voit, à ses conceptions
-en apparence les plus vaines. Il était donc résolu à satisfaire chez
-les généraux le désir des jouissances, mais à le diriger vers de
-nobles récompenses légitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout
-avait encore la forme républicaine, il avait imaginé la Légion
-d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme
-monarchique, et qu'il grandissait à vue d'oeil, il voulait que chacun
-grandît avec lui. Il méditait de créer des rois, des grands-ducs, des
-ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prôneur assidu des
-créations de ce genre, avait, pendant la dernière campagne, travaillé
-beaucoup lui-même à l'oeuvre de Napoléon, et l'avait entretenu de ce
-sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il était chargé de
-négocier à Presbourg. Ils avaient à eux deux conçu un vaste système de
-vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la
-suzeraineté de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de
-véritables principautés, soit en domaines territoriaux, soit en riches
-revenus.
-
-Les nouveaux rois devaient, pour plus de conformité avec l'empire
-germanique, conserver, sur les trônes qu'ils allaient occuper, leur
-qualité de grands dignitaires de l'Empire français. Joseph devait
-rester grand électeur, Louis connétable, Eugène archichancelier
-d'État, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou
-grands-ducs. Des dignitaires supplémentaires, tels qu'un
-vice-connétable, un vice-grand électeur, etc., pris parmi les
-principaux personnages de l'État, rempliraient leurs fonctions quand
-ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges à
-distribuer. Les rois, restés dignitaires de l'Empire français,
-devaient résider souvent en France, y avoir un établissement royal au
-Louvre, approprié à leur usage. Ils devaient former le conseil de la
-famille impériale, y remplir certaines fonctions spéciales pendant les
-minorités, et même élire l'Empereur, dans le cas où la ligne masculine
-viendrait à s'éteindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles
-régnantes.
-
-[En marge: Projet secret de rétablir l'empire d'Occident.]
-
-L'assimilation avec l'empire germanique était complète, et cet empire
-tombant de toutes parts en ruine, exposé même à disparaître par un
-simple effet de la volonté de Napoléon, l'Empire français se trouvait
-tout prêt à le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait
-redevenir ce qu'il avait été sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et
-en prendre même le titre. C'était là le dernier voeu de cette
-ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas réalisé, et celui pour
-lequel elle a tourmenté le monde, pour lequel elle a péri peut-être.
-M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait
-quelquefois les passions qui amenaient la guerre, présentait souvent
-cette idée à Napoléon, sachant l'émotion profonde qu'elle produisait
-dans son âme. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans
-ses yeux, étincelants de génie, tous les feux de l'ambition. Saisi
-cependant d'une sorte de pudeur, comme à la veille du jour où il prit
-le pouvoir suprême, Napoléon n'osait pas avouer toute l'étendue de ses
-désirs. L'archichancelier Cambacérès, avec lequel il s'ouvrait
-davantage, parce qu'il était plus assuré d'une discrétion absolue,
-avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'était gardé de
-les encourager, parce que chez lui le dévouement ne faisait jamais
-taire la prudence. Mais il était évident qu'au faîte des grandeurs
-humaines, arrivé à ce point qu'Alexandre, César, Charlemagne, n'ont
-pas dépassé, l'âme inquiète et insatiable de Napoléon souhaitait
-encore quelque chose, et que c'était ce titre d'empereur d'Occident,
-qui depuis mille ans n'avait plus été porté dans le monde.
-
-Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les
-Français, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation
-romaine, une certaine conformité de génie, de moeurs, d'intérêts,
-quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au delà de la
-Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les
-Allemands. Cette conformité est l'indication d'une alliance
-naturelle, que la maison de Bourbon, en réunissant sous son sceptre
-royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence,
-avait en partie réalisée. Si c'était là ce que voulait Napoléon; si,
-maître de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse
-et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, maître de l'Italie entière,
-pouvant le devenir bientôt de l'Espagne, il ne voulait que
-reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui
-donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire
-d'Occident, la nature des choses, quoique forcée, n'était pas outragée
-cependant. La famille Bonaparte remplaçait la maison de Bourbon, pour
-régner d'une manière plus complète sur l'étendue des pays que cette
-antique maison avait aspiré à dominer, pour les rattacher par un
-simple lien de suzeraineté au chef de la famille, lien qui laissait à
-chacune des nations méridionales son indépendance, en rendant plus
-fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le génie de Napoléon, en
-transportant dans la politique la prudence qu'il déployait à la
-guerre, avec un très-long règne, cette conception n'était peut-être
-pas impossible à réaliser. Mais cette nature des choses qui se venge
-toujours cruellement de ceux qui la méconnaissent, était follement
-violentée, lorsque, dans son ambition, Napoléon cessait de respecter
-la limite du Rhin, lorsqu'il voulait réunir des Germains à des
-Gaulois, soumettre des peuples du Nord à des peuples du Midi, placer
-des princes français en Allemagne, malgré d'invincibles antipathies de
-moeurs, et il faisait apparaître alors à tous les yeux le fantôme de
-cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et déteste, qu'elle
-a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un
-jour peut-être elle subira de la main des peuples du Nord, après avoir
-refusé de la subir de la main des peuples d'Occident.
-
-Un enchaînement de faits imprévus, même pour la vaste et prévoyante
-ambition de Napoléon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire
-germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur
-d'Allemagne, qui avait remplacé sur la tête des successeurs de
-Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'était un nouvel et fatal
-encouragement pour les projets que Napoléon nourrissait dans son
-esprit, sans oser les produire encore.
-
-En songeant, dans ses derniers traités avec l'Autriche, à récompenser
-ses trois alliés de l'Allemagne méridionale, les princes de Bavière,
-de Wurtemberg et de Baden, et à terminer tout sujet de collision entre
-eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions
-restées indécises en 1803, Napoléon avait prononcé, sans qu'il s'en
-doutât, la dissolution prochaine du vieil empire germanique.
-Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours
-méconnu, de cette révolution française, qui devait changer la face du
-monde, il avait préparé à son insu l'une des plus grandes réformes
-européennes.
-
-On se souvient comment, en 1803, la France avait été appelée à se
-mêler du gouvernement intérieur de l'Allemagne; comment les princes
-qui avaient perdu tout ou partie de leurs États par la cession de la
-rive gauche du Rhin, avaient résolu de se dédommager de leurs pertes
-en sécularisant les principautés ecclésiastiques. Ne pouvant se mettre
-d'accord sur le partage de ces principautés, ils avaient appelé
-Napoléon à leur secours, pour apporter dans ce partage l'équité et la
-volonté sans lesquelles il était impossible. La Prusse et l'Autriche
-avaient reçu de sa propre main les biens de l'Église, avec un seul
-déplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des
-principautés ecclésiastiques avait entraîné la modification des trois
-colléges composant la Diète. On s'était entendu sur le collége des
-électeurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche
-prétendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui
-qui lui avait été accordé. On s'était entendu sur le collége des
-villes, en réduisant leur nombre à six, et en détruisant presque tout
-à fait leur influence. On n'avait rien statué sur une nouvelle
-organisation des cercles, chargés de maintenir le respect des lois
-dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation
-religieuse, devenue nécessaire depuis la suppression d'une foule de
-siéges, et indéfiniment retardée par la mauvaise volonté du Pape.
-Enfin, on n'avait pas résolu la grave question de la noblesse
-immédiate, parce qu'elle intéressait toute l'aristocratie allemande,
-et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse
-des vassaux dépendants de l'empire, indépendants des princes
-territoriaux, et lui rendant une quantité de services dont le
-recrutement, autorisé dans leurs terres, n'était pas le moindre.
-
-[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le
-traité de Presbourg.]
-
-Les puissances médiatrices, la France et la Russie, fatiguées de cette
-longue médiation, attirées ailleurs par d'autres événements, avaient à
-peine retiré leur main, laissant l'Allemagne à moitié réformée, que
-l'anarchie avait envahi cette malheureuse contrée. L'Autriche, sous le
-prétexte d'un prétendu droit d'épave, avait usurpé les dépendances des
-biens ecclésiastiques donnés en indemnité, et avait privé les princes
-indemnisés d'une notable partie de ce qui leur était dû. Ces princes
-de leur côté avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse
-immédiate, et avaient profité pour cela des incertitudes du dernier
-recès.
-
-La guerre de 1805 ayant ramené Napoléon au delà du Rhin, il avait
-profité de l'occasion pour résoudre au profit des princes ses alliés
-les questions restées indécises, et il avait ainsi créé dans les pays
-de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, une sorte de dissonance avec le
-reste de l'Allemagne. Mais l'avidité de ces mêmes alliés avait fait
-naître des difficultés qui touchaient à l'Allemagne tout entière. Le
-roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurpé les terres
-de la noblesse immédiate, tant celles qui avaient cette qualité que
-celles qui ne l'avaient pas. Il s'était arrogé plus que les droits du
-souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de châteaux de la
-noblesse, comme s'il en eût été le véritable propriétaire. Tous ces
-droits d'origine féodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe,
-et dont la portée était dangereusement arbitraire, il s'en était
-déclaré le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains
-chefs-lieux féodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait
-procurés, et il commençait à s'en servir avec plus de rigueur que la
-chancellerie autrichienne elle-même. Les maisons de Baden et de
-Bavière, molestées par lui, et autorisées par son exemple,
-commettaient les mêmes excès dans leur circonscription. Le mépris du
-droit avait été poussé jusqu'à pénétrer dans les principautés
-souveraines enclavées dans les territoires de ces trois princes, sous
-prétexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immédiate, qui ne
-pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines
-appartenaient à d'autres qu'aux nobles immédiats eux-mêmes, c'était
-tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immédiatement.
-
-[En marge: Désorganisation de la Diète, et abolition par le fait de
-tout gouvernement fédéral en Allemagne.]
-
-Napoléon avait chargé M. Otto, son ministre à Munich, comme arbitre,
-et Berthier comme chef de la force exécutive, de régler, entre Baden,
-Wurtemberg et Bavière, toutes les contestations naissant du partage
-des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficultés se
-compliquant, Napoléon leur avait adjoint le général Clarke pour les
-aider à débrouiller ce chaos. Les uns et les autres désespéraient d'en
-venir à bout. Les princes violentés s'étaient d'abord présentés à
-Ratisbonne, mais les ministres à la Diète, n'ayant ni courage ni
-autorité depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient
-impuissants en présence du désordre croissant de toutes parts.
-L'Autriche elle-même les avait presque réduits à cette impuissance,
-dont ils se plaignaient, en refusant l'année précédente d'autoriser
-toute délibération sérieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas à son
-gré le collége des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des
-voix catholiques qu'elle réclamait. Et maintenant, définitivement
-vaincue, préoccupée uniquement de son salut, elle achevait d'anéantir
-la Diète, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus à compter sur elle
-pour aucun acte efficace. La Diète était donc un corps détruit,
-recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en
-accusant à peine réception, mais ne délibérant sur aucun sujet.
-
-À cette vue, les petits princes souverains, les nobles immédiats
-exposés à toutes sortes d'usurpations, les villes libres réduites de
-six à cinq par le don d'Augsbourg à la Bavière, les princes
-ecclésiastiques sécularisés dont les pensions n'étaient plus payées,
-étaient accourus à Munich pour invoquer auprès de MM. Otto, Berthier
-et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, révoltés du spectacle
-d'oppression dont ils étaient témoins, avaient d'abord formé une
-espèce de congrès pour concilier tous les intérêts, et empêcher qu'à
-l'ombre de la protection de la France on ne commît des actes iniques.
-M. Otto avait conçu un projet d'arrangement que la France devait
-soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavière, de
-Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientôt reconnu qu'il ne faisait
-pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus,
-les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait présenté ce plan,
-s'étaient vivement récriés, et avaient déclaré que jamais leur maître
-ne consentirait aux concessions proposées. On eût dit que ce prince,
-dont on venait de faire un roi, d'augmenter les États, de doubler les
-prérogatives souveraines, était spolié par la France, parce qu'elle
-lui demandait quelque respect des propriétés, et quelques égards de
-voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus
-que faire, M. Otto avait tout envoyé à Paris, et les réclamations, et
-les réclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imaginés dans
-une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu à la fin de mars.
-
-[En marge: Les princes allemands opprimés ont de nouveau recours à la
-France.]
-
-Depuis cette époque, opprimés et oppresseurs étaient au pied du trône
-de Napoléon. Il devenait évident que le sceptre de Charlemagne avait
-passé des Germains aux Francs.
-
-C'est ce qu'avait dit, écrit, sous toutes les formes, le prince
-archichancelier, dernier électeur ecclésiastique conservé par
-Napoléon, et transporté, comme on s'en souvient, de Mayence à
-Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons tracé ailleurs le caractère
-aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force où elle
-était, ne cessait de supplier Napoléon de prendre en main le sceptre
-de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de
-Napoléon le dangereux nom de Charlemagne, c'était certainement
-lui.--Vous êtes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le maître, le
-régulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'était pas
-celui qui plaisait davantage à l'orgueil de Napoléon, car il avait
-dans Alexandre et César des émules plus dignes de son génie, mais qui
-plaisait particulièrement à son ambition, parce qu'il établissait
-plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait
-toujours mêlé au sien, c'était moins par son fait que par le fait de
-tous ceux qui recouraient à son pouvoir protecteur. Quand l'Église
-voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous êtes Charlemagne,
-donnez-nous ce qu'il nous a donné.--Quand les princes allemands de
-tous les États étaient opprimés, ils lui disaient: Vous êtes
-Charlemagne, protégez-nous comme il l'aurait fait.--
-
-On lui eût donc inspiré les idées que son ambition aurait tardé à
-concevoir, si elle avait été lente dans ses désirs. Mais les besoins
-des peuples et son ambition marchaient alors ensemble.
-
-À toutes les époques, les princes de l'Allemagne, outre la
-Confédération germanique, autorité légale et reconnue par eux, avaient
-formé des ligues particulières, pour défendre tels droits ou tels
-intérêts, qui étaient communs à certains d'entre eux. Tout ce qui
-restait de ces ligues s'adressait à Napoléon, en le priant
-d'intervenir à leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de
-médiation de 1803, que comme signataire et exécuteur du traité de
-Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous
-sa protection, les autres de former une nouvelle confédération
-germanique sous son sceptre impérial. Les princes dont les possessions
-étaient envahies, les nobles immédiats dont les terres étaient
-saisies, les villes libres menacées de suppression, proposaient des
-plans différents, mais étaient prêts, moyennant protection, à se
-réunir au plan qui prévaudrait.
-
-[En marge: Plan d'une nouvelle confédération germanique, imaginée par
-l'électeur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.]
-
-Le prince archichancelier, qui craignait que son électorat
-ecclésiastique, le dernier échappé au naufrage ne succombât dans cette
-autre tempête, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une
-nouvelle confédération germanique, appelée à délibérer sous sa
-présidence, et à comprendre tous les États allemands, excepté la
-Prusse et l'Autriche. Afin d'intéresser Napoléon à cette création, il
-inventa deux moyens. Le premier consistait à créer un électorat
-attaché au duché de Berg, qu'on savait destiné à Murat, et le second à
-désigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevêché de Ratisbonne,
-et à le choisir dans la famille impériale. Ce coadjuteur étant
-archevêque désigné de Ratisbonne, archichancelier futur de la
-confédération, devait placer la nouvelle diète sous la main de
-Napoléon. Le membre de la famille Bonaparte destiné à ce rôle de
-coadjuteur était tout indiqué par sa profession ecclésiastique,
-c'était le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, ambassadeur à Rome[16].
-
-[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adressé à Napoléon.
-
- Ratisbonne, 19 avril 1806.
-
- Sire,
-
- Le génie de Napoléon ne se borne pas à créer le bonheur de la
- France; la Providence accorde l'homme supérieur à l'univers.
- L'estimable nation germanique gémit dans les malheurs de
- l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le régénérateur
- de sa Constitution! Voici quelques voeux dictés par l'état des
- choses. Que le duc de Clèves devienne électeur, qu'il obtienne
- l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch
- soit mon coadjuteur; que les rentes assignées sur l'octroi à
- douze États de l'empire soient fondées sur quelque autre base.
- Votre Majesté Impériale et Royale jugera dans sa sublimité s'il
- est utile au bien général de réaliser ces idées. Si quelque
- erreur idéologique me trompe à cet égard, le coeur m'atteste au
- moins la pureté de mes intentions.
-
- Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond
- respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le
- très-humble et tout dévoué admirateur,
-
- CHARLES, _électeur archichancelier_.
-
-
- La nation germanique a besoin que sa Constitution soit régénérée:
- la majeure partie de ses lois ne présente que des mots vides de
- sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Diète de l'empire
- n'ont plus les moyens nécessaires pour soutenir les droits de
- propriété et de sûreté personnelle des individus qui composent la
- nation, et que ces institutions ne peuvent plus protéger les
- opprimés contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la
- cupidité. Un tel état est anarchique; les peuples supportent les
- charges de l'état civil sans jouir de ses principaux avantages,
- position désastreuse pour une nation foncièrement estimable par
- sa loyauté, son industrie, son énergie primitive. La Constitution
- germanique ne peut être régénérée que par un chef de l'empire
- d'un grand caractère, qui rende la vigueur aux lois en
- concentrant dans ses mains le pouvoir exécutif. Les États de
- l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines,
- lorsque les voeux des peuples seront exposés et discutés à la
- Diète, les tribunaux mieux organisés, et la justice administrée
- d'une manière plus efficace. Sa Majesté l'empereur d'Autriche,
- François second, serait un particulier respectable par ses
- qualités personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne
- lui échappe, parce qu'il a maintenant la majorité de la Diète
- contre lui; qu'il a manqué à sa capitulation en occupant la
- Bavière, en introduisant les Russes en Allemagne, en démembrant
- des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les
- querelles particulières de sa maison. _Puisse-t-il être empereur
- d'Orient pour résister aux Russes, et que l'empire d'Occident
- renaisse en l'empereur Napoléon, tel qu'il était sous
- Charlemagne, composé de l'Italie, de la France et de
- l'Allemagne!_ Il ne paraît pas impossible que les maux de
- l'anarchie fassent sentir la nécessité d'une telle régénération à
- la majorité des électeurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe
- de Habsbourg après les troubles du grand interrègne. Les moyens
- de l'archichancelier sont très-bornés; mais c'est au moins avec
- une intention pure qu'il compte sur les lumières de l'empereur
- Napoléon, nommément dans les objets qui pourront agiter le midi
- de l'Allemagne plus particulièrement dévoué à ce monarque. La
- régénération de la Constitution germanique a été de tout temps
- l'objet des voeux de l'électeur archichancelier; il ne demande et
- n'accepterait rien pour lui-même; il pense que si Sa Majesté
- l'empereur Napoléon pouvait se réunir en personne chaque année
- pour quelques semaines à Mayence ou ailleurs avec les princes qui
- lui sont attachés, les germes de la régénération germanique se
- développeraient bientôt. M. d'Hédouville a inspiré une parfaite
- confiance à l'électeur archichancelier, qui sera charmé s'il veut
- bien exposer ces idées dans toute leur pureté à Sa Majesté
- l'empereur des Français et à son ministre M. de Talleyrand.
-
- CHARLES, _électeur archichancelier_.]
-
-[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier,
-archevêque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son
-coadjuteur.]
-
-Sans attendre qu'un tel plan fût proposé, discuté et accueilli,
-l'archichancelier, pressé de s'assurer la conservation de son siége,
-par une adoption qui en rendît la destruction impossible, à moins que
-Napoléon ne voulût porter atteinte aux intérêts de sa famille, ce
-qu'elle ne supportait pas aisément, et ce qu'il n'aimait pas à faire,
-l'archichancelier, sans consulter personne, au grand étonnement de ses
-co-États, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevêché de
-Ratisbonne, et écrivit à Napoléon une lettre officielle afin de lui
-annoncer ce choix.
-
-Napoléon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain
-et opiniâtre, qui n'était pas le moins tracassier de tous ses parents,
-et il se souciait médiocrement de le placer à la tête de l'empire
-germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette étrange
-désignation. Elle était un symptôme frappant de cette disposition des
-princes allemands opprimés, à remettre en ses mains le nouveau sceptre
-impérial.
-
-[En marge: Napoléon forme le projet d'une confédération du Rhin.]
-
-Napoléon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la
-maison d'Autriche. C'était une entreprise qui lui semblait trop grande
-pour le moment, bien qu'il y en eût peu qui l'effrayassent depuis
-Austerlitz. Mais il était éclairé sur ce qu'il pouvait oser
-actuellement en Allemagne, et fixé sur ce qu'il convenait de faire.
-Pour le présent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique,
-de manière que l'Empire français brillât seul en Occident. Ensuite il
-voulait réunir les princes de l'Allemagne méridionale, situés aux
-bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavière, et les former en
-confédération sous son protectorat avoué. Cette confédération
-déclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux
-autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne
-Confédération, sous l'autorité de l'Autriche, ou, ce qui était plus
-probable, ils en sortiraient, et se grouperaient à leur gré, les uns
-autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire
-français, ayant sous sa suzeraineté formelle l'Italie, Naples, la
-Hollande, peut-être un jour la Péninsule espagnole, sous son
-protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait à peu près les États
-qui avaient appartenu à Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire
-d'Occident. Lui donner ce titre n'était plus qu'une affaire de mots,
-grave pourtant, à cause des jalousies de l'Europe, mais réalisable un
-jour de victoire ou de négociation heureuse.
-
-Pour accomplir un tel projet, on avait peu à faire, car la Bavière, le
-Wurtemberg, Baden traitaient alors à Paris, afin d'arriver à une
-régularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine.
-Tous les autres princes demandaient à être compris, n'importe sous
-quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau système
-fédératif, qu'on prévoyait et qu'on désirait comme inévitable. Y être
-nommé, c'était vivre; y être omis, c'était périr. Il n'était donc pas
-nécessaire de négocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de
-Wurtemberg, de Bavière, et encore eut-on soin de ne les consulter que
-dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la
-négociation. On se proposait de présenter le traité tout rédigé à ceux
-des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre à le signer
-purement et simplement. La nouvelle confédération devait porter le
-titre de Confédération du Rhin, et Napoléon celui de Protecteur.
-
-M. de Talleyrand fut chargé, avec un premier commis fort habile, M. de
-Labesnardière, de rédiger le projet de la nouvelle confédération, et
-de le soumettre ensuite à l'Empereur[17].
-
-[Note 17: C'est de M. de Labesnardière lui-même, seul confident de
-cette importante création, que nous tenons tous ces détails, appuyés
-en outre sur une foule de documents authentiques.]
-
-Tel fut, comme on le voit, l'enchaînement de faits qui, deux fois,
-amena la France à se mêler des affaires d'Allemagne. La première fois,
-le partage inévitable des biens ecclésiastiques menaçant l'Allemagne
-d'un bouleversement, on vint demander à Napoléon d'accomplir lui-même
-ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en découler
-dans la constitution germanique. La seconde fois, Napoléon, appelé des
-bords de l'Océan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens
-en Bavière, obligé de se créer des alliés dans le midi de
-l'Allemagne, de les récompenser, de les agrandir, de les contenir en
-même temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore
-obligé d'intervenir pour régler la situation des princes allemands
-qui, géographiquement, intéressaient la France.
-
-S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle,
-ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de
-l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des
-peuples que l'Empire français. Néanmoins les causes essentielles de
-son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les
-cris des faibles, et le double désir, très-avouable, de réprimer des
-injustices commises sous son nom, et de réformer l'Allemagne d'une
-manière conforme aux lumières de son bon sens, puisqu'enfin il ne
-pouvait pas se dispenser d'y toucher.
-
-Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napoléon, que
-cette intervention dans les affaires allemandes poussée au delà de
-certaines bornes. Vouloir exercer une influence prédominante au midi
-de l'Europe, sur l'Italie, même sur l'Espagne, était dans le sens de
-la politique française de tous les temps, et, quelque vaste que fût
-cette ambition, d'éclatantes victoires en pouvaient justifier la
-grandeur. Mais vouloir étendre sa puissance au nord de l'Europe,
-c'est-à-dire en Allemagne, c'était pousser au dernier terme le
-désespoir secret de l'Autriche; c'était donner à la Prusse un genre de
-jalousies que la France ne lui avait pas encore inspirées. C'était
-prendre pour son compte les difficultés qui naissaient des divisions
-de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice
-des oppresseurs, quand on était défenseur des opprimés, mettre contre
-soi ceux qui n'étaient pas favorisés, sans mettre pour soi ceux qui
-l'étaient, car ceux-ci s'exprimaient déjà de manière à faire prévoir
-qu'après s'être enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner
-contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient
-acquis. Et quant à l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs
-troupes, c'était une déception dangereuse, car on serait induit à
-considérer comme auxiliaires des soldats tout prêts, dans l'occasion,
-à devenir des traîtres. Ce qui était une faute plus grande encore,
-c'était de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui
-faisaient de la Prusse un éternel jaloux de l'Autriche, par conséquent
-un allié de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux
-envieux les uns des autres, dès lors des clients de notre politique,
-auprès de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutât
-quelque chose à l'influence de la Prusse, et retranchât quelque chose
-à celle de l'Autriche, c'était assez faire en un siècle, c'était même
-tout ce qu'il fallait à l'Allemagne. Au delà il n'y avait que des
-bouleversements de la politique européenne, funestes plutôt qu'utiles.
-Si ces changements étaient poussés jusqu'à rendre la Prusse
-toute-puissante, c'était uniquement déplacer le danger, transporter à
-Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu à Vienne: s'ils l'étaient
-jusqu'à détruire la Prusse et l'Autriche, c'était soulever l'Allemagne
-entière; et quant aux petits États, tout ce qui allait au delà d'une
-juste protection pour certains princes de second ordre, comme la
-Bavière, Baden, le Wurtemberg, ordinairement alliés de la France, tout
-ce qui allait au delà d'un prix raisonnable donné après la guerre à
-leur alliance, était une intervention dangereuse dans les affaires
-d'autrui, une gratuite acceptation de difficultés qui n'étaient pas
-les nôtres, et, sous une violation apparente de l'indépendance
-étrangère, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande
-à commettre, c'était de fonder des royaumes français en Allemagne.
-Napoléon n'en était pas encore arrivé à ce degré de puissance et
-d'erreur. La vieille constitution germanique modifiée par le recès de
-1803, avec quelques solutions de plus, négligées lors de ce recès,
-avec les anciennes influences modifiées seulement dans leur
-proportion, voilà ce qui convenait à la France, à l'Europe et à
-l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de
-l'Allemagne encore plus que pour le nôtre; elle nous en a gardé une
-profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour
-tirer par derrière sur nos soldats accablés par le nombre. Tel est le
-prix des fautes!
-
-Napoléon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardière régler en
-secret les détails du nouveau plan de confédération germanique, avec
-les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, avait commencé
-par procéder à l'exécution de son plan général, surtout relativement à
-l'Italie et à la Hollande, afin que les négociateurs anglais et
-russes, traitant chacun de leur côté, trouvassent des résolutions
-consommées et irrévocables à l'égard des nouvelles royautés qu'il
-voulait créer.
-
-[En marge: Rapports personnels de Napoléon avec sa famille.]
-
-La couronne de Naples avait été destinée à Joseph, celle de Hollande à
-Louis. L'institution de ces royautés était tout à la fois pour
-Napoléon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'était
-pas seulement grand, il était bon, et sensible aux affections du sang,
-quelquefois jusqu'à la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le
-prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant
-qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui,
-tout en reconnaissant que c'était le vainqueur de Rivoli, des
-Pyramides et d'Austerlitz qui avait fondé la grandeur des Bonaparte,
-ne crût cependant y être pour quelque chose, et ne se regardât comme
-traité d'une manière injuste, dure, ou disproportionnée avec ses
-mérites. Sa mère, répétant sans cesse qu'elle lui avait donné le jour,
-se plaignait de n'être pas entourée d'assez d'hommages et de respects;
-et c'était pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la
-moins enivrée. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur
-la tête de son frère, car seul il n'avait pas été ébranlé au 18
-brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le
-plus doux de tous, le plus sensé, disait à son tour qu'il était
-l'aîné, et qu'on manquait envers lui de la déférence due à ce titre.
-Il n'était pas sans une certaine disposition à croire que les traités
-de Lunéville, d'Amiens, du Concordat, que Napoléon l'avait
-complaisamment chargé de signer, au détriment de M. de Talleyrand,
-étaient l'ouvrage de son habileté personnelle, autant que des hauts
-faits de son frère. Louis, malade, défiant, rempli d'orgueil,
-affectant la vertu, et ayant de l'honnêteté, se prétendait sacrifié à
-un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses
-d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon, calomnie odieuse, inventée
-par les émigrés, colportée en mille pamphlets, et dont Louis avait le
-tort de se montrer préoccupé, au point de faire supposer que lui-même
-y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose,
-et mal payé de la part qu'il avait prise à la grandeur de son frère.
-Les soeurs de Napoléon, n'osant avoir de telles prétentions,
-s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalités,
-quelquefois de leur mécontentement, son âme en proie à tant d'autres
-soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout léger
-qu'il était, payait du moins les bienfaits de son beau-frère d'un
-dévouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite
-postérieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la
-légèreté. Élisa, l'aînée, transportée à Lucques, où elle recherchait
-la gloire personnelle de bien conduire un petit État, et qui, en
-effet, le conduisait parfaitement, désirait l'augmentation de son
-duché.
-
-Dans toute cette parenté, Jérôme, comme le plus jeune, Pauline, comme
-la plus dissipée, étaient exempts de ces exigences, de ces rancunes,
-de ces jalousies, qui troublaient l'intérieur de la famille impériale.
-Jérôme, dont la jeunesse peu régulière avait provoqué souvent la
-sévérité de Napoléon, voyait en lui un père plutôt qu'un frère, et
-recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans
-mélange. Pauline, livrée à ses plaisirs comme une princesse de la
-famille des Césars, belle comme une Vénus antique, ne cherchait dans
-la grandeur de son frère que des moyens de satisfaire ses goûts
-déréglés, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghèse,
-dont elle portait le nom, était disposée à préférer la fortune, source
-de jouissances, à la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait
-tellement son frère, que lorsqu'il était à la guerre,
-l'archichancelier Cambacérès, chargé de gouverner la famille régnante
-et l'État, était obligé d'envoyer à cette princesse les nouvelles à
-l'instant même où il les recevait, car le moindre retard la jetait
-dans des souffrances cruelles.
-
-[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHÈSE.]
-
-C'est la crainte de se voir préférer les enfants de la famille
-Beauharnais qui avait poussé les Bonaparte à se faire ennemis de
-Joséphine. Ils ne ménageaient pas même en cela le coeur de Napoléon,
-et le tourmentaient de cent manières. La grandeur précoce d'Eugène,
-devenu vice-roi et héritier désigné du beau royaume d'Italie, les
-offusquait singulièrement, et cependant on avait offert cette couronne
-à Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaçait trop
-immédiatement sous le pouvoir de l'empereur des Français. Il voulait
-régner, disait-il, d'une manière indépendante. On verra plus tard ce
-que le goût d'indépendance, commun à tous les membres de la famille
-impériale, combiné avec les tendances des peuples sur lesquels ils
-étaient appelés à régner, devait apporter de difficultés au
-gouvernement de Napoléon, et de nouvelles causes de malheur à nos
-malheurs.
-
-[En marge: La couronne de Naples donnée à Joseph Bonaparte.]
-
-C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer
-les royaumes et les duchés de nouvelle création. La couronne de Naples
-assurait à Joseph une situation assez notoirement indépendante, et
-était d'ailleurs assez belle pour être acceptée. On éprouve quelque
-surprise d'avoir à employer de telles paroles, pour caractériser les
-sentiments avec lesquels étaient reçus ces beaux royaumes, par des
-princes nés si loin du trône, et si loin même de cette grandeur que
-les particuliers doivent quelquefois à la naissance ou à la fortune.
-Mais c'est l'une des singularités du spectacle fantastique donné par
-la révolution française, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait
-mis à sa tête, que ces refus, ces hésitations, presque ces dédains de
-la satiété anticipée, témoignés en présence des plus belles couronnes,
-par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient guère
-s'attendre à les porter. Napoléon, qui avait vu Joseph dédaigner
-tantôt la présidence du Sénat, tantôt la vice-royauté d'Italie,
-n'était pas sûr qu'il acceptât le trône de Naples, et ne lui avait
-conféré d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'étant assuré
-depuis de son acceptation, il avait consigné son nom sur les décrets
-destinés à être présentés au Sénat.
-
-[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment
-Napoléon donnait les couronnes et comment on les recevait.
-
- «Au ministre de la guerre.
-
- Munich, 5 janvier 1806.
-
- «Expédiez le général Berthier, votre frère, avec le décret qui
- nomme le prince Joseph commandant de l'armée de Naples. Il
- gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le
- prince arrivera qu'il lui remettra le décret. Je dis qu'il doit
- garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sûr que
- le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que
- rien soit connu.»
-
-
- «Au prince Joseph.
-
- »Stuttgard, le 19 janvier 1806.
-
- »Mon intention est que dans les premiers jours de février vous
- entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans
- le courant de février que mes aigles flottent sur cette capitale.
- Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon
- intention est que les Bourbons aient cessé de régner à Naples, et
- je veux sur ce trône asseoir un prince de ma maison, vous
- d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient
- point.
-
- »Je vous réitère de ne point diviser vos forces; que toute votre
- armée passe l'Apennin, et que vos trois corps d'armée soient
- dirigés droit sur Naples, de manière à se réunir en un jour sur
- un même champ de bataille.
-
- »Laissez un général, des dépôts, des approvisionnements et
- quelques canonniers à Ancône pour défendre la place. Naples pris,
- les extrémités tomberont d'elles-mêmes, tout ce qui sera dans les
- Abbruzzes sera pris à revers, et vous enverrez une division à
- Tarente, et une du côté de la Sicile pour achever la conquête du
- royaume.
-
- »Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de
- Naples pendant l'année, jusqu'à ce que j'aie fait de nouvelles
- dispositions, 14 régiments d'infanterie française, complétés au
- grand complet de guerre, et 12 de cavalerie française aussi au
- grand complet.
-
- »Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les
- remontes, et tout ce qui est nécessaire, de manière qu'il ne m'en
- coûte pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront
- qu'autant de temps que vous le jugerez nécessaire, après quoi
- elles retourneront chez elles.
-
- »Vous lèverez une légion napolitaine où vous ne laisserez entrer
- que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui
- voudront s'attacher à ma cause.»]
-
-[En marge: La couronne de Hollande donnée à Louis Bonaparte.]
-
-Quant à la Hollande, il avait désigné Louis, qui a raconté depuis à
-l'Europe, dans un livre accusateur contre son frère, à quel point il
-avait été offensé d'être peu consulté dans cette disposition. En
-effet, Napoléon, sans s'occuper de Louis, dont la volonté ne lui
-semblait pas être un obstacle à prévoir et à vaincre, avait mandé
-quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment
-l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille,
-pour disposer la Hollande à renoncer enfin à son antique gouvernement
-républicain, et à se constituer en monarchie. C'est un autre trait du
-tableau que nous retraçons ici, que cette révolution française, ayant
-commencé par vouloir convertir tous les trônes en républiques, et
-s'appliquant maintenant à convertir les républiques les plus
-anciennes en monarchies. Les républiques de Venise et de Gênes
-devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne
-absorbées dans diverses principautés, avaient déjà signalé cette
-singulière tendance. La royauté de Hollande en était le dernier et le
-plus éclatant phénomène. La Hollande, après s'être jetée dans les bras
-de la France pour échapper aux stathouders, était mécontente de se
-voir condamnée à une guerre éternelle, et manquait de reconnaissance
-envers Napoléon, qui avait fait à Amiens, et qui renouvelait chaque
-jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses
-colonies. Les Hollandais, à moitié Anglais par la religion, les
-moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite
-de leurs intérêts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le
-gouvernement de Napoléon, et pour sa grandeur exclusivement
-continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutôt
-séduits que la plus éclatante victoire sur terre. Ils montraient assez
-de dédain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand
-pensionnaire, que Napoléon les avait induits à se donner, lorsqu'il
-instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis à
-l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui était M. de
-Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'était à leurs yeux
-qu'un préfet français chargé de commettre des exactions, parce qu'il
-demandait des impôts et des emprunts, afin de suffire aux dépenses de
-l'état de guerre. Le peu de goût inspiré par ce gouvernement d'un
-grand pensionnaire, était la seule facilité que présentât la situation
-de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de
-cette fatigue qui, à la fin des révolutions, rend indifférent à tout,
-les Hollandais éprouvaient un sentiment pénible en se voyant enlever
-leur état républicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait
-leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait
-de Louis Bonaparte, de la régularité de ses moeurs, de son penchant à
-l'économie, de l'indépendance de son caractère, et enfin la
-résignation ordinaire aux choses longtemps prévues, décidèrent les
-principaux représentants de la Hollande à se prêter à l'institution
-d'une royauté. Un traité dut convertir en une alliance d'État à État,
-la nouvelle situation de la Hollande par rapport à la France.
-
-[En marge: Adjonction des États vénitiens au royaume d'Italie.]
-
-Les provinces vénitiennes, que Napoléon n'avait pas réunies
-immédiatement au royaume d'Italie, pour être plus libre d'en étudier
-les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces
-vénitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume
-d'Italie, sous la condition de céder le pays de Massa à la princesse
-Élisa, pour en accroître le duché de Lucques, et le duché de Guastalla
-à la princesse Pauline Borghèse, qui n'avait encore rien reçu de la
-munificence de son frère. Celle-ci ne voulut pas garder son duché, et
-le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions.
-
-[En marge: Occasion manquée de ramener le Pape par une meilleure
-distribution des nouveaux États d'Italie.]
-
-C'était le cas, peut-être, de songer au Pape et à la cause réelle de
-ses mécontentements. Dans un moment où l'Italie était le gâteau des
-rois partagé avec le tranchant du sabre, c'était chose aisée que de
-réserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques
-avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les démêlés
-sont fâcheux, même dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien
-plus redouter quand elle est opprimée que lorsqu'elle opprime. Ces
-nouveaux monarques auraient dû être encore fort heureux de recevoir
-leurs États même avec une province de moins, et Pie VII, dédommagé,
-aurait été porté à souffrir avec plus de patience que la puissance
-française l'investît complétement, comme elle le faisait depuis
-l'établissement de Joseph à Naples. Dans tous les cas, Napoléon avait
-encore Parme et Plaisance à donner, et il n'en pouvait pas faire un
-meilleur usage que de les employer à consoler la cour de Rome. Mais
-Napoléon commençait à s'inquiéter beaucoup moins des résistances
-physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il était extrêmement
-mécontent du Pape, de ses menées hostiles contre le nouveau roi de
-Naples, et il se sentait plus disposé à réduire qu'à augmenter le
-patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il réservait Parme et Plaisance
-pour un emploi qui avait aussi son mérite; il songeait à en faire
-l'indemnité de quelques-uns des princes protégés de la Russie ou de
-l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Piémont, vieux
-rois détrônés, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche
-festin autour duquel étaient assis les nouveaux rois. Cette pensée
-était bonne assurément, mais restait la faute de laisser le Pape
-mécontent, prêt à en venir à des éclats, et qu'il eût été facile de
-satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes récemment
-institués.
-
-[En marge: Murat créé grand-duc de Berg.]
-
-Il fallait pourvoir Murat, époux de Caroline Bonaparte, et ayant du
-moins mérité à la guerre ce qu'on allait faire pour lui à raison de la
-parenté. Mais lui aussi avait ses exigences, qui étaient plutôt celles
-de sa femme que les siennes. Napoléon avait songé à leur donner la
-principauté de Neufchâtel, que ni le mari ni la femme n'avaient
-voulue. L'archichancelier Cambacérès, qui s'interposait ordinairement
-entre Napoléon et sa famille, avec cette patience conciliante qui
-apaise les irritations réciproques, qui écoute tout, et ne répète que
-ce qui est bon à redire, l'archichancelier Cambacérès eut la
-confidence de leur vif déplaisir. Ils se trouvaient traités avec une
-inégalité blessante. Napoléon alors songea pour eux au duché de Berg,
-cédé à la France par la Bavière en échange d'Anspach, accru encore
-des restes du duché de Clèves, beau pays, heureusement situé à la
-droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais
-d'administration payés, 400 mille florins de revenu, permettant
-d'entretenir deux régiments, et pouvant procurer à son possesseur une
-certaine importance dans la nouvelle confédération germanique. La
-fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas
-effectivement de rêver un rôle fort considérable, décoré
-extérieurement de quelque grand titre renouvelé du Saint-Empire.
-
-La famille régnante était pourvue. Mais les frères et les soeurs de
-Napoléon n'étaient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons
-d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance
-naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait à payer le sang
-des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves,
-laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien
-récompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le
-sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en
-général, mais du contentement, était l'une des plus vives jouissances
-de son noble coeur.
-
-Il consulta l'archichancelier Cambacérès sur la distribution des
-nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que fût le
-butin à partager, l'étendue des services et des ambitions était plus
-grande encore, devina l'embarras de Napoléon, et commença par faire
-cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napoléon de ne
-pas songer à lui pour les nouveaux duchés. Nul homme ne savait aussi
-bien que, lorsqu'on est arrivé à un certain degré de fortune,
-conserver vaut mieux qu'acquérir, et un empire dont il aurait dirigé
-la politique, dont Napoléon aurait dirigé l'administration et les
-armées, serait resté le plus grand de tous, après l'être devenu.
-L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'était garder sa grandeur
-actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait préférable aux
-plus beaux duchés. Il s'était procuré cette certitude dans l'occasion
-que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napoléon exiger que
-les nouveaux rois conservassent leurs dignités françaises, que son
-intention ne fût d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de
-l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il était pourvu,
-d'architrésorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent
-bientôt à l'un des monarques nouvellement créés ou à créer. Voulant
-connaître, à ce sujet, la pensée de Napoléon, il lui dit: Quand vous
-aurez un roi tout prêt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous
-me préviendrez, et je donnerai ma démission.--Soyez tranquille, lui
-répondit Napoléon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et
-vous la garderez.--En effet, au milieu des têtes couronnées qui
-composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places
-pour de simples prélats, les électeurs de Mayence, de Trêves et de
-Cologne. De même, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il
-plaisait à Napoléon de réserver une place pour le premier, le plus
-grave magistrat de son temps, appelé à faire entrer dans ses conseils
-la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois.
-
-[En marge: Berthier créé prince de Neufchâtel.]
-
-Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent
-archichancelier. Dès lors ne désirant, ne demandant rien pour lui, il
-aida très-utilement Napoléon dans la difficile répartition qu'il avait
-à faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage à
-récompenser grandement, c'était Berthier, le plus appliqué, le plus
-exact, le plus éclairé peut-être des lieutenants de Napoléon, celui
-qui était toujours auprès de lui sous les boulets, et qui supportait
-sans aucune apparence de déplaisir une vie dont les périls n'étaient
-pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues
-commençaient à n'être plus dans ses goûts. Napoléon éprouva une
-véritable satisfaction à pouvoir le payer de ses services. Il lui
-accorda la principauté de Neufchâtel, qui le constituait prince
-souverain.
-
-[En marge: M. de Talleyrand créé prince de Bénévent.]
-
-Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus
-élevé qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus
-encore par son art de traiter avec les ministres étrangers et
-l'élégance de ses moeurs que par ses lumières dans le conseil, où il
-avait cependant le mérite d'opiner toujours pour la politique modérée.
-Napoléon ne l'aimait pas et s'en défiait; mais il lui était pénible de
-le voir mécontent, et M. de Talleyrand l'était depuis qu'on ne l'avait
-pas compris au nombre des grands dignitaires. Napoléon, pour le
-dédommager, lui conféra la belle principauté de Bénévent, l'une des
-deux qui venaient d'être enlevées au Pape, comme enclaves du royaume
-de Naples.
-
-[En marge: Bernadotte créé prince de Ponte-Corvo.]
-
-Napoléon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclavée aussi dans le
-royaume de Naples, et comme la précédente enlevée au Pape. Il voulut
-la donner à un personnage qui n'avait rendu aucun service
-considérable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui était
-beau-frère de Joseph, c'était le maréchal Bernadotte. Napoléon eut
-besoin de se faire violence pour accorder cette dignité. Il s'y décida
-par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures.
-
-[En marge: Création des duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de
-Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano,
-de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de
-Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.]
-
-[En marge: Grandes ressources réservées pour procurer des dotations à
-tous les grades, et à tous les services, tant civils que militaires.]
-
-C'eût été bien peu que de récompenser ces trois ou quatre serviteurs,
-si Napoléon n'avait pas songé aux autres, plus nombreux et bien plus
-méritants, Berthier excepté, qu'il avait autour de lui, et qui
-attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut à ce qui
-les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conçue. En
-donnant des royaumes, il les concéda aux nouveaux rois à une
-condition, c'était d'y instituer des duchés, richement rétribués, et
-de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en
-ajoutant les États vénitiens au royaume d'Italie, il réserva la
-création de douze duchés sous les titres suivants: duchés de Dalmatie,
-d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise,
-de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchés ne
-conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle,
-qui devait être prise sur le quinzième réservé des revenus du pays. Il
-donna le royaume de Naples à Joseph, à condition d'y réserver six
-fiefs, dont faisaient partie les deux principautés déjà citées de
-Bénévent et de Ponte-Corvo, et que complétaient les quatre duchés de
-Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant à la principauté
-de Lucques celle de Massa, Napoléon stipula la création du duché de
-Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de
-Plaisance. L'un des trois fut accordé à l'architrésorier Lebrun. Parmi
-tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui
-furent portés bientôt par les plus illustres serviteurs de l'Empire,
-et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant
-témoignage de nos grandeurs passées. Tous ces duchés étaient institués
-aux mêmes conditions que les douze qui avaient été créés dans l'État
-vénitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzième des
-revenus. Napoléon voulut qu'il y eût des récompenses pour chaque
-grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens
-nationaux et des rentes, afin de créer des dotations. Ainsi il
-s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'État de Venise, et une
-inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du
-royaume d'Italie. Il se réserva, dans le même but, les biens nationaux
-de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de
-Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principauté de
-Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchés, 34 millions de biens
-nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trésor de l'armée
-qu'une première contribution de guerre avait déjà élevé à 70 millions,
-et que de nouvelles victoires allaient grossir indéfiniment, devait
-servir à distribuer des dotations à tous les grades, depuis le soldat
-jusqu'au maréchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part
-de ces dotations. Napoléon avait déjà discuté avec M. de Talleyrand un
-projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce
-n'était pas assez que la Légion d'honneur et les duchés. Il se
-proposait de créer des comtes, des barons, croyant à la nécessité de
-ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandît avec lui, en
-proportion de ses mérites. Mais il entendait corriger la profonde
-vanité de ces titres de deux manières, en les faisant acheter par de
-grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir
-des familles.
-
-[En marge: Les nouvelles créations envoyées au Sénat pour y recevoir
-un caractère légal.]
-
-Ces diverses résolutions furent successivement présentées au Sénat,
-pour être converties en articles des constitutions de l'Empire, dans
-les mois de mars, d'avril et de juin.
-
-Le 15 mars de cette année 1806, Murat fut proclamé grand-duc de Clèves
-et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclamé roi de Naples et de Sicile,
-Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchâtel.
-Le 5 juin seulement (les négociations avec la Hollande ayant entraîné
-quelque retard), Louis fut proclamé roi de Hollande, M. de Talleyrand
-prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se
-croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du
-sénat enlevait ou conférait les couronnes.
-
-[Date: Juin 1806.]
-
-[En marge: Institution définitive de la nouvelle Confédération du
-Rhin.]
-
-[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.]
-
-[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part à la formation
-d'une nouvelle Allemagne.]
-
-[En marge: Le mécontentement qu'elle a donné à Napoléon la fait
-exclure de toutes les négociations dont l'Allemagne est le sujet.]
-
-Cette série d'actes extraordinaires fut terminée par la création
-définitive de la nouvelle Confédération du Rhin. La négociation
-s'était secrètement passée entre M. de Talleyrand et les ministres de
-Bavière, de Baden et de Wurtemberg. À l'agitation visible des princes
-allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois
-de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation géographique de
-leurs États, pouvaient être inclus dans la nouvelle confédération,
-suppliaient que l'on voulût bien les y admettre, afin de conserver
-leur existence. Ceux qui devaient être limitrophes avec elle,
-cherchaient à pénétrer le secret de sa constitution, afin de savoir
-quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne
-demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages.
-L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et
-désormais sans utilité pour elle, assistait à ce spectacle avec une
-apparente indifférence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la
-chute de la vieille Confédération germanique une immense révolution,
-qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir impérial
-enlevé à la maison d'Autriche, et avoir la clientèle du nord de
-l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse
-était aux écoutes pour savoir ce qui se préparait. La manière dont
-elle venait de prendre possession du Hanovre, les dépêches publiées à
-Londres, avaient tellement refroidi Napoléon à son égard, qu'il ne se
-donnait pas même la peine de l'avertir de choses qui n'auraient dû
-être faites que de concert avec elle. Indépendamment de ce qu'elle
-était éconduite des affaires de l'Allemagne, qui étaient les siennes,
-on répandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements
-d'après lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer
-d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait.
-
-[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'électeur
-de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confédération
-germanique.]
-
-Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre était nouveau,
-faisaient naître tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le
-premier était l'électeur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare,
-riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu à
-l'étranger, cherchant à ménager l'Angleterre, chez laquelle il avait
-beaucoup de capitaux placés, la Prusse dont il était le voisin et l'un
-des généraux, la France enfin, qui édifiait ou renversait en ce moment
-la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'était pas de ruse
-dont il ne fit usage auprès de M. de Talleyrand pour être compris et
-avantagé dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se
-joindre à la confédération projetée, et de mettre par conséquent sous
-notre influence l'une des portions les plus importantes de
-l'Allemagne, c'est-à-dire la Hesse, mais à une condition, celle de lui
-livrer une grande partie du territoire de la maison de
-Hesse-Darmstadt, qu'il détestait de cette haine de branche directe à
-branche collatérale, si fréquente chez les familles allemandes. Il
-insistait fort à ce sujet, et il avait proposé un plan très-étendu et
-très-détaillé. En même temps il écrivait au roi de Prusse pour lui
-dénoncer ce qui se tramait à Paris, pour lui dire qu'on préparait une
-confédération qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle
-de l'Autriche, et qu'on employait auprès de lui toute sorte de moyens
-pour l'y faire entrer.
-
-Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content
-du beau duché de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320
-mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de
-revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux régiments, et
-mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir
-l'égal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il
-désirait pour y parvenir qu'on lui créât en Westphalie un État d'un
-million d'habitants. Dans ce but, il obsédait M. de Talleyrand, qui,
-toujours fort pressé de complaire aux membres de la famille impériale,
-imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire.
-Naturellement la Prusse en fournissait les matériaux avec Munster,
-Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner à
-cette puissance les villes anséatiques en échange, lesquelles
-présentaient un beau dédommagement, sinon en territoire, du moins en
-richesse et en importance.
-
-Tous ces plans, préparés sans que Napoléon en fût informé, ne reçurent
-point son agrément dès qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas
-tellement à coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voulût
-opérer de nouveaux démembrements en Allemagne; il était décidé surtout
-à n'incorporer les villes anséatiques dans aucun grand État européen.
-Ses dernières combinaisons avaient déjà fait disparaître Augsbourg, et
-allaient faire disparaître Nuremberg, villes par lesquelles passait le
-commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre
-commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brême, Lubeck. Napoléon se
-serait bien gardé de sacrifier des villes dont l'indépendance
-intéressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus français
-pénétraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des
-villes anséatiques, et sous le même pavillon revenaient les matières
-navales, quelquefois les céréales, quand l'état des récoltes en France
-l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand État,
-c'eût été enchaîner leur commerce et le nôtre. C'était bien assez de
-se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs
-merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos
-étoffes, nos denrées coloniales, qu'elles répandaient ensuite dans
-tout le midi de l'Allemagne.
-
-[Date: Juillet 1806.]
-
-Napoléon, bien décidé à ne pas sacrifier les villes anséatiques,
-repoussait toute combinaison qui aurait tendu à les donner à un État
-quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de
-Murat. Quant à l'électeur de Hesse, il détestait ce prince faux,
-avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indifférence un ennemi
-acharné, et se proposait à la première occasion de le payer des
-sentiments qu'il avait pour la France. Napoléon ne voulait donc pas se
-lier à son égard, en l'introduisant dans la confédération qui
-s'organisait, car c'eût été rendre impossible un projet éventuel, qui
-devait entraîner la ruine assez prochaine et assez méritée de ce
-prince. Si on était amené à restituer le Hanovre à l'Angleterre, il
-fallait trouver un dédommagement pour la Prusse, et Napoléon était
-déterminé à lui offrir la Hesse, qu'elle eût certainement acceptée,
-comme elle avait accepté les principautés ecclésiastiques et le
-Hanovre, comme elle aurait accepté les villes anséatiques, qu'elle
-demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la
-diplomatie européenne, et qui était le prix des trames continuelles de
-la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause,
-alors inexpliquée, des refus opposés aux instances que faisait
-l'électeur pour être admis dans la nouvelle confédération, et de la
-fausse fidélité dont il se vanta bientôt à l'égard de la Prusse.
-
-[En marge: Conclusion du traité constituant la Confédération du Rhin.]
-
-Tout étant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de
-Bavière, les seuls qui fussent consultés, on donna le traité à signer
-aux autres princes, qui furent compris, à leur prière, dans la
-nouvelle confédération, mais sans prendre leur avis sur la nature de
-l'acte qui la constituait. Ce traité reçut la date du 12 juillet; il
-renfermait les dispositions qui suivent.
-
-[En marge: Titre de la Confédération.]
-
-[En marge: Engagements des princes confédérés.]
-
-La nouvelle confédération devait porter un titre restreint et bien
-choisi, celui de _Confédération du Rhin_, titre qui excluait la
-prétention d'englober l'Allemagne tout entière, et qui s'appliquait
-exclusivement aux États voisins de la France, et ayant avec elle des
-relations d'intérêt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la
-faute de l'institution. Les princes signataires formaient une
-confédération, sous la présidence du prince archichancelier, et sous
-le protectorat de l'empereur des Français. Toute contestation entre
-eux devait être résolue dans une diète siégeant à Francfort, et
-composée de deux colléges seulement, l'un appelé collége des rois,
-l'autre collége des princes. Le premier répondait à l'ancien collége
-des électeurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y
-avait plus d'empereur à élire; le second, par le titre et la chose,
-était l'ancien collége des princes. Il n'y avait plus de collége
-répondant à l'ancien collége des villes.
-
-Les princes confédérés étaient en état perpétuel d'alliance offensive
-et défensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la
-Confédération ou la France serait engagée, devenait commune, à toutes
-deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confédération
-63 mille, ainsi répartis: la Bavière 30 mille, le Wurtemberg 12, le
-grand-duché de Baden 8, le grand-duché de Berg 5, celui de
-Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits États 4 mille à eux tous. À la
-mort du prince archichancelier, l'empereur des Français avait le droit
-de nommer le successeur.
-
-Les confédérés se déclaraient séparés à jamais de l'empire germanique,
-et devaient en faire la déclaration immédiate et solennelle à la Diète
-de Ratisbonne. Ils devaient se régir, dans leurs rapports entre eux,
-et relativement à leurs affaires allemandes, par des lois que la Diète
-de Francfort était appelée à délibérer prochainement.
-
-Par un article spécial, toutes les maisons allemandes avaient la
-faculté d'adhérer plus tard à ce traité, à la condition d'une adhésion
-pure et simple.
-
-[En marge: Princes composant la Confédération du Rhin.]
-
-Pour le présent, la Confédération du Rhin comprenait les rois de
-Bavière et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevêque de
-Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt,
-les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de
-Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et
-Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen.
-
-Les Hohenzollern et les Salm étaient admis dans la nouvelle
-confédération, à cause de la longue résidence que plusieurs membres de
-ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles
-avaient voué à nos intérêts. Le prince de Lichtenstein obtenait son
-admission, et conservait ainsi sa qualité de prince régnant, quoique
-prince autrichien, à cause du traité de Presbourg qu'il avait signé.
-Il y avait eu à l'égard de sa principauté, et de plusieurs de celles
-qui étaient maintenues, d'ardentes convoitises repoussées par la
-France.
-
-[En marge: Sort des princes médiatisés.]
-
-La circonscription géographique de la Confédération du Rhin embrassait
-les territoires situés entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le
-haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est-à-dire les pays de Nassau et de
-Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavière. Tout
-prince renfermé dans cette circonscription, s'il n'était pas nommé
-dans l'acte constitutif, perdait la qualité de prince régnant. Il
-était _médiatisé_, expression empruntée à l'ancien droit germanique,
-laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dépendre _immédiatement_
-du chef suprême de l'Empire, pour n'en dépendre que _médiatement_,
-qu'il tombait par conséquent sous l'autorité du souverain territorial
-dans les États duquel il était enclavé, et voyait ainsi disparaître
-sa souveraineté.
-
-Les princes et comtes _médiatisés_ conservaient certains droits
-princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels étaient
-transportés au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits
-souverains transportés étaient ceux de législation, de juridiction
-suprême, de haute police, d'impôt, de recrutement. La basse et moyenne
-justice, la police forestière, les droits de pêche, de chasse, de
-pâturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature
-féodale, sans compter les propriétés personnelles, composaient les
-prérogatives laissées aux _médiatisés_.
-
-Ils conservaient la faculté d'être jugés par leurs pairs, qualifiés
-d'_austrègues_ dans l'ancienne constitution allemande.
-
-[En marge: Suppression définitive de la noblesse immédiate.]
-
-La noblesse immédiate était définitivement incorporée.
-
-Les _médiatisés_, réduits de l'état de princes régnants à celui de
-sujets privilégiés, étaient assez nombreux, et l'auraient été
-davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre
-les princes de Fustemberg, dévoués à l'Autriche, de Hohenlohe à la
-Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui était dépouillé du monopole
-des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de
-Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de
-Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de
-Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions
-de ses domaines, par suite de sa contiguïté de territoire avec la
-nouvelle confédération. La cour de Berlin, indépendamment des graves
-inquiétudes que devait lui inspirer une pareille confédération, y
-trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes
-qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont
-nous avons déjà fait connaître la proche parenté avec la famille
-royale de Prusse.
-
-À ces dispositions fondamentales le traité ajoutait les règlements de
-territoire qui étaient nécessaires pour mettre d'accord les souverains
-de Wurtemberg, de Baden et de Bavière, copartageants inconciliables de
-la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immédiate, des
-États appartenant aux princes _médiatisés_.
-
-[En marge: Le titre de l'archichancelier transporté de la ville de
-Ratisbonne sur celle de Francfort.]
-
-La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment régler le
-sort, entre une bourgeoisie inquiète qui l'agitait, et une noblesse
-patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration,
-fut donnée à la Bavière, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix
-de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le
-prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de
-Francfort un riche dédommagement. C'est à Francfort que devait se
-tenir la nouvelle Diète.
-
-[En marge: Caractère social de la nouvelle confédération.]
-
-Ce célèbre traité de la Confédération du Rhin mit fin à l'ancien
-empire germanique, après mille six ans d'existence, depuis Charlemagne
-couronné en 800, jusqu'à François II dépossédé en 1806. Il fournissait
-le nouveau modèle sur lequel devait être constituée l'Allemagne
-moderne; il en était à ce titre la réforme sociale, et pour le présent
-il plaçait sous l'influence temporaire de la France les États du midi
-de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs
-qu'il leur plairait de choisir.
-
-Ce traité publié le 12 juillet, avec un grand éclat, ne causa aucune
-surprise, mais compléta pour tous les yeux le système européen de
-Napoléon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzeraineté
-impériale par des royautés de famille, ayant les princes du Rhin sous
-son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le
-titre.
-
-[En marge: Manière d'annoncer à l'Autriche, à la Prusse et à tous les
-intéressés, la création de la nouvelle Confédération du Rhin.]
-
-Il fallait annoncer ce résultat aux intéressés, c'est-à-dire à la
-Diète de Ratisbonne, à l'empereur d'Autriche, à la Prusse. La
-déclaration à la Diète était simple, on lui notifia qu'on ne la
-reconnaîtrait plus. À l'empereur d'Autriche, on adressa une note, dans
-laquelle, sans lui dicter la conduite qu'il avait à tenir et qu'on
-prévoyait bien, on lui parlait de l'empire germanique comme d'une
-institution aussi usée que la république de Venise, tombant en ruine
-de toutes parts, ne donnant plus de protection aux États faibles,
-d'influence aux États forts, ne répondant ni aux besoins du temps, ni
-à la proportion relative des États allemands entre eux, ne procurant
-plus enfin à la maison d'Autriche elle-même qu'un vain titre, celui
-d'empereur d'Allemagne, titre dont le chef actuel de cette maison
-avait prévu la caducité en se proclamant empereur d'Autriche, ce qui
-avait affranchi la cour de Vienne de toute dépendance à l'égard des
-maisons électorales. On semblait donc espérer, sans le demander, que
-l'empereur François abdiquerait un titre qui allait cesser de fait
-dans une grande partie de l'Allemagne, dans toute celle qu'embrassait
-la Confédération du Rhin, et qui devait n'être plus reconnu par la
-France.
-
-[En marge: Pour dédommager la Prusse de la création d'une
-confédération du Rhin, on l'invite à former en Allemagne une
-confédération du Nord.]
-
-Quant à la Prusse, on la félicitait d'être dégagée des liens de cet
-empire germanique, ordinairement asservi à l'Autriche, et, pour la
-dédommager de ce qu'on prenait sous sa dépendance le midi de
-l'Allemagne, on l'invitait à placer le nord sous une dépendance
-pareille. «L'empereur Napoléon, écrivait le cabinet français, verra
-sans peine, et même avec plaisir, que la Prusse range sous son
-influence, au moyen d'une confédération semblable à celle du Rhin,
-tous les États du nord de l'Allemagne.» On ne désignait pas ces
-princes, on n'en excluait par conséquent aucun; mais le nombre n'en
-pouvait être grand, et l'importance pas davantage. C'étaient
-Hesse-Cassel, la Saxe avec ses diverses branches, les deux maisons de
-Mecklembourg, enfin les petits princes du nord, inutiles à énumérer.
-On promettait de n'apporter aucun obstacle à une confédération de ce
-genre.
-
-[En marge: Précautions prises par Napoléon pour que la pensée ne
-vienne à personne de résister à ses grands projets.]
-
-[En marge: Aspect formidable de la grande armée.]
-
-[En marge: Effectif total des troupes françaises à l'intérieur et à
-l'extérieur.]
-
-Toutefois Napoléon n'avait pas osé de telles choses sans prendre
-d'énergiques et ostensibles précautions. Surveillant avec son activité
-ordinaire ce qui se passait à Naples, à Venise, en Dalmatie, sans se
-relâcher des soins donnés à l'administration intérieure de l'Empire,
-il s'était appliqué à mettre la grande armée sur un pied formidable.
-Celle-ci, répandue, comme on l'a vu, en Bavière, en Franconie, en
-Souabe, vivant dans de bons cantonnements, était reposée, prête à
-marcher de nouveau, soit qu'il fallût refluer par la Bavière vers
-l'Autriche, soit qu'il fallût se jeter, par la Franconie et la Saxe,
-sur la Prusse. Napoléon avait versé dans ses rangs les deux réserves
-formées à Strasbourg et Mayence, sous les maréchaux-sénateurs
-Kellermann et Lefebvre. C'était un accroissement d'une quarantaine de
-mille hommes, levés depuis un an, parfaitement disciplinés, instruits,
-préparés à la fatigue. Quelques-uns même, qui appartenaient aux
-réserves des années antérieures, avaient acquis l'âge de la véritable
-force, c'est-à-dire vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L'armée affaiblie,
-par suite de la dernière campagne, d'une vingtaine de mille nommes,
-dont un quart était rentré dans les rangs, se trouvait donc, grâce à
-ce renfort, augmentée et rajeunie. Napoléon, profitant de ce qu'une
-partie de ses soldats était nourrie à l'étranger, avait porté à
-450,000 hommes la force totale de la France, dont 152 mille à
-l'intérieur (les gendarmes, vétérans, invalides, et dépôts, étant
-compris dans ce nombre), 40 mille à Naples, 50 mille dans la
-Lombardie, 20 mille en Dalmatie, 6 mille en Hollande, 12 mille au camp
-de Boulogne, et 170 mille à la grande armée. Ces derniers réunis en
-une seule masse, sur le pied complet de guerre, comptant 30 mille
-cavaliers, 10 mille artilleurs, 130 mille fantassins, étaient parvenus
-au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre par
-la discipline et la guerre, et sous la conduite du plus grand des
-capitaines. Il faut remarquer que de cette armée avaient été détachés
-le général Marmont en Dalmatie, les Hollandais en Hollande, et qu'elle
-ne renfermait plus les Bavarois dans ses rangs, ce qui explique
-pourquoi elle n'était pas plus nombreuse après l'adjonction des
-réserves.
-
-[En marge: Napoléon attend dans une attitude imposante l'effet produit
-à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets.]
-
-Dans cette situation imposante, Napoléon pouvait attendre les effets
-produits à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets, et la
-suite des négociations ouvertes à Paris avec l'Angleterre et la
-Russie.
-
-[En marge: Fête magnifique que Paris doit donner à la grande armée.]
-
-Du reste, il n'avait aucun penchant à prolonger la guerre, si on ne
-l'y obligeait pas pour l'exécution de ses desseins. Il était
-impatient, au contraire, de réunir ses soldats autour de lui, dans la
-fête magnifique que la ville de Paris devait donner à la grande armée.
-C'était une heureuse et belle idée que de faire fêter cette armée
-héroïque par cette noble capitale, qui ressent si fortement toutes les
-émotions de la France, et qui, si elle ne les éprouve pas d'une
-manière plus vive, les rend au moins plus vite et plus énergiquement,
-grâce à la puissance du nombre, à l'habitude de prendre l'initiative
-en toutes choses, et de parler pour le pays en toute occasion.
-
-[En marge: Travaux d'art et d'utilité publique.]
-
-[En marge: Restauration de Saint-Denis.]
-
-Porté à la grandeur par sa nature, et aussi par le succès qui exaltait
-son imagination, Napoléon, au milieu de ces négociations si vastes et
-si variées, de ces soins militaires étendus de Naples à l'Illyrie, de
-l'Illyrie à l'Allemagne, de l'Allemagne à la Hollande, s'adonnait avec
-un goût ardent à d'immortelles créations d'art et d'utilité publique.
-Ayant visité, pendant les courts loisirs que lui laissait la guerre,
-presque tous les lieux de la capitale, il n'en avait pas aperçu un
-seul, sans être saisi à l'instant même de quelque pensée grande,
-morale ou utile, dont nous voyons aujourd'hui la réalisation sur le
-sol de Paris. Il s'était rendu à Saint-Denis, et trouvant cette
-vieille église dans un affligeant état de délabrement, surtout depuis
-la violation des tombes royales, il ordonna, par un décret, la
-réparation de ce monument vénérable. Il décida que quatre chapelles
-sépulcrales y seraient élevées, trois pour les rois des premières
-races, et une pour les princes de sa propre dynastie. Des marbres,
-portant les noms des rois ensevelis, et dont les tombes avaient été
-profanées, devaient remplacer leurs restes dispersés. Il institua un
-chapitre de dix vieux évêques, pour prier perpétuellement dans cet
-asile funèbre de nos races royales.
-
-Après avoir visité Sainte-Geneviève, il ordonna que ce beau temple fût
-achevé et rendu au culte, mais en conservant la destination que
-l'Assemblée constituante lui avait assignée, celle de recevoir les
-hommes illustres de la France. C'était le chapitre de la métropole,
-agrandi, qui devait chaque jour y chanter l'office.
-
-[En marge: Érection de la colonne de la place Vendôme, imitée de la
-colonne Trajane.]
-
-Un monument triomphal avait été ordonné par le Sénat, sur la
-proposition du Tribunat. Après bien des plans rejetés, Napoléon
-s'arrêta à l'idée d'élever, sur la plus belle place de Paris, une
-colonne de bronze, semblable par la forme et par les dimensions à la
-colonne Trajane, consacrée à la grande armée, et retraçant sur un long
-bas-relief, enroulé autour de son fût magnifique, les exploits de la
-campagne de 1805. Il fut décidé que les canons pris sur l'ennemi en
-fourniraient la matière. La statue de Napoléon, en costume impérial,
-dut en surmonter le chapiteau. C'est cette même colonne de la place
-Vendôme, au pied de laquelle passent et passeront les générations
-présentes et futures, sujet d'une généreuse émulation pour elles tant
-qu'elles conserveront l'amour de la gloire nationale, sujet de
-reproche éternel si elles étaient jamais capables de perdre ce noble
-sentiment!
-
-[En marge: Arc triomphal de la place du Carrousel.]
-
-[En marge: Achèvement projeté du Louvre et des Tuileries.]
-
-[En marge: Projet d'une vaste rue, allant des Tuileries à la barrière
-du Trône, et devant s'appeler RUE IMPÉRIALE.]
-
-[En marge: Projet de construction de l'arc de l'Étoile.]
-
-Napoléon arrêta ensuite le projet d'un arc triomphal sur la place du
-Carrousel, le même qui existe aujourd'hui. Cet arc entrait dans le
-plan d'achèvement du Louvre et des Tuileries. Il se proposait de
-réunir ces deux palais, et de n'en former qu'un seul qui serait le
-plus grand qu'on eût jamais vu dans aucun pays. Se plaçant un jour
-sous le portail du Louvre, et regardant vers l'hôtel de ville, il
-conçut l'idée d'une rue immense, qui devait être uniformément
-construite, large comme la rue de la Paix, prolongée jusqu'à la
-barrière du Trône, de manière que l'oeil pût plonger d'un côté
-jusqu'aux Champs-Élysées, de l'autre jusqu'aux premiers arbres de
-Vincennes. Le nom destiné à cette rue était celui de RUE IMPÉRIALE. Un
-monument était depuis longtemps décrété sur l'emplacement de
-l'ancienne Bastille. Napoléon voulait que ce fût un arc triomphal,
-assez vaste pour donner passage, à travers le portail du milieu, à la
-grande rue projetée, et placé à l'intersection de cette rue et du
-canal Saint-Martin. Les architectes ayant déclaré l'impossibilité
-d'une telle construction sur une pareille base, Napoléon résolut de
-transporter cet arc à la place de l'Étoile, pour qu'il fît face aux
-Tuileries, et devînt l'une des extrémités de la ligne immense qu'il
-voulait tracer au sein de sa capitale. La génération présente a
-terminé la plupart des monuments que Napoléon n'avait pas eu le temps
-d'achever. Elle n'a ni terminé le Louvre, ni créé la magnifique rue
-dont il avait conçu le projet.
-
-[En marge: Ouverture de nouvelles fontaines dans Paris.]
-
-Il ne borna pas à des ouvrages de pur embellissement ses soins pour la
-ville de Paris. Il trouva indigne de la prospérité de l'Empire que la
-capitale manquât d'eau, tandis que dans son sein coulait une belle et
-limpide rivière. Les fontaines n'étaient ouvertes que le jour; il
-voulut que des travaux fussent exécutés sur-le-champ aux pompes de
-Notre-Dame, du pont Neuf, de Chaillot, du Gros-Caillou, pour faire
-couler l'eau jour et nuit. Il ordonna de plus l'érection de quinze
-fontaines nouvelles. Celle du Château-d'Eau était comprise dans cette
-création. En deux mois, une partie de ces ordres fut exécutée, et
-l'eau jaillissait nuit et jour des soixante-cinq fontaines anciennes.
-Sur l'emplacement de celles qui étaient récemment décrétées, des
-bornes provisoires répandaient l'eau, en attendant que les fontaines
-elles-mêmes fussent élevées. C'est le trésor public qui avait fourni
-les fonds nécessaires à cette dépense.
-
-[En marge: Projet du pont en pierre qui s'est appelé depuis pont
-d'Iéna.]
-
-Napoléon prescrivit la continuation des quais de la Seine, et décida
-que le pont du Jardin des Plantes, alors en construction, porterait le
-glorieux nom d'Austerlitz. S'étant enfin aperçu, en visitant le Champ
-de Mars pour arrêter le plan des fêtes qui se préparaient, qu'une
-communication était indispensable sur ce point entre les deux rives de
-la Seine, il ordonna l'établissement d'un pont en pierre, qui devait
-être le plus beau de la capitale, et qui depuis a porté le nom de pont
-d'Iéna.
-
-[En marge: Projets de routes et canaux.]
-
-Les départements les plus éloignés de l'Empire eurent part à sa
-munificence. Il décréta, cette année, le canal du Rhône au Rhin, le
-canal de l'Escaut au Rhin, et ordonna des études pour le canal de
-Nantes à Brest. Il consacra des fonds à la continuation des canaux de
-l'Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne. Il prescrivit la construction
-d'une grande route, longue de soixante lieues, allant de Metz à
-Mayence, à travers la vallée de la Moselle. Il fit commencer la route
-de Roanne à Lyon, où se trouve la belle descente de Tarare, presque
-digne du Simplon; la célèbre route de la Corniche, allant de Nice à
-Gênes, attachée aux flancs de l'Apennin, entre les cimes de ces monts
-et la mer. Il fit continuer celle du Simplon, déjà presque achevée,
-celles du mont Cenis, du mont Genèvre, celle enfin qui longe les bords
-du Rhin. Napoléon ordonna en outre de nouveaux travaux à l'arsenal
-d'Anvers.
-
-Il semble que la victoire eût fécondé son esprit, car la plupart de
-ses grandes créations datent de cette année mémorable, placée entre la
-première moitié de sa carrière, moitié si belle, où la sagesse guida
-presque toujours ses pas, et cette seconde moitié, si extraordinaire
-et si triste, où son génie, exalté par le succès, s'élança au delà de
-toutes les bornes du possible pour aller finir dans un abîme.
-
-Le Corps législatif assemblé adoptait paisiblement les projets
-imaginés par Napoléon et discutés par le Conseil d'État. On
-n'assistait plus aux scènes orageuses de la Révolution, et pas encore
-aux scènes d'un parlement libre. On voyait une assemblée adoptant de
-confiance des projets qu'elle savait aussi bien conçus que bien
-rédigés.
-
-[En marge: Rédaction et adoption du Code de procédure civile.]
-
-Un nouveau code fut présenté cette année, fruit de longues conférences
-entre les tribuns et les conseillers d'État, sous la direction de
-l'archichancelier Cambacérès: c'était le Code de procédure civile,
-réglant la manière de procéder devant nos tribunaux, en raison de leur
-nouvelle forme et de la simplification de nos lois. Ce code fut adopté
-sans difficulté, les contestations dont il était susceptible ayant été
-vidées d'avance dans les discussions préparatoires du Conseil d'État
-et du Tribunat.
-
-[En marge: Changements dans l'organisation du Conseil d'État, et
-création des maîtres des requêtes.]
-
-Un perfectionnement notable fut apporté à l'organisation du Conseil
-d'État. Jusqu'ici ce corps examinait les projets de loi, discutait les
-grandes mesures de gouvernement, telles que le concordat, le
-couronnement, le voyage du Pape à Paris, la grave question
-diplomatique des préliminaires Saint-Julien non ratifiés par
-l'Autriche. Initié à toutes les affaires d'État, il était plutôt un
-conseil de gouvernement qu'un conseil d'administration. Mais chaque
-jour ces hautes questions devenaient plus rares dans son sein, et
-faisaient place aux questions purement administratives, que le progrès
-du temps, l'étendue croissante de l'Empire multipliaient sans cesse.
-Les conseillers d'État, personnages importants, presque les égaux des
-ministres, étaient trop élevés en rang, et trop peu nombreux pour se
-charger de tous les rapports. Tandis que le nombre des affaires
-augmentait, et qu'elles prenaient le caractère exclusivement
-administratif, un autre besoin se manifestait, celui de former des
-sujets pour le Conseil d'État, de créer une échelle pour y arriver,
-et surtout d'employer la jeunesse de haut rang, que Napoléon voulait
-attirer à lui par toutes les voies à la fois, celles de la guerre et
-des fonctions civiles. Après en avoir conféré avec l'archichancelier,
-il créa les maîtres des requêtes, occupant un rang intermédiaire entre
-les auditeurs et les conseillers d'État, chargés du plus grand nombre
-des rapports, ayant la faculté de délibérer sur les questions qu'ils
-avaient rapportées, et jouissant d'un traitement proportionné à
-l'importance de leurs attributions. MM. Portalis fils, Molé et
-Pasquier, fort jeunes alors, et nommés immédiatement maîtres des
-requêtes, indiquaient l'utilité et l'intention du projet. On aimait le
-mérite qui rappelait des souvenirs, sans exclure le mérite qui n'en
-rappelait aucun.
-
-[En marge: La connaissance de tous les marchés passés avec le
-gouvernement déférée au Conseil d'État.]
-
-À cette sage innovation, qui a créé une pépinière d'administrateurs
-habiles, Napoléon en ajoute sur-le-champ une autre. Il n'y avait pas
-de juridiction pour les entrepreneurs qui traitaient avec l'État,
-qu'ils exécutassent des travaux publics, fissent des fournitures, ou
-contractassent des engagements financiers. C'est l'affaire des
-_Négociants réunis_ qui avait révélé cette lacune, car Napoléon, ne
-sachant plus à qui la déférer, avait songé un moment à l'envoyer au
-Corps législatif. On ne pouvait attribuer cette juridiction aux
-tribunaux, tant à cause des connaissances spéciales qu'elle suppose,
-que de la nature d'esprit qu'elle exige, esprit qui doit être
-administratif plutôt que judiciaire. C'est le motif pour lequel la
-connaissance de tous les marchés passés avec le gouvernement fut
-déférée au Conseil d'État. Ce fut la principale origine de ses
-attributions contentieuses. Aussi créa-t-on en même temps des _avocats
-au conseil_, chargés de défendre par mémoires écrits les intérêts des
-justiciables qui allaient être appelés devant cette nouvelle
-juridiction.
-
-[En marge: Création de l'Université.]
-
-[En marge: Succès des nouvelles maisons d'éducation instituées sous le
-titre de Lycées.]
-
-À toutes ces créations Napoléon en ajouta une encore, la plus belle
-peut-être de son règne, l'Université. On a vu quel système d'éducation
-il avait adopté en 1802, lorsqu'il jeta les fondements de la nouvelle
-société française. Au milieu des vieilles générations que la
-révolution avait rendues ennemies, dont les unes regrettaient l'ancien
-régime, dont les autres étaient dégoûtées du nouveau sans vouloir
-revenir à l'ancien, il se proposa de former par l'éducation une jeune
-génération, faite pour nos modernes institutions et par elles. Au lieu
-de ces écoles centrales, qui étaient des cours publics, auxquels les
-jeunes gens nourris dans les familles ou dans des pensionnats
-particuliers venaient assister, et dans lesquels ils entendaient des
-professeurs enseigner au gré de leur caprice, ou du caprice du temps,
-les sciences physiques beaucoup plus que les lettres, Napoléon
-institua, comme on l'a vu, des maisons où les jeunes gens, casernés et
-nourris, recevaient des mains de l'État l'instruction et l'éducation,
-et où les lettres avaient repris la place qu'elles n'auraient jamais
-dû perdre, sans que les sciences perdissent la place qu'elles avaient
-acquise. Napoléon, prévoyant bien que le préjugé et la malveillance
-s'élèveraient contre les établissements qu'il venait d'instituer,
-avait fondé six mille bourses, et avait ainsi composé d'autorité
-(mais de l'autorité du bienfait) la population des nouveaux colléges,
-appelés du nom de Lycées. Les uns ouverts tout récemment, les autres
-n'étant que d'anciennes maisons transformées, présentaient déjà en
-1806 le spectacle de l'ordre, des bonnes moeurs et des saines études.
-Il en existait vingt-neuf. Napoléon en voulait étendre le nombre, et
-le porter à cent. Trois cent dix écoles secondaires établies par les
-communes, une égale quantité d'écoles secondaires ouvertes par des
-particuliers, les premières astreintes à suivre les règles des lycées,
-les secondes à y envoyer leurs élèves, complétaient l'ensemble des
-nouveaux établissements. Ce système avait parfaitement réussi. Les
-entrepreneurs de maisons particulières, les parents entêtés d'anciens
-préjugés, les prêtres rêvant la conquête de l'éducation publique,
-calomniaient les lycées. Ils disaient qu'on n'y professait que les
-mathématiques parce qu'on ne désirait former que des militaires, que
-la religion y était négligée, que les moeurs y étaient corrompues.
-Rien n'était moins vrai, car on avait eu l'intention expresse de
-remettre les lettres en honneur, et on avait atteint le but proposé.
-La religion y était enseignée par des aumôniers aussi sérieusement que
-la volonté de l'auteur du concordat avait pu l'obtenir, et avec le
-succès que permettait l'esprit du siècle. Enfin une vie dure, presque
-militaire, des exercices continuels, y garantissaient la jeunesse des
-passions précoces; et sous le rapport des moeurs, les lycées étaient
-certainement préférables aux maisons particulières.
-
-Du reste, malgré les médisances des intéressés et des partisans
-chagrins du passé, ces établissements avaient fait des progrès
-rapides. La jeunesse, amenée par le bienfait des bourses et par la
-confiance des parents, commençait à y venir en foule.
-
-[En marge: Napoléon, après avoir créé des maisons d'éducation, veut
-compléter son système en créant un corps enseignant.]
-
-Mais, suivant Napoléon, l'oeuvre était à peine ébauchée. Ce n'était
-pas tout que d'attirer des élèves, il fallait leur donner des
-professeurs; il fallait créer un corps enseignant. C'était là une
-grande question, sur laquelle Napoléon était fixé avec cette fermeté
-d'esprit qu'il apportait en toute chose. Rendre l'éducation aux
-prêtres était inadmissible à ses yeux. Il avait rétabli les cultes, et
-il l'avait fait avec la profonde conviction qu'il faut une religion à
-toute société, non pas comme un moyen de police de plus, mais comme
-une satisfaction due aux plus nobles besoins de l'âme humaine.
-Néanmoins il ne voulait pas abandonner le soin de former la société
-nouvelle au clergé, qui, dans ses préjugés opiniâtres, dans son amour
-du passé, dans sa haine du présent, dans sa terreur de l'avenir, ne
-pouvait que continuer chez la jeunesse les tristes passions des
-générations qui s'éteignaient. Il faut que la jeunesse soit formée sur
-le modèle de la société dans laquelle elle est destinée à vivre; il
-faut qu'elle trouve dans le collége l'esprit de la famille, dans la
-famille l'esprit de la société, avec des moeurs plus pures, des
-habitudes plus régulières, un travail plus soutenu. Il faut, en un
-mot, que le collége soit la société elle-même améliorée. S'il y a une
-différence quelconque entre l'un et l'autre, si la jeunesse entend ses
-maîtres et ses parents parler diversement, si elle entend les uns
-préconiser ce que blâment les autres, il naît un contraste fâcheux qui
-trouble son esprit, et qui lui fait mépriser ses maîtres si elle a
-plus de confiance en ses parents, ses parents si elle a plus de
-confiance en ses maîtres. La seconde partie de la vie est alors
-employée à ne rien croire de ce qu'on a appris dans la première. La
-religion elle-même, si elle est imposée avec affectation, au lieu
-d'être professée avec respect en présence de la jeunesse, la religion
-n'est plus qu'un joug, auquel le jeune homme devenu libre se hâte
-d'échapper comme à tous les jougs du collége. Telles furent les
-considérations qui éloignèrent Napoléon de l'idée de livrer la
-jeunesse au clergé. Une dernière raison acheva de le décider. Le
-clergé était-il apte à élever des juifs, des protestants? Assurément
-non. Alors on ne pouvait plus faire élever ensemble juifs,
-protestants, catholiques, pour composer avec eux une jeunesse
-éclairée, tolérante, aimant le pays, propre à toutes les carrières,
-UNE enfin comme il fallait que fût la France nouvelle.
-
-Cependant si le clergé n'avait pas les qualités nécessaires à cette
-tâche, il en avait quelques-unes de très-précieuses, et qu'on devait
-s'efforcer de lui emprunter. La vie régulière, laborieuse, sobre,
-modeste, était une condition indispensable pour élever la jeunesse,
-car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des
-premiers venus, formés par les hasards du temps et d'une société
-dissipée. Mais était-il impossible de donner à des laïques certaines
-qualités du clergé? Napoléon ne le pensait pas, et l'expérience a
-prouvé qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec
-la vie religieuse; elle est compatible avec la régularité de moeurs et
-avec la médiocrité de fortune. Napoléon croyait qu'on pouvait, par des
-règlements, créer un corps enseignant, qui, sans observer le célibat,
-apporterait dans l'éducation de la jeunesse la même application, la
-même suite, la même constance de vocation que le clergé. Il y a tous
-les ans, dans les générations qui arrivent à l'état adulte, comme les
-moissons croissant, sur la terre arrivent à maturité, une portion de
-jeunes esprits qui ont le goût de l'étude, et qui appartiennent à des
-familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre à des
-épreuves préparatoires, à une discipline commune, les attirer et les
-retenir par l'attrait d'une carrière modeste, mais assurée, tel était
-le problème à résoudre; et Napoléon ne le regardait pas comme
-insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des
-paroles qu'il répétait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait
-une des idées dont il était le plus souvent frappé, c'est que _la
-société était en poussière_. Il était naturel qu'il éprouvât ce
-sentiment, à l'aspect d'un pays où il n'y avait plus ni noblesse, ni
-clergé, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes
-de la révolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous défendre,
-car voyez comme se défendent les prêtres et les émigrés, animés du
-dernier souffle des grands corps détruits!--Il voulait donc remettre à
-un corps qui vivrait, et se défendrait, le soin d'élever les
-générations futures. Il l'a résolu, il l'a fait, et il a réussi.
-
-[En marge: Loi constitutive de l'Université.]
-
-Napoléon établit l'Université sur les principes suivants. Une
-éducation spéciale pour les hommes destinés au professorat, des
-examens préparatoires avant de devenir professeurs; l'entrée après ces
-examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrière ne
-pouvait être ni interrompue ni brisée, et dans lequel ils s'élevaient
-avec le temps et leurs mérites; à la tête de ce corps un conseil
-supérieur, composé des professeurs qui se seraient distingués par
-leurs talents, appliquant les règles, dirigeant l'enseignement; enfin
-le privilége de l'éducation publique attribué exclusivement à la
-nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'État, ce qui
-devait ajouter à l'énergie de l'esprit de corps l'énergie de l'esprit
-de propriété, telles furent les idées d'après lesquelles Napoléon
-voulut que l'Université fût organisée. Mais il était trop expérimenté
-pour insérer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une
-intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de
-présenter des lois très-générales, qu'il complétait ensuite par des
-décrets, au fur et à mesure des expériences faites, il chargea M.
-Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de
-l'intérieur, de rédiger un projet de loi, qui fut conçu en trois
-articles seulement. Par le premier il était dit qu'il serait formé,
-sous le nom d'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE, un corps enseignant, chargé de
-l'éducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les
-membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles,
-spéciales et temporaires_ (ce mot était employé pour exclure l'idée
-des voeux monastiques); par le troisième, que l'organisation du corps
-enseignant, remaniée d'après l'expérience, serait convertie en loi
-dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que
-se font les grandes choses.
-
-Ce projet, présenté le 6 mai, fut adopté comme tous les autres avec
-confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois,
-que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus
-déterminant encore, une telle situation.
-
-[En marge: La session de 1806 terminée par la présentation des lois de
-finances.]
-
-Cette courte et féconde session fut terminée par les lois financières.
-Napoléon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi
-indispensable que l'armée à la grandeur d'un empire. La dernière
-crise, quoique passée, était un avertissement sérieux d'arrêter enfin
-un système complet de finances, d'élever les ressources au niveau des
-besoins, et d'établir un service de trésorerie qui dispensât de
-recourir aux faiseurs d'affaires.
-
-Quant à la création des ressources nécessaires pour suffire aux
-charges de la guerre, Napoléon persistait à ne pas vouloir d'emprunt.
-En effet, même au milieu de la prospérité dont il faisait jouir la
-France, la rente 5 pour 100 ne s'était jamais élevée au-dessus de 60.
-Si on avait annoncé un emprunt, le cours serait descendu au-dessous,
-probablement à 50, et c'eût été un intérêt perpétuel de 10 pour 100 à
-supporter. Napoléon n'avait garde de recourir à de tels moyens.
-Cependant il fallait combler le déficit des derniers exercices, et
-mettre définitivement les ressources en rapport avec l'état de
-guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'état ordinaire de la
-France. C'était une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais
-réalisée, que de suffire aux dépenses d'une lutte acharnée avec les
-impôts permanents. Napoléon n'y avait pas renoncé, et il eut le
-courage de proposer au pays, ou plutôt de lui imposer, les charges qui
-devaient fournir le moyen d'atteindre à ce résultat.
-
-L'arriéré des derniers exercices pouvait être liquidé avec 60
-millions, la dette envers la caisse d'amortissement en étant
-défalquée. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en
-cautionnements dont il avait été disposé, en produits de la vente des
-biens nationaux que le Trésor avait absorbés pour son usage,
-quoiqu'ils appartinssent à la caisse d'amortissement. Il fallait donc
-pourvoir à ces 60 millions, à la dette contractée envers la caisse
-d'amortissement, et à un budget annuel qui, d'après l'expérience de
-1806, ne s'élevait pas à moins de 700 millions pendant la guerre (820
-avec les frais de perception).
-
-Voici quels furent les moyens imaginés.
-
-[En marge: Liquidation de l'arriéré.]
-
-On s'était aperçu que la caisse d'amortissement avait
-très-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confié
-l'aliénation à titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les
-70 millions, que la loi de ventôse an IX lui attribuait en vue de la
-dédommager des rentes créées à cette époque, et dont on lui devait le
-prix à raison de 10 millions par an, on lui avait livré ces biens
-eux-mêmes. Quant aux cautionnements à lui rembourser, on était décidé
-à les payer dans la même valeur, c'est-à-dire en biens, sauf à elle à
-les aliéner avec les précautions nécessaires, qui lui avaient déjà si
-heureusement réussi. Cette même observation avait conduit Napoléon,
-qui était l'inventeur de cette liquidation, à trouver le moyen de
-combler les 60 millions de l'arriéré.
-
-[En marge: Napoléon retire aux grands corps de l'État les biens-fonds
-qu'il leur avait donnés, remplace ces biens par des rentes, et les
-fait vendre pour payer l'arriéré.]
-
-Il avait doté le Sénat, la Légion d'honneur, l'Instruction publique et
-certains établissements, avec le reste des domaines nationaux. Son
-intention, en agissant ainsi, avait été de les soustraire au
-gaspillage des mauvaises aliénations. Mais, d'une part, on venait de
-s'apercevoir que les aliénations pouvaient s'opérer d'une manière
-avantageuse en les confiant à la caisse d'amortissement; et, de
-l'autre, on avait retrouvé dans ce système de dotation le vice propre
-aux biens de main-morte, dont la condition est d'être mal exploités et
-de peu produire. Napoléon résolut de reprendre ces biens au Sénat et à
-la Légion d'honneur, et de leur en fournir l'équivalent, en créant 3
-millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les
-rentes livrées au public étaient menacées d'une dépréciation
-immédiate, assignées comme dotations à des corps permanents qui ne les
-aliénaient pas, elles n'avaient aucun des inconvénients des emprunts,
-elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient
-même un avantage aux établissements publics qui les recevaient,
-c'était, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et
-demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces
-biens, transmis ensuite à la caisse d'amortissement, qui les
-aliénerait peu à peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait
-besoin.
-
-Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immédiatement
-pour solder les arriérés des exercices antérieurs. On imagina de créer
-des effets temporaires, rapportant 6 à 7 pour cent, suivant l'époque
-de leur remboursement, échéante terme fixe, payables à la caisse
-d'amortissement, à raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806
-au 1er juillet 1811, hypothéqués sur le capital de ladite caisse, qui
-aurait, avec ce qu'elle possédait déjà et ce qu'elle allait acquérir,
-environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin à cette
-fortune immobilière un crédit bien établi.
-
-Ces effets portant un intérêt avantageux, mais point usuraire, et
-remboursables à des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber
-comme la rente, car leur échéance mensuelle et assurée pendant cinq
-ans devait tendre à les relever par la certitude de retrouver le
-capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis
-a réussi plusieurs fois, et qui était excellente.
-
-Le procédé pour liquider l'arriéré consistait donc à reprendre les
-biens assignés aux grands corps, à leur donner des rentes en place, ce
-qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immédiate de revenu,
-à faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle
-pouvait exécuter avec succès en cinq ans, à en réaliser d'avance la
-valeur, au moyen d'un effet à échéance fixe, qui ne pouvait être
-déprécié, grâce à un remboursement certain et peu éloigné, grâce enfin
-à un intérêt de 6 à 7 pour cent.
-
-La seule difficulté, d'ailleurs peu sérieuse, de cette combinaison,
-c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait
-monter à 51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois
-antérieures. Mais l'infraction était peu importante, et on
-satisfaisait à la loi en établissant un amortissement plus rapide pour
-ce million d'excédant.
-
-[En marge: Manière de pourvoir aux budgets futurs, dans la double
-hypothèse de la paix et de la guerre.]
-
-[En marge: Déclaration hardie au Corps législatif, relativement aux
-besoins de l'état de paix et de l'état de guerre.]
-
-Restait à pourvoir aux budgets futurs, en créant des ressources
-suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napoléon fit au
-Corps législatif, et à l'Europe, une déclaration hardie et en même
-temps très-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car,
-disait-il fièrement, il avait _épuisé la gloire militaire_; il voulait
-la paix, car il l'avait donnée à l'Autriche. Il était prêt en ce
-moment à la conclure avec la Russie, et il était occupé à la négocier
-avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de
-considérer les traités comme des trêves, qu'elles pouvaient rompre au
-premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu'à ce qu'on les eût
-amenées à respecter leurs engagements, et à se résigner à la grandeur
-de la France, il fallait être prêt à supporter les charges de la
-guerre aussi longtemps qu'elle serait nécessaire. La Grande-Bretagne
-prétendait suffire à la guerre par des emprunts: libre à elle, tant
-que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y
-pourvoir autrement, avec les moyens qui lui étaient propres,
-c'est-à-dire avec l'impôt, ressource bien autrement durable, et ne
-laissant aucune charge après elle. En conséquence, il déclarait qu'il
-fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et
-800 avec les frais de perception). Le budget de l'année la plus
-paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer
-dans une dépense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de
-la dette, le développement donné aux travaux d'utilité publique, la
-dotation du clergé qui était la suite du concordat, le rétablissement
-de la monarchie qui avait entraîné la création d'une liste civile,
-portaient à 600 millions les dépenses fixes de l'état de paix. Les
-ressources ordinaires s'élevaient fort au delà de cette somme. Quant
-aux dépenses de l'état de guerre, qu'on était résolu à soutenir aussi
-longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget à 700
-millions. À ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions à la
-marine, environ 300 millions à la guerre, avoir 50 vaisseaux armés et
-450,000 hommes toujours prêts à marcher. La France, sur ce pied, était
-en mesure de faire face à tous les dangers. Or, elle pouvait, sans
-abuser d'elle-même, s'imposer cette charge, car ses revenus
-ordinaires, procuraient déjà plus de 600 millions. Le royaume d'Italie
-en fournissait environ 30 pour l'armée française qui veillait à sa
-sûreté, et il était facile d'obtenir 60 à 70 millions de plus par les
-impôts ordinaires.
-
-[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et
-rétablissement de l'impôt sur le sel.]
-
-Après cette hardie déclamation, Napoléon, eut le courage de développer
-la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait déjà
-restituée au pays, et de créer une nouvelle ressource, non moins
-utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvénient que
-d'atteindre la généralité du peuple, mais de l'atteindre légèrement,
-l'impôt du sel. En conséquence il proposa, outre le droit d'inventaire
-sur les boissons (droit perçu chez le propriétaire au moment de
-l'enlèvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente
-en détail, et pour cela l'exercice, c'est-à-dire la surveillance des
-boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les
-commerçants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient
-déjà 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette
-extension.
-
-Quant à l'impôt sur le sel, son rétablissement était lié à la
-suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de
-barrières sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes,
-et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils généraux
-en avaient demandé l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce
-qui était insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce
-qui coûtait à l'État un supplément de 10 millions par an, sans que les
-routes fussent encore parvenues à l'état désirable; car on évaluait à
-35 millions au moins la somme nécessaire pour les entretenir
-convenablement. En proposant un impôt bien léger, celui de 2 décimes
-par kilogramme (2 sous par livre) de sel, à percevoir dans les marais
-salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais,
-placés presque tous à la frontière, on pouvait espérer un produit de
-35 millions, c'est-à-dire de quoi porter les routes à un véritable
-état de perfection, et de quoi soulager le Trésor d'une dépense de 10
-millions. Cet impôt n'avait rien de commun avec les anciennes
-gabelles, inégalement réparties, aggravées par l'exercice, et faisant
-quelquefois monter le sel à 14 sous la livre, prix qui pour le peuple
-était exorbitant.
-
-Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec
-quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur
-complet développement, la France allait se trouver en mesure de
-supporter l'état de guerre, tant qu'il durerait, et, dès qu'il
-finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de
-l'Empire, par la diminution de l'impôt foncier, le seul qui fût
-véritablement onéreux.
-
-Napoléon, par cette création, achevait le rétablissement de nos
-finances, que la suppression des contributions indirectes avait
-ruinées en 1789, et il montrait à l'Europe un tableau décourageant
-pour nos ennemis, c'est-à-dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes,
-entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre.
-
-[En marge: Le budget de 1806 fixé à 700 millions, et avec les frais de
-perception à 820 millions.]
-
-Le budget de 1806 fut donc fixé à 700 millions en dépenses et en
-recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance
-accidentelle, celle du rétablissement du calendrier grégorien, à
-partir du 1er janvier 1806, le fit porter à 15 mois au lieu de 12, et
-à 900 millions au lieu de 700. En effet, le précédent budget, celui
-de l'an XIII, s'arrêtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour
-atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui
-devait porter le budget de 1806 à quinze mois et à 900 millions.
-
-[En marge: Nouvelle organisation de la Trésorerie et de la Banque de
-France.]
-
-Restait encore une tâche à remplir, c'était d'organiser la Trésorerie
-et la Banque de France. Éclairé par les derniers événements, Napoléon
-voulait réformer l'une et l'autre.
-
-On a déjà répété bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de
-l'impôt était envoyée au Trésor sous forme d'obligations à terme, ou
-de bons à vue, signés par les receveurs généraux, et acquittables mois
-par mois à leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent,
-quand on avait besoin de devancer les échéances. Abandonner cet
-escompte à une compagnie avait mal réussi. On venait de le confier de
-nouveau à une agence des receveurs généraux, qui opéraient à Paris
-pour le corps tout entier. Depuis le retour du crédit, les capitaux
-abondaient, et les receveurs généraux pouvaient procurer à l'État, par
-l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait
-besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napoléon, en conseil de
-finances, si on ne devrait pas attribuer ce service à la Banque, plus
-puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs généraux.
-D'abord Napoléon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la
-Banque n'était pas assez fortement constituée. Il résolut donc de
-doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions à 90 mille,
-ce qui faisait, à mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il
-résolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en
-convertissant le président éligible qui était à sa tête, en un
-gouverneur nommé par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double
-intérêt du commerce et du Trésor; de placer trois receveurs généraux
-dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de
-supprimer la disposition d'après laquelle on proportionnait les
-escomptes au nombre d'actions possédées par les présentateurs
-d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage,
-consistant à proportionner ces escomptes au crédit reconnu des
-commerçants qui les demandaient. Ces changements, proposés dans une
-loi, furent adoptés par le Corps législatif; et sous cette
-constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des
-établissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos
-jours secourir la Banque d'Angleterre elle-même, et traverser sans
-fléchir les plus grandes catastrophes politiques.
-
-Même après l'avoir ainsi agrandie, Napoléon ne voulut pas confier
-d'une manière constante et définitive le service du Trésor à la Banque
-de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de
-la nouvelle puissance qu'il lui avait assurée, pour escompter telle ou
-telle somme d'_obligations des receveurs généraux_ ou de _bons à vue_,
-mais il ne pouvait se décider à lui remettre définitivement le
-portefeuille du Trésor. C'était une compagnie de commerçants,
-délibérant, à la vérité, sous un président nommé par lui, mais placés
-en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur
-livrer le secret de ses opérations militaires, en leur livrant le
-secret de ses opérations financières.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir
-remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le
-saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent.
-
-Du reste il fit mettre à l'essai, mais à l'essai seulement, un nouveau
-système de versement de fonds par les comptables. Bien que le système
-des _obligations_ eût rendu de grands services, il n'était pas le
-dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait
-que les receveurs généraux avaient souvent des valeurs considérables
-en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'échéance de leurs
-obligations. De plus ces obligations donnaient lieu à un agiotage
-assez actif. Un simple compte courant établi entre l'État et les
-comptables, au moyen duquel toute valeur entrée dans leur caisse
-appartenait au Trésor, portait intérêt à son profit, et toute valeur
-sortie portait intérêt au profit du comptable qui l'avait versée; un
-compte courant ainsi réglé était un système bien plus simple, plus
-vrai, et qui n'empêchait pas d'accorder aux receveurs généraux les
-avantages dont on avait cru nécessaire de les faire jouir. Mais il
-fallait auparavant un système d'écritures qui ne permît pas d'erreur;
-il fallait, dans la comptabilité du Trésor, l'introduction des
-écritures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien
-proposa le compte courant et les écritures en partie double. Napoléon
-y consentit avec empressement, mais il voulut que ce système fût
-essayé chez quelques receveurs généraux, pour en juger le mérite
-d'après l'expérience.
-
-Tels furent les travaux civils de Napoléon dans cette mémorable année
-1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle
-du Consulat: années fécondes l'une et l'autre, dans lesquelles la
-France fut constituée pour être une république dictatoriale en 1802,
-et un vaste empire fédératif en 1806. Dans cette dernière année,
-Napoléon fonda à la fois des royautés vassales sur la tête de ses
-frères, des duchés pour ses généraux et ses serviteurs, de riches
-dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa
-l'Empire français remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de
-routes, de ponts, de canaux, les travaux déjà commencés, et en
-entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhône au Rhin, du
-Rhin à l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz à
-Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de
-la place Vendôme, l'arc de l'Étoile, l'achèvement du Louvre, la rue
-qui devait s'appeler Impériale, les principales fontaines de Paris. Il
-commença la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achèvement du
-Panthéon; il promulgua le Code de procédure, perfectionna
-l'organisation du Conseil d'État, créa l'Université, liquida
-définitivement les arriérés financiers, compléta le système des
-impôts, réorganisa la Banque de France, et prépara le nouveau système
-de trésorerie française. Tout cela, entrepris en janvier 1806, était
-terminé en juillet de la même année. Quel esprit conçut jamais plus de
-choses, de plus vastes, de plus profondes, les réalisa en moins de
-temps? Il est vrai que nous touchons au faîte de ce prodigieux règne,
-faîte d'une élévation sans égale, et dont on peut dire, en contemplant
-le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dépasse,
-s'il y en a qui l'atteignent.
-
-Malheureusement, cette année incomparable, au lieu de finir au milieu
-de la paix, comme on pouvait l'espérer, finit au milieu de la guerre,
-moitié par la faute de l'Europe, moitié par celle de Napoléon, et
-aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette
-même année où elle avait déjà emporté M. Pitt.
-
-[En marge: Continuation des négociations entamées avec la Russie et
-l'Angleterre.]
-
-[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.]
-
-Les négociations entamées avec la Russie et l'Angleterre avaient
-continué pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer
-le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allongé
-les pourparlers, en était resté aux mêmes propositions. L'Angleterre
-entendait garder la plupart de ses conquêtes maritimes, nous concédait
-nos conquêtes continentales, le Hanovre toujours excepté, et se
-bornait à demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples.
-Quant aux nouvelles royautés, quant à la Confédération du Rhin, elle
-ne paraissait pas s'en soucier. Napoléon, qui n'avait plus de raison
-pour différer le terme des négociations, ses principaux projets étant
-accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin
-d'aboutir à une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reçus, mais
-avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilité
-de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu
-avec le négociateur russe.
-
-[En marge: Arrivée à Paris de M. d'Oubril, chargé de traiter pour la
-Russie.]
-
-M. d'Oubril était arrivé en juin avec des pouvoirs en forme, et avec
-la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les
-bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution
-militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les
-différends existants par un traité de paix, si la France accédait à
-des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une
-circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un
-traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait
-été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se
-liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour
-continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage,
-Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements
-trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des
-démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le
-général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur,
-ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à
-résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la
-paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce
-changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique.
-
-M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il
-soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à
-débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de
-deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa
-protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à
-Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait
-rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que
-l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort
-exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude
-échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux
-nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de
-Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur
-la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une
-convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon.
-Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie
-avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que
-de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements
-à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait
-contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans
-l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on
-n'intervînt pas en sa faveur.
-
-[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et
-la France.]
-
-[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale
-difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.]
-
-Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre
-M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer
-quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer
-la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité
-certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence
-d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe.
-Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui
-rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin
-de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence
-qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant
-la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup,
-amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions
-raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous
-les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet
-russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à
-garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman,
-l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons
-offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à
-accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de
-la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger
-un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord
-voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie.
-Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont
-et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus
-absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne
-consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût
-restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À
-force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions
-opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles
-Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi
-et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai,
-à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à
-celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque
-fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison
-excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid,
-c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV
-le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des
-Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la
-force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un
-engagement sérieux.
-
-Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était
-mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de
-très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y
-avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En
-bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à
-la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la
-conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de
-M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie.
-
-Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré,
-et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une
-action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro.
-Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro,
-pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur
-voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en
-exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de
-menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour
-cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et
-occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M.
-d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la
-remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on
-sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à
-ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée
-aux Russes.
-
-[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.]
-
-M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de
-son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour
-instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il
-était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation
-actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui
-de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau,
-qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre;
-que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte
-n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant
-le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande;
-qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire
-germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti,
-et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un
-traité de paix avec la France.
-
-Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué,
-l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de
-Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on
-promit les bons offices des deux puissances contractantes pour
-terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la
-France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le
-rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui
-conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne
-pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et
-l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles
-secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec
-condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on
-assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la
-conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les
-arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse.
-
-Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part
-de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle
-ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers.
-
-M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour
-Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son
-gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix
-qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du
-moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était
-menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas
-signée avec une parfaite sincérité.
-
-[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la
-paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.]
-
-M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth,
-qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le
-ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du
-traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses
-pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand
-lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie,
-d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs;
-que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé
-à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait
-qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher
-la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres
-ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de
-troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût
-du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre
-immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un
-caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par
-éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration
-rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel
-allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois
-faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait
-alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la
-restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de
-nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait
-consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti
-à la conquête de Naples.
-
-[En marge: La négociation devient officielle entre la France et
-l'Angleterre.]
-
-Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril,
-par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle
-d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida
-enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de
-Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable,
-en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier
-publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke,
-et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment,
-22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte.
-
-[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.]
-
-[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.]
-
-Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile,
-les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait
-Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui
-rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à
-limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle
-demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle
-ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de
-Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais
-n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait
-toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement
-autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que
-les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph
-par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine
-Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à
-Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de
-l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours
-excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline,
-confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec
-l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc
-assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux
-Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée.
-
-De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait
-pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne
-volonté.
-
-[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la
-négociation avec la France.]
-
-[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.]
-
-Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut
-fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg,
-pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le
-négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth,
-son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant
-même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses
-liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un
-whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour
-l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second
-plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant
-laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord
-Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et
-formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de
-négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes
-des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été
-conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base
-excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la
-discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient
-pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord
-Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas
-appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et
-qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi
-un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares,
-pouvait fournir un moyen d'accommodement.
-
-Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par
-conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti
-de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on
-craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister.
-
-[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.]
-
-Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à
-Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée
-trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de
-lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur
-français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et
-de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale.
-
-[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et
-aplanie après quelques explications amicales.]
-
-Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note
-longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation
-confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant
-d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon
-voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait
-conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet.
-Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible
-et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de
-mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra
-sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et
-digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait
-marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes
-pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si
-les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique
-cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques
-pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir,
-car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du
-cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une
-rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut
-entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une
-affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des
-conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon
-de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares,
-était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on
-se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago,
-Sainte-Lucie.
-
-[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne
-sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de
-Saint-Pétersbourg.]
-
-[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au
-désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.]
-
-Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée
-des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le
-traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M.
-d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses
-instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait
-croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait
-autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit
-à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient
-certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les
-conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En
-conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à
-gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de
-Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22
-juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août.
-
-Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il
-n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet,
-n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la
-santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la
-négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous
-les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu
-l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la
-paix, dans le ministère britannique.
-
-[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse
-pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.]
-
-Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril
-bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse
-était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son
-occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre,
-publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini
-par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié
-dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe
-qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse
-était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances
-allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre,
-que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle
-n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la
-rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit
-de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état
-d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des
-relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par
-celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle
-le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la
-France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de
-l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec
-l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce
-prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi
-de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des
-offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour
-occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise,
-le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi
-d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les
-troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que
-d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa
-folie, protégée par ses alliances.
-
-Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi
-douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même,
-faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition
-devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la
-Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette
-coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne
-serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de
-sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour
-acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les
-États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était
-assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne
-actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse.
-
-[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.]
-
-Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes.
-L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix
-maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous
-les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les
-vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît
-ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni
-ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient
-cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait
-pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général
-Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement,
-que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de
-langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses
-comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de
-Talleyrand.
-
-Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient
-l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus
-fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier
-avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du
-grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces
-polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres
-soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il
-était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise.
-
-[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui
-alarmaient la Prusse.]
-
-C'est un mélange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les
-bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le
-mensonge. On pouvait le reconnaître en cette occasion, où des faits
-exacts, mais défigurés, avaient servi de fondement aux plus fausses
-rumeurs. Napoléon songeait, en effet, à rendre le Hanovre à
-l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un allié sur
-lequel on pût compter, mais en assurant à celle-ci un dédommagement,
-ou en lui restituant tout ce qu'on avait reçu d'elle. Le projet de lui
-ôter les provinces polonaises avait existé un instant, mais chez les
-Russes, et non chez les Français. Enfin le prétendu royaume de Murat
-était une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant à
-flatter la famille impériale, et encore n'y avaient-ils pensé qu'à la
-condition de donner à la Prusse les villes anséatiques, qu'elle
-convoitait ardemment. Du reste, jamais Napoléon n'avait voulu entendre
-parler d'un tel projet.
-
-Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les
-nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils
-supposent trompés, jouer l'indignation à l'égard de ceux qu'ils
-supposent trompeurs, suffit à leur malveillante oisiveté; et c'est une
-espèce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles
-diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes
-capitales.
-
-Des imprudences soldatesques ajoutaient à tous ces propos une certaine
-vraisemblance. Murat tenait dans son duché de Berg une cour militaire,
-où l'on se permettait les plus étranges discours. C'était, disaient
-ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'était un bien petit
-État que le sien pour un beau-frère de l'Empereur. Bientôt sans doute
-il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux
-dépens de cette méchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde.
-L'entourage de Murat n'était pas seul à parler ainsi. Les troupes
-françaises, ramenées dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et
-la Souabe, n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Saxe et la
-Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre,
-et qui prêtaient à leur maître le même désir, se flattaient de la
-recommencer bientôt, et d'entrer à Berlin comme ils étaient entrés à
-Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, établi à
-Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait
-publiquement, et qu'on attribuait à Napoléon. Augereau, songeant
-encore moins à ce qu'il disait, buvait à table, avec son état-major,
-au succès de la prochaine guerre contre la Prusse.
-
-[En marge: Déchaînement général contre M. d'Haugwitz.]
-
-Ces extravagances de soldats oisifs, rapportées à Berlin, y causaient
-naturellement la plus fâcheuse sensation. Racontées à la cour, elles
-étaient transmises ensuite à la population tout entière, et excitaient
-l'orgueil, toujours prêt à prendre feu, de la nation prussienne. Le
-roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur
-l'opinion publique. La reine, désolée de ce qui était arrivé à la
-princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la
-_médiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti
-du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre
-auprès de Napoléon pour faire ménager les princes de sa famille. Mais
-son silence était significatif. M. d'Haugwitz était découragé plus
-qu'il n'osait l'avouer à son maître. Les fautes commises en son
-absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrésistibles
-conséquences. On s'en prenait néanmoins à lui de tous les événements,
-comme s'il en eût été la véritable cause. La saisie des trois cents
-bâtiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui était imputée
-comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait
-reprochée en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un
-général renommé dans l'armée, le général Ruchel, avait poussé
-l'impolitesse à son égard jusqu'à l'offense. L'opinion prussienne se
-soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant
-aucun tort, que celui d'être rentré aux affaires à la prière du roi,
-quand son système d'alliance avec la France était tellement compromis
-qu'il était devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique
-se joignait à tous les autres pour hâter une crise. Des libraires de
-Nuremberg ayant colporté des pamphlets contre la France, Napoléon
-avait ordonné de les arrêter, et appliquant à l'un d'eux la rigueur
-des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche à
-soulever un pays contre l'armée qui l'occupe, l'avait fait fusiller.
-Cet acte déplorable avait soulevé l'opinion générale contre les
-Français et leurs partisans.
-
-[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compté sur un succès qui
-leur manque, sur la création d'une confédération allemande du Nord.]
-
-[En marge: Faux récit de la cour de Hesse qui prétend que la France
-l'a empêchée d'entrer dans la confédération du Nord.]
-
-Le roi Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compté sur un
-succès pour calmer les esprits; ils espéraient qu'une confédération
-des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse,
-pourrait servir de contre-poids à la Confédération du Rhin. Napoléon
-lui-même leur en avait suggéré l'idée. Un aide de camp du roi avait
-été envoyé à Dresde, afin de décider la Saxe à entrer dans cette
-confédération, et le ministre principal de l'électeur de Hesse-Cassel
-était venu lui-même à Berlin pour en conférer. Mais ces deux cours
-montraient à l'égard de cette proposition une froideur extrême. La
-Saxe, la plus honnête des puissances allemandes, avait de la Prusse
-une défiance instinctive, et si elle s'était résolue à se confédérer
-de nouveau, elle aurait bien plutôt penché en faveur de l'Autriche,
-qui n'avait jamais envié ses États, qu'en faveur de la Prusse, qui,
-les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle
-n'était donc pas disposée à ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa
-conduite à celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La
-Hesse, mécontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays
-de Fulde à la maison de Nassau-Orange, mécontente de la France, qui
-lui avait refusé de la comprendre, en l'agrandissant, dans la
-Confédération du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels
-elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutôt que pour la
-France, car le péril lui semblait égal. Pour s'excuser envers la
-Prusse, à qui elle devait un dévouement au moins apparent, elle avait
-inventé un odieux mensonge, et prétendu que la France lui avait fait
-sous main les plus grandes menaces, si elle adhérait à la
-confédération du Nord. Il n'en était rien; les dépêches les plus
-secrètes du gouvernement français[19] prescrivaient au contraire de
-n'opposer aucun obstacle à la formation de cette confédération, de se
-taire à ce sujet, et, si on était consulté, de déclarer que la France
-la verrait sans déplaisir. Il n'y avait que les villes anséatiques à
-qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons
-purement commerciales; et elle ne s'en était pas cachée.
-
-[Note 19: J'ai lu toutes ces dépêches avec la plus grande attention;
-et comme je dis la vérité à l'égard de toutes les cours, grandes et
-petites, je la dirais à l'égard de la Hesse, cette vérité lui fût-elle
-favorable, et fût-elle défavorable à la France.]
-
-Le ministre de Hesse porta donc à Berlin les plus fausses assertions,
-et tout ce que son souverain avait demandé à la France, en offrant
-d'adhérer à la Confédération du Rhin, il prétendit que la France le
-lui avait offert, pour l'arracher à la confédération du Nord. Il
-accusa même M. Bignon, notre ministre à Cassel, de propos que celui-ci
-n'avait pas tenus, et qu'il démentit très-énergiquement. Il est
-possible que M. Bignon, avant qu'il fût question de la confédération
-du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la
-Confédération du Rhin, eût vanté en termes généraux les avantages
-qu'on recueillerait de l'alliance française, qu'il eût même dans son
-langage dépassé ses instructions, mais c'était là du zèle indiscret,
-et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napoléon avait
-prescrit à M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de
-l'électeur de Hesse[20]. Néanmoins le ministre de ce prince, envoyé
-extraordinairement à Berlin, voulant justifier un refus peu attendu,
-vint raconter de la manière la plus mensongère les prétendues menaces
-et les prétendues offres entre lesquelles la France avait placé la
-petite cour de Cassel.
-
-[Note 20: Cette lettre existe au dépôt de la Secrétairerie d'État au
-Louvre.]
-
-[Date: Août 1806.]
-
-[En marge: Aux récits mensongers de la cour de Cassel se joint une
-dépêche de M. de Lucchesini, qui achève de bouleverser les esprits à
-Berlin.]
-
-À ce récit tout à fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la
-conduite de Napoléon la trahison la plus noire, se tint pour joué,
-pour opprimé, et conçut une violente irritation. Tandis que ces
-rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dépêche expédiée
-par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme
-d'esprit, mais léger, peu sincère, vivant à Paris avec tous les
-ennemis du gouvernement, et n'en étant pas moins l'un des courtisans
-assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les
-bruits qui circulaient sur le sort réservé à la Prusse. Une confidence
-obtenue des négociateurs anglais à l'égard du Hanovre, dont la
-restitution avait été tacitement promise, lui parut mettre le comble
-aux circonstances menaçantes du moment; et comme dans sa conduite
-ambiguë, tour à tour adversaire ou partisan du système de M.
-d'Haugwitz, il avait tout récemment appuyé le traité du 15 février,
-qu'il était même allé le porter à Berlin, il crut sa responsabilité
-gravement engagée si le dernier essai d'alliance avec la France
-tournait à mal. Il exagéra donc ses rapports de la manière la plus
-imprudente. Un agent ne doit rien cacher à son gouvernement, mais il
-doit peser ses assertions, ne rien ajouter à la vérité, n'en rien
-retrancher, surtout quand il peut en résulter de funestes résolutions.
-
-[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met à la tête de
-ceux qui déclament le plus contre la France.]
-
-Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva à Berlin le 5 ou le
-6 août. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de
-dépêches du 2 août, et arrivé le 9, ne fit qu'ajouter à l'effet
-produit par le premier. L'explosion fut instantanée. Comme un coeur
-rempli de sentiments longtemps contenus, éclate tout à coup, si une
-dernière impression vient mettre le comble à ce qu'il éprouve, le roi
-et, ses ministres se répandirent en emportements soudains contre la
-France. Ils égalèrent les uns et les autres, dans leurs démonstrations
-extérieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la
-guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en
-faisant un retour sur le passé, se rappeler les fautes de la cour de
-Berlin, s'expliquer les conséquences de ces fautes sur l'esprit
-irritable de Napoléon, comprendre dès lors les négligences dont ce
-dernier payait une alliance infidèle, réduire ainsi à leur vérité les
-prétendus projets dont la Prusse était menacée, et attendre des
-rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former
-une opinion et arrêter une conduite. Ici commencèrent les véritables
-torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui
-disait, mais voulant couvrir sa responsabilité, et se flattant surtout
-de dominer le parti violent en se mettant à la tête des démonstrations
-militaires, il consentit à tout ce qu'on proposa dans ce moment
-d'agitation. Son système étant ainsi renversé, il aurait dû se
-retirer, et abandonner à d'autres les chances d'une rupture avec la
-France, qu'il prévoyait devoir être désastreuse. Mais il céda au
-mouvement général des esprits, et tous les partisans qu'il avait
-auprès du roi, M. Lombard notamment, s'empressèrent de l'imiter. On va
-reconnaître qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que
-les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entraînements
-populaires.
-
-[En marge: Conseil tenu à Potsdam dans lequel on prend la résolution
-d'armer.]
-
-Un conseil fut convoqué à Potsdam. Les vieux généraux, tels que le duc
-de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand
-ces hommes, qui s'étaient montrés si sages jusque-là, virent le roi,
-M. d'Haugwitz lui-même, regarder comme possibles et même comme vraies
-les trahisons attribuées à la France, ils n'hésitèrent plus, et la
-résolution de remettre sur le pied de guerre toute l'armée prussienne,
-ainsi qu'elle y avait été six mois auparavant, fut unanimement
-adoptée. La majorité du conseil, le roi compris, y vit une mesure de
-sûreté, M. d'Haugwitz une manière de répondre à tous ceux qui disaient
-qu'on livrait la Prusse à Napoléon.
-
-[En marge: Les résolutions du cabinet prussien amènent une explosion
-de l'opinion publique.]
-
-[En marge: La guerre demandée à grands cris.]
-
-Tout à coup le bruit se répandit dans Berlin, le 10 août, que le roi
-s'était décidé à armer, que de grandes difficultés étaient survenues
-entre la Prusse et la France, qu'on avait même découvert des dangers
-cachés, une sorte de trahison méditée, laquelle expliquait la présence
-des troupes françaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie.
-L'opinion souvent agitée, mais toujours contenue par l'exemple du roi,
-dans lequel on avait confiance, se prononça violemment. Le coeur des
-sujets déborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire,
-s'écria-t-on de toutes parts, que la France ne ménagerait pas plus la
-Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne
-entière; que les partisans de l'alliance française étaient ou des
-dupes ou des traîtres; que ce n'était pas M. de Hardenberg qui était
-vendu à l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz à la France; qu'il fallait
-bien enfin le reconnaître, que seulement on le reconnaissait trop
-tard; que ce n'était pas aujourd'hui, mais six mois plus tôt, la
-veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait dû prendre les
-armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se
-défendre ou périr, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans
-doute au secours de quiconque tiendrait tête à Napoléon; qu'après tout
-les Français avaient vaincu des Autrichiens sans énergie, des Russes
-sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon marché des soldats
-du grand Frédéric!
-
-Les hommes qui ont vu Berlin à cette époque disent qu'il n'y eut
-jamais un tel exemple d'exaltation et d'entraînement. Déjà M.
-d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il était poussé bien au delà du
-but qu'il s'était proposé d'atteindre, car il avait voulu de simples
-démonstrations, et on lui demandait la guerre. L'armée la réclamait à
-grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus récemment
-par l'expresse volonté du roi, éclataient maintenant sans contrainte.
-Suivant eux, on n'était Allemand, on n'était Prussien que de ce jour;
-on écoutait enfin la voix de l'intérêt et de l'honneur; on échappait
-aux illusions d'une alliance perfide et déshonorante; on était digne
-de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand
-Frédéric!--Jamais il ne s'est vu de délire pareil, que là où la
-multitude mène les sages, que là où les cours mènent les rois faibles.
-
-Cependant que se passait-il qui pût justifier un tel déchaînement? La
-Prusse, sur le point de signer en 1805 un traité d'alliance intime
-avec la France, avait, sous le faux prétexte de la violation du
-territoire d'Anspach, cédé aux instances de la coalition européenne,
-aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et
-signé le traité de Potsdam, qui était une sorte de trahison. Trouvant
-la France victorieuse à Austerlitz, elle avait brusquement changé de
-parti, et accepté le Hanovre de Napoléon, après l'avoir accepté
-d'Alexandre quelques jours auparavant. Napoléon avait voulu de bonne
-foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernière
-épreuve pour voir si on pouvait se fier à elle. Mais ce don, accepté
-avec confusion, la Prusse n'avait pas osé l'avouer au monde; elle
-s'était presque excusée auprès des Anglais de l'occupation du Hanovre,
-elle n'avait pas pris entre Napoléon et ses ennemis la position
-franche qu'il aurait fallu qu'elle prît pour lui inspirer confiance.
-Dégoûté de telles relations, Napoléon avait formé le projet secret de
-ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il
-n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la
-Prusse. Mais il songeait à un dédommagement, il l'avait préparé dans
-sa pensée; seulement il n'avait rien dit, hésitant à s'ouvrir avec une
-cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. Était-ce là un
-procédé comparable à la conduite de la Prusse, restée en relation
-secrète avec la Russie par M. de Hardenberg, malgré le traité formel
-d'alliance signé à Schoenbrunn, et renouvelé à Paris le 15 février?
-Assurément non. Les torts de Napoléon se réduisaient à des manques
-d'égards, qu'il n'aurait pas dû se permettre, mais que la conduite
-équivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas.
-
-En réalité, la Prusse était humiliée du rôle qu'elle avait joué,
-effrayée de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si
-l'Angleterre et la Russie se réconciliaient avec la France, troublée
-confusément des traitements qu'elle serait alors exposée à subir de la
-part de Napoléon, sans qu'il y eût personne pour la plaindre, et dans
-cet état elle était disposée à prendre pour réels les bruits les plus
-faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se
-passait à Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'était le
-patriotisme allemand humilié des succès de la France, éclatant au
-premier prétexte; fondé ou non. Mais ce sentiment éclatait mal à
-propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napoléon quitta Boulogne, ou se
-prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir
-ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer
-contre la France dès cette époque, et lutter contre elle quand
-l'Autriche et la Russie étaient sous les armes. Maintenant on allait à
-sa perte par une voie qui n'était pas même honorable.
-
-[En marge: Napoléon ayant connaissance de la dépêche de M. de
-Lucchesini, la fait démentir à Berlin.]
-
-[En marge: Il est trop tard pour maîtriser l'entraînement des esprits
-en Prusse.]
-
-Les dépêches de M. de Lucchesini avaient été interceptées par la
-police de Napoléon, et connues de lui. Il en avait été indigné et
-sur-le-champ il avait fait écrire à M. de Laforest, pour l'avertir de
-l'envoi de ces dépêches, pour le charger de donner des démentis à
-toutes les allégations du ministre prussien, et pour exiger son
-rappel. Malheureusement il était trop tard, et déjà l'élan imprimé à
-l'opinion de la Prusse ne pouvait plus être maîtrisé. M, d'Haugwitz
-d'ailleurs, embarrassé des rôles si divers qu'il avait été forcé de
-jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes résolutions. Il
-n'osait ni voir le ministre de France, ni déclarer aux fous dont il
-avait flatté la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se
-joindre aux gens sages, bien rares alors à Berlin.
-
-[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.]
-
-[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger,
-l'éloignement de l'armée française.]
-
-M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications.
-Cependant, après plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment
-il pouvait manquer à ce point de son sang-froid accoutumé, comment il
-pouvait croire les récits mensongers inventés par la Hesse, les propos
-légers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou
-ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des
-résolutions aussi graves que celles qui étaient publiquement
-annoncées. M. d'Haugwitz, troublé à mesure que la lumière, un instant
-obscurcie dans son esprit, commençait à luire de nouveau, parut désolé
-de la conduite qu'on avait tenue, avoua naïvement la rapidité du
-courant qui entraînait le roi, la cour et lui-même, déclara enfin que,
-si on ne venait pas à leur aide, ils iraient se jeter, peut-être pour
-y périr, sur l'écueil de la guerre; que rien n'était perdu encore si
-Napoléon voulait faire une démarche quelconque, qui fût pour l'orgueil
-de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une
-raison de se rassurer; que l'éloignement de l'armée française,
-accumulée depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse,
-remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les
-armements, en alléguant pour raison d'avoir armé la réunion des
-troupes françaises, et pour raison de désarmer leur retraite au delà
-du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on
-allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer à Paris un homme sage et
-sûr, M. de Knobelsdorf.
-
-[Date: Sept. 1806.]
-
-[En marge: Napoléon aurait accédé à la demande de la Prusse, si le
-refus de ratifier le traité de M. d'Oubril ne lui avait fait croire à
-l'existence d'une coalition.]
-
-[En marge: Motifs qui avaient porté Alexandre à ne pas ratifier le
-traité signé par M. d'Oubril.]
-
-Napoléon aurait pu consentir à la démarche demandée sans compromettre
-sa gloire, car il n'avait jamais pensé à envahir la Prusse. Il avait
-pris seulement quelques précautions lorsqu'on avait refusé de ratifier
-le traité de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu'à l'Autriche
-et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu'à se les faire restituer
-par quelque menace; il était même, depuis le traité signé avec M.
-d'Oubril, tout disposé à ramener ses troupes en France. Il avait
-ordonné un vaste camp à Meudon pour y réunir la grande armée, et y
-célébrer en septembre des fêtes magnifiques. Les ordres pour cet objet
-étaient déjà expédiés. Mais un événement grave et imprévu vint rendre
-cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur
-Alexandre avait refusé de ratifier le traité de paix signé par M.
-d'Oubril. Il avait adopté cette résolution sur les vives instances de
-l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidélité, rappelé son refus
-récent de traiter sans la Russie, et demandé, pour prix de cette
-fidélité, qu'on repoussât un traité conclu intempestivement, trop
-vite, et à des conditions évidemment désavantageuses. L'empereur
-Alexandre, quoiqu'il craignît fort les conséquences de la guerre avec
-Napoléon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente
-qu'il ne l'avait cru à se précipiter dans les bras de la France. Il
-paraît même que quelque chose avait déjà transpiré des agitations de
-la cour de Prusse, et de la possibilité d'entraîner cette cour à la
-guerre. Enfin, la connaissance récemment acquise de la dissolution de
-l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme à celles
-de toutes les puissances, et faisant prévoir un redoublement de haine
-contre Napoléon, Alexandre s'était décidé à ne pas ratifier le traité
-de M. d'Oubril. Il répondit cependant qu'il était prêt à reprendre les
-négociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait même
-celle-ci de ses pouvoirs pour traiter, à la condition qu'on laisserait
-à la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la
-Dalmatie tout entière, et qu'on donnerait les îles Baléares au roi de
-Piémont.
-
-[En marge: Mort de M. Fox.]
-
-Le courrier porteur de ces nouvelles arriva le 3 septembre à Paris, au
-moment même où les armements de la Prusse occupaient toute l'Europe,
-et où l'on demandait à Napoléon de tirer M. d'Haugwitz et le roi
-Frédéric-Guillaume d'embarras, en faisant rétrograder les troupes
-françaises. Napoléon à son tour sentit naître en lui de profondes
-défiances, et se figura qu'il était trahi. Le souvenir de la conduite
-de l'Autriche l'année précédente, le souvenir de ses armements, si
-souvent et si opiniâtrement niés, alors même que ses troupes étaient
-en marche, ce souvenir revenant à son esprit, lui persuada qu'il en
-serait de même cette fois, que les armements soudains de la Prusse
-n'étaient qu'une perfidie, et qu'il courait le danger d'être surpris
-en septembre 1806, comme il avait failli l'être en septembre 1805. Il
-était donc peu disposé à retirer ses troupes de la Franconie, position
-militaire fort importante, ainsi qu'on le verra bientôt, pour une
-guerre contre la Prusse. Une autre circonstance le portait à croire à
-une coalition. M. Fox, malade depuis deux mois, venait de mourir.
-Ainsi, dans la même année, les fatigues d'un long pouvoir avaient tué
-M. Pitt, et les premières épreuves d'un pouvoir redevenu nouveau pour
-lui avaient hâté la fin de M. Fox. M. Fox emportait avec lui la paix
-du monde, et la possibilité d'une alliance féconde entre la France et
-l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande
-perte, l'Europe et l'humanité en faisaient une immense dans M. Fox.
-Celui-ci mort, le parti de la guerre allait triompher du parti de la
-paix dans le sein du cabinet britannique.
-
-[En marge: À la mort de M. Fox, lord Lauderdale est chargé de
-présenter à Paris les conditions de la Russie.]
-
-Toutefois, ce cabinet n'osa pas changer notablement les conditions de
-paix précédemment envoyées à Paris. Lord Yarmouth avait abandonné la
-négociation par dégoût. Lord Lauderdale était resté seul. On lui
-ordonna de Londres de présenter les demandes de la Russie, consistant
-à réclamer la Sicile et la Dalmatie pour la cour de Naples, les
-Baléares pour le roi de Piémont. Lord Lauderdale, en présentant ces
-nouvelles conditions, agit au nom des deux cours et comme ayant les
-pouvoirs de l'une et de l'autre. Ainsi, pour attendre l'effet des
-ratifications de Saint-Pétersbourg, Napoléon avait manqué l'occasion
-décisive d'avoir la paix. Les méprises arrivent aux plus grands
-esprits dans le champ de la politique comme dans le champ de la
-guerre.
-
-[En marge: L'irritation que Napoléon ressent du refus de la Russie, et
-des nouvelles conditions signifiées à Paris, ne le dispose pas
-favorablement pour la paix.]
-
-[En marge: Audience donnée par Napoléon à M. de Knobelsdorf.]
-
-Napoléon en ressentit une sorte d'irritation qui le porta davantage
-encore à supposer l'existence d'une conspiration européenne. Il était
-donc beaucoup plus enclin à en appeler encore une fois aux armes, qu'à
-céder. Il reçut à cette époque M. de Knobelsdorf, qui était venu en
-toute hâte remplacer M. de Lucchesini. Il lui fit un accueil
-personnellement obligeant, lui affirma positivement qu'il n'avait
-aucun projet contre la Prusse, qu'il ne comprenait pas ce qu'elle
-voulait de lui, car il ne voulait rien d'elle, si ce n'est l'exécution
-des traités; qu'il ne songeait à lui rien enlever, que tout ce qu'on
-avait publié à cet égard était faux; et il faisait allusion par ces
-paroles aux rapports de M. de Lucchesini, qui avait présenté le même
-jour ses lettres de rappel. Usant ensuite d'une franchise digne de sa
-grandeur, il ajouta qu'il y avait dans les faux bruits répandus une
-seule chose véritable, c'est ce qu'on disait du Hanovre; qu'en effet
-il avait écouté à ce sujet l'Angleterre; que voyant la paix du monde
-attachée à cette question, il avait eu le projet de s'adresser à la
-Prusse, de lui exposer la situation dans toute sa vérité, de lui
-donner le choix entre la paix générale, achetée par la restitution du
-Hanovre, sauf dédommagement, et la continuation de la guerre contre
-l'Angleterre, mais de la guerre à outrance, et après explication
-toutefois sur le degré d'énergie que le roi Frédéric-Guillaume
-entendrait y apporter. Il affirma en outre que, dans tous les cas, il
-n'aurait arrêté aucune résolution sans s'en être ouvert franchement et
-complétement avec la Prusse.
-
-[En marge: Napoléon refuse de retirer les troupes françaises, et ne
-veut pas donner d'autres explications que celles qu'il a données à M.
-de Knobelsdorf.]
-
-[En marge: Silence ordonné à M. de Laforest.]
-
-Une si loyale explication aurait dû bannir tous les doutes. Mais il
-fallait plus pour la Prusse, il fallait un acte de déférence qui
-sauvât son orgueil. Napoléon s'y serait prêté peut-être, s'il n'avait
-été en ce moment plein de défiance, et s'il n'avait cru à une nouvelle
-coalition, qui n'existait pas encore, quoiqu'elle dût exister bientôt.
-Mais dans cette excitation d'esprit que les événements provoquent, on
-ne peut pas toujours juger à coup sûr ce qui se passe chez ses
-adversaires. En conséquence il enjoignit à M. de Laforest de se tenir
-sur la réserve, de dire à M. d'Haugwitz que la Prusse n'aurait pas
-d'autres explications que celles qu'il avait données, à MM. de
-Knobelsdorf et de Lucchesini, que quant à la demande relative aux
-armées, il répondait par une demande exactement semblable, et que si
-la Prusse contremandait ses armements, il prenait l'engagement de
-faire immédiatement repasser le Rhin aux troupes françaises. Il
-ordonna ensuite à M. de Laforest de se taire, et d'attendre les
-événements.--Dans une situation pareille, lui écrivit-il, on n'en doit
-pas croire les protestations, quelque sincères qu'elles puissent
-paraître. Nous avons été trompés trop de fois. Il faut des faits: que
-la Prusse désarme, et les Français repasseront le Rhin, mais point
-avant.--
-
-M. de Laforest exécuta fidèlement les ordres de son souverain, n'eut
-pas de peine à convaincre M. d'Haugwitz, qui était convaincu d'avance,
-mais dominé par les événements; et puis il se tut. Ce n'était pas
-assez pour le cabinet prussien d'être éclairé sur les intentions de
-Napoléon; il lui fallait une explication palpable à donner à l'opinion
-publique, et à lui aussi des faits, mais des faits clairs et positifs,
-c'est-à-dire la retraite des Français. Encore les imaginations
-excitées se seraient-elles payées difficilement même d'un acte
-rassurant. L'orgueil prussien réclamait une satisfaction. On a autant
-et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a
-raison.
-
-[En marge: Effet du silence gardé par M. de Laforest.]
-
-[En marge: Après avoir attendu quelques jours des explications qui
-n'arrivent pas, le roi de Prusse part pour l'armée.]
-
-[En marge: La guerre est résolue entre la Prusse et la France.]
-
-Le roi et M. d'Haugwitz laissèrent écouler quelques jours encore, pour
-voir si Napoléon ne manderait pas quelque chose de plus explicite, de
-plus satisfaisant.--Ce silence perd tout, répétait M. d'Haugwitz à M.
-de Laforest.--Mais le sort en était jeté: la Prusse, par des
-tergiversations qui lui avaient aliéné la confiance de Napoléon, la
-France, par des procédés trop peu ménagés, devaient être amenées l'une
-et l'autre à une guerre funeste, d'autant plus regrettable, que dans
-l'état du monde c'étaient les deux seules puissances dont les intérêts
-fussent conciliables. Le silence ordonné à M. de Laforest fut
-invariablement gardé par lui, mais la douleur sur le visage, douleur
-expressive, et suffisamment significative, si la cour de Prusse avait
-voulu la comprendre, et se conduire d'après ce qu'elle aurait compris.
-Il n'en était plus ainsi ni du roi Frédéric-Guillaume, ni de son
-ministère. Tous les jours des régiments traversaient Berlin, en
-chantant des airs patriotiques, que répétait le peuple ameuté dans les
-rues. De toutes parts on demandait quand le roi partirait pour
-l'armée, et s'il serait vrai qu'il restât à Potsdam, dans l'intention
-de revenir sur sa première détermination. Le cri devint tel qu'il
-fallut obéir à l'opinion. L'infortuné Frédéric-Guillaume partit le 21
-septembre pour Magdebourg. C'était le signal de la guerre qu'on
-attendait en Allemagne, et que Napoléon attendait à Paris. Dès ce jour
-elle était inévitable. On en verra, dans le livre suivant, les
-terribles vicissitudes, les désastreuses conséquences pour la Prusse,
-et les résultats glorieux pour Napoléon, résultats qui nous
-inspireraient une satisfaction sans mélange, si la politique eût été
-d'accord avec la victoire.
-
-
-FIN DU VINGT-QUATRIÈME LIVRE ET DU TOME SIXIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME.
-
-
-LIVRE VINGT-DEUXIÈME.
-
-ULM ET TRAFALGAR.
-
- Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion,
- quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. --
- Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon.
- -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon
- s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il
- entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
- -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des
- bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un
- profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à
- l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le
- rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la
- flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion
- publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des
- finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des
- principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. --
- Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. --
- Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour
- d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette
- spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant
- confondu dans ses mains les affaires de la France et de
- l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. --
- Conséquences de cette situation pour la Banque de France. --
- Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes
- sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. --
- Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation
- des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au
- Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris.
- -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée,
- certain de changer bientôt cette froideur en transports
- d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux
- armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
- l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
- Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin.
- -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage
- de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de
- grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et
- s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général
- Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
- Commencement des opérations militaires du côté des Français. --
- Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de
- Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
- tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon
- atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait
- eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général
- du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de
- Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses
- dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
- Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
- commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
- Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les
- fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. --
- Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite
- de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à
- capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en
- vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
- -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral
- Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. --
- Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte
- de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur
- de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille
- désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte
- anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie
- précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
- au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes.
- -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du
- _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_,
- du _Pluton_, de _l'Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
- Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après
- une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la
- bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du
- gouvernement impérial à l'égard de la marine française. --
- Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier
- Trafalgar. 1 à 184
-
-
-LIVRE VINGT-TROISIÈME.
-
-AUSTERLITZ.
-
- Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise
- financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
- en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie
- des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par
- la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de
- la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
- nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend
- de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix.
- -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des
- affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire
- d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. --
- L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il
- entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels
- avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M.
- d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande
- résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il
- est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
- de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la
- vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
- Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
- Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. --
- Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
- de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les
- Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du
- corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à
- Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
- -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général
- Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se
- laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à
- l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette
- l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de
- l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon
- pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie
- contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la
- Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
- corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour
- Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major
- russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui
- inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain
- choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz, livrée le
- 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur
- d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la
- promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à
- Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États
- vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
- Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de
- Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois
- maisons allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires
- autrichiens. -- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue
- entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union
- avec la Prusse, et lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se
- liera définitivement à la France. -- Traité de Vienne avec la
- Prusse. -- Départ de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon,
- débarrassé de la Prusse, devient plus exigeant à l'égard de
- l'Autriche. -- La négociation transférée à Presbourg. --
- Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. --
- Départ de Napoléon pour Munich. -- Mariage d'Eugène de
- Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière. -- Retour de
- Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. 185 à 369
-
-
-LIVRE VINGT-QUATRIÈME.
-
-CONFÉDÉRATION DU RHIN.
-
- Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
- drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant
- l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses
- premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants
- réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de
- 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le
- remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor
- formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres
- relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à
- la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
- ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves.
- -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le
- traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des
- obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
- M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux
- changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris,
- est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
- Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à
- Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise
- de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en
- attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les
- provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
- Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse
- après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de
- Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du
- cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions
- d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
- Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
- par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
- L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
- et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. --
- Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
- lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. --
- Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
- de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux
- Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie
- envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement
- de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix.
- -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris.
- -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon tendant
- à traîner la négociation en longueur. -- Système de l'Empire
- français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. --
- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
- l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de
- l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux
- publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue
- Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil
- d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. --
- Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de
- trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. --
- Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. --
- Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M.
- d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à
- produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord
- Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. --
- Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au
- sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives
- inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
- Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et
- résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La
- Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et
- propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les
- admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse
- demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond
- par la demande d'éloigner l'année prussienne. -- Silence prolongé
- de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée.
- -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. 370 à 568
-
-FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
-Vol. (6 / 20), by Adolphe Thiers
-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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-ways including checks, online payments and credit card donations.
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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