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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - HISTOIRE DU CONSULAT - - ET DE - - L'EMPIRE - - - - - FAISANT SUITE - - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - - PAR M. A. THIERS - - - - - TOME SIXIÈME - - - - - [Illustration: Emblème de l'éditeur.] - - - - - PARIS - PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 60, RUE RICHELIEU - 1847 - - - - -PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD. - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie), le 4 janvier 1847. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -HISTOIRE - -DU CONSULAT - -ET - -DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE VINGT-DEUXIÈME. - -ULM ET TRAFALGAR. - - Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion, - quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. -- - Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon. - -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon - s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il - entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres. - -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des - bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un - profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à - l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le - rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la - flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion - publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des - finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des - principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. -- - Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. -- - Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour - d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette - spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant - confondu dans ses mains les affaires de la France et de - l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. -- - Conséquences de cette situation pour la Banque de France. -- - Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes - sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. -- - Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation - des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au - Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris. - -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée, - certain de changer bientôt cette froideur en transports - d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux - armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens, - l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur - Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin. - -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage - de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de - grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et - s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général - Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. -- - Commencement des opérations militaires du côté des Français. -- - Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de - Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour - tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon - atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait - eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général - du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de - Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses - dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper - Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur - commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de - Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les - fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. -- - Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite - de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à - capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en - vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille. - -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral - Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. -- - Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte - de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur - de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille - désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte - anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie - précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes - au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes. - -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du - _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_, - du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de - Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après - une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la - bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du - gouvernement impérial à l'égard de la marine française. -- - Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier - Trafalgar. - - -[Date: Août 1803.] - -[En marge: Conséquences de la réunion de Gênes à la France.] - -C'était une faute grave que de réunir Gênes à la France, la veille -même de l'expédition d'Angleterre, et de fournir ainsi à l'Autriche la -dernière raison qui devait la décider à la guerre. C'était provoquer -et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment où l'on -aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute -sa liberté d'action contre l'Angleterre. Napoléon, il est vrai, -n'avait pas prévu les conséquences de la réunion de Gênes; son erreur -avait consisté à trop mépriser l'Autriche, et à la croire incapable -d'agir, quelque liberté qu'il prît avec elle. Cependant, quoique cette -réunion, opérée en de telles circonstances, lui ait été justement -reprochée, elle fut, en réalité, un événement heureux. Sans doute, si -l'amiral Villeneuve eût été capable de faire voile vers la Manche et -de paraître devant Boulogne, il faudrait regretter à jamais le trouble -apporté à l'exécution du plus vaste projet; mais, cet amiral -n'arrivant pas, Napoléon, réduit encore une fois à l'inaction, à moins -qu'il n'eût la témérité de franchir le détroit sans la protection -d'une flotte, Napoléon se serait trouvé dans un extrême embarras. -Cette expédition, si souvent annoncée, manquant trois fois de suite, -aurait fini par l'exposer à une sorte de ridicule, et par le -constituer, aux yeux de l'Europe, dans un véritable état d'impuissance -vis-à-vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui -fournissant un champ de bataille qui lui manquait, répara la faute -qu'il avait commise en venant elle-même en commettre une, et le tira -fort à propos d'une situation indécise et fâcheuse. La chaîne qui lie -entre eux les événements de ce monde est quelquefois bien étrange! -Souvent, ce qui est sage combinaison échoue, ce qui est faute réussit. -Ce n'est pas un motif toutefois pour déclarer toute prudence vaine, et -pour lui préférer les impulsions du caprice dans le gouvernement des -empires. Non, il faut toujours préférer le calcul à l'entraînement -dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empêcher de -reconnaître qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins -de la Providence, plus sûrs, plus profonds que les siens. C'est une -raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine. - -[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de -Napoléon.] - -Il faut avoir vu de près les difficultés du gouvernement, il faut -avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes -déterminations, de les préparer, de les accomplir, de remuer les -hommes et les choses, pour apprécier la résolution que Napoléon prit -en cette circonstance. La douleur de voir échouer l'expédition de -Boulogne une fois passée, il se livra tout entier à son nouveau projet -de guerre continentale. Jamais il n'avait disposé de plus grandes -ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ -d'opérations plus étendu. Quand il commandait l'armée d'Italie, il -rencontrait pour limite à ses mouvements la plaine de la Lombardie et -le cercle des Alpes; et s'il songeait à porter ses vues au delà de ce -cercle, la prudence alarmée du directeur Carnot venait l'arrêter dans -ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de -la campagne de 1800, il était obligé de ménager des lieutenants qui -étaient encore ses égaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau -un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses conséquences, il était -arrêté par la timidité d'esprit de ce général; il était réduit à le -laisser agir à sa manière, manière sûre, mais bornée, et à se -renfermer lui-même dans le champ isolé du Piémont. Il est vrai qu'il y -signalait sa présence par une opération qui restera comme un prodige -de l'art de la guerre, mais toujours son génie, en voulant se -déployer, avait trouvé des obstacles. Pour la première fois, il était -libre, libre comme l'avaient été César et Alexandre. Ceux de ses -compagnons d'armes que leur jalousie ou leur réputation rendaient -incommodes, s'étaient exclus eux-mêmes de la lice par une conduite -imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis à -sa volonté, et réunissant au plus haut degré toutes les qualités -nécessaires pour l'exécution de ses desseins. Son armée, fatiguée -d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, formée par -dix ans de guerre et trois ans de campement, était préparée aux plus -difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe -entière était ouverte à ses combinaisons. Il était à l'occident, sur -les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aidée des -forces russes, suédoises, italiennes et anglaises, était à l'orient, -poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration -européenne avait mises à sa disposition. La situation, les moyens, -tout était grand. Mais si jamais on ne s'était trouvé plus en mesure -de faire face à de subits et graves périls, jamais aussi la difficulté -n'avait été égale. Cette armée, tellement préparée qu'on peut dire que -dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette armée était au bord -de l'Océan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique -comment les puissances continentales en avaient souffert la réunion -sans réclamer, et il fallait la transporter tout à coup au centre du -continent. Là était le problème à résoudre. On va juger comment -Napoléon s'y prit pour franchir l'espace qui le séparait de ses -ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre à -dissoudre leur formidable coalition. - -[En marge: Plan militaire de la coalition.] - -Bien qu'il se fût obstiné à croire la guerre moins prochaine qu'elle -n'était, il en avait parfaitement discerné les préparatifs et le plan. -La Suède faisait des armements à Stralsund, dans la Poméranie -suédoise; la Russie à Revel, dans le golfe de Finlande. On annonçait -deux grandes armées russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin -d'entraîner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir -l'Autriche. On ne se bornait pas à soupçonner, on connaissait avec -certitude la formation de deux armées autrichiennes, l'une de 80 mille -hommes en Bavière, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux -liées par un corps de 25 à 30 mille en Tyrol. Enfin des Russes réunis -à Corfou, des Anglais à Malte, des symptômes d'agitation dans la cour -de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi -de l'Italie. - -[En marge: Quatre attaques projetées contre l'Empire.] - -Quatre attaques se préparaient donc (voir la carte nº 27): la première -au nord par la Poméranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant être -exécutée par des Suédois, des Russes, des Anglais; la seconde à l'est -par la vallée du Danube, confiée aux Russes et aux Autrichiens -combinés; la troisième en Lombardie, réservée aux Autrichiens seuls; -la quatrième au midi de l'Italie, devant être entreprise un peu plus -tard par une réunion de Russes, d'Anglais, de Napolitains. - -Napoléon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assisté -aux conférences militaires de M. de Wintzingerode à Vienne, que nous -avons rapportées antérieurement. Il n'y avait qu'une circonstance -encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entraînerait-on la -Prusse? Napoléon ne le croyait pas. Les puissances coalisées -espéraient y parvenir en intimidant le roi Frédéric-Guillaume. Dans ce -cas l'attaque du Nord, au lieu d'être une tentative accessoire, fort -gênée par la neutralité prussienne, serait devenue une entreprise -menaçante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin. -Cependant cela était peu probable, et Napoléon ne considérait comme -sérieuses que les deux grandes attaques par la Bavière et la -Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques -précautions celles qu'on préparait en Poméranie et vers le royaume de -Naples. - -[En marge: Combinaison opposée par Napoléon aux projets des puissances -coalisées.] - -Il résolut de porter le gros de ses forces dans la vallée du Danube, -et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manière dont -il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un -fait fort simple, l'éloignement des Russes, qui les exposait à venir -tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens, -impatients de se porter en Bavière, et d'occuper, suivant leur -coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la -sorte à la distance qui les séparait naturellement des Russes, que -ceux-ci dès lors se présenteraient tardivement en ligne, en remontant -le Danube avec leur principale armée réunie aux réserves -autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrivée des Russes, -Napoléon se proposait de courir ensuite sur les Russes privés du -secours de la principale armée de l'Autriche, et voulait user du moyen -très-facile en théorie, très-difficile dans la pratique, de battre ses -ennemis les uns après les autres. - -Pour réussir, ce plan exigeait une façon toute particulière de se -transporter sur le théâtre des opérations, c'est-à-dire dans la vallée -du Danube. (Voir la carte nº 28.) Si, à l'exemple de Moreau, Napoléon -remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg à Schaffhouse, s'il -venait ensuite par les défilés de la Forêt-Noire déboucher entre les -Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front -les Autrichiens établis derrière l'Iller, d'Ulm à Memmingen, il ne -remplissait pas complétement son but. Même en battant les Autrichiens, -comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'armée formée -au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et -les conduisait, affaiblis seulement, à la jonction avec leurs alliés -du Nord. Il fallait, comme à Marengo, et plus qu'à Marengo même, -tourner les Autrichiens, et ne pas se borner à les battre, mais les -envelopper, de manière à les envoyer tous prisonniers en France. Alors -Napoléon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que -les réserves autrichiennes. - -[En marge: Marche des divers corps composant l'armée française, des -bords de l'Océan aux bords du Danube.] - -Pour cela une marche toute simple s'offrit à son esprit. L'un de ses -corps d'armée, celui du maréchal Bernadotte, était en Hanovre, un -second, celui du général Marmont, en Hollande, les autres à Boulogne. -(Voir la carte nº 28.) Il imagina de faire descendre le premier à -travers la Hesse en Franconie, sur Würzbourg et le Danube; de faire -avancer le second le long du Rhin, en usant des facilités que -procurait ce fleuve, et de le réunir par Mayence et Würzbourg au corps -venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands détachements allaient -descendre du nord au midi, Napoléon résolut de porter par un mouvement -de l'ouest à l'est, de Boulogne à Strasbourg, les corps campés au bord -de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les -défilés de la Forêt-Noire, mais en réalité de laisser cette forêt à -droite, de passer à gauche, à travers le Wurtemberg, pour se joindre -en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le -Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer -ainsi derrière les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et, -après s'être débarrassé d'eux, de marcher sur Vienne à la rencontre -des Russes. - -[En marge: Manière d'opérer à l'égard de l'Italie.] - -La position du maréchal Bernadotte venant du Hanovre, du général -Marmont venant de la Hollande, était un avantage, car il ne fallait à -l'un que dix-sept jours, à l'autre que quatorze ou quinze, pour se -transporter à Würzbourg, sur le flanc de l'armée ennemie campée à Ulm. -Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait -environ vingt-quatre jours, et celui-là devait fixer l'attention des -Autrichiens sur le débouché ordinaire de la Forêt-Noire. Dans l'espace -de vingt-quatre jours, c'est-à-dire vers le 25 septembre, Napoléon -pouvait donc être rendu sur le point décisif. En prenant son parti -sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par -sa présence prolongée à Boulogne, en semant de faux bruits, en -dérobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possédait -au plus haut degré, il pouvait avoir passé le Danube sur les derrières -des Autrichiens avant qu'ils se fussent doutés de sa présence. S'il -réussissait, il était dès le mois d'octobre débarrassé de la première -armée ennemie, il employait le mois de novembre à marcher sur Vienne, -et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes, -qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait être des fantassins solides, -mais non point invincibles, car Moreau et Masséna les avaient déjà -battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arrivé -à Vienne, il avait dépassé de beaucoup la position de l'armée -autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant -de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napoléon -était de confier à Masséna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et -celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'armée -française sur l'Adige. Elle ne devait être que de 50 mille hommes, -mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au delà -des Alpes, depuis Montenotte jusqu'à Marengo. Pourvu que Masséna pût -arrêter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui -semblait hors de doute avec des soldats habitués à vaincre les -Autrichiens, quel que fût leur nombre, et sous un général qui ne -reculait jamais, Napoléon, parvenu à Vienne, dégageait la Lombardie, -comme il avait dégagé la Bavière. Il attirait l'archiduc Charles sur -lui, mais il attirait en même temps Masséna; et, joignant alors aux -150 mille hommes avec lesquels il aurait marché le long du Danube, les -50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver à Vienne à -la tête de 200 mille Français victorieux. Disposant directement d'une -telle masse de forces, ayant déjoué les deux principales attaques, -celles de Bavière et de Lombardie, qu'importaient les deux autres, -préparées au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe -entière fût-elle en armes, il n'avait rien à craindre de -l'universalité de ses forces. - -Toutefois il ne négligea pas de prendre certaines précautions à -l'égard de la basse Italie. Le général Saint-Cyr occupait la Calabre -avec 20 mille hommes. Napoléon lui donna pour instructions de se -porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier -symptôme d'hostilité. Sans doute il eût été plus conforme à ses -principes de ne pas couper en deux l'armée d'Italie, de ne point -placer 50 mille hommes sous Masséna, au bord de l'Adige, 20 mille sous -le général Saint-Cyr en Calabre, de réunir le tout au contraire en une -seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord -de l'Italie, aurait eu peu à craindre du midi. Mais il jugeait que -Masséna, avec 50 mille hommes et son caractère, suffirait pour arrêter -l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de -permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied à Naples, et de -fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile à -éteindre. C'est pourquoi il laissa le général Saint-Cyr et 20 mille -hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier -signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais à la mer -avant qu'ils eussent le temps de s'établir sur le continent d'Italie. -Quant à l'attaque préparée dans le nord de l'Europe, et si distante -des frontières de l'Empire, Napoléon se borna, pour y faire face, à -continuer la négociation entreprise à Berlin, relativement à -l'électorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet électorat à la Prusse -pour prix de son alliance; mais, n'espérant guère une alliance -formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre -le Hanovre en dépôt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir -à titre de don définitif. Dans tous les cas, elle était obligée d'en -éloigner les troupes belligérantes, et sa neutralité suffisait dès -lors pour couvrir le nord de l'Empire. - -Tel fut le plan conçu par Napoléon. Portant ses corps d'armée, par une -marche rapide et imprévue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre, -au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, séparant -les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les -seconds, s'enfonçant ensuite dans la vallée du Danube jusqu'à Vienne, -et dégageant par ce mouvement Masséna en Italie, il devait avoir -bientôt repoussé les deux principales attaques dirigées contre son -empire. Ses armées victorieuses étant ainsi réunies sous les murs de -Vienne, il n'avait plus à s'inquiéter d'une tentative au midi de -l'Italie, que le général Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et -d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralité prussienne -allait gêner de toutes parts. - -Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait -conçu, exécuté des plans sur une pareille échelle. C'est que jamais un -esprit plus puissant, plus libre de ses volontés, disposant de moyens -plus vastes, n'avait eu à opérer sur une telle étendue de pays. Que -voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrésolus, qui -délibèrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprévoyants, -qui songent à organiser leurs forces quand déjà elles devraient être -sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des généraux -subordonnés, qui peuvent à peine se mouvoir sur le théâtre circonscrit -assigné à leurs opérations. Ici au contraire, génie, volonté, -prévoyance, liberté absolue d'action, tout concourait dans le même -homme au même but. Il est rare que de telles circonstances se -rencontrent; mais quand elles se trouvent réunies, le monde a un -maître. - -[En marge: Ordres de marche donnés pour le 27 août.] - -[En marge: Marche prescrite au maréchal Bernadotte.] - -Dans les derniers jours du mois d'août, les Autrichiens étaient déjà -sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes à la frontière de -Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napoléon; mais il n'en -fut rien. Il donna tous ses ordres à Boulogne dans la journée même du -26 août, avec la recommandation cependant de ne les émettre que le 27, -à dix heures du soir. Il voulait ainsi se ménager toute la journée du -27, avant de renoncer définitivement à sa grande expédition maritime. -Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre à -Hanovre. Le maréchal Bernadotte, déjà prévenu, devait commencer son -mouvement le 2 septembre, avoir assemblé son corps le 6 à Goettingue, -et être rendu à Würzbourg le 20. (Voir la carte nº 28.) Il avait ordre -de réunir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enlevée aux -Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dépôts de -son corps d'armée, et une garnison de 6 mille hommes commandée par un -officier énergique, sur lequel on pût compter. Cette garnison devait -être approvisionnée pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement -avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laissées à Hameln -rejoindraient immédiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles -resteraient dans cette place, et la défendraient jusqu'à la mort, dans -le cas où les Anglais feraient une expédition par le Weser, ce que la -neutralité prussienne ne pouvait pas empêcher.--«Je serai, écrivit -Napoléon, aussi prompt que Frédéric, lorsqu'il allait de Prague à -Dresde et à Berlin. J'accourrai bientôt au secours des Français -défendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les -ennemis qui en seraient venus.»--Bernadotte avait ordre de traverser -les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principautés, -qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il était -refusé, de marcher du reste l'argent à la main, de tout payer, -d'observer une exacte discipline. - -[En marge: Marche prescrite au général Marmont.] - -Le même soir du 27 août, un courrier porta au général Marmont l'ordre -de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pièces de canon -bien attelées, de suivre les bords du Rhin jusqu'à Mayence, de se -rendre par Mayence et Francfort à Würzbourg. L'ordre devait parvenir à -Utrecht le 30 août. Le général Marmont ayant déjà reçu un premier -avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, être arrivé à -Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19 à Würzbourg. (Voir la carte -nº 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient être -rendus au milieu des principautés franconiennes de l'électeur de -Bavière, du 18 au 20 septembre, et y présenter une force de quarante -mille hommes. Comme on avait recommandé à l'électeur de s'enfuir à -Würzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il -était assuré de trouver là un secours tout préparé pour sa personne et -pour son armée. - -[En marge: Marche prescrite aux quatre corps campés dans les environs -de Boulogne.] - -Enfin, le 27 au soir, furent émis les ordres pour les camps -d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient -commencer à s'exécuter le 29 août au matin. Le premier jour, devaient -partir, par trois routes différentes, les premières divisions de -chaque corps, le deuxième jour les secondes divisions, le troisième -jour les dernières. Elles se suivaient par conséquent à vingt-quatre -heures de distance. Les trois routes indiquées étaient, pour le camp -d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim; -pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mézières, -Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fère, Reims, -Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches, -l'armée pouvait être transportée tout entière sur le Rhin, entre -Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour -qu'elle y fût en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder -quelque mesure, afin de mieux surprendre les Français, étaient restés -au camp de Wels près Lintz, et ne pouvaient dès lors être en ligne -avant Napoléon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut -Danube, plus ils s'approcheraient de la frontière de France, entre le -lac de Constance et Schaffhouse, plus Napoléon aurait de chance de les -envelopper. Des officiers envoyés avec des fonds, sur les routes que -les troupes devaient parcourir, étaient chargés de faire préparer des -vivres dans chaque lieu d'étape. Des ordres formels, et plusieurs fois -réitérés, comme tous ceux que donnait Napoléon, enjoignaient de -fournir à chaque soldat une capote et deux paires de souliers. - -Napoléon, gardant profondément son secret, qui ne fut confié qu'à -Berthier et à M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille -hommes sur le Rhin. Il l'écrivit ainsi à la plupart de ses ministres. -Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna à lui -enjoindre de réunir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent -possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avouée de -l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit à M. Daru de -partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre -du matériel de la guerre, d'expédier de sa propre main tous les ordres -accessoires qu'exigeait le déplacement de l'armée, et de ne pas mettre -un seul commis dans sa confidence. Napoléon voulut rester lui-même six -à sept jours de plus à Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses -projets. - -[En marge: Précautions prises pour que la marche de l'armée soit -connue le plus tard possible.] - -Comme tous ces corps allaient traverser la France, excepté celui du -maréchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps -destiné à repasser la frontière, il faudrait, qu'ils fussent déjà en -pleine marche pour donner des signes de leur présence, que ces signes -fussent transmis à Paris, de Paris à l'étranger, et que bien des jours -s'écoulassent avant que l'ennemi apprît la levée du camp de Boulogne. -D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par -l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin, -laisseraient dans le doute les esprits les plus prévoyants, et il y -avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein, -quand on serait encore supposé sur les bords de la Manche. Napoléon -fit en même temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand, -pour la Franconie, la Souabe et la Bavière. Ils avaient ordre -d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube, -d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions -militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles -présentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le -Danube. Murat devait voyager sous un nom supposé, et, son exploration -terminée, revenir à Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des -premières colonnes rendues sur le Rhin. - -[En marge: Négociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière.] - -Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans -l'ignorance de ses résolutions, Napoléon recommanda en outre à M. de -Talleyrand de différer le manifeste destiné au cabinet de Vienne, et -ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer définitivement. Il -n'en attendait que des mensonges en réponse à ses sommations, et quant -à le convaincre de duplicité à la face de l'Europe, il lui suffisait -de le faire au moment des premières hostilités. Il expédia pour -Carlsruhe M. le général Thiard, passé au service de France depuis la -rentrée des émigrés, et le chargea de négocier une alliance avec le -grand-duché de Baden. Il adressa des offres de même nature au -Wurtemberg, alléguant qu'il prévoyait la guerre, à en juger par les -préparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais à quel point il était -prêt à la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets -qu'à l'électeur de Bavière. Ce malheureux prince, hésitant entre -l'Autriche qui était son ennemie, et la France qui était son amie, -mais l'une proche, l'autre éloignée, se souvenant aussi que dans les -guerres antérieures, constamment foulé par les uns et les autres, il -avait toujours été oublié à la paix, ce malheureux prince ne savait à -qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant à la France il -pourrait espérer des agrandissements de territoire, mais ignorant -encore la levée du camp de Boulogne, il la voyait, à l'époque dont il -s'agit, tout occupée de sa lutte contre l'Angleterre, importunée de -ses alliés d'Allemagne, et n'étant pas en mesure de les secourir. -Aussi ne cessait-il de parler d'alliance à notre ministre, M. Otto, -sans jamais oser conclure. Cet état de choses changea bientôt par -suite des lettres de Napoléon. Celui-ci écrivit directement à -l'électeur, et lui annonça (en lui disant que c'était un secret d'État -confié à son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre, -et marchait immédiatement avec 200 mille hommes au centre de -l'Allemagne.--Vous serez secouru à temps, lui mandait-il, et la maison -d'Autriche vaincue sera forcée de vous composer un État considérable -avec les débris de son patrimoine.--Napoléon tenait à gagner cet -électeur, qui comptait 25 mille soldats bien organisés, et qui avait -en Bavière des magasins très-bien fournis. C'était un avantage -important que d'arracher ces 25 mille soldats à la coalition, et de se -les donner à soi. Du reste, le secret n'était pas en péril, car ce -prince éprouvait une véritable haine pour les Autrichiens, et, une -fois rassuré, ne demanderait pas mieux que de se lier à la France. - -[En marge: Instructions envoyées à l'armée d'Italie.] - -Napoléon s'occupa ensuite de l'armée d'Italie. Il ordonna de réunir -sous les murs de Vérone les troupes dispersées entre Parme, Gênes, le -Piémont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au -maréchal Jourdan, en observant les plus grands ménagements envers ce -personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait -pas le caractère au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait -aucune connaissance du pays compris entre le Pô et les Alpes. Il lui -promit de l'employer sur le Rhin, où il avait toujours combattu, et -enjoignit à Masséna de partir sans délai. La distance à laquelle était -l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle -ne pouvait être que tardive. - -[En marge: Précautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la -flottille à l'abri de toute attaque.] - -Ces dispositions terminées, il consacra le temps qu'il devait passer -encore à Boulogne, à prescrire lui-même les précautions les plus -minutieuses afin de mettre la flottille à l'abri de toute attaque de -la part des Anglais. Il était naturel de penser que ceux-ci -profiteraient du départ de l'armée pour tenter un débarquement, et -incendier le matériel accumulé dans les bassins. Napoléon, qui ne -renonçait pas à revenir bientôt sur les côtes de l'Océan, après une -guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un -outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les -précautions suivantes aux ministres Decrès et Berthier. Les divisions -d'Étaples et de Wimereux durent être réunies à celles de Boulogne, et -toutes placées dans le fond du bassin de la Liane, hors de la portée -des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la -flottille hollandaise, qui était à Ambleteuse, mais tout fut disposé -pour que les troupes stationnées à Boulogne pussent accourir sur cet -autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espèce -particulière, attachés à de fortes ancres, empêchaient l'introduction -des machines incendiaires qui auraient pu être lancées sous la forme -de corps flottants. - -Trois régiments entiers, y compris leur troisième bataillon, furent -laissés à Boulogne. Il y fut ajouté douze troisièmes bataillons des -régiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant à la -flottille furent formés en quinze bataillons de mille hommes chacun. -On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie -pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou à -bord des bâtiments restés à la voile, ou autour de ceux qui étaient -échoués dans le port. Cette réunion de troupes de terre et de mer -présentait une force de trente-six bataillons, commandés par des -généraux et un maréchal, le maréchal Brune, celui qui avait, en 1799, -jeté les Russes et les Anglais à la mer. Napoléon ordonna la -construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour -couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait formés. Il -voulut que des officiers de choix fussent attachés à chaque position -retranchée, et conservassent toujours le même poste, afin que, -répondant de sa sûreté, ils s'étudiassent sans cesse à en -perfectionner la défense. - -Il chargea ensuite M. Decrès d'assembler les officiers de mer, le -maréchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux -uns et aux autres l'importance du poste confié à leur honneur, de les -consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient -combattre, de leur promettre qu'ils seraient employés à leur tour, -qu'ils auraient même bientôt la gloire de concourir à l'expédition -d'Angleterre, car après avoir puni le continent de son agression, -Napoléon reparaîtrait aux bords de la Manche, peut-être au printemps -suivant. - -[Date: Sept 1805.] - -[En marge: Napoléon assiste au départ de l'armée.] - -[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une -grande guerre.] - -Napoléon assista de sa personne au départ de toutes les divisions de -l'armée. On se ferait difficilement une idée de leur joie, de leur -ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une -grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y -en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de -passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus égaux par une -vie commune de plusieurs années, confiants dans leurs officiers, -enthousiastes du chef qui devait les conduire à la victoire, espérant -les plus hautes récompenses sous un régime qui avait mené au trône un -soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui à cette époque avait -remplacé tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes, -appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les périls, les -expéditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les -Prussiens, les Russes; ils méprisaient tous les soldats de l'Europe, -et n'imaginaient pas qu'il y eût une armée au monde capable de leur -résister. Rompus à la fatigue comme de vraies légions romaines, ils -voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener à la -conquête du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive -l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi. -Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de -pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait -plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des -récompenses légitimement acquises, et une confiance, un mépris des -périls et des difficultés, qui constituent le soldat destiné aux -grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient -défendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris -de 1805 voulaient la rendre la première puissance de la terre. -N'établissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est -beau de courir à la défense de son pays en péril; il est beau -également de se dévouer pour qu'il soit grand et glorieux. - -[En marge: Retour de Napoléon à Paris.] - -Après avoir vu de ses yeux son armée en marche, Napoléon partit de -Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3 à la Malmaison. Personne -n'était informé de ses résolutions; on le croyait toujours occupé de -ses projets contre l'Angleterre; on s'inquiétait seulement des -intentions de l'Autriche, et on expliquait les déplacements de troupes -dont il commençait à être question, par l'envoi déjà publié d'un corps -de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut -Rhin. - -[En marge: Disposition du public à son égard.] - -Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant à quel -point une profonde intrigue anglaise avait serré les noeuds de la -nouvelle coalition, reprochait à Napoléon d'avoir poussé l'Autriche à -bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tête, en réunissant Gênes -à l'Empire, en donnant Lucques à la princesse Élisa. On ne cessait pas -de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un -gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui -reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la -guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle fût malheureuse sous un -capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la -Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldées par l'Angleterre; on ne -savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue -durée, et on se rappelait involontairement les angoisses des premières -guerres de la Révolution. Toutefois, la confiance l'emportait de -beaucoup sur les autres sentiments; mais un léger murmure -d'improbation, très-sensible pour les fines oreilles de Napoléon, ne -laissait pas de se faire entendre. - -[En marge: Détresse financière.] - -Ce qui contribuait surtout à rendre plus pénibles les sensations -qu'éprouvait le public, c'était une extrême gêne financière. Des -causes diverses l'avaient produite. Napoléon avait persisté dans son -projet de ne jamais emprunter. «De mon vivant, écrivait-il à M. de -Marbois, je n'émettrai aucun papier.» (Milan, 18 mai 1805.) En effet, -le discrédit produit par les assignats, par les mandats, par toutes -les émissions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redouté -qu'était alors l'Empereur des Français, il n'aurait pas fait accepter -une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui -aurait constitué un emprunt à 10 pour 100. Cependant il résultait de -graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne -saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie -sur l'avenir. - -[En marge: Budget de l'an XII.] - -Nous avons déjà fait connaître l'état des budgets. Celui de l'an XII -(septembre 1803 à septembre 1804) évalué à 700 millions (sans les -frais de perception), s'était élevé à 762. Heureusement les impôts -avaient reçu de la prospérité publique, que la guerre n'interrompait -pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40 -millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions, -celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il -restait à combler un déficit de 20 et quelques millions. - -[En marge: Budget de l'an XIII.] - -L'exercice de l'an XIII (septembre 1804 à septembre 1805), qui se -terminait en ce moment, présentait des insuffisances plus grandes -encore. Les constructions navales étant en partie achevées, on avait -cru d'abord que la dépense de cet exercice pourrait être fort réduite. -Quoique celui de l'an XII se fût élevé à 762 millions, on avait espéré -solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les -mois écoulés jusqu'ici révélaient une dépense mensuelle de 60 millions -environ, ce qui supposait une dépense annuelle de 720. On avait, pour -y faire face, les impôts et les ressources extraordinaires. Les -impôts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'étaient élevés, par -le seul effet de l'aisance générale, et sans aucun changement dans les -tarifs, à un produit de 560 millions. Les contributions indirectes, -récemment établies, avant rapporté près de 25 millions cette année, -les dons volontaires des communes et des départements, convertis en -centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions à -peu près, on était arrivé à 600 millions de revenu permanent. Il -fallait donc trouver 120 millions pour compléter le budget de l'an -XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie. -Mais le subside espagnol de 48 millions avait cessé en décembre 1804, -par suite de la brutale déclaration de guerre que l'Angleterre avait -faite à l'Espagne. Celle-ci, servant désormais la cause commune par -ses flottes, n'avait plus à la servir par ses finances. Le fonds -américain, prix de la Louisiane, était dévoré. Pour suppléer à ces -ressources, on avait ajouté au subside italien de 22 millions une -somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espèce d'emprunt dont -nous avons expliqué ailleurs le mécanisme, puis une aliénation de -biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques -remboursements dus par le Piémont, et montant à 6 millions. Le tout -faisait, avec les impôts ordinaires, 684 millions. Restait donc une -insuffisance de 36 à 40 millions pour arriver à 720. - -[En marge: Il commence à se former un arriéré d'environ 80 millions.] - -Ainsi on était arriéré de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour -l'an XIII. Mais ce n'était pas tout. La comptabilité, encore peu -perfectionnée, ne révélant pas comme aujourd'hui tous les faits à -l'instant même, on venait de découvrir quelques restes de dépenses non -acquittées, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant -aux exercices antérieurs, ce qui constituait encore une charge d'une -vingtaine de millions. En additionnant ces divers déficits, 20 -millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de découverte récente, -on pouvait évaluer à 80 millions environ l'arriéré qui commençait à se -former depuis le renouvellement de la guerre. - -[En marge: Moyens de faire face à cet arriéré.] - -Différents moyens avaient été employés pour y pourvoir. D'abord on -s'était endetté avec la Caisse d'amortissement. On aurait dû -rembourser à cette caisse, à raison de 5 millions par an, les -cautionnements dont il avait été fait ressource. On aurait dû lui -verser, à raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur -des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribués pour -compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis -aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens -nationaux, et qu'elle n'était pas un créancier bien exigeant. Le -Trésor lui devait une trentaine de millions à la fin de l'année XIII -(septembre 1805). - -On avait trouvé quelques autres ressources dans plusieurs -perfectionnements apportés au service du Trésor. Si l'État n'inspirait -pas en général une grande confiance sous le rapport financier, -certains agents des finances, dans les limites de leur service, en -inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trésor, établi à -Paris, chargé de tous les mouvements de fonds entre Paris et les -provinces, émettait sur lui-même ou sur les comptables ses -correspondants, des traites qui étaient toujours acquittées à bureau -ouvert, parce que les payements s'exécutaient même au milieu de ces -embarras avec une parfaite exactitude. Cette espèce de banque avait pu -mettre en circulation jusqu'à 15 millions de traites acceptées comme -argent comptant. - -Enfin une amélioration véritable dans le service des receveurs -généraux avait procuré une ressource à peu près égale. Pour les -contributions directes, reposant sur la terre et les propriétés -bâties, dont la valeur était connue d'avance, et l'échéance fixe comme -une rente, on faisait souscrire à ces comptables des effets payables -mois par mois à leur caisse, sous le titre souvent rappelé -d'_Obligations des receveurs généraux_. Mais pour les contributions -indirectes, qui s'acquittent irrégulièrement, au fur et à mesure des -consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on -attendait que le produit fût réalisé pour tirer sur les receveurs -généraux des effets appelés _Bons à vue_. Ils jouissaient ainsi de -cette partie des fonds de l'État pendant environ cinquante jours. Il -fut établi qu'à l'avenir le Trésor tirerait d'avance sur eux, et tous -les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des -contributions indirectes (cette somme était de 190 millions), que le -dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux -variations des rentrées, et n'arriverait au Trésor que par la forme -anciennement usitée des _bons à vue_. Ce versement plus prompt d'une -partie des fonds de l'État répondait à un secours d'environ 15 -millions. - -Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en créant les -traites du caissier central du Trésor, en accélérant certaines -rentrées, on avait trouvé des ressources pour une soixantaine de -millions. Si on suppose le déficit de 80 ou 90, il devait manquer -encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en -s'arriérant avec les fournisseurs, c'est-à-dire avec la fameuse -compagnie des _Négociants réunis_, dont on ne payait pas les -fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme -d'_obligations des receveurs généraux_ plus grande qu'on ne l'aurait -dû. - -Napoléon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de -l'arriéré, avait imaginé, pendant qu'il se trouvait en Italie, une -opération qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une émission de -papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800, -il ne restait rien en 1805, non pas qu'on eût dépensé tout entière -cette précieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de -la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse -d'amortissement, du Sénat, de la Légion d'honneur, des Invalides, de -l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer -encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait à -la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de -ce qu'on ne lui payait pas. Napoléon eut l'idée de reprendre à la -Légion d'honneur et au Sénat les domaines nationaux qu'il leur avait -attribués, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces -domaines pour une opération avec les fournisseurs. Effectivement, on -délivra des rentes au Sénat et à la Légion d'honneur en échange de -leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur -accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la -différence entre le prix des unes et des autres. Le Sénat et la Légion -d'honneur y gagnèrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On -reprit ensuite les biens nationaux, et on commença à en livrer aux -fournisseurs à un prix convenu. Ceux-ci, obligés d'emprunter à des -capitalistes qui leur prêtaient les fonds dont ils avaient besoin, -trouvaient dans les immeubles un gage à l'aide duquel ils obtenaient -du crédit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce -fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opération, -et qui prit sur les rentes rachetées la somme nécessaire pour -indemniser le Sénat et la Légion d'honneur. L'État à son tour dut la -dédommager en créant à son profit une somme de rentes correspondante à -celle dont elle venait de se dépouiller. C'est avec ces divers -expédients, les uns légitimes comme les améliorations de service, les -autres fâcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la -reprise des biens donnés à divers établissements, c'est avec ces -expédients, disons-nous, qu'on était parvenu à faire face au déficit -qui s'était produit depuis deux années. De notre temps la dette -flottante, à laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait -de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considérable. - -[En marge: Situation embarrassée du commerce.] - -[En marge: Disette de numéraire.] - -[En marge: Causes de cette disette.] - -Tout cela n'eût présenté qu'un médiocre embarras, si la situation du -commerce eut été bonne; mais il n'en était pas ainsi. Les négociants -français, en 1802, croyant à la durée de la paix maritime, s'étaient -engagés dans des opérations considérables, et avaient fait des -expéditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre, -courant sur notre pavillon avant aucune déclaration de guerre, leur -avait causé des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimulé -leur détresse, et, en se résignant à de grands sacrifices, en s'aidant -les unes les autres de leur crédit, avaient supporté le premier coup. -Mais la nouvelle secousse résultant de la guerre continentale devait -achever leur ruine. Déjà les banqueroutes commençaient dans les -principales places de commerce, et y produisaient un trouble général. -Ce n'était pas là l'unique cause de gêne dans les affaires. Depuis la -chute des assignats, le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu, -était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre. -Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son -émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie -quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des -espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous -le Consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et -l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions. -S'en procurer était à cette époque l'un des soucis constants du -commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement, -parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement -accrédités un supplément de numéraire, la Banque de France avait la -plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique -proportionnée à l'émission de ses billets. Elle avait fait, sous ce -rapport, de louables efforts, et tiré d'Espagne une somme énorme de -piastres. Malheureusement une voie d'écoulement ouverte alors au -numéraire en laissait échapper autant qu'on pouvait en amener, c'était -le payement des denrées coloniales. Autrefois, c'est-à-dire en 1788 et -1789, quand nous possédions Saint-Domingue, la France retirait de ses -colonies, en sucre, café et autres produits coloniaux, jusqu'à 220 -millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait -jusqu'à 150, particulièrement sous forme de sucre raffiné. Si on songe -à la différence des valeurs entre ce temps et le nôtre, différence qui -est du double au moins, on jugera quelle immense source de prospérité -se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et -recevoir de nos propres ennemis les denrées coloniales que vingt ans -auparavant nous vendions à toute l'Europe. Une portion considérable de -notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, -Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les -Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la -contrebande. On envoyait en Italie fort au delà des 22 millions que -nous payait cette contrée. Tous les commerçants du temps se -plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement -discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France. - -[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.] - -[En marge: La gêne produite par le défaut de numéraire se communique -même à l'Angleterre.] - -C'était à l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander -des métaux. Cette célèbre nation, à laquelle Colomb avait procuré des -siècles d'une riche et fatale oisiveté, en lui ouvrant les mines de -l'Amérique, s'était laissé obérer à force d'ignorance et de désordre. -Les malheurs de la guerre s'ajoutant à une mauvaise administration, -elle était alors la plus gênée des puissances, et donnait le spectacle -toujours si triste du riche réduit à la misère. Les galions, arrêtés -par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement à l'Espagne, -mais à toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres fût interdite -dans la Péninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande, -grâce à une longue contiguïté de territoire, et les pays voisins les -emportaient souvent de France par le même moyen. Ce commerce interlope -était aussi établi, aussi étendu qu'un commerce licite. Mais il était -à cette époque fort contrarié par l'interruption des arrivages -d'Amérique, et, chose singulière, l'Angleterre elle-même en souffrait. -Habituée à puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle -subissait la privation commune dont elle était la cause. L'argent qui -s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du -Pérou ne venait plus ni à Cadix, ni à Bayonne, ni à Paris, ni à -Londres. L'Angleterre manquait de métaux pour tous les besoins, mais -surtout pour le payement de la coalition européenne, car les denrées -coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit à la Russie, -soit à l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides -qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait -lui-même allégué cette raison pour contester aux puissances coalisées -une partie des sommes qu'elles exigeaient. Après avoir donné presque -pour rien des masses énormes de sucre et de café aux coalisés, le -cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la -banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des -officiers autrichiens. - -[En marge: Spéculation imaginée par la compagnie des NÉGOCIANTS -RÉUNIS.] - -Telles étaient les causes principales de la détresse commerciale et -financière. Si la compagnie des _Négociants réunis_, qui faisait alors -toutes les affaires du Trésor, fourniture des vivres, escompte des -_obligations_, escompte du subside espagnol, s'était bornée au service -dont elle était chargée, bien qu'avec peine elle aurait pu en -supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus à escompter à 1/2 pour 100 -par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs généraux_; -c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui -escomptassent à elle-même à 3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an), -ce qui l'exposait à une perte énorme. Toutefois le Trésor, en -transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exercée par les -capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de -son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait basé sur -cette situation un plan immense, fort ingénieux assurément, fort -avantageux même, si ce plan avait joint au mérite de l'invention le -mérite plus nécessaire encore de la précision du calcul. Ainsi qu'on -l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des -_Négociants réunis_ s'étaient partagé les rôles. M. Desprez, ancien -garçon de caisse, enrichi par une rare habileté dans le commerce du -papier, était chargé de l'escompte des valeurs du Trésor. M. -Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du blé, était chargé de la -fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus -fertile en ressources, s'était réservé les grandes spéculations. Ayant -accepté de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son -subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait séduit M. de -Marbois, il avait été amené à l'idée de nouer de grandes relations -avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Pérou, des mains de -laquelle sortaient les métaux, objet de l'ambition universelle. Il -s'était rendu à Madrid, où il avait trouvé une cour attristée par la -guerre, par la fièvre jaune, par une disette affreuse et par les -exigences de Napoléon, dont elle était la débitrice. Rien de tout cela -n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charmé par -sa facilité, par son assurance, les vieilles gens qui régnaient à -l'Escurial, comme il avait charmé M. de Marbois lui-même, en lui -procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait -offert d'abord d'acquitter le subside dû à la France pour la fin de -1803, et pour toute l'année 1804, ce qui était un premier soulagement -qui venait fort à propos. Puis il avait fourni quelques secours -immédiats d'argent, dont la cour éprouvait un pressant besoin. Il -s'était chargé en outre de faire arriver des blés dans les ports -d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont -elles manquaient. Tous ces services avaient été agréés avec une vive -reconnaissance. M. Ouvrard avait écrit sur-le-champ à Paris, et par M. -de Marbois, dont il possédait la faveur, il avait obtenu la -permission, ordinairement refusée, de laisser sortir de France -quelques chargements de blé pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages -subits avaient mis un terme à l'accaparement des grains dans les ports -de la Péninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait -plutôt dans une élévation factice des prix que dans le défaut des -céréales, M. Ouvrard avait soulagé comme par enchantement les plus -poignantes misères du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour -séduire et entraîner les administrateurs peu clairvoyants de -l'Espagne. - -[En marge: Traité de la compagnie des NÉGOCIANTS RÉUNIS avec la cour -d'Espagne.] - -On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid -pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le -moyen était simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnât -l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le -privilége de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75 -centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne, -5 francs au moins. C'était un bénéfice extraordinaire, mais bien -mérité assurément, si M. Ouvrard parvenait à tromper les croisières -anglaises et à transporter du nouveau monde dans l'ancien ces métaux -devenus si précieux. L'Espagne, qui succombait sous la misère, était -très-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de réaliser -les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne -traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui -rançonnent leur prodigalité. - -[En marge: Moyen employé pour faire venir les piastres du Mexique.] - -[En marge: Situation difficile de la Banque de France.] - -Mais comment faire venir ces piastres malgré M. Pitt et les flottes -anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrassé de cette difficulté -que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-même, au moyen -de la plus singulière des combinaisons. Il y avait des maisons -hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui étaient établies à la -fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'idée de leur vendre des -piastres espagnoles à un prix qui assurait encore à sa compagnie un -bénéfice assez considérable. C'était à ces maisons à obtenir de M. -Pitt qu'il les laissât venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin -pour son propre compte, il était possible que, dans le désir de s'en -procurer, il en laissât passer une certaine somme, quoiqu'il sût qu'il -devait la partager avec ses ennemis. C'était une espèce de contrat -tacite dont les maisons hollandaises associées des maisons anglaises -devaient être les intermédiaires. L'expérience prouva plus tard que ce -contrat était réalisable pour une partie, sinon pour le tout. M. -Ouvrard songea aussi à se servir des maisons américaines, qui, avec sa -délégation et grâce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des -piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe. -Mais la question était de savoir combien M. Pitt laisserait passer de -ces piastres, combien les Américains pourraient en transporter à la -faveur de la neutralité. Si on avait eu du temps, une pareille -spéculation aurait pu réussir, rendre d'importants services à la -France et à l'Espagne, et procurer à la compagnie d'abondants et -légitimes profits. Malheureusement les besoins étaient bien urgents. -Sur 80 ou 90 millions d'arriéré, auxquels il fallait que le Trésor -français fit face avec des expédients, il y avait 30 millions environ -qu'il devait à la compagnie des _Négociants réunis_, et qu'il lui -payait avec des immeubles. Elle avait donc à supporter cette première -charge. Elle avait à fournir en outre à ce même Trésor français la -valeur d'une année au moins du subside espagnol, c'est-à-dire 40 à 50 -millions; elle avait à lui escompter les _obligations des receveurs -généraux_; elle avait enfin à payer les blés envoyés dans les ports de -la Péninsule, et les vivres procurés aux flottes espagnoles. C'était -là une situation qui ne permettait guère d'attendre le succès de -spéculations hasardeuses et lointaines. Jusqu'à ce succès la compagnie -était réduite à vivre d'expédients. Elle avait engagé à des prêteurs -les immeubles reçus en payement. Ayant réussi, grâce à la complaisance -de M. de Marbois, à se saisir presque complétement du portefeuille du -Trésor, elle y puisait à pleines mains des _obligations des receveurs -généraux_, qu'elle confiait à des capitalistes prêtant leur argent sur -gage, à un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces -mêmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entraînée par son -intimité avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui était -réclamé au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de -ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se résolvait -dès lors en une émission, chaque jour plus considérable, de ces -billets. Mais la réserve métallique n'augmentant pas en proportion de -la masse des billets émis, il en résultait un véritable danger; et -c'était la Banque en réalité qui allait bientôt supporter le poids des -embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'étaient-elles élevées -dans le sein du conseil de régence, pour demander qu'on mît un terme -aux secours accordés à M. Desprez, représentant de la compagnie des -_Négociants réunis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus -patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'étaient prononcées -contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours -réclamés par M. Desprez. - -Le Trésor français, le Trésor espagnol, la compagnie des _Négociants -réunis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons -embarrassées, qui se prêtent leur signature, et s'aident les unes les -autres d'un crédit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnaître que le -Trésor français était la moins gênée de ces trois maisons associées, -et qu'il était exposé à souffrir beaucoup d'une pareille communauté -d'affaires; car, au fond, c'était avec ses seules ressources, -c'est-à-dire avec les _obligations des receveurs généraux_ escomptées -par la Banque, qu'on faisait face à tous les besoins, et qu'on -nourrissait les armées espagnoles aussi bien que les armées -françaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire -n'était pas connu. Les associés de M. Ouvrard, dont les engagements -avec lui n'ont jamais été bien définis, quoique ces engagements aient -été le sujet de longs procès, ne savaient pas eux-mêmes toute -l'étendue du fardeau qui allait peser sur eux. Éprouvant déjà beaucoup -de gêne, ils appelaient M. Ouvrard à grands cris, et ils lui avaient -fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immédiatement à -Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les -détails d'un vaste maniement de fonds, trompé de plus par un commis -infidèle, ne soupçonnait pas à quel point les ressources du Trésor -étaient abandonnées à la compagnie. Napoléon lui-même, quoiqu'il -étendît sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans -les services qu'une insuffisance réelle d'une soixantaine de millions, -à laquelle on pouvait suppléer avec des biens nationaux et divers -expédients, ignorant la confusion qui s'était établie entre les -opérations du Trésor et celles des _Négociants réunis_, ne saisissait -pas la véritable cause des embarras et des inquiétudes qui -commençaient à se produire. Il attribuait la gêne dont on souffrait -partout aux fausses spéculations du commerce français, à l'usure que -les possesseurs de capitaux cherchaient à exercer, et se plaignait des -gens d'affaires à peu près comme il se plaignait des idéologues quand -il rencontrait des idées qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il -ne voulait pas qu'on tirât de cet état de choses des objections à -l'exécution de ses ordres. Il avait demandé 12 millions en espèces à -Strasbourg, et les avait demandés si impérieusement qu'on avait eu -recours aux moyens les plus extrêmes pour les trouver. Il avait exigé -10 autres millions en Italie, et la compagnie, réduite à les acheter à -Hambourg, les faisait passer à Milan soit en argent, soit en or, en -traversant le Rhin et les Alpes. Napoléon, d'ailleurs, comptait avoir -frappé de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un -terme à tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai -battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs à la baisse.-- - -[En marge: Levée de la conscription, et organisation des réserves.] - -Ces ressources bien ou mal obtenues du Trésor, il s'occupa de la -conscription et de l'organisation de sa réserve. Le contingent annuel -se divisait alors en deux moitiés de 30 mille hommes chacune, la -première appelée à un service actif, la seconde laissée dans le sein -de la population, mais pouvant être réunie sous les drapeaux sur un -simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du -contingent des années IX, X, XI, XII et XIII. C'étaient des hommes -d'un âge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par décret. -Napoléon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la levée de -l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'âge requis -du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier -grégorien allait être remis en usage au 1er janvier suivant, il fit -ajouter à cette levée les jeunes gens qui auraient atteint l'âge légal -du 23 septembre au 31 décembre 1806. Il résolut donc de comprendre en -une seule levée de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait -applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de décembre -1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les -derniers ne compteraient pas tout à fait vingt ans révolus. Mais il -ne songeait pas à les employer tout de suite à un service de guerre. -Il se proposait de les préparer au métier des armes en les plaçant -dans les troisièmes bataillons, qui composaient le dépôt de chaque -régiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour -s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou -dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien formés que ceux -du camp de Boulogne. C'était là une combinaison bonne à la fois pour -la santé des hommes et pour leur instruction militaire, car le -conscrit de 20 ans, s'il entre immédiatement en campagne, va bientôt -finir à l'hôpital. Mais cette combinaison n'était possible qu'à un -gouvernement qui, ayant une armée tout organisée à présenter à -l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu'à titre de réserve. - -[En marge: Le Corps législatif n'étant pas assemblé, on s'adresse au -Sénat pour légaliser la levée de la conscription.] - -Le Corps législatif n'étant pas assemblé, il fallait perdre du temps -pour le convoquer. Napoléon ne consentit point à un tel retard, et -imagina de s'adresser au Sénat, en se fondant sur deux motifs: le -premier, l'irrégularité d'un contingent qui comprenait plus de douze -mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence -des circonstances. On sortait de la légalité en agissant ainsi, car le -Sénat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la -contribution en hommes. Il était chargé de fonctions d'un autre ordre, -comme d'empêcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir -les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du -gouvernement entachés d'arbitraire. Au Corps législatif seul -appartenait le vote des impôts et des levées d'hommes. C'était une -faute que de violer cette Constitution, déjà si flexible, et de la -rendre par trop illusoire, en négligeant si facilement d'en observer -les formes. C'était une autre faute de ne pas ménager davantage -l'emploi du Sénat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous -les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait -sur sa docilité beaucoup plus que sur celle du Corps législatif. -L'archichancelier Cambacérès n'aimant pas les excès de pouvoir qui -n'étaient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il -faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une -mesure organique le vote des contingents au Sénat. Napoléon, qui, sans -méconnaître les vues de prudence, les remettait à un autre temps quand -il était pressé, ne voulut ni poser de règle générale, ni différer la -levée du contingent. En conséquence, il ordonna de préparer pour la -levée de la conscription de 1806 un sénatus-consulte fondé sur deux -considérations extraordinaires: l'irrégularité du contingent, -embrassant plus d'une année entière, et l'urgence des circonstances, -qui ne permettait pas d'attendre la réunion du Corps législatif. - -[En marge: Emploi des gardes nationales.] - -Il songea également à recourir aux gardes nationales instituées en -vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisième coalition ayant -tous les caractères des deux premières, bien que les temps fussent -changés, bien que l'Europe en voulût moins aux principes de la France, -et beaucoup plus à sa grandeur, il pensait que la nation devait à son -gouvernement un concours aussi énergique, aussi unanime qu'autrefois. -Il ne pouvait pas attendre le même élan, car le même enthousiasme -révolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une -parfaite soumission à la loi de la part des citoyens, et sur un -profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi -appellerait. Il ordonna donc la réorganisation des gardes nationales, -mais en s'attachant à les rendre plus obéissantes et plus militaires. -Pour cela il fit préparer un sénatus-consulte, qui l'autorisait à -régler leur organisation par des décrets impériaux. Il résolut de -s'attribuer la nomination des officiers, et de réunir dans les -compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et -la plus guerrière de la population. Il la destinait à la défense des -places fortes et à certaines réunions accidentelles sur les points -menacés, tels que Boulogne, Anvers, la Vendée. - -[En marge: Organisation des dépôts au moyen de la conscription.] - -Ces divers éléments furent disposés de la manière suivante. Près de -200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille défendaient -l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons -de marine, gardaient Boulogne. On a déjà vu que les régiments étaient -composés de trois bataillons, deux de guerre, un de dépôt, ce dernier -chargé de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire -les conscrits. Déjà un certain nombre de ces troisièmes bataillons -avaient été placés à Boulogne. Tous les autres furent établis de -Mayence à Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes -restant à lever sur les années IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille -conscrits de 1806. Ils devaient être versés dans les troisièmes -bataillons, pour s'y exercer et y acquérir des forces. Les plus âgés, -lorsqu'ils seraient formés, viendraient plus tard, organisés en corps -de marche, remplir les vides que la guerre aurait opérés dans les -rangs de l'armée. C'était une réserve de 150 mille hommes au moins, -gardant la frontière, et assurant le recrutement des corps. Les gardes -nationales, appuyant cette réserve, devaient être organisées dans le -Nord et l'Ouest pour accourir à la défense des côtes, surtout pour se -rendre à Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brûler la -flottille, ou de détruire les chantiers élevés sur l'Escaut. Déjà le -maréchal Brune avait été chargé de commander à Boulogne. Le maréchal -Lefebvre dut commander à Mayence, le maréchal Kellermann à Strasbourg. -Ces nominations attestaient le tact parfait de Napoléon. Le maréchal -Brune avait une réputation acquise en 1799, pour avoir repoussé une -descente des Russes et des Anglais. Les maréchaux Lefebvre et -Kellermann, vieux soldats, qui avaient reçu pour prix de leurs -services une place au Sénat et le bâton de maréchal honoraire, étaient -propres à veiller à l'organisation de la réserve, pendant que leurs -compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils -devenaient en même temps l'occasion d'une dérogation à la loi qui -interdisait aux sénateurs les fonctions publiques. Cette loi -déplaisait fort au Sénat, et on y dérogeait très-adroitement, en -appelant quelques-uns de ses membres à former l'arrière-ban de la -défense nationale. - -[En marge: Séance impériale au Sénat.] - -[En marge: Froideur du peuple de Paris.] - -[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napoléon.] - -Ces dispositions terminées, Napoléon fit porter au Sénat les mesures -que nous venons d'énumérer, et les présenta lui-même dans une séance -impériale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes -précis et fermes de la guerre continentale qui venait de le -surprendre, tandis qu'il était occupé de l'expédition d'Angleterre, -des explications demandées à l'Autriche, des réponses ambiguës de -cette cour, de ses mensonges aujourd'hui démontrés, puisque ses armées -avaient passé l'Inn, le 8 septembre, au moment même où elle protestait -le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au -dévouement de la France, et promit d'avoir anéanti bientôt la nouvelle -coalition. Les sénateurs lui donnèrent de grandes marques -d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux réunions -d'États opérées en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les -rues que le cortége impérial eut à parcourir, du Luxembourg aux -Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprimé par la souffrance, fut -moins expressif que de coutume. Napoléon s'en aperçut, en fut piqué, -et en témoigna quelque humeur à l'archichancelier Cambacérès. Il y -voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en -prendre son parti, se promettant d'exciter bientôt des cris -d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti -tant de fois à ses oreilles, et il reporta sa pensée, qui n'avait le -temps de séjourner sur aucun sujet, vers les événements qui se -préparaient aux bords du Danube. Pressé de partir, il fit un règlement -pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frère Joseph -eut la mission de présider le Sénat; son frère Louis, en qualité de -connétable, dut s'occuper des levées d'hommes et de la formation des -gardes nationales. L'archichancelier Cambacérès fut chargé de la -présidence du Conseil d'État. Toutes les affaires devaient être -traitées dans un Conseil composé des ministres et des grands -dignitaires, présidé par le grand électeur Joseph. Il fut établi que -par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir à Napoléon -un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de -l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci, craignant que Joseph -Bonaparte, présidant le Conseil du gouvernement, ne fut blessé du rôle -de critique suprême attribué à l'un des membres de ce Conseil, en fit -l'observation à Napoléon. Mais Napoléon l'interrompit brusquement, en -lui disant que, pour ménager les vanités, il ne voulait pas se priver -des lumières les plus précieuses pour lui. Il persista. Ses décisions -devaient revenir à Paris à la suite du rapport envoyé par -l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le -Conseil fut autorisé à devancer la volonté de l'Empereur, et à donner -des ordres, que chaque ministre exécutait sous sa responsabilité -personnelle. Ainsi Napoléon se réservait la décision de toutes choses, -même en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacérès l'oeil -de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire. - -[En marge: Départ de Napoléon pour l'armée.] - -Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le -secret de son génie, on ne savait pas combien il abrégerait la -guerre. On craignait qu'elle ne fût longue, et on était assuré qu'elle -serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si -une pareille tête venait à être frappée par le boulet qui perça la -poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles -XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu -qu'il était, ne pouvaient s'empêcher de le chérir. Ce fut donc avec un -vif regret qu'ils le virent s'éloigner. Il consentit à être accompagné -jusqu'à Strasbourg par l'Impératrice, qui lui était toujours plus -attachée, à mesure qu'elle avait plus de craintes pour la durée de son -union avec lui. Il emmenait le maréchal Berthier, laissant à M. de -Talleyrand l'ordre de suivre le quartier général à une certaine -distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napoléon était -arrivé le 26 à Strasbourg. - -[En marge: Arrivée de l'armée au centre de l'Allemagne.] - -Déjà, au grand étonnement de l'Europe, l'armée, qui vingt jours -auparavant se trouvait sur les bords de l'Océan, était au centre de -l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais -marche plus secrète, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps. -Les têtes de colonne s'apercevaient partout, à Würzbourg, à Mayence, à -Strasbourg. La joie des soldats était au comble, et quand ils voyaient -Napoléon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille -fois répétés. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie, -d'artillerie, de cavalerie, subitement réunies; ces convois de vivres, -de munitions, formés à la hâte; ces longues files de chevaux, achetés -en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une armée qu'on -n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui était subitement -apparue, présentaient un spectacle unique, relevé encore par la -présence d'une cour militaire à la fois sévère et brillante, et par -une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des -Français partant pour la guerre. - -[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napoléon.] - -La coalition s'était hâtée de son côté, mais elle n'était pas si bien -préparée que Napoléon, et surtout pas si active, quoique animée des -passions les plus ardentes. Il avait été convenu entre les puissances -coalisées qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube -avant l'hiver, afin que Napoléon ne pût pas profiter de la difficulté -des communications pendant la mauvaise saison, pour écraser l'Autriche -isolée de ses alliés. Tous les ordres de mouvement avaient donc été -donnés pour la fin d'août et le commencement de septembre. En agissant -ainsi, les coalisés croyaient être fort en avance sur Napoléon, et se -flattaient de pouvoir commencer les hostilités au moment qu'ils -jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas à trouver les -Français rendus sitôt sur le théâtre de la guerre. - -[En marge: Rassemblement des forces russes, suédoises et anglaises à -Stralsund.] - -Un rassemblement russe se formait à Revel, et s'embarquait dans les -premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16 -mille hommes sous le commandement du général Tolstoy. Douze mille -Suédois les avaient déjà précédés à Stralsund. Ils devaient tous -ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre à 15 -mille Anglais, débarqués par l'Elbe à Cuxhaven. (Voir la carte nº -28.) C'était une armée de 43 mille hommes destinée à exécuter -l'attaque par le nord. Cette attaque devait être ou principale ou -accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait -pas. - -[En marge: Marche des deux grandes armées russes.] - -Deux grandes armées russes, de 60 mille hommes chacune, s'avançaient -l'une par la Gallicie, sous le général Kutusof, l'autre par la -Pologne, sous le général Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc -Constantin, forte de 12 mille hommes d'élite, suivait la seconde. Une -armée de réserve sous le général Michelson se formait à Wilna. Le -jeune empereur Alexandre, entraîné à la guerre par légèreté, assez -clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez résolu pour en -revenir, ou pour la corriger par l'énergie de l'exécution, l'empereur -Alexandre, dominé, sans se l'avouer, par une crainte secrète, ne -s'était décidé que fort tard à faire les derniers préparatifs. Le -corps de Gallicie, qui, sous le général Kutusof, devait venir au -secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontière d'Autriche que -vers la fin d'août. Il avait à traverser la Gallicie de Brody à -Olmütz, la Moravie d'Olmütz à Vienne, l'Autriche et la Bavière de -Vienne à Ulm. (Voir la carte nº 28.) C'était beaucoup plus de chemin -que les Français n'en avaient à parcourir de Boulogne à Ulm, et les -Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Français. -L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en -exista d'aussi rapides. La prévision de Napoléon s'accomplissait donc, -et déjà les Russes étaient en retard. - -[En marge: Séjour de l'empereur Alexandre à Pulawi.] - -La seconde armée russe, placée entre Varsovie et Cracovie (voir la -carte nº 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes, -de 70 mille hommes, attendait l'arrivée de l'empereur Alexandre pour -recevoir ses directions à l'égard de la Prusse. Ce monarque avait -voulu voir l'embarquement de ses troupes à Revel, avant de partir pour -l'armée de Pologne, et s'était rendu à Pulawi, belle demeure de -l'illustre famille des Czartoryski, à quelque distance de Varsovie. Il -était là chez son jeune ministre des affaires étrangères, le prince -Adam Czartoryski, pour communiquer de plus près avec la cour de -Berlin. - -[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.] - -À côté d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier -débutant dans la carrière des armes, plein de présomption et -d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui -gouvernait l'empire, cherchant à persuader à l'empereur que ces jeunes -gens étaient des Russes infidèles, qui, dans l'intérêt de la Pologne, -trahissaient la Russie. La mobilité d'Alexandre donnait au prince -Dolgorouki plus d'une chance de succès. Il était faux que le prince -Adam, le plus honnête des hommes, fût capable de trahir Alexandre. -Mais il haïssait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour -de la duplicité; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le -projet de violenter cette cour si elle n'adhérait pas aux vues de la -coalition, s'accomplît à la rigueur, que l'on rompît avec elle, et -que, passant sur le corps de ses armées à peine formées, on lui -enlevât Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne -reconstituée. C'était là un voeu tout naturel chez un Polonais, mais -peu réfléchi chez un homme d'État russe. Napoléon seul suffisait pour -battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance forcée -de la Prusse? - -[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki à Berlin, -pour décider la Prusse à se joindre à la coalition.] - -Au surplus, c'était beaucoup trop exiger du caractère irrésolu -d'Alexandre. Il avait envoyé son ambassadeur à Berlin, M. d'Alopeus, -pour faire appel à l'amitié de Frédéric-Guillaume, pour lui demander -d'abord le passage d'une armée russe à travers la Silésie, et pour lui -insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour -l'oeuvre si méritoire de la délivrance européenne. Le négociateur -était même autorisé à déclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas -à balancer, que la neutralité était impossible, que si le passage -n'était pas accordé de bonne grâce, on le prendrait de force. M. -d'Alopeus devait être secondé par le prince Dolgorouki, l'aide de camp -d'Alexandre. Celui-ci était chargé de laisser voir clairement à Berlin -le parti pris d'entraîner la Prusse par des caresses, ou de la décider -par la violence. On avait même poussé les choses à Pulawi, jusqu'à -rédiger le manifeste qui précéderait les hostilités. - -[En marge: Mission du Maréchal Duroc et de M. de Laforest à Berlin, -pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.] - -[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-même entraînés par l'offre -de Hanovre.] - -[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrête le roi -Frédéric-Guillaume prêt à s'allier à la France.] - -[En marge: Le roi de Prusse placé entre les instances des négociateurs -russes et français.] - -[En marge: Les négociateurs russes ayant poussé les insinuations -jusqu'à la menace, Frédéric-Guillaume irrité décide la mise sur le -pied de guerre de l'armée prussienne.] - -Tandis que ces vives instances étaient adressées à la Prusse par les -agents russes, elle se trouvait en présence des négociateurs français, -MM. Duroc et de Laforest, chargés par Napoléon de lui offrir le -Hanovre. On doit se souvenir que le grand maréchal du palais Duroc -était parti de Boulogne avec mission de porter cette offre à Berlin. -La probité du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de -Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y -avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette -affaire qu'une difficulté, c'était de trouver une forme qui sauvât -l'honneur de son maître aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient été -employés, juillet et août, à chercher cette forme. On en avait imaginé -une qui ne laissait pas d'être assez ingénieuse. C'était la même que -la coalition avait imaginée de son côté pour commencer la guerre -contre Napoléon, c'est-à-dire une médiation armée. Le roi de Prusse -devait, dans l'intérêt de la paix, qui était, disait-on, un besoin de -toutes les puissances, déclarer à quelles conditions l'équilibre de -l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, énoncer ces conditions, -et donner ensuite à comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les -admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui -signifiait qu'il ferait la guerre de moitié avec la France, afin de -gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa déclaration, -la plupart des conditions de Napoléon, telles que la création du -royaume d'Italie, avec séparation des deux couronnes à l'époque de la -paix générale, la réunion du Piémont et de Gênes à l'Empire, la libre -disposition de Parme et de Plaisance laissée à la France, -l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'évacuation de -Tarente et du Hanovre à la paix. Il n'y avait de difficulté que sur la -manière d'entendre l'indépendance de la Suisse et de la Hollande. -Napoléon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait -cependant pas garantir leur indépendance dans des termes qui -permissent aux ennemis de la France d'y opérer une contre-révolution. -Les contestations sur ce sujet s'étaient prolongées jusqu'à la fin du -mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se -résigner à la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut -clairement, à la marche des armées russes, autrichiennes et -françaises, que la guerre était inévitable et prochaine. Saisi de -crainte à cet aspect, il se rejeta en arrière, et ne parla plus ni de -médiation armée, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette -médiation. Il rentra dans son système ordinaire de neutralité du nord -de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'après les ordres de -Napoléon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois -demandé lui-même, la remise du Hanovre à la Prusse, à titre de dépôt, -à condition que celle-ci en assurerait la possession à la France. -Mais, quelque plaisir que fissent éprouver au roi Frédéric-Guillaume -la retraite des Français, et la remise d'un dépôt si précieux, il vit -qu'il faudrait s'opposer à l'expédition du nord, et il refusa encore. -Il fit mille protestations d'attachement à Napoléon, à sa dynastie, à -son gouvernement, ajoutant que s'il ne cédait pas à ses sympathies, -c'est qu'il était sans défense contre la Russie du côté de la Pologne. -À cela MM. Duroc et de Laforest répliquèrent par l'offre d'une armée -de 80 mille Français prête à se joindre aux Prussiens. Mais c'était -encore la guerre, et Frédéric-Guillaume la repoussa sous cette -nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince -Dolgorouki arrivèrent à Berlin afin de demander à la Prusse de se -prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effrayé des -demandes des uns que des propositions des autres. Il répondit par des -protestations exactement semblables à celles qu'il adressait aux -négociateurs français. Il était, disait-il, plein d'attachement pour -le jeune ami dont il avait fait la connaissance à Memel, mais il -serait le premier en butte aux coups de Napoléon, et il ne pouvait pas -exposer ses sujets à de si grands périls, sans se rendre coupable -envers eux. Les envoyés russes insistant, lui dirent que le -rassemblement formé entre Varsovie et Cracovie était justement placé -là pour le secourir, que c'était une amicale prévoyance de l'empereur -Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient -traverser la Silésie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et -recevoir le premier choc des armées françaises. Ces raisons -n'entraînèrent pas Frédéric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on -lui laissa entendre qu'il était trop tard, que, ne doutant pas de son -adhésion, on avait déjà ordonné aux troupes russes de franchir le -territoire prussien. À cette espèce de violence, Frédéric-Guillaume ne -se contint plus. On s'était trompé sur son caractère. Il était -irrésolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de -la duplicité, mais, poussé à bout, il devenait opiniâtre et colère. Il -s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appelés le vieux duc de -Brunswick et le maréchal de Mollendorf, et se décida, malgré sa -parcimonie, à mettre l'armée prussienne sur le pied de guerre. Se -voyant sur le point d'être violenté par les uns ou par les autres, il -résolut de prendre ses précautions, et ordonna la réunion de 80 mille -hommes, ce qui devait lui coûter 16 millions d'écus prussiens (64 -millions de francs), à prélever, partie sur les revenus de l'État, -partie sur le trésor du grand Frédéric, trésor dissipé sous le règne -précédent, et refait pendant le règne actuel à force d'économies. - -M. d'Alopeus, effrayé de ces dispositions, se hâta d'écrire à Pulawi, -pour conseiller à son empereur, avec les plus vives instances, de -ménager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de -la monarchie prussienne sur les bras. - -[En marge: Entrevue proposée par Alexandre à Frédéric-Guillaume, et -acceptée pour les premiers jour d'octobre.] - -Quand ces nouvelles arrivèrent à Pulawi, elles ébranlèrent la résolution -d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement pressé de se -décider, de ne pas donner à la Prusse le temps de se mettre en garde; et -d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la -Prusse tournait à la guerre, disait le prince Adam, on déclarerait -Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les -derrières des armées russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait -réalisé le plan des coalisés, et conquis un allié de plus. Mais -Alexandre, éclairé par la correspondance de M. d'Alopeus, résista aux -conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki à -Berlin, pour affirmer à son royal ami qu'il n'avait jamais eu -l'intention de contraindre sa volonté, qu'au contraire il venait de -donner ordre à l'armée russe de s'arrêter sur la frontière prussienne, -qu'il en agissait ainsi par déférence pour lui, mais que de si grandes -affaires ne pouvaient pas se traiter par intermédiaires, et qu'il lui -demandait une entrevue. Frédéric-Guillaume craignant d'être violenté par -les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'être par ses armées, -ne se sentait aucun goût pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui -penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les -sentiments étaient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui -persuadèrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accordée pour -les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc -étaient à Berlin, recevant de leur côté toute sorte d'assurances de -neutralité. - -[En marge: L'Autriche emploie à se préparer le temps que la Russie -emploie à négocier.] - -[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.] - -[En marge: Le général Mack chargé de commandement de l'armée de -Souabe.] - -Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre, -l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps précieux. Pendant -qu'elle chargeait M. de Cobentzel de répéter sans cesse à Paris que -son unique désir était de négocier et d'obtenir des garanties pour -l'état futur de l'Italie, elle mettait à profit les subsides anglais -avec la plus extrême activité. Elle avait réuni d'abord 100 mille -hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'était là qu'elle plaçait -son meilleur général, sa plus forte armée, afin de recouvrer ses -provinces les plus regrettées. Vingt-cinq mille hommes, sous -l'archiduc Jean, celui qui commandait à Hohenlinden, gardaient le -Tyrol; 80 à 90 mille hommes étaient destinés à envahir la Bavière, à -se porter en Souabe, et à prendre la fameuse position d'Ulm, où M. de -Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le général Moreau. Les 50 ou -60 mille Russes du général Kutusof, venant se joindre à l'armée -autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec -laquelle on espérait donner assez d'occupation aux Français pour -procurer aux autres armées russes le temps d'arriver, à l'archiduc -Charles le temps de reconquérir l'Italie, et aux troupes envoyées en -Hanovre et à Naples, le temps de produire une diversion utile. C'était -le fameux général Mack, celui qui avait été le rédacteur de tous les -plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup -d'activité et une certaine intelligence des détails militaires, de -remettre l'armée autrichienne sur le pied de guerre, c'était ce même -général qu'on avait chargé du commandement de l'armée de Souabe, de -moitié avec l'archiduc Ferdinand. - -On avait profité des villes appartenant à l'Autriche dans cette -contrée, pour préparer des magasins entre le lac de Constance et le -haut Danube. La ville de Memmingen, placée sur l'Iller, et formant la -gauche de la position dont Ulm forme la droite, était une de ces -villes. On y avait réuni des approvisionnements immenses, et élevé -quelques retranchements, ce qu'il n'était pas possible de faire à Ulm, -qui appartenait à la Bavière. - -[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavière.] - -Tout cela s'était exécuté dans les derniers jours d'août. Mais -l'Autriche, par une précipitation qui ne lui était pas ordinaire, -commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm -sans franchir la frontière bavaroise. De plus, la Bavière possédait -une armée de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn, -et on avait ainsi toute sorte de raisons pour être les premiers à se -saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la -Russie avec la Prusse, c'est-à-dire de la surprendre et de -l'entraîner. C'était plus facile, il est vrai, mais les conséquences, -si on échouait, devaient être fâcheuses. - -Le général Mack étant arrivé sur les bords de l'Inn, le prince de -Schwarzenberg fut envoyé à Munich, pour faire à l'électeur les -instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il -était chargé de lui demander de se prononcer en faveur de la -coalition, de joindre ses troupes à celles de l'Autriche, de consentir -à ce qu'elles fussent incorporées, dans l'armée impériale, dispersées -régiment par régiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son -territoire, ses magasins aux coalisés, de se joindre en un mot à cette -nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de -l'Europe. Le prince de Schwarzenberg était autorisé, s'il le fallait, -à offrir à la Bavière, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol même, -les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie étant reconquise -par les armes communes, on pût reporter dans cette contrée les -branches collatérales de la maison impériale, qui en avaient été -éloignées. - -[En marge: Perplexités de l'électeur de Bavière.] - -[En marge: L'électeur de Bavière finit par se prononcer en faveur de -la France, et se rend à Würzbourg avec sa cour et son armée.] - -Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait à Munich, l'électeur se -trouvait dans une situation assez semblable à celle de la Prusse -elle-même. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement négocié la -paix de Londres, était notre ministre à Munich. Affectant, au milieu -de cette capitale, d'être négligé par la cour, il avait néanmoins de -secrètes entrevues avec l'électeur, et s'efforçait de lui démontrer -que la Bavière n'existait que par la protection de Napoléon. Il est -certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, -elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en -s'appuyant sur la France. Si, même en 1803, elle avait obtenu une -raisonnable part des indemnités germaniques, elle ne le devait qu'à -l'intervention française. M. Otto en insistant sur ces considérations -avait mis un terme aux hésitations de l'électeur, et l'avait amené à -se lier, le 24 août, par un traité d'alliance. Le plus profond secret -avait été promis et gardé. Ce fut quelques jours après, le 7 -septembre, que parut à Munich le prince de Schwarzenberg. L'électeur, -qui était très-faible, avait auprès de lui une nouvelle cause de -faiblesse dans l'électrice sa femme, l'une de ces trois belles -princesses de Baden qui étaient montées sur les trônes de Russie, de -Suède, de Bavière, et qui toutes trois se signalaient par leur passion -contre la France. Des trois, l'électrice de Bavière était la plus -vive. Elle s'agitait, pleurait, et témoignait le plus grand chagrin de -voir son époux enchaîné à Napoléon, et le rendait plus malheureux -encore qu'il ne l'eût été naturellement par ses propres agitations. M. -de Schwarzenberg, suivi à deux marches par l'armée autrichienne, -secondé par les larmes de l'électrice, parvint à ébranler l'électeur, -et lui arracha la promesse de se donner à l'Autriche. Ce prince -toutefois, effrayé des conséquences de ce brusque changement, -craignant le général Mack, qui était près, mais aussi Napoléon, -quoiqu'il fût loin, crut devoir prévenir M. Otto, s'excuser de sa -conduite en alléguant le malheur de sa position, et solliciter -l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprès -de l'électeur, lui montra le danger d'une telle défection, et la -certitude d'avoir bientôt Napoléon victorieux à Munich, faisant la -paix par le sacrifice de la Bavière à l'Autriche. Certaines -circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de -disloquer l'armée pour la disperser dans les divisions autrichiennes -avait indigné les généraux et les officiers bavarois. On apprenait en -même temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demandé -à Munich, avaient passé l'Inn, et l'opinion publique était révoltée -d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si -Napoléon était ambitieux, M. Pitt ne l'était pas moins; que celui-ci -avait acheté le cabinet de Vienne, et que, grâce à l'or de -l'Angleterre, l'Allemagne allait être de nouveau foulée aux pieds par -les soldats de toute l'Europe. Indépendamment de ces circonstances -favorables à M. Otto, l'électeur avait un ministre habile, M. de -Montgelas, dévoré d'ambition pour son pays, rêvant pour la Bavière, -dans le dix-neuvième siècle, les agrandissements que la Prusse avait -acquis dans le dix-huitième, cherchant sans cesse si c'était à Vienne -ou à Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini -par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice, -c'est-à-dire avec la France. Il avait donc opiné pour le traité -d'alliance signé avec M. Otto. Touché cependant des offres du prince -de Schwarzenberg, il fut ébranlé un instant sous l'influence de -l'ambition comme son maître sous celle de la faiblesse. Mais il fut -bientôt ramené, et les instances de M. Otto, secondées par l'opinion -publique, par l'irritation de l'armée bavaroise, par les conseils de -M. de Montgelas, l'emportèrent encore une fois. L'électeur fut rendu à -la France. Dans le désordre d'esprit où était ce prince, on lui fit -accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se réfugier à -Würzbourg, évêché sécularisé pour la Bavière en 1803, et de s'y faire -suivre par son armée. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner -du temps, il annonça à M. de Schwarzenberg qu'il envoyait à Vienne un -général bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et -chargé de traiter avec elle. Cela fait, l'électeur partit avec toute -sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord à -Ratisbonne, et de Ratisbonne à Würzbourg, où il arriva le 12 -septembre. Les troupes bavaroises, réunies à Amberg et à Ulm, reçurent -l'ordre de se concentrer à Würzbourg. L'électeur, en quittant Munich, -publia un manifeste pour dénoncer à la Bavière et à l'Allemagne la -violence dont il venait d'être la victime. - -M. de Schwarzenberg et le général Mack, qui avaient passé l'Inn, -virent ainsi l'électeur, sa cour, son armée leur échapper, et le -ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens -s'avancèrent à marches forcées sans pouvoir joindre les Bavarois, et -trouvèrent partout l'opinion du pays soulevée contre eux. Une -circonstance contribua surtout à irriter le peuple en Bavière. Les -Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait -cours à Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants -à prendre comme argent ce papier discrédité. Un grave dommage -pécuniaire se joignait donc à tous les sentiments nationaux froissés -pour révolter les Bavarois. - -[En marge: Le général Mack, après avoir traversé la Bavière, vient -s'établir à Ulm.] - -[En marge: Opinion de l'état-major autrichien sur la position d'Ulm.] - -Le général Mack, après cette triste expédition, dont au reste il était -moins responsable que le négociateur autrichien, se porta sur le haut -Danube, et prit la position qui lui était depuis longtemps assignée, -la droite à Ulm, la gauche à Memmingen, le front couvert par l'Iller, -qui passe par Memmingen pour se jeter à Ulm dans le Danube. (Voir les -cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'état-major autrichien -n'avaient cessé de vanter cette position depuis quelques années, comme -la meilleure qu'on pût occuper pour tenir tête aux Français débouchant -de la Forêt-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuyée au Tyrol, -l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux côtés, et -quant à ses derrières on n'y songeait point, n'imaginant pas que les -Français pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire. -Le général Mack avait attiré à lui le général Jellachich, avec la -division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa -main, et sur ses derrières, pour se lier avec les Russes, le général -Kienmayer à la tête de 20 mille hommes. C'était un total de 85 mille -combattants. - -Le général Mack était donc où Napoléon l'avait supposé et désiré, -c'est-à-dire sur le haut Danube, séparé des Russes par la distance de -Vienne à Ulm. L'électeur de Bavière était à Würzbourg, avec sa cour -éplorée, avec son armée indignée contre les Autrichiens, et dans -l'attente de la prochaine arrivée des Français. - -[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.] - -[En marge: Trahison conseillée à la cour de Naples par les puissances -coalisées.] - -Il ne reste plus, pour avoir une idée complète de la situation de -l'Europe pendant cette grande crise, qu'à jeter un instant les yeux -sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers -suprêmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples, -observée par les vingt mille Français du général Saint-Cyr, se -compromît trop tôt, lui avaient suggéré une vraie trahison, qui ne -devait guère coûter à une cour aveuglée et démoralisée par la haine. -On lui avait conseillé de signer avec la France un traité de -neutralité, afin d'obtenir la retraite du corps qui était à Tarente. -Quand ce corps se serait retiré, la cour de Naples, moins surveillée, -aurait, lui disait-on, le temps de se déclarer, et de recevoir les -Russes et les Anglais. Le général russe Lascy, homme prudent et avisé, -était à Naples, chargé de tout préparer en secret, et d'amener les -coalisés quand le moment serait jugé opportun. Il y avait 12 mille -Russes à Corfou, outre une réserve à Odessa, et 6 mille Anglais à -Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal -organisés que de coutume, et sur la levée en masse des brigands de la -Calabre. - -[En marge: Traité de neutralité proposé par la cour de Naples, et -accepté avec confiance par Napoléon.] - -Ce traité, proposé à Napoléon à la veille de son départ de Paris, lui -avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible -s'exposât avec lui aux conséquences d'une trahison. Il se figurait que -le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait dû guérir -les gouvernements italiens de leur penchant à la fourberie. Il -trouvait dans un traité de neutralité qui excluait les Russes et les -Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille -hommes de plus à Masséna, si les 50 mille dont celui-ci disposait -n'étaient pas suffisants pour défendre l'Adige. - -Il accepta donc cette proposition, et, par traité signé à Paris le 21 -septembre, il consentit à retirer ses troupes de Tarente, sur la -promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun -débarquement des Russes et des Anglais. À cette condition, le général -Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine -Caroline, ainsi que son faible époux, purent en liberté préparer une -soudaine levée de boucliers sur les derrières des Français. - -[En marge: Situation générale des coalisés du 20 au 25 septembre.] - -Telle était, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances -coalisées. Les Russes et les Suédois, chargés de l'attaque du nord, se -réunissaient à Stralsund, pour se combiner avec un débarquement -d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une armée russe s'organisait à Wilna, -sous le général Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses -gardes et l'armée de Buxhoewden, était à Pulawi sur la Vistule, -sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre armée russe, sous -le général Kutusof, avait pénétré par la Gallicie en Moravie, pour se -joindre aux Autrichiens. Celle-ci était à la hauteur de Vienne, et -allait remonter le Danube. Le général Mack, plus avancé de cent -lieues, avait pris position à Ulm, à la tête de 85 mille hommes, -attendant les Français au débouché de la Forêt-Noire. L'archiduc -Charles était avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples -méditait une surprise qui devait s'exécuter avec les Russes de Corfou -et les Anglais de Malte. - -[En marge: Marche du corps du maréchal Bernadotte.] - -Napoléon, comme on l'a déjà vu, était arrivé à Strasbourg le 26 -septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et -parcouru les routes qu'il leur avait tracées. (Voir la carte nº 28.) -Le maréchal Bernadotte, après avoir pourvu la place d'Hameln de -munitions, de vivres, et d'une forte garnison, après y avoir déposé -les hommes les moins capables de faire campagne, était parti de -Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures -fatigues. Il avait prévenu l'électeur de Hesse de son passage, en y -mettant les formes prescrites par Napoléon. Il avait d'abord rencontré -un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et -avait traversé la Hesse sans éprouver de résistance. Des officiers -d'administration, précédant le corps d'armée, commandaient des vivres -à chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des -spéculateurs empressés de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une -armée qui porte avec elle un pécule peut vivre sans magasins, sans -perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu -que ce pays soit abondant en denrées alimentaires. Bernadotte avec ce -moyen traversa sans difficulté les deux Hesses, la principauté de -Fulde, les États du prince archichancelier, et la Bavière. Il marchait -perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre près de -Cassel, le 20 à Giessen, le 27 à Würzbourg, à la grande joie de -l'électeur de Bavière, qui se mourait d'épouvante au milieu des -nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Français. Un ministre -de l'empereur d'Allemagne était accouru auprès de ce prince, pour lui -présenter des excuses sur ce qui s'était passé, et pour essayer de le -ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de -Bernadotte que lorsque la cavalerie française parut sur les hauteurs -de Würzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'électeur pour -toujours, c'est-à-dire pour toute la durée de notre prospérité. - -M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son maître, nous -demanda une précaution peu honorable pour la Bavière, c'était -d'altérer la date du traité d'alliance conclu avec la France. Ce -traité avait été signé en réalité le 24 août, M. de Montgelas exprima -le désir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y -consentit, et il put soutenir à ses confédérés de Ratisbonne, qu'il ne -s'était donné à la France que le lendemain des violences de -l'Autriche. - -[En marge: Marche du corps du général Marmont.] - -Le général Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter -son matériel, s'était mis en marche par la belle route que Napoléon -avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un -des ouvrages mémorables de son règne. Il était le 12 septembre à -Nimègue, le 18 à aux environs de Würzbourg. (Voir la carte nº 28.) Il -amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches à feu bien -attelées, et des munitions considérables. Dans ces 20 mille hommes se -trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commandée par -le général Dumonceau. Quant aux quinze mille Français qui composaient -ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera -une juste idée de leur qualité. Ils venaient de traverser une partie -de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite -sans s'arrêter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant à -Würzbourg. Il n'y a pas de général qui ne se fût regardé comme heureux -s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est à -l'entrée en campagne, et par l'effet des premières marches, que les -tempéraments faibles se déclarent et restent en arrière. - -Vers la fin de septembre, Napoléon avait donc au centre de la -Franconie, à six journées du Danube, et menaçant le flanc des -Autrichiens, le maréchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le général -Marmont avec 20. Il faut ajouter à ces forces 25 mille Bavarois, -réunis à Würzbourg, et animés d'un véritable enthousiasme pour la -cause des Français, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des -mains en voyant paraître nos régiments. - -[En marge: Marche des corps des maréchaux Davout, Ney, Soult.] - -Le maréchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le maréchal -Soult avec celui qui était parti de Boulogne, le maréchal Ney avec -celui qui était parti de Montreuil, traversant la Flandre, la -Picardie, la Champagne et la Lorraine, étaient sur le Rhin du 23 au 24 -septembre, précédés par la cavalerie, que Napoléon avait mise en -mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient marché avec -une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le -département de l'Aisne, avait laissé en arrière une cinquantaine -d'hommes appartenant à ce département. Ils étaient allés visiter leurs -familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Après avoir -fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour, -cette armée n'avait ni malades, ni traînards; exemple unique, dû à -l'esprit des troupes et à un long campement. - -[En marge: Marche du corps du maréchal Augereau.] - -Le maréchal Augereau avait formé ses divisions en Bretagne. Partant de -Brest, passant par Alençon, Sens, Langres, Béfort, il avait la France -à traverser dans sa plus grande étendue, et devait être sur le Rhin -une quinzaine de jours après les autres corps. Aussi était-il destiné -à servir de réserve. - -[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'armée -française en Allemagne.] - -Jamais étonnement ne fut égal à celui qu'inspira dans toute l'Europe -l'arrivée imprévue de cette armée. On la croyait aux bords de l'Océan, -et en vingt jours, c'est-à-dire dans le temps à peine nécessaire pour -que le bruit de sa marche commençât à se répandre, elle apparaissait -sur le Rhin, et inondait l'Allemagne méridionale. C'était l'effet -d'une extrême promptitude à se résoudre, et d'un art profond à cacher -les déterminations prises. - -La nouvelle de l'apparition des Français se répandit à l'instant même, -et ne fit naître chez les généraux allemands d'autre idée que -celle-ci: c'est que le principal théâtre de la guerre serait en -Bavière et non en Italie, puisque Napoléon et l'armée de l'Océan s'y -rendaient. Il n'en résulta que la demande d'augmenter les forces -autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui déplut fort à l'archiduc -Charles, d'envoyer un détachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de -venir par le Vorarlberg au secours du général Mack. Mais le véritable -dessein de Napoléon resta profondément caché. Les troupes réunies à -Würzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les -Bavarois et de protéger l'électeur. Le rassemblement principal placé -sur le haut Rhin, à l'entrée des défilés de la Forêt-Noire, sembla -destiné à s'y engager. Le général Mack se confirma donc chaque jour -dans son idée de garder la position d'Ulm, qui lui avait été assignée. - -[En marge: Organisation donnée par Napoléon à la grande armée.] - -Napoléon, ayant réuni toute son armée, lui donna une organisation -qu'elle a toujours conservée depuis, et un nom qu'elle gardera -perpétuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARMÉE. - -[En marge: Sa distribution en sept corps.] - -Il la distribua en sept corps. Le maréchal Bernadotte, avec les -troupes amenées du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille -hommes. Le général Marmont, avec les troupes venues de Hollande, -formait le second, qui comptait 20 mille soldats présents au drapeau. -Les troupes du maréchal Davout, campées à Ambleteuse, et occupant la -troisième place le long des côtes de l'Océan, avaient reçu le titre -de troisième corps, et s'élevaient à un effectif de 26 mille -combattants. Le maréchal Soult, avec le centre de la grande armée de -l'Océan, campé à Boulogne, et composé de 40 mille fantassins et -artilleurs, formait le quatrième corps. La division Suchet devait -bientôt en être détachée pour faire partie du cinquième corps, avec la -division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dorénavant sous le -titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indépendamment -de la division Suchet, ce cinquième corps devait s'élever à 18 mille -hommes. Il était destiné au fidèle et héroïque ami de Napoléon, au -maréchal Lannes, qui avait été rappelé du Portugal pour prendre part à -la périlleuse expédition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre -l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Niémen. -Sous l'intrépide Ney, le camp de Montreuil composait le sixième corps, -et s'élevait à 24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes -tout au plus de 14 mille hommes, placé le dernier sur la ligne des -côtes (il était à Brest), composa le septième corps. Le titre de -huitième corps fut donné plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles -vinrent agir en Allemagne. Cette organisation était celle de l'armée -du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptées au génie de -Napoléon et nécessaires à l'exécution des grandes choses qu'il -méditait. - -[En marge: Composition des corps d'armée.] - -Dans l'armée du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, présentait -à lui seul une petite armée, se suffisant à elle-même, et capable de -livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils à s'isoler, surtout -sous un général comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de -son esprit et de son caractère. Napoléon avait organisé son armée de -manière qu'elle fût tout entière dans sa main. Chaque corps était -complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le nécessaire, -et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder, -c'est-à-dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napoléon -se réservait ensuite de les compléter en artillerie et en cavalerie, à -l'aide d'une réserve de ces deux armes, dont il disposait seul. -Suivant le terrain et les occurrences, il retirait à l'un pour le -donner à l'autre, ou un renfort de bouches à feu, ou une masse de -cuirassiers. - -[En marge: Formation d'une réserve de cavalerie sous le prince Murat.] - -Il avait tenu surtout à réunir sous un même chef, et dans une -dépendance immédiate de sa volonté, la masse principale de sa -cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant -sans cesse autour de lui, qu'on achève sa défaite quand il est -ébranlé, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite, -Napoléon avait voulu se réserver exclusivement ce moyen de préparer la -victoire, de la décider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc -réuni en un seul corps la grosse cavalerie, composée des cuirassiers -et des carabiniers, commandés par les généraux Nansouty et d'Hautpoul; -il y avait ajouté les dragons tant à pied qu'à cheval, sous les -généraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et -avait confié le tout à son beau-frère Murat, qui était l'officier de -cavalerie le plus entraînant de cette époque, et qui sous ses ordres -représentait le _magister equitum_ des armées romaines. Des batteries -d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient, -outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientôt se -répandre dans la vallée du Danube, culbuter les Autrichiens et les -Russes, entrer pêle-mêle avec eux dans Vienne étonnée, puis, se -reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre -jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entière l'armée -prussienne, ou, se précipitant à Eylau sur l'infanterie russe, sauver -la fortune de Napoléon par l'un des chocs les plus impétueux que -jamais les masses armées aient donnés ou reçus. Cette réserve comptait -22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9 à 10 mille dragons à -cheval, 6 mille dragons à pied, un millier d'artilleurs à cheval. - -[En marge: Rôle et organisation de la garde impériale.] - -Enfin la réserve générale de la grande armée était la garde impériale, -corps d'élite le plus beau de l'univers, servant tout à la fois de -moyen d'émulation et de moyen de récompense pour les soldats qui se -distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette -garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impériale se -composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de -chasseurs à pied, de grenadiers et de chasseurs à cheval, à peu près -comme un régiment dont on n'aurait conservé que les compagnies -d'élite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien, -représentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de -mameluks, dernier souvenir de l'Égypte, et deux escadrons de -gendarmerie d'élite pour faire la police du quartier général, en tout -7 mille hommes. Napoléon y avait ajouté en grande proportion l'arme -qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle suppléait à -toutes les autres, l'artillerie; il avait formé un parc de 24 pièces -de canon, armé et attelé avec un soin particulier, ce qui faisait à -peu près quatre pièces par mille hommes. - -La garde ne quittait guère le quartier général; elle marchait presque -toujours à côté de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers -d'Oudinot. - -[En marge: Forces comparées de Napoléon et de la coalition.] - -Telle était la grande armée. Elle présentait une masse de 186 mille -combattants réellement présents sous les drapeaux. On y comptait 38 -mille cavaliers et 340 bouches à feu. Si on y ajoute les 50 mille -hommes de Masséna, les 20 mille du général Saint-Cyr, on aura un total -de 256 mille Français, répandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux -bouches de l'Elbe, avec une réserve d'environ 150 mille jeunes soldats -dans l'intérieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7 à 8 mille -sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prêts à entrer en -ligne, on peut dire que Napoléon allait, avec 250 mille Français, 30 -et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coalisés, -dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais, -Suédois, Napolitains, ayant aussi leur réserve dans l'intérieur de -l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition -espérait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'était pas impossible, si -Napoléon ne se hâtait de vaincre. - -Il était pressé, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le -passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, après avoir sacrifié -deux ou trois jours à faire reposer les hommes, à réparer quelques -dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, à -échanger quelques chevaux blessés ou fatigués contre des chevaux -frais, dont on avait réuni un grand nombre en Alsace, à préparer enfin -le grand parc et des quantités considérables de biscuit. Voici quelles -furent ses dispositions pour tourner la Forêt-Noire, derrière laquelle -le général Mack, campé à Ulm, attendait les Français. - -[En marge: Commencement des opérations.] - -[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Forêt-Noire.] - -En fixant les yeux sur cette contrée si souvent parcourue par nos -armées, et par ce motif si souvent décrite dans cette histoire (voir -les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance, -couler à l'ouest jusqu'à Bâle, puis se redresser tout à coup pour -couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire, -issu de quelques faibles sources, assez près du point où le Rhin sort -du lac de Constance, se jeter à l'est, et suivre cette direction, avec -très-peu de déviations, jusqu'à la mer Noire. C'est une chaîne de -montagnes fort médiocres, très-improprement appelées Alpes de Souabe, -qui sépare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du -Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent à -la France leurs sommets les plus escarpés, et vont, en s'abaissant -insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre -Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revêtu de -forêts qu'on appelle du nom général de Forêt-Noire, coulent à gauche, -c'est-à-dire vers le Rhin, le Necker et le Mein, à droite le Danube, -qui longe leur revers presque dépouillé de bois et dessiné en -terrasses. Elles sont percées de défilés étroits qu'il faut -nécessairement traverser pour aller du Rhin au Danube, à moins qu'on -n'évite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de -Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg à Nordlingen, -jusqu'aux plaines de la Franconie, où elles disparaissent. Dans les -guerres antérieures, les Français avaient alternativement suivi deux -routes. Tantôt débouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils -avaient traversé les défilés de la Forêt-Noire; tantôt remontant le -Rhin jusqu'à Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve près du lac de -Constance, et s'étaient ainsi trouvés aux sources du Danube, en -évitant le passage des défilés. - -[En marge: Marche adoptée par Napoléon pour se porter sur le Danube.] - -Napoléon, voulant se placer entre les Autrichiens qui étaient postés à -Ulm, et les Russes qui arrivaient à leur secours, dut suivre une tout -autre route. S'étudiant d'abord à fixer l'attention des Autrichiens -vers les défilés de la Forêt-Noire, par le spectacle de ses colonnes -prêtes à s'y engager, il dut ensuite côtoyer les Alpes de Souabe sans -les franchir, les côtoyer jusqu'à Nordlingen, tourner, avec tous ses -corps réunis, leur extrémité abaissée, et passer le Danube à -Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps -de Bernadotte et de Marmont déjà rendus à Würzbourg, il débordait la -position d'Ulm, débouchait sur les derrières du général Mack, et -réalisait le plan arrêté depuis longtemps dans son esprit, et duquel -il attendait les plus vastes résultats. - -[En marge: Passage du Rhin.] - -Le 25 septembre, il enjoignit à Murat et à Lannes de passer le Rhin à -Strasbourg, avec la réserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la -division Gazan. (Voir la carte nº 29.) Murat devait porter ses dragons -d'Oberkirch à Freudenstadt, d'Offenbourg à Rothweil, de Fribourg à -Neustadt, et les présenter ainsi à la tête des principaux défilés, de -manière à faire supposer que l'armée elle-même allait les traverser. -Des vivres étaient commandés sur cette direction pour compléter -l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par -quelques bataillons de grenadiers; mais en réalité, placé avec le gros -de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il -avait ordre de couvrir le mouvement des maréchaux Ney, Soult et -Davout, chargés de franchir le Rhin au-dessous. Le général Songis, qui -commandait l'artillerie, avait jeté deux ponts de bateaux, le premier -entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du maréchal Ney, le -second aux environs de Spire pour le corps du maréchal Soult. Le -maréchal Davout avait à sa disposition le pont de Manheim. Ces -maréchaux, devaient parcourir transversalement les vallées qui -descendent de la chaîne des Alpes de Souabe, et côtoyer cette chaîne, -en s'appuyant les uns aux autres, de façon à pouvoir se secourir en -cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur était donné à tous -d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours -de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait exécuter des -marches forcées. Napoléon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en -mouvement ses parcs et ses réserves sous l'escorte d'une division -d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagné de sa garde, -après avoir fait ses adieux à l'Impératrice, qui continua de séjourner -à Strasbourg, avec la cour impériale et la chancellerie de M. de -Talleyrand. - -[Date: Octob. 1805.] - -[En marge: Napoléon négocie en passant des traités d'alliance avec les -maisons de Baden et de Wurtemberg.] - -Arrivé sur le territoire du grand-duché de Baden, Napoléon y trouva la -famille régnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil électeur -s'y présenta entouré de trois générations de princes. Il avait voulu, -comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisième ordre, -obtenir le bienfait de la neutralité, véritable chimère en de telles -circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont -pas su empêcher la guerre en résistant aux grandes puissances qui la -désirent, elles ne doivent pas se flatter d'en écarter les malheurs -par une neutralité qui est impossible, puisqu'elles sont presque -toutes sur la route obligée des armées belligérantes. Napoléon, au -lieu de la neutralité, leur avait offert son alliance, promettant de -terminer à leur profit les questions de territoire ou de souveraineté -qui les séparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevés de -1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et -promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de -transport, qu'on devait solder sur le pays même. Napoléon, après avoir -couché à Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant -son arrivée, une collision avait failli éclater entre l'électeur de -Wurtemberg et le maréchal Ney. Cet électeur, connu en Europe par -l'extrême vivacité de son esprit et de son caractère, discutait en ce -moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne -lui plaisait guère. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une -conclusion on fît entrer des troupes, soit à Louisbourg qui était sa -maison de plaisance, soit à Stuttgard qui était sa capitale. Le -maréchal Ney consentit bien à ne pas entrer à Louisbourg, mais il fit -braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce -moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napoléon arriva fort à propos -pour calmer la colère de l'électeur. Il en fut reçu avec beaucoup de -magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur -de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi -de l'Allemagne. Le traité fut signé le 5 octobre, et contint -l'engagement, du côté de la France, d'agrandir la maison de -Wurtemberg, et, du côté de cette maison, de fournir 10 mille hommes, -plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les -prenant. - -[En marge: Marche de l'armée pour se rendre à travers le Wurtemberg -dans la plaine de Nordlingen.] - -Napoléon demeura trois ou quatre jours à Louisbourg, pour ménager à -ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'était une position -des plus délicates que celle de côtoyer, pendant une quarantaine de -lieues, un ennemi fort de 80 à 90 mille hommes, sans lui donner trop -d'éveil, et sans s'exposer à le voir déboucher à l'improviste sur -l'une de ses ailes. Napoléon y pourvut avec un art et une prévoyance -admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient -à ces extrémités abaissées des Alpes de Souabe qu'il s'agissait -d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt. -(Voir la carte nº 29.) La principale était celle de Pforzheim, -Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc même des montagnes, et -qui était par une foule de défilés en communication avec la position -des Autrichiens à Ulm. C'était celle qu'il fallait parcourir avec le -plus de précautions, à cause du voisinage de l'ennemi. Napoléon -l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du maréchal Lannes, -celui du maréchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de -Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la -plaine de Nordlingen, était occupée par le corps du maréchal Soult. La -troisième, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz, -Ingelfingen, aboutissait à Oettingen. C'est celle que parcourait le -maréchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de -Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Würzbourg sur -le Danube. Napoléon disposa la marche de ces diverses colonnes de -manière qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine -qui s'étend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et -Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant -sur sa droite, celle-ci avait à décrire un cercle moins étendu que -celle-là. Il fit donc ralentir le pas à sa droite, pour donner aux -corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrême gauche, au -maréchal Davout, qui venait après eux, enfin au maréchal Soult, qui -venait après le maréchal Davout, et les liait tous au quartier -général, le temps d'achever leur mouvement de conversion. - -Après avoir suffisamment attendu, Napoléon se mit en marche, le 4 -octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse à la tête de -sa cavalerie, paraissait tour à tour à l'entrée de chacun des défilés -qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en -retirait ses escadrons, dès que les parcs et les bagages étaient assez -avancés pour n'avoir plus rien à craindre. Napoléon, avec les corps de -Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prêt à se -porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi -paraissait en force dans l'un des défilés. Quant aux corps de Soult, -Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de -l'armée, le danger ne commençait pour eux que lorsque le mouvement -qu'on exécutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait -achevé, et qu'on déboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se -pouvait, en effet, que le général Mack, averti assez tôt, se repliât -d'Ulm sur Donauwerth, passât le Danube, et vînt combattre dans cette -plaine de Nordlingen, pour y arrêter les Français. Napoléon avait tout -disposé pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des -maréchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6 -octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manière à -pouvoir présenter une masse imposante à l'ennemi. Mais jusque-là ses -soins tendaient toujours à tromper le général Mack assez longtemps -pour qu'il ne songeât point à décamper, et qu'on pût atteindre le -Danube à Donauwerth avant qu'il eût quitté sa position d'Ulm. Le 4 et -le 6 octobre, tout continuait à présenter le meilleur aspect. Le temps -était superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes, -marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Français s'avançaient -ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux -montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat, -pouvant en quelques heures se trouver réunis au nombre de 90 ou 100 -mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus -extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre idée de -cette vaste opération. - -«Les Autrichiens, écrivait Napoléon à M. de Talleyrand et au maréchal -Augereau, sont sur les débouchés de la Forêt-Noire. Dieu veuille -qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop -de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espère les -avoir tournés, et me trouver avec toute mon armée entre le Lech et -l'Isar.»--Il écrivait au ministre de la police: «Faites défense aux -gazettes du Rhin de parler de l'armée, pas plus que si elle n'existait -pas.» - -[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le -territoire prussien d'Anspach.] - -Pour arriver au point qui leur était indiqué, les corps de Bernadotte -et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse -possédait en Franconie, celle d'Anspach. À la rigueur, en les -resserrant sur le corps du maréchal Davout, Napoléon aurait pu les -ramener vers lui, et éviter ainsi de toucher au territoire prussien. -Mais déjà les chemins étaient encombrés; y accumuler de nouvelles -troupes eut été un inconvénient pour l'ordre des mouvements et pour -les vivres. De plus, en rétrécissant le cercle décrit par l'armée, on -aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napoléon voulait -dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu'à Ingolstadt, -pour déboucher le plus loin possible sur les derrières des -Autrichiens, et pouvoir les arrêter dans le cas où ils auraient -rétrogradé de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'état de -ses relations avec la Prusse, qu'elle pût se montrer difficile à son -égard, comptant sur l'usage établi dans les dernières guerres de -traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles -étaient hors de la ligne de neutralité, n'ayant reçu aucun -avertissement qu'il dût en être autrement cette fois, Napoléon ne se -fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre -aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se -présentèrent à la frontière pour protester au nom de leur souverain -contre la violence qui leur était faite. On leur répondit par la -production des ordres de Napoléon, et on passa outre, en soldant en -argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte -discipline. Les sujets prussiens, bien payés du pain et de la viande -fournis à nos soldats, ne parurent pas fort irrités de la prétendue -violation de leur territoire. - -Le 6 octobre, nos six corps d'armée étaient arrivés sans accident au -delà des Alpes de Souabe, le maréchal Ney à Heidenheim, le maréchal -Lannes à Néresheim, le maréchal Soult à Nordlingen, le maréchal Davout -à Oettingen, le général Marmont et le maréchal Bernadotte sur la route -d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au delà de la position d'Ulm. - -[En marge: Erreur obstinée des généraux autrichiens.] - -Que faisaient pendant ce temps le général Mack, l'archiduc Ferdinand -et tous les officiers de l'état-major autrichien? Très-heureusement -l'intention de Napoléon ne s'était point révélée à eux. Quarante mille -hommes qui avaient passé le Rhin à Strasbourg, et qui s'étaient -engagés tout d'abord dans les défilés de la Forêt-Noire, les avaient -confirmés dans l'idée que les Français suivraient la route accoutumée. -De faux rapports d'espions, adroitement dépêchés par Napoléon, les -avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient -entendu parler, il est vrai, de quelques troupes françaises répandues -dans le Wurtemberg, mais ils avaient supposé qu'elles venaient occuper -les petits États de l'Allemagne, et peut-être secourir les Bavarois. -D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus étourdissant que -cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoyés en -reconnaissance. Les uns placent des corps d'armée où ils n'ont -rencontré que des détachements, d'autres de simples détachements où -ils auraient dû reconnaître des corps d'armée. Souvent ils n'ont pas -vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que -recueillir les ouï-dire de gens effrayés, surpris ou émerveillés. La -police militaire, comme la police civile, ment, exagère, se contredit. -Dans le chaos de ces rapports, l'esprit supérieur discerne la vérité, -l'esprit médiocre se perd. Et surtout, si une préoccupation antérieure -existe, s'il y a penchant à croire que l'ennemi arrivera par un point -plutôt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprétés -dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prêtent. C'est ainsi que se -produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armées et -les empires. - -Telle était en ce moment la situation d'esprit du général Mack. Les -officiers autrichiens avaient préconisé depuis longtemps la position -qui, appuyant sa droite à Ulm, sa gauche à Memmingen, faisait face aux -Français débouchant de la Forêt-Noire. Autorisé par une opinion qui -était générale, et obéissant de plus à des instructions positives, le -général Mack s'était établi dans cette position. Il y avait ses -vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y fût -pas très-convenablement placé. La seule précaution qu'il eût prise -vers ses derrières consistait à envoyer le général Kienmayer avec -quelques mille hommes à Ingolstadt, pour observer les Bavarois -réfugiés dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il -attendait par la grande route de Munich. - -[En marge: Le mouvement des Français s'achève heureusement, et ils -sont le 6 octobre aux bords du Danube.] - -[En marge: Passage du Danube.] - -Tandis que le général Mack, l'esprit dominé par une opinion faite -d'avance, demeurait immobile à Ulm, les six corps de l'armée française -débouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au delà des -montagnes de Souabe qu'ils avaient tournées, et aux bords du Danube -qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps -du maréchal Soult, devançant toutes les autres, toucha au Danube, et -surprit le pont de Munster à une lieue au-dessus de Donauwerth. Le -lendemain, 7 octobre, le corps du maréchal Soult enleva le pont même -de Donauwerth, faiblement disputé par un bataillon de Colloredo, qui, -ne pouvant le défendre, essaya en vain de le détruire. Les troupes du -maréchal Soult l'eurent bientôt réparé, et le passèrent en toute hâte. -Murat, avec ses divisions de dragons, précédant l'aile droite, formée -des corps des maréchaux Lannes et Ney, s'était porté au pont de -Munster déjà surpris par Vandamme. Il réclama ce pont pour ses troupes -et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes -du maréchal Soult, passa à l'instant même avec une division de -dragons, et se jeta au delà du Danube, à la poursuite d'un objet de -grand intérêt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui -court derrière l'Iller, presque parallèlement à lui, pour se joindre -au Danube, près de Donauwerth, forme une position placée au delà de -celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourné à la fois -l'Iller et le Lech, et laissé au général Mack peu de chances de -rétrograder à propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de -Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers -culbutèrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que -le maréchal Soult s'établissait en forces à Donauwerth, et que le -maréchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg. - -[En marge: Mouvements ordonnés par Napoléon pour prendre position au -delà du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.] - -Napoléon se rendit ce même jour à Donauwerth. Ses espérances étaient -désormais réalisées, mais il ne tenait le succès pour complétement -assuré que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier résultat de sa -belle manoeuvre. On avait déjà fait quelques centaines de prisonniers, -et leurs rapports étaient unanimes. Le général Mack était à Ulm, sur -l'Iller; c'était son arrière-garde commandée par le général Kienmayer, -et destinée à le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et -de refouler au delà du Danube. Napoléon songea sur-le-champ à prendre -position entre les Autrichiens et les Russes, de manière à les -empêcher de se joindre. Le premier mouvement du général Mack, s'il -savait se résoudre à temps, devait être de quitter les bords de -l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour -rejoindre le général Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte -nº 29.) Napoléon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions -suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au delà du Danube, -il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg à Ulm, pour garder -la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit à -Murat et à Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts -dont on était maître, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le -fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empêcher le -général Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg à Munich. -Le point intermédiaire qu'ils avaient à occuper était Burgau. Napoléon -ordonna au maréchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur -lequel il était en position, de remonter cet affluent du Danube -jusqu'à Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et -Legrand. La division Suchet, quatrième du maréchal Soult, se trouvait -déjà placée sous les ordres de Lannes. Ainsi, le maréchal Ney avec 20 -mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quittée, Murat et -Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le maréchal -Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le général Mack, par -quelque issue qu'il voulût s'enfuir. - -De ce soin passant immédiatement à d'autres, Napoléon ordonna au -maréchal Davout de se hâter de franchir le Danube à Neubourg, et de -dégager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte -devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci étant plus longue, -ils étaient de deux marches en arrière. Le maréchal Davout devait se -porter ensuite à Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant -lui le général Kienmayer, et faire l'arrière-garde des masses qui -s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte -avaient ordre d'accélérer le pas, de franchir le Danube à Ingolstadt, -et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'électeur dans sa -capitale, un mois seulement après qu'il l'avait quittée. C'est au -maréchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il -réservait l'honneur de les réinstaller dans leur pays. Par cette -disposition, Napoléon présentait aux Russes, venant de Munich, -Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui -devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm, -pour aider au complet investissement du général Mack. - -[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)] - -[En marge: Combat de Wertingen.] - -Le lendemain 8 octobre, le maréchal Soult remonta le Lech pour se -rendre à Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et -Lannes, destinés à occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller, -remontèrent de Donauwerth à Burgau, à travers une contrée légèrement -accidentée, çà et là couverte de bois, ou traversée par de petites -rivières qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient -en tête, lorsqu'ils rencontrèrent un corps ennemi, plus nombreux -qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperçus, posté en avant et autour -d'un gros bourg appelé Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six -bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commandés par le baron -d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de -deux escadrons des chevau-légers de Latour. Us étaient envoyés en -reconnaissance par le général Mack, sur le bruit vaguement répandu de -l'apparition des Français au bord du Danube. Il croyait toujours que -ces Français devaient appartenir au corps de Bernadotte, placé, -disait-on, à Würzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers -autrichiens étaient à table quand on vint leur annoncer qu'on -apercevait les Français. Ils en furent extrêmement surpris, refusèrent -d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientôt plus en douter, ils -montèrent précipitamment à cheval pour se mettre à la tête de leurs -troupes. En avant de Wertingen se présentait un hameau du nom de -Hohenreichen, gardé par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins -et cavaliers. Abrités par les maisons de ce hameau, ils faisaient un -feu incommode, et tenaient en échec un régiment de dragons arrivé le -premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a -depuis signalé son nom par tant de faits éclatants, alors simple aide -de camp de Murat, était accouru au bruit de la fusillade. Il fit -mettre pied à terre à deux cents dragons de bonne volonté, qui, se -jetant le fusil à la main dans ce hameau, en délogèrent ceux qui -l'occupaient. De nouveaux détachements de dragons étant survenus dans -l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pénétra à -leur suite dans Wertingen, on dépassa ce bourg, et on trouva, sur une -espèce de plateau, les neuf bataillons formés en un seul carré, peu -étendu mais serré et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur -ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce -carré avec une rare hardiesse, et eut un cheval tué sous lui. À ses -côtés le colonel Maupetit fut renversé d'un coup de baïonnette. Mais, -quelque vigoureuse que fût l'attaque, on ne put pénétrer dans cette -masse compacte. Il s'écoula ainsi un certain temps, pendant lequel les -dragons français essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui -leur rendaient des coups de baïonnette et des coups de fusil. Murat -parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les -grenadiers Oudinot, vivement attirés les uns et les autres par le -bruit du canon. Murat fit aussitôt charger le carré ennemi par ses -escadrons, et Lannes se hâta de diriger ses grenadiers sur la lisière -d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manière à couper toute -retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargés de front, menacés par -derrière, rétrogradèrent d'abord en masse serrée, puis bientôt en -désordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu être rendus sur le -terrain quelques instants plus tôt, les neuf bataillons autrichiens -étaient pris en entier. Néanmoins on fit deux mille prisonniers, on -enleva plusieurs pièces de canon et quelques drapeaux. - -Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la -pointe des baïonnettes ennemies, voulurent qu'il portât à Napoléon la -nouvelle du premier succès obtenu, et les drapeaux pris à l'ennemi. -L'Empereur reçut à Donauwerth le jeune et brillant officier, lui -accorda un grade dans la Légion d'honneur, et lui en remit les -insignes en présence de son état-major, afin de donner plus d'éclat -aux premières récompenses méritées dans cette guerre. - -Ce même jour, 8 octobre, le maréchal Soult était entré à Augsbourg -sans coup férir. Le maréchal Davout avait passé le Danube à Neubourg, -et s'était porté à Aichach pour prendre la position intermédiaire qui -lui était assignée, entre les corps français qui allaient investir -Ulm, et ceux qui allaient à Munich tenir tête aux Russes. Le maréchal -Bernadotte et le général Marmont faisaient les apprêts du passage du -Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre à Munich. - -Napoléon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au -maréchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de -tous les ponts du fleuve, pour être en mesure d'agir sur les deux -rives. Il enjoignit à Murat et à Lannes de remonter de leur côté sur -la rive droite, et de contribuer avec Ney à l'investissement plus -étroit des Autrichiens. Le lendemain 9, le maréchal Ney, prompt à -exécuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le -rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les -remonta jusqu'à la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient à -lui étaient ceux de Günzbourg. Il chargea la division Malher de les -enlever. - -[En marge: Combat de Günzbourg.] - -Ces ponts étaient au nombre de trois. (Voir la carte nº 7.) Le -principal se trouvait devant la petite ville de Günzbourg, le second -au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisième au-dessous, -devant le petit hameau de Reisensbourg. Le général Malher les fit -aborder tous à la fois. Il chargea l'officier d'état-major Lefol -d'attaquer celui de Leipheim avec un détachement, et le général -Labassée d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne. -Lui-même, à la tête de la brigade Marcognet, se réserva l'attaque du -pont principal, celui de Günzbourg. Le lit du Danube n'étant pas -régulièrement formé dans cette partie de son cours, il fallait -traverser une multitude d'îles, de petits bras bordés de saules et de -peupliers. Les avant-gardes s'y jetèrent avec résolution, franchirent -à gué toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevèrent deux -à trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, général major qui -commandait sur ce point. Nos troupes arrivèrent bientôt devant le -grand bras, sur lequel était construit le pont de Günzbourg. Les -Autrichiens, en se retirant, en avaient détruit une travée. Le général -Malher voulut la faire rétablir. Mais sur l'autre rive étaient placés -plusieurs régiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et -l'archiduc Ferdinand accouru lui-même avec des renforts considérables. -Les Autrichiens commençaient à comprendre combien était sérieuse -l'opération entreprise sur leurs derrières, et ils voulaient tenter un -grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochés d'Ulm. -Ils dirigèrent sur les Français un feu meurtrier de mousqueterie et -d'artillerie. Ceux-ci, n'étant plus abrités par des îles boisées, et -restant à découvert sur les graviers du fleuve, supportèrent ce feu -avec une rare constance. Passer à gué était impossible. Ils -s'élancèrent sur les chevalets du pont pour le réparer avec des -madriers. Mais les travailleurs, abattus un à un par les balles -ennemies, n'y purent réussir, et les lignes françaises, exposées -pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyèrent des pertes -cruelles. Le général Malher les fit replier dans les îles boisées, -pour ne pas prolonger une témérité inutile. - -Cette tentative infructueuse avait coûté quelques centaines d'hommes. -Les deux autres attaques s'étaient exécutées simultanément. Des marais -impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de -Reisensbourg avait été plus heureuse. Le général Labassée, ayant à ses -côtés le colonel Lacuée, commandant du 59e, s'était porté avec ce -régiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient -encore détruit une travée du pont, mais pas assez complétement pour -empêcher nos soldats de la réparer et d'y passer. Le 59e franchit le -pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgré des -forces triples au moins. Son colonel Lacuée y fut tué en combattant à -la tête de ses soldats. En voyant un régiment français jeté seul au -delà du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son -infanterie, et chargea à outrance le 59e, formé en carré. Trois fois -elle s'élança sur les baïonnettes de ce brave régiment, et trois fois -elle fut arrêtée par une fusillade dirigée à bout portant. Le 59e -resta maître du champ de bataille, après des efforts dont le souvenir -mérite d'être conservé. - -L'un des trois ponts étant franchi, le général Malher porta sa -division entière sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens -n'eurent garde alors de s'obstiner à disputer Günzbourg. Ils se -replièrent sur Ulm dans la nuit même, abandonnant aux Français un -millier de prisonniers et 300 blessés. - -De grands honneurs furent rendus au colonel Lacuée. Les divisions du -corps de Ney, réunies à Günzbourg, assistèrent à ses funérailles dans -la journée du 10, et payèrent à sa mémoire d'unanimes regrets. Le -maréchal Ney plaça la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et -fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se -tenir en communication avec Lannes. - -[En marge: Napoléon se place à Augsbourg pour diriger de là les -mouvements compliquées de son armée.] - -Napoléon était resté jusqu'au 9 au soir à Donauwerth. Il en partit -pour se transporter à Augsbourg, parce que là était le centre des -renseignements à recueillir et des directions à donner. À Augsbourg, -il était entre Ulm d'un côté, Munich de l'autre (voir la carte nº 28), -entre l'armée de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont -une rumeur générale annonçait l'approche. En s'éloignant d'Ulm pour un -jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une -raison de parenté bien plus que par une raison de supériorité, il -plaça sous les ordres de Murat les maréchaux Ney et Lannes, ce qui -leur déplut fort, et amena des tiraillements fâcheux. C'étaient là les -embarras inséparables du nouveau régime établi en France. La -république a ses inconvénients, qui sont les rivalités sanglantes; la -monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat -avait ainsi une soixantaine de mille hommes à sa disposition, pour -tenir le général Mack en respect sous les murs d'Ulm. - -Napoléon, arrivé à Augsbourg, y trouva le maréchal Soult avec le -quatrième corps. Le maréchal Davout s'était établi à Aichach; le -général Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich. -L'armée française se trouvait à peu près dans la position qu'elle -avait à Milan, lorsqu'après avoir franchi miraculeusement le -Saint-Bernard, elle était sur les derrières du général Mélas, le -cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route où elle pourrait -le saisir. La même incertitude régnait à l'égard des projets du -général Mack. Napoléon s'appliquait à prévoir ce qu'il pourrait être -tenté de faire dans un péril aussi pressant, et avait peine à le -deviner, car le général Mack ne le savait pas lui-même. On devine plus -difficilement un adversaire irrésolu qu'un adversaire résolu, et si -l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait -la veille à tromper l'ennemi. Dans le doute où il se trouvait, -Napoléon prêta le dessein le plus raisonnable au général Mack, celui -de s'enfuir par le Tyrol. Ce général, en effet, en se dirigeant vers -Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou -trois marches à faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte -nº 28.) Il se réunissait ainsi à l'armée qui gardait la chaîne des -Alpes, et à celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait -contribuer à former une masse de 200 mille hommes, masse toujours -formidable, quelque position qu'elle occupe sur le théâtre général des -opérations. Il échappait, en tout cas, à une catastrophe à jamais -célèbre dans les annales de la guerre. - -Napoléon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrêtant pas à une autre -pensée que le général Mack aurait pu concevoir, et qu'il conçut un -instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'était -gardée que par l'une des divisions du maréchal Ney, la division -Dupont. Ce parti désespéré était le moins supposable, car il exigeait -une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Français -avaient suivie, et qui était encore couverte de leurs équipages et de -leurs dépôts, s'exposer peut-être à les y rencontrer en masse, et leur -passer sur le corps pour se retirer en Bohême. Napoléon n'admit point -une telle probabilité, et ne songea qu'à fermer les routes du Tyrol. -Il ordonna donc au maréchal Soult de remonter le Lech jusqu'à -Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de -Memmingen à Kempten. Il remplaça dans Augsbourg le corps du maréchal -Soult par celui du général Marmont. Il établit en outre dans cette -ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier général. Là il -attendit les mouvements de ses divers corps d'armée, rectifiant leur -marche quand ils en avaient besoin. - -[En marge: Entrée de Bernadotte à Munich avec les Bavarois.] - -Bernadotte, poussant l'arrière-garde de Kienmayer, entra dans Munich -le 12 au matin, un mois juste après l'invasion des Autrichiens et la -retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le -détachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois, -transportés de joie, reçurent les Français avec de vifs -applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus sûrement -au secours de ses alliés, surtout quand on était quelques jours -auparavant à l'extrémité du continent, sur les bords de la Manche. -Napoléon écrivit sur-le-champ à l'électeur pour l'engager à rentrer -dans sa capitale. Il l'invita à y revenir avec toute l'armée -bavaroise, qui eût été inutile à Würzbourg, et qui fut destinée à -occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte. -Napoléon recommanda de l'employer à faire des reconnaissances, parce -que le pays lui était familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs -renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route -de Vienne à Munich. - -[En marge: Le maréchal Soult se porte sur Landsberg.] - -Le maréchal Soult, envoyé du côté de Landsberg, n'y rencontra que les -cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm à marches -forcées. L'ardeur de nos troupes était si grande que le 26e de -chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie -autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pièces de -canon. Cette rencontre prouvait évidemment que les Autrichiens, au -lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrière l'Iller, -entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle -bataille de Marengo. Napoléon disposa tout pour la livrer avec la plus -grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir -lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'étant pas pressé, puisque les -Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il préféra le 14, afin -d'avoir plus de temps pour réunir ses troupes. D'abord il modifia la -position du maréchal Davout, qu'il porta d'Aichach à Dachau, de -manière que ce maréchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et -Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter à Munich -pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux -Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napoléon dans ses -opérations contre l'armée du général Mack. Après avoir pris ces -précautions sur ses derrières, Napoléon fit les dispositions suivantes -sur son front, en vue de cette journée supposée du 14. Il ordonna au -maréchal Soult d'être établi le 13 à Memmingen, débordant cette -position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui -allaient être portés sur l'Iller. Il envoya sa garde à Weissenhorn, où -il résolut de se transporter lui-même. Il espérait ainsi rassembler -cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen à Ulm. -Les troupes, en effet, pouvant dans une journée faire une marche de -cinq lieues et combattre, il lui était facile de réunir sur un même -champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et -la garde. Du reste, la destinée lui réservait un tout autre triomphe -que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins -étonnant par ses vastes conséquences. - -[En marge: Napoléon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.] - -[En marge: Harangue de Napoléon aux troupes.] - -Napoléon quitta Augsbourg le 12 à onze heures du soir pour se rendre à -Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de -Marmont, composées de Français et de Hollandais, accablées de fatigue, -chargées à la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour -plusieurs jours. Le temps, qui avait été beau jusqu'au passage du -Danube, était tout à coup devenu affreux. Il tombait une neige -épaisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes -impraticables. Toutes les petites rivières qui se jettent dans le -Danube étaient débordées. Les soldats cheminaient au milieu de vrais -marécages, souvent gênés dans leur marche par les convois -d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napoléon s'arrêta pour -les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la -situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de -l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de -Marengo. Les soldats, enivrés par ses paroles, fiers de voir le plus -grand capitaine du siècle leur expliquer ses plans, se livrèrent à de -vifs transports d'enthousiasme, et lui répondirent par des cris -unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients -d'assister à la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles -de l'Empereur les répétaient à ceux qui n'avaient pas pu les entendre, -et tous s'écriaient avec joie que c'en était fait des Autrichiens, et -qu'ils seraient pris jusqu'au dernier. - -[En marge: Événements qui se passaient sur le Danube pendant que -Napoléon était à Augsbourg.] - -Il était temps que Napoléon revînt sur le Danube, car ses ordres, mal -compris par Murat, auraient amené des malheurs, si les Autrichiens -avaient été plus entreprenants. - -[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manière -d'interpréter les ordres de Napoléon.] - -Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du -Danube, Ney, resté à cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la -rive droite, et une seule, celle du général Dupont, sur la rive -gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le -défaut d'une telle situation. Éclairé par les faits qu'il voyait de -plus près, guidé par un heureux instinct de la guerre, confirmé dans -son avis par le colonel Jomini, officier d'état-major du plus haut -mérite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur -la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne -saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant -sous leurs pieds nos équipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient -certainement pas une grande résistance?--Murat n'admettait pas qu'il -en pût être ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprétées de -l'Empereur, qui, s'attendant à une affaire sérieuse sur l'Iller, -ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu'à croire -que c'était trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette -division devait être hors du lieu de l'action le jour de la grande -bataille. Cette divergence d'avis fit naître une vive altercation -entre Ney et Murat. Ney était blessé d'obéir à un chef qu'il croyait -au-dessus de lui par les talents, s'il était au-dessus par la parenté -impériale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout -d'être plus particulièrement initié à la pensée de Napoléon, fit -sentir sa supériorité officielle au maréchal Ney, et finit par lui -donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de -l'Empereur auraient décidé leur querelle d'une manière peu conforme à -leur haute position. Il résulta de cette altercation l'envoi d'ordres -contradictoires à la division Dupont, et une situation périlleuse pour -elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il -convenait de lui faire occuper, elle sortait du péril dans lequel -l'avait jetée une erreur de Murat, par un combat à jamais mémorable. - -[En marge: Nouvelle position prise par le général Mack.] - -Le général Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait -un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite à Ulm, il y avait sa -gauche; au lieu d'avoir sa gauche à Memmingen, il y avait sa droite. -Toujours appuyé sur l'Iller, il montrait le dos à la France, comme -s'il en était venu, tandis que Napoléon montrait le dos à l'Autriche, -comme si elle eût été son point de départ. C'était la position -naturelle de deux généraux dont l'un a tourné l'autre. Le général -Mack, après avoir attiré à lui les troupes répandues en Souabe, ainsi -que celles qui étaient revenues battues de Wertingen et de Günzbourg, -avait laissé quelques détachements sur l'Iller de Memmingen à Ulm, et -avait réuni la plus grande partie de ses forces à Ulm même, dans le -camp retranché qui domine cette ville. - -[En marge: Camp retranché d'Ulm.] - -On connaît la situation et la forme de ce camp, déjà décrit dans cette -histoire. (Voir la carte nº 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube -domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite présente -une plaine marécageuse légèrement inclinée vers le fleuve, la rive -gauche, au contraire, présente une suite de hauteurs dessinées en -terrasse, et baignées par le Danube, à peu près comme la terrasse de -Saint-Germain est baignée par la Seine. Le Michelsberg est la -principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y étaient campés au nombre -de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm à leurs pieds. - -[En marge: Combat de Haslach.] - -Le général Dupont, qui était demeuré seul sur la rive gauche, et qui, -conformément aux ordres du maréchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le -11 octobre au matin, s'était porté en vue de cette place par la route -d'Albeck. C'est ce même moment que Murat et Ney, réunis à Günzbourg, -employaient à disputer, et que Napoléon, accouru à Augsbourg, -employait à faire ses dispositions générales. Le général Dupont arrivé -an village de Haslach, d'où l'on aperçoit le Michelsberg dans tout son -développement, y découvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude -imposante. Les dernières marches, exécutées au milieu du plus mauvais -temps et avec une extrême rapidité, avaient réduit sa division à 6 -mille hommes. On lui avait cependant laissé les dragons à pied de -Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube, -avaient été adjoints non pas à Murat, mais au maréchal Ney. C'était un -renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu être d'une grande utilité -s'il n'était resté à Langenau, trois lieues en arrière. - -Le général Dupont, arrivé en présence du Michelsberg et des 60 mille -hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois régiments -d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pièces de canon. Cet -officier, si malheureux depuis, fut saisi, à cette vue, d'une -inspiration qui honorerait les plus grands généraux. Il jugea que s'il -reculait, il allait déceler sa faiblesse, et être bientôt enveloppé -par 40 mille chevaux lancés à sa poursuite; que si, au contraire, il -faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur -persuaderait qu'il était l'avant-garde de l'armée française, les -obligerait à être circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer -du mauvais pas où il était engagé. - -En conséquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. À -sa gauche, il avait le village de Haslach, entouré d'un petit bois. Il -y plaça le 32e, devenu célèbre en Italie, et commandé à cette époque -par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son -artillerie. À sa droite, adossée de même à un bois, il plaça le 96e de -ligne, commandé par le colonel Barrois, le 9e léger, commandé par le -colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa -droite, il avait le village de Jungingen, entouré aussi de quelques -bouquets de bois, et il le fit occuper par un détachement. - -C'est dans cette position que le général Dupont reçut les Autrichiens, -détachés, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc -Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Français. Le général -Dupont, toujours bien inspiré en cette circonstance, s'aperçut -promptement que sa division serait détruite par la mousqueterie seule, -s'il laissait les Autrichiens déployer leur ligne et étendre leurs -feux. Joignant alors à l'audace d'une grande résolution l'audace d'une -exécution vigoureuse, il ordonna aux deux régiments de sa droite, le -96e de ligne et le 9e léger, de charger à la baïonnette. Au signal -donné par lui, ces deux braves régiments s'ébranlent, et marchent, la -baïonnette baissée, sur la première ligne autrichienne. Ils la -culbutent, la mettent en désordre, et lui font quinze cents -prisonniers, qu'on envoie à la gauche pour les enfermer dans le -village de Haslach. Le général Dupont, après ce fait d'armes, se remet -en position avec ses deux régiments, et attend immobile la suite de -cet étrange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour -battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats -s'avancent une seconde fois à la baïonnette, repoussent les -assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dégoûtés de ces -inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur -nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche -de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e, -dont le tour était venu de combattre, leur dispute énergiquement ce -village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant -avec l'infanterie, exécute des charges vigoureuses sur les colonnes -repoussées. Les Autrichiens ne se bornent pas à attaquer Haslach, ils -font une tentative à l'aile opposée, et essayent d'enlever le village -de Jungingen, placé à la droite du général Dupont. Favorisés par le -nombre, ils y pénètrent et s'en rendent maîtres un moment. Le général -Dupont, appréciant le danger, fait réattaquer Jungingen par le 96e, et -parvient à le reprendre. On le lui enlève de nouveau, il le reprend -encore. Ce village est ainsi emporté de vive force cinq fois de suite, -et, dans la confusion de ces attaques réitérées, les Français font -chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens -s'épuisent en efforts impuissants contre cette poignée de soldats, -leur immense cavalerie, débordant dans tous les sens, se jette sur le -17e de dragons, le charge à plusieurs reprises, lui tue son colonel, -le brave Saint-Dizier, et l'oblige à se replier dans le bois auquel il -était adossé. Une nuée de cavaliers autrichiens se répand alors sur -les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'où était -partie la division Dupont, lui enlève ses bagages, que les dragons de -Baraguey-d'Hilliers auraient dû défendre, et ramasse ainsi quelques -vulgaires trophées, triste consolation d'une défaite essuyée par 25 -mille hommes contre 6 mille. - -Il devenait urgent de mettre un terme à un engagement aussi périlleux. -Le général Dupont, après avoir fatigué les Autrichiens par cinq heures -d'une lutte acharnée, se hâte de profiter de la nuit pour se retirer -sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant précéder par 4,000 -prisonniers. - -Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait -arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohême, et l'une des -plus belles combinaisons de Napoléon aurait complétement échoué. C'est -une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les -plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes -réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les -erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre. - -[En marge: Perplexités du général Mack après le combat de Haslach.] - -Cette rencontre avec une partie de l'armée française provoqua -d'orageuses délibérations dans le quartier général autrichien. On -était informé de la présence du maréchal Soult à Landsberg; on ne -supposait pas le général Dupont seul à Albeck, on commençait à se -croire cerné de toutes parts. Le général Mack, sur lequel les -Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur désastre, était -tombé dans un désordre d'esprit facile à concevoir. Quoi qu'en aient -dit des juges qui ont raisonné après l'événement, il aurait fallu, -pour qu'il se sauvât, qu'une inspiration du ciel lui eût révélé tout à -coup la faiblesse du corps qui était devant lui, et la possibilité en -l'écrasant de se retirer en Bohême. L'infortuné, qui ne savait pas ce -qu'on a su depuis, et qui ne devait guère penser que les Français -fussent si faibles sur la rive gauche, se mit à délibérer avec -l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il -perdit en agitations d'esprit un temps précieux, et ne sut se résoudre -ni à fuir vers la Bohême en passant sur le corps de la division -Dupont, ni à fuir vers le Tyrol en forçant le passage à Memmingen. Le -parti qui lui sembla le plus sûr fut de s'établir plus solidement -encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son armée, et d'attendre -là, en une grosse masse difficile à enlever d'assaut, l'arrivée des -Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait -que le général Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le général Kutusof -avec 60 mille Russes, allaient paraître sur la route de Munich; que -l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, même l'archiduc Charles avec -l'armée d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir à son secours par -Kempten, et que ce serait alors Napoléon qui se trouverait en péril, -car il serait pressé entre 80 mille Austro-Russes arrivant de -l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille -Autrichiens campés sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il -aurait fallu que ces diverses réunions s'opérassent malgré Napoléon, -placé au centre avec 160 mille Français habitués à vaincre. Dans le -malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'espérance, -et le général Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient -les espions envoyés par Napoléon. Ces espions lui disaient tantôt -qu'un débarquement d'Anglais à Boulogne allait rappeler les Français -sur le Rhin, tantôt que les Russes et l'archiduc Charles débouchaient -par la route de Munich. - -[En marge: Le général Mack, après de longues agitations, ne prend que -des demi-mesures.] - -Dans les situations difficiles, les subordonnés deviennent hardis et -discoureurs; ils blâment les chefs et ont des avis. Le général Mack -avait autour de lui des subordonnés qui étaient de grands seigneurs, -et qui ne craignaient pas d'élever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir -en Tyrol, ceux-là en Wurtemberg, quelques autres en Bohême. Ces -derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de -Haslach pour soutenir que la route de Bohême était ouverte. -L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agité est de -l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus -funestes de tous. Le général Mack, pour accorder quelque chose aux -opinions qu'il combattait, prit deux résolutions fort singulières de -la part d'un homme décidé à demeurer à Ulm. Il envoya la division -Jellachich à Memmingen, pour renforcer ce poste que le général Spangen -gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en -communication avec le Tyrol. Il fit sortir le général Riesc pour -s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entière, afin de -s'étendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance -sur les communications des Français. - -À rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin -une bataille défensive, il fallait y rester en masse, et ne pas -envoyer des corps aux deux extrémités de la ligne qu'on occupait, car -c'était les exposer à être détruits l'un après l'autre. Quoi qu'il en -soit, le général Mack fit occuper par le général Riesc le couvent -d'Elchingen, qui est situé sur les hauteurs de la rive gauche, tout -près de Haslach, où l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs -et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait -occuper par un détachement français. Les Autrichiens avaient -précédemment essayé de le détruire. Le détachement de Murat, pour se -couvrir à l'approche des troupes du général Riesc, acheva de le ruiner -en le brûlant. Cependant il restait les pilotis enfoncés dans le -fleuve, et que les eaux avaient sauvés de l'incendie. De la sorte -l'armée française était sans communication avec la rive gauche, -autrement que par les ponts de Günzbourg, placés fort au-dessous -d'Elchingen. La division Dupont s'était retirée à Langenau. La -retraite était donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils -l'ignoraient! - -[En marge: Napoléon arrive à temps pour réparer l'erreur de Murat, et -enlever au général Mack toute chance de retraite.] - -C'est sur ces entrefaites que Napoléon, parti d'Augsbourg le 12 -octobre au soir, parvint à Ulm le 13. À peine arrivé, il parcourut à -cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses -lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrités les uns à l'égard des -autres, et soutenant des avis entièrement différents. Lannes, dont le -sens était sûr et pénétrant à la guerre, avait jugé, comme le maréchal -Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les -Autrichiens songeaient plutôt à s'enfuir en Bohême par la rive gauche, -en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napoléon loin des -lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur -les lieux mêmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller à la rive gauche -et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait -pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le -moyen de passer d'une rive à l'autre, pour la secourir si elle était -attaquée. Ainsi les instructions de Napoléon n'avaient pas été mieux -comprises que la situation elle-même. Il donna donc complétement -raison aux maréchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de -réparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours précédents. -Il résolut de rétablir les communications de la rive droite à la rive -gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait -pu descendre jusqu'à Günzbourg, qui nous appartenait, y repasser le -Danube, et remonter avec la division Dupont renforcée jusqu'à Ulm. -Mais c'était un mouvement fort allongé qui laissait aux Autrichiens -bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux, à la pointe du jour -du 14, rétablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les -yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche, -pendant que le général Dupont averti remonterait de Langenau sur -Albeck et Ulm. - -[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rétablir les -communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le général -Dupont.] - -Napoléon donna ses ordres en conséquence pour le lendemain 14. Le -maréchal Soult avait été porté à l'extrémité de la ligne de l'Iller -vers Memmingen; le général Marmont s'avançait en intermédiaire sur -l'Iller. Lannes, Ney, Murat, réunis sous Ulm, allaient se mettre à -cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main à la division -Dupont laissée sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rétablir -le pont d'Elchingen. C'est à Ney que fut réservé l'honneur d'exécuter, -dans la matinée du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la -possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte nº 7.) - -[En marge: Fière provocation de Ney à Murat sous le feu de l'ennemi.] - -Cet intrépide maréchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu -convenables qu'il avait essuyées de Murat, dans la récente altercation -qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importuné de raisonnements trop -longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien à tous les plans qu'on -lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en -face de l'ennemi. C'était la réponse superbe qu'un homme d'action -aurait pu adresser à un vain discoureur. Le maréchal Ney, à cheval, -dès le matin du 14, en grand uniforme, paré de ses décorations, -saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout -l'état-major, et devant l'Empereur lui-même, lui dit fièrement: Venez, -prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se -portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grêle de balles et -de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la -périlleuse opération dont il était chargé. - -Il fallait réparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets -sans travées, le franchir, traverser une petite prairie qui s'étendait -entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village -et du couvent d'Elchingen, qui s'élevait en amphithéâtre, et qui était -gardé par 20 mille hommes et une formidable artillerie. - -[En marge: Ney fait rétablir le pont d'Elchingen sous le feu des -Autrichiens.] - -Le maréchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna à -un aide de camp du général Loison, le capitaine Coisel, et à un -sapeur, de se saisir de la première planche, et de la porter sur les -chevalets du pont, afin de rétablir le passage sous le feu des -Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emportée d'un coup de -mitraille, mais il fut immédiatement remplacé. Une planche fut d'abord -jetée en forme de travée, puis une seconde et une troisième. Après -avoir réparé cette travée, on en répara une autre, et on arriva de la -sorte à couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrière, que -d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos -travailleurs. Aussitôt les voltigeurs du 6e léger, les grenadiers du -39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont fût -entièrement consolidé, se jetèrent de l'autre coté du Danube, -dispersèrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se -ménagèrent assez de place pour que la division Loison pût venir à leur -secours. - -[En marge: Ney, après avoir franchi le Danube avec l'une de ses -divisions, enlève le couvent d'Elchingen.] - -Le maréchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e léger sur l'autre -rive du fleuve. Il ordonna au général Villatte de se mettre à la tête -du 39e et de s'étendre à droite dans la prairie, pour la faire évacuer -par les Autrichiens, tandis que lui-même avec le 6e léger enlèverait -le couvent. Le 39e, arrêté, pendant qu'il traversait le pont, par la -cavalerie française qui s'y précipitait avec ardeur, ne réussit pas à -passer tout entier. Le 1er bataillon de ce régiment put seul exécuter -l'ordre qu'il avait reçu. Il eut à essuyer les charges de la cavalerie -autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut même, -après une résistance opiniâtre, ramené un moment au débouché du pont. -Mais bientôt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et -76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta maître de toute la -prairie à droite, et obligea les Autrichiens à regagner les hauteurs. -Pendant ce temps, Ney, à la tête du 6e léger, gravissait les rues -tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons -qui étaient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison -après l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est -sur le sommet de la hauteur. Arrivé en cet endroit, il avait devant -lui les plateaux ondulés, parsemés de bois, sur lesquels la division -Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'étendent jusqu'au -Michelsberg, au-dessus même de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y établir -pour n'être pas culbuté dans le Danube par un retour offensif de -l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur -se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney résolut de s'en -emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche étant bien -assurée, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans -le bois le 69e de ligne, qui s'y précipita malgré une vive fusillade. -Tandis que l'on combattait de ce côté avec acharnement, le reste du -corps autrichien était formé en plusieurs carrés de deux à trois mille -hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de -l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons exécuta sur l'un d'eux une -charge si vigoureuse, qu'il l'enfonça, et le contraignit à mettre bas -les armes. Les Autrichiens, à cette vue, se retirèrent en toute hâte, -s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le -Michelsberg. - -[En marge: Nouveau combat de Dupont à Haslach.] - -[En marge: Important résultat du combat d'Elchingen.] - -Sur ces entrefaites, le général Dupont, reporté de Langenau vers -Albeck, avait rencontré le corps de Werneck, l'un de ceux qui étaient -sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances -sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour -l'armée autrichienne. En entendant le canon sur ses derrières, le -général Werneck avait rebroussé chemin, et il était revenu sur le -Michelsberg par la route d'Albeck à Ulm. Il y arrivait à l'instant -même où la division Dupont s'y rendait de son côté, et où le maréchal -Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur -ce point entre le général Werneck qui voulait regagner Ulm, et le -général Dupont qui voulait au contraire l'en empêcher. Le 32e et le 9e -léger se précipitèrent en colonne serrée sur l'infanterie des -Autrichiens, et la repoussèrent pendant que le 96e recevait en carré -les charges de leur cavalerie. La journée s'acheva au milieu de cette -mêlée, le maréchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche, -et le général Dupont ayant coupé au corps de Werneck le retour vers -Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlevé beaucoup -d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens étaient -définitivement enfermés dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de -se sauver, la plus heureuse inspiration leur vînt-elle à ce dernier -moment. - -Pendant que ces événements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes -s'était approché d'Ulm par la rive droite, le général Marmont s'était -avancé vers l'Iller, et le maréchal Soult, débordant l'extrémité de la -position des Autrichiens, s'était emparé de Memmingen. On travaillait -encore à palissader cette ville quand le maréchal Soult y était -arrivé. Il l'avait rapidement investie, et avait obligé le général -Spangen à déposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie -et beaucoup de chevaux. Le général Jellachich, accourant trop tard -pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un -corps d'armée de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il -craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol. -Le maréchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour -achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp -retranché d'Ulm. - -[En marge: Situation désespérée du général Mack.] - -[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille -chevaux.] - -Telle était la situation à la fin de la journée du 14 octobre. Après -le départ du général Jellachich et les divers combats qui avaient été -livrés, le général Mack était réduit à 50 mille hommes. Encore -fallait-il en déduire le corps de Werneck, séparé de lui par la -division Dupont. Ce malheureux général se trouvait donc dans une -position désespérée. Il n'avait aucun bon parti à prendre. Sa seule -ressource était de se précipiter l'épée à la main sur l'un des points -du cercle de fer dans lequel on l'avait enfermé, pour mourir ou -s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont était encore le parti -le moins désastreux. Certainement il eût été battu, car Lannes, Murat -allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de -Dupont, et il ne fallait pas une telle réunion de forces pour vaincre -des soldats démoralisés. Cependant l'honneur des armes eût été sauvé, -et, après la victoire, c'est le plus précieux résultat à obtenir. Mais -le général Mack persista dans la résolution de se concentrer à Ulm, et -d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques -de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce -dernier surtout voulait à tout prix échapper au malheur d'être fait -prisonnier. Le général Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en -cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorité suprême. Mais -c'était assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire -obéir. L'archiduc Ferdinand résolut, grâce à sa position moins -dépendante, de se soustraire aux ordres du général en chef. La nuit -venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins à -rencontrer les Français, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un -corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le général Werneck, -et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohême. En réunissant au -détachement qui le suivait le corps du général Werneck, l'archiduc -Ferdinand privait le général Mack d'une vingtaine de mille hommes, et -le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqué de toutes -parts, et réduit à mettre bas les armes de la manière la plus -ignominieuse. - -On a dit faussement que le départ du prince prouvait la possibilité de -sortir d'Ulm. Il est d'abord tout à fait improbable que l'armée -entière avec son artillerie et son matériel pût se dérober comme un -simple détachement, composé en majeure partie de troupes à cheval. -Mais ce qui arriva quelques jours après à l'archiduc Ferdinand, -démontre que l'armée elle-même eût trouvé sa perte dans cette fuite. -La grande faute était de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir -tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharnée à la tête de -70 mille hommes; sortir pour se précipiter avec ces 70 mille hommes -sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort, -soit le succès que la fortune accorde quelquefois au désespoir. Mais -se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les -autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohême, les autres pour -signer une capitulation à Ulm, était de toutes les manières de se -conduire la plus déplorable. Du reste l'expérience enseigne que, dans -ces situations, l'âme humaine abattue, quand elle a commencé à -descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus -mauvais. Il faut ajouter, pour être juste, que le général Mack s'est -toujours défendu depuis d'avoir voulu cette division des forces -autrichiennes et ces retraites séparées[1]. - -[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connaître leurs opérations -dans cette première partie de la campagne de 1805. On a publié -néanmoins beaucoup d'écrits en Allemagne, dans lesquels on s'est -attaché à accabler le général Mack, à exalter l'archiduc Ferdinand, -pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le désastre de l'armée -autrichienne, et diminuer en même temps la gloire des Français. Ces -écrits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du -temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilité même est -démontrée. Je me suis procuré avec beaucoup de peine l'un des rares -exemplaires de la défense présentée par le général Mack au conseil de -guerre devant lequel il fut appelé à comparaître. Cette défense, d'une -forme singulière, d'un ton contraint, surtout à l'égard de l'archiduc -Ferdinand, plus remplie de réflexions déclamatoires que de faits, m'a -cependant fourni le moyen de bien préciser les intentions du général -autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes. -Je crois donc être arrivé dans ce récit à la vérité, autant du moins -qu'il est permis de l'espérer à l'égard d'événements qui n'ont pas été -constatés par écrit même en Autriche, et qui sont presque sans témoins -vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts, -et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de -défigurer la vérité, celui de sauver l'amour-propre national en -accablant un seul homme.] - -[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.] - -Napoléon avait passé la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen. -Le 15 au matin, il résolut d'en finir, et donna l'ordre au maréchal -Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs placées en -avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville, -qui est, comme nous l'avons dit, située à leur pied, au bord même du -Danube. (Voir la carte nº 7.) Lannes avait passé avec son corps par le -pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le -Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napoléon était -sur le terrain, ayant Lannes auprès de lui, observant d'un côté les -positions que Ney allait aborder à la tête de ses régiments, et de -l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm placée dans le fond. -Tout à coup une batterie démasquée par les Autrichiens vomit la -mitraille sur le groupe impérial. Lannes saisit brusquement les rênes -du cheval de Napoléon pour l'éloigner de ce feu meurtrier. Napoléon, -qui ne recherchait pas le feu, et ne l'évitait pas non plus, qui ne -s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses -d'après ses propres yeux, se place de manière à voir l'action avec -moins de péril. Ney ébranle ses colonnes, gravit les retranchements -élevés sur le Michelsberg, et les emporte à la baïonnette. Napoléon, -craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir -pour donner à Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser -ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, répond -Ney au général Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de -Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et -parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus même de -la ville d'Ulm. Lannes enlève de son côté le Frauenberg, et réunis ils -descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans -l'ardeur qui entraînait les colonnes d'attaque, le 17e léger, sous les -ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion -placé le plus près du fleuve, et s'y établit. Mais les Autrichiens -s'apercevant de la position aventurée de ce régiment, se jettent sur -lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers. - -Napoléon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le -soin de sommer la place, et, si elle résistait, de la prendre -d'assaut. Pendant cette journée, le général Dupont, demeuré depuis la -veille en face du corps de Werneck, s'était de nouveau engagé avec -lui, pour l'empêcher de regagner Ulm. Napoléon avait envoyé Murat pour -voir ce qui se passait de ce côté, car il avait la plus grande peine à -se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'armée -autrichienne. Bientôt il devint évident pour lui que plusieurs -détachements avaient réussi à se dérober par l'une des portes d'Ulm, -celle qui était le moins exposée à la vue et à l'action des Français. -Il chargea sur-le-champ Murat, avec la réserve de la cavalerie, la -division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre à outrance la -portion de l'armée ennemie qui s'était échappée de la place. - -[En marge: Napoléon fait sommer le général Mack de se rendre.] - -Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il -donna l'ordre à l'un des officiers de son état-major, M. de Ségur, de -se transporter auprès du général Mack pour le sommer de mettre bas les -armes. Obligé de marcher la nuit par un très-mauvais temps, M. de -Ségur eut la plus grande peine à pénétrer dans la place. Il fut amené -les yeux bandés devant le général Mack, qui, s'efforçant de cacher sa -profonde anxiété, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa -douleur en apprenant toute l'étendue de son désastre. Il ne la -connaissait pas entièrement, car il ignorait encore qu'il était cerné -par plus de 100 mille Français, que 60 mille autres occupaient la -ligne de l'Inn, que les Russes au contraire étaient fort loin, et que -l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le maréchal Masséna, ne -pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord -pas croire, mais qu'il était bientôt obligé d'admettre sur l'assertion -réitérée et véridique de M. de Ségur, déchirait son âme. Après s'être -beaucoup récrié contre la proposition de capituler, le général Mack -finit par en supporter l'idée, à la condition d'attendre quelques -jours le secours des Russes. Il était prêt, disait-il, à se rendre -sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de -Ségur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et à la rigueur six. -En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus -rigoureux pour les troupes placées sous son commandement. - -[En marge: Capitulation du général Mack.] - -Ce malheureux général mettait son honneur, désormais perdu, à obtenir -huit jours au lieu de six. M. de Ségur se retira pour porter sa -réponse à l'Empereur. Les pourparlers continuèrent, et enfin Berthier, -introduit lui-même dans la place, convint avec le général Mack des -conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps -austro-russe capable de débloquer Ulm ne se présentait pas, l'armée -autrichienne devait déposer les armes, se constituer prisonnière de -guerre, et être conduite en France. Les officiers autrichiens -pouvaient rentrer en Autriche à la condition de ne plus servir contre -la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir -à l'armée française. - -On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17, -ce qui en apparence donnait au général Mack les huit jours demandés. -Cet infortuné, arrivé au quartier général de l'Empereur, et reçu avec -les égards dus au malheur, affirma itérativement qu'il n'était pas -coupable des désastres de son armée, qu'on s'était établi à Ulm par -ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'était -divisé malgré sa volonté formelle. - -C'était, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins -la terrible effusion de sang de Marengo. - -[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.] - -Pendant ce temps, Murat, à la tête de la division Dupont, des -grenadiers Oudinot et de la réserve de cavalerie, rachetait sa faute -récente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidité vraiment -prodigieuse. Il suivait à outrance le général Werneck et le prince -Ferdinand, jurant de ne pas laisser échapper un seul homme. (Voir la -carte nº 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir à -Nerenstetten un combat d'arrière-garde au général Werneck, et lui -enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur -Heidenheim, tâchant de déborder les flancs de l'ennemi par la marche -rapide de sa cavalerie. Le général Werneck et l'archiduc Ferdinand, -alors réunis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journée, on -dépassa Heidenheim, et on arriva à Néresheim à la nuit, en même temps -que l'arrière-garde du corps de Werneck. On la mit en désordre, et on -la contraignit à se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat, -marchant sans relâche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le régiment de -Stuart enveloppé se livra tout entier. Le général Werneck, se voyant -cerné de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie -harassée, n'ayant plus ni l'espérance ni même la volonté de se sauver, -offrit de capituler. La capitulation fut acceptée, et ce général posa -les armes avec 8 mille hommes. Trois généraux autrichiens, emmenant -une partie de la cavalerie, voulurent s'échapper malgré la -capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler à -l'exécution de leur engagement. Ils n'écoutèrent rien, et allèrent -rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque -de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la -nuit, on s'empara du grand parc, composé de 500 voitures. - -[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des -Autrichiens.] - -Cette route offrait un spectacle de confusion inouï. Les Autrichiens -s'étaient jetés sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de -nos équipages, de nos traînards, et une partie du trésor de Napoléon. -On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus -leur artillerie, leurs équipages et leur propre trésor. On voyait des -soldats, des employés des deux armées fuir en désordre, sans savoir -où ils allaient, ignorant quel était le vainqueur ou le vaincu. Des -paysans du haut Palatinat couraient après les fuyards, les -dépouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne -pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite, -arriva le 19 à Gunzenhausen, frontière prussienne d'Anspach. Un -officier prussien eut la hardiesse de venir réclamer la neutralité, -quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de -traverser le pays. Murat, pour toute réponse, entra de vive force dans -Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au delà. Le lendemain 20, il -dépassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces épuisées, finit par -s'arrêter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Après des -charges nombreuses reçues et rendues, les escadrons de l'archiduc se -dispersèrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes. -Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnière. Le prince -Ferdinand dut au dévouement d'un sous-officier, qui lui donna son -cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois -mille chevaux, la route de Bohême. - -Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait marché quatre -jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses -troupes étaient harassées de fatigue. Prolongée au delà de Nuremberg, -cette poursuite l'eût emporté hors du cercle des opérations de -l'armée. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas -une marche de plus. Dans cette circonstance mémorable, Murat avait -pris 12 mille prisonniers, 120 pièces de canon, 500 voitures, 11 -drapeaux, 200 officiers, 7 généraux, plus le trésor de l'armée -autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle -campagne. - -[En marge: Résultats matériels de cette courte campagne.] - -Le plan de Napoléon était complétement réalisé. On était au 20 -octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de -marches et quelques combats, une armée de 80 mille hommes était -détruite. Il ne s'était enfui que le général Kienmayer avec une -douzaine de mille hommes, le général Jellachich avec cinq ou six, le -prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli -à Wertingen, à Günzbourg, à Haslach, à Munich, à Elchingen, à -Memmingen, dans la poursuite dirigée par Murat, environ 30 mille -prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm. -C'étaient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevés, avec leur -artillerie composée de 200 bouches à feu, avec 4 ou 5 mille chevaux -très-propres à remonter notre cavalerie, avec tout le matériel de -l'armée autrichienne, et 80 drapeaux. - -[Note 2: Voici l'énumération approximative, mais plutôt réduite -qu'exagérée, de ces prisonniers: - - Pris à Wertingen 2,000 - à Günzbourg 2,000 - à Haslach 4,000 - à Munich 1,000 - à Elchingen 3,000 - à Memmingen 5,000 - Pendant la poursuite dirigée par Murat 12 à 13,000 - - TOTAL 29 ou 30,000] - -L'armée française avait quelques mille écloppés par suite des marches -forcées, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat. - -Napoléon, rassuré à l'égard des Russes, n'avait pas été fâché de -s'arrêter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner à ses -soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs -drapeaux, car les dernières opérations avaient été si rapides, qu'un -certain nombre d'entre eux étaient demeurés en arrière.--Notre -Empereur, disaient-ils, a trouvé une nouvelle manière de faire la -guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.-- - -Cependant Napoléon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait à -gagner les trois ou quatre jours qui restaient à courir, en vertu de -la capitulation signée avec le général Mack. Il le fit venir, et, en -versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une -nouvelle concession, c'était de livrer la place le 20, moyennant que -Ney restât sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le général Mack croyait avoir -rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps français jusqu'au -huitième jour. Au reste, dans la situation à laquelle il était réduit, -tout ce qu'il pouvait était peu de chose. Il consentit donc à sortir -le lendemain de la place. - -[En marge: L'armée autrichienne sort d'Ulm en déposant les armes -devant Napoléon.] - -Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour à jamais mémorable, -Napoléon, placé au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit défiler -sous ses yeux l'armée autrichienne. Il occupait un talus élevé, ayant -derrière lui son infanterie rangée en demi-cercle sur le versant des -hauteurs, et vis-à-vis sa cavalerie déployée sur une ligne droite. Les -Autrichiens défilaient entre deux, déposant leurs armes à l'entrée de -cette espèce d'amphithéâtre. On avait préparé un grand feu de bivouac, -auprès duquel Napoléon assistait au défilé. Le général Mack se -présenta le premier et lui remit son épée, en s'écriant avec douleur: -Voici le malheureux Mack.--Napoléon le reçut, lui et ses officiers, -avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger à ses côtés. Les -soldats autrichiens, avant d'arriver en sa présence, jetaient leurs -armes avec un dépit honorable pour eux, et n'étaient arrachés à ce -sentiment que par celui de la curiosité, qui les saisissait en -approchant de Napoléon. Tous dévoraient des yeux ce terrible -vainqueur, qui depuis dix années faisait subir de si cruels affronts à -leurs drapeaux. - -Napoléon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez -haut pour être entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous -faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu'à la faire -aux Anglais, quand votre maître est venu me provoquer. Vous voyez mon -armée: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en -verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide -aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant -pour vaincre. Votre maître doit songer à la paix, car autrement la -chute de la maison de Lorraine pourrait bien être arrivée. Ce ne sont -pas de nouveaux États que je désire sur le continent, ce sont des -vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette -ambition vous est aussi profitable qu'à moi.--Ces paroles, prononcées -avec quelque hauteur, ne rencontrèrent chez ces officiers que le -silence, et le regret de les trouver méritées. Napoléon s'entretint -ensuite avec les plus connus des généraux autrichiens, et assista cinq -heures à ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes -défilèrent devant lui. Il restait dans la place 3 à 4 mille blessés. - -[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats.] - -Selon sa coutume, il adressa le lendemain à ses soldats une -proclamation. Elle était conçue dans les termes suivants: - - «Du quartier général impérial d'Elchingen, le 29 vendémiaire an - XIV (21 octobre 1805). - - »SOLDATS DE LA GRANDE ARMÉE, - - »En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous - proposions est rempli. Nous avons chassé les troupes de la maison - d'Autriche de la Bavière, et rétabli notre allié dans la - souveraineté de ses États. Cette armée qui, avec autant - d'ostentation que d'imprudence, était venue se placer sur nos - frontières, est anéantie. Mais qu'importe à l'Angleterre? son but - est atteint, nous ne sommes plus à Boulogne!... - - »De cent mille hommes qui composaient cette armée, soixante mille - hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans - les travaux de nos campagnes. 200 pièces de canon, 90 drapeaux, - tous les généraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas échappé - de cette armée 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annoncé - une grande bataille; mais, grâce aux mauvaises combinaisons de - l'ennemi, j'ai pu obtenir les mêmes succès sans courir aucune - chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations, - un aussi grand résultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500 - hommes hors de combat. - - »Soldats, ce succès est dû à votre confiance sans bornes dans - votre Empereur, à votre patience à supporter les fatigues et les - privations de toute espèce, à votre rare intrépidité. - - »Mais nous ne nous arrêterons pas là: vous êtes impatients de - commencer une seconde campagne. Cette armée russe que l'or de - l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous - allons lui faire éprouver le même sort. - - »À cette nouvelle lutte est attaché plus spécialement l'honneur - de l'infanterie. C'est là que va se décider pour la seconde fois - cette question qui a déjà été décidée en Suisse et en Hollande, - si l'infanterie française est la seconde ou la première de - l'Europe? Il n'y a point là de généraux contre lesquels je puisse - avoir de la gloire à acquérir: tout mon soin sera d'obtenir la - victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes - soldats sont mes enfants.» - - Le lendemain de la reddition d'Ulm Napoléon partit pour - Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes, - de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait résolu, de déjouer - les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la - seule marche de la grande armée sur la capitale de l'Autriche. - -[En marge: Suite des opérations navales après la levée du camp de -Boulogne.] - -Pourquoi faut-il qu'après cet heureux récit nous soyons immédiatement -obligé d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mêmes journées du -mois d'octobre 1805, à jamais glorieuses pour la France, la Providence -infligeait à nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos -armées. L histoire, à qui est imposée la tâche de retracer tour à tour -les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir à la -postérité curieuse les mêmes émotions de joie ou de douleur -qu'éprouvèrent en leur temps les générations dont elle raconte la vie, -l'histoire doit, après les merveilles d'Ulm, se résigner à décrire -l'effroyable scène de destruction qui se passait, à la même époque, le -long des côtes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar. - -L'infortuné Villeneuve, en sortant du Ferrol, était agité du désir de -se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de -Napoléon; mais il était par un sentiment irrésistible ramené vers -Cadix. La nouvelle de la réunion de Nelson avec les amiraux Calder et -Cornwallis l'avait frappé d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques -rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visité l'amiral -Cornwallis devant Brest, cette nouvelle était fausse en ce qu'elle -avait d'important, puisque Nelson ne s'était pas arrêté devant Brest, -et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait été renvoyé -seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'après la sortie de -Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns après les autres, -comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve, -s'il eût persisté, aurait trouvé devant Brest, Cornwallis séparé à la -fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des -occasions, et la fit perdre à la France, sans qu'on puisse dire -cependant quel eût été le résultat de cette expédition extraordinaire, -si Napoléon s'était trouvé aux portes de Londres tandis que les armées -autrichiennes auraient été sur les frontières du Rhin. La rapidité de -ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule décidé -si quarante jours, écoulés du 20 août au 30 septembre, suffisaient -pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner à la France les deux -sceptres réunis de la terre et des mers. - -[En marge: Motifs qui entraînent Villeneuve à retourner à Cadix au -lieu de faire voile vers la Manche.] - -En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas osé dire au général -Lauriston qu'il allait à Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha -plus les inquiétudes dont il était dévoré, et qui le portaient à -s'éloigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrémité de la -Péninsule. Sur les vives instances du général Lauriston, qui s'efforça -de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire -échouer, il revint un instant à la pensée de naviguer vers la Manche, -et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du -nord-est même, lui interdisant cette route, il prit définitivement le -parti d'aller à Cadix, le coeur tourmenté d'un nouvel effroi, celui -d'encourir la colère de Napoléon. Il parut en vue de Cadix vers le 20 -août. Une croisière anglaise, de médiocre force, bloquait -ordinairement ce port. Arrivant à la tête des escadres combinées, il -pouvait enlever cette croisière, s'il se fût présenté brusquement avec -ses forces réunies. Mais toujours poursuivi des mêmes craintes, il -envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix -une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'éveil à la -croisière anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral -Ganteaume, en 1801, ayant manqué le but de son expédition d'Égypte, -prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas même la faible -consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois -vaisseaux anglais, comme dédommagement de son inutile campagne. - -[En marge: Colère de Napoléon contre Villeneuve, et chagrin qu'en -ressent celui-ci.] - -Il s'attendait naturellement à une vive explosion de colère de la part -de Napoléon, et il passa quelques jours dans un profond désespoir. Il -ne se trompait pas. Napoléon, en recevant de son aide de camp -Lauriston le rapport détaillé de tout ce qui avait eu lieu, prenant -pour un acte de duplicité le double langage tenu au sortir du Ferrol, -et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait -laissé Lallemand du retour de la flotte à Cadix, ce qui exposait ce -dernier à se présenter seul devant Brest, Napoléon, imputant surtout à -Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il eût jamais conçu, -le qualifia en présence du ministre Decrès des expressions les plus -outrageantes, et l'appela même un lâche et un traître. L'infortuné -Villeneuve n'était ni lâche ni traître. Il était bon soldat et bon -citoyen; mais trop découragé par l'inexpérience de la marine française -et par l'imperfection de son matériel, effrayé de la désorganisation -complète de la marine espagnole, il ne voyait que des défaites -certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il était désespéré -du rôle de vaincu auquel Napoléon le destinait nécessairement. Il -n'avait pas assez compris que ce que Napoléon lui demandait, c'était -non pas de vaincre, mais de se faire détruire, pourvu que la Manche -fût ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il -n'avait pas su s'y résigner. On verra prochainement qu'il allait être -amené au même sacrifice, et cette fois sans aucun résultat qui pût -illustrer sa défaite. - -[En marge: Ordres laissés par Napoléon à la flotte, lors de son départ -de Paris.] - -Napoléon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit -bientôt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Néanmoins, avant de -partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa -marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il -ordonna la séparation de la flotte de Brest, et la division de cette -flotte en plusieurs croisières, conformément au plan de M. Decrès, qui -consistait à éviter les grandes batailles navales jusqu'à ce que notre -marine fût formée, et à entreprendre en attendant des expéditions -lointaines, composées de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour -les Anglais, et dommageables à leur commerce autant qu'avantageuses à -l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner à la faible -armée du général Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte -de Cadix et des troupes de débarquement qu'elle avait à son bord. Il -calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et -même de quarante-six, après qu'elle aurait rallié la division de -Carthagène, devait dominer pendant quelque temps la Méditerranée, -comme y avait dominé jadis celle de Bruix, enlever la faible -croisière anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au -général Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle -venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de -sortir de Cadix, d'entrer dans la Méditerranée, de rallier la division -de Carthagène, de se rendre ensuite à Tarente, et dans le cas où les -escadres anglaises se seraient réunies devant Cadix, de ne pas s'y -laisser enfermer, et de sortir si on était en nombre supérieur, car il -valait mieux être battu que déshonoré par une conduite pusillanime. - -[En marge: Manière dont le ministre Decrès transmet à l'amiral -Villeneuve les ordres de Napoléon.] - -Ces résolutions prises par Napoléon, sous l'impression que lui avait -fait éprouver la timidité de Villeneuve, point assez mûries, et -surtout point assez combattues par le ministre Decrès, qui n'osait -plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immédiatement -transmises à Cadix. L'amiral Decrès ne rapporta point à Villeneuve -toutes les paroles de Napoléon; mais il lui énuméra, en retranchant -les expressions outrageantes, les reproches adressés à sa conduite -depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui -dissimula pas qu'il aurait de grandes choses à exécuter pour regagner -l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il -lui ordonna de mettre à la voile, et de toucher successivement à -Carthagène, Naples et Tarente, pour y exécuter les instructions que -nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les -cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine française, -lorsque les Anglais seraient inférieurs en force, ne refusât jamais le -combat. Il s'en tint là, n'osant ni déclarer à Villeneuve toute la -vérité, ni renouveler ses instances auprès de l'Empereur pour empêcher -une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la -nécessité. Ainsi, tout le monde se préparait sa part de tort dans un -grand désastre, Napoléon celle de la colère, le ministre Decrès celle -des réticences, et Villeneuve celle du désespoir. - -Prêt à se mettre en route pour Strasbourg, Napoléon donna un dernier -ordre à M. Decrès, relativement aux opérations navales,--Votre ami -Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lâche pour sortir de -Cadix. Expédiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de -l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez à -l'amiral Villeneuve de venir à Paris me rendre compte de sa -conduite.--M. Decrès n'eut pas la force d'annoncer à Villeneuve ce -nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se réhabiliter, et se -contenta de lui apprendre le départ de Rosily, sans lui en faire -connaître le motif. Il ne donna point à Villeneuve le conseil de -mettre à la voile avant que l'amiral Rosily fût arrivé à Cadix, mais -il espéra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami -malheureux, dont il ne méconnaissait pas les fautes, et L'Empereur, -dont il jugeait les volontés imprudentes, il eut un tort trop -fréquent, celui de livrer les choses à elles-mêmes, au lieu de prendre -la responsabilité de les diriger[3]. - -[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui -amenèrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de -Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre -récit est emprunté à la correspondance authentique de Napoléon, et à -celle des amiraux Decrès et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste -événement rien au delà de ce qu'on va lire.] - -[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dépêches de Paris.] - -Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrès, devina tout ce qu'on -ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'être des -reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'était -l'imputation de lâcheté, qu'il savait bien n'avoir jamais méritée, et -qu'il croyait entrevoir dans les réticences mêmes du ministre, son -protecteur et son ami. Il répondit à M. Decrès: «Les marins de Paris -et des départements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent -la pierre. Ils auront préparé eux-mêmes la condamnation qui les -frappera plus tard. Qu'ils viennent à bord des escadres, et ils -verront avec quels éléments ils sont exposés à combattre. Au reste, -_si la marine française n'a manqué que d'audace, comme on le prétend, -l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les -plus éclatants succès_.» - -[En marge: Villeneuve fait les préparatifs d'une nouvelle sortie.] - -[En marge: État de notre flotte sous le rapport du matériel et du -personnel.] - -[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.] - -Ces paroles amères contenaient le pronostic de ce qui allait bientôt -arriver. Villeneuve fit les préparatifs d'une nouvelle sortie, -débarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les -guérir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour -radouber ses vaisseaux fatigués d'une longue navigation, pour se -procurer au moins trois mois de vivres, pour réorganiser enfin les -diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se -débarrassa de ses mauvais bâtiments, en les échangeant contre les -meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut -consacré à ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matériel; le -personnel resta ce qu'il était. Les équipages français avaient acquis -quelque expérience pendant une navigation de près de huit mois; ils -étaient pleins d'ardeur et de dévouement. Quelques-uns des capitaines -étaient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop -grand nombre emprunté récemment au commerce, et n'ayant ni les -connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction, -surtout sous le rapport de l'artillerie, était beaucoup trop négligée. -Nos marins n'étaient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le -sont devenus dans ces derniers temps, grâce au soin spécial apporté à -cette partie de leur éducation militaire. Ce qui manquait aussi à -notre marine, c'était un système de tactique navale approprié à la -nouvelle manière de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en -bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de -s'avancer méthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour -adversaire le vaisseau placé vis-à-vis de lui dans la ligne opposée, -les Anglais dirigés par Rodney dans la guerre d'Amérique, par Nelson -dans la guerre de la révolution, avaient contracté l'habitude de -s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui résultait -de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte -ennemie, de la couper, d'en détacher une portion pour la mettre entre -deux feux, de ne pas craindre enfin la mêlée, au risque de tirer les -uns sur les autres. L'expérience, l'habileté de leurs équipages, la -confiance qu'ils devaient à leurs succès, leur assuraient toujours -dans ces entreprises téméraires, l'avantage sur leurs adversaires, -moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et -souvent davantage. Les Anglais avaient donc opéré sur mer une -révolution assez semblable à celle que Napoléon venait d'opérer sur -terre. Nelson, qui avait contribué à cette révolution, n'était pas un -esprit supérieur et universel comme Napoléon; il s'en fallait; il -était même assez borné dans les choses étrangères à son art. Mais il -avait le génie de son état; il était intelligent, résolu, et possédait -à un haut degré les qualités, propres à la guerre offensive, -l'activité, l'audace et le coup d'oeil. - -Villeneuve, qui était doué d'esprit, de courage, mais non de cette -fermeté d'âme qui convient à un chef d'armée, savait parfaitement en -quoi péchait notre manière de combattre. Il avait écrit à ce sujet des -lettres pleines de sens à M. Decrès, qui était de son avis, car tous -les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de préparer en -campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familières -à ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine -rencontre. Toutefois, à la bataille du Ferrol, il avait, opposé aux -Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue, -fort approuvée par Napoléon et par M. Decrès. L'amiral Calder se -portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait -eu l'art de la lui dérober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois -la bataille engagée, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laissé -oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un -mouvement en avant, exécuté par toute sa ligne, pour reprendre deux -vaisseaux espagnols désemparés, il n'avait pas osé le prescrire. -Villeneuve néanmoins montra dans cette bataille de véritables talents, -au jugement de Napoléon, mais pas assez de caractère pour ce qu'il -possédait d'esprit. Depuis il n'adressa à ses capitaines d'autres -instructions que d'obéir aux signaux qu'il ferait dans le moment de -l'action, si l'état du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le -permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se -chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les -signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne -peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout -les faire parvenir. Chacun ne doit écouter que la voix de l'honneur, -et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST À SON POSTE, -S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste, -l'amiral Bruix lui-même, si supérieur à Villeneuve, n'en avait pas -adressé d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos -grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples -prescriptions, dictées par l'honneur autant que par l'expérience, les -Anglais auraient compté moins de triomphes, ou les auraient payés plus -cher. - -[En marge: Déplorable état de la flotte espagnole.] - -Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'était l'état de la -flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un -d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus -grand qu'on eût construit en Europe. Mais ces vastes machines de -guerre, qui rappelaient l'ancien éclat de la monarchie espagnole sous -Charles III, étaient, comme les vaisseaux turcs, superbes en -apparence, inutiles dans le danger. Le dénûment des arsenaux espagnols -n'avait pas permis de les gréer convenablement, et ils étaient quant -aux équipages d'une faiblesse désespérante. On les avait armés avec un -ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes -maritimes de la Péninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude -de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les -vieux marins de l'Angleterre, quoique le généreux sang espagnol coulât -dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas -mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme -l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valdès, -Churruca et Galiano, étaient dignes des plus beaux temps de la marine -espagnole. - -Villeneuve, très-décidé à prouver qu'il n'était pas un lâche, employa -le mois de septembre et les premiers jours d'octobre à mettre quelque -choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma -deux escadres, l'une de bataille, l'autre de réserve. Il prit lui-même -le commandement de l'escadre de bataille composée de 21 vaisseaux, et -la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous -ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le -pavillon était arboré sur _le Formidable_, commandait la division de -l'arrière-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur -_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de -réserve était composée de 12 vaisseaux, et distribuée en deux -divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina était le chef de -cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division, -le contre-amiral Magon, monté sur _l'Algésiras_. C'était avec cette -escadre de réserve, détachée du corps de bataille, et agissant à part, -que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprévues de l'ennemi, si -toutefois le vent lui permettait à lui-même de manoeuvrer. Dans le cas -contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, imposé à tous ses -capitaines, de se porter au feu. - -[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.] - -L'escadre combinée était donc composée de 33 vaisseaux, 5 frégates et -2 bricks. Dans son impatience de mettre à la voile, Villeneuve voulut -profiter, le 8 octobre (16 vendémiaire), d'un vent d'est pour sortir -de la rade, car il faut pour déboucher de Cadix des vents du nord-est -au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le -bassin, et les équipages y étaient embarqués de la veille: c'étaient -_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus à -appareiller avec la flotte, ils étaient incapables de tenir leur place -dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les -officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilité, -voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des -deux armées déclarèrent qu'ils étaient prêts à se porter partout où il -faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napoléon, mais que se -présenter immédiatement à l'ennemi, dans l'état de la plupart des -bâtiments, était une imprudence des plus périlleuses; que la flotte, -au sortir de la rade, ayant eu à peine le temps de manoeuvrer quelques -heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force égale ou -supérieure, et serait infailliblement détruite; qu'il valait mieux -attendre quelque occasion favorable, comme une séparation des forces -anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-là terminer -l'organisation des vaisseaux qui avaient été armés les derniers. - -[En marge: Malgré l'avis de ses officiers, et malgré le sien propre, -Villeneuve prend la résolution de sortir de Cadix pour livrer -bataille.] - -Villeneuve envoya cette délibération à Paris, ajoutant à cet avis le -sien propre, qui était contraire à toute grande bataille, dans l'état -présent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme -pour faire ressortir davantage sa tranquille résignation, et il ajouta -qu'il avait pris la résolution d'appareiller au premier vent d'est qui -lui permettrait de mettre la flotte hors de rade. - -Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix à -tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont -l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la -plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant -il ne craignait plus sa présence, bien qu'elle fût plus à redouter que -jamais, parce que son âme, tendue par le désespoir, souhaitait le -péril, presque la défaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'éviter -la rencontre de la marine britannique. - -[En marge: État de la flotte anglaise commandée par Nelson.] - -Nelson, après avoir touché un instant aux rivages de la -Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers -Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amirauté -britannique, pénétrant après deux ans les projets de Napoléon, avait -réunies dans la Manche. Il était naturellement conduit à Cadix par le -bruit répandu sur l'Océan du retour de Villeneuve vers l'extrémité de -la Péninsule. - -Nelson avait à sa disposition à peu près la même force navale que -Villeneuve, c'est-à-dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous éprouvés par de -longues croisières, ayant sur la flotte combinée de France et -d'Espagne la supériorité qu'ont toujours les escadres bloquantes sur -les escadres bloquées. Ne doutant pas, aux préparatifs dont il était -exactement informé par des espions espagnols, de saisir bientôt -Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand -soin, et avait adressé aux officiers anglais, pour la bataille qu'il -prévoyait, des instructions connues depuis, et admirées de tous les -hommes de mer. - -[En marge: Instructions données par Nelson à ses officiers.] - -Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prédilection, en ayant soin -d'en détailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait -perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas -également au vent, et alors il fallait qu'une escadre réglât ses -mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi à un -ennemi qui voulait éviter la bataille le temps de se dérober. Or il -fallait se garder de laisser échapper en cette occasion la flotte -franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait rallié la -division Lallemand et peut-être la division de Carthagène, ce qui -aurait composé une escadre de 46 vaisseaux. Il espérait lui-même en -avoir 40, en comptant ceux dont l'arrivée prochaine était annoncée; et -plus sa flotte devait être nombreuse, moins il voulait essayer de la -mettre en ligne. Il avait donc ordonné de former deux colonnes, l'une -directement placée sous son commandement, l'autre sous le commandement -du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne -ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper -cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper -ensuite les portions qu'on aurait coupées, et de les détruire.--La -partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat, -avait-il ajouté en se fondant sur les nombreuses expériences du -siècle, viendra difficilement au secours de la partie attaquée, et -vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prévoir avec -plus de sagacité et de justesse les conséquences d'une pareille -manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pensée dans -l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait à chaque -instant l'occasion de la réaliser. Pour ne pas trop intimider son -adversaire, il avait même soin de ne pas serrer Cadix de trop près. Il -en observait la rade par de simples frégates, et, quant à lui, il -croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du détroit, -courant des bordées de l'est à l'ouest, bien loin de la vue des côtes. - -Informé du véritable état des forces de Villeneuve, qui n'avait rallié -ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux -à Gibraltar, d'en donner un à l'amiral Calder, qui venait d'être -rappelé en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre à Gibraltar -pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue à Cadix, confirma -Villeneuve dans sa résolution de mettre à la voile. Il croyait les -Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il -fut charmé d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en -supposa même moins qu'ils n'en possédaient réellement, c'est-à-dire 23 -ou 24. - -[En marge: Motifs qui portent Villeneuve à précipiter sa sortie.] - -[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre -1805.] - -C'est sur ces entrefaites qu'arrivèrent à Cadix les dernières dépêches -de Paris, annonçant le départ de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut -pas d'abord très-affecté. L'idée de servir honorablement sous un chef -son supérieur d'âge et de grade, et de se conduire à ses côtés en -vaillant lieutenant, soulagea son âme accablée du poids d'une trop -grande responsabilité. Mais déjà l'amiral Rosily était à Madrid, -qu'aucune dépêche du ministre n'avait expliqué à Villeneuve le sort -qui lui était réservé sous le nouvel amiral. Villeneuve commença -bientôt à croire qu'il était destitué purement et simplement du -commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se -réhabiliter en combattant au second rang d'une manière éclatante. -Pressé de se soustraire à ce déshonneur, et profitant de ses -instructions qui l'autorisaient à sortir, qui lui en faisaient même un -devoir, lorsque l'ennemi serait en force inférieure, il considéra les -avis reçus dernièrement comme une autorisation d'appareiller. -Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendémiaire) une -faible brise du sud-est s'étant déclarée, il mit hors de rade le -contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse à un -vaisseau et à quelques frégates de l'ennemi, et mouilla la nuit en -dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendémiaire), Villeneuve -appareilla lui-même avec toute la flotte. Les vents faibles et -variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant -en tête et un peu à sa gauche l'escadre de réserve sous l'amiral -Gravina. La flotte combinée était, comme nous l'avons dit, forte de 33 -vaisseaux, 5 frégates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les -vaisseaux français manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal, -au moins pour la plupart. - -Quoiqu'on ne vît pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frégates -donnait lieu de penser qu'il n'était pas loin. Un vaisseau, -_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne découvrit et ne signala -que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en -force très-inférieure. Une lueur d'espérance se fit jour dans l'âme de -Villeneuve: ce devait être la dernière de sa vie. - -Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en -formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce -qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'après sa marche, non -d'après son rang accoutumé, et s'alignerait sur celui qui aurait le -plus cédé au vent. La brise avait varié. On avait le cap au sud-est, -c'est-à-dire vers l'entrée du détroit. Le branle-bas de combat était -fait sur tous les bâtiments de la flotte. - -Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des -frégates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient -à Nelson la direction de notre marche. À la pointe du jour les vents -étant à l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la -vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperçut enfin -l'ennemi formé en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de -deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte française, -et en était encore à cinq ou six lieues de distance. - -Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former régulièrement la ligne, -chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant -le plus possible à son voisin, et ayant les amures à tribord, -disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui -était naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le -sud-est, de Cadix au détroit. La ligne fut assez mal formée. La vague -était forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement, -circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexpérience -d'une partie des équipages. - -[En marge: Villeneuve appelle à lui l'escadre de réserve pour former -les deux escadres sur une même ligne.] - -L'escadre de réserve, composée de 12 vaisseaux, marchait indépendante -de l'escadre principale. Elle s'était constamment tenue au-dessus de -celle-ci dans la direction du vent, ce qui était un avantage, car en -_laissant arriver_, c'est-à-dire en cédant au vent, elle pouvait -toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui -conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre -deux feux, lorsqu'il serait occupé à nous combattre. Si la création -d'une escadre de réserve était motivée, c'était sans doute pour la -circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit -était prompt et juste au milieu de l'action, fit signal à Villeneuve -pour lui demander la faculté de manoeuvrer d'une manière indépendante. -Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine à comprendre. -Peut-être craignait-il que l'escadre de réserve ne fût compromise par -sa position avancée, et désespérait-il de pouvoir aller à son secours, -vu qu'il était placé au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette -raison elle-même n'était pas suffisante, car s'il n'était pas assuré -de pouvoir aller à elle, il était toujours assuré de pouvoir l'amener -à lui; et en la faisant rentrer immédiatement en ligne, il se privait -sans retour d'un détachement mobile, très-utilement placé pour -manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne déjà trop longue, -puisqu'elle était de 21 vaisseaux, et qu'elle allait être de 33. -Néanmoins il enjoignit à l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la -flotte principale. Ces signaux étaient visibles pour toute l'escadre. -Le contre-amiral Magon, qui n'était pas moins heureusement doué que -l'amiral Gravina, aperçut aux mâts des deux amiraux la demande et la -réponse, s'écria que c'était une faute, et en exprima vivement son -chagrin, de manière à être entendu de tout son état-major. - -[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.] - -Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus -manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles -à discerner à mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former -que deux. Ils révélaient distinctement le projet de Nelson de couper -notre ligne sur deux points. Ils s'avançaient toutes voiles déployées, -et vent arrière, très-favorisés dans leur projet de se jeter en -travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient -sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu -inclinée à l'est. La première colonne, placée au nord de notre -position et forte de 12 vaisseaux, commandée par Nelson, menaçait -notre arrière-garde. La seconde, placée au sud de la première, forte -de 15 vaisseaux, commandée par l'amiral Collingwood, menaçait notre -centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours à -garantir la partie menacée, voulut aller au secours de son -arrière-garde, et se maintenir en même temps en communication avec -Cadix, qui était derrière lui au nord, afin d'avoir en cas de défaite -un refuge assuré. Il fit donc le signal de virer tous à la fois, -chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-même, la ligne -restant comme elle était, longue et droite, mais remontant au nord au -lieu de descendre au sud. - -Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se -rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord, -au lieu de descendre vers le sud, devait être rencontrée en des points -différents, mais rencontrée toujours par les deux colonnes ennemies -qui venaient la prendre par le travers. C'était le cas de regretter -plus que jamais la position indépendante, et au vent, qu'avait un peu -auparavant l'escadre de réserve, position qui en cet instant lui -aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte -anglaise. Dans l'état des choses, tout ce qu'il y avait de praticable, -c'était de serrer la ligne, de la rendre régulière, et autant que -possible de ramener à leur poste les vaisseaux qui étant tombés sous -le vent, laissaient des vides à travers lesquels l'ennemi pouvait -passer. - -Mais se remettre dans la ligne n'était pas facile aux vaisseaux qui en -étaient sortis, surtout dans l'état des vents et avec l'inexpérience des -équipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de -chercher à s'aligner sur les vaisseaux _sous-ventés_, ce qui aurait -entraîné un déplacement général, et peut-être de nouvelles -irrégularités, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne -crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal formée, la distance -n'étant pas égale entre tous les vaisseaux, plusieurs même étant ou à -droite ou en arrière de leur poste. La brise variable ayant agi -davantage sur l'arrière-garde et sur le centre, il s'était produit un -peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonné de forcer -de voiles à la tête, pour donner aux parties engorgées le moyen de se -développer. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun à sa -place, et n'y réussissait guère, malgré la bonne volonté et l'obéissance -de tout le monde. Les frégates rangées à la droite, et sous le vent de -l'escadre, chacune à la hauteur de son vaisseau-amiral, étaient un peu -trop éloignées pour rendre d'autres services que celui de répéter les -signaux. - -[En marge: Rencontre des deux flottes.] - -Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies, -s'avançant vent arrière, et toutes voiles dehors, joignirent notre -flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule précaution -de placer en tête leurs vaisseaux à trois ponts. Elles en comptaient -sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols, -c'est-à-dire moins capables de rendre leur supériorité utile. Aussi, -bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possédaient -le même nombre de bouches à feu, et dès lors une force égale. Ils -avaient pour eux l'expérience de la mer, l'habitude de vaincre, un -grand général, et ce jour-là même les faveurs de la fortune, puisque -l'avantage du vent était de leur côté. Nous manquions de toutes ces -conditions du succès, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois -conjurer le destin, la résolution de combattre jusqu'à la mort. - -[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la première au -feu, et coupe notre ligne à la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.] - -On était arrivé à portée de canon. (Voir la carte nº 30.) Villeneuve, -par une précaution souvent ordonnée à la mer, mais fort peu -souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on -serait à bonne portée. Les deux colonnes anglaises présentant une -grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait causé de -nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud, -commandée par l'amiral Collingwood, devançant un peu celle du nord, -commandée par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne, à la hauteur -du _Santa Anna_, vaisseau espagnol à trois ponts. Le vaisseau français -_le Fougueux_, placé derrière _le Santa Anna_, se hâta de tirer sur -_le Royal-Souverain_, vaisseau de tête de la colonne anglaise, armé de -120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la -ligne française suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur -l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnèrent lieu de -regretter que le feu eût commencé si tard. _Le Royal-Souverain_, -continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et -_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'étaient pas -assez rapprochés. _Le Fougueux_ força de voiles pour remplir le vide, -mais il n'arriva pas à temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrière -_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa bordée de bâbord au -_Santa Anna_, en tirant à double charge, boulet et mitraille, et en le -prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le -vaisseau espagnol. Il envoya au même instant sa bordée de tribord au -_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reçut de lui un -notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui -avaient suivi de près leur amiral, et s'étaient rabattus sur la ligne -française du nord au sud, cherchaient à la couper en s'engageant dans -les intervalles, et à la mettre entre deux feux en se portant vers son -extrémité. Ils étaient quinze et se trouvaient engagés contre seize. -Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux français et -espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indépendamment de -tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigés, -s'étaient déjà laissé entraîner hors de leur poste. _Le Bahama, le -Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, étaient ou à droite ou en -arrière de la place qu'ils auraient dû occuper dans la ligne de -bataille. _L'Argonaute_, vaisseau français, ne suivait pas un meilleur -exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algésiras_, -s'étaient engagés avec une rare vigueur, et par leur énergie avaient -attiré sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manière -que chacun d'eux en avait plusieurs à combattre. _L'Algésiras_ -notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'était pris corps à -corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrême violence, et -faisait ses préparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, commandé -par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entouré d'ennemis, -vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la -plupart des siens. - -Il y avait à peine une demi-heure que le combat était commencé, et -déjà la fumée, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait -les deux armées. De ce nuage épais s'échappait une détonation -épouvantable et continue, et tout autour flottaient les débris des -mâtures et de nombreux cadavres horriblement mutilés. - -[En marge: La colonne commandée par Nelson arrive au feu un peu après -celle de Collingwood, et coupe notre ligne à la hauteur du -_Bucentaure_.] - -La colonne du nord, commandée par Nelson, était arrivée vingt ou -trente minutes après celle de Collingwood à la hauteur de notre -centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte nº 30.) Il y -avait là sept vaisseaux rangés dans l'ordre suivant: _le Santissima -Trinidad_, monté par le vice-amiral Cisneros, immédiatement après _le -Bucentaure_, monté par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si -rapprochés que le beaupré du second touchait la poupe du premier; _le -Neptune_, vaisseau français, _le San Leandro_, vaisseau espagnol, -tombés l'un et l'autre sous le vent, et ayant laissé un double vide -dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement à son poste et dans les -eaux du _Bucentaure_, mais placé à l'égard de celui-ci à la distance -de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombés -sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe -et _le Santa Anna_, qui était le premier du groupe attaqué par -Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le -Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout à fait serrés l'un à -l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et -deux derrière. Heureusement, non pour le succès de la bataille, mais -pour l'honneur de nos armes, il y avait là des hommes dont le courage -était supérieur à tous les dangers. C'est contre ces trois bâtiments, -seuls restés à leur poste sur sept, que vint fondre tout entière la -colonne de Nelson, composée de 12 vaisseaux, dont plusieurs à trois -ponts. - -_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait être -précédé par _le Téméraire_. Les officiers de l'état-major anglais -s'attendant à voir leur premier vaisseau foudroyé, avaient supplié -Nelson de permettre que _le Téméraire_ devançât _le Victory_, pour ne -pas trop exposer une vie aussi précieuse que la sienne.--Je le veux -bien, avait répondu Nelson; que _le Téméraire_ passe le premier, s'il -le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et -il était resté ainsi en tête de la colonne. À peine _le Victory_ -arriva-t-il a portée de canon, que _le Santissima Trinidad, le -Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En -quelques minutes ils lui enlevèrent l'un de ses mâts de hune, lui -déchirèrent son gréement, et lui mirent cinquante hommes hors de -combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral français, crut le -reconnaître, non dans le géant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais -dans _le Bucentaure_, vaisseau français de 80, et il essaya de le -tourner en passant dans l'intervalle qui le séparait du _Redoutable_. -Mais un intrépide officier commandait le _Redoutable_, c'était le -capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson à l'allure de son -vaisseau, il avait déployé toutes ses voiles pour recueillir un -dernier souffle de vent, et il avait été assez heureux pour arriver à -temps, si bien qu'avec son beaupré il rencontra et fracassa le -couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc -l'espace fermé. Il n'était pas homme à reculer. Il s'obstina, et, ne -pouvant avec sa proue séparer les deux vaisseaux si fortement unis, il -se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au -sien. Par le choc et un reste de brise, les deux bâtiments furent -emportés hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau -derrière le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetèrent à la -fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_. -D'autres remontèrent le long de la ligne française, où dix vaisseaux -demeuraient sans ennemis, leur lâchèrent quelques bordées, et se -rabattirent immédiatement sur les vaisseaux français du centre, dont -trois opposaient à leurs assaillants une résistance héroïque. - -[En marge: Dix vaisseaux français, formant la tête de la flotte -combinée, n'ont aucun ennemi à combattre et demeurent inactifs.] - -[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au -feu.] - -Les dix vaisseaux français de la tête devinrent donc à peu près -inutiles, comme Nelson l'avait prévu. Villeneuve fit arborer à ses -mâts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout -capitaine n'était pas à son poste, s'il n'était au feu. Les frégates, -d'après les règles, répétèrent le signal, plus visible à leur mât qu'à -celui de l'amiral, toujours enveloppé d'un nuage de fumée; et, d'après -les mêmes règles, elles ajoutèrent au signal les numéros des vaisseaux -restés hors du feu, jusqu'à ce que ceux qui étaient désignés de la -sorte répondissent à la voix de l'honneur. - -[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.] - -[En marge: Nelson reçoit une blessure mortelle.] - -Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson -en avaient séparés, une lutte sans exemple s'était engagée au centre. -_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqué à son flanc gauche, avait -à combattre _le Téméraire_, qui était venu se placer un peu en arrière -de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat -furieux. Le capitaine Lucas après plusieurs décharges de ses batteries -de bâbord, qui avaient causé un effroyable ravage sur _le Victory_, -avait été obligé de renoncer à tirer de sa batterie basse, parce que -dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il -n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait porté ses -matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour -diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de -mousqueterie. En même temps il se servait de toutes ses batteries de -tribord contre _le Téméraire_ placé à quelque distance. Pour en finir -avec _le Victory_, il avait ordonné l'abordage; mais son vaisseau -n'étant qu'à deux ponts et _le Victory_ à trois, il avait, la hauteur -d'un pont à franchir, et de plus une espèce de fossé à traverser pour -passer d'un bord à l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux -laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent à la ligne de -flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses -vergues pour établir un moyen de passage entre les deux bâtiments. -Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes -et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson, -revêtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant -à ses côtés son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait -pas voulu se dérober un instant au péril. Déjà près de lui son -secrétaire avait été tué, le capitaine Hardy avait eu une boucle de -souliers arrachée, et un boulet ramé avait emporté huit matelots à la -fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre -admiration, impassible sur son gaillard d'arrière, observait cette -horrible scène, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_, -vint le frapper à l'épaule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant -sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir -sur l'une de ses mains. En tombant, il dit à son capitaine de -pavillon: Hardy, les Français en ont fini avec moi.--Non, pas encore, -lui répondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta -Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blessés, mais il -avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu -d'heures à vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait -des nouvelles de la bataille, et répétait un conseil qui prouva -bientôt sa profonde prévoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez -l'escadre à la fin de la journée.-- - -Cette mort avait produit une singulière agitation à bord du _Victory_. -Le moment était favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait, -le brave Lucas, à la tête d'une troupe de matelots d'élite, était déjà -monté sur l'une des vergues étendues entre les deux vaisseaux, quand -_le Téméraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lâche une -épouvantable bordée de mitraille. Près de deux cents Français tombent -morts ou blessés. C'était presque tout ce qui allait s'élancer à -l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans -cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble -contre _le Téméraire_ un feu vengeur, qui le démâte et le maltraite -horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux à -trois ponts pour en combattre un à deux ponts, un nouvel ennemi vient -se joindre aux premiers pour écraser _le Redoutable_. Le vaisseau -anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordées -qui le mettent bientôt dans un état déplorable. Deux mâts du -_Redoutable_ sont tombés sur le pont; une partie de son artillerie est -démontée; l'une de ses murailles, presque démolie, ne forme plus -qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous -de boulets, placés à la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale -l'eau par torrents. Tout l'état-major est blessé, dix aspirants sur -onze sont frappés à mort. Sur 640 hommes d'équipage 522 sont hors de -combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blessés. Dans un pareil état -cet héroïque vaisseau ne peut plus se défendre. Il amène enfin son -pavillon; mais, avant de le rendre, il a vengé sur la personne de -Nelson les malheurs de la marine française. - -[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.] - -_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant été entraînés hors de la ligne -en s'abordant, le chemin avait été ouvert aux vaisseaux ennemis qui -cherchaient à envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_. -Ces deux vaisseaux se tenaient fortement liés l'un à l'autre, car _le -Bucentaure_ avait son beaupré engagé dans la galerie de poupe du -_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Héros_, qui était le plus -rapproché des dix vaisseaux restés inactifs, leur avait d'abord prêté -secours; mais après avoir essuyé une assez vive canonnade, il s'était -laissé aller au vent, et avait abandonné _le Santissima Trinidad_ et -_le Bucentaure_ à leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au début du -combat avait reçu du _Victory_ quelques bordées, qui, le prenant en -poupe, lui avaient causé beaucoup de mal. Bientôt plusieurs vaisseaux -anglais remplaçant _le Victory_ l'avaient entouré. Les uns étaient -venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne étaient -venus se placer à tribord. Il était ainsi foudroyé en arrière et à -droite par quatre vaisseaux, dont deux à trois ponts. Villeneuve, -aussi ferme au milieu des boulets qu'indécis au milieu des angoisses -du commandement, se tenait sur son gaillard, espérant que parmi tant -de vaisseaux français et espagnols qui l'environnaient, il s'en -détacherait quelqu'un pour secourir leur général. Il combattait avec -la dernière énergie, et non sans quelque espérance. N'ayant pas -d'ennemis à gauche, et plusieurs en arrière et à droite, par suite du -mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la -ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe -ainsi que ses batteries de tribord fort maltraitées, et montrer à -l'ennemi celles de bâbord. Mais, engagé par son beaupré dans la -galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit -ordonner à la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour -amener la séparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point exécuté, -parce que le vaisseau espagnol privé de tous ses mâts était réduit à -une complète immobilité. - -_Le Bucentaure_, cloué à sa position, était donc obligé de supporter -un feu écrasant par l'arrière et par la droite, sans pouvoir faire -usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement -l'honneur du pavillon, il répondait par un feu tout aussi actif que -celui qu'il endurait. Après une heure de ce combat, le capitaine de -pavillon Magendie fut blessé. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait -remplacé, fut blessé aussi, et remplacé à son tour par le lieutenant -de vaisseau Fournier. Bientôt le grand mât et le mât d'artimon -s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux désordre. On -arbora le pavillon au mât de misaine. Plongé dans un épais nuage de -fumée, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de -l'escadre. Ayant aperçu à la faveur d'une éclaircie les vaisseaux de -tête toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au -dernier mât qui lui restait, de virer de bord tous à la fois, afin de -se porter au feu. Enveloppé de nouveau de cette nuée meurtrière qui -vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prévoyant -qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral, -pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son -troisième mât tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de débris. - -[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.] - -_Le Bucentaure_, avec son flanc droit déchiré, sa poupe démolie, ses -mâts abattus, était rasé comme un ponton. Mon rôle sur _le Bucentaure_ -est fini, s'écria l'infortuné Villeneuve, je vais essayer sur un autre -vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un -canot, et se transporter à l'avant-garde pour l'amener lui-même au -combat. Mais les canots placés sur le pont du _Bucentaure_ avaient été -écrasés par la chute successive de toute la mâture. Ceux qui étaient -sur les flancs avaient été criblés de boulets. On héla à la voix _le -Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts! -au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire -entendre. L'amiral français se vit donc attaché au cadavre de son -vaisseau prêt à couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien -tenter pour sauver la flotte qui lui était confiée. Sa frégate -_l'Hortense_, qui aurait dû venir à son secours, ne faisait aucun -mouvement, soit qu'elle en fût empêchée par le vent, soit qu'elle fût -terrifiée par cet horrible spectacle. Il ne restait à l'amiral qu'à -mourir, et l'infortuné en forma plus d'une fois le voeu. Son chef -d'état-major, M. de Prigny, venait d'être blessé à ses côtés. Presque -tout son équipage était hors de combat. _Le Bucentaure_, entièrement -privé de mâture, criblé de boulets, ne pouvant se servir de ses -batteries qui étaient démontées ou obstruées par les débris de -gréement, n'avait pas même la cruelle satisfaction de rendre un seul -des coups qu'il recevait. Il était quatre heures un quart; aucun -secours n'arrivant, l'amiral fut obligé d'amener son pavillon. Une -chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire à bord du vaisseau -_le Mars_. Il y fut accueilli avec les égards dus à son grade, à ses -malheurs, à sa bravoure: faible dédommagement d'une si grande -infortune! Il avait enfin trouvé ce sinistre désastre qu'il avait -craint de rencontrer, tantôt aux Antilles, tantôt dans la Manche. Il -le trouvait là même où il avait cru l'éviter, à Cadix, et il -succombait sans la consolation de périr pour l'accomplissement d'un -grand dessein. - -Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entouré d'ennemis, avait -été pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqués par la colonne -de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima -Trinidad_, avaient été accablés sans être secourus par les quatre -autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_. -Ces derniers, tombés sous le vent au commencement de l'action, -n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen -d'être utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion -bien faible du vent, qui continuait à souffler de l'ouest, et d'aller -combattre avec les seize vaisseaux attaqués par l'amiral Collingwood. -Un seul, _le Neptune_, bâtiment français, commandé par un bon -officier, le capitaine Maistral, exécuta cette manoeuvre en se tenant -toujours près du danger. Il envoya successivement des bordées au -_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours à -l'arrière-garde engagée avec la colonne de Collingwood. Les trois -autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissèrent -entraîner loin du champ de bataille par la brise expirante. - -[En marge: Immobilité de l'avant-garde.] - -[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde, -obéissent aux signaux de l'amiral et se déploient pour venir au -secours de l'escadre.] - -Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tête, qui, après avoir -échangé quelques boulets avec la colonne de Nelson, étaient demeurés -sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les -avait trouvés, ou déjà _sous-ventés_, ou presque réduits à -l'immobilité par la faiblesse de la brise. _Le Héros_, placé le plus -près du centre, après avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses -deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'était -laissé aller à ce léger souffle de l'atmosphère qui régnait encore, et -qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'éloigner du -combat. Du moins le sang avait coulé sur le pont de ce vaisseau; mais -son vaillant capitaine, Poulain, tué dès le début, avait emporté l'âme -qui l'animait. _Le San Augustino_, placé au-dessus du _Héros_, ayant -perdu son poste de très-bonne heure, était poursuivi et pris par les -Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas -mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient -successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_, -_le Rayo_, _l'Intrépide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral -Dumanoir leur avait répété le signal de virer de bord pour se rabattre -sur le centre. La plupart étaient restés immobiles, faute de savoir -manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir. À la fin, il y en eut -quatre qui obéirent au signal du chef de la division, en s'aidant de -leurs canots mis à la mer pour virer de bord. Ce furent _le -Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le -contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre, -c'était, au lieu de virer _vent arrière_, ce qui devait les porter en -dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au -contraire, les porter en dehors, et leur ménager le moyen, seulement -en _laissant arriver_, de se jeter dans la mêlée lorsqu'ils le -jugeraient utile. - -Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui -avait acquis tant de gloire au combat d'Algésiras, avec _le Scipion_, -_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc à descendre du nord -au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, là où il se -porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il était tard, -trois heures au moins. Il apercevait presque partout des désastres -consommés, et, sans la résolution de s'ensevelir dans le malheur -commun de la marine française, il devait trouver de bonnes raisons -pour ne pas s'engager à fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit -_le Bucentaure_ amariné, _le Santissima Trinidad_ pris, le -_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort -maltraités eux-mêmes, courant sur les vaisseaux qui étaient tombés -sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa -des avaries à ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude à -combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson, -et ne voyant personne à secourir, il continua son mouvement, et -parvint à l'arrière-garde, où combattaient les seize vaisseaux -français et espagnols engagés avec la colonne de Collingwood. Là, en -se dévouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de -glorieuses morts à celles qui devaient nous consoler d'une grande -défaite. Découragé par le feu qui venait d'endommager sa division, -consultant la prudence plutôt que le désespoir, il n'en fit rien. -Traité par la fortune comme Villeneuve, il devait bientôt, pour avoir -voulu éviter un désastre glorieux, rencontrer ailleurs un désastre -inutile. - -À cette extrémité de la ligne qui avait été engagée la première avec -la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux français, un seul -excepté, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une -gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa -Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite -des Français. - -[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de -l'arrière-garde attaqués par Collingwood.] - -[En marge: Combat du Fougueux.] - -Après une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui était le premier -de l'arrière-garde, ayant perdu tous ses mâts, et rendu au -_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reçu, venait -d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement blessé, s'était -noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa -Anna_, après avoir fait de grands efforts pour le secourir en -empêchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait été abandonné -par _le Monarca_, son vaisseau d'arrière. Tourné alors, et assailli -par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait désemparés l'un et -l'autre. Engagé ensuite et bord à bord avec _le Téméraire_, il avait -eu à repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu -environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant été tué, -le lieutenant Bazin l'avait remplacé immédiatement, et avait aussi -vaillamment résisté que son prédécesseur aux assauts des Anglais. -Ceux-ci revenant à la charge, et s'étant emparés du gaillard d'avant, -le brave Bazin, blessé, couvert de sang, n'ayant plus que quelques -hommes autour de lui, et réduit au gaillard d'arrière, s'était vu -contraint de rendre _le Fougueux_ après la plus glorieuse résistance. - -[Illustration: TRAFALGAR. - -Combat Mémorable de _l'Algésiras_, et Mort de l'Amiral Magon.] - -[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.] - -Derrière _le Fougueux_, à la place même abandonnée par _le Monarca_, -le vaisseau français _le Pluton_, commandé par le capitaine Cosmao, -manoeuvrait avec autant d'audace que de dextérité. Se hâtant de -remplir l'espace laissé vide par _le Monarca_, il avait arrêté tout -court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait à y passer, l'avait -criblé de coups, et allait l'enlever à l'abordage, lorsqu'un bâtiment -à trois ponts était venu le canonner en poupe. Il s'était alors -dérobé habilement à ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers -au lieu de la poupe, avait évité son feu en lui envoyant plusieurs -bordées meurtrières. Revenu à son premier ennemi, et sachant se donner -l'avantage du vent, il avait réussi à le prendre en poupe, à lui -couper deux mâts, et à le mettre hors de combat. Débarrassé de ces -deux assaillants, _le Pluton_ cherchait à courir au secours des -Français qui étaient accablés par le nombre, grâce à la retraite des -vaisseaux infidèles à leur devoir. - -[En marge: Combat mémorable de _l'Algésiras_, et mort de l'amiral -Magon.] - -En arrière du _Pluton_, _l'Algésiras_, que montait le contre-amiral -Magon, livrait un combat mémorable, digne de celui qu'avait soutenu -_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, né à -l'île de France d'une famille de Saint-Malo, était jeune encore, et -aussi beau qu'il était brave. Au commencement de l'action il avait -assemblé son équipage, et promis de donner au matelot qui s'élancerait -le premier à l'abordage un superbe baudrier, que lui avait décerné la -Compagnie des Philippines. Tous voulaient mériter de sa main une -pareille récompense. Se conduisant comme l'avaient fait les -commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le -contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algésiras_ en avant, pour fermer -le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce -mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois -français, devenu anglais après Aboukir, et monté par un courageux -officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort près, lui -envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondément son -beaupré dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on -sait, sont ces échelles de cordes qui, liant les mâts au corps du -navire, servent à les roidir et à y monter. Attaché ainsi à son -adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots -pour les mener à l'abordage. Mais il leur arriva ce qui était arrivé à -l'équipage du _Redoutable_. Déjà réunis sur le pont et le beaupré, ils -allaient s'élancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyèrent, d'un autre -vaisseau anglais placé en travers, plusieurs décharges à mitraille qui -abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de -songer à continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui était -survenu, et à un troisième qui allait se joindre aux deux autres pour -canonner les flancs déjà déchirés de _l'Algésiras_. Tandis qu'il se -défendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abordé par le -capitaine Tyler, qui voulut à son tour se montrer sur le pont de -_l'Algésiras_. Il le reçut à la tête de son équipage, et lui-même, une -hache d'abordage à la main, donnant l'exemple à ses matelots, il -repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent à la charge, trois fois -il les rejeta hors du pont de _l'Algésiras_. Son capitaine de -pavillon, Letourneur, fut tué à ses côtés. Le lieutenant de vaisseau -Plassan, qui prit le commandement, fut immédiatement blessé aussi. -Magon, que son brillant uniforme désignait aux coups de l'ennemi, -reçut une balle au bras, par laquelle s'échappa bientôt une grande -quantité de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut -rester à son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses -forces commencèrent alors à l'abandonner. Comme il se soutenait à -peine sur le pont de son vaisseau couvert de débris et de cadavres, -l'officier qui, après la mort de tous les autres, était devenu -capitaine de pavillon, M. de la Bretonnière, le supplie de descendre -un moment à l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne -pas perdre ses forces avec son sang. L'espérance de pouvoir revenir au -combat décide Magon à écouter les prières de M. de la Bretonnière. Il -descend dans l'entre-pont appuyé sur deux matelots. Mais les flancs -déchirés du navire donnaient un libre passage à la mitraille. Magon -reçoit un biscaïen dans la poitrine, et tombe foudroyé sous ce dernier -coup. Cette nouvelle répand la consternation dans l'équipage. On -combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on -l'admirait. Mais les trois mâts de _l'Algésiras_ étaient abattus, et -les batteries démontées ou obstruées par les débris de la mâture. Sur -641 hommes, 150 étaient tués, 180 blessés. L'équipage, refoulé sur le -gaillard d'arrière, ne possédait plus qu'une partie du vaisseau. On -était sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernière décharge -sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment -défendu. - -[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.] - -D'autres luttaient encore derrière _l'Algésiras_, quoique la journée -fût fort avancée. _Le Bahama_ s'était éloigné, mais _l'Aigle_ -combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'après des pertes -cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrège. _Le -Swiftsure_, que les ennemis tenaient à reconquérir parce qu'il avait -été anglais, se comportait aussi bravement, et ne cédait qu'au nombre, -ayant déjà sept pieds d'eau dans sa cale. Derrière _le Swiftsure_, le -vaisseau français _l'Argonaute_, après avoir éprouvé quelques avaries, -se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement à sa place. Les -vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_, -_le San Ildefonso_ avaient abandonné le champ de bataille. Au -contraire, l'amiral Gravina, monté sur _le Prince des Asturies_, -enveloppé par les vaisseaux anglais qui avaient doublé l'extrémité de -la ligne, se défendait seul contre eux avec une rare énergie. Cerné de -toutes parts, criblé, il tenait ferme, et aurait succombé s'il n'eût -été secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le -vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant réussi à se -débarrasser de ses adversaires, était venu chercher de nouveaux -dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina -reçut une blessure mortelle. - -[En marge: Admirable dévouement de l'équipage français _l'Achille_.] - -Enfin, à l'extrémité de cette longue ligne, marquée par les flammes, -par les débris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres -mutilés, une dernière scène vint saisir d'horreur les combattants, et -d'admiration nos ennemis eux-mêmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs -côtés, se défendait avec opiniâtreté. Au milieu de la canonnade, le -feu avait pris au corps du bâtiment. C'était le cas d'abandonner les -canons pour courir à l'incendie, qui déjà s'étendait avec une activité -effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant -qu'ils seraient occupés à l'éteindre, l'ennemi ne profitât de -l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimèrent mieux -se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientôt -des torrents de fumée, s'élevant du sein du vaisseau, épouvantèrent -les Anglais, et les décidèrent à s'éloigner de ce volcan qui menaçait -de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses -défenseurs. Ils le laissèrent seul, isolé au milieu de l'abîme, et se -mirent à considérer ce spectacle, qui, d'un instant à l'autre, devait -se terminer par une horrible catastrophe. L'équipage français, déjà -fort décimé par la mitraille, se voyant délivré des ennemis, s'occupa -seulement alors d'éteindre les flammes qui dévoraient son navire. Mais -il n'était plus temps; il fallut songer à se sauver. On jeta à la mer -tous les corps propres à surnager, barriques, mâts, vergues, et on -chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue -à chaque minute. À peine quelques matelots s'étaient-ils précipités à -la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec -un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mêmes. Les -Anglais se hâtèrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les -infortunés qui s'étaient si noblement défendus. Un bien petit nombre -réussit à se soustraire à la mort. La plupart, demeurés à bord, furent -lancés dans les airs avec les blessés qui encombraient le vaisseau. - -[En marge: Fin de la bataille et ses résultats.] - -Il était cinq heures. Le combat était fini presque partout. La ligne, -coupée d'abord en deux points, bientôt en trois ou quatre, par -l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se -trouvait ravagée d'une extrémité à l'autre. À l'aspect de cette -flotte, ou détruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dégagé par _le -Neptune_ et _le Pluton_, et devenu général en chef, donna le signal de -la retraite. Outre les deux vaisseaux français qui venaient de le -secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en -pouvait encore rallier huit, trois français, _le Héros_, -_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San -Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces -derniers, nous devons le dire, avaient sauvé leur existence beaucoup -plus que leur honneur. C'étaient onze échappés au désastre, -indépendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une -retraite séparée, en tout quinze. Il faut à ce nombre ajouter les -frégates, qui, placées sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on -aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux -français et espagnols étaient devenus prisonniers des Anglais; un -avait sauté. L'escadre combinée avait perdu six ou sept mille hommes, -tués, blessés, noyés ou prisonniers. Jamais plus grande scène -d'horreur ne s'était vue sur les flots. - -Les Anglais avaient obtenu une victoire complète, mais une victoire -sanglante, cruellement achetée. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se -composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mâts; -quelques-uns étaient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu'à un -radoub considérable. Ils avaient à regretter environ 3,000 hommes, un -grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus -regrettable pour eux qu'une armée. Ils traînaient à leur remorque -dix-sept vaisseaux, presque tous démâtés ou près de couler à fond, et -un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habileté, de -l'expérience, unies à une incontestable bravoure. Nous avions la -gloire d'une défaite héroïque, sans égale peut-être dans l'histoire -par le dévouement des vaincus. - -À la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux -et cinq frégates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver -l'ennemi entre lui et les Français, se dirigea vers le détroit. - -[En marge: Une horrible tempête succède à la bataille.] - -[En marge: Dévouement de l'équipage de _l'Algésiras_ profitant de la -tempête pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.] - -L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son -chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant, -et résolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous -voiles. On voyait la côte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donné -son nom à la bataille. Un vent dangereux commençait à se lever, la -nuit à devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant -difficilement à cause de leurs avaries, étaient obligés de remorquer -ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientôt le vent acquit -plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succédèrent -les horreurs d'une affreuse tempête, comme si le ciel eût voulu punir -les deux nations les plus civilisées du globe, les plus dignes de le -dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles -venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient -dans Cadix une retraite assurée et prochaine. Mais, trop éloigné de -Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'étendue des flots pour -se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu -d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-même, mêla vaincus et -vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que -celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les -Anglais furent obligés d'abandonner les vaisseaux qu'ils traînaient à -la remorque, ou de renoncer à surveiller ceux qu'ils avaient sous leur -escorte. Singulières vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns -des vaincus, pleins de joie à l'aspect terrifiant de la tempête, -conçurent l'espérance de reconquérir leurs vaisseaux et leur liberté. -Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours, -rendirent eux-mêmes notre vaisseau amiral aux restes de l'équipage -français. Ceux-ci, ravis d'être délivrés par un affreux péril, -élevèrent quelques mâts de fortune sur leur bâtiment démâté, y -attachèrent quelques débris de voiles, et se dirigèrent vers Cadix, -poussés par l'ouragan. _L'Algésiras_, digne de l'infortuné Magon dont -il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa délivrance à la -tempête. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble -vaincu. Tout mutilé qu'il était, _l'Algésiras_, récemment construit, -se soutenait sur les flots, malgré ses profondes blessures. Mais il -avait ses trois mâts coupés, le grand mât à quinze pieds du pont, -celui de misaine à neuf, celui d'artimon à cinq. Le vaisseau qui le -remorquait, songeant à son propre salut, avait lâché le câble qui le -retenait prisonnier. Les Anglais chargés de le garder avaient tiré du -canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune réponse. -Alors, s'adressant à M. de la Bretonnière, ils le prièrent de les -aider avec son équipage à sauver le navire, et avec le navire leur vie -à tous. M. de la Bretonnière, saisi à cette proposition d'une lueur -d'espérance, demande à conférer avec ses compatriotes détenus à fond -de cale. Il va trouver les officiers français, et leur fait partager -l'espoir d'arracher _l'Algésiras_ à ses vainqueurs. Tous ensemble -conviennent d'accepter la proposition qui leur est communiquée, et -puis, une fois mis en possession du bâtiment, de se précipiter sur les -Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre à outrance au -milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils -pourraient à leur propre salut. Il restait 270 Français, désarmés, -mais prêts à tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi. -Les officiers se répandent parmi eux, leur font part de ce projet qui -est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnière -sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les -Français, à un signal donné, se jetteront sur eux. L'effroi de la -tempête, la crainte de la côte dont on est près, tout est oublié: on -ne songe plus qu'à ce nouveau combat, espèce de guerre civile en -présence des éléments déchaînés. - -M. de la Bretonnière retourne auprès des Anglais, et leur dit que -l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand -péril a dissous tous leurs engagements, que dès ce moment les Français -se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens -croient leur honneur intéressé à combattre, ils le peuvent; que -l'équipage français, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier -signal. Deux matelots français, en effet, dans leur impatiente ardeur, -s'élancent sur les factionnaires anglais, et en reçoivent de larges -blessures. M. de la Bretonnière contient le tumulte, et donne aux -officiers anglais le temps de la réflexion. Ceux-ci, après avoir -délibéré un instant, songeant à leur petit nombre, à la cruauté de -leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs, -se rendent aux Français, à condition qu'ils redeviendront libres quand -ils auront touché le rivage de France. M. de la Bretonnière promet de -demander leur liberté à son gouvernement, si on réussit à rentrer dans -Cadix. Alors les cris de joie éclatent sur le vaisseau; on se met à -l'oeuvre; on cherche des mâts de hune dans les approvisionnements de -réserve, on les hisse, on les fixe sur les tronçons des grands mâts, -on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix. - -[En marge: _L'Algésiras_ mouille à côté de _l'Indomptable_.] - -[En marge: _L'Indomptable_ est brisé sur la pointe dite du Diamant.] - -Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait -rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina était rentré dans Cadix -avec les débris des escadres combinées. La flotte anglaise était à la -vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle -tenait sous la bouche de ses canons. Après avoir lutté toute la -journée contre la tempête, le commandant de la Bretonnière, quoique -sans pilote, mais aidé d'un marin à qui les parages de Cadix étaient -familiers, arrive à l'entrée de la rade. Il ne lui restait qu'une -seule ancre de bossoir et un gros câble, pour résister au vent qui -portait violemment à la côte. Il jette cette ancre et s'y confie, -dévoré néanmoins d'inquiétude, car si elle cède, _l'Algésiras_ doit -périr sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouillé -près d'un écueil redoutable, appelé la Pointe du Diamant. La nuit se -passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparaît, et répand -une redoutable lueur sur cette plage désolée. _Le Bucentaure_, -toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauvé une -partie de son équipage à bord de _l'Indomptable_, mouillé non loin de -là. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu -combattu, était attaché à de bonnes ancres et à de bons câbles. -Pendant la journée entière _l'Algésiras_ tire le canon de détresse -pour réclamer du secours. Quelques barques périssent avant de le -joindre. Une seule parvient à lui remettre une ancre de jet -très-faible. _L'Algésiras_ reste amarré près de _l'Indomptable_, lui -demandant la remorque, que celui-ci promet dès qu'il sera possible de -rentrer dans Cadix. La nuit s'étend de nouveau sur la mer et sur les -deux vaisseaux mouillés l'un à côté de l'autre: c'est la seconde -depuis la funeste bataille. L'équipage de _l'Algésiras_ regarde avec -effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et -avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempête redouble, et tout à -coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes -ancres ont cédé, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant -sur son pont son équipage au désespoir, passe à quelques pieds de -_l'Algésiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe -du Diamant. Les fanaux qui l'éclairent, les cris qui retentissent, -tout s'évanouit dans les flots. Quinze cents hommes périssent à la -fois, car _l'Indomptable_ portait son équipage presque entier, celui -du _Bucentaure_, valides et blessés, et une partie des troupes -embarquées à bord de l'amiral. - -[En marge: _L'Algésiras_ miraculeusement sauvé.] - -Après ce cruel spectacle et les désolantes réflexions qu'il provoque, -_l'Algésiras_ voit reparaître le jour et la tempête s'apaiser. Il -rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard -dans un lit de vase, où il est désormais hors de péril. Juste -récompense du plus admirable héroïsme! - -[En marge: La plupart des vaisseaux français et espagnols pris par les -Anglais leur échappent, et quelques-uns périssent dans la tempête.] - -Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de -_l'Algésiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutté -contre _le Victory_, et duquel était partie la balle qui avait tué -Nelson, venait de couler à fond. Sa poupe, minée par les boulets, -s'était écroulée subitement, et on avait eu a peine le temps d'en -retirer 119 Français. _Le Fougueux_, désemparé, jeté sur la côte -d'Espagne, s'y était perdu. - -_Le Monarca_, abandonné de même, s'était brisé devant les rochers de -San-Lucar. - -[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener -quelques-uns des vaisseaux capturés, et en sauve deux.] - -Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et -avec leurs vaisseaux les moins maltraités ils tenaient la mer en vue -de Cadix, toujours contrariés par les vents, qui ne leur avaient pas -permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le -capitaine Cosmao, à cet aspect, ne put contenir le zèle dont il était -animé. Son vaisseau était criblé, son équipage réduit de moitié; mais -aucune de ces raisons ne put l'arrêter. Il emprunta quelques matelots -à la frégate _l'Hermione_, il rapiéça son gréement à la hâte, et, -usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et -contre-amiraux étaient morts, blessés ou prisonniers, il fit signal -d'appareiller aux vaisseaux qui étaient encore capables de tenir la -mer, afin d'aller arracher à la flotte de Collingwood les Français -qu'elle traînait à sa suite. L'intrépide Cosmao sortit donc, -accompagné du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son -mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux français et -espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journée -de Trafalgar. Ils étaient cinq en tout, suivis des cinq frégates qui -avaient aussi à réparer leur conduite récente. Malgré le mauvais -temps, ces dix bâtiments s'approchèrent de la flotte anglaise. -Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit -avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avariés. Dans ce -mouvement une partie des prises fut abandonnée. Les frégates en -profitèrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_. -Le commandant Cosmao, qui n'était pas en forces, et qui avait contre -lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux -vaisseaux reconquis, seul trophée qu'il pût remporter à la suite de -tels malheurs. Ce ne fut point l'unique résultat de cette sortie. -L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises, -coula à fond ou brûla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San -Augustino_, _l'Intrépide_. - -_L'Aigle_ échappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'échouer -devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de -dévouement semblable à celui qui avait sauvé _l'Algésiras_. - -Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en -eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui périt -entre Rota et San-Lucar. - -Enfin l'amiral anglais revint à Gibraltar, n'emmenant que quatre de -ses prises sur dix-sept, dont une française, _le Swiftsure_, et trois -espagnoles. Encore fallut-il couler à fond _le Swiftsure_. - -[En marge: Caractère de la bataille de Trafalgar.] - -Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins -inexpérimentés, des alliés plus inexpérimentés encore, une discipline -faible, un matériel négligé, partout la précipitation avec ses -conséquences; un chef sentant trop vivement ses désavantages, en -concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les -mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son -souverain; ce souverain irrité ne tenant pas assez compte des -obstacles matériels, moins difficiles à surmonter sur terre que sur -mer, désolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait -plaindre plutôt que blâmer; cet amiral se battant par désespoir, et la -fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu'à l'avantage des -vents; la moitié d'une flotte paralysée par l'ignorance et par les -éléments, l'autre moitié se battant avec fureur; d'une part une -bravoure calculée et habile, de l'autre une inexpérience héroïque, des -morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inouïe; après -les ravages des hommes, les ravages de la tempête; l'abîme dévorant -les trophées du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son -triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge à -sa douleur, telle fut, nous le répétons, cette fatale bataille de -Trafalgar, avec ses causes, ses résultats, ses tragiques aspects. - -On pouvait cependant tirer de ce grand désastre d'utiles conséquences -pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'était passé. -Les combats du _Redoutable_, de _l'Algésiras_, de _l'Achille_ -méritaient d'être cités avec orgueil à côté des triomphes d'Ulm. Le -courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux: -il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune à notre -égard étaient assez grandes pour qu'on pût avouer publiquement -quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de -récompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et -appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cédant à l'horreur de ce -spectacle, s'étaient éloignés du feu. Et, se fussent-ils bien conduits -en d'autres occasions, il fallait les immoler à la nécessité d'établir -la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le -gouvernement trouvât dans cette sanglante défaite une leçon pour -lui-même; il fallait qu'il se dît bien que rien ne se fait vite, et -particulièrement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renonçât -à présenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas -éprouvées à la mer, et qu'en attendant il s'appliquât à les former -toutes par des croisières fréquentes et lointaines. - -[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de récompenses. Napoléon -ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.] - -L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer à tous ces calculs, -enveloppa dans une même mesure de récompense les braves et les lâches, -ne voulant mettre en lumière que l'honneur fait à son pavillon par la -conduite de quelques-uns de ses marins. C'était une faiblesse -naturelle à une cour vieillie, mais une faiblesse inspirée par la -bonté. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, étaient mêlés -avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur -annonça que le roi d'Espagne donnait un grade à tout Espagnol qui -avait assisté à la bataille de Trafalgar, indépendamment des -distinctions particulières accordées à ceux qui s'étaient le mieux -conduits. Les Espagnols, presque honteux d'être récompensés quand les -Français ne l'étaient pas, dirent à ceux-ci que probablement ils -allaient recevoir de leur côté le prix de leur courage. Il n'en fut -rien: les braves, les lâches parmi les Français furent confondus aussi -dans le même traitement, et ce traitement fut l'oubli. - -Quand la nouvelle du désastre de Trafalgar parvint à l'amiral Decrès, -il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgré son esprit, malgré sa -profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers à -annoncer à un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des -succès. Il manda ces tristes détails à Napoléon, qui déjà s'avançait -sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse eût -peine à se faire jour dans une âme enivrée de triomphes, la nouvelle -de Trafalgar chagrina Napoléon, et lui causa un profond déplaisir. -Cependant il fut cette fois moins sévère que de coutume à l'égard de -l'amiral Villeneuve, car cet infortuné avait vaillamment combattu, -quoique très-imprudemment. Napoléon agit ici comme agissent souvent -les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tâcha -d'oublier ce chagrin, et s'efforça de le faire oublier aux autres. Il -voulut qu'on parlât peu de Trafalgar dans les journaux français, et -qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous -avions plus souffert de la tempête que de l'ennemi. Il ne voulut, non -plus, ni récompenser ni punir, ce qui était une cruelle injustice, -indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors -quelque chose dans son âme qui contribua puissamment à lui inspirer -cette conduite si mesquine; il commençait à désespérer de la marine -française. Il trouvait une manière de battre l'Angleterre, plus sûre, -plus praticable, c'était de la battre dans les alliés qu'elle soldait, -de lui enlever le continent, d'en expulser tout à fait son commerce et -son influence. Il devait naturellement préférer ce moyen, dans -l'emploi duquel il excellait, et qui, bien ménagé, l'aurait -certainement conduit au but de ses efforts. À partir de ce jour, -Napoléon pensa moins à la marine, et voulut que tout le monde y pensât -moins aussi. - -[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins -d'effet que les triomphes de Napoléon à Ulm.] - -L'Europe elle-même, quant à la bataille de Trafalgar, se prêta -volontiers au silence qu'il désirait garder. Le bruit retentissant de -ses pas sur le continent empêcha d'entendre les échos du canon de -Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'épée de -Napoléon, n'étaient guère rassurées par une victoire navale, -profitable à l'Angleterre seule, sans autre résultat qu'une nouvelle -extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient -guère et ne toléraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la -gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation. -Trafalgar n'effaça donc point l'éclat d'Ulm, et, comme on le verra -bientôt, n'amoindrit aucune de ses conséquences. - - - - -FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIÈME. - - - - -LIVRE VINGT-TROISIÈME. - - -AUSTERLITZ. - - - Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise - financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements - en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie - des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par - la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de - la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites - nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend - de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix. - -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des - affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire - d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. -- - L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il - entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels - avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M. - d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande - résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il - est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille - de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la - vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. -- - Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs - Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. -- - Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution - de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les - Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du - corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à - Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube. - -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général - Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se - laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à - l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette - l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de - l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon - pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie - contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la - Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des - corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour - Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major - russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui - inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain - choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz livrée le - 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur - d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la - promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à - Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États - vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la - Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de Baden - et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons - allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires autrichiens. -- - Napoléon, de retour à Vienne, a une longue entrevue avec M. - d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et - lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se liera définitivement - à la France. -- Traité de Vienne avec la Prusse. -- Départ de M. - d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, débarrassé de la Prusse, - devient plus exigeant à l'égard de l'Autriche. -- La négociation - transférée à Presbourg. -- Acceptation des conditions de la - France, et paix de Presbourg. -- Départ de Napoléon pour Munich. - -- Mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste de - Bavière. -- Retour de Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. - - -[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'armée.] - -Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de -satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristèrent, mais ni les -unes ni les autres ne lui causèrent de surprise. On espérait tout de -nos armées de terre, constamment victorieuses depuis le commencement -de la Révolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses -depuis quinze années. Mais on n'attachait que des conséquences -médiocres aux événements de mer; on regardait, au contraire, nos -prodigieux succès sur le continent comme tout à fait décisifs. On y -voyait les hostilités éloignées de nos frontières, la coalition -déconcertée dès son début, la durée de la guerre fort abrégée, et la -paix continentale rendue prochaine, ramenant l'espérance de la paix -maritime. Cependant l'armée, s'enfonçant vers l'Autriche à la -rencontre des Russes, faisait prévoir de nouveaux et grands -événements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la -confiance dans le génie de Napoléon tempérait toutes les anxiétés. - -[En marge: Aggravation de la crise financière et commerciale.] - -[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de -consolidation.] - -[En marge: Embarras causés par l'Espagne à la compagnie des -_Négociants réunis_.] - -[En marge: Dangereuses facilités accordées par M. de Marbois à la -compagnie des _Négociants réunis_.] - -Il fallait cette confiance pour soutenir le crédit profondément -ébranlé. Nous avons déjà fait connaître la situation embarrassée de -nos finances. Un arriéré dû à la résolution de Napoléon de suffire -sans emprunt aux dépenses de la guerre, les embarras du Trésor -espagnol rendus communs au Trésor français par les spéculations de la -compagnie des _Négociants réunis_, le portefeuille du Trésor livré -entièrement à cette compagnie par la faute d'un ministre honnête mais -trompé, telles étaient les causes de cette situation. Elles avaient -fini par amener la crise longtemps prévue. Un incident avait contribué -à la précipiter. La cour de Madrid, qui était débitrice envers la -compagnie des _Négociants réunis_ du subside dont celle-ci s'était -chargée d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expédiées pour -les divers ports de la Péninsule, des approvisionnements fournis aux -flottes et aux armées espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa -détresse, de recourir à une mesure désastreuse. Obligée de suspendre -les payements de la _Caisse de consolidation_, espèce de banque -consacrée au service de la dette publique, elle avait donné cours -forcé de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure -devait faire disparaître le numéraire. M. Ouvrard, qui, en attendant -le recouvrement des piastres du Mexique, à lui déléguées par la cour -de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses -associés que le numéraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation, -se trouvait subitement arrêté dans ses opérations. On avait promis -notamment à M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis -à son tour à la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui -étaient nécessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre -millions. Sur les recouvrements à opérer au Mexique, on avait négocié -en Hollande, auprès de la maison Hope, un emprunt de dix millions, -dont on pouvait tout au plus espérer deux en temps utile. Ces -fâcheuses circonstances avaient accru au delà de toute mesure les -embarras de M. Desprez, qui était chargé des opérations du Trésor, de -M. Vanlerberghe, qui était chargé de la fourniture des vivres, et -leurs embarras à l'un et à l'autre étaient retombés sur la Banque. -Nous avons déjà expliqué comment ils faisaient escompter à la Banque -ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs généraux_. La -Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'émission -s'augmentait ainsi d'une manière immodérée. Ce n'eût été là qu'un mal -très-prochainement réparable, si les piastres promises étaient -arrivées assez promptement pour ramener à un taux convenable la -réserve métallique de la Banque. Mais les choses en étaient venues à -ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse -contre 72 millions de billets émis et 20 millions de comptes courants, -c'est-à-dire contre 92 millions de valeurs immédiatement exigibles. -Une circonstance étrange, qui s'était révélée récemment, aggravait -beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimitée -pour la compagnie, lui avait accordé une faculté tout à fait -exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilité de -service, et qui était devenue la cause d'un abus grave. La compagnie -ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des -receveurs généraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant -à se payer des services de tous genres qu'elle exécutait sur les -divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans -cesse aux caisses du Trésor; et, pour plus de commodité, M. de Marbois -avait ordonné aux receveurs généraux de lui verser les fonds qui leur -rentraient, sur un simple récépissé de M. Desprez. La compagnie avait -sur-le-champ usé de cette faculté. Tandis que d'une part elle tâchait -de se procurer de l'argent à Paris, en faisant escompter à la Banque -les _obligations des receveurs généraux_ dont elle était nantie, de -l'autre elle enlevait à la caisse des receveurs généraux l'argent -destiné à acquitter ces mêmes obligations; et la Banque, à leur -échéance, les envoyant chez les receveurs généraux, ne trouvait en -payement que des récépissés de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du -papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle était -arrivée à une si grande émission de billets avec une si faible -réserve. Un commis infidèle, trompant la confiance de M. de Marbois, -était le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si -déplorable. - -[En marge: Le public se porte en foule à la Banque pour demander le -remboursement de ses billets.] - -Cette situation inconnue au ministre, mal appréciée même par la -compagnie, qui, dans son entraînement, ne mesurait ni l'étendue des -opérations dans lesquelles on l'avait engagée, ni la gravité des actes -qu'elle commettait, cette situation se révélait peu à peu par une gêne -universelle. Le public surtout, avide d'espèces métalliques, averti de -leur rareté à la Banque, s'était porté en foule à ses bureaux pour -convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux -effrayés, la crise devint bientôt générale. - -[En marge: La compagnie des _Négociants réunis_ demande des secours.] - -[En marge: La Banque, compromise par les secours accordés déjà, -déclare ses embarras au gouvernement.] - -Les circonstances ainsi aggravées amenèrent des aveux longtemps -différés, et une clarté fâcheuse. M. Vanlerberghe, à qui on ne pouvait -imputer ce qu'il y avait de blâmable dans la conduite de la compagnie, -car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir à -quels embarras il était exposé par ses associés, M. Vanlerberghe se -rendit auprès de M. de Marbois, et lui déclara qu'il lui était -impossible de suffire à la fois au service du Trésor et au service des -vivres; que c'était tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il -ne lui dissimula pas que les fournitures exécutées pour l'Espagne, et -demeurées jusqu'ici sans payement, étaient la cause principale de sa -gêne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres, -encouragé d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui, -satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprimé l'intention de le -soutenir, accorda à ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les -imputa sur des fournitures antérieures que les administrations de la -guerre et de la marine n'avaient pas encore soldées, et il les donna -en rendant à M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements -personnels, contractés à l'occasion du service du Trésor. Mais à peine -ce secours était-il accordé que M. Vanlerberghe vint en réclamer un -second. Ce fournisseur avait derrière lui une multitude de -sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crédit, mais qui, -n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger -leurs avances. Il était donc réduit aux dernières extrémités. M. de -Marbois, épouvanté de ces aveux, en reçut bientôt de plus graves -encore. La Banque lui adressa une députation pour faire connaître sa -situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres -promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trésor en -demandait de son côté, et la Banque n avait pas 2 millions d'écus en -caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se -conduire en pareille occurrence? M. Desprez déclarait pour sa part au -ministre qu'il était au terme de ses ressources, surtout si la Banque -lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'était le -contre-coup des affaires d'Espagne qui le précipitait dans ces tristes -embarras. Il devenait malheureusement évident pour le ministre, que M. -Vanlerberghe appuyé sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trésor et la -Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se -trouvait ainsi rejeté sur la France elle-même par les téméraires -combinaisons de M. Ouvrard. - -[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce -gouvernement.] - -[En marge: L'archichancelier Cambacérès fait prévaloir la résolution -de secourir le fournisseur des vivres.] - -Il était trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se -plaindre. Il fallait se tirer de ce péril, et pour cela en tirer ceux -qui s'y étaient imprudemment exposés, car les laisser périr, c'était -courir la chance de périr avec eux. M. de Marbois n'hésita point dans -la résolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien. -Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule -responsabilité, et il provoqua la réunion d'un conseil de -gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la présidence du prince -Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacérès et tous les -ministres y assistaient. On y appela quelques employés supérieurs des -finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse -d'amortissement. Le conseil délibéra longuement sur la situation. -Après beaucoup de discussions générales et oiseuses, il devenait -urgent de conclure, et chacun hésitait en présence d'une -responsabilité également grande, quelque parti qu'on prit, car il -était aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir. -L'archichancelier Cambacérès, qui avait assez de sens pour comprendre -les exigences de cette situation, et assez de crédit pour les faire -admettre par l'Empereur, fit prévaloir l'avis d un secours immédiat à -M. Vanlerberghe, secours être de dix millions d'abord, et de dix -autres ensuite, lorsqu'on aurait une réponse approbative du quartier -général. Quant à M. Desprez, ce fut une question à traiter avec la -Banque, car elle seule pouvait venir en aide à ce dernier, en lui -continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait -pour parer à l'épuisement de ses caisses, et pour maintenir le crédit -de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa -qu'on pût leur donner cours forcé de monnaie, tant à cause de -l'impossibilité de rétablir en France un papier-monnaie, qu'à cause de -l'impossibilité de faire agréer une telle résolution à l'Empereur. -Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements -plus lents et l'écoulement des espèces moins rapide. On laissa au -ministre du Trésor et au préfet de police le soin de s'entendre avec -la Banque sur le détail de ces mesures. - -[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.] - -M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications -très-vives. Il se plaignit de la manière dont elle avait géré ses -affaires, reproche fort injuste, car, si elle était embarrassée, c -était uniquement par la faute du Trésor. Son portefeuille ne contenait -que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement régulier -était dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait même -diminué les escomptes aux particuliers jusqu'à réduire son -portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en -quantité disproportionnée que du papier de M. Desprez et des -_obligations des receveurs généraux_, qui ne ramenaient point -d'argent. Elle ne souffrait donc qu'à cause du gouvernement lui-même. -Mais les banquiers qui la dirigeaient étaient en général si dévoués à -l'Empereur, dans lequel ils chérissaient sinon le guerrier glorieux, -du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par -les agents du pouvoir avec une sévérité que ne souffriraient pas -aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spéculateurs. Du reste, -c'était de leur part patriotisme plutôt que servilité. Soutenir le -gouvernement de l'Empereur était à leurs yeux un devoir impérieux -envers la France, que lui seul préservait de l'anarchie. Ils ne -s'irritèrent pas de reproches fort peu mérités, et ils montrèrent à la -cause du Trésor un dévouement digne de servir d'exemple en pareille -circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables -d'atténuer la crise. - -[En marge: Moyens imaginés pour rétablir la réserve métallique de la -Banque de France, et diminuer l'écoulement des espèces.] - -M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les -départements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se -démunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement -besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement -des fonctionnaires, et d'expédier ces fonds à la Banque. On espérait -ainsi faire rentrer cinq à six millions en espèces. On donnait ordre -aux receveurs généraux qui n'auraient pas livré à M. Desprez toutes -les sommes encaissées, de les verser immédiatement à la Banque. Les -commis envoyés avaient en même temps la mission de s'assurer si -quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trésor -dans leur intérêt personnel. À ces moyens pour faire arriver le -numéraire, on en ajouta quelques autres pour l'empêcher de s'écouler. -Le billet commençant à perdre, le public courait avec empressement aux -caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage -et la malveillance ne s'en seraient pas mêlés, il eût suffi de la -perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse -des porteurs en exigeât la conversion en espèces. On autorisa la -Banque à ne convertir en argent que cinq à six cent mille francs de -billets par jour. C'était tout ce qu'il fallait de numéraire, quand la -confiance existait. On prit une autre précaution afin de ralentir les -payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de -remboursement se seraient bien passés de cette formalité, car ils ne -craignaient pas que la Banque trompât le public, en mettant un écu de -moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les -compter. On décida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet -à la même personne, et que chacun serait admis à son tour. Enfin, -l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen, -celui de distribuer des numéros aux porteurs de billets, dans la -proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser -par jour. Ces numéros, déposés dans les mairies de Paris, durent être -distribués par les maires aux individus notoirement étrangers au -commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour -satisfaire à des besoins véritables. - -Ces mesures firent cesser au moins le trouble matériel autour des -bureaux de la Banque, et réduisirent l'émission des espèces aux -besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait à -soustraire les écus de la Banque pour les faire payer au public -jusqu'à 6 et 7 pour 100, fut déjoué dans ses manoeuvres. Cependant -c'était une vraie suspension de payement, dissimulée sous un -ralentissement. Elle était malheureusement inévitable. Dans ces -circonstances, ce n'est pas la mesure elle-même qu'il faut blâmer, -c'est la conduite antérieure qui l'a rendue nécessaire. - -Les commis envoyés procurèrent la rentrée de deux millions tout au -plus. L'échéance journalière des effets du commerce amenait plus de -billets que d'écus, car les commerçants ne s'acquittaient en espèces -que lorsqu'ils avaient à payer des sommes moindres de 500 francs. La -Banque résolut donc d'acheter en Hollande des piastres à tout prix, et -de prendre ainsi à son compte une partie des frais de la crise. Grâce -à cet ensemble de moyens, on serait bientôt sorti d'embarras, si M. -Desprez n'était venu tout à coup déclarer de plus grands besoins et -solliciter de nouveaux secours. - -[En marge: Nouveaux secours demandés par la compagnie des _Négociants -réunis_, et accordés par la Banque.] - -Ce banquier, chargé par la compagnie de fournir au Trésor les fonds -nécessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des -receveurs généraux_, les _bons à vue_, etc., avait pris l'engagement -de faire cet escompte à 1/2 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 6 pour -100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter à -lui-même qu'à 1 pour 100 par mois, c'est-à-dire à 12 pour 100 par an, -il était exposé à des pertes ruineuses. Afin de s'épargner ces pertes, -il avait imaginé un moyen, c'était de donner en gage aux prêteurs les -_obligations_ et les _bons à vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au -lieu de les faire sous-escompter. Les spéculateurs, dans le désir de -mettre la circonstance à profit, avaient fini par lui refuser le -renouvellement de ce genre d'opérations, afin de l'obliger à livrer -les valeurs du Trésor, et de les avoir ainsi à vil prix.--«Les -embarras de la place,» écrivait M. de Marbois à l'Empereur, servent -de prétexte à beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers -les _Négociants réunis_, et je connais de grands patriotes qui ont -retiré 12 à 14 cent mille francs à l'agent du Trésor, pour en tirer un -meilleur parti.» (Lettre du 28 septembre.--Dépôt de la secrétairerie -d'État). - -M. Desprez, qui avait déjà reçu 14 millions de secours de la Banque, -en voulait obtenir 30 immédiatement, et 70 dans le mois de brumaire. -C'était par conséquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait. -Cette situation, avouée à la Banque, y causa un véritable effroi, et y -provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui -n'étaient pas disposés à épouser la fortune du gouvernement quelle -qu'elle fût. On demanda ce qu'était M. Desprez, et à quel titre de si -grands sacrifices étaient réclamés pour lui? On ignorait dans le -commerce la solidarité établie entre lui et la compagnie de -fournisseurs qui travaillait à la fois pour l'Espagne et pour la -France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger -le ministre à l'avouer comme agent du Trésor, ne fût-ce que pour avoir -une garantie de plus. Le ministre averti avait envoyé un billet de sa -main au président de la régence, pour dire que M. Desprez n'agissait -que dans l'intérêt du Trésor. Par distraction, M. de Marbois avait -négligé de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signât. Il y -consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on était en -présence de l'Empereur lui-même, créateur de la Banque, sauveur et -maître de la France, demandant qu'on ne réduisit pas son gouvernement -aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin. - -[En marge: Dernières mesures résolues par la Banque pour faire face à -la situation.] - -La voix du patriotisme prévalut, et ce résultat fut particulièrement -dû à M. Perregaux, célèbre banquier, dont l'influence était toujours -employée au profit de l'État. On décida que tous les secours -nécessaires seraient donnés à M. Desprez; que les obligations qui -servaient à emprunter sur gage, et qu'on évitait d'escompter pour -s'épargner de trop grandes pertes, seraient escomptées n'importe à -quel prix, soit qu'elles appartinssent à M. Desprez ou à la Banque; -qu'il se chargerait lui-même de cette opération, comme plus capable -qu'aucun autre de l'exécuter; que les pertes seraient supportées de -moitié par la compagnie et par la Banque; que des métaux seraient -achetés à Amsterdam et à Hambourg, à frais communs, et que M. Desprez -serait formellement invité à ne plus renouveler ses engagements, afin -de mettre un terme à une pareille situation. On résolut enfin de -diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources -existantes au Trésor, et de n'émettre de billets que pour lui. Le -remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une -quantité considérable de billets, qu'on avait d'abord voulu détruire, -mais qu'on remit bientôt en circulation pour suffire aux besoins de M. -Desprez. On dépassa même de beaucoup la première émission, et on la -porta jusqu'à 80 millions, indépendamment des 20 millions de comptes -courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte -effectif des _obligations_, procurèrent les cinq à six cent mille -francs par jour qui étaient indispensables pour satisfaire le public, -et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les -services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait -amené celle du Trésor lui-même. - -[En marge: Faillites nombreuses tant à Paris que dans les -départements.] - -On n'empêcha cependant point les banqueroutes particulières, qui, se -succédant rapidement, ajoutèrent beaucoup à la tristesse générale. La -faillite de M. Récamier, banquier renommé par sa probité, l'étendue de -ses affaires, l'éclat de sa manière de vivre, et qui succomba, victime -des circonstances bien plus que de sa conduite financière, produisit -la sensation la plus pénible. Les malveillants l'attribuèrent à des -relations d'affaires avec le Trésor, qui n'existaient pas. Beaucoup de -faillites moins importantes suivirent celle de M. Récamier, tant à -Paris que dans les provinces, et causèrent une sorte de terreur -panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de -Napoléon, cette crise aurait pu entraîner les conséquences les plus -graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son génie; personne -n'avait d'inquiétude pour le maintien de l'ordre public; on -s'attendait à chaque instant à quelque coup d'éclat qui relèverait le -crédit; et cette détestable espèce de spéculateurs, qui aggravent -toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des -valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu à la baisse, par crainte des -victoires de Napoléon. - -[En marge: Tous les regards tournés vers Napoléon, de qui on attend la -fin de cette crise.] - -Tous les yeux étaient fixés sur le Danube, où allaient se décider les -destinées de l'Europe. C'est de là que devaient surgir les événements -qui pouvaient mettre fin à cette crise financière et politique. On les -espérait avec une pleine confiance, surtout après avoir vu en quelques -jours une armée entière prise presque sans coup férir, par le seul -effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance même de cette -manoeuvre venait de susciter une fâcheuse complication avec la Prusse, -et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance était -la marche du corps du maréchal Bernadotte à travers la province -prussienne d'Anspach. - -[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation -du territoire d'Anspach.] - -Napoléon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de -l'armée autrichienne, n'avait pas considéré un instant comme une -difficulté de traverser les provinces que la Prusse avait en -Franconie. En effet, d'après la convention de neutralité stipulée par -la Prusse avec les puissances belligérantes, pendant la dernière -guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point été -comprises dans la neutralité du nord de l'Allemagne. La raison en -était simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route obligée -des armées françaises et autrichiennes, il était presque impossible de -les soustraire à leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'était -qu'elles ne devinssent pas un théâtre d'hostilités, qu'on les -traversât rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse -avait voulu qu'il en fût autrement cette fois, elle aurait dû le dire. -D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout récemment encore d'entrer en -pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'était avancée -dans cette voie jusqu'à écouter et accueillir l'offre du Hanovre, -elle n'était guère en droit de changer les anciennes règles de sa -neutralité, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en -1796. Cela eût été inconcevable; aussi avait-elle gardé à cet égard un -silence que décemment elle n'aurait pas osé rompre, surtout pour -déclarer qu'en pleine négociation d'alliance, elle voulait être moins -facile avec nous que dans les temps de la plus extrême froideur. Quoi -qu'il en soit, Napoléon se fondant sur l'ancienne convention, et sur -une apparence d'intimité à laquelle il devait croire, n'avait pas -considéré le passage à travers la province d'Anspach comme une -violation de territoire. Ce qui prouve sa sincérité à cet égard, c'est -qu'à la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de -cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui eût été fort -aisé d'éviter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances -d'envelopper le général Mack. - -[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du -territoire d'Anspach.] - -[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France à Berlin en -apprenant le passage par la province d'Anspach.] - -Mais la situation de la Prusse était devenue chaque jour plus -embarrassante entre l'empereur Napoléon et l'empereur Alexandre. Le -premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui -demandait passage en Silésie pour l'une de ses armées, et semblait lui -déclarer qu'il fallait s'unir à la coalition de gré ou de force. -Parvenu à comprendre ce dont il s'agissait, Frédéric-Guillaume était -dans un état d'agitation extraordinaire. Ce prince, dominé tantôt par -l'avidité naturelle à la puissance prussienne qui le portait vers -Napoléon, tantôt par les influences de cour qui l'entraînaient vers la -coalition, avait fait des promesses à tout le monde, et était ainsi -arrivé à un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que -la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en était exaspéré au -plus haut point, car il était à la fois mécontent des autres et de -lui-même, et il n'envisageait la guerre qu'avec épouvante. Indigné -cependant de la violence dont le menaçait la Russie, il avait ordonné -la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet état des choses -qu'on apprit à Berlin la prétendue violation du territoire prussien. -Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce -qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences -d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach -aux Français, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silésie -aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de -raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant à Berlin le -passage des Français sur le territoire d'Anspach, la cour se récria -que Napoléon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter -comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'était pas -possible de le supporter sans se déshonorer; que du reste, si on ne -voulait pas avoir la guerre avec Napoléon, il faudrait bien l'avoir -avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agît d'une -manière aussi partiale à son égard, et qu'on lui refusât ce qu'on -avait accordé à son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se -prononcer, il serait bien étrange, bien indigne des sentiments du roi -d'épouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses défenseurs. -Frédéric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours professé d'autres -sentiments, soit à Memel, soit depuis, dans ses épanchements -confidentiels avec son jeune ami Alexandre. - -C'est là ce qu'on disait hautement à Berlin, à Potsdam, et surtout -dans la famille royale, où dominait une reine passionnée, belle et -remuante. - -[En marge: Colère calculée de la Prusse.] - -[En marge: Usage que fait la Prusse de l'événement d'Anspach pour -sortir des embarras dans lesquels elle était placée.] - -[En marge: Elle prétend accorder aux Russes le passage à travers la -Silésie, en compensation du passage pris par les Français à travers la -Franconie.] - -Frédéric-Guillaume, quoique sincèrement irrité de la violation du -territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre -les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les -gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colère, et affecta de -se montrer encore plus irrité qu'il n'était. Sa conduite envers les -deux représentants de la France fut ridiculement affectée. -Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne -voulut pas les admettre dans son cabinet pour écouter leurs -explications. MM. de Laforest et Duroc furent frappés d'une sorte -d'interdit, privés de toute communication, même avec le secrétaire -particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il -s'agissait ou des indemnités allemandes, ou du Hanovre. Les -intermédiaires secrets, employés ordinairement, déclarèrent que, dans -l'état d'esprit du roi à l'égard des Français, on n'osait en voir -aucun. Toute cette colère était évidemment calculée. On en voulait -tirer une solution des embarras dans lesquels on s'était mis; on -voulait pouvoir dire à la France que les engagements pris avec elle -étaient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvelés tant de -fois, et substitués aux divers projets d'alliance manqués, avaient -consisté à promettre formellement que le territoire prussien ne -servirait jamais à une agression contre la France, que le Hanovre même -serait garanti contre toute invasion. Les Français ayant traversé -violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure -qu'ils avaient donné le droit de l'ouvrir à qui on voudrait. C'était -une issue miraculeusement trouvée pour échapper aux difficultés de -tout genre accumulées autour de soi. En conséquence, on résolut de -déclarer que la Prusse était, par la violation de son territoire, -déliée de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes à -travers la Silésie, en compensation du passage pris sur Anspach par -les Français. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand -embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le -parti de se saisir du Hanovre, où ne restaient plus que six mille -Français enfermés dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet -envahissement sous un prétexte spécieux, celui de se prémunir contre -de nouvelles violations de territoire, car une armée anglo-russe -marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empêchait que le théâtre -des hostilités ne fût transporté au sein des provinces prussiennes, -dans lesquelles le Hanovre était enclavé de toutes parts. - -[En marge: Manière d'annoncer à la France les résolutions prises.] - -Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick, -le maréchal de Mollendorf furent appelés. M. d'Haugwitz, arraché à sa -retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrêta -les résolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa -enveloppées quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour -terrifier davantage les deux représentants de la France. Bien qu'on ne -les crût pas faciles à intimider, ni eux, ni leur maître, on pensait -que dans un moment où Napoléon avait tant d'ennemis sur les bras, la -crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition -universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit. - -MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demandé à -entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvèrent -l'attitude étudiée d'un homme qui fait effort pour contenir son -indignation, et n'obtinrent de lui, à travers beaucoup de plaintes -amères, qu'une déclaration, c'est que les engagements de la Prusse -étaient rompus, et qu'elle ne serait plus guidée désormais que par -l'intérêt de sa propre sûreté. Le cabinet laissa successivement -parvenir à la connaissance des deux négociateurs français la -résolution d'ouvrir la Silésie aux Russes, et d'occuper le Hanovre -avec une armée prussienne, sous le prétexte d'empêcher que le feu de -la guerre ne s'introduisît au centre même du royaume. On semblait dire -que la France devait se trouver heureuse d'en être quitte à pareil -prix! - -[En marge: Après un premier éclat la Prusse commence à se calmer.] - -Tout cela était bien peu digne de la probité du roi et de la puissance -de la Prusse. Cependant, après cette première explosion, les formes -commencèrent à s'améliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le -plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succès -surprenants de Napoléon avaient inspiré dans toutes les cours de -sérieuses réflexions. - -[En marge: Alexandre prend la résolution de se rendre à Berlin.] - -Ce qui se passait à Berlin avait été rapporté à Pulawi avec la -promptitude de l'éclair. Alexandre, qui voulait voir -Frédéric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner à -la Prusse, devait le vouloir bien davantage après. Il espérait trouver -ce prince disposé à subir toute espèce d'influences. Aussi, loin de -fixer le rendez-vous de manière que la distance à parcourir fût -également partagée, Alexandre fit lui-même le trajet entier, et se -rendit immédiatement à Berlin. - -[En marge: Entrée solennelle d'Alexandre à Berlin.] - -[En marge: Séduction exercée par Alexandre sur la cour de Berlin.] - -[En marge: Le roi de Prusse, effrayé des entraînements de la cour, -rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.] - -[En marge: Langage d'Alexandre à la cour de Prusse.] - -Frédéric-Guillaume, en apprenant l'arrivée du czar, regretta d'avoir -fait autant d'éclat, et de s'être ainsi attiré une visite flatteuse, -mais compromettante. Napoléon commençait la guerre d'une façon si -brusque et si décisive, qu'on était peu encouragé à se lier avec ses -ennemis. Cependant il n'était pas possible de se refuser aux -empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna -donc les ordres nécessaires pour le recevoir avec tout l'appareil -convenable. Alexandre fit son entrée le 25 octobre dans la capitale de -la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde -royale prussienne. Le jeune roi, accouru à sa rencontre, l'embrassa -cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, après -avoir été d'abord favorable aux Français, commençait à se laisser -entraîner par l'impulsion de la cour, et par l'allégation mille fois -répétée que Napoléon avait violé le territoire d'Anspach par mépris -pour la Prusse. Alexandre s'était promis de déployer en cette -circonstance tout ce qu'il avait de moyens de séduction pour mettre la -cour de Berlin dans ses intérêts. Il n'y manqua pas, et il débuta par -la belle reine de Prusse, qui était facile à gagner, car, issue de la -maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la -noblesse allemande contre la Révolution française. Alexandre lui -adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait -à volonté prendre pour un simple hommage rendu à son mérite, ou pour -un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occupé d'une dame -distinguée de la noblesse russe, Alexandre était homme et prince à -simuler à propos un sentiment utile à ses vues. Du reste, rien, dans -ce qu'il témoignait, n'était capable d'offenser ni la décence, ni la -susceptibilité ombrageuse de Frédéric-Guillaume. Il n'avait pas vécu -deux jours à Berlin, que déjà toute la cour était pleine de lui, et -vantait sa grâce, son esprit, sa généreuse ardeur pour la cause de -l'Europe. Il avait entouré de ses soins, tous les parents du grand -Frédéric; il avait visité le duc de Brunswick, le maréchal de -Mollendorf, et honoré en eux les chefs de l'armée prussienne. Le jeune -prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente -haine pour les Français, par une ardente passion pour la gloire, le -prince Louis, acquis d'avance à la cause de la Russie, montrait encore -plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entraînement général -livrait la cour de Prusse à Alexandre. Frédéric-Guillaume s'apercevait -de l'effet produit autour de lui, et commençait à s'en épouvanter. Il -attendait avec une pénible anxiété les propositions qui allaient -naître de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de -hâter le moment des explications. Nous avons déjà dit que dans son -extrême embarras, il avait appelé auprès de lui son ancien conseiller -d'Haugwitz, dont l'esprit trop délié pour le sien l'inquiétait -quelquefois par sa supériorité même, mais dont la politique adroite, -évasive, toujours portée à la neutralité, lui convenait parfaitement. -Ils déploraient tous deux le fatal enchaînement de choses qui, sous la -direction passionnée et inégale de M. de Hardenberg, avait conduit la -Prusse à une véritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et -créature de M. d'Haugwitz, bientôt rival et jaloux de cet homme -d'État, avait commencé par suivre sa politique, qui consistait à se -maintenir neutre entre les deux partis européens, et à exploiter cette -neutralité; mais il l'avait fait avec son caractère passionné, versant -tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, favorable aux Français, lorsqu'il -s'agissait du Hanovre, jusqu'à vouloir se donner totalement à eux, et, -depuis l'événement d'Anspach, tellement entraîné par le mouvement -général, qu'il voulait leur faire la guerre de moitié avec la Russie. -M. d'Haugwitz, censurant, mais avec ménagement, un ingrat disciple, -disait qu'on avait été trop français quelques mois auparavant, et -qu'on était trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras, -comment échapper aux étreintes du jeune empereur? La difficulté -devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la résoudre en -éludant sans cesse. Le temps était précieux pour Alexandre, car chaque -jour qui s'écoulait annonçait un nouveau pas de Napoléon sur le -Danube, et un nouveau péril pour l'Autriche, ainsi que pour les armées -russes arrivées sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit -aborder par son ministre des affaires étrangères l'habile et astucieux -comte d'Haugwitz. Le thème qu'ils développèrent l'un et l'autre est -facile à déduire de ce qui précède. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait -se séparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son -inaction à faire triompher l'ennemi commun; elle en était ménagée dans -le moment, et même fort peu, à juger d'après ce qui venait de se -passer à Anspach, mais elle en serait bientôt écrasée, lorsque, -délivré de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus à compter avec -personne. Il est vrai que la Prusse était placée bien près des coups -de Napoléon; mais on marchait à son secours avec une armée de 80 mille -hommes, et on ne s'était même avancé si près d'elle que dans ce but. -Cette armée réunie à Pulawi, sur la frontière de Silésie, était, non -pas une menace, mais une généreuse attention d'Alexandre, qui n'avait -pas voulu entraîner un ami dans une guerre sérieuse, sans lui offrir -les moyens d'en braver les périls. D'ailleurs Napoléon avait bien des -ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si, -tandis que les Autrichiens et les Russes ralliés lui opposeraient une -barrière solide, la Prusse se jetait sur ses derrières par la -Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait -infailliblement. Dans ce cas très-probable, la commune délivrance -serait due à la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napoléon -promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce -complément de territoire, dont il avait flatté la juste ambition de la -maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet déjà écrit à -Londres pour décider l'Angleterre à ce sacrifice.) Et il vaudrait bien -mieux recevoir un don si beau du possesseur légitime, pour prix du -salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en -récompense d'une trahison. - -[En marge: L'archiduc Antoine accourt à Berlin pour seconder les -efforts d'Alexandre.] - -À ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la présence -de l'archiduc Antoine, accouru en toute hâte de Vienne à Berlin. Ce -prince venait raconter les désastres d'Ulm, les progrès rapides des -Français, les périls de la monarchie autrichienne, trop grands pour -n'être pas communs à l'Allemagne entière, et il sollicitait avec -ardeur la réconciliation à tout prix des deux premières puissances -allemandes. - -[En marge: Vaine résistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux -instances d'Alexandre.] - -[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence -qu'on avait formé contre la Prusse.] - -[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.] - -Cette machination diplomatique était trop bien ourdie pour que le -malheureux roi de Prusse pût y échapper. Cependant lui et M. -d'Haugwitz résistaient obstinément, comme s'ils avaient eu le -pressentiment des revers qui devaient bientôt frapper la monarchie -prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de -contestations, beaucoup même de plaintes amères. Le roi et son -ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait -certainement, car l'Europe tout entière, fût-elle réunie, était -incapable de résister à Napoléon; que s'ils cédaient, c'est qu'on -faisait violence à leur raison, à leur prudence, à leur patriotisme, -et ils ne manquaient pas non plus de récriminer contre le projet -qu'on avait eu de les entraîner, de gré ou de force, projet dont -l'armée russe réunie sur la frontière de Silésie devait être -l'instrument. À cela l'empereur Alexandre répondait en livrant son -ministre, le prince Czartoryski. Cédant à son inconstance naturelle, -il écoutait déjà beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire -partout que le prince Czartoryski était un ministre perfide, -trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi, -et cherchant dans ce but à jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre, -qui n'avait pas assez de caractère pour le plan qu'on lui avait -proposé, s'était effrayé à Pulawi même de l'idée de marcher sur la -France en passant sur le corps de la Prusse, dût la couronne de -Pologne être le prix de cette témérité. Éclairé par M. d'Alopeus, -excité par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire -commettre une grande faute, et il le reprochait même assez vivement au -prince Czartoryski, dont le caractère grave et sévère commençait à lui -être importun, parce qu'avec la liberté d'un ami et d'un ministre -indépendant, il blâmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et -de sa mobilité. - -[Date: Nov. 1805.] - -[En marge: Le roi de Prusse est enfin entraîné.] - -À force de soins, de désaveux, et surtout d'influences accessoires, -telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les -cris du jeune état-major prussien, on finit par étourdir le roi, par -vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues -de la coalition. Mais, tout dominé qu'était Frédéric-Guillaume, il -voulut se réserver une dernière ressource pour échapper à ces -nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta -un plan qui pouvait faire encore quelque illusion à sa probité -entraînée, et qui consistait dans un projet de médiation, grande -hypocrisie employée alors par toutes les puissances, pour déguiser les -plans de coalition contre la France. C'était la forme dont la Prusse -avait songé à se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de -s'allier à Napoléon au prix du Hanovre: c'était la forme dont elle se -servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre, -et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre. - -[En marge: Traité de Potsdam signé le 3 novembre 1805.] - -Il fut convenu que la Prusse, alléguant l'impossibilité de vivre en -repos entre des adversaires acharnés qui ne respectaient pas même son -territoire, se déciderait à intervenir pour les forcer à la paix. -Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette -paix? Là était toute la question. Si la Prusse se conformait aux -traités signés avec Napoléon, et par lesquels elle avait garanti -l'état présent de l'empire français, en échange de ce qu'elle avait -reçu en Allemagne, il n'y avait rien à dire. Mais elle n'était pas -assez ferme pour s'en tenir à cette limite, qui était celle de la -loyauté. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une -nouvelle démarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui -reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le -morcellement du royaume d'Italie), une indemnité pour le roi de -Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par -Napoléon lui-même, dans le cas d'une pacification générale, -c'est-à-dire l'indépendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande. -C'était là une violation formelle des garanties réciproques que la -Prusse avait stipulées avec la France, non pas dans des projets -d'alliance manqués, mais dans des conventions authentiques, signées à -l'occasion des indemnités allemandes. - -Les Russes et les Autrichiens auraient désiré davantage, mais, comme -ils savaient que Napoléon ne consentirait jamais à ces conditions, ils -étaient assurés, même avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraîner -la Prusse à la guerre. - -Il y avait une autre difficulté sur laquelle ils passaient encore pour -faire tomber tous les obstacles. Frédéric-Guillaume ne voulait pas se -présenter à Napoléon au nom de tous ses ennemis, notamment de -l'Angleterre, après avoir échangé avec lui contre cette puissance tant -de confidences et d'épanchements. Il exprima donc le désir de ne pas -prononcer un seul mot qui fût relatif à la Grande-Bretagne dans la -déclaration de médiation, n'entendant se mêler, disait-il, que de la -paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en -avait assez dans ce qui était convenu, pour le précipiter dans la -guerre. Enfin il exigea une dernière précaution, celle-ci la plus -captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme -auquel la Prusse serait obligée d'agir. D'une part, le duc de -Brunswick, toujours consulté, toujours écouté sans appel, quand il -s'agissait des affaires militaires, déclarait que l'armée prussienne -ne serait prête que dans les premiers jours de décembre; de l'autre, -M. d'Haugwitz conseillait de différer, pour voir comment se -passeraient les choses sur le Danube, entre les Français et les -Russes. Avec un capitaine tel que Napoléon, les événements ne -pouvaient pas traîner en longueur, et, en gagnant seulement un mois, -il y avait chance d'être tiré d'embarras par quelque solution imprévue -et décisive. Il fut donc arrêté qu'à l'expiration d'un mois, à dater -du jour où M. d'Haugwitz, chargé de proposer la médiation, aurait -quitté Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si -Napoléon n'avait pas fait une réponse satisfaisante. Il était facile -d'ajouter quelques jours à ce mois, en retardant sous divers prétextes -le départ de M. d'Haugwitz, et de plus Frédéric-Guillaume s'en fiait à -ce négociateur, à sa prudence, à son adresse, pour que les premiers -mots échangés avec Napoléon ne rendissent pas la rupture inévitable et -immédiate. - -Ces conditions, indignes de la loyauté prussienne, car elles étaient -contraires, nous le répétons, à des stipulations formelles, dont la -Prusse avait reçu le prix en beaux territoires, contraires surtout à -une intimité que Napoléon avait dû croire sincère, ces conditions -furent insérées dans une double déclaration, signée à Potsdam le 3 -novembre. Le texte n'en a jamais été publié, mais Napoléon parvint -plus tard à en connaître le contenu. Cette déclaration a conservé le -titre de traité de Potsdam. Sans doute Napoléon avait commis des -fautes à l'égard de la Prusse: tout en la caressant et en -l'avantageant beaucoup, il avait laissé passer plus d'une occasion de -l'enchaîner irrévocablement. Mais il l'avait comblée de solides -faveurs; et il avait toujours été loyal dans ses rapports avec elle. - -[En marge: Alexandre jure une amitié éternelle au roi de Prusse sur le -tombeau du grand Frédéric.] - -Alexandre et Frédéric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette -belle retraite du grand Frédéric qu'on s'était réciproquement exalté, -et qu'on avait conclu ce traité si contraire à la politique et aux -intérêts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en était désolé, et -ne s'excusait à ses propres yeux de l'avoir signé que dans l'espoir -d'en éluder les conséquences. Le roi, étourdi, confondu, ne savait où -il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre, -d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son goût -pour les scènes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient -les restes du grand Frédéric, au milieu de l'église protestante de -Potsdam. Là, sous ce caveau, pratiqué dans un pilier de l'église, -étroit, simple jusqu'à la négligence, se trouvent deux cercueils en -bois, l'un de Frédéric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frédéric. -Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et -saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le -cercueil du grand Frédéric, le serment d'une amitié éternelle! Jamais -ils ne devaient séparer ni leur cause, ni leurs destinées. Tilsit -allait bientôt montrer la solidité d'un tel serment, probablement -sincère au moment où il fut prêté. - -Cette scène, racontée à Berlin, publiée dans toute l'Europe, confirma -l'opinion qu'il existait une alliance étroite entre les deux jeunes -monarques. - -[En marge: Retour empressé de l'Angleterre à l'égard de la Prusse; -elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.] - -L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des -négociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un -événement capital qui pouvait décider du sort de l'Europe. Elle fit -partir sur-le-champ lord Harrowby lui-même, le ministre des affaires -étrangères, pour négocier. Le cabinet de Londres n'était pas difficile -avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe à quel -prix. Il consentait à ce que l'Angleterre ne fût pas même nommée dans -la négociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de -Napoléon, et il tenait des subsides tout prêts pour l'armée -prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prît part à la guerre sous un -mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncés à la maison de -Brandebourg, il était disposé à concéder beaucoup, mais il ne -dépendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine -chéri de George III. M. Pitt l'eût sacrifié volontiers, car il est -toujours entré dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le -Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on eût plutôt fait -renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche, -on offrait quelque chose de moins adhérent, il est vrai, à la -monarchie prussienne, mais de plus considérable, la Hollande -elle-même[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave -de la France, et dont elles réclamaient l'indépendance avec tant -d'énergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci -à la coalition, et dégager le Hanovre. C'est à l'illustre nation -hollandaise à juger du cas qu'elle peut faire de la sincérité des -affections européennes à son égard. - -[Note 4: C'est sur des pièces authentiques que je fonde cette -assertion.] - -C'étaient là autant de sujets à régler ultérieurement entre les cours -de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du traité de -Potsdam sa conséquence essentielle, c'est-à-dire l'accession de la -Prusse à la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc -le départ de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprêts, -l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, après dix jours -passés à Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la -grande-duchesse, princesse d'un haut mérite, qui vivait dans cette -ville, entourée des plus beaux génies de l'Allemagne, heureuse de ce -noble commerce qu'elle était digne de goûter. La séparation des deux -monarques fut, comme leur première rencontre aux portes de Berlin, -marquée par des embrassements et des témoignages d'amitié, qu'on -semblait, d'un côté au moins, vouloir rendre très-ostensibles. -Alexandre partait pour l'armée, entouré de l'intérêt qui s'attache -ordinairement à un tel départ. On saluait en lui un jeune héros, prêt -à braver les plus grands périls pour le triomphe de la cause commune -des rois. - -Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand -maréchal du palais impérial, étaient totalement délaissés. La cour -continuait à les traiter avec une froideur offensante. Bien que le -secret le plus profond eût été promis, entre les Russes et les -Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne -pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre à tout le -monde que la Prusse était engagée irrévocablement avec eux. Leur joie, -au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprêts militaires qui se -faisaient, au mouvement peu conforme à son âge que se donnait le vieux -duc de Brunswick, elle attestait le succès qu'avait obtenu la présence -d'Alexandre à Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M. -d'Haugwitz la direction des relations extérieures, ne se montrait -guère aux négociateurs français; mais M. d'Haugwitz les accueillait -plus fréquemment. Interrogé par eux sur l'importance qu'il fallait -attacher aux indiscrétions russes, il se défendait de toutes les -suppositions répandues dans le public. Il avouait un projet qui, -disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une -médiation. Quand ils voulaient savoir si cette médiation serait armée, -ce qui signifiait imposée, il éludait, disant que les instances de sa -cour auprès de Napoléon seraient proportionnées à l'urgence du moment. -Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette -médiation, il répondait qu'elles seraient justes, sages, conformes à -la gloire de la France, et qu'il en avait donné la meilleure preuve en -se chargeant lui-même de les porter à Napoléon. Il ne pouvait pas, la -première fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer à en être -brusquement repoussé. - -Tels furent les éclaircissements obtenus du cabinet de Berlin. La -seule chose qui fût évidente, c'est que la Silésie était ouverte aux -Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire -d'Anspach, et que le Hanovre allait être occupé par une armée -prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans -la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait -le siége de cette place, promettait les plus grands égards envers les -Français, en ajoutant qu'il en espérait autant de leur part. - -[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier général de -Napoléon.] - -Le grand maréchal Duroc ne voyant plus rien à faire à Berlin, en -partit pour le quartier général de Napoléon. À cette époque, fin -d'octobre, commencement de novembre, Napoléon, en ayant fini avec la -première armée autrichienne, s'apprêtait à fondre sur les Russes, -suivant le plan qu'il avait conçu. - -[En marge: Étonnement de Napoléon en apprenant ce qui se passe à -Berlin.] - -Quand il apprit ce qui se passait à Berlin, il fut confondu -d'étonnement, car c'était de très-bonne foi, et en croyant au maintien -de l'ancien usage, qu'il avait ordonné de traverser les provinces -d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse fût -sincère, et il était convaincu qu'elle servait à couvrir les -faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il -pouvait supposer à ce sujet n'était capable de l'ébranler; et il -montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractère. - -On connaît déjà le plan général de ses opérations. En présence de -quatre attaques dirigées contre l'empire français, l'une au nord par -le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres à -l'orient par la Lombardie et la Bavière, il n'avait tenu compte que -des deux dernières. Laissant à Masséna le soin de parer à celle de -Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il -s'était réservé la plus importante, celle qui menaçait la Bavière. -Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui séparait les -Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple, -enveloppé les premiers, et les avait envoyés prisonniers en France. -Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur -Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait être dégagée, et les attaques -préparées au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes -diversions. - -[En marge: Résolutions inspirées à Napoléon par les événements de -Prusse.] - -Cependant la Prusse pouvait apporter à ce plan de graves -perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohême sur les -derrières de Napoléon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un général -ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait à Berlin, se serait -arrêté tout à coup, aurait rétrogradé pour prendre une position plus -rapprochée du Rhin, de manière à n'être pas tourné, et aurait attendu -dans cette position, à la tête de ses forces réunies, les conséquences -du traité de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les -dangers qui n'étaient que probables; il donnait aux deux armées russes -de Kutusof et d'Alexandre le temps d'opérer leur jonction, à -l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavière pour se -joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire -des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un -mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150 -mille Prussiens, rassemblés dans le haut Palatinat ou la Bavière, et -être accablé par une masse de forces double des siennes. Persister -dans ses idées plus que jamais, c'est-à-dire marcher en avant, -refouler à une extrémité de l'Allemagne les principales armées de la -coalition, écouter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui -donner ses triomphes pour réponse: telle était la détermination la -plus sage, quoiqu'en apparence la plus téméraire. Ajoutons que ces -grandes résolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes -ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement -un génie supérieur, mais une autorité absolue, car, pour être en -mesure de s'avancer ou de rétrograder à propos, il faut être le centre -de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les -volontés, il faut être général et chef d'empire, il faut être Napoléon -et empereur. - -[En marge: Langage que tient Napoléon à la Prusse après avoir arrêté -ses résolutions.] - -Le langage de Napoléon à la Prusse fut conforme à la résolution qu'il -venait de prendre. Loin de présenter des excuses pour la violation du -territoire d'Anspach, il se contenta d'en référer aux conventions -antérieures, disant que si ces conventions étaient périmées, il aurait -fallu l'en avertir; que, du reste, c'étaient là de purs prétextes; que -ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient à Berlin; qu'il ne lui -convenait plus dès lors d'entrer en explications amicales avec un -prince pour lequel son amitié semblait n'avoir aucun prix; qu'il -laisserait au temps et aux événements le soin de répondre pour lui, -mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur; -que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles étaient -dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on -voulait les en arracher, le général Barbou les défendrait jusqu'à la -dernière extrémité, et serait secouru avant d'avoir succombé; qu'avoir -toute l'Europe sur les bras n'était pas pour la France une chose -nouvelle ou effrayante; que lui Napoléon paraîtrait bientôt, si on l'y -appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait -repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attenté à la -dignité de son empire. Voici l'ordre donné au général Barbou, et -communiqué au gouvernement prussien. - - AU GÉNÉRAL DE DIVISION BARBOU: - - «Augsbourg, 24 octobre. - - »J'ignore ce qui se prépare, mais, quelle que soit la puissance - dont les armées voudraient entrer en Hanovre, serait-ce même une - puissance qui ne m'eût pas déclaré la guerre, vous devrez vous y - opposer. N'ayant point assez de forces pour résister à une armée, - enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher - personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au - secours des troupes renfermées dans Hameln. Mes aigles n'ont - jamais souffert d'affront. J'espère que les soldats que vous - commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver - l'honneur, la plus belle et la plus précieuse propriété des - nations. - - »Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous - soit porté par un de mes aides de camp. - - »NAPOLÉON.» - -Napoléon s'était transporté d'Ulm à Augsbourg, d'Augsbourg à Munich, -pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette -longue et immense vallée du Danube, franchissant tous les obstacles -que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les -yeux sur la Lombardie, où Masséna était chargé de contenir les -Autrichiens, en attendant que Napoléon eût fait tomber leur position -sur l'Adige en s'avançant sur Vienne. - -[En marge: Événements militaires en Italie.] - -[En marge: Plan de conduite que Napoléon avait prescrit à Masséna.] - -Napoléon et Masséna connaissaient profondément l'Italie, puisque tous -deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions données pour cette -campagne étaient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte nº 31.) -Napoléon avait d'abord posé en principe que cinquante mille Français, -appuyés sur un fleuve, n'avaient rien à craindre de quatre-vingt mille -ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une -seule chose, c'était de garder l'Adige jusqu'à ce que, s'enfonçant -dans la Bavière (laquelle forme le revers septentrional des Alpes, -comme la Lombardie en forme le revers méridional), il eût débordé la -position des Autrichiens, et les eût contraints à rétrograder; que -pour cela il fallait se tenir réunis dans la partie supérieure du -fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours -donné, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se -présentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas -Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient -engagés dans le pays marécageux du bas Adige et du Pô, de Legnago à -Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en -restant ainsi massé au pied des Alpes, on n'avait rien à craindre, -l'attaque vînt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait -renoncer à l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de -nuit le pont de Vérone sur l'Adige, et se porter après à l'attaque des -hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napoléon offraient des modèles -pour toutes les manières de se conduire sur cette partie du théâtre de -la guerre. - -[En marge: Premières opérations de Masséna.] - -[En marge: Enlèvement du pont de Vérone.] - -Masséna n'était pas homme à hésiter entre l'offensive et la défensive. -Le premier système de guerre convenait seul à son caractère et à son -esprit. Il était arrivé à ce degré de confiance, qu'avec cinquante -mille Français il ne croyait pas être condamné à garder la défensive -devant quatre-vingt mille Autrichiens, même commandés par l'archiduc -Charles. En conséquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, après avoir -reçu la nouvelle des premiers mouvements de la grande armée, il -s'était avancé en silence vers le pont du Château-Vieux, situé dans -l'intérieur de Vérone. Cette ville, comme on le sait, est divisée par -l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Français, l'autre aux -Autrichiens. Les ponts étaient coupés, et leurs abords défendus par -des palissades et des murs. Après avoir fait sauter le mur qui -interdisait l'approche du pont du Château-Vieux, Masséna, parvenu au -bord du fleuve, avait lancé de braves voltigeurs dans des bateaux, les -uns pour reconnaître si les piles du pont étaient minées, les autres -pour se jeter sur la rive opposée. Certain que les piles n'étaient pas -minées, il avait fait établir une espèce de passage avec des madriers, -puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journée du 18 -avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette -attaque, avaient été dignes du premier lieutenant de Napoléon dans les -campagnes d'Italie. Masséna se trouvait par cette opération maître du -cours de l'Adige, pouvant au besoin opérer sur les deux rives, et -n'ayant guère à craindre d'être surpris par un passage de vive force, -car il était en mesure d'interrompre une pareille opération sur -quelque point qu'elle fût tentée. Avant de prendre une offensive -prononcée, et de se porter définitivement sur le territoire -autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui -fussent décisives. - -[En marge: Passage de l'Adige par les Français.] - -Ces nouvelles arrivèrent le 28 octobre, et remplirent l'armée d'Italie -de joie et d'émulation. Masséna les fit annoncer à ses troupes au -bruit de l'artillerie, et résolut de marcher tout de suite en avant. -Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au delà de -l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les -Autrichiens, et s'étendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre -la place de Vérone et le camp retranché de Caldiero. Son projet était -d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il eût devant lui une armée de -beaucoup supérieure en nombre, et appuyée sur des positions que la -nature et l'art avaient rendues extrêmement fortes. De son côté, -l'archiduc, informé des succès extraordinaires de la grande armée -française, présumant qu'il serait bientôt contraint de rétrograder -pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir céder le -terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage décisif, qui lui -permît de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui -conviendrait le mieux à la situation générale des coalisés. - -Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment -qu'ils se rencontraient avec une même résolution de combattre à -outrance. - -[En marge: Bataille de Caldiero.] - -Masséna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol, -venant s'effacer dans la plaine de Vérone, près du village de -Caldiero. À sa gauche les hauteurs dites de Colognola étaient -couvertes de retranchements régulièrement construits, et armés d'une -nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de -Caldiero, traversé par la grande route de Lombardie, qui conduit par -le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains -clos et bâtis, occupés par une grande partie de l'infanterie -autrichienne. Enfin à sa droite Masséna voyait s'étendre les bords -plats et marécageux de l'Adige, traversés en tous sens par des fossés -et des digues hérissés de canons. Ainsi à gauche des montagnes -retranchées, au centre une grande route bordée de constructions, à -droite des marécages et l'Adige, partout des ouvrages appropriés au -sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les défendre, -voilà le camp retranché que Masséna devait attaquer avec 50 mille -hommes. Rien n'était capable d'intimider le héros de Rivoli, de Zurich -et de Gênes. Dès le 30 au matin, il s'avança en colonne sur la grande -route. À sa gauche, il chargea le général Molitor d'enlever avec sa -division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions -Duhesme et Gardanne il se chargea lui-même de l'attaque du centre, le -long de la grande route; et comme il jugeait que pour déloger un -ennemi supérieur en nombre et en position il fallait lui montrer un -danger sérieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au général -Verdier de se porter à l'extrême droite de l'armée française, d'y -passer l'Adige avec 10 mille hommes, de déborder l'aile gauche de -l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrières. Si cette opération -était bien exécutée, elle valait un tel détachement; mais il était -hasardeux de confier un passage de fleuve à un lieutenant, et ces 10 -mille hommes, s'ils n'étaient pas très-bien employés à la droite, -allaient être vivement regrettés au centre. - -À la naissance du jour, Masséna, se portant sur l'ennemi avec vigueur, -le culbuta sur tous les points. Le général Molitor, l'un des officiers -les plus habiles et les plus fermes de l'armée, s'avança froidement -jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers -escarpements malgré un feu épouvantable. Tandis que le colonel Teste -les abordant à la tête du 5e de ligne était prêt à les gravir, le -comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se -présenta pour accabler ce régiment. Le général Molitor, appréciant -sur-le-champ la gravité du danger, fondit, sans compter les ennemis, -sur la colonne du général Bellegarde avec le 6e de ligne, seul -régiment qu'il eût sous la main. Il attaqua cette colonne si -violemment qu'il la surprit, et la contraignit à s'arrêter. Pendant ce -temps, le colonel Teste était entré dans l'une des redoutes, et y -avait arboré le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les -Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si -petit nombre d'hommes, revinrent à la charge, et reprirent la redoute. -Les Français sur ce point restèrent en face des retranchements ennemis -sans pouvoir s'en emparer. C'était miracle d'avoir autant osé avec si -peu de monde, et sans essuyer de défaite. - -Au centre le prince Charles avait placé le gros de ses forces. Il -avait mis en tête une réserve de grenadiers, dans les rangs de -laquelle combattaient trois archiducs. Déjà les généraux Duhesme et -Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un après l'autre les -enclos qui la bordaient, étaient arrivés près de Caldiero. L'archiduc -Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les -assaillants, et marcha sur la route en colonne serrée, à la tête de la -meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avançant toujours, -comme jadis celle de Fontenoy, dépassait déjà les détachements de -troupes françaises répandus à droite et à gauche dans les enclos, et -pouvait venir s'emparer de Vago, qui était pour les Français ce que -Caldiero était pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais -Masséna était accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaça -sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie -disponible, fît mitrailler à bout portant les braves grenadiers -autrichiens, puis les fit charger à la baïonnette, assaillir sur les -flancs, et après un combat acharné, dans lequel il fut sans cesse au -milieu du feu comme un simple soldat, il força la colonne à se mettre -en retraite. Il la poussa au delà de Caldiero, et gagna du terrain -jusqu'à pénétrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans -ce moment le général Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi -l'Adige, ou même si Masséna avait eu les 10 mille hommes inutilement -envoyés à son extrême droite, il enlevait le formidable camp de -Caldiero. Mais le général Verdier, dirigeant mal son opération, avait -jeté un de ses régiments au delà du fleuve, sans pouvoir le faire -appuyer, et avait échoué complétement dans son projet de passage. La -nuit seule sépara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des -champs de bataille les plus ensanglantés du siècle. - -[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.] - -Il fallait le caractère de Masséna pour entreprendre et soutenir sans -échec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes, -tués ou blessés; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Français, -en morts, blessés ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille -hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mêlés les uns avec les -autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit -l'archiduc fit évacuer ses bagages et son artillerie, et le -lendemain, occupant les Français au moyen d'une arrière-garde, il -commença son mouvement rétrograde. Un corps de 5 mille hommes, -commandé par le général Hillinger, fut sacrifié à l'intérêt de sa -retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiéter Vérone -sur les derrières de notre armée, pendant que l'archiduc se mettait en -marche. Le général Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette -démonstration, peut-être poussée trop loin, et fut pris avec tout son -corps. Ainsi, dans ces trois jours, Masséna avait enlevé à l'ennemi 11 -ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laissés -hors de combat. - -[En marge: Masséna poursuit vivement les Autrichiens à travers le -Frioul.] - -Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'épée dans les -reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats -de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son expérience, ses -talents, l'hiver, les fleuves débordés, dont il coupait les ponts en -se retirant. Masséna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une -catastrophe; néanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas -lui laisser la facilité de manoeuvrer à volonté contre la grande -armée. - -Cette autre partie du plan de Napoléon s'accomplissait donc aussi -ponctuellement que la précédente, car l'archiduc Charles, ramené vers -l'Autriche, était obligé de battre en retraite, pour venir au secours -de la capitale menacée. - -[En marge: Marche de Napoléon à travers la Bavière.] - -[En marge: L'armée russe.] - -[En marge: Le général Kutusof.] - -[En marge: Les généraux Bagration et Miloradovitch.] - -Napoléon n'avait pas perdu un instant à Munich pour arrêter ses -dispositions. Il était pressé de franchir l'Inn, de battre les -Russes, et de déconcerter les menées de Berlin par de nouveaux succès -aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du général Kutusof, qu'il avait -devant lui, était à peine de 50 mille hommes, à l'entrée en campagne, -bien qu'il dût être beaucoup plus nombreux d'après les promesses de la -Russie. De la Moravie à la Bavière, ce corps avait laissé en route 5 -ou 6 mille traînards et malades, mais il avait été rejoint par le -détachement autrichien de Kienmayer, échappé au désastre d'Ulm avant -l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajouté quelques -troupes à ce détachement, et en avait pris le commandement. Le tout -ensemble pouvait s'élever à 65 mille soldats environ, tant Russes -qu'Autrichiens. C'était bien peu pour sauver la monarchie contre 150 -mille Français, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse. -Le général Kutusof commandait cette armée. C'était un homme assez âgé, -privé de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure à la tête, fort -gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, délié d'esprit -autant qu'il était lourd de corps, heureux à la guerre, habile à la -cour, et assez capable de commander dans une situation où il fallait -de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants étaient -médiocres, sauf trois, le prince Bagration, les généraux Doctoroff et -Miloradovitch. Le prince Bagration était un Géorgien d'un courage -héroïque, suppléant par l'expérience à l'instruction première qui lui -manquait, et toujours chargé, soit à l'avant-garde, soit à -l'arrière-garde, du rôle le plus difficile. Le général Doctoroff -était un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le général -Miloradovitch était un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument -dépourvu de connaissances militaires, désordonné dans ses moeurs, -réunissant tous les vices de la civilisation à tous les vices de la -barbarie. Le caractère des soldats russes répondait assez à celui de -leurs généraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirigée. Leur -artillerie était lourde, leur cavalerie médiocre. En tout, généraux, -officiers, soldats, composaient une armée ignorante, mais -singulièrement redoutable par son dévouement. Les troupes russes ont -depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commencé à -joindre le savoir au courage. - -[En marge: Le général Kutusof opère sa retraite plus lentement qu'il -ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux désirs de l'empereur -d'Autriche.] - -Le général Kutusof avait ignoré jusqu'au dernier le désastre d'Ulm, -car l'archiduc Ferdinand et le général Mack, la veille encore de leur -malheur, ne lui annonçaient que des succès. La vérité ne fut connue -que par l'arrivée du général Mack, qui vint en personne annoncer la -destruction de la principale armée autrichienne. Kutusof, désespérant -alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point à l'empereur -François, accouru au quartier général russe, qu'il fallait faire le -sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tôt -possible du péril qui le menaçait lui-même, en passant sur la rive -gauche du Danube, pour se réunir aux réserves russes qui arrivaient -par la Bohême et la Moravie. Cependant l'empereur François et son -conseil tenaient à ne faire le sacrifice de Vienne qu'à la dernière -extrémité, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napoléon par -tous les moyens que la guerre défensive peut offrir, on donnerait le -temps à l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux réserves russes -d'arriver sur le Danube, et d'opérer une jonction générale des forces -alliées, pour livrer une bataille qui serait peut-être le salut de la -capitale et de la monarchie. Le général Kutusof, se conformant aux -désirs du principal allié de son maître, promit d'opposer aux Français -toute résistance qui n'irait pas jusqu'à engager une action générale, -et résolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les -affluents du Danube, qui viennent des Alpes se précipiter dans ce -grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gêner -par de fortes arrière-gardes les passages de vive force que -tenteraient les Français, passages difficiles dans une saison où -toutes les eaux étaient hautes, torrentueuses, et chargées de glaçons. - -[En marge: Manière dont Napoléon dispose sa marche à travers la vallée -du Danube.] - -[En marge: Ney chargé de conquérir le Tyrol.] - -[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigés vers le pays de -Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche -de la grande armée.] - -Napoléon avait disposé sa marche de la manière suivante. Il était -réduit à cheminer entre le Danube et la chaîne des Alpes, sur une -route resserrée entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte nº -31.) S'avancer avec une armée nombreuse sur cette route étroite, était -une difficulté pour vivre et un danger pour marcher, car, outre -l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavière et se -jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ -sous l'archiduc Jean. Napoléon prit donc la sage précaution de confier -au corps de Ney la conquête du Tyrol. Il prescrivit à ce maréchal de -quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pénétrer dans le Tyrol, de -manière à couper en deux les troupes disséminées dans cette longue -contrée. Celles qui seraient à la droite du maréchal Ney devaient être -rejetées sur le Vorarlberg et le lac de Constance, où arrivait le -corps d'Augereau, après avoir traversé toute la France de Brest à -Huningue. Ney, privé de la division Dupont, qui avait concouru avec -Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, était réduit à 10 mille -hommes environ. Mais Napoléon, se confiant en sa vigueur, et dans les -14 mille hommes amenés par Augereau, croyait que c'était assez de -forces pour la tâche qu'il avait à remplir. Le Tyrol ainsi occupé, il -destinait Bernadotte à pénétrer dans le pays de Salzbourg. Il -enjoignit à celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller -le franchir ou à Wasserbourg ou à Rosenheim. Le général Marmont devait -appuyer Bernadotte. Napoléon s'assurait ainsi deux avantages, celui de -se couvrir entièrement du côté des Alpes, et celui de se ménager la -possession du cours supérieur de l'Inn, ce qui empêchait les -Austro-Russes d'en défendre le cours inférieur contre le gros de notre -armée. Quant à lui, avec les corps des maréchaux Davout, Soult et -Lannes, avec la réserve de cavalerie et la garde, il aborda de front -la grande barrière de l'Inn, dans l'intention de la franchir de -Mühldorf à Braunau. (Voir la carte nº 15.) Murat avait ordre de partir -le 26 octobre, avec les dragons des généraux Walther et Beaumont, la -grosse cavalerie du général d'Hautpoul, et un équipage de pont, pour -se porter directement sur Mühldorf, en suivant la grande route de -Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs -immortalisés par Moreau. Le maréchal Soult devait l'appuyer à une -marche en arrière. Le maréchal Davout prit la route de gauche par -Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribué avec -Murat à la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus à -gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin -la division Dupont, qui s'était fort engagée dans la même direction, -descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napoléon, avec la -garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich. - -Avant de quitter Augsbourg, Napoléon y ordonna un système de -précautions dont on le verra toujours plus occupé, à mesure que -l'échelle de ses opérations s'agrandira, et dans lequel il est demeuré -sans pareil, par l'étendue de sa prévoyance et l'activité de ses -soins. Ce système de précautions avait pour but de créer sur sa ligne -d'opération des points d'appui qui lui servissent également à -s'avancer ou à rétrograder, s'il était réduit à ce dernier parti. Ces -points d'appui, outre l'avantage de présenter une certaine force, -devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en -tout genre, fort utiles à une armée qui marche en avant, -indispensables à une armée qui se retire. Il choisit en Bavière, sur -le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de défense, et les -ressources propres à une grande population. Il y ordonna les travaux -nécessaires pour la mettre à l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on -y réunît des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des -munitions, et surtout des hôpitaux. Il fit des commandes de draps et -de souliers à Nuremberg, à Ratisbonne, à Munich, en les payant, et en -exigeant une prompte exécution, avec ordre de rassembler à Augsbourg -les objets confectionnés. Augsbourg devenant le point principal de la -route de l'armée, tous les détachements durent y passer pour se -pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces précautions prises, Napoléon -se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devançaient d'une ou -deux marches. - -[En marge: Passage de l'Inn.] - -[En marge: Occupation de Braunau.] - -Les mouvements de son armée s'exécutèrent tels qu'il les avait tracés. -Le 26 octobre elle s'avançait tout entière vers l'Inn. Les -Austro-Russes n'avaient pas laissé subsister un seul pont. Mais -partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros -détachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire -évacuer la rive opposée, et préparer le rétablissement des ponts, -rarement détruits en entier par l'ennemi, à cause de la précipitation -de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa -l'Inn le 28 octobre à Wasserbourg. Les maréchaux Soult, Murat et -Davout le passèrent à Mühldorf et à Neu-Oettingen. Lannes se dirigea -vers Braunau, et trouvant le pont coupé, envoya un détachement sur -l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enlevées. Ce -détachement franchit le fleuve, et se présenta aux portes de Braunau. -Quel fut l'étonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place -qui était en parfait état de défense, armée complétement, et pourvue -de ressources considérables! On s'en empara sur-le-champ, et on -conclut d'un fait si étrange que l'ennemi se retirait avec une -précipitation qui tenait du désordre. - -Napoléon, enchanté d'une acquisition aussi importante, courut de sa -personne à Braunau, pour s'assurer lui-même de la force de cette -place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Après l'avoir vue, il -ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il -voulait d'abord réunir à Augsbourg, la jugeant préférable pour l'usage -auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la -commander son aide de camp Lauriston, qui était revenu de la campagne -de mer faite auprès de l'amiral Villeneuve. Ce n'était pas un simple -commandement de place qu'il lui déférait, c'était un gouvernement qui -comprenait tous les derrières de l'armée. Les blessés, les munitions, -les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les -prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la -surveillance du général Lauriston. - -[En marge: Caractère du pays situé entre l'Inn et la Traun.] - -Du 29 au 30 octobre on avait traversé l'Inn, dépassé la Bavière, et -envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des alliés, mais sur -les États héréditaires de la maison impériale. On marchait en avant, -couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont à -Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napoléon, ne perdant pas un instant, -voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les -cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn à la Traun, on a, comme toujours dans -cette contrée, le Danube à gauche, les Alpes à droite. C'est un -magnifique pays, semblable à la Lombardie, plus sévère seulement, -puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'être au midi, et qui serait -uni comme une plaine, si une grande montagne, appelée le Hausruck, ne -s'élevait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, détaché -tout à fait des Alpes, et qui formerait une île si le pays était -couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dépassé, on n'a plus devant -soi qu'une plaine ondulée et boisée, s'étendant jusqu'au bord de la -Traun, et nommée plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et -entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube près de Lintz, ville -capitale de la province, militairement aussi importante que la ville -d'Ulm, et pour ce motif hérissée, depuis nos grandes guerres, de -fortifications conçues dans un nouveau système. - -Napoléon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les maréchaux Davout -et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du -Hausruck. Murat les précédait toujours avec sa cavalerie. La garde -suivait avec le quartier général. Cependant, craignant que la plaine -de Wels ne fût choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napoléon -prescrivit à Marmont de laisser Bernadotte à Salzbourg, et de se -rabattre sur le gros de l'armée, en passant derrière le Hausruck, par -la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manière à donner -dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrêter pour -combattre. - -[En marge: Passage de la Traun.] - -[En marge: Entrée à Lintz.] - -Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea -vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine -de défendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs -bagages. Davout réussit à les joindre, et eut avec eux un brillant -combat d'arrière-garde, mais nulle part on ne trouva les apprêts d'une -bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant à Wels. Nous -entrâmes à Lintz sans coup férir. Quoique les Autrichiens se fussent -servis du Danube pour évacuer leurs principaux magasins, ils nous -laissaient encore de précieuses ressources. Napoléon vint établir son -quartier général à Lintz le 5 novembre. - -[En marge: Nouvelles dispositions de Napoléon pour assurer sa marche.] - -Établi dans cette ville, Napoléon porta ses corps d'armée de la Traun -à l'Ens, ce qui était facile, car le pays entre ces deux affluents du -Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pût être tenté de faire -usage. Ce pays présente un plateau peu élevé, traversé de ravins, -couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut -gravir quand on a passé la Traun, l'autre en arrière qu'il faut -descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas défendu du côté -de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer à le défendre du -côté de l'Ens, puisqu'ils auraient été partout dominés. L'Ens fut donc -franchi sans obstacle. - -Ayant son quartier général à Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens, -Napoléon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette -marche offensive, exécutée, comme nous l'avons dit, sur une route -étroite, entre le Danube et les Alpes. La difficulté de s'avancer -ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait guère venir au -secours de la tête si on était surpris par l'ennemi, avec le danger -toujours à craindre d'une attaque de flanc si les archiducs -quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette -difficulté, accrue encore par la rareté des vivres, déjà dévorés ou -détruits par les Russes, commandait de grandes précautions avant -d'arriver à Vienne. - -[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean à -travers les Alpes, dans le flanc de la grande armée française.] - -Le plus grave inconvénient de cette marche était certainement la -possibilité d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses -belligérantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se -dirigeaient de l'ouest à l'est, l'une sous Napoléon et Kutusof au nord -des Alpes, l'autre au midi sous Masséna et l'archiduc Charles. (Voir -la carte nº 31.) Était-il possible que l'archiduc Charles, se dérobant -tout à coup à Masséna, devant lequel il laisserait une simple -arrière-garde pour le tromper, se portât à travers les Alpes, -recueillît en passant son frère Jean avec le corps du Tyrol, et -pénétrât en Bavière, soit pour se réunir aux Austro-Russes, derrière -l'une des positions défensives qu'on rencontre sur le Danube, soit -pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande armée -française? Quoique possible, cela n'était guère probable. L'archiduc -Charles avait deux routes, la première qui, par le Tyrol, par Vérone, -Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrière l'Inn, la seconde, plus -éloignée, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Léoben et -Lilienfeld, l'aurait conduit à la position connue de Saint-Polten, en -avant de Vienne. Quant à la première, en supposant que l'archiduc se -fût décidé au moment même de la capitulation de Mack, qui s'exécuta le -20, qui ne fut connue à Vérone des Français que le 28, qui ne put -l'être avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de -quitter l'Italie, l'archiduc ne voulût pas livrer un combat pour -contenir l'armée française, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le -Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napoléon passait le 28 et le 29. Il -avait évidemment trop peu de temps pour une telle marche. Quant à la -route de Styrie, qu'il eût pu prendre après la bataille de Caldiero, -il aurait eu à traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et à -faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille -de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour où Napoléon avait franchi l'Ens -pour se porter au delà. Le temps lui aurait encore manqué pour une -telle opération. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer -Napoléon sur l'une des positions défensives du Danube, pour lui -opposer 150 mille Autrichiens et Russes réunis, il pouvait sans le -devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chaîne -des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande armée. -Sans doute avec des soldats habitués à vaincre, préparés aux -entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait -pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et -grave dans la marche de Napoléon, peut-être même changer la face des -événements, mais en courant lui-même la chance d'être enfermé entre -deux armées, celle de Masséna et celle de Napoléon, ainsi qu'il arriva -jadis à Souwarow dans le Saint-Gothard. C'était là une résolution des -plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces résolutions quand on a -dans les mains une armée qui est la dernière ressource d'une -monarchie. - -[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Précautions de -Napoléon pour en approcher.] - -[En marge: Le corps de Marmont envoyé à Léoben.] - -[En marge: Le corps du maréchal Davout envoyé par Saint-Gaming à -Lilienfeld.] - -[En marge: Le corps du maréchal Bernadotte ramené vers le centre de -l'armée.] - -Napoléon se conduisit néanmoins comme si une telle résolution avait -été probable. La seule position que l'ennemi pût occuper pour couvrir -Vienne, soit que l'armée de Kutusof y fût seule, soit que les -archiducs y fussent avec elle, était celle de Saint-Polten. Cette -position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes -de Styrie poussant le Danube au nord, de Mölk à Krems, projettent un -contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord -même du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une -route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut -le traverser dans son épaisseur pour arriver à cette capitale. En -avant de ce contre-fort, à mi-côte, se trouve une position assez -étendue, qui a reçu le nom d'un gros bourg placé dans le voisinage, -celui de Saint-Polten, et sur laquelle une armée autrichienne en -retraite pourrait livrer avec avantage une bataille défensive. De la -grande route d'Italie à Vienne, se détache un embranchement, qui, par -Lilienfeld, vient aboutir près de Saint-Polten, et qui aurait pu y -amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de -Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du -fleuve, et aurait permis aux réserves russes et autrichiennes d'y -accourir par la Bohême. C'était là par conséquent que Napoléon devait -rencontrer une réunion générale des forces coalisées, si une telle -réunion de forces était possible en avant de Vienne. Il prit donc, en -approchant de ce point, les précautions qu'on pouvait attendre d'un -général qui a réuni plus qu'aucun des capitaines connus le calcul à -l'audace. Ayant à sa droite le corps du général Marmont, il résolut de -l'envoyer à Léoben par une route carrossable, laquelle va de Lintz à -Léoben, à travers la Styrie. Le général Marmont, s'il apprenait -l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande armée et en -devenir l'extrême droite, ou bien, si les archiducs passaient -directement du Frioul en Hongrie, s'établir à Léoben même, afin de -donner la main à Masséna. Il y avait entre cette route que Marmont -allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de -l'armée, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming, -venait tomber sur Lilienfeld, au delà de la position de Saint-Polten, -et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napoléon y dirigea le -corps du maréchal Davout. Le corps de Bernadotte n'était plus -nécessaire à Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napoléon lui -enjoignit de se rapprocher du centre de l'armée, en acheminant les -Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort à ces -derniers, toujours très-ambitieux de posséder le Tyrol. Il se réserva -pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des -maréchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la -garde, ce qui suffisait, le corps de Davout étant envoyé pour tourner -cette position. - -[En marge: Les divisions Dupont et Gazan réunies sur la gauche du -Danube sous le commandement du maréchal Mortier.] - -[En marge: Création d'une flottille sur le Danube, pour lier les -colonnes placées sur l'une et l'autre rive.] - -Napoléon ne s'en tint pas là, et voulut prendre quelques précautions -sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait marché que par la -rive droite en négligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un -rassemblement en Bohême, formé par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm -avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la -seconde armée russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait -donc se garder également de ce côté. Napoléon, qui avait porté à -Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive -gauche du Danube, en se tenant toujours à la hauteur de l'armée, et en -envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohême, pour s'informer -de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitté Marmont -durent se joindre à la division Dupont. Ne jugeant pas que ce fût -assez, Napoléon détacha la division Gazan du corps de Lannes, et la -fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaça -l'une et l'autre sous le commandement du maréchal Mortier, et pour ne -pas les laisser isolées de la grande armée qui continuait à occuper la -rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur -l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il -chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigués, et qui, -descendant le Danube avec l'armée, pouvant en une heure jeter à droite -ou à gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait à la -fois de moyen de communication et de transport. Il mit à la tête de -cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la -garde. - -C'est par un tel ensemble de précautions que Napoléon pourvut à -l'inconvénient de cette marche offensive, exécutée sur une route -étroite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur -le sommet des Alpes le corps de Marmont, à moitié de leur hauteur le -corps de Davout, à leur pied, le long du Danube, les corps de Soult, -Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre côté -du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout -ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce -qui était difficile à traîner après soi. C'est dans cet appareil -imposant qu'il s'approcha de Vienne. - -[En marge: Arrivée de M. de Giulay à Lintz pour proposer un -armistice.] - -[En marge: Napoléon refuse d'écouter toute proposition d'armistice qui -ne serait pas suivie d'une sérieuse négociation de paix.] - -Au moment où on allait quitter Lintz, il arriva au quartier général un -émissaire de l'empereur d'Allemagne. C'était le général Giulay, l'un -des officiers pris à Ulm, relâché depuis, et qui, ayant entendu -Napoléon parler de ses dispositions pacifiques, en avait informé son -maître de manière à lui faire quelque impression. En conséquence -l'empereur François l'envoyait pour proposer un armistice. Le général -Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il était évident qu'il -voulait que Napoléon s'arrêtât avant d'entrer à Vienne, et néanmoins -il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et -acceptable. Napoléon consentait bien à traiter de la paix -sur-le-champ, avec un plénipotentiaire suffisamment accrédité, et -autorisé à consentir les sacrifices nécessaires; mais accorder un -armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui était dû pour -dédommagement de la guerre, c'était donner à la seconde armée russe le -temps de rejoindre la première, et aux archiducs le temps de se réunir -aux Russes sous les murs de Vienne. Napoléon n'était pas homme à -commettre une telle faute. Il déclara donc qu'il s'arrêterait aux -portes mêmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait à lui -avec des propositions de paix sincères, mais qu'autrement il -marcherait droit à son but, qui était la capitale de l'empire. M. de -Giulay alléguait la nécessité de s'entendre avec l'empereur Alexandre, -avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances -belligérantes. Napoléon répondit que l'empereur François, qui était en -péril, aurait tort de subordonner ses résolutions à l'empereur -Alexandre, qui n'y était pas; qu'il devait songer au salut de sa -monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant à -l'armée française le soin de ramener les Russes chez eux. Napoléon ne -s'était pas expliqué sur les conditions propres à le satisfaire, -néanmoins tout le monde savait qu'il désirait les États vénitiens. Ces -États formaient le complément de l'Italie; il n'aurait pas provoqué la -guerre pour les acquérir; mais la guerre ayant été suscitée par -l'Autriche, il était naturel qu'il prétendît à ce légitime prix de ses -victoires. Il remit du reste à M. de Giulay une lettre, douce et -polie, pour l'empereur François, suffisamment claire toutefois quant -aux conditions de la paix. - -[En marge: Visite de l'électeur de Bavière à Napoléon.] - -Avant de partir, Napoléon reçut aussi l'électeur de Bavière, qui, n -ayant pu le joindre à Munich, venait lui exprimer à Lintz sa -reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses espérances -d'agrandissement. - -[En marge: Combat d'Amstetten.] - -Napoléon n'était resté à Lintz que trois jours, c'est-à-dire le temps -exactement nécessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient -pas cessé de marcher, car, après avoir passé l'Inn les 28 et 29 -octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avançaient -ce même jour sur Amstetten et Saint-Polten. À Amstetten les Russes -voulurent livrer un combat d'arrière-garde, pour se ménager le temps -de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une -forêt de sapins. Les Russes prirent position dans une éclaircie de la -forêt, qui laissait un certain espace libre à droite et à gauche de la -route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie -des Russes appuyée par leur cavalerie: en arrière et adossée au bois, -leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en débouchant avec les -dragons et les grenadiers Oudinot, aperçurent ces dispositions. -C'était la première fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils -étaient pressés de leur apprendre comment se battaient les Français. -Ils lancèrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande -route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves -cavaliers, malgré la mitraille, eurent bientôt pris les pièces, sabré -la cavalerie russe, et nettoyé le terrain. Mais il fallait enfoncer -l'infanterie adossée aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se -chargèrent de cette tâche. Après un feu de mousqueterie extrêmement -vif, ils marchèrent la baïonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci, -déployant une rare bravoure, se battirent corps à corps, et -profitèrent longtemps de l'épaisseur du bois pour résister. Enfin nos -grenadiers les forcèrent dans cette position, et les mirent en fuite, -après leur avoir tué, blessé ou pris un millier d'hommes. - -[En marge: Lannes et Murat arrivés à Saint-Polten y trouvent l'ennemi -en bataille.] - -[En marge: Ils se décident à attendre l'Empereur avant de rien -entreprendre.] - -Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie -toujours en haleine, quoique accablée de fatigue, le second avec ses -redoutables grenadiers, continuèrent la poursuite de l'ennemi les 6, 7 -et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes, -écrivait Lannes à Napoléon, fuient encore plus vite que nous ne les -poursuivons; ces misérables ne s'arrêteront pas une fois pour -combattre.--Arrivés le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les -trouvèrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient -voulu engager une affaire sérieuse. Malgré leur ardeur, les deux chefs -de notre avant-garde n'osèrent se permettre de hasarder une bataille -sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants -pour la livrer. On resta en présence toute la journée du 8. On était -près de la belle abbaye de Mölk. Cette riche abbaye, placée sur la -rive escarpée du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses -dômes magnifiques, présente l'un des plus beaux aspects du monde. On -la réservait pour en faire le quartier général de l'Empereur. Elle -renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les -blessés. - -[En marge: Les Russes passent le Danube à Krems pour se retirer par la -rive gauche vers leur grande armée.] - -Murat fut logé au château de Mittrau, chez un comte de Montecuculli. -Là divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention -de tenir à Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une -résolution importante. Après avoir ralenti la marche des Français, -soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats -d'arrière-garde, et avoir accédé aux désirs de l'empereur d'Autriche, -qui voulait que l'on disputât le plus longtemps possible la grande -route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songèrent -à leur propre sûreté. Ils repassèrent le Danube à Krems, à l'endroit -où ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction à -l'est. (Voir la carte nº 32.) Le motif qui les décida surtout à -prendre cette détermination fut la nouvelle qu'une partie de l'armée -française avait passé sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient -craindre, en effet, que Napoléon, par une manoeuvre imprévue, portant -le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupât de la Bohême -et de la Moravie. En conséquence, ils franchirent le Danube à Krems, -et en brûlèrent le pont après l'avoir passé. Les ouvrages qui auraient -permis de le défendre, et de s'en assurer la possession exclusive, -étant à peine ébauchés, il n'y avait d'autre ressource que de le -détruire. Ils opérèrent leur passage dans la journée du 9, laissant -dans tout l'archiduché d'Autriche d'horribles traces de leur présence. -Ils pillaient, ravageaient, tuaient même, se conduisaient enfin en -vrais barbares, à tel point que les Français étaient presque -considérés comme des libérateurs par les gens du pays. Leur conduite -surtout envers les troupes autrichiennes n'était rien moins -qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrême arrogance, affectant -de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers -et des généraux russes était à cet égard d'une hauteur blessante, et -nullement méritée, car si les Autrichiens montraient moins de fermeté -que les fantassins russes, ils leur étaient supérieurs sous tous les -autres rapports. - -Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en séparèrent, -pour aller concourir à la défense des ponts de Vienne, et M. de -Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Léoben. -Il marcha suivi par le général Marmont sur la route de Waidhofen à -Léoben, et par le maréchal Davout sur celle de Saint-Gaming à -Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux -Français, et ils n'avaient que deux marches à faire pour se trouver -aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui -pût leur en disputer l'entrée. - -[En marge: Marche précipitée de Murat sur Vienne.] - -La tentation devait être grande pour Murat. Il était difficile qu'il -résistât au désir de se jeter en avant, et d'aller montrer à la -capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans -les revues comme dans les dangers. Jamais une armée venue de -l'Occident n'avait pénétré dans cette métropole de l'empire -germanique. Moreau en 1800, le général Bonaparte en 1797, avaient -signé des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls étaient -parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne résista pas à -cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les -maréchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y -entrer, et s'arrêta à Burkersdorf, dans le défilé montagneux du -Kahlenberg, à deux lieues de Vienne. - -C'était une précipitation inutile, et même dangereuse. Un changement -aussi imprévu que celui qui venait de se révéler dans la marche de -l'ennemi valait la peine qu'on s'arrêtât pour attendre les ordres de -l'Empereur. D'ailleurs on devançait trop le corps du maréchal Mortier, -ainsi que la flottille destinée à tenir ce corps en communication avec -l'armée, et on courait à l'aveugle, entre les Russes passés de l'autre -côté du Danube, et les Autrichiens rejetés dans les montagnes. - -[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.] - -Dans cet instant, en effet, une échauffourée menaçait le maréchal -Mortier, placé sur la rive gauche du Danube, en arrivant près de -Stein, en présence des Russes qui avaient franchi le fleuve à Krems. -Le danger du maréchal Mortier n'était pas précisément imputable à -Murat, bien que celui-ci eût contribué à l'amener et à l'aggraver par -son mouvement précipité sur Vienne, mais à une négligence qu'on ne -rencontre presque jamais dans les opérations dirigées par Napoléon, et -qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes même dans -la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable. - -Partagé entre mille soins, Napoléon avait manqué à l'une de ses -habitudes les plus invariables, qui consistait à s'assurer toujours de -l'exécution de ses ordres après les avoir donnés. Il avait prescrit -d'une manière générale la réunion en un seul corps des divisions -Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le -capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive -gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop -compté sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses. -Murat s'était avancé trop vite; Mortier, soit qu'il fût entraîné par -le mouvement de Murat, soit qu'il n'eût pas tracé des instructions -assez précises au général Dupont, avait laissé l'intervalle d'une -marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions -Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile à -réunir, était restée fort en arrière. - -Napoléon cependant, prompt à remarquer ces inexactitudes, courut à -Mölk, et devinant, sans le connaître encore, le danger du maréchal -Mortier, arrêta le corps du maréchal Soult, que Murat avait voulu -attirer à sa suite, et envoya des aides de camp à Murat et à Lannes -pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui -pouvait arriver au corps jeté sur la rive gauche du Danube, mais ce -qui pouvait arriver à l'avant-garde elle-même imprudemment engagée -dans les défilés du Kahlenberg. - -[Illustration: LE MARÉCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.] - -[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.] - -Nulle part les fautes ne sont aussitôt punies qu'à la guerre, car -nulle part les causes et les effets ne s'enchaînent aussi rapidement. -Les Russes, guidés sur le sol de l'Autriche par un officier -d'état-major autrichien du premier mérite, le général Schmidt, -s'aperçurent bien vite de l'existence d'une division française isolée -sur la rive gauche du Danube, et résolurent de l'accabler. Rassurés -par la destruction du pont de Krems, qui empêchait l'armée française -de venir au secours de la division compromise, ne découvrant pas une -masse de bateaux qui pût suppléer au pont, ils s'arrêtèrent pour se -procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan -comptait à peine 5 mille hommes; les Russes étaient encore près de 40 -mille depuis la séparation des Autrichiens. Le sol se prêtait à leurs -projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpées, -resserré par les montagnes de la Bohême, d'une part, et par les Alpes -de Styrie, de l'autre. De Dirnstein à Stein et à Krems, la route de la -rive gauche, étroite, taillée souvent dans le roc, est enfermée entre -le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont -difficiles. Aussi le maréchal Mortier, qui la parcourait avec la -division Gazan, avait-il placé sur des bateaux la seule batterie dont -il pût disposer. Les chevaux, conduits à la main, suivaient la -division haut le pied. - -[En marge: Combat de Dirnstein.] - -Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux -portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein, -lieu où se trouvent les ruines du château dans lequel Richard Coeur de -Lion fut retenu prisonnier. À ce point de Dirnstein, les hauteurs -s'éloignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le -fleuve. La route traverse cet espace, tantôt encaissée dans le sol, -tantôt élevée au-dessus par une chaussée. La division française, -engagée sur cette route, aperçut la fumée du pont de Krems qui brûlait -encore. Bientôt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient -passé le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle -avait devant elle, par l'ardeur commune qui entraînait toute l'armée, -elle ne songea qu'à pousser en avant, et à combattre. Mortier en -donna l'ordre, qui fut exécuté sur-le-champ. Un officier d'artillerie, -depuis général Fabvier, qui commandait la batterie attachée à la -division Gazan, fit débarquer ses pièces, et les mit en position. Les -Russes se portèrent en masse serrée sur la division française. Le feu -de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se -jetèrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et -103e régiments de ligne les défendit avec une extrême vigueur. Il -s'engagea, dans cette route étroite, un combat corps à corps des plus -acharnés. Les canons furent pris, et repris immédiatement. À peine -arrachés aux Russes, on les tira sur eux presque à bout portant, avec -un effet horriblement meurtrier. Les Français, postés sur les moindres -accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'était pas -moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce -point une demi-journée, et à en juger d'après les blessés trouvés le -lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500 -prisonniers. Enfin on resta maître du terrain, et on crut pouvoir s'y -reposer. - -[En marge: Extrême péril de la division Gazan; noble conduite de cette -division et du maréchal Mortier qui la commande.] - -[En marge: La division Dupont, arrivée en toute hâte, sauve la -division Gazan.] - -On s'était avancé en combattant jusqu'à Stein. Le 4e léger, répandu -sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu -de tirailleurs très-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus -vif. Bientôt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine à -saisir. Les Russes avaient tourné les hauteurs. Avec deux colonnes -formant une masse de 12 à 15 mille hommes, ils étaient descendus sur -les derrières de la division Gazan, et ils étaient entrés à -Dirnstein, que cette division avait traversé le matin. On était donc -enveloppé, et séparé de la division Dupont, qui avait été laissée à -une marche en arrière. Il ne paraissait aucune portion de la flottille -sur le Danube, et par conséquent il restait bien peu d'espérance de se -sauver. La nuit approchait; la situation était affreuse, et on ne -doutait pas d'avoir sur les bras une armée entière. Dans cette -extrémité évidente à tous les yeux, il ne vint à l'esprit de personne, -officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier, -plutôt que de se rendre, fut la seule alternative qui se présenta à -ces braves gens, tant était héroïque l'esprit qui animait cette armée! -Le maréchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il était -résolu à mourir plutôt qu'à livrer aux Russes son épée de maréchal. Il -ordonna donc de marcher en colonne serrée, et de se faire jour à la -baïonnette, en rétrogradant sur Dirnstein, où l'on devait être rejoint -par la division Dupont. Il était nuit. On recommença dans l'obscurité -le combat qu'on avait livré le matin contre les Russes, mais en sens -contraire. On lutta encore corps à corps sur cette route étroite, les -hommes étant tellement rapprochés qu'ils se prenaient souvent à la -gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte. -Cependant, après avoir enfoncé plusieurs masses d'ennemis, on -désespérait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se -refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus -de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au -moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau -trophée qu'un maréchal de France.--Non, répondit l'illustre maréchal, -on ne se sépare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on périt avec -eux.--Il était là l'épée à la main, combattant à la tête de ses -grenadiers, et livrant des assauts répétés pour rentrer à Dirnstein, -lorsque tout à coup on entendit sur les derrières de Dirnstein un feu -des plus violents. L'espérance renaquit aussitôt, car, d'après toutes -les probabilités, ce devait être la division Dupont qui arrivait. En -effet, cette brave division, qui avait marché toute la journée, avait -appris en avançant la dangereuse position du maréchal Mortier, et elle -accourait à son secours. Le général Marchand, avec le 9e léger, -soutenu des 96e et 32e régiments de ligne, les mêmes qui avaient -figuré à Haslach, s'enfonça dans cette gorge. Les uns poussaient -directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres -remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler -les Russes. Un combat, tout aussi acharné que celui que livraient en -cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces -défilés. Enfin le 9e léger pénétra jusqu'à Dirnstein, tandis que le -maréchal Mortier y entrait par le côté opposé. Les deux colonnes se -rejoignirent, et se reconnurent à la lueur du feu. Les soldats -s'embrassèrent, pleins de joie d'échapper à un tel désastre. - -Les pertes étaient cruelles des deux côtés, mais la gloire n'était pas -égale, car 5 mille Français avaient résisté à plus de trente mille -Russes, et avaient sauvé leur drapeau en se faisant jour. Ce sont là -des exemples qu'il faut à jamais recommander à une nation. Des -soldats qui sont résolus à mourir peuvent toujours sauver leur -honneur, et réussissent souvent à sauver leur liberté et leur vie. - -Le maréchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il -avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blessés ou -prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre était le colonel -Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas éprouver une perte plus -sensible, et ils eurent bientôt à la regretter amèrement. Les Français -comptèrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blessés. La -division Gazan avait vu succomber la moitié de son effectif. - -[En marge: Dure réprimande adressée par Napoléon à Murat, à l'occasion -du danger couru par Mortier.] - -Quand Napoléon, qui était à Mölk, apprit l'issue de cette rencontre, -il fut rassuré, car il avait craint la destruction entière de la -division Gazan. Il fut ravi de la conduite du maréchal Mortier et de -ses soldats, et envoya les plus éclatantes récompenses aux deux -divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du -Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et -destina Bernadotte à les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en -prit à Murat du décousu qui avait régné dans la marche générale des -diverses colonnes de l'armée. Le caractère de Napoléon était -indulgent, son esprit sévère. Il préférait à la bravoure brillante la -bravoure simple, solide, réfléchie, quoiqu'il les employât toutes, -telles que la nature les lui présentait dans ses armées. Il était -ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la légèreté, -l'ostentation, l'ambition inquiète, tout en rendant justice à son -excellent coeur et à son éclatant courage. Il lui adressa une lettre -cruelle, et pas assez méritée.--«Mon cousin, lui écrivait-il, je ne -puis approuver votre manière de marcher. Vous allez comme un étourdi, -et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes, -au lieu de couvrir Vienne, ont repassé le Danube à Krems. Cette -circonstance extraordinaire aurait dû vous faire comprendre que vous -ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels -projets peut avoir l'ennemi, ni connaître quelles étaient mes volontés -dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon armée sur -Vienne... Vous n'avez consulté que la gloriole d'entrer à Vienne... Il -n'y a de gloire que là où il y a du danger. Il n'y en a pas à entrer -dans une capitale sans défense.» (Mölk, le 11 novembre.) - -Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait marché trop -vite sans doute; mais quand il serait resté devant Krems, sans ponts -et sans bateaux, il n'aurait pas été d'un grand secours pour Mortier, -qui avait été surtout, compromis par la distance laissée entre les -divisions Dupont et Gazan, et par l'éloignement de la flottille. Murat -fut très-affligé. Napoléon, averti par son aide de camp Bertrand du -chagrin de son beau-frère, corrigea par d'aimables paroles l'effet de -cette dure réprimande. - -[En marge: Napoléon met à profit la marche précipitée de Murat, en lui -ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.] - -Napoléon, voulant à l'instant tirer parti de la faute même de Murat, -lui enjoignit, puisqu'il était en vue de Vienne, non d'y entrer, mais -de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube, -qui est jeté sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occupé, -Napoléon ordonnait en outre de s'avancer en toute hâte sur le chemin -de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point où la route de -Krems vient rejoindre la grande route d'Olmütz. Si on enlevait le -pont, et si on marchait rapidement, il était possible d'intercepter la -retraite du général Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un -désastre presque égal à celui du général Mack. Murat avait ici de quoi -réparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion. - -Cependant il était peu croyable que les Autrichiens eussent commis la -faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre -les Français maîtres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les -avaient laissés subsister, ils n'eussent pas tout préparé pour les -détruire au premier signal. Rien n'était donc plus douteux que -l'opération souhaitée plutôt qu'ordonnée par Napoléon. - -Les Autrichiens avaient renoncé à défendre Vienne. Cette belle et -grande capitale a une enceinte régulière, celle qui résista aux Turcs -en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enfermée dans -cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont élevés tout autour -d'elle, on l'a enveloppée d'une muraille de peu de relief, en forme de -redans, embrassant la totalité des terrains bâtis. Tout cela était de -médiocre défense, car la muraille qui couvre les faubourgs était -facile à forcer; et une fois maître des faubourgs, on pouvait, avec -quelques obusiers, obliger le corps de place à se rendre. L'empereur -François avait chargé le comte de Würbna, homme sage et conciliant, de -recevoir les français, et de se concerter avec eux pour la paisible -occupation de la capitale. Mais il était décidé qu'on leur disputerait -le passage du fleuve. - -Vienne est située à une certaine distance du Danube, qui coule à -gauche de cette ville, et à travers des îles boisées. Un grand pont en -bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication -d'une rive à l'autre. Les Autrichiens avaient disposé des matières -incendiaires sous le tablier du pont, et étaient prêts à le faire -sauter dès que les Français se montreraient. Ils se tenaient sur la -rive gauche avec leur artillerie braquée, et un corps de 7 à 8 mille -hommes, commandés par le comte d'Auersberg. - -[En marge: Surprise des ponts de Vienne.] - -Murat s'était fort approché du pont sans entrer dans la ville, ce que -les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se -répandait de toutes parts. Napoléon arrivé au château de Schoenbrunn, -qui, sur cette grande route, se présente avant Vienne, avait reçu une -députation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa -bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les égards qui -étaient dus à un peuple excellent, et que se doivent entre elles les -nations civilisées. Il avait reçu aussi et paru écouter M. de Giulay, -qui était venu pour réitérer les ouvertures déjà faites à Lintz. -L'idée d'un armistice pouvant conduire à la paix, s'était ainsi -rapidement propagée. Napoléon avait en même temps envoyé le général -Bertrand, pour renouveler à Murat et à Lannes l'ordre d'enlever les -ponts, s'il était possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin -d'être aiguillonnés. Ils avaient placé les grenadiers Oudinot derrière -les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'étaient avancés -eux-mêmes avec quelques aides de camp jusqu'à la tête de pont. Le -général Bertrand et un officier du génie, le colonel Dode de la -Brunerie, s'y étaient transportés de leur côté. - -Une barrière en bois fermait cette tête de pont. On la fait abattre. -Derrière, à quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui -tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on -parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jetés sur les -divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jeté sur le bras -principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines -étendu sur le tablier. Au même instant un sous-officier d'artillerie -autrichien se présente une mèche à la main. Le colonel Dode le saisit, -et l'arrête, au moment où il allait mettre le feu aux artifices -disposés sous les arches. On parvient ainsi jusqu'à l'autre bord; on -s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est -signé ou va l'être, que la paix se négocie, et on demande à parler au -général qui commande les troupes. - -Les Autrichiens surpris hésitent, et conduisent le général Bertrand au -comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers -s'avançait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grâce aux -grands arbres du fleuve, et aux sinuosités de cette route, qui tour à -tour traversait des ponts et des îles boisées. En attendant leur -arrivée on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous -la bouche de leurs canons. Tout à coup la colonne de grenadiers -longtemps cachée apparaît. À cette vue les Autrichiens, commençant à -se croire trompés, se préparent à faire feu. Lannes et Murat, avec les -officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur -parlent, les font hésiter de nouveau, et donnent ainsi à la colonne le -temps d'accourir. Les grenadiers se précipitent enfin sur les canons, -s'en saisissent, et désarment les artilleurs autrichiens. - -Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagné du -général Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en -voyant le pont tombé aux mains des Français, et ceux-ci réunis en -grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques -mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlevé. -Mais on lui répéta tous les récits à l'aide desquels on avait déjà -contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses -soldats se retirer à quelque distance du fleuve. À chaque instant -d'ailleurs de nouvelles troupes françaises arrivaient, et il n'était -plus temps de recourir à la force. M. d'Auersberg s'éloigna donc, -troublé, confondu, paraissant comprendre à peine ce qui venait de se -passer. - -C'est au moyen de cette ruse audacieuse, relevée par le courage inouï -de ceux qui la tentèrent et la firent réussir, que tombèrent en notre -pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces -ponts, le passage du Danube nous coûta des batailles sanglantes, et -qui faillirent être funestes. - -La joie de Napoléon fut extrême en apprenant ce succès. Il ne songea -plus à gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la réserve -de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du maréchal Soult, pour -aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite -du général Kutusof. - -Ces ordres expédiés, il donna tous ses soins à la police de Vienne et -à l'occupation militaire de cette capitale. C'était un beau triomphe -que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique, au -sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait dans -les deux derniers siècles soutenu des guerres considérables, gagné, -perdu de mémorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un -général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands -États. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des -exemples de résultats aussi vastes. - -[En marge: Police établie à Vienne.] - -Napoléon demeura de sa personne au château impérial de Schoenbrunn. Il -confia le commandement de la ville de Vienne au général Clarke, et -laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il -ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit -de toucher qu'aux propriétés publiques, telles que les caisses du -gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des -richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pièces de canon, -des munitions de toute espèce. On avait lieu de s'étonner que -l'empereur François ne l'eût pas fait évacuer au moyen du Danube. On -s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'armée. - -Napoléon distribua ensuite ses forces de manière à bien garder la -capitale, et à observer la route des Alpes par laquelle les archiducs -pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils -pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les -Russes étaient en force. - -[En marge: Arrivée du général Marmont à Léoben, et combat du maréchal -Davout à Mariazell.] - -On a vu qu'il avait dirigé sur la grande route de Léoben le général -Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de -Saint-Gaming le maréchal Davout, pour tourner la position de -Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal détachement -autrichien, avait pris la grande route de Léoben. Se sentant poursuivi -par le général Marmont, il s'était jeté par un col élevé sur le chemin -de Saint-Gaming, que suivait le maréchal Davout. Celui-ci gravissait -péniblement, à travers les neiges et les glaces d'un hiver précoce, -les montagnes les plus escarpées, et grâce au dévouement des soldats, -à l'énergie des officiers, il était parvenu à vaincre tous les -obstacles, lorsque près de Mariazell, sur la grande route de Léoben à -Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du général -Meerfeld, fuyant le général Marmont. Un combat, du genre de ceux que -Masséna avait autrefois livrés dans les Alpes, s'engagea aussitôt -entre les Français et les Autrichiens. Le maréchal Davout culbuta ces -derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en désordre -dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le général -Marmont, après avoir atteint Léoben presque sans coup férir, s'y -arrêta, et attendit de nouvelles instructions de la part de -l'Empereur. - -[En marge: Conquête du Tyrol par le maréchal Ney.] - -Les événements n'étaient pas moins favorables dans le Tyrol et -l'Italie. Le maréchal Ney, chargé d'envahir le Tyrol après -l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le débouché de -Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pénétrer. C'était -l'un des accès les plus difficiles de cette contrée, mais il avait -l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes -disséminées des Autrichiens, qui, s'attendant peu à cette attaque, -étaient répandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la -Drave. Le maréchal Ney avait à peine 9 ou 10 mille hommes, soldats -intrépides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout -entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols -les plus élevés des Alpes, malgré les rochers que les habitants -précipitaient sur leurs têtes, car les Tyroliens, fort dévoués à la -maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaçait, -passer sous la domination de la Bavière. Il franchit les -retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui -les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les -autres sur le Tyrol italien. Le général Jellachich et le prince de -Rohan se trouvèrent refoulés vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers -le lac de Constance, sur la route même par laquelle arrivait Augereau. -Comme s'il avait été décidé par le destin qu'aucun des débris de -l'armée d'Ulm n'échapperait aux Français, le général Jellachich, -celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'était dérobé à la -poursuite du maréchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne -voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un -détachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avancé vers -le Vorarlberg, eut le temps de rétrograder. Il exécuta une marche -audacieuse à travers les cantonnements de nos troupes, qui, après la -prise d'Inspruck, gardaient négligemment le Brenner, trompa la -surveillance de Loison, l'un des généraux divisionnaires du maréchal -Ney, passa près de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur -Vérone et Venise, pendant que Masséna suivait en queue l'archiduc -Charles. Masséna avait chargé le général Saint-Cyr, avec les troupes -ramenées de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc -Charles avait laissé une forte garnison. Le général Saint-Cyr, étonné -de la présence d'un corps ennemi sur les derrières de Masséna, lorsque -celui-ci était déjà au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute -hâte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut obligé, comme le général -Jellachich, de mettre bas les armes. Le général Saint-Cyr en cette -occasion prit environ 5 mille hommes. - -[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se -rendre en Hongrie.] - -Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite -le long du Frioul, et au delà des Alpes Juliennes. Son frère, -l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait -dans l'intérieur des Alpes une ligne tout à fait parallèle à la -sienne. Les deux archiducs, désespérant avec raison d'arriver en -temps utile sur l'une des positions défensives du Danube, et jugeant -trop téméraire de se jeter dans le flanc de Napoléon, s'étaient -décidés à se réunir à Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine, -pour se diriger ensuite sur la Hongrie. Là ils pouvaient en toute -sûreté se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur -jonction opérée avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune -faute n'avait compromis les armées coalisées, et s'il restait encore -aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger -cette lutte. - -Le général Marmont, placé en avant de Léoben, sur les crêtes qui -séparent la vallée du Danube de celle de la Drave, voyait avec dépit -défiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et -brûlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre précis enchaînait -son ardeur, et lui enjoignait de se borner à la garde des défilés des -Alpes. - -Masséna, après avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes -Juliennes, s'était arrêté à leur pied, et n'avait pas cru devoir -s'engager en Hongrie à la suite des archiducs. Il donnait la main au -général Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur. - -[En marge: Caractère des opérations que venait d'exécuter Napoléon en -deux mois.] - -Tous ces mouvements s'étaient achevés vers le milieu de novembre, à -peu près en même temps que la grande armée exécutait sa marche sur -Vienne. Certes, on aurait imaginé un plan dans le calme du cabinet, -avec les facilités qui abondent en traçant des projets sur la carte, -qu'on n'aurait pas plus aisément disposé toutes choses. En six -semaines, cette armée, passant le Rhin et le Danube, s'interposant -entre les Autrichiens postés en Souabe, et les Russes arrivant sur -l'Inn, avait enveloppé les uns, refoulé les autres vers le bas Danube, -surpris le Tyrol par un détachement, puis occupé Vienne, et débordé la -position des archiducs en Italie, ce qui avait réduit ces derniers à -chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel -spectacle: en vingt jours de l'Océan sur le Rhin, en quarante du Rhin -à Vienne! Et, tandis que la dissémination des forces si dangereuse à -la guerre, n'amène le plus souvent que des revers, on avait vu ici des -corps détachés au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint -leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant à propos -des coups décisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi, -avait imprimé une impulsion à laquelle tout cédait, et n'avait plus -laissé sur ses derrières ou sur ses ailes que des conséquences faciles -à recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'était en -réalité qu'une habile distribution d'accessoires à côté de l'action -principale, ordonnée avec une merveilleuse justesse! Mais, après avoir -admiré cet art profond, incomparable, qui étonne par sa simplicité -même, il faut admirer aussi dans cette manière d'opérer, une autre -condition, sans laquelle toute combinaison, même la plus habile, peut -devenir un péril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les -lieutenants, que, lorsqu'ils étaient surpris par un accident imprévu, -ils savaient par leur énergie, comme les soldats du général Dupont à -Haslach, du maréchal Mortier à Dirnstein, du maréchal Ney à Elchingen, -donner à la pensée suprême qui les dirigeait le temps de venir à leur -secours, et de réparer les erreurs inévitables dans les opérations -même les mieux conduites. Répétons ce que nous avons dit plus haut, -c'est qu'il faut un grand capitaine à de vaillants soldats, et de -vaillants soldats aussi à un grand capitaine. La gloire leur doit être -commune, aussi bien que le mérite des grandes choses qu'ils -accomplissent. - -Napoléon à Vienne ne voulait pas s'y repaître de la vaine gloire -d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la -guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrière d'avoir abusé de la -fortune, on ne lui reprochera jamais, comme à Annibal, de n'avoir pas -su en profiter et de s'être endormi dans les délices de Capoue. Il se -prépara donc à courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie, -avant qu'ils eussent le temps d'opérer leur jonction avec les -archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'étaient le 15 novembre qu'à Laybach. -Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie, -la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmütz. C'était un -trajet de plus de 150 lieues à exécuter. Vingt jours n'y auraient pas -suffi. Napoléon à cette époque se trouvait à Vienne, et n'avait que -quarante lieues à parcourir pour être à Brünn, capitale de la Moravie. - -[En marge: Distribution des divers corps de l'armée française autour -de Vienne et sur la route de Moravie.] - -Il rapprocha le général Marmont qui était trop éloigné à Léoben, et -lui assigna une position un peu en arrière, sur le faîte même des -Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie à Vienne. Il lui -enjoignit, au cas où les archiducs voudraient reprendre cette voie, de -rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet, -avec un corps peu nombreux, d'arrêter quelque temps un ennemi -supérieur. Il lui défendit de se laisser aller au désir de combattre, -à moins d'y être contraint. Il rapprocha Masséna du général Marmont, -et les mit l'un et l'autre en communication immédiate. Les troupes -conduites par Masséna prirent dès lors le titre de huitième corps de -la grande armée. Napoléon disposa le corps du maréchal Davout tout -autour de Vienne, une division, celle du général Gudin, en arrière de -Vienne vers Neustadt (voir la carte nº 32), pouvant en peu de temps -donner la main à Marmont, une autre, celle du général Friant, dans la -direction de Presbourg, observant les débouchés de la Hongrie; la -troisième, celle du général Bisson (devenue division Caffarelli), en -avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et -Gazan furent établies dans Vienne même, pour s'y refaire de leurs -fatigues et de leurs blessures. Enfin les maréchaux Soult, Lannes, -Murat, marchèrent vers la Moravie, tandis que le maréchal Bernadotte, -ayant passé le Danube à Krems, suivait les pas du général Kutusof, et -s'apprêtait à rejoindre, par la route même qu'avait prise ce général, -les trois corps français qui allaient se battre avec les Russes. - -Ainsi Napoléon à Vienne, placé au milieu d'un tissu habilement tendu -autour de lui, pouvait accourir partout où la moindre agitation -signalerait la présence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient -quelque chose vers l'Italie, Masséna et Marmont, liés l'un à l'autre, -s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte nº 32), et Napoléon, -portant le corps de Davout vers Neustadt, était en force pour les -soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie, -Napoléon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu après -Marmont, qui, à Neustadt, n'en était pas loin, et au besoin accourir -lui-même avec le gros de l'armée. Enfin, s'il fallait faire tête aux -Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, réunir aux corps de -Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient déjà, celui de Davout, -facile à retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile à -ramener de la Bohême. Il était donc en mesure partout, et remplissait -au plus haut degré les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour -s'entretenant avec ses lieutenants, il définissait en ces termes: -l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On -n'a jamais mieux défini ni mieux pratiqué les préceptes de cet art -redoutable, qui détruit ou fonde les empires. - -[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.] - -[En marge: Murat trompé par ce faux armistice, comme le comte -d'Auersberg au pont de Vienne.] - -Napoléon s'était hâté de profiter de la conquête des ponts de Vienne -pour porter au delà du Danube les maréchaux Soult, Lannes et Murat, -dans l'espérance de couper la retraite au général Kutusof, et -d'arriver avant lui à Hollabrunn, où ce général, qui avait passé le -Danube à Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le général -Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohême, -parce que c'était sur Olmütz, frontière de la Moravie et de la -Gallicie, que la seconde armée russe avait elle-même tourné ses pas. -Tandis qu'il s'avançait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en -tête, il fut tout à coup surpris et consterné en apprenant la présence -des Français sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acquérant -ainsi la certitude d'être coupé. Il tendit alors à Murat le piége que -Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du -Danube. Il avait auprès de lui le général Wintzingerode, le même qui -avait négocié toutes les conditions du plan de campagne. Il le dépêcha -auprès de Murat pour débiter à celui-ci les inventions au moyen -desquelles on avait trompé le comte d'Auersberg, et qui consistaient à -dire qu'il y avait à Schoenbrunn des négociateurs prêts à signer la -paix. En conséquence, il lui fit proposer un armistice, dont la -condition principale serait de s'arrêter les uns et les autres sur le -terrain qu'on occupait, de manière que rien ne fût changé par la -suspension des opérations. On devait, si elles étaient reprises, -s'avertir six heures à l'avance. Murat, adroitement flatté par M. de -Wintzingerode, sensible d'ailleurs à l'honneur d'être le premier -intermédiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de -l'Empereur. Il faut ajouter, pour être juste, qu'une considération, -qui n'était pas sans valeur, contribua beaucoup à l'engager dans cette -fausse démarche. Le corps du maréchal Soult n'était pas encore sur le -terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers -d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux -Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier général avec le -projet d'armistice. - -Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat, -montra beaucoup d'empressement et de curiosité pour les généraux -français, et surtout pour l'illustre maréchal Lannes. Celui-ci, -très-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie -militaire, dit au prince Bagration que s'il avait été seul, ils -seraient actuellement occupés à se battre, au lieu de l'être à -échanger des compliments. Dans le moment, en effet, l'armée russe, se -couvrant de l'arrière-garde de Bagration, qui affectait de demeurer -immobile, marchait rapidement derrière ce rideau, et regagnait la -route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe à son tour, laissait -prendre à l'ennemi la revanche du pont de Vienne. - -[En marge: Combat d'Hollabrunn.] - -Bientôt arriva un aide de camp de l'Empereur, le général Lemarrois, -qui apporta une sévère réprimande à Murat, pour la faute qu'il avait -commise[5], et qui lui donna, tant à lui qu'au maréchal Lannes, -l'ordre d'attaquer immédiatement, quelle que fût l'heure à laquelle -leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin -d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prévenir des ordres -qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions -d'attaque. Le prince Bagration avait 7 à 8 mille hommes. Voulant -achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble -résolution de se faire écraser plutôt que de céder le terrain. Lannes -poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui fût possible -était celle de deux lignes d'infanterie, déployées en face l'une de -l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accidenté. On échangea -pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort -meurtrier, puis on se chargea à la baïonnette, et, ce qui est rare à -la guerre, les deux masses d'infanterie marchèrent résolument l'une -contre l'autre, sans qu'aucune des deux cédât avant d'être abordée. On -se joignit, puis après un combat corps à corps, les grenadiers -d'Oudinot enfoncèrent les fantassins de Bagration, et les taillèrent -en pièces. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit, à la lueur des -flammes, le village incendié de Schoengraben, qui finit par rester aux -mains des Français. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils -perdirent en cette occasion près de la moitié de leur arrière-garde, 3 -mille hommes environ, dont plus de 15 cents restèrent étendus sur le -champ de bataille. Le prince Bagration s'était montré par sa -résolution le digne émule du maréchal Mortier à Dirnstein. Ce sanglant -combat fut livré le 16 novembre. - -[Note 5: - - _Au prince Murat._ - - «Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805), - à huit heures du matin. - - «Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon - mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous - n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me - faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice - sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que - le général qui a signé cette capitulation n'avait point le droit - de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce - droit. - - «Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait - ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse; - marchez, détruisez l'armée russe; vous êtes en position de - prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de - l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand - ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les - Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage du pont de - Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de - l'empereur...»] - -[En marge: Entrée de l'armée à Brünn.] - -On s'avança les jours suivants en faisant des prisonniers à chaque -pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brünn, capitale de la -Moravie. On trouva la place armée et pourvue d'abondantes ressources. -Les ennemis n'avaient pas même songé à la défendre. Ils laissaient -ainsi à Napoléon une position importante, d'où il commandait la -Moravie, et pouvait à son aise observer et attendre les mouvements des -Russes. - -Napoléon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre à Brünn, -car les nouvelles d'Italie lui annonçant la retraite allongée -qu'exécutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'était -aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques -légers changements dans la distribution du corps du maréchal Davout -autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne -semblait plus nécessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite -des archiducs. Il établit la division Friant, du même corps, en avant -de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un -moment division Caffarelli) fut détachée du corps de Davout, et portée -sur Brünn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan, -restée à Vienne. - -[En marge: Napoléon porte son quartier général à Brünn, capitale de la -Moravie.] - -[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier général pour y -parler de paix. Il est accompagné de M. de Stadion.] - -[En marge: Napoléon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion à Vienne, -auprès de M. de Talleyrand.] - -Napoléon, arrivé à Brünn, y fixa son quartier général le 20 novembre. -Le générale Giulay, accompagné cette fois de M. de Stadion, vint le -visiter de nouveau, et parler de paix plus sérieusement que dans ses -missions précédentes. Napoléon leur exprima à l'un et à l'autre le -désir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa -point ignorer à quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait -plus, disait-il, que l'Italie, partagée entre la France et l'Autriche, -continuât d'être entre elles un sujet de défiance et de guerre. Il la -voulait tout entière jusqu'à l'Isonzo, c'est-à-dire qu'il exigeait les -États vénitiens, seule partie de l'Italie qui lui restât à conquérir. -Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait à demander pour ses alliés, -les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Baden; mais il déclara -en termes généraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne, -et mettre fin à toutes les questions demeurées pendantes entre eux et -l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de -Stadion et de Giulay se récrièrent fort contre la dureté de ces -conditions. Mais Napoléon ne montra aucune disposition à s'en -départir, et il leur donna à entendre que, livré sans partage aux -soins de la guerre, il ne désirait pas garder auprès de lui des -négociateurs, qui n'étaient au fond que des espions militaires, -chargés de surveiller ses mouvements. Il les invita donc à se rendre à -Vienne, auprès de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napoléon, -tenant peu de compte des goûts de son ministre, qui n'aimait ni le -travail, ni les fatigues des quartiers généraux, l'avait appelé -d'abord à Strasbourg, puis à Munich, et maintenant à Vienne. Il le -chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les -négociations, précèdent toujours les résultats sérieux. - -Durant les conférences que Napoléon avait eues avec les deux -négociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laissé -échapper une parole imprudente, de laquelle il résultait évidemment -que la Prusse était liée par un traité avec la Russie et l'Autriche. -On lui avait bien mandé quelque chose de pareil de Berlin, mais rien -d'aussi précis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette découverte lui -inspira de nouvelles réflexions, et le disposa davantage à la paix, -sans le porter toutefois à se désister de ses prétentions -essentielles. Suivre les Russes au delà de la Moravie, c'est-à-dire en -Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'était s'exposer à voir les -archiducs couper ses communications avec Vienne. En conséquence il -résolut d'attendre l'arrivée de M. d'Haugwitz, et le développement -ultérieur des projets militaires des Russes. Il était également prêt -ou à traiter, si les conditions proposées lui semblaient acceptables, -ou à trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la -coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il -laissa donc passer quelques jours, employant son temps à étudier avec -un soin extrême, et à faire étudier par ses généraux le terrain sur -lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui -disait qu'il serait peut-être appelé à livrer une bataille décisive. -En même temps il laissait reposer ses troupes, accablées de fatigue, -souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en -trois mois, près de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats -étaient-ils fort éclaircis, bien qu'on vît parmi eux moins de -traînards qu'à la suite d'aucune armée. Un cinquième à peu près -manquait à l'effectif, depuis l'entrée en campagne. Tous les -militaires reconnaîtront que c'était bien peu après de telles -fatigues. Du reste, dès qu'on s'arrêtait quelque part, les rangs se -complétaient bientôt, grâce au zèle que les hommes restés en arrière -montraient pour rejoindre leurs corps. - -[En marge: Réunion à Olmütz des empereurs d'Allemagne et de Russie.] - -De leur côté les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, réunis à -Olmütz, employaient leur temps à délibérer sur la conduite qu'ils -devaient tenir. Le général Kutusof, après une retraite dans laquelle -il n'avait essuyé que des défaites d'arrière-garde, ne ramenait -cependant que 30 et quelques mille hommes, déjà habitués à combattre, -mais épuisés de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en -morts, blessés, prisonniers ou écloppés. Alexandre, avec le corps de -Buxhoewden et la garde impériale russe, en conduisait 40 mille, ce qui -faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, formés des -débris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division -de cavalerie, complétaient l'armée austro-russe sous Olmütz, et la -portaient à une force totale de 90 mille hommes[6]. - -[Note 6: Les Russes l'ont portée à beaucoup moins le lendemain de leur -défaite, Napoléon à beaucoup plus dans ses bulletins. Après la -confrontation d'un grand nombre de témoignages et d'états -authentiques, nous croyons présenter ici l'assertion la plus exacte.] - -[En marge: Force de l'armée austro-russe réunie à Olmütz.] - -C'est le cas de remarquer combien étaient exagérées alors les -prétentions de la Russie en Europe, en les comparant à l'état réel de -ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et -voici ce qu'elle présentait de soldats sur les champs de bataille où -se décidaient les destinées du monde. Elle avait acheminé 45 à 50 -mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et -le grand-duc Constantin, 10 mille sous le général Essen. Si on élève à -15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Suédois -et les Anglais, à 10 mille ceux qui se préparaient à agir vers Naples, -on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en réalité dans -cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les récits -des Russes après leur défaite. L'Autriche en avait réuni plus de 200 -mille, la Prusse en pouvait présenter 150 mille en ligne, la France -300 mille à elle seule. Nous parlons non pas de soldats portés sur les -effectifs (ce qui fait une différence de près de moitié), mais de -soldats présents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes -fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille -hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prétendre à dominer -l'Europe. - -[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et -privations de l'armée austro-russe à Olmütz.] - -Les Russes, toujours fort méprisants pour leurs alliés les -Autrichiens, qu'ils accusaient d'être de lâches soldats, de malhabiles -officiers, continuaient à exercer sur le pays d'horribles ravages. La -disette affligeait les provinces orientales de la monarchie -autrichienne. On manquait du nécessaire à Olmütz, et les Russes se -procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat français, -maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalité d'une -horde sauvage. Ils étendaient leurs pillages à plusieurs lieues à la -ronde, et dévastaient complétement la contrée qu'ils occupaient. La -discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait -visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur. - -[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.] - -[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain à l'empereur -Alexandre de ne pas se montrer à l'armée.] - -On n'était donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement disposé -pour prendre de sages déterminations. La légèreté de la jeunesse -s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser à agir, -n'importe de quelle manière, à changer de place, ne fût-ce que pour en -changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commençait à tomber -sous des influences nouvelles. Il n'était pas content de la direction -imprimée à ses affaires, car cette guerre malgré les flatteries dont -une coterie l'avait entouré à Berlin, ne semblait pas tourner à bien, -et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses -ministres les résultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il -ne savait pas soutenir avec la persévérance qui pouvait seule en -corriger le vice. Ce qui s'était passé à Berlin l'avait confirmé -davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres -fautes, disait-il, s'il avait écouté ses amis. En persistant à -violenter la Prusse, il l'aurait jetée dans les bras de Napoléon, -tandis qu'il venait au contraire par son habileté personnelle d'amener -cette cour à prendre des engagements qui étaient l'équivalent d'une -déclaration de guerre à la France. Aussi le jeune empereur ne -voulait-il plus écouter de conseils, car il se croyait plus habile que -tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnête, grave, -passionné sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur -incommode des faiblesses et de la mobilité de son maître, soutenait -une opinion qui devait le lui aliéner complétement. Selon ce ministre, -l'empereur n'avait que faire à l'armée. Ce n'était pas là sa place. Il -n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa présence -au quartier général, au milieu d'un entourage de jeunes gens légers, -ignorants, présomptueux, annulerait l'autorité des généraux, et en -même temps leur responsabilité. Dans une guerre qu'ils faisaient tous -avec une certaine appréhension, ils ne demandaient pas mieux que de -n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser -commander une jeunesse étourdie, pour n'être pas responsables des -défaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le -pire des commandements à l'armée, celui d'une cour. Cette guerre au -surplus serait féconde en batailles perdues. Pour la soutenir il -fallait la constance, et la constance dépendait de la grandeur des -moyens qu'on saurait préparer. Il fallait donc laisser les généraux -remplir le rôle qui leur appartenait à la tête des troupes, et aller -soi-même remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant -l'esprit public, en administrant avec énergie et application, de -manière à fournir aux armées les ressources nécessaires pour prolonger -la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la -fortune. - -On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sensé, ni plus désagréable -à l'empereur Alexandre. Il avait essayé de jouer un rôle politique en -Europe, et n'y avait pas encore réussi à son gré. Il se voyait -entraîné dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si -l'éloignement de son empire ne l'avait rassuré. Il avait besoin de -s'étourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire -les murmures de sa raison, de s'entendre appeler à Berlin, à Dresde, à -Weimar, à Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait -d'ailleurs s'il ne pourrait pas à son tour briller sur les champs de -bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspiré que ces -vieux généraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop à -dédaigner l'expérience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de -cette gloire des armes, si chère aux princes, et alors exclusivement -décernée par la fortune à un seul homme et à une seule nation. - -[En marge: Le prince Dolgorouki cherche à persuader à Alexandre qu'il -doit se mettre à la tête de l'armée.] - -Il était confirmé dans ces idées par la coterie militaire qui -l'entourait déjà, et à la tête de laquelle se trouvait le prince -Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait -l'entraîner à l'armée. Elle cherchait à lui persuader qu'il avait les -qualités du commandement, et qu'il n'avait qu'à se montrer pour -changer le destin de la guerre; que sa présence doublerait la valeur -des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses généraux -étaient des routiniers, sans caractère; que Napoléon avait triomphé de -leur timidité, de leur savoir usé, mais qu'il ne triompherait pas si -aisément d'une jeune noblesse, intelligente et dévouée, conduite par -un empereur adoré. Ces guerriers, si nouveaux dans le métier des -armes, osaient soutenir qu'à Dirnstein, qu'à Hollabrunn, on avait -vaincu les Français, que les Autrichiens étaient des lâches, qu'il n'y -avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer -de sa présence, on arrêterait la prospérité arrogante et peu méritée -de Napoléon. - -[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les -mauvais conseils qu'on donne à Alexandre.] - -Le rusé Kutusof se hasardait timidement à dire qu'il n'en était pas -tout à fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son -avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la -faveur impériale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille -expérience. L'intrépide Bagration, le vicieux, mais brave -Miloradovitch, le sage Doctoroff, étaient des officiers dont l'avis -méritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'était compté. Un -Allemand, conseiller de l'archiduc Jean à Hohenlinden, le général -Weirother, avait seul une véritable autorité sur la jeunesse militaire -qui entourait Alexandre. - -[En marge: Influence du chef d'état-major Weirother.] - -Dans le dernier siècle, depuis que Frédéric, à la bataille de Leuthen, -avait battu l'armée autrichienne, en l'abordant par l'une de ses -ailes, on avait inventé la théorie de l'ordre oblique, à laquelle -Frédéric n'avait jamais pensé, et on avait attribué à cette théorie -tous les succès de ce grand homme. Depuis que le général Bonaparte -s'était montré si supérieur dans les hautes combinaisons de la guerre, -depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les -généraux qui lui étaient opposés, d'autres commentateurs faisaient -consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils -ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient inventé, à les -en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau -alors, celui de _stratégie_; et ils couraient l'offrir aux princes -qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait -persuadé aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des -plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande -manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des -Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu, -et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie. - -L'esprit impressionnable d'Alexandre était tout à ces idées, tout à -l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait guère enclin à écouter -le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner -à Saint-Pétersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des -batailles en Moravie. - -[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmütz.] - -Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on -ne s'occupait guère de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire -cas ni de son armée, ni de sa personne. Son armée, disait-on, avait -compromis à Ulm le sort de cette guerre. Quant à lui, on venait à son -secours, il devait s'estimer heureux d'être secouru, et ne se mêler de -rien. Il ne se mêlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne -faisait aucun effort pour résister à ce torrent de présomption. Il -s'attendait à de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le -temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et appréciait, sans le -dire, ce que valait le fol orgueil de ses alliés. Ce prince, simple et -de peu d'apparence, avait les deux grandes qualités de son -gouvernement, la finesse et la constance. - -[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.] - -On devine de quelle manière devait être traitée, parmi tant d'esprits -vains, la grave question qu'il s'agissait de résoudre, celle de savoir -s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille à Napoléon. Ces -tableaux immortels que nous a légués l'antiquité, et qui nous -représentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle -présomption la sagesse de Pompée, et l'obligeant à livrer la bataille -de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus -instructif, que ce qui se passait à Olmütz, en 1805, autour de -l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de -la bataille à chercher ou à éviter, tout le monde l'exprimait. La -coterie dont les Dolgorouki étaient les chefs n'hésitait pas. Ne pas -livrer bataille, à l'entendre, était une lâcheté et une faute insigne. -D'abord on ne pouvait plus vivre à Olmütz; l'armée y expirait de -misère, elle se démoralisait. En restant à Olmütz, on abandonnait à -Napoléon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie -autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En -avançant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens -de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de -l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de -rôle était venu; que Napoléon, ordinairement si prompt, si pressant, -quand il poursuivait ses ennemis, s'était arrêté tout à coup, qu'il -hésitait, qu'il était intimidé, car fixé à Brünn, il n'osait pas venir -à Olmütz, à la rencontre de l'armée russe? C'est qu'il pensait à -Dirnstein, à Hollabrunn; c'est que son armée était comme lui ébranlée. -On savait, à n'en pas douter, qu'elle était abîmée de fatigue, -réduite de moitié, en proie au mécontentement, livrée au murmure! - -[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'idée de livrer -bataille.] - -C'étaient là les propos que cette jeunesse débitait avec une -incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski -notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus réfléchi que les -Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui -auraient dû être décisives sur des esprits que le plus étrange -aveuglement n'aurait pas complétement égarés. En ne tenant aucun -compte, disaient-ils, de ces soldats, qui après tout étaient restés -maîtres du terrain à Dirnstein comme à Hollabrunn, devant lesquels on -avait toujours reculé depuis Munich jusqu'à Olmütz, en ne tenant aucun -compte de ce général vainqueur de tous les généraux de l'Europe, le -plus expérimenté du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'était -le plus grand, car il avait commandé en cent batailles, et ses -adversaires actuels n'avaient jamais commandé dans une seule, en ne -tenant compte ni de ces soldats ni de ce général, il y avait pour ne -pas se hâter deux raisons péremptoires. La première, et la plus -frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois -stipulé avec la Prusse serait écoulé, et qu'elle serait obligée de se -déclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille -auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se délier? En -laissant, au contraire, expirer le délai d'un mois, 150 mille -Prussiens entreraient en Bohême, Napoléon serait obligé de -rétrograder, sans qu'on eût à courir avec lui la chance d'une -bataille. La seconde raison pour différer, c'est qu'en donnant un peu -de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille -Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre -Napoléon, dans la proportion de deux, peut-être de trois contre un. Il -était difficile sans doute de vivre à Olmütz; mais, s'il était vrai -qu'on ne pût pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu'à se -rendre en Hongrie, à la rencontre des archiducs. On trouverait là du -pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux -distances que Napoléon avait à parcourir, on lui opposerait le plus -redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vérité -dans son immobilité même, depuis qu'il occupait Brünn. S'il n'avançait -pas, ce n'était pas qu'il eût peur. Des militaires sans expérience -pouvaient seuls prétendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avançait -pas, c'est qu'il trouvait la distance déjà bien grande. Il était, -effectivement, à 40 lieues au delà, non pas de sa capitale, mais de -celle qu'il avait conquise, et en s'éloignant il la sentait frémir -sous sa main. - -[En marge: On se décide à combattre, et on quitte Olmütz pour marcher -sur Brünn.] - -Que répondre à de telles raisons? Assurément rien. Mais sur les -esprits prévenus la qualité des raisons n'est d'aucun effet. -L'évidence les irrite au lieu de les persuader. On décida donc autour -d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur François s'y -prêta pour sa part. Il avait tout à gagner à ce que la question se -décidât promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre, -et il n'était pas fâché de voir les Russes s'essayer contre les -Français, et se faire juger à leur tour. On prit le parti de quitter -la position d'Olmütz, qui était fort bonne, sur laquelle on aurait pu -facilement repousser une armée assaillante, quelque supérieure qu'elle -fût en nombre, pour venir attaquer Napoléon dans la position de Brünn, -qu'il étudiait avec soin depuis plusieurs jours. - -[En marge: Surprise d'un détachement français à Wischau.] - -[En marge: Ce léger avantage achève de troubler les jeunes têtes qui -entourent Alexandre.] - -On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmütz à Brünn, pour se -rapprocher de l'armée française. Arrivé à Wischau, le 18 novembre, à -une journée de Brünn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un -faible détachement d'infanterie, placés dans ce bourg par le maréchal -Soult. On employa trois mille chevaux à les envelopper, et puis, avec -un bataillon d'infanterie, on pénétra dans Wischau même. On y ramassa -une centaine de prisonniers français. L'aide de camp Dolgorouki eut la -plus grande part à cet exploit. On y avait fait assister l'empereur -Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche était la guerre, -et que sa présence avait doublé la valeur de ses soldats. Ce léger -avantage acheva de bouleverser les jeunes têtes de l'état-major russe, -et la résolution de combattre devint dès lors irrévocable. De -nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reçues. -Le général Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer, -ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des -résolutions qu'il désapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait -Napoléon dans sa position de Brünn, en suivant le plan que tracerait -le général Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'établir -en avant du château d'Austerlitz. - -[En marge: Napoléon pénètre les vues de l'état-major russe, et devine -le projet qu'on a de lui livrer bataille.] - -[En marge: Napoléon, avant de commettre le sort de la guerre à une -bataille décisive, envoie le général Savary auprès de l'empereur -Alexandre.] - -Napoléon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare -sagacité, vit bien que les coalisés cherchaient une rencontre décisive -avec lui, et il en fut fort satisfait. Il était préoccupé cependant -des projets de la Prusse, que des nouvelles récentes de Berlin lui -présentaient comme définitivement hostiles, et des mouvements de -l'armée prussienne qui s'avançait vers la Bohême. Il n'avait pas de -temps à perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la -paix. Il doutait peu du résultat de la bataille, toutefois la paix -offrait plus de sûreté. Les Autrichiens la proposaient avec une -certaine apparence de sincérité, mais en se référant toujours, quant -aux conditions, à ce que voudrait la Russie. Napoléon désira savoir ce -qui se passait dans la tête d'Alexandre, et envoya au quartier général -russe son aide de camp le général Savary, pour complimenter ce prince, -lier conversation avec lui, et connaître au juste ce qu'il voulait. - -[Date: Déc. 1805.] - -[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprès de Napoléon, et fâcheux -résultat de cette mission.] - -Le général Savary partit immédiatement, se présenta en parlementaire -aux avant-postes, et eut quelque peine à parvenir jusqu'à l'empereur -Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'être introduit, il put -juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son -fol aveuglement, de son désir d'assister à une grande bataille. Elle -ne prétendait à rien moins qu'à battre les Français, et à les ramener -battus jusqu'aux frontières de France. Le général Savary écouta ces -propos avec beaucoup de sang-froid, pénétra enfin auprès de -l'empereur, lui porta les paroles de son maître, le trouva doux et -poli, mais évasif, et peu en état d'apprécier les chances de la guerre -actuelle. Sur l'assurance réitérée que Napoléon était animé de -dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions -auxquelles la paix serait possible. Le général Savary n'était pas en -mesure de répondre, et il engagea l'empereur Alexandre à dépêcher un -de ses aides de camp au quartier général français, pour conférer avec -Napoléon. Il affirmait que le résultat de cette démarche serait des -plus satisfaisants. Après bien des pourparlers, dans lesquels le -général Savary, par excès de zèle, en dit plus qu'il n'avait mission -d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki -lui-même, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui -disputait à MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la -faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents -déclamateurs de l'état-major russe, n'en fut pas moins -extraordinairement flatté d'avoir une commission à remplir auprès de -l'empereur des Français. Il partit avec le général Savary, et fut -présenté à Napoléon dans un moment où celui-ci, achevant la visite de -ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien -d'imposant pour un esprit vulgaire. Napoléon écouta ce jeune homme, -dépourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli çà et là -quelques-unes des idées dont se nourrissait le cabinet russe, et que -nous avons fait connaître en exposant le projet du nouvel équilibre -européen, les exprima sans convenance et sans à-propos. Il fallait, -assurait-il, que la France abandonnât l'Italie, si elle voulait avoir -la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y -fût pas heureuse, il faudrait qu'elle rendît la Belgique, la Savoie, -le Piémont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des -barrières défensives. Ces idées, très-maladroitement débitées, -parurent à Napoléon la demande formelle de restituer immédiatement la -Belgique, cédée à la France par tant de traités, et provoquèrent chez -lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas -que sa dignité lui permît de la laisser éclater en présence d'un tel -négociateur. Il le congédia sèchement, en lui disant qu'on viderait -ailleurs que dans des conférences diplomatiques les différends qui -divisaient la politique des deux empires. Napoléon était exaspéré, et -il n'eut plus qu'une pensée, celle de livrer une bataille à outrance. - -Depuis la surprise de Wischau, il avait ramené son armée en arrière, -dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait -voir dans ses mouvements une certaine hésitation qui contrastait avec -la hardiesse accoutumée de ses allures. Cette circonstance, jointe à -la démarche du général Savary, contribua encore à exalter les faibles -intelligences qui dominaient l'état-major russe. Ce ne fut bientôt -qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napoléon reculait, disait-on; -il était en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler. - -[En marge: De part et d'autre on se prépare à une action décisive.] - -De leur côté, les soldats français, chez lesquels l'esprit abondait, -virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en -conçurent une joie extrême. Des deux parts, on se prépara à une action -décisive. - -Napoléon, avec ce tact militaire qu'il avait reçu de la nature, et -qu'il avait tant perfectionné par l'expérience, avait adopté, entre -toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brünn, celle -qui devait lui assurer les plus grands résultats, dans l'hypothèse où -il serait attaqué, hypothèse qui était devenue une certitude. - -[En marge: Position choisie par Napoléon pour livrer bataille entre -Brünn et Austerlitz.] - -Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohême à -celles de la Hongrie (voir la carte nº 32), vont s'abaissant -successivement vers le Danube, à tel point que près de ce fleuve la -Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brünn, -capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes -collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues -par le défaut d'écoulement, forment de nombreux étangs, et se jettent -par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans -le Danube. - -Ces caractères se trouvent tous réunis dans la position entre Brünn et -Austerlitz, que Napoléon a rendue à jamais célèbre. (Voir la carte nº -33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne à Brünn, -s'élève en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brünn à -Olmütz, se rabat brusquement à droite, c'est-à-dire à l'est, décrivant -ainsi un angle droit avec sa première direction. C'est dans cet angle -que se trouve comprise la position indiquée. Elle commence à gauche, -vers la route d'Olmütz, à des hauteurs hérissées de sapins; elle se -prolonge ensuite à droite, en obliquant vers la route de Vienne, et, -après s'être abaissée peu à peu, elle se termine à des étangs remplis -d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant, -coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en géographie, mais qui, -dans une partie de son cours, est appelé Goldbach par les gens du -pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz, -Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantôt formant des marécages, -tantôt encaissé dans des canaux, s'en va finir dans les étangs dont -nous venons de parler, et qu'on appelle étangs de Satschan et de -Menitz. - -Concentré avec toutes ses forces sur ce terrain, appuyé d'un côté aux -collines boisées de la Moravie, et particulièrement à un mamelon -arrondi que les soldats d'Égypte avaient nommé le _Santon_, s'appuyant -de l'autre aux étangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa -gauche la route d'Olmütz, par sa droite la route de Vienne, Napoléon -était en mesure de recevoir avec avantage une bataille défensive. -Cependant il ne voulait pas se borner à se défendre, car il avait -l'habitude de prétendre à de plus grands résultats. Il avait pénétré, -comme s'il les avait lus, les projets longuement rédigés du général -Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le -point d'appui qu'il trouvait à gauche dans de hautes collines boisées, -devaient être tentés de tourner sa droite, qui ne joignait pas -exactement les étangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y -avait là de quoi les séduire, car, cette route perdue, Napoléon ne -conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohême. Le -reste de ses forces, aventuré du côté de Vienne, était réduit à -remonter isolément la vallée du Danube. L'armée française, ainsi -fractionnée, se voyait condamnée à une retraite excentrique, -périlleuse, désastreuse même, si elle rencontrait les Prussiens sur -son chemin. - -Napoléon comprit très-bien que tel devait être le plan de l'ennemi. -Aussi, après avoir concentré son armée vers sa gauche et les hauteurs, -laissa-t-il vers sa droite, c'est-à-dire vers Sokolnitz, Telnitz et -les étangs, un espace qui fut à peine gardé. Il invitait ainsi les -Russes à abonder dans leurs idées. Mais ce n'était pas là précisément -qu'il leur préparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un -accident dont il espérait tirer un parti décisif. - -Au delà du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le -terrain présentait d'abord, vis-à-vis de notre gauche, une plaine -légèrement ondulée, que traversait la route d'Olmütz, puis, vis-à-vis -de notre centre, il s'élevait successivement, et allait former en face -de notre droite un plateau, appelé plateau de Pratzen, du nom d'un -village qui se trouve situé à mi-côte, dans le creux d'un ravin. Ce -plateau se terminait à droite en pentes rapides vers les étangs, et -sur le revers il s'abaissait doucement du côté d'Austerlitz, dont le -château se montrait à quelque distance. - -[En marge: Projet inspiré à Napoléon par la nature du terrain sur -lequel il est appelé à combattre.] - -On apercevait là des forces considérables. La nuit, on voyait briller -une multitude de feux; le jour, on découvrait un grand mouvement -d'hommes et de chevaux. Napoléon ne douta plus, à cet aspect, des -projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, évidemment, descendre de -la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach, -entre les étangs et notre droite, nous séparer de la route de Vienne. -Mais, pour ce cas, il était résolu à prendre l'offensive à son tour, à -franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz, -à gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient, -et à s'en emparer lui-même. S'il réussissait, l'armée ennemie était -coupée en deux, une partie était rejetée à gauche dans la plaine -traversée par la route d'Olmütz, une partie à droite dans les étangs. -La bataille ne pouvait manquer dès lors d'être désastreuse pour les -Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la -faute à demi. L'attitude prudente, timide même de Napoléon, excitant -leur folle confiance, devait les engager à commettre cette faute tout -entière. - -[Note 7: Il vient de paraître un écrit traduit du russe par M. Léon de -Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes, -quoique publié par un auteur en position d'être bien informé. Dans cet -écrit il est dit que Napoléon eut avant la bataille d'Austerlitz -communication du plan du général Weirother. Cette allégation est tout -à fait erronée. Une pareille communication ne serait explicable que si -le plan, communiqué longtemps d'avance aux divers chefs de corps, -avait pu être exposé à une divulgation. On verra ci-après, par le -rapport d'un témoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui -précéda la bataille, que le plan fut communiqué aux chefs de corps. Du -reste, tous les détails des ordres et de la correspondance prouvent -que Napoléon prévit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre -résolution étant d'éviter toute polémique avec les auteurs -contemporains, nous nous bornerons à redresser cette erreur, sans nous -occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en -question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mérite très-réel, et -jusqu'à un certain point l'impartialité.] - -[En marge: Ordres que donne Napoléon pour amener sur le champ de -bataille toutes les troupes dont il peut disposer.] - -[En marge: Marche rapide de la division Friant.] - -Napoléon arrêta ses dispositions d'après ces idées. (Voir la carte n -32.) S'attendant depuis deux jours à être attaqué, il avait ordonné à -Bernadotte de quitter Iglau sur la frontière de la Bohême, d'y laisser -la division bavaroise qu'il avait emmenée avec lui, et de se diriger à -marches forcées sur Brünn. Il avait ordonné au maréchal Davout de -porter la division Friant, et, s'il était possible, la division Gudin, -vers l'abbaye de Gross-Raigern, placée sur la route de Vienne à Brünn, -à la hauteur des étangs. En conséquence de ces ordres, Bernadotte -s'était mis en marche, et était arrivé dans la journée du 1er -décembre. Le général Friant, seul averti à temps, parce que le général -Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, était parti sur-le-champ, -et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui -séparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois -sur la route, épuisés de fatigue; mais au moindre bruit, croyant -entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au -soutien de leurs camarades engagés, disait-on, dans une bataille -sanglante. Le 1er décembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid -rigoureux, à Gross-Raigern, à une lieue et demie du champ de bataille. -Jamais troupe à pied n'a exécuté une marche aussi étonnante, car c'est -une marche de dix-huit lieues par journée, pendant deux jours de -suite. - -Le 1er décembre, Napoléon, renforcé du corps de Bernadotte et de la -division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes présents sous -les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, présents -aussi sous les armes. - -[En marge: Distribution des divers corps d'armée sur le champ de -bataille d'Austerlitz.] - -À sa gauche, il plaça Lannes, dans le corps duquel la division -Caffarelli remplaçait la division Gazan. Lannes, avec les deux -divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmütz, et -combattre dans la plaine ondulée qui s'étend sur l'un et l'autre côté -de la chaussée. (Voir la carte nº 33.) Napoléon lui donna en outre la -cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des généraux d'Hautpoul -et Nansouty, les dragons des généraux Walther et Beaumont, les -chasseurs des généraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du -terrain lui faisait prévoir en cet endroit un vaste engagement de -cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du -terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il établit le -17e léger, commandé par le général Claparède, avec 18 pièces de canon, -et lui fit prêter serment de défendre cette position jusqu'à la mort. -Ce mamelon était, en effet, le point d'appui de la gauche. - -Au centre, derrière le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions -Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du maréchal -Soult. Il les destinait à franchir ce ruisseau par les villages de -Girzikowitz et de Puntowitz, et à s'emparer du plateau de Pratzen, -quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrière le -marécage de Kobelnitz et le château de Sokolnitz, il plaça la -troisième division du maréchal Soult, celle du général Legrand. Il la -renforça de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de -chasseurs du Pô et de chasseurs corses, et d'un détachement de -cavalerie légère sous le général Margaron. Cette division ne dut avoir -que le 3e de ligne et les chasseurs corses à Telnitz, point le plus -rapproché des étangs, là même où Napoléon souhaitait attirer les -Russes. Fort en arrière, à une lieue et demie, se trouvait la division -Friant, à Gross-Raigern. - -Ayant dix divisions d'infanterie, Napoléon n'en présenta donc que six -en ligne. Derrière les maréchaux Lannes et Soult, il garda en réserve -les grenadiers Oudinot, séparés pour cette fois du corps de Lannes, le -corps de Bernadotte composé des divisions Drouet et Rivaud, et enfin -la garde impériale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25 -mille hommes, pour la porter partout où besoin serait, et -particulièrement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces -hauteurs à tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez -dégarnies. Il bivouaqua lui-même au milieu de cette réserve. - -Ces dispositions terminées, il poussa la confiance jusqu'à les -annoncer à son armée, dans une proclamation toute pleine de la -grandeur des événements qui se préparaient. La voici telle qu'elle fut -lue aux troupes, dans la soirée qui précéda la bataille: - -[En marge: Proclamation de Napoléon à ses soldats la veille de la -bataille d'Austerlitz.] - - «SOLDATS, - - »L'armée russe se présente devant vous pour venger l'armée - autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mêmes bataillons que vous avez - battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment - poursuivis jusqu'ici. - - »Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant - qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le - flanc. - - »Soldats, je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai - loin du feu, si, avec votre bravoure accoutumée, vous portez le - désordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la - victoire était un moment incertaine, vous verriez votre empereur - s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter, - dans cette journée surtout où il s'agit de l'honneur de - l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la - nation. - - »Que, sous prétexte d'emmener les blessés, on ne dégarnisse pas - les rangs, et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il - faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés - d'une si grande haine contre notre nation. - - »Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre - nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles - armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai - sera digne de mon peuple, de vous et de moi. - - »NAPOLÉON.» - -Dans cette même journée, il reçut M. d'Haugwitz, arrivé enfin au -quartier général français, entrevit dans sa conversation caressante -toute la fausseté de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le -besoin de remporter une victoire éclatante. Il accueillit -très-gracieusement l'envoyé prussien, lui dit qu'il allait se battre -le lendemain, qu'il le reverrait après s'il n'était pas emporté par un -boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le -cabinet de Berlin. Il l'invita à partir dans la nuit même pour Vienne, -et il l'adressa à M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire -à travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui présentait un -spectacle horrible.--Il est bon, écrivait-il à M. de Talleyrand, que -ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manière nous faisons la -guerre.-- - -[En marge: Napoléon visite ses bivouacs dans la nuit qui précède la -bataille. Accueil que lui font ses soldats.] - -Après avoir passé la soirée au bivouac avec ses maréchaux, il voulut -visiter ses soldats, et juger par lui-même de leur disposition morale. -C'était le 1er décembre au soir, veille de l'anniversaire du -couronnement. La rencontre de ces dates était singulière, et Napoléon -ne l'avait pas recherchée, car il recevait la bataille, et ne -l'offrait pas. La nuit était froide et sombre. - -Les premiers soldats qui l'aperçurent, voulant éclairer ses pas, -ramassèrent la paille de leur bivouac, et en formèrent des torches -enflammées, qu'ils placèrent au bout de leurs fusils. En quelques -minutes, cet exemple fut imité par toute l'armée, et sur le vaste -front de notre position on vit briller cette illumination singulière. -Les soldats suivaient les pas de Napoléon aux cris de _Vive -l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui -et d'eux-mêmes. L'enthousiasme était dans tous les rangs. On allait -comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de -confiance. - -Napoléon se retira pour obliger ses soldats à prendre quelque repos, -et attendit sous sa tente l'aurore d'une journée qui devait être l'une -des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire. - -Ces feux, ces cris avaient été facilement distingués des hauteurs -qu'occupait l'armée russe, et y avaient produit, chez un petit nombre -d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si -c'était là le signe d'une armée abattue et en retraite. - -[En marge: Communication du plan de Weirother aux généraux russes le -soir qui précède la bataille.] - -Pendant ce temps, les chefs de corps russes, réunis chez le général -Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions -pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondément, et le -général Weirother, ayant étendu une carte du pays sous les yeux de -ceux qui l'écoutaient, lisait avec emphase un mémoire contenant tout -le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connaître -d'avance en rapportant les dispositions de Napoléon. La droite des -Russes, sous le prince Bagration, faisant face à notre gauche, devait -s'avancer contre Lannes, des deux côtés de la route d'Olmütz, nous -enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brünn. La cavalerie, -réunie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de -l'armée russe, devait occuper la plaine même où Napoléon avait placé -Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de -l'armée, composé de quatre colonnes, commandées par les généraux -Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, établi dans le -moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le -ruisseau marécageux dont il a déjà été parlé, prendre Telnitz, -Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Français, et s'avancer -sur leurs derrières pour leur enlever la route de Vienne. Le -rendez-vous de tous ces corps était fixé sous les murs de Brünn. -L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9 à 10 mille -hommes, devait partir d'Austerlitz à la pointe du jour, pour venir se -placer en réserve derrière le centre de l'armée combinée. - -[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mémoires -manuscrits du général Langeron, témoin oculaire, puisqu'il commandait -l'un des corps de l'armée russe. - -Voici le récit de cet officier: - - «On a vu que, le 19 novembre (1er décembre), nos colonnes ne - parvinrent à leur destination que vers les dix heures du soir. - - »Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, excepté le - prince Bagration, qui était trop éloigné, reçurent l'ordre de se - rendre à Kreznowitz, chez le général Kutusof, afin d'entendre la - lecture des dispositions pour la bataille du lendemain. - - »À une heure du matin, lorsque nous fûmes tous rassemblés, le - général Weirother arriva, déploya sur une grande table une - immense carte très-exacte des environs de Brünn et d'Austerlitz, - et nous lut ses dispositions, d'un ton élevé et avec un air de - jactance qui annonçaient en lui la persuasion intime de son - mérite et celle de notre incapacité. Il ressemblait à un régent - de collége qui lit une leçon à de jeunes écoliers. Nous étions - peut-être effectivement des écoliers; mais il était loin d'être - un bon professeur. Kutusof, assis et à moitié endormi lorsque - nous arrivâmes chez lui, finit par s'endormir tout à fait avant - notre départ. Buxhoewden, debout, écoutait, et sûrement ne - comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se - tenait en arrière, et Doctoroff seul examinait la carte avec - attention. Lorsque Weirother eut fini de pérorer, je fus le seul - qui pris la parole. Je lui dis: «Mon général, tout cela est fort - bien; mais si les ennemis nous préviennent et nous attaquent près - de Pratzen, que ferons-nous?»--«Le cas n'est pas prévu, me - répondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il eût pu - nous attaquer, il l'eût fait aujourd'hui.»--«Vous ne le croyez - donc pas fort? lui dis-je.»--«C'est beaucoup s'il a 40,000 - hommes.»--«Dans ce cas, il court à sa perte en attendant notre - attaque; mais je le crois trop habile pour être imprudent, car - si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne, - il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohême; mais je - lui suppose un autre projet. Il a éteint ses feux, on entend - beaucoup de bruit dans son camp.»--«C'est qu'il se retire ou - qu'il change de position; et même, en supposant qu'il prenne - celle de Turas, il nous épargne beaucoup de peine, et les - dispositions restent les mêmes.» - - »Kutusof alors, s'étant réveillé, nous congédia en nous ordonnant - de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le - lieutenant colonel Toll, de l'état-major, allait traduire de - l'allemand en russe. Il était alors près de trois heures du - matin, et nous ne reçûmes les copies de ces fameuses dispositions - qu'à près de huit heures, lorsque déjà nous étions en marche.»] - -Lorsque le général Weirother eut achevé sa lecture, en présence des -commandants des corps russes, dont un seul était attentif, c'était le -général Doctoroff, et un seul enclin à contredire, c'était le général -Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le -général Langeron, émigré français qui servait contre sa patrie, qui -était frondeur et bon officier, demanda au général Weirother s'il -croyait que tout se passerait comme il l'écrivait, et se montra quant -à lui fort disposé à en douter. Le général Weirother ne voulut jamais -admettre une autre idée que celle qui était répandue dans l'état-major -russe, c'est que Napoléon se retirait, et que les instructions pour -ce cas étaient excellentes. Mais le général Kutusof mit un terme à -toute discussion, en renvoyant les commandants des corps à leurs -quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur fût -expédiée à tous. Ce chef expérimenté savait ce qu'il fallait penser de -cette manière de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et -pourtant il laissait faire, quoique ce fût sous son nom qu'on agît de -la sorte. - -[En marge: Bataille d'Austerlitz livrée le 2 décembre 1805.] - -[En marge: Napoléon sort de sa tente avant le jour pour observer le -mouvement des Russes.] - -[En marge: Joie de Napoléon en jugeant au bruit des canons que les -Russes marchent vers les étangs.] - -Dès quatre heures du matin, Napoléon avait quitté sa tente, pour juger -par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute à laquelle il -les avait si adroitement encouragés. Il descendit jusqu'au village de -Puntowitz, situé au bord du ruisseau qui séparait les deux armées, et -aperçut les feux presque éteints des Russes sur les hauteurs de -Pratzen. Un bruit très-sensible de canons et de chevaux indiquait une -marche de gauche à droite, vers les étangs, là même où il souhaitait -que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prévoyance -si bien justifiée; il revint se placer sur le terrain élevé où il -avait bivouaqué, et d'où il embrassait toute l'étendue de ce champ de -bataille. Ses maréchaux étaient à cheval à côté de lui. Le jour -commençait à luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la -campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus -saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard -comme des îles sur une mer. Les divers corps de l'armée française -étaient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient -occupée pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les séparait -des Russes. Mais ils s'arrêtaient dans les fonds, où ils étaient -cachés par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au -moment opportun pour l'attaque. - -[En marge: Le soleil se lève sur le champ de bataille d'Austerlitz. -Napoléon donne le signal de l'attaque.] - -Déjà un feu très-vif se faisait entendre à l'extrémité de la ligne -vers les étangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se -prononçait. Le maréchal Davout était parti en toute hâte pour diriger -la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de -ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une -portion considérable de l'armée ennemie. Les maréchaux Lannes, Murat, -Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant -l'ordre de commencer le combat au centre et à la gauche. Napoléon -modérait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que -commettaient les Russes sur notre droite, de manière qu'ils ne pussent -plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager. -Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clarté -ce vaste champ de bataille. C'était le soleil d'Austerlitz, soleil -dont le souvenir retracé tant de fois à la génération présente, ne -sera sans doute jamais oublié des générations futures. Les hauteurs de -Pratzen se dégarnissaient de troupes. Les Russes, exécutant le plan -convenu, étaient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des -villages de Telnitz et de Sokolnitz, situés le long de ce ruisseau. -Napoléon alors donna le signal de l'attaque, et ses maréchaux -partirent au galop pour aller se placer à la tête de leurs divers -corps d'armée. - -[En marge: Marche des trois colonnes russes chargées de tourner -l'armée française vers les lacs.] - -Les trois colonnes russes chargées d'attaquer Telnitz et Sokolnitz -s'étaient ébranlées dès sept heures du matin. Elles étaient sous les -ordres immédiats des généraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et -sous le commandement supérieur du général Buxhoewden, officier -médiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait à un -mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'armée russe, que -le général en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa -personne avec la colonne du général Doctoroff, formant l'extrémité de -la ligne russe, et appelée à combattre la première. Il ne se souciait -nullement des autres colonnes, et du concert à mettre dans leurs -divers mouvements; ce qui était fort heureux pour nous, car si elles -avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la -division Friant n'étant point encore arrivée sur ce point, elles -auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il -n'était utile de leur en livrer. - -[En marge: Vive résistance des chasseurs corses à la colonne -Doctoroff.] - -[En marge: La colonne de Doctoroff parvient à franchir le Goldbach.] - -[En marge: Arrivée de la division Friant à Telnitz, et reprise de ce -village.] - -[En marge: Conduite héroïque du général Friant et de sa division.] - -La colonne de Doctoroff avait bivouaqué comme les autres sur la -hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la -séparait de notre droite, se trouvait un village appelé Augezd, et -dans ce village une avant-garde sous les ordres du général Kienmayer, -composée de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens. -(Voir la carte nº 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine -entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait -des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se -battaient aussi bien qu'eux, abordèrent le village de Telnitz avec -beaucoup de résolution. Il fallait franchir à la fois le ruisseau, -coulant ici dans des fossés, puis une hauteur couverte de vignes et de -maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le -bataillon des chasseurs corses, embusqué derrière les accidents du -terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les -hussards qu'on avait envoyés en avant, en abattirent un grand nombre. -Ils accueillirent de la même manière le régiment de Szeckler -(infanterie), et en une demi-heure couchèrent à terre une partie de ce -régiment. Les Autrichiens, fatigués de ce combat meurtrier et sans -résultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq -bataillons réunis, mais ne réussirent pas à y pénétrer, grâce à la -fermeté du 3e de ligne, qui les reçut avec la vigueur d'une troupe -éprouvée. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'épuisait ainsi en -efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre -bataillons, conduite par le général Buxhoewden, parut, après s'être -fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens à -s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus à défendre. -Le lit du ruisseau fut franchi, et le général Kienmayer lança ses -quatorze escadrons dans la plaine au delà de Telnitz, contre la -cavalerie légère du général Margaron. Celle-ci soutint bravement -plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de -cavalerie. La division Friant, conduite par le maréchal Davout, -n'étant pas encore arrivée de Gross-Raigern, notre droite se trouva -entièrement débordée. Mais le général Buxhoewden après s'être -longtemps fait attendre, fut obligé d'attendre à son tour la seconde -colonne, que commandait le général Langeron. Cette dernière avait été -retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destinée -à occuper la plaine qui était à la droite des Russes et à la gauche -des Français, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre -cette position; elle était venue s'établir à Pratzen même, au milieu -des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur, -cette cavalerie, pour se rendre à sa véritable place, avait coupé et -retardé longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le -général Langeron, arrivé enfin devant Sokolnitz, en entreprit -l'attaque. Mais pendant ce temps le général Friant était accouru en -toute hâte avec sa division composée de cinq régiments d'infanterie et -de six régiments de dragons. Le 1er régiment de dragons, attaché pour -cette journée à la division Bourcier, fut dirigé au grand trot sur -Telnitz. Déjà les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commençaient -à dépasser le Goldbach, et à déborder le 3e de ligne, ainsi que la -cavalerie légère de Margaron. Les dragons du 1er régiment, en -approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetèrent dans Telnitz -tout ce qui avait essayé d'en déboucher. Les généraux Friant et -Heudelet, arrivant avec la première brigade, composée du 108e de ligne -et des voltigeurs du 15e léger, entrèrent dans Telnitz baïonnette -baissée, en chassèrent les Autrichiens et les Russes, les poussèrent -pêle-mêle au delà des fossés qui forment le lit du Goldbach, et -restèrent maîtres du terrain, après l'avoir couvert de morts et de -blessés. Malheureusement le brouillard, quoique dissipé presque -partout, régnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, où -l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e léger, de la division -Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusément des -masses de troupes au delà du ruisseau, sans distinguer la couleur de -leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi. -Cette attaque inattendue ébranla le 108e, qui se replia dans la -crainte d'être tourné. Profitant de cette circonstance, les Russes et -les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent -l'offensive, et repoussèrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant -que le général Langeron, abordant avec douze bataillons russes le -village de Sokolnitz, situé sur le Goldbach un peu au-dessus de -Telnitz, avait réussi à y pénétrer. Les deux colonnes ennemies de -Doctoroff et de Langeron commencèrent alors à déboucher l'une de -Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce même temps la colonne du -général Pribyschewski avait attaqué et pris le château de Sokolnitz, -placé au-dessus du village du même nom. À cet aspect, le général -Friant, qui, dans cette journée comme en tant d'autres, se conduisit -en héros, lance le général Bourcier avec ses six régiments de dragons -sur la colonne de Doctoroff, à l'instant où celle-ci se déployait au -delà de Telnitz. Les Russes présentent leurs baïonnettes à nos -dragons, mais les charges de nos cavaliers, répétées à outrance, les -empêchent de s'étendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur -est opposée. Le général Friant se met ensuite à la tête de la brigade -Lochet, composée du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne -Langeron, qui dépassait déjà le village de Sokolnitz, l'y ramène, y -entre à sa suite, l'en expulse, et la rejette au delà du Goldbach. -Sokolnitz occupé, le général Friant en commet la garde au 48e, et -marche avec sa troisième brigade, celle de Kister, composée du 33e de -ligne et du 15e léger, pour disputer à la colonne de Pribyschewski le -château de Sokolnitz. Il réussit encore à refouler celle-ci. Mais, -tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant -le château de Sokolnitz, la colonne de Langeron, réattaquant le -village dépendant de ce château, est près d'accabler le 48e qui, -retiré dans les maisons du village, se défend avec une admirable -vaillance. Le général Friant y revient, et dégage le 48e. Ce brave -général, et son illustre chef le maréchal Davout, courant sans cesse -d'un point à l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement -disputée, se battent avec 7 à 8 mille fantassins et 2,800 chevaux -contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de -trente-six lieues qu'elle avait exécutée, était réduite à 6 mille -hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7 à 8 -mille combattants. Mais les hommes restés en arrière, arrivant à -chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les -vides que le feu de l'ennemi opérait dans ses rangs. - -[En marge: Le maréchal Soult attaque avec son corps le plateau de -Pratzen, formant le centre des Russes.] - -Pendant ce combat acharné vers notre droite, le maréchal Soult au -centre avait assailli la position de laquelle dépendait le sort de la -bataille. Au signal donné par Napoléon, les deux divisions Vandamme et -Saint-Hilaire, formées en colonnes serrées, avaient franchi d'un pas -rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte nº 33.) La -division Vandamme avait pris à gauche, celle de Saint-Hilaire à droite -du village de Pratzen, qui est profondément encaissé dans un ravin -aboutissant au ruisseau de Goldbach, près de Puntowitz. Tandis que les -Français se portaient en avant, le centre de l'armée ennemie, composé -de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de -Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, commandé directement par -le général Kutusof et les deux empereurs, était venu se déployer sur -le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de -Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans répondre -à la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient à gravir la hauteur, -surprenant par leur allure vive et résolue les généraux ennemis qui -s'attendaient à les trouver en retraite[9]. - -[Note 9: Le prince Czartoryski, placé entre les deux empereurs, fit -remarquer à l'empereur Alexandre la marche leste et décidée des -Français qui gravissaient le plateau, sans répondre au feu des Russes. -Ce prince ému à cette vue sentit défaillir la confiance qu'il avait -éprouvée jusque-là, et en conçut un pressentiment sinistre qui ne -l'abandonna pas de la journée.] - -Arrivés au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrêter. -Le général Morand passe outre à la tête du 10e léger, et va se former -sur le plateau. Le général Thiébault[10] le suit avec sa brigade, -composée du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reçoit -tout à coup, par derrière, une décharge de mousqueterie, qui partait -de deux bataillons russes cachés dans le ravin au fond duquel le -village de Pratzen est situé. Le général Thiébault fait alors une -halte d'un instant, rend à bout portant le feu qu'il a reçu, et entre -dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les -Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le général -Morand, déployé sur le plateau. De son côté, la brigade Varé, la -seconde de la division Saint-Hilaire, passant à la gauche du village, -était venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec -toute sa division, s'étendant plus à gauche encore, prenait position -près d'un petit mamelon appelé Stari-Winobradi, qui domine le plateau -de Pratzen. Les Russes avaient établi sur ce mamelon cinq bataillons -et une nombreuse artillerie. - -[Note 10: Celui qui est mort récemment.] - -L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de -Miloradovitch étaient disposées sur deux lignes. Le maréchal Soult, -sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et -Vandamme. Le général Thiébault, formant avec sa brigade la droite de -la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pièces. Il les -fait charger à boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur -l'infanterie qui lui était opposée. Ce feu, dirigé avec justesse et -vivacité, répand bientôt le désordre dans les rangs autrichiens, qui -d'abord rétrogradent, puis se jettent confusément sur le revers du -plateau. Vandamme aborde aussitôt l'ennemi rangé devant lui. Sa brave -infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrête, exécute plusieurs -décharges meurtrières, et marche sur les Russes à la baïonnette. Elle -renverse leur première ligne sur la seconde, et les oblige à fuir -l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant -leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laissé sur sa -gauche le mamelon de Stari-Winobradi, défendu par plusieurs bataillons -russes et tout hérissé d'artillerie. Il y revient, et le faisant -tourner par le général Schiner avec le 24e léger, il y monte lui-même -avec le 4e de ligne. Malgré un feu plongeant, il gravit le mamelon, -culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons. - -Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du maréchal -Soult s'étaient rendues maîtresses du plateau de Pratzen, et -poursuivaient les Russes et les Autrichiens jetés pêle-mêle sur les -pentes de ce plateau, qui s'incline vers le château d'Austerlitz. - -[En marge: Efforts des deux empereurs et du général Kutusof pour -rallier le centre de l'armée austro-russe.] - -Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, témoins de cette action -rapide, s'efforçaient en vain d'arrêter leurs soldats. Ils étaient peu -écoutés au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait déjà -s'apercevoir que la présence d'un souverain ne saurait valoir en -pareille circonstance celle d'un bon général. Miloradovitch, toujours -brillant au feu, parcourait à cheval ce champ de bataille labouré par -les boulets, et tâchait de ramener les fuyards. Le général Kutusof, -blessé d'une balle à la joue, voyait se réaliser le désastre qu'il -avait prévu, et qu'il n'avait pas eu la fermeté d'empêcher. Il s'était -hâté d'appeler à lui la garde impériale russe, qui avait bivouaqué en -avant d'Austerlitz, afin de rallier derrière elle son centre en -déroute. Si ce chef de l'armée autro-russe, dont le mérite se -réduisait à beaucoup de finesse cachée sous beaucoup d'indolence, -avait été capable de résolutions justes et promptes, c'était le cas de -courir vers sa gauche engagée dans ce moment avec notre droite, de -tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on -les avait engouffrées, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et -avec cinquante mille hommes réunis de tenter un effort décisif pour -reprendre une position sans laquelle son armée allait être coupée en -deux. Quand même il n'aurait pas réussi, il se serait au moins retiré -en ordre sur Austerlitz par un chemin sûr, et n'aurait pas laissé sa -gauche adossée à un abîme. Mais, se contentant de parer au mal dont il -était le témoin oculaire, il se bornait à rallier son centre sur la -garde impériale russe, forte de neuf à dix mille hommes, tandis que -Napoléon, au contraire, les yeux toujours fixés sur le plateau de -Pratzen, amenait au soutien du maréchal Soult, déjà victorieux, le -corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est-à-dire -vingt-cinq mille hommes d'élite. - -Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux -Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen, -Lannes et Murat, à notre gauche, étaient aux prises avec le prince -Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la -carte nº 33.) - -[En marge: Lannes et Murat, à la gauche de notre armée, triomphent des -assauts répétés de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.] - -Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, déployées sur les -deux côtés de la route d'Olmütz, devait marcher directement devant -lui. À gauche de la route, là même où s'élevait le _Santon_, le -terrain se rapprochant des hauteurs boisées de la Moravie, était fort -accidenté, tantôt montueux, tantôt coupé de ravins profonds. C'est là -qu'était placée la division Suchet. À droite, le terrain plus uni, -allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen. -Caffarelli marchait de ce côté, protégé par la cavalerie de Murat -contre la masse de la cavalerie austro-russe. - -On s'attendait sur ce point à une sorte de bataille d'Égypte, car on -voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangés sur -deux lignes, et commandés par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce -motif, les divisions Suchet et Caffarelli présentaient plusieurs -bataillons déployés, et derrière les intervalles de ces bataillons, -d'autres bataillons en colonne serrée, pour appuyer et flanquer les -premiers. L'artillerie était répandue sur le front des deux divisions. -La cavalerie légère du général Kellermann ainsi que les divisions de -dragons se trouvaient à droite dans la plaine, la grosse cavalerie de -Nansouty et d'Hautpoul en réserve en arrière. - -Dans cet ordre imposant, Lannes s'ébranla dès qu'il entendit le canon -de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un -champ de manoeuvre, cette plaine éclairée par un beau soleil d'hiver. - -[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de -Lannes.] - -Le prince Jean de Lichtenstein s'était longtemps fait attendre, par -suite de la méprise qui avait exposé la cavalerie austro-russe à -courir inutilement de la droite à la gauche du champ de bataille. En -son absence la garde impériale d'Alexandre avait rempli le vide entre -le centre et la droite de l'armée combinée. Arrivé enfin, il aperçoit -le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc -Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent -sur cette division, devant laquelle Kellermann était placé avec sa -brigade de cavalerie légère. Le général Kellermann, l'un de nos plus -habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbuté sur -l'infanterie française, et la mettrait peut-être en désordre, s'il -recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et -les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli, -s'en va les reformer à gauche, afin de saisir une occasion favorable -pour charger. Les uhlans, lancés au galop, ne trouvent plus notre -cavalerie légère, et rencontrent en place une ligne d'infanterie -inébranlable, qui, sans même se former en carré, les accueille par un -feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont -aussitôt couchés par terre, sur le front de la division. Le général -russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant à leur -tête. Les autres se répandent en désordre à droite et à gauche. -Saisissant l'à-propos, Kellermann, qui avait reformé ses escadrons sur -la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre. -Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses -escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'ébranlent -à leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques -instants on n'aperçoit plus qu'une affreuse mêlée où tout le monde -combat corps à corps. Cette nuée de cavaliers se dissipe enfin, chacun -rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et -de blessés, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses -d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesuré, sur ce -terrain abandonné par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante -bouches à feu qui vomissent une grêle de projectiles. Une décharge -enlève en entier le groupe de tambours du premier régiment de -Caffarelli. On répond à cette rude canonnade par le feu de toute notre -artillerie. Dans ce combat à coups de canons, le général Valhubert a -une cuisse fracassée par un boulet. Quelques soldats veulent -l'emporter.--Restez à votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir -tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche -ensuite sur le village de Blaziowitz, qui était à droite de la plaine, -là où le terrain commence à s'élever vers Pratzen. Ce village, comme -tous ceux du pays, profondément encaissé dans un ravin, ne se faisait -voir que par la flamme qui le dévorait. Un détachement de la garde -impériale russe l'avait occupé le matin, en attendant la cavalerie du -prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e léger de s'en emparer. -Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier -bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le -village, est frappé d'une balle au front. Le bataillon s'élance, et -venge à coups de baïonnettes la mort de son colonel. On s'empare de -Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont -envoyés sur les derrières. - -À l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince -Bagration essayaient d'enlever la petite éminence que nos soldats -appelaient le _Santon_. Ils étaient descendus dans un vallon qui longe -le pied de cette éminence, y avaient pris le village de Bosenitz, et -échangeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie -qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas à braver la -mousqueterie du 17e de ligne, trop bien établi pour qu'on osât -l'aborder de si près. - -Le prince Bagration avait rangé le reste de son infanterie sur la -route d'Olmütz en face de la division Suchet. Forcé à rétrograder, il -se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans -précipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours -du terrain. - -Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages -placés le long de la route d'Olmütz, et parvient à joindre -l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne formée par -ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement à gauche, -la division Caffarelli obliquement à droite. Par ce mouvement -divergent, il sépare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du -prince de Lichtenstein, rejette la première à la gauche de la route -d'Olmütz, la seconde à la droite vers les pentes du plateau de -Pratzen. - -Alors cette cavalerie veut faire une dernière tentative, et fond tout -entière sur la division Caffarelli, qui la reçoit avec son aplomb -ordinaire, et l'arrête par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux -escadrons de Lichtenstein, d'abord dispersés, puis ralliés par leurs -officiers, sont ramenés sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les -cuirassiers des généraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient -l'infanterie de Caffarelli, défilent au grand trot derrière les rangs -de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y déploient, et -s'élancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre -mille cavaliers chargés de fer. Ils se précipitent le sabre au poing -sur la masse reformée des escadrons austro-russes, les renversent de -leur choc, les dispersent, et les obligent à s'enfuir sur Austerlitz, -où ils se retirent pour ne plus reparaître de la journée. - -Pendant le même temps, la division Suchet avait abordé l'infanterie du -prince Bagration. Après avoir dirigé sur les Russes ces feux -tranquilles et sûrs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries, -exécutaient avec une extrême précision, la division Suchet les avait -joints à la baïonnette. Les Russes, cédant à l'impétuosité de nos -bataillons, s'étaient retirés, mais sans se rompre, et sans se rendre. -Ils formaient une masse confuse, hérissée de fusils, qu'on était -réduit à pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnière. -Lannes, débarrassé des quatre-vingt-deux escadrons du prince de -Lichtenstein, s'était hâté de ramener la grosse cavalerie du général -d'Hautpoul de la droite à la gauche de cette plaine, et l'avait -lancée sur les Russes pour décider leur retraite. Les cuirassiers -chargeant dans tous les sens ces fantassins obstinés qui se retiraient -en gros pelotons, avaient obligé quelques mille d'entre eux à déposer -les armes. - -[En marge: Résultat de la bataille livrée à la gauche de Lannes.] - -Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer à lui seul une -véritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre -était jonchée autour de lui de deux mille morts ou blessés, tant -Russes qu'Autrichiens. - -[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du maréchal -Soult, les réserves amenées par Napoléon, et le centre des Russes -renforcé de la garde d'Alexandre.] - -Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'était renouvelée entre le -centre des ennemis et le corps du maréchal Soult, renforcé de toutes -les réserves que Napoléon amenait en personne. Le général Kutusof, au -lieu de songer, comme nous l'avons dit, à rappeler à lui les trois -colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engagées dans les -bas-fonds, n'avait songé qu'à rallier son centre sur la garde -impériale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron, -entendant sur ses derrières un feu très-vif, s'était arrêtée, puis -avait rétrogradé spontanément pour remonter sur le plateau de Pratzen. -Le général Langeron averti était venu se mettre à la tête de cette -brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne. - -[En marge: Grave danger de la brigade Thiébault, et belle conduite de -cette brigade.] - -Les Français, dans ce renouvellement du combat vers le centre, -allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec -l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde -impériale russe. La brigade Thiébault, occupant l'extrême droite du -corps du maréchal Soult, et séparée de la brigade Varé par le village -de Pratzen, se trouvait au milieu d'une équerre de feux, car elle -avait devant elle la ligne reformée des Autrichiens, et en retour sur -sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, composée -du 10e léger, des 14e et 36e de ligne, allait être exposée un moment -au plus grave péril. Comme elle se déployait, et se formait elle-même -en équerre pour faire face à l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e, -craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de -mitraille reçu à trente pas, ne fut ébranlé dans son mouvement, se -saisit du drapeau, et, se plaçant lui-même en jalon, -s'écrie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se -déploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend -position, et durant quelques instants échange à demi-portée une -fusillade meurtrière. Cependant ces trois régiments auraient -promptement succombé sous une masse de feux croisés, si le combat -s'était prolongé. Le général Saint-Hilaire, admiré de l'armée pour sa -bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les généraux Thiébault et -Morand sur le parti à prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui -dit: Général, marchons en avant et à la baïonnette, ou nous sommes -perdus.--Oui, en avant! répond le général Saint-Hilaire.--On croise -aussitôt la baïonnette, on se jette à droite sur les Russes de -Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les -premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds -sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz. - -Tandis que la brigade Thiébault, livrée quelque temps à elle-même, -s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Varé et -la division Vandamme, placées de l'autre côté du village de Pratzen, -n'avaient pas à beaucoup près autant de peine à repousser le retour -offensif des Austro-Russes, et les avaient bientôt refoulés au pied du -plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui -entraînait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne, -appartenant à la division Vandamme, s'était laissé emporter à la -poursuite des Russes, sur des terrains inclinés et couverts de vignes. -Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoyé un détachement de -cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des -vignes, l'avait renversé avant qu'il eût pu se former en carré. Dans -cette confusion, le porte-drapeau du régiment avait été tué. Un -sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait été tué à son tour. -Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-même -hors de combat, n'avait pu empêcher les cavaliers de Constantin -d'enlever ce trophée. - -[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impériale française et -la garde impériale russe.] - -Napoléon, qui était venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa -garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperçoit -de la hauteur où il est placé l'échauffourée de ce bataillon.--Il y a -là du désordre, dit-il à Rapp, il faut le réparer.--Aussitôt Rapp, à -la tête des mameluks et des chasseurs à cheval de la garde, vole au -secours du bataillon compromis. Le maréchal Bessières suit Rapp avec -les grenadiers à cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte, -formée des 94e et 95e régiments, et du 27e léger, s'avance en seconde -ligne, conduite par le colonel Gérard, aide de camp de Bernadotte, et -officier d'une grande énergie, pour s'opposer à l'infanterie de la -garde russe. - -Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos -fantassins couchés par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec -quatre pièces de canon attelées. Malgré une décharge à mitraille, Rapp -s'élance, et enfonce la cavalerie impériale. Il pousse en avant, et -passe au delà du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses -débris. Aussitôt les soldats de ce bataillon se relèvent, et se -reforment pour venger leur échec. Rapp, arrivé jusqu'aux lignes de la -garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont -les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigés par leur colonel, -prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des -chasseurs de la garde impériale française, est tué; les chasseurs sont -ramenés. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers à -cheval, conduits par le maréchal Bessières au secours de Rapp. Ces -superbes cavaliers, montés sur de grands chevaux, sont jaloux de se -mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mêlée de plusieurs -minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde -russe, témoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer -sur les siens. Enfin les grenadiers à cheval de Napoléon, vieux -soldats éprouvés en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers -d'Alexandre, les dispersent, après en avoir étendu un certain nombre -sur la terre, et reviennent vainqueurs auprès de leur maître. - -[En marge: Napoléon, après avoir assuré la position sur le plateau de -Pratzen, se reporte à droite pour terminer la bataille.] - -[En marge: Affreux désastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises -entre deux feux et jetées dans les étangs.] - -Napoléon, qui assistait à cet engagement, fut enchanté de voir la -jeunesse russe punie de sa jactance. Entouré de son état-major, il -reçut Rapp, qui revenait blessé, couvert de sang, suivi du prince -Repnin prisonnier, et lui donna d'éclatants témoignages de -satisfaction. Pendant ce temps, les trois régiments de la division -Drouet, amenés par le colonel Gérard, poussaient l'infanterie de la -garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et -faisaient beaucoup de prisonniers. Il était une heure de l'après-midi, -la victoire ne présentait plus de doute, car Lannes et Murat étant -maîtres de la plaine à gauche, le maréchal Soult, appuyé par toute la -réserve, étant maître du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'à -se rabattre sur la droite, et à jeter dans les étangs les trois -colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstinées à nous couper de -la route de Vienne. Napoléon, laissant alors le corps de Bernadotte -sur le plateau de Pratzen, et tournant à droite avec le corps du -maréchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir -lui-même le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route -qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du -plateau de Pratzen, les assaillir par derrière. Il était temps qu'il -arrivât, car le maréchal Davout et son lieutenant le général Friant, -courant sans cesse de Kobelnitz à Telnitz, pour empêcher les Russes de -franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant -avait eu quatre chevaux tués sous lui dans la journée. Mais tandis -qu'il faisait les derniers efforts, Napoléon apparaît tout à coup à la -tête d'une masse de forces écrasante. Une affreuse confusion se -produit alors parmi les Russes surpris et désespérés. La colonne de -Pribyschewski tout entière, et une moitié de celle de Langeron restée -devant Sokolnitz, se voient entourées sans aucun espoir de salut, -puisque les Français arrivent sur leurs derrières par les routes -qu'elles-mêmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se -dispersent; une partie est faite prisonnière dans Sokolnitz, une autre -se réfugie vers Kobelnitz, et est enveloppée près des marécages de ce -nom. Une troisième enfin s'engage vers Brünn, et est contrainte de -déposer les armes près de la route de Vienne, là même où les Russes -s'étaient donné rendez-vous dans l'espérance de la victoire. - -Le général Langeron, avec les débris de la brigade Kamenski et -quelques bataillons qu'il avait retirés de Sokolnitz avant le -désastre, s'était réfugié vers Telnitz et les étangs, près du lieu où -se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant -de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22 -escadrons d'avoir disputé le village de Telnitz à cinq ou six -bataillons français, était immobile, attendant le succès des colonnes -Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage, à en croire un -témoin oculaire, les signes des excès auxquels il se livrait -habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec -vivacité ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui -répond brutalement Buxhoewden.--Et vous, réplique Langeron, vous -n'êtes en état d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps -du maréchal Soult paraît sur le versant du plateau vers les lacs, et -se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les étangs. Il -n'est plus possible de douter du péril. Buxhoewden, avec quatre -régiments qu'il avait eu l'impéritie de laisser inactifs auprès de -lui, essaye de regagner la route par laquelle il était venu, et qui -passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen -et l'étang de Satschan. Il s'y porte précipitamment, ordonnant au -général Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint à -lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au -moment même où la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive -de son côté. Il essuie en fuyant le feu des Français, et parvient à se -mettre en sûreté, avec une portion de ses troupes. La majeure partie -suivie des débris de Langeron est arrêtée court par la division -Vandamme, maîtresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les -étangs glacés, et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre -ces étangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut -résister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle fléchit en -quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur -quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en -foule. - -[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.] - -[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.] - -Napoléon, arrivé sur les pentes du plateau de Pratzen, du côté des -étangs, aperçoit le désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait -tirer à boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la -glace qui résistent encore, et achève la ruine des malheureux qui s'y -étaient réfugiés. Près de deux mille trouvent la mort sous cette glace -brisée. - -[En marge: Honorable conduite du général Doctoroff.] - -Entre l'armée française et ces inaccessibles étangs, reste encore la -malheureuse colonne Doctoroff, dont un détachement vient de se sauver -avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le général -Doctoroff, laissé dans cette cruelle situation, se conduit avec le -plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se -relevait de manière à offrir une sorte d'appui. Le général Doctoroff -s'adosse à ce relèvement du terrain, et forme trois lignes de ses -troupes; il place la cavalerie en première ligne, l'artillerie en -seconde, l'infanterie en troisième. Ainsi déployé, il oppose aux -Français une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons -chercher une route entre l'étang de Satschan et celui de Menitz. - -[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.] - -Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la -division Beaumont, empruntés à Murat, et amenés de la gauche à la -droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, après -avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie -russe. Celle-ci, demeurée immobile à ses pièces, couvre de mitraille -les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du -maréchal Soult marche à son tour sur cette artillerie, malgré un feu à -bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz. -De son côté, le maréchal Davout, avec la division Friant, entre dans -Telnitz. Dès lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un étroit -passage entre Telnitz et les étangs. Les uns, s'y précipitant -pêle-mêle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont précédés. Les -autres parviennent à se retirer, par un chemin qu'on a découvert entre -les étangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie française les suit -sur cette chaussée, en les harcelant dans leur retraite. La terre -glaise de ces contrées, que le soleil de la journée a convertie de -glace en boue épaisse, cède sous les pas des hommes et des chevaux. -L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutôt faits pour -courir que pour tirer, ne pouvant dégager leurs canons, les y -abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette déroute -trois mille prisonniers et une grande quantité de canons. «J'avais vu -déjà, s'écrie l'un des acteurs de cette scène affreuse, le général -Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'idée d'une -pareille défaite.» - -[En marge: Fuite des deux empereurs.] - -En effet, d'une aile à l'autre de l'armée russe, il n'y avait en ordre -que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas osé -poursuivre, dans l'ignorance où il était de ce qui se passait à la -droite de l'armée. Tout le reste était dans un affreux désordre, -poussant des cris sauvages, pillant les villages épars sur la route, -pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et -d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient -les Français crier _vive l'Empereur!_ Alexandre était dans un profond -abattement. L'empereur François, plus tranquille, supportait ce -désastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une -consolation: les Russes ne pouvaient plus prétendre que la lâcheté des -Autrichiens faisait toute la gloire de Napoléon. Les deux princes -couraient rapidement à travers les champs de la Moravie, au milieu -d'une obscurité profonde, séparés de leur maison, et exposés à être -insultés par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur -d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean -de Lichtenstein à Napoléon, pour demander un armistice, avec promesse -de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre -d'exprimer à Napoléon le désir d'avoir avec lui une entrevue aux -avant-postes. - -[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoyé à Napoléon le soir -même de la bataille, pour demander un armistice et la paix.] - -Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journée, -pouvait se présenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute -hâte au quartier général français. Napoléon, victorieux, était occupé -à parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blessés. Il -ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donné à ses soldats les -soins auxquels ils avaient tant de droits. Obéissant à ses ordres, -aucun d'eux n'avait quitté les rangs pour emporter les hommes atteints -de blessures. Aussi le sol en était-il jonché sur un espace de plus de -trois lieues. Il était couvert surtout de cadavres russes. Le champ de -bataille était affreux à voir. Mais ce spectacle touchait peu nos -vieux soldats de la révolution. Habitués aux horreurs de la guerre, -ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des -combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils étaient -ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes -lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la -présence de Napoléon. Son retour au quartier général, qu'on avait -établi à la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche -triomphale. - -Cette âme, dans laquelle de si amères douleurs devaient un jour -succéder à des joies si vives, goûtait en cet instant les délices du -plus magnifique succès, et du mieux mérité, car, si la victoire est -souvent une pure faveur du hasard, elle était ici le prix de -combinaisons admirables. Napoléon, en effet, devinant avec la -pénétration du génie que les Russes voudraient lui enlever la route de -Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les étangs, les -avait, par son attitude même, encouragés à y venir, puis, -affaiblissant sa droite, renforçant son centre, il s'était jeté avec -le gros de son armée sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnées, -les avait ainsi coupés en deux, et précipités dans un gouffre, duquel -ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, gardée en -réserve, n'avait presque pas agi, tant une pensée juste rendait sa -position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de -les présenter en nombre inférieur à l'ennemi. On peut dire que sur 65 -mille Français, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps -de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient -échangé que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Français avaient -vaincu 90 mille Austro-Russes. - -[En marge: Résultats matériels de la bataille d'Austerlitz.] - -Les résultats de la journée étaient immenses: 15 mille morts, noyés -ou blessés, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels -et 8 généraux, 180 bouches à feu, une immense quantité de chevaux, de -voitures d'artillerie et de bagages, tels étaient les pertes de -l'ennemi et les trophées des Français. Ceux-ci avaient à regretter -environ 7 mille hommes, tant morts que blessés. - -[En marge: Napoléon consent à une entrevue avec l'empereur -d'Autriche.] - -Napoléon, rentré à son quartier général de Posoritz, y reçut le prince -Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de -courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux -avant-postes des deux armées, pour le surlendemain. Il ne devait être -accordé d'armistice qu'après que les deux empereurs de France et -d'Autriche se seraient vus et expliqués. - -[En marge: Napoléon s'établit au château d'Austerlitz, et donne à la -grande bataille du 2 décembre le nom de ce château.] - -Le lendemain Napoléon porta son quartier général à Austerlitz, château -appartenant à la famille de Kaunitz. Il s'y établit, et voulut donner -le nom de ce château à la bataille, que les soldats appelaient déjà la -bataille des trois empereurs. Elle a porté depuis, et elle portera -dans les siècles, le nom qu'elle a reçu du capitaine immortel qui l'a -gagnée. Il adressa à ses soldats la proclamation qui suit: - - «Austerlitz, 12 frimaire. - - »SOLDATS, - - »Je suis content de vous: vous avez à la journée d'Austerlitz - justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez - décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent - mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et - d'Autriche, a été en moins de quatre heures ou coupée ou - dispersée. Ce qui a échappé a votre fer s'est noyé dans les lacs. - - »Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de - Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de - trente mille prisonniers[11] sont le résultat de cette journée à - jamais célèbre. Cette infanterie tant vantée, et en nombre - supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez - plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième - coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être - éloignée; mais, comme je l'ai promis à mon peuple avant de passer - le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et - assure des récompenses à nos alliés. - - »Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le - bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous - ramènerai en France: là vous serez l'objet de mes plus tendres - sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous - suffira de dire: J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que - l'on vous réponde: Voilà un brave. - - »NAPOLÉON.» - -[Note 11: Les nombres exacts n'étaient pas encore connus.] - -[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa -retraite, et le poursuit sur la route d'Olmütz.] - -[En marge: La direction des Russes étant connue, le corps du maréchal -Davout est envoyé à leur poursuite sur la Morava.] - -Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports représentaient comme -étant dans une déroute complète. Dans cette confusion, Napoléon, -trompé par Murat, avait cru que l'armée fugitive se dirigeait sur -Olmütz, et il avait envoyé sur ce point la cavalerie avec le corps de -Lannes. Mais le lendemain, 3 décembre, des renseignements plus exacts, -recueillis par le général Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait -par la route de Hongrie sur la Morava. Napoléon se hâta de reporter -ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte nº 32.) Le -maréchal Davout, renforcé par le ralliement de toute la division -Friant et par l'arrivée en ligne de la division Gudin, n'avait pas -perdu de temps, grâce à sa position plus rapprochée de la route de -Hongrie. Il se mit à la poursuite des Russes, et les serra de près. Il -voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever -peut-être une partie de leur armée. Après avoir marché le 3, il était -le 4 au matin en vue de Goeding, prêt à les joindre. La plus grande -confusion régnait dans Goeding. Au delà était un château de l'empereur -d'Autriche, celui d'Holitsch, où les deux souverains alliés avaient -cherché un asile. Le trouble n'y était pas moins grand qu'à Goeding. -Les officiers russes continuaient à tenir le plus inconvenant langage -sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient à eux de la commune -défaite, comme s'ils n'eussent pas dû l'attribuer à leur présomption, -à l'ineptie de leurs généraux et à la légèreté de leur gouvernement. -Les Autrichiens s'étaient d'ailleurs aussi bien comportés que les -Russes sur le champ de bataille. - -Les deux monarques vaincus étaient assez froids l'un pour l'autre. -L'empereur François voulut conférer avec l'empereur Alexandre, avant -de se rendre à l'entrevue convenue avec Napoléon. Ils tombèrent -d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il était -impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer, -désirait qu'on sauvât au plus tôt lui et son armée des conséquences -d'une poursuite impétueuse, telle qu'on pouvait la craindre de -Napoléon. Quant aux conditions, il laissait à son allié le soin de les -régler à sa volonté. L'empereur François devant supporter seul les -frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le -regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se -prétendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le -regardaient aussi. Son orgueil était moins exigeant depuis la journée -du 2 décembre. - -[En marge: Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche aux -avant-postes des deux armées.] - -L'empereur François partit donc pour Nasiedlowitz, village situé à -moitié chemin du château d'Austerlitz, et là, près du moulin de -Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes -français et autrichiens, il trouva Napoléon qui l'attendait devant un -feu de bivouac, allumé par ses soldats. Napoléon avait eu la politesse -d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur François, le -reçut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien, -rassuré par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un -long entretien. Les principaux officiers des deux armées se tenaient à -l'écart, et regardaient avec une vive curiosité ce spectacle -extraordinaire, du successeur des Césars, vaincu et demandant la paix -au soldat couronné, que la révolution française avait porté au faîte -des grandeurs humaines. - -Napoléon s'excusa auprès de l'empereur François de le recevoir en -pareil lieu.--Ce sont là, lui dit-il, les palais que Votre Majesté me -force d'habiter depuis trois mois.--Ce séjour vous réussit assez, lui -répliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de -m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la -situation, Napoléon soutenant qu'il avait été entraîné à la guerre -malgré lui, dans le moment où il s'y attendait le moins, et lorsqu'il -était exclusivement occupé de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche -affirmant qu'il n'avait été amené à prendre les armes que par les -projets de la France à l'égard de l'Italie. Napoléon déclara qu'aux -conditions déjà indiquées à M. de Giulay, et qu'il se dispensa -d'énoncer de nouveau, il était prêt à signer la paix. L'empereur -François, sans s'expliquer à ce sujet, voulut savoir à quoi Napoléon -était disposé par rapport à l'armée russe. Napoléon demanda d'abord -que l'empereur François séparât sa cause de celle de l'empereur -Alexandre, que l'armée russe se retirât par journées d'étape des États -autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice à cette -condition. Quant à la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la -réglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi, -dit Napoléon à l'empereur François, ne confondez pas votre cause avec -celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire -en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses -déserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la -guerre.-- - -[En marge: Napoléon convient d'un armistice avec l'empereur -d'Autriche, et exige que l'armée russe se retire immédiatement par -journées d'étapes.] - -Les spirituelles expressions de Napoléon ne rendaient que trop bien la -situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du -continent. L'empereur François lui engagea sa parole d'homme et de -souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus -céder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien à perdre dans -la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur -Alexandre, armistice dont la condition était que les Russes se -retireraient par journées d'étape, et que le cabinet autrichien -enverrait sur-le-champ à Brünn des négociateurs chargés de signer une -paix séparée avec la France. - -Les deux empereurs se quittèrent avec des marques réitérées de -cordialité. Napoléon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler -son frère, et remonta à cheval pour retourner à Austerlitz. - -Le général Savary fut envoyé pour suspendre la marche du corps de -Davout. Il se rendit d'abord à Holitsch, à la suite de l'empereur -François, afin de savoir si l'empereur Alexandre accédait aux -conditions proposées. Il vit ce dernier, autour duquel tout était bien -changé depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours -auparavant.--Votre maître, lui dit Alexandre, s'est montré bien grand. -Je reconnais toute la puissance de son génie, et quant à moi, je me -retire, puisque mon allié se tient pour satisfait.--Le général Savary -s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernière bataille, -lui expliqua comment l'armée française, inférieure en nombre à -l'armée russe, avait cependant paru supérieure sur tous les points, -grâce à l'art de manoeuvrer que Napoléon possédait à un si haut degré. -Il ajouta courtoisement qu'avec l'expérience, Alexandre deviendrait à -son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'était -pas maître le premier jour. Après ces flatteries au monarque vaincu, -il partit pour Goeding afin d'arrêter le maréchal Davout, lequel avait -refusé toutes les propositions de suspension d'armes, et était prêt à -assaillir les restes de l'armée russe. On avait vainement affirmé à ce -maréchal, au nom de l'empereur de Russie lui-même, qu'un armistice se -négociait entre Napoléon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait à -aucun prix abandonner sa proie. Mais le général Savary l'arrêta avec -un ordre formel de Napoléon. Ce furent les derniers coups de fusil de -cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se séparèrent -pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que décideraient -les négociateurs des puissances belligérantes. - -Napoléon se rendit du château d'Austerlitz à Brünn, où il avait mandé -M. de Talleyrand pour régler les conditions de la paix, qui ne pouvait -plus être douteuse désormais, puisque l'Autriche était à bout de -ressources, et que la Russie, pressée d'obtenir un armistice, ramenait -en toute hâte son armée en Pologne. Tandis que la guerre de la -première coalition avait duré cinq ans, celle de la seconde coalition -deux, la guerre que venait de susciter la troisième avait duré trois -mois, tant était devenue irrésistible la puissance de la France -révolutionnaire, concentrée dans une seule main, et tant cette main -était habile et prompte à frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les -événements s'étaient effectivement passés comme Napoléon les avait -tracés d'avance, dans son cabinet à Boulogne. Il avait pris les -Autrichiens à Ulm presque sans coup férir; il avait écrasé les Russes -à Austerlitz, dégagé l'Italie par le seul effet de sa marche offensive -sur Vienne, et réduit à de pures imprudences les attaques sur le -Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, après la bataille -d'Austerlitz, n'était qu'une folie désastreuse pour la maison de -Bourbon. L'Europe était aux pieds de Napoléon, et la Prusse, entraînée -un moment par la coalition, allait se trouver à la merci du capitaine -qu'elle avait offensé et trahi. - -[En marge: Napoléon veut que les négociations pour la paix -s'établissent à Brünn.] - -Toutefois, il fallait beaucoup d'habileté pour traiter, car si nos -ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements -qu'ils avaient fait prendre à la Prusse, la forçaient à intervenir -dans les négociations, ils pouvaient encore, à trois contre un, -disputer les conditions de la paix, et dérober au vainqueur une partie -des avantages de la victoire. Aussi Napoléon avait-il voulu que les -négociations s'établissent à Brünn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait -envoyé à Vienne, et obligé d y rester, en lui donnant rendez-vous dans -cette capitale. - -[En marge: Les négociateurs autrichiens voudraient comprendre la -Prusse dans la négociation. Napoléon s'y oppose.] - -Tandis que l'on était occupé à combattre, MM. de Giulay et de Stadion -avaient eu à Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils -avaient demandé à négocier en commun pour la Russie et l'Autriche, -sous la médiation de la Prusse. Depuis l'arrivée de M. d'Haugwitz, ils -l'avaient sommé poliment, mais instamment, d'exécuter la convention de -Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse était comprise dans la -négociation, elle serait obligée ou de faire prévaloir les conditions -de paix arrêtées à Potsdam, ou de s'associer à la guerre. M. -d'Haugwitz s'était refusé à traiter de la sorte, en se fondant sur la -nature de sa mission, qui l'obligeait non pas à siéger dans un -congrès, mais à traiter directement avec Napoléon, pour l'amener aux -idées adoptées par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand -avait coupé court à ces prétentions, en déclarant que l'Autriche -serait seule admise à la négociation. Il signifiait cette résolution à -Vienne, le jour même du 2 décembre, pendant que se livrait la bataille -d'Austerlitz. - -[En marge: Sur le voeu exprimé par Napoléon, M. de Stadion est -remplacé dans la négociation par le prince Jean de Lichtenstein.] - -[En marge: Les conférences s'ouvrent à Brünn.] - -La bataille gagnée, et l'armistice demandé et accordé au bivouac du -vainqueur, la négociation séparée était une condition acceptée -d'avance. Napoléon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle -s'ouvrît immédiatement à Brünn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir -qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de -Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des -préjugés de la coalition, et suscitant par la nature même de son -esprit des difficultés sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour -négociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses -manières franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci -à Brünn avec M. de Giulay. L'empereur François étant à Holitsch, on -pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement -sur les points contestés. La négociation s'ouvrit donc à Brünn entre -MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napoléon, après en -avoir établi les bases, se proposait de se rendre ensuite à Vienne, -pour arracher à M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussetés -de la Prusse, et lui en faire porter la peine. - -Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est là ce que -discutaient à Brünn Napoléon et M. de Talleyrand, et ce qui était -entre eux le sujet de fréquents et profonds entretiens. - -[En marge: Napoléon et M. de Talleyrand arrêtent entre eux les -conditions de la paix.] - -Le moment était périlleux pour la sagesse de Napoléon. Victorieux en -trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses -soldats, même inférieurs en nombre, les soldats les plus renommés du -continent, n'allait-il pas acquérir de sa puissance un sentiment -exagéré, et prendre en mépris toutes les résistances européennes? Sous -le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe, -on l'avait vu au dedans ménager les partis, au dehors ramener -l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse -par l'appât adroitement employé des indemnités germaniques, -l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait réduite, pacifier le -monde d'une manière presque miraculeuse, et déployer la plus admirable -des habiletés, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientôt -aussi on l'avait vu, irrité de l'ingratitude des partis, ne plus -garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la -personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrité de la jalousie -provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramassé, -et réunir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les -puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, détourné de sa -lutte contre l'Angleterre, et s'étant attiré des défaites qui étaient -de véritables désastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses -autres ennemis, mettre de côté ces ménagements indispensables même à -la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui -pouvait toujours tirer de son génie et de la bravoure de ses soldats -un événement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec -quelqu'un sur la terre? - -M. de Talleyrand, dont nous avons précédemment tracé le caractère et -le rôle sous ce règne, essaya encore, en cette circonstance, quelques -efforts pour modérer Napoléon, mais sans beaucoup de succès. Aimant à -plaire plus qu'à contredire, ayant, en fait de politique européenne, -des penchants plutôt que des opinions, patronant sans cesse -l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet -de Versailles, il s'était rendu suspect de complaisance pour l'une, -d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprès de son souverain le -crédit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste, -ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mérite de faire -prévaloir la modération, il eut celui de la conseiller. - -M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les -conseils que voici au vainqueur enivré de l'Europe. - -[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions à faire à -l'Autriche.] - -Il fallait se montrer, suivant lui, modéré et généreux envers -l'Autriche. Cette puissance, considérablement diminuée depuis deux -siècles, devait être beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos -jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos -préoccupations, c'était la Russie; et contre cette dernière, -l'Autriche, loin d'être un danger, était une barrière utile. -L'Autriche, vaste agrégation de peuples étrangers les uns aux autres, -tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohêmes, -les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le -lien déjà si faible qui retenait les éléments hétérogènes dont elle -était formée, et ses débris auraient plus de tendance à se rattacher à -la Russie qu'à la France. On devait donc s'arrêter dans les coups -portés à l'Autriche, la dédommager même des pertes nouvelles qu'elle -allait subir, et la dédommager d'une manière utile à l'Europe, ce qui -était non-seulement possible, mais facile. - -M. de Talleyrand proposait une combinaison ingénieuse, prématurée -toutefois dans l'état de l'Europe, c'était de donner à l'Autriche les -bords du Danube, c'est-à-dire la Valachie et la Moldavie. Ces -provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-même; elles -consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui aliéneraient la Russie, et -la rendraient à l'égard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman, -comme elle était déjà celui de l'Europe. Ces provinces, après l'avoir -brouillée avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la -constitueraient dès lors l'alliée obligée de la France. - -Quant à la Prusse, il n'y avait plus à s'imposer de gêne à son égard, -et on était libre de la traiter comme on voudrait. C'était décidément -une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter. -Il ne fallait plus, pour lui complaire, éloigner de soi l'Autriche, -seule alliée à laquelle on pût songer dans l'avenir. - -Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le -conseil de ménager l'Autriche, de la consoler, de la dédommager même -avec des équivalents bien choisis, était excellent, car la vraie -politique de Napoléon aurait dû être de vaincre et de ménager tout le -monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la -Prusse légèrement était funeste, et partait d'une politique fausse, -que nous avons déjà signalée. Certes il eût été à désirer qu'on pût -donner les provinces du Danube à l'Autriche, et qu'on pût surtout les -lui faire considérer comme un dédommagement suffisant de ses pertes en -Italie; mais il est douteux qu'elle se fût prêtée à cette combinaison, -car la Valachie et la Moldavie, en lui aliénant la Russie et -l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dépendance. Il est douteux en -outre qu'on pût à cette époque se distribuer le territoire européen -aussi librement qu'on le fit deux ans après, à Tilsit. Mais, quoi -qu'il en soit, il fallait se résigner, en voulant dominer l'Italie, à -rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques ménagements qu'on gardât -envers elle; et alors quel allié choisir? Nous l'avons déjà dit plus -d'une fois: brouillés avec l'Angleterre par le désir de l'égalité sur -les mers, avec la Russie par le désir de la suprématie sur le -continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne désorganisée, -que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est -vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la -fausseté naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intérêt -contraire au nôtre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces -rhénanes, compromise déjà dans notre système, ayant les mains pleines -de biens d'Église reçus de nous, ne demandant pas mieux que d'en -recevoir encore, et prête à accepter telle conquête qui l'enchaînerait -pour jamais à notre politique? - -On se trompait donc gravement, non pas en voulant ménager l'Autriche, -mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher sérieusement, et se -l'attacher assez, pour qu'il n'y eût plus de danger à maltraiter ou à -négliger la Prusse. - -[En marge: Vues de Napoléon à l'égard de la nouvelle paix -continentale.] - -Napoléon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en -commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses -ennemis, le succès prodigieux de ses armées, commençaient à exciter -chez lui au delà de toutes les bornes raisonnables. - -Il n'avait pas cherché querelle au continent; on était venu au -contraire le détourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre, -pour lui déclarer la guerre. Ceux qui avaient commencé cette guerre, -et qui s'étaient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les -conséquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complément de -l'Italie, c'est-à-dire les États vénitiens, actuellement possédés par -l'Autriche, et de plus la solution définitive des questions -germaniques au profit de ses alliés, la Bavière, Baden, le -Wurtemberg. - -[En marge: Napoléon veut les États vénitiens et l'Italie entière -jusqu'aux Alpes Juliennes.] - -[En marge: Il se propose d'enlever à l'Autriche ses possessions en -Souabe, et de plus le Tyrol.] - -Sur ces deux points, Napoléon était absolu, et il n'avait pas tort de -l'être. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un -mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux -bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant à -l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontières -naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle -possédait en Souabe, et qui étaient qualifiés du titre d'AUTRICHE -ANTÉRIEURE, territoires qui étaient pour elle un moyen de tourmenter -les États allemands alliés de la France, et de faire, quand il lui -plaisait, des préparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait -lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la -Suisse, c'est-à-dire le Vorarlberg. (Voir la carte nº 28.) Il voulait -même, s'il était possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la -possession des Alpes, et un passage toujours assuré en Italie. Mais ce -dernier point était difficile à obtenir, parce que le Tyrol était une -vieille possession de l'Autriche, aussi chère à ses affections que -précieuse à ses intérêts. C'était faire subir à l'Autriche une perte -d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins -sur 103 de revenu. C'étaient donc de cruels sacrifices à exiger -d'elle. - -Avec tout ce qu'il allait lui ôter en Allemagne, Napoléon se proposait -de compléter le patrimoine des trois États allemands qui avaient été -ses auxiliaires, la Bavière, Baden et le Wurtemberg. Son intention -était de se ménager, par le moyen de ces trois États, une action sur -la Diète, un chemin vers le Danube, et d'établir d'une manière -éclatante que son alliance profitait à ceux qui l'embrassaient. - -Il entendait aussi résoudre favorablement pour ces princes alliés la -question de la noblesse immédiate, et abolir cette noblesse qui leur -créait des ennemis chez eux; il voulait résoudre également toutes les -questions de suzeraineté, et supprimer par ce moyen une foule de -droits d'espèce féodale, fort assujettissants et fort onéreux pour les -États germaniques. - -[En marge: Napoléon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche, -procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne méridionale, -et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.] - -Napoléon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois -princes de l'Allemagne méridionale d'ajouter au lien des bienfaits le -lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour -les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en -Allemagne, et joindre ainsi à l'avantage d'établissements princiers -l'influence des alliances de famille. - -[En marge: Napoléon projette l'union d'Eugène de Beauharnais avec une -princesse de Bavière.] - -Le prince Eugène de Beauharnais était cher à son coeur. Il l'avait -fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une épouse. Il avait jeté les -yeux sur la fille de l'électeur de Bavière, princesse remarquable, et -digne de celui auquel elle était destinée. Comme il réservait la plus -grande part des dépouilles de l'Autriche à la Bavière, ce que la -situation et les dangers de cet électorat justifiaient suffisamment, -il voulait que cette part de dépouilles fût la dot du prince français. - -Mais la princesse Auguste était promise à l'héritier de Baden, et sa -mère, l'électrice de Bavière, violente ennemie de la Francesco, -alléguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui -répugnait. Le général Thiard, ayant contracté des liaisons avec les -petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'armée de Condé, -avait été envoyé à Munich et à Baden, pour lever les obstacles qui -s'opposaient aux unions projetées. Cet officier, négociateur adroit, -s'était servi de la comtesse d'Hochberg, qui était unie par un mariage -morganatique à l'électeur régnant de Baden, et qui avait besoin de la -France pour faire reconnaître ses enfants. Par l'influence de cette -personne, il avait obtenu de la cour de Baden une démarche délicate, -qui consistait à se désister de toute vue sur la main de la princesse -Auguste de Bavière. Cette démarche obtenue, l'électeur et l'électrice -de Bavière demeuraient sans prétexte pour refuser une alliance qui -leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe. - -[En marge: Napoléon songe à d'autres mariages avec les maisons de -Baden et de Wurtemberg.] - -Ce n'était point la seule union allemande à laquelle songeât Napoléon. -L'héritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste -de Bavière, restait à marier. Napoléon lui destinait mademoiselle -Stéphanie de Beauharnais, personne douée de grâce et d'esprit, et -qu'il voulait créer princesse impériale. Il chargea M. le général -Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg -avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait -ressortir depuis les nobles qualités. Napoléon désirait l'obtenir pour -son frère Jérôme. Mais des liens contractés par celui-ci en Amérique, -sans autorisation de sa famille, étaient un obstacle qu'on n'avait pas -pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier -établissement. À tous les agrandissements de territoire qu'il -préparait pour les maisons de Bavière, de Wurtemberg et de Baden, -Napoléon voulait ajouter le titre de roi, en laissant à ces maisons la -place qu'elles avaient dans la Confédération germanique. - -Ce sont là les avantages que Napoléon entendait tirer de ses dernières -victoires. Exiger l'Italie tout entière était de sa part naturel et -conséquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des -moyens d'agrandir les princes ses alliés, était bien entendu, car on -reportait l'Autriche derrière l'Inn, et on rendait l'alliance de la -France manifestement utile. Ôter à l'Autriche le Vorarlberg pour le -donner à la Bavière, était sage encore, car on la séparait ainsi de la -Suisse. Mais lui ôter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison -quant à l'Italie, c'était accumuler dans son coeur des ressentiments -implacables; c'était la réduire à un désespoir qui, caché dans le -moment, devait éclater tôt ou tard; c'était dès lors se condamner plus -que jamais à une politique mesurée, habile à trouver et à garder des -alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des -puissances du continent. Résoudre la question de la noblesse -immédiate, et plusieurs autres questions féodales, pouvait être une -utile simplification, relativement à l'organisation intérieure de -l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de -Bavière, de Wurtemberg, les lier à la France, au point de les rendre -suspects à l'Allemagne, c'était leur créer une position fausse, dont -ils seraient tentés de sortir un jour en devenant infidèles à leur -protecteur; c'était se faire des ennemis de tous les princes -allemands non favorisés, c'était blesser d'une nouvelle façon -l'Autriche blessée déjà en tant de manières, et, ce qui est plus -fâcheux, désobliger la Prusse elle-même; c'était enfin s'immiscer plus -qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se préparer de -grands jaloux et de petits ingrats. Napoléon n'aurait pas dû oublier -qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour -les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment même, se servir -d'une femme étrangère pour obtenir un mariage à Baden, et arracher -presque à l'électeur de Bavière sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en -se présentant les clefs du Tyrol dans une main, l'épée de la France -dans l'autre. - -Napoléon dépassait donc la vraie mesure de la politique française en -Allemagne, en se créant des alliés trop détachés du système allemand, -et peu sûrs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est -difficile à garder dans la victoire, et puis il était monarque -nouveau, il était excellent chef de famille, il voulait des alliances -et des mariages. - -[En marge: Napoléon, outre tous les sacrifices de territoire imposés à -l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de -l'armée.] - -[En marge: Traités d'alliance signés immédiatement avec Baden, le -Wurtemberg et la Bavière.] - -Telles furent les idées qui servirent de fondement aux instructions -laissées à M. de Talleyrand pour la négociation entamée avec MM. de -Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de -l'armée, qui ne lui était pas moins chère que ses frères et nièces: il -demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux -chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui étaient -morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traités -d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavière. Il donna à la maison -de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord -du lac de Constance, c'est-à-dire 113 mille habitants, ce qui -représentait pour cette maison une augmentation de ses États d'environ -un quart. Il donna à la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de -notables portions de la Souabe, c'est-à-dire 183 mille habitants, ce -qui représentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et -portait sa principauté à près d'un million d'habitants. Il donna enfin -à la Bavière le Vorarlberg, les évêchés d'Eichstaedt et de Passau, -attribués récemment à l'électeur de Salzbourg, toute la Souabe -autrichienne, la ville et l'évêché d'Augsbourg, c'est-à-dire un -million d'habitants, ce qui portait la Bavière de deux millions à -trois, et ajoutait un tiers à ses possessions. La marche des -négociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du -Tyrol. - -On attribua, de plus, à ces princes tous les droits souverains sur la -noblesse immédiate, et on les affranchit des sujétions féodales que -l'empereur d'Allemagne prétendait sur certaines parties de leur -territoire. - -L'électeur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi, -comme trop supérieur à ses revenus, on lui laissa son titre -d'électeur; mais on conféra sur-le-champ le titre de roi aux électeurs -de Bavière et de Wurtemberg. - -En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagèrent à faire la -guerre, de moitié avec la France, toutes les fois qu'elle aurait à la -soutenir pour son état actuel, et pour celui qui résulterait du traité -qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son côté, -s'engageait, lorsqu'il le faudrait, à prendre les armes pour maintenir -à ces princes leur nouvelle situation. - -Ces traités furent signés les 10, 12 et 20 décembre. M. le général -Thiard en était nanti en partant pour négocier les mariages projetés. - -On avait donc disposé d'avance, et sans être encore d'accord avec -l'Autriche, d'une portion des États de cette puissance. Mais on -n'avait pas grand souci des conséquences auxquelles on s'exposait. - -[En marge: Retour de Napoléon à Vienne.] - -Napoléon, après avoir veillé à ses blessés, après les avoir acheminés -sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient être transportés, après avoir -dirigé sur la France les prisonniers et les canons enlevés à l'ennemi, -quitta Brünn, laissant à M. de Talleyrand le soin de débattre avec MM. -de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrêtées. Il était -impatient d'avoir à Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de -pénétrer tout entier le secret de la Prusse. - -[En marge: Conférence à Brünn entre M. de Talleyrand et les -négociateurs autrichiens.] - -M. de Talleyrand entra immédiatement en pourparlers avec les deux -négociateurs autrichiens. Ils se récrièrent fort quand ils connurent -les prétentions du ministre français, et cependant on ne s'expliquait -pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du désir d'éloigner -l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court à toutes -les causes de rivalité et de guerre. - -[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la -prochaine paix.] - -MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connaître, de leur côté, les -conditions auxquelles l'Autriche était prête à consentir. Elle voyait -bien que c'en était fait pour elle des États vénitiens, des -possessions qu'elle avait en Souabe, et des prétentions litigieuses -entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc à céder -Venise et la terre ferme jusqu'à l'Isonzo; mais elle voulait garder -l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme débouchés nécessaires à -la Hongrie. C'étaient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions -obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur. - -Quant au Tyrol, elle était presque disposée à l'abandonner, mais en le -transférant à l'électeur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand, -qu'on avait dédommagé en 1803 de la Toscane par l'évêché de Salzbourg -et la prévôté de Berchtolsgaden. Elle voulait en échange Salzbourg et -Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et -les bords du lac de Constance à ce même archiduc, comme dépendances du -Tyrol. - -Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gardé le -Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs. - -[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.] - -Du reste, elle consentait à céder les possessions autrichiennes en -Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les évêchés d'Eichstaedt et de -Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui -perdaient ces possessions, un grand dédommagement, qui paraîtra -singulièrement imaginé, et qui prouvera de quels sentiments étaient -animés les uns à l'égard des autres les membres de la coalition -européenne, elle demandait le Hanovre. - -Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blâmé Napoléon -d'offrir à la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napoléon, que la -Russie venait elle-même de proposer à la Prusse pour la détacher de la -France, l'Autriche à son tour le demandait pour un archiduc! - -M. de Talleyrand, charmé de voir se produire de tels désirs, ne se -récria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part à -Napoléon. - -Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se déclarait -dans l'impossibilité d'en payer 10, tant elle était épuisée. Elle -offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense -matériel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les -États vénitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en -avait pas stipulé l'abandon. - -[En marge: Les négociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince -de Lichtenstein va prendre à Holitsch de nouvelles instructions.] - -Après de vifs débats, qui ne durèrent que trois ou quatre jours, vu -que de tous les côtés on était pressé d'en finir, il fut convenu que -le prince de Lichtenstein se transporterait au château de l'empereur -François, à Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions, -celles dont il était porteur ne l'autorisant pas à souscrire les -sacrifices exigés par Napoléon. - -M. de Talleyrand devait rester à Brünn jusqu'à son retour. C'était une -grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se -passait à Vienne entre Napoléon et M. d'Haugwitz allait rendre leur -situation encore plus mauvaise. - -[En marge: Motifs de Napoléon pour avoir une explication avec la -Prusse.] - -M. de Talleyrand, qui de Brünn correspondait tous les jours avec -Vienne, avait fait savoir à Napoléon qu'il n'était pas près de -s'entendre avec les négociateurs autrichiens. Ces résistances, qui -méritaient une sérieuse attention si elles se combinaient avec les -résistances de la Prusse, contrariaient Napoléon. Les archiducs -s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes -prussiennes se réunissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes -s'avançaient en Hanovre. Ces circonstances réunies n'effrayaient pas -le vainqueur d'Austerlitz. Il était prêt, s'il le fallait, à battre -les archiducs sous Presbourg, et à se rejeter ensuite sur la Prusse -par la Bohême. Mais c'était recommencer avec l'Europe, coalisée cette -fois tout entière, un jeu dangereux; et il n'eût pas été sage de s'y -exposer pour quelques lieues carrées de plus ou de moins. Quoique la -position de Napoléon fût celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne -le dispensait pas néanmoins de se conduire en politique habile. -C'était la Prusse que son habileté devait avoir en vue, car, en -profitant de la terreur que lui avaient inspirée les derniers -événements de la guerre, il pouvait l'enlever à la coalition, la -rattacher à la France, et ajouter à la victoire d'Austerlitz une -victoire diplomatique non moins décisive. Aussi était-il -très-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz. - -M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions à Napoléon, sous la -fausse apparence d'une médiation officieuse, le trouvait triomphant, -et presque maître de l'Europe. Sans doute avec du caractère, de -l'union, de la constance, il était possible encore de tenir tête à -l'empereur des Français. Mais la Russie avait passé du délire de -l'orgueil à l'abattement de la défaite; l'Autriche terrassée était -sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait à la seule idée -de la guerre. Et puis, tous les coalisés, se défiant les uns des -autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz fréquentait sans -cesse, et exclusivement, la légation française, poussait la flatterie -jusqu'à porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Légion -d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du génie de -Napoléon, et ne pouvait se défendre d'une vive agitation en songeant à -l'accueil qu'il allait recevoir. - -[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce détail dans une de ses -lettres à Napoléon.] - -[En marge: Entrevue de Napoléon avec M. d'Haugwitz.] - -Napoléon, arrivé le 13 décembre à Vienne, fit appeler le soir même M. -d'Haugwitz à Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de -Marie-Thérèse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu à -Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M. -d'Haugwitz à Brünn, la veille d'Austerlitz. Il était informé de -l'existence d'un traité signé le 3 novembre, par lequel la Prusse -s'engageait éventuellement à faire partie de la coalition. Il était -vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colère -plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois à intimider son -interlocuteur, il reprocha très-violemment à M. d'Haugwitz d'avoir, -lui, ministre ami de la paix, lui qui avait placé sa gloire dans le -système de la neutralité, qui avait même voulu convertir cette -neutralité en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha -d'avoir eu la faiblesse de se lier à Potsdam avec la Russie et -l'Autriche, et d'avoir contracté avec ces puissances des engagements -qui ne pouvaient le mener qu'à la guerre. Il se plaignit amèrement de -la duplicité de son cabinet, des hésitations de son roi, de l'empire -des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, débarrassé maintenant -des ennemis qu'il avait naguère sur les bras, il était maître de faire -de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec véhémence, il lui demanda ce -que désirait enfin le cabinet prussien, quel système il comptait -suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications -complètes, catégoriques et immédiates. - -M. d'Haugwitz, troublé d'abord, se remit bientôt, car il avait autant -de sang-froid que d'esprit. À travers cette bruyante colère, il crut -deviner que Napoléon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si -on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce -vainqueur, en apparence si courroucé, consentirait à s'apaiser. - -M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spécieuses, -caressantes, sur les circonstances qui avaient dominé et entraîné la -Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de -se laisser maîtriser par de purs accidents, jusqu'à sortir du vrai -système qui convenait à leur pays, et finit par insinuer assez -clairement, que, si Napoléon le voulait, tout serait réparé -promptement, et même que l'alliance manquée tant de fois pourrait -devenir le prix instantané d'une réconciliation immédiate. - -Napoléon, jetant dans l'âme de M. d'Haugwitz un regard pénétrant, -reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire -volte-face, et de revenir à lui. À tous les coups qu'il avait déjà -portés à l'Europe, il fut charmé d'ajouter une profonde malice, et il -imagina d'offrir sur-le-champ à M. d'Haugwitz le projet que Duroc -avait été chargé de présenter à Berlin, c'est-à-dire l'alliance -formelle de la Prusse avec la France, à la condition tant de fois -renouvelée du Hanovre. C'était assurément entreprendre beaucoup sur -l'honneur du cabinet prussien, car Napoléon lui proposait, on peut -dire à prix d'argent, l'abandon des liens récemment contractés sur le -tombeau du grand Frédéric; il lui proposait, après avoir fait à -Potsdam défection à la France, au profit de l'Europe, de faire à -Vienne défection à l'Europe, au profit de la France. Napoléon n'hésita -pas, et, en énonçant cette proposition, il tint les yeux longtemps -fixés sur le visage de M. d'Haugwitz. - -Le ministre prussien ne se montra ni indigné, ni surpris. Il parut -enchanté au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une -déclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui -était son système de prédilection. Il faut faire remarquer, pour -l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment où l'on -se flattait que Napoléon n'arriverait pas jusqu'à Vienne, il avait vu, -même dans cette supposition, le duc de Brunswick, le maréchal -Mollendorf, inquiets des conséquences d'une guerre contre la France, -et insistant pour qu'on ne se déclarât pas avant la fin de décembre. -Or Napoléon avait conquis Vienne, écrasé tous les coalisés à -Austerlitz, et on n'était qu'au 13 décembre. M. d'Haugwitz pouvait -craindre que Napoléon, vainqueur, ne se jetât brusquement sur la -Bohême, et ne tombât comme la foudre à Berlin. Il fut donc heureux de -faire aboutir à une conquête une situation qui menaçait d'aboutir à un -désastre. Quant à la fidélité envers les coalisés, il les traitait -comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus, -de la conduite qu'il tint à Vienne, moins à lui qu'à ceux qui, en son -absence, avaient engagé la Prusse dans un défilé sans issue. Il -accepta, séance tenante, l'offre de Napoléon. - -Celui-ci, satisfait de voir son idée accueillie, dit à M. d'Haugwitz: -Eh bien, c'est chose décidée, vous aurez le Hanovre. Vous -m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai -besoin, et vous signerez avec la France un traité d'alliance offensive -et défensive. Mais, arrivé à Berlin, vous imposerez silence aux -coteries, vous les traiterez avec le mépris qu'elles méritent, vous -ferez dominer la politique du ministère sur celle de la cour.--Les -allusions de Napoléon s'adressaient à la reine, au prince Louis et à -l'entourage. Il enjoignit ensuite à Duroc de s'aboucher avec M. -d'Haugwitz, et de rédiger immédiatement le projet de traité. - -[En marge: Napoléon, une fois débarrassé de la Prusse, prescrit à M. -de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.] - -Cet arrangement était à peine conclu, que Napoléon, enchanté de son -ouvrage, écrivit à M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien -terminer à Brünn, de traîner la négociation en longueur quelques jours -encore, car il était assuré d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de -conquérir au prix du Hanovre, et il n'avait plus à s'inquiéter -désormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des -mouvements des archiducs du côté de la Hongrie. Il ajouta qu'il -voulait maintenant le Tyrol péremptoirement, la contribution de guerre -plus résolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brünn -pour se transporter à Vienne. La négociation était trop loin de lui à -Brünn, il la désirait plus rapprochée, à Presbourg, par exemple. - -[En marge: Traité de Schoenbrunn avec la Prusse.] - -C'était le 13 décembre que Napoléon avait vu M. d'Haugwitz. Le traité -fut rédigé le 14, et signé le 15, à Schoenbrunn. Voici quelles en -furent principales conditions. - -La France, considérant le Hanovre comme sa propre conquête, le cédait -à la Prusse. La Prusse en retour cédait à la Bavière le marquisat -d'Anspach, cette même province qu'il était si difficile de ne pas -traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cédait de -plus à la France la principauté de Neufchâtel, le duché de Clèves -contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient -toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait -à la France ses limites présentes, avec les nouvelles acquisitions -faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne, -et que la France garantissait à la Prusse son état actuel, avec les -additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre. - -C'était un vrai traité d'alliance offensive et défensive, qui de plus -en portait le titre formel, titre repoussé dans tous les traités -antérieurs. - -Napoléon avait exigé Neufchâtel, Clèves, et surtout Anspach, qu'il -allait échanger avec la Bavière contre le duché de Berg, afin d'avoir -des dotations à distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'étaient -pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de précieux -moyens de récompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait -être grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses -généraux, comme ses parents. Cette négociation était un coup de -maître; elle couvrait de confusion les coalisés, elle mettait -l'Autriche à la discrétion de Napoléon, et, par-dessus tout, elle -assurait à celui-ci la seule alliance désirable et possible, -l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave, -celui d'arracher le Hanovre à l'Angleterre, engagement qui pouvait -être un jour fort onéreux, car on devait craindre qu'il n'empêchât la -paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les -circonstances la rendaient possible. - -Napoléon écrivit aussitôt après à M. de Talleyrand que le traité avec -la Prusse était signé, et qu'il fallait quitter Brünn, si les -Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur -imposer. - -M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix fût déjà conclue, qui -répugnait surtout à maltraiter l'Autriche, éprouva la contrariété la -plus vive. Quant aux négociateurs autrichiens, ils furent atterrés. -Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi -étendues que celles qui leur étaient demandées. Ils surent que la -Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait à perdre le Tyrol, et -malgré le danger de différer encore, et de voir Napoléon élever peut -être de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait à -leur faire sentir, ils furent obligés d'en référer à leur souverain. - -[En marge: Les négociateurs, réunis à Brünn, se séparent en se donnant -rendez-vous à Presbourg.] - -On se sépara donc à Brünn, en se donnant rendez-vous à Presbourg. Le -séjour de Brünn était devenu malsain par les exhalaisons qui -s'échappaient d'une terre chargée de cadavres, et d'une ville remplie -d'hôpitaux. - -M. de Talleyrand retourna à Vienne, et trouva Napoléon disposé à -recommencer la guerre, si on ne cédait pas. Il avait en effet ordonné -au général Songis de réparer le matériel de l'artillerie, et de -l'augmenter aux dépens de l'arsenal de Vienne. Il avait même adressé -une réprimande sévère au ministre de la police Fouché, pour avoir -laissé annoncer trop tôt la paix comme certaine. - -[En marge: Événements de Naples.] - -[En marge: Soudaine violation du traité de neutralité conclu avec la -France.] - -Une circonstance toute récente avait contribué à l'animer davantage. -Il venait, d'être informé des événements qui se passaient à Naples. -Cette cour insensée, après avoir stipulé (par le conseil de la Russie, -il est vrai) un traité de neutralité, avait tout à coup levé le -masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et -les engagements contractés par la Prusse, la reine Caroline avait cru -Napoléon perdu, et s'était décidée à appeler les Russes. Le 19 -novembre, une division navale avait déposé sur le rivage de Naples 10 -à 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'était -engagée à joindre 40 mille Napolitains à l'armée anglo-russe. Le -projet consistait à soulever l'Italie sur les derrières des Français, -pendant que Masséna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et -Napoléon presque aux frontières de l'ancienne Pologne. Cette cour -d'émigrés avait cédé à la faiblesse ordinaire aux émigrés, qui est de -croire toujours ce qu'ils désirent, et de se conduire en conséquence. - -Napoléon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jurée, -fut à la fois irrité et satisfait. Son parti était pris, la reine de -Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de -tenir, et laisser vacante une couronne qui serait très-bien placée -dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer -d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison -de Bourbon, et quant à ses protecteurs naturels, la Russie et -l'Autriche, on n'avait plus guère à compter avec eux. - -[En marge: Napoléon décide la déchéance des Bourbons de Naples.] - -Cependant, à Brünn, les négociateurs autrichiens avaient essayé de -faire insérer dans le traité de paix quelque article qui couvrît la -cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignoré de Napoléon. -Mais celui-ci, une fois informé, donna l'ordre formel à M. de -Talleyrand de ne rien écouter à ce sujet.--Je serais trop lâche, -dit-il, si je supportais les outrages de cette misérable cour de -Naples. Vous savez avec quelle générosité je me suis conduit envers -elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de -régner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au traité. -C'est ma volonté absolue.-- - -Les négociateurs attendaient M. de Talleyrand à Presbourg. Il s'y -était rendu. On négociait aux avant-postes des deux armées. Les -archiducs s'étaient rapprochés de Presbourg; ils étaient à deux -marches de Vienne. Napoléon y avait réuni la plus grande partie de ses -troupes. Il y avait amené Masséna par la route de Styrie. Près de deux -cent mille Français se trouvaient concentrés autour de la capitale de -l'Autriche. Napoléon, extrêmement animé, était décidé à reprendre les -hostilités. Mais s'y prêter eût été une trop grande folie de la part -de la cour de Vienne, surtout après la défection de la Prusse, et dans -l'état d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les -sacrifices exigés, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord -d'en repousser l'idée, était résigné à les subir. - -[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napoléon.] - -[En marge: Napoléon obtient l'Italie entière, l'Istrie et la -Dalmatie.] - -Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'État de Venise, -avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la -Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient à la -France. Ces territoires devaient être réunis au royaume d'Italie. La -séparation des couronnes de France et d'Italie était de nouveau -stipulée, mais avec un vague d'expressions qui laissait la faculté de -différer cette séparation jusqu'à la paix générale, ou jusqu'à la mort -de Napoléon. - -[En marge: La Bavière obtient le Tyrol.] - -[En marge: L'archiduc Ferdinand est transporté à Würzbourg.] - -La Bavière obtenait le Tyrol, objet de ses éternels désirs, le Tyrol -allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour, -recevait les principautés de Salzbourg et de Berchtolsgaden, données -en 1803 à l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la -Bavière dédommageait l'archiduc en lui cédant la principauté -ecclésiastique de Würzbourg, qu'elle avait également reçue en 1803 par -suite des sécularisations. - -Le territoire de l'Autriche était ainsi mieux tracé, mais elle perdait -avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc -Ferdinand, transporté au milieu de la Franconie, cessait d'être sous -son influence immédiate. L'État qu'on accordait à ce prince n'était -plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne. - -À cette indemnité, trouvée dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour -l'Autriche la sécularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur -conversion en propriété héréditaire sur la tête de celui des archiducs -qu'elle désignerait. L'importance de ces biens consistait en une -population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille -florins. - -Le titre électoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collége -des Électeurs, était maintenu, et transféré de la principauté de -Salzbourg sur la principauté de Würzbourg. - -L'Autriche reconnaissait la royauté des électeurs de Wurtemberg et de -Bavière, consentait à ce que les prérogatives des souverains de Baden, -de Wurtemberg et de Bavière sur la noblesse immédiate de leurs États, -fussent les mêmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immédiate des -siens. C'était la suppression de cette noblesse dans les trois États -en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse étant -complets, ceux des trois princes le devenaient au même degré. - -Enfin la chancellerie impériale renonçait à tous droits d'origine -féodale sur les trois États favorisés par la France. - -[En marge: Achèvement dans les trois États de Baden, Wurtemberg et -Bavière, de la révolution politique commencée en 1803.] - -Toutefois l'approbation de la Diète était formellement réservée. La -France opérait de la sorte une révolution sociale dans une notable -partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du -souverain territorial, et y faisait cesser toute dépendance féodale -extérieure. Elle continuait également le système des sécularisations, -car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernières -principautés ecclésiastiques subsistantes, et il ne restait plus que -celle du prince archichancelier, électeur ecclésiastique de -Ratisbonne. Conformément à ce qui s'était passé antérieurement, cette -sécularisation s'opérait encore au profit de l'une des principales -cours de l'Allemagne. - -L'Autriche, définitivement exclue de l'Italie, dépouillée en perdant -le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes, -rejetée derrière l'Inn, privée de tout poste avancé en Souabe, et des -liens féodaux qui lui assujettissaient les États de l'Allemagne -méridionale, avait essuyé à la fois d'immenses dommages matériels et -politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annoncé plus haut, 4 -millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103. - -Le traité était bien conçu pour le repos de l'Italie et de -l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection à lui adresser, c'est que -le vaincu trop maltraité ne pouvait pas se soumettre sincèrement. -C'était à Napoléon, par une grande sagesse, par des alliances bien -ménagées, à laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se -soulever contre les décisions de la victoire. - -Au moment de signer un pareil traité, la main des plénipotentiaires -hésitait. Ils se défendaient sur deux points, la contribution de -guerre de 100 millions, et Naples. Napoléon avait réduit à 50 millions -la contribution exigée, en raison des sommes qu'il avait déjà touchées -directement dans les caisses de l'Autriche. Quant à Naples, il n'en -voulait pas entendre parler. - -[En marge: Entrevue de Napoléon avec l'archiduc Charles.] - -On imagina, pour le vaincre, une démarche toute de courtoisie, c'était -de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le -caractère et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontré. On lui -demanda de le recevoir à Vienne; il y consentit avec beaucoup -d'empressement, mais bien résolu à ne rien céder. On s'était persuadé -que ce prince, l'un des premiers généraux de l'Europe, exposant à -Napoléon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui -exprimant les sentiments de l'armée prête à s'immoler pour repousser -un traité humiliant, joignant à ces nobles protestations d'adroites -instances, toucherait peut-être Napoléon. Aussi, M. de Talleyrand -insistant auprès des négociateurs pour les engager à en finir, ils -répondirent qu'on les accuserait d'avoir livré leur pays, s'ils -donnaient leur signature avant l'entrevue que Napoléon devait avoir -avec l'archiduc. - -[En marge: Signature du traité de paix de Presbourg le 26 décembre -1805.] - -Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10 -millions encore sur la contribution de guerre, ils signèrent, le 26 -décembre, le traité de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napoléon -ait jamais conclus, et le mieux conçu certainement, car si la France -obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix -d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et dès lors moins -durables. Les négociateurs autrichiens se bornèrent à recommander, par -une lettre signée en commun, la maison régnante de Naples à la -générosité du vainqueur. L'archiduc vit Napoléon le 27, dans l'une des -résidences de l'empereur, en fut reçu avec les égards dus à son rang -et à sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui était -naturel entre deux capitaines de ce mérite, et se retira ensuite sans -avoir dit un mot des affaires des deux empires. - -[Date: Janv. 1806.] - -[En marge: Dispositions de Napoléon avant de quitter Vienne.] - -Napoléon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit -évacuer par le Danube les deux mille pièces de canon et les cent mille -fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pièces -de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui -commandait les États vénitiens de terre ferme. Il régla la retraite de -ses soldats de manière qu'elle s'exécutât à petites journées, car il -ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils étaient venus, au pas de -course. Les dispositions nécessaires furent ordonnées sur la route -pour qu'ils vécussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux -millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun -pût jouir immédiatement des fruits de la victoire. Berthier fut chargé -de veiller à la rentrée de l'armée sur le territoire de France. Elle -devait être sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir -repassé l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipulé que la place de -Braunau resterait dans les mains des Français jusqu'à complet payement -de la contribution de 40 millions. - -[En marge: Napoléon se rend à Munich.] - -[En marge: Napoléon assiste à Munich au mariage d'Eugène de -Beauharnais avec la princesse Auguste.] - -Cela fait, Napoléon partit pour Munich, où il fut reçu avec transport. -Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa défaite, et -réduire l'armée française à leur passer sur le corps à Hanau, -couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente -curiosité, le conquérant qui les avait sauvés de l'invasion, -constitués en royaume, enrichis des dépouilles de l'Autriche vaincue! -Napoléon, après avoir assisté au mariage d'Eugène de Beauharnais avec -la princesse Auguste, après avoir joui du bonheur d'un fils qu'il -aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries -d'une ennemie, l'électrice de Bavière, partit pour Paris, où -l'attendait l'enthousiasme de la France. - -Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs années, -comme on le craignait d'abord, le continent désarmé, l'Empire français -porté aux limites qu'il n'aurait jamais dû franchir, une gloire -éblouissante ajoutée à nos armes, le crédit public et privé -miraculeusement rétabli, de nouvelles perspectives de repos et de -prospérité ouvertes à la nation, sous un gouvernement puissant et -respecté du monde, voilà ce dont on voulait le remercier par mille -cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris à Strasbourg même, en -passant le Rhin, et ils l'accompagnèrent jusqu'à Paris, où il entra le -26 janvier 1806. C'était le retour de Marengo. Austerlitz était en -effet pour l'Empire, ce que Marengo avait été pour le Consulat. -Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de -Napoléon; Austerlitz assurait la couronne impériale sur sa tête. -Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menacée -à une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un -jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre résultat. -Pour les esprits réfléchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en -présence de tels événements, il n'y avait qu'un sujet de crainte, -c'était l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus -redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois -supporte le malheur sans faillir, rarement la prospérité sans -commettre de grandes fautes. - - -FIN DU LIVRE VINGT-TROISIÈME. - - - - -LIVRE VINGT-QUATRIÈME. - - - - -CONFÉDÉRATION DU RHIN. - - Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des - drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant - l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses - premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants - réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de - 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le - remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor - formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres - relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à - la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La - ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves. - -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le - traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des - obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. -- - M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux - changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris, - est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. -- - Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à - Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise - de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en - attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les - provinces allemandes les plus capables de la nourrir. -- - Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse - après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de - Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du - cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions - d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de - Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver - par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. -- - L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt, - et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. -- - Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de - lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. -- - Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu - de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux - Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie - envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement - de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix. - -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris. - -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon - tendant à traîner la négociation en longueur. -- Système de - l'Empire français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. - -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de - l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de - l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux - publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue - Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil - d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. -- - Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de - trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. -- - Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. -- - Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M. - d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à - produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord - Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. -- - Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au - sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives - inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de - Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et - résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La - Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et - propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les - admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse - demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond - par la demande d'éloigner l'armée prussienne. -- Silence prolongé - de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée. - -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. - - -[En marge: Retour de Napoléon à Paris.] - -[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le -Sénat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'église Notre-Dame.] - -Tandis que Napoléon s'arrêtait quelques jours à Munich, pour y -célébrer le mariage d'Eugène de Beauharnais avec la princesse Auguste -de Bavière; tandis qu'il s'arrêtait un jour à Stuttgard, un autre jour -à Carlsruhe, pour y recevoir les félicitations de ses nouveaux alliés, -et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait -avec la plus vive impatience, afin de lui témoigner sa joie et son -admiration. La France, profondément satisfaite de la marche des -affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait -retrouver la vivacité des premiers jours de la révolution, pour -applaudir les merveilleux exploits de ses armées et de son chef. -Napoléon, qui au génie des grandes choses joignait l'art de les faire -valoir, s'était fait précéder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il -en avait ordonné une distribution très-habilement calculée. Il les -avait répartis entre le Sénat, le Tribunat, la ville de Paris et la -vieille église de Notre-Dame, témoin de son couronnement. Il en -donnait huit au Tribunat, huit à la ville de Paris, cinquante-quatre -au Sénat, cinquante à l'église Notre-Dame. Pendant la dernière -campagne il n'avait cessé d'informer le Sénat de tous les événements -de la guerre, et, la paix signée, il s'était hâté de lui communiquer -par un message le traité de Presbourg. Il payait ainsi par de -continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en -agissant de la sorte, il était conséquent avec sa politique, car il -maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la révolution, que -la génération nouvelle écartait volontiers quand les élections lui en -fournissaient le moyen. C'était son aristocratie à lui, et il espérait -la fondre peu à peu avec l'ancienne. - -[En marge: Cérémonie de la remise des drapeaux.] - -Ces drapeaux traversèrent Paris le 1er janvier 1806, et furent portés -triomphalement dans les rues de la capitale, pour être placés sous les -voûtes des édifices qui devaient les contenir. Une foule immense était -accourue afin d'assister à ce spectacle. - -Le sage et impassible Cambacérès dit lui-même, dans ses graves -mémoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi -serait-on joyeux en effet, si on ne l'était de pareilles choses? -Quatre cent mille Russes, Suédois, Anglais, Autrichiens, marchant de -tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille -Prussiens promettant de se joindre à eux; et tout à coup cent -cinquante mille Français, partant des bords de l'Océan, traversant en -deux mois une partie du continent européen, prenant sans combattre la -première armée qu'on leur oppose, battant les autres à coups -redoublés, entrant dans la capitale étonnée du vieil empire -germanique, dépassant Vienne, et allant aux frontières de la Pologne -rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans -leurs plaines glacées les Russes vaincus, et enchaînant à leurs -frontières les Prussiens déconcertés; les angoisses d'une guerre qu'on -avait pu croire longue, terminées en trois mois; la paix du continent -subitement rétablie, la paix des mers justement espérée; toutes les -perspectives de prospérité rendues à la France charmée et placée à la -tête des nations! à quoi serait-on sensible, nous le répétons, si on -ne l'était à de telles merveilles? Et comme alors personne ne -prévoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le génie -fécond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le génie -trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur -public, sans aucun mélange de pressentiments sinistres. - -[En marge: Le Sénat vote l'érection d'un monument triomphal à la -gloire de Napoléon et de l'armée française.] - -Les hommes qui tiennent particulièrement à la prospérité matérielle -des États, les commerçants, les financiers, n'étaient pas moins émus -que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire, -applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce était ravi -de voir terminer en un jour la double crise du crédit public et du -crédit privé, et de pouvoir espérer de nouveau ce calme profond dont -le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq années. Le Sénat, -après avoir reçu les drapeaux qui lui étaient destinés, ordonna par un -décret qu'un monument triomphal serait élevé à Napoléon le Grand. -Conformément au voeu du Tribunat, ce monument dut être une colonne -surmontée de la statue de Napoléon. Le jour de sa naissance fut rangé -au nombre des fêtes nationales, et il fut décidé en outre qu'un vaste -édifice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour -recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacrées à la -gloire des armées françaises, l'épée que Napoléon portait à la -bataille d'Austerlitz. - -Les drapeaux destinés à Notre-Dame furent remis au clergé de la -métropole par les autorités municipales. «Ces drapeaux, dit le -vénérable archevêque de Paris, suspendus à la voûte de notre -basilique, attesteront à nos derniers neveux les efforts de l'Europe -armée contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du -ciel sur la France, les succès prodigieux de notre invincible -empereur, et l'hommage qu'il fait à Dieu de ses victoires.» - -C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que -Napoléon rentra dans Paris, accompagné de l'Impératrice. Les chefs de -la Banque, voulant que sa présence fût le signal de la prospérité -publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les -payements en argent. Depuis les derniers événements, la confiance -renaissante avait fait abonder le numéraire dans les caisses. Il ne -restait aucune trace des perplexités passagères du mois de décembre. - -[En marge: Arrivé à Paris, Napoléon reprend immédiatement la direction -des affaires.] - -[En marge: Les premiers soins de Napoléon consacrés aux finances.] - -Chez Napoléon la joie du succès n'interrompait jamais le travail. -Cette âme infatigable savait à la fois travailler et jouir. Arrivé le -26 janvier au soir, il était le 27, au matin, tout occupé des soins du -gouvernement. L'archichancelier Cambacérès fut le premier personnage -de l'Empire qu'il entretint dans cette journée. Après quelques -instants donnés au plaisir de recevoir ses félicitations, et de voir -sa prudence confondue par les prodiges de la dernière guerre, il lui -parla de la crise financière, si promptement et si heureusement -terminée. Il croyait avec raison à l'exactitude, à l'équité des -rapports de l'archichancelier Cambacérès, il voulait donc l'entendre -avant tout autre. Il était très-irrité contre M. de Marbois, dont la -gravité lui avait toujours imposé, et qu'il avait cru incapable d'une -légèreté en affaires. Il était fort loin de suspecter la haute probité -de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livré toutes -les ressources du Trésor à d'aventureux spéculateurs, et il était -résolu à déployer une grande sévérité. L'archichancelier réussit à le -calmer, et à lui démontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il -valait mieux traiter avec les _Négociants réunis_, et obtenir -l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre -perte possible cette étrange affaire. - -[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement à -l'affaire des _Négociants réunis_.] - -Napoléon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut -qu'on lui présentât un rapport détaillé sur les opérations de la -compagnie, qui étaient encore obscures pour lui. Il y appela tous les -ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse -d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il -supposait, beaucoup plus qu'à M. de Marbois, la dextérité nécessaire à -un grand maniement de fonds. Il manda d'autorité aux Tuileries MM. -Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir -trompé le ministre du Trésor. - -Tous les assistants étaient intimidés par la présence de l'Empereur, -qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la -lecture d'un long rapport qu'il avait préparé sur le sujet en -discussion. À peine en avait-il lu une partie, que Napoléon, -l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les -fonds du Trésor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des -_Négociants réunis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de -l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien à donner que des promesses -de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux -besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi -qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez, -Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possèdent, que -l'Espagne me paye à moi ce qu'elle leur doit à eux, ou je mettrai ces -messieurs à Vincennes, et j'enverrai une armée à Madrid.-- - -[En marge: Sévérité de Napoléon envers M. de Marbois, auquel il retire -le portefeuille du Trésor.] - -Napoléon se montra froid et sévère envers M. de Marbois.--J'estime -votre caractère, lui dit-il, mais vous avez été dupe de gens contre -lesquels je vous avais averti d'être en garde. Vous leur avez livré -toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez dû mieux -surveiller l'emploi. Je me vois à regret forcé de vous retirer -l'administration du Trésor, car après ce qui s'est passé je ne puis -vous la laisser plus longtemps.--Napoléon fit introduire alors les -membres de la compagnie qu'on avait mandés aux Tuileries. MM. -Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins répréhensibles, fondaient -en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des -spéculations aventureuses, était parfaitement calme. Il s'efforça de -persuader à Napoléon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-même -les opérations si compliquées dans lesquelles il avait engagé ses -associés, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et -de l'Angleterre, des sommes considérables, et bien supérieures à -celles que la France avait avancées. - -[En marge: Napoléon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, -l'abandon de tout ce qu'ils possèdent.] - -Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitté que personne -de cette liquidation, mais Napoléon était trop irrité, et trop pressé -de se trouver hors des mains des spéculateurs, pour se fier à ses -promesses. Il plaça M. Ouvrard et ses associés entre une poursuite -criminelle, ou l'abandon immédiat de tout ce qu'ils possédaient, en -approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages -sur l'Espagne. Ils se résignèrent à ce cruel sacrifice. - -Ce devait être pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y étaient -exposés, en abusant des ressources du Trésor. Le plus à plaindre des -trois était M. Vanlerberghe, qui, sans se mêler aux spéculations de -ses associés, s'était borné à faire, activement et honnêtement, dans -toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armées -françaises[13]. - -[Note 13: J'emprunte ce récit aux sources les plus authentiques: aux -Mémoires du prince Cambacérès d'abord, puis aux Mémoires intéressants -et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore -publiés, et enfin aux Archives du Trésor. J'ai tenu et lu moi-même, -avec une grande attention, les pièces du procès, et surtout un long et -intéressant rapport que le ministre du Trésor rédigea pour l'Empereur. -Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et -incontestables.] - -[En marge: Napoléon confère à M. Mollien le portefeuille du Trésor.] - -Après avoir congédié le conseil, Napoléon retint M. Mollien, et, sans -attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui -dit: Vous prêterez serment aujourd'hui comme ministre du Trésor.--M. -Mollien, intimidé, quoique flatté par une telle confiance, hésitait à -répondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'être ministre? ajouta -Napoléon, et le jour même il exigea son serment. - -Il fallait sortir des embarras de toute sorte créés par la compagnie -des _Négociants réunis_. M. de Marbois avait déjà retiré des mains de -cette compagnie le service du Trésor, et l'avait remis pour quelques -jours à M. Desprez, lequel l'avait continué dès ce moment pour le -compte de l'État. Il venait enfin de le confier aux receveurs -généraux, à des conditions modérées, mais temporaires. On n'était pas -fixé encore sur le parti définitif à prendre à ce sujet; il n'y avait -d'arrêté que la résolution de ne plus charger des spéculateurs, -quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste -et aussi important que la négociation générale des valeurs du Trésor. - -Ce service, comme on l'a vu, consistait à escompter les _obligations -des receveurs généraux_, les _bons à vue_, les _traites de douanes_ et -de _coupes de bois_, valeurs qui étaient toutes à terme, et à douze, -quinze, dix-huit mois d'échéance. Jusqu'à la création de la compagnie -des _Négociants réunis_, on s'était borné à faire des escomptes -partiels et déterminés de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30 -millions à la fois. En échange des effets eux-mêmes, on recevait -immédiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu à peu, sous -l'empire croissant du besoin qui supplée bientôt à la confiance, qu'on -avait successivement abandonné ce service tout entier à une seule -compagnie, livré en quelque sorte à sa discrétion le portefeuille du -Trésor, et poussé l'entraînement jusqu'à mettre les caisses des -comptables à sa disposition. Si on s'était borné à lui transmettre des -sommes déterminées de papier, pour des sommes équivalentes de -numéraire, en la laissant toucher seulement à leur échéance la valeur -des effets escomptés, la confusion ne se serait pas opérée entre ses -affaires et celles de l'État. Mais on avait abandonné aux _Négociants -réunis_ jusqu'à 470 millions à la fois d'_obligations des receveurs -généraux_, de _bons à vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient -fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers français et -étrangers. En même temps, pour plus de commodité, on les avait -autorisés à prendre directement dans les caisses des receveurs -généraux tous les fonds qui rentraient, sauf règlement ultérieur; de -sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'était présentée -avec les effets qu'elle avait escomptés, et qui étaient échus, n'avait -trouvé dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant -qu'il avait déjà touché lui-même. On ne s'en était pas tenu à ces -étranges facilités. Quand M. Desprez, agissant pour les _Négociants -réunis_, escomptait les effets du Trésor, il en fournissait la valeur -non en écus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et -qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manière que la compagnie avait -pu remplir de ces bons les caisses de l'État et de la Banque, et créer -un papier de circulation, à l'aide duquel elle avait fait face quelque -temps à ses spéculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne. - -Le vrai tort de M. de Marbois avait été de se prêter à cette confusion -d'affaires, après laquelle il n'avait plus été possible de distinguer -l'avoir de l'État de celui de la compagnie. Joignez à cette -complaisance abusive l'infidélité d'un commis, qui possédait seul le -secret du portefeuille, et qui avait trompé M. de Marbois, en lui -exagérant sans cesse le besoin qu'on avait des _Négociants réunis_, et -on aura l'explication de cette incroyable aventure financière. Ce -commis avait reçu pour cela un million, que Napoléon fit verser à la -masse commune des valeurs livrées par la compagnie. La terreur -inspirée par Napoléon était si grande, qu'on s'empressait de tout -avouer et de tout restituer. - -Cependant, pour être juste envers chacun, il faut dire que Napoléon -avait eu lui-même sa part de torts dans cette circonstance, en -s'obstinant à laisser M. de Marbois sous le poids de charges énormes, -et en différant trop longtemps la création de moyens extraordinaires. -Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvût à un premier -arriéré, résultant des budgets antérieurs, et à l'insolvabilité de -l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, était la cause d'un -nouveau déficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de -ces diverses charges, que ce ministre intègre, mais trop peu avisé, -était devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques -services, qui auraient même pu lui en rendre de très-grands, si leurs -calculs avaient été faits avec plus de précision. Leurs spéculations -reposaient, effectivement, sur un fondement réel, c'étaient les -piastres du Mexique, qui existaient bien réellement dans les caisses -des capitaines généraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient -pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espéré M. Ouvrard, et -c'est ce qui avait amené les embarras du Trésor et la ruine de la -compagnie. - -[En marge: Le débet de la compagnie envers le Trésor, évalués -successivement à 73, à 84, et enfin à 141 millions.] - -Ce qui prouve la confusion à laquelle on était arrivé, c'est la -difficulté même dans laquelle on se trouva pour fixer l'étendue du -débet de la compagnie envers le Trésor. On le supposait d'abord de 73 -millions. Un nouvel examen le fit monter à 84. Enfin M. Mollien, -voulant à son entrée en charge constater d'une manière rigoureuse la -situation des finances, découvrit que la compagnie était parvenue à -s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait débitrice -envers l'État. - -Voici comment se composait cette énorme somme de 141 millions. Les -_Négociants réunis_ avaient puisé directement, dans les caisses des -receveurs généraux, jusqu'à 55 millions à la fois; et, par suite de -diverses restitutions, leur dette envers ces comptables était réduite, -au jour de la catastrophe, à 23 millions. On avait en caisse pour 73 -millions de _bons de M. Desprez_, espèce de monnaie que M. Desprez -donnait en place d'écus, et qui avait eu cours tant que son crédit, -soutenu par la Banque, était resté entier, mais qui n'était plus -désormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14 -millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parlé -ailleurs de ces effets imaginés pour faciliter les mouvements de fonds -entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille, -n'avaient été suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni -en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant -les quelques jours de son service particulier, restait débiteur de 17 -millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait -fournis au Trésor, pour divers payements à exécuter au loin, il se -trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq différentes -sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73 -millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en -_traites du caissier central_, dont l'équivalent n'avait pas été -fourni, de 17 millions du débet personnel à M. Desprez, enfin de 14 -millions de lettres de change protestées, composaient les 141 millions -du débet total de la compagnie. - -[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurés à -l'État.] - -Toutefois l'État ne devait pas perdre cette somme importante, parce -que les opérations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire, -avaient eu un fondement réel, le commerce des piastres, et que la -précision seule avait manqué à ses calculs. Elle avait fait des -fournitures aux armées françaises de terre et de mer, pour une somme -de 40 millions. La maison Hope avait acheté pour une dizaine de -millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le -moment la valeur sur Paris. La compagnie possédait en outre des -immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes -créances, le tout montant à une trentaine de millions. Ces diverses -valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc à trouver 60 -millions pour équivaloir au débet. L'équivalent de cette somme -existait réellement dans le portefeuille de la compagnie en créances -sur l'Espagne. - -Napoléon, après s'être fait livrer tout ce que possédaient les -_Négociants réunis_, exigea qu'on mît le Trésor français au lieu et -place de la compagnie, à l'égard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien -de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M. -Isquierdo, lequel était à Paris depuis quelque temps, et remplissait -les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de -Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait -pas de refus à opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle -était bien véritablement débitrice de la compagnie, et par suite de la -France elle-même. On entra donc en négociations avec elle, pour -assurer le remboursement de ces 60 millions, qui représentaient -non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitté, mais les vivres -qui avaient été fournis à ses armées, les grains qui avaient été -envoyés à son peuple. - -[En marge: Le crédit rétabli par les victoires de Napoléon, rend -faciles toutes les combinaisons financières.] - -[En marge: Au crédit se joint la ressource matérielle des -contributions de guerre.] - -Le Trésor devait par conséquent être remboursé en entier, grâce aux 40 -millions de fournitures antérieures, aux 10 millions qui arrivaient de -Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles -saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la -maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait néanmoins à -remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arriéré -des budgets, que nous avons évalué à 80 ou 90 millions, et des -ressources que la compagnie avait absorbées pour son usage. Mais tout -était devenu facile depuis les victoires de Napoléon, et depuis la -paix qui en avait été le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruiné la -compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est-à-dire 18 pour -100 par an) pour escompter les valeurs du Trésor, s'offraient à les -prendre à 3/4 pour 100, et allaient bientôt se les disputer à 1/2, -c'est-à-dire à 6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retiré de la -circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini -avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les -métaux dont l'achat avait été ordonné dans toute l'Europe pendant la -grande détresse, la Banque était en mesure d'escompter tout ce qu'on -voudrait à un taux modéré, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on -eût aliéné d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme -des effets du Trésor appartenant à 1806, la plus grande partie des -effets correspondant à cet exercice restait intacte, et allait être -escomptée aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas -seulement procuré du crédit à Napoléon, elle lui avait procuré aussi -des richesses matérielles. Il avait imposé à l'Autriche une -contribution de 40 millions. En ajoutant à cette somme 30 millions -qu'il avait perçus directement dans les caisses de cette puissance, on -pouvait évaluer à 70 millions la somme que la guerre lui avait -rapportée. Vingt millions avaient été dépensés sur les lieux pour -l'entretien de l'armée, mais à la décharge du Trésor, avec lequel -Napoléon se proposait de faire un règlement, dont nous exposerons -bientôt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui -arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie, -partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et -Brême. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de -la cession du Hanovre à la Prusse, était chargée de transporter, avec -le matériel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change -échues à Hambourg et Brême. La ville de Francfort avait été imposée à -4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait dû fournir, à -l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavière. On allait donc -recevoir, outre des valeurs considérables, des quantités notables de -métaux précieux, et sous le rapport du numéraire comme sous tous les -autres, l'abondance devait succéder à la détresse momentanée, que les -alarmes sincères du commerce et les alarmes affectées de l'agiotage -avaient fait naître. - -[En marge: Le trésor de l'armée doit servir à procurer des dotations -aux militaires, et des capitaux au Trésor à un taux modéré.] - -Napoléon, dont le génie organisateur ne voulait jamais laisser aux -choses le caractère d'accident, et tendait sans cesse à les convertir -en institutions durables, avait imaginé une noble et belle création, -fondée sur les bénéfices très-légitimes de ses victoires. Il avait -résolu de créer avec les contributions de guerre un trésor de l'armée, -auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas même pour son -usage, car sa liste civile, administrée avec un ordre parfait, -suffisait à toutes les dépenses d'une cour magnifique, et même à la -formation d'un trésor particulier. C'est sur ce trésor de l'armée -qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses généraux, pour -ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants. -Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous -ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent -non-seulement de la gloire, mais du bien-être, et qu'étant parvenus, à -force d'héroïsme, à n'avoir plus aucun souci d'eux-mêmes sur le champ -de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans -son inépuisable fécondité d'esprit l'art de multiplier l'utilité des -choses, Napoléon avait inventé une combinaison qui rendait ce trésor -tout aussi profitable aux finances qu'à l'armée elle-même. Ce dont on -avait manqué jusqu'ici, c'était d'un prêteur qui prêtât au -gouvernement à de bonnes conditions. Le trésor de l'armée devait être -ce prêteur, dont Napoléon réglerait lui-même les exigences envers -l'État. L'armée allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20 -millions que le budget lui devait pour solde arriérée, plus enfin une -grande valeur en matériel de guerre conquis par elle. Les caissons de -l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille -pièces de canon. Le tout, matériel de guerre et contributions, formait -une somme d'environ 80 millions, dont l'armée était propriétaire, et -qu'elle pouvait prêter à l'État. Napoléon voulut que tout ce qui était -disponible fût livré à la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait -un compte à part, et emploierait cette somme ou à escompter des -_obligations de receveurs généraux_, des _bons à vue_, des _traites de -douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou à -recueillir des biens nationaux, quand ils seraient à vil prix, ou même -à prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour -combler l'arriéré. - -Cette combinaison devait donc avoir la double utilité de procurer à -l'armée un intérêt avantageux de son argent, et au gouvernement tous -les capitaux dont il aurait besoin, à un taux qui ne serait point -usuraire. - -[En marge: Dispositions ordonnées par Napoléon au moyen des fonds dont -il est pourvu.] - -Napoléon ordonna immédiatement diverses mesures importantes, au moyen -des fonds qu'il avait à sa disposition. L'une consistait à réunir une -douzaine de millions en numéraire à Strasbourg, pour le cas où les -opérations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche -avait signé la paix, la Russie n'avait pas commencé à la négocier, la -Prusse n'avait pas encore envoyé la ratification du traité de -Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'être très-active dans -ses menées diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder à la -caisse d'amortissement quelques millions en réserve, et de laisser -ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout à coup, -lorsque les spéculateurs voudraient rançonner la place. Il pensait que -le Trésor devait s'imposer cette sorte de dépense comme on s'impose -celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les -intérêts perdus par cette espèce de thésaurisation seraient un -sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies -étrangères qui rentraient ayant besoin d'être refondues pour être -converties en monnaies françaises, il les fit répartir entre les -divers hôtels des monnaies, en proportion de la disette du numéraire -dans chaque localité. - -Ces premières dispositions commandées par le moment étant terminées, -Napoléon voulut qu'on s'occupât sans délai d'une nouvelle organisation -de la Trésorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France, -et confia ce double soin à M. Mollien, devenu ministre du Trésor. M. -Gaudin, qui avait toujours conservé le portefeuille des finances, car -on doit se souvenir qu'à cette époque le Trésor et les Finances -formaient deux ministères distincts, M. Gaudin reçut l'ordre de -présenter un plan pour liquider l'arriéré, pour niveler définitivement -les recettes et les dépenses, dans la double hypothèse de la paix et -de la guerre, fallût-il pour cela recourir à une nouvelle création -d'impôt. - -[En marge: Ordres pour la rentrée de l'armée en France.] - -Après avoir veillé aux finances, Napoléon s'occupa de ramener l'armée -en France, mais lentement, de manière qu'elle ne fit pas plus de -quatre lieues par jour. Il avait ordonné que les blessés et les -malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux où ils -avaient reçu les premiers soins, et que des officiers demeurassent -auprès d'eux afin de veiller à leur guérison, en puisant pour cet -objet essentiel dans les caisses de l'armée. Il avait laissé Berthier -à Munich, avec mission de s'occuper de tous ces détails, et de -présider aux échanges de territoires, toujours si difficiles entre les -princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement à ce -dernier objet, avec M. Otto, notre représentant auprès de la cour de -Bavière. - -[En marge: Ordre à Masséna de marcher sur Naples avec 40 mille -hommes.] - -Napoléon songea ensuite à prendre des mesures contre le royaume de -Naples. Masséna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirés de la -Lombardie, reçut l'ordre de marcher par la Toscane et par la région la -plus méridionale de l'État romain, sur le royaume de Naples, sans -entendre à aucune proposition de paix ou d'armistice. Napoléon -incertain de savoir si Joseph, qui avait refusé la vice-royauté -d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna -seulement le titre de son lieutenant général. Joseph ne devait pas -commander l'armée, c'était Masséna seul qui avait cette mission, car -Napoléon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intérêts de -la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intérêts des -opérations militaires. Mais Joseph, une fois introduit à Naples par -Masséna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer -tous les pouvoirs de la royauté. - -[En marge: Ordres pour l'occupation des États vénitiens et de la -Dalmatie.] - -Le général Molitor fut en même temps acheminé vers la Dalmatie. Il -avait sur ses derrières le général Marmont pour l'appuyer. Celui-ci -était chargé de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'État -vénitien. Le prince Eugène avait ordre de se transporter à Venise, et -d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au -royaume d'Italie, quoique cette adjonction dût avoir lieu plus tard. -Avant de la prononcer définitivement, Napoléon se proposait de -conclure, avec les représentants du royaume d'Italie, divers -arrangements qu'une réunion immédiate aurait contrariés. - -Napoléon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer -cette exaltation à la France entière, ordonna que la grande armée fût -réunie à Paris, pour y recevoir une fête magnifique, qui lui serait -donnée par les autorités de la capitale. On ne pouvait pas mieux -figurer l'idée de la nation fêtant l'armée, qu'en chargeant les -citoyens de Paris de fêter les soldats d'Austerlitz. - -[En marge: Suite des affaires diplomatiques.] - -Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste -empire, et faisait succéder les soins de la paix aux soins de la -guerre, Napoléon avait aussi les yeux fixés sur les suites des traités -de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait à ratifier -un traité bien imprévu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait à -Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et -au lieu d'une contrainte imposée à Napoléon, avait rapporté un traité -d'alliance offensive et défensive avec lui, tout cela compensé, il est -vrai, par un riche présent, celui du Hanovre. - -[En marge: Manière dont on reçoit à Berlin le traité de Schoenbrunn.] - -On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les -sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidité satisfaite -et de confusion, qu'éprouva la Prusse en apprenant le traité de -Schoenbrunn. On avait souvent laissé entrevoir au public le traité de -de Berlin que tantôt la France, tantôt la Russie, offraient au roi -l'électorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le -territoire si mal tracé de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer -la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence décisive -sur les villes anséatiques de Brême et de Hambourg. Cette offre tant -de fois annoncée était maintenant une acquisition réalisée, une -certitude. C'était un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est -l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don, -quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer -la conduite de la cour de Prusse! Tout en cédant, contre son gré, aux -instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir à -elle, si dans un mois Napoléon n'avait accepté la médiation -prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prétendait lui -imposer, ce qui équivalait à l'engagement de lui déclarer la guerre. -Et tout à coup, trouvant en Moravie Napoléon, non pas embarrassé, mais -tout-puissant, elle avait tourné à lui, accepté son alliance, et reçu -de sa main la plus belle des dépouilles de la coalition, le Hanovre, -antique patrimoine des rois d'Angleterre! - -[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne -est honteuse de la conduite de son gouvernement.] - -Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles -choses ne sont punies d'une éclatante réprobation. Aussi la nation -prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une -pareille conduite avait de condamnable, et, malgré la beauté du -présent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reçut le chagrin dans -l'âme, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait -effacée de la mémoire des Prussiens, et n'aurait laissé place qu'au -plaisir de la conquête, si d'autres sentiments n'étaient venus se -mêler à celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils -auraient dû éprouver. Quoique profondément jaloux des Autrichiens, les -Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme -les Allemands ne sont pas moins jaloux des Français que les Russes ou -les Anglais, ils assistaient avec chagrin à nos triomphes -extraordinaires. Leur patriotisme commençait donc à s'éveiller en -faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint à celui du remords, -inspirait à la nation un profond malaise. L'armée était de toutes les -classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement. -L'armée n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle -réfléchit les passions nationales avec une extrême vivacité; elle -représente la nation beaucoup plus que l'armée ne la représente dans -les autres pays de l'Europe, la France exceptée; et elle représentait -alors une nation dont l'opinion était déjà très-indépendante de ses -souverains. L'armée prussienne, qui éprouvait à un haut degré le -sentiment de la jalousie allemande, qui avait espéré un instant que la -carrière des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait fermée -tout à coup par un acte difficile à justifier, blâmait le cabinet sans -aucun ménagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire -germanique ruiné par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse -immédiate sacrifiée aux souverains de Bavière, de Wurtemberg et de -Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades -militaires, contribuait beaucoup à exciter les mécontentements de -l'armée, et reportait l'expression exagérée de ces mécontentements -soit à Berlin, soit à Potsdam. Ces passions éclataient surtout autour -de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition -bruyante. Le prince Louis, qui régnait dans cette coterie, se -répandait plus que jamais en déclamations chevaleresques. Tout n'est -pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intérêts sont -d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette -dernière condition n'est pas la plus facile à réaliser. Les Prussiens -étaient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu -s'accorder avec la nôtre; mais il eût fallu beaucoup de ménagements -pour l'orgueil excessif de ces héritiers du grand Frédéric; et -malheureusement la conduite faible, ambiguë, quelquefois peu loyale de -leur cabinet, n'attirait pas les égards qu'exigeait leur -susceptibilité. - -Napoléon, après six ans de relations infructueuses avec la Prusse, -s'était habitué à n'avoir plus aucune considération pour elle. Il -venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autorisé, -il est vrai, par les précédents) sans même l'en avertir. Il venait de -le prouver davantage encore en se montrant si peu blessé de ses torts, -qu'après la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de -s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne -seulement à acheter. Elle était et devait être cruellement blessée de -ce procédé. - -La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mérités, -surtout quand on les lui épargne. Les propos auxquels elle s'était -exposée de la part de Napoléon, la Prusse croyait qu'il les avait -tenus. On assurait à Berlin qu'il avait dit aux négociateurs -autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la -Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que -vous, et je la rangerai de mon côté.--Il l'avait pensé, peut-être il -l'avait dit à M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit -aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout à Berlin on répétait ce -propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'était de -n'avoir pas mérité les égards qu'elle voulait obtenir; celui de -Napoléon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les eût mérités. On -n'a des alliés, comme des amis, qu'à la condition de ménager leur -orgueil autant que leur intérêt, à la condition en apercevant leurs -torts, même en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils -à leur égard. - -[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant à Berlin.] - -M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivât les mains pleines, fut donc reçu avec -des sentiments divers, avec colère par la cour, avec douleur par le -roi, avec un mélange de contentement et de confusion par le public, et -par personne avec une satisfaction complète. Quant à M. d'Haugwitz -lui-même, il se présentait sans embarras devant tous ces juges. Il -rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseillé, -l'agrandissement de la Prusse fondé sur l'alliance de la France. Son -unique tort, c'était d'avoir obéi pour un instant à l'empire des -circonstances, ce qui l'exposait au fâcheux contraste d'être -maintenant le signataire du traité de Schoenbrunn, après avoir été un -mois auparavant le signataire du traité de Potsdam. Mais ces -circonstances, c'était son malhabile successeur, son ingrat disciple, -M. de Hardenberg, qui les avait fait naître, en compliquant tellement -les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne -pouvait sortir de ces complications que par des contradictions -choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait été entraîné un -moment, l'avait été moins que personne; et il venait, après tout, de -sauver la Prusse de l'abîme où on avait failli la précipiter. Il ne -faut pas oublier non plus qu'à Potsdam, tout séduit qu'on était par la -présence d'Alexandre, on avait bien recommandé à M. d'Haugwitz de ne -pas entraîner la Prusse dans la guerre avant la fin de décembre, et -que le 2 décembre il avait trouvé victorieux, irrésistible, celui -qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait été placé entre le danger -d'une guerre funeste, ou une contradiction richement payée: que -voulait-on qu'il fît?--Du reste, disait-il, rien n'était compromis. Se -fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprévu, il -n'avait pris avec Napoléon que des engagements conditionnels, soumis -plus expressément que de coutume à la ratification de sa cour. Les -choses étaient donc entières. On pouvait, si on était aussi hardi -qu'on s'en vantait, aussi sensible à l'honneur, aussi peu sensible à -l'intérêt qu'on prétendait l'être, on pouvait ne pas ratifier le -traité de Schoenbrunn. Il en avait prévenu Napoléon, auquel il avait -annoncé que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans -s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec -Napoléon. La position était encore ce qu'elle avait été à Schoenbrunn, -sauf qu'il avait gagné le mois qu'on avait déclaré nécessaire à -l'organisation de l'armée prussienne.-- - -Tel était le langage de M. d'Haugwitz, exagéré en un seul point, c'est -quand il soutenait qu'il avait été placé entre l'acceptation du -Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet réconcilier la Prusse avec -Napoléon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napoléon se serait -défié de cette demi-réconciliation, et que de la défiance à la guerre -il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un -autre reproche. En se tenant à Vienne, lui disaient-ils, moins éloigné -des négociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il -aurait pu résister davantage à Napoléon, et déserter moins -ostensiblement les intérêts européens épousés à Potsdam, ou ne les -déserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une négociation -collective, et Napoléon en voulait si peu, que c'était une autre -manière d'aboutir à la guerre que d'insister sur ce point. C'était -donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant, -avant le terme fixé de la fin de décembre, contre le voeu bien connu -du roi, et contre les intérêts bien positifs de la Prusse, que M. -d'Haugwitz prétendait avoir eue en face à Schoenbrunn. - -L'embarras de cette position était donc beaucoup plus grand pour les -autres que pour lui-même, et d'ailleurs il avait un aplomb -imperturbable, mêlé de calme et de grâce, qui aurait suffi à le -soutenir en présence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il -n'avait pas. - -Aussi M. d'Haugwitz, sans être déconcerté par les cris qui -retentissaient autour de lui, sans insister même pour l'adoption du -traité, comme aurait pu le faire un négociateur attaché à l'ouvrage -dont il était l'auteur, ne cessa de répéter qu'on était libre, qu'on -pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le -Hanovre et la guerre. Il laissait à autrui l'embarras des -contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que -l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait -jamais dû le faire sortir. Heureux ce ministre s'il fût resté dans -cette ligne, et s'il n'eût pas lui-même gâté plus tard cette situation -par des inconséquences qui le perdirent, et faillirent perdre son -pays. - -[En marge: Langage des exaltés de Berlin.] - -Les exaltés, sincères ou affectés, de Berlin, disaient que ce don du -Hanovre était un don perfide, qui vaudrait à la Prusse une guerre -éternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on -l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis -longtemps attachées à la monarchie, telles que Clèves, Anspach et -Neufchâtel. Ils prétendaient que la Prusse, qui, en cédant Anspach, -Clèves et Neufchâtel, avait cédé une population de 300 mille habitants -pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais marché. À les -entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans -perdre ni Neufchâtel, ni Anspach, ni Clèves, et même en acquérant -quelque chose de plus, comme les villes anséatiques, par exemple, -alors il n'y aurait eu rien à regretter. La défection ainsi payée en -aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'était plus rien depuis -qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on déshonorait la -Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la -patrie commune, l'Allemagne, aux étrangers! Ces derniers reproches -étaient plus spécieux; mais il y avait à répondre cependant qu'on -avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi -bien dans le partage récent des indemnités germaniques. Et cependant -on n'avait pas alors crié au scandale! - -[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.] - -Les gens modérés très-répandus dans la riche bourgeoisie de Berlin, -sans répéter toutes ces déclamations, craignaient pour le commerce -prussien les représailles de l'Angleterre, souffraient pour la -considération de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des -armées françaises sur les armées allemandes, mais redoutaient -par-dessus tout la guerre avec la France. - -[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.] - -C'était là le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon -Allemand patriote et modéré, hésitait entre ces considérations -contraires. Il était dévoré de regrets en pensant à la faute qu'il -avait commise à Potsdam, et qui le plaçait dans une nécessité -d'inconséquence tout à fait déshonorante, seule objection qu'on pût -opposer au beau présent de Napoléon. Et puis, bien qu'il ne manquât -pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus -grand des malheurs; il y voyait la ruine du trésor de Frédéric, -follement dispersé par son père, soigneusement refait par lui, et déjà -entamé par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacité -que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie. - -Frédéric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'éclairer de ses -lumières, et le comte d'Haugwitz lui répétait sans cesse, ne sachant -lui dire autre chose, que c'était à choisir entre le Hanovre ou la -guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napoléon serait -suivie d'un désastre; que les armées autrichiennes et russes valaient, -quoi qu'on en dît, l'armée prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux -qu'elles, peut-être moins bien, car on était dans le moment beaucoup -moins aguerri. - -[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux -personnages politiques et militaires de la Prusse.] - -[En marge: Le traité de Schoenbrunn est adopté avec des -modifications.] - -On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de -la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les -deux représentants les plus illustres de l'armée, le maréchal de -Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agitée, -quoique sans mélange de passions de cour; et sous le coup de l'éternel -argument de M. d'Haugwitz, consistant à répéter qu'on pouvait refuser -le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit à -un parti moyen, c'est-à-dire à ce qu'il y avait de plus mauvais. On -décida l'acceptation du traité avec des modifications. M. d'Haugwitz -résista vivement à cette résolution. Il dit qu'il avait profité des -circonstances à Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napoléon ce -qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait -dans les modifications apportées au traité un dernier succès du parti -ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur -l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en conséquence, et que, se -tenant pour dégagé par une ratification donnée avec des réserves, il -placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre. - -M. d'Haugwitz ne fut pas écouté. On prétendit que les modifications -apportées, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car -elles prouvaient qu'on ne rédigeait pas les traités sous la dictée de -Napoléon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion à des gens qui -avaient besoin de se tromper eux-mêmes, et on adopta le traité en y -apportant divers changements. - -[En marge: Nature des modifications adoptées.] - -Le premier de ces changements indiquait bien la pensée de ceux qui les -avaient proposés, et la nature de leur embarras. On supprimait du -traité la qualification d'_offensive_ et _défensive_, donnée à -l'alliance contractée avec la France, afin de pouvoir se présenter à -la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des -commentaires, dans quels cas on se croirait obligé de faire cause -commune avec la France. On demandait des éclaircissements sur les -derniers arrangements projetés en Italie, et qui devaient être compris -dans les garanties réciproques stipulées par le traité de Schoenbrunn, -car on tenait à ne point approuver formellement ce qui allait se -consommer à Naples, c'est-à-dire la déchéance des Bourbons, clients et -protégés de la Russie. - -Ces modifications signifiaient qu'en étant obligé d'entrer dans la -politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on -ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus -expliquer sa conduite à Saint-Pétersbourg et à Vienne. L'intention -était trop visible pour être favorablement interprétée à Paris. À ces -modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore. -On ne les écrivit pas, il est vrai, dans le nouveau traité, mais on -laissa le soin à M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On -désirait, en gagnant le Hanovre, ne pas céder Anspach, qui était la -seule concession un peu importante exigée par Napoléon, et qui formait -le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On désirait -l'adjonction des villes anséatiques, conquête précieuse par son -importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidité de la nation -prussienne, on se flattait d'étouffer chez elle le cri de l'honneur, -et de désarmer l'opinion publique. - -Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, chargé à ce -titre de l'échange des ratifications. Celui-ci connaissait trop son -souverain pour se permettre de ratifier un traité auquel il avait été -apporté de tels changements. Il commença par s'y refuser; mais les -instances auprès de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui -représenta avec tant de force la nécessité d'enchaîner la cour de -Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour -l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre -consentit à ratifier le traité modifié, _sub spe rati_, précaution -d'usage en diplomatie quand on désire réserver la volonté de son -souverain. - -[En marge: M. d'Haugwitz est envoyé de nouveau pour faire approuver à -Napoléon les modifications apportées au traité de Schoenbrunn.] - -C'était donc à Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces -nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait -paru réussir auprès de Napoléon, et c'est lui qu'on crut devoir -envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prévoyait. M. d'Haugwitz -déclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si -vives prières, qu'il dut se résigner à se rendre à Paris, et à braver -une seconde fois le négociateur couronné et victorieux avec lequel il -avait traité à Schoenbrunn. Il partit en se faisant précéder des -paroles les plus douces et les plus obséquieuses, pour se ménager un -accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre. - -[En marge: Napoléon en apprenant ce qui s'était passé à Berlin, -désespère tout à fait de l'alliance prussienne.] - -[En marge: La première disposition de Napoléon est de rendre à la cour -de Berlin ce qu'elle a donné, de lui reprendre ce qu'il lui a cédé, et -de renoncer à toute intimité avec elle.] - -Napoléon en apprenant ces dernières misères de la politique -prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses -pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout -en se ménageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits. -Il se sentit à l'égard de cette politique moins de considération -qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour -la France, il désespéra tout à fait, dès cette époque, de l'alliance -prussienne. Joignez à cela que, la réflexion venue, il en était au -regret de ce qu'il avait accordé à Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en -effet, avait été concédé avec un peu trop de précipitation, non pas -qu'il pût être mieux placé que dans les mains de la Prusse; mais en -disposer définitivement, c'était rendre plus acharnée la lutte avec -l'Angleterre, c'était ajouter à des intérêts inconciliables sur mer, -des intérêts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait -sacrifié les plus riches colonies de l'Angleterre plutôt que son -patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que -l'Angleterre était à jamais implacable, et ne pouvait être ramenée que -par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et -le Hanovre était très-bien employé, quand il l'était à cimenter une -alliance puissante et sincère, propre à rendre impossibles les -coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne -paraissait actuellement vraie. On annonçait un grand découragement en -Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avénement probable de M. -Fox, et un changement immédiat de système. Aussi, en apprenant les -derniers actes de la Prusse, Napoléon fut-il disposé à tout replacer -sur l'ancien pied avec elle, c'est-à-dire à lui restituer Anspach, -Clèves, Neufchâtel, et à lui retirer le Hanovre pour le garder en -réserve. Au point où en étaient arrivées les choses, soit par la faute -des hommes, soit par la faute des événements, ce qu'il y avait de -mieux, effectivement, c'était d'en revenir aux bons rapports sans -intimité, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'était donné. -Napoléon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen -de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui -allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la -guerre universelle. - -[Date: Fév. 1806.] - -[En marge: Instructions données par Napoléon à M. de Talleyrand.] - -Ce fut sa première pensée, et plût au ciel qu'il l'eût suivie! Il -donna des instructions en ce sens à M. de Talleyrand. Il voulut qu'on -le représentât à M. d'Haugwitz comme plus irrité qu'il n'était des -libertés prises avec la France, qu'on se déclarât complétement dégagé, -et qu'on restât libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le -gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre à nouveau avec -la Prusse, pour conclure avec elle un traité plus large et plus -solide[14]. - -[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la -pensée de Napoléon dans cette circonstance: - - _À M. de Talleyrand._ - - Paris, 4 février 1806. - - Le ministère en Angleterre a été entièrement changé après la mort - de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extérieures. - Je désire que vous me présentiez ce soir une note rédigée sur - cette idée: - - «Le soussigné ministre des relations extérieures a reçu l'ordre - exprès de S. M. l'Empereur de faire connaître à M. d'Haugwitz, à - sa première entrevue, que S. M. ne saurait regarder le traité - conclu à Vienne comme existant, par défaut de ratification dans - le temps prescrit; que S. M. ne reconnaît à aucune puissance, et - moins à la Prusse qu'à toute autre, parce que l'expérience a - prouvé qu'il faut parler clairement et sans détour, le droit de - modifier et d'interpréter, selon son intérêt, les différents - articles d'un traité; que ce n'est pas échanger des ratifications - que d'avoir deux textes différents d'un même traité, et que - l'irrégularité paraît encore plus grande si l'on considère les - trois ou quatre pages de mémoire ajoutées aux ratifications de la - Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., chargé de - l'échange des ratifications, serait coupable, si lui-même n'eût - observé toute l'irrégularité du procédé de la cour de Prusse, - mais qu'il n'avait accepté l'échange qu'avec la condition de - l'approbation de l'Empereur. - - »Le soussigné est donc chargé de déclarer que S. M. ne l'approuve - pas, par la considération de la sainteté due à l'exécution des - traités. - - »Mais en même temps le soussigné est chargé de déclarer que S. M. - désire toujours que les différends survenus dans ces dernières - circonstances entre la France et la Prusse se terminent à - l'amiable, et que l'ancienne amitié qui avait existé entre elles - subsiste comme par le passé; elle désire même que le traité - d'alliance offensive et défensive, s'il est compatible avec les - autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et - assure leurs liaisons.» - -Cette note, que vous me présenterez ce soir, sera remise demain dans -la conférence, et sous quelque prétexte que ce soit je ne vous laisse -pas le maître de ne la pas remettre. - -Vous comprenez vous-même que ceci a deux buts: de me laisser maître de -faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici à quelques jours les -nouvelles que je reçois se confirment, ou de conclure avec la Prusse -un traité sur une base plus large. - -Vous serez sévère et net dans la rédaction; mais vous y ajouterez de -vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes -les illusions qui feront croire à M. d'Haugwitz que c'est une suite de -mon caractère, qui est piqué de cette forme, mais que dans le fond on -est dans les mêmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans -les circonstances actuelles, si véritablement M. Fox est à la tête des -affaires étrangères, nous ne pouvons céder le Hanovre à la Prusse que -par suite d'un grand système tel qu'il puisse nous garantir de la -crainte d'une continuation d'hostilités.] - -[En marge: M. d'Haugwitz, à force d'art, ramène Napoléon à l'idée de -se lier avec la Prusse par des dons réciproques.] - -M. d'Haugwitz arriva le 1er février à Paris. Il déploya, soit auprès -de M. de Talleyrand, soit auprès de l'Empereur, tout l'art dont il -était doué, et cet art était grand. Il fit valoir les embarras de son -gouvernement placé entre la France et l'Europe coalisée, penchant plus -souvent vers la première, mais entraîné quelquefois vers la seconde -par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il -montra le gouvernement prussien obligé de revenir péniblement de la -faute commise à Potsdam, ayant besoin pour cela d'être soutenu, -encouragé par les égards du gouvernement français; il se peignit si -bien comme l'homme qui luttait seul à Berlin pour ramener la Prusse à -la France, et comme ayant droit à ce titre d'être aidé par la -bienveillance de Napoléon, que ce dernier céda, et consentit -malheureusement à renouer le traité de Schoenbrunn, mais à des -conditions un peu plus onéreuses encore que celles que le roi -Frédéric-Guillaume venait de refuser. - -[En marge: Langage de Napoléon à M. d'Haugwitz.] - ---Je ne veux pas vous contraindre, dit Napoléon à M. d'Haugwitz; je -vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied, -c'est-à-dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clèves -et Neufchâtel. Mais, si nous traitons, si je vous cède de nouveau le -Hanovre, je ne vous le céderai plus aux mêmes conditions, et -j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidèles -alliés de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec -moi, je n'ai plus de coalition européenne à craindre, et, sans -coalition européenne sur les bras, je viendrai bien à bout de -l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour -vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis -sagement en vous le donnant.-- - -Napoléon avait raison, sauf en un point, c'était de faire payer le -Hanovre à la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui -livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a -de bons alliés que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz, -qui était sincère dans son désir d'unir la France et la Prusse, promit -à Napoléon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les -apparences de la plus entière bonne foi. Il ajouta à ses promesses des -insinuations fort adroites sur les procédés un peu légers de Napoléon -envers la Prusse, sur la nécessité de ménager la dignité du roi, pour -le roi d'abord, que sa timidité n'empêchait pas d'être au fond -susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'armée, qui -s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui -ressemblait à un manque d'égards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la -violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce -rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moitié avec -la cour dans les entraînements qui avaient amené le déplorable traité -de Potsdam. - -Ces réflexions étaient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait -besoin d'être ménagée, Napoléon avait besoin d'être content d'elle -pour être porté à la ménager, et d'éprouver de l'estime pour en faire -paraître. C'était là une double difficulté, que jusqu'ici on n'avait -pas réussi à vaincre: y réussirait-on davantage après ce nouveau -raccommodement? C'était malheureusement fort douteux. - -[En marge: Conditions du nouveau traité avec la Prusse.] - -On rédigea un second traité plus explicite et plus étroit que le -premier. Le Hanovre fut donné à la Prusse aussi formellement qu'à -Schoenbrunn, mais à la condition de l'occuper immédiatement, et à -titre de souveraineté. Une obligation nouvelle et grave était le prix -de ce don: elle consistait à fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et -à fermer ces fleuves aussi étroitement que l'avaient fait les Français -lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En échange la Prusse accordait les -mêmes cessions qu'à Schoenbrunn; elle donnait la principauté -franconienne d'Anspach, les restes du duché de Clèves situés à la -droite du Rhin, et la principauté de Neufchâtel formant l'un des -cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le -traité de Schoenbrunn était supprimé ici au profit du roi de Bavière. -D'après le premier traité, la principauté franconienne de Bareuth, -contiguë à celle d'Anspach, et conservée à la Prusse, devait être -limitée d'une manière plus régulière, en prenant sur celle d'Anspach -une enclave de vingt mille habitants. Il n'était plus question de -cette enclave. Enfin on étendait les obligations imposées à la Prusse. -Celle-ci était contrainte de garantir non-seulement l'Empire français -tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en -Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantît explicitement les -futurs résultats de la guerre commencée contre Naples, c'est-à-dire la -déchéance de la maison des Bourbons, et l'établissement alors présumé -d'une branche de la famille Bonaparte sur le trône des Deux-Siciles. -C'était là certainement la plus désagréable des récentes conditions -imposées à la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers -l'empereur Alexandre plus difficile que jamais, à cause du protectorat -avoué de la Russie à l'égard des Bourbons de Naples. - -Il n'est pas nécessaire de dire que les garanties étaient réciproques, -et que la France promettait l'appui de ses armées à la Prusse, pour -assurer à celle-ci toutes ses acquisitions passées et présentes, le -Hanovre compris. - -Ce second traité fut signé le 15 février. - -Ainsi tout ce que la Prusse avait gagné à vouloir modifier le traité -de Schoenbrunn, c'était d'être privée des additions de territoire qui -devaient d'abord être ajoutées à Bareuth, d'être contrainte à un acte -fort dangereux, la clôture de l'Elbe et du Weser, enfin d'être obligée -d'avouer publiquement ce qui allait se consommer à Naples. L'unique -résultat en un mot, c'étaient des obligations de plus, et des profits -de moins. - -[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini à Berlin, pour y -porter le nouveau traité, et demeure de sa personne à Paris.] - -M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux, à moins de replacer les choses -dans leur premier état, ce qui aurait été préférable assurément, car -on se serait épargné les engagements embarrassants d'une alliance -replâtrée et peu sincère. Il est vrai qu'on se serait privé du -prestige d'une conquête brillante, bien utile pour couvrir en ce -moment toutes les misères de la politique prussienne. Quoi qu'il en -soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-même à Berlin ce triste -fruit des tergiversations de sa cour, et il résolut d'y envoyer M. de -Lucchesini, ministre de Prusse à Paris. Il ne lui convenait pas de -solliciter l'adoption d'un ouvrage gâté, et d'assumer sur lui seul la -responsabilité de la résolution qu'il s'agissait de prendre. Il -voulait laisser à son roi, à ses collègues, et à la famille royale, -qui intervenait d'une manière si indiscrète dans les affaires de -l'État, le soin de choisir entre le traité de Schoenbrunn fort empiré, -ou la guerre; car il était évident, cette fois, que Napoléon poussé à -bout par un nouveau rejet, s'il n'éclatait pas immédiatement pour une -alliance refusée, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les -arrangements européens, que la guerre deviendrait prochainement -inévitable. - -Il envoya donc à Berlin M. de Lucchesini, dont il était le supérieur, -et occupa pour quelques jours sa place de ministre à Paris. Il le -chargea de porter le traité à sa cour, de peindre à celle-ci l'état -exact des choses en France, de lui représenter les dispositions -vraies de Napoléon, qui était prêt à devenir, selon la manière dont -on se conduirait, ou un allié puissant et sincère, quoique -embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si -on le réduisait à voir dans la Prusse une seconde Autriche. M. -d'Haugwitz ne donna pas à M. de Lucchesini la mission de solliciter en -son nom l'adoption du nouveau traité. Il ne souhaitait plus rien, car -il en était déjà au dégoût d'une tâche devenue trop ingrate, et à la -fatigue d'une responsabilité trop contrariée. - -Il demeura donc à Paris, parfaitement traité par Napoléon, étudiant -avec curiosité cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les -jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intérêts -présents et futurs que la Prusse et la France compromettaient -également, en ne sachant pas s'entendre. - -[En marge: Événements de Naples. Marche de l'armée française.] - -[En marge: Évacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.] - -Tout allait du reste en Europe au gré des désirs de l'heureux -vainqueur d'Austerlitz. L'armée qu'il avait envoyée à Naples, sous le -commandement apparent de Joseph Napoléon, et sous le commandement réel -de Masséna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforçant -encore une fois de conjurer l'orage amassé par ses fautes, implorait -toutes les cours, et dépêchait successivement le cardinal Ruffo, le -prince héritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un -traité, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, lié par les -ordres impératifs de son frère, refusait le cardinal Ruffo, -accueillait avec égard les instances du prince Ferdinand, mais ne -s'arrêtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'armée -française, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8 -février, et s'avança formée en trois corps. L'un, celui de droite, -sous le général Reynier, vint faire le blocus de Gaëte; l'autre, celui -du centre, sous le maréchal Masséna, marcha sur Capoue; le troisième, -celui de gauche, sous le général Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille -et les Abruzzes vers le golfe de Tarente. À cette nouvelle les Anglais -s'embarquèrent avec une telle précipitation, qu'ils faillirent mettre -en péril leurs alliés, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile, -les seconds à Corfou. La cour de Naples se réfugia à Palerme, après -avoir entièrement vidé les caisses publiques, même celle de la Banque. -Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'armée -napolitaine, s'enfonça dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains -furent envoyés à Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale. -Une convention fut signée, et Joseph, escorté du corps de Masséna, se -présenta devant Naples. Il y entra le 15 février, sans que l'ordre fût -troublé, la population des lazzaroni n'ayant opposé aucune résistance. - -[En marge: Résistance de la place de Gaëte.] - -La place de Gaëte, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne -fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en était le -commandant. Il déclara qu'il s'y défendrait jusqu'à la dernière -extrémité. La force de cette place, espèce de Gibraltar, tenant -seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une -longue résistance. Le général Reynier enleva les positions extérieures -avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi -dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matériel nécessaire -pour entreprendre un siége en règle. - -[En marge: Difficultés qui attendent Joseph à Naples.] - -Joseph, maître de Naples, n'était qu'au début des difficultés qu'il -avait à vaincre. Quoiqu'il ne prît encore que la qualité de lieutenant -de Napoléon, il n'en était pas moins à tous les yeux le roi désigné du -nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes -les munitions militaires avaient été emportées, les principaux -fonctionnaires étaient partis. Il fallait créer à la fois des finances -et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais -aucune portion de cette activité prodigieuse dont son frère Napoléon -était doué, et qui aurait été nécessaire ici pour fonder un -gouvernement. - -[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.] - -[En marge: Commencement d'administration française à Naples.] - -Il se mit néanmoins à l'oeuvre. Les grands du royaume, plus éclairés -que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilisé, -avaient été maltraités par la reine, qui leur reprochait d'être -enclins aux opinions libérales, et qui les faisait vivre dans la -crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaçait sans -cesse de déchaîner contre eux: conduite ordinaire à la royauté qui -s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la -résistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon -accueil à ce gouvernement nouveau, duquel ils espéraient une -administration sagement réformatrice, et décidée à protéger également -toutes les classes. Joseph, les voyant animés de sentiments -favorables, s'attacha davantage à les attirer à lui, et contint les -lazzaroni par la crainte d'exécutions sévères. Au surplus, le nom de -Masséna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait -rejeté sur Naples une frégate et une corvette napolitaines, avec -plusieurs bâtiments de transport. On recouvra ainsi quelques -munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on -leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoyé -par Napoléon à Naples, fut mis à la tête de la police. Joseph demanda -des secours d'argent à son frère pour l'aider à passer ces premiers -moments. - -[En marge: Occupation des États vénitiens par le prince Eugène.] - -[En marge: Occupation de la Dalmatie.] - -Eugène, vice-roi de la haute Italie, avait reçu des mains de -l'Autriche les États vénitiens. Il était entré dans Venise à la grande -satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui -trouvaient dans leur adjonction à un royaume italien, constitué sur de -sages principes, un certain dédommagement de leur indépendance perdue. -Le corps du général Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie, -s'était porté sur l'Isonzo, et formait une réserve prête à pénétrer en -Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait nécessaire. Le -général Molitor avec sa division avait rapidement marché vers la -Dalmatie, pour s'emparer d'une contrée à laquelle Napoléon attachait -beaucoup de prix, parce qu'elle était voisine de l'empire turc. Ce -général était entré dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie. -Mais il lui restait à parcourir un assez grand espace de côtes avant -d'arriver aux célèbres bouches du Cattaro, la plus méridionale et la -plus importante des positions de l'Adriatique, et il se hâtait, afin -de contenir par la terreur de son approche les Monténégrins, depuis -longtemps stipendiés par la Russie. - -[En marge: Empressement de la cour d'Autriche à exécuter le traité de -Presbourg, afin de hâter la retraite des armées françaises.] - -Du reste, la cour de Vienne, soupirant après la retraite de l'armée -française, était disposée à exécuter fidèlement le traité de -Presbourg. Cette cour, épuisée par la dernière guerre, qui était la -troisième depuis la révolution française, terrifiée des coups qu'elle -avait reçus à Ulm et à Austerlitz, ne renonçait sans doute pas à -l'espoir de se relever un jour, mais pour le présent elle était -résolue à mettre un peu d'ordre dans ses finances, et à laisser passer -bien des années avant de tenter encore une fois la fortune des armes. -L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, était chargé de -chercher un nouveau système d'organisation militaire, qui procurât, -sans une trop grande réduction de forces, les économies qu'on ne -pouvait plus différer. On se pressait donc d'exécuter en tout point le -dernier traité de paix, de verser, ou en espèces ou en lettres de -change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des -canons, des fusils pris à Vienne, pour que la retraite successive des -troupes françaises s'accomplît promptement. Cette retraite devait se -terminer le 1er mars par l'évacuation de Braunau. - -[En marge: L'armée française commence à se retirer.] - -[En marge: Distribution des troupes françaises dans les provinces -allemandes nouvellement cédées.] - -Napoléon, qui avait laissé Berthier à Munich, pour y veiller au retour -de l'armée, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait -prescrit à ce fidèle exécuteur de ses volontés de s'arrêter à Braunau, -et de ne restituer cette place qu'après qu'il aurait reçu la nouvelle -positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait établi le -maréchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre -le plus longtemps possible aux dépens d'une province destinée à -devenir autrichienne. Il avait établi le corps du maréchal Soult sur -l'Inn, à cheval sur l'archiduché d'Autriche et la Bavière, et vivant -sur tous les deux. Les corps des maréchaux Davout, Lannes, Bernadotte, -pesant trop sur la Bavière, dont on commençait à lasser les habitants, -venaient d'être acheminés vers les pays nouvellement cédés aux princes -allemands nos alliés; et comme il n'y avait pas de terme fixé pour la -remise de ces pays, dépendante encore d'arrangements litigieux, on -avait un prétexte fondé pour y séjourner quelque temps. Le corps de -Bernadotte fut donc transporté dans la province d'Anspach, cédée par -la Prusse à la Bavière. Il avait là de l'espace pour s'étendre et pour -subsister. Le corps du maréchal Davout fut transporté dans l'évêché -d'Aichstedt et dans la principauté d'Oettingen. La cavalerie fut -répartie entre ces différents corps. Ceux qui n'étaient pas assez au -large pour trouver à se nourrir, avaient la permission de s'étendre -chez les petits princes de la Souabe, dont le traité de Presbourg -rendait l'existence problématique, en exigeant de nouveaux changements -à la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partagées entre -le maréchal Mortier et le général Oudinot, furent cantonnées en -Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminèrent à travers la Suisse, -vers la principauté de Neufchâtel, pour en prendre possession. Enfin, -le corps d'Augereau, renforcé de la division Dupont et de la division -batave du général Dumonceau, fut cantonné autour de Francfort, prêt à -marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle -n'amenaient pas une entente sincère et définitive. - -[En marge: Brillant état de l'armée française.] - -[En marge: Conduite des soldats français en Allemagne.] - -[En marge: Souffrance des pays occupés sans qu'il y ait de la faute de -nos troupes.] - -Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur état. Ils commencèrent -à se ressentir du repos qui leur avait été accordé, ils se recrutaient -par l'arrivée des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du -Rhin, où l'on avait réuni les dépôts, sous les maréchaux Kellermann et -Lefebvre. Nos soldats étaient, s'il est possible, plus propres encore -à la guerre qu'avant la dernière campagne, et singulièrement -enorgueillis de leurs récentes victoires. Ils se montraient humains à -l'égard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant -volontiers leurs exploits, mais, ce bruit passé, sociables au plus -haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands -auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne -l'étions nous-mêmes. Malheureusement, Napoléon, par un esprit -d'économie utile à son armée, nuisible à sa politique, ne faisait -payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste à leur -profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en -France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays -où ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur -était retenue, et c'était pour les habitants une charge fort lourde. -Si les vivres eussent été payés, la présence de nos troupes, au lieu -d'être un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui -savait qu'elles avaient été amenées sur son sol par la faute de la -coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous. -C'était donc une économie mal entendue, et le bénéfice qui en -résultait pour l'armée ne valait pas les inconvénients qui pouvaient -naître de la souffrance des pays occupés. Napoléon faisait retenir -aussi la dépense de l'habillement, pour vêtir ses soldats à neuf, -quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux fêtes -qu'il leur préparait. Ils étaient, quant à eux, fort de cet avis, et -se résignaient gaiement à porter leurs vêtements usés, à recevoir peu -d'argent, se disant qu'à leur retour en France ils auraient des habits -neufs, et d'abondantes économies à dépenser. - -[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands à -l'égard de la noblesse immédiate.] - -Du reste, si les peuples se plaignaient du séjour prolongé de nos -troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur présence -comme un bienfait, car rien n'était comparable aux violences, aux -spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout -ceux qui possédaient quelque force. Le roi de Bavière, le grand-duc de -Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immédiate, et -quoiqu'ils agissent sans ménagement, leur précipitation était de -l'humanité comparée à la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait -l'avidité jusqu'à faire envahir et piller tous les fiefs, comme du -temps où l'on criait en France: _Guerre aux châteaux, paix aux -chaumières_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes -enclavés dans son royaume, sous prétexte de saisir les possessions de -la noblesse immédiate. N'ayant droit qu'à une portion du Brisgau, -dont la plus grande partie était destinée à la maison de Baden, le roi -de Wurtemberg l'avait occupé presque en totalité. Sans les troupes -françaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux -mains. - -Napoléon avait constitué M. Otto, ministre de France à Munich, et -Berthier, major général de la grande armée, arbitres des différends -qu'il prévoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces -derniers étaient tous accourus à Munich, où la diète de Ratisbonne -paraissait avoir transféré son siége, et ils y sollicitaient la -justice de la France, et même la présence, quelque onéreuse qu'elle -fût, des troupes françaises. On voyait surgir de toutes parts -d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir être résolues -que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En -attendant, des détachements de nos soldats gardaient les lieux en -litige, et tout était remis à l'arbitrage de la France et de ses -ministres. Au surplus, Napoléon ne se servait pas de ces conflits pour -prolonger le séjour de ses troupes en Allemagne, car il était -impatient de faire rentrer l'armée, de la réunir à Paris autour de -lui; et il n'attendait pour cela que l'entière occupation de la -Dalmatie, et la réponse définitive de la cour de Prusse. - -[En marge: Résolution définitive de la cour de Prusse.] - -Cette cour, obligée de se prononcer une dernière fois sur le traité de -Schoenbrunn modifié, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce -traité, devenu moins avantageux depuis son double remaniement à Berlin -et à Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec -l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre -temps l'aurait comblée de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas -d'autre parti à prendre que celui de finir par adhérer aux -propositions de la France, ou de se résigner bientôt à la guerre, à la -guerre que l'armée prussienne appelait avec jactance, et que ses -chefs, plus avisés, le roi surtout, redoutaient comme une funeste -épreuve. - -À opter pour la guerre, il aurait fallu s'y décider quand Napoléon -quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue vallée du Danube, et -tomber sur ses derrières, pendant que les Austro-Russes, concentrés à -Olmütz, l'attiraient en Moravie. Mais l'armée prussienne n'était pas -prête alors; et après le 2 décembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha -avec Napoléon, il était trop tard. Il était bien plus tard encore, -maintenant que les Français, réunis en Souabe et en Franconie, -n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Prusse, maintenant que les -Russes étaient en Pologne, et les Autrichiens en complet état de -désarmement. - -[En marge: Retour de M. d'Haugwitz à Berlin.] - -[En marge: État de Berlin au moment où M. d'Haugwitz y retourne.] - -[En marge: Insulte que reçoit M. d'Haugwitz.] - -[En marge: Frédéric-Guillaume montre un instant d'énergie contre les -mécontents.] - -Accepter le don du Hanovre, aux conditions qu'y mettait la France, -était donc la seule résolution possible. Mais c'était là une -singulière manière de commencer une alliance intime. Le traité du 15 -février fut ratifié le 24. M. de Lucchesini repartit immédiatement -pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son côté, se mit -en route pour retourner à Berlin, pleinement satisfait des traitements -personnels qu'il avait reçus de Napoléon, lui promettant de nouveau -la fidèle alliance de la Prusse, mais s'attendant à des épreuves bien -pénibles, à la vue de toutes les difficultés qui fourmillaient alors -en Allemagne, à la vue surtout de ces petits princes allemands, -prosternés aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont -les accablaient des princes plus puissants ou plus favorisés. Rentré à -Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attristé de sa situation, et -fort affligé des difficultés que lui opposait la cour, plus exaltée et -plus intempérante que jamais. L'audace des mécontents fut poussée à ce -point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz -furent brisées par des perturbateurs, qu'on crut généralement -appartenir à l'armée, et qu'on disait publiquement, mais faussement, -n'être que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de -dédaigner ces manifestations, qui, très-insignifiantes dans les pays -libres, où l'on permet en les méprisant ces excès de la multitude, -étaient étranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand -on pouvait les imputer à l'armée. Le roi les considéra comme une chose -sérieuse, et annonça publiquement l'intention de sévir. Il donna des -ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit -qu'elle fût complice ou impuissante, ne parvint pas à découvrir. Le -roi poussé à bout montra une volonté ferme et arrêtée, qui imposa aux -mécontents, et particulièrement à la reine. Il fit sentir à celle-ci -que son parti était pris, que le salut de la monarchie lui avait -commandé de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de -lui eût une attitude conforme à sa politique. La reine, qui du reste -était dévouée aux intérêts du roi son époux, se tut, et pour un -instant la cour offrit un aspect convenable. - -[En marge: Retraite et popularité de M. de Hardenberg.] - -M. de Hardenberg quitta le ministère. Ce personnage était devenu -l'idole des opposants. Il avait été la créature de M. d'Haugwitz, son -partisan, son imitateur, et le prôneur le plus ardent de l'alliance -française, surtout en 1805, lorsque Napoléon, de son camp de Boulogne, -offrait le Hanovre à la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme -la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement à son pays, et -se plaignait aux ministres français des hésitations de son roi, trop -lent, disait-il, à s'attacher à la France. Depuis, ayant vu échouer ce -dessein, il s'était jeté avec l'impétuosité d'un caractère immodéré -dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur, -il déclamait tout haut contre la France. Napoléon, informé de sa -conduite, avait commis à son égard une faute qu'il renouvela plus -d'une fois, c'était de parler de lui dans ses bulletins, en faisant -une allusion offensante à un ministre prussien séduit par l'or des -Anglais. L'imputation était injuste. M. de Hardenberg n'était pas plus -séduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Français. -Elle était de plus indécente dans un acte officiel, et sentait trop la -licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu à M. -de Hardenberg l'immense popularité dont il jouissait. Le roi lui -accorda sa retraite, avec des témoignages de considération, qui -n'enlevaient pas à cette retraite le caractère d une disgrâce -politique. - -Mais tandis qu'il éloignait M. de Hardenberg, Frédéric-Guillaume -adjoignait à M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup -mieux, c'était M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens, -et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'était -une sorte de satisfaction accordée au parti ennemi de la France, car -dans les gouvernements absolus, on est souvent obligé de céder à -l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres. -Frédéric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec -la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconséquences -intéressées qu'il avait commises. - -[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.] - -Depuis Austerlitz on avait été fort sobre à Berlin de communications -avec Saint-Pétersbourg. Après toutes les jactances de Potsdam, la -Russie devait être confuse de sa défaite, et la Prusse de la manière -dont elle avait tenu le serment prêté sur la tombe du grand Frédéric. -Le silence était, dans le moment, la seule relation convenable entre -ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour -déclarer que ses forces étaient à la disposition de la Prusse, si le -traité de Potsdam divulgué lui attirait la guerre. Depuis elle s'était -tue, et la Prusse aussi. - -[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller à Saint-Pétersbourg -expliquer la conduite de la Prusse.] - -[En marge: Langage du duc de Brunswick à Saint-Pétersbourg.] - -Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de -Brunswick d'aller à Saint-Pétersbourg, opposer sa gloire aux reproches -que la conduite suivie à Schoenbrunn et continuée à Paris ne pouvait -manquer de provoquer. Ce prince respectable, dévoué à la maison de -Brandebourg, partit donc, malgré son âge, pour la Russie. Il ne venait -pas déclarer franchement qu'on épousait enfin l'alliance française, ce -qui était difficile, mais ce qui eût été préférable à une continuation -d'ambiguïtés, déjà bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait -pris le Hanovre, c'était pour ne pas le laisser à la France, et pour -s'épargner le chagrin et le danger de voir les Français reparaître -dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accepté le mot -d'alliance, c'était pour éviter la guerre, et que par ce mot on -n'avait voulu entendre que la neutralité; que la neutralité était ce -qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et -la Prusse n'avaient rien à gagner à la guerre; qu'en s'obstinant dans -ce système d'hostilité acharnée contre la France, on faisait les -affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'était pas -bien sûr qu'on ne fît pas aussi les affaires de la domination -continentale de Napoléon. - -Tel était le langage que devait tenir le duc de Brunswick à -Saint-Pétersbourg. - -[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille -d'Austerlitz.] - -Il faut revenir à ce jeune empereur, qui, entraîné à la guerre par -vanité, et contre les inspirations secrètes de sa raison, avait fait à -Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donné à -parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait caché dans -l'éloignement de son empire la confusion de sa défaite. - -Un cri général s'élevait en Russie contre les jeunes gens qui, -disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens, -placés les uns dans l'armée, les autres dans le cabinet, se -disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des -Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise -conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les -Dolgorouki; on l'avait ainsi éloignée, au lieu de la rapprocher, et -son refus de prendre part à la coalition en avait empêché le succès. -C'était dans un intérêt particulier qu'on avait agi de la sorte, -c'était pour arracher à la Prusse les provinces polonaises, et -reconstituer la Pologne, rêve funeste pour lequel le prince polonais -Czartoryski trahissait évidemment l'empereur. - -Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de -raison, que c'étaient ces militaires présomptueux, qui n'avaient pas -su attendre à Olmütz le terme fixé pour l'intervention de la Prusse, -qui avaient voulu prématurément livrer bataille, et opposer leur -expérience de vingt-cinq ans à la science du général le plus consommé -des temps modernes, que c'étaient ces militaires présomptueux et -incapables qui étaient les vrais auteurs des revers de la Russie. - -Les vieux Russes mécontents condamnaient toute cette jeunesse; et -Alexandre, accusé de se laisser conduire tantôt par les uns, tantôt -par les autres, était devenu, à cette époque, un objet de peu de -considération pour ses sujets. - -Il avait été fort découragé dans les premiers jours qui suivirent sa -défaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois -rappelé au sentiment de sa propre dignité, il aurait trop laissé voir -le profond abattement de son âme. Le prince Czartoryski, bien qu'il -eût sa part de l'inexpérience commune à tous les jeunes gens qui -gouvernaient l'empire, avait néanmoins de la suite et du sérieux dans -les vues. Il était le principal auteur de ce système d'arbitrage -européen, qui avait amené la Russie à prendre les armes contre la -France. Ce système, qui, chez les hommes d'État russes, n'était au -fond qu'un masque jeté sur leur ambition nationale, était chez ce -jeune Polonais une pensée sincère et franchement embrassée. Il voulait -qu'Alexandre y persistât; et si c'était une grande présomption à de si -jeunes gens de vouloir régenter l'Europe, surtout en présence des -puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'était une plus -grande légèreté encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si -témérairement entrepris. - -Le prince Czartoryski avait adressé au jeune empereur, naguère son -ami, et commençant à redevenir son maître, de nobles et respectueuses -remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui -doivent l'honorer bien davantage dans un pays où la résistance au -pouvoir est un acte de dévouement rare, et destiné à rester inconnu. -Le prince Czartoryski retraçant à Alexandre ses hésitations, ses -faiblesses, lui disait: «L'Autriche est abattue, mais elle déteste son -vainqueur; la Prusse est divisée entre deux partis, mais elle finira -par céder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en ménageant -ces puissances, laisser venir le moment où l'une et l'autre seront -prêtes à agir. Jusque-là, vous êtes hors d'atteinte; vous pouvez -demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et -attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de -reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas -d'être uni à l'Angleterre, et vous obligerez Napoléon à vous concéder -ce qui vous est dû.» - -[Date: Mars 1806.] - -Sentant profondément la grandeur de Napoléon, depuis qu'il l'avait -rencontré sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre répondait -au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous -sommes des enfants qui veulent lutter avec un géant.--Et il ajoutait -que, sans la Prusse, il n'était pas possible de renouveler la guerre, -car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre -heureuse. Alexandre avait conçu une singulière estime pour l'armée -prussienne, par ce seul motif que Napoléon ne l'avait pas encore -battue. Cette armée, en effet, était alors l'illusion et l'espérance -de l'Europe. Alexandre était avec elle tout prêt à recommencer la -lutte, mais non sans elle. Quant à l'Angleterre, il n'en espérait plus -un appui fort efficace. Il craignait qu'après la mort de M. Pitt, -annoncée comme certaine, qu'après l'avénement de M. Fox, annoncé comme -prochain, la haine de la France ne s'éteignît, sinon dans le coeur des -Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du -prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relevé -son âme, et il était résolu, avant de remettre son épée à Napoléon, de -la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leçons de son jeune -censeur lui étaient importunes; et il en était arrivé au point de -chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans -capacité, qui couvrît d'un grand âge, qui exécutât avec soumission, -ses volontés personnelles. On disait déjà que sa faveur se dirigeait -sur le général de Budberg. - -La conduite conseillée par le prince Czartoryski n'en fut pas moins -suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec -l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on témoigna -à cette cour un grand intérêt pour ses malheurs, une grande -considération pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea même -de négocier à Londres pour lui faire payer une année de subsides, -quoique la guerre n'eût duré que trois mois. Quant à la Prusse, on -évita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant néanmoins -d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les -premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le -combla de prévenances qui paraissaient adressées à sa personne, à son -âge, à sa gloire militaire, et nullement à la cour dont il était le -représentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commença à -s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas -trouver bon que la Prusse eût accepté le Hanovre des mains de l'ennemi -de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France -était une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientôt la -Prusse serait forcée d'adopter une résolution trop longtemps différée, -et de tirer enfin l'épée du grand Frédéric.--Alors, dit l'empereur -Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me -ferai gloire d'apprendre la guerre à votre école.-- - -[En marge: Négociation secrète entreprise avec le vieux duc de -Brunswick, et continuée mystérieusement avec M. de Hardenberg.] - -Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une négociation -destinée à rester profondément cachée. Sous prétexte que les -conditions de l'alliance ne seraient pas fidèlement observées par la -France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie, -au moyen de laquelle la Prusse, si elle était mécontente de son allié -français, pourrait recourir à son allié russe, et aurait à sa -disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait -n'était pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de -Brunswick, voulant laisser à Saint-Pétersbourg de bonnes dispositions -en faveur de la Prusse, consentit, non pas à conclure un pareil -engagement, car il n'avait pu y être autorisé, mais à en faire la -proposition à son roi. Il fut convenu que cette négociation -demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrètement à l'insu de M. -d'Haugwitz, par l'intermédiaire de M. de Hardenberg, ce même ministre -qui en apparence était disgracié, et qui, sous main, continua de -traiter la plus importante des affaires de la monarchie. - -[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et à la -Grande-Bretagne.] - -Tandis que la Prusse cherchait ainsi à expliquer sa conduite auprès de -la Russie, elle tentait aussi de faire excuser à Londres l'occupation -du Hanovre. Rien n'était plus singulier que son manifeste au peuple -hanovrien, et sa dépêche à la cour de Londres. Elle disait au peuple -hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume, -possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces -du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi -pour assurer la paix à l'Allemagne, et épargner au Hanovre la présence -des armées étrangères. Après avoir adressé au peuple hanovrien ces -paroles sans franchise et sans dignité, elle disait au cabinet anglais -qu'elle n'enlevait pas le Hanovre à l'Angleterre, mais qu'elle le -recevait de Napoléon, dont le Hanovre était la conquête. Elle le -recevait, ajoutait-elle, à contre-coeur, et comme un échange qui lui -était imposé, contre des provinces objet de tous ses regrets; que -c'était l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait -toujours blâmée, qu'on avait entreprise malgré ses avis, et dont on -devait s'imputer les conséquences, car on avait élevé, en le -combattant mal à propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour -donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait -de ses dons que ceux qu'il dépouillait. - -[En marge: Déclaration de guerre de l'Angleterre à la Prusse.] - -L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle répondit par -un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse, -la déclara misérablement tombée sous le joug de Napoléon, indigne -d'être écoutée, et aussi méprisable par son avidité que par sa -dépendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paraître, -aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans -un intérêt exclusivement propre à la famille royale, dit qu'il aurait -souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, résultat inévitable de la -guerre continentale, si la Prusse s'était bornée à une simple -occupation; mais que cette puissance ayant annoncé la clôture des -fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au -commerce anglais, et qu'en conséquence on lui déclarait la guerre. -Ordre fut donné à tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur -le pavillon prussien. Ce devait être une vraie perturbation pour -l'Allemagne, car les bâtiments de la Baltique se couvraient -ordinairement de ce pavillon, plus ménagé que les autres par les -dominateurs de la mer. - -[En marge: Mort de M. Pitt.] - -L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramené l'Angleterre à -Napoléon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une -fois, car les victoires de nos armées de terre étaient un moyen tout -aussi sûr de la désarmer, quoique moins direct. La première de ces -victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa -mort. Ce grand ministre, rentré dans le cabinet en août 1803, pour -deux ans seulement, n'y parut que pour être abreuvé d'amertumes. -Rentré sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collègues, sans M. -Fox, son récent allié, il avait eu à combattre dans le parlement ses -vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napoléon, devenu empereur et -plus puissant que jamais. À sa voix si connue des ennemis de la -France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisième -coalition s'était formée, et l'armée française avait été détournée de -Douvres sur Vienne. Mais cette troisième coalition une fois dissoute à -Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets déjoués, Napoléon libre de -revenir à Boulogne et les vives anxiétés de l'Angleterre prêtes à -renaître. - -L'idée de revoir Napoléon sur le rivage de la Manche préoccupait tous -les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur -l'immense difficulté du passage, mais on commençait à craindre qu'il -n'y eût rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait -l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles -chances pour acquérir quelque île de plus, quand déjà on avait l'Inde -entière, quand on tenait le cap de Bonne-Espérance et Malte, de -manière à n'en pouvoir plus être évincé. On se disait que la bataille -de Trafalgar avait définitivement assuré la supériorité de -l'Angleterre sur les mers, mais que le continent européen restait à -Napoléon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent, -après tout, c'était le monde, et qu'on n'en pouvait vivre -éternellement séparé; que les victoires navales les plus éclatantes -n'empêcheraient pas que Napoléon, profitant un jour d'un accident de -mer, ne partît de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le système -de la guerre à outrance était donc universellement discrédité chez les -Anglais raisonnables, et, bien que ce système ait réussi plus tard, on -en sentait alors le danger, qui était grand, trop grand, pour les -avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolongée. - -[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et -injustice des contemporains envers M. Pitt.] - -Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent -volontiers pour éternels ses caprices d'un moment, ils étaient cruels -envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce -ministre avait rendus à sa patrie, le degré de grandeur auquel il -l'avait portée, par l énergie de son patriotisme, par les talents -parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le -tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis -raillaient sa politique et les résultats qu'elle avait eus. Ils lui -imputaient les fautes du général Mack, la précipitation des -Autrichiens à entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la -précipitation des Russes à livrer bataille, sans attendre les -Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M. -Pitt; ils affectaient un grand intérêt pour l'Autriche, ils accusaient -M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami -véritable de l'Angleterre. - -Cependant M. Pitt était étranger au plan de campagne, et n'avait eu -part qu'à la coalition. C'est lui surtout qui l'avait nouée, et en la -nouant il avait empêché l'expédition de Boulogne. On ne lui en savait -aucun gré. - -Une circonstance singulière avait rendu plus pénible l'effet de la -dernière victoire de Napoléon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au -lendemain de Marengo, on prétendait, quelques instants avant que la -vérité fût connue, que Napoléon avait perdu dans une grande bataille -vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientôt la -nouvelle exacte avait été répandue, et les membres de l'opposition, -faisant traduire et imprimer les bulletins français, les envoyaient -distribuer à la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie. - -Pour jouir de toute sa gloire, Napoléon n'aurait eu qu'à passer le -détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa -fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à -cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une -grandeur d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son -génie et de sa destinée. - -Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent -l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie -héréditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins -avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée le 23 -janvier 1806. Il était mort à l'âge de 47 ans, après avoir gouverné -son pays pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir qu'on en -peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans -un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait à -conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de la -terre! - -[En marge: Caractère et destinée de M. Pitt.] - -Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent -enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, -et régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration -ne doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur -une nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien -capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes -assemblées délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par -les mille stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un -parlement où ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, -composent cette volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, -qu'il est nécessaire de captiver, pour régner soi-même sur cette foule -de têtes qui prétendent régner! Il faut pour y dominer, outre cet art -de la flatterie, qui procure des succès dans les cours, cet art si -différent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui -est indispensable pour se faire écouter des hommes réunis; il faut -encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractère avec -lequel on parvient à braver et à contenir les passions soulevées. -Toutes ces qualités naturelles ou acquises, M. Pitt les posséda au -plus haut degré. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus -habile conducteur d'assemblée. Exposé pendant un quart de siècle à la -véhémence entraînante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M. -Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla -constamment avec justesse, à propos, sobriété, et quand à la voix -retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus -puissante encore des événements, quand la Révolution française, -déconcertant sans cesse les hommes d'État, les généraux les plus -expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou -Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermeté, par la -convenance de ses réponses, les esprits émus du parlement britannique. -Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut, -comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie organisateur, ni les -lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception de quelques -institutions financières, d'un mérite contesté, il ne créa rien en -Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe, -sur la marche des événements, mais il joignit aux talents d'un grand -orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée de -la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait -de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie -nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses -trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la -France, et à la contagion des désordres démagogiques, avec une -persévérance inébranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en -diminuer la liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais -tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des -forces de l'Angleterre; mais elle était le second pays de la terre -quand il mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi -seraient bonnes les forces des nations, sinon à essayer de dominer les -unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de -la Providence. Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande -nation l'est à l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent -le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies. -Seulement il faut leur conseiller d'unir à la force la prudence qui -fait réussir la force, et la justice qui l'honore. - -M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les -derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce -cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put -douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de -sa patrie. C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord -Castlereagh, qui devait jouir de nos désastres! - -Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M. -Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il -vécut de ses émoluments qui étaient considérables, et, sans qu'il fût -pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres -de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. -Cette proposition, présentée au Parlement, et accueillie avec respect, -fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment -par M. Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. -Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec -douleur.--J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée -des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la -gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival. Mais j'ai -combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération -présente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut -faire le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que -j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le -monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit à la noblesse de son -langage. - -Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le -Parlement vota à l'unanimité 50 mille livres sterling (1 million 250 -mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait -enseveli à Westminster. - -M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la -trésorerie, de chancelier de l'échiquier, de lord gouverneur des cinq -ports, de grand maître de l'université de Cambridge, et plusieurs -autres moins importantes. - -[En marge: Difficultés de remplacer M. Pitt.] - -C'était une grande difficulté que de le remplacer, non dans ces -charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais -dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant, -en présence de Napoléon, vainqueur de la coalition européenne. Une -idée s'était emparée des esprits lors du renouvellement de la guerre -en 1803, et à la vue du faible ministère Addington, qui gouvernait -alors: c'était de réunir tous les grands talents, même d'opinion -contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficultés de -la lutte qui allait recommencer avec Napoléon. L'opposition concertée -de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette réunion -de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais -point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministère sans M. -Fox, et, par une sorte de compensation, il entra également sans ses -amis les plus prononcés dans le vieux système tory, sans MM. Grenville -et Windham, qu'il avait trouvés trop ardents pour se les adjoindre de -nouveau. - -Ceux-ci, laissés en dehors par M. Pitt, s'étaient rapprochés peu à peu -de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs -opinions ils fussent plus éloignés de lui que ne l'était M. Pitt -lui-même. Une lutte commune de deux années avait contribué à les -unir, et peu de différences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une -opinion générale les appelait ensemble au ministère, pour remplacer, -par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de -perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales -de M. Fox avec Napoléon, et pour lutter avec toute l'énergie connue -des Grenville et des Windham, si on ne réussissait pas à s'entendre -avec la France. - -Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour -se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il était contraint -après la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de -rassembler, dans un même cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs -amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trésorerie, -c'est-à-dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait -toujours occupée, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires -étrangères; M. Gray, l'amirauté. Les autres départements furent -distribués entre les amis de ces personnages politiques, mais de -manière que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le -nouveau ministère. - -Ce cabinet, ainsi formé, obtint une grande majorité, malgré les -attaques des collègues expulsés de M. Pitt, MM. Castlereagh et -Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels, -l'organisation de l'armée et les relations avec la France. - -[En marge: Nouvelle organisation de l'armée anglaise par le ministère -Fox et Windham.] - -Quant à l'armée, il n'était pas possible de la laisser telle qu'elle -était depuis 1803, c'est-à-dire composée d'une force régulière -insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal -disciplinés. C était une organisation d'urgence, imaginée pour le -moment du danger. M. Windham, qui s'était sans cesse raillé des -volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand -qu'avec les armées régulières, ce qui lui avait fourni l'occasion de -parler en termes magnifiques de l'armée française, M. Windham pouvait -moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc -une espèce de licenciement déguisé des volontaires, et certains -changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le -recrutement de celles-ci. On a déjà vu que l'armée anglaise, comme -toute armée mercenaire, se recrutait par les engagements spontanés. -Mais ces engagements étaient à vie, et rendaient le recrutement -difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements -temporaires, de sept à vingt ans, et d'y ajouter des avantages de -solde très-considérables. Il contribua ainsi à procurer une plus forte -organisation à l'armée anglaise; mais il eut à lutter contre le -préjugé que les armées permanentes inspirent à toutes les nations -libres, contre la faveur que les volontaires s'étaient acquise, et -surtout contre les intérêts créés par cette institution, car il avait -fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on était -maintenant obligé de dissoudre. On s'efforça de mettre M. Windham en -contradiction avec son nouveau collègue, M. Fox, qui, partageant les -préjugés populaires de son parti, avait montré autrefois plus de -penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de -l'armée régulière. Malgré tous ces obstacles, le projet ministériel -fut adopté. On vota une large augmentation de l'armée, qui, jusqu'à -l'entier développement du nouveau système, dut se composer de 267 -mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes -de ligne, répandus dans les trois royaumes et les colonies. La dépense -totale du budget monta encore, pour cette année, à environ 83 millions -sterling, c'est-à-dire à plus de deux milliards de francs, dans -lesquels les impôts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt à -exécuter dans l'année pour 500. - -[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napoléon fournit à M. Fox -l'occasion d'entrer en rapport avec la France.] - -C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se -présenter à Napoléon, afin de négocier. On attendait de M. Fox, de sa -situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul -devenu empereur, des facilités que nul autre ne pouvait avoir pour -nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence -devait à cet honnête homme, lui en fournit l'occasion la plus -honorable et la plus naturelle. Un misérable, jugeant de la nouvelle -administration anglaise d'après les précédentes, s'introduisit chez M. -Fox pour lui offrir d'assassiner Napoléon. M. Fox, indigné, le fit -saisir par ses huissiers, et livrer à la police anglaise. Il écrivit -sur-le-champ à M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui -dénoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre à -sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet -paraissait avoir quelque chose de sérieux. - -[En marge: Échange de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.] - -Napoléon fut touché, comme il devait l'être, d'un procédé si généreux, -et fit adresser, par M. de Talleyrand, à M. Fox la réponse que -celui-ci méritait. - -«J'ai mis, écrivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majesté, la -lettre de Votre Excellence. Je reconnais là, s'est-elle écriée, les -principes d'honneur et de vertu qui ont toujours animé M. -Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajouté, et dites-lui que, soit -que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps -en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanité, ait un terme -aussi rapproché que les deux nations doivent le désirer, je me réjouis -du nouveau caractère que, par cette démarche, la guerre a déjà pris, -et qui est le présage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je -me plais à apprécier les principes d'après ceux de M. Fox, qui est -l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui -est beau, ce qui est vraiment grand.» - -[En marge: M. Fox offre franchement la paix.] - -M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'était assez pour donner -suite à des relations si noblement commencées. Sur-le-champ M. Fox -répondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait, -sans détour, sans embûche diplomatique, la paix, à des conditions -sûres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les -bases du traité d'Amiens étaient fort changées, selon M. Fox; elles -l'étaient par les avantages mêmes que la France et l'Angleterre -avaient obtenus sur les deux éléments qui étaient le théâtre ordinaire -de leurs succès. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles, -qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et -qui procurassent à l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et -sûr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait être -raisonnable, n'étaient point difficiles à trouver. D'après les traités -antérieurs, l'Angleterre ne pouvait négocier séparément de la Russie; -mais en attendant qu'on eût consulté celle-ci, il était permis de -confier à des intermédiaires choisis le soin de discuter les intérêts -des puissances belligérantes, et d'en préparer l'ajustement. M. Fox -offrait de désigner sur-le-champ les personnes qui seraient chargées -de cette mission, et le lieu où elles devraient se réunir. - -[En marge: La proposition de M. Fox est immédiatement accueillie par -Napoléon.] - -Cette proposition charma Napoléon, qui au fond souhaitait un -rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'était d'elle que partait -toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens -directs de la vaincre, un seul excepté, très-décisif, mais -très-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il éprouva -une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus -grand empressement. - -[Date: Avril 1806.] - -[En marge: Première indication des bases de paix.] - -Sans s'expliquer sur les conditions, il donna à entendre, dans sa -réponse, qu'on disputerait peu à l'Angleterre les conquêtes qu'elle -avait faites (elle avait détenu Malte, comme on s'en souvient, et pris -le Cap); que la France, de son côté, avait dit son dernier mot à -l'Europe dans le traité de Presbourg, et qu'elle ne prétendait à rien -au delà; que les bases devaient donc être faciles à poser, si -l'Angleterre n'avait pas de vues particulières et inadmissibles, -relativement aux intérêts commerciaux. L'Empereur est persuadé, disait -M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens -n'est autre que le refus de conclure un traité de commerce. Soyez bien -averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements -commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun traité nuisible à -l'industrie française, qu'il entend protéger par toutes les taxes ou -prohibitions qui pourront en favoriser le développement. Il demande -qu'on ait la liberté de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce -qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le -trouver mauvais. - -[En marge: Napoléon ne veut pas de négociation collective.] - -Quant à l'intervention de la Russie dans le traité, Napoléon faisait -déclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa -diplomatie était celui des paix séparées, et ce principe était aussi -juste qu'habilement imaginé. L'Europe avait toujours employé contre la -France le moyen des coalitions; c'eût été les favoriser que d'admettre -les négociations collectives, car c'était se prêter à la condition -essentielle de toute coalition, celle qui interdit à ses membres de -traiter isolément. Napoléon, qui à la guerre tâchait de rencontrer ses -ennemis séparés les uns des autres, afin de les battre en détail, -devait chercher en diplomatie à les rencontrer en même position. Aussi -avait-il opposé des refus absolus à toutes les offres de négocier -collectivement, et il avait eu raison, sauf à se départir de ce -principe de conduite, dans le cas où M. Fox aurait des engagements -qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napoléon, -après avoir posé le principe dune négociation séparée, fit dire en -outre qu'il était prêt à choisir pour lieu de la négociation, non pas -Amiens, qui rappelait des bases de paix désormais abandonnées, mais -Lille, et à y envoyer tout de suite un ministre plénipotentiaire. - -[En marge: M. Fox insiste pour une négociation qui comprenne la Russie -et l'Angleterre.] - -M. Fox répliqua sur-le-champ que la première condition dont on était -convenu dès le début de ces pourparlers, c'était que la paix fût -également honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas -pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on était -formellement engagé, par un article de traité (celui qui avait -constitué la coalition de 1805), à ne pas conclure de paix séparée. -Cette obligation était absolue, selon M. Fox, et ne pouvait être -éludée. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas -autoriser les coalitions par sa manière de négocier, l'Angleterre en -avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se -prêtant à la dissolution de ses alliances continentales; qu'on était -sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'être en -France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui à chacune de ses -dépêches officielles joignait une lettre particulière, pleine de -franchise et de loyauté, exemple que M. de Talleyrand suivit de son -côté, M. Fox terminait en disant que la négociation allait s'arrêter -peut-être devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincèrement, -mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands -peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables: - -«Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'être, aux -expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait -usage à mon égard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir -du même oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit -d'acquérir par une paix modérée et juste, que de bonheur n'en -résulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entière! - - »Londres, 22 avril 1806. - - »C. J. Fox.» - -Au milieu de cette lutte acharnée, et qu'on peut appeler féroce, quand -on se rappelle les scènes sanglantes qui l'ont signalée, l'esprit se -repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un -honnête homme, aussi généreux qu'éloquent, fit naître un instant entre -les deux plus grandes nations du globe, et l'âme se remplit de mille -regrets douloureux, inconsolables! - -[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui -menace d'arrêter la négociation dès le début.] - -Napoléon était fort touché lui-même du langage de M. Fox, et il -désirait sincèrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant -sur le système de nos alliances, n'errait jamais sur le point -essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour -de croire que la paix, au degré de grandeur auquel nous étions -arrivés, était notre premier intérêt. Il trouvait pour le dire un -courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napoléon -de saisir l'occasion unique, offerte par la présence de M. Fox aux -affaires, pour négocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste -pas de peine à se faire écouter, car Napoléon n'était pas moins -disposé que lui à profiter de cette occasion aussi heureuse -qu'inattendue. - -[En marge: Les circonstances fournissent elles-mêmes le moyen de lever -l'obstacle qui arrête la négociation.] - -Les circonstances, au surplus, se prêtaient à vaincre l'obstacle qui -semblait arrêter la négociation dès son début. Ou avait plus d'une -raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et -du consul de France à Saint-Pétersbourg, qu'Alexandre, inquiet des -conséquences de la guerre, se défiant du silence du cabinet -britannique à son égard et des dispositions personnelles de M. Fox, -souhaitait le rétablissement de la paix. Le consul de France avait -envoyé à Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait -appris, et tout semblait faire naître l'espérance d'ouvrir une -négociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait -plus insister sur le principe d'une négociation collective, puisque la -Russie aurait elle-même donné l'exemple d'y renoncer. - -[En marge: Restitution réciproque des prisonniers.] - -On résolut donc de continuer les pourparlers commencés avec M. Fox, et -on se servit pour cet objet d'un intermédiaire qu'une rencontre -heureuse venait d'offrir. Aux généreuses paroles échangées avec M. Fox -s'étaient joints des procédés non moins généreux. Depuis l'arrestation -des Anglais ordonnée par Napoléon, à l'époque de la rupture de la paix -d'Amiens, en représailles de la saisie des bâtiments français, -beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre étaient -détenus à Verdun. M. Fox avait demandé le renvoi sur parole de -plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontré l'accueil le -plus empressé, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au même -degré, il les eût classées suivant l'intérêt qu'elles lui inspiraient, -Napoléon avait voulu les lui concéder toutes, et les Anglais désignés -par lui avaient été relâchés sans aucune exception. En retour de ce -noble procédé, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers -les plus distingués faits à la bataille de Trafalgar, l'infortuné -Villeneuve, l'héroïque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas, -et beaucoup d'autres en nombre égal aux Anglais élargis. - -[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoyé à M. -Fox pour suivre la négociation commencée.] - -[En marge: Conditions communiquées à lord Yarmouth comme -réciproquement acceptables.] - -Parmi les prisonniers rendus à M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs -d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'était lord -Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononcé, mais tory ami -intime de M. Fox, partisan décidé de la paix, qui lui permettait la -vie et les plaisirs du continent, dont il était privé par la guerre. -Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de -Paris, dont il partageait la dissipation, était fort connu de M. de -Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait -de l'esprit, de l'élégance et du désordre. On lui indiqua lord -Yarmouth, comme lié particulièrement avec M. Fox, et comme très-digne -de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui déclara -que l'Empereur désirait sincèrement la paix, qu'il fallait mettre de -côté l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement -sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions -ne pouvaient être bien difficiles à trouver, puisqu'on ne voulait plus -disputer à l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est-à-dire Malte -et le Cap; que la question dès lors se réduisait à quelques îles de -peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se -prononçait tout de suite clairement; elle voulait, outre son -territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus à lui -contester, l'Italie entière, le royaume de Naples compris, et ses -alliances en Allemagne, à la condition de rendre leur indépendance à -la Suisse et à la Hollande, dès que la paix serait signée; que par -conséquent il n'y avait pas d'obstacle sérieux à une réconciliation -immédiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait être -disposé à se concéder les choses qui venaient d'être énoncées; que, -relativement à la difficulté naissant de la forme de la négociation, -collective ou séparée, on ne tarderait pas à en trouver la solution, -grâce au penchant que montrait la Russie à traiter directement avec la -France. - -[En marge: Silence gardé sur le Hanovre.] - -Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais -sur lequel on laissa entendre qu'à la fin on dirait son secret, et -qu'on le dirait de manière à satisfaire la famille royale -d'Angleterre, c'était le Hanovre. - -[En marge: Raisons qui, détachant Napoléon de la Prusse, le disposent -à rendre le Hanovre à l'Angleterre.] - -Napoléon était effectivement décidé à le restituer à Georges III, et -c'était la conduite récente de la Prusse qui avait provoqué chez lui -cette grave résolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses -manifestes, tendant à la présenter aux Hanovriens et aux Anglais comme -une puissance opprimée, à laquelle on avait fait accepter un beau -royaume l'épée sur la gorge, l'avait transporté de colère. Il avait -voulu à l'instant même déchirer le traité du 15 février, en forçant -la Prusse à tout remettre sur l'ancien pied. Sans les réflexions que -le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspirées, il aurait fait un -éclat. Une autre circonstance plus récente avait contribué à le -détacher entièrement de la Prusse, c'était la publication des -négociations de 1805, due à lord Castlereagh et aux collègues sortants -de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu à venger la mémoire de leur illustre -chef, en montrant qu'il était demeuré étranger aux opérations -militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part à la formation -de la coalition de 1805, laquelle avait sauvé l'Angleterre en amenant -la levée du camp de Boulogne. Mais pour défendre la mémoire de leur -chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait -reproché du haut de la tribune avec une extrême véhémence, et leur -avait attribué l'altération de toutes les relations de l'Angleterre -avec les puissances européennes. Il n'y avait en effet qu'un cri -contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient -dénoncés à la France par cette publication imprudente. La conduite de -la Prusse avait reçu en cette circonstance une clarté fâcheuse. Ses -hypocrites et récentes déclarations à l'Angleterre au sujet du -Hanovre, les espérances qu'elle avait données à la coalition, avant et -après les événements de Potsdam, tout était divulgué. Napoléon, sans -se plaindre, avait fait insérer ces documents au _Moniteur_, laissant -à chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser. - -Mais l'opinion de Napoléon était formée sur la Prusse. Il ne croyait -plus qu'elle valût la peine d'une lutte prolongée avec l'Angleterre. -Il était décidé à restituer le Hanovre à celle-ci, en offrant à la -Prusse l'une de ces deux choses, ou un équivalent du Hanovre pris en -Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reçu d'elle, Anspach, -Clèves et Neufchâtel. Le cabinet de Berlin recueillait là ce qu'il -avait semé, et ne rencontrait pas plus de fidélité qu'il n'en avait -montré. Encore Napoléon ignorait-il la négociation cachée établie avec -la Russie, par l'intermédiaire du duc de Brunswick et de M. de -Hardenberg. - -Sans s'expliquer complétement, on laissa entendre à lord Yarmouth que -la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de -revenir bientôt avec le secret des intentions de M. Fox. - -[En marge: Un accident imprévu change pour un moment l'aspect de la -situation.] - -[En marge: Les bouches du Cattaro sont livrées aux Russes, par une -infidélité des Autrichiens.] - -Un événement singulier, qui pour quelques jours donna à la situation -une forte apparence de guerre, contribua au contraire à faire tourner -les choses à la paix, en précipitant les résolutions du cabinet russe. -Les troupes françaises chargées d'occuper la Dalmatie s'étaient hâtées -de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger -qui les menaçait. Les Monténégrins, dont l'évêque et les principaux -chefs vivaient des largesses de la Russie, s'étaient fort agités en -apprenant l'approche des Français, et avaient appelé l'amiral -Siniavin, celui qui avait transporté de Corfou à Naples, de Naples à -Corfou, les Russes chargés d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral, -averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro, -s'était pressé d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait -joints à une troupe de Monténégrins, descendus de leurs montagnes, et -s'était présenté devant les forts. Un officier autrichien qui les -occupait, et un commissaire chargé par l'Autriche de les rendre aux -Français, se déclarant contraints par une force supérieure, les -livrèrent aux Russes. Cette allégation d'une force supérieure n'avait -rien de fondé, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux -bataillons autrichiens très-capables de les défendre, même contre une -armée régulière qui aurait eu les moyens de siége dont les Russes -étaient dépourvus. Cette perfidie était surtout le fait du commissaire -autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien très-rusé, blâmé depuis par -son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de déloyauté. - -[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant l'abandon fait aux -Russes des bouches du Cattaro.] - -[En marge: Napoléon suspend l'évacuation de l'Autriche, et occupe de -nouveau la place de Braunau.] - -Quand ce fait, transmis à Paris par courrier extraordinaire, fut connu -de Napoléon, il en conçut un vif déplaisir, car il tenait infiniment -aux bouches du Cattaro, moins à cause des avantages, d'ailleurs -très-réels, de cette position maritime, qu'à cause du voisinage de la -Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un -moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou répressive. Mais -il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'était ce -cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui -en était à son égard l'unique débiteur. Le corps du maréchal Soult -était sur le point de repasser l'Inn et d'évacuer Braunau. Napoléon -lui ordonna de s'arrêter sur l'Inn, de réarmer Braunau, de s'y -établir, et d'y créer une véritable place d'armes. En même temps il -déclara à l'Autriche que les troupes françaises allaient rebrousser -chemin, que les prisonniers autrichiens, déjà en marche pour rentrer -dans leur patrie, allaient être retenus, et que s'il le fallait, les -choses seraient poussées jusqu'à un renouvellement d'hostilités, à -moins qu'on ne lui donnât l'une des deux satisfactions suivantes: ou -la restitution immédiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une -force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes -conjointement avec les Français. - -Cette seconde alternative n'était pas celle qui lui convenait le -moins, car c'était mettre l'Autriche aux prises avec la Russie. - -Quand ces déclarations, faites avec le ton péremptoire qui était -ordinaire à Napoléon, parvinrent à Vienne, elles y causèrent une -véritable consternation. Le cabinet autrichien n'était pour rien dans -cette infidélité d'un agent inférieur. Celui-ci avait agi sans ordre, -et en croyant plaire à son gouvernement par une perfidie envers les -Français. Sur-le-champ on écrivit de Vienne à Saint-Pétersbourg, pour -faire part à l'empereur Alexandre des nouveaux périls auxquels -l'Autriche se trouvait exposée, et pour lui déclarer que, ne voulant à -aucun prix revoir les Français à Vienne, on accepterait plutôt la -douloureuse nécessité d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro. - -[En marge: L'enlèvement des bouches du Cattaro devient l'occasion -d'une négociation entre la Russie et la France.] - -[En marge: Mission de M. d'Oubril à Paris.] - -L'amiral Siniavin, qui s'était emparé des bouches du Cattaro, avait -agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livrées. -Alexandre était fâché de la position dans laquelle on avait placé son -allié l'empereur François; il était fâché de la position dans -laquelle on le plaçait lui-même, entre l'embarras de rendre et celui -de garder. Il était toujours plus importuné des instances de ses -jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persévérance dans la -conduite; il était inquiet des négociations entamées avec Napoléon par -l'Angleterre, et, bien que celle-ci eût enfin rompu le silence qu'elle -avait observé pendant la crise ministérielle, il se défiait de ses -alliés, il était enclin à suivre l'exemple général, et à se rapprocher -de la France. En conséquence, il saisit l'occasion même des bouches du -Cattaro, qui semblait plutôt une occasion de guerre que de paix, pour -entamer une négociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien -secrétaire de la légation russe à Paris, M. d'Oubril, qui s'y était -conduit à la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus -l'avantage de bien connaître la France. On le chargea de se -transporter à Vienne, et là de demander des passe-ports pour Paris. Le -prétexte ostensible devait être de s'occuper des prisonniers russes, -mais la mission réelle était de traiter l'affaire des bouches du -Cattaro, et de la comprendre dans un règlement général de toutes les -questions qui avaient divisé les deux empires. M. d'Oubril avait ordre -de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des -bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen -d'empêcher une reprise d'hostilités contre l'Autriche, et de ménager -surtout le rétablissement d'une paix honorable entre la Russie et la -France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait -quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protégés -ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Piémont; car, du -reste, les deux empires n'avaient rien à se contester l'un à l'autre, -et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M. -d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste -pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup -plus que le ministère russe, qui d'ailleurs était chancelant et -presque démissionnaire. Il partit donc inclinant du côté où inclinait -son maître. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limités, les -autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait -avoir à résoudre. Il avait ordre de se concerter avec le négociateur -anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une -négociation collective, ce qui décidait par le fait les difficultés -soulevées entre la France et l'Angleterre. - -M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa présence rendit le calme à -l'empereur François, qui craignait ou de revoir les Français chez lui, -ou d'avoir à combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant -beaucoup moins que la première, ce prince avait dirigé un corps -autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au -besoin les troupes françaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant -ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de -Rasomousky, afin d'arriver le plus tôt possible à Paris. - -Napoléon voulut qu'on répondît sans retard, et favorablement, à la -demande de M, d'Oubril, mais en même temps il eut soin de distinguer -l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rétablissement de la -paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa -part, ne pouvait être l'objet d'aucune négociation, puisqu'il -s'agissait d'un engagement de l'Autriche resté sans exécution, et à -l'égard duquel on n'avait rien à démêler avec la Russie. Quant au -rétablissement de la paix, on était prêt à écouter avec la meilleure -volonté les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement -terminer une guerre sans but comme sans intérêt pour les deux empires. -Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expédiés à Vienne. - -[En marge: Magnifique situation de Napoléon en 1806, maître de faire -la paix avec toutes les puissances.] - -Napoléon voyait donc l'Autriche épuisée par trois guerres, cherchant à -éviter toute nouvelle hostilité contre la France; la Russie dégoûtée -d'une lutte trop légèrement entreprise, et décidée à ne pas la -prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succès sur mer, ne croyant -pas qu'il valût la peine de s'exposer de nouveau à quelque expédition -formidable; la Prusse enfin, déconsidérée, n'ayant plus aucune valeur -aux yeux de personne, et dans cet état, le monde entier désirant ou -conserver ou obtenir la paix, à des conditions, il est vrai, qui -n'étaient pas encore clairement définies, mais qui laisseraient, -quelles qu'elles fussent, la France au rang de première puissance de -l'univers. - -Napoléon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement -envie de la compromettre, même pour remporter de nouvelles victoires. -Mais il méditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire -découler naturellement et immédiatement du traité de Presbourg. Ces -projets lui semblaient si généralement prévus, qu'à la seule condition -de les accomplir tout de suite, il espérait les faire comprendre dans -la double paix qui se négociait avec la Russie et avec l'Angleterre. -Alors son empire, tel qu'il l'avait conçu dans sa vaste pensée, se -trouverait constitué définitivement, et accepté de l'Europe. Ces -résultats obtenus, il regardait la paix comme l'achèvement et la -ratification de son oeuvre, comme le prix dû à ses travaux et à ceux -de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il -était homme, enfin, ainsi qu'il l'avait déjà fait dire à M. Fox, et il -était loin d'être insensible aux charmes du repos. Avec la puissante -mobilité de son âme, il était aussi disposé à goûter les douceurs de -la paix et la gloire des arts utiles, qu'à se transporter de nouveau -sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu -des rangs de ses soldats. - -[En marge: Retour de lord Yarmouth à Paris, porteur des conditions de -l'Angleterre.] - -Lord Yarmouth était revenu de Londres avec une lettre particulière de -M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce -ministre, et qu'on pouvait lui parler sans réserve. Cette lettre -ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, dès qu'on aurait -l'espérance fondée de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors -instruit des communications établies avec la Russie, et lui avait -ainsi prouvé l'inutilité de réclamer une négociation collective, -lorsque la Russie se prêtait elle-même à une négociation séparée. -Quant à la prétention de l'Angleterre de n'être pas exclue des -affaires du continent, M. de Talleyrand offrit à lord Yarmouth la -reconnaissance officielle d'_un droit égal, pour les deux puissances, -d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et -maritimes_[15]. Ainsi la question de la négociation séparée semblait -n'en plus être une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus -elles-mêmes présenter de difficultés insolubles. L'Angleterre voulait -conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le désir de garder nos -établissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichéry, les -îles françaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie -hollandaise de Surinam, située sur le continent américain. Entre ces -diverses possessions il n'y avait de considérable que Surinam, car -Pondichéry n'était qu'un vain débris de notre ancienne puissance dans -l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour -motiver un refus. Relativement à Surinam, l'Angleterre ne se montrait -pas absolue. Quant à nos conquêtes continentales, bien autrement -importantes que ses conquêtes maritimes, elle était prête à nous les -concéder toutes, sans excepter Gênes, Venise, la Dalmatie et Naples. -La Sicile seule paraissait faire difficulté. Lord Yarmouth, -s'expliquant confidentiellement, disait qu'on était fatigué de -protéger ces Bourbons de Naples, cet imbécile roi, cette folle reine; -que néanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne -l'avait pas encore conquise, on serait obligé de la demander pour -eux, mais que ce serait là une question qui dépendrait du résultat des -opérations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant -où la Sicile leur serait enlevée, lord Yarmouth ajoutait qu'il -faudrait leur trouver une indemnité quelque part. Il était -sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre -serait rendu à l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on réservait la -chose, sans l'énoncer formellement. - -[Note 15: Texte de la dépêche.] - -La Sicile était donc la seule difficulté sérieuse, et encore la -conquête immédiate de l'île, sauf un dédommagement, quelque -insignifiant qu'il fût, pouvait tout arranger. Les passe-ports étaient -envoyés à M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prétentions il -apportait, mais elles ne devaient pas être sensiblement différentes -des prétentions anglaises. - -[En marge: Napoléon veut allonger la négociation, afin d'avoir le -temps de mettre à exécution divers projets qu'il a conçus, et de les -imposer à l'Europe à titre de faits accomplis.] - -Napoléon voyait clairement, qu'en ne précipitant pas les négociations, -et en accélérant au contraire l'exécution de ses projets, il -atteindrait son double but de constituer son empire comme il le -voulait, et d'en faire confirmer l'établissement par la paix générale. - -[En marge: Vaste système de l'Empire français, composé de royautés -vassales, de grands et petits duchés, etc.] - -[En marge: Royaume d'Italie.] - -[En marge: Royaume de Naples.] - -[En marge: Royaume de Hollande.] - -Dès l'origine, en préférant le titre d'empereur à celui de roi, il -avait imaginé un vaste système d'empire, duquel relèveraient des -royautés vassales, à l'imitation de l'empire germanique, empire si -affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait naître la -tentation de le remplacer en Europe. Les dernières victoires de -Napoléon avaient exalté son imagination, et il ne rêvait rien moins -que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa -tête, et de le rétablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles -royautés vassales étaient toutes trouvées, et elles devaient être -distribuées entre les membres de la famille Bonaparte. Eugène de -Beauharnais, adopté comme fils, devenu époux d'une princesse de -Bavière, était déjà vice-roi d'Italie, et cette vice-royauté -comprenait la moitié la plus importante de la Péninsule italique, -puisqu'elle s'étendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph, -frère aîné de Napoléon, était roi désigné de Naples. Il ne restait -qu'à lui procurer la Sicile pour qu'il possédât l'un des plus beaux -royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez -difficilement en république, était sous la dépendance absolue de -Napoléon, et il croyait pouvoir la rattacher à son système, en la -constituant en royaume sur la tête de son frère Louis. Cela faisait -trois royautés, celles d'Italie, de Naples, de Hollande, à placer sous -la suzeraineté de son empire. Quelquefois, lorsqu'il étendait -davantage encore le rêve de sa grandeur, il songeait à l'Espagne et au -Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne, -d'une hostilité cachée, le Portugal, d'une hostilité patente. Mais -ceci était placé loin encore dans le vaste horizon de sa pensée. Il -fallait que l'Europe l'obligeât à quelque nouveau coup d'éclat, comme -Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complète de la maison de -Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commençait à -devenir chez lui une idée systématique. Depuis qu'il avait été amené -à proclamer la déchéance des Bourbons de Naples; il considérait la -famille Bonaparte comme destinée à remplacer la maison de Bourbon sur -tous les trônes du midi de l'Europe. - -[En marge: Duché de Lucques.] - -[En marge: Duché de Guastalla.] - -[En marge: Principauté de Neufchâtel.] - -[En marge: Duché de Berg.] - -Dans cette vaste hiérarchie d'États vassaux dépendant de l'Empire -français, il voulait un second et un troisième rang, composés de -grands et petits duchés, sur le modèle des fiefs de l'empire -germanique. Il avait déjà constitué au profit de sa soeur aînée le -duché de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la -principauté de Massa, détachée du royaume d'Italie. Il projetait d'en -créer un autre, celui de Guastalla, en le détachant aussi du royaume -d'Italie. Ces deux démembrements étaient fort insignifiants, en -comparaison de la magnifique adjonction des États vénitiens. Napoléon -venait d'obtenir de la Prusse Neufchâtel, Anspach et les restes du -duché de Clèves. Il avait donné Anspach à la Bavière pour se procurer -le duché de Berg, joli pays, placé à la droite du Rhin, au-dessous de -Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg, -Mayence, Wesel, disait Napoléon, sont _les trois brides_ du Rhin.-- - -[En marge: Duché de Parme et Plaisance.] - -[En marge: Principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo.] - -Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le -royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bénévent, fiefs restés litigieux -entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves -sujets de mécontentement. Pie VII n'avait pas emporté de Paris les -satisfactions auxquelles il s'était attendu. Flatté des soins de -Napoléon, il avait été déçu dans ses espérances d'un dédommagement -territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Français, -maintenant qu'ils s'étendaient des Alpes Juliennes jusqu au détroit de -Messine, lui avait paru compléter la dépendance des États romains. Il -en était au désespoir, et le montrait de toutes les manières. Il ne -voulait pas organiser l'Église d'Allemagne, qui restait sans prélats, -sans chapitres, depuis les sécularisations. Il n'admettait aucun des -arrangements religieux adoptés pour l'Italie. À l'occasion du mariage -que Jérôme Bonaparte avait contracté aux États-Unis avec une -protestante, et que Napoléon voulait faire casser, le Pape opposait -une résistance peu sincère, mais opiniâtre, usant ainsi, à défaut -d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napoléon lui avait -fait dire qu'il se tenait pour maître de l'Italie, Rome comprise, et -qu'il n'y souffrirait pas un ennemi caché; qu'il suivrait l'exemple de -ces princes qui, en restant fidèles à l'Église, avaient su la dominer; -qu'il était pour l'Église romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait -rétablie, et qu'il prétendait être traité comme tel. En attendant, il -exprimait son déplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bénévent. C'était le -déplorable commencement d'une mésintelligence funeste, à laquelle -Napoléon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait -de poser, dans l'intérêt de la religion et de l'Empire. - -[En marge: Autres petits duchés créés dans les États vénitiens et le -royaume de Naples.] - -Ainsi, outre plusieurs trônes à distribuer, il avait Lucques, -Guastalla, Bénévent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchâtel, Berg, -à partager entre ses soeurs et ses plus fidèles serviteurs, à titre de -principautés ou de duchés. En donnant des royaumes comme Naples à -Joseph, des accroissements comme les États vénitiens à Eugène, il -songeait à y créer encore une vingtaine de moindres duchés, destinés -tant à ses généraux qu'à ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil, -pour former un troisième rang dans sa hiérarchie impériale, et pour -récompenser d'une manière éclatante ces hommes auxquels il devait le -trône, et auxquels la France devait sa grandeur. - -Depuis qu'en plaçant la couronne impériale sur sa tête, il s'était -adjugé à lui-même le prix des exploits merveilleux accomplis par la -génération présente, il avait déchaîné les désirs des compagnons de sa -gloire, et ils aspiraient aussi à obtenir le prix de leurs travaux. -Malheureusement ils n'imitaient plus la sobriété des généraux de la -république, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se hâtait pas de leur -donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les États -vénitiens, des exactions fâcheuses, que Napoléon s'était attaché à -réprimer avec la dernière rigueur. Il avait, avec une vigilance -incroyable, recherché, découvert le secret de ces exactions, appelé -devant lui ceux qui se les étaient permises, arraché d'eux la -révélation des valeurs détournées, et exigé la restitution immédiate -de ces valeurs, en commençant par le général en chef, qui avait été -obligé de verser une somme considérable dans la caisse de l'armée. - -Mais il ne voulait pas imposer une intégrité rigoureuse à ses -généraux, sans récompenser leur héroïsme.--Dites-leur, avait-il écrit -à Eugène et à Joseph, auprès desquels étaient alors employés plusieurs -des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que -je leur donnerai à tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais -prendre eux-mêmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte, -que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le témoignage -immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient -mes peuples, rendraient la France l'objet des malédictions des -vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumulé par ma -prévoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent, -avait-il ajouté, et ils seront riches, honorés, sans avoir à rougir -d'aucune concussion.-- - -Des idées profondes se mêlaient, comme on le voit, à ses conceptions -en apparence les plus vaines. Il était donc résolu à satisfaire chez -les généraux le désir des jouissances, mais à le diriger vers de -nobles récompenses légitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout -avait encore la forme républicaine, il avait imaginé la Légion -d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme -monarchique, et qu'il grandissait à vue d'oeil, il voulait que chacun -grandît avec lui. Il méditait de créer des rois, des grands-ducs, des -ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prôneur assidu des -créations de ce genre, avait, pendant la dernière campagne, travaillé -beaucoup lui-même à l'oeuvre de Napoléon, et l'avait entretenu de ce -sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il était chargé de -négocier à Presbourg. Ils avaient à eux deux conçu un vaste système de -vassalité, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la -suzeraineté de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de -véritables principautés, soit en domaines territoriaux, soit en riches -revenus. - -Les nouveaux rois devaient, pour plus de conformité avec l'empire -germanique, conserver, sur les trônes qu'ils allaient occuper, leur -qualité de grands dignitaires de l'Empire français. Joseph devait -rester grand électeur, Louis connétable, Eugène archichancelier -d'État, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou -grands-ducs. Des dignitaires supplémentaires, tels qu'un -vice-connétable, un vice-grand électeur, etc., pris parmi les -principaux personnages de l'État, rempliraient leurs fonctions quand -ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges à -distribuer. Les rois, restés dignitaires de l'Empire français, -devaient résider souvent en France, y avoir un établissement royal au -Louvre, approprié à leur usage. Ils devaient former le conseil de la -famille impériale, y remplir certaines fonctions spéciales pendant les -minorités, et même élire l'Empereur, dans le cas où la ligne masculine -viendrait à s'éteindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles -régnantes. - -[En marge: Projet secret de rétablir l'empire d'Occident.] - -L'assimilation avec l'empire germanique était complète, et cet empire -tombant de toutes parts en ruine, exposé même à disparaître par un -simple effet de la volonté de Napoléon, l'Empire français se trouvait -tout prêt à le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait -redevenir ce qu'il avait été sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et -en prendre même le titre. C'était là le dernier voeu de cette -ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas réalisé, et celui pour -lequel elle a tourmenté le monde, pour lequel elle a péri peut-être. -M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait -quelquefois les passions qui amenaient la guerre, présentait souvent -cette idée à Napoléon, sachant l'émotion profonde qu'elle produisait -dans son âme. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans -ses yeux, étincelants de génie, tous les feux de l'ambition. Saisi -cependant d'une sorte de pudeur, comme à la veille du jour où il prit -le pouvoir suprême, Napoléon n'osait pas avouer toute l'étendue de ses -désirs. L'archichancelier Cambacérès, avec lequel il s'ouvrait -davantage, parce qu'il était plus assuré d'une discrétion absolue, -avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'était gardé de -les encourager, parce que chez lui le dévouement ne faisait jamais -taire la prudence. Mais il était évident qu'au faîte des grandeurs -humaines, arrivé à ce point qu'Alexandre, César, Charlemagne, n'ont -pas dépassé, l'âme inquiète et insatiable de Napoléon souhaitait -encore quelque chose, et que c'était ce titre d'empereur d'Occident, -qui depuis mille ans n'avait plus été porté dans le monde. - -Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les -Français, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation -romaine, une certaine conformité de génie, de moeurs, d'intérêts, -quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au delà de la -Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les -Allemands. Cette conformité est l'indication d'une alliance -naturelle, que la maison de Bourbon, en réunissant sous son sceptre -royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence, -avait en partie réalisée. Si c'était là ce que voulait Napoléon; si, -maître de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse -et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, maître de l'Italie entière, -pouvant le devenir bientôt de l'Espagne, il ne voulait que -reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui -donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire -d'Occident, la nature des choses, quoique forcée, n'était pas outragée -cependant. La famille Bonaparte remplaçait la maison de Bourbon, pour -régner d'une manière plus complète sur l'étendue des pays que cette -antique maison avait aspiré à dominer, pour les rattacher par un -simple lien de suzeraineté au chef de la famille, lien qui laissait à -chacune des nations méridionales son indépendance, en rendant plus -fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le génie de Napoléon, en -transportant dans la politique la prudence qu'il déployait à la -guerre, avec un très-long règne, cette conception n'était peut-être -pas impossible à réaliser. Mais cette nature des choses qui se venge -toujours cruellement de ceux qui la méconnaissent, était follement -violentée, lorsque, dans son ambition, Napoléon cessait de respecter -la limite du Rhin, lorsqu'il voulait réunir des Germains à des -Gaulois, soumettre des peuples du Nord à des peuples du Midi, placer -des princes français en Allemagne, malgré d'invincibles antipathies de -moeurs, et il faisait apparaître alors à tous les yeux le fantôme de -cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et déteste, qu'elle -a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un -jour peut-être elle subira de la main des peuples du Nord, après avoir -refusé de la subir de la main des peuples d'Occident. - -Un enchaînement de faits imprévus, même pour la vaste et prévoyante -ambition de Napoléon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire -germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur -d'Allemagne, qui avait remplacé sur la tête des successeurs de -Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'était un nouvel et fatal -encouragement pour les projets que Napoléon nourrissait dans son -esprit, sans oser les produire encore. - -En songeant, dans ses derniers traités avec l'Autriche, à récompenser -ses trois alliés de l'Allemagne méridionale, les princes de Bavière, -de Wurtemberg et de Baden, et à terminer tout sujet de collision entre -eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions -restées indécises en 1803, Napoléon avait prononcé, sans qu'il s'en -doutât, la dissolution prochaine du vieil empire germanique. -Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours -méconnu, de cette révolution française, qui devait changer la face du -monde, il avait préparé à son insu l'une des plus grandes réformes -européennes. - -On se souvient comment, en 1803, la France avait été appelée à se -mêler du gouvernement intérieur de l'Allemagne; comment les princes -qui avaient perdu tout ou partie de leurs États par la cession de la -rive gauche du Rhin, avaient résolu de se dédommager de leurs pertes -en sécularisant les principautés ecclésiastiques. Ne pouvant se mettre -d'accord sur le partage de ces principautés, ils avaient appelé -Napoléon à leur secours, pour apporter dans ce partage l'équité et la -volonté sans lesquelles il était impossible. La Prusse et l'Autriche -avaient reçu de sa propre main les biens de l'Église, avec un seul -déplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des -principautés ecclésiastiques avait entraîné la modification des trois -colléges composant la Diète. On s'était entendu sur le collége des -électeurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche -prétendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui -qui lui avait été accordé. On s'était entendu sur le collége des -villes, en réduisant leur nombre à six, et en détruisant presque tout -à fait leur influence. On n'avait rien statué sur une nouvelle -organisation des cercles, chargés de maintenir le respect des lois -dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation -religieuse, devenue nécessaire depuis la suppression d'une foule de -siéges, et indéfiniment retardée par la mauvaise volonté du Pape. -Enfin, on n'avait pas résolu la grave question de la noblesse -immédiate, parce qu'elle intéressait toute l'aristocratie allemande, -et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse -des vassaux dépendants de l'empire, indépendants des princes -territoriaux, et lui rendant une quantité de services dont le -recrutement, autorisé dans leurs terres, n'était pas le moindre. - -[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le -traité de Presbourg.] - -Les puissances médiatrices, la France et la Russie, fatiguées de cette -longue médiation, attirées ailleurs par d'autres événements, avaient à -peine retiré leur main, laissant l'Allemagne à moitié réformée, que -l'anarchie avait envahi cette malheureuse contrée. L'Autriche, sous le -prétexte d'un prétendu droit d'épave, avait usurpé les dépendances des -biens ecclésiastiques donnés en indemnité, et avait privé les princes -indemnisés d'une notable partie de ce qui leur était dû. Ces princes -de leur côté avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse -immédiate, et avaient profité pour cela des incertitudes du dernier -recès. - -La guerre de 1805 ayant ramené Napoléon au delà du Rhin, il avait -profité de l'occasion pour résoudre au profit des princes ses alliés -les questions restées indécises, et il avait ainsi créé dans les pays -de Bade, de Wurtemberg et de Bavière, une sorte de dissonance avec le -reste de l'Allemagne. Mais l'avidité de ces mêmes alliés avait fait -naître des difficultés qui touchaient à l'Allemagne tout entière. Le -roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurpé les terres -de la noblesse immédiate, tant celles qui avaient cette qualité que -celles qui ne l'avaient pas. Il s'était arrogé plus que les droits du -souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de châteaux de la -noblesse, comme s'il en eût été le véritable propriétaire. Tous ces -droits d'origine féodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe, -et dont la portée était dangereusement arbitraire, il s'en était -déclaré le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains -chefs-lieux féodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait -procurés, et il commençait à s'en servir avec plus de rigueur que la -chancellerie autrichienne elle-même. Les maisons de Baden et de -Bavière, molestées par lui, et autorisées par son exemple, -commettaient les mêmes excès dans leur circonscription. Le mépris du -droit avait été poussé jusqu'à pénétrer dans les principautés -souveraines enclavées dans les territoires de ces trois princes, sous -prétexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immédiate, qui ne -pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines -appartenaient à d'autres qu'aux nobles immédiats eux-mêmes, c'était -tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immédiatement. - -[En marge: Désorganisation de la Diète, et abolition par le fait de -tout gouvernement fédéral en Allemagne.] - -Napoléon avait chargé M. Otto, son ministre à Munich, comme arbitre, -et Berthier comme chef de la force exécutive, de régler, entre Baden, -Wurtemberg et Bavière, toutes les contestations naissant du partage -des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficultés se -compliquant, Napoléon leur avait adjoint le général Clarke pour les -aider à débrouiller ce chaos. Les uns et les autres désespéraient d'en -venir à bout. Les princes violentés s'étaient d'abord présentés à -Ratisbonne, mais les ministres à la Diète, n'ayant ni courage ni -autorité depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient -impuissants en présence du désordre croissant de toutes parts. -L'Autriche elle-même les avait presque réduits à cette impuissance, -dont ils se plaignaient, en refusant l'année précédente d'autoriser -toute délibération sérieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas à son -gré le collége des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des -voix catholiques qu'elle réclamait. Et maintenant, définitivement -vaincue, préoccupée uniquement de son salut, elle achevait d'anéantir -la Diète, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus à compter sur elle -pour aucun acte efficace. La Diète était donc un corps détruit, -recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en -accusant à peine réception, mais ne délibérant sur aucun sujet. - -À cette vue, les petits princes souverains, les nobles immédiats -exposés à toutes sortes d'usurpations, les villes libres réduites de -six à cinq par le don d'Augsbourg à la Bavière, les princes -ecclésiastiques sécularisés dont les pensions n'étaient plus payées, -étaient accourus à Munich pour invoquer auprès de MM. Otto, Berthier -et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, révoltés du spectacle -d'oppression dont ils étaient témoins, avaient d'abord formé une -espèce de congrès pour concilier tous les intérêts, et empêcher qu'à -l'ombre de la protection de la France on ne commît des actes iniques. -M. Otto avait conçu un projet d'arrangement que la France devait -soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavière, de -Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientôt reconnu qu'il ne faisait -pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus, -les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait présenté ce plan, -s'étaient vivement récriés, et avaient déclaré que jamais leur maître -ne consentirait aux concessions proposées. On eût dit que ce prince, -dont on venait de faire un roi, d'augmenter les États, de doubler les -prérogatives souveraines, était spolié par la France, parce qu'elle -lui demandait quelque respect des propriétés, et quelques égards de -voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus -que faire, M. Otto avait tout envoyé à Paris, et les réclamations, et -les réclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imaginés dans -une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu à la fin de mars. - -[En marge: Les princes allemands opprimés ont de nouveau recours à la -France.] - -Depuis cette époque, opprimés et oppresseurs étaient au pied du trône -de Napoléon. Il devenait évident que le sceptre de Charlemagne avait -passé des Germains aux Francs. - -C'est ce qu'avait dit, écrit, sous toutes les formes, le prince -archichancelier, dernier électeur ecclésiastique conservé par -Napoléon, et transporté, comme on s'en souvient, de Mayence à -Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons tracé ailleurs le caractère -aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force où elle -était, ne cessait de supplier Napoléon de prendre en main le sceptre -de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de -Napoléon le dangereux nom de Charlemagne, c'était certainement -lui.--Vous êtes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le maître, le -régulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'était pas -celui qui plaisait davantage à l'orgueil de Napoléon, car il avait -dans Alexandre et César des émules plus dignes de son génie, mais qui -plaisait particulièrement à son ambition, parce qu'il établissait -plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait -toujours mêlé au sien, c'était moins par son fait que par le fait de -tous ceux qui recouraient à son pouvoir protecteur. Quand l'Église -voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous êtes Charlemagne, -donnez-nous ce qu'il nous a donné.--Quand les princes allemands de -tous les États étaient opprimés, ils lui disaient: Vous êtes -Charlemagne, protégez-nous comme il l'aurait fait.-- - -On lui eût donc inspiré les idées que son ambition aurait tardé à -concevoir, si elle avait été lente dans ses désirs. Mais les besoins -des peuples et son ambition marchaient alors ensemble. - -À toutes les époques, les princes de l'Allemagne, outre la -Confédération germanique, autorité légale et reconnue par eux, avaient -formé des ligues particulières, pour défendre tels droits ou tels -intérêts, qui étaient communs à certains d'entre eux. Tout ce qui -restait de ces ligues s'adressait à Napoléon, en le priant -d'intervenir à leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de -médiation de 1803, que comme signataire et exécuteur du traité de -Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous -sa protection, les autres de former une nouvelle confédération -germanique sous son sceptre impérial. Les princes dont les possessions -étaient envahies, les nobles immédiats dont les terres étaient -saisies, les villes libres menacées de suppression, proposaient des -plans différents, mais étaient prêts, moyennant protection, à se -réunir au plan qui prévaudrait. - -[En marge: Plan d'une nouvelle confédération germanique, imaginée par -l'électeur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.] - -Le prince archichancelier, qui craignait que son électorat -ecclésiastique, le dernier échappé au naufrage ne succombât dans cette -autre tempête, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une -nouvelle confédération germanique, appelée à délibérer sous sa -présidence, et à comprendre tous les États allemands, excepté la -Prusse et l'Autriche. Afin d'intéresser Napoléon à cette création, il -inventa deux moyens. Le premier consistait à créer un électorat -attaché au duché de Berg, qu'on savait destiné à Murat, et le second à -désigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevêché de Ratisbonne, -et à le choisir dans la famille impériale. Ce coadjuteur étant -archevêque désigné de Ratisbonne, archichancelier futur de la -confédération, devait placer la nouvelle diète sous la main de -Napoléon. Le membre de la famille Bonaparte destiné à ce rôle de -coadjuteur était tout indiqué par sa profession ecclésiastique, -c'était le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, ambassadeur à Rome[16]. - -[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adressé à Napoléon. - - Ratisbonne, 19 avril 1806. - - Sire, - - Le génie de Napoléon ne se borne pas à créer le bonheur de la - France; la Providence accorde l'homme supérieur à l'univers. - L'estimable nation germanique gémit dans les malheurs de - l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le régénérateur - de sa Constitution! Voici quelques voeux dictés par l'état des - choses. Que le duc de Clèves devienne électeur, qu'il obtienne - l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch - soit mon coadjuteur; que les rentes assignées sur l'octroi à - douze États de l'empire soient fondées sur quelque autre base. - Votre Majesté Impériale et Royale jugera dans sa sublimité s'il - est utile au bien général de réaliser ces idées. Si quelque - erreur idéologique me trompe à cet égard, le coeur m'atteste au - moins la pureté de mes intentions. - - Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond - respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale le - très-humble et tout dévoué admirateur, - - CHARLES, _électeur archichancelier_. - - - La nation germanique a besoin que sa Constitution soit régénérée: - la majeure partie de ses lois ne présente que des mots vides de - sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Diète de l'empire - n'ont plus les moyens nécessaires pour soutenir les droits de - propriété et de sûreté personnelle des individus qui composent la - nation, et que ces institutions ne peuvent plus protéger les - opprimés contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la - cupidité. Un tel état est anarchique; les peuples supportent les - charges de l'état civil sans jouir de ses principaux avantages, - position désastreuse pour une nation foncièrement estimable par - sa loyauté, son industrie, son énergie primitive. La Constitution - germanique ne peut être régénérée que par un chef de l'empire - d'un grand caractère, qui rende la vigueur aux lois en - concentrant dans ses mains le pouvoir exécutif. Les États de - l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines, - lorsque les voeux des peuples seront exposés et discutés à la - Diète, les tribunaux mieux organisés, et la justice administrée - d'une manière plus efficace. Sa Majesté l'empereur d'Autriche, - François second, serait un particulier respectable par ses - qualités personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne - lui échappe, parce qu'il a maintenant la majorité de la Diète - contre lui; qu'il a manqué à sa capitulation en occupant la - Bavière, en introduisant les Russes en Allemagne, en démembrant - des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les - querelles particulières de sa maison. _Puisse-t-il être empereur - d'Orient pour résister aux Russes, et que l'empire d'Occident - renaisse en l'empereur Napoléon, tel qu'il était sous - Charlemagne, composé de l'Italie, de la France et de - l'Allemagne!_ Il ne paraît pas impossible que les maux de - l'anarchie fassent sentir la nécessité d'une telle régénération à - la majorité des électeurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe - de Habsbourg après les troubles du grand interrègne. Les moyens - de l'archichancelier sont très-bornés; mais c'est au moins avec - une intention pure qu'il compte sur les lumières de l'empereur - Napoléon, nommément dans les objets qui pourront agiter le midi - de l'Allemagne plus particulièrement dévoué à ce monarque. La - régénération de la Constitution germanique a été de tout temps - l'objet des voeux de l'électeur archichancelier; il ne demande et - n'accepterait rien pour lui-même; il pense que si Sa Majesté - l'empereur Napoléon pouvait se réunir en personne chaque année - pour quelques semaines à Mayence ou ailleurs avec les princes qui - lui sont attachés, les germes de la régénération germanique se - développeraient bientôt. M. d'Hédouville a inspiré une parfaite - confiance à l'électeur archichancelier, qui sera charmé s'il veut - bien exposer ces idées dans toute leur pureté à Sa Majesté - l'empereur des Français et à son ministre M. de Talleyrand. - - CHARLES, _électeur archichancelier_.] - -[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier, -archevêque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son -coadjuteur.] - -Sans attendre qu'un tel plan fût proposé, discuté et accueilli, -l'archichancelier, pressé de s'assurer la conservation de son siége, -par une adoption qui en rendît la destruction impossible, à moins que -Napoléon ne voulût porter atteinte aux intérêts de sa famille, ce -qu'elle ne supportait pas aisément, et ce qu'il n'aimait pas à faire, -l'archichancelier, sans consulter personne, au grand étonnement de ses -co-États, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevêché de -Ratisbonne, et écrivit à Napoléon une lettre officielle afin de lui -annoncer ce choix. - -Napoléon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain -et opiniâtre, qui n'était pas le moins tracassier de tous ses parents, -et il se souciait médiocrement de le placer à la tête de l'empire -germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette étrange -désignation. Elle était un symptôme frappant de cette disposition des -princes allemands opprimés, à remettre en ses mains le nouveau sceptre -impérial. - -[En marge: Napoléon forme le projet d'une confédération du Rhin.] - -Napoléon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la -maison d'Autriche. C'était une entreprise qui lui semblait trop grande -pour le moment, bien qu'il y en eût peu qui l'effrayassent depuis -Austerlitz. Mais il était éclairé sur ce qu'il pouvait oser -actuellement en Allemagne, et fixé sur ce qu'il convenait de faire. -Pour le présent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique, -de manière que l'Empire français brillât seul en Occident. Ensuite il -voulait réunir les princes de l'Allemagne méridionale, situés aux -bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavière, et les former en -confédération sous son protectorat avoué. Cette confédération -déclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux -autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne -Confédération, sous l'autorité de l'Autriche, ou, ce qui était plus -probable, ils en sortiraient, et se grouperaient à leur gré, les uns -autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire -français, ayant sous sa suzeraineté formelle l'Italie, Naples, la -Hollande, peut-être un jour la Péninsule espagnole, sous son -protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait à peu près les États -qui avaient appartenu à Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire -d'Occident. Lui donner ce titre n'était plus qu'une affaire de mots, -grave pourtant, à cause des jalousies de l'Europe, mais réalisable un -jour de victoire ou de négociation heureuse. - -Pour accomplir un tel projet, on avait peu à faire, car la Bavière, le -Wurtemberg, Baden traitaient alors à Paris, afin d'arriver à une -régularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine. -Tous les autres princes demandaient à être compris, n'importe sous -quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau système -fédératif, qu'on prévoyait et qu'on désirait comme inévitable. Y être -nommé, c'était vivre; y être omis, c'était périr. Il n'était donc pas -nécessaire de négocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de -Wurtemberg, de Bavière, et encore eut-on soin de ne les consulter que -dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la -négociation. On se proposait de présenter le traité tout rédigé à ceux -des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre à le signer -purement et simplement. La nouvelle confédération devait porter le -titre de Confédération du Rhin, et Napoléon celui de Protecteur. - -M. de Talleyrand fut chargé, avec un premier commis fort habile, M. de -Labesnardière, de rédiger le projet de la nouvelle confédération, et -de le soumettre ensuite à l'Empereur[17]. - -[Note 17: C'est de M. de Labesnardière lui-même, seul confident de -cette importante création, que nous tenons tous ces détails, appuyés -en outre sur une foule de documents authentiques.] - -Tel fut, comme on le voit, l'enchaînement de faits qui, deux fois, -amena la France à se mêler des affaires d'Allemagne. La première fois, -le partage inévitable des biens ecclésiastiques menaçant l'Allemagne -d'un bouleversement, on vint demander à Napoléon d'accomplir lui-même -ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en découler -dans la constitution germanique. La seconde fois, Napoléon, appelé des -bords de l'Océan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens -en Bavière, obligé de se créer des alliés dans le midi de -l'Allemagne, de les récompenser, de les agrandir, de les contenir en -même temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore -obligé d'intervenir pour régler la situation des princes allemands -qui, géographiquement, intéressaient la France. - -S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle, -ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de -l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des -peuples que l'Empire français. Néanmoins les causes essentielles de -son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les -cris des faibles, et le double désir, très-avouable, de réprimer des -injustices commises sous son nom, et de réformer l'Allemagne d'une -manière conforme aux lumières de son bon sens, puisqu'enfin il ne -pouvait pas se dispenser d'y toucher. - -Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napoléon, que -cette intervention dans les affaires allemandes poussée au delà de -certaines bornes. Vouloir exercer une influence prédominante au midi -de l'Europe, sur l'Italie, même sur l'Espagne, était dans le sens de -la politique française de tous les temps, et, quelque vaste que fût -cette ambition, d'éclatantes victoires en pouvaient justifier la -grandeur. Mais vouloir étendre sa puissance au nord de l'Europe, -c'est-à-dire en Allemagne, c'était pousser au dernier terme le -désespoir secret de l'Autriche; c'était donner à la Prusse un genre de -jalousies que la France ne lui avait pas encore inspirées. C'était -prendre pour son compte les difficultés qui naissaient des divisions -de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice -des oppresseurs, quand on était défenseur des opprimés, mettre contre -soi ceux qui n'étaient pas favorisés, sans mettre pour soi ceux qui -l'étaient, car ceux-ci s'exprimaient déjà de manière à faire prévoir -qu'après s'être enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner -contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient -acquis. Et quant à l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs -troupes, c'était une déception dangereuse, car on serait induit à -considérer comme auxiliaires des soldats tout prêts, dans l'occasion, -à devenir des traîtres. Ce qui était une faute plus grande encore, -c'était de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui -faisaient de la Prusse un éternel jaloux de l'Autriche, par conséquent -un allié de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux -envieux les uns des autres, dès lors des clients de notre politique, -auprès de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutât -quelque chose à l'influence de la Prusse, et retranchât quelque chose -à celle de l'Autriche, c'était assez faire en un siècle, c'était même -tout ce qu'il fallait à l'Allemagne. Au delà il n'y avait que des -bouleversements de la politique européenne, funestes plutôt qu'utiles. -Si ces changements étaient poussés jusqu'à rendre la Prusse -toute-puissante, c'était uniquement déplacer le danger, transporter à -Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu à Vienne: s'ils l'étaient -jusqu'à détruire la Prusse et l'Autriche, c'était soulever l'Allemagne -entière; et quant aux petits États, tout ce qui allait au delà d'une -juste protection pour certains princes de second ordre, comme la -Bavière, Baden, le Wurtemberg, ordinairement alliés de la France, tout -ce qui allait au delà d'un prix raisonnable donné après la guerre à -leur alliance, était une intervention dangereuse dans les affaires -d'autrui, une gratuite acceptation de difficultés qui n'étaient pas -les nôtres, et, sous une violation apparente de l'indépendance -étrangère, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande -à commettre, c'était de fonder des royaumes français en Allemagne. -Napoléon n'en était pas encore arrivé à ce degré de puissance et -d'erreur. La vieille constitution germanique modifiée par le recès de -1803, avec quelques solutions de plus, négligées lors de ce recès, -avec les anciennes influences modifiées seulement dans leur -proportion, voilà ce qui convenait à la France, à l'Europe et à -l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de -l'Allemagne encore plus que pour le nôtre; elle nous en a gardé une -profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour -tirer par derrière sur nos soldats accablés par le nombre. Tel est le -prix des fautes! - -Napoléon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardière régler en -secret les détails du nouveau plan de confédération germanique, avec -les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavière, avait commencé -par procéder à l'exécution de son plan général, surtout relativement à -l'Italie et à la Hollande, afin que les négociateurs anglais et -russes, traitant chacun de leur côté, trouvassent des résolutions -consommées et irrévocables à l'égard des nouvelles royautés qu'il -voulait créer. - -[En marge: Rapports personnels de Napoléon avec sa famille.] - -La couronne de Naples avait été destinée à Joseph, celle de Hollande à -Louis. L'institution de ces royautés était tout à la fois pour -Napoléon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'était -pas seulement grand, il était bon, et sensible aux affections du sang, -quelquefois jusqu'à la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le -prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant -qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui, -tout en reconnaissant que c'était le vainqueur de Rivoli, des -Pyramides et d'Austerlitz qui avait fondé la grandeur des Bonaparte, -ne crût cependant y être pour quelque chose, et ne se regardât comme -traité d'une manière injuste, dure, ou disproportionnée avec ses -mérites. Sa mère, répétant sans cesse qu'elle lui avait donné le jour, -se plaignait de n'être pas entourée d'assez d'hommages et de respects; -et c'était pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la -moins enivrée. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur -la tête de son frère, car seul il n'avait pas été ébranlé au 18 -brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le -plus doux de tous, le plus sensé, disait à son tour qu'il était -l'aîné, et qu'on manquait envers lui de la déférence due à ce titre. -Il n'était pas sans une certaine disposition à croire que les traités -de Lunéville, d'Amiens, du Concordat, que Napoléon l'avait -complaisamment chargé de signer, au détriment de M. de Talleyrand, -étaient l'ouvrage de son habileté personnelle, autant que des hauts -faits de son frère. Louis, malade, défiant, rempli d'orgueil, -affectant la vertu, et ayant de l'honnêteté, se prétendait sacrifié à -un office infâme, celui de couvrir, en l'épousant, les faiblesses -d'Hortense de Beauharnais pour Napoléon, calomnie odieuse, inventée -par les émigrés, colportée en mille pamphlets, et dont Louis avait le -tort de se montrer préoccupé, au point de faire supposer que lui-même -y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose, -et mal payé de la part qu'il avait prise à la grandeur de son frère. -Les soeurs de Napoléon, n'osant avoir de telles prétentions, -s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalités, -quelquefois de leur mécontentement, son âme en proie à tant d'autres -soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout léger -qu'il était, payait du moins les bienfaits de son beau-frère d'un -dévouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite -postérieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la -légèreté. Élisa, l'aînée, transportée à Lucques, où elle recherchait -la gloire personnelle de bien conduire un petit État, et qui, en -effet, le conduisait parfaitement, désirait l'augmentation de son -duché. - -Dans toute cette parenté, Jérôme, comme le plus jeune, Pauline, comme -la plus dissipée, étaient exempts de ces exigences, de ces rancunes, -de ces jalousies, qui troublaient l'intérieur de la famille impériale. -Jérôme, dont la jeunesse peu régulière avait provoqué souvent la -sévérité de Napoléon, voyait en lui un père plutôt qu'un frère, et -recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans -mélange. Pauline, livrée à ses plaisirs comme une princesse de la -famille des Césars, belle comme une Vénus antique, ne cherchait dans -la grandeur de son frère que des moyens de satisfaire ses goûts -déréglés, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghèse, -dont elle portait le nom, était disposée à préférer la fortune, source -de jouissances, à la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait -tellement son frère, que lorsqu'il était à la guerre, -l'archichancelier Cambacérès, chargé de gouverner la famille régnante -et l'État, était obligé d'envoyer à cette princesse les nouvelles à -l'instant même où il les recevait, car le moindre retard la jetait -dans des souffrances cruelles. - -[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHÈSE.] - -C'est la crainte de se voir préférer les enfants de la famille -Beauharnais qui avait poussé les Bonaparte à se faire ennemis de -Joséphine. Ils ne ménageaient pas même en cela le coeur de Napoléon, -et le tourmentaient de cent manières. La grandeur précoce d'Eugène, -devenu vice-roi et héritier désigné du beau royaume d'Italie, les -offusquait singulièrement, et cependant on avait offert cette couronne -à Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaçait trop -immédiatement sous le pouvoir de l'empereur des Français. Il voulait -régner, disait-il, d'une manière indépendante. On verra plus tard ce -que le goût d'indépendance, commun à tous les membres de la famille -impériale, combiné avec les tendances des peuples sur lesquels ils -étaient appelés à régner, devait apporter de difficultés au -gouvernement de Napoléon, et de nouvelles causes de malheur à nos -malheurs. - -[En marge: La couronne de Naples donnée à Joseph Bonaparte.] - -C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer -les royaumes et les duchés de nouvelle création. La couronne de Naples -assurait à Joseph une situation assez notoirement indépendante, et -était d'ailleurs assez belle pour être acceptée. On éprouve quelque -surprise d'avoir à employer de telles paroles, pour caractériser les -sentiments avec lesquels étaient reçus ces beaux royaumes, par des -princes nés si loin du trône, et si loin même de cette grandeur que -les particuliers doivent quelquefois à la naissance ou à la fortune. -Mais c'est l'une des singularités du spectacle fantastique donné par -la révolution française, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait -mis à sa tête, que ces refus, ces hésitations, presque ces dédains de -la satiété anticipée, témoignés en présence des plus belles couronnes, -par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient guère -s'attendre à les porter. Napoléon, qui avait vu Joseph dédaigner -tantôt la présidence du Sénat, tantôt la vice-royauté d'Italie, -n'était pas sûr qu'il acceptât le trône de Naples, et ne lui avait -conféré d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'étant assuré -depuis de son acceptation, il avait consigné son nom sur les décrets -destinés à être présentés au Sénat. - -[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment -Napoléon donnait les couronnes et comment on les recevait. - - «Au ministre de la guerre. - - Munich, 5 janvier 1806. - - «Expédiez le général Berthier, votre frère, avec le décret qui - nomme le prince Joseph commandant de l'armée de Naples. Il - gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le - prince arrivera qu'il lui remettra le décret. Je dis qu'il doit - garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sûr que - le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que - rien soit connu.» - - - «Au prince Joseph. - - »Stuttgard, le 19 janvier 1806. - - »Mon intention est que dans les premiers jours de février vous - entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans - le courant de février que mes aigles flottent sur cette capitale. - Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon - intention est que les Bourbons aient cessé de régner à Naples, et - je veux sur ce trône asseoir un prince de ma maison, vous - d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient - point. - - »Je vous réitère de ne point diviser vos forces; que toute votre - armée passe l'Apennin, et que vos trois corps d'armée soient - dirigés droit sur Naples, de manière à se réunir en un jour sur - un même champ de bataille. - - »Laissez un général, des dépôts, des approvisionnements et - quelques canonniers à Ancône pour défendre la place. Naples pris, - les extrémités tomberont d'elles-mêmes, tout ce qui sera dans les - Abbruzzes sera pris à revers, et vous enverrez une division à - Tarente, et une du côté de la Sicile pour achever la conquête du - royaume. - - »Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de - Naples pendant l'année, jusqu'à ce que j'aie fait de nouvelles - dispositions, 14 régiments d'infanterie française, complétés au - grand complet de guerre, et 12 de cavalerie française aussi au - grand complet. - - »Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les - remontes, et tout ce qui est nécessaire, de manière qu'il ne m'en - coûte pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront - qu'autant de temps que vous le jugerez nécessaire, après quoi - elles retourneront chez elles. - - »Vous lèverez une légion napolitaine où vous ne laisserez entrer - que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui - voudront s'attacher à ma cause.»] - -[En marge: La couronne de Hollande donnée à Louis Bonaparte.] - -Quant à la Hollande, il avait désigné Louis, qui a raconté depuis à -l'Europe, dans un livre accusateur contre son frère, à quel point il -avait été offensé d'être peu consulté dans cette disposition. En -effet, Napoléon, sans s'occuper de Louis, dont la volonté ne lui -semblait pas être un obstacle à prévoir et à vaincre, avait mandé -quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment -l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille, -pour disposer la Hollande à renoncer enfin à son antique gouvernement -républicain, et à se constituer en monarchie. C'est un autre trait du -tableau que nous retraçons ici, que cette révolution française, ayant -commencé par vouloir convertir tous les trônes en républiques, et -s'appliquant maintenant à convertir les républiques les plus -anciennes en monarchies. Les républiques de Venise et de Gênes -devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne -absorbées dans diverses principautés, avaient déjà signalé cette -singulière tendance. La royauté de Hollande en était le dernier et le -plus éclatant phénomène. La Hollande, après s'être jetée dans les bras -de la France pour échapper aux stathouders, était mécontente de se -voir condamnée à une guerre éternelle, et manquait de reconnaissance -envers Napoléon, qui avait fait à Amiens, et qui renouvelait chaque -jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses -colonies. Les Hollandais, à moitié Anglais par la religion, les -moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite -de leurs intérêts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le -gouvernement de Napoléon, et pour sa grandeur exclusivement -continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutôt -séduits que la plus éclatante victoire sur terre. Ils montraient assez -de dédain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand -pensionnaire, que Napoléon les avait induits à se donner, lorsqu'il -instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis à -l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui était M. de -Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'était à leurs yeux -qu'un préfet français chargé de commettre des exactions, parce qu'il -demandait des impôts et des emprunts, afin de suffire aux dépenses de -l'état de guerre. Le peu de goût inspiré par ce gouvernement d'un -grand pensionnaire, était la seule facilité que présentât la situation -de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de -cette fatigue qui, à la fin des révolutions, rend indifférent à tout, -les Hollandais éprouvaient un sentiment pénible en se voyant enlever -leur état républicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait -leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait -de Louis Bonaparte, de la régularité de ses moeurs, de son penchant à -l'économie, de l'indépendance de son caractère, et enfin la -résignation ordinaire aux choses longtemps prévues, décidèrent les -principaux représentants de la Hollande à se prêter à l'institution -d'une royauté. Un traité dut convertir en une alliance d'État à État, -la nouvelle situation de la Hollande par rapport à la France. - -[En marge: Adjonction des États vénitiens au royaume d'Italie.] - -Les provinces vénitiennes, que Napoléon n'avait pas réunies -immédiatement au royaume d'Italie, pour être plus libre d'en étudier -les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces -vénitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume -d'Italie, sous la condition de céder le pays de Massa à la princesse -Élisa, pour en accroître le duché de Lucques, et le duché de Guastalla -à la princesse Pauline Borghèse, qui n'avait encore rien reçu de la -munificence de son frère. Celle-ci ne voulut pas garder son duché, et -le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions. - -[En marge: Occasion manquée de ramener le Pape par une meilleure -distribution des nouveaux États d'Italie.] - -C'était le cas, peut-être, de songer au Pape et à la cause réelle de -ses mécontentements. Dans un moment où l'Italie était le gâteau des -rois partagé avec le tranchant du sabre, c'était chose aisée que de -réserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques -avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les démêlés -sont fâcheux, même dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien -plus redouter quand elle est opprimée que lorsqu'elle opprime. Ces -nouveaux monarques auraient dû être encore fort heureux de recevoir -leurs États même avec une province de moins, et Pie VII, dédommagé, -aurait été porté à souffrir avec plus de patience que la puissance -française l'investît complétement, comme elle le faisait depuis -l'établissement de Joseph à Naples. Dans tous les cas, Napoléon avait -encore Parme et Plaisance à donner, et il n'en pouvait pas faire un -meilleur usage que de les employer à consoler la cour de Rome. Mais -Napoléon commençait à s'inquiéter beaucoup moins des résistances -physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il était extrêmement -mécontent du Pape, de ses menées hostiles contre le nouveau roi de -Naples, et il se sentait plus disposé à réduire qu'à augmenter le -patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il réservait Parme et Plaisance -pour un emploi qui avait aussi son mérite; il songeait à en faire -l'indemnité de quelques-uns des princes protégés de la Russie ou de -l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Piémont, vieux -rois détrônés, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche -festin autour duquel étaient assis les nouveaux rois. Cette pensée -était bonne assurément, mais restait la faute de laisser le Pape -mécontent, prêt à en venir à des éclats, et qu'il eût été facile de -satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes récemment -institués. - -[En marge: Murat créé grand-duc de Berg.] - -Il fallait pourvoir Murat, époux de Caroline Bonaparte, et ayant du -moins mérité à la guerre ce qu'on allait faire pour lui à raison de la -parenté. Mais lui aussi avait ses exigences, qui étaient plutôt celles -de sa femme que les siennes. Napoléon avait songé à leur donner la -principauté de Neufchâtel, que ni le mari ni la femme n'avaient -voulue. L'archichancelier Cambacérès, qui s'interposait ordinairement -entre Napoléon et sa famille, avec cette patience conciliante qui -apaise les irritations réciproques, qui écoute tout, et ne répète que -ce qui est bon à redire, l'archichancelier Cambacérès eut la -confidence de leur vif déplaisir. Ils se trouvaient traités avec une -inégalité blessante. Napoléon alors songea pour eux au duché de Berg, -cédé à la France par la Bavière en échange d'Anspach, accru encore -des restes du duché de Clèves, beau pays, heureusement situé à la -droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais -d'administration payés, 400 mille florins de revenu, permettant -d'entretenir deux régiments, et pouvant procurer à son possesseur une -certaine importance dans la nouvelle confédération germanique. La -fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas -effectivement de rêver un rôle fort considérable, décoré -extérieurement de quelque grand titre renouvelé du Saint-Empire. - -La famille régnante était pourvue. Mais les frères et les soeurs de -Napoléon n'étaient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons -d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance -naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait à payer le sang -des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves, -laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien -récompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le -sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en -général, mais du contentement, était l'une des plus vives jouissances -de son noble coeur. - -Il consulta l'archichancelier Cambacérès sur la distribution des -nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que fût le -butin à partager, l'étendue des services et des ambitions était plus -grande encore, devina l'embarras de Napoléon, et commença par faire -cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napoléon de ne -pas songer à lui pour les nouveaux duchés. Nul homme ne savait aussi -bien que, lorsqu'on est arrivé à un certain degré de fortune, -conserver vaut mieux qu'acquérir, et un empire dont il aurait dirigé -la politique, dont Napoléon aurait dirigé l'administration et les -armées, serait resté le plus grand de tous, après l'être devenu. -L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'était garder sa grandeur -actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait préférable aux -plus beaux duchés. Il s'était procuré cette certitude dans l'occasion -que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napoléon exiger que -les nouveaux rois conservassent leurs dignités françaises, que son -intention ne fût d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de -l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il était pourvu, -d'architrésorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent -bientôt à l'un des monarques nouvellement créés ou à créer. Voulant -connaître, à ce sujet, la pensée de Napoléon, il lui dit: Quand vous -aurez un roi tout prêt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous -me préviendrez, et je donnerai ma démission.--Soyez tranquille, lui -répondit Napoléon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et -vous la garderez.--En effet, au milieu des têtes couronnées qui -composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places -pour de simples prélats, les électeurs de Mayence, de Trêves et de -Cologne. De même, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il -plaisait à Napoléon de réserver une place pour le premier, le plus -grave magistrat de son temps, appelé à faire entrer dans ses conseils -la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois. - -[En marge: Berthier créé prince de Neufchâtel.] - -Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent -archichancelier. Dès lors ne désirant, ne demandant rien pour lui, il -aida très-utilement Napoléon dans la difficile répartition qu'il avait -à faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage à -récompenser grandement, c'était Berthier, le plus appliqué, le plus -exact, le plus éclairé peut-être des lieutenants de Napoléon, celui -qui était toujours auprès de lui sous les boulets, et qui supportait -sans aucune apparence de déplaisir une vie dont les périls n'étaient -pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues -commençaient à n'être plus dans ses goûts. Napoléon éprouva une -véritable satisfaction à pouvoir le payer de ses services. Il lui -accorda la principauté de Neufchâtel, qui le constituait prince -souverain. - -[En marge: M. de Talleyrand créé prince de Bénévent.] - -Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus -élevé qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus -encore par son art de traiter avec les ministres étrangers et -l'élégance de ses moeurs que par ses lumières dans le conseil, où il -avait cependant le mérite d'opiner toujours pour la politique modérée. -Napoléon ne l'aimait pas et s'en défiait; mais il lui était pénible de -le voir mécontent, et M. de Talleyrand l'était depuis qu'on ne l'avait -pas compris au nombre des grands dignitaires. Napoléon, pour le -dédommager, lui conféra la belle principauté de Bénévent, l'une des -deux qui venaient d'être enlevées au Pape, comme enclaves du royaume -de Naples. - -[En marge: Bernadotte créé prince de Ponte-Corvo.] - -Napoléon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclavée aussi dans le -royaume de Naples, et comme la précédente enlevée au Pape. Il voulut -la donner à un personnage qui n'avait rendu aucun service -considérable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui était -beau-frère de Joseph, c'était le maréchal Bernadotte. Napoléon eut -besoin de se faire violence pour accorder cette dignité. Il s'y décida -par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures. - -[En marge: Création des duchés de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de -Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, de Feltre, de Bassano, -de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de -Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.] - -[En marge: Grandes ressources réservées pour procurer des dotations à -tous les grades, et à tous les services, tant civils que militaires.] - -C'eût été bien peu que de récompenser ces trois ou quatre serviteurs, -si Napoléon n'avait pas songé aux autres, plus nombreux et bien plus -méritants, Berthier excepté, qu'il avait autour de lui, et qui -attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut à ce qui -les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conçue. En -donnant des royaumes, il les concéda aux nouveaux rois à une -condition, c'était d'y instituer des duchés, richement rétribués, et -de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en -ajoutant les États vénitiens au royaume d'Italie, il réserva la -création de douze duchés sous les titres suivants: duchés de Dalmatie, -d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Conégliano, de Trévise, -de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchés ne -conféraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle, -qui devait être prise sur le quinzième réservé des revenus du pays. Il -donna le royaume de Naples à Joseph, à condition d'y réserver six -fiefs, dont faisaient partie les deux principautés déjà citées de -Bénévent et de Ponte-Corvo, et que complétaient les quatre duchés de -Gaëte, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant à la principauté -de Lucques celle de Massa, Napoléon stipula la création du duché de -Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de -Plaisance. L'un des trois fut accordé à l'architrésorier Lebrun. Parmi -tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui -furent portés bientôt par les plus illustres serviteurs de l'Empire, -et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant -témoignage de nos grandeurs passées. Tous ces duchés étaient institués -aux mêmes conditions que les douze qui avaient été créés dans l'État -vénitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzième des -revenus. Napoléon voulut qu'il y eût des récompenses pour chaque -grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens -nationaux et des rentes, afin de créer des dotations. Ainsi il -s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'État de Venise, et une -inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du -royaume d'Italie. Il se réserva, dans le même but, les biens nationaux -de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de -Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principauté de -Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchés, 34 millions de biens -nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trésor de l'armée -qu'une première contribution de guerre avait déjà élevé à 70 millions, -et que de nouvelles victoires allaient grossir indéfiniment, devait -servir à distribuer des dotations à tous les grades, depuis le soldat -jusqu'au maréchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part -de ces dotations. Napoléon avait déjà discuté avec M. de Talleyrand un -projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce -n'était pas assez que la Légion d'honneur et les duchés. Il se -proposait de créer des comtes, des barons, croyant à la nécessité de -ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandît avec lui, en -proportion de ses mérites. Mais il entendait corriger la profonde -vanité de ces titres de deux manières, en les faisant acheter par de -grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir -des familles. - -[En marge: Les nouvelles créations envoyées au Sénat pour y recevoir -un caractère légal.] - -Ces diverses résolutions furent successivement présentées au Sénat, -pour être converties en articles des constitutions de l'Empire, dans -les mois de mars, d'avril et de juin. - -Le 15 mars de cette année 1806, Murat fut proclamé grand-duc de Clèves -et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclamé roi de Naples et de Sicile, -Pauline Borghèse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchâtel. -Le 5 juin seulement (les négociations avec la Hollande ayant entraîné -quelque retard), Louis fut proclamé roi de Hollande, M. de Talleyrand -prince de Bénévent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se -croire revenu à ces temps de l'empire romain où un simple décret du -sénat enlevait ou conférait les couronnes. - -[Date: Juin 1806.] - -[En marge: Institution définitive de la nouvelle Confédération du -Rhin.] - -[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.] - -[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part à la formation -d'une nouvelle Allemagne.] - -[En marge: Le mécontentement qu'elle a donné à Napoléon la fait -exclure de toutes les négociations dont l'Allemagne est le sujet.] - -Cette série d'actes extraordinaires fut terminée par la création -définitive de la nouvelle Confédération du Rhin. La négociation -s'était secrètement passée entre M. de Talleyrand et les ministres de -Bavière, de Baden et de Wurtemberg. À l'agitation visible des princes -allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois -de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation géographique de -leurs États, pouvaient être inclus dans la nouvelle confédération, -suppliaient que l'on voulût bien les y admettre, afin de conserver -leur existence. Ceux qui devaient être limitrophes avec elle, -cherchaient à pénétrer le secret de sa constitution, afin de savoir -quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne -demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages. -L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et -désormais sans utilité pour elle, assistait à ce spectacle avec une -apparente indifférence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la -chute de la vieille Confédération germanique une immense révolution, -qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir impérial -enlevé à la maison d'Autriche, et avoir la clientèle du nord de -l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse -était aux écoutes pour savoir ce qui se préparait. La manière dont -elle venait de prendre possession du Hanovre, les dépêches publiées à -Londres, avaient tellement refroidi Napoléon à son égard, qu'il ne se -donnait pas même la peine de l'avertir de choses qui n'auraient dû -être faites que de concert avec elle. Indépendamment de ce qu'elle -était éconduite des affaires de l'Allemagne, qui étaient les siennes, -on répandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements -d'après lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer -d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait. - -[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'électeur -de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confédération -germanique.] - -Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre était nouveau, -faisaient naître tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le -premier était l'électeur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare, -riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu à -l'étranger, cherchant à ménager l'Angleterre, chez laquelle il avait -beaucoup de capitaux placés, la Prusse dont il était le voisin et l'un -des généraux, la France enfin, qui édifiait ou renversait en ce moment -la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'était pas de ruse -dont il ne fit usage auprès de M. de Talleyrand pour être compris et -avantagé dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se -joindre à la confédération projetée, et de mettre par conséquent sous -notre influence l'une des portions les plus importantes de -l'Allemagne, c'est-à-dire la Hesse, mais à une condition, celle de lui -livrer une grande partie du territoire de la maison de -Hesse-Darmstadt, qu'il détestait de cette haine de branche directe à -branche collatérale, si fréquente chez les familles allemandes. Il -insistait fort à ce sujet, et il avait proposé un plan très-étendu et -très-détaillé. En même temps il écrivait au roi de Prusse pour lui -dénoncer ce qui se tramait à Paris, pour lui dire qu'on préparait une -confédération qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle -de l'Autriche, et qu'on employait auprès de lui toute sorte de moyens -pour l'y faire entrer. - -Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content -du beau duché de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320 -mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de -revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux régiments, et -mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir -l'égal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il -désirait pour y parvenir qu'on lui créât en Westphalie un État d'un -million d'habitants. Dans ce but, il obsédait M. de Talleyrand, qui, -toujours fort pressé de complaire aux membres de la famille impériale, -imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire. -Naturellement la Prusse en fournissait les matériaux avec Munster, -Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner à -cette puissance les villes anséatiques en échange, lesquelles -présentaient un beau dédommagement, sinon en territoire, du moins en -richesse et en importance. - -Tous ces plans, préparés sans que Napoléon en fût informé, ne reçurent -point son agrément dès qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas -tellement à coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voulût -opérer de nouveaux démembrements en Allemagne; il était décidé surtout -à n'incorporer les villes anséatiques dans aucun grand État européen. -Ses dernières combinaisons avaient déjà fait disparaître Augsbourg, et -allaient faire disparaître Nuremberg, villes par lesquelles passait le -commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre -commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brême, Lubeck. Napoléon se -serait bien gardé de sacrifier des villes dont l'indépendance -intéressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus français -pénétraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des -villes anséatiques, et sous le même pavillon revenaient les matières -navales, quelquefois les céréales, quand l'état des récoltes en France -l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand État, -c'eût été enchaîner leur commerce et le nôtre. C'était bien assez de -se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs -merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos -étoffes, nos denrées coloniales, qu'elles répandaient ensuite dans -tout le midi de l'Allemagne. - -[Date: Juillet 1806.] - -Napoléon, bien décidé à ne pas sacrifier les villes anséatiques, -repoussait toute combinaison qui aurait tendu à les donner à un État -quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de -Murat. Quant à l'électeur de Hesse, il détestait ce prince faux, -avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indifférence un ennemi -acharné, et se proposait à la première occasion de le payer des -sentiments qu'il avait pour la France. Napoléon ne voulait donc pas se -lier à son égard, en l'introduisant dans la confédération qui -s'organisait, car c'eût été rendre impossible un projet éventuel, qui -devait entraîner la ruine assez prochaine et assez méritée de ce -prince. Si on était amené à restituer le Hanovre à l'Angleterre, il -fallait trouver un dédommagement pour la Prusse, et Napoléon était -déterminé à lui offrir la Hesse, qu'elle eût certainement acceptée, -comme elle avait accepté les principautés ecclésiastiques et le -Hanovre, comme elle aurait accepté les villes anséatiques, qu'elle -demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la -diplomatie européenne, et qui était le prix des trames continuelles de -la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause, -alors inexpliquée, des refus opposés aux instances que faisait -l'électeur pour être admis dans la nouvelle confédération, et de la -fausse fidélité dont il se vanta bientôt à l'égard de la Prusse. - -[En marge: Conclusion du traité constituant la Confédération du Rhin.] - -Tout étant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de -Bavière, les seuls qui fussent consultés, on donna le traité à signer -aux autres princes, qui furent compris, à leur prière, dans la -nouvelle confédération, mais sans prendre leur avis sur la nature de -l'acte qui la constituait. Ce traité reçut la date du 12 juillet; il -renfermait les dispositions qui suivent. - -[En marge: Titre de la Confédération.] - -[En marge: Engagements des princes confédérés.] - -La nouvelle confédération devait porter un titre restreint et bien -choisi, celui de _Confédération du Rhin_, titre qui excluait la -prétention d'englober l'Allemagne tout entière, et qui s'appliquait -exclusivement aux États voisins de la France, et ayant avec elle des -relations d'intérêt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la -faute de l'institution. Les princes signataires formaient une -confédération, sous la présidence du prince archichancelier, et sous -le protectorat de l'empereur des Français. Toute contestation entre -eux devait être résolue dans une diète siégeant à Francfort, et -composée de deux colléges seulement, l'un appelé collége des rois, -l'autre collége des princes. Le premier répondait à l'ancien collége -des électeurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y -avait plus d'empereur à élire; le second, par le titre et la chose, -était l'ancien collége des princes. Il n'y avait plus de collége -répondant à l'ancien collége des villes. - -Les princes confédérés étaient en état perpétuel d'alliance offensive -et défensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la -Confédération ou la France serait engagée, devenait commune, à toutes -deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confédération -63 mille, ainsi répartis: la Bavière 30 mille, le Wurtemberg 12, le -grand-duché de Baden 8, le grand-duché de Berg 5, celui de -Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits États 4 mille à eux tous. À la -mort du prince archichancelier, l'empereur des Français avait le droit -de nommer le successeur. - -Les confédérés se déclaraient séparés à jamais de l'empire germanique, -et devaient en faire la déclaration immédiate et solennelle à la Diète -de Ratisbonne. Ils devaient se régir, dans leurs rapports entre eux, -et relativement à leurs affaires allemandes, par des lois que la Diète -de Francfort était appelée à délibérer prochainement. - -Par un article spécial, toutes les maisons allemandes avaient la -faculté d'adhérer plus tard à ce traité, à la condition d'une adhésion -pure et simple. - -[En marge: Princes composant la Confédération du Rhin.] - -Pour le présent, la Confédération du Rhin comprenait les rois de -Bavière et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevêque de -Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt, -les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de -Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et -Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen. - -Les Hohenzollern et les Salm étaient admis dans la nouvelle -confédération, à cause de la longue résidence que plusieurs membres de -ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles -avaient voué à nos intérêts. Le prince de Lichtenstein obtenait son -admission, et conservait ainsi sa qualité de prince régnant, quoique -prince autrichien, à cause du traité de Presbourg qu'il avait signé. -Il y avait eu à l'égard de sa principauté, et de plusieurs de celles -qui étaient maintenues, d'ardentes convoitises repoussées par la -France. - -[En marge: Sort des princes médiatisés.] - -La circonscription géographique de la Confédération du Rhin embrassait -les territoires situés entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le -haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est-à-dire les pays de Nassau et de -Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavière. Tout -prince renfermé dans cette circonscription, s'il n'était pas nommé -dans l'acte constitutif, perdait la qualité de prince régnant. Il -était _médiatisé_, expression empruntée à l'ancien droit germanique, -laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dépendre _immédiatement_ -du chef suprême de l'Empire, pour n'en dépendre que _médiatement_, -qu'il tombait par conséquent sous l'autorité du souverain territorial -dans les États duquel il était enclavé, et voyait ainsi disparaître -sa souveraineté. - -Les princes et comtes _médiatisés_ conservaient certains droits -princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels étaient -transportés au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits -souverains transportés étaient ceux de législation, de juridiction -suprême, de haute police, d'impôt, de recrutement. La basse et moyenne -justice, la police forestière, les droits de pêche, de chasse, de -pâturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature -féodale, sans compter les propriétés personnelles, composaient les -prérogatives laissées aux _médiatisés_. - -Ils conservaient la faculté d'être jugés par leurs pairs, qualifiés -d'_austrègues_ dans l'ancienne constitution allemande. - -[En marge: Suppression définitive de la noblesse immédiate.] - -La noblesse immédiate était définitivement incorporée. - -Les _médiatisés_, réduits de l'état de princes régnants à celui de -sujets privilégiés, étaient assez nombreux, et l'auraient été -davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre -les princes de Fustemberg, dévoués à l'Autriche, de Hohenlohe à la -Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui était dépouillé du monopole -des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de -Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de -Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de -Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions -de ses domaines, par suite de sa contiguïté de territoire avec la -nouvelle confédération. La cour de Berlin, indépendamment des graves -inquiétudes que devait lui inspirer une pareille confédération, y -trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes -qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont -nous avons déjà fait connaître la proche parenté avec la famille -royale de Prusse. - -À ces dispositions fondamentales le traité ajoutait les règlements de -territoire qui étaient nécessaires pour mettre d'accord les souverains -de Wurtemberg, de Baden et de Bavière, copartageants inconciliables de -la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immédiate, des -États appartenant aux princes _médiatisés_. - -[En marge: Le titre de l'archichancelier transporté de la ville de -Ratisbonne sur celle de Francfort.] - -La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment régler le -sort, entre une bourgeoisie inquiète qui l'agitait, et une noblesse -patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration, -fut donnée à la Bavière, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix -de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le -prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de -Francfort un riche dédommagement. C'est à Francfort que devait se -tenir la nouvelle Diète. - -[En marge: Caractère social de la nouvelle confédération.] - -Ce célèbre traité de la Confédération du Rhin mit fin à l'ancien -empire germanique, après mille six ans d'existence, depuis Charlemagne -couronné en 800, jusqu'à François II dépossédé en 1806. Il fournissait -le nouveau modèle sur lequel devait être constituée l'Allemagne -moderne; il en était à ce titre la réforme sociale, et pour le présent -il plaçait sous l'influence temporaire de la France les États du midi -de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs -qu'il leur plairait de choisir. - -Ce traité publié le 12 juillet, avec un grand éclat, ne causa aucune -surprise, mais compléta pour tous les yeux le système européen de -Napoléon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzeraineté -impériale par des royautés de famille, ayant les princes du Rhin sous -son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le -titre. - -[En marge: Manière d'annoncer à l'Autriche, à la Prusse et à tous les -intéressés, la création de la nouvelle Confédération du Rhin.] - -Il fallait annoncer ce résultat aux intéressés, c'est-à-dire à la -Diète de Ratisbonne, à l'empereur d'Autriche, à la Prusse. La -déclaration à la Diète était simple, on lui notifia qu'on ne la -reconnaîtrait plus. À l'empereur d'Autriche, on adressa une note, dans -laquelle, sans lui dicter la conduite qu'il avait à tenir et qu'on -prévoyait bien, on lui parlait de l'empire germanique comme d'une -institution aussi usée que la république de Venise, tombant en ruine -de toutes parts, ne donnant plus de protection aux États faibles, -d'influence aux États forts, ne répondant ni aux besoins du temps, ni -à la proportion relative des États allemands entre eux, ne procurant -plus enfin à la maison d'Autriche elle-même qu'un vain titre, celui -d'empereur d'Allemagne, titre dont le chef actuel de cette maison -avait prévu la caducité en se proclamant empereur d'Autriche, ce qui -avait affranchi la cour de Vienne de toute dépendance à l'égard des -maisons électorales. On semblait donc espérer, sans le demander, que -l'empereur François abdiquerait un titre qui allait cesser de fait -dans une grande partie de l'Allemagne, dans toute celle qu'embrassait -la Confédération du Rhin, et qui devait n'être plus reconnu par la -France. - -[En marge: Pour dédommager la Prusse de la création d'une -confédération du Rhin, on l'invite à former en Allemagne une -confédération du Nord.] - -Quant à la Prusse, on la félicitait d'être dégagée des liens de cet -empire germanique, ordinairement asservi à l'Autriche, et, pour la -dédommager de ce qu'on prenait sous sa dépendance le midi de -l'Allemagne, on l'invitait à placer le nord sous une dépendance -pareille. «L'empereur Napoléon, écrivait le cabinet français, verra -sans peine, et même avec plaisir, que la Prusse range sous son -influence, au moyen d'une confédération semblable à celle du Rhin, -tous les États du nord de l'Allemagne.» On ne désignait pas ces -princes, on n'en excluait par conséquent aucun; mais le nombre n'en -pouvait être grand, et l'importance pas davantage. C'étaient -Hesse-Cassel, la Saxe avec ses diverses branches, les deux maisons de -Mecklembourg, enfin les petits princes du nord, inutiles à énumérer. -On promettait de n'apporter aucun obstacle à une confédération de ce -genre. - -[En marge: Précautions prises par Napoléon pour que la pensée ne -vienne à personne de résister à ses grands projets.] - -[En marge: Aspect formidable de la grande armée.] - -[En marge: Effectif total des troupes françaises à l'intérieur et à -l'extérieur.] - -Toutefois Napoléon n'avait pas osé de telles choses sans prendre -d'énergiques et ostensibles précautions. Surveillant avec son activité -ordinaire ce qui se passait à Naples, à Venise, en Dalmatie, sans se -relâcher des soins donnés à l'administration intérieure de l'Empire, -il s'était appliqué à mettre la grande armée sur un pied formidable. -Celle-ci, répandue, comme on l'a vu, en Bavière, en Franconie, en -Souabe, vivant dans de bons cantonnements, était reposée, prête à -marcher de nouveau, soit qu'il fallût refluer par la Bavière vers -l'Autriche, soit qu'il fallût se jeter, par la Franconie et la Saxe, -sur la Prusse. Napoléon avait versé dans ses rangs les deux réserves -formées à Strasbourg et Mayence, sous les maréchaux-sénateurs -Kellermann et Lefebvre. C'était un accroissement d'une quarantaine de -mille hommes, levés depuis un an, parfaitement disciplinés, instruits, -préparés à la fatigue. Quelques-uns même, qui appartenaient aux -réserves des années antérieures, avaient acquis l'âge de la véritable -force, c'est-à-dire vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L'armée affaiblie, -par suite de la dernière campagne, d'une vingtaine de mille nommes, -dont un quart était rentré dans les rangs, se trouvait donc, grâce à -ce renfort, augmentée et rajeunie. Napoléon, profitant de ce qu'une -partie de ses soldats était nourrie à l'étranger, avait porté à -450,000 hommes la force totale de la France, dont 152 mille à -l'intérieur (les gendarmes, vétérans, invalides, et dépôts, étant -compris dans ce nombre), 40 mille à Naples, 50 mille dans la -Lombardie, 20 mille en Dalmatie, 6 mille en Hollande, 12 mille au camp -de Boulogne, et 170 mille à la grande armée. Ces derniers réunis en -une seule masse, sur le pied complet de guerre, comptant 30 mille -cavaliers, 10 mille artilleurs, 130 mille fantassins, étaient parvenus -au plus haut degré de perfection qu'il soit possible d'atteindre par -la discipline et la guerre, et sous la conduite du plus grand des -capitaines. Il faut remarquer que de cette armée avaient été détachés -le général Marmont en Dalmatie, les Hollandais en Hollande, et qu'elle -ne renfermait plus les Bavarois dans ses rangs, ce qui explique -pourquoi elle n'était pas plus nombreuse après l'adjonction des -réserves. - -[En marge: Napoléon attend dans une attitude imposante l'effet produit -à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets.] - -Dans cette situation imposante, Napoléon pouvait attendre les effets -produits à Berlin et à Vienne par l'ensemble de ses projets, et la -suite des négociations ouvertes à Paris avec l'Angleterre et la -Russie. - -[En marge: Fête magnifique que Paris doit donner à la grande armée.] - -Du reste, il n'avait aucun penchant à prolonger la guerre, si on ne -l'y obligeait pas pour l'exécution de ses desseins. Il était -impatient, au contraire, de réunir ses soldats autour de lui, dans la -fête magnifique que la ville de Paris devait donner à la grande armée. -C'était une heureuse et belle idée que de faire fêter cette armée -héroïque par cette noble capitale, qui ressent si fortement toutes les -émotions de la France, et qui, si elle ne les éprouve pas d'une -manière plus vive, les rend au moins plus vite et plus énergiquement, -grâce à la puissance du nombre, à l'habitude de prendre l'initiative -en toutes choses, et de parler pour le pays en toute occasion. - -[En marge: Travaux d'art et d'utilité publique.] - -[En marge: Restauration de Saint-Denis.] - -Porté à la grandeur par sa nature, et aussi par le succès qui exaltait -son imagination, Napoléon, au milieu de ces négociations si vastes et -si variées, de ces soins militaires étendus de Naples à l'Illyrie, de -l'Illyrie à l'Allemagne, de l'Allemagne à la Hollande, s'adonnait avec -un goût ardent à d'immortelles créations d'art et d'utilité publique. -Ayant visité, pendant les courts loisirs que lui laissait la guerre, -presque tous les lieux de la capitale, il n'en avait pas aperçu un -seul, sans être saisi à l'instant même de quelque pensée grande, -morale ou utile, dont nous voyons aujourd'hui la réalisation sur le -sol de Paris. Il s'était rendu à Saint-Denis, et trouvant cette -vieille église dans un affligeant état de délabrement, surtout depuis -la violation des tombes royales, il ordonna, par un décret, la -réparation de ce monument vénérable. Il décida que quatre chapelles -sépulcrales y seraient élevées, trois pour les rois des premières -races, et une pour les princes de sa propre dynastie. Des marbres, -portant les noms des rois ensevelis, et dont les tombes avaient été -profanées, devaient remplacer leurs restes dispersés. Il institua un -chapitre de dix vieux évêques, pour prier perpétuellement dans cet -asile funèbre de nos races royales. - -Après avoir visité Sainte-Geneviève, il ordonna que ce beau temple fût -achevé et rendu au culte, mais en conservant la destination que -l'Assemblée constituante lui avait assignée, celle de recevoir les -hommes illustres de la France. C'était le chapitre de la métropole, -agrandi, qui devait chaque jour y chanter l'office. - -[En marge: Érection de la colonne de la place Vendôme, imitée de la -colonne Trajane.] - -Un monument triomphal avait été ordonné par le Sénat, sur la -proposition du Tribunat. Après bien des plans rejetés, Napoléon -s'arrêta à l'idée d'élever, sur la plus belle place de Paris, une -colonne de bronze, semblable par la forme et par les dimensions à la -colonne Trajane, consacrée à la grande armée, et retraçant sur un long -bas-relief, enroulé autour de son fût magnifique, les exploits de la -campagne de 1805. Il fut décidé que les canons pris sur l'ennemi en -fourniraient la matière. La statue de Napoléon, en costume impérial, -dut en surmonter le chapiteau. C'est cette même colonne de la place -Vendôme, au pied de laquelle passent et passeront les générations -présentes et futures, sujet d'une généreuse émulation pour elles tant -qu'elles conserveront l'amour de la gloire nationale, sujet de -reproche éternel si elles étaient jamais capables de perdre ce noble -sentiment! - -[En marge: Arc triomphal de la place du Carrousel.] - -[En marge: Achèvement projeté du Louvre et des Tuileries.] - -[En marge: Projet d'une vaste rue, allant des Tuileries à la barrière -du Trône, et devant s'appeler RUE IMPÉRIALE.] - -[En marge: Projet de construction de l'arc de l'Étoile.] - -Napoléon arrêta ensuite le projet d'un arc triomphal sur la place du -Carrousel, le même qui existe aujourd'hui. Cet arc entrait dans le -plan d'achèvement du Louvre et des Tuileries. Il se proposait de -réunir ces deux palais, et de n'en former qu'un seul qui serait le -plus grand qu'on eût jamais vu dans aucun pays. Se plaçant un jour -sous le portail du Louvre, et regardant vers l'hôtel de ville, il -conçut l'idée d'une rue immense, qui devait être uniformément -construite, large comme la rue de la Paix, prolongée jusqu'à la -barrière du Trône, de manière que l'oeil pût plonger d'un côté -jusqu'aux Champs-Élysées, de l'autre jusqu'aux premiers arbres de -Vincennes. Le nom destiné à cette rue était celui de RUE IMPÉRIALE. Un -monument était depuis longtemps décrété sur l'emplacement de -l'ancienne Bastille. Napoléon voulait que ce fût un arc triomphal, -assez vaste pour donner passage, à travers le portail du milieu, à la -grande rue projetée, et placé à l'intersection de cette rue et du -canal Saint-Martin. Les architectes ayant déclaré l'impossibilité -d'une telle construction sur une pareille base, Napoléon résolut de -transporter cet arc à la place de l'Étoile, pour qu'il fît face aux -Tuileries, et devînt l'une des extrémités de la ligne immense qu'il -voulait tracer au sein de sa capitale. La génération présente a -terminé la plupart des monuments que Napoléon n'avait pas eu le temps -d'achever. Elle n'a ni terminé le Louvre, ni créé la magnifique rue -dont il avait conçu le projet. - -[En marge: Ouverture de nouvelles fontaines dans Paris.] - -Il ne borna pas à des ouvrages de pur embellissement ses soins pour la -ville de Paris. Il trouva indigne de la prospérité de l'Empire que la -capitale manquât d'eau, tandis que dans son sein coulait une belle et -limpide rivière. Les fontaines n'étaient ouvertes que le jour; il -voulut que des travaux fussent exécutés sur-le-champ aux pompes de -Notre-Dame, du pont Neuf, de Chaillot, du Gros-Caillou, pour faire -couler l'eau jour et nuit. Il ordonna de plus l'érection de quinze -fontaines nouvelles. Celle du Château-d'Eau était comprise dans cette -création. En deux mois, une partie de ces ordres fut exécutée, et -l'eau jaillissait nuit et jour des soixante-cinq fontaines anciennes. -Sur l'emplacement de celles qui étaient récemment décrétées, des -bornes provisoires répandaient l'eau, en attendant que les fontaines -elles-mêmes fussent élevées. C'est le trésor public qui avait fourni -les fonds nécessaires à cette dépense. - -[En marge: Projet du pont en pierre qui s'est appelé depuis pont -d'Iéna.] - -Napoléon prescrivit la continuation des quais de la Seine, et décida -que le pont du Jardin des Plantes, alors en construction, porterait le -glorieux nom d'Austerlitz. S'étant enfin aperçu, en visitant le Champ -de Mars pour arrêter le plan des fêtes qui se préparaient, qu'une -communication était indispensable sur ce point entre les deux rives de -la Seine, il ordonna l'établissement d'un pont en pierre, qui devait -être le plus beau de la capitale, et qui depuis a porté le nom de pont -d'Iéna. - -[En marge: Projets de routes et canaux.] - -Les départements les plus éloignés de l'Empire eurent part à sa -munificence. Il décréta, cette année, le canal du Rhône au Rhin, le -canal de l'Escaut au Rhin, et ordonna des études pour le canal de -Nantes à Brest. Il consacra des fonds à la continuation des canaux de -l'Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne. Il prescrivit la construction -d'une grande route, longue de soixante lieues, allant de Metz à -Mayence, à travers la vallée de la Moselle. Il fit commencer la route -de Roanne à Lyon, où se trouve la belle descente de Tarare, presque -digne du Simplon; la célèbre route de la Corniche, allant de Nice à -Gênes, attachée aux flancs de l'Apennin, entre les cimes de ces monts -et la mer. Il fit continuer celle du Simplon, déjà presque achevée, -celles du mont Cenis, du mont Genèvre, celle enfin qui longe les bords -du Rhin. Napoléon ordonna en outre de nouveaux travaux à l'arsenal -d'Anvers. - -Il semble que la victoire eût fécondé son esprit, car la plupart de -ses grandes créations datent de cette année mémorable, placée entre la -première moitié de sa carrière, moitié si belle, où la sagesse guida -presque toujours ses pas, et cette seconde moitié, si extraordinaire -et si triste, où son génie, exalté par le succès, s'élança au delà de -toutes les bornes du possible pour aller finir dans un abîme. - -Le Corps législatif assemblé adoptait paisiblement les projets -imaginés par Napoléon et discutés par le Conseil d'État. On -n'assistait plus aux scènes orageuses de la Révolution, et pas encore -aux scènes d'un parlement libre. On voyait une assemblée adoptant de -confiance des projets qu'elle savait aussi bien conçus que bien -rédigés. - -[En marge: Rédaction et adoption du Code de procédure civile.] - -Un nouveau code fut présenté cette année, fruit de longues conférences -entre les tribuns et les conseillers d'État, sous la direction de -l'archichancelier Cambacérès: c'était le Code de procédure civile, -réglant la manière de procéder devant nos tribunaux, en raison de leur -nouvelle forme et de la simplification de nos lois. Ce code fut adopté -sans difficulté, les contestations dont il était susceptible ayant été -vidées d'avance dans les discussions préparatoires du Conseil d'État -et du Tribunat. - -[En marge: Changements dans l'organisation du Conseil d'État, et -création des maîtres des requêtes.] - -Un perfectionnement notable fut apporté à l'organisation du Conseil -d'État. Jusqu'ici ce corps examinait les projets de loi, discutait les -grandes mesures de gouvernement, telles que le concordat, le -couronnement, le voyage du Pape à Paris, la grave question -diplomatique des préliminaires Saint-Julien non ratifiés par -l'Autriche. Initié à toutes les affaires d'État, il était plutôt un -conseil de gouvernement qu'un conseil d'administration. Mais chaque -jour ces hautes questions devenaient plus rares dans son sein, et -faisaient place aux questions purement administratives, que le progrès -du temps, l'étendue croissante de l'Empire multipliaient sans cesse. -Les conseillers d'État, personnages importants, presque les égaux des -ministres, étaient trop élevés en rang, et trop peu nombreux pour se -charger de tous les rapports. Tandis que le nombre des affaires -augmentait, et qu'elles prenaient le caractère exclusivement -administratif, un autre besoin se manifestait, celui de former des -sujets pour le Conseil d'État, de créer une échelle pour y arriver, -et surtout d'employer la jeunesse de haut rang, que Napoléon voulait -attirer à lui par toutes les voies à la fois, celles de la guerre et -des fonctions civiles. Après en avoir conféré avec l'archichancelier, -il créa les maîtres des requêtes, occupant un rang intermédiaire entre -les auditeurs et les conseillers d'État, chargés du plus grand nombre -des rapports, ayant la faculté de délibérer sur les questions qu'ils -avaient rapportées, et jouissant d'un traitement proportionné à -l'importance de leurs attributions. MM. Portalis fils, Molé et -Pasquier, fort jeunes alors, et nommés immédiatement maîtres des -requêtes, indiquaient l'utilité et l'intention du projet. On aimait le -mérite qui rappelait des souvenirs, sans exclure le mérite qui n'en -rappelait aucun. - -[En marge: La connaissance de tous les marchés passés avec le -gouvernement déférée au Conseil d'État.] - -À cette sage innovation, qui a créé une pépinière d'administrateurs -habiles, Napoléon en ajoute sur-le-champ une autre. Il n'y avait pas -de juridiction pour les entrepreneurs qui traitaient avec l'État, -qu'ils exécutassent des travaux publics, fissent des fournitures, ou -contractassent des engagements financiers. C'est l'affaire des -_Négociants réunis_ qui avait révélé cette lacune, car Napoléon, ne -sachant plus à qui la déférer, avait songé un moment à l'envoyer au -Corps législatif. On ne pouvait attribuer cette juridiction aux -tribunaux, tant à cause des connaissances spéciales qu'elle suppose, -que de la nature d'esprit qu'elle exige, esprit qui doit être -administratif plutôt que judiciaire. C'est le motif pour lequel la -connaissance de tous les marchés passés avec le gouvernement fut -déférée au Conseil d'État. Ce fut la principale origine de ses -attributions contentieuses. Aussi créa-t-on en même temps des _avocats -au conseil_, chargés de défendre par mémoires écrits les intérêts des -justiciables qui allaient être appelés devant cette nouvelle -juridiction. - -[En marge: Création de l'Université.] - -[En marge: Succès des nouvelles maisons d'éducation instituées sous le -titre de Lycées.] - -À toutes ces créations Napoléon en ajouta une encore, la plus belle -peut-être de son règne, l'Université. On a vu quel système d'éducation -il avait adopté en 1802, lorsqu'il jeta les fondements de la nouvelle -société française. Au milieu des vieilles générations que la -révolution avait rendues ennemies, dont les unes regrettaient l'ancien -régime, dont les autres étaient dégoûtées du nouveau sans vouloir -revenir à l'ancien, il se proposa de former par l'éducation une jeune -génération, faite pour nos modernes institutions et par elles. Au lieu -de ces écoles centrales, qui étaient des cours publics, auxquels les -jeunes gens nourris dans les familles ou dans des pensionnats -particuliers venaient assister, et dans lesquels ils entendaient des -professeurs enseigner au gré de leur caprice, ou du caprice du temps, -les sciences physiques beaucoup plus que les lettres, Napoléon -institua, comme on l'a vu, des maisons où les jeunes gens, casernés et -nourris, recevaient des mains de l'État l'instruction et l'éducation, -et où les lettres avaient repris la place qu'elles n'auraient jamais -dû perdre, sans que les sciences perdissent la place qu'elles avaient -acquise. Napoléon, prévoyant bien que le préjugé et la malveillance -s'élèveraient contre les établissements qu'il venait d'instituer, -avait fondé six mille bourses, et avait ainsi composé d'autorité -(mais de l'autorité du bienfait) la population des nouveaux colléges, -appelés du nom de Lycées. Les uns ouverts tout récemment, les autres -n'étant que d'anciennes maisons transformées, présentaient déjà en -1806 le spectacle de l'ordre, des bonnes moeurs et des saines études. -Il en existait vingt-neuf. Napoléon en voulait étendre le nombre, et -le porter à cent. Trois cent dix écoles secondaires établies par les -communes, une égale quantité d'écoles secondaires ouvertes par des -particuliers, les premières astreintes à suivre les règles des lycées, -les secondes à y envoyer leurs élèves, complétaient l'ensemble des -nouveaux établissements. Ce système avait parfaitement réussi. Les -entrepreneurs de maisons particulières, les parents entêtés d'anciens -préjugés, les prêtres rêvant la conquête de l'éducation publique, -calomniaient les lycées. Ils disaient qu'on n'y professait que les -mathématiques parce qu'on ne désirait former que des militaires, que -la religion y était négligée, que les moeurs y étaient corrompues. -Rien n'était moins vrai, car on avait eu l'intention expresse de -remettre les lettres en honneur, et on avait atteint le but proposé. -La religion y était enseignée par des aumôniers aussi sérieusement que -la volonté de l'auteur du concordat avait pu l'obtenir, et avec le -succès que permettait l'esprit du siècle. Enfin une vie dure, presque -militaire, des exercices continuels, y garantissaient la jeunesse des -passions précoces; et sous le rapport des moeurs, les lycées étaient -certainement préférables aux maisons particulières. - -Du reste, malgré les médisances des intéressés et des partisans -chagrins du passé, ces établissements avaient fait des progrès -rapides. La jeunesse, amenée par le bienfait des bourses et par la -confiance des parents, commençait à y venir en foule. - -[En marge: Napoléon, après avoir créé des maisons d'éducation, veut -compléter son système en créant un corps enseignant.] - -Mais, suivant Napoléon, l'oeuvre était à peine ébauchée. Ce n'était -pas tout que d'attirer des élèves, il fallait leur donner des -professeurs; il fallait créer un corps enseignant. C'était là une -grande question, sur laquelle Napoléon était fixé avec cette fermeté -d'esprit qu'il apportait en toute chose. Rendre l'éducation aux -prêtres était inadmissible à ses yeux. Il avait rétabli les cultes, et -il l'avait fait avec la profonde conviction qu'il faut une religion à -toute société, non pas comme un moyen de police de plus, mais comme -une satisfaction due aux plus nobles besoins de l'âme humaine. -Néanmoins il ne voulait pas abandonner le soin de former la société -nouvelle au clergé, qui, dans ses préjugés opiniâtres, dans son amour -du passé, dans sa haine du présent, dans sa terreur de l'avenir, ne -pouvait que continuer chez la jeunesse les tristes passions des -générations qui s'éteignaient. Il faut que la jeunesse soit formée sur -le modèle de la société dans laquelle elle est destinée à vivre; il -faut qu'elle trouve dans le collége l'esprit de la famille, dans la -famille l'esprit de la société, avec des moeurs plus pures, des -habitudes plus régulières, un travail plus soutenu. Il faut, en un -mot, que le collége soit la société elle-même améliorée. S'il y a une -différence quelconque entre l'un et l'autre, si la jeunesse entend ses -maîtres et ses parents parler diversement, si elle entend les uns -préconiser ce que blâment les autres, il naît un contraste fâcheux qui -trouble son esprit, et qui lui fait mépriser ses maîtres si elle a -plus de confiance en ses parents, ses parents si elle a plus de -confiance en ses maîtres. La seconde partie de la vie est alors -employée à ne rien croire de ce qu'on a appris dans la première. La -religion elle-même, si elle est imposée avec affectation, au lieu -d'être professée avec respect en présence de la jeunesse, la religion -n'est plus qu'un joug, auquel le jeune homme devenu libre se hâte -d'échapper comme à tous les jougs du collége. Telles furent les -considérations qui éloignèrent Napoléon de l'idée de livrer la -jeunesse au clergé. Une dernière raison acheva de le décider. Le -clergé était-il apte à élever des juifs, des protestants? Assurément -non. Alors on ne pouvait plus faire élever ensemble juifs, -protestants, catholiques, pour composer avec eux une jeunesse -éclairée, tolérante, aimant le pays, propre à toutes les carrières, -UNE enfin comme il fallait que fût la France nouvelle. - -Cependant si le clergé n'avait pas les qualités nécessaires à cette -tâche, il en avait quelques-unes de très-précieuses, et qu'on devait -s'efforcer de lui emprunter. La vie régulière, laborieuse, sobre, -modeste, était une condition indispensable pour élever la jeunesse, -car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des -premiers venus, formés par les hasards du temps et d'une société -dissipée. Mais était-il impossible de donner à des laïques certaines -qualités du clergé? Napoléon ne le pensait pas, et l'expérience a -prouvé qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec -la vie religieuse; elle est compatible avec la régularité de moeurs et -avec la médiocrité de fortune. Napoléon croyait qu'on pouvait, par des -règlements, créer un corps enseignant, qui, sans observer le célibat, -apporterait dans l'éducation de la jeunesse la même application, la -même suite, la même constance de vocation que le clergé. Il y a tous -les ans, dans les générations qui arrivent à l'état adulte, comme les -moissons croissant, sur la terre arrivent à maturité, une portion de -jeunes esprits qui ont le goût de l'étude, et qui appartiennent à des -familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre à des -épreuves préparatoires, à une discipline commune, les attirer et les -retenir par l'attrait d'une carrière modeste, mais assurée, tel était -le problème à résoudre; et Napoléon ne le regardait pas comme -insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des -paroles qu'il répétait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait -une des idées dont il était le plus souvent frappé, c'est que _la -société était en poussière_. Il était naturel qu'il éprouvât ce -sentiment, à l'aspect d'un pays où il n'y avait plus ni noblesse, ni -clergé, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes -de la révolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous défendre, -car voyez comme se défendent les prêtres et les émigrés, animés du -dernier souffle des grands corps détruits!--Il voulait donc remettre à -un corps qui vivrait, et se défendrait, le soin d'élever les -générations futures. Il l'a résolu, il l'a fait, et il a réussi. - -[En marge: Loi constitutive de l'Université.] - -Napoléon établit l'Université sur les principes suivants. Une -éducation spéciale pour les hommes destinés au professorat, des -examens préparatoires avant de devenir professeurs; l'entrée après ces -examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrière ne -pouvait être ni interrompue ni brisée, et dans lequel ils s'élevaient -avec le temps et leurs mérites; à la tête de ce corps un conseil -supérieur, composé des professeurs qui se seraient distingués par -leurs talents, appliquant les règles, dirigeant l'enseignement; enfin -le privilége de l'éducation publique attribué exclusivement à la -nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'État, ce qui -devait ajouter à l'énergie de l'esprit de corps l'énergie de l'esprit -de propriété, telles furent les idées d'après lesquelles Napoléon -voulut que l'Université fût organisée. Mais il était trop expérimenté -pour insérer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une -intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de -présenter des lois très-générales, qu'il complétait ensuite par des -décrets, au fur et à mesure des expériences faites, il chargea M. -Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de -l'intérieur, de rédiger un projet de loi, qui fut conçu en trois -articles seulement. Par le premier il était dit qu'il serait formé, -sous le nom d'UNIVERSITÉ IMPÉRIALE, un corps enseignant, chargé de -l'éducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les -membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles, -spéciales et temporaires_ (ce mot était employé pour exclure l'idée -des voeux monastiques); par le troisième, que l'organisation du corps -enseignant, remaniée d'après l'expérience, serait convertie en loi -dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que -se font les grandes choses. - -Ce projet, présenté le 6 mai, fut adopté comme tous les autres avec -confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois, -que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus -déterminant encore, une telle situation. - -[En marge: La session de 1806 terminée par la présentation des lois de -finances.] - -Cette courte et féconde session fut terminée par les lois financières. -Napoléon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi -indispensable que l'armée à la grandeur d'un empire. La dernière -crise, quoique passée, était un avertissement sérieux d'arrêter enfin -un système complet de finances, d'élever les ressources au niveau des -besoins, et d'établir un service de trésorerie qui dispensât de -recourir aux faiseurs d'affaires. - -Quant à la création des ressources nécessaires pour suffire aux -charges de la guerre, Napoléon persistait à ne pas vouloir d'emprunt. -En effet, même au milieu de la prospérité dont il faisait jouir la -France, la rente 5 pour 100 ne s'était jamais élevée au-dessus de 60. -Si on avait annoncé un emprunt, le cours serait descendu au-dessous, -probablement à 50, et c'eût été un intérêt perpétuel de 10 pour 100 à -supporter. Napoléon n'avait garde de recourir à de tels moyens. -Cependant il fallait combler le déficit des derniers exercices, et -mettre définitivement les ressources en rapport avec l'état de -guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'état ordinaire de la -France. C'était une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais -réalisée, que de suffire aux dépenses d'une lutte acharnée avec les -impôts permanents. Napoléon n'y avait pas renoncé, et il eut le -courage de proposer au pays, ou plutôt de lui imposer, les charges qui -devaient fournir le moyen d'atteindre à ce résultat. - -L'arriéré des derniers exercices pouvait être liquidé avec 60 -millions, la dette envers la caisse d'amortissement en étant -défalquée. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en -cautionnements dont il avait été disposé, en produits de la vente des -biens nationaux que le Trésor avait absorbés pour son usage, -quoiqu'ils appartinssent à la caisse d'amortissement. Il fallait donc -pourvoir à ces 60 millions, à la dette contractée envers la caisse -d'amortissement, et à un budget annuel qui, d'après l'expérience de -1806, ne s'élevait pas à moins de 700 millions pendant la guerre (820 -avec les frais de perception). - -Voici quels furent les moyens imaginés. - -[En marge: Liquidation de l'arriéré.] - -On s'était aperçu que la caisse d'amortissement avait -très-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confié -l'aliénation à titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les -70 millions, que la loi de ventôse an IX lui attribuait en vue de la -dédommager des rentes créées à cette époque, et dont on lui devait le -prix à raison de 10 millions par an, on lui avait livré ces biens -eux-mêmes. Quant aux cautionnements à lui rembourser, on était décidé -à les payer dans la même valeur, c'est-à-dire en biens, sauf à elle à -les aliéner avec les précautions nécessaires, qui lui avaient déjà si -heureusement réussi. Cette même observation avait conduit Napoléon, -qui était l'inventeur de cette liquidation, à trouver le moyen de -combler les 60 millions de l'arriéré. - -[En marge: Napoléon retire aux grands corps de l'État les biens-fonds -qu'il leur avait donnés, remplace ces biens par des rentes, et les -fait vendre pour payer l'arriéré.] - -Il avait doté le Sénat, la Légion d'honneur, l'Instruction publique et -certains établissements, avec le reste des domaines nationaux. Son -intention, en agissant ainsi, avait été de les soustraire au -gaspillage des mauvaises aliénations. Mais, d'une part, on venait de -s'apercevoir que les aliénations pouvaient s'opérer d'une manière -avantageuse en les confiant à la caisse d'amortissement; et, de -l'autre, on avait retrouvé dans ce système de dotation le vice propre -aux biens de main-morte, dont la condition est d'être mal exploités et -de peu produire. Napoléon résolut de reprendre ces biens au Sénat et à -la Légion d'honneur, et de leur en fournir l'équivalent, en créant 3 -millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les -rentes livrées au public étaient menacées d'une dépréciation -immédiate, assignées comme dotations à des corps permanents qui ne les -aliénaient pas, elles n'avaient aucun des inconvénients des emprunts, -elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient -même un avantage aux établissements publics qui les recevaient, -c'était, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et -demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces -biens, transmis ensuite à la caisse d'amortissement, qui les -aliénerait peu à peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait -besoin. - -Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immédiatement -pour solder les arriérés des exercices antérieurs. On imagina de créer -des effets temporaires, rapportant 6 à 7 pour cent, suivant l'époque -de leur remboursement, échéante terme fixe, payables à la caisse -d'amortissement, à raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806 -au 1er juillet 1811, hypothéqués sur le capital de ladite caisse, qui -aurait, avec ce qu'elle possédait déjà et ce qu'elle allait acquérir, -environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin à cette -fortune immobilière un crédit bien établi. - -Ces effets portant un intérêt avantageux, mais point usuraire, et -remboursables à des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber -comme la rente, car leur échéance mensuelle et assurée pendant cinq -ans devait tendre à les relever par la certitude de retrouver le -capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis -a réussi plusieurs fois, et qui était excellente. - -Le procédé pour liquider l'arriéré consistait donc à reprendre les -biens assignés aux grands corps, à leur donner des rentes en place, ce -qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immédiate de revenu, -à faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle -pouvait exécuter avec succès en cinq ans, à en réaliser d'avance la -valeur, au moyen d'un effet à échéance fixe, qui ne pouvait être -déprécié, grâce à un remboursement certain et peu éloigné, grâce enfin -à un intérêt de 6 à 7 pour cent. - -La seule difficulté, d'ailleurs peu sérieuse, de cette combinaison, -c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait -monter à 51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois -antérieures. Mais l'infraction était peu importante, et on -satisfaisait à la loi en établissant un amortissement plus rapide pour -ce million d'excédant. - -[En marge: Manière de pourvoir aux budgets futurs, dans la double -hypothèse de la paix et de la guerre.] - -[En marge: Déclaration hardie au Corps législatif, relativement aux -besoins de l'état de paix et de l'état de guerre.] - -Restait à pourvoir aux budgets futurs, en créant des ressources -suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napoléon fit au -Corps législatif, et à l'Europe, une déclaration hardie et en même -temps très-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car, -disait-il fièrement, il avait _épuisé la gloire militaire_; il voulait -la paix, car il l'avait donnée à l'Autriche. Il était prêt en ce -moment à la conclure avec la Russie, et il était occupé à la négocier -avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de -considérer les traités comme des trêves, qu'elles pouvaient rompre au -premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu'à ce qu'on les eût -amenées à respecter leurs engagements, et à se résigner à la grandeur -de la France, il fallait être prêt à supporter les charges de la -guerre aussi longtemps qu'elle serait nécessaire. La Grande-Bretagne -prétendait suffire à la guerre par des emprunts: libre à elle, tant -que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y -pourvoir autrement, avec les moyens qui lui étaient propres, -c'est-à-dire avec l'impôt, ressource bien autrement durable, et ne -laissant aucune charge après elle. En conséquence, il déclarait qu'il -fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et -800 avec les frais de perception). Le budget de l'année la plus -paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer -dans une dépense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de -la dette, le développement donné aux travaux d'utilité publique, la -dotation du clergé qui était la suite du concordat, le rétablissement -de la monarchie qui avait entraîné la création d'une liste civile, -portaient à 600 millions les dépenses fixes de l'état de paix. Les -ressources ordinaires s'élevaient fort au delà de cette somme. Quant -aux dépenses de l'état de guerre, qu'on était résolu à soutenir aussi -longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget à 700 -millions. À ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions à la -marine, environ 300 millions à la guerre, avoir 50 vaisseaux armés et -450,000 hommes toujours prêts à marcher. La France, sur ce pied, était -en mesure de faire face à tous les dangers. Or, elle pouvait, sans -abuser d'elle-même, s'imposer cette charge, car ses revenus -ordinaires, procuraient déjà plus de 600 millions. Le royaume d'Italie -en fournissait environ 30 pour l'armée française qui veillait à sa -sûreté, et il était facile d'obtenir 60 à 70 millions de plus par les -impôts ordinaires. - -[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et -rétablissement de l'impôt sur le sel.] - -Après cette hardie déclamation, Napoléon, eut le courage de développer -la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait déjà -restituée au pays, et de créer une nouvelle ressource, non moins -utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvénient que -d'atteindre la généralité du peuple, mais de l'atteindre légèrement, -l'impôt du sel. En conséquence il proposa, outre le droit d'inventaire -sur les boissons (droit perçu chez le propriétaire au moment de -l'enlèvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente -en détail, et pour cela l'exercice, c'est-à-dire la surveillance des -boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les -commerçants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient -déjà 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette -extension. - -Quant à l'impôt sur le sel, son rétablissement était lié à la -suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de -barrières sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes, -et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils généraux -en avaient demandé l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce -qui était insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce -qui coûtait à l'État un supplément de 10 millions par an, sans que les -routes fussent encore parvenues à l'état désirable; car on évaluait à -35 millions au moins la somme nécessaire pour les entretenir -convenablement. En proposant un impôt bien léger, celui de 2 décimes -par kilogramme (2 sous par livre) de sel, à percevoir dans les marais -salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais, -placés presque tous à la frontière, on pouvait espérer un produit de -35 millions, c'est-à-dire de quoi porter les routes à un véritable -état de perfection, et de quoi soulager le Trésor d'une dépense de 10 -millions. Cet impôt n'avait rien de commun avec les anciennes -gabelles, inégalement réparties, aggravées par l'exercice, et faisant -quelquefois monter le sel à 14 sous la livre, prix qui pour le peuple -était exorbitant. - -Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec -quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur -complet développement, la France allait se trouver en mesure de -supporter l'état de guerre, tant qu'il durerait, et, dès qu'il -finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de -l'Empire, par la diminution de l'impôt foncier, le seul qui fût -véritablement onéreux. - -Napoléon, par cette création, achevait le rétablissement de nos -finances, que la suppression des contributions indirectes avait -ruinées en 1789, et il montrait à l'Europe un tableau décourageant -pour nos ennemis, c'est-à-dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes, -entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre. - -[En marge: Le budget de 1806 fixé à 700 millions, et avec les frais de -perception à 820 millions.] - -Le budget de 1806 fut donc fixé à 700 millions en dépenses et en -recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance -accidentelle, celle du rétablissement du calendrier grégorien, à -partir du 1er janvier 1806, le fit porter à 15 mois au lieu de 12, et -à 900 millions au lieu de 700. En effet, le précédent budget, celui -de l'an XIII, s'arrêtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour -atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui -devait porter le budget de 1806 à quinze mois et à 900 millions. - -[En marge: Nouvelle organisation de la Trésorerie et de la Banque de -France.] - -Restait encore une tâche à remplir, c'était d'organiser la Trésorerie -et la Banque de France. Éclairé par les derniers événements, Napoléon -voulait réformer l'une et l'autre. - -On a déjà répété bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de -l'impôt était envoyée au Trésor sous forme d'obligations à terme, ou -de bons à vue, signés par les receveurs généraux, et acquittables mois -par mois à leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent, -quand on avait besoin de devancer les échéances. Abandonner cet -escompte à une compagnie avait mal réussi. On venait de le confier de -nouveau à une agence des receveurs généraux, qui opéraient à Paris -pour le corps tout entier. Depuis le retour du crédit, les capitaux -abondaient, et les receveurs généraux pouvaient procurer à l'État, par -l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait -besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napoléon, en conseil de -finances, si on ne devrait pas attribuer ce service à la Banque, plus -puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs généraux. -D'abord Napoléon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la -Banque n'était pas assez fortement constituée. Il résolut donc de -doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions à 90 mille, -ce qui faisait, à mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il -résolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en -convertissant le président éligible qui était à sa tête, en un -gouverneur nommé par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double -intérêt du commerce et du Trésor; de placer trois receveurs généraux -dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de -supprimer la disposition d'après laquelle on proportionnait les -escomptes au nombre d'actions possédées par les présentateurs -d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage, -consistant à proportionner ces escomptes au crédit reconnu des -commerçants qui les demandaient. Ces changements, proposés dans une -loi, furent adoptés par le Corps législatif; et sous cette -constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des -établissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos -jours secourir la Banque d'Angleterre elle-même, et traverser sans -fléchir les plus grandes catastrophes politiques. - -Même après l'avoir ainsi agrandie, Napoléon ne voulut pas confier -d'une manière constante et définitive le service du Trésor à la Banque -de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de -la nouvelle puissance qu'il lui avait assurée, pour escompter telle ou -telle somme d'_obligations des receveurs généraux_ ou de _bons à vue_, -mais il ne pouvait se décider à lui remettre définitivement le -portefeuille du Trésor. C'était une compagnie de commerçants, -délibérant, à la vérité, sous un président nommé par lui, mais placés -en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur -livrer le secret de ses opérations militaires, en leur livrant le -secret de ses opérations financières.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir -remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le -saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent. - -Du reste il fit mettre à l'essai, mais à l'essai seulement, un nouveau -système de versement de fonds par les comptables. Bien que le système -des _obligations_ eût rendu de grands services, il n'était pas le -dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait -que les receveurs généraux avaient souvent des valeurs considérables -en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'échéance de leurs -obligations. De plus ces obligations donnaient lieu à un agiotage -assez actif. Un simple compte courant établi entre l'État et les -comptables, au moyen duquel toute valeur entrée dans leur caisse -appartenait au Trésor, portait intérêt à son profit, et toute valeur -sortie portait intérêt au profit du comptable qui l'avait versée; un -compte courant ainsi réglé était un système bien plus simple, plus -vrai, et qui n'empêchait pas d'accorder aux receveurs généraux les -avantages dont on avait cru nécessaire de les faire jouir. Mais il -fallait auparavant un système d'écritures qui ne permît pas d'erreur; -il fallait, dans la comptabilité du Trésor, l'introduction des -écritures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien -proposa le compte courant et les écritures en partie double. Napoléon -y consentit avec empressement, mais il voulut que ce système fût -essayé chez quelques receveurs généraux, pour en juger le mérite -d'après l'expérience. - -Tels furent les travaux civils de Napoléon dans cette mémorable année -1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle -du Consulat: années fécondes l'une et l'autre, dans lesquelles la -France fut constituée pour être une république dictatoriale en 1802, -et un vaste empire fédératif en 1806. Dans cette dernière année, -Napoléon fonda à la fois des royautés vassales sur la tête de ses -frères, des duchés pour ses généraux et ses serviteurs, de riches -dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa -l'Empire français remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de -routes, de ponts, de canaux, les travaux déjà commencés, et en -entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhône au Rhin, du -Rhin à l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz à -Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de -la place Vendôme, l'arc de l'Étoile, l'achèvement du Louvre, la rue -qui devait s'appeler Impériale, les principales fontaines de Paris. Il -commença la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achèvement du -Panthéon; il promulgua le Code de procédure, perfectionna -l'organisation du Conseil d'État, créa l'Université, liquida -définitivement les arriérés financiers, compléta le système des -impôts, réorganisa la Banque de France, et prépara le nouveau système -de trésorerie française. Tout cela, entrepris en janvier 1806, était -terminé en juillet de la même année. Quel esprit conçut jamais plus de -choses, de plus vastes, de plus profondes, les réalisa en moins de -temps? Il est vrai que nous touchons au faîte de ce prodigieux règne, -faîte d'une élévation sans égale, et dont on peut dire, en contemplant -le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dépasse, -s'il y en a qui l'atteignent. - -Malheureusement, cette année incomparable, au lieu de finir au milieu -de la paix, comme on pouvait l'espérer, finit au milieu de la guerre, -moitié par la faute de l'Europe, moitié par celle de Napoléon, et -aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette -même année où elle avait déjà emporté M. Pitt. - -[En marge: Continuation des négociations entamées avec la Russie et -l'Angleterre.] - -[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.] - -Les négociations entamées avec la Russie et l'Angleterre avaient -continué pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer -le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allongé -les pourparlers, en était resté aux mêmes propositions. L'Angleterre -entendait garder la plupart de ses conquêtes maritimes, nous concédait -nos conquêtes continentales, le Hanovre toujours excepté, et se -bornait à demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples. -Quant aux nouvelles royautés, quant à la Confédération du Rhin, elle -ne paraissait pas s'en soucier. Napoléon, qui n'avait plus de raison -pour différer le terme des négociations, ses principaux projets étant -accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin -d'aboutir à une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reçus, mais -avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilité -de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu -avec le négociateur russe. - -[En marge: Arrivée à Paris de M. d'Oubril, chargé de traiter pour la -Russie.] - -M. d'Oubril était arrivé en juin avec des pouvoirs en forme, et avec -la double instruction, premièrement de gagner du temps pour les -bouches du Cattaro, et d'épargner ainsi à l'Autriche l'exécution -militaire dont elle était menacée; secondement, de terminer tous les -différends existants par un traité de paix, si la France accédait à -des conditions qui sauvassent la dignité de l'empire russe. Une -circonstance avait confirmé M. d'Oubril dans l'idée d'en finir par un -traité de paix. Pendant qu'il était en route, le ministère russe avait -été changé. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se -liât plus étroitement à l'Angleterre, non pas précisément pour -continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage, -Alexandre, fatigué de leurs remontrances, craignant des engagements -trop étroits avec le cabinet britannique, avait enfin accepté des -démissions souvent offertes, et remplacé le prince Czartoryski par le -général de Budberg. Celui-ci était ancien gouverneur de l'empereur, -ami de l'impératrice mère, et n'était ni de force ni d'humeur à -résister à son maître. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur porté à la -paix plus que ses ministres, dut se croire autorisé, par ce -changement, à incliner davantage vers une conclusion pacifique. - -M. de Talleyrand n'eut pas de peine à persuader M. d'Oubril, lorsqu'il -soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intérêt sérieux à -débattre, tout au plus une question d'influence à traiter au sujet de -deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa -protection. Mais, quant à ces dernières, la Russie, battue à -Austerlitz, et peu disposée à recommencer depuis que l'Autriche avait -rendu son épée, depuis que la Prusse était dépendante, et que -l'Angleterre semblait fatiguée, la Russie ne pouvait être fort -exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude -échec. Ainsi elle était prête à passer outre, relativement aux -nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement à la réunion de -Gênes et des États vénitiens; elle était même décidée à se taire sur -la conquête de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, après une -convention de neutralité, justifiait toutes les rigueurs de Napoléon. -Cependant, à l'égard du Piémont et des Bourbons de Naples, la Russie -avait des engagements écrits, et elle ne pouvait pas moins faire que -de demander quelque chose pour eux, si peu que ce fût. Les engagements -à l'égard du Piémont commençaient à prescrire, mais ceux qu'on avait -contractés à l'égard de la reine Caroline, en la poussant dans -l'abîme, étaient trop récents et trop authentiques pour qu'on -n'intervînt pas en sa faveur. - -[En marge: À quoi se trouve réduite la négociation entre la Russie et -la France.] - -[En marge: L'indemnité des Bourbons de Naples faisant la principale -difficulté, on imagine de leur donner les îles Baléares.] - -Aussi était-ce la question essentielle et difficile à résoudre entre -M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait désiré procurer -quelque dédommagement, si faible qu'il fût, au roi de Piémont, assurer -la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le traité -certaines rédactions qui ménageassent à la Russie une apparence -d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe. -Bien que Napoléon eût voulu d'abord un traité sec et vide, qui -rétablît purement et simplement la paix entre les deux empires, afin -de bien constater qu'il ne reconnaissait pas à la Russie l'influence -qu'elle prétendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant -la possibilité d'une paix immédiate, laquelle, par contre-coup, -amenait forcément l'Angleterre à traiter à des conditions -raisonnables. Napoléon permit donc à M. de Talleyrand d'accorder tous -les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignité du cabinet -russe. Ainsi ce ministre fut autorisé, dans le traité patent, à -garantir l'évacuation de l'Allemagne, l'intégrité de l'empire ottoman, -l'indépendance de la république de Raguse, à promettre les bons -offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Suède, et à -accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rétablissement de -la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait là de quoi rédiger -un traité, moins insignifiant que celui que Napoléon avait d'abord -voulu, et par conséquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie. -Mais il fallait un dédommagement quelconque pour les rois de Piémont -et de Naples. Quant au roi de Piémont, Napoléon opposa des refus -absolus, et on fut obligé d'y renoncer. Quant à Naples, il ne -consentit jamais à céder la Sicile, et il exigea que cette île fût -restituée au royaume de Naples, actuellement possédé par Joseph. À -force de chercher une combinaison pour concilier les prétentions -opposées, on inventa un moyen terme, qui consistait à donner les îles -Baléares au prince royal de Naples, et une indemnité pécuniaire au roi -et à la reine détrônés. Les îles Baléares appartenaient, il est vrai, -à l'Espagne, mais Napoléon avait de quoi fournir un équivalent à -celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'Étrurie avec quelque -fragment des duchés de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison -excellente et très-morale à faire valoir auprès de la cour de Madrid, -c'est que le prince royal de Naples était devenu gendre de Charles IV -le même jour où une princesse de Naples avait épousé le prince des -Asturies. Pour complément de ses bonnes raisons, Napoléon avait la -force. Il était donc en mesure de prendre, quant aux Baléares, un -engagement sérieux. - -Cette combinaison imaginée, il fallait en finir. M. d'Oubril s'était -mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de -très-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y -avait faiblesse à concéder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En -bon Anglais qu'il était, il aurait voulu que la Sicile fût laissée à -la reine Caroline, car c'était la donner à l'Angleterre que de la -conserver à cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprès de -M. d'Oubril, pour que celui-ci prolongeât la résistance de la Russie. - -Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napoléon lui avait suggéré, -et dont il se servit habilement, c'était de menacer l'Autriche d'une -action immédiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro. -Napoléon, comme nous l'avons dit, tenait à ces bouches du Cattaro, -pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur -voisinage des frontières turques. Il était donc bien décidé à en -exiger la restitution, et il lui était d'autant plus facile de -menacer, qu'il avait la résolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour -cela qu'un pas à faire, car ses troupes étaient sur l'Inn, et -occupaient Braunau. En conséquence M. de Talleyrand déclara à M. -d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entraînait la -remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, après quoi on -sévirait contre l'Autriche, à moins qu'elle ne joignît ses efforts à -ceux de la France pour reprendre la position si déloyalement livrée -aux Russes. - -[En marge: Signature du traité de paix avec la Russie le 20 juillet.] - -M. d'Oubril, intimidé par cette déclaration péremptoire, fit part de -son embarras à lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour -instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immédiate, et qu'il -était obligé de s'y conformer; que du reste, dans la situation -actuelle, on ne gagnait rien à attendre avec un caractère comme celui -de Napoléon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau, -qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre; -que, si on avait traité avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte -n'aurait pas été proclamé roi de Naples; que, si on avait traité avant -le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande; -qu'enfin, si on avait traité avant le mois de juillet, l'empire -germanique n'aurait pas été dissous. M. d'Oubril prit donc son parti, -et signa le 20 juillet, malgré les instances de lord Yarmouth, un -traité de paix avec la France. - -Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons déjà indiqué, -l'évacuation de l'Allemagne, l'indépendance de la république de -Raguse, l'intégrité de l'empire turc. Dans ces mêmes articles, on -promit les bons offices des deux puissances contractantes pour -terminer les différends survenus entre la Prusse et la Suède; et la -France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le -rétablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui -conservaient à la Russie ces dehors d'influence qu'elle désirait ne -pas perdre. On promit de nouveau l'indépendance des sept îles, et -l'évacuation immédiate des bouches du Cattaro. Dans les articles -secrets, on accorda les Baléares au prince royal de Naples, mais avec -condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on -assura une pension à sa mère et à son père, et on stipula la -conservation de la Poméranie suédoise à la Suède, dans les -arrangements qui devaient être négociés entre la Suède et la Prusse. - -Ce traité, dans la situation de l'Europe, était acceptable de la part -de la Russie, à moins que, par intérêt pour la reine de Naples, elle -ne préférât la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers. - -M. d'Oubril, après l'avoir conclu, partit tout de suite pour -Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son -gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tâche, car, si la paix -qu'il avait conclue était repoussée par son cabinet, il aurait du -moins retardé d'un mois et demi l'exécution dont l'Autriche était -menacée. Sous ce rapport, on est fondé à dire que la paix n'était pas -signée avec une parfaite sincérité. - -[En marge: M. de Talleyrand, après avoir amené M. d'Oubril à signer la -paix, amène lord Yarmouth à produire ses pouvoirs.] - -M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu'à lord Yarmouth, -qui était fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'était rendu. Le -ministre français sut profiter de ses avantages, et tirer parti du -traité avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth à produire ses -pouvoirs, ce qu'il avait toujours refusé de faire. M. de Talleyrand -lui dit qu'il était impossible de prolonger cette espèce de comédie, -d'un négociateur accrédité qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs; -que, s'il différait plus longtemps de les exhiber, on serait autorisé -à croire qu'il n'en avait pas, et que sa présence à Paris n'avait -qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empêcher -la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres -ennemis. On ne désignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de -troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne fût -du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre -immédiatement son parti, quitter Paris ou donner à la négociation un -caractère sérieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par -éveiller les défiances de la Prusse, qui exigeait une déclaration -rassurante à l'égard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel -allié, on était prêt à faire la déclaration demandée, et qu'une fois -faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait -alors éternelle, ou que la paix devrait être conclue sans la -restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien à de -nouveaux délais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait -consentir peut-être à la conquête du Portugal, comme on avait consenti -à la conquête de Naples. - -[En marge: La négociation devient officielle entre la France et -l'Angleterre.] - -Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donnée M. d'Oubril, -par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle -d'inscrire son nom au bas d'un pareil traité, lord Yarmouth se décida -enfin à exhiber ses pouvoirs. C'était le premier avantage que M. de -Talleyrand désirait remporter, et il se hâta de le rendre irrévocable, -en faisant nommer un plénipotentiaire français pour négocier -publiquement avec lord Yarmouth. Napoléon choisit le général Clarke, -et lui conféra des pouvoirs formels et patents. À partir de ce moment, -22 juillet, la négociation fut officiellement ouverte. - -[En marge: Le général Clarke négociateur pour la France.] - -[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.] - -Le général Clarke et lord Yarmouth s'abouchèrent, et, sauf la Sicile, -les deux négociateurs se trouvèrent d'accord. La France accordait -Malte, le Cap, la conquête de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui -rendît les comptoirs de Pondichéry et de Chandernagor, en consentant à -limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle -demandait également qu'on lui rendît Sainte-Lucie et Tabago, mais elle -ne tenait absolument qu'à la restitution de la colonie hollandaise de -Surinam, point sur lequel les instructions du négociateur anglais -n'étaient pas péremptoires. La seule difficulté sérieuse consistait -toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'était pas formellement -autorisé à céder, surtout pour un dédommagement aussi insignifiant que -les Baléares. Napoléon voulait procurer la Sicile à son frère Joseph -par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine -Caroline résiderait à Palerme, Joseph serait faiblement établi à -Naples; la guerre serait éternelle entre ces deux portions de -l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours -excitées sous sa main, et, ce qui était plus grave, la reine Caroline, -confinée à Palerme, ne pouvant se maintenir dans son île qu'avec -l'appui des Anglais, la leur livrerait entièrement. C'était donc -assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux -Bourbons, conséquence infiniment fâcheuse pour la Méditerranée. - -De son côté lord Yarmouth, malgré son désir de conclure, ne l'osait -pas. Mais bientôt un nouvel obstacle vint encore enchaîner sa bonne -volonté. - -[En marge: Lord Lauderdale adjoint à lord Yarmouth pour continuer la -négociation avec la France.] - -[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.] - -Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut -fort irrité, et se hâta d'envoyer des courriers à Saint-Pétersbourg, -pour se plaindre de ce que le négociateur russe eût abandonné le -négociateur anglais. Il ne s'en tint pas là, et blâma lord Yarmouth, -son propre négociateur, d'avoir sitôt produit ses pouvoirs. Craignant -même les entraînements auxquels lord Yarmouth était exposé, par ses -liaisons personnelles avec les diplomates français, il fit choix d'un -whig, lord Lauderdale, personnage de caractère assez difficile, pour -l'adjoindre à la négociation. On fit partir sur-le-champ ce second -plénipotentiaire avec des instructions précises, mais qui cependant -laissaient, relativement à la Sicile, certaines facilités dont lord -Yarmouth n'était pas muni. Lord Lauderdale était un diplomate exact et -formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de -négociation, l'_uti possidetis_, qui couvrît les conquêtes maritimes -des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore été -conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette même base -excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume était hors de la -discussion, les Anglais ayant toujours déclaré qu'ils ne souffriraient -pas même une contestation sur ce point. La base admise, lord -Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas -appliqué d'une manière absolue, surtout relativement à la Sicile, et -qu'on pourrait abandonner cette île au prix d'une compensation. Ainsi -un sacrifice en Dalmatie, joint à la cession des îles Baléares, -pouvait fournir un moyen d'accommodement. - -Lord Lauderdale arriva sans retard à Paris. C'était un whig, et par -conséquent un ami plutôt qu'un ennemi de la paix. Mais il était averti -de se garder des séductions de M. de Talleyrand, auxquelles on -craignait que lord Yarmouth ne fût pas capable de résister. - -[En marge: M. de Champagny adjoint au général Clarke.] - -Lord Lauderdale fut reçu avec politesse et froideur, car on devinait à -Paris qu'il était envoyé pour servir de correctif à l'humeur, jugée -trop facile, de lord Yarmouth. Napoléon, pour répliquer à l'envoi de -lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second négociateur -français. Ils furent dès cet instant deux contre deux, MM. Clarke et -de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale. - -[En marge: Difficultés de forme soulevée par lord Lauderdale, et -aplanie après quelques explications amicales.] - -Aussitôt entré dans ce congrès, lord Lauderdale commença par une note -longue, absolue, dans laquelle il récapitulait la négociation -confidentielle et officielle, et demandait que l'on admît, avant -d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napoléon -voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait -conduit la main de M. d'Oubril jusqu'à signer le traité du 20 juillet. -Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractère, susceptible -et peu endurant. Il fit différer la réponse comme premier signe de -mécontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et réitéra -sa déclaration. Alors on lui répliqua par une dépêche énergique et -digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la négociation avait -marché avec franchise et cordialité, et sans toutes les formes -pédantesques que le nouveau négociateur voulait y introduire; que si -les intentions étaient changées, que si tout cet appareil diplomatique -cachait l'intention secrète de rompre après s'être procuré quelques -pièces à produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu'à partir, -car on n'était pas disposé à se prêter aux calculs parlementaires du -cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une -rupture; il était peu habile, et c'était tout. On s'expliqua. Il fut -entendu que la production de la note de lord Lauderdale était une -affaire de pure formalité, qui au fond n'excluait aucune des -conditions précédemment admises par lord Yarmouth, que même l'abandon -de la Sicile, moyennant une indemnité plus étendue que les Baléares, -était devenu plus explicite depuis l'arrivée de lord Lauderdale, et on -se mit ensuite à conférer sur Pondichéry, Surinam, Tabago, -Sainte-Lucie. - -[En marge: L'Angleterre paraît croire que le traité de M. d'Oubril ne -sera pas ratifié, et veut attendre des nouvelles de -Saint-Pétersbourg.] - -[En marge: Napoléon, croyant aux ratifications russes, se prête au -désir de différer encore, manifesté par les négociateurs anglais.] - -Les négociateurs anglais semblaient persuadés que la Russie, touchée -des représentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le -traité d'Oubril. Napoléon, au contraire, ne pouvait croire que M. -d'Oubril se fût avancé jusqu'à conclure un pareil traité, si ses -instructions ne l'avaient pas autorisé à le faire, et il pouvait -croire encore moins que la Russie osât déchirer un acte qu'elle aurait -autorisé son représentant à signer. Il pensa donc qu'il y avait profit -à attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient -certaines, et que l'Angleterre alors serait réduite à subir les -conditions qu'il avait tant à coeur de lui voir accepter. En -conséquence il ordonna aux deux négociateurs français de continuer à -gagner du temps, pour atteindre le jour où la réponse de -Saint-Pétersbourg arriverait à Paris. M. d'Oubril était parti le 22 -juillet; on devait recevoir cette réponse vers la fin d'août. - -Napoléon se trompait, et c'est l'une des très-rares occasions où il -n'ait pas lu dans la pensée de ses adversaires. Rien, en effet, -n'était plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la -santé alors très-menacée de M. Fox était un nouveau péril pour la -négociation. Si ce généreux ami de l'humanité venait à succomber sous -les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu -l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la -paix, dans le ministère britannique. - -[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse -pendant les négociations de la France avec tous les cabinets.] - -Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en péril -bien plus que les temporisations ordonnées par Napoléon. La Prusse -était tombée dans un état moral extrêmement triste. Depuis son -occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre, -publiées à Londres, Napoléon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini -par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un allié -dont on n'avait rien à espérer. Ainsi tout le monde savait en Europe -qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse -était aussi peu informée à cet égard que les petites puissances -allemandes. Tout le monde savait qu'on négociait avec l'Angleterre, -que, par conséquent, il devait être question du Hanovre, et elle -n'avait pas reçu à ce sujet une seule communication capable de la -rassurer. Le roi Frédéric-Guillaume était obligé de paraître instruit -de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'état -d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des -relations secrètes et peu loyales avec la Russie, il était traité par -celle-ci sans grande considération, et il pouvait s'apercevoir qu'elle -le prisait moins tous les jours, à mesure qu'elle revenait vers la -France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de -l'avoir abandonnée le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec -l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents bâtiments de commerce -prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu ménagé, que le roi -de Suède lui-même n'avait pas craint de lui faire la plus grave des -offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'étaient présentées pour -occuper les dépendances du Hanovre voisines de la Poméranie suédoise, -le roi de Suède, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi -d'Angleterre son allié, s'y était défendu, et avait fait feu sur les -troupes envoyées. C'était le dernier degré de l'humiliation que -d'être ainsi traité par un prince qui n'avait d'autre force que sa -folie, protégée par ses alliances. - -Cette situation inspirait au cabinet prussien des réflexions aussi -douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-même, -faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition -devait se trouver bientôt dissoute, et comme on n'avait recherché la -Prusse que parce qu'elle formait le complément nécessaire de cette -coalition, que deviendrait-elle lors du désarmement général? Ne -serait-elle pas livrée sans défense à Napoléon, qui, fort mécontent de -sa conduite, en userait à son égard comme il voudrait, soit pour -acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les -États qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il fît, il était -assuré de n'avoir pas un seul désapprobateur en Europe, car personne -actuellement ne portait le moindre intérêt à la Prusse. - -[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.] - -Les bruits les plus étranges confirmaient ces réflexions désolantes. -L'idée de rendre le Hanovre à l'Angleterre, pour avoir la paix -maritime, était si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous -les esprits à la fois. On estimait même si peu la Prusse, malgré les -vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napoléon en agît -ainsi envers une cour qui ne savait être pour personne, ni amie ni -ennemie. Les alliés de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient -cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne méritait -pas qu'on prolongeât d'un seul jour les maux de l'Europe. Le général -Pardo, ambassadeur d'Espagne à Berlin, le répétait si publiquement, -que de tout côté on se demandait la cause d'une telle hardiesse de -langage. Ainsi, sans en être informé, chacun racontait les choses -comme elles se passaient à Paris entre lord Yarmouth et M. de -Talleyrand. - -Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient -l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus -fâcheuses. Les uns prétendaient que la France allait se réconcilier -avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du -grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces -polonaises cédées à la Prusse lors du dernier partage. Les autres -soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il -était question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise. - -[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui -alarmaient la Prusse.] - -C'est un mélange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les -bruits, et il s'y mêle toujours assez de vérité pour accréditer le -mensonge. On pouvait le reconnaître en cette occasion, où des faits -exacts, mais défigurés, avaient servi de fondement aux plus fausses -rumeurs. Napoléon songeait, en effet, à rendre le Hanovre à -l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un allié sur -lequel on pût compter, mais en assurant à celle-ci un dédommagement, -ou en lui restituant tout ce qu'on avait reçu d'elle. Le projet de lui -ôter les provinces polonaises avait existé un instant, mais chez les -Russes, et non chez les Français. Enfin le prétendu royaume de Murat -était une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant à -flatter la famille impériale, et encore n'y avaient-ils pensé qu'à la -condition de donner à la Prusse les villes anséatiques, qu'elle -convoitait ardemment. Du reste, jamais Napoléon n'avait voulu entendre -parler d'un tel projet. - -Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les -nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils -supposent trompés, jouer l'indignation à l'égard de ceux qu'ils -supposent trompeurs, suffit à leur malveillante oisiveté; et c'est une -espèce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles -diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes -capitales. - -Des imprudences soldatesques ajoutaient à tous ces propos une certaine -vraisemblance. Murat tenait dans son duché de Berg une cour militaire, -où l'on se permettait les plus étranges discours. C'était, disaient -ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'était un bien petit -État que le sien pour un beau-frère de l'Empereur. Bientôt sans doute -il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux -dépens de cette méchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde. -L'entourage de Murat n'était pas seul à parler ainsi. Les troupes -françaises, ramenées dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et -la Souabe, n'avaient qu'un pas à faire pour envahir la Saxe et la -Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre, -et qui prêtaient à leur maître le même désir, se flattaient de la -recommencer bientôt, et d'entrer à Berlin comme ils étaient entrés à -Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, établi à -Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait -publiquement, et qu'on attribuait à Napoléon. Augereau, songeant -encore moins à ce qu'il disait, buvait à table, avec son état-major, -au succès de la prochaine guerre contre la Prusse. - -[En marge: Déchaînement général contre M. d'Haugwitz.] - -Ces extravagances de soldats oisifs, rapportées à Berlin, y causaient -naturellement la plus fâcheuse sensation. Racontées à la cour, elles -étaient transmises ensuite à la population tout entière, et excitaient -l'orgueil, toujours prêt à prendre feu, de la nation prussienne. Le -roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur -l'opinion publique. La reine, désolée de ce qui était arrivé à la -princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la -_médiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti -du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre -auprès de Napoléon pour faire ménager les princes de sa famille. Mais -son silence était significatif. M. d'Haugwitz était découragé plus -qu'il n'osait l'avouer à son maître. Les fautes commises en son -absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrésistibles -conséquences. On s'en prenait néanmoins à lui de tous les événements, -comme s'il en eût été la véritable cause. La saisie des trois cents -bâtiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui était imputée -comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait -reprochée en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un -général renommé dans l'armée, le général Ruchel, avait poussé -l'impolitesse à son égard jusqu'à l'offense. L'opinion prussienne se -soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant -aucun tort, que celui d'être rentré aux affaires à la prière du roi, -quand son système d'alliance avec la France était tellement compromis -qu'il était devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique -se joignait à tous les autres pour hâter une crise. Des libraires de -Nuremberg ayant colporté des pamphlets contre la France, Napoléon -avait ordonné de les arrêter, et appliquant à l'un d'eux la rigueur -des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche à -soulever un pays contre l'armée qui l'occupe, l'avait fait fusiller. -Cet acte déplorable avait soulevé l'opinion générale contre les -Français et leurs partisans. - -[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compté sur un succès qui -leur manque, sur la création d'une confédération allemande du Nord.] - -[En marge: Faux récit de la cour de Hesse qui prétend que la France -l'a empêchée d'entrer dans la confédération du Nord.] - -Le roi Frédéric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compté sur un -succès pour calmer les esprits; ils espéraient qu'une confédération -des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse, -pourrait servir de contre-poids à la Confédération du Rhin. Napoléon -lui-même leur en avait suggéré l'idée. Un aide de camp du roi avait -été envoyé à Dresde, afin de décider la Saxe à entrer dans cette -confédération, et le ministre principal de l'électeur de Hesse-Cassel -était venu lui-même à Berlin pour en conférer. Mais ces deux cours -montraient à l'égard de cette proposition une froideur extrême. La -Saxe, la plus honnête des puissances allemandes, avait de la Prusse -une défiance instinctive, et si elle s'était résolue à se confédérer -de nouveau, elle aurait bien plutôt penché en faveur de l'Autriche, -qui n'avait jamais envié ses États, qu'en faveur de la Prusse, qui, -les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle -n'était donc pas disposée à ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa -conduite à celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La -Hesse, mécontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays -de Fulde à la maison de Nassau-Orange, mécontente de la France, qui -lui avait refusé de la comprendre, en l'agrandissant, dans la -Confédération du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels -elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutôt que pour la -France, car le péril lui semblait égal. Pour s'excuser envers la -Prusse, à qui elle devait un dévouement au moins apparent, elle avait -inventé un odieux mensonge, et prétendu que la France lui avait fait -sous main les plus grandes menaces, si elle adhérait à la -confédération du Nord. Il n'en était rien; les dépêches les plus -secrètes du gouvernement français[19] prescrivaient au contraire de -n'opposer aucun obstacle à la formation de cette confédération, de se -taire à ce sujet, et, si on était consulté, de déclarer que la France -la verrait sans déplaisir. Il n'y avait que les villes anséatiques à -qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons -purement commerciales; et elle ne s'en était pas cachée. - -[Note 19: J'ai lu toutes ces dépêches avec la plus grande attention; -et comme je dis la vérité à l'égard de toutes les cours, grandes et -petites, je la dirais à l'égard de la Hesse, cette vérité lui fût-elle -favorable, et fût-elle défavorable à la France.] - -Le ministre de Hesse porta donc à Berlin les plus fausses assertions, -et tout ce que son souverain avait demandé à la France, en offrant -d'adhérer à la Confédération du Rhin, il prétendit que la France le -lui avait offert, pour l'arracher à la confédération du Nord. Il -accusa même M. Bignon, notre ministre à Cassel, de propos que celui-ci -n'avait pas tenus, et qu'il démentit très-énergiquement. Il est -possible que M. Bignon, avant qu'il fût question de la confédération -du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la -Confédération du Rhin, eût vanté en termes généraux les avantages -qu'on recueillerait de l'alliance française, qu'il eût même dans son -langage dépassé ses instructions, mais c'était là du zèle indiscret, -et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napoléon avait -prescrit à M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de -l'électeur de Hesse[20]. Néanmoins le ministre de ce prince, envoyé -extraordinairement à Berlin, voulant justifier un refus peu attendu, -vint raconter de la manière la plus mensongère les prétendues menaces -et les prétendues offres entre lesquelles la France avait placé la -petite cour de Cassel. - -[Note 20: Cette lettre existe au dépôt de la Secrétairerie d'État au -Louvre.] - -[Date: Août 1806.] - -[En marge: Aux récits mensongers de la cour de Cassel se joint une -dépêche de M. de Lucchesini, qui achève de bouleverser les esprits à -Berlin.] - -À ce récit tout à fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la -conduite de Napoléon la trahison la plus noire, se tint pour joué, -pour opprimé, et conçut une violente irritation. Tandis que ces -rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dépêche expédiée -par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme -d'esprit, mais léger, peu sincère, vivant à Paris avec tous les -ennemis du gouvernement, et n'en étant pas moins l'un des courtisans -assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les -bruits qui circulaient sur le sort réservé à la Prusse. Une confidence -obtenue des négociateurs anglais à l'égard du Hanovre, dont la -restitution avait été tacitement promise, lui parut mettre le comble -aux circonstances menaçantes du moment; et comme dans sa conduite -ambiguë, tour à tour adversaire ou partisan du système de M. -d'Haugwitz, il avait tout récemment appuyé le traité du 15 février, -qu'il était même allé le porter à Berlin, il crut sa responsabilité -gravement engagée si le dernier essai d'alliance avec la France -tournait à mal. Il exagéra donc ses rapports de la manière la plus -imprudente. Un agent ne doit rien cacher à son gouvernement, mais il -doit peser ses assertions, ne rien ajouter à la vérité, n'en rien -retrancher, surtout quand il peut en résulter de funestes résolutions. - -[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met à la tête de -ceux qui déclament le plus contre la France.] - -Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva à Berlin le 5 ou le -6 août. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de -dépêches du 2 août, et arrivé le 9, ne fit qu'ajouter à l'effet -produit par le premier. L'explosion fut instantanée. Comme un coeur -rempli de sentiments longtemps contenus, éclate tout à coup, si une -dernière impression vient mettre le comble à ce qu'il éprouve, le roi -et, ses ministres se répandirent en emportements soudains contre la -France. Ils égalèrent les uns et les autres, dans leurs démonstrations -extérieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la -guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en -faisant un retour sur le passé, se rappeler les fautes de la cour de -Berlin, s'expliquer les conséquences de ces fautes sur l'esprit -irritable de Napoléon, comprendre dès lors les négligences dont ce -dernier payait une alliance infidèle, réduire ainsi à leur vérité les -prétendus projets dont la Prusse était menacée, et attendre des -rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former -une opinion et arrêter une conduite. Ici commencèrent les véritables -torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui -disait, mais voulant couvrir sa responsabilité, et se flattant surtout -de dominer le parti violent en se mettant à la tête des démonstrations -militaires, il consentit à tout ce qu'on proposa dans ce moment -d'agitation. Son système étant ainsi renversé, il aurait dû se -retirer, et abandonner à d'autres les chances d'une rupture avec la -France, qu'il prévoyait devoir être désastreuse. Mais il céda au -mouvement général des esprits, et tous les partisans qu'il avait -auprès du roi, M. Lombard notamment, s'empressèrent de l'imiter. On va -reconnaître qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que -les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entraînements -populaires. - -[En marge: Conseil tenu à Potsdam dans lequel on prend la résolution -d'armer.] - -Un conseil fut convoqué à Potsdam. Les vieux généraux, tels que le duc -de Brunswick et le maréchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand -ces hommes, qui s'étaient montrés si sages jusque-là, virent le roi, -M. d'Haugwitz lui-même, regarder comme possibles et même comme vraies -les trahisons attribuées à la France, ils n'hésitèrent plus, et la -résolution de remettre sur le pied de guerre toute l'armée prussienne, -ainsi qu'elle y avait été six mois auparavant, fut unanimement -adoptée. La majorité du conseil, le roi compris, y vit une mesure de -sûreté, M. d'Haugwitz une manière de répondre à tous ceux qui disaient -qu'on livrait la Prusse à Napoléon. - -[En marge: Les résolutions du cabinet prussien amènent une explosion -de l'opinion publique.] - -[En marge: La guerre demandée à grands cris.] - -Tout à coup le bruit se répandit dans Berlin, le 10 août, que le roi -s'était décidé à armer, que de grandes difficultés étaient survenues -entre la Prusse et la France, qu'on avait même découvert des dangers -cachés, une sorte de trahison méditée, laquelle expliquait la présence -des troupes françaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie. -L'opinion souvent agitée, mais toujours contenue par l'exemple du roi, -dans lequel on avait confiance, se prononça violemment. Le coeur des -sujets déborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire, -s'écria-t-on de toutes parts, que la France ne ménagerait pas plus la -Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne -entière; que les partisans de l'alliance française étaient ou des -dupes ou des traîtres; que ce n'était pas M. de Hardenberg qui était -vendu à l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz à la France; qu'il fallait -bien enfin le reconnaître, que seulement on le reconnaissait trop -tard; que ce n'était pas aujourd'hui, mais six mois plus tôt, la -veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait dû prendre les -armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se -défendre ou périr, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans -doute au secours de quiconque tiendrait tête à Napoléon; qu'après tout -les Français avaient vaincu des Autrichiens sans énergie, des Russes -sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon marché des soldats -du grand Frédéric! - -Les hommes qui ont vu Berlin à cette époque disent qu'il n'y eut -jamais un tel exemple d'exaltation et d'entraînement. Déjà M. -d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il était poussé bien au delà du -but qu'il s'était proposé d'atteindre, car il avait voulu de simples -démonstrations, et on lui demandait la guerre. L'armée la réclamait à -grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus récemment -par l'expresse volonté du roi, éclataient maintenant sans contrainte. -Suivant eux, on n'était Allemand, on n'était Prussien que de ce jour; -on écoutait enfin la voix de l'intérêt et de l'honneur; on échappait -aux illusions d'une alliance perfide et déshonorante; on était digne -de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand -Frédéric!--Jamais il ne s'est vu de délire pareil, que là où la -multitude mène les sages, que là où les cours mènent les rois faibles. - -Cependant que se passait-il qui pût justifier un tel déchaînement? La -Prusse, sur le point de signer en 1805 un traité d'alliance intime -avec la France, avait, sous le faux prétexte de la violation du -territoire d'Anspach, cédé aux instances de la coalition européenne, -aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et -signé le traité de Potsdam, qui était une sorte de trahison. Trouvant -la France victorieuse à Austerlitz, elle avait brusquement changé de -parti, et accepté le Hanovre de Napoléon, après l'avoir accepté -d'Alexandre quelques jours auparavant. Napoléon avait voulu de bonne -foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernière -épreuve pour voir si on pouvait se fier à elle. Mais ce don, accepté -avec confusion, la Prusse n'avait pas osé l'avouer au monde; elle -s'était presque excusée auprès des Anglais de l'occupation du Hanovre, -elle n'avait pas pris entre Napoléon et ses ennemis la position -franche qu'il aurait fallu qu'elle prît pour lui inspirer confiance. -Dégoûté de telles relations, Napoléon avait formé le projet secret de -ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il -n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la -Prusse. Mais il songeait à un dédommagement, il l'avait préparé dans -sa pensée; seulement il n'avait rien dit, hésitant à s'ouvrir avec une -cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. Était-ce là un -procédé comparable à la conduite de la Prusse, restée en relation -secrète avec la Russie par M. de Hardenberg, malgré le traité formel -d'alliance signé à Schoenbrunn, et renouvelé à Paris le 15 février? -Assurément non. Les torts de Napoléon se réduisaient à des manques -d'égards, qu'il n'aurait pas dû se permettre, mais que la conduite -équivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas. - -En réalité, la Prusse était humiliée du rôle qu'elle avait joué, -effrayée de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si -l'Angleterre et la Russie se réconciliaient avec la France, troublée -confusément des traitements qu'elle serait alors exposée à subir de la -part de Napoléon, sans qu'il y eût personne pour la plaindre, et dans -cet état elle était disposée à prendre pour réels les bruits les plus -faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se -passait à Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'était le -patriotisme allemand humilié des succès de la France, éclatant au -premier prétexte; fondé ou non. Mais ce sentiment éclatait mal à -propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napoléon quitta Boulogne, ou se -prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir -ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer -contre la France dès cette époque, et lutter contre elle quand -l'Autriche et la Russie étaient sous les armes. Maintenant on allait à -sa perte par une voie qui n'était pas même honorable. - -[En marge: Napoléon ayant connaissance de la dépêche de M. de -Lucchesini, la fait démentir à Berlin.] - -[En marge: Il est trop tard pour maîtriser l'entraînement des esprits -en Prusse.] - -Les dépêches de M. de Lucchesini avaient été interceptées par la -police de Napoléon, et connues de lui. Il en avait été indigné et -sur-le-champ il avait fait écrire à M. de Laforest, pour l'avertir de -l'envoi de ces dépêches, pour le charger de donner des démentis à -toutes les allégations du ministre prussien, et pour exiger son -rappel. Malheureusement il était trop tard, et déjà l'élan imprimé à -l'opinion de la Prusse ne pouvait plus être maîtrisé. M, d'Haugwitz -d'ailleurs, embarrassé des rôles si divers qu'il avait été forcé de -jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes résolutions. Il -n'osait ni voir le ministre de France, ni déclarer aux fous dont il -avait flatté la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se -joindre aux gens sages, bien rares alors à Berlin. - -[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.] - -[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger, -l'éloignement de l'armée française.] - -M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications. -Cependant, après plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment -il pouvait manquer à ce point de son sang-froid accoutumé, comment il -pouvait croire les récits mensongers inventés par la Hesse, les propos -légers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou -ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des -résolutions aussi graves que celles qui étaient publiquement -annoncées. M. d'Haugwitz, troublé à mesure que la lumière, un instant -obscurcie dans son esprit, commençait à luire de nouveau, parut désolé -de la conduite qu'on avait tenue, avoua naïvement la rapidité du -courant qui entraînait le roi, la cour et lui-même, déclara enfin que, -si on ne venait pas à leur aide, ils iraient se jeter, peut-être pour -y périr, sur l'écueil de la guerre; que rien n'était perdu encore si -Napoléon voulait faire une démarche quelconque, qui fût pour l'orgueil -de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une -raison de se rassurer; que l'éloignement de l'armée française, -accumulée depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse, -remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les -armements, en alléguant pour raison d'avoir armé la réunion des -troupes françaises, et pour raison de désarmer leur retraite au delà -du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on -allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer à Paris un homme sage et -sûr, M. de Knobelsdorf. - -[Date: Sept. 1806.] - -[En marge: Napoléon aurait accédé à la demande de la Prusse, si le -refus de ratifier le traité de M. d'Oubril ne lui avait fait croire à -l'existence d'une coalition.] - -[En marge: Motifs qui avaient porté Alexandre à ne pas ratifier le -traité signé par M. d'Oubril.] - -Napoléon aurait pu consentir à la démarche demandée sans compromettre -sa gloire, car il n'avait jamais pensé à envahir la Prusse. Il avait -pris seulement quelques précautions lorsqu'on avait refusé de ratifier -le traité de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu'à l'Autriche -et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu'à se les faire restituer -par quelque menace; il était même, depuis le traité signé avec M. -d'Oubril, tout disposé à ramener ses troupes en France. Il avait -ordonné un vaste camp à Meudon pour y réunir la grande armée, et y -célébrer en septembre des fêtes magnifiques. Les ordres pour cet objet -étaient déjà expédiés. Mais un événement grave et imprévu vint rendre -cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur -Alexandre avait refusé de ratifier le traité de paix signé par M. -d'Oubril. Il avait adopté cette résolution sur les vives instances de -l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidélité, rappelé son refus -récent de traiter sans la Russie, et demandé, pour prix de cette -fidélité, qu'on repoussât un traité conclu intempestivement, trop -vite, et à des conditions évidemment désavantageuses. L'empereur -Alexandre, quoiqu'il craignît fort les conséquences de la guerre avec -Napoléon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente -qu'il ne l'avait cru à se précipiter dans les bras de la France. Il -paraît même que quelque chose avait déjà transpiré des agitations de -la cour de Prusse, et de la possibilité d'entraîner cette cour à la -guerre. Enfin, la connaissance récemment acquise de la dissolution de -l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme à celles -de toutes les puissances, et faisant prévoir un redoublement de haine -contre Napoléon, Alexandre s'était décidé à ne pas ratifier le traité -de M. d'Oubril. Il répondit cependant qu'il était prêt à reprendre les -négociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait même -celle-ci de ses pouvoirs pour traiter, à la condition qu'on laisserait -à la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la -Dalmatie tout entière, et qu'on donnerait les îles Baléares au roi de -Piémont. - -[En marge: Mort de M. Fox.] - -Le courrier porteur de ces nouvelles arriva le 3 septembre à Paris, au -moment même où les armements de la Prusse occupaient toute l'Europe, -et où l'on demandait à Napoléon de tirer M. d'Haugwitz et le roi -Frédéric-Guillaume d'embarras, en faisant rétrograder les troupes -françaises. Napoléon à son tour sentit naître en lui de profondes -défiances, et se figura qu'il était trahi. Le souvenir de la conduite -de l'Autriche l'année précédente, le souvenir de ses armements, si -souvent et si opiniâtrement niés, alors même que ses troupes étaient -en marche, ce souvenir revenant à son esprit, lui persuada qu'il en -serait de même cette fois, que les armements soudains de la Prusse -n'étaient qu'une perfidie, et qu'il courait le danger d'être surpris -en septembre 1806, comme il avait failli l'être en septembre 1805. Il -était donc peu disposé à retirer ses troupes de la Franconie, position -militaire fort importante, ainsi qu'on le verra bientôt, pour une -guerre contre la Prusse. Une autre circonstance le portait à croire à -une coalition. M. Fox, malade depuis deux mois, venait de mourir. -Ainsi, dans la même année, les fatigues d'un long pouvoir avaient tué -M. Pitt, et les premières épreuves d'un pouvoir redevenu nouveau pour -lui avaient hâté la fin de M. Fox. M. Fox emportait avec lui la paix -du monde, et la possibilité d'une alliance féconde entre la France et -l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande -perte, l'Europe et l'humanité en faisaient une immense dans M. Fox. -Celui-ci mort, le parti de la guerre allait triompher du parti de la -paix dans le sein du cabinet britannique. - -[En marge: À la mort de M. Fox, lord Lauderdale est chargé de -présenter à Paris les conditions de la Russie.] - -Toutefois, ce cabinet n'osa pas changer notablement les conditions de -paix précédemment envoyées à Paris. Lord Yarmouth avait abandonné la -négociation par dégoût. Lord Lauderdale était resté seul. On lui -ordonna de Londres de présenter les demandes de la Russie, consistant -à réclamer la Sicile et la Dalmatie pour la cour de Naples, les -Baléares pour le roi de Piémont. Lord Lauderdale, en présentant ces -nouvelles conditions, agit au nom des deux cours et comme ayant les -pouvoirs de l'une et de l'autre. Ainsi, pour attendre l'effet des -ratifications de Saint-Pétersbourg, Napoléon avait manqué l'occasion -décisive d'avoir la paix. Les méprises arrivent aux plus grands -esprits dans le champ de la politique comme dans le champ de la -guerre. - -[En marge: L'irritation que Napoléon ressent du refus de la Russie, et -des nouvelles conditions signifiées à Paris, ne le dispose pas -favorablement pour la paix.] - -[En marge: Audience donnée par Napoléon à M. de Knobelsdorf.] - -Napoléon en ressentit une sorte d'irritation qui le porta davantage -encore à supposer l'existence d'une conspiration européenne. Il était -donc beaucoup plus enclin à en appeler encore une fois aux armes, qu'à -céder. Il reçut à cette époque M. de Knobelsdorf, qui était venu en -toute hâte remplacer M. de Lucchesini. Il lui fit un accueil -personnellement obligeant, lui affirma positivement qu'il n'avait -aucun projet contre la Prusse, qu'il ne comprenait pas ce qu'elle -voulait de lui, car il ne voulait rien d'elle, si ce n'est l'exécution -des traités; qu'il ne songeait à lui rien enlever, que tout ce qu'on -avait publié à cet égard était faux; et il faisait allusion par ces -paroles aux rapports de M. de Lucchesini, qui avait présenté le même -jour ses lettres de rappel. Usant ensuite d'une franchise digne de sa -grandeur, il ajouta qu'il y avait dans les faux bruits répandus une -seule chose véritable, c'est ce qu'on disait du Hanovre; qu'en effet -il avait écouté à ce sujet l'Angleterre; que voyant la paix du monde -attachée à cette question, il avait eu le projet de s'adresser à la -Prusse, de lui exposer la situation dans toute sa vérité, de lui -donner le choix entre la paix générale, achetée par la restitution du -Hanovre, sauf dédommagement, et la continuation de la guerre contre -l'Angleterre, mais de la guerre à outrance, et après explication -toutefois sur le degré d'énergie que le roi Frédéric-Guillaume -entendrait y apporter. Il affirma en outre que, dans tous les cas, il -n'aurait arrêté aucune résolution sans s'en être ouvert franchement et -complétement avec la Prusse. - -[En marge: Napoléon refuse de retirer les troupes françaises, et ne -veut pas donner d'autres explications que celles qu'il a données à M. -de Knobelsdorf.] - -[En marge: Silence ordonné à M. de Laforest.] - -Une si loyale explication aurait dû bannir tous les doutes. Mais il -fallait plus pour la Prusse, il fallait un acte de déférence qui -sauvât son orgueil. Napoléon s'y serait prêté peut-être, s'il n'avait -été en ce moment plein de défiance, et s'il n'avait cru à une nouvelle -coalition, qui n'existait pas encore, quoiqu'elle dût exister bientôt. -Mais dans cette excitation d'esprit que les événements provoquent, on -ne peut pas toujours juger à coup sûr ce qui se passe chez ses -adversaires. En conséquence il enjoignit à M. de Laforest de se tenir -sur la réserve, de dire à M. d'Haugwitz que la Prusse n'aurait pas -d'autres explications que celles qu'il avait données, à MM. de -Knobelsdorf et de Lucchesini, que quant à la demande relative aux -armées, il répondait par une demande exactement semblable, et que si -la Prusse contremandait ses armements, il prenait l'engagement de -faire immédiatement repasser le Rhin aux troupes françaises. Il -ordonna ensuite à M. de Laforest de se taire, et d'attendre les -événements.--Dans une situation pareille, lui écrivit-il, on n'en doit -pas croire les protestations, quelque sincères qu'elles puissent -paraître. Nous avons été trompés trop de fois. Il faut des faits: que -la Prusse désarme, et les Français repasseront le Rhin, mais point -avant.-- - -M. de Laforest exécuta fidèlement les ordres de son souverain, n'eut -pas de peine à convaincre M. d'Haugwitz, qui était convaincu d'avance, -mais dominé par les événements; et puis il se tut. Ce n'était pas -assez pour le cabinet prussien d'être éclairé sur les intentions de -Napoléon; il lui fallait une explication palpable à donner à l'opinion -publique, et à lui aussi des faits, mais des faits clairs et positifs, -c'est-à-dire la retraite des Français. Encore les imaginations -excitées se seraient-elles payées difficilement même d'un acte -rassurant. L'orgueil prussien réclamait une satisfaction. On a autant -et même plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a -raison. - -[En marge: Effet du silence gardé par M. de Laforest.] - -[En marge: Après avoir attendu quelques jours des explications qui -n'arrivent pas, le roi de Prusse part pour l'armée.] - -[En marge: La guerre est résolue entre la Prusse et la France.] - -Le roi et M. d'Haugwitz laissèrent écouler quelques jours encore, pour -voir si Napoléon ne manderait pas quelque chose de plus explicite, de -plus satisfaisant.--Ce silence perd tout, répétait M. d'Haugwitz à M. -de Laforest.--Mais le sort en était jeté: la Prusse, par des -tergiversations qui lui avaient aliéné la confiance de Napoléon, la -France, par des procédés trop peu ménagés, devaient être amenées l'une -et l'autre à une guerre funeste, d'autant plus regrettable, que dans -l'état du monde c'étaient les deux seules puissances dont les intérêts -fussent conciliables. Le silence ordonné à M. de Laforest fut -invariablement gardé par lui, mais la douleur sur le visage, douleur -expressive, et suffisamment significative, si la cour de Prusse avait -voulu la comprendre, et se conduire d'après ce qu'elle aurait compris. -Il n'en était plus ainsi ni du roi Frédéric-Guillaume, ni de son -ministère. Tous les jours des régiments traversaient Berlin, en -chantant des airs patriotiques, que répétait le peuple ameuté dans les -rues. De toutes parts on demandait quand le roi partirait pour -l'armée, et s'il serait vrai qu'il restât à Potsdam, dans l'intention -de revenir sur sa première détermination. Le cri devint tel qu'il -fallut obéir à l'opinion. L'infortuné Frédéric-Guillaume partit le 21 -septembre pour Magdebourg. C'était le signal de la guerre qu'on -attendait en Allemagne, et que Napoléon attendait à Paris. Dès ce jour -elle était inévitable. On en verra, dans le livre suivant, les -terribles vicissitudes, les désastreuses conséquences pour la Prusse, -et les résultats glorieux pour Napoléon, résultats qui nous -inspireraient une satisfaction sans mélange, si la politique eût été -d'accord avec la victoire. - - -FIN DU VINGT-QUATRIÈME LIVRE ET DU TOME SIXIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE TOME SIXIÈME. - - -LIVRE VINGT-DEUXIÈME. - -ULM ET TRAFALGAR. - - Conséquences de la réunion de Gênes à l'Empire. -- Cette réunion, - quoiqu'elle soit une faute, a cependant des résultats heureux. -- - Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napoléon. - -- Quatre attaques dirigées contre la France. -- Napoléon - s'occupe sérieusement d'une seule, et, par la manière dont il - entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres. - -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'armée des - bords de l'Océan aux sources du Danube. -- Napoléon garde un - profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'à - l'électeur de Bavière, afin de s'attacher ce prince en le - rassurant. -- Précautions qu'il prend pour la conservation de la - flottille. -- Son retour à Paris. -- Altération de l'opinion - publique à son égard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- État des - finances. -- Commencement d'arriéré. -- Situation difficile des - principales places commerçantes. -- Disette de numéraire. -- - Efforts du commerce pour se procurer des métaux précieux. -- - Association de la compagnie des _Négociants réunis_ avec la cour - d'Espagne. -- Spéculation sur les piastres. -- Danger de cette - spéculation. -- La compagnie des _Négociants réunis_ ayant - confondu dans ses mains les affaires de la France et de - l'Espagne, rend communs à l'une les embarras de l'autre. -- - Conséquences de cette situation pour la Banque de France. -- - Irritation de Napoléon contre les gens d'affaires. -- Importantes - sommes en argent et en or envoyées à Strasbourg et en Italie. -- - Levée de la conscription par un décret du Sénat. -- Organisation - des réserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Séance au - Sénat. -- Froideur témoignée à Napoléon par le peuple de Paris. - -- Napoléon en éprouve quelque peine, mais il part pour l'armée, - certain de changer bientôt cette froideur en transports - d'enthousiasme. -- Dispositions des coalisés. -- Marche de deux - armées russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens, - l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur - Alexandre à Pulawi. -- Ses négociations avec la cour de Berlin. - -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavière. -- Passage - de l'Inn par le général Mack. -- L'électeur de Bavière, après de - grandes perplexités, se jette dans les bras de la France, et - s'enfuit à Würzbourg avec sa cour et son armée. -- Le général - Mack prend position à Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. -- - Commencement des opérations militaires du côté des Français. -- - Organisation de la grande armée. -- Passage du Rhin. -- Marche de - Napoléon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour - tourner le général Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napoléon - atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le général Mack ait - eu aucun soupçon de la présence des Français. -- Passage général - du Danube. -- Le général Mack est enveloppé. -- Combats de - Wertingen et de Günzbourg. -- Napoléon à Augsbourg fait ses - dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper - Munich, afin de séparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur - commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de - Haslach. -- Napoléon accourt sous les murs d'Ulm, et répare les - fautes commises. -- Combat d'Elchingen livré le 14 octobre. -- - Investissement d'Ulm. -- Désespoir du général Mack, et retraite - de l'archiduc Ferdinand. -- L'armée autrichienne réduite à - capituler. -- Triomphe inouï de Napoléon. -- Il a détruit en - vingt jours une armée de 80 mille hommes, sans livrer bataille. - -- Suite des opérations navales depuis le retour de l'amiral - Villeneuve à Cadix. -- Sévérité de Napoléon envers cet amiral. -- - Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre à la flotte - de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Méditerranée. -- Douleur - de l'amiral Villeneuve, et sa résolution de livrer une bataille - désespérée. -- État de la flotte franco-espagnole et de la flotte - anglaise. -- Instructions de Nelson à ses capitaines. -- Sortie - précipitée de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes - au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais formés en deux colonnes. - -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats héroïques du - _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algésiras_, - du _Pluton_, de _l'Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de - Nelson, captivité de Villeneuve. -- Défaite de notre flotte après - une lutte mémorable. -- Affreuse tempête à la suite de la - bataille. -- Les naufrages succèdent aux combats. -- Conduite du - gouvernement impérial à l'égard de la marine française. -- - Silence ordonné sur les derniers événements. -- Ulm fait oublier - Trafalgar. 1 à 184 - - -LIVRE VINGT-TROISIÈME. - -AUSTERLITZ. - - Effet produit par les nouvelles venues de l'armée. -- Crise - financière. -- La caisse de consolidation suspend ses payements - en Espagne, et contribue à accroître les embarras de la compagnie - des _Négociants réunis_. -- Secours fournis à cette compagnie par - la Banque de France. -- Émission trop considérable des billets de - la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites - nombreuses. -- Le public alarmé se confie en Napoléon, et attend - de lui quelque fait éclatant qui rétablisse le crédit et la paix. - -- Continuation des événements de la guerre. -- Situation des - affaires en Prusse. -- La prétendue violation du territoire - d'Anspach fournit des prétextes au parti de la guerre. -- - L'empereur Alexandre en profite pour se rendre à Berlin. -- Il - entraîne la cour de Prusse à prendre des engagements éventuels - avec la coalition. -- Traité de Potsdam. -- Départ de M. - d'Haugwitz pour le quartier général français. -- Grande - résolution de Napoléon en apprenant les nouveaux dangers dont il - est menacé. -- Il précipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille - de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande armée à travers la - vallée du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. -- - Napoléon à Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs - Charles et Jean pour arrêter la marche de Napoléon. -- - Précautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution - de ses corps d'armée sur les deux rives du Danube et dans les - Alpes. -- Les Russes passent le Danube à Krems. -- Danger du - corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout à - Mariazell. -- Entrée à Vienne. -- Surprise des ponts du Danube. - -- Napoléon veut en profiter pour couper la retraite au général - Kutusof. -- Murat et Lannes portés à Hollabrunn. -- Murat se - laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne à - l'armée russe le temps de s'échapper. -- Napoléon rejette - l'armistice. -- Combat sanglant à Hollabrunn. -- Arrivée de - l'armée française à Brünn. -- Belles dispositions de Napoléon - pour occuper Vienne, se garder du côté des Alpes et de la Hongrie - contre les archiducs, et faire face aux Russes du côté de la - Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des - corps de Jellachich et de Rohan. -- Départ de Napoléon pour - Brünn. -- Essai de négociation. -- Fol orgueil de l'état-major - russe. -- Nouvelle coterie formée autour d'Alexandre. -- Elle lui - inspire l'imprudente résolution de livrer bataille. -- Terrain - choisi d'avance par Napoléon. -- Bataille d'Austerlitz, livrée le - 2 décembre. -- Destruction de l'armée austro-russe. -- L'empereur - d'Autriche au bivouac de Napoléon. -- Armistice accordé sous la - promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de négociation à - Brünn. -- Conditions imposées par Napoléon. -- Il veut les États - vénitiens pour compléter le royaume d'Italie, le Tyrol et la - Souabe autrichienne pour agrandir la Bavière, les duchés de - Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois - maisons allemandes. -- Résistance des plénipotentiaires - autrichiens. -- Napoléon, de retour à Vienne, a une longue - entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union - avec la Prusse, et lui donne le Hanovre, à condition qu'elle se - liera définitivement à la France. -- Traité de Vienne avec la - Prusse. -- Départ de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napoléon, - débarrassé de la Prusse, devient plus exigeant à l'égard de - l'Autriche. -- La négociation transférée à Presbourg. -- - Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. -- - Départ de Napoléon pour Munich. -- Mariage d'Eugène de - Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavière. -- Retour de - Napoléon à Paris. -- Accueil triomphal. 185 à 369 - - -LIVRE VINGT-QUATRIÈME. - -CONFÉDÉRATION DU RHIN. - - Retour de Napoléon à Paris. -- Joie publique. -- Distribution des - drapeaux pris sur l'ennemi. -- Décret du Sénat ordonnant - l'érection d'un monument triomphal. -- Napoléon consacre ses - premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Négociants - réunis_ est reconnue débitrice envers le Trésor d'une somme de - 141 millions. -- Napoléon, mécontent de M. de Marbois, le - remplace par M. Mollien. -- Rétablissement du crédit. -- Trésor - formé avec les contributions levées en pays conquis. -- Ordres - relatifs au retour de l'armée, à l'occupation de la Dalmatie, à - la conquête de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La - ratification du traité de Schoenbrunn donnée avec des réserves. - -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprès de Napoléon. -- Le - traité de Schoenbrunn est refait à Paris, mais avec des - obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. -- - M. de Lucchesini est envoyé à Berlin pour expliquer ces nouveaux - changements. -- Le traité de Schoenbrunn, devenu traité de Paris, - est enfin ratifié, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. -- - Ascendant dominant de la France. -- Entrée de Joseph Bonaparte à - Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apportés à la remise - de la Dalmatie. -- L'armée française est arrêtée sur l'Inn, en - attendant la remise de la Dalmatie, et répartie entre les - provinces allemandes les plus capables de la nourrir. -- - Souffrance des pays occupés. -- Situation de la cour de Prusse - après le retour de M. d'Haugwitz à Berlin. -- Envoi du duc de - Brunswick à Saint-Pétersbourg, pour expliquer la conduite du - cabinet prussien. -- État de la cour de Russie. -- Dispositions - d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de - Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver - par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. -- - L'Angleterre déclare la guerre à la Prusse. -- Mort de M. Pitt, - et avénement de M. Fox au ministère. -- Espérances de paix. -- - Relations établies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de - lord Yarmouth à Paris, en qualité de négociateur confidentiel. -- - Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu - de livrer les bouches du Cattaro aux Français, les livrent aux - Russes. -- Menaces de Napoléon à la cour de Vienne. -- La Russie - envoie M. d'Oubril à Paris, avec mission de prévenir un mouvement - de l'armée française contre l'Autriche, et de proposer la paix. - -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril négocient conjointement à Paris. - -- Possibilité d'une paix générale. -- Calcul de Napoléon tendant - à traîner la négociation en longueur. -- Système de l'Empire - français. -- Royautés vassales, grands-duchés et duchés. -- - Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de - l'empire germanique. -- Confédération du Rhin. -- Mouvements de - l'armée française. -- Administration intérieure. -- Travaux - publics. -- La colonne de la place Vendôme, le Louvre, la rue - Impériale, l'arc de l'Étoile. -- Routes et canaux. -- Conseil - d'État. -- Création de l'Université. -- Budget de 1806. -- - Rétablissement de l'impôt du sel. -- Nouveau système de - trésorerie. -- Réorganisation de la Banque de France. -- - Continuation des négociations avec la Russie et l'Angleterre. -- - Traité de paix avec la Russie, signé le 20 juillet par M. - d'Oubril. -- La signature de ce traité décide lord Yarmouth à - produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint à lord - Yarmouth. -- Difficultés de la négociation avec l'Angleterre. -- - Quelques indiscrétions commises par les négociateurs anglais, au - sujet de la restitution du Hanovre, font naître à Berlin de vives - inquiétudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de - Prusse. -- Nouvel entraînement des esprits à Berlin, et - résolution d'armer. -- Surprise et méfiance de Napoléon. -- La - Russie refuse de ratifier le traité signé par M. d'Oubril, et - propose de nouvelles conditions. -- Napoléon ne veut pas les - admettre. -- Tendance générale à la guerre. -- Le roi de Prusse - demande l'éloignement de l'armée française. -- Napoléon répond - par la demande d'éloigner l'année prussienne. -- Silence prolongé - de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'armée. - -- La guerre est déclarée entre la Prusse et la France. 370 à 568 - -FIN DE LA TABLE DU SIXIÈME VOLUME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, -Vol. (6 / 20), by Adolphe Thiers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT *** - -***** This file should be named 42298-8.txt or 42298-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/2/9/42298/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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