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Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - VARIÉTÉS - - HISTORIQUES - - ET LITTÉRAIRES, - - - Recueil de pièces volantes rares et curieuses - en prose et en vers - - _Revues et annotées_ - - PAR - - M. ÉDOUARD FOURNIER - - - TOME I - - - - - A PARIS - Chez P. JANNET, Libraire - - MDCCCLV - - - - -PRÉFACE. - - -Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de -littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant -_in extenso_ de la question historique ou littéraire dont on étoit -curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux -sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne -répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout -près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de -ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit -de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis -par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils -étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur -titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant -de la nouveauté. - -Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute -la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre -des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix -vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets -curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi -qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de -toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas -seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le -commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur -valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas -posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler. - -Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit -montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur -réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous -sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont -ce volume commence le recueil. - -Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et -travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la -préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et -de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre -quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût -forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé -le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les -suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris -des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes -les curiosités. - -L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et -la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer, -dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de -l'histoire ou des oeuvres de l'esprit. - - * * * * * - - - _Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du - roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par - Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._ - - [Note 1: Jean Gosselin succéda à Mathieu LaBssie comme garde de - la bibliothèque du Roi à Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire - de la bibliothèque du Roi_, en tête du 1er volume du catalogue - imprimé, p. 16.)] - - -Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer -les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la -librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit: - -Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la -librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume, -durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau -de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2], -je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le -temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et -lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que -Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et -d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée, -et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que -quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en -icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon, -lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de -Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister -contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus -de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me -contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire -ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé -la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat, -et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville -de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré -à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en -la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été -jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully, -qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu -d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a -fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit -fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit -fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la -muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie -avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs -fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans -d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte -librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a -esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de -me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite -librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit -président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris -aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus -avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que -vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux -qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux -auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui -estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les -serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui -estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de -Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et -ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils -m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment -les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité. -Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services -que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et -aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a -ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son -conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il -ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la -somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs -années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour -l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement -deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après. - -[Note 2: Cette déclaration si positive de Jean Gosselin rétablit un -fait altéré dans le _Discours_ cité tout-à-l'heure. Il devient -constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs -de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avancé, mais long-temps -auparavant, sous Charles IX, que la bibliothèque fut transférée de -Fontainebleau à Paris.] - -[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet -acte de violence et des pillages qui en furent la conséquence. Entre -autres choses précieuses, un manuscrit françois, _Marguerites -historiales_ de Jean Massuë, avoit été distrait de la bibliothèque. Il -y fut réintégré après les troubles, mais un cahier y manquoit. J. -Gosselin, qui étoit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer à -qui de droit la responsabilité de cette mutilation, écrivit cette note -sur le côté intérieur de la couverture du manuscrit: «Mémoire que le -président de Nully, durant la ligue et durant la trève, s'est saisi de -la librairie, laquelle il a possédée jusqu'à la fin du moys de mars, -en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coupé ou -emporté le premier cahier du présent livre, auquel cahier estoient -contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont -esté emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le -commissaire Chenault feist enqueste bientôt après que le dit président -eut rendu cette librairie. Signé Gosselin, _ita est_.» Dans le -_Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette -curieuse note est citée, puis il est dit après: «Ce garde (Jean -Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de -Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans -un autre temps pour envahir la Bibliothèque royale; et il a adjouté -qu'ils en furent toujours empeschez par le président Brisson, à la -requête et à la sollicitation de lui Gosselin.» Cette circonstance, -comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction -avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist. -63). A l'entendre, Barnabé Brisson «ayant eu chez lui un bon nombre -des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien.» Il faut sans -doute être moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de -ces simples emprunts au malheureux président, qui ne fut que trop -empêché pour rendre ce qu'il avait emprunté; mais il faut regretter la -perte qui en résulta pour la bibliothèque, et qui ne fut que trop -réelle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des -deux seuls exemplaires échappés à l'auto-da-fé que le numismatiste -Hautin avoit fait de son _Traité des Médailles_. Gardant l'un pour -lui, il avait donné l'autre à la bibliothèque du Roi: «Il en fut tiré, -avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui, -selon sa coutume, pour les examiner plus à loisir, et dans le dessein -de les remettre à leur rang, fut prévenu de la mort, ayant péri -malheureusement dans les désordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva -ce livre parmi ceux de son mari, sans démêler s'il étoit de la -Bibliothèque royale ou non, le vendit avec les autres.» (_Essais de -littérature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703, -in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parlé des pertes faites -alors par la bibliothèque. Le père en fait mention dans l'un de ses -opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothèque de -Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la -_Bibliothèque du Roi_, ne fait que reproduire à ce sujet ce qu'il a -trouvé dans le _Discours_ préliminaire; il ajoute, toutefois, dans une -longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit -des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des -chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit, -institué par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard, -passa de chez Gaignat dans la bibliothèque du duc de la Vallière.] - -Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la -raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres, -Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres, -qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de -remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur, -avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le -bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font -service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est -deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les -gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a -couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en -l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray -contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par -l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec -grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres, -plus tost que de mourir de faim en languissant. - - * * * * * - - - _Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très - expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de - l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie - royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a - desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._ - - -Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé -et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar -Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du -diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean -Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante -six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté -par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement -remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des -reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de -nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose -deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour -la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir -sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles -services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos -predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et -desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous -voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que, -sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous -ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et -délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents -soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est -mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre -contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à -nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la -rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et -reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes -presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à -Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre -vings quinze, et de nostre règne le sixième. - -Ainsi signé: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scellé sur -simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit: -Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à -Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze. - - _Signé_: DE SALDAIGNE. - -Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont -estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys -iniquement traicté touchant cest affaire. - - _Ventus en est vita mea._ - - * * * * * - - - _Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray - anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge, - par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église - Sainct-Michel._ - - M. DC. XVII. - - In-8. - - [Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru - sous le même titre en 1615, réimprimé dans l'un des volumes du - recueil A. Z, et le même dont Malherbe écrivoit à Peiresc, le 13 - février 1615: «Il s'est fait un _Diogène françois_, mais ridicule - et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots où il contrefait - le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie - d'un autre, je n'en donnerois pas un clou à soufflet.»] - - -AUX LECTEURS. - -_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un -ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et -pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux, -pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins -curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque -gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus -récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire -franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la -chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim coëunt et sua furta -regunt. - - * * * * * - -A CE LIVRET. - - Passe, tu es assez fort, - Ton humeur est ta conduite, - L'on ne te peut faire tort, - Tes ennemys sont en fuite. - - * * * * * - -PARADOXE - -SUR LES CHOSES PETITES. - -_Parvi parva decent_, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient -la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et -demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une -vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile, -j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont -l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les -hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui -respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si -gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un -pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut -de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy -qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur -sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume, -et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable -caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la -manutation, le support et protection des choses petites, que je -concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et -frontispice. - -_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour? -plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois -qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les -choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de -ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_. - -_Secundo._ Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux -trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus -delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que -_oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant -signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme, -_tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit -monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de -plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il -est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa -forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist -lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au -contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes, -qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir -leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_, -que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin -pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la -reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum -quodcumque sumendum_. Voylà, voilà: les maximes _d'accipe, sume, -cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est -contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces -recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du -febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule. - -N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses -petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le -petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon, -le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans, -suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me -font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy -_vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses -s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], où -avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous -les moys. - -[Note 5: La forme écourtée des manteaux dont on parle ici, et qui, ne -descendant guère plus bas que les reins, eussent été si favorables aux -apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste -le sens de ce mot _clistérique_.] - -[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les -écrivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les poésies de -Christophe de Beaujeu. «On conçoit aisément, est-il dit à ce propos -dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, tome VII, pag. 297, que -les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-là.»] - -Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à -perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin -rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et -tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une -besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et -caillotée, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit, -petit, etc. - -Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits -plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le -moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame -Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame -avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit -à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en -rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes. - -Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent -ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession -tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand -ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces -queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à -ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville -en ces mots: - - Troupe picquante et du tout vile, - Des asnes le vray chastiment, - Nous vous faisons commandement - De reculer de nostre ville. - -Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient -s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en -ceste façon, comme Ænée parlant à Turne: - - Nos Arcades à ceste fois - Ont sur vous un tel advantage - Qu'ils naissent soubz humain visage, - Comme les feuilles par les bois. - -Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7] -tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à -frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits -troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs -sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques -petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin, -selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes: -una dies aperit, deperit una dies_. - -[Note 7: Périphrase pour désigner les maîtres paumiers.] - -Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs -discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de -Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien -fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A -une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et -affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien -vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France; -et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex -parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drôle, et -s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous, -près de Marathon, soubz l'equateur oriental. - -[Note 8: Ce sont les événements qui, de 1614 à 1617, devoient le plus -préoccuper les esprits.] - - Petite, que vous estes sotte, - Dans ceste robe de prix! - Je n'ayme point le mespris. - Quitez-la, qu'on la décrotte. - Je n'ayme point que l'on trote - Pour efforer les esprits: - Cela ressent sa Cypris - Lorsqu'à Mars on la garote. - Que si vous craignez les loix - De la courrière des mois - Et de mort estre ferue, - Sans bruit accourez à moy: - Avecq' un bon pied de roy: - Vous serez tost securüe. - -Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter -ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour -contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_ -Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet -françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de -perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de -pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de -grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un -pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes -puantes, grossières et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in -magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de -vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces -fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches -frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces -brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée, -elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos -jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs -me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour -favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy -présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon, -d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de -boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par -devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous -donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de -violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis, -de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus -petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la -gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se -plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un -pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et -autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la -cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne -s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et -contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits -changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus -petits frantaupins de l'Europe: - - La doubleure d'une baguette - Dessoubz la peau d'une belette - Suffit pour luy faire en tout point - Le bas, la trousse et le pourpoint[10]. - -[Note 9: C'étoit la friture à la mode depuis que Henri IV, pour -répondre à cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: «Votre Paris -danseroit dans notre Gand», lui avoit dit: «J'ai une Loche (il parloit -de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si -grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.»] - -[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facéties et chansons qui -furent faites au XVIe siècle contre la milice si promptement -discréditée des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet -se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain: - - Deriron, vignette sur vignon. - -M. L. de Lincy l'a aussi donnée dans ses _Chants historiques du XVIe -siècle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note -sur le passage de Rabelais ayant trait à »Bon Joan, capitaine des -Franc-Topins.» (Liv. I, ch. 35.)] - -Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer -vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües -ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et -cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le -premier dessein. _Valete et plaudite._ - - -SUITE DES CHOSES PETITES. - -Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées, -enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire -infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes, -dum rore cicadæ_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de -la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant -excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva -muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien à visage -refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de -plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon -jaçoit que pedentesque, _calamistro, as, âre, penultima longa_; il -passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que -la chose petite? - - Margoton sans fin m'agite - En son giron arresté, - Non pas tant pour sa beauté, - Que pour ce qu'elle est petite. - -Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la -ciceroniène: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous -semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus -grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistasées, qui, -comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses -petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à -petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les -yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un -grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et -que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. _Parvus -et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy -des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une -iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que -dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgré toute tempeste, -arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu -occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel -envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium, -imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se -laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa -chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du -tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau -et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit -Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit -mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal -que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du -crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre -l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille, -dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le -commençant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_, -où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses -bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que -dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau, -_Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes -inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la -bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant -son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers -des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste -furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard. -C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par -sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons -et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons -repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et -noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel -privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons -alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et -le pain à plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que -dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir -le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en -Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des -bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens -circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette -normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit -qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles -ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste -gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les -cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas -eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et -organisé. - -[Note 11: Il est parlé de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante -chronicque du petit Jehan de Saintré, chap. 43. «C'étoient, lit-on -dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes -grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec -de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits -oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever -à propos. Un ancien inventaire, inséré t. II, p. 921, de l'_Histoire -de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirrées -pour mettre oyseletz de Chypre.»] - - Femme qui pète, ce dit-on, - N'est pas signe qu'elle soit morte, - Quand le cul parle, dit Platon, - Le ... voisin se reconforte. - -Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel -plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et -sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des -forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose -grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de -petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit -manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons -du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes -vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter -qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de -grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser -et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain: - - Ceste femme qui, si debille, - Se fait porter dessoubz les bras, - Si elle estoit entre deux draps, - Elle en lasseroit plus de mille. - -M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De -rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle -tels lève-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, où tous bons colliers -peuvent aprendre la règle de _Rectum persæpe tacemus_, joint que le -naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que -de bourrelet. - - Les masques et vertugades - D'un tel crédit se sont ornez, - Que les femmes seroient malades - Sans leur culz et cachenez. - -Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les -merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous -d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe -et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la -recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se -recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en -fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume -faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon -parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les -choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une -reverence du costé gauche à la pedentesque. _Valete et iterum -valete._ - - * * * * * - - - _Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté - estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris, - par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._ - - In-8. - - -A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE. - -Monsieur, - -_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez -par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre -certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir -tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la -nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de -vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour -vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans -s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que -je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me -contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la -recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en -estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit -l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par -paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_, - -_Monsieur_, - - _Vostre très affectionné serviteur_, - - F. L. M. - P. P. D. - S. - -De Paris, ce 16 avril 1615. - - * * * * * - - -_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._ - -[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II, -p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme -on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de -Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit -des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber, -ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort, -je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie -universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée, -et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos -deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait -en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le -prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la -Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.] - -Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un -esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition -et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la -possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et -dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts -toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur -conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin -du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et -des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus, -c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin -(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange -gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à -l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de -magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature -mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car -c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest -imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles, -et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et -cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est -alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou -estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques -qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les -effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand -Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre, -comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux -petites histoires autant admirables et espouvantables en leur -esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai -toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée -meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre -les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement -condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et -destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par -ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant -persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux -charmes et arts magiques: - - J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie, - Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie, - -trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu -tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges -tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11 -mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct -dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit: - - -PREMIÈRE HISTOIRE. - -L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se -nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais -estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie, -qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien: - - Je suis necromancien qui, par ma necromance, - Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance; - Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux; - Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux. - -[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon -Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173), -s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de -Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la -future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit -Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le -connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la -cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus -loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui -avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe. -«Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où -cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. -Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César -étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p. -112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel, -qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105, -l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p. -44-47.] - -Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa -sorcière Enothée: - - Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré, - Au desir de ma voix est tousjours preparé; - Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune, - Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune. - -Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit -familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure -et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le -feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux -de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers -de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz -de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le -maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand, -qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France. -Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter -des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay -jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par -réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on -l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en -langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen -de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé -absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict -depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut -soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions -amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs -loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il -fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura -encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer -impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la -Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une -grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les -historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux, -les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus -pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et -aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les -autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon -donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son -maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les -prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles -promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté, -comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré -beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la -proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors, -jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais -de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des -Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais -avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres -prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien! -Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest -abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta -tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus -de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable -deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste -mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la -chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit -voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict. - -[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de -Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit -clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X, -p. 58.] - -[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans -son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la -mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.] - -[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui -exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi -agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des -chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.] - -[Note 17: Ce maléfice, qu'on appeloit _envoûtement_ ou _envoultement_, -de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit à faire modeler à la -ressemblance de la personne à qui l'on vouloit mal de mort une -figurine de cire, et à la piquer au coeur d'une longue épingle, avec -l'espoir que la personne représentée mourroit d'une pareille blessure. -V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous -sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en -avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter -des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce -qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littéraire de France_, t. XV, -p. 290.] - - -DEUXIÈME HISTOIRE. - -L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que, -comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la -qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et -qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne -cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô -malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer -les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles -personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif -au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous -apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses, -nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se -faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent -leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au -naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à -tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune -meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de -predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des -horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa -profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas -que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font -les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de -Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter -de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en -appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en -terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non -de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des -Dieux choses futures quand il dict: - -Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens -devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font -aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce -que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les -bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se -mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors -les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy, -quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre -impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai -pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de -faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour -du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas -l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours -auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que -l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu -luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de -Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et -le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand -bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils -trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée -le devant derrière. - -[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber, -peut s'appliquer fort bien à Ruggieri. «Vers la fin de sa vie, dit de -lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d'Ancre, comme lui Florentin, -un nouveau protecteur.» _La Cour de Marie de Médicis_, etc. Paris, -1830, in-8º, p. 139.] - -[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach -chaque année.] - -Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent, -qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés -dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après -les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme -des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs -demerites. - -_De bonne vie, bonne mort._ - -FIN. - - * * * * * - - - _Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des - lettres d'abolition obtenuës par Helène Gillet, condamnée à mort - pour avoir celé sa grossesse et son fruict._ - - _Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et - arrest de verifications d'icelles._ - - _A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des - Prisonniers, proche la Chancellerie._ - - M. DC. XXV. - - In-8. - - * * * * * - - _Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de - Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._ - - _Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par - Helène Gillet, dict_: - - [Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il - écrivit son intéressante brochure: _Histoire d'Hélène Gillet, ou - Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à - Dijon dans le XVIIe siècle, etc., par un ancien avocat_. Dijon, - 1829, in-8º, brochure qui a inspiré le dramatique article de - Nodier, publié d'abord la même année dans la _Revue de Paris_, - puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois, - connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est - faite d'après le recueil d'où toutes les pièces de celui-ci - procèdent (_le Mercure françois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)] - - [Note 21: Ch. Fevret, né à Semur en Auxois, le 16 décembre 1583, - fut l'un des plus célèbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe - siècle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand - honneur, il se distingua par sa harangue à Louis XIII en faveur - des paysans dont la révolte avait exigé la présence royale à - Dijon en février 1630. Il mourut très âgé, le 16 août 1661.] - - -Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour, -donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins -elle-mesme. - -Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus -sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de -courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus -criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle -se sert pour la punition des maléfices. - -Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout -changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme -plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez -qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à -celle qui, de criminelle, est devenue suppliante. - -Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le -visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue -noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et -d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une -funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la -mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour -vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a -et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que, -l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus -luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos -pieds pour baiser, de l'intérieur de son coeur, le tranchant de -l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes -que luy-mesme a faictes. - -Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit -rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au -moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné -d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres -par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion -populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement -rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à -l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite -gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement -accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la -plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati -sunt_. - -Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en -destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières -circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus -esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux, -qu'en tout cela. - -Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe -des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille, -dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les -horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de -dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori -volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_. - -Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la -mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante -dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de -son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule -confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la -peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et -la mort mesme. - -[Note 22: Le Morimont est la place des exécutions à Dijon. Elle tient -son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbés avoient -leur hôtel à l'un des angles de cette place.] - -Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner -glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part: -_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ -indicium?_ - -Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son -salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple -de justice? - -Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que -d'eriger un autel en son coeur, où elle admirera tous les jours de sa -vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux -hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et -l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent -concouru pour sa liberation? - -[Note 23: C'étoit une espèce d'entraves où l'on mettoit les mains et -les pieds des criminels.] - -Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de -l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait -concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut -encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la -bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour -estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant -desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette -Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à -l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé -l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui -tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la -justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des -Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets -inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte -civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine. -C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre -dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement, -qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec -le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par -ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné, -et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa -personne et de son estat. - -[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un -roi qui devoit tomber sous la hache furent signalées par un acte de -clémence pour celle qui s'étoit miraculeusement échappée d'un supplice -pareil.] - -[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.] - -_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam -fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes -exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non -supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque -imperii salute dispensat!_ - -Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la -justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence -avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis -de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de -vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et -fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté! -Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que -les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur -supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de -vostre domination! - -Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille, -au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande, -Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un -second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle -poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon, -vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26]. - -[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oubliée comme tout -le reste de cette dramatique affaire, à laquelle Desessart seul a -consacré 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris, -1778-1784, t. VII, p. 134), a été reproduite mutilée et dénaturée dans -un recueil publié en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leçons et -modèles d'éloquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p. -77-79.] - - * * * * * - -Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous -presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de -Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre -Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27], -contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit -trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur -et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le -chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de -dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal -assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que, -pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée -par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de -nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la -suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui -conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après -avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit -executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule -gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut, -puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit -tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la -teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit -executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut, -se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa -femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une -corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour -l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de -plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se -seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui -en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite -femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit -descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs, -traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle -seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans -poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité -assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite -femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient -levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle -a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy -ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement -a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice -luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre -misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission -necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de -son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses -divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa -condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de -ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33] -et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour -la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux -serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la -grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée soeur, de nostre -propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité -royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et -pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées -de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec -toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers -nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets, -mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la -restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non -d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux, -lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à -nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de -Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner, -et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et -paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre -plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre -nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy. -Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne -le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor. -Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye -rouge et verte. - -Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe. - -[Note 27: «Et dont la mère est petite fille de feu M. le président -Fabry.» _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des -manuscrits Du Puy, Bibliothèque impériale.] - -[Note 28: «Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois -qu'un jeune homme, curé d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au -logis d'un sien oncle, venant à celui de son père pour apprendre à -lire et à écrire à ses frères, l'avoit connue, une fois seulement, au -moyen d'une servante de sa mère, qui l'avoit enfermée dans une chambre -avec ledit curé, qui la força.» (_Ibid._)] - -[Note 29: _Partus_, accouchement.] - -[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non à -la pendaison, mais à la mort par le glaive, supplice des nobles.] - -[Note 31: «Le bourreau, lisons-nous dans la relation citée tout à -l'heure, qui n'entendoit pas son métier, lui fait hausser le menton et -retirer le cou pour la prendre de côté, et à l'instant lui décharge un -coup sur la mâchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du -travers d'un doigt. La patiente tombe sur le côté droit. Le bourreau -quitte ses armes, se présente au peuple et demande de mourir. On -commençoit déjà à exaucer sa demande, les pierres volant de tous -côtés, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette -occasion, releva la patiente, qui en même temps marcha d'elle-même -vers le poteau, se remit à genoux et tendit le cou. Le bourreau éperdu -reprend le coutelas, que sa femme lui présentoit, et décharge un -second coup, que la pauvre victime reçoit sur l'épaule droite, sans la -blesser que légèrement. La sédition se renouvelle et s'augmente. Le -bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'échafaud; la -femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui étoit tombée sur -le coutelas, duquel assurément la bourelle se fût servie si elle l'eût -vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apportée au -supplice, la lui met au cou. Elle se défend, et jette ses mains sur la -corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les -mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'étrangler, puis, -comme elle se sentit frappée à coups de pierres, elle tire ce corps -demi-mort, la corde au cou, la tête devant, à bas la montée de -l'échafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrés, qui sont de -pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportés pour couper les -cheveux de la condamnée, longs de deux pieds, et la veut égorger; -comme elle n'en peut venir à bout, elle les lui fiche en divers -endroits.»] - -[Note 32: «Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de -ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre -sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le -palais; un au dessous du sein, passant entre deux côtes, proche de -l'emboiture du dos; deux en la tête, assez profonds, quantité de coups -de pierres, les reins entamés fort avant du coutelas, sur lequel elle -étoit couchée, lorsqu'on la secouoit pour l'étrangler, et son sein et -son cou plombés de coups de pieds de la bourelle.» _Même relation._] - -[Note 33: Hélène Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans -un couvent de la Bresse, et y vécut très saintement de longues années. -Sa mort fut des plus édifiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de -Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourrée, oratorien, Lyon, 1699, -in-8., p. 264.] - - - _Extraict des Registres du Parlement._ - -Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène -Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par -lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de -ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la -Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son -propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité -Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et -cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle -et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant -à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de -mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa -bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant -silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir, -et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par -lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet -desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit -este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et -repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest -du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement -d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte -Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et -repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit -arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de -Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté -declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et -occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant -aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle -condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste -tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et -despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes -lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon -leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de -juin mil six cens vingt cinq. - - * * * * * - - - _Histoire veritable de la conversion et repentance d'une - courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps - souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a - faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée - à soy._ - - _Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette, - ruë Sainct Jacques, au Gril._ - - 1608.--In-8º. - - -Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des -hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise: -car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si -enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est -sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui -est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent -qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et -qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus -de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal -et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame. -Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis -exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions, -misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont -servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps -de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre -9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif -et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous -arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la -vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et -fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit -desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte -beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une -damoiselle bien née comme elle estoit. - -[Note 34: Valère-Maxime.] - -On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques -branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit, -elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor, -qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en -la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui, -petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que -l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut -des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et -avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté -pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans, -lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline -depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust -recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez, -ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la -coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des -compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit -maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs -la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la -regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le -cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti -des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude -des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de -pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier -les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne -pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de -l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là -estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença -à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa -beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit -d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent -comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point -tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de -l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à -entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale -espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le -brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du -faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le -feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais -Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter -les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son -père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et -ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer -les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de -ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les -fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà -delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs, -fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire, -fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les -fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se -laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine. -Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé, -et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que -c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle -des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa -conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des -vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le -coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche -la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour -dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et -saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du -mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S. -François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la -Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin, -accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si -long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le -père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy -demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une -confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire. -C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine, -que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et -la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant -elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où -elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout -le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient -acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une -grande dame. - -Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre -d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et -avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté, -et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et -filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de -tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté -divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes -ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les -monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens, -Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et -autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop -prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira -de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se -viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce -péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous -costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un -repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en -l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer -l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète, - - O passion dissoluë! - O volonté trop gouluë! - Plus l'hydropique met peine - De succer une fontaine, - Plus il creuse son tombeau, etc. - -FIN. - - * * * * * - - - _Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et - particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._ - - M. DC. XXIII. In-8º. - - [Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare - dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.] - - -Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs -gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses; -enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict -d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de -l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez -ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent, -sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première -leçon pour se façonner. - -Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage -des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un -homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut -conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut -contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste -proposition. - -Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries -des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les -folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence, -et ce qu'elles ont de singulier en elles. - -A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans -la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se -promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit. - -Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne -vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais -suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous -rendre contens en ce que je vous ay proposé. - -Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le -Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant -bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre, -laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion -celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les -chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette -masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre -où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur -propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses; -et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne -voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la -remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la -façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste -matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et -terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup -plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce -que l'homme luy en fournit. - -Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux, -pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et -façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées -ou nains, et des singes, leurs demi-frères. - -De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi -la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne -leur ressemblent point trop mal. - -Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes, -prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées -et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de -fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la -femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que -les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout, -et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la -besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur -escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et -voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux -hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de -bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la -quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si -familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les -singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous -n'y trouverez autre chose que singeries. - -Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé -des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme -autheur. - -Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et -avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les -fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et -l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles -quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et -despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les -queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe). - -Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les -femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est -pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau -de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce -temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries. - -Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à -l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui -n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et -niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le -lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut -aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y -verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le -visage et le dehors, mais un escadron de singes. - -Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à -cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si -elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre -une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de -proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les -concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout -ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent -vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle -taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a -rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses -croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à -l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse -convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la -face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y -a rien qui change plus tost. - -[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple -disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte -I, sc. 2).] - - _Fiet enim subito sus horridus atraque tigris - Squammosusque draco et fulva cervice leena._ - -Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux -mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors, -en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le -né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à -parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend -tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les -femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes; -toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une -seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce -que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le -bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles -bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte, -sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe, -et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une -grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme. - -Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et -voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la -nature essentielle et quidditative du singe. - -Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et -de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux -qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme, -laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire, -mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de -ses forces? - -N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des -Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus -pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le -coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et -se revestir du manteau royal? - -N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante -Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première -nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le -cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie? - -Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries -qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit -assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes -croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde. - -La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit -admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de -marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du -flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse. - -C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès -Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en -fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du -garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et -trouva que son cas n'alloit pas bien. - -C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du -Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son -maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust -placé au zodiaque, au signe du capricornio. - -Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré, -assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain -bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter -avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main -sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à -rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis -a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste. - -Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au -cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères, -Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs, -Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font -leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement -il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray -metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue -Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue -Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de -ravissement les cornes ne me montèrent en la teste. - -Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages -de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane, -et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe -ainsi sa jeunesse. - -Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des -Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle -luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé -singeries. - -Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les -femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les -bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]? -En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de -superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes -et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois -elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en -donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir -qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il -dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que -je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres. - -[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des -bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une -autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º, -pag. 13-15.] - -Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau -et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où -nous sommes. - -Adieu. - -[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL, -passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre -diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les -moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les -singes et les femmes.] - -FIN. - - * * * * * - - - _La Chasse et l'Amour, à Lysidor._ - - MDCXXVII. - - In-8º. 15 pages. - - -_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._ - - Lysidor, voicy le printemps - Qui remet sa gaye verdure; - Mais les bons veneurs en ce temps - Ont une bien maigre adventure. - La saison ne rit à leurs coeurs; - Envain s'y romproient-ils la teste, - La senteur de l'herbe et des fleurs - Prive leurs chiens d'aller en queste. - Ils ont beau sonner de leurs cors, - Et brosser dans les forets vertes; - Ils ont beau picquer dans les forts, - Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes. - Ny leurs forhus, ny leurs relais, - Ny leurs routes, ny leurs brisées - Ne servent qu'à rendre à leurs frais - Toutes leurs peines abusées. - Mais si vous aymez à chasser, - Vous plaisant à la venerie; - Si vous aymez à relancer, - Que ferez-vous donc, je vous prie? - Tandis, si vous le desirez, - Estant chasseur comme vous estes, - Doucement vous esquiperez - Vostre chasse pour les fillettes. - Bien garny de tout ce qu'il faut, - Et les voyant de bonnes prises, - Sans les aller courre en deffaut, - Les belles vous seront acquises. - Tantôt la blonde vous suivrez, - Remarquant son erre et sa voye; - Ore à la brune vous irez, - Mariant la peine à la joye. - Ore un tetin dont l'Orient - Ne sera que lys et qu'ivoire, - Un teint de rose, un oeil friand, - Vous induiront à la victoire. - Ores vous prendrez les devants, - Maintenant vous ferez l'enceinte: - Les veneurs expers et sçavans - Usent d'une pareille feinte. - Maintenant vous plierez le trait - Du limier avec retenuë, - Ou l'alongerez, comme on fait - A l'heure que la beste est veuë. - C'est le moyen de r'habiller - Les désordres que l'on peut faire: - Lysidor, il y faut veiller, - Et regarder à son affaire. - On eslogne souventes fois - La venaison que l'on pourchasse, - N'usant des statuts et des loix - Qui sont de l'amoureuse chasse. - Or les plaines et les forests - De ce quartier, sans raillerie, - Assez, de loin comme de près, - Nourrissent telle venerie. - Chassez donc et soir et matin, - Car telle chasse le merite; - Et, pour un si digne butin, - La gloire n'en sera petite. - Revoir, rencontrer, retourner, - Demesler, cognoistre le change, - Lancer, r'embucher[39], ramener, - Vous donneront heur et louange. - Quand vous aurez fait tout cela, - Cherchant le frais de la serée - Comme gens qui font le holà, - Vous sonnerez pour la curée. - Lors (s'il me doit estre permis - De vous le dire sans feintise), - Vous obligerez vos amis - De quelque chose de la prise, - Afin qu'ils soient mieux restaurez - Des biens qui viennent de la chasse, - Qu'ils n'ont esté remunerez - De ceux des muses du Parnasse. - -[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe -d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).] - - -_Eslection d'une maistresse._ - - Pour faire une belle maistresse, - Capable de ravir mon coeur - Et d'estre un jour une deesse, - Malgré le temps et sa rigueur, - Voicy comme je la desire - Et comme je la veux eslire. - Premièrement, je la demande - Entre seize et dix et sept ans, - De taille qui soit riche et grande, - Et que la fleur de son printemps - Ait un air de qui la merveille - La fasse juger nompareille. - Je ne la recherche trop grasse, - Ny trop maigre je ne la veux: - Toutes deux ont manque de grace - Pour embarquer un amoureux. - Un gresle embonpoinct je souhaitte, - La desirant toute parfaicte. - Je veux qu'elle ait la face ronde, - Peinte de roses et de lys, - Et qu'une amorce autre que blonde - Rende ses cheveux embellis, - Frisez en leur brune teinture - Par un miracle de nature. - Je luy desire un front d'yvoire, - Et que deux bruns sourcils pareils - Ombragent l'une et l'autre gloire - De ses yeux (deux humains soleils) - Riant, sans l'emprunt de la bouche, - Pour attirer le plus farouche. - Aussi je veux en ceste belle - Un nez de moyenne longueur, - Traitis, comme l'eut jadis celle - Par qui Roland fut en langueur, - Et que son oreille desclose - Imitte la nouvelle rose. - Sa bouche soit ronde et petitte, - Vermeille dehors et dedans, - Où deux rangs de perles d'elitte - Se manifestent pour les dents - Avec une grace alléchante, - Soit qu'elle rie ou qu'elle chante. - Qu'aux deux bords deux fossettes rient, - Et que, par l'effect de leurs ris, - En ravissant elles marient - Et la civette et l'ambre gris. - Sous une haleine parfumée, - Naturellement embasmée. - Comme la pomme nouvelette - Qui n'a plus rien de son cotton - Paroist en embas jumelette, - Ainsi la belle ait un menton; - Sa gorge soit doüillette et blanche - Comme nège au long d'une branche. - Son col apparoisse de mesme, - Droit, charnu, bien uni partout; - Et que, d'une blancheur extresme, - Ses tetins, fraisez sur le bout, - Lentement, d'une suitte esgalle, - Soient agitez par intervalle. - Que ses mains aux lys fassent honte; - Que ses longs doits appareillez - Ay'nt une beauté qui surmonte - Les marbres polis et taillez; - Ses pieds ay'nt la forme divine - Des pieds de la nymphe marine. - Les autres beautez soient pareilles: - J'entends celles qu'on ne voidt pas, - Et dont les secrettes merveilles - Attrairoient les dieux icy-bas, - Et feroient marcher en trophée - Les monts et les bois, comme Orphée. - Mais, si je la veux excellente - Et parfaitte en beauté de corps, - Je la desire aussi brillante - Par dedans comme par dehors, - Recherchant un esprit en elle - Qui soit digne d'une immortelle. - J'entends qu'elle soit bien apprise - Toujours dans la civilité; - Qu'elle parle avec galantise, - D'un entendement arresté, - Sans vouloir estre dedaigneuse - Que par une feinte amoureuse. - Je veux (si, partant de l'enfance, - On peut acquerir un tel art) - Qu'elle ait parfaitte cognoissance - De tous les escris de Ronsard - Et de tous les chants de Petrarque, - Dignes de surmonter la parque. - Je veux qu'elle adore leur style, - Dont l'air est toujours de saison, - Dont la seule voix est habile - Pour une fille de maison: - Le jargon d'un autre langage - Est pour les filles de village. - Rien d'austaire je ne desire, - Ny de revesche en son humeur: - La severité n'a l'empire - Que sur le fait d'un age meur. - Les ris, les jeux et les blandices - D'amour sont les vrays exercices. - Je veux donc qu'elle soit gaillarde - Comme un chevreuil dedans un bois, - Impatiente et fretillarde, - Et moderement, toutesfois, - Car en cette humeur vive et prompte, - Mon desir est qu'elle se domte. - De plus, je veux que ses oeillades - Facent mille et dix mille tours, - Soit pour rendre les coeurs malades, - Soit pour alleger leurs amours, - Donnant, comme Achille en Mysie, - D'un coup et la mort et la vie. - Je veux qu'à la dance elle monstre - Je ne sçay quoy de nompareil, - Et que son chant, de sa rencontre, - Plonge les yeux dans le sommeil, - Quand au luth ses mains charmeresses - Joindront ma peine ou mes liesses. - Je la souhaitte bien parée, - Nette, propre et sans afficquets, - N'estant seulement bigarée - Que de perles et de bouquets - A l'oreille, au col, sur la teste: - L'excès est tousjours mal honneste. - Aussi la desiré-je encore - De bon sang et de bons ayeux, - Affin que mieux elle decore - Les graces qu'elle aura des cieux - Toujours une eau claire desrive - Et jaillit d'une source vive. - Pour cela, qu'elle ne mesprise - Les fers de ma captivité; - Le soleil, bien qu'il ne reluise, - Empesché de l'obscurité, - Ne laisse pas neantmoins d'estre - Le soleil comme il est veu naistre. - Bref, je demande qu'elle passe - Toutes les filles de son temps - En gentillesse, en bonne grace, - Pour rendre mes esprits contens, - Et pour gaigner en mon service - Un nom qui jamais ne perisse. - Telle je veux une maistresse - Pour loüer ses jeunes beautez - Et pour en faire une déesse - Là-haut, parmy les deitez, - Qui, la voyant si bien choisie, - En auront de la jalousie. - Mais toutesfois, si quelque belle - Et d'autre air et d'autre couleur, - Me fait voir quelque chose en elle - Digne de penetrer un coeur, - A l'heure, je ne veux pas dire - Que peut-estre je ne l'admire. - Ainsi donc me plaist-il de vivre - Eslogné des soins de la cour; - Ainsi me plaist-il de ressuivre - Encor' la banière d'amour: - Car de chanter les grands du monde, - C'est battre l'air et frapper l'onde. - - -_Sonnet de l'infortune des bons vers._ - - Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers) - Acquirent de l'honneur et du prix en leur style, - Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile, - En donnent assez preuve au rond de l'univers. - - Les grands en firent cas, et les peuples divers, - Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville. - Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile: - Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts! - - Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France? - Des majestez depend telle heureuse influence. - Les voyant donc si nuds et si mal ajancez, - - Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie: - N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez, - Et vous aurez au ciel une immortelle vie. - - * * * * * - - - _Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est - de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit - appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle - ville de Pontoise, selon les chroniques de France._ - - _A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._ - - -PARIS _commance_. - -Dieu vous garde, Seigneur! - -PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne -vous desplaise)? - -PARIS. Je m'en vais en Normandie. - -PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à -Pontoise. - -PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je -puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris. - -PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de -Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt. -Vous prenez Normandie bien près. - -PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]? - -[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur -la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la -révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les -bourgeois de la bonne-ville.] - -PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là -dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous -bourgeois de Paris cent mil fois. - -PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse, -combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai -quitte pour le prouver. - -PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie? - -PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit -livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses, -et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le -pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie. - -[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles -Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur. -In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15: -«Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le -pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»] - -PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes -mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain, -lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas -noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict: -Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes -bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement. - -PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes -ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne -le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville -metropolitaine de Normandie[42]. - -[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de -Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé -Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de -l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui -(1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la -simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu -répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la -plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question -problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot -_Pontoise_.] - -PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de -Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist? - -PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr. - -PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre -eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les -evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse -l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec -ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit -que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort -qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension -desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et -pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict -vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais, -tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la -mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce -moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de -Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les -advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et -vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de -Rouen aux jours ordonnez. - -[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)] - -PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez -dict. - -PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose. - -PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois -qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que -vous voudrez, vous avez congé de vous desdire. - -PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce -privilége. - -Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de -Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais -aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous -estats. - -PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous -prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois -subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen. - -PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy -devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit -mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles. - -PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais -hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien -qu'il me faudra loger aux Deux Anges. - -PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les -huguenots. - -PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas -estre pour tous les biens de ce monde. - -PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la -bouche pour le vous demander. - -Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour -ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales -selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville -par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ. - -PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et -est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise -metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de -l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de -Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais -garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge, -on le nous amène à PARIS. - -[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de -la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de -Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour -les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit -du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.] - -PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne -soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage. -Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des -evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la -seigneurie de Pontoise. - -PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre -taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de -Normandie. - -PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en -Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car -l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de -l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost -sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au -roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers. -Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée -au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là -avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus. - -PARIS. Voilà trop parler sans boire. - -PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye. - -PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien -neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris: -parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos. - -PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que -je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en -faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils -n'en sont pas. - -PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy -feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc -le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de -Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non -subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict -que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc -qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur -faict poinct injure en les interpellant Normands. - -PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes, -encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de -Normandie. - -Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain -pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée -et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il -estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent -peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant -qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost -faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de -l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à -Givors par le commandement du roy. - -PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois -aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en -prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de -Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas, -jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce -qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas -subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous -demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté -en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver -Normandie. - -PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par -les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois -description de la terre. - -PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place, -où on en fasse mention, que j'en soys resolu. - -PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à -Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen. - -PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car -il ne s'estend plus loing que là. - -PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert -Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad -orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram -Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam, -Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta -fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano..... -Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en -voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de -Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica -chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre -Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb. -Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter. - -[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577, -in-fol. Pag. 71.] - -PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre -ceste matière? - -PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté -proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner -resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq -ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de -Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards -disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user -des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le -recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé. - -Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on -conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi -fut qu'il soit appelle le Vulcain françois. - -PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme -langage que nous, je ne dy plus mot. - -PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle -l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la -vraye France[46]. - -[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg -de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non -comprise dans le diocèse de Rouen.] - -PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville, -à cause que la rivière est entre eux. - -PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et -les fauxbourgs de France. - -PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à -Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de -l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je -dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de -Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris. - -Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs -de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir -pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde. - -PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux -du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et -specialement trahison en riant. - -PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay -autrefois ouy reciter ou leu quelque part: - - Normanos fugias, ne fraudis labe graveris: - Ipsos si socias, certe tu decipieris; - Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude. - Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse. - -PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant -de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie. - -Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs -Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont -de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme -pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne, -entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu, -lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le -_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye -des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu -demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi -que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles, -historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les -abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles, -pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux -desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns -qui se disent de Normandie[47]. - -[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter -la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du -nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir -qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre -les Normands.] - -PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et -qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore -Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur. - -PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus -Normand. - -FIN. - - * * * * * - - - _Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une - Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par - les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir - fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges, - et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._ - - _Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement - de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._ - - _A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8. - - [Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous - la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la - possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux - mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.] - - -L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier -divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du -depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir -succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que -ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les -Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte -Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le -peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas, -qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux. -Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui -est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux -qui sont provenus de l'art diabolique. - -De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus -d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé -et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et -detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable, -laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et -salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se -contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre -prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très -veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis -en lumière. - -Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi -sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont, -Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé -toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque -desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne -manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et -sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et, -pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines, -puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que -c'estoit de leurs maudites façons de faire. - -Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques -lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les -diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient -cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne -veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un -curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux, -estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté -une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire -Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest, -attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de -Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent -en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir -declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la -longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir, -et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et -passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego -Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est -près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le -curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent -lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent -à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se -trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols. - -Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes -faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure -au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut -sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et -la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve -plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et -autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le -tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir -fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux -endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes -et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire -plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez -extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens -dix, en la manière que s'ensuit: - - -_Extrait des registres de la Cour de Parlement._ - -Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et -extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du -sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de -Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo, -natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril, -et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions -du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite -Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et -autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez, -tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les -dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et -encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes -de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et -diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour -condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la -place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec -estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble -leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres -servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610. - - * * * * * - -Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres -diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils -avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en -faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique -science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes, -bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi -ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne -leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par -leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand -ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils -infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de -ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement. - -L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa -une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses -malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes -enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs -fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs -bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur -les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée -à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire. - -Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez -du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez. - -Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient -à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en -vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux -ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre -l'ennemy et le prince des tenèbres. - -Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé -à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et -de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté -edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa -gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à -s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue -sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort -qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire -encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait -d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses -belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait -endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de -Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes -ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait -puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont -attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout -estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme -qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion, -laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de -Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du -ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité -de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes -leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien, -sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque -acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses -compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et -qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces -maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela -provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son -paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer? -Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il -permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si -estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse, -retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise -reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au -droit chemin. - -FIN. - - * * * * * - - - _Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne - d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset, - rue de la Calandre, au Saumon._ - - M.DC.XXII. In-8. - - * * * * * - - _Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects, - progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en - la personne d'un favory de la cour d'Espagne._ - - -Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de -la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce -bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et -croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses -foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne -lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches. -Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les -loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un -rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté -des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et -genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont -indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires -publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces -aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles -cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les -miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses -louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante -mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et -realisera ses maximes. - -Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar -en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut -engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de -son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et -l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis -qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la -ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en -nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son -père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il -estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques -commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant -desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver -moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la -faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier -d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit, -il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de -Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme -vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du -roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme -cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on -pourchasse à present pour le faire mourir. - -[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_, -liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec -ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter -l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le -chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de -Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des -notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi -payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.] - -[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen. -L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.] - -Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre, -gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il -fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences -et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe -royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de -Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs -papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les -mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des -plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort -prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il -estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux -qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand -nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier -de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur -de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son -fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept -Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la -garde allemande. - -[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv. -VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage -fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.] - -[Note 52: De _Siete Iglesias_.] - -Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne -meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre -au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en -quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des -hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant -plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à -deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine. - -Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha -de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et -favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean, -qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier -de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy -en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut -lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en -quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé. - -[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père; -mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser, -comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à -chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à -ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les -mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous -montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de -Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je -m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit -eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je -devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.] - -La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il -avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au -gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les -limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit -fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et -delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime -respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se -tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient -ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles, -et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et -se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son -avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait -venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices -et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne -croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté. - -[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et -l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par -les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.] - -Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte -aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits, -meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de -grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la -cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause -qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques -ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de -mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit -faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en -son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la -furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit -que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires. -Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps, -il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or, -argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se -passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son -intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas, -conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint -prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal, -chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de -Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de -Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et -dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel -temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force -mandemens et censures. - -[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue -levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada) -avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de -Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en -lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au -poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.] - -[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de -D. Rodrigue et acheva sa perte.] - -Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit -Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs -registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez -en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et -mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené -à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco -de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel -l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis -d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent -beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la -question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde -fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant -de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de -justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en -loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions. -Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du -precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours -de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui -se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel -n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit -nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de -dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune -personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut -donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non -toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie -du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une -goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour -aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait -exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de -sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges -instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa -femme, qui recevoit toutes ses visites. - -Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les -fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de -lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur -fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite -d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable; -mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père -Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro -del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant -sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour -avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de -Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan -de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire) -remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de -la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée -(qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on -les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes, -et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville, -et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect -dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la -manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle -par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle -l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à -un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où -fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à -tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en -tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux -masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de coeur, -se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la -sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges -que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause -d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble, -parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que -doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé -le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses -advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast, -parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles -le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir -recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust -notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le -disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il -diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à -penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et -offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa -penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du -Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute -religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si -grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes, -disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance -de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels -il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant -ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais -sans avoir les yeux baignant en pleurs. - -[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de -Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.] - -Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il -eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast -pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille -embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du -bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si -miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra -très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme -au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la -dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans -prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un -crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il -avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy -jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de -Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de -Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté -au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et -rompue. - -Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un -religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre -du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins -le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il -eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit -osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes. - -Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous -ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place -publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs -estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et -n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une -chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour -eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que -on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues -où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que -c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer. - -A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis -de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement -accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et -dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4 -religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4 -penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en -forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte, -laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux -jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit -esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe -jusques à l'estomach. - -Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et -couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix -par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage -se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort -souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre -signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux -sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux -confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla -la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au -ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux -sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à -l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A -la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la -mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus -honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut, -je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes -enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix, -le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda -pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que, -mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en -ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit -luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les -figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la -beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande -compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il -n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi -ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit -d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes -sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride, -estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de -qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy -avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la -multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son -accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence, -avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi: - -«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour -en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts -d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes -de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences, -lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret -dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour -son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui -commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.» - -Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de -l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de -Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec -quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore -avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à -parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous -les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et -recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand -courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant -permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le -corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après -l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo -l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et -lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se -descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il -s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et -repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un -bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le -dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même -instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun -mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières -et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut -ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible -spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit -reduit. - -[Note 58: Cette exécution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit -trois ans que le procès de D. Rodrigue étoit commencé. On ne l'avoit -ainsi fait traîner en longueur que pour entretenir la haine du peuple -contre tout ce qui rappeloit le ministère du duc de Lerme, et, créer -de nouveaux obstacles à ce ministre s'il tentoit de rentrer en grâce. -Il y réussit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y -eut quelque espérance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi -et l'avénement de Philippe IV, qui fut tout à fait contraire à ces -idées de clémence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hâter le -supplice de son favori.] - -[Note 59: «Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques, -avec une constance héroïque, qui changea en estime et en compassion -cette haine universelle que sa fortune lui avoit attirée.»] - -Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire; -deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet -effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le -fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis -dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez; -plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et -tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit -corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust -ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il -etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de -prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu -prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission -de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et -religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de -torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour -l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un -commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit -enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour -l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui -ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent -delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut -depouillé devant tout le peuple; je ne sçay coeur si dur qui n'en eust -eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un -cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on -ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui -met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un -coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec -la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères -d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des -confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six -pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le -portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes -penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères -avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes -et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé -une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de -Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un -chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et -deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à -genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist -qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue -et manifeste. - -Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la -felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y -peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez -souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité, -veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont -qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de -sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut -donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions -cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui -valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les -joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté -appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus. - -Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de -Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande, -concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de -Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et -sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens, -avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit -grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle -de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six -mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus; -aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il -avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre -à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant -qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du -monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en -la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du -monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre -cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin -qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui -vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui -avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin -et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu. - -Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison -plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de -rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de -nombrer. - -Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de -cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de -grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs -larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que -l'on peut raconter de ceste presente histoire. - -De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un. - -FIN. - - * * * * * - - - _Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la - Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. - Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et - particularitez d'iceux._ - - _Maleficos non patieris venire._ Exod. 22. - - M.DC.XXIIII. - - In-8[60]. - - [Note 60: Il y avoit eu une édition de cette pièce l'année - précédente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre - est le même, sauf cette différence que les frères de la - Rose-Croix y sont appelés _frères de la Croix-Rosée_. M. Leber - possédoit cette édition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothèque, nº - 3390.-- - - Les frères de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur - Christian Rosenkreutz, avoient commencé de se révéler en 1604, - après que l'ouverture du tombeau du maître eut livré aux - disciples les grands arcanes écrits en lettres d'or. «Entre - toutes ces raretez, dit Naudé, parlant des momeries de la secte - nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une - inscription, laquelle ils trouvèrent sous un vieil mur: «Après - six vingts ans, je seray descouverte», car elle nous desnote l'an - 1604, qu'ils ont commencé à paroistre.» _Instruction à la France - sur la verité de l'histoire des frères de la Roze-Croix_, Paris, - 1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naudé, que M. Hoefer a - indiqué par erreur sous le titre de _Advis à la France_, etc. - (_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse - satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus - considérable de celles qui furent publiées alors dans la même - intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer: - 1º _Effroyables factions faictes entre le diable et les prétendus - Invisibles...._, pièce que nous comptons donner dans l'un de nos - volumes; 2º _Advertissement pieux et très utile des frères de la - Rosée-Croix... escrit et mis en lumière pour le bien public par - Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pièce - latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Roseæ-Crucis_, - etc., parue l'année précédente. Les pièces en latin sur ce sujet - furent surtout nombreuses; M. Leber en possédoit un plein - portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le nº 3391 - de son _Catalogue_, et il n'en épuise pas la liste. Elles sont - datées de 1616 à 1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce - même pays nous avoit envoyé, mais écrite dans l'idiome national, - une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre - bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc. - Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'après M. - Hoefer, _loc. cit._] - - -Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust -souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces -termes: «_Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au -dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au -costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray -semblable au Très-Haut_» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux -eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger -sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac -caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis, -a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage -qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et -vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet. - -Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont -comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem -quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces -demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre -chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de -vestement à la divinité. - -Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se -servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits -revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement -où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre -hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des -anges confirmez en grace. - -Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens, -prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils -enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance -de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte -et d'adoration. - -Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps -entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses -frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et -cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures, -cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix -doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en -cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir -tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne -s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par -les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des -trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal. - -Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien -d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs -empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un -Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de -telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles, -combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite -science! - -L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de -ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre -habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos -crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller -ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel -pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise -de l'ire de Dieu. - -Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens, -cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres -desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et -fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux -escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes, -et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se -couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire -autheurs de leurs magiques piperies. - -[Note 61: Dans l'une des pièces citées tout à l'heure, _Advertissement -pieux et très utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pensée, que les -Rose-Croix étoient précurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde -«l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donné par sa bouche, et -signes qui doivent précéder son dernier avénement.»] - -Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur -de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute -le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par -elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le -Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie -qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel, -et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de -Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des -rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par -elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que -Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté, -estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte; -Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle, -sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets -cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent -l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit -l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu -jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable -discipline. - -O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous -toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces -criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement -le ciel et la terre de leurs sorcelleries? - -Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre -royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire -de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées -racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point -parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frères de la -Rosée-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade -abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour -achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop -aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils -estiment le salut de leurs ames? - -Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique -de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes -dignes de foy. - -Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des -fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de moeurs sont -les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de -Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du -grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de -l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du -Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de -calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et -recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc -quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait -promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces -effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face -morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux -trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent, -l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font -ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de -son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers, -et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent -l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de -livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens -suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement -leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive -liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais -pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue -que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite. - -[Note 62: Les Rose-Croix s'attaquèrent surtout aux gens de robe pour -les endoctriner. «Ils produisent, dit G. Naudé, des advocats et -presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.» -_Instruction à la France_, etc., pag. 5.] - -Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à -ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et -ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement -d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent -insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que -les murailles[63]. - -[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et très utile, etc._, pag. 5, -l'apparition des Rose-Croix à un avocat de Paris est racontée d'une -manière moins défavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi à une -fuite prudente: «Selon le commun bruict, se sont apparus à un advocat -qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais étant survenu -quelqu'un qui avoit affaire à luy, après luy avoir dit qu'ils -reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que -l'advocat ayant raconté à un sien amy quelques jours après, on dit que -ces frères s'apparurent de rechef à luy dans le faubourg -Saint-Germain, et luy reprochèrent qu'il n'avoit pu garder le secret, -qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne -les a reveus.»] - -Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste, -ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la -Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de -sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré -son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la -droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son -esprit. - -[Note 64: Tous les frères de la Rose-Croix, et, «de quatre qu'ils -estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au -nombre de huit», s'arrogeoient la grâce de guerir les malades, grâce -«si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de -l'empeschement.» G. Naudé, _Instruction à la France_, etc., pag. 33, -35, 36.] - -Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez -cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas -sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs -ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la -teneur[65]. - -[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans -l'_Advertissement pieux et très utile_, etc., pag. 1. G. Naudé la -donne aussi (pag. 5), en la faisant précéder de ces curieux détails: -«Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant -que, le roy estant à Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld -trop esloigné pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit -de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour -vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant -six lignes manuscrites.» _Instruction à la France_, etc., pag. 26.] - -«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la -Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et -invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le coeur des -justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et -parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les -hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.» - -En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement, -que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la -croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes -choses; - -Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent, -qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et -de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime; - -Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment, -sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car -par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des -sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps; - -Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes -langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de -la vie desquels ils sont bien esloignez. - -Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous -retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux -abismes les ames emportées de trop grande curiosité. - -Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute -la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et -règles universelles. - -Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant -veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de -nature. - -[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collége le lieu de leur -réunion. Ils en avoient trois: «l'un aux Indes, en une île toujours -flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisième en la ville -de Paris, en certains lieux souterrains.» _Avertissement pieux et très -utile_, etc., pag. 4-5.] - -Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de -toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité, -fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage -de la mère de Dieu et de tous les saints. - -Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux -suffrages de l'Eglise et aux sacrements. - -Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui -rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants -innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur. - -Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres -venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer -avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les -champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil -maladies. - -Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons -compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on -doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à -propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez -de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire! - -O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la -sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu -gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la -masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation -en ces termes exprès: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et -au Levitiq., 20: _Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et -fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam -eam de medio populi sui_. - - * * * * * - - - _Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence - françoise. Première assize le 13 mars 1634_[67]. In-8. - - [Note 67: Cette date, pour une pièce, qui a trait sans doute aux - séances de l'Académie françoise, est fort intéressante à - remarquer, en ce qu'elle devance de près d'une année celle des - lettres royales qui constituèrent ce corps illustre. Ces - lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit évident, - d'après notre curieux livret, que dès les premiers mois de - l'année précédente la docte assemblée tenoit ses assises, non - plus à huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit - logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et à la - connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635, - mais bien de 1634, l'existence réelle de l'Académie françoise.] - - -S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que -tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal -de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.--Respondu: Soit -communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70]. - -[Note 68: Le saint homme n'échappoit du reste au bon langage que par -ses néologismes de spiritualité; il faut même se hâter de dire qu'il -étoit l'un des plus fervents admirateurs des bons écrivains de son -époque, fussent-ils assez peu chrétiens, comme Balzac, par exemple, -qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mélanges d'histoire -et de littérature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.] - -[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de -Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette -époque. Il avoit été prêtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de -son établissement par M. de Berulle. En remettant à son examen les -livres du cardinal, on les soumettoit donc à un bon juge.] - -[Note 70: Étienne Binet, jésuite, mort en 1639, après avoir été -recteur en différentes maisons de son ordre, et avoir publié grand -nombre d'ouvrages de piété. Dans le plus excellent de tous, omis -pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur -gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve, -au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet -appliqua plus tard si éloquemment à la congrégation de l'Oratoire: -«Jamais il ne fut une telle famille, où tout le monde obéit sans que -personne y commande.» V. édit. de 1776, pag. 90.] - -S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute -l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux -qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la -traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs -mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et -cætera_.--R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de -Paris. - -[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle -une sorte d'académie de théologie, que l'archevêque de Paris dut -interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre -qu'elle n'avoit point fait elle-même, sous ce titre: _Homélies sur -l'épître de S. Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse -d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.] - -S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur -le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le -françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqué -à l'imprimeur Estienne. - -[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqué par Ménage, -dont Sallengre a donné _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On -l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succédé au P. Goulu -dans la chaire de professeur royal en langue grecque.] - -[Note 73: Peut-être faut-il substituer l'initiale M à celle-ci, car je -pense qu'on veut parler ici du président de Mesmes, chez qui Montmaur -avoit plein accès, et qu'en bon parasite il flattoit, même dans son -mauvais langage.] - -S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter -les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës, -le mot de _conception_ ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et -ce seullement à cause de l'epithète _immaculée_, et que, pour le -surplus de l'année, à yceluy mot de _conception_ soit subrogé celuy de -_penser_.--Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom -elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son -chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue -françoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes -les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour -tout delay, à peine d'estre deboutée. - -[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.] - -S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en -procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que -_le vol_ ne fust pas cassé.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté. - -S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de -licenciement, quy commence par: _Nostre amé et feal_, desquels mots il -demande l'interprétation.--R. Renvoyé au conseil des despesches. - -S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous -ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_ à leur -honneur, ny _l'eclaircissement_ à leur espée.--R. Pour ce quy est du -_poinct_, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour -_l'eclaircissement_, renvoyé aux fourbisseurs. - -S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de -camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les -soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de -Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de -France. - -S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75], -chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle -Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant -conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la -compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de -_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard à -l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de -justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot, -conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs -de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon -la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira -que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller, -distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest -quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire -doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le -sieur *** soit donné pour rapporteur. - -[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande. -C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de -revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en -combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants à -être marqués à la joue d'une fleur de lis.] - -S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant -qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les -advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de -pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_, -même d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais -notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers -du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots -de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique -normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale -dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre -receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny -subreptices. - -S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76], -requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier -en bon françois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce -faites remontrances au roy de la Bazoche. - -[Note 76: Ce sont les écrivains publics, qui, on le sait, se tenoient -en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.] - -Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour -requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et -l'appliquer à tout.--R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers. - -[Note 77: Mot redevenu fort à la mode, et que les poètes et les femmes -employoient alors à tout propos. Voiture s'en servoit plus que -personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit., à ce mot.] - -S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré -que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un -_galand_[78].--R. Accordé. - -[Note 78: C'étoit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors -sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici, -étoit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette -année 1634, elle étoit en pleine faveur et faisoit la fortune des -mercières du Palais. Corneille, dans une de ses premières pièces, -jouée justement à cette époque, met en scène, devant une de leurs -boutiques, une suivante à qui un valet parle ainsi: - - Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand! - Viens, je te veux donner tout à l'heure un galant. - (_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scène 15.) - -Le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette dans le -_Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqué.] - -Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe, -requerant qu'il soit declaré que les mots de _face_, _canton_ et -_ligue_, ne sont pas françois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit -à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le -premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut -approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_, -semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les -Suisses et Grisons. - -S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et -tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.--R. -Accordé, en consideration du favory de la lune. - -S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se -mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie -desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La -compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du -sieur Racan[80]. - -[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien -décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit -encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle; -d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du -Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la -langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas -épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576, -in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot, -écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en -vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag. -268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter -encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au -masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase -de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans -ce volume à la suite de celle-ci.] - -[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement -pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin, -mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont -il est parlé plus haut.] - -S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne -retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le -laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent -dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à -procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste -premiere assize que le restablissement par provision de _ains_, -_jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy -ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de -non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de -Croisilles[82]. - -[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de -l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause: - - ..... Depuis trente années - On a par diverses menées - Banny des romans, des poullets, - Des lettres douces, des billets, - Des madrigaux, des élégies, - Des sonnets et des comédies, - Ces nobles mots: moult, ains, jaçois - ................................ - Pieça, servant, illec, ainçois - Comme estant de mauvais françois, - Et ce sans respect de l'usage. - ................................ - Et bien que telle outrecuidance - Fît préjudice aux suppliants, - Vos bons et fidèles clients, - Et que de Gournay la pucelle, - Cette sçavante damoiselle, - En faveur de l'antiquité - Eust nostre corps sollicité - De faire des plaintes publicques - Au decry de ces mots anticques.] - -[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant -a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de -lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres -d'Ovide_, 1619, in-8º.] - -S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le -langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au -sieur de Vaux[84]. - -[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son -poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G. -Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour -l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet, -Paris, 1653, in-12, pag. 213.)] - -[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son -livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit -livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur, -parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre -article sur le comte de Cramail.] - -S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_ -n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout -pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy -requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant -couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard, -pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans -premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses -affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les -envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy -sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et -pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy -requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement -amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86] -dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté -remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan -n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_ -pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le -prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des -Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz -se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_ -reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut -enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part, -conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance -de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en -conferer avec le sieur de B. - -[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de -Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici, -et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les -biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom. -II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de -lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du -XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur -son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa -pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle -par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)] - -[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les -maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont -montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que -parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re -édit.] - -S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices, -exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour -estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à -ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien -parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais -seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et -sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche: -de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur -enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au -secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont -qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa -chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que -l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au -cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie -donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices -capables d'apprendre à parler aux petits enfans. - -S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la -halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques. - -S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des -ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du -Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer -que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de -ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne -contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle. - -S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de -la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des -Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et -autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir -adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le -sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le -lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les -predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus -au procureur de la compagnie. - -[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré -une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme -c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de -rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en -ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers: - - Un rendez-vous en titre de bureau, - Pour ceux qui ne savent que faire, - ..... - Pour nos trois sols nous y pourrons entrer - Et trouver quelque chose ou blanque.] - -S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans -interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que -le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins -très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de -Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust -traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_, -_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance -audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre -que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la -langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur -la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit -que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance -dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne -portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à -ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la -grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La -compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du -procureur de la langue. - -[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot, -accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville -surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852, -_Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.] - -Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust -naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à -_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à -quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des -Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et -ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux -desnomés en la requysition cy-dessus. - -Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté -tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le -Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de -tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de -l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en -Cour, où il elisoit domicile. - -La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur -ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de -sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre -traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie -de Messieurs de sortir precisement à icelle. - -FIN. - - * * * * * - - - _Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes - occidentales, entre la flotte espagnole et les navires - hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de - Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre_[89]. - - _A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._ - - M. DC. XXIV. - - In-8º. - - [Note 89: Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit - entreprise à l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob - Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur, - et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au - Zuyderzée l'occupation momentanée de cette belle colonie - portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en - Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes - les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les - _flibustiers_ firent bientôt de si terribles expéditions. - D'Aubigné, dans son _Baron de Fæneste_, cite, par exemple, «le - general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu - bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le - Pérou à leurs despens.» Liv. III, chap. 17.--On conçoit que les - Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de - conquête seulement projetée par d'autres. Enlever le Pérou aux - Espagnols, c'étoit en effet les détruire presque complétement - dans l'Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le - dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de - cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon - Paw (_Recherches philosophiques sur les Américains_, tom. I, pag. - 300-301), publiée d'abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º), - puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_ - de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1-104, du - _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux - progrès de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725, - in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d'après - le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre: - _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le - détroit de Magellan, commencé l'an 1623, sous le commandement de - l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: «Tous les - politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume - d'Espagne ont jugé qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le - reduire sur l'ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu'il - exerçoit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce - qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les - revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire - qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté.» - - Notre relation dit que l'expédition se composoit de 12 navires; - Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et - 1637 hommes, dont 600 soldats, «firent voile de Goerée ou Gourée - le 29 avril 1623.»] - - -Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces -Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte -de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant -que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous -la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui -leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs -les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange. -Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines -nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas -languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre -leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun -ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva -en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes -occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd -qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune -certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à -present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce -qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a -envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le -prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce -qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que -Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte -d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache, -rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils -sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de -jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne -estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où -ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que -nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté -adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit -venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines, -lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de -s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution -de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans -son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit -à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième -jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions -courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant -les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en -outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà, -afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant -cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas -que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement -qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils -nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que -douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les -fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant -qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit -composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre -de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les -autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour -nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux -l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux, -fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner -la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la -gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos -ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en -fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle -façon que nostre admiral et le navire nommé _l'Unité de Encuise_[94] -s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un -costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons -dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir -à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires, -abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos -autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment -et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du -sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral -des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le -vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla -attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon -qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent -courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir -aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six -navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols -nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à -nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent -pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus -de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment, -combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par -le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos -gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les -endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce -combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit -de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les -Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner -furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous -eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur -admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds -que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez, -eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas -des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient -retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés -par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver, -reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups -de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager, -d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal -blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient -rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils -estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous -recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi -furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux -navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne -durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en -moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à -fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux -navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent -brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle -crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et -y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que -nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses -extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer -et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant -qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la -ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez -contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre -de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de -continuer à nous garentir de nos ennemis. - -[Note 90: Cette année s'étoit écoulée tout entière tant aux environs -du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit -enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques -Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux -cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivèrent en vue de Callao -de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cité_, pag. 59-64).] - -[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.] - -[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement -malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne -lui permettoit pas d'agir, «établit le vice-amiral en sa place, et son -beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major.» _Id._ pag. -61.] - -[Note 93: La description de ce combat est tout à fait différente de -celle que Decker a écrite. Or, l'une étant faite, comme on l'a vu, sur -des _on dit_, l'autre par un homme qui fut témoin et acteur, il n'y a -pas à hésiter pour savoir à laquelle il faut demander la vérité. Cette -pièce n'est donc, en réalité, qu'une invention de nouvelliste, un -véritable _canard_, pour l'appeler par son nom. Elle n'en reste pas -moins curieuse comme spécimen d'un genre renouvelé de nos jours avec -tant d'habileté et de fécondité. On y voit de quelle manière les -mensonges d'outre mer s'exploitoient déjà, et comment d'une défaite on -faisoit une victoire. L'attaque de Lima fut en effet un échec pour les -Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie -emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se -contentèrent de brûler un certain nombre de vaisseaux espagnols; puis -ils quittèrent ces parages en suivant la côte jusqu'à Acapulco.] - -[Note 94: Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux -donnée par Decker aux premières pages de sa _Relation_.] - -FIN. - - * * * * * - - - _Discours veritable[95] de l'armée du très vertueux et illustre - Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville - de Genève. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les - habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est passé depuis - le premier jour de juin dernier jusques à présent, par I. D. S., - sieur de la Chapelle._ - - _A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, près les - Trois-Mores. 1589._ - - _Avec permission._ In-8º. - - [Note 95: Ce _Discours véritable_ n'est qu'un pamphlet catholique - qui prouve jusqu'où pouvoit aller, au temps de la Ligue, la - violence des écrits contre les protestants.] - - [Note 96: Charles-Emmanuel Ier, dit le Grand, mort le 26 juillet - 1630, après s'être vu dépouillé non seulement de ses conquêtes, - mais d'une partie de ses états, par l'armée de Louis XIII. C'est - de lui qu'on a écrit: «Prince trop inquiet pour être pleuré de - ses sujets, trop infidèle pour être regretté de ses alliés, il - étoit si dissimulé qu'on disoit que son coeur étoit inaccessible - comme son pays.»] - - -Il n'y a rien plus vray que ce proverbe doré, et souvent recité par la -bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est -plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en -celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa -fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrellé en sa conscience -cauterisée et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les -furieux assaux des soeurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de -reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une -deffiance trop demesurée, qu'à chaque bout de champ on tient propos de -luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait à son prejudice, -confusion et desavantage, ce qui a esté pour vray remarqué et practiqué -depuis deux ou trois moys en çà à l'endroit, je ne diray plus des -politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genève, mais -je diray pour adroit et useray du mot plus usité des huguenots, auxquels -il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne -et memorable, à raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit: -Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour -l'intelligence qu'ils ont toujours eüe avec les Henrys[97], ennemis de -l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre -propos, ce que dessus a esté merveilleusement bien experimenté en ces -crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes -et puantes du lac de Genève: car, si tost que le roy catholique eut -conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le -genereux et bien zelé prince de Savoye[98], alors ils commencèrent -d'entrer en je ne sçay quelle deffiance et soupçon d'esprouver bien tost -combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise -son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils -firent quelque levée, et, par certaine surprise et subtil stratagème, -saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de -Savoye, auquel lieu ils trouvèrent assez bonne quantité de vivres et -force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparèrent de quelques -vaisseaux jà appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de -Genève. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance -n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu à bout de -ses justes et heureux desseins[100]. - -[Note 97: Henri de Navarre et Henri III. C'est en effet celui-ci qui, -menacé sur ses frontières par Charles-Emmanuel, déjà maître du -marquisat de Saluces, avoit poussé les Genevois à lui faire la -guerre.] - -[Note 98: Charles-Emmanuel avoit épousé l'infante dona Catherine, -fille de Philippe II.] - -[Note 99: Bourg du Chablais, en Savoie, situé sur le lac de Genève, -entre Thonon et Evian. La vie voluptueuse qu'y avoit menée Amédée -VIII, duc de Savoie, et plus tard pape sous le nom de Félix V, a fait -croire que le nom de ce bourg étoit pour quelque chose dans -l'étymologie de notre locution _faire ripaille_ (Spon, _Histoire de -Genève_, 2e édit., tom. 1, pag. 107-108). Il faut plutôt croire, avec -Le Duchat, que c'est une contraction du mot _repaissaille_, employé -par Rabelais (_Ducatiana_, tom. 1, pag. 76).] - -[Note 100: Cette prise de Ripaille eut lieu le 1er mai 1589. Spon, -_Hist. de Genève_, Lyon, 1680, in-12, tom. 2, pag. 74-75.] - -Car tout incontinent que Son Altesse eut esté advertie de la prise du -dit chasteau et fort de Ripaille, à l'heure mesme se delibera de -dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de -son armée, lequel s'achemina à grande diligence, accompagné et assisté -de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois -mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un -regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter -jusques à dix-huict mille hommes. - -Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zelé et magnanime -en peu de jours joint à son lieutenant general, sans aucun sejour -s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la -ville de Genève d'une lieue ou environ), lequel fort ayant -industrieusement assiegé, le fit sommer environ le quatorziesme jour -de juin; mais, nonobstant ceste première sommation, les assiegez ne -firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince. - -[Note 101: «Le duc mesme vint en personne, avec deux gros canons et -quatre pièces de campagne, devant le chasteau de Terny, qui n'estoit -qu'une tour antique non flanquée, et seulement avec une muraille fort -épaisse..... Les assiegez se rendirent, sur la promesse qu'on leur fit -de leur laisser la vie sauve; mais, nonobstant cela, estant sortis, -ils furent garottez et penduz par ordre du duc, quoy que ceux de sa -suite lui en representassent la consequence.» _Id._, pag. 77-78.] - -Après l'advertissement fait à Son Altesse de la contumacité, refus et -rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer -nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer, -qui estoit jà pour la seconde fois. - -A quoy ne voulans entendre en façon quelconque, mais demeurans resolus -et constans en leur perverse et maudite volonté, trouva le prince de -Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant -de les battre à coups de canons, et leur disant: Jusques à quand, -paillards de Genève, abuserez-vous de nostre faveur et patience? - -Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du -Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs -forces n'estoient bastantes pour resister après avoir receu tant de -canonades, finalement se soumettre à la mercy et devotion de Son -Altesse. - -Laquelle, après qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastreté et -resistance de son ennemy, jaçoit qu'il se voulut rendre par -composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majesté, si est-ce -que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez -obstinement par deux fois, telle fut sa volonté, et tel son plaisir, -en faire mourir en l'air une grande partie, de manière que ilz furent -pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf à cinquante -des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis après de -servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles -canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens -et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes -de sa vraie et antique religion, ne feroient difficulté par cy après, -si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie, -pour telz louables exploits et dignes entreprises. - -Le reste fut taillé en pièces, après avoir faict mille resistances sur -l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs -confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genève, sur -lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bonté infinie -et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel -pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les -salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains -efforts n'ont en rien empesché que nostre bon Duc ne les ait gouvernez -ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que -le vaisseau du potier. - -Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genève avoient -fait demolir et raser à fleur de terre toutes les maisons situées sur -le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux -fois la portée d'un mousquet, et ce à telle fin et intention d'y faire -dresser un fort que l'on dit estre desjà edifié, et outre plus estre -totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport -qu'on luy en avoit faict, de se resouldre à l'instant de l'aller -saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du -seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes -notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez -au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens -qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et -estoient naguères arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la -place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencèrent la première -escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis -furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne -trouvèrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre à -couvert dans leur fort, où, pour obvier à la perilleuse gresle qui -menaçoit leurs oreilles empoisonnez, se retirèrent au petit pas; mais -au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de -leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre. - -[Note 102: Il s'agit du fort d'Arve, où, dit Spon, Son Altesse «eut du -pire, quoy que son armée fust de sept à huit mille hommes.»] - -Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournèrent de -rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que -c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse -opinion que le coeur de l'heretique, accompagné et aveuglé tousjours -d'une temerité outrecuidée, de sorte que ce n'est pas sans juste -occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre -Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyées de la part -des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils -receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les -deux susdits regimens n'avoient bastante quantité de canon, ils ne -peurent passer plus outre[103]. - -[Note 103: Il est curieux de voir ici comment l'écrivain catholique -pallie la défaite du duc; mais il est plus intéressant encore de lui -opposer le récit de Spon, l'écrivain huguenot. (V. _Hist. de Genève_, -II, 78-79.)] - -De façon qu'ayant rebrousé chemin vers le village de Coulonge, il -arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une -sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz -confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si -n'eussent tourné le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des -nouvelles de tout ce qui s'est passé en ce lieu aux Genevois. -D'abondant on a remarqué que, par la violence des harquebousades -tirées de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de -Coulonge, par permission divine, chose, à la verité, terrible et -espouvantable à voir, où il y eut plus de deux centz maisons bruslées; -et tout esprit conduict de pieté n'estimera jamais autrement que ce ne -fust une punition envoyée d'en haut pour les pechez enormes de telle -raquaille de Genève; que si l'on vouloit s'amuser à faire une -narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement -comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on -ne trouveroit autre chose, sinon un progrès. Toutefois, on remarque -principalement un vice leur estre entre autres fort commun, sçavoir -est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent -signamment à pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez, -et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel -encore plus addonné aux incestes que ce peuple de Genève, comme de -faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le -cousin germain peut avoir affaire à sa cousine germaine, le frère à -sa soeur, et (s'il faut ainsi parler) le père à sa propre fille, -disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise -seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculière ou -d'une sacrée fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une -de nostre sang, en quelque degré que ce soit. - -Et je donne à penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume, -combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de -semblable farine. Que si quelque jeune femme mariée, aiant un mary de -bonne foy, est une fois ensorcelée et tant soit peu encharmée des -enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy -preschant si dextrement à leur mode la voye de salut, qu'ils la -retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son -authorité, et la mainent à l'infame bordeau de Genève, où, par une -devote charité, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur -mal-heureux adultère d'un faux et simulé mariage. Je laisse une si -longue diggression, appartenant plustost à l'orateur qu'à -l'historiographe, pour revenir à mon propos et à la vehemence du feu -eslancé par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien -que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les -villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir -cette pernicieuse ville de Genève qu'elle prenne garde à elle, à -laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il -arriva à Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge -n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe -evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy -mettray ce vers en avant comme en façon d'advertissement: - - Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet. - -D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous -apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir -griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre -lesquelles le peché est commis; comme, pour exemple, nous avons veu -depuis quelque temps en çà que le plus inique tyran que la terre -jamais porta, pour s'estre attaqué trop irraisonnablement à l'Eglise, -faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de -la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus -humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc -chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi -que ce peuple malheureux de Genève ne cesse journellement de -blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir -et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu -mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre? - -Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du -moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la -Pierre, et après que nos gens eurent bien descouvert jusques à seize -enseignes que ceux de Genève y avoient envoyez pour la defense et -tutèle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu -advertissement, aydé du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses -forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de -quatre à cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de -Genève avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si -forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance -d'un si vertueux et fidelle prince, à la devotion duquel le chasteau -fut remis. - -[Note 104: Notre auteur omet à dessein les entreprises malheureuses -tentées par les troupes du duc, à la fin de juin, contre Bonne. Spon, -au contraire, n'a garde de les oublier. «La garnison, dit-il, n'étoit -que d'environ cent cinquante hommes, et ceux-là, croyant déjà les -tenir, leur crioient, en les raillant, qu'ils leur apprêtassent à -dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de -mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite après -y avoir perdu quelques uns des leurs.» _Id._, pag. 32.] - -Ces choses ainsi considerées, Son Altesse, voyant que Dieu, -premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses -entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genève -environ une lieüe françoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny -venir chose quelconque, tant à l'advantage de ceux de la ville que au -detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer -en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye, -moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir à bout de -ses très heureux desseins à son advantage et au dam des Genevois, -lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au -Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre -taschèrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de -Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons -de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des -autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis -pour la defense de la saincte religion, sur la fidelité desquels -reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis -pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que -nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer, -car avec nous defendra la brèche l'ange invincible, lequel eut -victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, _Paralipo._, 32), -lequel pareillement seul mit à mort cent quatre vingts et cinq mille -hommes de l'armée du roy Sennacherib (_des Rois_, 19), et se faut -attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et -espouvantable armée en la mer Rouge y combattra avec nous (_Exod._, -14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de -langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par -terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: _Quem -quæritis_; de façon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons -occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons -laisser de nous adresser à la divine Majesté, laquelle nous prions -tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bonté infinie et -misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre, -monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien -asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et -pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les -autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour -la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie à la defense et -protection de la très juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre -peuple. - -[Note 105: Le duc étoit las de cette guerre avec Genève, et, d'un -autre côté, la mort de Henri III et la prévision des troubles qui en -résulteroient et qui affaibliroient la France venoient ranimer ses -anciennes idées de conquête sur la Provence. C'est donc vers ce point -que, laissant le territoire genevois, il tourna ses espérances et -dirigea son armée. Auparavant, il bâtit le fort dont il est parlé ici. -«Pour les brider, écrit Spon, il fit tracer un fort nommé -Saint-Maurice, à Versoy, et dressa une plate-forme sur le bord du lac, -pour battre avec de grandes pièces d'artillerie toutes les barques qui -se hasarderoient sur le lac de Genève. Il y laissa pour gouverneur le -baron de la Serra, s'étant retiré lui-même avec son armée delà les -mnts,» _Id._, pag. 84-85.] - -FIN. - - * * * * * - - - _Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc, - Flamande, estranglée par le diable dans la ville d'Anvers, pour - n'avoir trouvé son rabat bien godronné[106], le quinziesme avril - 1616._ - - _A Lyon, par Richard Pailly._ - - M.D.C.XVI. - - _Avec permission_. In-8º. - - [Note 106: _Godronné_ ne vient pas, comme on pourroit le croire, - du mot _goudron_, qui toutefois n'eût pas été mal employé pour - des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empesés que ceux - dont il s'agit ici; il dérive du mot _godron_, dont se servoient - les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de - moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de _godet_, pour - remonter tout de suite à la première source de toutes ces - étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le - _godron_ étoit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit à - l'infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les - femmes, et sur les larges _fraises_ mises à la mode, puis - délaissées, par Henri III. «Le roy...., dit l'Estoile, alloit - tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion, - laissant ses chemises à grands _godrons_, dont il étoit - auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à - l'italienne.» Les orfèvres employoient le mot _godronné_ à peu - près dans le même sens: ils s'en servoient pour désigner la - vaisselle d'or ou d'argent à filets. Aujourd'hui encore, quand - une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles - _godent_.] - - -Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes -principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce -subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne, -Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million -d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un -festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus -à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta -l'honneur et la vie. - -Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour -racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville -renommée et principale de la Flandre. - -La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit -demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle -estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle -juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très -ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour -se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers. - -Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se -faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus -relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus -riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser, -entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur -toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire -des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir -une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui -fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les -luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa -fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit -pas. - -Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy -pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y -fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu, -les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne -les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant, -jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant -qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses -paroles par plusieurs et diverses fois. - -Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux -escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en -figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour -par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame, -vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre -remède, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse, -que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse -accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on -me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux -pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je -les porte. - -Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort -un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous -agrée-t-il point?--Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je -vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le -diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba -morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable -s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si -grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle. - -Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent -entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et -firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à -la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches -sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la -peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes -les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte -qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne -peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert. -Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des -magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui -court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste -miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe. - -Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne -desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec -des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps, -qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des -plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur -profite et les convie à amender leurs fautes! - -Ainsi soit-il. - -FIN. - - * * * * * - - - _Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume - d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et - assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois, - estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy._ - - _A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus. - 1592._ - - _Avec permission._ In-8º[107]. - - [Note 107: Pièce très intéressante, en ce qu'elle est peut-être - le seul document françois relatif à cette partie de l'histoire - d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits - nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue. - - On verra tout à l'heure, et ce n'est pas l'une des particularités - les moins curieuses de cette pièce, jusqu'où notre ligueur - françois pousse l'admiration pour Philippe II, à la suite duquel - il se trouve.] - - -Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui -est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy -passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir -quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non -pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville -capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt -ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il -avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa -grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se -reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa -suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun -(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy -plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu -en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne -fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si -glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de -bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre -beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison) -demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve -punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta -de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il -jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu -beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et -enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière -quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si -peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et -accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus -licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant -de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par -ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des -deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à -sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en -ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis -soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy -permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans, -et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun -empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust -fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à -l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy, -et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest -estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de -se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à -l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir -qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des -servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en -alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux -d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu -moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du -lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit -detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant -trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit -de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust -traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du -dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en -prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la -conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes -mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour -l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès, -promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur -des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse -estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et -forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu -prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy -ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts -priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et -le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de -Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de -la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de -chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113], -ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis -firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur -liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit -s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil -hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où -estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le -blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent -aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes -à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et -le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus -d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par -devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné -par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le -firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au -mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui -s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans, -de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le -remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust -conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans -d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans -estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre -d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné. -Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première -esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil -hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust -plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit -deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à -la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de -la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils -firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace -meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy, -qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de -la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy; -neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les -remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que -parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist -recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on -en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui -s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne -pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient -faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les -loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime -que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez, -fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres, -mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du -pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il -alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit -qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres -villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le -royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes -droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise -cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles -insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de -pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient -esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le -vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont -voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120] -(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de -diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en -nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville -de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte -armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies, -faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval, -les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez, -sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort -troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à -l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune -resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce -faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon -roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur -et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier -rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de -communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je -desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De -Madrid, ce xxj de novembre 1591. - -[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de -rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la -forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re -édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.] - -[Note 109: Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la -clémence de Philippe II; elle fut motivée par la maladie assez grave -qu'il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano. -«Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il fût transporté à -Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une -demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut -les visites de toute la cour.» _Id._, pag. 91.] - -[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails -qui pourroient rendre le roi odieux, «les perfides interrogatoires -auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.» -Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.] - -[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit «un vêtement et une -mante de sa femme»; mais ce qui est dit ici des habits de servante -endossés par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le -récit de l'excellent historien: «Il passa, dit-il, sous ce -déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors -l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de -Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. A -peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil -de Mesa, qu'ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde. -Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrêta et causa avec eux, tandis -que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux, -comme un domestique.» _Id._, 118-119.] - -[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette députation vers Philippe -II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.] - -[Note 113: Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable, -avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition -en le chargeant du crime d'impiété; et ce furent non pas les officiers -du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui -eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des -Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du -mouvement populaire dont il va être parlé.] - -[Note 114: C'est pendant qu'on l'entraînoit loin de son palais que le -gouverneur, à qui l'on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut -trois coups de couteau à la tête et un à la main. «On le déposa tout -meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après -il mourut de ses blessures.» Mignet, pag. 159-160.] - -[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.] - -[Note 116: M. Mignet entre dans de grands détails sur cette -insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne -parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185-189.] - -[Note 117: Perez s'y réfugia en effet.] - -[Note 118: M. Mignet ne dit que «six mille hommes de pied et quinze -cents hommes de cavalerie légère.» _Antonio Perez et Philippe II_, 1re -édit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre -veut dire _tous Castillans_.] - -[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette première destination de -l'armée de Philippe II.] - -[Note 120: «Les membres de la députation permanente et les cinq juges -de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la -défense, prescrit la formation d'une armée, nommé le grand justicier -pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de -la Nuza pour lui servir de mestre de camp.» Mignet, pag. 198.] - -[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu où l'armée aragonaise alla -attendre l'armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la -défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite: -«Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son -impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du -royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec -lui, en firent autant.» _Id._ pag. 200.] - -[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de -Philippe II.] - - * * * * * - - - _Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre - commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la - Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la - personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la - royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des - informations et revelations faites en suite des monitoires - obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de - Paris[123]._ - - [Note 123: Cette pièce est la plus intéressante de celles qui - furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci - comprise, ne s'élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec - leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M. - Moreau. Ce sont: 1º _Relation, véritable de ce qui s'est passé au - meurtre d'un jeune garçon.... nommé Bourgeois_, _Paris_, Simon le - Porteur, 1652, 8 pages; 2º _Histoire véritable et lamentable d'an - bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la - synagogue_, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3º - _Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris - contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_ - 1652, _pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un - notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J. - Guillemot, 1652, 6 pages; 4º _La cruauté de la synagogue des - juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos - rendu à l'âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos - des âmes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris, - 1652, 8 pages; 5º _La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la - synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le - Gentil, 1652; 6º _La synagogue mise en son lustre, avec - l'épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages; - 7º _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers, - portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui - est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que - la race en demeure à jamais éteinte dans Paris_, (S. L.,) 7 - pages; 8º _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce - et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8 - pages; 9º _Réponse des principaux de la synagogue, présenté_ - (sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, où il - montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez - avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est - dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la - requête présentée au Parlement par le père et les parents du - pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.] - - -Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près -Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand, -comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte -de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit, -auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque -dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant -entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy, -l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent -quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit -Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le -contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur -demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à -faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs -frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de -la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer, -parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois -d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur -fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa -outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes -occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient -railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les -faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et -confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de -plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son -corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à -propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le -baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres -dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en -vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du -For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite -compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui -estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant -une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès -dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils, -mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant -ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en -vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre -dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en -mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de -la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict -avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il -entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque -prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce -dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le -lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy -bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre -tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se -contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua -pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de -sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation; -il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu, -qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant, -et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se -trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de -son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa -femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces -menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et -le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain, -vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin, -les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des -Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres -firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre -Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois, -pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque -chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre -s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et -Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques, -demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses -amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le -perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea -d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que -le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier -dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un -coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par -terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de -trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez -remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de -Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune, -Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils, -mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et -qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels, -renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois, -l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de -son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les -cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles, -qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont -cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils -luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est -mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il -eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains -de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que -des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes, -il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus -perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après -l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face -contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui -par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur -cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement -haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte -dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite -Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles -injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict -emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six -heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné -que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit -aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde -au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la -garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit, -on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à -la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer: -on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on -le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du -verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de -douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration -qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là -tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un -confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la -resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer -inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de -cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre -jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet -effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en -estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui -estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le -hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les -obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende. -Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans -par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire, -estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée, -et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns -respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a -affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un -voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres -que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort. - -[Note 124: Selon la _Relation véritable..._ il étoit fils d'un -marchand épinglier de la rue Saint-Denys.] - -[Note 125: La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux -convertis, toujours prêts à s'offenser quand on leur rappeloit leur -ancienne religion. V. l'une des pièces de ce volume, _les Grands Jours -tenus à Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.] - -[Note 126: Loret raconte ainsi la première partie du drame: - - On dit que messieurs les fripiers, - La plupart de vrais frelampiers, - Aucuns d'eux meschans et damnables, - Et d'autres assez raisonnables, - Traitèrent d'estrange façon - L'autre jour un certain garçon - Qui d'un ton fort hardy et rogue - Les nommoit gens de synagogue. - Dès qu'il eut dit ce mot piquant, - Un d'eux luy donna quant et quant - Six ou sept coups de hallebarde - (Car ils retournoient de la garde). - Ensuite ces gens mutinez - Luy crachèrent cent fois au nez, - Luy dirent ses fièvres quartaines, - Et lui donnèrent trois douzaines - De soufflets des plus inhumains - Avec leurs pataudes de mains. - (_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)] - -[Note 127: Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à -un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en -1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.] - -[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relâcher le fripier Forget fut -donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres -s'étoient adressés. _Bibliog. des Mazarinades_, nº 2997.] - -[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le -_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.] - -[Note 130: «On dit qu'ils ont une lisière longue d'une aulne et large -de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de -plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs -de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier.» _Relation -véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un jeune garçon..._] - -[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les -indignités qu'il eut à subir avant sa mort: - - «..... Helas! ils me martirent, - Leurs rigueurs à tous coups s'empirent; - Ils m'ont mené, me malmenant, - Du capitaine au lieutenant, - Et maintenant on me ramène - Du lieutenant au capitaine; - Ils m'ont fait mainte indignité, - Moqué, tiraillé, souffleté. - Bref, la nation judaïque - Ne fut guère plus tyrannique - Quand elle tourmenta jadis - Le createur du Paradis.»] - -Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa -compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au -milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit -Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour -l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps, -puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit -esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit -Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et -avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa -de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir -faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le -pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une -chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon -pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins, -quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter -une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les -pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches -et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil, -ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde, -sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur -les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui -servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en -demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour -le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il -les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif, -sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la -durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable -d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix -heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest -equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur -hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la -compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à -quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter -ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour, -vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus -effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la -barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de -Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la -Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le -tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de -leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des -Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües -circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant -contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez, -qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer -les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre -pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise -où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement -bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit -qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse! -firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont -il fut atteint d'un coup à l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit -voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et -le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé -de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça, -malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois -pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée, -le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui -avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite -compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le -resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda -aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les -y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles -des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict -à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui -avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à -l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de -leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë -d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de -l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du -deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la -ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils -venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes -s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté -obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la -cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et -l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent -chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours -suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et -espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout -chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire -un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133]. -C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris -attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du -Parlement. - -M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur. - -[Note 132: Un autre bon prêtre donna les derniers soins à la victime. -Il en est parlé dans le rapport manuscrit que des chirurgiens -dressèrent de l'état du cadavre, et qui a été retrouvé par M. Moreau -dans un volume de la Bibliothèque de l'Arsenal. Voici l'extrait qu'il -en donne (_Bibliogr. des Mazarinades_, III, pag. 11 nº 2997): -«Premièrement, ils reconnurent qu'il avoit esté lié d'une grosse corde -par le milieu, de son corps, dont les marques en estoient encore -toutes recentes, et particulièrement le noeud de ladite corde qui -avoit enfoncé dans son corps de la profondeur d'une grosse noix. Un -honneste ecclesiastique de ses amis, nommé M. Butel, s'estant -rencontré lorsqu'on le visitoit, s'offrit à lui rendre les derniers -devoirs de charité, qui furent de l'ensevelir; ce que s'estant mis en -devoir d'exercer, luy ayant levé la teste pour mettre sa coiffe, une -partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle -d'horreur et de compassion à tous les assistans. Il remarqua sur son -corps quantité de meurtrissures, provenantes des grands coups de -lisière qu'ils lui avoient donnés, comme aussi la plaie d'un coup de -hallebarde qu'il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de -quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinçons aux genoux.» - -Loret donne aussi quelques détails qui s'accordent bien avec ceux -qu'on vient de lire: - - Un d'entre eux, le plus perverty, - Le frappa de façon cruelle - Et luy fit sortir la cervelle.] - -[Note 133: «Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une très vive émotion -dans Paris. La Justice dut en connoître, mais je ne sais pas quel -arrêt fut rendu.» Nos recherches n'ont pas été plus heureuses. Il dut -y avoir de longs débats, au milieu desquels, en ces temps de troubles -de toutes sortes, la vérité et la justice eurent certainement peine à -se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseigné, et qui, en -qualité de voisin assez proche, puisqu'il logeoit rue de l'Arbre-Sec, -devoit avoir été édifié mieux que personne sur les détails du drame de -la Tonnellerie, donne lui-même à penser qu'il y eut dans toute cette -affaire beaucoup de contradiction et d'obscurité. _Mais_, dit-il, - - ... De ce noir evenement - On parle si diversement, - Que certes l'on ne sait que croire - D'une si malheureuse histoire.] - - * * * * * - - - _Les Grands jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant du petit - criminel_[134]. - - M.D.C.XXII. - - In-8º de 32 pages. - - [Note 134: M. Leber possédoit deux exemplaires de cette pièce, - qui, selon lui, et son éloge n'est pas exagéré, «est une critique - enjouée et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses - personnes». (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V. - aussi _Catal. Monmerqué_, nº 1569.) Cette satire fit grand bruit - dans le monde de la basoche. On y répondit et on l'imita. La - pièce qui servit de réplique a pour titre: _la Reponse aux Grands - jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du - Chastelet_, 1622, in-8º. Quant aux imitations qui parurent dans - l'année qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu - retrouver: _les Assizes tenues à Gentilly_, par le Sr Balthazar, - bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8º;--_les Estats - tenus à la Grenouillère les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de - juin_ (Paris,) 1623, in-8º.--M. Veinant, qui a été dans ces - recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pièce, _les - Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter à cette - sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets - parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et - en être les précédents. Ce sont: _les Conférences d'Antitus, - Panurge et Guéridon_, S. L. N. D., in-8º;--_les Grands jours - d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, S. L. N. D., pet. - in-8º;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus, - Panurge et Guéridon_, S. L. N. D. (1614), in-8º.--La plupart de - ces pièces se trouvoient chez le duc de la Vallière et chez Méon. - V. _Catal. de sa bibliothèque_, nº 3470.] - - -Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et -tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois -de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de -l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont -empesché. - -Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à -tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse -desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis -qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge -du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa -fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec -une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son -temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que -infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit: - -Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple -insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant -donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes? -Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que -de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur -en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet. - -J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy -qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict -est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il -redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à -présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs. - -Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la -justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement, -trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à -présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint -Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les -babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la -douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le -peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez. - ---Carré, avez-vous des causes? Plaidez. - ---Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le -premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un -bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si -souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu -la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de -Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et -cependant faites plaider Goguier. - -[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le -curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc., -Paris, 1635, in-12.] - ---Goguier! Goguier! - ---Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de -faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que -l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est -à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes -compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre -le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf -heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et -du remuement des verres[136]. - -[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors -pour des piliers de taverne et de brelan: - - Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez, - Et que tout leur estude est de jouer aux billes, - A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles. - - Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière, - Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière, - Dont le ventre à la suisse et le rouge museau - Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau. - -(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad. -Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)] - ---Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux -parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque -vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus, -donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq -à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous, -parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous -confondre. - ---Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes -procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne -permettez pas cela. - ---Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc? -Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct -suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car -cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat. - ---Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien -qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma -partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face -d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de -pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au -monde, mais j'ay eu grand renom. - ---Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours, -mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les -frippiers. L'huissier Cornet, appelez. - ---Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans -procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les -autres. - ---Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne -gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de -crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une -capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y -avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui -jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par -la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son -proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et -en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien -recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux -gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner -nostre vie. Nous vous demandons justice. - -[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés -_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis -long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets -volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers, -leurs receleurs: - - Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine, - Desquels ceste cité est de tout temps si pleine. - Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez, - Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez - Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez, - Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz. - - (_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres - tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur - estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)] - ---Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous -chrestiens? - ---Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du -judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous -faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas -la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous -justice pourtant. - -[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais -cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit -naïf et veritable, etc._, pag. 181.] - ---Escrivez, greffier: - -«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui -sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera -compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de -leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites -gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.» - ---Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce -monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de -Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne -penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly, -et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de -la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir -marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour -cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance -d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres -d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par -succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont -si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer. - -[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est -appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval, -in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le -procès d'Aubiac.] - ---Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de -l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier. - ---Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez. - ---Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de -droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il -y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses -debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est -garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore -moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne, -crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis, -parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa -maison; cependant je demande l'eslargissement du fils. - ---Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au -conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy -qui dict: - - _Sæpe patri filius similis esse solet_, - -qu'il faut expliquer en compagnie. - ---Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon -emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage. - ---«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.» - -Appelez un autre. - ---Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour -estre sage. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce -qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité -extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question -qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et -donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du -fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication -et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit -souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si -bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la -marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une -consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si -souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe, -qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le -marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il -refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a -eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de -donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant -terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je -demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de -faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de -leurs accordailles. - ---Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent. - ---Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à -faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux. - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles -mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au -respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père -et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du -purgatoire.» - -Appelez un autre. - ---Goguier! Goguier! - ---Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des -garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son -petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours -mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur -fasse justice. - ---Plaidez. - ---Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en -çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la -porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un -affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict -une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de -force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se -montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin -qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et -faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on -emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les -bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces -manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je -demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en -respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du -temple. - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux -font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son -tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son -peché et de recompence pour son tablier à bourse.» - -Un autre. - ---Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy -venez-vous si tart à la justice? - ---Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est -legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une -ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas -où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur -a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes -plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre. - -[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui -étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont -l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe -encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit, -dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent -d'abord.] - ---Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre -vacation? - ---Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre -estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre -querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour -les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande -justice. - ---Plaidez. - ---Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office -de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois -le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en -soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde -et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en -rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est -trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle -fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa -charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à -estre reintegré ou recompensé. - ---Escrivez, greffier: - -«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne, -fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel -mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.» - -[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et -les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il -est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de -l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la -note de notre édition.] - -Un autre. - ---Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons; -vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice. - ---Plaidez. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui -est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses -rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à -vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la -vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur -la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et -scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le -maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis -sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent -que l'on ne cognoist point. - ---Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes: -De quel pays estes-vous? - ---Je suis Gascon, monsieur. - ---Où demeurez-vous à present? - ---Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré. - ---De quel estat estes-vous? - ---Advoué de monsieur d'Espernon. - ---Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre? - ---Non pas. - ---De quoy vivez-vous doncques. - ---Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant; -cela n'est pas ma cause. - ---Escrivez, greffier. - -«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison -absous.» - -Un autre. - ---Alexandre! Alexandre! - ---Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois -si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à -l'audiance à tous les autres. - ---Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec -Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une -femme. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge, -Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en -la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous -versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et -frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les -faire prendre pour estre chastiées selon les loix. - ---Escrivez, greffier: - -«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur -Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que, -en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se -faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et -liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites -garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que -des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison, -sauf à ordonner de ses salaires.» - -[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous -l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron -de Malva et à la population soumise à sa police.] - -Appelez un autre. - ---Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre -bonnet plain de duvet, et venez plaider. - -[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme -dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du -_Roman bourgeois_, pag. 225.] - -[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine -Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du -_Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes -dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La -construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine, -et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la -rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la -principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et -du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette -reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son -amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous? -lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand -elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais -ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne -put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on -parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le -président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit -propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués -d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du -quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques -uns subsistent encore.] - ---Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je -gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de -consequence. - -Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un -sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien -verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement -des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le -procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a -donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy -plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier, -parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145], -marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour -l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant -attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent -à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande -que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour -aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous -fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre -telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de -la maison d'une princesse une maison vitieuse. - -[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et -qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.] - ---Gens du roy, concluez. - ---Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est -imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds. - -Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est -besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y -participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à -telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir -descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a -fait tant gaigner d'argent à ses batimens. - ---Escrivez, greffier: - -«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à -tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si -vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son -vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander -cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la -maison confisquez à l'Hostel-Dieu.» - -Appelez un autre. - ---Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux! - ---Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au -_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en -l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée -ceux qui ont mis le feu au pont. - -[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent -trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les -propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du -Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux -autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la -destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents -avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.] - ---Plaidez. - ---Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme -fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel -s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour -la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que -sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par -jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir, -avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de -cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus -huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher -son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que -ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que -leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en -carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de -Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy -retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe -le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de -Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud, -aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de -deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a -emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a -que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que -son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que -pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a -menacé. - ---Escrivez, greffier: - -«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en -opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son -carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire -point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et -chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et -un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.» - -Appelez un autre. - ---Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris -qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di -Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son -pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris -de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille -invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une -maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit -faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé, -et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au -lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux -aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien -que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau, -et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme -auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il -pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face -joüer son angin. - -[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui -s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques. -Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II, -555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani, -qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans -l'hôtel de Sébastien Zamet.] - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas -permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et -confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger -huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une -ample experience.» - -Appelez un autre. - ---Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une -vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères -mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs -maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils -estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez -de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une -bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs -compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à -battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut -tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal -contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur, -les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est -enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré. - -[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin -étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de -l'accouchée_.] - -[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors -pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur -l'argot_, par M. Francisque Michel.] - ---Concluez, procureur. - ---Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus -contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du -Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour -avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien -empesché: concluez pour moy. - ---Escrivez, greffier: - -«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées, -specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui -iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.» - -Appelez un autre. - ---Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à -deux lots par repas. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de -la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui -a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est -tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a -qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la -noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour -deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des -remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa -fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa -présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que -sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la -marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a -pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy -donner conseil. - -[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de -Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit -aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.] - ---Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict, -dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse? - ---Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que -vous luy dictes. - ---Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut. - ---Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes -gouvernée en jeunesse? - ---Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir -conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge, -faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay -autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis -quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez. - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la -veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa -mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy -servira de penitence pour le temps passé.» - -Appelez un autre. - ---Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je -n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau. - ---Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy, -conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens -honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez, -puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans, -lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres -partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des -nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de -conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et -infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours -saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient -advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire -nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or -il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par -leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons, -si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils -se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous -supplient d'en ordonner. - -[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les -satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing, -avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en -partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont -toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets -de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_ -s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il -dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays -lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs, -n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur -pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers, -sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels -achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à -present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p. -12-13.)] - ---Escrivez, greffier: - -«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux -esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels -accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il -est cause de la querelle.» - -Appelez un autre. - ---Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider. - ---Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la -nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que -par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur... -(excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un -procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour -avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son -lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa -monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy -pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son -escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une -heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle -n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et -mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque -instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la -maison, et auparavant qu'il soit interrogé. - -[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il -est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les -Singeries des femmes de ce temps_.] - -[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle -devoit à une enseigne de coutelier.] - ---Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la -guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire -sous ce lict? Parlez; estes-vous muet? - -[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse -fameuse alors. Tout bon courtisan devoit - - Avoir gands à la Cadenet. - . . . . . . . . . . . . - _A la guimbarde_ le colet. - - (_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de - _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)] - ---Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire -quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le. - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est -peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il -demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la -presence de son mary. - -[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld -avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par -toute la France, une note de notre édition des _Caquets de -l'accouchée_.] - -Appelez un autre. - ---Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit! - ---Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de -causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte: -qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider, -Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que -Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance. - ---Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques. -Playdez. - ---Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient -que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le -cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de -la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un -pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée -Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la -teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste -femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en -joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour -avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin -de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de -Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour -avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation -en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par -sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le -fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté -prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné -une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure, -l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous -demandent justice. - -[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit -_grommeler_ pour diminutif.] - -[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et -qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal -champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de -l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le -désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La -population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet -nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris, -1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est -appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est -conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne -des fossez S.-Germain des Prez.»] - ---Escrivez, greffier: - -«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de -la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus -lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil -sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout, -il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que -chacun ira à vespre et au sermon.» - ---Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la -baguette et allez sonner. - -Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre -riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy -aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit -que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions -d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce -faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour -les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient -qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les -offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit -devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique, -trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le -monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les -femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme -Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de -Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne -laisseroit pas d'en parler. - -[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la -princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V. -_les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de -France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de -maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»] - -[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols, -dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le -nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot -_mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont -notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération -transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G. -Peignot), pag. 105.] - -Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas -tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les -actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant: - -«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.» - - * * * * * - - - _La Revolte des Passemens_[160]. - - A Mademoiselle de la Trousse[161]. - - [Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour - l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus - agreables de ce temps, composées par divers autheurs_ - (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit - avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné. - La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.] - - [Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la - Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné. - Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui - lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient - le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où - elle s'étoit retirée, en décembre 1685.] - - - Belle et sçavante de la Trousse, - Mon humeur aujourd'huy me pousse - De vous decrire les combats, - Les regrets et les embarras, - Les retraittes et les tuëries - De mesdames les Broderies, - Des inutiles ornemens, - Des Poincts, Dentelles, Passemens, - Qui, par une vaine despence, - Ruinoient aujourd'huy la France. - Leurs vains efforts et le depit - Qu'elles conceurent de l'edit - Lequel, l'an mil six cent soixante[162], - Rendit chacune mecontente; - De plus, leurs imprecations, - Leurs belles resolutions, - Les desseins de chacune d'elles, - La conversion des Dentelles, - Qui vouloient par devotion - S'enfermer en religion, - Lors qu'une pauvre malheureuse, - Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163], - Sans en craindre le dementy, - Leur fit prendre un autre party, - Où, dès lors qu'elles consentirent, - Bientost après se repentirent - De s'estre mises au hazard; - Mais il estoit desjà trop tard. - Et, pour punir leur entreprise, - Je crois qu'une telle sottise - Meritoit, comme on fit aussy, - Que l'on leur fit crier mercy. - -[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même -dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle: - - Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit, - Par qui des vêtements le luxe est interdit! - Les peines des maris ne seront pas si grandes, - Et les femmes auront un frein à leurs demandes! - Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris - Et que, pour le repos de ces mêmes maris, - Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie - Comme de la guipure et de la broderie.] - -[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom -significatif qu'elle portoit.] - -Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les -Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des -Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où -elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de -la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les -precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut -divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière -croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en -carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui -dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre -en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient -de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y -avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque -le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse, -du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette -manière: - - C'est aujourd'huy, noble assistance, - Qu'il faut abandonner la France, - Et nous en aller bien et beaux, - Pour n'estre pas mis en lambeaux. - Ne croyez pas que je me rie; - Il faut revoir nostre patrie, - A mon gré fort pauvre ragoust, - Pour estre le baille-luy-goust - D'un mary de qui l'oeil sevère - Redoute toujours l'adultère, - Ou nous serons mis en prison - Dans quelque maudite maison. - Et toi, pauvre Poinct de Venise, - Tu dois craindre pour ta franchise, - Et que t'en retournant sur mer, - Par un malheur bien plus amer, - Un corsaire, ou bien pis encore, - Ne te traitte de Turc à More; - Que peut-estre dans le serrail, - Où le jour par un soupirail - Vient le long d'une sarbatane, - Tu ne serve à quelque sultane, - Qui peut-estre, pour ton malheur, - Sera femme du Grand-Seigneur. - Encor si ce coup de tonnerre - Nous fût venu durant la guerre[165], - Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas - Je ne m'en tourmenterois pas: - En retournant dans ma patrie, - J'eusse fait quelque menterie, - J'eusse dit quelque fausseté, - Que c'eust esté la pauvreté - Et le manquement de finance - Où chacun avoit veu la France - Qui m'eut fait revoir mon pays; - Et du Danube au Tanaïs, - On auroit cru, par ma sortie, - Que j'eusse quitté la partie, - Au lieu que l'on voit clairement - Que nous sortons honteusement. - Encor pour vous, Poinct de Raguse, - Vous qui n'estes pas une buse, - Il est bon, crainte d'attentat, - D'en vouloir purger un estat. - Les gens aussy fins que vous estes - Ne sont bons que, comme vous faites, - Pour ruiner tous les estats; - Mais pour nous autres Poincts, hélas! - Et vous, Aurillac ou Venise, - Si nous plions nostre valise, - Et si l'on nous presse si fort, - C'est, je vous jure, bien à tort. - -[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la -fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_, -2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V. -_Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)] - -[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis -fin à la guerre avec l'Espagne.] - -Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que -le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant -esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie -d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus -que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée -à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler -ses compagnes, en leur parlant de la sorte: - - Sans faire la petite bouche - Il est vray, ce decry me touche, - Et m'attaque aussy fort les sens, - Comme à vous autres, jeunes gens: - Car, dites-moi, je vous en prie, - Poinct, Dentelles ou Broderie, - Qu'aurons-nous donc fait à la Court, - Pour qu'on nous chasse haut et court, - Nous par qui la noble jeunesse, - Meprisant toujours la bassesse, - N'avoit point d'autre passion - Que la gloire et l'ambition, - Pour nous seules faisant depence, - Vivoit quasi dans l'innocence, - Et ne faisoit, faute d'escus, - Que fort peu de maris cocus, - Au lieu qu'estant dans l'opulence, - Elle en repeuplera la France? - Mais ces discours sont superflus: - Mes compagnes, n'y pensons plus, - Et, sans en deviner la cause, - Soyons desormais autre chose, - Et, dans un semblable conflit, - Faisons nous toutes tour de lit: - C'est une agréable corvée; - Pour moy, je m'en suis bien trouvée. - Là, mille et mille serviteurs - Y viennent compter des douceurs, - Et j'y ai veu plus d'une duppe - Aussi bien que quand j'estois juppe. - -Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit: - - Compagnes, mes chères amies, - Après toutes ces infamies, - Qui doivent bien crever le coeur - A toutes Dentelles d'honneur, - Cette infortune sans seconde - Me fait bien renoncer au monde, - Et me fait connoître assez bien - Que l'éclat du monde n'est rien, - Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée - Eteinte plustost qu'allumée, - Et qui, dans chaque occasion, - Se changent en illusion; - Ses faveurs ne sont que des songes. - Hélas! qui peut de ces monsonges - Vous rendre compte mieux que moy? - j'habitois la maison du roy, - J'ai veu toutes ces momeries, - Que l'on nomme galanteries - Au royaume des beaux esprits. - J'ai veu ceux qui gagnent le prix: - Ces grands debiteurs de fleurettes, - Souvent caboches très mal faites, - Debitent d'un air surprenant - Des mensonges à tout venant. - Vous autres, belles Broderies, - Vous avez de ces menteries - Entendu, je pense, ma foy. - Peut-estre dix fois plus que moy; - Mais encor que cela deplaise, - Je les entendois à mon aise; - Car peut-on, sans ces deplaisirs, - Satisfaire mieux ses desirs - Que de passer toute sa vie - Dans des lieux qui feroient envie - Aux esprits les plus delicats, - Demeurant tantost sur les bras, - Tantost sur la gorge charmante - De Philis ou bien d'Amaranthe? - Quel plaisir de toucher à nu - Un beau sein tout nouveau venu! - De baiser les lys d'un visage - Non terni par l'excès de l'age! - De toucher l'embonpoint d'un bras! - Mais à tous ces plaisirs, helas! - Je decouvre bien du meconte. - Un edit nous comble de honte, - Mon coeur en est tout abattu. - Mais quoy! mon coeur, faisons vertu - Des necessités de la vie, - Et, prenant desormais l'envie - De renoncer à ce plaisir, - Que pourrions-nous, icy, choisir - Qui nous pût estre convenable, - Ou qui pût estre comparable, - Pour ne plus tourner à tout vent, - Comme d'entrer dans un couvent? - -C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui -venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je -trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y -avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans -l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne -songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à -faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne -pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir -seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux -des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint -offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une -etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les -abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner -ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se -mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que, -si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces -superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit -pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la -seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en -pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut -plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le -dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles -avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient -estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les -Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en -fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus -pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants -d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les -divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu, -resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet -equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la -Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et -à tous les divertissements du carnaval. - -La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour -lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle -se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis -peu. - -Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté -le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres, -craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à -passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit -insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de -fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris, -soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque -sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les -pigeons d'un colombier. - - Chacun, dissimulant sa rage, - Doucement plioit son bagage, - Resolu d'obeir au sort, - Ne se voyant pas le plus fort, - Lorsqu'une petite rusée, - Leur donnant une autre visée, - Leur fit bien, dessus ce sujet, - A toutes changer de projet. - -Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite -ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un -vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si -bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et -que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit -pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne -sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que, -pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle -pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à -l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette -qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne -doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec -elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les -autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour -eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les -plus grands secrets des dames. - - Tout ce discours rempli d'audace - Fit regarder chacun en face; - On fut un temps sans dire mot, - Chacun croyant estre un grand sot; - Puis, rompant ce morne silence, - Chacun, pour dire ce qu'il pense, - Voulant parler à haute voix, - Tous commencèrent à la fois; - Ce qui causoit un grand vacarme. - Mais après, de crainte d'allarme, - On appaisa tout ce grand bruit; - Et, comme il estoit desjà nuit, - Chacun, se retirant d'emblée, - Prit lors congé de l'assemblée, - Et, se frappant dedans la main, - Toutes dirent qu'au lendemain - Elles s'assembleroient encore - Dès qu'on découvriroit l'aurore - Se montrer dessus l'horizon, - Toutes, dedans quelque maison, - Afin de voir plus net qu'un verre - Tous les accidens de la guerre; - Que la nuit il faudroit resver - A ce qui pourroit arriver. - Cependant ils remercièrent - Madame Gueuse, et la prièrent, - Dedans des accidents pareils, - De leur fournir de ses conseils. - Ainsi finit, comme je pense, - Cette agreable conference. - -C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles -discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en -prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les -evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui -estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à -la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux -heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes, -comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166], -croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles -rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si -bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en -estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce -avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou -des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité -avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne -passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on -faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels, -elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis, -où on les receut à bras ouverts. - -[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa -maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit -encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son -_Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre -l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.] - - Là, chacun, parlant à sa teste, - Raisonnoit ainsi qu'une beste; - Un autre, se tenant debout, - Vouloit mettre son nez partout; - Tel qui proposoit une affaire - Aussy-tost conclut le contraire; - L'autre, faisant le rafiné, - Se tourmente comme un damné; - L'autre, de tout faisant mystère, - Parle, raisonne, delibère. - Enfin, pour le dire _inter nos_, - Ce n'estoit du tout qu'un cahos. - Mais cependant, foy de Dentelle, - Disoit, pour temoigner son zèle, - Un grand Cravate fanfaron[167], - Il nous faut venger cet affront; - Revoltons-nous, noble assemblée: - J'en ai l'ame trop bourrelée. - Et dit, en jurant par la mort: - Voyons qui sera le plus fort. - -[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit -indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné -du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec -intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les -objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en -effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la -mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on -prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se -garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur -nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui -étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous. -Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon -guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout -à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!] - -Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla -l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition. -Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans -une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles -manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut -bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de -deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir -quelque jour leur entier retablissement. - - Il n'en fallut pas davantage - Pour leur augmenter le courage. - Là-dessus, le Poinct d'Alençon, - Ayant bien appris sa leçon, - Poinct qui sçavoit plus d'une langue, - Fit une fort belle harangue, - Remplie de tant de douceurs, - Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs. - Chacun temoignoit sa furie, - Lorsque de la Coutellerie - Il leur vint, par un coup du sort, - Dit-on, un très puissant renfort: - C'estoient Mesdames les Espées, - Encor presque toutes trempées - Du noble sang des ennemis. - -Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de -demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire -les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se -changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution, -elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant -parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de -dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous -pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur -composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti -demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient -employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en -broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles -ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts -mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit -auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les -plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour -leur plaire. - - On dit que quelqu'une d'entre elles, - Qu'on disoit venir du Marais, - Leur apprit aussi des nouvelles - De leurs amis les Pistolets. - Tout aussi-tost, de haute lute, - A l'instant même l'on depute - Vers ces ennemis de la paix; - On les asseura desormais, - Quelque chose qui pût leur plaire, - Tout au moins de les satisfaire; - Que, s'ils aidoient à les venger, - Et les tiroient de ce danger, - Pour plus grande reconnoissance, - On ne les chargeroit, en France, - Qu'avec des poudres de parfum, - Et quelques anis de Verdun. - -Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets -d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit -bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource -d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils -promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien -des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté -la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui -se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les -unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où -elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir -fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate; -une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de -Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége -de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle -s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande -Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le -mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en -Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de -belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût -rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui -n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui -n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au -Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost -sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef. - -[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale, -petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de -la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que -trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit -donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman -bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre -édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note), -et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris, -1817, in-8, p. 186-187.] - -[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le -comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit -fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y -établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation -industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.] - - Ainsi souvent les ridicules, - Rencontrant des esprits crédules, - Se vantent de mille beaux faits, - Et, pour que chacun les honore, - Leurs testes, dignes d'hellebore, - Racontent des combats qu'ils ne virent jamais. - -Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes -d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves -jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre, -pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que -de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras, -pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent -bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des -Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle -d'Angleterre s'ecria là-dessus: - - Qu'aurons-nous donc à redouter, - Puisque la Cour reste sans armes? - Je crois qu'il ne faut pas douter - Qu'elle ne fasse un beau vacarme; - Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme, - Il la faudra laisser pester. - -Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque -hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre -en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un -peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il -feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux -bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler -quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne -vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir -plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis, -que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui -n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient -leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela -renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions -dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre. - - Enfin tout estoit résolu, - Et chacun d'eux, hurlu brelu, - Vouloient demeurer sans oreilles - Si tous ne faisoient des merveilles; - Et, sans presque avoir contesté, - Ils signèrent tous le traitté, - Qui fut depuis mis en lumière, - A peu près de cette manière: - - Aujourd'hui, solennellement - Nous jurons, foy de Passement, - Foi de Poincts et de Broderie, - De Guipure, d'Orfevrerie, - De Gueuse de toute façon, - Que nous voulons mettre à rançon - La Cour du Roy, nostre bon sire, - Et que, ce qui sera le pire, - Nous voulons bannir hautement - Le Conseil et le Parlement, - Pour, d'une honteuse manière, - Avoir voulu faire litière - Tant des plus nobles ornemens - Que de nous autres Passemens; - Qu'il faut que le diable s'en pende, - Ou qu'on les condamne à l'amende; - Que pour semblables trahisons, - Pour telles et autres raisons, - Voulant toujours aller grand'erre[170], - Nous voulons déclarer la guerre, - Et dire partout hautement, - Que, sans un restablissement - Qui fût d'éternelle durée, - La guerre sera déclarée. - A tous ennemis du repos, - Et que nous casserons les os - A ceux qui voudront entreprendre - Tant seulement de les defendre. - Ce que nous signons tout entier, - Ce dix-huitième janvier, - Tant les nouvelles Broderies, - Comme celles des Friperies, - Tant les Gueuses, les Agremens, - Comme nous autres Passemens. - -[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du -cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes -voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré, -cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train. -Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à -M. de Fourmont, 7 septembre 1731.] - -Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste -avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez -sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit -sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis, -il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on -faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il -valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque -costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy -à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris -estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du -terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le -prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne -manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de -nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu -qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions; -et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour -les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de -leur armée. - -Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la -guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque -place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien -si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de -repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat -de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans -des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter. -On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que -c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il -estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des -femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la -perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient -jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient -toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière -n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal -aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le -moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur; -que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes -petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire -subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs -finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles -pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces -difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les -vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute -importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle -s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il -luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au -troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher -toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions. -Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on -demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en -bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des -sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans -rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les -trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que, -sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut -executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le -generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne -l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en -bataille, comme vous verrez par la suite. - - Mais pendant que ce jour viendra, - Abandonnons un peu la prose - Et discourons sur autre chose; - Parlons de ce qu'il vous plaira. - - Par le dieu qui lance les flames, - Dites-moy pourquoy vos attraits - Ne seront-ils faits tout exprès - Que pour faire enrager nos âmes? - - Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour, - Souffrent mille cruelles gehennes, - Vous qui causez toutes leurs peines, - Pourquoi n'aurez-vous point d'amour? - - Quoi! ny le rang, ny le merite, - Le renom, l'esprit, ny le coeur, - A votre inhumaine rigueur - Ne feront point prendre la fuite? - - Vous voyez où je veux aller; - Et, comme vous êtes très fine, - Je voy que vous me faites signe - Sur ce fait de ne plus parler. - - Tout beau! Muse trop libertine, - Avez-vous l'esprit de travers? - Mêlez-vous de faire des vers; - Vous êtes un peu trop badine. - -L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le -colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver -les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner -moins de soupçon de leur entreprise. - - Lors, comme j'ai veu dans l'histoire, - On vit arriver à la foire, - Sous de differents estendarts, - Des Dentelles de toutes parts; - Mais, selon l'ordre expediée, - On marchoit enseigne pliée, - Et, pour faire encor moins de bruit, - L'on n'alloit presque que de nuit; - De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce? - On n'osa pas battre la caisse, - Et chacun alloit doucement, - Tant le Poinct que le Passement. - Qui pourroit nombrer chaque sorte - De ceux qui vinrent par la porte - Qui prend le nom de Luxembourg? - Combien par celle du fauxbourg, - Et par les autres moins fameuses? - Combien il arriva de Gueuses? - Combien il en vint sourdement, - Combien d'autres plus hautement? - Pour vous en descrire l'histoire, - Toute l'encre d'une escritoire - N'y pourroit pas suffire encor. - Il en vint dont le pesant d'or - N'auroit pas payé leurs dents creuses; - Il en vint que le plus souvent - On disoit venir du Levant; - Il en vint des bords de l'Ibère; - Il en vint d'arrivez naguères - Des païs septentrionaux[171]; - Enfin il en vint des tonneaux, - Tant de mechante, tant de bonne - Que le seul nombre m'en estonne. - -[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation -commençoit.] - -Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut -un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le -premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore -esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se -seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui -faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient -faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne -fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions, -qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du -bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons -soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent -tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient -desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on -chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût -pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons -à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes -de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et -emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires -tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de -pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel -Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de -Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de -Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de -neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient -commandés par le capitaine Orgoglio. - -[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il -est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins -_morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.] - -[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.» -(_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que -Gros-René rend à Marinette.] - -Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux -rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de -Pistolets. - -Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée -au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine -Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie, -avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses -souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas -mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau: -_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les -riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus -les femmes. - -Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de -Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel -Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette -inscription: _Famosa per omnes terras_. - -Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire, -commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau -un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens -faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de -baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle -où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être -magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre -d'estre consideré dans les compagnies. - -Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies -d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur -drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort -relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la -plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour -la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs, -et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner -quelque entrée parmy le monde. - -Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le -capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque -toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No -siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le -coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que -dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat. - -La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts -d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres, -qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne; -leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles -et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro -passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui -avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes, -ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre. - -Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant -de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans -leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui -remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit -comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem -gladio quærenda libertas_. - -Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües, -que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit -ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se -plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars -pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix. - -Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes -pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des -ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde; -mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance -à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel -elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de -pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de -l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées -seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne -s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de -ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats -Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques -efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas -capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion -qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs. - - Chacun, pour éviter l'assaut, - Se seroit jetté d'un plein saut - Dans une plus noire caverne - Que ne sont celles de l'Averne. - Chacun pour sortir se pressoit; - Une Dentelle un Poinct poussoit; - Puis, pour éviter la tüerie, - On voyoit une Broderie - Se voulant pousser par un coing, - Recevoir plus d'un coup de poing. - Un ballot poussoit une quaisse; - Et tant pour sortir on s'empresse, - Que maints Passemens sur leur dos - Sentirent maints coups de Piquots. - Alors mesdames les Espées, - Voyant qu'elles estoient dupées, - Ayant les esprits mecontens - De s'estre joint à telles gens, - Retournèrent tout en furie, - Tout droit à la Coutellerie; - Et pour messieurs les Pistolets, - Poussant mille et mille regrets, - Dans le depit qui les accable, - Se donnèrent, dit-on, au diable, - Qu'ils s'en vengeroient un petit. - Pour cela, chez monsieur Petit - Ils firent soudain la retraitte, - Où depuis ils tinrent diète, - Pour plus aisément convenir - De ce qu'ils pourroient devenir. - -Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces -trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles -purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour -y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent -quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on -proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit -declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la -mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie -des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire -du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en -envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de -soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens -seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient -envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux -galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la -dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour -toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis -on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna -qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit -laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande -punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service -qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on -feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau -pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire -trouver un employ. - -Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces -rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y -eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis -que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez, -et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une -celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein -estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent -l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre -trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur -vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant -adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre -pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de -ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses -conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne -pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de -succez. - -[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle -époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à -trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de -1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à -Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux -_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été -les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de -Sévigné_, t. II, p. 490).] - - Ainsi les Poincts, les Broderies, - Gagnèrent, comme on fait souvent, - Par ces adroites flatteries, - Les Plumes, qui vont à tout vent. - Ces ornemens des jeunes testes - Leur promettent desjà mille et mille conquestes; - Se voyant ainsy caresser, - Et se joignant à ces rebelles, - Protestent desormais de quitter leurs ruelles - Si l'on ne les veut exaucer. - -Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy -dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui -font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient -promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette -celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient -apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires: -car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens, -qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit -extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour -lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus -d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il -seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les -prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument -impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur -aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus -voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire, -comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny -s'elever à de plus hautes conquestes. - -Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée, -et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme -aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur -restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la -conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils -luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il -ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent -rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur -desobeissance. - - Lors, considerant meurement - L'effet de son engagement, - Et que, s'il les vouloit defendre, - Au lieu de leur faire faux bond, - L'utilité qu'il pouvoit prendre, - S'engageant pour eux tout de bon, - Le petit dieu, plein de finesse, - Resolu de les servir mieux, - S'adressa, d'un air plein d'adresse, - Au plus galant des demy-dieux. - -Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques -avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils -sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy -estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le -faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout -lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se -trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service -pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par -son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces -miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des -autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent -maintenant en faveur de l'Amour. - - Mais après que ce dieu vient de nous faire voir - Le credit qu'il avoit en France, - Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance? - La plus prude, comme je pense, - Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir; - Et quoy qu'en vostre humeur altière, - Vous le preniez pour un oyson, - Vous avez beau faire la fière, - Il saura bien un jour vous mettre à la raison. - - * * * * * - - - _Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du - camp._ - - _A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant - sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche. - 1568._ - - _Avec privilége du Roy._ - - In-8º. - - [Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances - recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant, - Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique - placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette - ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à - elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et - mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même - pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et - c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur - de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de - son armée, prête à rentrer en campagne.] - - -De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de -roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son -royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance. - -Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour -l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte -Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir -et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère, -rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur -resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et -tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous -avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse -et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en -premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz -reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien, -faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos -actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy -a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes -personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et -inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte, -comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la -saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les -effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que -ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la -foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les -calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans -moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir -qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict -seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes -personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur -ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est -necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard -de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention -et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et -police militaire entre les soldats pour les conduire et mener -seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger -sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz -soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur -dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés, -tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère -justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux -ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si -exactement et inviolablement observées, que par la punition des -grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et -commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à -un chacun combien telles choses nous deplaisent. - -Premièrement: - -Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de -gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en -leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle -ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte -compaignie. - -Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un -prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines -seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les -autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront -treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines -en feront advertir avec le tambourin. - -Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict -ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de -guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à -suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que -en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle -de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de -guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné -de marcher[176]. - -[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les -prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche: -l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles -buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552 -avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils -s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille -personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres -amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la -parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants, -entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à -l'entour, la main sur l'épée.»] - -Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera -prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises -pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé -chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect, -ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce -particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende -cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en -l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera, -pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle. - -[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.] - -Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que -subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand -prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de -ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux -de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à -ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à -iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la -bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et -autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de -commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et -marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun -desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera -aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce -quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes -ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et -teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres -estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les -marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune -faute. - -Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du -camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la -publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de -leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se -seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances, -et quelque temps après seroient retournez en icelle. - -[Note 178: S'il eût fallu renvoyer de l'armée tous les vagabonds, on -l'eût sans doute singulièrement décimée, car on n'étoit pas loin du -temps où elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements -dont Brantôme nous a laissé ce portrait: «C'estoient, pour la plupart, -des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschappés à la -justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur l'épaule, -essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vrai dire, par de longs -cheveux herissés, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se -monstrer plus effroyables à leurs ennemys.» (Brantôme, édit. du -_Panthéon littéraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous -avoit montré l'armée de Louis XII, aussi bien que celle de François -Ier, «composée de marauts, belistres, mal armés, mal complexionnés, -faict-néants, pilleurs, mangeurs de peuple.» (_Ibid._, 578-579.)] - -Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez, -jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition -qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette -pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les -serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes -et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de -ladicte armée. - -Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité -qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire -enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque -cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné, -et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte -armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs -chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès -à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront -defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp. - -Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les -vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages -estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très -expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à -cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre -d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et -qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz -quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du -capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager -en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx -confisquez. - -Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial, -vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront -passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient -puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180]. - -[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription -sévère.] - -[Note 180: Ordinairement, le connétable seul avoit le droit de faire -pendre sans procès. (Brantôme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il -falloit que les prévôts en vinssent à ces extrêmes rigueurs, ils -devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain -siége. Alors la condamnation à mort pouvoit être sans appel. (Jean des -Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)] - -Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de -quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et -autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au -camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la -vie à ceux quy y contreviendront. - -Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce -qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand -prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils -ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent -garde, sur peine de s'en prendre à eux. - -Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir -plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost -estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du -camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront -contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en -personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire -observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible, -faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en -flagrant delict. - -Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied -françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens -de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy -pourroient survenir aux soldatz. - -Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust -quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par -mort, sans aucune grace ou remission. - -Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en -corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution -de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de -icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la -voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et -negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz -exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par -l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de -la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra. - -Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de -garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux -chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y -veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour -après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre -pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur -devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve -punission que leur malice ou negligence meritera. - -Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient, -estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à -l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que -ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts -soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en -ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison. - -Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast -plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue -main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à -renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est -expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune -chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée -demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir -aucune grace. - -Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son -enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres, -celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à -la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur -d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181]. - -[Note 181: Sous Henri II, la _désertion_, même simple, étoit -considérée comme crime de lèse-majesté, et punie du dernier supplice. -(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Déserteur_.)] - -Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et -autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur -ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé -auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce -qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très -expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se -departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté -assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la -même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz -capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce -que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné. - -Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent -adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné -qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les -mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes -compaignies et leur enseigner les logis[183]. - -[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne logeât les troupes que dans les -villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce -règlement ne pouvoit être exécutoire en campagne. D'autres ordonnances -militaires, telles que celle du 15 février 1566 et celle du 1er -juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les -villages, mais même décrétèrent la peine de mort contre tout fourrier -qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter -du logement de sa compagnie.] - -[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du -fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logés. (_Règl. -milit._ de Villers-Cotterets, 29 décembre 1570.)] - -Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou -autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et -frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de -desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la -conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et -exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux -commis le meriteront. - -Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz -chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux -de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront -incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez, -auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à -en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz -ainsy qu'il appartiendra. - -Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes -d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en -bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner -leurs enseignes sans congé de leurs capitaines. - -Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire -l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz -des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder -que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement, -encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera -ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition -aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher -et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent -occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les -regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y -feront adresser avec leur suitte et bagage. - -Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les -dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine -occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec -leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz -de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz -demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent -quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que -ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de -l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de -procez, pour donner exemple aux autres. - -Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront -portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage -seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte -compaignie. - -Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres -n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les -mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la -main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en -prendre aux dictz marechaux des logis. - -Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de -cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront -garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang -et faire ce qui appartiendra. - -Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent -et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le -lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre, -soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis. - -Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger -aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y -pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de -s'en prendre à eux. - -Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à -aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le -demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission, -seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront -assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy. - -Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et -frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et -contemnement, sans y avoir aucun esgart. - -Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre -service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et -emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz. - -Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante -huict. - - Ainsy signé: HENRY. - - Et au dessoubz: FIZES. - - * * * * * - - _Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les - eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des - villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée, - sur peine de la hart._ - - -Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens -catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au -mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz -lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et -oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour -le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien, -nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire -inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité, -commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et -nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à -l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur -roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et -attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez, -et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne -participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy -s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire; - -A ceste cause, - -Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz, -pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes -autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent, -estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes, -chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne -marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des -villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles -profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart, -sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y -contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur -mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus. - -Faict à Estampes, le 7 octobre 1568. - - HENRY. - - FIZES[184]. - -[Note 184: On s'étonnera de ce que, dans cette ordonnance pour la -sauvegarde des églises, chapelles et oratoires, il n'est rien dit -contre le vol et la vente des ornements et vases sacrés. Le duc -d'Anjou auroit peut-être craint, en se montrant sévère sous ce -rapport, de donner un démenti indirect aux ordres que, dès le -commencement de la guerre, le roi son frère avoit envoyés à certains -gouverneurs de province, pour qu'ils eussent à s'entendre avec les -évêques et autres gens d'église sur l'argent à tirer de ces saintes -richesses. Mon ami M. Anatole de Montaiglon veut bien me communiquer à -ce sujet une lettre adressée en 1562 par Charles IX à M. de Matignon, -et dont il a pris copie d'après l'original conservé à Rouen, dans la -collection Leber. (V. Catal., nº 5735.) - - «Monsieur de Matignon, ce m'a été un grand desplaisir d'entendre - que les choses de la Basse-Normandie commencent à se brouiller si - fort que je l'ay veu par vostre lettre du IXe de ce moys, et - entendu encore plus particulièrement par ce que le porteur m'en a - dict de vostre part, ne faisant point de doubte que le feu qui va - ainsi saultant de lieu en lieu et de ville en ville ne procède de - plus loin, et que ce ne soyt à la suscitation ou par un complot - faict et accordé avec ceux qui ont commencé les premiers. Et pour - ce que je considère bien qu'il ne vous est pas possible de - pourveoir ne pareillement de contenir longtemps les villes de ces - pays-là en mon obéissance sans quelque force, je ne sçauroys que - bien fort louer l'ouverture que vous me faictes d'en faire - fournir la despense sans que je mecte la main à ma bourse, - laquelle, comme vous sçavés, n'est que trop chargée d'ailleurs, - estant bien d'advis, quant à laditte force, que vous la faictes - d'une cornette de cent harquebuziers à cheval, si mieulx vous - n'aymez cc. harquebuziers à pied, dont je vous remet le choix et - l'election. Mais il faut que, au même temps que vous les ferez - lever, vous accordez avec les evesques du pays et aultres gens - d'eglise du paiement de leur solde, pour lequel effect je ne - trouveray poinct mauvais qu'ils s'aydent de l'argenterie des - châsses et reliques qu'ils ont en leurs eglises, actendu qu'il va - en cela de la conservation d'eulx et de leurs biens, aussy bien - que de celle de mon autorité et obeissance, et qu'ils sont touz - les jours en dangiers, parmy tous ces troubles, que aultres s'en - saisissent, pour convertir contre eulx-mêmes ce qu'ils peuvent - aujourd'huy employer à leur entière seureté. Il est vray qu'il - sera bien necessaire d'adviser quel ordre et police ils auront à - tenir en cela pour garder qu'il n'y ait personne qui en abuse et - qui en convertisse chose, quelle qu'elle soyt, à aultre usaige - que au paiement des d. forces, suivant ce que vous en ordonnerez - par chacun moys. Vous en confererez et accorderez avec eulx, et - me ferez service de me tenir ordinairement adverty du progrez que - prendront les choses de la dicte Basse-Normandie, et de la - provision que vous y sçaurez bien donner, selon la necessité du - temps, pour y maintenir mon obeyssance et les pays en repos et - trancquilité. Priant Dieu, mons. de Matignon, qu'il vous ayt en - sa garde.--Escript à Monceaux, le XVIIe jour de may 1562. - - CHARLES. - - BOURDIN.] - - * * * * * - - - _Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout - du Pont-Neuf._ - - _A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue - Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._ - - _Avec permission_[185]. - - In-8º. - - [Note 185: Ce livret a été publié plusieurs fois, et n'en est pas - pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage à le donner ici. - M. Ch. Magnin pense que la première édition, devenue tout à fait - introuvable, dut suivre de près la mort de Cyrano de Bergerac, - arrivée en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8º, - p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-là même dont nous - suivons le texte, d'après l'exemplaire qui a appartenu à Ch. - Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien - voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisième - édition, donnée en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi - d'après celle de 1704.] - - * * * * * - -_Epitre à Cirano de Bergerac._ - - Sur tout animal qui respire, - Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy: - Donc on ne peut luy deffendre de rire, - Et moins encor de faire rire autruy. - Un auteur est maître aujourd'huy - De nous parler en Heraclite; - Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy, - Je pretens m'eriger en petit Democrite. - Pour mon seul divertissement, - Et sans craindre aucune censure, - Je veux, cher Bergerac, conter fidellement - Ta facetieuse avanture; - Mais, pour le faire plaisamment, - Infuse-moy dans ce moment - Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie, - Dix grains de folatre genie, - Et tu vas voir, feu Bergerac, - Que mon affaire est dans le sac. - Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire, - Je sens qu'il me force de dire - Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire. - Sans ta mort, dont je suis faché, - Tu nous aurois peint Brioché, - Son singe, ses marionnettes, - Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes; - Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy, - L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy. - - * * * * * - -_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du -Pont-Neuf._ - -Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand -matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses -rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde -pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son -origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186] -où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là -que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes. - -[Note 186: Jean Brioché ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin -(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son -théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en -face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit -le _Château-Gaillard_ (V., à ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le -Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour même, n'a -disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir, -auquel il attenoit. Boileau a parlé de - - ..... cette place où Brioché préside - -au vers 104 de sa 7e épître, parue en 1677. Alors ce n'étoit plus Jean -qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, François ou -_Fanchon_ Brioché, comme Brossette l'appelle, d'après le nom que lui -donnoit le peuple.] - -Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les -quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au -bout du Pont-Neuf. - -Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un. - -Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans -l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore, -l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis -passer aujourd'huy. - -J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages: -lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique -du terme Cirano. - -Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis -_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et, -comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit -au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O. - -Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait -de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait -beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny -de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on -les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils; -son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces -babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes, -broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage -pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique. -Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que -ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient -presque point. - -Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois -peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa -peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet. - -Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra -par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque -certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se -mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de -bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet -heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit -Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un -violon comme Pierrot le Fort. - -[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de -Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p. -140.)] - -Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes, -villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en -Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy -non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les -Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son -minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple -brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins -attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites -figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le -maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la -rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit -condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là, -s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les -marionnettes qui montroient leur nudité[188]. - -[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans -les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par -M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la -mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les -plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie -diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes, -des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des -joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché: -Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses -marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La -figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours, -surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après -une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que -Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il -est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son -procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure -pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres, -de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des -transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son -élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le -mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de -prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à -Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet -automate?»] - -Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de -sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea -si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie -au delà du bateau caronique. - -Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons -le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le -Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de -gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites -machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à -l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros -ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en -diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet -cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit -ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un -pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes, -vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un -baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit -accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques -bottes. Cette remarque est nécessaire[191]. - -[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes -couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du -Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de -marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre -édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage -des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver -l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_, -_variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a -pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode -des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les -laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les -avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des -échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une -bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il -parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant -habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible -de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)] - -[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve -qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.] - -[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement -_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre -accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades -(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans -sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a -fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique -_l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)] - -A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de -rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de -l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau -milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours? -Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir. -Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge -au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors -portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa -tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle -comparaison! laissez-la passer. - -[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant -la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter -l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à -propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à -l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin -(_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient -plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette -déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être -vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les -carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps -elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité -publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre, -mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de -la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p. -106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces -malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et -c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit -point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande -raison quand on leur en interdit le port.»] - -Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le -fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte. -Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit -un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché! - -Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je -doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine? -Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement -marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et -facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus -singes, où me reduis-tu! - -Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps -sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur, -s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à -son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui -etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_, -de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire; -ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des -rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la -liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de -pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs -bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de -la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il -étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de -foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si -peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque, -il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent -trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles -tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à -briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils -regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à -leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre -ses bras; à tantôt choses nouvelles. - -Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il -rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès -criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à -l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de -dommages et interêts. - -Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits -facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait -Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un -meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la -bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées, -Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de -laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte -d'accident. - - DIXI. - - _Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._ - - M. R. DE VOYER DARGENSON. - - * * * * * - - - _La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris - avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la - ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec - la complainte qu'il a faict avant que mourir._ - - _Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers - de Jerosme Hautain, 1609._ - - In-8º[193]. - - [Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant - des moins connues qui aient été faites sur le bandit - saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie, - pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux - siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de - Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce - titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique - des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery, - depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes, - remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon, - 1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et - comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la - pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit - encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de: - _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard, - _Histoire des livres populaires ou de la Littérature du - colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un - épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de - Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de - conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation - donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais - c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous - avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset - dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y - avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret - populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_, - Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long - extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur - d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet, - reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris, - 1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point. - Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si - bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur - de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après - lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise - et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.] - - -La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance -avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son -erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se -trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses -debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice -et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le -prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu -les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur -malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité -que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de -ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les -flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour -leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots -d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur -malice. - -Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a -vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une -infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant -sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur -la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère -supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il -a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie -sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut -entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy -en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez -fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles -d'un chacun. - -Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le -nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement -parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de -courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le -gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme -font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé -à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles, -et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses -bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort -affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa -vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des -affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et, -lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut -qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où -elle lui fait sentir les effects d'inconstance. - -[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas -davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note -curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit. -Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il -existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de -brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On -appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles -on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs -ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30) -en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans -laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant -comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et -de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième -siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il -n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en -prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en -résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans -laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire -encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère -Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M. -Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le -chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit -dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée: -_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se -trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson: -«Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le -col.»] - -[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le -dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret -publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la -Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte. -Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas -long-temps sans conquérir réputation.»] - -Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui -fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances -esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au -desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la -vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute -de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa -main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens -et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux -et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent -quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur -le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont -celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice. - -[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.] - -Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy -de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur -fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses -frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de -toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins -pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous -de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage. - -[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il -n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais -garçons», dont Guilleri se fait le chef.] - -Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante -forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur -le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il -passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien -entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se -mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire -à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc -bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit -point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy, -respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant -passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit -point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions, -Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa -pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy, -puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en -sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur? -dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire -cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois -en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien. -Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi -bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu -en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en -est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux -voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens -escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant: -Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu -t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part! - -[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne -et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des -Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.] - -[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre -3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier -Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se -passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui -va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière -ville.] - -Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux -forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs, -gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs -maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un -autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la -sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de -guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite -sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le -seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses -voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant -en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant -d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de -là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se -mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que -d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour -esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent -contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs -compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui -est là auprès. - -[Note 200: Le château de Saint-Hermine étoit la baronie de Jacques -Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, baron de -Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis -Mornay. Fillon, _notes_.] - -[Note 201: L'affaire du château de Mareuil est racontée, p. 12-13, -dans le livret publié par M. Fillon.] - -[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors à Jonas de -Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de -Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du -seigneur de Saint-Georges.] - -Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur -de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à -travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils -le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant -de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des -petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques, -grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la -deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve, -un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en -un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit -imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de -cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la -mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le -pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne -leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner, -où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et -puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy -reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le -renvoya. - -[Note 203: C'étoit celle du bois des Essarts.] - -[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il -est parlé de ce luxe de Guilleri et de ce «cuir d'Espagne volé sur -mer, près des Sables-d'Olonne, à la prise d'un vaisseau enlevé par ses -gens, qui exerçoient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les -forbans de plusieurs pays.» Fillon, p. 13.] - -Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre -que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la -France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir; -ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent -eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels -ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice, -l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un -prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se -fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte -que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas -Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter -par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra -quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de -Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des -marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la -commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour, -en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de -Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les -attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au -nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec -toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts, -jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce -pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en -leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la -fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la -couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la -descouvrir. - -[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prévôts. Il -y a deux chapitres à ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes -voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prévosts de -Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prévost de -Fontenay avec ses archers_.] - -[Note 206: Nous n'avons trouvé qu'ici ces détails sur les excursions -lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent -alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nommés avec -les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui désoloient le -royaume sur ses points les plus opposés.] - -Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et -avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure -tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se -mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il -ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la -desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes -pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les -plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de -près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons -capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont -il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent -prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule -qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la -mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent -la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la -mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs -voleries. - -[Note 207: M. de Parabère, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque, -qui est ici racontée avec plus de détails que dans le livret de M. -Fillon.] - -[Note 208: «... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant -exhorté ses gens à la défense, sortit le premier, monté sur un cheval, -le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.»] - -[Note 209: C'est le frère du grand Guillery, dont il est parlé au -commencement de cette pièce. Quant à lui, il s'est sauvé, comme nous -venons de le voir; d'après l'_Histoire de la vie et grandes -voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre -années environ en riche gentilhomme, puis, découvert par un marchand -qu'il avoit autrefois volé, il est pris et rompu sur la place publique -de La Rochelle.] - -Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre -vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict -dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices, -qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut -exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis -et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun -effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors -qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit -composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à -ce spectacle. - -«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit -icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice; -mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous -donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à -l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est -vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez -par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne -pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici -beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle -doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la -memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.» -Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des -joües; puis, se tournant de l'autre costé: - -«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse -sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera -semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui -luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et -celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient, -de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais -veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et -dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi! -les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se -laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit -envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui -me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma -faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il -faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette -incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit -tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer -si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur -le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on -prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il -faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore: - -«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout -maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce -passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le -franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur -mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper -au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les -appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin -que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous -autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce -aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils -en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez -de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur -travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille -et imaginent comme si nous n'avions point esté. - -«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de -suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres, -Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de -prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir -point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir -d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux -desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte -de son paradis à mon ame.» - -Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de -se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier -le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son -ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une -constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille -qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il. - - C'est verité; j'ay desservy - Une mort encor plus cruelle; - Car le peché que j'ay commi - Merite bien, mort eternelle. - Après mal-heur (helas!) à la fin bousche - Le vil conduit d'une maligne bouche, - Et le mechant en horreur obstiné - Par un gibet est aussy ruiné. - - * * * * * - - - _Le bruit qui court de l'espousée._ - - M.DC.XIIII. - - In-8º. - - - Le bruit est que la mariée - Est damoiselle au grand ressort: - Chacun en dit sa ratelée[210], - Tout le monde dit qu'elle a tort. - - La David a pris la parolle - Pour feu son mary l'advocat, - Disant: Je ne suis pas si folle - Que d'hausser ainsi mon estat. - - La Sabrenaude[211], sa voisine, - En a tenu quelque propos; - Mais la bouchère Cailletine, - S'est mise sur ses _audinos_[212]. - - Il vaudroit mieux, dit la Rotine, - Qu'une grande cité perît, - Que de souffrir la sotte mine - D'une gueuse qui s'enrichit. - - La Menarde s'est arrestée, - Disant: Commère, qu'avez-vous? - Parlez-vous point de l'espousée, - Qui n'estoit guère plus que nous? - - Ma bonne foy, dit la Paiote, - Je ne trouve pas cela bon; - Pour moy, je ne suis point si sotte, - Que de quitter mon chaperon[213]. - - Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate, - Parlant à la grosse Catin; - Elle fait bien la delicate, - Avec sa cotte de satin! - - La Croupière, oyant la nouvelle, - Veut mettre son espingle au jeu, - Et aussi tost elle l'appelle - Madamoiselle depuis peu[214]. - - La Citarde s'en est esmeuë, - Soutenant que c'est le marchand - Et le tailleur qui l'ont vestuë - En damoiselle en nez friand. - - La Mijolette a bonne grace - De maintenir par ses discours - Qu'elle est première de sa race - Qui a le masque de velours[215]. - - La Cointesse, voyant la belle, - Dit aux vendeuses de porreaux: - Son père l'a fait damoiselle[216], - Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux. - - La Gaussette, quoy qu'édentée, - Lui a chanté deux petits mots, - Disant que c'est une effrontée, - Et que ses parens sont des sots. - - La Rousse dit que, si sa fille - Avoit l'habit de taffetas, - Elle seroit aussi gentille - Ou plus belle qu'elle n'est pas. - - La Jeanne Verrier, sa commère, - S'en mocque fort de son costé; - Et aussi la belle Tessière - Dit qu'elle a trop de vanité. - - La Blenonne va par la ville, - Elle s'est plainte à plus de mille - Et en fait ses contes partout, - Qu'elle veut tenir le haut bout. - - La Chantecler, l'escervelée, - Veut tenir le livre à son tour. - Voilà, dit-elle, une espousée - Faicte à la mode de la cour! - - La Madelon, ceste matoise, - A juré par la Feste-Dieu - Que sa fille n'est que bourgeoise, - Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu. - - Les damoiselles, ses amies, - Luy vont apprendre tout le jour - A recevoir les compagnies - Selon les modes de la cour. - - L'une luy dit: Tu es jolie, - Mais ton masque ne va pas bien. - L'autre luy dit par mocquerie: - Attache-le comme le mien. - - Quelques unes des plus rusées - Sont sur le point de l'aller voir, - Mais il faut beaucoup de dragées - Qui les veut toutes recevoir. - - Tredame! disent les Bourgeoises, - Celle-là a pris les florets[218]; - Il faut laisser aux villageoises - Nos chaperons et nos collets[219]. - - Elle est venuë d'un village - Pour espouser un advocat; - Mais tout d'un coup, en son veufvage, - Elle a bien haussé son estat. - - Les couvrechefs[220] en veulent estre - Aussi bien que les chaperons, - Et se disent à la fenestre: - Voilà la royne des brandons[221]! - - C'est l'entretien des lavandières - Et de celles qui vont au four - Qu'une dame depuis naguères, - S'est fait damoiselle en un jour. - - Les desbauchez sont à sa porte - Qui luy font le charivary, - Luy demandant de quelle sorte - Elle secouë son mary. - - SIZAIN. - - Quand l'espousée fut couchée - Et que son mary l'eut tastée, - Elle luy dit de la façon: - Mon grand amy, je suis pucelle, - Car jamais homme ni garçon - Ne me l'a fait en damoiselle. - -[Note 210: «_Dire sa ratelée_, c'est dire à son tour librement tout ce -qu'on sait, tout ce qu'on pense de quelque chose.» (Leroux, _Dict. -comique._) C'est faire comme le jardinier, qui, lorsqu'il a bien -promené son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa -ratelée d'ordures.] - -[Note 211: _Sabrenaud_ se disoit pour un mauvais ouvrier, un gâcheur -d'ouvrage. On en avoit fait le verbe _sabrenauder_, qui s'employoit -encore au XVIIIe siècle.] - -[Note 212: C'est-à-dire s'est campée les poings sur les hanches comme -en disant: _Ecoutez-nous_.] - -[Note 213: Le chaperon étoit la marque de la petite bourgeoisie; il -consistoit, au XVIIe siècle, en une bande de velours placée sur le -bonnet.] - -[Note 214: V., sur les noms qu'on donnoit à ces damoiselles par -usurpation, _Les XV joies de mariage_, P. Jannet, 1853, in-8º, p. -168.] - -[Note 215: Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient -un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa -Xe satire, nous apprend qu'il en étoit encore ainsi pendant sa -jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le -_Palais Mazarin_ de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C'étoit -surtout la marque distinctive des femmes dont nostre _espousée_ veut -singer les manières. «Que ne diray-je pas des chirurgiens... -(lisons-nous dans _la Troisième après-disnée du Caquet de -l'Accouchée_, 1622 in-8º, p. 15). Quant à leurs filles, il ne leur -manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles.»] - -[Note 216: Il étoit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se -faire appeler _madamoiselle_ que pour les femmes mariées de la même -classe de prendre le titre de _madame_. Entre autres pièces publiées à -ce propos contre ces dernières, nous connaissons un livret de la -dernière moitié du XVIIe siècle: _Satyre sur les femmes bourgeoises -qui se font appeler madame_, in-8º.] - -[Note 217: Pour: Notre-Dame.] - -[Note 218: Nous avons pensé d'abord qu'il s'agissoit ici du satin à -fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs -marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises. -«Si, lisons-nous dans la sixième partie des _Caquets de l'accouchée_, -une marchande porte le satin à fleurs de velours cramoisy, faut-il en -murmurer? etc.» Mais il est plus probable que ce mot _florets_ doit -s'entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la -Mijolette s'étoit mises dans les cheveux. Ainsi s'explique le nom de -_royne des brandons_ que lui donnent plus loin les paysannes.] - -[Note 219: Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises; -elles devoient s'en tenir au simple _collet monté_. S'il s'élevoit peu -à peu jusqu'à devenir un _collet à cinq étages_, il encouroit le blâme -des matrones.] - -[Note 220: L'auteur entend parler ici des paysannes, et il les désigne -par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie, -consistoit en un _couvre-chef_ «morceau de toile empesée et tortillée -dont elles entouroient leur tête.» _Dict. de Trévoux_.] - -[Note 221: Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu'il avoit souvent -alors, surtout à Lyon, où l'on n'appeloit pas autrement les _rameaux -verts_ du dimanche qui précède Pâques, et qu'on nommoit pour cela -_dimanche des brandons_.] - - * * * * * - - - _La conference des servantes de la ville de Paris soubs les - charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la - mule[222] ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de - Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier_[223]. - - _A Paris._ - - M.D.C.XXXVI. - - Pet. in-8º de 13 pages, titre compris. - - [Note 222: L'origine de cette locution remonte à une anecdote - racontée par Suétone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et - ainsi mise en françois par Moisant de Brieux: «Le muletier de - Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferrée, - arresta long-temps la litière de l'empereur, et par là fit avoir - audience à celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance - d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le - nez de ce prince, qui l'avoit très fin pour le gain: en sorte, - dit Suétone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit - qu'il avoit eu à ferrer la mule.» _Origines de diverses coutumes - et façons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du - Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4, - on trouve cette phrase: «Un serviteur malin, menteur et - _ferre-mule_.»] - - [Note 223: Nous n'avons rien trouvé sur cette locution - proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui - de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matinées senonoises_ de - l'abbé Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La - Mésengère et de M. Quitard, pas même dans _la Fleur des - proverbes_ et l'_Encyclopédie des proverbes_ de M. G. Duplessis; - et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumières, - en découvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui - nous prouve qu'au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme - aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire - courir, la faire cheminer_, n'étoit pas de nature à nous rendre - cette étymologie plus facile.] - - -Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus -fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les -nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa -conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un -millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de -tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens -s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les -autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame -Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut -croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin -de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours -croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul -mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne -veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la -bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le -caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut -que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et -cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une -année et demie. - -Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure -chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a -quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois -semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il -y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je -levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres. - -Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un -notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la -boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez -jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de -ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois -clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et -charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay -affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir -de luy, fusse argent ou autre chose. - -[Note 224: Les facéties du temps faites à propos des chambrières -reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs -servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrières fait aux -estuves le jeudi gras_: - - Un jour Monsieur descendoit à la cave - Avecque moy, qui suis sa chambrière, - Lequel, marchant dessus ma robe brave, - Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.] - -[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières: - - Autant le beau comme le laid, - Et le maistre que le valet, - Étoient reçus de la Doucette. - -(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au -bouc de Estienne Jodelle_.)] - -Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez -belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne -fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne -grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant -flanchet de morüe. - -[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la -chair.] - -Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure, -dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons -sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je -lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette, -et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la -coulation ensemble[227]. - -[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements -des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses -decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands: - - .......... J'ai du porc frais, - Une andouille et quatre saucisses, - Que malgré nos maistresses chiches - Mangerons. As-tu rien, Perrette? - -V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12, -chanson 57.] - -Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du -Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les -marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour -feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me -vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter -ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans. - -Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus -heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau -garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en -bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins -qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing -d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre. - -[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des -chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy -sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_, -1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et -cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions -un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.» -Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit -aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du -vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4, -_Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique -housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de -servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.] - -Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un -demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant -à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229] -un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir -de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné -celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze -jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles. - -[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la -_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette -loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre: -_Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_. -Voici les plaintes de l'une des perdantes: - - ..... Je me suis obligée - Pour cinq testons à ma maîtresse, - Qui me cause au cueur grand' detresse, - Pensant gaigner mon mariage - Comme toy; oultre mis en gaige - Ma bonne robbe et mon corset, - Et de chemises encor sept.] - -Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée -du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme -vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en -argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis -donné carrière autant comme fille de ma sorte. - -Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus -malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon -maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et -pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de -mes gages. - -Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine -autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris... -Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de -toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite -chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus -qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma -maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement -ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au -champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que -je viens de voir ma mère à nostre pays. - -[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe -siècle, après avoir été fort en usage au commencement.] - -Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos -garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire. - -Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me -suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche -que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le -fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens -livres, et luy a eu l'enfant. - -[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit -sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur -les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties -étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il -étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le -père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement -par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant -l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère. -Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II. -Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il -avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de -mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite -encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il -est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre -leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les -seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines -avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour -Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières, -pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»] - -Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière -Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le -plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il -avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant -grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la -flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble. - -Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la -première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon -de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay -pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins, -qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un -autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable -savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis -assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien -valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui -calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont -plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il -faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix -heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle, -et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une -si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si -bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier, -car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse. - -[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de -l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre -argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous -fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus -nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en -aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit -autre chose par les ruës.»] - - * * * * * - - - _Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor, - prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de - Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la - part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie, - et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par - un Bacha; traduit d'allemand en françois._ - - _A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu - de Bretagne._ - - M.D.C.XXVI. - - In-8º. - - [Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant - de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que - Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.] - - -Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au -contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce -qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce -en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles -magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus -remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre -un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité -et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme -beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je -commenceray à dire: - -Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha -pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de -Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est, -faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et -faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de -ses nopces. - -Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie, -accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu -audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez -que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque -chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present. - -A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne, -l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il -n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques -jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre -Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il -n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir -à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne -devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont -l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le -qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas -son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa -gloire[234]. - -[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né -d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.] - -Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle -compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son -carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers, -qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des -tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste -nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les -coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme -l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son -maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les -crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois -presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres -chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus -precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le -mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où -il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec -Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé -du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la -compagnie. - -Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant -tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les -presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le -lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du -grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus -longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste -ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui -fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa -maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il -l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que, -ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de -s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que -resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée -de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire, -montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le -prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha. - -Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son -fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc -de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au -devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux -mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on -leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui -tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince. - -[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec -l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes -ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même -ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant -de garder ses conquêtes.] - -Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur -presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force -diamans, prisée à soixante mille richedales. - -L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable -grosseur, estimé vingt mille richedales. - -L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un -d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur -desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or, -dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part -de l'électeur de Cologne. - -La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha, -le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six -mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du -passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin -rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande -suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien -couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut -dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande -quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que -se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse -avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy -descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy -faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la -conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant -d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après -laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit -monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à -cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de -toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi -richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main -par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse -grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où -estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit -jamais fait le prince en toutes ses guerres. - -En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la -princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa -soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des -clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans. - -A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays, -couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par -deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux -cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du -passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien -espargné pour paroistre à un jour si solennel. - -Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit -fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en -croit, la despence revenir à cinquante mille richedales. - -Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez, -marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et -dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et -manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre -de laquais vestus de la mesme façon. - -C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute -taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire. -Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse -voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et -cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler; -ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit -davantage. - -Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé -avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit -coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable. - -Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en -presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin, -qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais -des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la -façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne -les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en -faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit -de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour -on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres -exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en -France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux -d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son -inclination. - -Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques -seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement -de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans -en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme -jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers, -le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest -exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain, -d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil. - -Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries, -belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil -richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust -aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny -de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y -estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé -s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste -magnificence. - -Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs, -l'oblige à s'en retourner en Transylvanie. - -Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de -basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son -pays. - -L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la -part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux -journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et -il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire -par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit -deux diamants estimez 4,000 richedales. - -C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce -prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il -possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa -puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient -pas. - -Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses -lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour. - - * * * * * - - - _La descouverture du style impudique des courtisannes de - Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de - l'invention d'une courtisanne angloise._ - - _A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue - Neuve-des-Mathurins. 1618._ - - In-8º. - - -Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus -aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les -ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies -inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme -compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en -cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles -pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour -attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en -cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir -combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous -vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant -qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne -voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy -s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment -tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes -faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront -avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère -des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties -et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il -est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute -d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer; -c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et -necessaires; est qui s'ensuit. - -Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le -caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est -fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et -se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs -fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi -leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour -l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne -sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses -perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses -couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de -Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie -qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites -boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses -perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage -au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la -Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à -leurs sourcils. - -[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille -mignonne.] - -[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage -des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou -Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en -Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de -Comâ_, cap. 1.)] - -[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les -cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y -est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées -et poudrées.] - -[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de -Naples.» Leroux, _Dict. comique_.] - -[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal. -S.-Amant a dit: - - Que la tigne, que la _pelade_, - Se jette dessus ma salade.] - -_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle, -trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y -appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et -pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles -appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la -petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel, -meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage. - -[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années. -V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le -Palais Mazarin_, p. 318, note 368.] - -_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut -qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à -icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et -que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers. - -_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres -pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant -soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant -leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de -les porter de la façon. - -_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les -tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de -mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des -regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets. - -_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent -de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent -paroistre que des eschantillons. - -_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et -seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force -garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront -cette imperfection. - -_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille, -portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour -bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par -iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité. - -[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient -laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des -jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement -_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en -conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.] - -_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de -Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela -faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort -estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement -garnies. - -[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une -grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au -XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.] - -_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter -un soulier plus haut que l'autre. - -_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées -de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer, -ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le -moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par -leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la -bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice. - -De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la -bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin -que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez -parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de -quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie -cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si -votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise -ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et -votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de -sa nature, qui veut avoir bonne grace. - -Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié -vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser -vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est -trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et -adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous -instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former -en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à -jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous -plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères -compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos -feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux -errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous -pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur -que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles -servantes. - -De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier -jour de l'an mil six cens dix huict. - -Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les -mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir -au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement -abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se -laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy -ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques -discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et -deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces -canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne -si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et -tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines, -cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel -ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme -couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de -desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que -de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien -cognoistre et respecter sans mot dire. - -La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa -contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes. - -C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct -Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se -fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout -du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit -bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme, -etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui -a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy -est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai -recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de -la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour -vaincre l'homme. - -Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour, -afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux -pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la -bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent. - - Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors; - Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts, - Où repaissent les vers leur extrême famine; - Vos visages sont feintz, vernissez et fardez; - De mille clouds luisans vos habits sont parez, - Mais vos corps sont remplis de puante vermine. - - Vous fardez vos discours afin de nous flechir, - Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir, - De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244]; - Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons, - Afin de nous monstrer vos estranquez tetons, - Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle. - - Vostre miroir vous fasche en disant verité; - Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté; - De vermeil et de blanc vous forcez la nature; - Vos visages fumez, barbouillez et rouillez, - Semblent des parchemins de lescive mouillez - Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture - - Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict, - Ny les affreux demons quy volent jour et nuict, - Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère, - Ny du Cocyte creux la rage et le tourment, - Ny du père des dieux le sainct commandement, - Ne sauroit empescher la femme de malfaire. - - Un demon, une femme, sont tous deux compagnons: - L'un est maistre en malice, l'autre en inventions. - -[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues -et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris, -1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour -attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait -bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer -le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres -mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé, -des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres -drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p. -36).] - -FIN. - - * * * * * - - - _La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._ - - _A Paris._ 1622. - - In-8. - - - Voicy le siècle methodique - Où l'on voit la belle pratique - De servir Dieu mondainement - Et d'estre mondain sagement. - Il faut hanter les monastères - Et sçavoir en toutes matières - De nos devostes le babil; - Avoir un directeur subtil - Quy vous enseigne la méthode - De vous confesser à la mode; - Quy entende le compliment, - Et surtout qui soit indulgent; - Qu'en des scrupules ne vous mette, - Ains que plustost il vous permette - Poudres et frisons et bouquetz, - Et tous les petits affiquetz, - Pour, d'une façon non commune, - Quy n'est nullement importune, - Pratiquer la devotion - En diverse condition, - Chacun selon sa fantaisie, - Sans qu'il faille (quoy que l'on die), - Se priver du contentement - Qu'on prend à son habillement: - Car, pour estre un peu bigarrée - Et à la mode apropriée, - Cela n'empesche nullement - De vivre bien devotement. - La gorge honestement ouverte, - D'un petit quintain[245] clair couverte, - Lequel, se tournant à tous coups, - Monstre ce qu'il y a dessoubz. - Pierres brillantes, pierreries, - Ce sont de pures resveries - D'un faible cerveau, quy a dict - Qu'on cognoit le moine à l'habit. - Si parfois on a l'ame atteinte - De quelque devotion feinte, - Il faut avec humilité - Reclamer la divinité. - Lors à dix heures on s'esveille, - Et de bonne heure on s'apareille - Pour se confesser de bon coeur - Et recepvoir son createur. - On se met au confessionnal - Avec un maintien fort esgal, - Puis la petite coiffe claire - Sert d'ornement à tout l'affaire, - Quy, encore qu'avec les yeux, - Elle cache aussi les cheveux. - C'est une methode si belle, - Qu'on peut jouer de la prunelle - Et facilement regarder - Ce quy peut le plus contenter. - A tout cecy l'on trouve excuse - Et d'un terme souvent on use: - C'est que la bonne intention - Rend parfaite toute action. - Ainsi la femme mariée - Pour son mary sera parée, - Quy ne s'en soucie nullement; - Plustost le mecontentement - Qu'il a de sa grand braverie - Forge en son coeur la jalousie. - La fille doit se faire veoir, - Si elle veut bien se pourveoir; - Il faut qu'elle se rende aimable, - Afin qu'estant plus desirable, - Quelque party advantageux - Contente son coeur courageux. - Mais, las! la pauvrette, trompée, - A la fin du jeu est pipée - Par quelque trop leger amant: - Car il arrive rarement - Que les hommes, pleins de malice, - S'attrapent par cest artifice; - Ils cherchent de l'argent content - Et se donnent au plus offrant. - Mais si quelqu'une plus zelée - Et d'un saint desir attirée - Veut prendre avec humilité - L'habit, en sa simplicité, - Je luy donneray pour modelle - En la vie spirituelle - Des sainctes devostes d'humeur - La modestie et la douceur, - Et surtout la grande prudence - Quy reluit dans leur excellence, - La coiffe et les petits colletz, - Les grands croix et gros chappeletz; - Gaigner toujours quelque indulgence - Pour adoucir sa penitence, - Visiter fort les capucins, - Les minimes, les jacobins, - Principalement les jesuites, - Pour estre bonnes casuistes; - Mepriser la mondaineté - Et blasmer fort la vanité, - Cheminant la veüe baissée - D'une façon mortifiée, - Delaissant en cette façon - Toute la pompe à la maison, - Car les belles tapisseries, - Les lits de soie, les broderies, - Avec les vaisselles d'argent, - C'est leur commun ameublement. - Il court encore une manie - De certaine theologie - Pour asseurer l'entendement - De ceux quy vont plus simplement, - Ne sachant encor la pratique - Comme on peut, en bon catholique, - S'accommoder du bien d'autruy, - Pourveu que Dieu en soit servy - Et que pour nous ils fassent croire - Que c'est pour sa plus grande gloire, - Bien que par son commandement - Il le desfende absolument. - Par la voye extraordinaire, - Sans doute cela se peut faire, - Car les bons theologiens - Sont savants méthodiciens - Et trouvent par leur suffisance - Que c'est en bonne conscience. - S'il entre dans quelque famille - Quelqu'enfant qui soit malhabille, - Aussi tost il est destiné - Et par arrest predestiné - Qu'il sera bon ou mauvais moine, - Afin que de son patrimoine - On fasse une meilleure part - A ceux quy n'auroient que le quart; - Ou s'il advient qu'on apprehende - Des filles la charge trop grande, - Par forme de devotion, - On les met en religion. - Mais c'est plus tost un bon menage[246] - Pour espargner leur mariage; - On forcera leur volonté - Pour les mestre en captivité, - Dessoubz une reigle asservies, - Dont elles n'auront nulle envie. - Il faut parler avec honneur - De nos evesques de faveur, - Dont l'evesché est en tutelle - Pendant qu'ils sont à la mamelle, - Et, sans prolonger, sont mittrez - Auparavant d'estre sevrez. - Chacun a plusieurs abbayes - Priorez et commanderies, - Comme l'on voit les seculiers - Avoir des femmes à milliers. - Une favorable dispense - Vous donnera toute l'essence - D'estre abbé, evesque ou curé, - Sans qu'on soit escolier juré, - Ny qu'on sache en nulle manière - Dire service ou brevière; - L'assistance d'un suffragant, - Va tout cela accomodant. - Je n'en veux dire davantage, - Mettant mon perroquet en cage, - Ne croyant, sauf meilleur advis, - Qu'on aille ainsy en Paradis, - Si Dieu, par un miracle estrange, - Selon la mode ne se change. - -[Note 245: Le _quintin_ étoit une toile fort fine et fort claire, dont -on faisoit des collets et des manchettes.] - -[Note 246: Une bonne économie. Quand Sganarelle, d'après Panurge, -parle de vivre en ménage, il veut dire vivre d'économie (_le Médecin -malgré lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot, -Tallemant, édit. in-12, t. IX, p. 48.] - -FIN. - - * * * * * - - - _Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247]. - - M.DCC.XLIII. - - _Avec permission._ In-8º. - - [Note 247: C'est une facétie sans doute inspirée par celle de - Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succès étoit très - grand alors. Quelques détails nous donneroient toutefois à croire - qu'elle devança peut-être l'ouvrage de Moncrif, et qu'une - première édition, antérieure à celle que nous reproduisons ici, - pourroit bien remonter au XVIIe siècle. Alors il faudroit y voir - une imitation des plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean, pour - et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.] - - -_Plaidoyers burlesques._ - -MESSIEURS, - -Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de -Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans, -chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des -Chats, demanderesse, accusatrice; - -Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur, -accusé_. - -Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non -seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de -celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus -noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la -France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le -malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables. - -Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué -et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année -mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle -pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le -plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des -chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la -nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les -alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante -pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de -dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la -communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu -d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux -dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content -d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore -arraché les ongles de ma partie. - -Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne -envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir -l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on -puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé. - -Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou, -pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez -pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en -un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat -que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit -l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils -croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus -assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la -réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la -mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire. - -Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de -Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel -ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours -précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre -le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la -personne de Mitoulet. - -Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses -plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la -mort à tous ceux qui peuvent nous nuire? - -Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra -désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats? - -Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche -de vos mousquetons? - -Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits -magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en -y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos -grâces artificielles? - -[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses -filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage -pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu -demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.] - -Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un -mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas -craindre pour vos papiers? - -Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va -causer la mort du fameux Mitoulet. - -Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que -de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On -perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus -grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par -ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire; -libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux -intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et -un père. - -Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins -sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la -perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la -douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa -triste situation. - - _............... Quis, talia fando, - Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei, - Temperet a lacrimis!_ - -Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses -premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse; -il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui -faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans -ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa -moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet -étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit -encore celle d'un chat de bien. - -Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249], -vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont -autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen. -Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un -Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur -père, il les massacrera également. - -[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)] - - ............... Venez, famille désolée; - Venez, pauvres enfans devenus orphelins, - Venez faire parler vos esprits enfantins; - Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère: - Nous sommes orphelins[250]..... - -[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.] - -Qui ne seroit touché de l'état pitoyable où ils sont réduits!... C'est -à vous, Messieurs, à les vanger et leur mère. La mort d'un père et -d'un époux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable -forfait impuni? Polichinel mérite les tourmens les plus inouïs. Après -ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il échapper à -la rigueur de vos jugemens? L'intérêt particulier de mes parties, -l'intérêt public, tout se lie et se joint contre cet infâme meurtrier -pour qu'il subisse la peine due à ses crimes. - -Ne croyez pas, en l'épargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa -drogue n'est que celle d'un opérateur, plus nuisible, plus dangereuse -qu'utile; les fils de Mitoulet, bientôt devenus grands, feront revivre -leur père et rendront à l'univers sa tranquillité. - -Je conclus, Messieurs, à ce qu'il plaise à la Cour déclarer ledit -Polichinel düement atteint et convaincu du meurtre commis en la -personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour réparation de ce -crime, ordonner que son enseigne sera dépendüe et lui y être pendu à -la place; déclarer ses biens acquis et confisqués au profit de la -veuve et de ses fils, avec tous dépens, dommages et intérêts, et, en -cas de récidive, le condamner aux galères. - - Leu et approuvé par moi, censeur pour la police, ce - 29 août 1743. - - _Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris, - ce 2 septembre 1743._ - - MARVILLE. - - * * * * * - -_Plaidoyer pour Boscot Polichinel, marchand épicier-droguiste, -défendeur;_ - -_Contre Gerofflette Perronnelle Minette, veuve de Rominagrobis -Mitoulet, demanderesse, accusatrice._ - - -MESSIEURS, - -Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville, -marchand épicier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette, -veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice. - -Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre. -C'est une chatte qui poursuit la mort de son prétendu mari; -eussiez-vous jamais cru avoir à juger de la destinée d'un chat? Mais -Mitoulet n'étoit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats -ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de -son espèce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois -jusque alors vécu dans l'opinion que tout le mérite d'un chat -consistoit à croquer une souris; mais il appartenoit à nos adversaires -d'ennoblir de si petites idées. - -Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous -avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien -oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une -veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père -assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye -moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas -pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et -accordez-moi une audience favorable. - -Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la -solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont -j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous -voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence. -C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir -refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du -don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit, -qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon -usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le -voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion. - -Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu -d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux -génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques -aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais -coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher. - -Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis -Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si -ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il -mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si -libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude -dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces -vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop -long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son -amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu -si bien gagner son coeur, que, quelque dure que fût sa pauvreté, -Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en -étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître, -que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance. - -Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit -assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper -de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop -digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie -sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions -qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel, -dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et -d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons -traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les -perfidies. - -Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant: - -Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a -puni que comme il le méritoit; - -Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer -la noirceur de son crime; - -Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été -que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel; - -Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour -cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne -voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur -monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne -craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute, -que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant -quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en -forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc -se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si -respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison? - -Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce -prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel, -disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve. -Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois -pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans -ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne -repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh! -connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action? - -Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein -prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la -voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me -contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai -l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base -fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement: - - _Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_ - -et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée. - -Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur -le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda -jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui -avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la -survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par -conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent -bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne -connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari, -la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment. - -Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un -jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot -(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra -furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut, -aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit; -mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y -restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens, -Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur -qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre -dehors de chez lui. - -Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie -jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y -devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il -faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup. -Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle -s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans -doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment -qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas -là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité -devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son -mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à -leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les -ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler -de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable? -A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie? -Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire. -Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi -modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la -mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire -un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que -cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se -défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis -en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est -l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à -ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que -vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher -l'innocence. Par ces raisons, - -Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel -dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer -indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet, -condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur -authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner, -elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens, -dommages et intérêts. - - -_Jugement._ - -Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle -Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant -mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de -parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant -provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même -de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il -justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés. - - Lû et approuvé par moi, censeur pour la police, ce 29 - aoust 1743. - - _Vû l'approbation, permis d'imprimer. A Paris, - ce 2 septembre 1743._ - - MARVILLE. - -Registré sur le livre de la communauté des libraires-imprimeurs de -Paris, nº 2199, conformément aux règlemens, et notamment à l'arrêt de -la cour du parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 13 septembre -1743.--_Signé_ SAUGRAIN, syndic. - - * * * * * - - - _Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau, - avec les Confitures renversées._ - - _A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8. - - - Le Roux, ta gentille humeur - Merite bien qu'un rimeur, - Des plus gentils de sa race, - Pour toy grimpe sur Parnasse. - - Un jour, beuvant rejouys - A la santé de Louys - Et de Charles ton bon maistre, - Il t'en souviendra peut-estre, - Tu laissas les mets royaux - Pour manger les alloyaux. - Tu me fy promestre, en somme, - Sur la foy d'un galant homme, - Qu'en vers je celebrerois - Ces morceaux dignes des rois. - Je m'acquitte de ma debte - En monnoie de poëte. - Si Rouillard s'est esbatu - Sur le renom d'un festu[251] - Qu'un miserable asne mange; - Si Pasquier, en sa loüange - De la puce de Poitiers[252], - A du bruict en nos quartiers, - Loüant l'aloyau, j'espère - La faveur autant prospère, - Voire plus, car le subject - Est plus noble et moins abject. - - Arrière donc, ô viandes - Delicates et friandes, - Et de quy l'enorme coust - Faict à maint perdre le goust! - A la table epicurée - Vous servirez de curée; - Soient de vos morceaux disnez - Les hommes effeminez! - Vous fistes perdre Capoue: - Aux vils corbeaux je vous voüe. - - Hercule ne vouloit pas - Vous avoir en ses repas; - Au goust des Alcibiades - Vous eussiez esté trop fades: - Le boeuf seul les contentoit; - Un aloyau seul estoit - La solide nourriture - Convenable à leur nature. - - Aux geants membrus et forts, - Aux athlètes grands de corps, - Les chairs grosses et charnues - Plaisent mieux que les menues; - Les poussins, les pigeonneaux, - Les bizets[253], les estourneaux, - Les moineaux, les allouettes, - Sont pour les marionettes, - Pour les petits marjolets, - Pour les petits hommelets - Quy n'osent paroistre en rue, - Tant ils ont peur de la grue[254]. - Tant de mets et d'entremets - Ne furent propres jamais - Aux phylosophes antiques. - Je m'en rapporte aux ethiques. - - Les diverses qualitez - Amènent des cruditez; - Les cruditez indigestes - Sont à la santé molestes; - De là viennent les douleurs - Tant aux intestins qu'ailleurs, - Les choliques, les tranchées, - Sinistres aux accouchées; - Les vertiges du cerveau - Avec la fièvre de veau[255]. - Quy soi-mesme se commande, - Et quy, sobre, ne demande - Qu'un aloyau pour tout mets - N'est point malade jamais. - - Un aloyau profitable - Repare tout une table - Du beau lustre coloré - De son rouge sur-doré. - Il paist nostre faim plus grosse, - Et l'on retrouve en la sausse - L'appetit perdu souvent: - De mort il le rend vivant. - - Nutritive est la fumée - A la personne affamée; - Et, si vous ne me croyez, - Feuilletez les plaidoyez. - Entre la Rotisserie, - Jadis, et la Gueuserie, - Il se mut un gros procez. - N'ayant mangé leurs pains secz, - Mais, au flair de la viande, - Les gueux payèrent l'amende[256]; - - Et mesmement aux faulx dieux - Le flair en est gracieux: - Il les contente, où leur prestre - Veult la chair pour en repaistre. - Les prestres et les devins - Des sacrifices divins, - Aux solennelles journées, - Enlevoient les charbonnées: - C'est tout un et l'aloyau, - J'en croy le boucher Croyau. - - Il sera de bonne sorte, - Et tel qu'on nous en apporte - De Sainct-Etienne-du-Mont[257] - Ou de nostre Petit-Pont[258]. - Ceux de la pièce première - N'ont pas la gloire dernière. - Les uns sont à deux costez, - Et les autres, escourtez, - N'en ont qu'un: c'est au choix vostre - Que de prendre l'un ou l'autre. - Les plus gras sont les meilleurs. - Manquent-ils, allez ailleurs. - La viande est tant plus franche - Que la graisse en est plus blanche, - Et plus tendre elle sera. - - La dame l'embrochera - D'une gentille manière, - Sinon vostre chambrière, - Ou bien vostre marmiton. - A la guerre, un long baston - Sert bien souvent d'une broche. - Le feu ne sera trop proche, - D'autant qu'il le raviroit[259] - Plustost qu'il ne le cuiroit. - - Moyenne soit la distance. - C'est au feu qu'est l'importance: - Il doibt estre bel et bon; - Le meilleur est de charbon. - Celuy quy vire et quy tourne - Ordinairement sejourne - Sur le plus espais costé. - Qui le brusle soit frotté. - Il vaut mieux que l'on n'y mette - Qu'une personne discrette. - Ne tournez pas au rebours: - Je hais trop les mauvais tours - A l'ancienne coustume. - Cuite est la chair quy ne fume; - Sèche, elle a moins de saveur. - Je tiendrois à grand'faveur - Qu'elle mouillast mon assiette. - Sur l'espaule une serviette, - Vous le desembrocherez, - Au plat vous le poserez. - - Le sel et l'eau sont la sausse. - Tel y a quy la rehausse - Avec du vinaigre aux aulx; - Mais ce sont les Champenaux. - Il n'est meilleure poyvrade, - Meilleure capylotade, - Ny meilleur salmygondis, - Tel qu'en apprestoit jadis - Nostre maistre La Fontaine, - La Fontaine Marmitaine. - L'amy que j'ayme d'amour - Avoit dict qu'à mon retour - J'en trouverois un en broche. - L'heure du souper approche: - Je m'en vay voir s'il est cuit. - Adieu, bonsoir, bonne nuit. - -[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La -magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun, -advocat au parlement. Paris, 1610, in-8º.] - -[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, étant à -Poitiers pour les _Grands jours_, aperçut sur le sein de la belle -Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de -concours poétique. Tous les célèbres auteurs y prirent part, non -seulement ceux qui écrivoient en françois, mais ceux qui faisoient des -vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il -dit: «Cette puce a tant couru et sauté dans les esprits fretillans des -François, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pégase.» -(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil -de tous ces vers, qu'il dédia à M. Achille du Harlay, président des -Grands-jours, et qu'on trouve à la fin de son volume: _la Jeunesse -d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8º. -Le recueil a lui-même pour titre: _La Puce, ou jeux poétiques françois -et latins composés sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579. -Il avait déjà paru isolément en 1581 et 1583, sous le titre de: _La -Puce de madame des Roches_.] - -[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le -ramier, ayant les pieds et le bec rouges.] - -[Note 254: Comme les pygmées d'Homère, que les grues dévorèrent.] - -[Note 255: On appeloit ainsi l'espèce de malaise mêlé de frissons qui -suit les débauches de bonne chère. «Il a fièvre de veau, il tremble -quand il est saoul.» (_Adages françois_, XVIe siècle.)] - -[Note 256: «A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant -de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain à la -fumée du roust, et le trouvoit, ainsy parfumé, grandement savoureux. -Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust -bauffré, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il -luy payast la fumée de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir -ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre -debiteur. La fumée dont est question evaporoit par dehors: ainsi, -comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit esté dit que dedans Paris -on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de -fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en -cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin -tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust -grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. Là -se trouva à propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant -aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre -differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy! -respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu, -commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pièce -d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni -Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il -estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche, -comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la -prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué. -Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme -attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur -l'ouvroir sonner à plusieurs fois; puis, en majesté presidentale, -tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en -teste son chaperon de martres singesses, à aureilles de papier fraisé -à poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois, -dist à haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain -mangé à la fumée du roust civilement a payé le roustisseur au son de -son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa -chacunière, sans despens, et pour cause.» (Rabelais, liv. III, ch. -36.)] - -[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette église, -et qui, dès le XIIe siècle, avoient fait donner à la rue -Montagne-Sainte-Geneviève le nom de rue des Boucheries.] - -[Note 258: On vendoit toutes sortes de denrées sur le Petit-Pont, V. -notre _Paris démoli_, 2e édit., p. XLV.] - -[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conservé. _Havir_ -se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessèche la viande par -dehors sans la cuire à l'intérieur. C'est, selon Ménage, le mot grec -[Grec: auein], rôtir, brûler.] - - * * * * * - -_Les Confitures renversées._ - - Quy veult empescher un vilain, - Il luy faut mestre un oeuf en main. - Que tu m'empeschas, ô Voicture[260], - Avec tes pots de confiture! - - Il te souvient qu'à mon depart - J'en pris en mes mains bonne part, - Ayant serré l'autre partie - Dans ma pochette appesantie. - - De chez toy chez nous y a loin, - Et tout du long de ce chemin - Il n'y eut fils de bonne mère, - Quy ne me creust apothicaire. - - Ayant les deux mains à mes pots - (Ils cuidoient choir à tout propos), - Le moyen de faire l'honneste! - Mon chapeau tenoit à ma teste, - - Les uns m'estimoient desdaigneux, - Les autres m'appeloient teigneux. - Je ne sçay qui disoit: Malherbe, - Qui sçait bien, n'est pas tant superbe. - - En evesque, non autrement, - Je les saluois froidement, - Rasserenant ma triste mine, - En tournant le col vers l'eschine. - - Quoy qu'assez chiche de salut, - Le malheur toutefois voulut - Que je repandisse la saulce - Tant sur le manteau que la chausse. - - De mal en pis, un autre effect - Dedans ma pochette se faict: - Tout pesle-mesle se renverse, - Et n'est doubleure qu'il ne perse. - - Mes vers se trouvèrent dessous, - Bon Dieu! que mes vers estoient doux! - Ma bienheureuse gibecière - En fut enduicte toute entière. - - Il ne fut sol ny carolus[261] - Quy ne fust lors pris à la glus. - Alors j'appris que chose aucune - N'est si douce que la pecune. - - Du travers de la cuisse au corps - La douceur me passa dès lors. - Si Dieu veut qu'elle y persevère, - Je ne seray plus tant sevère. - - Le plus petit chien de chez nous - Me trouva plus que son laict doux; - Il fut si friand de la sausse, - Qu'il a presque avallé ma chausse. - - Tant et tant ce petit coquin - En barboüilla son musequin, - Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire - Quy ne le suive et ne le flaire. - - Amy Voicture, étant sur tous - Et plus que confiture doux, - Ne me donne plus confiture - Sans un laquay pour la voiture. - -[Note 260: C'est Voiture le poète; nous le reconnaissons bien à ce -cadeau de friandises.] - -[Note 261: Petite pièce de billon mise en cours par Charles VIII, et -tout à fait baissée de valeur à l'époque où ces vers furent écrits. -Elle ne valoit alors que dix deniers.] - -FIN. - - * * * * * - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Préface. v - - 1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie - du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie. 1 - - 2. Le Diogène françois, ou les facetieux discours du vray - anti-dotour comique blaisois. 9 - - 3. Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté - estransglez par le diable, dans Paris, la semaine sainte. 23 - - 4. Discours fait au parlement de Dijon sur la presentation des - Lettres d'abolition obtenues par Helène Gillet, condamnée à - mort pour avoir celé sa grossesse et son fruict. 35 - - 5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une - courtisanne venitienne, laquelle, après avoir demeuré long - temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, - Dieu a faict reluire dans son ame les rayons de son amour, - et l'a retirée à soy. 49 - - 6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et - particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris. 55 - - 7. La Chasse et l'Amour, à Lysidor. 65 - - 8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: l'un - est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien - l'avoit appelé Normand; ensemble deffinition de l'assiette - d'icelle ville de Pontoise selon les Chroniques de France. 75 - - 9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et - une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter - par les diables de ville en ville; avec leur declaration d'avoir - fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillèges, - et aussi d'avoir fait plusieurs degâts aux biens de la terre. - Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour du parlement - de Bordeaux, le samedi 10 mars 1610. 87 - - 10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne - d'un favory de la cour d'Espagne. 95 - - 11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la - Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. - Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et - particularitez d'iceux. 115 - - 12. Role des presentations faictes aux Grands Jours de - l'Eloquence françoise. 127 - - 13. Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes - Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires - hollandois, conduits par Lhermite, devant la ville de Lima, - en l'année 1624. 141 - - 14. Discours veritable de l'armée du très vertueux et illustre - Charles, duc de Savoie et prince de Piedmont, contre la ville - de Genève, ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les - habitans de la ditte ville, par J. K. S. sieur de la - Chapelle. 149 - - 15. Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc, - flamande, estranglée par le diable, dans la ville d'Anvers, - pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 avril - 1616. 163 - - 16. Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume - d'Arragon, avec l'occasion d'iceux, et de leur pacification - et assoupissement. 169 - - 17. Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible - massacre, commis le 26 août 1652, par la Compagnie des - frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean - Bourgeois. 179 - - 18. Les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant - du petit criminel. 193 - - 19. La revolte des Passemens. 223 - - 20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement - du camp. 259 - - 21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au - bout du Pont-Neuf. 277 - - 22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery. 289 - - 23. Le bruit qui court de l'Espousée. 305 - - 24. La conference des servantes de la ville de Paris, soubs - sainct Innocent, avec protestations de bien ferrer la mule - ce caresme pour aller tirer à la blanque à la foire de - Sainct-Germain, et de bien faire courir l'anse du panier. 313 - - 25. Le triomphe admirable observé en l'alliance de Betheleem - Gabor, prince de Transylvanie, avec la princesse Catherine - de Brandebourg. 323 - - 26. La descouverte du style impudicque des courtisannes de - Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de - l'invention d'une courtisanne angloise. 333 - - 27. La Rubrique et fallace du monde. 343 - - 28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque. 349 - - 29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis - de l'Aloyau, avec les Confitures renversées. 363 - - * * * * * - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - ---L'orthographe imprimée a été conservée. - ---Les notes 139 et 144 n'ont pas d'ancre dans le texte. - ---Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre -parenthèses.] - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Variétés Historiques et Littéraires (1 -/ 10), by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIETES HISTORIQUES, VOL 1 *** - -***** This file should be named 42464-8.txt or 42464-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/4/6/42464/ - -Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine -P. 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