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-Project Gutenberg's Variétés Historiques et Littéraires (1 / 10), by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Variétés Historiques et Littéraires (1 / 10)
- Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers
-
-Author: Various
-
-Release Date: April 3, 2013 [EBook #42464]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIETES HISTORIQUES, VOL 1 ***
-
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Guy de Montpellier, Christine
-P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- VARIÉTÉS
-
- HISTORIQUES
-
- ET LITTÉRAIRES,
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-
- Recueil de pièces volantes rares et curieuses
- en prose et en vers
-
- _Revues et annotées_
-
- PAR
-
- M. ÉDOUARD FOURNIER
-
-
- TOME I
-
-
-
-
- A PARIS
- Chez P. JANNET, Libraire
-
- MDCCCLV
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-Jusqu'à ces derniers temps, pour les études d'histoire et de
-littérature, l'on ne s'étoit guère adressé qu'aux ouvrages traitant
-_in extenso_ de la question historique ou littéraire dont on étoit
-curieux; on n'alloit d'ordinaire qu'aux renseignements consacrés, aux
-sources connues et en évidence, c'est-à-dire aux gros livres, qui ne
-répondoient pas toujours; l'on paroissoit à peine, se douter que, tout
-près de ces documents pour ainsi dire épuisés par l'usage, auprès de
-ces volumes muets, ou ne parlant que pour se répéter, il se trouvoit
-de simples livrets, de minces plaquettes, tout remplis des faits omis
-par les grands livres, d'autant plus intéressants, la plupart, qu'ils
-étoient plus inconnus, et que l'ignorance où l'on étoit même de leur
-titre leur avoit laissé, après deux ou trois siècles, tout le piquant
-de la nouveauté.
-
-Le goût des livres rares, qui s'est si bien développé pendant toute
-la première moitié de ce siècle, a fait retrouver un très grand nombre
-des pièces dont nous parlons, et a fait assigner à chacune son prix
-vénal. Ce n'étoit pas assez: il ne suffisoit pas que ces livrets
-curieux eussent été trouvés pour le bibliophile; il falloit aussi
-qu'ils fussent acquis pour l'écrivain préoccupé des curiosités de
-toutes les histoires, de toutes les littératures; il ne falloit pas
-seulement qu'ils eussent un prix dans les ventes par devant le
-commissaire-priseur, il étoit bon qu'ils retrouvassent aussi leur
-valeur réelle devant l'amateur qui, pour se consoler de ne pas
-posséder, veut au moins pouvoir lire et travailler.
-
-Leur rareté a fait le prix vénal de ces pièces; la publicité doit
-montrer leur prix historique, leur valeur littéraire, et ainsi leur
-réhabilitation ressortira de deux contraires. Voilà ce que nous nous
-sommes dit, voilà ce qui nous a guidé dans la recherche de celles dont
-ce volume commence le recueil.
-
-Nous nous adressons à toutes les classes de lecteurs curieux et
-travailleurs; nous voulons apporter à chacun, quelle que soit la
-préoccupation de ses études, notre lot de connoissances nouvelles et
-de documents inattendus; c'est pour cela qu'au lieu de suivre un ordre
-quelconque, qui nous eût, fatalement rendu exclusif, et nous eût
-forcé, dès l'abord, de démentir notre titre, nous nous sommes imposé
-le désordre qu'on remarquera dans ce premier volume, comme dans les
-suivants, et qui nous permettra, grâce à son sans-gêne et à son mépris
-des transitions, de satisfaire ensemble et l'une après l'autre toutes
-les curiosités.
-
-L'immense période comprise entre la seconde partie du XVIe siècle et
-la Révolution, tel est l'espace que nous nous promettons d'explorer,
-dans tout ce qu'il a d'intéressant au point de vue des faits de
-l'histoire ou des oeuvres de l'esprit.
-
- * * * * *
-
-
- _Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie du
- roy, addressée à toutes personnes qui ayment les lettres, par
- Jean Gosselin, garde d'icelle librairie[1]._
-
- [Note 1: Jean Gosselin succéda à Mathieu LaBssie comme garde de
- la bibliothèque du Roi à Fontainebleau. (_Discours sur l'histoire
- de la bibliothèque du Roi_, en tête du 1er volume du catalogue
- imprimé, p. 16.)]
-
-
-Vous, Messeigneurs, et autres personnes qui avez cest honneur d'aimer
-les lettres et ceux qui les traittent, je, Jean Gosselin, garde de la
-librairie royale, vous prie d'entendre le brief discours qui ensuit:
-
-Il y a trente-quatre ans et plus que j'ay la charge de garder la
-librairie du roy, qui est un des plus beaux thresors de ce royaume,
-durant lequel temps je l'ay gardée plusieurs années dedans le chasteau
-de Fontainebleau, et puis, par le commandement du roy Charles IX[2],
-je la feis apporter en ceste ville de Paris; et combien que, depuis le
-temps que j'ay la charge de garder la dicte librairie, les sciences et
-lettres ayent eu beaucoup de traverses et adversitez, si est-ce que
-Dieu m'a faict la grace d'avoir fidellement gardé icelle librairie, et
-d'avoir empesché plusieurs fois qu'elle n'ayt esté dissipée ou ruynée,
-et signamment depuis le commencement des derniers troubles, que
-quelques uns des supposts de la ligue ont voulu s'ingérer d'entrer en
-icelle, souz couleur d'y vouloir donner ordre selon leur façon,
-lesquels j'ay empesché, par la grace de Dieu et par l'ayde de
-Messeigneurs et amis, et, voyant que je ne pourois plus résister
-contre la force de tels supposts, estimant aussi qu'ils auroient plus
-de hardiesse d'entrer en la dicte librairie en ma présence, me
-contraignant, par emprisonnement de ma personne, leur en faire
-ouverture, qu'ils n'auroient pas en mon absence, j'ay très bien fermé
-la porte d'icelle librairie, avec une bonne serrure et un bon cadenat,
-et par dedans avec une forte barre, et me suis absenté de ceste ville
-de Paris deux mois devant qu'elle ait esté assiégée, et me suis retiré
-à Saint-Denis, où estoit Sa Majesté, et par après me suis refugié en
-la ville de Meleun, qui estoit en l'obéissance du roy, là où j'ay été
-jusques à la dernière trève, durant laquelle le président de Nully,
-qui pour lors avoit moult d'autorité en ceste ville de Paris, meu
-d'une particulière affection, s'est adressé à la dicte librairie, a
-fait crocheter la serrure et le cadenat dont la porte d'icelle estoit
-fermée; et ne pouvant ouvrir icelle porte, à cause qu'elle estoit
-fermée par derrière avec une forte barre, il a fait rompre la
-muraille afin d'ouvrir la dicte porte, est entré en icelle librairie
-avec telle compagnie qu'il luy a pleu[3], et y est allé plusieurs
-fois avec ses gens, qu'on a veu s'en aller avecques luy portans
-d'assez gros pacquets soubs leurs manteaux, et a possédé la dicte
-librairie, ainsi qu'il a voulu, jusques au temps que ceste ville a
-esté réduite en l'obéissance du roy, et que Sa Majesté luy a mandé de
-me rendre les clefs d'icelle librairie, et remettre en la dite
-librairie les livres d'icelle si aucuns en avoit pris, et ledit
-président m'a seulement rendu les clefs, disant qu'il n'avoit pris
-aucune chose dedans la dite librairie. Je n'en veux pas parler plus
-avant; mais je reviens à mon propos, à moy plus nécessaire: c'est que
-vous, messeigneurs et autres personnes qui aymez les lettres et ceux
-qui les traictent, je vous supplie d'entendre l'estat calamiteux
-auquel m'ont réduit les supposts de la ligue. Aucuns de ceux qui
-estoient en ceste ville de Paris, très mal affectionnez envers les
-serviteurs du roy, estant advertis que je m'estois retiré en ville qui
-estoit en l'obéissance du roy, viennent en mon logis, auprès de
-Sainct-Nicolas-des-Champs, où j'avois laissé feu ma femme, et
-ravissent tout mon bien, tellement qu'il ne me demeure rien, et s'ils
-m'eussent trouvé, ils ne m'eussent pas laissé derrière. Voylà comment
-les dits supposts de la ligue m'ont reduit en fort grande nécessité.
-Mais Sa Majesté, pleine de bonté, ayant entendu les fidelles services
-que j'ay faits par le passé, et que je faits encores de présent, et
-aussi la grande nécessité où j'ay esté et suis encores maintenant, a
-ordonné et commandé très expressement (mesmement par l'advis de son
-conseil) à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de l'espargne, qu'il
-ait à me payer comptant, des plus clairs deniers de sa charge, la
-somme de seize cens soixante six escus, à moy deue pour plusieurs
-années de mes gaiges, et pour deniers par moy desboursez pour
-l'entretenement de la dite librairie, de laquelle il y a mandement
-deuement expédié, dont la copie ensuit par cy après.
-
-[Note 2: Cette déclaration si positive de Jean Gosselin rétablit un
-fait altéré dans le _Discours_ cité tout-à-l'heure. Il devient
-constant que ce ne fut pas sous Henri IV, en 1595, comme les auteurs
-de cette notice, d'ailleurs excellente, l'ont avancé, mais long-temps
-auparavant, sous Charles IX, que la bibliothèque fut transférée de
-Fontainebleau à Paris.]
-
-[Note 3: Jean Gosselin a fait ailleurs une autre constatation de cet
-acte de violence et des pillages qui en furent la conséquence. Entre
-autres choses précieuses, un manuscrit françois, _Marguerites
-historiales_ de Jean Massuë, avoit été distrait de la bibliothèque. Il
-y fut réintégré après les troubles, mais un cahier y manquoit. J.
-Gosselin, qui étoit encore _garde de la librairie_, afin de renvoyer à
-qui de droit la responsabilité de cette mutilation, écrivit cette note
-sur le côté intérieur de la couverture du manuscrit: «Mémoire que le
-président de Nully, durant la ligue et durant la trève, s'est saisi de
-la librairie, laquelle il a possédée jusqu'à la fin du moys de mars,
-en MDXCIV, qui sont six mois, pendant lequel temps on a coupé ou
-emporté le premier cahier du présent livre, auquel cahier estoient
-contenues choses remarquables. _Item_, durant le temps susdit, ont
-esté emportez de cette dite librairie plusieurs livres dont le
-commissaire Chenault feist enqueste bientôt après que le dit président
-eut rendu cette librairie. Signé Gosselin, _ita est_.» Dans le
-_Discours_ qui sert d'introduction au catalogue (p. 17), cette
-curieuse note est citée, puis il est dit après: «Ce garde (Jean
-Gosselin) parle ensuite des tentatives que Guillaume Rose, evesque de
-Senlis, et Pegenac, docteur de Sorbonne, fameux ligueurs, firent dans
-un autre temps pour envahir la Bibliothèque royale; et il a adjouté
-qu'ils en furent toujours empeschez par le président Brisson, à la
-requête et à la sollicitation de lui Gosselin.» Cette circonstance,
-comme le remarquent les auteurs du _Discours_, est en contradiction
-avec ce qu'assure Joseph Scaliger dans ses _Lettres_ (lib. I, epist.
-63). A l'entendre, Barnabé Brisson «ayant eu chez lui un bon nombre
-des livres du Roi, sa veuve les vendit presque rien.» Il faut sans
-doute être moins rigoureux que Scaliger, et ne pas faire un crime de
-ces simples emprunts au malheureux président, qui ne fut que trop
-empêché pour rendre ce qu'il avait emprunté; mais il faut regretter la
-perte qui en résulta pour la bibliothèque, et qui ne fut que trop
-réelle. Parmi les livres qui ne reparurent plus se trouvait l'un des
-deux seuls exemplaires échappés à l'auto-da-fé que le numismatiste
-Hautin avoit fait de son _Traité des Médailles_. Gardant l'un pour
-lui, il avait donné l'autre à la bibliothèque du Roi: «Il en fut tiré,
-avec quelques autres, par M. Brisson, qui, les ayant portez chez lui,
-selon sa coutume, pour les examiner plus à loisir, et dans le dessein
-de les remettre à leur rang, fut prévenu de la mort, ayant péri
-malheureusement dans les désordres de la ligue. Sa veuve, qui trouva
-ce livre parmi ceux de son mari, sans démêler s'il étoit de la
-Bibliothèque royale ou non, le vendit avec les autres.» (_Essais de
-littérature pour la connoissance des livres, etc._) La Haye, 1703,
-in-12, p. 15.--Les Sainte-Marthe ont aussi parlé des pertes faites
-alors par la bibliothèque. Le père en fait mention dans l'un de ses
-opuscules, le fils dans un _Discours_ au Roi sur la bibliothèque de
-Fontainebleau. Le Prince, dans son essai historique sur la
-_Bibliothèque du Roi_, ne fait que reproduire à ce sujet ce qu'il a
-trouvé dans le _Discours_ préliminaire; il ajoute, toutefois, dans une
-longue note, que parmi les livres disparus se trouvoit le manuscrit
-des _Statuts et livre armorial des escripts et blasons des armes des
-chevaliers et commandeurs de l'ordre et milice du Saint-Esprit,
-institué par Henri III en 1578_, manuscrit magnifique qui, plus tard,
-passa de chez Gaignat dans la bibliothèque du duc de la Vallière.]
-
-Et d'autant que monsieur le thresorier ne m'en veult pas faire la
-raison, la nécessité me contraint de supplier humblement vous autres,
-Messeigneurs et autres personnes honorables qui aymez les lettres,
-qu'il plaise à chacun de vous (quand l'occasion se présentera) de
-remonstrer et persuader audit thrésorier qu'il acquerroit honneur,
-avec la grace de Dieu et des hommes, en faisant plaisir (suyvant le
-bon vouloir du roy) aux personnes qui traictent les lettres, font
-service au roy et au publiq, et spécialement en me payant ce qui m'est
-deu et ordonné par sa dicte Majesté, afin que m'acquite envers les
-gens de bien qui m'ont presté argent durant le mauvais temps qui a
-couru, et aussi que j'aye moien d'avoir du pain et des habilements en
-l'aage où je suis: car autrement (à mon très grand regret) je seray
-contrainct, après que j'ay servy fidellement quatre grands roys, par
-l'espace de trente-quatre ans, de mendier et demander l'aumosne (avec
-grande honte) à toutes personnes que je cognoistray aymer les lettres,
-plus tost que de mourir de faim en languissant.
-
- * * * * *
-
-
- _Ensuit la copie du mandement par lequel le Roy mande très
- expressément à maistre Balthasar Gobelin, thresorier de
- l'Espargne, qu'il paye à Jean Gosselin, garde de la librairie
- royale, les gages qui lui sont deuz et les deniers qu'il a
- desboursez pour l'entretenement de la dicte librairie._
-
-
-Henry, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à notre amé
-et feal conseiller et tresorier de nostre espargne maistre Balthasar
-Gobelin, salut. Nous vous avons mandé par nos lettres patentes du
-diseptième jour d'octobre dernier de payer à nostre bien aimé Jean
-Gosselin, garde de nostre librairie, la somme de seze cens soixante
-six escus deux tiers, à luy deue pour les causes et comme il est porté
-par nos dictes lettres, ausquelles, ainsi qu'il nous a fait humblement
-remonstrer, vous faictes difficulté de satisfaire, à cause des
-reglemens par nous nagueires faits en nostre conseil sur le faict de
-nos finances, nous suppliant très humblement, attendu que c'est chose
-deue pour ses gaiges et remboursement des frais par luy avancez pour
-la conservation et entretenement de notre dicte librairie, luy vouloir
-sur ce subvenir, pour ce est-il que ayant esgard aux longs et fidelles
-services que le dit Gosselin nous a faits, et aux feus roys nos
-predecesseurs, en quoi il a reçeu de grandes pertes en ses biens, et
-desirants luy donner moyen de vivre le reste de ses jours, nous
-voulons et nous vous mandons très expressement par ces presentes que,
-sans vous arrester ny avoir aucun egard aux dicts reglements, vous
-ayez, des plus clers deniers de vostre charge, à payer, bailler et
-délivrer comptant à iceluy Gosselin, la dicte somme de seize cents
-soixante six escus deux tiers, selon et tout ainsi qu'il vous est
-mandé faire par nos dictes lettres cy attachées sous nostre
-contreseel, sans qu'il luy soit besoing de plus en venir à plainte à
-nous, nonobstant lesdicts réglements et deffences au contraire, de la
-rigueur desquelles nous l'avons excepté et reservé, exceptons et
-reservons, et vous en avons dechargé et dechargeons par ces dictes
-presentes, signées de notre main, car tel est nostre plaisir. Donné à
-Paris, le quatrième jour de mars l'an de grace mil cinq cens quatre
-vings quinze, et de nostre règne le sixième.
-
-Ainsi signé: HENRY, et plus bas: Par le roy, POTTIER; et scellé sur
-simple queüe en cire jaune, et au dos est écrit ce qui s'en suit:
-Enregistré au contrerolle général des finances, par moy, soubzsigné, à
-Paris, le septième mars mil cinq cens quatre vings quinze.
-
- _Signé_: DE SALDAIGNE.
-
-Ceux qui embrassent Pluton et le préfèrent aux thresors de Palas vont
-estre mal contents de la petite remonstrance, à cause de quoy je suys
-iniquement traicté touchant cest affaire.
-
- _Ventus en est vita mea._
-
- * * * * *
-
-
- _Le Diogène françois[4], ou les facetieux discours du vray
- anti-dotour comique blaisois. Jouxte la coppie imprimée à Limoge,
- par Guillaume Bureau, imprimeur et libraire, près l'église
- Sainct-Michel._
-
- M. DC. XVII.
-
- In-8.
-
- [Note 4: Il ne faut pas confondre ce livret avec un autre paru
- sous le même titre en 1615, réimprimé dans l'un des volumes du
- recueil A. Z, et le même dont Malherbe écrivoit à Peiresc, le 13
- février 1615: «Il s'est fait un _Diogène françois_, mais ridicule
- et impertinent; et, hormis trois ou quatre mots où il contrefait
- le baragouin d'un certain homme et bouffonne sur la physionomie
- d'un autre, je n'en donnerois pas un clou à soufflet.»]
-
-
-AUX LECTEURS.
-
-_Les subjects trop serieux se convertissent le plus souvent en un
-ennuy qui nous rend paresseux à la lecture; par divertissement, et
-pour les heures moings occupées, j'ay fagoté ce paradoxe facetieux,
-pour servir d'apozeme cordial aux esprits melancholiques et moins
-curieux. Les matières graves temperées par la consolation de quelque
-gaillardise ne sont que plus agreables, de mesme que le printemps plus
-récréatif par les froidures d'un importun hyver. Il vaut mieux rire
-franchement et avecques ses amis, et sans crainte, que faire la
-chattemitte et estre du nombre de ceux_ qui furtim coëunt et sua furta
-regunt.
-
- * * * * *
-
-A CE LIVRET.
-
- Passe, tu es assez fort,
- Ton humeur est ta conduite,
- L'on ne te peut faire tort,
- Tes ennemys sont en fuite.
-
- * * * * *
-
-PARADOXE
-
-SUR LES CHOSES PETITES.
-
-_Parvi parva decent_, à petit mercier petit pannier. Voyons d'où vient
-la cause efficiente de ceste matiere. Hier justement à deux heures et
-demye deux minutes, et un moment après midy, estant au jour d'une
-vieille fenestre casuellement trivialle, appuyé comme un Astrophile,
-j'entendy deux grosses chambrières grasses, grosses et rebondies, dont
-l'une complaignante disoit: Hélas! qu'il m'ennuye en ceste ville! Les
-hommes y sont si petits qu'il n'y a ny sel ny saulce. Comment! lui
-respondit sa camarade; il en arrive tous les jours de si grands, de si
-gros et de si longs à votre logis, que n'en prenez-vous quelqu'un
-pour le prix de vostre argent? Sur ce discours, la ratelle s'esmeut
-de telle sorte, que je fus sur l'après de passer le pas, comme celuy
-qui mourut à force de rire voyant un âne qui mangeoit des figues sur
-sa table. Cela fut cause que tout aussitôt je mis la main à la plume,
-et qu'à chapeau relevé je resoluz de rembarrer cette insatiable
-caqueterie, et qu'en despit de sa langue jasarde, je decrete la
-manutation, le support et protection des choses petites, que je
-concluds, di-je, à sourcil refrongé, de les mettre en lustres et
-frontispice.
-
-_Primo._ Est-il rien plus petit que l'amour? plus poupin que l'amour?
-plus mignard que l'amour? plus abrégé que l'amour? C'est luy toutefois
-qui premier fendit le chaos, et qui premier mit la réunion entre les
-choses confuses: voyez, de grace, les forces, la vertu et l'energie de
-ce petit babouin d'amour! Aussi dit-on: _Omnia vincit amor_.
-
-_Secundo._ Lors qu'une beauté veut emprisonner quelque amoureux
-trancy, par où fait-elle sa capture? Par les yeux, la partie la plus
-delicatte de ceste masse de chair: c'est pourquoy Ovide tient que
-_oculi sunt in amore duces_. Tous les philosophes assemblez, voulant
-signifier ce que c'estoit que de l'homme, l'ont appelé microcosme,
-_tanquam parvus mundus_; l'ont, dis-je, deffini par ce mot de _petit
-monde_, pour notifier que les choses petites ont je ne sçay quoy de
-plus que les grandes, _et igitur aures arigite, admiranda canam_. Il
-est certain qu'Apulée, ayant mangé un petit bouton de rose, laissa sa
-forme asinaire et reprit sa premiere. Un bon orateur se recognoist
-lors qu'il parle en peu de mots, succinctement et laconiquement, au
-contraire de nos procureurs, chicaneurs, appariteurs et garde-nottes,
-qui estendent et pourfillent le miserable cahyer, pour faire valoir
-leurs escritures. _Juxta illud odor lucri bonus est ex re qualibet_,
-que quelque maleficié et morfondu presente une pistole à son medecin
-pour son ordonnance, jaçoit qu'elle soit petite et rongnée contre la
-reigle _hic et hac et hoc nimis_, au diable s'il en fait refus: _donum
-quodcumque sumendum_. Voylà, voilà: les maximes _d'accipe, sume,
-cape_, sont cejourd'huy si ressentes et familières, qu'on est
-contrainct d'avouer à monsieur le bachelier, pour la peine de ces
-recipez, _materiam non formam_, si mieux il ne vouloit recevoir du
-febricitant _stercus aureum_ en champ de gueule.
-
-N'en déplaise à messieurs nos courtisans, ils ayment aussi les choses
-petites, le chapeau petit, la barbe petite en queue de canard, le
-petit manteau à la clisterique[5], la petite espée, et, foy de Platon,
-le plus souvent la bourse si petite, qu'il ne se trouve rien dedans,
-suivant ces mots: A demain, je n'ay point de monnoye, les pistoles me
-font ombre. Que feroit-on là? Il faut confesser qu'aujourd'huy
-_vanitas vanitatum et omnia vanitas_. Leurs lettres amoureuses
-s'appellent poulets, _in diminutivo_, et non pas chappons[6], où
-avecque peu de discours ils font espanouyr ceste rose qui fleurit tous
-les moys.
-
-[Note 5: La forme écourtée des manteaux dont on parle ici, et qui, ne
-descendant guère plus bas que les reins, eussent été si favorables aux
-apothicaires qui poursuivoient Pourceaugnac, fait comprendre de reste
-le sens de ce mot _clistérique_.]
-
-[Note 6: On avoit dit aussi _chappons_ pour lettres galantes; on les
-écrivoit surtout en vers. Il s'en trouve plusieurs dans les poésies de
-Christophe de Beaujeu. «On conçoit aisément, est-il dit à ce propos
-dans les _Mélanges d'une grande bibliothèque_, tome VII, pag. 297, que
-les poulets galants sont des diminutifs de ces chapons-là.»]
-
-Pour crayonner une belle Helène, il faut qu'elle aye un petit sorcil à
-perte de veüe, une petite bouche, un petit manton, un petit tetin
-rondelet, blanchelet et mignardelet, et non point de ces poupes et
-tetasses à la perigourdine, propres à charger sur l'espaule comme une
-besace; il faut, di-je, qu'elle aye une petite main potelée et
-caillotée, _absque fuco et cerusa_, un petit pied, et un petit, petit,
-petit, etc.
-
-Appelles, voulant dépeindre une beauté parfaite, emprunta les attraits
-plus beaux des plus gratieuses filles de la ville de Crotone, par le
-moyen desquelles il se fit un petit tableau soubz le nom de madame
-Venus, l'une des merveilles du monde, et dit-on que ceste bonne dame
-avoit les talons si petits et si courts, qu'à toute heure elle tomboit
-à la renverse. Pour moy, je n'en parle que par ouyr dire; je m'en
-rapporte à Flore et Laïs, ses compagnes.
-
-Hippocrate nous advertit que les bonnes drogues se mettent
-ordinairement ès petites boëtes, et ses disciples par succession
-tiennent qu'une petite mouche fait souvent peter et vessir un grand
-ase. S'il est ainsi, nous aurons besoing cest an nouveau de forces
-queües pour les chasser, si mieux on ne fait inhibitions et défences à
-ces taons et frelons du repos public de passer les portes de la ville
-en ces mots:
-
- Troupe picquante et du tout vile,
- Des asnes le vray chastiment,
- Nous vous faisons commandement
- De reculer de nostre ville.
-
-Et si, par le moyen de la prosopopée, ces guespes vouloient
-s'arraisonner et contester leur antienne liberté, espouventez-les en
-ceste façon, comme Ænée parlant à Turne:
-
- Nos Arcades à ceste fois
- Ont sur vous un tel advantage
- Qu'ils naissent soubz humain visage,
- Comme les feuilles par les bois.
-
-Les maistres des sales noires qui percent le vent avecque la boure[7]
-tiennent que les meilleurs joueurs de paulme se recognoissent quand à
-frise corde et à fauciles imperceptibles ils mettent dans les petits
-troux; il en est ainsi des champions d'amour: les grands troux leurs
-sont odieux, desplaisants et desagréables. Prenons-les doncques
-petites et jeunes, vertes et tendres comme la fleur en son matin,
-selon Virgile: _collige, virgo, flores, dum flos novus et nova pubes:
-una dies aperit, deperit una dies_.
-
-[Note 7: Périphrase pour désigner les maîtres paumiers.]
-
-Un jour, appuyé sur la boutique d'un tisseran en cuir, après plusieurs
-discours sur les guerres d'Ostande, de Juilliers, de Hongrie, de
-Flandres[8], je luy demanday: A qui est ce petit soullier si bien
-fait, si bien coupé, si bien cousu et si bien paré? Il me répondit: A
-une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose, gratieuse et
-affaitée, qui ne chausse qu'à trois petits points, mais il est bien
-vray qu'elle couche à douze grands, mesure de Saint-Denis en France;
-et qu'ainsi ne soit, me dit-il, considerez ce satyre, _in laudem ex
-parte cujusdam amasi irritati_: car il parloit latin, le drôle, et
-s'il m'affirma ne l'avoir jamais apris qu'au siége des Toopinambous,
-près de Marathon, soubz l'equateur oriental.
-
-[Note 8: Ce sont les événements qui, de 1614 à 1617, devoient le plus
-préoccuper les esprits.]
-
- Petite, que vous estes sotte,
- Dans ceste robe de prix!
- Je n'ayme point le mespris.
- Quitez-la, qu'on la décrotte.
- Je n'ayme point que l'on trote
- Pour efforer les esprits:
- Cela ressent sa Cypris
- Lorsqu'à Mars on la garote.
- Que si vous craignez les loix
- De la courrière des mois
- Et de mort estre ferue,
- Sans bruit accourez à moy:
- Avecq' un bon pied de roy:
- Vous serez tost securüe.
-
-Je recognus par ce sonnet que nostre tireur de rivet vouloit rapporter
-ses douze grands points à ce bon pied de roy, gaige suffisant pour
-contenter les plus degoustez: _o parva iterum quam excellentissima!_
-Que dirons-nous de plus? Si nous sommes à quelque sympose ou banquet
-françois, est-il pas plus beau de voir sur notre assiette des os de
-perdriaux, de cailles, de faisandeaux, d'alloüettes, d'ortolans, de
-pigeonneaux, de poulets, de ramiers, de palombes, de tourterelles, de
-grives, de levraux, que non pas ceux d'un boeuf, d'une vache, d'un
-pourceau, d'une truye, d'un bouc, d'une chèvre et autres bestes
-puantes, grossières et massives? Baste, baste, _in parvis virtus, in
-magnis virus_. Par comparaison, qu'on demande à quelque pucelle de
-vingt ans estant à table: M'amye, voulez-vous manger de ces
-fricandeaux? de ces petits gougeons? de ces lamperons? de ces loches
-frites[9]? de ces barbillons? de ces soles à la gibelote? de ces
-brochetons? de ces grenouilles à la saulce blanche? Sage et civilisée,
-elle respondra: Un petit, s'il vous plaist, monsieur. Je remets à vos
-jugements quelle grace si elle disoit: Les plus gros et les plus longs
-me sont les meilleurs. _Quid magis?_ Si quelque amoureux, pour
-favoriser sa maistresse et parvenir au but de ses bonnes graces, luy
-présentoit un bouquet composé d'une fleur de pavot, de chardon,
-d'herbe au soleil, de lys champestre, avec une feuille de choux ou de
-boüillon blanc à l'entour, se rendroit-il pas ridicule et stupide par
-devant les plus idiots de sa jurisdiction? Comment agencerons-nous
-donc ce bouquet pour sa grace et perfection? Avec une fleur de
-violette, de giroflée, de pensée, de jasmin, de jacinthe, de narcis,
-de paquerette, d'oeillets, de boutons de rose, avec le myrthe plus
-petit et la marjolaine plus franche qu'il se pourra trouver: voylà la
-gloire et l'immortalité des choses petites. Entre les oyseaux, l'on se
-plaist à nourrir un tarin, un rossignol, un serin, un lynot, un
-pinçon, un passereau, un chardonneret, un verdier, une alloüette et
-autres petits animaux plaisans à la vëue et à l'ouye. Il semble que la
-cour de nos princes sembleroit nüe et sans ornemens si elle ne
-s'accommodoit d'un pigmée, d'un nain, d'un mysantrope prodigieux et
-contrefaict, tant l'esprit de l'homme est agité de divers appetits
-changeans et variables! Voyons ce quatrain fait sur l'un des plus
-petits frantaupins de l'Europe:
-
- La doubleure d'une baguette
- Dessoubz la peau d'une belette
- Suffit pour luy faire en tout point
- Le bas, la trousse et le pourpoint[10].
-
-[Note 9: C'étoit la friture à la mode depuis que Henri IV, pour
-répondre à cette rodomontade de l'ambassadeur d'Espagne: «Votre Paris
-danseroit dans notre Gand», lui avoit dit: «J'ai une Loche (il parloit
-de cette ville de Touraine et de sa grosse tour) si grosse et si
-grande que tout le beurre d'Espagne ne suffiroit pas pour la frire.»]
-
-[Note 10: Ce quatrain rappelle les nombreuses facéties et chansons qui
-furent faites au XVIe siècle contre la milice si promptement
-discréditée des Francs-Taupins. La plus curieuse chanson sur ce sujet
-se trouve dans le recueil Maurepas, avec son refrain:
-
- Deriron, vignette sur vignon.
-
-M. L. de Lincy l'a aussi donnée dans ses _Chants historiques du XVIe
-siècle_, mais c'est Le Duchat qui l'imprima le premier, dans sa note
-sur le passage de Rabelais ayant trait à »Bon Joan, capitaine des
-Franc-Topins.» (Liv. I, ch. 35.)]
-
-Il est à suposer que ce petit botiné estoit bastant de s'embarquer
-vers le nord pour boire du fleuve Strymon, en despit des grües
-ennemyes maistresses de ce rivage. Attendant mieux, soustenez et
-cherissez les choses petites, et j'auray occasion d'en loüer le
-premier dessein. _Valete et plaudite._
-
-
-SUITE DES CHOSES PETITES.
-
-Je ne puis oublier les choses petites, tellement insculptées,
-enracinées, caracterées, cizelées, imprimées, voyre s'il faut dire
-infuses dans le cerveau de mon intellect, que _deum timo pascent apes,
-dum rore cicadæ_, toujours, toujours j'auray en reverence le fond de
-la cause du subject de ceste matière, tant opulentissime et tant
-excellentissime! _O parva turturella! parva colombella! parva
-muliercula! parva filiola! parva puella!_ Je maintien à visage
-refrongné, à poil hérissé et à barbe partialisée, qu'il n'est rien de
-plus poupin, de plus mignon et de mieux calamistré (ce mot est bon
-jaçoit que pedentesque, _calamistro, as, âre, penultima longa_; il
-passera en despit du censeur); est-il rien, dis-je, de plus poly que
-la chose petite?
-
- Margoton sans fin m'agite
- En son giron arresté,
- Non pas tant pour sa beauté,
- Que pour ce qu'elle est petite.
-
-Commençons donc par ce syllogisme parodoxiquement formé à la
-ciceroniène: _La lune est plus grande que la terre_; _la lune nous
-semble plus petite_: ergo, _la chose petite nous doit sembler plus
-grande que toute la terre_. Et bien! bouches antiperistasées, qui,
-comme les Thyades, Menades et Bacchantes, forcenez contre les choses
-petites, avez-vous jamais ouy dire qu'à petit chien grande queüe? à
-petit rouet bon ressort? et à petite braguette grand engin? Ouvrez les
-yeux, testes degoustées, et aprenez que soubz un petit buisson gist un
-grand lièvre, que dans une petite cheminée on y faict un grand feu, et
-que dans une basse maison la vertu le plus souvent y séjourne. _Parvus
-et pauper scientiarum magister._ Le nombre des sages est petit, celuy
-des foux universel; un seul Platon suffit pour user la vie à une
-iliade de bouriquets, officiers sedentaires, arcades de Mirebeau. Que
-dirons-nous de ce petit poisson _Remora_, qui, malgré toute tempeste,
-arreste les plus grands vaisseaux en plaine mer? D'où ceste vertu
-occulte et cachée? Aristote, lisant sur sa vertu, Aristote, lequel
-envoya dans Euripe pour un semblable subject. _Aristo non Euripium,
-imo Eurip. Aristo._ Cela me fait souvenir de ce grand Hercul, qui se
-laissa embabouiner par Omphale, petite femelette, afin d'esteindre sa
-chandelle et exterminer son chaud et bouillant desir au monument du
-tambour de nature. Avoit-il raison, le compagnon, de tourner le fuseau
-et soubs l'habit de femme chanter toute la nuit! _Et compressa fuit
-Omphale._ Quel dompteur de monstres! quel officier d'amour! il aymoit
-mieux un dedans que trois dehors. Que dirons-nous de ce petit animal
-que nos cosmographes appellent Ichneumô, lequel, espiant l'absence du
-crocodil, destruict et ronge ses oeufs, et par ce moyen delivre
-l'Egipte d'une mortelle apprehension? Que dirons-nous de l'abeille,
-dont Virgile a voulu enrichir son quatriesme des _Georgiques_, le
-commençant par ces mots: _Protinus aris mellis celestia dona exequar_,
-où il est descript si amplement ses roys, ses loix, son peuple, ses
-bornes, sa coustume et tout ce qui dépend d'une vraye republique? Que
-dirons-nous du mouscheron dont le même Virgile a faict le tombeau,
-_Parve culex pecudum custos_, etc., sinon advouer les choses grandes
-inferieures aux petites? Silene, monté sur son asne, eust perdu la
-bataille contre les Indiens sans le secours d'une guespe, qui, tenant
-son asne aux fesses, le picqua si vivement qu'il passa tout au travers
-des ennemys, lesquels, espouvantez des eslancs prodigieux de ceste
-furieuse beste, prindrent la fuitte à la gloire de ce bon vieillard.
-C'est pourquoy Bacchus, en commémoration d'un tel benefice, par
-sentence donnée sur le pressoir, tous les tonneaux, muids, poinssons
-et bariques assemblez, ordonna que lesdites guespes et freslons
-repaistroient doresnavant et sans contredict des raisins blancs et
-noirs, et assisteroient prerogativement à la vendange. Voyez quel
-privilége, pour faire bien contre sa volonté! Si tels freslons
-alegoriques ne vivoient que de moust, le vin seroit à meilleur prix et
-le pain à plus juste compte. _Nec est omnibus adire Corinthum._ Que
-dirons-nous de plus? Le coq, par le trechat de son chant, faict fuir
-le lyon; une grenouille fut bastante d'arrester dernièrement en
-Antioche, quinze jours devant la canicule, le coche du colonel des
-bons beuveurs, cosmographe des pantagones, lignes diagonales et accens
-circomflets, lors assisté de Robinette, du Filoux et de la Gazette
-normande; une damoyselle soubz-riant sur son petit mestier, ou soit
-qu'elle fust pressée du derière, ou qu'elle fust subjecte à telles
-ventositez, ou que l'exez de la faculté du ris la portast à ceste
-gaillarde action, fit un petit pet tellement parfumé, que toutes les
-cassolettes, parfums, oyselets de cipre[11], musquadins, n'eussent pas
-eu plus competiteurs poursuivans que ce sonnet invisible, spirituel et
-organisé.
-
-[Note 11: Il est parlé de ces oyselletz de Chippre dans la plaisante
-chronicque du petit Jehan de Saintré, chap. 43. «C'étoient, lit-on
-dans _le Ducatiana_ (t. I, p. 39), de petites balottes de toutes
-grandeurs remplies de parfums exquis, et qu'on joignoit ensemble avec
-de la gomme, pour leur faire prendre la forme de certains petits
-oiseaux de la peau desquels on les composoit, afin de les faire crever
-à propos. Un ancien inventaire, inséré t. II, p. 921, de l'_Histoire
-de Bretagne_ de D. Lobineau, contient: Deux cagettes d'argent veirrées
-pour mettre oyseletz de Chypre.»]
-
- Femme qui pète, ce dit-on,
- N'est pas signe qu'elle soit morte,
- Quand le cul parle, dit Platon,
- Le ... voisin se reconforte.
-
-Par experience, et pour maintenir la grandeur des choses petites, quel
-plaisir d'entendre le murmur d'un petit ruisseau, de voir bondir et
-sauteler le chevrel, l'aignelet et autres petits fans, compagnons des
-forests et des bruyères! La grâce, en effect, n'ayme point la chose
-grande; la femme, pour sa propreté, doit porter un petit estuy, de
-petits cizeaux, de petits cousteaux, un petit drajouer, un petit
-manchon et un petit chien, pour servir de couverture aux exhalaisons
-du ventricule, suyvant ce proverbe (Chassez ces chiens, ces femmes
-vessent). Quelqu'un, ruminant soubz son bonnet, me pourra objecter
-qu'aujourd'huy la plus grande part de nos courtisanes portent de
-grands patins. Il est vray, mais telles femmes sont sujettes à glisser
-et à mesurer le pavé avec le cul, suyvant ce quatrain:
-
- Ceste femme qui, si debille,
- Se fait porter dessoubz les bras,
- Si elle estoit entre deux draps,
- Elle en lasseroit plus de mille.
-
-M'objecteront davantage qu'elles portent de grandes vertugades. De
-rechef je leur respondray que c'est la verité; mais Lycurgue appelle
-tels lève-culs cages de _Taurus_ et _Geminj_, où tous bons colliers
-peuvent aprendre la règle de _Rectum persæpe tacemus_, joint que le
-naturel de la femme est tel, qu'il se passeroit plustôt de chemise que
-de bourrelet.
-
- Les masques et vertugades
- D'un tel crédit se sont ornez,
- Que les femmes seroient malades
- Sans leur culz et cachenez.
-
-Non, non, par necessité necessitante, il faut advouer que les
-merveilles sont incluses parmy les choses petites. Que dirons-nous
-d'un grain de froment qui jaunit tous les ans les guerets de l'Europe
-et de la Thessalie, d'un grain de mil, de panis et autres semences, la
-recource annuelle de tant de sortes de nations? Un bon cappitaine se
-recognoist lors qu'avecque une poignée de gens il deffaict et met en
-fuite une puissante armée; un sergent avec un petit bout de plume
-faict autant d'execution au logis d'un pauvre homme qu'un maquignon
-parmy un haras pour un quart d'escu. Je n'aurois jamais faict sur les
-choses petites; je les finiray jusques au premier jour, avec une
-reverence du costé gauche à la pedentesque. _Valete et iterum
-valete._
-
- * * * * *
-
-
- _Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté
- estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte. A Paris,
- par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets._
-
- In-8.
-
-
-A MONSIEUR D., DOCTEUR EN MÉDECINE.
-
-Monsieur,
-
-_Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez
-par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre
-certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir
-tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la
-nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l'ay jugée digne de
-vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour
-vous en tracer quelque chose, laquelle d'un plain vol a passé sans
-s'arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que
-je n'ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me
-contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la
-recepvrez donc, s'il vous plaist, d'aussy bon oeil que si le stile en
-estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit
-l'occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par
-paroles l'affection que j'ay de demeurer à jamais_,
-
-_Monsieur_,
-
- _Vostre très affectionné serviteur_,
-
- F. L. M.
- P. P. D.
- S.
-
-De Paris, ce 16 avril 1615.
-
- * * * * *
-
-
-_Histoires espouvantables de deux magiciens[12]._
-
-[Note 12: M. Leber (V. _Catalogue de sa bibliothèque_, nº 4222, t. II,
-p. 266) pense qu'il s'agit ici 1º «du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme
-on disoit alors, Cosme le Florentin», astrologue de Catherine de
-Médicis; 2º du maréchal d'Ancre, «pour lequel le bon peuple faisoit
-des voeux de potence et de bûcher», et qui pourtant, ajoute M. Leber,
-ne s'en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l'un, et tort,
-je crois, pour l'autre. Je préfère l'opinion émise dans la _Biographie
-universelle_ (supplément), au mot _Ruggieri_. Notre pièce y est citée,
-et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos
-deux magiciens son nom de César, qu'un sorcier de ce temps-là portait
-en effet. Quant au second, c'est Ruggieri. Tout s'accorde à le
-prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la
-Semaine-Sainte de 1615. V. _le Mercure françois_, t. IV, p. 46.]
-
-Il n'y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un
-esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d'ambition
-et des vanitez mondaines, que l'imaginaire contentement de la
-possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et
-dignitez terrestres. C'est ce qui fait que beaucoup d'hommes couverts
-toutefois d'un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur
-conscience, et, abandonnant le culte qu'ils doivent au service divin
-du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et
-des voeux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus,
-c'est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin
-(pour s'estre desmunis de l'assistance du grand Dieu et du bon ange
-gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à
-l'instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de
-magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature
-mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car
-c'est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest
-imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu'ils feront miracles,
-et à la parfin, après qu'ils se sont empestrés avec ce maudit et
-cauteleux serpent, et à l'heure qu'ils le servent le mieux, c'est
-alors que ce pervers ouvrier d'iniquitez vient à les posseder ou
-estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques
-qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les
-effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand
-Dieu lui lasche la bride) il n'est rien de comparable sur la terre,
-comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux
-petites histoires autant admirables et espouvantables en leur
-esvenement que pleines d'impieté et irreligion en leur subject. J'ai
-toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée
-meschanceté! ô effrontée et intolerable volupté! ce tesmoignage entre
-les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement
-condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et
-destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par
-ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant
-persuader à sa soeur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux
-charmes et arts magiques:
-
- J'atteste les grands Dieux et toi, ma soeur, ma mie,
- Qu'il faut que malgré toi tu t'aides de magie,
-
-trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d'un seul Dieu
-tout-puissant! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges
-tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11
-mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct
-dernier, 1615, j'en feray, le petit discours qui s'en suit:
-
-
-PREMIÈRE HISTOIRE.
-
-L'un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se
-nommoit Cæsar[13], lequel a non seulement tonné dans les airs, mais
-estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie,
-qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien:
-
- Je suis necromancien qui, par ma necromance,
- Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance;
- Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux;
- Il pleut, il grèle, il vente, alors que je le veux.
-
-[Note 13: C'est bien probablement le même César, magicien, qui, selon
-Tallemant des Réaux (_Historiettes_, édit. in-12, t. I. p. 173),
-s'étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de
-Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C'est Louise de Budos, la
-future connétable, qui avoit recouru à lui. «On a dit, écrit
-Tallemant, qu'elle s'étoit donnée au diable pour épouser M. le
-connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la
-cour, avoit été l'entremetteur de ce pacte.» Il ajoute un peu plus
-loin: «Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui
-avoit bien vu des choses, m'a dit que César n'étoit qu'un fourbe.
-«Vous me voulez, lui disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où
-cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller.
-Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis.»--Le vrai nom de ce César
-étoit Jean du Chastel, voy. _le baron de Fæneste_, édit. Jannet, p.
-112. Comme si ce n'étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel,
-qui parle longuement de lui dans son _Roman satirique_, p. 1105,
-l'appelle Perditor. V. l'abbé d'Artigny, _Nouv. Mém. de litt._, VI, p.
-44-47.]
-
-Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa
-sorcière Enothée:
-
- Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré,
- Au desir de ma voix est tousjours preparé;
- Par mes charmes j'attire en ce monde la Lune,
- Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.
-
-Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit
-familier qui s'appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure
-et en toute compagnie; et faire eslever des nuées noires, arracher le
-feu, la gelée, l'orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux
-de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers
-de ces tours pour plaisir. Tout cela n'estoit que des moindres traitz
-de son mestier. C'est luy qui avoit predit la mort de monsieur le
-maréchal de Biron[14], et, depuis, la mort du roy[15] Henri le Grand,
-qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France.
-Il avoit un chien avec luy[16], qu'il envoyoit où il vouloit porter
-des lettres, et en tiroit responce s'il en estoit besoing. Je ne l'ay
-jamais veu; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par
-réputation: ce fut lors qu'il fut fait prisonnier sur ce qu'on
-l'accusoit d'avoir fait une image de cire[17] pour faire mourir en
-langueur un certain gentilhomme; de laquelle accusation, par le moyen
-de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé
-absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n'a-t-il point faict
-depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes! Il fut
-soupçonné une autre fois d'avoir donné quelques philtres et potions
-amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs
-loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d'une fille à laquelle il
-fit un enfant, dont il s'ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura
-encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer
-impunis, il y a près de deux mois qu'il fust remis en prison à la
-Bastille, à Paris, pour s'estre vanté d'avoir chevauché au sabbat une
-grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les
-historiens disent qu'il y a quatre sortes de demons, les infernaux,
-les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus
-pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et
-aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les
-autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon
-donc, tant qu'il vit qu'on ne faisoit pas grande instance contre son
-maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les
-prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles
-promesses et l'asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté,
-comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu'il vit qu'on eust tiré
-beaucoup de preuvres contre luy et qu'il estoit en danger de perdre la
-proye qu'avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors,
-jouant un tour, non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais
-de maistre, s'en alla dans la prison samedy dernier, veille des
-Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais
-avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres
-prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict: _Eh bien!
-Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy_, et ouyrent cest
-abominable magicien crier: _Mes amis!_ Ce qui les espouvanta
-tellement, qu'il n'y eust pas un d'eux qui ne demeura en pamoison plus
-de demie heure, de la craincte qu'ils avaient euë que ce diable
-deschesné ne leur en fist autant, car ils s'imaginèrent d'abord ceste
-mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la
-chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit
-voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.
-
-[Note 14: Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de
-Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l'avoit
-clairement pronostiquée. V. _Historiettes de Tallemant_, in-12, t. X,
-p. 58.]
-
-[Note 15: Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans
-son _Almanach_, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la
-mort de Henri IV. Riquier, _Vie de Peiresc_, p. 128.]
-
-[Note 16: Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui
-exploitoit surtout les prophéties d'amour et de mariage, faisoit aussi
-agir un chien noir dans ses maléfices. V., d'ailleurs, sur le rôle des
-chiens dans la magie, Louandre, _la Sorcellerie_, p. 32.]
-
-[Note 17: Ce maléfice, qu'on appeloit _envoûtement_ ou _envoultement_,
-de _in_, contre, et _vultus_, visage, consistoit à faire modeler à la
-ressemblance de la personne à qui l'on vouloit mal de mort une
-figurine de cire, et à la piquer au coeur d'une longue épingle, avec
-l'espoir que la personne représentée mourroit d'une pareille blessure.
-V. un article de l'_Illustration_, 22 mai 1852, dans lequel nous nous
-sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en
-avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter
-des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce
-qu'en dit Pierre-le-Chantre, _Histoire littéraire de France_, t. XV,
-p. 290.]
-
-
-DEUXIÈME HISTOIRE.
-
-L'autre et seconde tragedie est d'un duquel, pour le respect que,
-comme bon chretien, je dois à sa profession, je tairay le nom et la
-qualité, et me contenteray de dire seulement qu'il estoit Florentin et
-qu'il demeuroit à Paris chez un mareschal de France[18], qui ne
-cherissoit personne plus que luy; mais, ô vergongne! ô sacrilége! ô
-malheur qu'un tel homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer
-les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles
-personnes en leurs maisons, qu'ils n'en facent ce que dict Philon Juif
-au traicté des lois particulières, qui dict qu'aussi tost que nous
-apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses,
-nous les tuons auparavant qu'elles mordent ou blessent! Ainsy se
-faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent
-leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au
-naturel sauvage des bestes cruelles, n'ayant plaisir qu'à mal faire à
-tout le monde. Je n'ay jamais ouy dire qu'il eust faict aucune
-meschanceté, sinon qu'il estoit grand astrologue, qu'il se mesloit de
-predire les choses à venir[19], et qu'il s'entendoit fort à faire des
-horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa
-profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict: Ne craignez pas
-que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font
-les Gentils; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de
-Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job: Te voudrois-tu bien vanter
-de connoistre l'ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d'en
-appliquer les raisons ou bien d'en faire là-bas des supputations en
-terre? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non
-de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des
-Dieux choses futures quand il dict:
-
-Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre. Les Chrestiens
-devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font
-aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce
-que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les
-bornes de l'humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se
-mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors
-les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy,
-quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre
-impossible, mais il eust cette ambition d'estre egal à Dieu. Je n'ai
-pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c'est ce qui m'empesche de
-faire un asseuré jugement de luy; toutefois, ce qui luy arriva le jour
-du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu'il n'avoit pas
-l'ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours
-auparavant; au contraire, qu'il estoit plus pernicieux et endiablé que
-l'autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu
-luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l'entremise de
-Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l'homme et
-le laquais de ce Florentin, qu'ils n'entendirent rien qu'un grand
-bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils
-trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée
-le devant derrière.
-
-[Note 18: Cette phrase, qui a fait sans doute l'erreur de M. Leber,
-peut s'appliquer fort bien à Ruggieri. «Vers la fin de sa vie, dit de
-lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d'Ancre, comme lui Florentin,
-un nouveau protecteur.» _La Cour de Marie de Médicis_, etc. Paris,
-1830, in-8º, p. 139.]
-
-[Note 19: A partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach
-chaque année.]
-
-Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent,
-qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s'estoient empestrés
-dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après
-les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme
-des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs
-demerites.
-
-_De bonne vie, bonne mort._
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Discours faict au Parlement de Dijon, sur la presentation des
- lettres d'abolition obtenuës par Helène Gillet, condamnée à mort
- pour avoir celé sa grossesse et son fruict._
-
- _Comme aussi les lettres d'abolition en forme de chartres et
- arrest de verifications d'icelles._
-
- _A Paris, chez Henry Sara, au Palais, en la gallerie des
- Prisonniers, proche la Chancellerie._
-
- M. DC. XXV.
-
- In-8.
-
- * * * * *
-
- _Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de
- Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._
-
- _Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par
- Helène Gillet, dict_:
-
- [Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il
- écrivit son intéressante brochure: _Histoire d'Hélène Gillet, ou
- Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à
- Dijon dans le XVIIe siècle, etc., par un ancien avocat_. Dijon,
- 1829, in-8º, brochure qui a inspiré le dramatique article de
- Nodier, publié d'abord la même année dans la _Revue de Paris_,
- puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois,
- connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est
- faite d'après le recueil d'où toutes les pièces de celui-ci
- procèdent (_le Mercure françois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)]
-
- [Note 21: Ch. Fevret, né à Semur en Auxois, le 16 décembre 1583,
- fut l'un des plus célèbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe
- siècle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand
- honneur, il se distingua par sa harangue à Louis XIII en faveur
- des paysans dont la révolte avait exigé la présence royale à
- Dijon en février 1630. Il mourut très âgé, le 16 août 1661.]
-
-
-Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour,
-donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins
-elle-mesme.
-
-Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus
-sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de
-courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus
-criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle
-se sert pour la punition des maléfices.
-
-Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout
-changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme
-plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez
-qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à
-celle qui, de criminelle, est devenue suppliante.
-
-Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le
-visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue
-noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et
-d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une
-funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la
-mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour
-vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a
-et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que,
-l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus
-luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos
-pieds pour baiser, de l'intérieur de son coeur, le tranchant de
-l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes
-que luy-mesme a faictes.
-
-Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit
-rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au
-moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné
-d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres
-par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion
-populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement
-rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à
-l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite
-gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement
-accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la
-plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati
-sunt_.
-
-Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en
-destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières
-circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus
-esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux,
-qu'en tout cela.
-
-Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe
-des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille,
-dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les
-horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de
-dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori
-volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_.
-
-Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la
-mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante
-dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de
-son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule
-confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la
-peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et
-la mort mesme.
-
-[Note 22: Le Morimont est la place des exécutions à Dijon. Elle tient
-son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbés avoient
-leur hôtel à l'un des angles de cette place.]
-
-Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner
-glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part:
-_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ
-indicium?_
-
-Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son
-salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple
-de justice?
-
-Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que
-d'eriger un autel en son coeur, où elle admirera tous les jours de sa
-vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux
-hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et
-l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent
-concouru pour sa liberation?
-
-[Note 23: C'étoit une espèce d'entraves où l'on mettoit les mains et
-les pieds des criminels.]
-
-Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de
-l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait
-concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut
-encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la
-bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour
-estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant
-desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette
-Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à
-l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé
-l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui
-tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la
-justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des
-Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets
-inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte
-civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine.
-C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre
-dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement,
-qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec
-le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par
-ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné,
-et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa
-personne et de son estat.
-
-[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un
-roi qui devoit tomber sous la hache furent signalées par un acte de
-clémence pour celle qui s'étoit miraculeusement échappée d'un supplice
-pareil.]
-
-[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.]
-
-_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam
-fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes
-exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non
-supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque
-imperii salute dispensat!_
-
-Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la
-justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence
-avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis
-de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de
-vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et
-fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté!
-Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que
-les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur
-supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de
-vostre domination!
-
-Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille,
-au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande,
-Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un
-second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle
-poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon,
-vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26].
-
-[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oubliée comme tout
-le reste de cette dramatique affaire, à laquelle Desessart seul a
-consacré 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris,
-1778-1784, t. VII, p. 134), a été reproduite mutilée et dénaturée dans
-un recueil publié en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leçons et
-modèles d'éloquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p.
-77-79.]
-
- * * * * *
-
-Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous
-presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de
-Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre
-Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27],
-contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit
-trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur
-et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le
-chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de
-dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal
-assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que,
-pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée
-par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de
-nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la
-suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui
-conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après
-avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit
-executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule
-gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut,
-puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit
-tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la
-teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit
-executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut,
-se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa
-femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une
-corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour
-l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de
-plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se
-seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui
-en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite
-femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit
-descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs,
-traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle
-seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans
-poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité
-assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite
-femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient
-levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle
-a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy
-ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement
-a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice
-luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre
-misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission
-necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de
-son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses
-divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa
-condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de
-ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33]
-et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour
-la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux
-serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la
-grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée soeur, de nostre
-propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité
-royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et
-pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées
-de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec
-toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers
-nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets,
-mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la
-restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non
-d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux,
-lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à
-nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de
-Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner,
-et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et
-paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre
-plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre
-nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy.
-Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne
-le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor.
-Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye
-rouge et verte.
-
-Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe.
-
-[Note 27: «Et dont la mère est petite fille de feu M. le président
-Fabry.» _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des
-manuscrits Du Puy, Bibliothèque impériale.]
-
-[Note 28: «Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois
-qu'un jeune homme, curé d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au
-logis d'un sien oncle, venant à celui de son père pour apprendre à
-lire et à écrire à ses frères, l'avoit connue, une fois seulement, au
-moyen d'une servante de sa mère, qui l'avoit enfermée dans une chambre
-avec ledit curé, qui la força.» (_Ibid._)]
-
-[Note 29: _Partus_, accouchement.]
-
-[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non à
-la pendaison, mais à la mort par le glaive, supplice des nobles.]
-
-[Note 31: «Le bourreau, lisons-nous dans la relation citée tout à
-l'heure, qui n'entendoit pas son métier, lui fait hausser le menton et
-retirer le cou pour la prendre de côté, et à l'instant lui décharge un
-coup sur la mâchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du
-travers d'un doigt. La patiente tombe sur le côté droit. Le bourreau
-quitte ses armes, se présente au peuple et demande de mourir. On
-commençoit déjà à exaucer sa demande, les pierres volant de tous
-côtés, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette
-occasion, releva la patiente, qui en même temps marcha d'elle-même
-vers le poteau, se remit à genoux et tendit le cou. Le bourreau éperdu
-reprend le coutelas, que sa femme lui présentoit, et décharge un
-second coup, que la pauvre victime reçoit sur l'épaule droite, sans la
-blesser que légèrement. La sédition se renouvelle et s'augmente. Le
-bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'échafaud; la
-femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui étoit tombée sur
-le coutelas, duquel assurément la bourelle se fût servie si elle l'eût
-vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apportée au
-supplice, la lui met au cou. Elle se défend, et jette ses mains sur la
-corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les
-mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'étrangler, puis,
-comme elle se sentit frappée à coups de pierres, elle tire ce corps
-demi-mort, la corde au cou, la tête devant, à bas la montée de
-l'échafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrés, qui sont de
-pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportés pour couper les
-cheveux de la condamnée, longs de deux pieds, et la veut égorger;
-comme elle n'en peut venir à bout, elle les lui fiche en divers
-endroits.»]
-
-[Note 32: «Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de
-ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre
-sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le
-palais; un au dessous du sein, passant entre deux côtes, proche de
-l'emboiture du dos; deux en la tête, assez profonds, quantité de coups
-de pierres, les reins entamés fort avant du coutelas, sur lequel elle
-étoit couchée, lorsqu'on la secouoit pour l'étrangler, et son sein et
-son cou plombés de coups de pieds de la bourelle.» _Même relation._]
-
-[Note 33: Hélène Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans
-un couvent de la Bresse, et y vécut très saintement de longues années.
-Sa mort fut des plus édifiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de
-Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourrée, oratorien, Lyon, 1699,
-in-8., p. 264.]
-
-
- _Extraict des Registres du Parlement._
-
-Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène
-Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par
-lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de
-ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la
-Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son
-propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité
-Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et
-cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle
-et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant
-à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de
-mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa
-bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant
-silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir,
-et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par
-lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet
-desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit
-este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et
-repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest
-du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement
-d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte
-Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et
-repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit
-arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de
-Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté
-declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et
-occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant
-aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle
-condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste
-tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et
-despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes
-lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon
-leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de
-juin mil six cens vingt cinq.
-
- * * * * *
-
-
- _Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
- courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps
- souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a
- faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée
- à soy._
-
- _Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette,
- ruë Sainct Jacques, au Gril._
-
- 1608.--In-8º.
-
-
-Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des
-hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise:
-car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si
-enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est
-sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui
-est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent
-qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et
-qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus
-de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal
-et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame.
-Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis
-exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions,
-misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont
-servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps
-de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre
-9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif
-et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous
-arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la
-vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et
-fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit
-desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte
-beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une
-damoiselle bien née comme elle estoit.
-
-[Note 34: Valère-Maxime.]
-
-On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques
-branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit,
-elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor,
-qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en
-la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui,
-petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que
-l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut
-des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et
-avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté
-pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans,
-lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline
-depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust
-recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez,
-ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la
-coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des
-compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit
-maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs
-la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la
-regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le
-cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti
-des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude
-des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de
-pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier
-les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne
-pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de
-l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là
-estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença
-à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa
-beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit
-d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent
-comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point
-tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de
-l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à
-entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale
-espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le
-brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du
-faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le
-feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais
-Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter
-les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son
-père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et
-ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer
-les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de
-ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les
-fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà
-delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs,
-fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire,
-fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les
-fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se
-laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine.
-Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé,
-et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que
-c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle
-des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa
-conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des
-vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le
-coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche
-la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour
-dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et
-saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du
-mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S.
-François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la
-Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin,
-accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si
-long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le
-père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy
-demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une
-confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire.
-C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine,
-que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et
-la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant
-elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où
-elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout
-le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient
-acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une
-grande dame.
-
-Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre
-d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et
-avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté,
-et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et
-filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de
-tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté
-divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes
-ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les
-monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens,
-Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et
-autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop
-prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira
-de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se
-viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce
-péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous
-costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un
-repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en
-l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer
-l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète,
-
- O passion dissoluë!
- O volonté trop gouluë!
- Plus l'hydropique met peine
- De succer une fontaine,
- Plus il creuse son tombeau, etc.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
- particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris[35]._
-
- M. DC. XXIII. In-8º.
-
- [Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare
- dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.]
-
-
-Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs
-gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses;
-enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict
-d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de
-l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez
-ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent,
-sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première
-leçon pour se façonner.
-
-Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage
-des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un
-homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut
-conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut
-contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste
-proposition.
-
-Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries
-des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les
-folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence,
-et ce qu'elles ont de singulier en elles.
-
-A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans
-la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se
-promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.
-
-Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne
-vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais
-suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous
-rendre contens en ce que je vous ay proposé.
-
-Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le
-Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant
-bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre,
-laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion
-celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les
-chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette
-masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre
-où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur
-propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses;
-et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne
-voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la
-remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la
-façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste
-matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et
-terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup
-plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce
-que l'homme luy en fournit.
-
-Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux,
-pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et
-façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées
-ou nains, et des singes, leurs demi-frères.
-
-De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi
-la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne
-leur ressemblent point trop mal.
-
-Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes,
-prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées
-et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de
-fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la
-femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que
-les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout,
-et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la
-besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur
-escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et
-voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux
-hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de
-bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la
-quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si
-familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les
-singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous
-n'y trouverez autre chose que singeries.
-
-Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé
-des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme
-autheur.
-
-Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et
-avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les
-fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et
-l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles
-quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et
-despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les
-queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).
-
-Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les
-femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est
-pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau
-de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce
-temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.
-
-Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à
-l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui
-n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et
-niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le
-lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut
-aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y
-verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le
-visage et le dehors, mais un escadron de singes.
-
-Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à
-cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si
-elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre
-une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de
-proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les
-concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout
-ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent
-vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle
-taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a
-rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses
-croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à
-l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse
-convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la
-face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y
-a rien qui change plus tost.
-
-[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple
-disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte
-I, sc. 2).]
-
- _Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
- Squammosusque draco et fulva cervice leena._
-
-Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux
-mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors,
-en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le
-né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à
-parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend
-tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les
-femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes;
-toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une
-seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce
-que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le
-bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles
-bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte,
-sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe,
-et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une
-grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.
-
-Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et
-voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la
-nature essentielle et quidditative du singe.
-
-Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et
-de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux
-qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme,
-laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire,
-mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de
-ses forces?
-
-N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des
-Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus
-pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le
-coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et
-se revestir du manteau royal?
-
-N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante
-Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première
-nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le
-cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?
-
-Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries
-qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit
-assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes
-croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.
-
-La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit
-admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de
-marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du
-flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.
-
-C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès
-Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en
-fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du
-garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et
-trouva que son cas n'alloit pas bien.
-
-C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du
-Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son
-maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust
-placé au zodiaque, au signe du capricornio.
-
-Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré,
-assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain
-bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter
-avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main
-sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à
-rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis
-a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.
-
-Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au
-cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères,
-Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs,
-Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font
-leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement
-il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray
-metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue
-Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue
-Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de
-ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.
-
-Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages
-de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane,
-et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe
-ainsi sa jeunesse.
-
-Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des
-Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle
-luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé
-singeries.
-
-Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les
-femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les
-bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]?
-En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de
-superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes
-et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois
-elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en
-donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir
-qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il
-dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que
-je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.
-
-[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des
-bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une
-autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º,
-pag. 13-15.]
-
-Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau
-et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où
-nous sommes.
-
-Adieu.
-
-[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL,
-passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre
-diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les
-moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les
-singes et les femmes.]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _La Chasse et l'Amour, à Lysidor._
-
- MDCXXVII.
-
- In-8º. 15 pages.
-
-
-_L'Amoureuse Chasse, à Lysidor._
-
- Lysidor, voicy le printemps
- Qui remet sa gaye verdure;
- Mais les bons veneurs en ce temps
- Ont une bien maigre adventure.
- La saison ne rit à leurs coeurs;
- Envain s'y romproient-ils la teste,
- La senteur de l'herbe et des fleurs
- Prive leurs chiens d'aller en queste.
- Ils ont beau sonner de leurs cors,
- Et brosser dans les forets vertes;
- Ils ont beau picquer dans les forts,
- Leurs meutes n'y vont qu'à leurs pertes.
- Ny leurs forhus, ny leurs relais,
- Ny leurs routes, ny leurs brisées
- Ne servent qu'à rendre à leurs frais
- Toutes leurs peines abusées.
- Mais si vous aymez à chasser,
- Vous plaisant à la venerie;
- Si vous aymez à relancer,
- Que ferez-vous donc, je vous prie?
- Tandis, si vous le desirez,
- Estant chasseur comme vous estes,
- Doucement vous esquiperez
- Vostre chasse pour les fillettes.
- Bien garny de tout ce qu'il faut,
- Et les voyant de bonnes prises,
- Sans les aller courre en deffaut,
- Les belles vous seront acquises.
- Tantôt la blonde vous suivrez,
- Remarquant son erre et sa voye;
- Ore à la brune vous irez,
- Mariant la peine à la joye.
- Ore un tetin dont l'Orient
- Ne sera que lys et qu'ivoire,
- Un teint de rose, un oeil friand,
- Vous induiront à la victoire.
- Ores vous prendrez les devants,
- Maintenant vous ferez l'enceinte:
- Les veneurs expers et sçavans
- Usent d'une pareille feinte.
- Maintenant vous plierez le trait
- Du limier avec retenuë,
- Ou l'alongerez, comme on fait
- A l'heure que la beste est veuë.
- C'est le moyen de r'habiller
- Les désordres que l'on peut faire:
- Lysidor, il y faut veiller,
- Et regarder à son affaire.
- On eslogne souventes fois
- La venaison que l'on pourchasse,
- N'usant des statuts et des loix
- Qui sont de l'amoureuse chasse.
- Or les plaines et les forests
- De ce quartier, sans raillerie,
- Assez, de loin comme de près,
- Nourrissent telle venerie.
- Chassez donc et soir et matin,
- Car telle chasse le merite;
- Et, pour un si digne butin,
- La gloire n'en sera petite.
- Revoir, rencontrer, retourner,
- Demesler, cognoistre le change,
- Lancer, r'embucher[39], ramener,
- Vous donneront heur et louange.
- Quand vous aurez fait tout cela,
- Cherchant le frais de la serée
- Comme gens qui font le holà,
- Vous sonnerez pour la curée.
- Lors (s'il me doit estre permis
- De vous le dire sans feintise),
- Vous obligerez vos amis
- De quelque chose de la prise,
- Afin qu'ils soient mieux restaurez
- Des biens qui viennent de la chasse,
- Qu'ils n'ont esté remunerez
- De ceux des muses du Parnasse.
-
-[Note 39: _Faire rentrer dans le bois._ Regnard a employé ce verbe
-d'une façon très comique dans sa comédie du _Bal_ (sc. 2).]
-
-
-_Eslection d'une maistresse._
-
- Pour faire une belle maistresse,
- Capable de ravir mon coeur
- Et d'estre un jour une deesse,
- Malgré le temps et sa rigueur,
- Voicy comme je la desire
- Et comme je la veux eslire.
- Premièrement, je la demande
- Entre seize et dix et sept ans,
- De taille qui soit riche et grande,
- Et que la fleur de son printemps
- Ait un air de qui la merveille
- La fasse juger nompareille.
- Je ne la recherche trop grasse,
- Ny trop maigre je ne la veux:
- Toutes deux ont manque de grace
- Pour embarquer un amoureux.
- Un gresle embonpoinct je souhaitte,
- La desirant toute parfaicte.
- Je veux qu'elle ait la face ronde,
- Peinte de roses et de lys,
- Et qu'une amorce autre que blonde
- Rende ses cheveux embellis,
- Frisez en leur brune teinture
- Par un miracle de nature.
- Je luy desire un front d'yvoire,
- Et que deux bruns sourcils pareils
- Ombragent l'une et l'autre gloire
- De ses yeux (deux humains soleils)
- Riant, sans l'emprunt de la bouche,
- Pour attirer le plus farouche.
- Aussi je veux en ceste belle
- Un nez de moyenne longueur,
- Traitis, comme l'eut jadis celle
- Par qui Roland fut en langueur,
- Et que son oreille desclose
- Imitte la nouvelle rose.
- Sa bouche soit ronde et petitte,
- Vermeille dehors et dedans,
- Où deux rangs de perles d'elitte
- Se manifestent pour les dents
- Avec une grace alléchante,
- Soit qu'elle rie ou qu'elle chante.
- Qu'aux deux bords deux fossettes rient,
- Et que, par l'effect de leurs ris,
- En ravissant elles marient
- Et la civette et l'ambre gris.
- Sous une haleine parfumée,
- Naturellement embasmée.
- Comme la pomme nouvelette
- Qui n'a plus rien de son cotton
- Paroist en embas jumelette,
- Ainsi la belle ait un menton;
- Sa gorge soit doüillette et blanche
- Comme nège au long d'une branche.
- Son col apparoisse de mesme,
- Droit, charnu, bien uni partout;
- Et que, d'une blancheur extresme,
- Ses tetins, fraisez sur le bout,
- Lentement, d'une suitte esgalle,
- Soient agitez par intervalle.
- Que ses mains aux lys fassent honte;
- Que ses longs doits appareillez
- Ay'nt une beauté qui surmonte
- Les marbres polis et taillez;
- Ses pieds ay'nt la forme divine
- Des pieds de la nymphe marine.
- Les autres beautez soient pareilles:
- J'entends celles qu'on ne voidt pas,
- Et dont les secrettes merveilles
- Attrairoient les dieux icy-bas,
- Et feroient marcher en trophée
- Les monts et les bois, comme Orphée.
- Mais, si je la veux excellente
- Et parfaitte en beauté de corps,
- Je la desire aussi brillante
- Par dedans comme par dehors,
- Recherchant un esprit en elle
- Qui soit digne d'une immortelle.
- J'entends qu'elle soit bien apprise
- Toujours dans la civilité;
- Qu'elle parle avec galantise,
- D'un entendement arresté,
- Sans vouloir estre dedaigneuse
- Que par une feinte amoureuse.
- Je veux (si, partant de l'enfance,
- On peut acquerir un tel art)
- Qu'elle ait parfaitte cognoissance
- De tous les escris de Ronsard
- Et de tous les chants de Petrarque,
- Dignes de surmonter la parque.
- Je veux qu'elle adore leur style,
- Dont l'air est toujours de saison,
- Dont la seule voix est habile
- Pour une fille de maison:
- Le jargon d'un autre langage
- Est pour les filles de village.
- Rien d'austaire je ne desire,
- Ny de revesche en son humeur:
- La severité n'a l'empire
- Que sur le fait d'un age meur.
- Les ris, les jeux et les blandices
- D'amour sont les vrays exercices.
- Je veux donc qu'elle soit gaillarde
- Comme un chevreuil dedans un bois,
- Impatiente et fretillarde,
- Et moderement, toutesfois,
- Car en cette humeur vive et prompte,
- Mon desir est qu'elle se domte.
- De plus, je veux que ses oeillades
- Facent mille et dix mille tours,
- Soit pour rendre les coeurs malades,
- Soit pour alleger leurs amours,
- Donnant, comme Achille en Mysie,
- D'un coup et la mort et la vie.
- Je veux qu'à la dance elle monstre
- Je ne sçay quoy de nompareil,
- Et que son chant, de sa rencontre,
- Plonge les yeux dans le sommeil,
- Quand au luth ses mains charmeresses
- Joindront ma peine ou mes liesses.
- Je la souhaitte bien parée,
- Nette, propre et sans afficquets,
- N'estant seulement bigarée
- Que de perles et de bouquets
- A l'oreille, au col, sur la teste:
- L'excès est tousjours mal honneste.
- Aussi la desiré-je encore
- De bon sang et de bons ayeux,
- Affin que mieux elle decore
- Les graces qu'elle aura des cieux
- Toujours une eau claire desrive
- Et jaillit d'une source vive.
- Pour cela, qu'elle ne mesprise
- Les fers de ma captivité;
- Le soleil, bien qu'il ne reluise,
- Empesché de l'obscurité,
- Ne laisse pas neantmoins d'estre
- Le soleil comme il est veu naistre.
- Bref, je demande qu'elle passe
- Toutes les filles de son temps
- En gentillesse, en bonne grace,
- Pour rendre mes esprits contens,
- Et pour gaigner en mon service
- Un nom qui jamais ne perisse.
- Telle je veux une maistresse
- Pour loüer ses jeunes beautez
- Et pour en faire une déesse
- Là-haut, parmy les deitez,
- Qui, la voyant si bien choisie,
- En auront de la jalousie.
- Mais toutesfois, si quelque belle
- Et d'autre air et d'autre couleur,
- Me fait voir quelque chose en elle
- Digne de penetrer un coeur,
- A l'heure, je ne veux pas dire
- Que peut-estre je ne l'admire.
- Ainsi donc me plaist-il de vivre
- Eslogné des soins de la cour;
- Ainsi me plaist-il de ressuivre
- Encor' la banière d'amour:
- Car de chanter les grands du monde,
- C'est battre l'air et frapper l'onde.
-
-
-_Sonnet de l'infortune des bons vers._
-
- Si les carmes jadis (on nomme ainsi les vers)
- Acquirent de l'honneur et du prix en leur style,
- Un Homère, un Petrarque, un Ronsard, un Virgile,
- En donnent assez preuve au rond de l'univers.
-
- Les grands en firent cas, et les peuples divers,
- Et leur gloire supresme eust cours de ville en ville.
- Maintenant (quelle honte!) il n'est chose plus vile:
- Ils marchent les pieds nuds, tristement descouverts!
-
- Qui leur rendra leur grade aujourd'huy par la France?
- Des majestez depend telle heureuse influence.
- Les voyant donc si nuds et si mal ajancez,
-
- Il faut que, par devoir, en leur nom je m'escrie:
- N'oubliez pas le tronc des carmes deschaussez,
- Et vous aurez au ciel une immortelle vie.
-
- * * * * *
-
-
- _Dialogue fort plaisant et recreatif de deux Marchands: l'un est
- de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien l'avoit
- appellé Normand; ensemble diffinition de l'assiette d'icelle
- ville de Pontoise, selon les chroniques de France._
-
- _A Lyon, par Benoist Rigaud. 1573. Avec permission. In-8._
-
-
-PARIS _commance_.
-
-Dieu vous garde, Seigneur!
-
-PONTOISE. Et vous aussi, Sire. Où s'adresse vostre chemin (qu'il ne
-vous desplaise)?
-
-PARIS. Je m'en vais en Normandie.
-
-PONTOISE. Allons, je vous tiendray compagnie seulement jusques à
-Pontoise.
-
-PARIS. Je ne veux aller plus loing. Allons hastivement, car, si je
-puis, je seray de retour cejourd'huy à Paris.
-
-PONTOISE. Comment (Sire)! je pensois, quand vous avez parlé de
-Normandie, que vous allassiez au mont Saint-Michel ou à Cherbourt.
-Vous prenez Normandie bien près.
-
-PARIS. Pontoise n'est-il pas de Normandie[40]?
-
-[Note 40: Le débat qui va suivre sur la position de Pontoise, et sur
-la question de savoir si elle est ou non cité normande, fut jusqu'à la
-révolution et est sans doute encore à l'ordre du jour chez les
-bourgeois de la bonne-ville.]
-
-PONTOISE. Comment, de Normandie? Si vous aviez debagoulé ce mot-là
-dans la ville, on vous diroit que vous en avez menty, et fussiez-vous
-bourgeois de Paris cent mil fois.
-
-PARIS. Je suis bien ayse que vous m'en avez averty, de peur de noyse,
-combien toutefois que je ne m'en soucie pas beaucoup, car je serai
-quitte pour le prouver.
-
-PONTOISE. Pouvez-vous prouver que Pontoise est de Normandie?
-
-PARIS. Facilement et par plusieurs raisons, spécialement par un petit
-livre intitulé _la Guyde_ des chemins[41], que j'ay en mes chausses,
-et qui me dict que, pour aller de Paris à Rouen, il faut passer le
-pont de Pontoise, et puis qu'on est entré en Normandie.
-
-[Note 41: _La Guide des chemins de France._ A Paris, chez Charles
-Estienne, imprimeur du Roy, M.D.LII, avec privilége dudict seigneur.
-In-12. (Attribué à Charles Estienne.) On y lit en effet, page 15:
-«Pontoise, V. ch., etc.--Après avoir passé la rivière d'Oyse sur le
-pont qui donne le nom à la ville, l'on entre en la Normandie.»]
-
-PONTOISE. Si vous n'avez d'autres probations que celle-cy, vous estes
-mal appuyé. La raison est que l'autheur du livre est incertain,
-lequel, s'il eust dict: Passez la rivière à gué, et vous ne serez pas
-noyé, il n'eust esté croyable en ses paroles; ou s'il eust dict:
-Passez Ponthoise et vous serez à Rome, il eust menty, car nous sommes
-bien loing d'Italie. Ainsi je dis qu'il en ay menty malheureusement.
-
-PARIS. Je ne vous croy non plus que luy. J'ay toujours ouy dire à mes
-ancestres que Ponthoise et tout son vicariat est de Normandie, et ne
-le peuvent nier, car ils sont du diocèse de Rouen, ville
-metropolitaine de Normandie[42].
-
-[Note 42: Ce fait suffiroit pour faire de Pontoise une ville de
-Normandie, quoi qu'en dise l'interlocuteur qui va parler après. L'abbé
-Expilly, du moins, le pense ainsi: «A l'exception du seul faubourg de
-l'Aumosne, dit-il, Pontoise a toujours été, comme il est aujourd'hui
-(1768), du diocèse de Rouen. Il ne faut, pour se le persuader, que la
-simple lecture de l'histoire. Cependant ses habitants ont prétendu
-répandre quelques doutes sur cette matière. Aujourd'hui encore la
-plupart d'entre eux se plaisent à en faire une question
-problématique.» _Dictionnaire de la France_, 1768, in-fol., au mot
-_Pontoise_.]
-
-PONTOISE. Je confesse que nous sommes subjectz à l'archevesque de
-Rouen; mais le moyen comment, je vous le diray, s'il vous plaist?
-
-PARIS. Ouy dea, et seray fort ayse de l'ouyr.
-
-PONTOISE. Vous sçavez que Ponthoise et son vicariat est entre quatre
-eveschez, assavoir: de Paris, Rouen, Chartres et Beauvais. Or, les
-evesques de Paris, Beauvais et Chartres, eurent grande controverse
-l'un contre l'autre à qui auroit la possession dudict vicariat, avec
-ses dependances, immediatement de la cour romaine (comme ainsi soit
-que les causes jugées par le vicaire dudict lieu n'ayent autre ressort
-qu'en la cour romaine). Le roy, estant adverty de la dissension
-desdits evesques, laissa le procez à juger à sa Cour de Parlement. Et
-pour autant que monsieur de Rouen n'y prétendoit aucun droict, ledict
-vicariat luy fut baillé en garde jusques à la fin du procez; mais,
-tant pour les grandes affaires qui survindrent au royaume que pour la
-mort desdicts demandeurs, le procez est demeuré au croc, et par ce
-moyen ledict vicariat est demeuré entre les mains de l'archevesque de
-Rouen. Et qu'il soit vray de ce que j'ay dict, sans aller chez les
-advocatz pour copier ledict procez, il est probable, car les curez et
-vicaires dudict vicariat ne sont subjectz d'aller au senne[43] de
-Rouen aux jours ordonnez.
-
-[Note 43: Assemblée à son de cloche. (_Dict. de Trévoux._)]
-
-PARIS. Vous avez fort bien prouvé, s'il est vray ce que vous avez
-dict.
-
-PONTOISE. Je ne voudrois pas mentir pour si peu de chose.
-
-PARIS. Aussi ne veux-je vous reprendre de mensonge, car ançois
-qu'eussiez menty et trouvé quelque mensonge, toutefois et quantes que
-vous voudrez, vous avez congé de vous desdire.
-
-PONTOISE. Il est vray que plusieurs de nostre pays veulent user de ce
-privilége.
-
-Il n'en faut nonobstant tirer consequence que par cela soyons de
-Normandie, car non seulement les Normands usent de ce privilége, mais
-aussi toutes les autres nations, specialement à Paris quasi en tous
-estats.
-
-PARIS. Il est vray, et ne vous pourrois prendre par là; mais je vous
-prie de me monstrer et prouver que Ponthoise a esté quelquesfois
-subject à d'autres evesques qu'à celuy de Rouen.
-
-PONTOISE. Il est facile de le prouver par ce que nous avons dict jà cy
-devant; neantmoins, s'il vous plaist, je vous diray encore un petit
-mot, moyennant que je ne vous attedie de parolles.
-
-PARIS. Non, certainement; ains suis fort consolé de vous ouyr. Mais
-hastons-nous d'aller en devisant, car il est dejà tard; je vois bien
-qu'il me faudra loger aux Deux Anges.
-
-PONTOISE. C'est un bon logis pour les gens de bien, et non pour les
-huguenots.
-
-PARIS. Dieu mercy, je ne suis pas huguenot, et ne le voudrois pas
-estre pour tous les biens de ce monde.
-
-PONTOISE. Je ne voulois sçavoir autre chose; mais je n'osois ouvrir la
-bouche pour le vous demander.
-
-Quand donc vous irez demain le matin à l'église Sainct-Maclou pour
-ouyr la messe, vous oyerez chanter la messe et les heures canoniales
-selon l'usaige de Paris, ce qui se faict non seulement en cette ville
-par toutes les paroisses, mais aussy aux cinq villages de l'environ.
-
-PARIS. C'est chose merveilleuse, de quoy plusieurs s'esbahissent, et
-est par là à presumer que vous n'estes pas subject à l'eglise
-metropolitaine de Rouen, ains avez esté autres fois subjectz de
-l'evesque de Paris. Mesmement estes subjectz à nostre parlement de
-Paris, et non à celuy de Rouen[44]; car quand il y a quelque mauvais
-garçon à Pontoise qui appelle de sa sentence prononcée par votre juge,
-on le nous amène à PARIS.
-
-[Note 44: Tout étoit complexe, il est vrai, dans l'administration de
-la ville de Pontoise. Ainsi, tandis qu'elle dépendoit du siége de
-Rouen pour les affaires ecclésiastiques, et du Parlement de Paris pour
-les choses judiciaires, elle étoit soumise, pour tout ce qui dépendoit
-du service militaire, au lieutenant général du Vexin françois.]
-
-PONTOISE. Il est vray, et m'esbahis comme il se peut faire que ne
-soyons de l'evesché de Senlis, ainsi que nous sommes de son baillage.
-Je ne puis estimer autre chose sinon que, pendant l'altercation des
-evesques (dont nous avons parlé), chasque print son lopin de la
-seigneurie de Pontoise.
-
-PARIS. Je voudrois bien sçavoir pourquoy on vous faict porter votre
-taille à Gisors? Par cela on peut conjecturer que vous estes de
-Normandie.
-
-PONTOISE. Or, pour cela rien: on peut porter l'argent des tailles en
-Espaigne, et toutefois par cela ne serions dicts Espaignols, car
-l'argent ne faict pas la nation. Quant à ce que nous sommes de
-l'election de Gisors, il vous faut entendre que le roy feit un impost
-sur le baillage de Gisors. Les esleus du dict lieu remonstrèrent au
-roy qu'ils n'estoyent suffisans pour payer si grande somme de deniers.
-Adonc le roy ordonna que la chastelenerie de Ponthoise seroit annexée
-au dict baillage pour payer la dicte somme, et depuis ce temps-là
-avons esté toujours taxés pour payer aux dicts esleus.
-
-PARIS. Voilà trop parler sans boire.
-
-PONTOISE. Buvons une fois à Pierrelaye.
-
-PARIS. C'est bien dict, beuvons et allons vistement; je voys bien
-neantmoins que je ne pourray pas ce jourd'huy retourner à Paris:
-parquoy, allons paisiblement en rachevant nostre propos.
-
-PONTOISE. N'est-ce pas assez deviser de cette matière? Je prouve que
-je ne suis pas de Normandie pour estre natif de Pontoise; pour en
-faire foy, demandez à tous ceux de la ville: ils vous diront qu'ils
-n'en sont pas.
-
-PARIS. Ils n'ont pas toujours dict ainsi; j'ay ouy dire que le roy
-feit un impost en l'Isle-de-France pour subvenir à ses affaires. Adonc
-le commissaire des tailles envoya une commission aux bourgeois de
-Pontoise, lesquels la refusèrent, se disant estre de Normandie, et non
-subjectz à l'Isle-de-France. Or il y a une reigle en droict qui dict
-que _volenti et consentienti non fit injuria neque dolus_. Puis donc
-qu'ils ont confessé estre de Normandie, il me semble qu'on ne leur
-faict poinct injure en les interpellant Normands.
-
-PONTOISE. Quand ils avoient faict telle responce que vous dictes,
-encore n'est-ce pas pour prouver peremptoirement qu'ils fussent de
-Normandie.
-
-Quand les Galaodites guetoient les Effraites au passaige de Jourdain
-pour les esgorger et outrager, lesdicts Ephraites nioyent leur lignée
-et nation. En cas pareil, sainct Pierre, interrogué des juifs s'il
-estoit de Galilée, dict non, pour craincte que les juifs luy eussent
-peu faire. Ainsy diray-je de messieurs de Pontoise, lesquels, voyant
-qu'on les vouloit outrager en leurs biens, les faisant payer un impost
-faict à la volée, ils ont dict qu'ils n'estoyent subjectz de
-l'Isle-de-France, comme ainsy soit que desjà eussent payé leur part à
-Givors par le commandement du roy.
-
-PARIS. En bonne foy, voilà une bonne raison, et n'y pourrois
-aucunement contredire: car si on me venoit querir pour me mettre en
-prison ou pour me demander de l'argent, je ferois (en la mode de
-Paris) faire la court en ma porte, et dire que Monsieur n'y est pas,
-jusques à ce que je n'eusse plus des moiens d'evader. Et je pense ce
-qui faisoit dire aux bourgeois de Ponthoise qu'ils n'estoyent pas
-subjectz à l'Isle-de-France n'estoit que pour evader. Mais je vous
-demanderois volontiers où donc est Normandie. J'ai quelques fois esté
-en pelerinage au Mont-Sainct-Michel, et si jamais n'ay sceu trouver
-Normandie.
-
-PONTOISE. Je suis certain où commence le pays de Normandie, tant par
-les annales de France que par les livres qui ont faict quelques fois
-description de la terre.
-
-PARIS. Je vous prie fort de me dire, ainsy que je me trouve en place,
-où on en fasse mention, que j'en soys resolu.
-
-PONTOISE. J'ay trouvé que la Normandie commençoit à
-Sainct-Cler-sur-Epte, tirant vers Rouen.
-
-PARIS. La ville ny le vicariat de Pontoise n'est donc pas Normand, car
-il ne s'estend plus loing que là.
-
-PONTOISE. Je ne l'ay ainsi leu aux chroniques de maistre Robert
-Guaguin, où il est dict: _Apud flumen Eptæ, quod est Neustriæ ad
-orientem limes, fit conventio: unam fluminis ripam Carolus, alteram
-Rollo incedit. Intercedentibus legatis res acta est. Rollo Gillam,
-Caroli filiam, uxorem recipit, et in dotem Neustriam, quæ ab Epta
-fluento ad Britones terminatur, clauditurque gallico Oceano.....
-Neustriam adeptus Rollo, eam Normanniam appellavit_[45]. Si vous en
-voulez avoir d'autres temoignages, regardez maistre Hugues de
-Sainct-Victor, lib. 2; _Exceptionum priorum_, cap. 10, _Chronica
-chronicorum_, le Rosier historial de France, les Chroniques de maistre
-Nicolles Gilles, la Mer des histoires, la Cosmographie de Seb.
-Munster, et plusieurs autres que je serois trop long à reciter.
-
-[Note 45: _R. Gaguini rerum gallicarum annales_. Francfort, 1577,
-in-fol. Pag. 71.]
-
-PARIS. Venez çà. Par vostre foy, n'avez-vous jamais ouy desbattre
-ceste matière?
-
-PONTOISE. Ouy, par plusieurs fois, et qui plus est, la question a esté
-proposée par messieurs de la Cour de Parlement pour en donner
-resolution, à cause de la dissension quy fut, il y a quatre ou cinq
-ans, quand maistre Guillaume de Boissy, docteur en medecine, natif de
-Pontoise, fut mis recteur en l'Université de Paris. Les Picards
-disoyent que Pontoise estoit de Picardie, et pour ce vouloyent user
-des priviléges octroyés à ceux qui sont de mesme nation que le
-recteur; les Normands, au contraire, et les François, d'autre costé.
-
-Quand les presidens eurent ouy les parties de chasque costé, on
-conclud que Pontoise avec ses appendices estoit de France, comme ainsi
-fut qu'il soit appelle le Vulcain françois.
-
-PARIS. Puisque la Cour de Parlement y a passé et que vous avez mesme
-langage que nous, je ne dy plus mot.
-
-PONTOISE. Nous voicy aux fauxbourgs de la ville qu'on appelle
-l'Aumosne; demandez à quy vous voudrez: on vous dira que c'est la
-vraye France[46].
-
-[Note 46: On a vu plus haut que, d'après l'abbé Expilly, le faubourg
-de l'Aumosne étoit, de toute la ville de Pontoise, la seule partie non
-comprise dans le diocèse de Rouen.]
-
-PARIS. Je ne doubtois pas des fauxbourgs, ains seulement de la ville,
-à cause que la rivière est entre eux.
-
-PONTOISE. Ce seroit chose ridicule que la ville fust de Normandie et
-les fauxbourgs de France.
-
-PARIS. Il n'y a point d'inconvenient, car nous avons le semblable à
-Paris: c'est assavoir, que l'abbaye Sainct-Germain-des-Prez est de
-l'evesché de Paris et non subjecte à l'evesché. Autant en pourray-je
-dire de toute la ville de Sainct-Denis: jaçoit qu'elle soit proche de
-Paris, n'est toutes fois subjecte à l'Evesque de Paris.
-
-Mais, pour chose que j'en die, je n'en doubte pas, puisque messieurs
-de la Cour du Parlement y ont mis la main; seulement je desire sçavoir
-pourquoy ceste nation est tant odieuse par tout le monde.
-
-PONTOISE. Vous pouvez penser que ce n'est pour vertu qui soit à ceux
-du pays, ains pour leur vice, lequel est odieux à tout le monde, et
-specialement trahison en riant.
-
-PARIS. Vous me faictes venir en mesmoire un vers poetique que j'ay
-autrefois ouy reciter ou leu quelque part:
-
- Normanos fugias, ne fraudis labe graveris:
- Ipsos si socias, certe tu decipieris;
- Hos vitare stude, nam sunt de germine Jude.
- Tr. Tr. la. fla. Normanos dicitur esse.
-
-PONTOISE. Ce n'est sans cause qu'ils sont hays, car ils ont faict tant
-de maux qu'on en feroit une pleine Bible de leur tyrannie.
-
-Sebastien Munster, en sa Cosmographie, recite qu'eux partant du païs
-Dace, d'où ils ont prins leur origine, pour venir au pays où ils sont
-de present, allèrent par la grande mer oceanne, ravissant tout, comme
-pirastes et escumeurs de mer; abordant à Nantes, en Bretagne,
-entrèrent en la grande eglise, et là, tuèrent l'evesque dudict lieu,
-lequel celebroit la saincte messe, ainsi que recitent Sigebertus et le
-_Theatre de la vie humaine_, liv. 14. Ils mirent le feu en l'abbaye
-des Jumiéges, où estoient plus de neuf cents religieux, lequel lieu
-demeura desert et inhabitable environ l'espace de trente ans, ainsi
-que recite maistre Robert Guaguin et maistre Nicolle Gilles,
-historiographes françois. Ils ont d'abondant quelquefois bruslé les
-abbayes de Sainct-Germain-des-Prez et Saincte-Geneviève, lesquelles,
-pour lors, estoyent hors la ville, tellement que les religieux
-desdictes abbayes ne recepvoyent jamais pour estre religieux aucuns
-qui se disent de Normandie[47].
-
-[Note 47: A tous ces méfaits des Normands, Pontoise auroit pu ajouter
-la prise et l'incendie de son château, dont s'emparèrent les hommes du
-nord, et qu'ils brûlèrent en 880 ou 883. C'est peut-être du souvenir
-qu'on en avoit gardé que venoit la haine des gens de Pontoise contre
-les Normands.]
-
-PARIS. Je le crois bien, et si je l'ay veu et ouy par experience, et
-qui plus est, quand ils chantent la litanie, ils disent: _A furore
-Normanorum libera nos, Domine_.--Adieu vous dis, Seigneur.
-
-PONTOISE. Adieu, Sire; Dieu vous conduise, et ne m'appelez plus
-Normand.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et une
- Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter par
- les diables de ville en ville, avec leurs declarations d'avoir
- fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcilléges,
- et aussi d'avoir fait plusieurs degats aux biens de la terre._
-
- _Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour de Parlement
- de Bourdeaux, le samedy 10e jour de mars 1610._
-
- _A Paris, jouxte la coppie imprimée à Bourdeaux_[48]. In-8.
-
- [Note 48: Nous connoissons une autre édition de cette pièce sous
- la date de 1626, Paris, même format, même titre. Nodier, qui la
- possédoit, ne la place pas moins parmi les plus rares. _Nouveaux
- mélanges d'une petite bibliothèque_, nº 58.]
-
-
-L'homme, dès aussi tost qu'il fut fabriqué par l'Eternel, ouvrier
-divin, fut aussi tost surpris par l'ennemy de nature humaine; du
-depuis, Satan n'a cessé, par toutes subtillitez et moyens, de pouvoir
-succomber et arriver le genre humain en ses lacs. Dès incontinant que
-ce grand capitaine Moyse eut en main la commission pour retirer les
-Israëlites d'entre les mains de ce pervers et inique roy d'Egypte
-Pharaon, il luy declare l'ambassade celeste, il le somme à relacher le
-peuple de Dieu; et, pour preuver son dire, il jette sa verge en bas,
-qui tout aussi tost prend vie, et se metamorphose en serpent furieux.
-Les magiciens veulent faire de mesme, mais pour neant: car celle qui
-est produite par la toute-puissance divine engloutit et dissipe ceux
-qui sont provenus de l'art diabolique.
-
-De mesme fut fait les raynes, sauterelles et autres animaux provenus
-d'enchanterie et sortilléges; tellement que l'homme est bien aveuglé
-et dehors de toutes considerations, qui s'adonne à ces malheureuses et
-detestables oeuvres de magie, quittant son Dieu pour suyvre le diable,
-laissant la verité pour le mensonge, se précipite du port de grace et
-salut dans les abismes et gouffres des enfers. Les lecteurs se
-contenteront de ce preambule, à celle fin de ne les ennuyer pour estre
-prolixe, se contentant, s'il leur plaist, au recit de ce discours très
-veritable, prodigieux, et autant admirable que long-temps aye esté mis
-en lumière.
-
-Trois Espaignols, magiciens, accompagnez d'une femme espagnolle, aussi
-sorcière et magicienne, se sont promenez par l'Italie, Piedmont,
-Provence, Franche-Comté, Flandres, et ont par plusieurs fois traversé
-toute la France; et tout aussi tost qu'ils avoient receu quelque
-desplaisir de quelques uns en quelque vilotte ou bourgade, ils ne
-manquoyent, par le moyen de leurs maudits et pernicieux charmes et
-sorcilléges, de faire secher les bleds, et de mesme aux vignes, et,
-pour le regard du bestail, il languissoit quelque trois sepmaines,
-puis demeuroit mort, tellement qu'une partie du Piedmont a senty que
-c'estoit de leurs maudites façons de faire.
-
-Tout aussi tost qu'ils avoient fait joüer leurs charmes en quelques
-lieux par leurs arts pernicieux, ils se faisoient porter par les
-diables dans les nuées, de ville en ville, et quelquefois faisoient
-cent ou six vingts lieües le jour; mais comme la justice divine ne
-veut longuement souffrir en estre les malfacteurs, Dieu permit qu'un
-curé nommé messire Benoist la Faye, natif d'Ambuy, près de Bourdeaux,
-estant allé à Dole pour poursuivre un du lieu auquel il avoit presté
-une somme notable, et pour autant qu'il falloit que le dit messire
-Benoist s'en retournasse à Bourdeaux pour faire enqueste de ce prest,
-attendu que sa partie nioit, il ne fut pas loin d'une harquebusade de
-Dole qu'il trouva ces Espaignols et leur suivante, lesquels se mirent
-en compagnie avec, luy demandèrent où il alloit. Après le leur avoir
-declaré et conté une partie de son ennuy, et se faschant de la
-longueur du chemin qu'il avoit à faire, tant d'aller que de revenir,
-et mesme que les juges ne luy avoient baillé qu'un mois de delay, et
-passé iceluy il seroit forclos, un de ces Espaignols, nommé Diego
-Castalin, luy dit ces mots: Ne vous desconfortez nullement; il est
-près de midy, mais je veux que nous allions coucher à Bourdeaux. Le
-curé pensoit qu'il le disse par risée, veu qu'il y avoit près de cent
-lieues; neantmoins ce, après estre assis tous ensemble, ils se mirent
-à sommeiller. Au reveil du curé, environ les six heures du soir, il se
-trouve aux portes de Bourdeaux avec ces Espaignols.
-
-Estant enquis de ses amis qu'il avoit fait, il monstre ses actes
-faites du mesme jour dans Dole. Nul ne peut croire ce fait; il asseure
-au contraire. Un conseiller de Bourdeaux en fust adverty: il voulut
-sçavoir comment cela s'estoit passé; il declare les trois Espagnols et
-la femme qu'ils menoient; on fouille leurs bagages, où se trouve
-plusieurs livres, caractères, billets, cires, cousteaux, parchemins et
-autres denrées servant à magie; ils sont examinez, ils confessent le
-tout, et plus que l'on ne leur demandoit, disant entre autres d'avoir
-fait, par leurs malheureuses oeuvres, perir les fruits de la terre aux
-endroits où il leur plaisoit; d'avoir fait mourir plusieurs personnes
-et bestail, et estoient resolus, sans ceste descouverte, de faire
-plusieurs maux du costé de Bourdeaux. La Cour leur fit leur procez
-extraordinaire, qui leur fut prononcé le premier mars mil six cens
-dix, en la manière que s'ensuit:
-
-
-_Extrait des registres de la Cour de Parlement._
-
-Veu par la Cour, les chambres assemblées, le procez criminel et
-extraordinaire par les conseillers à ce deputez, à la requeste du
-sieur procureur general du roy, en ce qui resulte à l'encontre de
-Diego Castalin, natif de Boquo en Espaigne, et de Francesco Ferdillo,
-natif de Lina en Castille, et de Vincentio Torrados, natif de Madril,
-et de encores Catelina Fiosela, natifve de Colonasos, les conclusions
-du sieur procureur general du roy. Ouys et interrogez par la dite
-Cour, les dits accusez, sur les enchantemens, magies, sorcileges et
-autres oeuvres diaboliques, et plusieurs autres crimes à eux imposez,
-tout consideré, dit a esté que la dite Cour a declaré et declare les
-dits Diego Castalin, Francesco Ferdillo et Vincentio Torrados, et
-encore Catalina Fiosella, deuëment attaints et convaincus des crimes
-de magies, sorciléges et autres pernicieuses oeuvres malheureuses et
-diaboliques; et pour réparation desquels crimes, les a la dite Cour
-condamné et condamne à estre prins, mené par la haute justice en la
-place du Marché aux porcs, et estre conduits sur un buscher pour illec
-estre bruslez tous vifs, et leurs corps estre mis en cendres, ensemble
-leurs livres, caractères, cousteaux, parchemins, billets et autres
-servant à magie. Donné à Bourdeaux, en Parlement, le 10 mars 1610.
-
- * * * * *
-
-Estant sur le buscher, ils declarent plusieurs malheureuses oeuvres
-diaboliques qu'ils exerçoient par art de magie, et dirent qu'ils
-avoient apris le dit art à Toledos en Espaigne, où ordinairement s'en
-faisoit escole publique, et que par le moyen de ceste fanatique
-science ils avoient puissance de faire perir plusieurs personnes,
-bestail, et porter beaucoup de dommages aux fruicts de la terre; aussi
-ils confessèrent d'avoir voulu entrer dans la Rochelle, ce qui ne
-leur fut permis, et n'y alloyent à autre fin, sinon pour faire, par
-leur diabolique science, perir plusieurs personnes; disant que, quand
-ils vouloyent, avec certaines poudres qu'ils brusloient, ils
-infectoient l'aër, tellement que plusieurs personnes, attaints de
-ceste mauvaise et pernicieuse odeur, mouroient subitement.
-
-L'Espagnolle qui les suyvoit, nommée Catalina Fiosela, dit et confessa
-une infinité de meschancetez par elle exercez: entre autres, par ses
-malheureux sorcilléges, elle avoit fait avorter une infinité de femmes
-enceintes, et d'avoir infecté avec certaines poisons plusieurs
-fontaines, puits et ruisseaux, et aussi d'avoir fait mourir plusieurs
-bestail, et d'avoir fait par ses charmes tumber pierres et gresles sur
-les biens et fruits de la terre. Après sa confession, elle fut incitée
-à crier mercy à Dieu, ce que jamais ne voulut faire.
-
-Ainsi fut la fin de ces maudits magiciens, lesquels, estant possedez
-du diable, meurent sans aucune contrition de leurs fautes et pechez.
-
-Voilà qui doit servir d'exemple à plusieurs personnes qui s'estudient
-à la magie; d'autres, si tost qu'ils ont perdu quelque chose, s'en
-vont au devin et sorciers, et ne considèrent pas qu'allant vers eux
-ils vont vers le diable, et quittent leur Dieu et createur pour suivre
-l'ennemy et le prince des tenèbres.
-
-Mais qu'en vient il à la fin? Une ruine miserable, comme il est arrivé
-à ces pauvres malheureux; car Dieu, qui est jaloux de son honneur et
-de sa gloire, ne permet pas que ces tours de Babel, qui ont esté
-edifiées par cet arrogant et superbe qui ne tasche qu'à obscurcir sa
-gloire, puissent durer long-temps, et dès aussi tost qu'il commence à
-s'ennuyer de ces crimes trop odieux, du premier mouvement qu'il remue
-sa main pour les accabler, tout cela s'en va en poudre, et n'en sort
-qu'une confusion miserable de ceux qui s'y sont arrestez. Voire
-encore, ce qui devroit effrayer davantage leurs imaginations, il fait
-d'ordinaire que celuy qui les a fait broncher en ces filez par ses
-belles promesses, c'est celuy qui les prent dedans, et leur fait
-endurer une fin miserable; aussi est-ce le bourreau de la justice de
-Dieu, qui ne se plaist qu'en la perte des ames, et qui roule toutes
-ses machines pour les abismer au gouffre de damnation, où il leur fait
-puis après payer l'usure des maux et execrables parricides qu'ils ont
-attenté et mis en exécution sur leurs frères. C'est une chose du tout
-estrange de dire que l'homme se laisse tellement aveugler en soy-mesme
-qu'il perde tout sentiment et de l'humanité et de la religion,
-laschant ainsi la bride à ses passions pour executer les desseins de
-Satan sur les creatures, et bouchant l'oreille aux inspirations du
-ciel, qui luy font voir parmy les tenèbres de son erreur la deformité
-de ses pechez. Ils ne se soucient plus de salut, et logent toutes
-leurs espérances en morte paye en enfer, sans se soucier de rien,
-sinon d'estre compagnons du diable; et celuy qui peut faire quelque
-acte dont l'abomination fasse dresser les cheveux, voire à ses
-compagnons, c'est celuy qui s'estime le plus gentil de la trouppe, et
-qui merite plus de salaire; de façon qu'il n'y a meschanceté que ces
-maudits ne mettent en exécution. D'où penserons-nous que cela
-provienne, sinon de ce qu'ils oublient entièrement Dieu et son
-paradis pour se donner en holocauste à la cruauté de l'enfer?
-Recognoissons donc nostre Dieu et craignons ses jugemens, puis qu'il
-permet ainsi que ceux qui l'oublient tresbuschent en des horreurs si
-estranges, et, le priant de confondre ceste engeance perverse,
-retournons-nous à luy par penitence, et le supplions qu'il luy plaise
-reveiller ceux qui sont enyvrez de ces charmes pour se remettre au
-droit chemin.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
- d'un favory de la cour d'Espagne. A Paris, chez Nicolas Rousset,
- rue de la Calandre, au Saumon._
-
- M.DC.XXII. In-8.
-
- * * * * *
-
- _Histoire admirable en laquelle on voit les principes abjects,
- progrez magnifiques et declin pitoyable d'une grande fortune, en
- la personne d'un favory de la cour d'Espagne._
-
-
-Rien de plus superbe, rien de plus indomptable qu'un homme eslevé de
-la poussière au sommet de quelque haute fortune. Ce Thraso, ce
-bravache, gourmande les destins, bat la terre d'un pied glorieux, et
-croit que le ciel luy est obligé de ses influences. Jupin a perdu ses
-foudres, la mer ses tempestes, et tous les tremble-terre du monde ne
-lui feroient pas (ce luy semble) changer ses orgueilleuses demarches.
-Ce fut ceste consideration qui fit refuser à Platon de prescrire les
-loix aux Atheniens: La prosperité, disoit ce grand philosophe, est un
-rapide torrent qui entraisne et bouleverse les esprits qui n'ont jetté
-des profondes racines au champ de la vertu, et qui d'un sang noble et
-genereux n'ont esmané leur origine. Mais sur tous ceux-là sont
-indignes de grandes fortunes et d'estre employez aux affaires
-publiques, qui ont pris leur estre d'un sordide concubinage; ces
-aiglons adulterins n'osent regarder le soleil, et leurs foibles
-cerveaux se lassent au premier essor. Enfin, il faut conter entre les
-miracles naturels lorsqu'un infame bastard essaye d'amender par ses
-louables actions les defauts de son extraction. L'histoire suivante
-mettra le doigt du lecteur sur ces veritables propositions et
-realisera ses maximes.
-
-Dom Rodrigo[49] estoit fils de François Calderon, lequel estoit soldar
-en Flandres, et de Marie Sandelin, de nation allemande[50], et fut
-engendré auparavant le mariage, mais depuis fut legitimé par celuy de
-son pere et mere. Il naquist en Envers, entre le peu de richesses et
-l'infortune de la guerre, et ne se pouvoit douter de la sienne, puis
-qu'estant nouveau-né il fut enlevé par dessus les murailles de la
-ville pour ne scandaliser la reputation de sa mère, et fut donné en
-nourrice hors la ville. Sa mère deceda peu de temps après, et son
-père, estant vefvier, quittant Envers, s'en alla à Valdoric, d'où il
-estoit natif, issu d'honnestes parens, dont il en herita de quelques
-commodités. Peu de temps après, il se remarie; voyant son jeune enfant
-desjà grandelet et mal aymé de sa belle-mère, il essaye de trouver
-moyen de le placer pour passer sa vie. Il fit donc tant que, par la
-faveur de ses intimes amis, il fut le premier page du vice-chancelier
-d'Arragon, et en après, à cause de sa beauté et gentillesse d'esprit,
-il fut mis au service du marquis de Denia, dom François Gormez de
-Sandoval et Rosas, qui alors estoit duc de Lerme, et reveré comme
-vice-roy de toute l'Espagne et seigneur de la plus grande privance du
-roy dom Philippe troisiesme, lequel est en gloire. Mais, pour la mesme
-cause de dom Rodrigo, il est demis de toutes ses charges, et l'on
-pourchasse à present pour le faire mourir.
-
-[Note 49: C'est le même que Le Sage a mis en scène dans _Gil Blas_,
-liv. VIII, chap. 2-13, etc. Ce qu'il en dit, tout à fait d'accord avec
-ce qu'on va lire, prouve combien dans son roman il savoit respecter
-l'histoire. Cette pièce, qui peut servir utilement à commenter le
-chef-d'oeuvre dans cette partie, n'a pas été connue de François de
-Neufchâteau, ou, disons mieux, de M. Victor Hugo, véritable auteur des
-notes du _Gil Blas_, que l'académicien mit sous son nom, faisant ainsi
-payer à l'_enfant sublime_ la protection qu'il lui accordoit.]
-
-[Note 50: La mère de D. Rodrigue s'appeloit en effet Marie Sandelen.
-L'histoire dit qu'elle étoit Flamande.]
-
-Dom Rodrigo devint si grand à l'ombre de la puissance de son maistre,
-gaignant les bonnes graces des princes et seigneurs d'Espagne, qu'il
-fut soustenu de deux fortunes, et fit tant par ses prières, reverences
-et supplications, qu'il parvint à estre ayde de la garde-robbe
-royalle: il succeda à l'estat de dom Pedro de Franqueya, comte de
-Villalonga, secretaire d'estat, ayant en son seul maniement plusieurs
-papiers et escritures, lesquelles estoient du precedent entre les
-mains de diverses personnes, ayant pour son compte l'expedition des
-plus grandes affaires de ce royaume. Il estoit doué d'un esprit fort
-prompt, bien entendu aux choses qui dependoient de la republique; il
-estoit d'une agreable taille, mais aussi fort presomptueux envers ceux
-qui estoient sous sa domination[51] (qui estoient pour lors en grand
-nombre). Il se maria avec la comtesse d'Oliva; il fut fait chevalier
-de l'ordre de Saint-Jacques, et quelque peu de temps après commandeur
-de Ocanna, puis comte d'Oliva, tiltre lequel il passa en après à son
-fils dom François Calderon, premier nay de sa maison, marquis de Sept
-Eglises[52], et sa dernière qualité estoit d'estre capitaine de la
-garde allemande.
-
-[Note 51: Ceci répond très bien a ce qu'on lit dans _Gil Blas_ (liv.
-VIII, chap. 3), et justifie à merveille les courbettes que Le Sage
-fait faire à son héros lors de sa première visite à D. Rodrigue.]
-
-[Note 52: De _Siete Iglesias_.]
-
-Son père, estant homme fort vertueux, bien qu'il devînt plus riche, ne
-meit jamais en oubly son origine. Ains, sans aucun desir d'atteindre
-au sommet des honneurs mondains, remonstroit souvent à dom Rodrigue en
-quel peril se jettoit celuy qui s'asseuroit sur le glissant pavé des
-hautesses humaines; mais d'autant plus il luy remonstroit, d'autant
-plus il devint ambitieux et remply d'orgueil, jusques à prendre à
-deuil les dites remontrances, et l'en avoit en haine.
-
-Neantmoins, voyant son père vefvier pour la seconde fois, il tascha
-de le gorger du mesme suc de ses grandeurs[53], car, comme aimé et
-favory du roy, il luy fit obtenir l'ordre de chevalier de Sainct-Jean,
-qui sont comme les chevaliers de Malte en France; en après chevalier
-de Sainct-Jacques, vicomte de Suegro, estat qui ne se donne qu'à celuy
-en qui Sa Majesté se fie le plus et plus privé de sa personne. Il fut
-lieutenant de la garde allemande et l'ordre de mayeur d'Arragon, en
-quoy il voulut limiter sa fortune, ainsi qu'omme bien advisé.
-
-[Note 53: D. Rodrigue avoit, dit-on, commencé par renier son père;
-mais les reproches que cette conduite lui attira le firent se raviser,
-comme il est dit ici. Le Sage, que l'histoire de Calderon préoccupe à
-chaque page des livres VIII et IX de son _Gil Blas_, fait allusion à
-ces sentiments et à ce retour repentant du favori; mais, pour les
-mettre mieux en relief, il les prête à Gil Blas lui-même, qu'il nous
-montre alors admis avec Calderon au partage des faveurs du duc de
-Lerme. «Me reprochant moi-même que j'étois un fils dénaturé, je
-m'attendris, lui fait-il dire. Je me rappelai les soins qu'on avoit
-eus de mon enfance et de mon éducation; je me représentai ce que je
-devois à mes parents, etc.» Liv. VIII, chap. 13.]
-
-La renommée de Rodrigue volloit par tout le pays. La familiarité qu'il
-avoit avec le dit duc[54], et l'authorité et puissance qu'il avoit au
-gouvernement, le rendit si orgueilleux, qu'il franchit toutes les
-limites d'humilité, et estimoit à peu les nobles du pays, et traitoit
-fort mal ceux qui estoient sous sa domination. Ses richesses et
-delicts marchoient d'un mesme pas; il se faisoit porter un grandissime
-respect, et bien souvent ceux qui tenoient le frein de la justice se
-tenoient très heureux d'estre à ses bonnes graces, et lui deferoient
-ce qui estoit de leur devoir pour tousjours s'entretenir en icelles,
-et en ceste manière de vivre commença à se faire hayr de plusieurs, et
-se mettre en mauvaise odeur du commun peuple, qui fit tant que son
-avarice fut portée jusques aux oreilles du roy, qui, l'ayant fait
-venir devant luy, sceut si bien pallier son mal à force de blandices
-et belles parolles, qu'il obtint son pardon, luy disant qu'il ne
-croyoit rien de ce qui luy avoit esté rapporté.
-
-[Note 54: «Son logement communiquoit à celui du duc de Lerme, et
-l'égaloit en magnificence. On auroit eu de la peine à distinguer par
-les ameublements le maître du valet.» _Gil Blas_, liv. III, chap. 8.]
-
-Le restablissement du dit duc en sa maison servist de rechef de butte
-aux calomnies du peuple, qui à haute voix l'accusoit de grands delits,
-meurtres, faussetés et sorcelleries, et dessus tout d'avoir levé de
-grandes daces[55] sur eux, ce qui lui occasionna de se retirer de la
-cour, et s'en alla à Valdoric avec une frayeur de sa disgrace, à cause
-qu'entre plusieurs informations qu'on faisoit pour lors de quelques
-ministres d'estat, la sienne se trouva très meschante et digne de
-mort. Il fut quelque temps à Valdoric pour determiner ce qu'il devoit
-faire à son infortune, et en confera à une religieuse qui estoit en
-son monastère de Porta-Cely, et lui disoit qu'il vouloit eviter la
-furie d'un roi offensé et courroucé. La saincte religieuse luy dit
-que, s'il se vouloit sauver, qu'il attendît le succès de ses affaires.
-Il l'entendoit du corps, elle l'entendoit de l'ame. Pendant ce temps,
-il cacha chez ses amis plusieurs papiers d'importance, ensemble or,
-argent et autres richesses, pensant que la rumeur du peuple se
-passeroit[56]. Mais il succeda un effect tout contraire à son
-intention, d'autant qu'en une nuict dom Fernando Ramirez Farinas,
-conseiller au royal conseil, assisté d'hommes en armes, le vint
-prendre, et le bailla en seure garde à dom Francisco de Itazabal,
-chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, et le menèrent au chateau de
-Montaches, et alors fut esleu pour ses juges dom Francisco de
-Contreres, à present president de Castille, et Louys de Salcedo, et
-dom Petro del Cortal, conseillers du suprême conseil, pendant lequel
-temps on descouvrit plusieurs choses en divers lieux, à force
-mandemens et censures.
-
-[Note 55: Le Sage parle de ces grandes daces (taxes) que D. Rodrigue
-levoit sur ceux qui demandoient sa faveur. «Il (D. Roger de Rada)
-avoit envie, fait-il dire à Scipion, de s'adresser à don Rodrigue de
-Calderon, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné en
-lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au
-poids de l'or, etc.» _Gil Blas_, chap. 7.]
-
-[Note 56: La disgrâce du duc de Lerme (1618) mit le comble à celle de
-D. Rodrigue et acheva sa perte.]
-
-Il fut fait inventaire des biens meubles qu'il avoit au dit
-Valladolid, où il se trouva une richesse inestimable, outre plusieurs
-registres et papiers qui donnoient tesmoignage de plusieurs faussetez
-en son compte. Quelques jours en après, il fut changé de prison, et
-mené à Santercas avec la même garde, et pour sa dernière il fut amené
-à son logis, et fut donné en garde ès mains de dom Manuel Francisco
-de la Hinozosa, chevalier de l'ordre de Sainct-Jacques, lequel
-l'assista au dit logis jusqu'au jour de sa mort. Deux coffres remplis
-d'escritures, qui furent trouvés chez un sien parent, esclaircirent
-beaucoup d'affaires procedant aux informations. Il fut mis à la
-question, où il endura tous les tourmens de la gesne, et la seconde
-fois il l'eust extraordinairement, laquelle il supportoit avec autant
-de constance et generosité comme auparavant. Toutes les ceremonies de
-justice furent observées avec tel droit et equité, que lui-mesme en
-loüoit grandement la procedure, et les juges en beaucoup d'occasions.
-Il ne sortoit hors de la chambre, qui estoit celle où il couchoit du
-precedent, petite et très obscure; c'est pourquoy il y avoit tousjours
-de la chandelle, et n'entroit en icelle que deux gardes de porte, qui
-se changeoient à certaines heures, et un sien serviteur, auquel
-n'estoit permis de sortir, qui luy donnoit ce qui luy estoit
-nécessaire. Le reste des gardes estoient dehors, au nombre de
-dix-huict hommes, sans lesquels jamais ne s'ouvroit la porte. Aucune
-personne de qualité ne parla à luy jusques à ce que sa sentence fut
-donnée, sinon ses procureurs, advocats et son confesseur, non
-toutesfois sans la presence de ceux de sa garde. La plus grande partie
-du temps il estoit au lict, qui fut cause qu'estant assailly d'une
-goutte, difficilement pouvoit-il marcher sans l'aide d'un baton pour
-aller à costé d'icelle, où estoit construit un petit oratoire fait
-exprès pour lui faire entendre la saincte messe, assisté tousjours de
-sa garde. Il y avoit aussi une autre chambre où ses juges
-instruisoient son procès. En la grande salle estoit la marquise sa
-femme, qui recevoit toutes ses visites.
-
-Le neufiesme de juillet luy fut notifié deux sentences, l'une pour les
-fautes qu'il avoit contre le civil, et l'autre à cause du crime de
-lèse-majesté; par icelle liberté luy fut donnée, parceque le procureur
-fiscal qui l'avoit accusé complice de la mort de dame Marguerite
-d'Austriche, reyne d'Espagne[57], ne peut en faire preuve vallable;
-mais pour les assassinats de dom Alphonso de Caravajal, reverend père
-Christofle Suarez, de la compagnie de Jesus, Pedro Cavallero et Pedro
-del Camino; pour l'emprisonnement et mort d'Augustin de Avila, vivant
-sergent en la cour, et tout ce qui se passa en sa mort, et même pour
-avoir commis et fait faire l'assassinat contre la personne de
-Francisco de Xuara, par les mains d'un sergent de compagnie nommé Juan
-de Gusman, et pour avoir impetré de Sa Majesté (lequel est en gloire)
-remission de ses delictz, faussetez et mensonges, fut condamné que, de
-la prison où il estoit, il seroit mené sur une mule sellée et bridée
-(qui est l'ordre de mener les criminels de qualité, car les autres on
-les meine sur des ânes), avec un crieur, lequel publieroit ses fautes,
-et de ceste sorte seroit mené par les rues accoustumées de la ville,
-et conduit au lieu patibulaire, au quel lieu il seroit pour cet effect
-dressé un theatre, et que sur iceluy il seroit degorgé (qui est la
-manière comme sont punis les criminels de qualité, car on ne décolle
-par derrière que les traistres); et par sa sentence civile, laquelle
-l'on dit contenir deux cens quarante-quatre delicts, a esté condamné à
-un milion deux cens cinquante mil ducats, et pour chapitre final, où
-fut remis beaucoup d'offences touchant le dit civil, a esté condamné à
-tous et tels offices, tiltres, dons et choses qu'il possédoit, et en
-tout son vaillant, sans faire mention de ses enfans, qui sont deux
-masles, et tout cecy il entendit avec une grande generosité de coeur,
-se remettant entre les mains de Dieu. Pour le diffinitif de la
-sentence, et pour estre bien examinée, fut nommé d'avantage les juges
-que cy-dessus, desquels dom Rodrigo en recusa quelques uns, et à cause
-d'icelle recusation en fut nommé d'autres; il fut declaré ignoble,
-parquoy il fut condamné à douze mil maravedis, qui est une amende que
-doivent les criminels de qualité. Et pour n'avoir les juges approuvé
-le consentement de la mort de la reyne, quelques jours après ses
-advocats et procureurs appelèrent que la sentence ne s'executast,
-parceque la loy du pays ne permet d'executer les sentences criminelles
-le mesme jour, ains les laissent quelque espace de temps pour avoir
-recognoissance de leurs fautes. Si tost qu'icelle sentence lui fust
-notifiée, l'on donna permission à tous religieux de le visiter, et le
-disposer de se resoudre à la mort; ce que voyant s'y resoult. Il
-diminue donc son manger, ne dort en lict, et se règle du tout à
-penitences et disciplines. Il passoit les jours à plorer ses pechez et
-offences, et les nuicts à oraison, demandant pardon à Dieu. Sa
-penitence estoit si grande, que par plusieurs fois frère Gabriel du
-Sainct-Esprit, religieux de l'ordre des carmes (exemple de toute
-religion), lequel l'assistoit journellement, le reprint d'une si
-grande cruauté qu'il usoit sur son corps, tant en jeusnes,
-disciplines, mortifications de chair, comme d'oraisons et repentance
-de ses pechez, et outre plus une grande patience de ses maux, lesquels
-il representoit à Dieu pour la diminution de tous ses pechez. Pendant
-ce temps, il se confessa et communia par plusieurs fois, non jamais
-sans avoir les yeux baignant en pleurs.
-
-[Note 57: Marguerite d'Autriche, fille de l'archiduc Charles, duc de
-Styrie, femme du roi Philippe III, morte le 8 octobre 1611.]
-
-Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il
-eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast
-pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille
-embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du
-bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si
-miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra
-très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme
-au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la
-dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans
-prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un
-crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il
-avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy
-jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de
-Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de
-Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté
-au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et
-rompue.
-
-Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un
-religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre
-du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins
-le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il
-eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit
-osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes.
-
-Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous
-ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place
-publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs
-estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et
-n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une
-chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour
-eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que
-on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues
-où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que
-c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.
-
-A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis
-de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement
-accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et
-dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4
-religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4
-penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en
-forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte,
-laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux
-jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit
-esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe
-jusques à l'estomach.
-
-Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et
-couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix
-par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage
-se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort
-souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre
-signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux
-sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux
-confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla
-la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au
-ciel, fut de cette sorte l'espace de deux _credo_, et rejetta ses yeux
-sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à
-l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A
-la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la
-mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus
-honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut,
-je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes
-enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix,
-le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda
-pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que,
-mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en
-ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit
-luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les
-figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la
-beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande
-compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il
-n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi
-ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit
-d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes
-sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride,
-estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de
-qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy
-avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la
-multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son
-accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence,
-avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:
-
-«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour
-en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts
-d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes
-de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences,
-lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret
-dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour
-son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui
-commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.»
-
-Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de
-l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de
-Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec
-quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore
-avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à
-parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous
-les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et
-recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand
-courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant
-permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le
-corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après
-l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo
-l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et
-lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se
-descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il
-s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et
-repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un
-bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le
-dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même
-instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun
-mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières
-et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut
-ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible
-spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit
-reduit.
-
-[Note 58: Cette exécution eut lieu le 21 octobre 1621. Il y avoit
-trois ans que le procès de D. Rodrigue étoit commencé. On ne l'avoit
-ainsi fait traîner en longueur que pour entretenir la haine du peuple
-contre tout ce qui rappeloit le ministère du duc de Lerme, et, créer
-de nouveaux obstacles à ce ministre s'il tentoit de rentrer en grâce.
-Il y réussit un instant: Philippe III le rappela de l'exil, et il y
-eut quelque espérance de salut pour D. Rodrigue; mais la mort du roi
-et l'avénement de Philippe IV, qui fut tout à fait contraire à ces
-idées de clémence, firent renvoyer le duc de Lerme en exil et hâter le
-supplice de son favori.]
-
-[Note 59: «Calderon mourut, dit Saavedra en ses devises politiques,
-avec une constance héroïque, qui changea en estime et en compassion
-cette haine universelle que sa fortune lui avoit attirée.»]
-
-Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire;
-deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet
-effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le
-fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis
-dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez;
-plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et
-tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit
-corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust
-ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il
-etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de
-prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu
-prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission
-de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et
-religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de
-torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour
-l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un
-commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit
-enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour
-l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui
-ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent
-delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut
-depouillé devant tout le peuple; je ne sçay coeur si dur qui n'en eust
-eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un
-cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on
-ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui
-met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un
-coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec
-la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères
-d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des
-confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six
-pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le
-portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes
-penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères
-avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes
-et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé
-une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de
-Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un
-chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et
-deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à
-genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist
-qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue
-et manifeste.
-
-Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la
-felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y
-peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez
-souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité,
-veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont
-qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de
-sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut
-donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions
-cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui
-valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les
-joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté
-appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.
-
-Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de
-Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande,
-concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de
-Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et
-sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens,
-avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit
-grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle
-de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six
-mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus;
-aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il
-avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre
-à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant
-qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du
-monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en
-la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du
-monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre
-cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin
-qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui
-vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui
-avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin
-et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.
-
-Il s'est trouvé pour certain que chacun an il entroit en sa maison
-plus de deux cens mil ducats de rente, qui seroit 183333 escus de
-rente, sans les particulières richesses, qu'il est impossible de
-nombrer.
-
-Son père et sa femme, avec deux fils et deux filles, s'exemptèrent de
-cette ville deux jours avant son execution, après avoir fait de
-grandes diligences pour lui sauver la vie, et avoir jetté plusieurs
-larmes; et tient-on qu'ils se sont retirez à Oliva, qui est ce que
-l'on peut raconter de ceste presente histoire.
-
-De Madrid, le vingt-deuxiesme jour d'octobre mil six cens vingt-un.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la
- Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
- Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
- particularitez d'iceux._
-
- _Maleficos non patieris venire._ Exod. 22.
-
- M.DC.XXIIII.
-
- In-8[60].
-
- [Note 60: Il y avoit eu une édition de cette pièce l'année
- précédente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre
- est le même, sauf cette différence que les frères de la
- Rose-Croix y sont appelés _frères de la Croix-Rosée_. M. Leber
- possédoit cette édition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothèque, nº
- 3390.--
-
- Les frères de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur
- Christian Rosenkreutz, avoient commencé de se révéler en 1604,
- après que l'ouverture du tombeau du maître eut livré aux
- disciples les grands arcanes écrits en lettres d'or. «Entre
- toutes ces raretez, dit Naudé, parlant des momeries de la secte
- nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une
- inscription, laquelle ils trouvèrent sous un vieil mur: «Après
- six vingts ans, je seray descouverte», car elle nous desnote l'an
- 1604, qu'ils ont commencé à paroistre.» _Instruction à la France
- sur la verité de l'histoire des frères de la Roze-Croix_, Paris,
- 1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naudé, que M. Hoefer a
- indiqué par erreur sous le titre de _Advis à la France_, etc.
- (_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse
- satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus
- considérable de celles qui furent publiées alors dans la même
- intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer:
- 1º _Effroyables factions faictes entre le diable et les prétendus
- Invisibles...._, pièce que nous comptons donner dans l'un de nos
- volumes; 2º _Advertissement pieux et très utile des frères de la
- Rosée-Croix... escrit et mis en lumière pour le bien public par
- Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pièce
- latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Roseæ-Crucis_,
- etc., parue l'année précédente. Les pièces en latin sur ce sujet
- furent surtout nombreuses; M. Leber en possédoit un plein
- portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le nº 3391
- de son _Catalogue_, et il n'en épuise pas la liste. Elles sont
- datées de 1616 à 1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce
- même pays nous avoit envoyé, mais écrite dans l'idiome national,
- une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre
- bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc.
- Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'après M.
- Hoefer, _loc. cit._]
-
-
-Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust
-souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces
-termes: «_Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au
-dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au
-costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray
-semblable au Très-Haut_» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux
-eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger
-sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac
-caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis,
-a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage
-qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et
-vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet.
-
-Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont
-comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem
-quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces
-demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre
-chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de
-vestement à la divinité.
-
-Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se
-servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits
-revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement
-où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre
-hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des
-anges confirmez en grace.
-
-Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens,
-prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils
-enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance
-de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte
-et d'adoration.
-
-Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps
-entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses
-frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et
-cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures,
-cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix
-doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en
-cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir
-tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne
-s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par
-les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des
-trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal.
-
-Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien
-d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs
-empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un
-Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de
-telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles,
-combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite
-science!
-
-L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de
-ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre
-habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos
-crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller
-ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel
-pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise
-de l'ire de Dieu.
-
-Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens,
-cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres
-desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et
-fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux
-escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes,
-et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se
-couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire
-autheurs de leurs magiques piperies.
-
-[Note 61: Dans l'une des pièces citées tout à l'heure, _Advertissement
-pieux et très utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pensée, que les
-Rose-Croix étoient précurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde
-«l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donné par sa bouche, et
-signes qui doivent précéder son dernier avénement.»]
-
-Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur
-de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute
-le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par
-elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le
-Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie
-qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel,
-et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de
-Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des
-rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par
-elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que
-Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté,
-estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte;
-Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle,
-sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets
-cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent
-l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit
-l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu
-jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable
-discipline.
-
-O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous
-toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces
-criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement
-le ciel et la terre de leurs sorcelleries?
-
-Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre
-royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire
-de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées
-racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point
-parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frères de la
-Rosée-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade
-abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour
-achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop
-aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils
-estiment le salut de leurs ames?
-
-Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique
-de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes
-dignes de foy.
-
-Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des
-fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de moeurs sont
-les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de
-Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du
-grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de
-l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du
-Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de
-calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et
-recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc
-quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait
-promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces
-effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face
-morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux
-trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent,
-l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font
-ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de
-son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers,
-et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent
-l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de
-livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens
-suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement
-leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive
-liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais
-pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue
-que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.
-
-[Note 62: Les Rose-Croix s'attaquèrent surtout aux gens de robe pour
-les endoctriner. «Ils produisent, dit G. Naudé, des advocats et
-presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.»
-_Instruction à la France_, etc., pag. 5.]
-
-Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à
-ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et
-ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement
-d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent
-insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que
-les murailles[63].
-
-[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et très utile, etc._, pag. 5,
-l'apparition des Rose-Croix à un avocat de Paris est racontée d'une
-manière moins défavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi à une
-fuite prudente: «Selon le commun bruict, se sont apparus à un advocat
-qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais étant survenu
-quelqu'un qui avoit affaire à luy, après luy avoir dit qu'ils
-reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que
-l'advocat ayant raconté à un sien amy quelques jours après, on dit que
-ces frères s'apparurent de rechef à luy dans le faubourg
-Saint-Germain, et luy reprochèrent qu'il n'avoit pu garder le secret,
-qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne
-les a reveus.»]
-
-Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste,
-ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la
-Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de
-sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré
-son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la
-droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son
-esprit.
-
-[Note 64: Tous les frères de la Rose-Croix, et, «de quatre qu'ils
-estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au
-nombre de huit», s'arrogeoient la grâce de guerir les malades, grâce
-«si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de
-l'empeschement.» G. Naudé, _Instruction à la France_, etc., pag. 33,
-35, 36.]
-
-Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez
-cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas
-sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs
-ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la
-teneur[65].
-
-[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans
-l'_Advertissement pieux et très utile_, etc., pag. 1. G. Naudé la
-donne aussi (pag. 5), en la faisant précéder de ces curieux détails:
-«Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant
-que, le roy estant à Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld
-trop esloigné pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit
-de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour
-vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant
-six lignes manuscrites.» _Instruction à la France_, etc., pag. 26.]
-
-«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la
-Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et
-invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le coeur des
-justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et
-parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les
-hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.»
-
-En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement,
-que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la
-croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes
-choses;
-
-Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent,
-qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et
-de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;
-
-Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment,
-sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car
-par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des
-sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;
-
-Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes
-langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de
-la vie desquels ils sont bien esloignez.
-
-Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous
-retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux
-abismes les ames emportées de trop grande curiosité.
-
-Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute
-la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et
-règles universelles.
-
-Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant
-veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de
-nature.
-
-[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collége le lieu de leur
-réunion. Ils en avoient trois: «l'un aux Indes, en une île toujours
-flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisième en la ville
-de Paris, en certains lieux souterrains.» _Avertissement pieux et très
-utile_, etc., pag. 4-5.]
-
-Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de
-toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité,
-fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage
-de la mère de Dieu et de tous les saints.
-
-Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux
-suffrages de l'Eglise et aux sacrements.
-
-Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui
-rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants
-innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur.
-
-Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres
-venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer
-avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les
-champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil
-maladies.
-
-Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons
-compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on
-doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à
-propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez
-de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire!
-
-O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la
-sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu
-gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la
-masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation
-en ces termes exprès: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et
-au Levitiq., 20: _Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et
-fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam
-eam de medio populi sui_.
-
- * * * * *
-
-
- _Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence
- françoise. Première assize le 13 mars 1634_[67]. In-8.
-
- [Note 67: Cette date, pour une pièce, qui a trait sans doute aux
- séances de l'Académie françoise, est fort intéressante à
- remarquer, en ce qu'elle devance de près d'une année celle des
- lettres royales qui constituèrent ce corps illustre. Ces
- lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit évident,
- d'après notre curieux livret, que dès les premiers mois de
- l'année précédente la docte assemblée tenoit ses assises, non
- plus à huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit
- logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et à la
- connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635,
- mais bien de 1634, l'existence réelle de l'Académie françoise.]
-
-
-S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que
-tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal
-de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.--Respondu: Soit
-communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70].
-
-[Note 68: Le saint homme n'échappoit du reste au bon langage que par
-ses néologismes de spiritualité; il faut même se hâter de dire qu'il
-étoit l'un des plus fervents admirateurs des bons écrivains de son
-époque, fussent-ils assez peu chrétiens, comme Balzac, par exemple,
-qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mélanges d'histoire
-et de littérature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.]
-
-[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de
-Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette
-époque. Il avoit été prêtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de
-son établissement par M. de Berulle. En remettant à son examen les
-livres du cardinal, on les soumettoit donc à un bon juge.]
-
-[Note 70: Étienne Binet, jésuite, mort en 1639, après avoir été
-recteur en différentes maisons de son ordre, et avoir publié grand
-nombre d'ouvrages de piété. Dans le plus excellent de tous, omis
-pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur
-gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve,
-au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet
-appliqua plus tard si éloquemment à la congrégation de l'Oratoire:
-«Jamais il ne fut une telle famille, où tout le monde obéit sans que
-personne y commande.» V. édit. de 1776, pag. 90.]
-
-S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute
-l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux
-qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la
-traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs
-mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et
-cætera_.--R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de
-Paris.
-
-[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle
-une sorte d'académie de théologie, que l'archevêque de Paris dut
-interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre
-qu'elle n'avoit point fait elle-même, sous ce titre: _Homélies sur
-l'épître de S. Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse
-d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.]
-
-S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur
-le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le
-françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqué
-à l'imprimeur Estienne.
-
-[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqué par Ménage,
-dont Sallengre a donné _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On
-l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succédé au P. Goulu
-dans la chaire de professeur royal en langue grecque.]
-
-[Note 73: Peut-être faut-il substituer l'initiale M à celle-ci, car je
-pense qu'on veut parler ici du président de Mesmes, chez qui Montmaur
-avoit plein accès, et qu'en bon parasite il flattoit, même dans son
-mauvais langage.]
-
-S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter
-les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës,
-le mot de _conception_ ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et
-ce seullement à cause de l'epithète _immaculée_, et que, pour le
-surplus de l'année, à yceluy mot de _conception_ soit subrogé celuy de
-_penser_.--Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom
-elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son
-chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue
-françoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes
-les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour
-tout delay, à peine d'estre deboutée.
-
-[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.]
-
-S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en
-procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que
-_le vol_ ne fust pas cassé.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté.
-
-S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de
-licenciement, quy commence par: _Nostre amé et feal_, desquels mots il
-demande l'interprétation.--R. Renvoyé au conseil des despesches.
-
-S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous
-ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_ à leur
-honneur, ny _l'eclaircissement_ à leur espée.--R. Pour ce quy est du
-_poinct_, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour
-_l'eclaircissement_, renvoyé aux fourbisseurs.
-
-S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de
-camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les
-soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de
-Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de
-France.
-
-S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75],
-chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle
-Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant
-conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la
-compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de
-_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard à
-l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de
-justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot,
-conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs
-de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon
-la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira
-que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller,
-distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest
-quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire
-doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le
-sieur *** soit donné pour rapporteur.
-
-[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande.
-C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de
-revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en
-combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants à
-être marqués à la joue d'une fleur de lis.]
-
-S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant
-qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les
-advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de
-pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_,
-même d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais
-notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers
-du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots
-de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique
-normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale
-dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre
-receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny
-subreptices.
-
-S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76],
-requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier
-en bon françois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce
-faites remontrances au roy de la Bazoche.
-
-[Note 76: Ce sont les écrivains publics, qui, on le sait, se tenoient
-en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.]
-
-Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour
-requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et
-l'appliquer à tout.--R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers.
-
-[Note 77: Mot redevenu fort à la mode, et que les poètes et les femmes
-employoient alors à tout propos. Voiture s'en servoit plus que
-personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit., à ce mot.]
-
-S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré
-que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un
-_galand_[78].--R. Accordé.
-
-[Note 78: C'étoit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors
-sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici,
-étoit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette
-année 1634, elle étoit en pleine faveur et faisoit la fortune des
-mercières du Palais. Corneille, dans une de ses premières pièces,
-jouée justement à cette époque, met en scène, devant une de leurs
-boutiques, une suivante à qui un valet parle ainsi:
-
- Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand!
- Viens, je te veux donner tout à l'heure un galant.
- (_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scène 15.)
-
-Le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette dans le
-_Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqué.]
-
-Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe,
-requerant qu'il soit declaré que les mots de _face_, _canton_ et
-_ligue_, ne sont pas françois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit
-à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le
-premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut
-approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_,
-semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les
-Suisses et Grisons.
-
-S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et
-tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.--R.
-Accordé, en consideration du favory de la lune.
-
-S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se
-mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie
-desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La
-compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du
-sieur Racan[80].
-
-[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien
-décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit
-encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle;
-d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du
-Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la
-langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas
-épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576,
-in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot,
-écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en
-vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag.
-268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter
-encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au
-masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase
-de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans
-ce volume à la suite de celle-ci.]
-
-[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement
-pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin,
-mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont
-il est parlé plus haut.]
-
-S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne
-retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le
-laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent
-dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à
-procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste
-premiere assize que le restablissement par provision de _ains_,
-_jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy
-ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de
-non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de
-Croisilles[82].
-
-[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de
-l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause:
-
- ..... Depuis trente années
- On a par diverses menées
- Banny des romans, des poullets,
- Des lettres douces, des billets,
- Des madrigaux, des élégies,
- Des sonnets et des comédies,
- Ces nobles mots: moult, ains, jaçois
- ................................
- Pieça, servant, illec, ainçois
- Comme estant de mauvais françois,
- Et ce sans respect de l'usage.
- ................................
- Et bien que telle outrecuidance
- Fît préjudice aux suppliants,
- Vos bons et fidèles clients,
- Et que de Gournay la pucelle,
- Cette sçavante damoiselle,
- En faveur de l'antiquité
- Eust nostre corps sollicité
- De faire des plaintes publicques
- Au decry de ces mots anticques.]
-
-[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant
-a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de
-lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres
-d'Ovide_, 1619, in-8º.]
-
-S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le
-langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au
-sieur de Vaux[84].
-
-[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son
-poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G.
-Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour
-l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet,
-Paris, 1653, in-12, pag. 213.)]
-
-[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son
-livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit
-livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur,
-parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre
-article sur le comte de Cramail.]
-
-S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_
-n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout
-pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy
-requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant
-couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard,
-pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans
-premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses
-affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les
-envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy
-sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et
-pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy
-requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement
-amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86]
-dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté
-remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan
-n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_
-pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le
-prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des
-Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz
-se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_
-reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut
-enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part,
-conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance
-de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en
-conferer avec le sieur de B.
-
-[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de
-Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici,
-et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les
-biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom.
-II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de
-lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du
-XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur
-son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa
-pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle
-par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)]
-
-[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les
-maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont
-montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que
-parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re
-édit.]
-
-S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices,
-exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour
-estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à
-ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien
-parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais
-seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et
-sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche:
-de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur
-enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au
-secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont
-qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa
-chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que
-l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au
-cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie
-donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices
-capables d'apprendre à parler aux petits enfans.
-
-S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la
-halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques.
-
-S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des
-ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du
-Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer
-que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de
-ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne
-contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle.
-
-S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de
-la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des
-Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et
-autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir
-adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le
-sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le
-lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les
-predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus
-au procureur de la compagnie.
-
-[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré
-une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme
-c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de
-rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en
-ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers:
-
- Un rendez-vous en titre de bureau,
- Pour ceux qui ne savent que faire,
- .....
- Pour nos trois sols nous y pourrons entrer
- Et trouver quelque chose ou blanque.]
-
-S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans
-interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que
-le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins
-très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de
-Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust
-traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_,
-_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance
-audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre
-que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la
-langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur
-la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit
-que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance
-dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne
-portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à
-ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la
-grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La
-compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du
-procureur de la langue.
-
-[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot,
-accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville
-surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852,
-_Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.]
-
-Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust
-naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à
-_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à
-quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des
-Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et
-ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux
-desnomés en la requysition cy-dessus.
-
-Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté
-tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le
-Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de
-tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de
-l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en
-Cour, où il elisoit domicile.
-
-La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur
-ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de
-sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre
-traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie
-de Messieurs de sortir precisement à icelle.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes
- occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
- hollandois, conduits par l'amiral Lermite, devant la ville de
- Lyma, en l'année mil six cens vingt-quatre_[89].
-
- _A Paris, pour la vefve Abraham Saugrain, en l'isle du Palais._
-
- M. DC. XXIV.
-
- In-8º.
-
- [Note 89: Cette expédition des Hollandois contre Lima étoit
- entreprise à l'imitation de celle que trois ans auparavant Jacob
- Villekens avait tentée contre San-Salvador avec tant de bonheur,
- et qui avoit valu à la compagnie des Indes occidentales formée au
- Zuyderzée l'occupation momentanée de cette belle colonie
- portugaise. Le Pérou, la plus riche des possessions espagnoles en
- Amérique, étoit surtout convoité par les aventuriers de toutes
- les nations, qui commençoient dans ces mers des courses dont les
- _flibustiers_ firent bientôt de si terribles expéditions.
- D'Aubigné, dans son _Baron de Fæneste_, cite, par exemple, «le
- general Stincs et huict autres grands pirates qui ont boulu
- bailler au roy d'Angleterre deux millions d'or pour conquerir le
- Pérou à leurs despens.» Liv. III, chap. 17.--On conçoit que les
- Hollandois missent les premiers à exécution cette entreprise de
- conquête seulement projetée par d'autres. Enlever le Pérou aux
- Espagnols, c'étoit en effet les détruire presque complétement
- dans l'Amérique du Sud, et aussi les ruiner en Europe. Decker le
- dit en termes formels au commencement de la relation qu'il fit de
- cette expédition de Jacques-Lhermite, relation excellente, selon
- Paw (_Recherches philosophiques sur les Américains_, tom. I, pag.
- 300-301), publiée d'abord en allemand à Strasbourg (1629, in-4º),
- puis reproduite en latin dans le 13e partie des _Grands Voyages_
- de De Bry, et enfin en françois, au tom. IX, pag. 1-104, du
- _Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux
- progrès de la compagnie des Indes orientales_, Rouen, 1725,
- in-12. Voici les premières lignes de ce curieux journal, d'après
- le Recueil que nous venons de citer, où il porte pour titre:
- _Voyage de la flotte de Nassau aux Indes orientales par le
- détroit de Magellan, commencé l'an 1623, sous le commandement de
- l'amiral Jacques Lhermite, et fini l'an 1626_: «Tous les
- politiques qui ont particulièrement connu les affaires du royaume
- d'Espagne ont jugé qu'il n'y avoit pas de meilleur moyen pour le
- reduire sur l'ancien pié et pour faire cesser les tyrannies qu'il
- exerçoit en divers endroits de l'Europe, que de lui enlever ce
- qu'il possedoit en Amerique, ou de lui en faire perdre les
- revenus: car c'est par le secours des richesses qu'il en tire
- qu'il fait la guerre aux autres pays de la chrétienté.»
-
- Notre relation dit que l'expédition se composoit de 12 navires;
- Decker ne parle que de 11 vaisseaux, qui, portant 294 canons et
- 1637 hommes, dont 600 soldats, «firent voile de Goerée ou Gourée
- le 29 avril 1623.»]
-
-
-Amy lecteur, il est cogneu de plusieurs et diverses personnes de ces
-Pays-Bas que l'année 1623 il partit de ce pays de Hollande une flotte
-de douze navires, laquelle l'on nommoit la flotte incognuë, d'autant
-que l'on ne sçavoit où elle devoit aller. Elle partit de Hollande sous
-la conduite de l'admiral Lermyte, afin de mettre à execution ce qui
-leur avoit esté commandé par les très puissants seigneurs Messeigneurs
-les Estats, et par Son Excellence le très illustre prince d'Orange.
-Ils ont esté près d'un an sans que l'on aye peu sçavoir de certaines
-nouvelles d'eux; neantmoins, plusieurs personnes de ces Pays-Bas
-languissoient de sçavoir de leurs nouvelles[90], afin de comprendre
-leur dessein. A present, je veux faire entendre et sçavoir à un chacun
-ce qui est advenu auxdits navires. Il y a quelque temps qu'il arriva
-en Hollande et Zeelande quelques navires venans des Indes
-occidentales, lesquels faisoient entendre par certain bruit sourd
-qu'il s'estoit rendu un combat, mais qu'ils n'en sçavoient aucune
-certitude quoy et comment ledit combat se pouvoit estre fait; mais à
-present, afin de faire entendre amplement à un chacun la verité de ce
-qui est advenu en cedit combat, faut sçavoir que l'admiral Lermyte a
-envoyé une patache à Messeigneurs les Estats et à Son Excellence le
-prince d'Orange, afin de leur faire entendre et advertir de tout ce
-qui leur estoit advenu, et de la grande et nompareille victoire que
-Dieu tout-puissant leur avoit donnée contre la grande flotte
-d'Espagne. Les mariniers, lesquels sont venus dans ladite patache,
-rapportent avoir esté audit combat, et disent verballement qu'ils
-sçavoient trois jours auparavant qu'ils se devoient battre dans peu de
-jours, d'autant qu'ils estoient advertis que la flotte d'Espagne
-estoit devant la ville de Lyma, au nombre de trente navires[91], où
-ils nous attendoient pour nous battre, d'autant qu'ils sçavoient que
-nous n'estions que douze navires. Nostre admiral, en ayant esté
-adverti, dit qu'il les vouloit aller visiter, et pour cet effect fit
-venir à son navire le vis-admiral et tous les autres capitaines,
-lesquels, s'estans tous ensemblement juré serment de fidelité de
-s'assister les uns les autres jusques à la mort, prindrent resolution
-de ce qu'ils devoient faire[92]; par après un chacun se retira dans
-son navire, et mismes à la voille et prismes nostre routte tout droit
-à la ville de Lyma, de laquelle nous eusmes cognoissance au troisième
-jour, ensemble de la flotte d'Espagne, sur laquelle nous allions
-courageusement pour les attaquer. Les capitaines encourageoient tant
-les soldats que mariniers, d'une grande et vehemente affection, et en
-outre cela firent trotter les bidons pleins de bon vin deçà et delà,
-afin de nous resjouyr le coeur. Ceux de la flotte espagnolle, voyant
-cela, s'appretèrent incontinent pour nous venir battre, n'estimant pas
-que nous y fussions venus pour cet effect, et croyoient fermement
-qu'ils nous deussent supedier, d'autant qu'il y avoit longtemps qu'ils
-nous attendoient, et qu'aussi ils sçavoient que nous n'estions que
-douze navires. Leur conseil avoit arresté entr'eux que, sy nous ne les
-fussions venus chercher, qu'ils nous fussent venus chercher, d'autant
-qu'ils avoyent beaucoup ouy parler de nous. La flotte d'Espagne estoit
-composée de trente navires, et y avoit dans l'admirai bien au nombre
-de huict cens hommes, le vis-admiral cinq cens hommes, et tous les
-autres trois cens hommes à chacun. Ils furent incontinent prests pour
-nous venir visiter. Nos capitaines avoient fort bien arresté entr'eux
-l'ordre qu'ils devoient tenir, et, après nous estre jetté à genoux,
-fait nostre prière et invoqué Dieu, afin qu'il luy pleust nous donner
-la victoire sur nos ennemis, lesquels nous allions combattre pour la
-gloire de son nom[93], nous fismes voille, allans à l'encontre de nos
-ennemis, ayant le vent en pouppe. Ce que voyant, l'admiral espagnol en
-fut fort estonné; mais nous approchasmes fort près d'eux, de telle
-façon que nostre admiral et le navire nommé _l'Unité de Encuise_[94]
-s'en allèrent aborder l'admiral espagnol, le cramponnant chacun d'un
-costé, et posèrent incontinent leurs encres et tirèrent leurs canons
-dans iceluy si courageusement et furieusement qu'il y avoit du plaisir
-à le voir. Nostre vis-admiral, avec un autre de nos navires,
-abordèrent aussi le vis-admiral d'Espagne chacun à un costé. Nos
-autres huit navires, en ces entrefaites, se battoient sy vaillamment
-et furieusement parmi la flotte espagnole que la mer devint rouge du
-sang des Espagnols. Le combat ne dura pas demie-heure que l'admiral
-des Espagnols fut coullé à fonds, et le feu fut mis dedans le
-vis-admiral, qui brusloit; ce que voyant, nostre vis-admiral s'en alla
-attaquer un autre navire espagnol, lequel il accommoda de telle façon
-qu'il coulla aussi à fonds. Tous nos capitaines se deffendoyent
-courageusement comme des lions, et l'on ne voyoit personne avoir
-aucune crainte. Le combat ne durit pas deux heures qu'il y eut six
-navires espagnols bruslés et trois coullés à fonds. Les Espagnols
-nageoient par centeines dans la mer, et se grimpoient avec les mains à
-nos navires, comme des chats; le restant des Espagnols ne se vouloyent
-pas neantmoins rendre, d'autant qu'ils avoient encores beaucoup plus
-de navires que nous, mais au contraire se deffendoient vaillamment,
-combien qu'ils fussent fort estonnés, et tiroient le plus souvent par
-le dessus de nos navires sans nous faire du dommage, d'autant que nos
-gens se tenoient dessous leurs ponts, qui causoit que nous les
-endommagions grandement, et ne pouvions tirer sans les endommager. Ce
-combat durit s'y longtemps et de si grande furie que le sang sortoit
-de tous costés par les dallots hors des navires espagnols. Les
-Espagnols, voyans que nous continuions encores à les canoner
-furieusement et à bon escient, et ne pouvans remarquer qu'ils nous
-eussent fait du dommage remarquable, et au contraire, voyans leur
-admiral, avec plusieurs autres de leurs navires, tant coullés à fonds
-que bruslez, et le restant fort endommagez, brisez et fracassez,
-eurent de la frayeur et crainte, et disoient entr'eux: Ce ne sont pas
-des hommes, mais ce sont des diables. Aucuns d'eux se pensoient
-retirer vers la ville pour se garentir; mais ils en furent empeschés
-par nos navires. Les Espagnols, ne voyant aucun remède pour se sauver,
-reprindrent courage, et commencèrent de rechef à tirer, tant de coups
-de canons que mousquets, lesquels ne nous pouvoient endommager,
-d'autant que nous nous tenions bas. Finalement, ils mirent un sinal
-blanc, demandant paix. Nous leur demandasmes s'ils se vouloient
-rendre à nostre misericorde. Ils respondirent que non, d'autant qu'ils
-estoient encores en plus grand nombre que nous. Alors nous
-recommençasmes de nouveau à prendre courage et à tirer aussi
-furieusement qu'auparavant. Nostre admiral se trouva entre deux
-navires espagnols, auxquels il en donna tant à eux deux qu'ils ne
-durèrent guères dessus l'eau. Le dernier combat fut si heureux qu'en
-moins d'une heure il fut encore coullé quatre navires espagnols à
-fonds et sept de bruslez, tellement qu'il y a en tout vingt deux
-navires de perdus devant la ville de Lyma. Deux de nos navires furent
-brisés, mais les gens furent sauvez. Il y eut par ce moyen telle
-crainte et frayeur dans la ville que plusieurs prenoient la fuite, et
-y a apparence que, si nous nous fussions attacqués à la ville, que
-nous l'eussions prise, et y eussions trouvé des richesses
-extraordinaires; mais il nous fust besoin premièrement de nous reparer
-et rafraichir jusques au lendemain, qu'il estoit trop tard, d'autant
-qu'il estoit venu beaucoup de gens de la campagne pour secourir la
-ville en cas de necessité, et aussi que nos gens estoient assez
-contens de la grande victoire que Dieu nous avoit donné à l'encontre
-de nos ennemis. Nous en rendismes graces à Dieu, lequel nous prions de
-continuer à nous garentir de nos ennemis.
-
-[Note 90: Cette année s'étoit écoulée tout entière tant aux environs
-du détroit récemment découvert par Lemaire, dont la flotte franchit
-enfin la passe, que sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Jacques
-Lhermite laissa son nom à la petite île située au sud, dont le fameux
-cap Horn est la pointe. Les Hollandois n'arrivèrent en vue de Callao
-de Lima que le 8 mai 1621. (Decker, _lieu cité_, pag. 59-64).]
-
-[Note 91: Decker dit cinquante. Id., pag. 65.]
-
-[Note 92: Dans ce conseil, Jacques Lhermite, qui étoit gravement
-malade depuis deux mois (_Id._, pag. 52), voyant que sa foiblesse ne
-lui permettoit pas d'agir, «établit le vice-amiral en sa place, et son
-beau-frère, nommé Corneille Jacobsz, pour sergent-major.» _Id._ pag.
-61.]
-
-[Note 93: La description de ce combat est tout à fait différente de
-celle que Decker a écrite. Or, l'une étant faite, comme on l'a vu, sur
-des _on dit_, l'autre par un homme qui fut témoin et acteur, il n'y a
-pas à hésiter pour savoir à laquelle il faut demander la vérité. Cette
-pièce n'est donc, en réalité, qu'une invention de nouvelliste, un
-véritable _canard_, pour l'appeler par son nom. Elle n'en reste pas
-moins curieuse comme spécimen d'un genre renouvelé de nos jours avec
-tant d'habileté et de fécondité. On y voit de quelle manière les
-mensonges d'outre mer s'exploitoient déjà, et comment d'une défaite on
-faisoit une victoire. L'attaque de Lima fut en effet un échec pour les
-Hollandois. Ayant perdu leur amiral Jacques Lhermite, que sa maladie
-emporta le 2 juin 1624 en vue de Callao (Decker, pag. 71), ils se
-contentèrent de brûler un certain nombre de vaisseaux espagnols; puis
-ils quittèrent ces parages en suivant la côte jusqu'à Acapulco.]
-
-[Note 94: Ce nom ne se trouve pas dans la liste des onze vaisseaux
-donnée par Decker aux premières pages de sa _Relation_.]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Discours veritable[95] de l'armée du très vertueux et illustre
- Charles, duc de Savoye[96] et prince de Piedmont, contre la ville
- de Genève. Ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
- habitans de la dite ville, avec tout ce qui s'y est passé depuis
- le premier jour de juin dernier jusques à présent, par I. D. S.,
- sieur de la Chapelle._
-
- _A Paris, pour Anthoine le Riche, rue S. Jacques, près les
- Trois-Mores. 1589._
-
- _Avec permission._ In-8º.
-
- [Note 95: Ce _Discours véritable_ n'est qu'un pamphlet catholique
- qui prouve jusqu'où pouvoit aller, au temps de la Ligue, la
- violence des écrits contre les protestants.]
-
- [Note 96: Charles-Emmanuel Ier, dit le Grand, mort le 26 juillet
- 1630, après s'être vu dépouillé non seulement de ses conquêtes,
- mais d'une partie de ses états, par l'armée de Louis XIII. C'est
- de lui qu'on a écrit: «Prince trop inquiet pour être pleuré de
- ses sujets, trop infidèle pour être regretté de ses alliés, il
- étoit si dissimulé qu'on disoit que son coeur étoit inaccessible
- comme son pays.»]
-
-
-Il n'y a rien plus vray que ce proverbe doré, et souvent recité par la
-bouche des hommes lettrez, par lequel il est dit que la conscience est
-plus que mille tesmoings, chose indubitablement aperte et manifeste en
-celuy qui se sent coulpable en soi-mesme, et qui a quelque ordure en sa
-fluste, comme l'on dit, lequel est tellement bourrellé en sa conscience
-cauterisée et vitieuse et esprouve jour et nuit de telle sorte les
-furieux assaux des soeurs Eumenides, qu'il luy est presque impossible de
-reposer asseurement sur l'une et l'autre oreille, estimant, par une
-deffiance trop demesurée, qu'à chaque bout de champ on tient propos de
-luy, et que tout ce qui se faict et passe est fait à son prejudice,
-confusion et desavantage, ce qui a esté pour vray remarqué et practiqué
-depuis deux ou trois moys en çà à l'endroit, je ne diray plus des
-politiques protestans pretendus et reformez de la ville de Genève, mais
-je diray pour adroit et useray du mot plus usité des huguenots, auxquels
-il faut imposer un nom nouveau, les appellant Henrions, diction insigne
-et memorable, à raison de son etymologie; et si quelqu'un demandoit:
-Pourquoy sont-ils dignes de telle appellation? il faudroit dire: Pour
-l'intelligence qu'ils ont toujours eüe avec les Henrys[97], ennemis de
-l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Or, pour reiterer nostre
-propos, ce que dessus a esté merveilleusement bien experimenté en ces
-crapaux immondes et sales animaux nourris et alimentez des eaux infectes
-et puantes du lac de Genève: car, si tost que le roy catholique eut
-conjoinct sa fille du lien stable et indissoluble de mariage avec le
-genereux et bien zelé prince de Savoye[98], alors ils commencèrent
-d'entrer en je ne sçay quelle deffiance et soupçon d'esprouver bien tost
-combien est valeureux en faict de guerre un tel prince et combien poise
-son bras fort et belliqueux; et, pour se delivrer de telle crainte, ils
-firent quelque levée, et, par certaine surprise et subtil stratagème,
-saisirent le fort de Ripaille[99], appartenant au magnanime duc de
-Savoye, auquel lieu ils trouvèrent assez bonne quantité de vivres et
-force munitions de guerre, et, outre plus, s'emparèrent de quelques
-vaisseaux jà appareillez et flottans sur l'eschine du lac spatieux de
-Genève. Mais telle surprise et ruse bellique de peu d'importance
-n'empescha point que le prince debonnaire ne soit enfin venu à bout de
-ses justes et heureux desseins[100].
-
-[Note 97: Henri de Navarre et Henri III. C'est en effet celui-ci qui,
-menacé sur ses frontières par Charles-Emmanuel, déjà maître du
-marquisat de Saluces, avoit poussé les Genevois à lui faire la
-guerre.]
-
-[Note 98: Charles-Emmanuel avoit épousé l'infante dona Catherine,
-fille de Philippe II.]
-
-[Note 99: Bourg du Chablais, en Savoie, situé sur le lac de Genève,
-entre Thonon et Evian. La vie voluptueuse qu'y avoit menée Amédée
-VIII, duc de Savoie, et plus tard pape sous le nom de Félix V, a fait
-croire que le nom de ce bourg étoit pour quelque chose dans
-l'étymologie de notre locution _faire ripaille_ (Spon, _Histoire de
-Genève_, 2e édit., tom. 1, pag. 107-108). Il faut plutôt croire, avec
-Le Duchat, que c'est une contraction du mot _repaissaille_, employé
-par Rabelais (_Ducatiana_, tom. 1, pag. 76).]
-
-[Note 100: Cette prise de Ripaille eut lieu le 1er mai 1589. Spon,
-_Hist. de Genève_, Lyon, 1680, in-12, tom. 2, pag. 74-75.]
-
-Car tout incontinent que Son Altesse eut esté advertie de la prise du
-dit chasteau et fort de Ripaille, à l'heure mesme se delibera de
-dresser ses forces, et manda Monsieur le grand lieutenant general de
-son armée, lequel s'achemina à grande diligence, accompagné et assisté
-de quatre mille Piedmontois, deux mille de la val d'Oste et de trois
-mille Espaignols, soustenus de deux mille cavaliers italiens, joint un
-regiment de Bourguignons: de sorte que le tout se pouvoit bien monter
-jusques à dix-huict mille hommes.
-
-Et s'estant, par le vouloir du bon Dieu, le prince zelé et magnanime
-en peu de jours joint à son lieutenant general, sans aucun sejour
-s'achemina droit au chasteau de Terny[101] (qui est distant de la
-ville de Genève d'une lieue ou environ), lequel fort ayant
-industrieusement assiegé, le fit sommer environ le quatorziesme jour
-de juin; mais, nonobstant ceste première sommation, les assiegez ne
-firent aucun estat d'obtemperer aux volontez du dict prince.
-
-[Note 101: «Le duc mesme vint en personne, avec deux gros canons et
-quatre pièces de campagne, devant le chasteau de Terny, qui n'estoit
-qu'une tour antique non flanquée, et seulement avec une muraille fort
-épaisse..... Les assiegez se rendirent, sur la promesse qu'on leur fit
-de leur laisser la vie sauve; mais, nonobstant cela, estant sortis,
-ils furent garottez et penduz par ordre du duc, quoy que ceux de sa
-suite lui en representassent la consequence.» _Id._, pag. 77-78.]
-
-Après l'advertissement fait à Son Altesse de la contumacité, refus et
-rebellion des luteriens, se delibera et fut d'advis d'y envoyer
-nombre suffisant de canon, ce qu'il fit, et de rechef les fit sommer,
-qui estoit jà pour la seconde fois.
-
-A quoy ne voulans entendre en façon quelconque, mais demeurans resolus
-et constans en leur perverse et maudite volonté, trouva le prince de
-Savoye juste et legitime argument de reprimer leur audace, commandant
-de les battre à coups de canons, et leur disant: Jusques à quand,
-paillards de Genève, abuserez-vous de nostre faveur et patience?
-
-Les assiegez furent chargez de telle sorte par la main forte du
-Tout-Puissant, qu'ils furent enfin contrains, considerant que leurs
-forces n'estoient bastantes pour resister après avoir receu tant de
-canonades, finalement se soumettre à la mercy et devotion de Son
-Altesse.
-
-Laquelle, après qu'elle eut cogneu par tant de fois l'opiniastreté et
-resistance de son ennemy, jaçoit qu'il se voulut rendre par
-composition et se ranger au vouloir de sa susdicte Majesté, si est-ce
-que toutesfois, eu esgard au refus et bravades faictes assez
-obstinement par deux fois, telle fut sa volonté, et tel son plaisir,
-en faire mourir en l'air une grande partie, de manière que ilz furent
-pendus et estranglez jusques au nombre de quarante neuf à cinquante
-des plus signalez et remarquables du chasteau, affin puis après de
-servir d'exemple aux aultres, qui, se mirant desormais sur telles
-canailles, se vouldroient ingerer d'algarader les princes chrestiens
-et catholiques fidelles serviteurs de Dieu, qui, comme fermes colonnes
-de sa vraie et antique religion, ne feroient difficulté par cy après,
-si le cas le requeroit, d'emploier leurs biens, voire leur propre vie,
-pour telz louables exploits et dignes entreprises.
-
-Le reste fut taillé en pièces, après avoir faict mille resistances sur
-l'esperance vaine et inutile d'avoir quelque secours de leurs
-confederez, complices et coadjuteurs de la ville de Genève, sur
-lesquels ils avoient plus d'esperance que non pas sur la bonté infinie
-et indicible de nostre bon Dieu, doux, benin et misericordieux, lequel
-pouvoit bien lire dans leurs consciences perverses et malefices, les
-salaria du guerdon dignes de telles pestes, et tous leurs vains
-efforts n'ont en rien empesché que nostre bon Duc ne les ait gouvernez
-ne la verge de fer et qu'il ne les ait plus facilement fracassez que
-le vaisseau du potier.
-
-Peu de temps auparavant, les crapaux enflez du lac de Genève avoient
-fait demolir et raser à fleur de terre toutes les maisons situées sur
-le pont d'Erve[102], qui peut estre distant de la ville environ deux
-fois la portée d'un mousquet, et ce à telle fin et intention d'y faire
-dresser un fort que l'on dit estre desjà edifié, et outre plus estre
-totallement inaccessible, qui occasiona le prince, suyvant le rapport
-qu'on luy en avoit faict, de se resouldre à l'instant de l'aller
-saluer de ses trouppes; et pour ce faire il envoya les regiments du
-seigneur de Disimieux et du seigneur de La Grange, gentils hommes
-notables, et non moins experimentez en l'art militaire que bien zelez
-au faict de la religion, lesquels avoient chacun un des beaux regimens
-qu'on puisse jamais avoir veu depuis la memoire des hommes, et
-estoient naguères arrivez du Lyonnois pour aller recognoistre la
-place. Le vingt et deuxiesme du dit mois, ils commencèrent la première
-escarmouche, qui dura l'espace de cinq grosses heures, et nos ennemis
-furent chargez de telle furie, par l'aide de Dieu, qu'enfin ils ne
-trouvèrent rien plus commode pour leur advantage, sinon de se mettre à
-couvert dans leur fort, où, pour obvier à la perilleuse gresle qui
-menaçoit leurs oreilles empoisonnez, se retirèrent au petit pas; mais
-au preallable de ce faire, on trouve qu'ils avoient bien perdu de
-leurs gens pour le moins deux cens hommes de guerre.
-
-[Note 102: Il s'agit du fort d'Arve, où, dit Spon, Son Altesse «eut du
-pire, quoy que son armée fust de sept à huit mille hommes.»]
-
-Le lendemain, qui estoit le 23 du mois, nos gens retournèrent de
-rechef pour leur faire quitter leur fort, et lors ils cogneurent que
-c'est une chose merveilleusement dure, pierreuse et ferme en la faulse
-opinion que le coeur de l'heretique, accompagné et aveuglé tousjours
-d'une temerité outrecuidée, de sorte que ce n'est pas sans juste
-occasion que sainct Augustin dit ces mots en son 22e livre contre
-Fauste. Car il faut entendre que les canonnades envoyées de la part
-des nostres ne les esmouvoient non plus qu'une pierre, tant y a qu'ils
-receurent une seconde charge quatre heures durant; mais par ce que les
-deux susdits regimens n'avoient bastante quantité de canon, ils ne
-peurent passer plus outre[103].
-
-[Note 103: Il est curieux de voir ici comment l'écrivain catholique
-pallie la défaite du duc; mais il est plus intéressant encore de lui
-opposer le récit de Spon, l'écrivain huguenot. (V. _Hist. de Genève_,
-II, 78-79.)]
-
-De façon qu'ayant rebrousé chemin vers le village de Coulonge, il
-arriva, par cas fortuit, que ceux du chasteau de la Pierre firent une
-sortie sur nos gens avec les paysans du dit lieu, qu'il fault quilz
-confessent qu'ilz furent maniez furieusement; toutes fois que, si
-n'eussent tourné le doz, difficilement eussent-ilz peu aller dire des
-nouvelles de tout ce qui s'est passé en ce lieu aux Genevois.
-D'abondant on a remarqué que, par la violence des harquebousades
-tirées de part et d'autre, le feu se mit dans les villages de
-Coulonge, par permission divine, chose, à la verité, terrible et
-espouvantable à voir, où il y eut plus de deux centz maisons bruslées;
-et tout esprit conduict de pieté n'estimera jamais autrement que ce ne
-fust une punition envoyée d'en haut pour les pechez enormes de telle
-raquaille de Genève; que si l'on vouloit s'amuser à faire une
-narration de tous les vices auxquelz ilz se veaultrent journellement
-comme pourceaux, certainement ce ne seroit jamais faict, et enfin on
-ne trouveroit autre chose, sinon un progrès. Toutefois, on remarque
-principalement un vice leur estre entre autres fort commun, sçavoir
-est la paillardise; et toute leur intention et desseins tendent
-signamment à pouvoir entretenir leurs appetiz charnelz et desordonnez,
-et ne me peux persuader qu'il y ait peuple soubs la voulte du ciel
-encore plus addonné aux incestes que ce peuple de Genève, comme de
-faict il est appert par leurs loix et coustumes, qui portent que le
-cousin germain peut avoir affaire à sa cousine germaine, le frère à
-sa soeur, et (s'il faut ainsi parler) le père à sa propre fille,
-disans que l'inceste n'est pas defendu de Dieu, mais de l'Eglise
-seulement, et mesme que c'est mesme chose d'abuser d'une seculière ou
-d'une sacrée fille de religion, d'une qui ne nous est parente ou d'une
-de nostre sang, en quelque degré que ce soit.
-
-Et je donne à penser, suyvant ceste malheureuse et meschante coustume,
-combien de mariages illicites se traitent journellement entre gens de
-semblable farine. Que si quelque jeune femme mariée, aiant un mary de
-bonne foy, est une fois ensorcelée et tant soit peu encharmée des
-enchantemens de leur doctrine, si faire se peut ils la seduisent, luy
-preschant si dextrement à leur mode la voye de salut, qu'ils la
-retirent de la compagnie de son vray mary, de sa puissance et de son
-authorité, et la mainent à l'infame bordeau de Genève, où, par une
-devote charité, ils paillardent ensemblement, couvrant toutesfois leur
-mal-heureux adultère d'un faux et simulé mariage. Je laisse une si
-longue diggression, appartenant plustost à l'orateur qu'à
-l'historiographe, pour revenir à mon propos et à la vehemence du feu
-eslancé par le vouloir de Dieu sur le village de Coulonge, et, bien
-que ce ne soit une chose non encore veue que de voir embraser les
-villes et villages, si est-ce que toutesfois je veux bien advertir
-cette pernicieuse ville de Genève qu'elle prenne garde à elle, à
-laquelle il pourroit bien arriver semblable inconvenient, comme il
-arriva à Sodome et Gomorre; et faut estimer que le feu de Coulonge
-n'est qu'un commencement et rien plus qu'une menace ou un signe
-evident de la perte et ruine totale d'un tel bordeau. Partant, je luy
-mettray ce vers en avant comme en façon d'advertissement:
-
- Tunc tua res agitur, paries cui proximus ardet.
-
-D'avantage l'experience, maistresse des choses, nous fait sage et nous
-apprend journellement que nostre Dieu a de coustume de punir
-griefvement les pecheurs et delinquans par les mesmes choses contre
-lesquelles le peché est commis; comme, pour exemple, nous avons veu
-depuis quelque temps en çà que le plus inique tyran que la terre
-jamais porta, pour s'estre attaqué trop irraisonnablement à l'Eglise,
-faisant malheureusement assassiner les princes debonnaires et chefs de
-la religion, enfin luy-mesme a perdu la vie par le moyen du plus
-humble et plus simple serviteur de l'Eglise de Dieu. N'est-ce pas donc
-chose raisonnable, et voire plus que raisonnable, puisqu'il est ainsi
-que ce peuple malheureux de Genève ne cesse journellement de
-blasphemer contre le sainct feu, qui est le purgatoire, voulant tollir
-et du tout abolir son estre, soit aussi griefvement puny par le feu
-mesme, et voire en ce monde present aussi bien comme en l'autre?
-
-Or, pour reprendre le fil de nostre discours, le premier jour du
-moys[104] en suivant l'on retourna assieger le dit chasteau de la
-Pierre, et après que nos gens eurent bien descouvert jusques à seize
-enseignes que ceux de Genève y avoient envoyez pour la defense et
-tutèle de la place, nostre bon et magnanime duc de Savoye en ayant eu
-advertissement, aydé du Tout-Puissant, les approche, et avecques ses
-forces donna si vivement dessus qu'il y eut perte pour eux bien de
-quatre à cinq cens hommes, le reste se retirans dans la ville de
-Genève avec ung regret et remors de conscience d'avoir perdu une si
-forte place par le sainct vouloir de Dieu, se servant de la vaillance
-d'un si vertueux et fidelle prince, à la devotion duquel le chasteau
-fut remis.
-
-[Note 104: Notre auteur omet à dessein les entreprises malheureuses
-tentées par les troupes du duc, à la fin de juin, contre Bonne. Spon,
-au contraire, n'a garde de les oublier. «La garnison, dit-il, n'étoit
-que d'environ cent cinquante hommes, et ceux-là, croyant déjà les
-tenir, leur crioient, en les raillant, qu'ils leur apprêtassent à
-dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de
-mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite après
-y avoir perdu quelques uns des leurs.» _Id._, pag. 32.]
-
-Ces choses ainsi considerées, Son Altesse, voyant que Dieu,
-premierement la fortune de toutes les aultres choses, favorisoit ses
-entreprises, fait faire un fort[105] distant de la ville de Genève
-environ une lieüe françoise, pour empescher qu'il ne puisse y aller ny
-venir chose quelconque, tant à l'advantage de ceux de la ville que au
-detriment et prejudice de nos gens, tellement que il nous fault entrer
-en ceste bonne et saincte esperance que le vertueux duc de Savoye,
-moyennant l'ayde de Dieu, pourra, par trait de temps, venir à bout de
-ses très heureux desseins à son advantage et au dam des Genevois,
-lesquelz veritablement semblent presque vouloir declarer la guerre au
-Dieu vivant, non plus ny moins que jadis les enfans de la terre
-taschèrent par trop temerairement d'extorquer le sceptre des mains de
-Jupiter, amasser montagnes sur montagnes, et tout ce que nous esperons
-de ce vertueux prince, nous le devons par mesme moyen esperer des
-autres princes catholiques et zelez, lesquels nostre Dieu a choisis
-pour la defense de la saincte religion, sur la fidelité desquels
-reposons, nous disans avec David: Il est bien vray que nos ennemis
-pourront faire quelques bresches aux murailles de nostre fort, et que
-nous y aurons des assaux terribles; mais ils ne le pourront forcer,
-car avec nous defendra la brèche l'ange invincible, lequel eut
-victoire sur les Assyriens et les mit en route (2, _Paralipo._, 32),
-lequel pareillement seul mit à mort cent quatre vingts et cinq mille
-hommes de l'armée du roy Sennacherib (_des Rois_, 19), et se faut
-attendre que le vaillant capitaine lequel deffit la superbe et
-espouvantable armée en la mer Rouge y combattra avec nous (_Exod._,
-14). C'est le tout-puissant capitaine, lequel, d'un seul coup de
-langue qu'il donna contre une cohorte de juifs tous armez, les rua par
-terre et les renversa du son seulement de ces deux mots: _Quem
-quæritis_; de façon que, estans ainsi bien accompagnez, nous n'avons
-occasion de craindre; mais avec une telle asseurance nous ne devons
-laisser de nous adresser à la divine Majesté, laquelle nous prions
-tous unanimement qu'il luy plaise, par sa bonté infinie et
-misericorde, garder et maintenir ce preux et vaillant chef de guerre,
-monseigneur le prince de Piedmont, lequel, comme nous sommes bien
-asseurez, ose bien exposer sa vie pour la querelle de Jesus-Christ et
-pour la manutention de l'Eglise catholique, et avec luy tous les
-autres princes catholiques, lesquels journellement se hazardent pour
-la mesme fin, postposant leurs biens et leur vie à la defense et
-protection de la très juste querelle de Dieu et soulagement du pauvre
-peuple.
-
-[Note 105: Le duc étoit las de cette guerre avec Genève, et, d'un
-autre côté, la mort de Henri III et la prévision des troubles qui en
-résulteroient et qui affaibliroient la France venoient ranimer ses
-anciennes idées de conquête sur la Provence. C'est donc vers ce point
-que, laissant le territoire genevois, il tourna ses espérances et
-dirigea son armée. Auparavant, il bâtit le fort dont il est parlé ici.
-«Pour les brider, écrit Spon, il fit tracer un fort nommé
-Saint-Maurice, à Versoy, et dressa une plate-forme sur le bord du lac,
-pour battre avec de grandes pièces d'artillerie toutes les barques qui
-se hasarderoient sur le lac de Genève. Il y laissa pour gouverneur le
-baron de la Serra, s'étant retiré lui-même avec son armée delà les
-mnts,» _Id._, pag. 84-85.]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc,
- Flamande, estranglée par le diable dans la ville d'Anvers, pour
- n'avoir trouvé son rabat bien godronné[106], le quinziesme avril
- 1616._
-
- _A Lyon, par Richard Pailly._
-
- M.D.C.XVI.
-
- _Avec permission_. In-8º.
-
- [Note 106: _Godronné_ ne vient pas, comme on pourroit le croire,
- du mot _goudron_, qui toutefois n'eût pas été mal employé pour
- des _rabats_ et des _fraises_ aussi solidement empesés que ceux
- dont il s'agit ici; il dérive du mot _godron_, dont se servoient
- les anciens architectes pour désigner une sorte d'ornement ou de
- moulure en forme d'oeuf, d'amande, ou plutôt de _godet_, pour
- remonter tout de suite à la première source de toutes ces
- étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le
- _godron_ étoit le pli rond et rebondi qu'on multiplioit à
- l'infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les
- femmes, et sur les larges _fraises_ mises à la mode, puis
- délaissées, par Henri III. «Le roy...., dit l'Estoile, alloit
- tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion,
- laissant ses chemises à grands _godrons_, dont il étoit
- auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à
- l'italienne.» Les orfèvres employoient le mot _godronné_ à peu
- près dans le même sens: ils s'en servoient pour désigner la
- vaisselle d'or ou d'argent à filets. Aujourd'hui encore, quand
- une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu'elles
- _godent_.]
-
-
-Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes
-principalement, qu'il semble qu'elles se soyent estudié le plus à ce
-subjet qu'à autre chose quelle qu'elle soit. Ceste laxive Egypsienne,
-Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d'un million
-d'or vaillant des plus belles perles que produit l'Orient, mais en un
-festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt-mille escus
-à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta
-l'honneur et la vie.
-
-Je laisse une infinité d'histoires qui serviroient à ce subjet, pour
-racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville
-renommée et principale de la Flandre.
-
-La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit
-demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente; mais elle
-estoit fort colerique, et lorsqu'elle estoit fort en colère, elle
-juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très
-ambitieuse et subjette au luxe, n'espargnant rien de ces moyens pour
-se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d'Anvers.
-
-Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se
-faisoit en l'une des principales maisons, où, pour paroistre des plus
-relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus
-riches habits et des plus belles façons qu'elle se pouvoit adviser,
-entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur
-toutes les provinces de l'Europe, est la mieux fournie pour se faire
-des rabats des mieux goderonnés. A ces fins, elle avoit mandé querir
-une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui
-fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les
-luy apporte; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa
-fantaisie, jurant et se donnant au diable qu'elle ne les porteroit
-pas.
-
-Mande querir une autre empeseuse, fit marché d'une pistole avec soy
-pour luy empeser un couple, à la charge de n'y rien espargner. Ceste y
-fait son possible; les ayant accommodés au mieux qu'elle avoit peu,
-les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne
-les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant,
-jurant et maugreant, jurant qu'elle se donneroit au diable avant
-qu'elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses
-paroles par plusieurs et diverses fois.
-
-Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux
-escouttes pour pouvoir nous surprendre, s'apparut à ceste comtesse en
-figure d'homme de haute stature, habillé de noir; ayant fait un tour
-par la salle, s'accoste de la comtesse, lui disant: Et quoy! madame,
-vous estes en colère? Qu'est-ce que vous avez? Si peux y mettre
-remède, je le feray pour vous.--C'est un grand cas, dit la comtesse,
-que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse
-accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie! En voilà que l'on
-me vient d'apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux
-pieds, dit ces mots: Je me donne au diable corps et âme si jamais je
-les porte.
-
-Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort
-un rabat de dessous son manteau, luy disant: Celuy-là, madame, ne vous
-agrée-t-il point?--Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je
-vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d'âme. Le
-diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu'elle tomba
-morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable
-s'esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l'on eust tiré un si
-grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.
-
-Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent
-entendre qu'elle estoit morte d'un catharre qui l'avoit estranglée, et
-firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à
-la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches
-sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la
-peuvent remuer; ils sy mettent six... autant que devant; bref, toutes
-les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte
-qu'ont esté contraint d'atteler des chevaux; mais pour cela elle ne
-peut bouger, tellement que ce que l'on vouloit cacher fut descouvert.
-Toute la ville en est abrevée; le peuple y accourut. De l'avis des
-magistrats, on ouvre la bière: il ne se trouve qu'un chat noir, qui
-court et s'evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste
-miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.
-
-Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne
-desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec
-des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps,
-qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des
-plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur
-profite et les convie à amender leurs fautes!
-
-Ainsi soit-il.
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume
- d'Arragon, avec l'occasion d'iceux et de leur pacification et
- assoupissement, tiré d'une lettre d'un gentilhomme françois,
- estant à la suyte de Sa Majesté Catholique, à un sien amy._
-
- _A Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne du Nom-de-Jesus.
- 1592._
-
- _Avec permission._ In-8º[107].
-
- [Note 107: Pièce très intéressante, en ce qu'elle est peut-être
- le seul document françois relatif à cette partie de l'histoire
- d'Antonio Perez. M. Mignet, qui aurait puy trouver quelques faits
- nouveaux pour son excellent livre, semble ne pas l'avoir connue.
-
- On verra tout à l'heure, et ce n'est pas l'une des particularités
- les moins curieuses de cette pièce, jusqu'où notre ligueur
- françois pousse l'admiration pour Philippe II, à la suite duquel
- il se trouve.]
-
-
-Monsieur et frère, je commenceray la presente pour responce à ce qui
-est contenu à la fin de celle que j'ay receu de vous du xviij du moy
-passé, et pour satisfaire à la curiosité que monstrez avoir d'avoir
-quelque lumière des bruits que l'on faict courir des esmotions, non
-pas de Valladolid (comme me mandez), mais de Sarragoce, ville
-capitalle du royaume d'Arragon. Je vous diray qu'il y a environ vingt
-ans que le roy tenoit à son service un nommé Antonio Perès, lequel il
-avoit faict son secretaire d'estat, et l'avoit tellement receu en sa
-grace, que, pour la bonne opinion qu'il avoit conceue de luy, il se
-reposoit d'une bonne partie de ses plus importans affaires sur sa
-suffisance et fidelité, tellement qu'il estoit recherché d'un chacun
-(grands et petits) pour la grande creance que son maistre avoit en luy
-plus que personne de toute la court. Après s'estre longuement maintenu
-en cest estat, n'estant pas donné à un chacun d'user en la bonne
-fortune de la prudence et moderation qui y est requise, il devint si
-glorieux et insupportable, qu'il se rendoit fort mal voulu des gens de
-bien, et, non content de ce, s'oublia de tant que de commettre
-beaucoup de choses desquelles Sa Majesté (avec beaucoup de raison)
-demeuroit offencée, et telles y en avoit-il qui meritoient une griefve
-punition, voyre de la vie. Toutesfois, le tout averé, elle se contenta
-de le faire sortir de sa court et retirer en sa maison, où il
-jouyssoit de ses biens, qui estoient très grands, pour avoir receu
-beaucoup de bienfaits pendant qu'il estoit en grace, et de sa femme et
-enfans fort paisiblement, sans qu'il fust inquieté en manière
-quelconque. Neantmoins, sa conduicte fut si mauvaise, et y usa de si
-peu de prudence, que, pour justiffier son eslongnement, il blamoit et
-accusoit sa dicte Majesté d'ingratitude, detractant de luy plus
-licentieusement qu'il n'appartient à un subject qui avoit receu tant
-de biens et honneurs de son maistre, desquels il estoit descheu par
-ses mauvais deportemens, et aucuns adjoustent qu'il faisoit des
-deservices prejudiciables à l'estat de son prince; ce qu'estant venu à
-sa cognoissance, il l'envoya prendre en sa maison, le fit mener en
-ceste ville, mettre en une maison où il estoit bien logé[108], et mis
-soubz la garde de quelques uns qui furent commis à ce[109]. On luy
-permit de jouyr de la presence et compagnie de sa femme, ses enfans,
-et de ceux qui le vouloient aller visiter, sans luy donner aucun
-empeschement en la jouyssance de ses biens, et ne voulans qu'il fust
-fait plus ample information de ses delicts, ni que l'on procedast à
-l'encontre de luy criminellement, comme il avoit suffisamment de quoy,
-et pour luy faire perdre la vie. Il demeura long-temps en cest
-estat[110], jusques à ce que, s'en ennuyant, il trama avec sa femme de
-se sauver, laquelle, saige et accorte, desireuse de complaire à
-l'intention de son mary, sceut si bien entretenir ses gardes un soir
-qu'il fist le malade, qu'il eust moyen de se sauver en habit d'une des
-servantes de la dicte femme[111], et, estant aidé de chevaux, s'en
-alla d'une traicte (en la diligence que pouvez penser) à dix lieux
-d'icy, où il print la poste pour gaigner Sarragoce, de cela il y a peu
-moins de deux ans, et, y estant arrivé, se presenta à la justice du
-lieu, remonstra qu'il estoit natif du païs d'Arragon, que l'on l'avoit
-detenu injustement en prison un long temps par deçà, et qu'ayant
-trouvé moyen d'eschapper, il se mettoit entre leurs mains, les prioit
-de luy conserver son innocence, et ne point souffrir qu'il fust
-traicté contre les priviléges desquels ont accoustumé de jouyr ceux du
-dict païs d'Arragon: à quoy il fut receu, et par ceremonie mis en
-prison en la dicte ville. Les officiers de laquelle (jaloux de la
-conservation de leurs dicts priviléges plus que de leurs femmes
-mesmes) envoyèrent incontinent des deputez au roy[112], pour
-l'advertir de ce qui s'estoit passé avec le dict Antonio Perès,
-promettans, s'il avoit delinqué, d'en faire la justice par la rigueur
-des loix du pays, lesquelles ne permettent qu'un gentilhomme puisse
-estre puny de mort ni ses biens confisquez, pour quelque crime et
-forfaict que ce soit. Sa Majesté les loüa de l'avoir retenu
-prisonnier, mais monstra desirer qu'il fust ramené par deçà; à quoy
-ils ont tousjours contredict, comme chose repugnante à leurs dicts
-priviléges: de manière que, pour tirer ledict Perès de leur pouvoir et
-le mettre ès mains de la justice de sa dicte Majesté au dict lieu de
-Sarragoce, il fut ordonné au vice-roi de là de le faire transporter de
-la prison où il estoit en un lieu hors la ville, qui est en forme de
-chasteau, où se mettent ceux qui sont accusez de l'inquisition[113],
-ce qui fut executé au mois de juillet dernier; mais ses parens et amis
-firent telle clameur parmy le peuple que l'on leur vouloit oster leur
-liberté et priviléges, leur remontrans le mal qui en resulteroit
-s'ils enduroient ce qui estoit advenu, qu'à l'instant plus de six mil
-hommes prindrent les armes, accoururent au logis du gouverneur, où
-estans entrez de force, ils tuèrent quelques uns de ses gens et le
-blessèrent, de sorte que quelque temps après il mourut[114]; furent
-aux maisons des juges de l'inquisition, les contraignirent, les armes
-à la gorge, de sortir le dict Perès du lieu où il avoit esté mené, et
-le remettre en leurs mains, et, s'imaginans que le roy, pour avec plus
-d'apparence le pouvoir faire mourir, vouloit qu'il fust accusé par
-devant les dicts juges de l'inquisition, voulurent qu'il fust examiné
-par eux sur toutes choses qui concernent la dicte inquisition, et le
-firent declarer innocent et exempt d'en estre recherché. Depuis, au
-mois de septembre, sa dicte Majesté, estant mal satisfaicte de ce qui
-s'estoit passé, commanda à ceux qu'elle sçavoit luy estre obeissans,
-de tirer de nouveau le dict Perès du lieu où il estoit gardé, pour le
-remettre en l'autre où auparavant elle avoit ordonné qu'il fust
-conduict; à quoy ceux auxquels ce commandement s'adressa desirans
-d'obeyr, et neantmoins doutans qu'il ne se peust faire seurement sans
-estre assistez de forces, firent mettre en armes un bon nombre
-d'hommes, pour, à l'aide d'iceux, executer ce qui leur estoit ordonné.
-Mais le peuple et ceux qui avoient esté autheurs de la première
-esmotion, en ayans eu le vent, mirent ensemble cinq ou six mil
-hommes[115], vindrent avec les autres aux mains, où il y en eust
-plusieurs tuez et blessez, bruslèrent le coche dans lequel on avoit
-deliberé de mettre le prisonnier[116], et de la mesme furie allèrent à
-la prison, le mirent dehors, et avec luy quelques autres coupables de
-la vie, et leur firent fournir chevaux pour se sauver, comme ils
-firent, et dit-on qu'ils se sont retirez en France[117]. Ceste audace
-meritoit (comme pouvez presumer) le juste courroux d'un grand roy,
-qui, se faisant obeyr et respecter aux parties les plus eslongnées de
-la terre, souffroit un mespris de ses subjects si près de luy;
-neantmoins il y proceda avec tant de doulceur que, sur les
-remontrances qui luy en furent faictes, il dict qu'il sçavoit bien que
-parmy les bons il y avoit tousjours des mauvais; que l'on fist
-recherche de ceux qui avoient esté autheurs de ces esmotions; que l'on
-en fist la justice, moyennant quoy il estoit content d'oublier ce qui
-s'estoit passé. Mais ceste commune, enyvrée en ses debordemens, ne
-pouvant ouyr parler de la justice, disant aussi que ce qu'ils avoient
-faict n'avoit esté que pour maintenir leurs priviléges, et que les
-loix d'Arragon ne souffriroient qu'un gentilhomme, pour quelque crime
-que ce fust, peut mourir par justice, se rendirent si obstinez,
-fermans les oreilles à toutes les propositions, douces et aigres,
-mesmes retenans par force les princes, seigneurs et gentilz hommes du
-pays qui pour lors se trouvèrent en leur ville, disans que puisqu'il
-alloit en ce faict de la conservation de leurs priviléges, il falloit
-qu'ils les assistassent, ayans aussi semond, non seulement les autres
-villes d'Arragon d'entrer avec eux en la dicte deffence, mais aussi le
-royaume de Valence et de la Cathalogne, qui jouyssent des mesmes
-droits qu'eux, lesquels toutesfois les ont abandonnez en leur mauvaise
-cause, que Sa Majesté a esté contraincte, pour reprimer telles
-insolences, de faire tourner la teste à une armée de dix mil hommes de
-pied et deux mil cinq cens chevaux (tous Espaignolz)[118] qui avoient
-esté levez l'esté passé pour nostre secours[119], comme je peux le
-vous avoir cy devant escript, de ce costé là, à laquelle ils se sont
-voulu opposer, ayans créé d'entre eux par force un pour leur chef[120]
-(s'estans ceux que j'ay dict cy-dessus avoir esté retenus, sauvez de
-diverses façons en habitz desguisez), avec lequel ils allèrent en
-nombre de cinq ou six mil, à trois ou quatre lieües de la dicte ville
-de Sarragoce, en intention de defendre le passage d'un pont à la dicte
-armée[121]; mais leur dict chef, non consentant en leurs folies,
-faignant les mettre en ordre pour combattre, monté sur un bon cheval,
-les laissa et se retira avec ceux du roy en icelle, dont estonnez,
-sans sçavoir à quoy se resouldre, se retirèrent en leur ville fort
-troublez, où ils furent suyvis de la dicte armée, laquelle, à
-l'intercession des gens de bien, y est entrée sans avoir trouvé aucune
-resistance, ni usé d'aucune violence ni extorsion. Voilà comment ce
-faict s'est passé, avec beaucoup d'honneur et de reputation de ce bon
-roy, lequel tout ensemble faict cognoistre à ses subjects sa douceur
-et clemence[122], encores qu'il tienne en la main de quoy les chastier
-rigoureusement. Voilà la verité de l'histoire, que je vous prie de
-communiquer aux amys, et me conserver en leurs bonnes graces, comme je
-desire (Monsieur et frère) demeurer pour tousjours en la vostre. De
-Madrid, ce xxj de novembre 1591.
-
-[Note 108: Le flatteur de Philippe II oublie avec intention de
-rappeler la captivité de Perez, pendant deux années, dans la
-forteresse de Tarruegano. Mignet, _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
-édit., Paris, 1845, in-8, pag. 88-91.]
-
-[Note 109: Cette demi-délivrance de Perez ne fut pas un effet de la
-clémence de Philippe II; elle fut motivée par la maladie assez grave
-qu'il avoit contractée pendant son emprisonnement sévère à Tarruegano.
-«Dona Juana Coello, dit M. Mignet, obtint qu'il fût transporté à
-Madrid, où il jouit de nouveau, pendant quatorze mois, d'une
-demi-liberté dans une des maisons les meilleures de la ville, et reçut
-les visites de toute la cour.» _Id._, pag. 91.]
-
-[Note 110: Notre ligueur glisse encore habilement sur tous les détails
-qui pourroient rendre le roi odieux, «les perfides interrogatoires
-auxquels Perez fut soumis, la torture qu'on lui fit subir, etc.»
-Mignet, _loc. cit._, pag. 99-114.]
-
-[Note 111: Selon M. Mignet (pag. 118), Perez prit «un vêtement et une
-mante de sa femme»; mais ce qui est dit ici des habits de servante
-endossés par le fugitif s'accorde bien mieux avec ce qui suit dans le
-récit de l'excellent historien: «Il passa, dit-il, sous ce
-déguisement, à travers les gardes, et sortit de sa prison. Au dehors
-l'attendoit un de ses amis, et plus loin se tenoit l'enseigne Gil de
-Mesa, avec des chevaux tout prêts pour le transporter en Aragon. A
-peine avoient-ils fait quelques pas dans la rue avant de joindre Gil
-de Mesa, qu'ils rencontrèrent des gens de justice faisant la ronde.
-Sans se troubler, l'ami de Perez s'arrêta et causa avec eux, tandis
-que Perez restoit silencieusement et respectueusement derrière eux,
-comme un domestique.» _Id._, 118-119.]
-
-[Note 112: M. Mignet ne parle pas de cette députation vers Philippe
-II, qui nous semble du reste fort invraisemblable.]
-
-[Note 113: Philippe II, à qui Perez échappoit toujours comme coupable,
-avoit en effet trouvé moyen de le rendre justiciable de l'Inquisition
-en le chargeant du crime d'impiété; et ce furent non pas les officiers
-du roi, comme il est dit ici, mais les alguazils du saint-office, qui
-eurent ordre d'aller se saisir de lui pour le mener de la prison des
-Manifestados dans celle de l'Inquisition, ce qui fut cause du
-mouvement populaire dont il va être parlé.]
-
-[Note 114: C'est pendant qu'on l'entraînoit loin de son palais que le
-gouverneur, à qui l'on avoit arraché son bonnet et sa cape, reçut
-trois coups de couteau à la tête et un à la main. «On le déposa tout
-meurtri et ensanglanté dans la prison vieille, et quatorze jours après
-il mourut de ses blessures.» Mignet, pag. 159-160.]
-
-[Note 115: Cette nouvelle insurrection eut lieu le 24 septembre.]
-
-[Note 116: M. Mignet entre dans de grands détails sur cette
-insurrection et sur la délivrance définitive de Perez, mais il ne
-parle pas de ce coche brûlé. Pag. 185-189.]
-
-[Note 117: Perez s'y réfugia en effet.]
-
-[Note 118: M. Mignet ne dit que «six mille hommes de pied et quinze
-cents hommes de cavalerie légère.» _Antonio Perez et Philippe II_, 1re
-édit., pag. 199. Quand il dit _tous Espaignolz_, l'auteur de la lettre
-veut dire _tous Castillans_.]
-
-[Note 119: M. Mignet ne parle pas de cette première destination de
-l'armée de Philippe II.]
-
-[Note 120: «Les membres de la députation permanente et les cinq juges
-de la cour suprême avoient proclamé la légalité et la nécessité de la
-défense, prescrit la formation d'une armée, nommé le grand justicier
-pour la commander, conformément à sa charge, et désigné don Martin de
-la Nuza pour lui servir de mestre de camp.» Mignet, pag. 198.]
-
-[Note 121: M. Mignet n'indique pas le lieu où l'armée aragonaise alla
-attendre l'armée castillane, commandée par Vargas. Quant à la
-défection de Juan de la Nuza, il la donne comme une simple retraite:
-«Cédant à la faiblesse de son caractère et au sentiment de son
-impuissance, il se retira dans un de ses châteaux. Le député du
-royaume don Juan de Luna, et le jurat de Saragosse, qui étoient avec
-lui, en firent autant.» _Id._ pag. 200.]
-
-[Note 122: Il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours ici de
-Philippe II.]
-
- * * * * *
-
-
- _Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible massacre
- commis le 26 aoust 1652 par la compagnie des frippiers de la
- Tonnelerie, commandés par Claude Amand, leur capitaine, en la
- personne de Jean Bourgeois, marchand espinglier ordinaire de la
- royne, bourgeois de Paris, aagé de trente-deux ans; tiré des
- informations et revelations faites en suite des monitoires
- obtenus et publiez en aucunes des parroisses de ceste ville de
- Paris[123]._
-
- [Note 123: Cette pièce est la plus intéressante de celles qui
- furent écrites au sujet de cet assassinat, lesquelles, celle-ci
- comprise, ne s'élèvent pas à moins de dix, toutes citées, avec
- leur titre exact, dans la _Bibliographie des Mazarinades_, par M.
- Moreau. Ce sont: 1º _Relation, véritable de ce qui s'est passé au
- meurtre d'un jeune garçon.... nommé Bourgeois_, _Paris_, Simon le
- Porteur, 1652, 8 pages; 2º _Histoire véritable et lamentable d'an
- bourgeois de Paris cruellement martyrisé par les Juifs de la
- synagogue_, le 26 août 1652, (S. L.,) 1652, 7 pages en vers; 3º
- _Monitoire publié par toutes les paroisses de la ville de Paris
- contre les Juifs de la synagogue, le_ 1er _jour de septembre_
- 1652, _pour avoir cruellement martyrisé, assassiné et tué un
- notable bourgeois de la dite ville de Paris_, Paris, v{e} J.
- Guillemot, 1652, 6 pages; 4º _La cruauté de la synagogue des
- juifs de la dernière génération, de plus le jugement de Minos
- rendu à l'âme du pauvre massacré, aux Champs-Elysiens, le repos
- des âmes heureuses, P. A. C. L. A. M. B. D. R. T. A. P._, Paris,
- 1652, 8 pages; 5º _La fureur des Juifs, dédiée à Messieurs de la
- synagogue, en vers burlesques_, par Cl. Veyras, Paris, Jacq. Le
- Gentil, 1652; 6º _La synagogue mise en son lustre, avec
- l'épitaphe du bourgeois pour mettre sur son tombeau_, 12 pages;
- 7º _Le jugement criminel rendu contre la synagogue des fripiers,
- portant que ceux de leur nombre qui se trouveront circoncis (qui
- est la marque de la juiverie) seront châtrés ric à ric, afin que
- la race en demeure à jamais éteinte dans Paris_, (S. L.,) 7
- pages; 8º _Examen de la vie des Juifs, de leur religion, commerce
- et trafic, dans leur synagogue_, Paris, Fr. Preuveray, 1652, 8
- pages; 9º _Réponse des principaux de la synagogue, présenté_
- (sic) _par articles aux notables bourgeois de Paris, où il
- montre_ (sic) _leur ordre, leur reigle, leur loy, et leur procez
- avec le complaignant_, Paris, 1652, 8 pages. Cette pièce est
- dirigée contre la précédente. Celle que nous donnons ici est la
- requête présentée au Parlement par le père et les parents du
- pauvre épinglier. M. de Boyvin Vaurouy fut nommé rapporteur.]
-
-
-Le 15 dudit mois d'aoust, ledit Bourgeois[124] se rencontrant, près
-Sainct-Eustache, sur le pas de la porte du sieur Deganne, marchand,
-comme les frippiers de la Tonnellerie revenoient de garde de la porte
-de Montmartre, un passant luy demanda quelle compagnie c'estoit,
-auquel il repondit: C'est la synagogue[125]. Ces paroles, quoyque
-dites assez bas et sans dessein de les offenser, furent pourtant
-entendues par aucuns d'eux, qui se saisirent aussitost de luy,
-l'outrageant de coups de hallebardes et de fusils, lui baillèrent
-quelques soufflets, et le menèrent, suivant leur marche, chez ledit
-Amand, leur capitaine, où, après plusieurs mauvais traitements, ils le
-contraignirent de se mettre à genoux, et en cette posture leur
-demander pardon et faire amende honorable, le menaçant de le tuer à
-faute de le faire. Pendant que cela se passoit ainsi, plusieurs
-frippiers s'attroupèrent, avec leurs femmes et enfants, au devant de
-la maison dudit Amand, criant tous d'une voix: Il le faut tuer,
-parcequ'il a offensé tout nostre corps! Ce qui obligea ledit Bourgeois
-d'attendre la nuit pour se retirer à la faveur d'icelle et eviter leur
-fureur[126]. Ce n'est pas là tout: leur insolence naturelle passa
-outre. Dès le lendemain, ils se mocquèrent de luy, et, en toutes
-occasions où il se rencontroit depuis dans les rues, ils le faisoient
-railler, contrefaisant les soumissions qu'il leur avoit faites, et les
-faisans passer pour une reparation authentique, à la honte et
-confusion dudit Bourgeois, qui, se voyant si mal mené et ressentant de
-plus en plus les excez et meurtrissures qu'il avoit receues sur son
-corps, se resolut d'aller au conseil, par l'advis duquel il trouva à
-propos de se pourvoir par justice. Il fit sa plainte par devant le
-baillif du For-Levesque, l'injure ayant esté faite sur les terres
-dependantes de sa juridiction. Il obtint decret de prise de corps en
-vertu duquel il fit, le 24 dudit mois, emprisonner ès prisons du
-For-aux-Dames[127] le nommé Michel Forget, caporal de ladite
-compagnie, par lequel il avoit esté le plus excedé. Le mesme jour, qui
-estoit la feste de saint Barthelemy, apostre, ledit Amand, supposant
-une sentence de la ville pour faire eslargir le prisonnier, vint ès
-dites prisons, accompagné de deux cents hommes, tous armez de fusils,
-mousquetons et pistolets, qu'il laissa au devant d'icelle, demandant
-ledit Forget au geollier, qui luy dit qu'ayant esté emprisonné en
-vertu d'un decret decerné dudit baillif, il ne le pouvoit mettre
-dehors sans son ordre. Ce refus ne plust audit Amand, qui voulust en
-mesme temps se saisir des clefs desdites prisons, à quoy il trouva de
-la resistance; ce qui l'obligea de sortir, et demeura toute la nuict
-avec ses gens armez au devant et ès environs desdites prisons, qu'il
-entreprist diverses fois de forcer, sous pretexte d'y amener quelque
-prisonnier. Mais la courageuse resolution du geollier fist avorter ce
-dessein trop hardy. Amand se vit par là obligé de se retirer le
-lendemain dimanche, 25 dudit mois, par devers ledit baillif, qui luy
-bailla volontairement ou de force, sans appeler la partie et contre
-tout ordre de justice, l'eslargissement dudit Forget[128], se
-contentant seulement d'en faire charger ledit Amand, lequel ne manqua
-pas de l'aller aussitost faire sortir. Ledit Forget, parmy la joye de
-sa delivrance, ne put dissimuler le ressentiment de son indignation;
-il dit plusieurs fois, jurant et blasphemant le sainct nom de Dieu,
-qu'il tueroit ledit Bourgeois. Ceux de sa compagnie en dirent autant,
-et entre eux le nommé Macret, qui passa outre, disant que, s'il ne se
-trouvoit personne qui voulust faire le coup, luy-mesme le feroit de
-son mousqueton. Et enfin l'adieu dudit Forget au geollier et à sa
-femme et autres fut que l'on entendroit bientost parler de luy. Ces
-menaces furent bientost suivies de l'effect, mais le plus etrange et
-le plus cruel dont on ait jamais ouy parler. Le lendemain,
-vingt-sixiesme jour dudit mois, dès les cinq heures et demie du matin,
-les frippiers s'emparèrent des advenues et des portes du cimetière des
-Saincts-Innocens; quelques uns s'y glissèrent et cachèrent, d'autres
-firent mine de se pourmener, et envoyèrent le nommé Pierre
-Jusseaume[129], qu'ils avoient gagné par argent, vers ledit Bourgeois,
-pour, sous couleur d'amitié et de luy vouloir communiquer quelque
-chose qui luy importoit, l'attirer dans le cimetière. Ce traistre
-s'approcha de luy, et, le voyant avec les sieurs de Bourges et
-Godelat, marchands, ses voisins, à l'ouverture de leurs boutiques,
-demanda à luy parler en particulier. Il repondit que c'estoient ses
-amis, et qu'il n'y avoit point de danger de tout dire devant eux. Le
-perfide insista à le vouloir entretenir en secret, et l'obligea
-d'entrer audit cimetière, où ledit Bourgeois ne fut pas plustost que
-le nommé François Haran, qui estait caché derrière le premier pillier
-dudit cimetière, se jetta sur luy, jurant et blasphemant, luy porta un
-coup du bout de son pistolet dans l'estomac, duquel il le renversa par
-terre. Aussitost il donna le signal aux autres conjurez, au nombre de
-trente à quarante, entre lesquels, outre ledit Haran, ont estez
-remarquez Jean et Michel Forget frères, Philippes Saydes, Noël de
-Barque, Simon Cahouel, le Roux, Ruelle le jeune, Bryare le jeune,
-Belargent, Macret et Laurent Hattier, tous armez de fusils,
-mousquetons, espées nues et d'instruments non encore usitez, et
-qu'autres que des frippiers n'auroient pu inventer, tous lesquels,
-renians et blasphemans, se ruèrent impetueusement sur ledit Bourgeois,
-l'outragèrent de coups de poings et de pieds en toutes les parties de
-son corps, le frappèrent du bout de leurs armes, luy arrachèrent les
-cheveux, luy donnèrent plusieurs coups de ces meurtrières nouvelles,
-qui sont peaux d'anguilles et lizières de drap, entre lesquelles sont
-cousuës dix balles de mousqueton des plus grosses[130], desquelles ils
-luy donnèrent plus de cinquante coups, dont la moindre blessure est
-mortelle, et, entre autres, le nommé Briard le jeune, frippier. Il
-eust pourtant assez d'adresse et de vigueur pour s'eschapper des mains
-de ces bourreaux, mais ce ne fut pas pour long-temps: car, n'ayant que
-des pantoufles à ses pieds et des chaussettes non liées à ses jambes,
-il ne put guère courir sans broncher, et par ainsi retomber plus
-perilleusement encore au pouvoir de ses ennemis, lesquels, après
-l'avoir traisné d'une partie dudit cimetière par les pieds, la face
-contre terre, le saisirent qui par les bras, qui par les jambes, qui
-par les cheveux, et, après avoir redoublé sur luy les effects de leur
-cruauté, de telle sorte qu'il ne pouvoit plus parler, ains seulement
-haletoit et souffloit, l'entraisnèrent de ceste façon par la porte
-dudit cimetière du costé des halles, jusqu'au milieu de la Petite
-Friperie, où ils firent pose, pour l'exposer de nouveau à de nouvelles
-injures et mauvais traitements, disant: Voilà celuy qui a faict
-emprisonner M. Forget. De là ils achevèrent de le mener, sur les six
-heures du matin, en la maison dudit Amand, lequel, non moins passionné
-que les frippiers, et voulant avoir sa bonne part à leur felonie, fit
-aussitost battre la caisse par tout le quartier, posa corps de garde
-au devant et au dedans de sa boutique, et des sentinelles, comme à la
-garde des portes d'une ville. Pendant que la compagnie s'assembloit,
-on fit, l'espace de quatre heures et plus, souffrir audit Bourgeois, à
-la veue dudit Amand, toutes les indignitez que la rage peut suggerer:
-on luy tire et arrache la barbe et les cheveux, on le soufflette, on
-le perce et picque de poinçons et grandes aiguilles, on luy presse du
-verjus en grappe dans les yeux, et, pour l'accabler entierement de
-douleur, ayant demandé un peu d'eau à cause de la grande alteration
-qu'il avoit, on luy en presenta qui estoit corrompuë. Ce n'est pas là
-tout; mais, ô barbarie inouïe! l'on luy refusa la consolation d'un
-confesseur, qu'il demanda plusieurs fois, voyant et entendant la
-resolution que ses ennemis avoient prise de le massacrer
-inhumainement[131]. Alors Amand devoit, ce semble, estre rassasié de
-cruauté; pourtant il fait paroistre le contraire, et qu'il veut estre
-jusqu'à la fin le principal acteur de ceste funeste tragedie. Pour cet
-effet, il veut voir luy-mesme si la compagnie est complette et en
-estat de marcher; il en fait la reveuë, il renvoie les garçons qui
-estoient venus à la place de leurs maistres, il marche ayant le
-hausse-col, et va de porte en porte, le pistolet à la main, pour les
-obliger et forcer de venir en personne, les menaçans de l'amende.
-Cependant les bourgeois des quartiers circonvoisins et autres passans
-par là, entendans le bruit de ce tambour à une heure extraordinaire,
-estoient portez de curiosité de sçavoir le sujet de ceste assemblée,
-et pourquoy on retenoit et traittoit ainsi ce jeune homme. Les uns
-respondoient: C'est un coquin qui nous a appelez Synagogue; il a
-affaire à huit cens hommes qui l'entreprennent; d'autres que c'est un
-voleur qu'ils ont pris volant une maison en leur quartier, et d'autres
-que c'estoit un mazarin qui avoit voulu tuer M. de Beaufort.
-
-[Note 124: Selon la _Relation véritable..._ il étoit fils d'un
-marchand épinglier de la rue Saint-Denys.]
-
-[Note 125: La plupart des fripiers étoient des Juifs, ou de nouveaux
-convertis, toujours prêts à s'offenser quand on leur rappeloit leur
-ancienne religion. V. l'une des pièces de ce volume, _les Grands Jours
-tenus à Paris par M. Muet_, etc. Paris, 1622, pag. 198-199.]
-
-[Note 126: Loret raconte ainsi la première partie du drame:
-
- On dit que messieurs les fripiers,
- La plupart de vrais frelampiers,
- Aucuns d'eux meschans et damnables,
- Et d'autres assez raisonnables,
- Traitèrent d'estrange façon
- L'autre jour un certain garçon
- Qui d'un ton fort hardy et rogue
- Les nommoit gens de synagogue.
- Dès qu'il eut dit ce mot piquant,
- Un d'eux luy donna quant et quant
- Six ou sept coups de hallebarde
- (Car ils retournoient de la garde).
- Ensuite ces gens mutinez
- Luy crachèrent cent fois au nez,
- Luy dirent ses fièvres quartaines,
- Et lui donnèrent trois douzaines
- De soufflets des plus inhumains
- Avec leurs pataudes de mains.
- (_Muse historique_, liv. III, lettre 35e, 1er sept. 1652.)]
-
-[Note 127: Il étoit situé rue de la Heaumerie, où il donnoit son nom à
-un impasse. On l'appelait _For-aux-Dames_, parcequ'il fut, jusqu'en
-1674, le siége de la juridiction des religieuses de Montmartre.]
-
-[Note 128: M. Moreau dit que l'ordre de relâcher le fripier Forget fut
-donné par le prévôt des marchands, Broussel, à qui Amand et les autres
-s'étoient adressés. _Bibliog. des Mazarinades_, nº 2997.]
-
-[Note 129: Nom fameux depuis long-temps dans la draperie. Dans le
-_Pathelin_, le drapier s'appelle Guillaume Joceaume.]
-
-[Note 130: «On dit qu'ils ont une lisière longue d'une aulne et large
-de quatre doigts, et que dans cette lisière ils mettent des balles de
-plomb ou quelques pièces de fer, avec quoi ils frappent les vendeurs
-de vieux chapeaux ou ceux qu'ils veulent chastier.» _Relation
-véritable de ce qui s'est passé au meurtre d'un jeune garçon..._]
-
-[Note 131: Loret fait raconter par le patient lui-même toutes les
-indignités qu'il eut à subir avant sa mort:
-
- «..... Helas! ils me martirent,
- Leurs rigueurs à tous coups s'empirent;
- Ils m'ont mené, me malmenant,
- Du capitaine au lieutenant,
- Et maintenant on me ramène
- Du lieutenant au capitaine;
- Ils m'ont fait mainte indignité,
- Moqué, tiraillé, souffleté.
- Bref, la nation judaïque
- Ne fut guère plus tyrannique
- Quand elle tourmenta jadis
- Le createur du Paradis.»]
-
-Amand, ayant mis sous les armes environ quatre-vingts hommes de sa
-compagnie, se jugea assez fort pour executer de plein jour et au
-milieu des rues le pernicieux complot fait en sa maison contre ledit
-Bourgeois. Pour cet effet, il supposa avoir un ordre de la ville pour
-l'y conduire, lequel ne pouvoit estre que faux ou mandié après temps,
-puisque, comme il a esté remarqué cy-devant, ledit Bourgeois avoit
-esté enlevé dès les cinq heures et demie du matin, auquel temps ledit
-Amand ne pouvoit pas avoir obtenu un ordre de la ville en la forme et
-avec les circonstances qu'il l'a depuis fait paroistre. Il ne laissa
-de commander audit Bourgeois de le suivre, qui repondit ne le pouvoir
-faire, estant tout roué et ayant le genouil cassé de coups; et il le
-pria de luy envoyer querir une chaise, avec offre de la payer. Une
-chaise! repartit Amand en luy dechargeant un soufflet, cela est bon
-pour les princes; mais à toy, il te faut un tombereau. Neantmoins,
-quelqu'un de la bande se mit en peine pour cela, et on fist apporter
-une sorte de fauteüil, laquelle sert à porter à l'Hostel-Dieu les
-pauvres malades. Ledit Amand envoya querir quelques paquets de mesches
-et de cordes, et commanda de lier ledit Bourgeois sur ledit fauteuil,
-ce qui fut promptement executé par les nommez Masselin et Sayde,
-sergens de la compagnie, sçavoir par le millieu du corps, les bras sur
-les appuis du fauteüil et les jambes separement sur les batons qui
-servent à le porter, et cela si rudement et serré, que les cordes en
-demeurèrent imprimées en sa chair; envoya querir deux crocheteurs pour
-le porter, ausquels il repondit en son nom de leur salaire, duquel il
-les fit satisfaire le lendemain par sa femme. Cet innocent captif,
-sans secours et sans defense, fit paroistre une telle constance en la
-durée de tous ses tourmens, qu'il ne lascha aucune parolle capable
-d'offenser les frippiers ny leur capitaine, lequel, environ les dix
-heures et demie de la mesme matinée, fist battre la marche, et en cest
-equipage, luy et Guillaume Leguay, son enseigne, chacun avec leur
-hausse-col et les pistolets à la main, marchant à la teste de la
-compagnie, les sergens et caporaux en leur rang, les rangs quatre à
-quatre, sortirent de leur quartier de la Tonnellerie, faisant porter
-ledit Bourgeois au milieu de ladite compagnie, à costé du tambour,
-vinrent droit à la rue Tire-Chappe; et, quelques uns des plus
-effrontez ayant dit qu'il falloit marcher et le faire passer à la
-barbe du père, au lieu d'entrer en icelle, enfilèrent à celle de
-Sainct-Honoré, entrèrent en celle des Bourdonnois, puis en celle de la
-Limace, où ledit Amand, capitaine, fit faire halte et cesser le
-tambour, pour tenir entre eux le dernier conseil pour l'execution de
-leur vengeance. Après, ils continuèrent leur marche en celle des
-Deschargeurs, où estans, se saisirent de toutes les advenües
-circonvoisines, firent plusieurs decharges de leurs fuzils, tant
-contre ceux qui les suivoient, dont aucuns furent atteints et blessez,
-qu'en haut, pour empescher de regarder aux fenestres; firent fermer
-les boutiques qui estoient ouvertes, et, voyant ce lieu-là fort propre
-pour mettre fin à leur pernicieux dessein, firent poser ladite chaise
-où estoit ledit Bourgeois contre le meur d'une maison nouvellement
-bastie près la rue du Plat-d'Estin. Et alors, plusieurs ayant dit
-qu'il estoit temps de s'en deffaire, et le capitaine dit: Main basse!
-firent une decharge de fuzils à bout portant sur ledit Bourgeois, dont
-il fut atteint d'un coup à l'oeil senestre qui luy arracha la vie, fit
-voler la cervelle par le derrière de la teste et emplir son visage et
-le pavé de sang. Un charitable ecclesiastique, aumosnier de M. l'abbé
-de Sillery[132], s'estant trouvé engagé dans ceste rüe, s'efforça,
-malgré la resistance de ces meurtriers, d'approcher ledit Bourgeois
-pour le reconcilier et donner la benediction. La chose ainsi achevée,
-le capitaine, asseuré de la mort dudit Bourgeois par celuy mesme qui
-avoit fait le coup, tint nouveau conseil avec les principaux de ladite
-compagnie pour adviser ce qu'ils feroient de ce corps mort. Après le
-resultat, il fit recharger et remettre sa compagnie en ordre, commanda
-aux porteurs de reprendre ladite chaise et porter ledit deffunct, les
-y força sur leur refus, passant de la rue des Deschargeurs par celles
-des Mauvaises-Parolles, Thibaultodée, Sainct-Germain, et de là droict
-à la Grève, disans tousjours que c'estoit un voleur et un mazarin qui
-avoit voulu tuer M. de Beaufort, qu'ils le conduisoient à
-l'Hostel-de-Ville, et de temps en temps faisoient des decharges de
-leurs fuzils sur ceux qui couroient et crioient après eux à la veuë
-d'un tel spectacle. D'abord, ils se saisirent du perron de la porte de
-l'Hostel-de-Ville pour en empescher l'entrée aux parents et amis du
-deffunct. Amand et quelques uns des siens montèrent où Messieurs de la
-ville siegeoient, et, pour excuse de l'abominable crime qu'ils
-venoient de commettre, leur supposent que, plusieurs personnes
-s'estant presentées pour leur ravir ledit Bourgeois, ils avoient esté
-obligez de le tuer. Ainsi, cette victime innocente fut posée dans la
-cour dudit Hostel-de-Ville, qui devoit estre le lieu de franchise et
-l'azile des opprimez. Ce fait, Amand et ses complices se retirèrent
-chez eux par les rues les moins frequentées, et néantmoins tousjours
-suivis par la pluspart de ceux qui avoient veu ce sanglant et
-espouvantable spectacle, qui les auroient dès lors punis tout
-chaudement de leur forfait, si Dieu ne les eust reservez pour en faire
-un chastiment et une punition exemplaire à toute la posterité[133].
-C'est ce que le père, les parens dudit deffunct et tout Paris
-attendent et espèrent de sa justice et de celle de Messieurs du
-Parlement.
-
-M. de Boyvin-Vaurouy, rapporteur.
-
-[Note 132: Un autre bon prêtre donna les derniers soins à la victime.
-Il en est parlé dans le rapport manuscrit que des chirurgiens
-dressèrent de l'état du cadavre, et qui a été retrouvé par M. Moreau
-dans un volume de la Bibliothèque de l'Arsenal. Voici l'extrait qu'il
-en donne (_Bibliogr. des Mazarinades_, III, pag. 11 nº 2997):
-«Premièrement, ils reconnurent qu'il avoit esté lié d'une grosse corde
-par le milieu, de son corps, dont les marques en estoient encore
-toutes recentes, et particulièrement le noeud de ladite corde qui
-avoit enfoncé dans son corps de la profondeur d'une grosse noix. Un
-honneste ecclesiastique de ses amis, nommé M. Butel, s'estant
-rencontré lorsqu'on le visitoit, s'offrit à lui rendre les derniers
-devoirs de charité, qui furent de l'ensevelir; ce que s'estant mis en
-devoir d'exercer, luy ayant levé la teste pour mettre sa coiffe, une
-partie de sa cervelle tomba dans ses mains, qui fut un spectacle
-d'horreur et de compassion à tous les assistans. Il remarqua sur son
-corps quantité de meurtrissures, provenantes des grands coups de
-lisière qu'ils lui avoient donnés, comme aussi la plaie d'un coup de
-hallebarde qu'il receut au dessus de la cuisse, de la largeur de
-quatre doigts, et plusieurs piqueures de poinçons aux genoux.»
-
-Loret donne aussi quelques détails qui s'accordent bien avec ceux
-qu'on vient de lire:
-
- Un d'entre eux, le plus perverty,
- Le frappa de façon cruelle
- Et luy fit sortir la cervelle.]
-
-[Note 133: «Ce meurtre, dit M. Moreau, causa une très vive émotion
-dans Paris. La Justice dut en connoître, mais je ne sais pas quel
-arrêt fut rendu.» Nos recherches n'ont pas été plus heureuses. Il dut
-y avoir de longs débats, au milieu desquels, en ces temps de troubles
-de toutes sortes, la vérité et la justice eurent certainement peine à
-se faire jour. Loret, presque toujours si bien renseigné, et qui, en
-qualité de voisin assez proche, puisqu'il logeoit rue de l'Arbre-Sec,
-devoit avoir été édifié mieux que personne sur les détails du drame de
-la Tonnellerie, donne lui-même à penser qu'il y eut dans toute cette
-affaire beaucoup de contradiction et d'obscurité. _Mais_, dit-il,
-
- ... De ce noir evenement
- On parle si diversement,
- Que certes l'on ne sait que croire
- D'une si malheureuse histoire.]
-
- * * * * *
-
-
- _Les Grands jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant du petit
- criminel_[134].
-
- M.D.C.XXII.
-
- In-8º de 32 pages.
-
- [Note 134: M. Leber possédoit deux exemplaires de cette pièce,
- qui, selon lui, et son éloge n'est pas exagéré, «est une critique
- enjouée et fort piquante du barreau, des moeurs et de diverses
- personnes». (V. _Catal._ de sa _biblioth._, n{os} 4226, 5625.--V.
- aussi _Catal. Monmerqué_, nº 1569.) Cette satire fit grand bruit
- dans le monde de la basoche. On y répondit et on l'imita. La
- pièce qui servit de réplique a pour titre: _la Reponse aux Grands
- jours et plaidoyers de M. Muet, par quelques mal contents du
- Chastelet_, 1622, in-8º. Quant aux imitations qui parurent dans
- l'année qui suivit, voici le titre de celles que nous avons pu
- retrouver: _les Assizes tenues à Gentilly_, par le Sr Balthazar,
- bailly de S.-Germain-des-Prez (Paris), 1623, in-8º;--_les Estats
- tenus à la Grenouillère les_ 15, 16, 17, 18, _du present mois de
- juin_ (Paris,) 1623, in-8º.--M. Veinant, qui a été dans ces
- recherches notre guide obligeant, pense qu'une autre pièce, _les
- Actions du temps_, 1622, pourroit aussi se rapporter à cette
- sorte de cycle moqueur et parodiste. Quelques petits livrets
- parus huit ou neuf ans auparavant semblent s'y rattacher aussi et
- en être les précédents. Ce sont: _les Conférences d'Antitus,
- Panurge et Guéridon_, S. L. N. D., in-8º;--_les Grands jours
- d'Antitus, Panurge, Guéridon et autres_, S. L. N. D., pet.
- in-8º;--_Continuation des Grands jours interrompus d'Antitus,
- Panurge et Guéridon_, S. L. N. D. (1614), in-8º.--La plupart de
- ces pièces se trouvoient chez le duc de la Vallière et chez Méon.
- V. _Catal. de sa bibliothèque_, nº 3470.]
-
-
-Je me suis trompé quand j'ay creu que j'aurois du repos et
-tranquillité d'esprit lors que, retiré de toutes affaires, je jouyrois
-de la nuict pour refuge de mes travaux: car j'y ay trouvé de
-l'inquiétude, et mille visions se sont presentées qui me l'ont
-empesché.
-
-Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à
-tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse
-desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis
-qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge
-du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa
-fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec
-une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son
-temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que
-infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:
-
-Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple
-insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant
-donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes?
-Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que
-de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur
-en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.
-
-J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy
-qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict
-est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il
-redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à
-présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs.
-
-Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la
-justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement,
-trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à
-présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint
-Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les
-babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la
-douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le
-peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez.
-
---Carré, avez-vous des causes? Plaidez.
-
---Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le
-premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un
-bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si
-souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu
-la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de
-Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et
-cependant faites plaider Goguier.
-
-[Note 135: Fameux cabaret dont il est parlé avec détail dans le
-curieux livre: _Visions admirables du pèlerin du Parnasse_, etc.,
-Paris, 1635, in-12.]
-
---Goguier! Goguier!
-
---Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de
-faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que
-l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est
-à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes
-compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre
-le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf
-heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et
-du remuement des verres[136].
-
-[Note 136: Les gens de justice, avocats et procureurs, passoient alors
-pour des piliers de taverne et de brelan:
-
- Mais vous ne dites pas qu'ils sont fort desbauchez,
- Et que tout leur estude est de jouer aux billes,
- A la boule, à la paulme, aux cartes et aux quilles.
-
- Puis les bons compagnons, comme le viel Lymière,
- Le gros Grouart, Bricot, La Joue et La Rivière,
- Dont le ventre à la suisse et le rouge museau
- Temoignent qu'à leur vin ils ne mettent pas d'eau.
-
-(_La Responce à la misère des clercs de procureur, etc., par mad.
-Choiselet et consorts, ses disciples_, Paris, 1638, in-8º, p. 8.)]
-
---Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux
-parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque
-vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus,
-donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq
-à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous,
-parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous
-confondre.
-
---Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes
-procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne
-permettez pas cela.
-
---Qui estes-vous qui parlez? Estes-vous le turbulant Mauclerc?
-Plaidez, et ne vous mettez poinct en cholère, afin de n'estre poinct
-suspandu de vostre charge, ny condamné à l'amande comme autrefois: car
-cela vous a faict mourir, au grand dommage de la fille du Chat.
-
---Monsieur le lieutenant, si vous forcez mon naturel, je ne diray rien
-qui vaille: car il faut que je süe en plaidant, que je crie quand ma
-partie adverse parle, afin que l'on ne l'entende pas, et que je face
-d'une meschante une bonne cause. C'est ce qui m'a faict avoir tant de
-pratiques en mon temps. Il est vray que je n'ay pas tant duré au
-monde, mais j'ay eu grand renom.
-
---Or, changez de naturel, si vous voulez assister aux grands jours,
-mitigez vostre cholère, tandis que j'ecouteray messieurs les
-frippiers. L'huissier Cornet, appelez.
-
---Messieurs les frippiers, on vous donne licence de plaider sans
-procureurs; aussi bien les tromperiez-vous comme vous faictes les
-autres.
-
---Monsieur le lieutenant, nous avons grand subjet de plainte: nous ne
-gaignons plus tant que nous soulions, et la cause est qu'à force de
-crier après les prevosts des mareschaux de Paris, ils ont faict une
-capture depuis peu de deux cent seize voleurs, au nombre desquels il y
-avoit vingt-deux manteaux rouges qui estoient à gages, et qui
-jettoient par le soupirail des caves[137] ce qu'ils avoient butiné par
-la ville, qu'on avoit à vil pris, et en faisoit-on fort bien son
-proffit: car on sçait changer un manteau en pourpoinct, en chausse et
-en tout autre vestement, si bien qu'il estoit impossible de rien
-recognoistre. Or, à present, on a envoyé ces honnestes gens-là aux
-gallères, et nous avons de la peine maintenant à vivre et à gaigner
-nostre vie. Nous vous demandons justice.
-
-[Note 137: Cette connivence des fripiers et des voleurs appelés
-_Rougets_ ou _Manteaux-rouges_ duroit, à ce qu'il paroît, depuis
-long-temps. Il est déjà parlé, dans une pièce de 1614, de ces effets
-volés, jetés par les détrousseurs de nuit dans les caves des fripiers,
-leurs receleurs:
-
- Ceux qui vous font gagner sont des tireurs de laine,
- Desquels ceste cité est de tout temps si pleine.
- Si de vos caves estoyent les soupirails bouschez,
- Tant de manteaux de nuict n'y seroient tresbuchez
- Car, à ce que je voy, ils sont si bien hantez,
- Que jamais, ô araignes! vos toiles n'y tendez.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tous les habitz qu'avez viennent de ces penduz.
-
- (_Discours de deux marchands fripiers et de deux maistres
- tailleurs, etc., avec le propos qu'ils ont tenu touchant leur
- estat._ Paris, 1614, in-8º, p. 6.)]
-
---Levez la main tous. Par le serment que vous avez faict, estes-vous
-chrestiens?
-
---Monsieur le lieutenant, à la verité nous tenons encores un tantay du
-judaïsme[138] plus de deux douzaines d'entre nous, et neantmoins nous
-faisons bonne mine à la paroisse S.-Eustache, où nous ne croyons pas
-la moitié de ce que l'on y dict. Mais n'en dites mot. Faictes-nous
-justice pourtant.
-
-[Note 138: Presque tous les fripiers des halles étoient juifs, mais
-cachoient avec soin leur religion. V. la pièce qui précède, _Recit
-naïf et veritable, etc._, pag. 181.]
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Il est enjoint à Tanchon d'interroger les gallères pour sçavoir qui
-sont les recelleurs frippiers, et, deument informé, qu'il les fera
-compagnons d'écolle aux galleriens, et neantmoins, pour l'antiquité de
-leur race, qu'il fera mettre les frippiers au costé droict des dites
-gallères, et leurs biens acquis et confisquez à l'hostel Dieu.»
-
---Monsieur le lieutenant, vous n'aviez que faire de revenir en ce
-monde pour donner des jugemens si cruels contre les bourgeois de
-Paris; les juges qui sont à present sont plus favorables et ne
-penètrent pas si avant. Nous en appellerons devant monsieur Lusigoly,
-et de là à la cour, où nous ferons trotter nos alliances pour avoir de
-la faveur, car nous avons cet honneur, pour nostre argent, d'avoir
-marié nos filles aux plus anciennes maisons de Paris, sans que pour
-cela on ait eu esgard à cet ancien dicton (garde-toy de l'alliance
-d'un juif, d'un fol et d'un ladre), ce qui estoit escrit en lettres
-d'or au dessus du portail du cimetière des saincts Innocens; mais, par
-succession de temps, nos confrères, ayant brigué la marguillerie, ont
-si bien faict, qu'ils l'ont fait effacer.
-
-[Note 139: Il était alors lieutenant criminel. C'est le même qui est
-appelé Lugoli dans les _Galanteries des rois de France_, par Sauval,
-in-12, tom. I, pag. 323, et à qui la reine Marguerite fit faire le
-procès d'Aubiac.]
-
---Allez, allez, on vous le fera manger sans peler; sortez de
-l'audiance, et laissez plaider les autres. Appelez, huissier.
-
---Carré! Carré! si vous estes de sens rassis, plaidez.
-
---Monsieur le lieutenant, en ceste cause il est question d'un point de
-droict pour sçavoir si un enfant doit estre meilleur que son père. Il
-y en a un qui est à present prisonnier pour avoir, en continuant ses
-debauches, espousé une femme contre le gré de son père; si elle est
-garse, je ne m'en suis pas informé; si elle est legitime, encore
-moins. Quoyque s'en soit, le père, qui est de grande alliance, tonne,
-crie, tempeste, arrache, frappe, consulte, court, employe ses amis,
-parle mal de son fils, bref, fait retentir la cour du peché de sa
-maison; cependant je demande l'eslargissement du fils.
-
---Carré, plaidez une autre cause: celle-là merite d'estre appointée au
-conseil. On plaide à huis-clos, car je trouve en nostre code une loy
-qui dict:
-
- _Sæpe patri filius similis esse solet_,
-
-qu'il faut expliquer en compagnie.
-
---Cependant, monsieur le lieutenant, je demande acte de mon
-emprisonnement, pour me servir lors que je brigueray l'eschevinage.
-
---«Acte est joinct au principal pour estre faict droit conjointement.»
-
-Appelez un autre.
-
---Mauclerc! Mauclerc! plaidez, et vous souvenez du temps passé pour
-estre sage.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour les pères qui ne sont pas ce
-qu'ils veulent en ce monde, et ausquels, par une subtilité
-extraordinaire, on coupe la broche de leurs desseins. Il est question
-qu'un certain marchand de Paris desiroit s'allier en bon lieu, et
-donner sa fille en mariage à gens de son calibre, où il y avoit du
-fonds; et toutesfois, pour avoir permis à cette fille la communication
-et fréquentation d'un advocaceau qui la visitoit et la langueoit
-souvent, le père n'a sceu faire condescendre sa fille à ce mariage: si
-bien que, de cholère, le père luy dit que jamais il ne parleroit de la
-marier; pour à quoy remedier par la fille et l'advocat, après une
-consultation secrette, la fille a laissé aller le chat au fromage si
-souvent, que l'on s'est apperceu qu'il falloit r'eslargir sa robbe,
-qui a esté le subject que, pour ne point descrier la maison, le
-marchand luy-mesme a esté le postulant pour avoir l'advocat, qu'il
-refusoit auparavant; et l'advocat, faisant semblant de le mepriser, a
-eu du bien avec la fille beaucoup plus qu'il n'avoit volonté de
-donner, et ont esté mariez secrettement; et si on a accouché avant
-terme d'un roussin qui a queue, crin et oreille. A ceste cause, je
-demande que l'antiquité soit restablie, et qu'il ne soit pas permis de
-faire communiquer les filles avec les jeunes hommes que le jour de
-leurs accordailles.
-
---Où sont les gens du roy, Bourguignon et Gouffé? Qu'ils concluent.
-
---Monsieur le lieutenant, ils sont empeschez à la chambre civile à
-faire leurs affaires. Vous pouvez juger sans eux.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu que tels accidens ne proceddent que de la faute des folles
-mères, qui donnent trop d'estat et de licence à leurs filles, au
-respect du temps passé, nous ordonnons que la fascherie que les père
-et mère en porteront leur sera precomptée sur les peines du
-purgatoire.»
-
-Appelez un autre.
-
---Goguier! Goguier!
-
---Monsieur le lieutenant, excusez si je prens le faict et cause des
-garçons de taverne: je les ayme autant comme Harlequin faisoit son
-petit pourceau; je les reputte comme mes clercs, car ils ont tousjours
-mon sac et ma liasse en garde. C'est pourquoy je desire qu'on leur
-fasse justice.
-
---Plaidez.
-
---Monsieur, ce dont je veux parler est advenu depuis huict jours en
-çà, au grand dommage du clerc de taverne du Pied-de-Biche, près de la
-porte du Temple, auquel cinq ou six manteaux rouges ont faict un
-affront, les quels, sous ombre de boire pinte ensemble, luy ont faict
-une querelle d'Allemant, l'ont bien battu, et, qui pis est, arraché de
-force son tablier à bourse, où l'argent de sa journée estoit, qui se
-montoit à trente livres pour le moins, et, pour l'intimider, afin
-qu'il ne peust crier aux larrons, ont tous deguené leur espée, et
-faisoient semblant de s'entretenir l'un l'autre, tandis que l'on
-emportoit sa bourse; et, comme ils sont sortis par la ruë, les
-bourgeois espouvantez se sont retirez en leurs maisons, et ces
-manteaux rouges evaddez, si bien qu'il ne sçait à qui s'en prendre. Je
-demande attendu qu'il n'y a point de partie capable pour en
-respondre, qu'il soit faict une queste à la porte de l'eglise du
-temple.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu que c'est un cabaret où toutes les putains et macquereaux
-font retraite, qu'il a faict la courte pinte et mis de l'eau à son
-tonneau, ses coups de bastons luy serviront de penitence pour son
-peché et de recompence pour son tablier à bourse.»
-
-Un autre.
-
---Boisguillot, Boisguillot, vous serez condamné à l'amande; pourquoy
-venez-vous si tart à la justice?
-
---Monsieur le lieutenant, la cause pourquoy je suis arrivé si tart est
-legitime: je suis logé fort loing, vers la ruë Sainct-Denis, en une
-ruelle aussi renommée à Paris que la court de Miracle[140], en un bas
-où mon estude, ma cuisine et ma chambre sont tout ensemble. Le malheur
-a voulu que ceste nuict le chat a fait tintamarre, faict choir mes
-plats et mes papiers, que j'ay eu de la peine à remettre par ordre.
-
-[Note 140: Sans doute tout près de la _cour du Roi François_, qui
-étoit en effet une cour des Miracles, succursale de celle dont
-l'emplacement a gardé le nom. Cette _cour du Roi François_ existe
-encore presque entière dans la rue Saint-Denis, nº 328. Elle doit,
-dit-on, son nom aux écuries de François Ier, qui l'occupèrent
-d'abord.]
-
---Que ne demourez-vous ailleurs, pour estre plus honorable en vostre
-vacation?
-
---Monsieur le lieutenant, c'est le plus brave quartier pour nostre
-estat qui se puisse trouver; il n'y a jour qu'il n'y ait quatre
-querelles et six batteries. S'ils ne plaident point, je gaigne pour
-les accorder, et toutesfois il y en a un pour lequel je demande
-justice.
-
---Plaidez.
-
---Je suis pour Rolland Patrouillart, pauvre homme qui exerce un office
-de charbonnier soubs monsieur... Monsieur le lieutenant, je n'oserois
-le nommer, d'autant qu'il est officier de la ville. Quoy que s'en
-soit, cet office luy est escheu par droict de bienseance, qu'il garde
-et fait exercer par autruy et en tire le revenu. Or, monsieur, en
-rendant compte par ma partie des voyages qu'il a faicts, il s'est
-trouvé que ma partie luy en avoit frippé quatre ou cinq, pour laquelle
-fripperie, outre qu'il a esté battu et frappé, il l'a depossedé de sa
-charge, si bien qu'à present il n'a le moyen de vivre. Il demande à
-estre reintegré ou recompensé.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Nous ordonnons que le pourveu des offices les exercera en personne,
-fust-il eschevin[141], afin que l'on cognoisse à sa mine de quel
-mestier il est, si mieux il n'ayme reintegrer ledit Patrouillart.»
-
-[Note 141: Les échevins disposoient de ces offices de charbonniers, et
-les vendoient à de pauvres gens, qui les exerçoient à leur profit. Il
-est parlé de ce trafic des petits métiers dans _le Caquet de
-l'accouchée_ (première journée du _Recueil général, ad fin._) V. la
-note de notre édition.]
-
-Un autre.
-
---Pamperon, Pamperon, ne vous amusez pas tant à manger des lamproyons;
-vous donnez plus de pratique aux apotiquaires qu'à ma justice.
-
---Plaidez.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour un honeste gentilhomme qui
-est icy present, homme d'honneur et plain de commoditez, vivant de ses
-rentes et revenus, comme il nous a dict, qui a une juste plainte à
-vous faire, qui est que toutes et quantes fois qu'il passe par la
-vieille ruë du Temple, le perroquet d'une certaine maison, qui est sur
-la fenestre, l'appelle macquereau, qui est une injure atroce et
-scandaleuse. C'est pourquoy, outre qu'il demande reparation contre le
-maistre ou maistresse de la maison, requiert que le perroquet soit mis
-sur la ruelle, où il ne passe personne, et où certaines gens demeurent
-que l'on ne cognoist point.
-
---Monsieur, levez la main. Par le serment que vous avez fait, dictes:
-De quel pays estes-vous?
-
---Je suis Gascon, monsieur.
-
---Où demeurez-vous à present?
-
---Pardieu! qui, çà qui là, rien d'asseuré.
-
---De quel estat estes-vous?
-
---Advoué de monsieur d'Espernon.
-
---Avez-vous rentes ou pignon sur ruë pour vivre?
-
---Non pas.
-
---De quoy vivez-vous doncques.
-
---Que diable! faictes-moy justice, et ne vous enquestez point tant;
-cela n'est pas ma cause.
-
---Escrivez, greffier.
-
-«Le perroquet est reputé avoir dict vray, et le maistre de la maison
-absous.»
-
-Un autre.
-
---Alexandre! Alexandre!
-
---Monsieur le lieutenant, j'ay vendu ma pratique, à cause que j'estois
-si petit que je ne paroissois point à la presse; je baisois le cul à
-l'audiance à tous les autres.
-
---Plaidez... Plaidez doncques, Richer, et n'alez plus aux prunes avec
-Ryme, et n'entretenez plus vostre nourrice, puisque vous avez une
-femme.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour les habitans de Mont-Rouge,
-Arcueil et Gentilly, qui se plaignent du grand degast qui est faict en
-la presente année de leurs bleds et mars, qui se sont trouvez tous
-versez, foulez et trepignez par les femmes debauchées qui hantent et
-frequentent le pays. Je demande qu'il vous plaise y donner ordre, les
-faire prendre pour estre chastiées selon les loix.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Il est enjoint à l'huissier Cornet de faire advertir le sieur
-Cordiable, baron de Malva, lieutenant du prevost des mareschaux, que,
-en faisant sa chevauchée vers le pays de Trefou[142], il ait à se
-faire accompagner des gens de guerre qui sont en ses roolles et
-liasses, pour, avec le baston ordinaire dont il chastie les dites
-garses quand il les trouve, prendre vengeance tant du dit degast que
-des poulins que son commis a gaignez avec elles en allant à sa maison,
-sauf à ordonner de ses salaires.»
-
-[Note 142: Nom _équivoqué_, qu'il n'est pas difficile de deviner sous
-l'interversion de ses deux syllabes, si l'on pense à l'office du baron
-de Malva et à la population soumise à sa police.]
-
-Appelez un autre.
-
---Humblot! Humblot! prenez vostre robbe de semoneux[143] et vostre
-bonnet plain de duvet, et venez plaider.
-
-[Note 143: _Semmoneur d'enterrement_ ou _crieur de corps morts_, comme
-dit Tallemant (édit. IV, pag. 345). V. une note de notre édition du
-_Roman bourgeois_, pag. 225.]
-
-[Note 144: C'est encore une affaire de cette succession de la reine
-Marguerite de Valois dont il est parlé dans la huitième partie du
-_Recueil général des caquets de l'accouchée_, et que les grandes
-dépenses de la princesse avoient rendue si difficile à liquider. La
-construction de l'immense hôtel qu'elle avoit fait bâtir rue de Seine,
-et dont les jardins occupoient l'espace compris entre le quai et la
-rue Jacob, la rue de Seine et la rue des Saints-Pères, avoit été la
-principale de ces dépenses. Henri IV avoit été effrayé de l'étendue et
-du luxe de cette demeure la première fois qu'il alla y visiter cette
-reine Margot, qui, depuis leur divorce, étoit toujours restée son
-amie. En partant, il la pria d'être plus ménagère. «Que voulez-vous?
-lui dit-elle, la prodigalité est chez moi un vice de famille.» Quand
-elle fut morte, on voulut tirer profit de ces vastes bâtiments; mais
-ils étoient dans un quartier encore mal habité ou désert, et l'on ne
-put leur trouver pour locataires que des femmes comme celles dont on
-parle ici. Plus tard, cette habitation princière se réhabilita. Le
-président Séguier y logeoit en 1640, et Gilbert des Voisins en étoit
-propriétaire en 1718. Les jardins avoient de bonne heure été diminués
-d'étendue; ce qu'on en avoit pris avoit servi à l'élargissement du
-quai Malaquais et à la construction des hôtels voisins, dont quelques
-uns subsistent encore.]
-
---Monsieur le lieutenant, soyez-moy favorable en justice: car, si je
-gaigne ceste cause, j'espère en avoir une neufve, car elle est de
-consequence.
-
-Je parle pour deux créanciers de la royne Marguerite, à sçavoir, un
-sommelier et un charpentier, ausquels il est deu de dettes bien
-verifiées plus de six cent livres tournois, et, pour avoir payement
-des interests de la dite somme, en attendant le fort principal, le
-procureur scindicq des creanciers, au lieu d'argent contant, leur a
-donné sa quittance pour recevoir les dits loyers. Ils ont poursuivy
-plus de trois mois durant, et n'en ont peu tirer aucun denier,
-parceque ceux qui les doivent, se sont damoiselles de Dannemarc[145],
-marquées à la fesse, qui ne gaignent plus rien, et sont en friche pour
-l'absence de la cour; et encores, pour leur paine d'avoir tant
-attendu, les dites damoiselles leur ont donné la verolle, qu'ils suent
-à present. _Nota_: C'est pourquoy ils ont besoin d'argent. Je demande
-que le procureur scindic ait à reprendre les dites quittances pour
-aller luy-mesme aussi gaigner la verolle si bon luy semble, et nous
-fournir argent comptant, sauf à monsieur l'advocat du roy à prendre
-telles conclusions qu'il verra bon estre contre ceux qui ont fait de
-la maison d'une princesse une maison vitieuse.
-
-[Note 145: Dénomination qui s'explique par les mots qui suivent, et
-qui rappellent la _marque_ qu'on met sur les _ânes_.]
-
---Gens du roy, concluez.
-
---Monsieur, j'aurois beaucoup à discourir sur la loi _quod semel est
-imbuta_; mais je la passe sous silence, et reviens au fonds.
-
-Ces creanciers-cy ont esté payez en rubis et escarboucles, qu'il est
-besoin de mettre à pris, à fin que tous les autres creanciers y
-participent, puisque tous ensemble ils ont fait les baux à loyer à
-telles gens, sans qu'ils ayent doresnavant autre payement, pour avoir
-descrié la maison d'une princesse liberale, qui de son vivant leur a
-fait tant gaigner d'argent à ses batimens.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Il est enjoint aux damoiselles de Dannemarc de donner la verolle à
-tous les autres creanciers, en punition de ce qu'ils ont esté si
-vilains de decrier la maison d'une princesse qui leur a fait de son
-vivant plus de bien qu'ils ne merittent, sans qu'ils puissent demander
-cy après autre payement, et les deniers provenans de la vente de la
-maison confisquez à l'Hostel-Dieu.»
-
-Appelez un autre.
-
---Mathieu, Mathieu, vous estes un paresseux!
-
---Monsieur le lieutenant, excusez-moy: j'estois empesché à assister au
-_Te deum_ que les officiers de l'escritoire[146] ont fait chanter en
-l'église S.-Bon pour le grand bien et pratique que leur ont donnée
-ceux qui ont mis le feu au pont.
-
-[Note 146: Il s'agit ici, soit des officiers de justice, qui durent
-trouver leur profit dans les procès entre les locataires et les
-propriétaires, conséquence naturelle de l'incendie des maisons du
-Pont-au-Change; soit des marchands d'encre, qui étoient nombreux
-autour de l'église Saint-Bon, et auxquels le même incendie et la
-destruction des boutiques renommées des marchands leurs concurrents
-avoient dû, en effet, envoyer bon nombre de pratiques.]
-
---Plaidez.
-
---Monsieur, je plaide pour Guillaume le Sourd, pauvre cocher, homme
-fort bon et paisible, pourveu qu'il aye tout ce qu'il luy faut, lequel
-s'est loüé à un honneste homme, jeune financier, nouveau maryé, pour
-la conduicte d'un carosse qu'il a esté contrainct d'avoir, parce que
-sa femme l'en pressoit fort, auquel cocher on a promis deux sols par
-jour pour son vin, du potage le matin et un morceau de cher le soir,
-avec une casaque des couleurs de Madamoiselle, outre les gaiges de
-cinquante livres par an. Or il a esté fort bien payé de ce que dessus
-huict ou quinze jours durant; mais à present on luy veut retrancher
-son vin et sa cher, d'autant qu'il ne travaille pas beaucoup, et que
-ny Monsieur ny Madamoiselle n'ont aucune maison aux champs, et que
-leur parenté est de basse condition, que l'on ne visite point en
-carosse, et n'ont pour tout que le promenoir du cours du bois de
-Vincenne. Et quant il dit à Monsieur que ce n'est pas la raison de luy
-retrancher son vivre, il fait reponce qu'il faut aller selon la jambe
-le coup, qu'il faut faire petite despence pour l'entretenement de
-Madamoiselle, autrement qu'il seroit taillé d'avoir un substitud,
-aussi qu'il luy a fallu financer cette année une grosse somme de
-deniers pour une nouvelle attribution faite à son office, qui luy a
-emporté tout son argent et absorbé ses gaiges; de quoy ma partie n'a
-que faire, et à quoy elle vous supplie avoir esgard, et ordonner que
-son maistre sera tenu de luy bailler ce qu'il luy a promis, sans que
-pour le chasser il puisse luy oster sa casaque de livrée, comme il l'a
-menacé.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Il est ordonné que la damoiselle fera une conversion d'appel en
-opposition, qu'elle reprendra son chapperon de drap, fera vendre son
-carosse et ses chevaux pour vivre plus modestement et n'en faire
-point accroire à ceux qui voyent bien cler; qu'elle payera et
-chassera son cocher, et en son lieu qu'elle nourrira trois poulles et
-un coq pour avoir des oeufs pour les vendredis.»
-
-Appelez un autre.
-
---Cabarin! Cabarin! plaidez, et ne vous amusez plus à vendre du son.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour plusieurs habitants de Paris
-qui ont juste occasion de plainte à l'encontre de messire Ravanalo di
-Bosco[147], Italien de nation, soy-disant ingenieur, refugié de son
-pays à cause qu'il est encores à choisir une religion, qui a entrepris
-de fournir tous les jours aux bourgeois un muid d'eau par la subtille
-invention qu'il a trouvée d'un moulin à vand dressé au haut d'une
-maison en l'isle de Nostre-Dame, lequel moulin à vand il n'ozeroit
-faire tourner, d'autant qu'il esbranle toute la maison où il est posé,
-et qui ne peut durer six mois en continuant à tourner; si bien que, au
-lieu du dit moulin, il est contraint de faire travailler des chevaux
-aveugles, encore ne peut-il venir à bout de son entreprise; si bien
-que les dits bourgeois, qui ont fait de grands frais, chaument d'eau,
-et sont contraints de recourir au secours des porteuses d'eau comme
-auparavant. Je demande qu'il ait à nous descharger de la rente qu'il
-pretend sur nostre heritage pour ledit cours d'eau, ou qu'il face
-joüer son angin.
-
-[Note 147: Il y avoit alors à Paris plusieurs Italiens qui
-s'occupoient, comme celui dont on parle ici, de travaux hydrauliques.
-Olivier de Serres, dans son _Théâtre d'agriculture_ (in-4º, II,
-555-557), s'étend longuement, par exemple, sur les travaux de Balbani,
-qui vers le même temps construisit une magnifique citerne dans
-l'hôtel de Sébastien Zamet.]
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu qu'il tasche à tromper le public, et que son angin n'est pas
-permanant et durable, tout le plomb qu'il a mis en terre est acquis et
-confisqué, avec deffence d'oresnavant de permettre un estranger
-huguenot servir le public, si ce n'est par l'advis de la cour ou une
-ample experience.»
-
-Appelez un autre.
-
---Rossignol! Rossignol! votre temps de chanter est passé; plaidez.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux honnestes femmes, l'une
-vefve d'un savetier, l'autre femme d'un tailleur qui ne vaut guères
-mieux, car son mary se meurt, pource que, vendredy dernier, leurs
-maris, voulant prendre recreation à la farce de Mont-d'Or[148], où ils
-estoient allez exprès, il intervint tumulte, causé par quelques jurez
-de la courte espée[149] qui se trouvèrent à la presse saisis d'une
-bourse, lesquels voleurs estoient assistez de nombre de leurs
-compagnons, gens d'espée exempts de la guerre, qui commencèrent à
-battre et frapper pesle mesle, sans recognoistre, où le savetier fut
-tué et le tailleur bien blessé, sans y comprendre plusieurs mal
-contans, qui ont juré qu'ils en auront leur revanche. Or, Monsieur,
-les pauvres femmes n'ont point de partie civille, car chacun s'en est
-enfuy. Je vous demande, monsieur le juge, à qui je m'en prendré.
-
-[Note 148: Le fameux opérateur de la place Dauphine, dont Tabarin
-étoit le valet. V. nos notes sur _la Seconde après disnée du caquet de
-l'accouchée_.]
-
-[Note 149: V., sur cette expression argotique souvent employée alors
-pour désigner les voleurs, _Études de philologie comparée sur
-l'argot_, par M. Francisque Michel.]
-
---Concluez, procureur.
-
---Monsieur le lieutenant, je ne sçay contre qui, car, si je conclus
-contre Mont-d'Or, il dira: J'ai permission; si contre le bailly du
-Palais, vous n'avez point de justice sur luy; si contre nos maris pour
-avoir quitté leur boutique, je parlerois contre moy. Je suis bien
-empesché: concluez pour moy.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Il est deffendu à tous ceux qui seront gratez à telles assemblées,
-specialement le vendredy, de se venir plaindre; permis à ceux qui
-iront de mourir de faim à faute de travailler, et sans despens.»
-
-Appelez un autre.
-
---Deschamps! Deschamps! on a retranché vostre ordinaire, et reduict à
-deux lots par repas.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour une honneste femme qui est de
-la paroisse S.-Paul, ayant soixante et deux ans pour le moins, et qui
-a toutes les babines usées à force de dire son chappellet, qui est
-tousjours en trance, plaine d'inquietude à cause d'une fille qu'elle a
-qui va souvent aux cours se promener avec les financiers et la
-noblesse, et qui va entendre une petite messe à l'_Ave-Maria_ pour
-deviser plus à son aise; la pauvre mère a beau luy faire des
-remontrances au vieux loup, et mesme, pour tascher à corriger sa
-fille, elle norit un petit moineau, à qui elle dict souvent en sa
-présence: _Guillery, garde ta queüe_[150]. Nonobstant elle ne fait que
-sauter, dancer, chanter, et n'en tient conte. Elle voudroit bien la
-marier, mais elle ne trouve personne pour son argent, par ce qu'elle a
-pris un trop grand vol; elle demande d'où peut proceder cela, et luy
-donner conseil.
-
-[Note 150: Refrain d'une complainte faite à propos du supplice de
-Guillery. On y jouoit sur le surnom du fameux brigand, qui se trouvoit
-aussi être le nom que le peuple donnoit au moineau franc.]
-
---Ma bonne dame, levez la main. Par le serment que vous avez faict,
-dites vérité. Comment vous estes-vous gouvernée en jeunesse?
-
---Monsieur le lieutenant, elle est sourde; elle n'entend pas ce que
-vous luy dictes.
-
---Procureur, faictes-luy entendre et criez bien haut.
-
---Madame, monsieur le lieutenant demande comment vous vous estes
-gouvernée en jeunesse?
-
---Et Dieu! mon amy, je ne viens pas icy pour cela; je viens pour avoir
-conseil. Ne songez plus au temps passé; chacun a faict sa charge,
-faictes la vostre. C'est à un curé de nostre parroisse à qui j'ay
-autrefois tout dict, qui est mort, et puis il s'est passé depuis
-quarante ans, plus de trois jubilez, qui nous ont tout debarbouillez.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu que la fille ressemble à la tulippe, qu'elle est belle à la
-veüe et puante à l'odorat; aussi que la pye ressemble tousjours à sa
-mère par la queüe, il est ordonné que la fascherie de la mère luy
-servira de penitence pour le temps passé.»
-
-Appelez un autre.
-
---Leroux! Leroux! vous vous cachez; où est vostre robbe?--Monsieur, je
-n'ozerois la porter, car je suis suspendu.--Playdez en manteau.
-
---Monsieur le lieutenant, je plaide pour deux officiers du roy,
-conseillers et eslus en l'eslection de Rozoy, en Brye, gens
-honorables, plains de moyens et d'honneur, meprisans les superfluitez,
-puis qu'ils n'ont point changé d'abis il y a plus de quinze ans,
-lesquels, prevoyans que tandis que Chalange[151] et les autres
-partizans et maltotiers viveroient, qu'ils auroient tous les jours des
-nouvelles attributions, augmentations de gages, qualitez de
-conseillers, exemptions de tailles, droits de signatures de rolles et
-infinies autres, pour lesquelles payer leurs gages sont tousjours
-saisis, parce qu'ils n'ont aucuns biens plus apparans, ils s'estoient
-advisez, comme gens d'esprit, et de faict l'ont executé, de faire
-nourir par certains paysans de leur eslection des cochons à moytié. Or
-il est advenu, à leur grand prejudice, que les gensdarmes, passant par
-leurs villages, ont par force tué ou faict tuer deux desdits cochons,
-si bien qu'il n'en reste plus qu'un à partir en trois. A present ils
-se battent à qui aura le grouin. Monsieur le lieutenant, ils vous
-supplient d'en ordonner.
-
-[Note 151: Chalange, fameux partisan dont il est parlé dans les
-satires de Régnier et dans la _Chasse aux larrons_ de J. Bourgoing,
-avoit fait rendre par le connétable de Luynes, à la condition d'en
-partager avec lui les profits, un édit contre les procureurs, dont
-toute la basoche s'étoit émue. Il en est dit un mot dans _les Caquets
-de l'accouchée_ (V. les notes de notre édition); mais l'_Anti-Caquet_
-s'en explique plus longuement. «Tu te plains de Chalange, y est-il
-dit, et tu ne cognois pas le plaisir qu'il a fait au plat pays
-lorsqu'il a fait l'edit des procureurs. Il est cause que les clercs,
-n'ayant plus d'esperance d'estre receus, ils se sont retirez en leur
-pays; il s'en est engendré une pepinière d'esleus, grenetiers,
-sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels
-achepter ils ont fait boursiller leurs parents et amis, qui sont à
-present secqs comme bresil.» (_L'Anti-Caquet_, 1622, in-8º, p.
-12-13.)]
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Combien que de droict le grouin et la grognerie en appartienne aux
-esleus privativement à tous autres qui ne se peuvent resjouir de tels
-accidens, il est ordonné que Chalange en fera la partition, puisque il
-est cause de la querelle.»
-
-Appelez un autre.
-
---Grandin! Grandin! mettez vostre nez des dimanches, et venez plaider.
-
---Monsieur le lieutenant, on dit communement que les femmes sont de la
-nature des fruicts, qu'elles ne preignent leur principalle nouriture que
-par la queüe; c'est pourquoi monsieur... monsieur... monsieur...
-(excusez-moy, je ne le puis nommer à présent, mais pourtant c'est un
-procureur assez cogneu), qui a eu un mauvais soubçon de sa femme pour
-avoir trouvé son clerc le soir, comme il alloit coucher, caché sous son
-lit[152], où par hazard il le trouva comme il vouloit ramasser sa
-monstre qui estoit cheutte à terre, lequel fit un grand vacarme et luy
-pensa donner un coup de canivet[153]; mais il n'avoit pas son
-escritoire. Il reveille sa femme, qui estoit couchée il y avoit une
-heure, luy demande pourquoy ce clerc estoit là; fit responce qu'elle
-n'en sçavoit rien, qu'elle dormoit, que c'estoit un mauvais garçon et
-mal instruict, qu'il le falloit foüiller pour voir s'il avoit quelque
-instrument à crochetter. Cependant je demande qu'il aye à sortir de la
-maison, et auparavant qu'il soit interrogé.
-
-[Note 152: Aventure qui pourroit être la même que celle à laquelle il
-est fait allusion à la fin du petit livret reproduit plus haut: _les
-Singeries des femmes de ce temps_.]
-
-[Note 153: _Canif._ Une rue de Paris porte encore ce nom, qu'elle
-devoit à une enseigne de coutelier.]
-
---Levez la main, le beau fils, et gardez de gaster vostre ranver à la
-guimbarde[154]. Par le serment que vous avez fait, qu'aliez-vous faire
-sous ce lict? Parlez; estes-vous muet?
-
-[Note 154: Mode du temps, dont le nom venoit de l'air d'une danse
-fameuse alors. Tout bon courtisan devoit
-
- Avoir gands à la Cadenet.
- . . . . . . . . . . . .
- _A la guimbarde_ le colet.
-
- (_Pasquil de la Court, pour apprendre à discourir_, à la suite de
- _le Satyrique de la Court_, 1624, in 8º, p. 29.)]
-
---Monsieur le lieutenant, il vaut mieux qu'il se taise que de dire
-quelque chose qui decrie la maison. Je vous prie, jugez-le.
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu que tout le monde a eu peur du duc de Mansfeld[155], qui est
-peut-estre l'occasion qui l'a faict cacher, il est ordonné qu'il
-demeurera, à la charge que la femme luy fera une reprimande en la
-presence de son mary.
-
-[Note 155: V. encore, sur cette frayeur que l'apparition de Mansfeld
-avec son armée sur les frontières de Lorraine jeta dans Paris et par
-toute la France, une note de notre édition des _Caquets de
-l'accouchée_.]
-
-Appelez un autre.
-
---Procureurs, pourquoy contestez-vous tant? Que de bruit!
-
---Monsieur le lieutenant, nous sommes vingt-deux procureurs chargez de
-causes qui sont presque tout de mesme faict, en matière de complainte:
-qui juge l'une juge l'autre. Carré veut avoir l'honneur de la plaider,
-Bois-Guillot dit qu'il est son antien après Goguier; mais, parce que
-Goguier est soul et qu'il ne peut parler, donnez-moi la preferance.
-
---Ce sera pour Sauvage; aussi bien n'a-t-il guères de pratiques.
-Playdez.
-
---Monsieur le lieutenant, ce n'est pas de maintenant que l'on tient
-que les jours des festes sont jours caniculaires à Paris; nous le
-cognoissons par le grand nombre d'inconveniens advenus les festes de
-la Magdelaine, Sainct-Jacques et Sainct-Philippes, où il s'est fait un
-pot-pourry de toutes sortes de folies; et de faict ma partie, nommée
-Jacques Grimaudets, compagnon menuisier, a eu un coup de baston sur la
-teste pour avoir, sur le pont Neuf, faict un affront à une honneste
-femme. Hierosme Tronquet, maistre savetier, a perdu son manteau en
-joüant à la bouloüaire. Philippes, l'épissié, a esté grommé[156] pour
-avoir chanté une chanson lubrique à la danse qui se faisoit au jardin
-de la royne Margueritte[157]. Laurens Bienvenu, la partie de
-Bois-Guillot, a perdu ses habits en se baignant, et bien battu pour
-avoir monstré ses triquebilles aux bourgeoises qui faisoient collation
-en l'isle Louvié. Marguerite Hastiveau, servante, a esté chassée par
-sa maistresse pour avoir dansé en l'isle avec des gens incognus. Le
-fils de Mathieu Langlois a esté noyé. Trois coupe-bourses ont esté
-prins aux jesuistes pendant la devotion. Deux soldats ont assassiné
-une bourgeoise, qui se meurt. Bref, l'un dance, l'autre pleure,
-l'autre meurt de faim. Monsieur le lieutenant, tous ces gens-là vous
-demandent justice.
-
-[Note 156: _Grondé_, _admonesté_. Ce verbe, très peu usité, avoit
-_grommeler_ pour diminutif.]
-
-[Note 157: C'est le jardin dont nous avons parlé tout à l'heure, et
-qu'on avoit sans doute transformé en jardin public et en bal
-champêtre, en même temps que l'on avoit donné aux appartements de
-l'hôtel les locataires et la destination que vous savez. On le
-désignoit sous le nom de: _Allée de la Reine-Marguerite_. La
-population y étoit la même que celle du logis. Dans _le Ballet
-nouvellement dansé à Fontainebleau par les dames d'amour_. Paris,
-1625, in-8, pag. 1, l'une des héroïnes, la dame Guillemette, est
-appelée gouvernante des _Allées de la feue royne Marguerite_. Elle est
-conduite au bal par une commère des mêmes quartiers, «la petite Jeanne
-des fossez S.-Germain des Prez.»]
-
---Escrivez, greffier:
-
-«Attendu qu'il est cheu une bouteille d'ancre sur les ordonnances de
-la police, qui est la cause que les commissaires ne la peuvent plus
-lire, aussi qu'ils ont les mains gourdes, monsieur le lieutenant civil
-sera supplié d'en faire de nouvelles; et, faisant droit sur le tout,
-il est ordonné que les festes seront gardées et observées, et que
-chacun ira à vespre et au sermon.»
-
---Monsieur le lieutenant, il est l'heu... heu... heure: frappez de la
-baguette et allez sonner.
-
-Incontinent, chacun se lève avec tumulte. L'un va grondant, l'autre
-riant, l'autre se plaignant que ses jugemens n'avoient de rien servy
-aux complaignans, ains seulement à gausser la police; qu'il n'avoit
-que faire de revenir de l'autre monde pour scindicquer les actions
-d'autruy; qu'il y avoit assez de juges en France et officiers pour ce
-faire, et que le roy, de sa benigne grace, estoit encores après pour
-les augmenter et pour faire des edits nouveaux. Les autres disoient
-qu'il y viendroit à tart, que le monde n'estoit plus gruë, que les
-offices et les officiers estoient ruynez; l'autre disoit qu'il falloit
-devenir marchand, comme les Italiens, qui, sans tenir boutique,
-trafiquent de tout et partout, et si paroissoient nobles devant le
-monde. Bref, je n'ay jamais veu tel bruit, et quant les hommes et les
-femmes qui sont au monde seroient aussi parfaicts de corps comme
-Esoppe, d'esprit comme Guerin[158], de visage comme le comte de
-Guenesche[159], de chasteté comme la dame Catherine, que l'on ne
-laisseroit pas d'en parler.
-
-[Note 158: Bouffon de la reine Marguerite, qui, à la mort de la
-princesse, eut la misère pour dernier salaire de ses turlupinades. V.
-_les Caquets de l'accouchée_, et Sauval, _Galanteries des rois de
-France_. Edit. in-12, 3e partie, pag. 70. «Il prenoit la qualité de
-maître de requêtes de la reine Marguerite et de son orateur jovial.»]
-
-[Note 159: Type caricature créé en haine et en moquerie des Espagnols,
-dont, comme Polichinelle, il exagéroit encore sur sa physionomie le
-nez proéminent et la mâchoire saillante. De _ganassa_, qui est ce mot
-_mâchoire_ en espagnol, on lui avoit fait le nom cité ici, et dont
-notre mot _ganache_ est encore aujourd'hui une altération
-transparente. Le _Livre des singularités_, par Philomneste (G.
-Peignot), pag. 105.]
-
-Sur ce bruit, je me reveille en sursaut, duquel je ne m'estonnay pas
-tant que de voir un petit homme qui sortoit de ce plaidoyer ayant les
-actions d'Heraclite et de Democrite, qui disoit en s'en allant:
-
-«Si le temps dure, la necessité corrigera le tout.»
-
- * * * * *
-
-
- _La Revolte des Passemens_[160].
-
- A Mademoiselle de la Trousse[161].
-
- [Note 160: Nous empruntons cette pièce, intéressante pour
- l'histoire des modes, au _Recueil de pièces en pose les plus
- agreables de ce temps, composées par divers autheurs_
- (_quatriesme partie_). Paris, Charles Sercy, MDCLXI. Elle doit
- avoir été écrite par quelqu'un de la société de Mme de Sévigné.
- La dédicace à Mlle de la Trousse le feroit du moins penser.]
-
- [Note 161: Elle étoit fille de François le Hardi, marquis de la
- Trousse, et de Henriette de Coulange, tante de Mme de Sévigné.
- Après une existence beaucoup moins frivole que la dédicace qui
- lui est faite ici et que plusieurs couplets de Bussy pourraient
- le faire croire, elle mourut saintement aux Feuillantines, où
- elle s'étoit retirée, en décembre 1685.]
-
-
- Belle et sçavante de la Trousse,
- Mon humeur aujourd'huy me pousse
- De vous decrire les combats,
- Les regrets et les embarras,
- Les retraittes et les tuëries
- De mesdames les Broderies,
- Des inutiles ornemens,
- Des Poincts, Dentelles, Passemens,
- Qui, par une vaine despence,
- Ruinoient aujourd'huy la France.
- Leurs vains efforts et le depit
- Qu'elles conceurent de l'edit
- Lequel, l'an mil six cent soixante[162],
- Rendit chacune mecontente;
- De plus, leurs imprecations,
- Leurs belles resolutions,
- Les desseins de chacune d'elles,
- La conversion des Dentelles,
- Qui vouloient par devotion
- S'enfermer en religion,
- Lors qu'une pauvre malheureuse,
- Qu'on appelle, dit-on, la Gueuse[163],
- Sans en craindre le dementy,
- Leur fit prendre un autre party,
- Où, dès lors qu'elles consentirent,
- Bientost après se repentirent
- De s'estre mises au hazard;
- Mais il estoit desjà trop tard.
- Et, pour punir leur entreprise,
- Je crois qu'une telle sottise
- Meritoit, comme on fit aussy,
- Que l'on leur fit crier mercy.
-
-[Note 162: Cet édit porte la date du 27 novembre 1660; c'est le même
-dont Molière a dit par la bouche de Sganarelle:
-
- Oh! trois et quatre fois béni soit cet édit,
- Par qui des vêtements le luxe est interdit!
- Les peines des maris ne seront pas si grandes,
- Et les femmes auront un frein à leurs demandes!
- Oh! que je sais au roy bon gré de ces descris
- Et que, pour le repos de ces mêmes maris,
- Je voudrais bien qu'on fît de la coquetterie
- Comme de la guipure et de la broderie.]
-
-[Note 163: Dentelle unie, qui devoit à sa simplicité le nom
-significatif qu'elle portoit.]
-
-Il estoit environ les cinq heures du soir lorsque les Broderies, les
-Points et les Dentelles entendirent parler de la defense des
-Passemens. Vous pouvez vous imaginer leur surprise, après l'eclat où
-elles s'estoient vües à l'Entrée, et combien elles se plaignirent de
-la Fortune de ne les avoir elevées jusqu'au trône que pour les
-precipiter dans la boüe. Aussi-tost que cette fascheuse nouvelle fut
-divulguée partout et que le bruit universel luy eust donné une entière
-croyance, on ne rencontroit plus dans les ruës que des Broderies en
-carrosse, qui se plaignoient les unes aux autres; que des Poincts qui
-dans leur affliction ne prenoient pas seulement la peine de se mettre
-en linge blanc, et que des Dentelles qui, d'elles-mêmes, s'efforçoient
-de quitter la toile d'où elles devoient bien-tost estre separées. Il y
-avoit desjà quelques jours qu'elles deploroient leur malheur, lorsque
-le Poinct de Gênes, se trouvant dans la compagnie du Poinct de Raguse,
-du Poinct de Venise[164], et de quelques autres, se plaignit en cette
-manière:
-
- C'est aujourd'huy, noble assistance,
- Qu'il faut abandonner la France,
- Et nous en aller bien et beaux,
- Pour n'estre pas mis en lambeaux.
- Ne croyez pas que je me rie;
- Il faut revoir nostre patrie,
- A mon gré fort pauvre ragoust,
- Pour estre le baille-luy-goust
- D'un mary de qui l'oeil sevère
- Redoute toujours l'adultère,
- Ou nous serons mis en prison
- Dans quelque maudite maison.
- Et toi, pauvre Poinct de Venise,
- Tu dois craindre pour ta franchise,
- Et que t'en retournant sur mer,
- Par un malheur bien plus amer,
- Un corsaire, ou bien pis encore,
- Ne te traitte de Turc à More;
- Que peut-estre dans le serrail,
- Où le jour par un soupirail
- Vient le long d'une sarbatane,
- Tu ne serve à quelque sultane,
- Qui peut-estre, pour ton malheur,
- Sera femme du Grand-Seigneur.
- Encor si ce coup de tonnerre
- Nous fût venu durant la guerre[165],
- Peut-estre, ma foy, qu'en ce cas
- Je ne m'en tourmenterois pas:
- En retournant dans ma patrie,
- J'eusse fait quelque menterie,
- J'eusse dit quelque fausseté,
- Que c'eust esté la pauvreté
- Et le manquement de finance
- Où chacun avoit veu la France
- Qui m'eut fait revoir mon pays;
- Et du Danube au Tanaïs,
- On auroit cru, par ma sortie,
- Que j'eusse quitté la partie,
- Au lieu que l'on voit clairement
- Que nous sortons honteusement.
- Encor pour vous, Poinct de Raguse,
- Vous qui n'estes pas une buse,
- Il est bon, crainte d'attentat,
- D'en vouloir purger un estat.
- Les gens aussy fins que vous estes
- Ne sont bons que, comme vous faites,
- Pour ruiner tous les estats;
- Mais pour nous autres Poincts, hélas!
- Et vous, Aurillac ou Venise,
- Si nous plions nostre valise,
- Et si l'on nous presse si fort,
- C'est, je vous jure, bien à tort.
-
-[Note 164: La mode de ces dentelles d'Italie commença en France à la
-fin du XVIe siècle (V. _Le vray theatre d'honneur et de chevalerie_,
-2e partie, chap. XL, p. 502), et dura pendant tout le XVIIe. (V.
-_Mémoires_ de Saint-Simon, édit. in-8º, t. 4, P. 286, année 1704.)]
-
-[Note 165: Le traité des Pyrénées, signé l'année précédente, avoit mis
-fin à la guerre avec l'Espagne.]
-
-Les autres parlèrent à leur tour à peu près aussi douloureusement que
-le Poinct de Gênes, lorsque, d'un autre costé, les Broderies ayant
-esté rendre visite aux Dentelles d'Angleterre, une vieille Broderie
-d'or, qui avoit desjà veu un autre decry, et qui, ne sçachant plus
-que devenir, s'estoit mise en tour de lit et puis avoit esté employée
-à la housse d'un cheval à l'entrée de la Reyne, s'efforça de consoler
-ses compagnes, en leur parlant de la sorte:
-
- Sans faire la petite bouche
- Il est vray, ce decry me touche,
- Et m'attaque aussy fort les sens,
- Comme à vous autres, jeunes gens:
- Car, dites-moi, je vous en prie,
- Poinct, Dentelles ou Broderie,
- Qu'aurons-nous donc fait à la Court,
- Pour qu'on nous chasse haut et court,
- Nous par qui la noble jeunesse,
- Meprisant toujours la bassesse,
- N'avoit point d'autre passion
- Que la gloire et l'ambition,
- Pour nous seules faisant depence,
- Vivoit quasi dans l'innocence,
- Et ne faisoit, faute d'escus,
- Que fort peu de maris cocus,
- Au lieu qu'estant dans l'opulence,
- Elle en repeuplera la France?
- Mais ces discours sont superflus:
- Mes compagnes, n'y pensons plus,
- Et, sans en deviner la cause,
- Soyons desormais autre chose,
- Et, dans un semblable conflit,
- Faisons nous toutes tour de lit:
- C'est une agréable corvée;
- Pour moy, je m'en suis bien trouvée.
- Là, mille et mille serviteurs
- Y viennent compter des douceurs,
- Et j'y ai veu plus d'une duppe
- Aussi bien que quand j'estois juppe.
-
-Là-dessus, une grande Dentelle d'Angleterre, prenant la parole, dit:
-
- Compagnes, mes chères amies,
- Après toutes ces infamies,
- Qui doivent bien crever le coeur
- A toutes Dentelles d'honneur,
- Cette infortune sans seconde
- Me fait bien renoncer au monde,
- Et me fait connoître assez bien
- Que l'éclat du monde n'est rien,
- Ce n'est qu'un vent, qu'une fumée
- Eteinte plustost qu'allumée,
- Et qui, dans chaque occasion,
- Se changent en illusion;
- Ses faveurs ne sont que des songes.
- Hélas! qui peut de ces monsonges
- Vous rendre compte mieux que moy?
- j'habitois la maison du roy,
- J'ai veu toutes ces momeries,
- Que l'on nomme galanteries
- Au royaume des beaux esprits.
- J'ai veu ceux qui gagnent le prix:
- Ces grands debiteurs de fleurettes,
- Souvent caboches très mal faites,
- Debitent d'un air surprenant
- Des mensonges à tout venant.
- Vous autres, belles Broderies,
- Vous avez de ces menteries
- Entendu, je pense, ma foy.
- Peut-estre dix fois plus que moy;
- Mais encor que cela deplaise,
- Je les entendois à mon aise;
- Car peut-on, sans ces deplaisirs,
- Satisfaire mieux ses desirs
- Que de passer toute sa vie
- Dans des lieux qui feroient envie
- Aux esprits les plus delicats,
- Demeurant tantost sur les bras,
- Tantost sur la gorge charmante
- De Philis ou bien d'Amaranthe?
- Quel plaisir de toucher à nu
- Un beau sein tout nouveau venu!
- De baiser les lys d'un visage
- Non terni par l'excès de l'age!
- De toucher l'embonpoint d'un bras!
- Mais à tous ces plaisirs, helas!
- Je decouvre bien du meconte.
- Un edit nous comble de honte,
- Mon coeur en est tout abattu.
- Mais quoy! mon coeur, faisons vertu
- Des necessités de la vie,
- Et, prenant desormais l'envie
- De renoncer à ce plaisir,
- Que pourrions-nous, icy, choisir
- Qui nous pût estre convenable,
- Ou qui pût estre comparable,
- Pour ne plus tourner à tout vent,
- Comme d'entrer dans un couvent?
-
-C'estoit assez bien raisonner, ce me semble, pour une Dentelle qui
-venoit d'un païs où la liberté de conscience n'est pas permise; et je
-trouve que pour le peu qu'elle avoit habité en France, qu'elle n'y
-avoit pas fait un petit progrès. Sa harangue entra si avant dans
-l'esprit de ses compagnes et les persuada si fortement, qu'elles ne
-songèrent plus à leur liberté, et qu'elles ne pensèrent plus qu'à
-faire un bon usage de leur disgrace. Mais les Dentelles de Flandre, ne
-pouvant pas souffrir une si rude reforme, se contentèrent d'obeir
-seulement à la rigueur des lois et de se cacher pour jamais aux yeux
-des hommes. Pour cela elles acceptèrent un party que l'on leur vint
-offrir de la part des filles; et, comme elles avoient toujours lié une
-etroite amitié ensemble, elles ne purent se resoudre de les
-abandonner, et quelque chose que l'on put dire pour les en detourner
-ne leur put faire changer la resolution qu'elles avoient prise de se
-mettre au bas de leurs chemises, quoiqu'on les eût averties que,
-si..... qui veut entièrement purger l'Estat de toutes ces
-superfluitez, les y trouvoit, pour la première fois, on ne repondoit
-pas de ce qui en arriveroit; mais que, s'il les y rencontroit pour la
-seconde fois, elles devroient s'asseurer qu'il les feroit mettre en
-pièces. Tout cela ne leur put faire changer de pensée; ce fut
-plus-tost un aheurtement qu'une resolution, et il n'y eut que le
-dessein d'estre rebelles quy leur put faire abandonner celuy qu'elles
-avoient pris de se loger en un poste si avantageux, où elles croyoient
-estre à l'abry des insultes et des insolences des hommes. Pour les
-Broderies, elles en voulurent faire chacune à leur teste. La lesine en
-fit resoudre quantité de devenir ameublements; d'autres, plus
-pieuses, prirent dessein de s'employer aux chasubles et aux devants
-d'autel des eglises. Mais celles qui avoient vieilli parmi les
-divertissements, ne pouvant pas faire si tost de necessité vertu,
-resolurent de s'employer aux habits de mascarades, esperant qu'en cet
-equipage elles pourroient encore estre de tous les plaisirs de la
-Cour, et se trouver quelquefois aux bals, aux balets, aux comedies et
-à tous les divertissements du carnaval.
-
-La Dentelle noire d'Angleterre se loua à bon marché à un giboyeur pour
-lui servir de filets à prendre des becasses dans les bois; à quoy elle
-se trouvoit assez propre, dans l'habit où la mode l'avoit mise depuis
-peu.
-
-Tous les Poincts resolurent de s'en retourner en leurs païs, excepté
-le Point d'Aurillac, qui fit plus de difficulté que les autres,
-craignant qu'aussy tost qu'on le verroit de retour, on ne l'employa à
-passer les fromages d'Auvergne, dont la senteur lui estoit
-insupportable, après avoir gousté la civette, le musc et l'eau de
-fleurs d'orange, dont il estoit arrosé tous les matins dans Paris,
-soit que ce fut pour corriger l'odeur de quelque gousset ou quelque
-sueur trop aigre, ou pour attirer les amans, comme on amorce les
-pigeons d'un colombier.
-
- Chacun, dissimulant sa rage,
- Doucement plioit son bagage,
- Resolu d'obeir au sort,
- Ne se voyant pas le plus fort,
- Lorsqu'une petite rusée,
- Leur donnant une autre visée,
- Leur fit bien, dessus ce sujet,
- A toutes changer de projet.
-
-Cette petite revoltée s'appeloit la Gueuse, qui arriva d'une petite
-ville autour de Paris, qui s'en vint comme une enragée faire un
-vacarme epouvantable; elle leur dit, quoy qu'elle ne fut pas de si
-bonne maison, qu'elle avoit le coeur aussi bien placé qu'une autre, et
-que, quand elle seroit toute seule de son party, elle ne souffriroit
-pas que de semblables injustices demeurassent impunies; qu'elle ne
-sçavoit pas quel refuge elles avoient decidé de prendre, mais que,
-pour elle, elle n'avoit pas assez d'esprit pour decouvrir où elle
-pourroit se retirer, puisqu'on ne lui offroit pas même une place à
-l'hospital; que, si on la vouloit croire, elle engageoit sa chaînette
-qu'elle les remettroit toutes dans leur eclat; qu'au reste, elles ne
-doivent pas estre si degoustées que de ne vouloir faire alliance avec
-elle; qu'elle avoit eu pour le moins d'aussi beaux emplois que les
-autres, et que, si on s'estoit servi d'elles pour le faste et pour
-eblouir les yeux, que, pour sa discretion, on lui avoit confié les
-plus grands secrets des dames.
-
- Tout ce discours rempli d'audace
- Fit regarder chacun en face;
- On fut un temps sans dire mot,
- Chacun croyant estre un grand sot;
- Puis, rompant ce morne silence,
- Chacun, pour dire ce qu'il pense,
- Voulant parler à haute voix,
- Tous commencèrent à la fois;
- Ce qui causoit un grand vacarme.
- Mais après, de crainte d'allarme,
- On appaisa tout ce grand bruit;
- Et, comme il estoit desjà nuit,
- Chacun, se retirant d'emblée,
- Prit lors congé de l'assemblée,
- Et, se frappant dedans la main,
- Toutes dirent qu'au lendemain
- Elles s'assembleroient encore
- Dès qu'on découvriroit l'aurore
- Se montrer dessus l'horizon,
- Toutes, dedans quelque maison,
- Afin de voir plus net qu'un verre
- Tous les accidens de la guerre;
- Que la nuit il faudroit resver
- A ce qui pourroit arriver.
- Cependant ils remercièrent
- Madame Gueuse, et la prièrent,
- Dedans des accidents pareils,
- De leur fournir de ses conseils.
- Ainsi finit, comme je pense,
- Cette agreable conference.
-
-C'estoit une chose assez agreable à mon gré d'entendre des Dentelles
-discourir de la guerre, raisonner sur toutes ses difficultez, en
-prevoir toutes les disgraces, et parler en leur langage sur tous les
-evenements d'une chose si douteuse. Le lendemain, un Passement qui
-estoit accoustumé à ne point dormir, pour avoir servy depuis dix ans à
-la coëffe du bonnet de nuit d'un vieux jaloux, les alla esveiller deux
-heures plus matin qu'on avoit arresté, et elles se trouvèrent toutes,
-comme elles s'estoient donné le mot, au logis de Perdrigeon[166],
-croyant que ce devoit estre un lieu de seureté pour elles; mais elles
-rencontrèrent la place occupée par les Rubans, qu'elles trouvèrent si
-bouffis d'orgueil de n'estre pas compris dans l'edit, qu'ils en
-estoient insupportables, si bien que, ne voulant pas avoir de commerce
-avec de telles gens, qu'elles ne prenoient que pour des esclaves ou
-des foux que l'on ne laisse jamais sans estre liez, que la superfluité
-avoit mis en credit seulement depuis le règne de Louis XIII, et qui ne
-passoient auparavant que pour des noüeurs d'aiguillettes, à qui on
-faisoit mettre bien souvent les fers aux pieds, comme à des criminels,
-elles s'assemblèrent toutes au _Vase d'Or_, dans la ruë Saint-Denis,
-où on les receut à bras ouverts.
-
-[Note 166: Fameux marchand de Paris à cette époque. La vogue de sa
-maison, consacrée par un passage des _Précieuses ridicules_, duroit
-encore en 1692, comme le prouve ce qu'en dit Palaprat dans son
-_Arlequin Phaëton_. V. notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 45, chapitre
-l'_Almanach des adresses de Paris sous Louis XIV_.]
-
- Là, chacun, parlant à sa teste,
- Raisonnoit ainsi qu'une beste;
- Un autre, se tenant debout,
- Vouloit mettre son nez partout;
- Tel qui proposoit une affaire
- Aussy-tost conclut le contraire;
- L'autre, faisant le rafiné,
- Se tourmente comme un damné;
- L'autre, de tout faisant mystère,
- Parle, raisonne, delibère.
- Enfin, pour le dire _inter nos_,
- Ce n'estoit du tout qu'un cahos.
- Mais cependant, foy de Dentelle,
- Disoit, pour temoigner son zèle,
- Un grand Cravate fanfaron[167],
- Il nous faut venger cet affront;
- Revoltons-nous, noble assemblée:
- J'en ai l'ame trop bourrelée.
- Et dit, en jurant par la mort:
- Voyons qui sera le plus fort.
-
-[Note 167: _Cravate_, qui étoit alors un mot nouveau, se mettoit
-indistinctement au féminin, comme dans la lettre de madame de Sévigné
-du 22 avril 1672, et au masculin, comme ici. C'est, du reste, avec
-intention qu'on lui donne ce genre dans cette pièce, où tous les
-objets de toilette ont un rôle si viril et si belliqueux. On sait, en
-effet, que la _cravate_ a une origine toute militaire. On en doit la
-mode et le nom aux soldats _croates_ ou _cravates_, comme on
-prononçoit alors, qui servoient dans les armées du roi: ils se
-garnissoient le cou d'une bande d'étoffe aidant à soutenir sur leur
-nuque l'amulette qui devoit les garantir des coups de sabre. Ce qui
-étoit superstition chez eux devint mode et est resté usage chez nous.
-Dans cette pièce, le _cravate_ de dentelle intervient à la façon
-guerroyante de son patron, le vrai Croate: nous l'entendrons dire tout
-à l'heure qu'il a fait deux campagnes sous monsieur le Prince!]
-
-Vous pouvez vous imaginer facilement combien ce discours chatoüilla
-l'oreille de la Gueuse, qui n'aspiroit qu'à la revolte et la sedition.
-Quelques unes remontrèrent toutes les difficultez qu'il y avoit dans
-une semblable entreprise, veu que, n'etant plus en credit, elles
-manqueroient de toutes les choses necessaires; mais ce doute fut
-bientost levé par un Poinct, qui asseura qu'il trouveroit credit de
-deux millions dans Paris, et peut-estre davantage, si on pouvoit voir
-quelque jour leur entier retablissement.
-
- Il n'en fallut pas davantage
- Pour leur augmenter le courage.
- Là-dessus, le Poinct d'Alençon,
- Ayant bien appris sa leçon,
- Poinct qui sçavoit plus d'une langue,
- Fit une fort belle harangue,
- Remplie de tant de douceurs,
- Qu'elle ravit, dit-on, les coeurs.
- Chacun temoignoit sa furie,
- Lorsque de la Coutellerie
- Il leur vint, par un coup du sort,
- Dit-on, un très puissant renfort:
- C'estoient Mesdames les Espées,
- Encor presque toutes trempées
- Du noble sang des ennemis.
-
-Ces Espées, après que le port d'armes fut defendu, plus tost que de
-demeurer inutiles, s'estoient resolües de se raccourcir, c'est-à-dire
-les Couteaux de devenir couteaux de poche, et les Escotades de se
-changer en bayonnettes; et, pour en venir du projet à l'execution,
-elles s'en alloient toutes ensemble à la Coutellerie, lorsqu'entendant
-parler de la revolte des Passemens, elles changèrent bien tost de
-dessein et se resolurent de leur aller offrir leur service. Vous
-pouvez vous imaginer si on les receut favorablement et si on fit leur
-composition avantageuse. Premièrement, on leur promit que, si le parti
-demeuroit victorieux, pas une de toutes celles qui se seroient
-employées pour leur service ne pendroit plus qu'à des baudriers en
-broderie; qu'on les feroit toutes damasquiner à la mode, et qu'elles
-ne coucheroient plus que dans des fourreaux parfumés. Les Poincts
-mesme leur promirent, de leur part, de les mettre en si haut credit
-auprès des dames, qu'elles passeroient desormais, aussi bien que les
-plumes, pour l'ornement le plus surprenant et le plus avantageux pour
-leur plaire.
-
- On dit que quelqu'une d'entre elles,
- Qu'on disoit venir du Marais,
- Leur apprit aussi des nouvelles
- De leurs amis les Pistolets.
- Tout aussi-tost, de haute lute,
- A l'instant même l'on depute
- Vers ces ennemis de la paix;
- On les asseura desormais,
- Quelque chose qui pût leur plaire,
- Tout au moins de les satisfaire;
- Que, s'ils aidoient à les venger,
- Et les tiroient de ce danger,
- Pour plus grande reconnoissance,
- On ne les chargeroit, en France,
- Qu'avec des poudres de parfum,
- Et quelques anis de Verdun.
-
-Il ne fallut pas grande eloquence pour persuader les Pistolets
-d'accepter un semblable party. La misère où ils estoient les y fit
-bien-tost resoudre; et, comme ils ne voyoient aucune ressource
-d'autre part, ces propositions leur eblouissant les yeux, ils
-promirent de faire merveille, ce qui remit le coeur au ventre de bien
-des Poincts et de bien des Broderies, qui n'auroient autrement accepté
-la guerre qu'à ecorche-cul. Combien vit-on après cela de Dentelles qui
-se faisoient toujours blanches de leurs espées! Pour s'exciter les
-unes les autres, elles se racontoient les occasions perilleuses où
-elles s'estoient rencontrées. Telle Dentelle de Flandre disoit avoir
-fait deux campagnes sous Monsieur le Prince, en qualité de Cravate;
-une autre se vantoit d'avoir appris le mestier sous Monsieur de
-Turenne; une autre racontoit comment elle avoit esté blessée au siége
-de Dunkerque, et que, s'il n'y paroissoit plus, c'estoit qu'elle
-s'estoit fait penser sur le metier. Il se trouvoit mesme une grande
-Garniture toute entière de Poinct de Raguse qui disoit avoir appris le
-mestier sous Monsieur de Candale[168], lors qu'il commandoit en
-Catalogne. Enfin on entendoit raconter partout un nombre infini de
-belles actions. Il n'y en avoit presque pas une qui ne se fût
-rencontrée à quelque siége, à la journée d'une bataille, et qui
-n'eust du moins fait deux ou trois campagnes; et telle Broderie qui
-n'avoit jamais esté plus loin que du fauxbourg Saint-Antoine[169] au
-Louvre racontoit mille beaux exploits qu'elle avoit faits, tantost
-sous un tel capitaine, et tantost sous un autre chef.
-
-[Note 168: Louis-Charles-Gaston Nogaret de Foix, duc de Candale,
-petit-fils du duc d'Epernon, favori de Henri III, avoit été le roi de
-la mode pendant la minorité de Louis XIV. Il étoit mort, n'ayant que
-trente-un ans, le 28 janvier 1658; mais les modes auxquelles il avoit
-donné son nom lui avoient survécu. En 1666, quand parut le _Roman
-bourgeois_, on parloit encore des _chausses à la Candale_. V. notre
-édition de ce livre de Furetière (Jannet, 1854, in-12, p. 73, note),
-et les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de M. Craufurd, Paris,
-1817, in-8, p. 186-187.]
-
-[Note 169: C'étoit le quartier des brodeuses. Madame Dumont, que le
-comte de Marsan avoit amenée de Bruxelles à Paris, et à qui il avoit
-fait obtenir le privilége exclusif des ateliers de dentelles, s'y
-établit à la fin du XVIIe siècle, et ajouta ainsi à la réputation
-industrielle de ce faubourg, déjà si bien commencée.]
-
- Ainsi souvent les ridicules,
- Rencontrant des esprits crédules,
- Se vantent de mille beaux faits,
- Et, pour que chacun les honore,
- Leurs testes, dignes d'hellebore,
- Racontent des combats qu'ils ne virent jamais.
-
-Ce n'est pas une chose rare dans le monde que ces sortes
-d'extravagances. Combien voyons-nous tous les jours de ces braves
-jusqu'au degainer! Combien de ces gens qui se font tenir à quatre,
-pourveu qu'il y ait quelqu'un pour les separer, et qui ne parlent que
-de mettre sur le carreau, de casser les jambes et d'abattre un bras,
-pourveu qu'ils aient perdu l'ennemi de veüe! Nos Passemens en firent
-bien de même lors qu'ils virent le renfort des Espées et des
-Pistolets; jamais on ne vit de plus grands rodomonds. Une Dentelle
-d'Angleterre s'ecria là-dessus:
-
- Qu'aurons-nous donc à redouter,
- Puisque la Cour reste sans armes?
- Je crois qu'il ne faut pas douter
- Qu'elle ne fasse un beau vacarme;
- Mais sans que sa fureur nous donne aucune allarme,
- Il la faudra laisser pester.
-
-Cette Dentelle s'imaginoit qu'elle n'avoit plus à craindre que quelque
-hallebarde ou quelque pertuisanne, dont les coups passeroient d'outre
-en outre sans l'offencer. Le Poinct de Gênes, qui avoit le corps un
-peu plus gros, dit qu'il ne s'en mettoit guères en peine, et qu'il
-feroit faire des caisses à l'épreuve de la pique et du baston à deux
-bouts. La Broderie, étant faite en chemise de mail, se mit à siffler
-quand elle entendit parler de toutes ces difficultez, si bien qu'on ne
-vit jamais de gens si braves, parce qu'elles s'imaginoient n'avoir
-plus rien à redouter. Là-dessus il leur vint encore un autre avis,
-que, pour quelque desordre, on vouloit defendre les mascarades; ce qui
-n'encouragea pas peu les Broderies, tant à cause qu'elles voyoient
-leur beau dessein renversé, que parce qu'elles s'imaginoient que cela
-renforçoit leur party, et qu'elles s'en pourroient servir d'espions
-dans leur armée, sans qu'on les pût jamais reconnoistre.
-
- Enfin tout estoit résolu,
- Et chacun d'eux, hurlu brelu,
- Vouloient demeurer sans oreilles
- Si tous ne faisoient des merveilles;
- Et, sans presque avoir contesté,
- Ils signèrent tous le traitté,
- Qui fut depuis mis en lumière,
- A peu près de cette manière:
-
- Aujourd'hui, solennellement
- Nous jurons, foy de Passement,
- Foi de Poincts et de Broderie,
- De Guipure, d'Orfevrerie,
- De Gueuse de toute façon,
- Que nous voulons mettre à rançon
- La Cour du Roy, nostre bon sire,
- Et que, ce qui sera le pire,
- Nous voulons bannir hautement
- Le Conseil et le Parlement,
- Pour, d'une honteuse manière,
- Avoir voulu faire litière
- Tant des plus nobles ornemens
- Que de nous autres Passemens;
- Qu'il faut que le diable s'en pende,
- Ou qu'on les condamne à l'amende;
- Que pour semblables trahisons,
- Pour telles et autres raisons,
- Voulant toujours aller grand'erre[170],
- Nous voulons déclarer la guerre,
- Et dire partout hautement,
- Que, sans un restablissement
- Qui fût d'éternelle durée,
- La guerre sera déclarée.
- A tous ennemis du repos,
- Et que nous casserons les os
- A ceux qui voudront entreprendre
- Tant seulement de les defendre.
- Ce que nous signons tout entier,
- Ce dix-huitième janvier,
- Tant les nouvelles Broderies,
- Comme celles des Friperies,
- Tant les Gueuses, les Agremens,
- Comme nous autres Passemens.
-
-[Note 170: _Erres_, en terme de vénerie, se prend pour les traces du
-cerf. On dit qu'il va _hautes erres_ quand il suit ses anciennes
-voies, _grandes erres_ ou _belles erres_ quand il va vite. Au figuré,
-cette expression signifioit faire grande dépense, aller grand train.
-Montaigne l'employoit, et Voltaire s'en servoit encore. V. sa lettre à
-M. de Fourmont, 7 septembre 1731.]
-
-Le traitté ayant esté signé, on ne songea plus qu'à choisir un poste
-avantageux pour les trouppes; mais il s'emeut quantité de difficultez
-sur ce sujet. Les uns soutenoient par mille raisons qu'il falloit
-sortir de Paris, parceque, tant que l'on habiteroit avec ses ennemis,
-il estoit impossible de se garentir de leurs embusches; que, si l'on
-faisoit ce pas en arrière, ce n'estoit que pour mieux sauter, et qu'il
-valoit bien mieux voir venir l'ennemy à soy que de l'avoir de quelque
-costé que l'on se tourne. Mais une Dentelle, qui avoit autrefois servy
-à....., soustint qu'elle sçavoit par experience que de quitter Paris
-estoit perdre la partie, et qu'il valoit bien mieux s'emparer du
-terrain et le disputer, que de l'abandonner sans esperance de le
-prendre puis après d'emblée; que, de plus, elle sçavoit bien qu'ils ne
-manqueroient pas de partisans qui leur donneroient tous les jours de
-nouvelles forces et de nouvelles lumières des affaires; au lieu
-qu'estant hors de Paris, on n'en pourroit sçavoir que par des espions;
-et que, le regiment des gardes estant tous les jours à l'affut pour
-les decouvrir, ils en perdroient autant qu'ils en feroient sortir de
-leur armée.
-
-Il s'emeut encor une seconde difficulté pour sçavoir si on feroit la
-guerre ouvertement; si on mettroit d'abord le siége devant quelque
-place et si on rangeroit tout d'un coup l'armée en bataille, ou bien
-si on se menageroit d'avantage, si on ne se contenteroit pas de
-repousser les insultes, et si on ne se mettroit pas plus-tost en estat
-de faire une retraite honorable que de s'engager tout d'un coup dans
-des combats dont le seul appareil seroit capable de les espouvanter.
-On fut encore partagé sur cet article. Les uns soustenoient que
-c'estoit trop hazarder que de donner bataille tout d'un coup, qu'il
-estoit difficile que des trouppes qui n'avoient habité que parmi des
-femmes fussent si tost aguerries, et que, si elles venoient à la
-perdre, elles seroient perdues sans resource et ne se rallieroient
-jamais. Les autres soutenoient que les premiers efforts estoient
-toujours les plus violents; que tel qui fournissoit bien une carrière
-n'estoit pas toujours à l'epreuve d'une seconde, et que les coeurs mal
-aguerris se ralentissoient assez tost; que la moindre pluie et le
-moindre mauvais temps les rendroient toutes moles et sans vigueur;
-que, ne combattant pas à force ouverte, on les dissiperoit toutes
-petit à petit; que deux millions n'estoient pas suffisans pour faire
-subsister si longtemps une armée si nombreuse, et que, quand leurs
-finances seroient épuisées, elles ne voyoient pas à qui elles
-pourroient avoir recours. Comme elles en estoient à toutes ces
-difficultés, une d'entre elles, dont je n'ay pu sçavoir le nom, les
-vint avertir qu'elle avoit pratiqué sous main une affaire d'une haute
-importance, et que, moyennant une somme assez considerable, elle
-s'estoit renduë maistresse de la Foire de Saint-Germain; mais qu'il
-luy estoit defendu d'en ouvrir les portes publiquement jusques au
-troisième de fevrier, et que cependant il faudroit faire marcher
-toutes les trouppes et garnir la place de toutes sortes de munitions.
-Ce dernier advis les emporta tout d'un coup; on se resolut que l'on
-demeureroit dans Paris; que l'on tiendroit toujours l'armée en
-bataille, de peur d'être surprises; que l'on feroit tous les jours des
-sorties considerables, et que par ce moyen on pourroit se menager sans
-rien craindre. Là-dessus on donna les ordres necessaires à toutes les
-trouppes, et on ordonna qu'elles fileroient petit à petit, et que,
-sans faire aucun bruit, elles se rendroient dans la place; ce qui fut
-executé ponctuellement jusqu'au troisième de fevrier, auquel jour le
-generalissime Luxe, avec la Superfluité et le Vain-Orgueil, qui ne
-l'abandonnoient jamais, leur firent faire la revue et les rangèrent en
-bataille, comme vous verrez par la suite.
-
- Mais pendant que ce jour viendra,
- Abandonnons un peu la prose
- Et discourons sur autre chose;
- Parlons de ce qu'il vous plaira.
-
- Par le dieu qui lance les flames,
- Dites-moy pourquoy vos attraits
- Ne seront-ils faits tout exprès
- Que pour faire enrager nos âmes?
-
- Vous, pour qui cent coeurs, chaque jour,
- Souffrent mille cruelles gehennes,
- Vous qui causez toutes leurs peines,
- Pourquoi n'aurez-vous point d'amour?
-
- Quoi! ny le rang, ny le merite,
- Le renom, l'esprit, ny le coeur,
- A votre inhumaine rigueur
- Ne feront point prendre la fuite?
-
- Vous voyez où je veux aller;
- Et, comme vous êtes très fine,
- Je voy que vous me faites signe
- Sur ce fait de ne plus parler.
-
- Tout beau! Muse trop libertine,
- Avez-vous l'esprit de travers?
- Mêlez-vous de faire des vers;
- Vous êtes un peu trop badine.
-
-L'ordre ayant été donné de la manière que vous avez entendu, le
-colonel Sotte-Despence, qui avoit pris soin de la marche, fit arriver
-les troupes dans la place par quatre costez differens, afin de donner
-moins de soupçon de leur entreprise.
-
- Lors, comme j'ai veu dans l'histoire,
- On vit arriver à la foire,
- Sous de differents estendarts,
- Des Dentelles de toutes parts;
- Mais, selon l'ordre expediée,
- On marchoit enseigne pliée,
- Et, pour faire encor moins de bruit,
- L'on n'alloit presque que de nuit;
- De peur qu'on ne demande: Qu'est-ce?
- On n'osa pas battre la caisse,
- Et chacun alloit doucement,
- Tant le Poinct que le Passement.
- Qui pourroit nombrer chaque sorte
- De ceux qui vinrent par la porte
- Qui prend le nom de Luxembourg?
- Combien par celle du fauxbourg,
- Et par les autres moins fameuses?
- Combien il arriva de Gueuses?
- Combien il en vint sourdement,
- Combien d'autres plus hautement?
- Pour vous en descrire l'histoire,
- Toute l'encre d'une escritoire
- N'y pourroit pas suffire encor.
- Il en vint dont le pesant d'or
- N'auroit pas payé leurs dents creuses;
- Il en vint que le plus souvent
- On disoit venir du Levant;
- Il en vint des bords de l'Ibère;
- Il en vint d'arrivez naguères
- Des païs septentrionaux[171];
- Enfin il en vint des tonneaux,
- Tant de mechante, tant de bonne
- Que le seul nombre m'en estonne.
-
-[Note 171: Sans doute les dentelles de Flandres, dont la réputation
-commençoit.]
-
-Quand elles furent toutes arrivées dans la foire Saint-Germain, ce fut
-un desordre et une confusion epouvantable: chacun vouloit avoir le
-premier rang; et comme l'ordre et les dignitez n'avoient pas encore
-esté decidées, n'ayant jamais esté mises sur le tapis, ils se
-seroient tous egorgés les uns les autres, et les Pistolets, qui
-faisoient desjà feu, et qui sçavoient un peu mieux la guerre, alloient
-faire main basse, si le generalissime Luxe, accompagné de sa suite, ne
-fût venu mettre l'ordre parmi ces trouppes de nouvelles impressions,
-qui s'imaginoient que pour estre braves il ne falloit que faire du
-bruit, et jurer deux ou trois morguiennes pour estre aussi bons
-soldats que les Allemands. Aussitost qu'ils furent arrivez, ils firent
-tracer deux lignes pour mettre l'armée en bataille, comme ils avoient
-desjà projetté. On distribua des quartiers à chaque trouppe, et on
-chercha le poste le plus avantageux et le moins apparent que l'on pût
-pour l'artillerie, qui estoit composée de trois cens paires de canons
-à passemens, tous chargés de quartiers de rondache et de chaisnettes
-de rubans figurés, ce qui devoit faire un fracas effroyable et
-emporter les regimens tout entiers. Deux cens Cravates volontaires
-tenoient la campagne et ne cherchoient partout qu'à faire le coup de
-pistolet. Ensuite on donna l'aile droite à commander au colonel
-Raguse, composée de six escadrons, chacun de cent cinquante ballots de
-Dentelles d'Angleterre, Dentelle façon d'Angleterre, et de
-Moresse[172]. L'aisle gauche estoit composée d'autant d'escadrons de
-neiges[173], de Rubans figurés et d'Agremens, et tous estoient
-commandés par le capitaine Orgoglio.
-
-[Note 172: Sorte de dentelle venue «des bords de l'Ibère», comme il
-est dit plus haut. Elle devoit sans doute son nom aux dessins
-_morisques_ ou arabesques dont elle étoit ouvragée.]
-
-[Note 173: _Neige_, «dentelle faite au métier, de peu de valeur.»
-(_Dict. de Trévoux._) On connoît le beau _galand de neige_ que
-Gros-René rend à Marinette.]
-
-Le corps de bataille estoit de huit bataillons, tous bordez de deux
-rangs de Piquots en haye, et soutenus par deux autres rangs de
-Pistolets.
-
-Le premier estoit composé de cinq à six cens Caisses, toutes l'espée
-au costé, de Dentelles d'or, et commandées par le capitaine
-Brocard-d'Or, et portoit pour enseigne un Amour deguisé en broderie,
-avec de grands canons aux jambes et des rubans jusqu'aux bouts de ses
-souliers, en sorte qu'avec sa petite taille il ne ressembleroit pas
-mal à un pigeon trapu, avec cette inscription en haut du drapeau:
-_Ingannator di donne_, voulant temoigner que les beaux habits et les
-riches ornemens estoient pour l'ordinaire ce qui surprenoit le plus
-les femmes.
-
-Le second estoit composé de quatre cens ballots de Dentelles de
-Flandre, de Dentelles du Havre, et estoit commandé par le colonel
-Poinct-de-Gênes, ayant pour enseigne la Reyne de Suède, ayant cette
-inscription: _Famosa per omnes terras_.
-
-Le troisième contenoit cinq cens tiroirs de Dentelles de soie noire,
-commandé par le colonel Brocard-d'Argent, et portoit dans son chapeau
-un diable fort leste, fort poudré et fort affeté, à qui bien des gens
-faisoient accueil, et un autre tout nud, à qui on donnoit des coups de
-baston, avec ceste devise: _Fa ti vestire_, voulant dire qu'au siècle
-où nous vivons, pour estre receu favorablement, il faut être
-magnifique, et qu'à moins que d'estre leste il ne faut pas pretendre
-d'estre consideré dans les compagnies.
-
-Le quatrième estoit composé de trois cens grands coffres de Broderies
-d'or et d'argent, sous la conduite du colonel Somptuosité; leur
-drapeau estoit d'une etoffe precieuse et enrichi de broderie fort
-relevée, avec ces trois ou quatre mots: _Et pour le poil et pour la
-plume_, voulant marquer par là que la broderie estoit necessaire pour
-la guerre, qu'elle servoit à faire reconnoistre les principaux chefs,
-et qu'elle estoit aussi de grand usage durant la paix pour se donner
-quelque entrée parmy le monde.
-
-Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le
-capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque
-toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: _No
-siempre relumbra el coraçon_, qui signifioient en nostre langue que le
-coeur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que
-dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.
-
-La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts
-d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres,
-qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne;
-leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles
-et d'espées sans nombre, avec ces mots: _De lago alla spada duro
-passagio_, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui
-avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes,
-ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.
-
-Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant
-de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans
-leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui
-remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit
-comptée sur une table, avec cette inscription: _Si non auro saltem
-gladio quærenda libertas_.
-
-Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües,
-que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit
-ces mots ecrits: _Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva_, se
-plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars
-pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix.
-
-Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes
-pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des
-ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde;
-mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance
-à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel
-elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de
-pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de
-l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées
-seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne
-s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de
-ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats
-Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques
-efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas
-capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion
-qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.
-
- Chacun, pour éviter l'assaut,
- Se seroit jetté d'un plein saut
- Dans une plus noire caverne
- Que ne sont celles de l'Averne.
- Chacun pour sortir se pressoit;
- Une Dentelle un Poinct poussoit;
- Puis, pour éviter la tüerie,
- On voyoit une Broderie
- Se voulant pousser par un coing,
- Recevoir plus d'un coup de poing.
- Un ballot poussoit une quaisse;
- Et tant pour sortir on s'empresse,
- Que maints Passemens sur leur dos
- Sentirent maints coups de Piquots.
- Alors mesdames les Espées,
- Voyant qu'elles estoient dupées,
- Ayant les esprits mecontens
- De s'estre joint à telles gens,
- Retournèrent tout en furie,
- Tout droit à la Coutellerie;
- Et pour messieurs les Pistolets,
- Poussant mille et mille regrets,
- Dans le depit qui les accable,
- Se donnèrent, dit-on, au diable,
- Qu'ils s'en vengeroient un petit.
- Pour cela, chez monsieur Petit
- Ils firent soudain la retraitte,
- Où depuis ils tinrent diète,
- Pour plus aisément convenir
- De ce qu'ils pourroient devenir.
-
-Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces
-trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles
-purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour
-y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent
-quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on
-proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit
-declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la
-mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie
-des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire
-du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en
-envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de
-soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens
-seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient
-envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux
-galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la
-dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour
-toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis
-on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna
-qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit
-laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande
-punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service
-qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on
-feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau
-pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire
-trouver un employ.
-
-Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces
-rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y
-eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis
-que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez,
-et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une
-celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein
-estoit de representer _le Triomphe de l'Amour_[174], ils renouvelèrent
-l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre
-trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur
-vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant
-adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre
-pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de
-ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses
-conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne
-pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de
-succez.
-
-[Note 174: Ce passage est curieux, en ce qu'il nous apprend à quelle
-époque fut donnée pour la première fois cette pastorale en musique, à
-trois parties, avec intermèdes, que nous pensions dater seulement de
-1672, année où elle fut encore représentée devant le roi, à
-Saint-Germain-en-Laye. Il faut l'ajouter aux deux ballets royaux
-_l'Impatience_ et _les Saisons_, que M. Walckenaer pensoit avoir été
-les seuls qui furent dansés en 1660 et 1661 (_Mémoires sur madame de
-Sévigné_, t. II, p. 490).]
-
- Ainsi les Poincts, les Broderies,
- Gagnèrent, comme on fait souvent,
- Par ces adroites flatteries,
- Les Plumes, qui vont à tout vent.
- Ces ornemens des jeunes testes
- Leur promettent desjà mille et mille conquestes;
- Se voyant ainsy caresser,
- Et se joignant à ces rebelles,
- Protestent desormais de quitter leurs ruelles
- Si l'on ne les veut exaucer.
-
-Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy
-dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui
-font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient
-promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette
-celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient
-apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires:
-car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens,
-qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit
-extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour
-lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus
-d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il
-seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les
-prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument
-impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur
-aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus
-voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire,
-comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny
-s'elever à de plus hautes conquestes.
-
-Ces considerations le portèrent à rompre la partie qui s'estoit liée,
-et, pour le faire de meilleure grace, il s'avisa d'offrir luy-mesme
-aux Passemens d'employer le credit qu'il avoit à la cour pour leur
-restablissement, les priant de se reposer sur luy du soin et de la
-conduite de cette affaire; que la reconnoissance des services qu'ils
-luy avoient rendus jusques icy l'obligeoit à l'entreprendre, et qu'il
-ne doutoit pas d'y pouvoir reussir, pourveu qu'ils ne precipitassent
-rien et qu'ils se gardassent d'irriter la cour de nouveau par leur
-desobeissance.
-
- Lors, considerant meurement
- L'effet de son engagement,
- Et que, s'il les vouloit defendre,
- Au lieu de leur faire faux bond,
- L'utilité qu'il pouvoit prendre,
- S'engageant pour eux tout de bon,
- Le petit dieu, plein de finesse,
- Resolu de les servir mieux,
- S'adressa, d'un air plein d'adresse,
- Au plus galant des demy-dieux.
-
-Ce n'estoit pas d'aujourd'huy qu'il avoit de secrettes pratiques
-avecque luy; ils avoient toujours tant d'affaires ensemble qu'ils
-sembloient ne se pouvoir passer l'un de l'autre; mais l'occasion luy
-estoit d'autant plus favorable qu'il venoit tout de nouveau de le
-faire ouvertement declarer de son party, en sorte qu'il avoit tout
-lieu d'esperer un succez favorable à sa requeste. En effet, il ne se
-trompa pas: nostre demy-dieu fut ravy de lui rendre ce petit service
-pour le payer de tant d'obligation qu'il luy avoit, en sorte que par
-son credit il obtint de la cour l'elargissement de quelques-uns de ces
-miserables que l'on avoit pris prisonniers pour en faire l'exemple des
-autres, avec l'entière liberté pour tout le reste, dont ils jouissent
-maintenant en faveur de l'Amour.
-
- Mais après que ce dieu vient de nous faire voir
- Le credit qu'il avoit en France,
- Pensez-vous qu'il soit temps de faire résistance?
- La plus prude, comme je pense,
- Pourroit bien, sans rougir, ceder à son pouvoir;
- Et quoy qu'en vostre humeur altière,
- Vous le preniez pour un oyson,
- Vous avez beau faire la fière,
- Il saura bien un jour vous mettre à la raison.
-
- * * * * *
-
-
- _Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du
- camp._
-
- _A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant
- sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche.
- 1568._
-
- _Avec privilége du Roy._
-
- In-8º.
-
- [Note 175: Elle ne se trouve pas parmi les _Ordonnances
- recueillies du code Henry, etc._, par le capitaine Saint-Chamant,
- Rouen, 1636, in-12. C'est un règlement pour l'armée catholique
- placée sous les ordres du duc d'Anjou. La date que porte cette
- ordonnance toute belliqueuse et hostile aux huguenots prouve à
- elle seule combien l'on avoit eu raison d'appeler _boiteuse_ et
- mal _assise_ la paix signée le 2 mars précédent. On n'avoit même
- pas désarmé. C'est à Lonjumeau que la paix s'étoit faite, et
- c'est d'Etampes, à quelques lieues de là, que le futur vainqueur
- de Jarnac et de Montcontour datoit l'ordonnance disciplinaire de
- son armée, prête à rentrer en campagne.]
-
-
-De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de
-roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son
-royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.
-
-Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour
-l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte
-Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir
-et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère,
-rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur
-resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et
-tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous
-avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse
-et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en
-premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz
-reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien,
-faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos
-actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy
-a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes
-personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et
-inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte,
-comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la
-saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les
-effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que
-ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la
-foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les
-calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans
-moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir
-qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict
-seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes
-personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur
-ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est
-necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard
-de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention
-et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et
-police militaire entre les soldats pour les conduire et mener
-seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger
-sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz
-soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur
-dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés,
-tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère
-justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux
-ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si
-exactement et inviolablement observées, que par la punition des
-grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et
-commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à
-un chacun combien telles choses nous deplaisent.
-
-Premièrement:
-
-Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de
-gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en
-leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle
-ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte
-compaignie.
-
-Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un
-prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines
-seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les
-autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront
-treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines
-en feront advertir avec le tambourin.
-
-Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict
-ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de
-guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à
-suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que
-en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle
-de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de
-guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné
-de marcher[176].
-
-[Note 176: Ici le chef catholique semble prendre à tâche d'imiter les
-prescriptions pieuses des chefs huguenots. Il ordonne le prêche:
-l'armée catholique va donc avoir, elle aussi, _ses écoles
-buissonnières_, pareilles à celles qu'un arrêt du Parlement de 1552
-avoit défendues aux Calvinistes. «Quelquefois, dit M. Michelet, ils
-s'assembloient en plein champ, au nombre de huit ou dix mille
-personnes; le ministre montoit sur une charrette ou sur des arbres
-amoncelés; le peuple se plaçoit sous le vent, pour mieux recueillir la
-parole, et ensuite tous ensemble, hommes, femmes et enfants,
-entonnoient des psaumes. Ceux qui avoient des armes veilloient à
-l'entour, la main sur l'épée.»]
-
-Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera
-prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises
-pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé
-chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect,
-ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce
-particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende
-cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en
-l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera,
-pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle.
-
-[Note 177: C'est celle qui vient à la suite de celle-ci.]
-
-Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que
-subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand
-prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de
-ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux
-de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à
-ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à
-iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la
-bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et
-autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de
-commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et
-marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun
-desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera
-aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce
-quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes
-ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et
-teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres
-estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les
-marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune
-faute.
-
-Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du
-camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la
-publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de
-leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se
-seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances,
-et quelque temps après seroient retournez en icelle.
-
-[Note 178: S'il eût fallu renvoyer de l'armée tous les vagabonds, on
-l'eût sans doute singulièrement décimée, car on n'étoit pas loin du
-temps où elle ne se recrutoit de fantassins que parmi les garnements
-dont Brantôme nous a laissé ce portrait: «C'estoient, pour la plupart,
-des hommes de sac et de corde, meschants garniments eschappés à la
-justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur l'épaule,
-essorillés, et qui cachoient les oreilles, à vrai dire, par de longs
-cheveux herissés, barbes horribles, tant pour ceste raison que pour se
-monstrer plus effroyables à leurs ennemys.» (Brantôme, édit. du
-_Panthéon littéraire_, t. 1, p. 580.)--Un peu auparavant, il nous
-avoit montré l'armée de Louis XII, aussi bien que celle de François
-Ier, «composée de marauts, belistres, mal armés, mal complexionnés,
-faict-néants, pilleurs, mangeurs de peuple.» (_Ibid._, 578-579.)]
-
-Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez,
-jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition
-qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette
-pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les
-serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes
-et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de
-ladicte armée.
-
-Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité
-qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire
-enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque
-cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné,
-et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte
-armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs
-chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès
-à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront
-defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp.
-
-Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les
-vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages
-estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très
-expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à
-cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre
-d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et
-qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz
-quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du
-capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager
-en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx
-confisquez.
-
-Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial,
-vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront
-passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient
-puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180].
-
-[Note 179: L'ordonnance de 1586, art. 3, renouvela cette prescription
-sévère.]
-
-[Note 180: Ordinairement, le connétable seul avoit le droit de faire
-pendre sans procès. (Brantôme, _Vie d'Anne de Montmorency_.) Quand il
-falloit que les prévôts en vinssent à ces extrêmes rigueurs, ils
-devoient se faire assister de dix notables avocats du plus prochain
-siége. Alors la condamnation à mort pouvoit être sans appel. (Jean des
-Caurres, _Oeuvres_, liv. v, chap. 6.)]
-
-Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de
-quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et
-autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au
-camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la
-vie à ceux quy y contreviendront.
-
-Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce
-qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand
-prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils
-ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent
-garde, sur peine de s'en prendre à eux.
-
-Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir
-plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost
-estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du
-camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront
-contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en
-personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire
-observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible,
-faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en
-flagrant delict.
-
-Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied
-françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens
-de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy
-pourroient survenir aux soldatz.
-
-Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust
-quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par
-mort, sans aucune grace ou remission.
-
-Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en
-corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution
-de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de
-icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la
-voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et
-negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz
-exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par
-l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de
-la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra.
-
-Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de
-garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux
-chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y
-veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour
-après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre
-pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur
-devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve
-punission que leur malice ou negligence meritera.
-
-Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient,
-estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à
-l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que
-ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts
-soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en
-ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison.
-
-Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast
-plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue
-main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à
-renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est
-expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune
-chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée
-demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir
-aucune grace.
-
-Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son
-enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres,
-celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à
-la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur
-d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181].
-
-[Note 181: Sous Henri II, la _désertion_, même simple, étoit
-considérée comme crime de lèse-majesté, et punie du dernier supplice.
-(La Chesnaye, _Dict. milit._, au mot _Déserteur_.)]
-
-Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et
-autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur
-ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé
-auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce
-qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très
-expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se
-departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté
-assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la
-même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz
-capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce
-que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné.
-
-Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent
-adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné
-qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les
-mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes
-compaignies et leur enseigner les logis[183].
-
-[Note 182: Louis XII vouloit qu'on ne logeât les troupes que dans les
-villes closes (_ordonn._ du 15 janvier 1514, art. 3); mais ce
-règlement ne pouvoit être exécutoire en campagne. D'autres ordonnances
-militaires, telles que celle du 15 février 1566 et celle du 1er
-juillet 1575, permirent donc, non seulement de loger dans les
-villages, mais même décrétèrent la peine de mort contre tout fourrier
-qui accepteroit de l'argent des habitants d'un bourg pour les exempter
-du logement de sa compagnie.]
-
-[Note 183: Les logements pris, le fourrier devoit, sous peine du
-fouet, inscrire sur la porte les noms des soldats logés. (_Règl.
-milit._ de Villers-Cotterets, 29 décembre 1570.)]
-
-Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou
-autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et
-frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de
-desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la
-conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et
-exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux
-commis le meriteront.
-
-Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz
-chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux
-de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront
-incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez,
-auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à
-en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz
-ainsy qu'il appartiendra.
-
-Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes
-d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en
-bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner
-leurs enseignes sans congé de leurs capitaines.
-
-Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire
-l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz
-des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder
-que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement,
-encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera
-ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition
-aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher
-et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent
-occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les
-regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y
-feront adresser avec leur suitte et bagage.
-
-Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les
-dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine
-occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec
-leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz
-de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz
-demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent
-quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que
-ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de
-l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de
-procez, pour donner exemple aux autres.
-
-Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront
-portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage
-seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte
-compaignie.
-
-Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres
-n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les
-mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la
-main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en
-prendre aux dictz marechaux des logis.
-
-Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de
-cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront
-garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang
-et faire ce qui appartiendra.
-
-Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent
-et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le
-lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre,
-soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis.
-
-Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger
-aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y
-pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de
-s'en prendre à eux.
-
-Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à
-aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le
-demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission,
-seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront
-assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy.
-
-Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et
-frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et
-contemnement, sans y avoir aucun esgart.
-
-Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre
-service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et
-emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz.
-
-Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante
-huict.
-
- Ainsy signé: HENRY.
-
- Et au dessoubz: FIZES.
-
- * * * * *
-
- _Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les
- eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des
- villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée,
- sur peine de la hart._
-
-
-Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens
-catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au
-mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz
-lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et
-oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour
-le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien,
-nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire
-inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité,
-commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et
-nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à
-l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur
-roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et
-attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez,
-et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne
-participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy
-s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire;
-
-A ceste cause,
-
-Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz,
-pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes
-autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent,
-estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes,
-chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne
-marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des
-villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles
-profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart,
-sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y
-contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur
-mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus.
-
-Faict à Estampes, le 7 octobre 1568.
-
- HENRY.
-
- FIZES[184].
-
-[Note 184: On s'étonnera de ce que, dans cette ordonnance pour la
-sauvegarde des églises, chapelles et oratoires, il n'est rien dit
-contre le vol et la vente des ornements et vases sacrés. Le duc
-d'Anjou auroit peut-être craint, en se montrant sévère sous ce
-rapport, de donner un démenti indirect aux ordres que, dès le
-commencement de la guerre, le roi son frère avoit envoyés à certains
-gouverneurs de province, pour qu'ils eussent à s'entendre avec les
-évêques et autres gens d'église sur l'argent à tirer de ces saintes
-richesses. Mon ami M. Anatole de Montaiglon veut bien me communiquer à
-ce sujet une lettre adressée en 1562 par Charles IX à M. de Matignon,
-et dont il a pris copie d'après l'original conservé à Rouen, dans la
-collection Leber. (V. Catal., nº 5735.)
-
- «Monsieur de Matignon, ce m'a été un grand desplaisir d'entendre
- que les choses de la Basse-Normandie commencent à se brouiller si
- fort que je l'ay veu par vostre lettre du IXe de ce moys, et
- entendu encore plus particulièrement par ce que le porteur m'en a
- dict de vostre part, ne faisant point de doubte que le feu qui va
- ainsi saultant de lieu en lieu et de ville en ville ne procède de
- plus loin, et que ce ne soyt à la suscitation ou par un complot
- faict et accordé avec ceux qui ont commencé les premiers. Et pour
- ce que je considère bien qu'il ne vous est pas possible de
- pourveoir ne pareillement de contenir longtemps les villes de ces
- pays-là en mon obéissance sans quelque force, je ne sçauroys que
- bien fort louer l'ouverture que vous me faictes d'en faire
- fournir la despense sans que je mecte la main à ma bourse,
- laquelle, comme vous sçavés, n'est que trop chargée d'ailleurs,
- estant bien d'advis, quant à laditte force, que vous la faictes
- d'une cornette de cent harquebuziers à cheval, si mieulx vous
- n'aymez cc. harquebuziers à pied, dont je vous remet le choix et
- l'election. Mais il faut que, au même temps que vous les ferez
- lever, vous accordez avec les evesques du pays et aultres gens
- d'eglise du paiement de leur solde, pour lequel effect je ne
- trouveray poinct mauvais qu'ils s'aydent de l'argenterie des
- châsses et reliques qu'ils ont en leurs eglises, actendu qu'il va
- en cela de la conservation d'eulx et de leurs biens, aussy bien
- que de celle de mon autorité et obeissance, et qu'ils sont touz
- les jours en dangiers, parmy tous ces troubles, que aultres s'en
- saisissent, pour convertir contre eulx-mêmes ce qu'ils peuvent
- aujourd'huy employer à leur entière seureté. Il est vray qu'il
- sera bien necessaire d'adviser quel ordre et police ils auront à
- tenir en cela pour garder qu'il n'y ait personne qui en abuse et
- qui en convertisse chose, quelle qu'elle soyt, à aultre usaige
- que au paiement des d. forces, suivant ce que vous en ordonnerez
- par chacun moys. Vous en confererez et accorderez avec eulx, et
- me ferez service de me tenir ordinairement adverty du progrez que
- prendront les choses de la dicte Basse-Normandie, et de la
- provision que vous y sçaurez bien donner, selon la necessité du
- temps, pour y maintenir mon obeyssance et les pays en repos et
- trancquilité. Priant Dieu, mons. de Matignon, qu'il vous ayt en
- sa garde.--Escript à Monceaux, le XVIIe jour de may 1562.
-
- CHARLES.
-
- BOURDIN.]
-
- * * * * *
-
-
- _Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout
- du Pont-Neuf._
-
- _A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue
- Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._
-
- _Avec permission_[185].
-
- In-8º.
-
- [Note 185: Ce livret a été publié plusieurs fois, et n'en est pas
- pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage à le donner ici.
- M. Ch. Magnin pense que la première édition, devenue tout à fait
- introuvable, dut suivre de près la mort de Cyrano de Bergerac,
- arrivée en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8º,
- p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-là même dont nous
- suivons le texte, d'après l'exemplaire qui a appartenu à Ch.
- Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien
- voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisième
- édition, donnée en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi
- d'après celle de 1704.]
-
- * * * * *
-
-_Epitre à Cirano de Bergerac._
-
- Sur tout animal qui respire,
- Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy:
- Donc on ne peut luy deffendre de rire,
- Et moins encor de faire rire autruy.
- Un auteur est maître aujourd'huy
- De nous parler en Heraclite;
- Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,
- Je pretens m'eriger en petit Democrite.
- Pour mon seul divertissement,
- Et sans craindre aucune censure,
- Je veux, cher Bergerac, conter fidellement
- Ta facetieuse avanture;
- Mais, pour le faire plaisamment,
- Infuse-moy dans ce moment
- Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,
- Dix grains de folatre genie,
- Et tu vas voir, feu Bergerac,
- Que mon affaire est dans le sac.
- Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire,
- Je sens qu'il me force de dire
- Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.
- Sans ta mort, dont je suis faché,
- Tu nous aurois peint Brioché,
- Son singe, ses marionnettes,
- Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes;
- Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy,
- L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy.
-
- * * * * *
-
-_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du
-Pont-Neuf._
-
-Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand
-matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses
-rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde
-pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son
-origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186]
-où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là
-que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.
-
-[Note 186: Jean Brioché ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin
-(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son
-théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en
-face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit
-le _Château-Gaillard_ (V., à ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le
-Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour même, n'a
-disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir,
-auquel il attenoit. Boileau a parlé de
-
- ..... cette place où Brioché préside
-
-au vers 104 de sa 7e épître, parue en 1677. Alors ce n'étoit plus Jean
-qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, François ou
-_Fanchon_ Brioché, comme Brossette l'appelle, d'après le nom que lui
-donnoit le peuple.]
-
-Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les
-quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au
-bout du Pont-Neuf.
-
-Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.
-
-Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans
-l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore,
-l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis
-passer aujourd'huy.
-
-J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages:
-lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique
-du terme Cirano.
-
-Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis
-_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et,
-comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit
-au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O.
-
-Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait
-de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait
-beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny
-de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on
-les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils;
-son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces
-babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes,
-broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage
-pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique.
-Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que
-ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient
-presque point.
-
-Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois
-peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa
-peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet.
-
-Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra
-par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque
-certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se
-mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de
-bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet
-heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit
-Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un
-violon comme Pierrot le Fort.
-
-[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de
-Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p.
-140.)]
-
-Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes,
-villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en
-Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy
-non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les
-Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son
-minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple
-brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins
-attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites
-figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le
-maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la
-rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit
-condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là,
-s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les
-marionnettes qui montroient leur nudité[188].
-
-[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans
-les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par
-M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la
-mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les
-plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie
-diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes,
-des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des
-joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché:
-Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses
-marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La
-figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours,
-surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après
-une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que
-Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il
-est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son
-procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure
-pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres,
-de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des
-transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son
-élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le
-mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de
-prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à
-Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet
-automate?»]
-
-Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de
-sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea
-si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie
-au delà du bateau caronique.
-
-Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons
-le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le
-Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de
-gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites
-machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à
-l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros
-ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en
-diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet
-cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit
-ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un
-pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes,
-vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un
-baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit
-accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques
-bottes. Cette remarque est nécessaire[191].
-
-[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes
-couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du
-Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de
-marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre
-édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage
-des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver
-l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_,
-_variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a
-pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode
-des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les
-laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les
-avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des
-échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une
-bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il
-parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant
-habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible
-de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)]
-
-[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve
-qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.]
-
-[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement
-_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre
-accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades
-(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans
-sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a
-fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique
-_l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)]
-
-A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de
-rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de
-l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau
-milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours?
-Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir.
-Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge
-au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors
-portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa
-tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle
-comparaison! laissez-la passer.
-
-[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant
-la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter
-l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à
-propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à
-l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin
-(_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient
-plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette
-déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être
-vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les
-carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps
-elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité
-publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre,
-mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de
-la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p.
-106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces
-malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et
-c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit
-point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande
-raison quand on leur en interdit le port.»]
-
-Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le
-fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte.
-Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit
-un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché!
-
-Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je
-doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine?
-Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement
-marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et
-facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus
-singes, où me reduis-tu!
-
-Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps
-sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur,
-s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à
-son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui
-etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_,
-de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire;
-ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des
-rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la
-liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de
-pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs
-bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de
-la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il
-étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de
-foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si
-peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque,
-il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent
-trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles
-tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à
-briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils
-regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à
-leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre
-ses bras; à tantôt choses nouvelles.
-
-Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il
-rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès
-criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à
-l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de
-dommages et interêts.
-
-Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits
-facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait
-Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un
-meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la
-bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées,
-Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de
-laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte
-d'accident.
-
- DIXI.
-
- _Permis d'imprimer.--Fait ce 9 juillet 1704._
-
- M. R. DE VOYER DARGENSON.
-
- * * * * *
-
-
- _La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris
- avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la
- ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec
- la complainte qu'il a faict avant que mourir._
-
- _Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers
- de Jerosme Hautain, 1609._
-
- In-8º[193].
-
- [Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant
- des moins connues qui aient été faites sur le bandit
- saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie,
- pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux
- siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de
- Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce
- titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique
- des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery,
- depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes,
- remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon,
- 1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et
- comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la
- pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit
- encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de:
- _Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard,
- _Histoire des livres populaires ou de la Littérature du
- colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un
- épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de
- Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de
- conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation
- donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais
- c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous
- avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset
- dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y
- avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret
- populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_,
- Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long
- extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur
- d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet,
- reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris,
- 1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point.
- Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si
- bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur
- de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après
- lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise
- et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.]
-
-
-La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance
-avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son
-erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se
-trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses
-debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice
-et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le
-prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu
-les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur
-malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité
-que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de
-ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les
-flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour
-leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots
-d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur
-malice.
-
-Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a
-vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une
-infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant
-sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur
-la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère
-supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il
-a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie
-sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut
-entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy
-en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez
-fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles
-d'un chacun.
-
-Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le
-nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement
-parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de
-courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le
-gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme
-font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé
-à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles,
-et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses
-bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort
-affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa
-vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des
-affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et,
-lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut
-qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où
-elle lui fait sentir les effects d'inconstance.
-
-[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas
-davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note
-curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit.
-Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il
-existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de
-brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On
-appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles
-on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs
-ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30)
-en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans
-laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant
-comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et
-de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième
-siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il
-n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en
-prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en
-résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans
-laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire
-encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère
-Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M.
-Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le
-chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit
-dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée:
-_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se
-trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson:
-«Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le
-col.»]
-
-[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le
-dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret
-publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la
-Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte.
-Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas
-long-temps sans conquérir réputation.»]
-
-Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui
-fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances
-esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au
-desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la
-vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute
-de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa
-main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens
-et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux
-et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent
-quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur
-le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont
-celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.
-
-[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.]
-
-Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy
-de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur
-fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses
-frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de
-toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins
-pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous
-de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.
-
-[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
-n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais
-garçons», dont Guilleri se fait le chef.]
-
-Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante
-forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur
-le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il
-passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien
-entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se
-mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire
-à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc
-bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit
-point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy,
-respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant
-passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit
-point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions,
-Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa
-pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy,
-puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en
-sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur?
-dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire
-cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois
-en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien.
-Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi
-bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu
-en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en
-est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux
-voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens
-escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant:
-Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu
-t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!
-
-[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne
-et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des
-Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.]
-
-[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre
-3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier
-Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se
-passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui
-va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière
-ville.]
-
-Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux
-forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs,
-gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs
-maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un
-autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la
-sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de
-guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite
-sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le
-seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses
-voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant
-en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant
-d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de
-là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se
-mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que
-d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour
-esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent
-contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs
-compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui
-est là auprès.
-
-[Note 200: Le château de Saint-Hermine étoit la baronie de Jacques
-Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, baron de
-Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis
-Mornay. Fillon, _notes_.]
-
-[Note 201: L'affaire du château de Mareuil est racontée, p. 12-13,
-dans le livret publié par M. Fillon.]
-
-[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors à Jonas de
-Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de
-Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du
-seigneur de Saint-Georges.]
-
-Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur
-de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à
-travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils
-le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant
-de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des
-petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques,
-grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la
-deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve,
-un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en
-un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit
-imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de
-cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la
-mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le
-pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne
-leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner,
-où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et
-puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy
-reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le
-renvoya.
-
-[Note 203: C'étoit celle du bois des Essarts.]
-
-[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il
-est parlé de ce luxe de Guilleri et de ce «cuir d'Espagne volé sur
-mer, près des Sables-d'Olonne, à la prise d'un vaisseau enlevé par ses
-gens, qui exerçoient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les
-forbans de plusieurs pays.» Fillon, p. 13.]
-
-Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre
-que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la
-France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir;
-ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent
-eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels
-ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice,
-l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un
-prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se
-fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte
-que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas
-Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter
-par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra
-quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de
-Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des
-marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la
-commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour,
-en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de
-Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les
-attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au
-nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec
-toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts,
-jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce
-pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en
-leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la
-fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la
-couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la
-descouvrir.
-
-[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prévôts. Il
-y a deux chapitres à ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes
-voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prévosts de
-Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prévost de
-Fontenay avec ses archers_.]
-
-[Note 206: Nous n'avons trouvé qu'ici ces détails sur les excursions
-lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent
-alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nommés avec
-les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui désoloient le
-royaume sur ses points les plus opposés.]
-
-Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et
-avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure
-tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se
-mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il
-ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la
-desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes
-pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les
-plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de
-près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons
-capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont
-il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent
-prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule
-qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la
-mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent
-la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la
-mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs
-voleries.
-
-[Note 207: M. de Parabère, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque,
-qui est ici racontée avec plus de détails que dans le livret de M.
-Fillon.]
-
-[Note 208: «... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant
-exhorté ses gens à la défense, sortit le premier, monté sur un cheval,
-le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.»]
-
-[Note 209: C'est le frère du grand Guillery, dont il est parlé au
-commencement de cette pièce. Quant à lui, il s'est sauvé, comme nous
-venons de le voir; d'après l'_Histoire de la vie et grandes
-voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre
-années environ en riche gentilhomme, puis, découvert par un marchand
-qu'il avoit autrefois volé, il est pris et rompu sur la place publique
-de La Rochelle.]
-
-Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre
-vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict
-dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices,
-qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut
-exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis
-et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun
-effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors
-qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit
-composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à
-ce spectacle.
-
-«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit
-icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice;
-mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous
-donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à
-l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est
-vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez
-par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne
-pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici
-beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle
-doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la
-memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.»
-Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des
-joües; puis, se tournant de l'autre costé:
-
-«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse
-sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera
-semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui
-luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et
-celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient,
-de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais
-veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et
-dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi!
-les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se
-laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit
-envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui
-me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma
-faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il
-faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette
-incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit
-tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer
-si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur
-le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on
-prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il
-faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore:
-
-«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout
-maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce
-passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le
-franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur
-mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper
-au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les
-appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin
-que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous
-autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce
-aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils
-en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez
-de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur
-travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille
-et imaginent comme si nous n'avions point esté.
-
-«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de
-suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres,
-Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de
-prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir
-point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir
-d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux
-desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte
-de son paradis à mon ame.»
-
-Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de
-se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier
-le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son
-ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une
-constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille
-qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il.
-
- C'est verité; j'ay desservy
- Une mort encor plus cruelle;
- Car le peché que j'ay commi
- Merite bien, mort eternelle.
- Après mal-heur (helas!) à la fin bousche
- Le vil conduit d'une maligne bouche,
- Et le mechant en horreur obstiné
- Par un gibet est aussy ruiné.
-
- * * * * *
-
-
- _Le bruit qui court de l'espousée._
-
- M.DC.XIIII.
-
- In-8º.
-
-
- Le bruit est que la mariée
- Est damoiselle au grand ressort:
- Chacun en dit sa ratelée[210],
- Tout le monde dit qu'elle a tort.
-
- La David a pris la parolle
- Pour feu son mary l'advocat,
- Disant: Je ne suis pas si folle
- Que d'hausser ainsi mon estat.
-
- La Sabrenaude[211], sa voisine,
- En a tenu quelque propos;
- Mais la bouchère Cailletine,
- S'est mise sur ses _audinos_[212].
-
- Il vaudroit mieux, dit la Rotine,
- Qu'une grande cité perît,
- Que de souffrir la sotte mine
- D'une gueuse qui s'enrichit.
-
- La Menarde s'est arrestée,
- Disant: Commère, qu'avez-vous?
- Parlez-vous point de l'espousée,
- Qui n'estoit guère plus que nous?
-
- Ma bonne foy, dit la Paiote,
- Je ne trouve pas cela bon;
- Pour moy, je ne suis point si sotte,
- Que de quitter mon chaperon[213].
-
- Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate,
- Parlant à la grosse Catin;
- Elle fait bien la delicate,
- Avec sa cotte de satin!
-
- La Croupière, oyant la nouvelle,
- Veut mettre son espingle au jeu,
- Et aussi tost elle l'appelle
- Madamoiselle depuis peu[214].
-
- La Citarde s'en est esmeuë,
- Soutenant que c'est le marchand
- Et le tailleur qui l'ont vestuë
- En damoiselle en nez friand.
-
- La Mijolette a bonne grace
- De maintenir par ses discours
- Qu'elle est première de sa race
- Qui a le masque de velours[215].
-
- La Cointesse, voyant la belle,
- Dit aux vendeuses de porreaux:
- Son père l'a fait damoiselle[216],
- Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux.
-
- La Gaussette, quoy qu'édentée,
- Lui a chanté deux petits mots,
- Disant que c'est une effrontée,
- Et que ses parens sont des sots.
-
- La Rousse dit que, si sa fille
- Avoit l'habit de taffetas,
- Elle seroit aussi gentille
- Ou plus belle qu'elle n'est pas.
-
- La Jeanne Verrier, sa commère,
- S'en mocque fort de son costé;
- Et aussi la belle Tessière
- Dit qu'elle a trop de vanité.
-
- La Blenonne va par la ville,
- Elle s'est plainte à plus de mille
- Et en fait ses contes partout,
- Qu'elle veut tenir le haut bout.
-
- La Chantecler, l'escervelée,
- Veut tenir le livre à son tour.
- Voilà, dit-elle, une espousée
- Faicte à la mode de la cour!
-
- La Madelon, ceste matoise,
- A juré par la Feste-Dieu
- Que sa fille n'est que bourgeoise,
- Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu.
-
- Les damoiselles, ses amies,
- Luy vont apprendre tout le jour
- A recevoir les compagnies
- Selon les modes de la cour.
-
- L'une luy dit: Tu es jolie,
- Mais ton masque ne va pas bien.
- L'autre luy dit par mocquerie:
- Attache-le comme le mien.
-
- Quelques unes des plus rusées
- Sont sur le point de l'aller voir,
- Mais il faut beaucoup de dragées
- Qui les veut toutes recevoir.
-
- Tredame! disent les Bourgeoises,
- Celle-là a pris les florets[218];
- Il faut laisser aux villageoises
- Nos chaperons et nos collets[219].
-
- Elle est venuë d'un village
- Pour espouser un advocat;
- Mais tout d'un coup, en son veufvage,
- Elle a bien haussé son estat.
-
- Les couvrechefs[220] en veulent estre
- Aussi bien que les chaperons,
- Et se disent à la fenestre:
- Voilà la royne des brandons[221]!
-
- C'est l'entretien des lavandières
- Et de celles qui vont au four
- Qu'une dame depuis naguères,
- S'est fait damoiselle en un jour.
-
- Les desbauchez sont à sa porte
- Qui luy font le charivary,
- Luy demandant de quelle sorte
- Elle secouë son mary.
-
- SIZAIN.
-
- Quand l'espousée fut couchée
- Et que son mary l'eut tastée,
- Elle luy dit de la façon:
- Mon grand amy, je suis pucelle,
- Car jamais homme ni garçon
- Ne me l'a fait en damoiselle.
-
-[Note 210: «_Dire sa ratelée_, c'est dire à son tour librement tout ce
-qu'on sait, tout ce qu'on pense de quelque chose.» (Leroux, _Dict.
-comique._) C'est faire comme le jardinier, qui, lorsqu'il a bien
-promené son rateau par le jardin, finit par placer dans un coin sa
-ratelée d'ordures.]
-
-[Note 211: _Sabrenaud_ se disoit pour un mauvais ouvrier, un gâcheur
-d'ouvrage. On en avoit fait le verbe _sabrenauder_, qui s'employoit
-encore au XVIIIe siècle.]
-
-[Note 212: C'est-à-dire s'est campée les poings sur les hanches comme
-en disant: _Ecoutez-nous_.]
-
-[Note 213: Le chaperon étoit la marque de la petite bourgeoisie; il
-consistoit, au XVIIe siècle, en une bande de velours placée sur le
-bonnet.]
-
-[Note 214: V., sur les noms qu'on donnoit à ces damoiselles par
-usurpation, _Les XV joies de mariage_, P. Jannet, 1853, in-8º, p.
-168.]
-
-[Note 215: Les femmes de distinction, quand elles sortoient, portoient
-un masque de velours noir. Boileau, par une note sur le vers 322 de sa
-Xe satire, nous apprend qu'il en étoit encore ainsi pendant sa
-jeunesse. On peut voir, sur cet usage, de longs détails dans le
-_Palais Mazarin_ de M. L. de Laborde, p. 314, note 367. C'étoit
-surtout la marque distinctive des femmes dont nostre _espousée_ veut
-singer les manières. «Que ne diray-je pas des chirurgiens...
-(lisons-nous dans _la Troisième après-disnée du Caquet de
-l'Accouchée_, 1622 in-8º, p. 15). Quant à leurs filles, il ne leur
-manque que le masque qu'on ne les prenne pour damoiselles.»]
-
-[Note 216: Il étoit aussi ridicule pour les filles bourgeoises de se
-faire appeler _madamoiselle_ que pour les femmes mariées de la même
-classe de prendre le titre de _madame_. Entre autres pièces publiées à
-ce propos contre ces dernières, nous connaissons un livret de la
-dernière moitié du XVIIe siècle: _Satyre sur les femmes bourgeoises
-qui se font appeler madame_, in-8º.]
-
-[Note 217: Pour: Notre-Dame.]
-
-[Note 218: Nous avons pensé d'abord qu'il s'agissoit ici du satin à
-fleurs que les damoiselles seules devoient porter, et dont plusieurs
-marchandes se paroient pourtant, au grand scandale des bourgeoises.
-«Si, lisons-nous dans la sixième partie des _Caquets de l'accouchée_,
-une marchande porte le satin à fleurs de velours cramoisy, faut-il en
-murmurer? etc.» Mais il est plus probable que ce mot _florets_ doit
-s'entendre ici pour les touffes de fleurs et de verdure que la
-Mijolette s'étoit mises dans les cheveux. Ainsi s'explique le nom de
-_royne des brandons_ que lui donnent plus loin les paysannes.]
-
-[Note 219: Encore un objet de la toilette modeste des bourgeoises;
-elles devoient s'en tenir au simple _collet monté_. S'il s'élevoit peu
-à peu jusqu'à devenir un _collet à cinq étages_, il encouroit le blâme
-des matrones.]
-
-[Note 220: L'auteur entend parler ici des paysannes, et il les désigne
-par leur coiffure, qui, surtout en Normandie et en Picardie,
-consistoit en un _couvre-chef_ «morceau de toile empesée et tortillée
-dont elles entouroient leur tête.» _Dict. de Trévoux_.]
-
-[Note 221: Ce mot doit se prendre ici dans le sens qu'il avoit souvent
-alors, surtout à Lyon, où l'on n'appeloit pas autrement les _rameaux
-verts_ du dimanche qui précède Pâques, et qu'on nommoit pour cela
-_dimanche des brandons_.]
-
- * * * * *
-
-
- _La conference des servantes de la ville de Paris soubs les
- charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la
- mule[222] ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de
- Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier_[223].
-
- _A Paris._
-
- M.D.C.XXXVI.
-
- Pet. in-8º de 13 pages, titre compris.
-
- [Note 222: L'origine de cette locution remonte à une anecdote
- racontée par Suétone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et
- ainsi mise en françois par Moisant de Brieux: «Le muletier de
- Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferrée,
- arresta long-temps la litière de l'empereur, et par là fit avoir
- audience à celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance
- d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le
- nez de ce prince, qui l'avoit très fin pour le gain: en sorte,
- dit Suétone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit
- qu'il avoit eu à ferrer la mule.» _Origines de diverses coutumes
- et façons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du
- Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4,
- on trouve cette phrase: «Un serviteur malin, menteur et
- _ferre-mule_.»]
-
- [Note 223: Nous n'avons rien trouvé sur cette locution
- proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui
- de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matinées senonoises_ de
- l'abbé Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La
- Mésengère et de M. Quitard, pas même dans _la Fleur des
- proverbes_ et l'_Encyclopédie des proverbes_ de M. G. Duplessis;
- et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumières,
- en découvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui
- nous prouve qu'au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme
- aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire
- courir, la faire cheminer_, n'étoit pas de nature à nous rendre
- cette étymologie plus facile.]
-
-
-Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus
-fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les
-nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa
-conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un
-millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de
-tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens
-s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les
-autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame
-Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut
-croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin
-de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours
-croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul
-mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne
-veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la
-bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le
-caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut
-que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et
-cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une
-année et demie.
-
-Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure
-chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a
-quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois
-semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il
-y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je
-levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres.
-
-Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un
-notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la
-boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez
-jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de
-ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois
-clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et
-charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay
-affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir
-de luy, fusse argent ou autre chose.
-
-[Note 224: Les facéties du temps faites à propos des chambrières
-reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs
-servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrières fait aux
-estuves le jeudi gras_:
-
- Un jour Monsieur descendoit à la cave
- Avecque moy, qui suis sa chambrière,
- Lequel, marchant dessus ma robe brave,
- Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.]
-
-[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières:
-
- Autant le beau comme le laid,
- Et le maistre que le valet,
- Étoient reçus de la Doucette.
-
-(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au
-bouc de Estienne Jodelle_.)]
-
-Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez
-belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne
-fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne
-grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant
-flanchet de morüe.
-
-[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la
-chair.]
-
-Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure,
-dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons
-sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je
-lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette,
-et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la
-coulation ensemble[227].
-
-[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements
-des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses
-decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands:
-
- .......... J'ai du porc frais,
- Une andouille et quatre saucisses,
- Que malgré nos maistresses chiches
- Mangerons. As-tu rien, Perrette?
-
-V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12,
-chanson 57.]
-
-Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du
-Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les
-marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour
-feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me
-vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter
-ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.
-
-Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus
-heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau
-garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en
-bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins
-qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing
-d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.
-
-[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des
-chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy
-sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_,
-1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et
-cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions
-un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.»
-Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit
-aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du
-vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4,
-_Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique
-housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de
-servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.]
-
-Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un
-demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant
-à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229]
-un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir
-de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné
-celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze
-jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.
-
-[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la
-_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette
-loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre:
-_Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_.
-Voici les plaintes de l'une des perdantes:
-
- ..... Je me suis obligée
- Pour cinq testons à ma maîtresse,
- Qui me cause au cueur grand' detresse,
- Pensant gaigner mon mariage
- Comme toy; oultre mis en gaige
- Ma bonne robbe et mon corset,
- Et de chemises encor sept.]
-
-Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée
-du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme
-vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en
-argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis
-donné carrière autant comme fille de ma sorte.
-
-Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus
-malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon
-maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et
-pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de
-mes gages.
-
-Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine
-autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris...
-Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de
-toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite
-chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus
-qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma
-maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement
-ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au
-champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que
-je viens de voir ma mère à nostre pays.
-
-[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe
-siècle, après avoir été fort en usage au commencement.]
-
-Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos
-garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.
-
-Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me
-suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche
-que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le
-fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens
-livres, et luy a eu l'enfant.
-
-[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit
-sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur
-les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties
-étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il
-étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le
-père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement
-par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant
-l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère.
-Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II.
-Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il
-avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de
-mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite
-encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il
-est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre
-leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les
-seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines
-avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour
-Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières,
-pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»]
-
-Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière
-Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le
-plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il
-avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant
-grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la
-flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble.
-
-Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la
-première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon
-de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay
-pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins,
-qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un
-autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable
-savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis
-assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien
-valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui
-calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont
-plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il
-faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix
-heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle,
-et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une
-si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si
-bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier,
-car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.
-
-[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de
-l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre
-argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous
-fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus
-nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en
-aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit
-autre chose par les ruës.»]
-
- * * * * *
-
-
- _Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor,
- prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de
- Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la
- part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie,
- et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par
- un Bacha; traduit d'allemand en françois._
-
- _A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu
- de Bretagne._
-
- M.D.C.XXVI.
-
- In-8º.
-
- [Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant
- de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que
- Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.]
-
-
-Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au
-contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce
-qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce
-en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles
-magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus
-remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre
-un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité
-et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme
-beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je
-commenceray à dire:
-
-Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha
-pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de
-Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est,
-faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et
-faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de
-ses nopces.
-
-Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie,
-accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu
-audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez
-que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque
-chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.
-
-A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne,
-l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il
-n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques
-jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre
-Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il
-n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir
-à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne
-devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont
-l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le
-qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas
-son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa
-gloire[234].
-
-[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né
-d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.]
-
-Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle
-compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son
-carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers,
-qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des
-tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste
-nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les
-coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme
-l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son
-maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les
-crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois
-presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres
-chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus
-precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le
-mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où
-il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec
-Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé
-du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la
-compagnie.
-
-Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant
-tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les
-presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le
-lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du
-grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus
-longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste
-ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui
-fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa
-maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il
-l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que,
-ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de
-s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que
-resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée
-de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire,
-montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le
-prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.
-
-Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son
-fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc
-de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au
-devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux
-mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on
-leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui
-tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.
-
-[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec
-l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes
-ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même
-ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant
-de garder ses conquêtes.]
-
-Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur
-presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force
-diamans, prisée à soixante mille richedales.
-
-L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable
-grosseur, estimé vingt mille richedales.
-
-L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un
-d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur
-desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or,
-dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part
-de l'électeur de Cologne.
-
-La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha,
-le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six
-mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du
-passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin
-rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande
-suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien
-couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut
-dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande
-quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que
-se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse
-avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy
-descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy
-faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la
-conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant
-d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après
-laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit
-monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à
-cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de
-toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi
-richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main
-par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse
-grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où
-estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit
-jamais fait le prince en toutes ses guerres.
-
-En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la
-princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa
-soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des
-clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.
-
-A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays,
-couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par
-deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux
-cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du
-passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien
-espargné pour paroistre à un jour si solennel.
-
-Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit
-fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en
-croit, la despence revenir à cinquante mille richedales.
-
-Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez,
-marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et
-dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et
-manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre
-de laquais vestus de la mesme façon.
-
-C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute
-taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire.
-Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse
-voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et
-cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler;
-ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit
-davantage.
-
-Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé
-avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit
-coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable.
-
-Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en
-presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin,
-qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais
-des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la
-façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne
-les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en
-faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit
-de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour
-on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres
-exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en
-France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux
-d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son
-inclination.
-
-Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques
-seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement
-de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans
-en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme
-jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers,
-le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest
-exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain,
-d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil.
-
-Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries,
-belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil
-richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust
-aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny
-de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y
-estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé
-s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste
-magnificence.
-
-Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs,
-l'oblige à s'en retourner en Transylvanie.
-
-Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de
-basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son
-pays.
-
-L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la
-part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux
-journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et
-il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire
-par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit
-deux diamants estimez 4,000 richedales.
-
-C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce
-prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il
-possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa
-puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient
-pas.
-
-Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses
-lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.
-
- * * * * *
-
-
- _La descouverture du style impudique des courtisannes de
- Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de
- l'invention d'une courtisanne angloise._
-
- _A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue
- Neuve-des-Mathurins. 1618._
-
- In-8º.
-
-
-Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus
-aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les
-ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies
-inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme
-compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en
-cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles
-pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour
-attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en
-cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir
-combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous
-vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant
-qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne
-voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy
-s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment
-tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes
-faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront
-avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère
-des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties
-et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il
-est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute
-d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer;
-c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et
-necessaires; est qui s'ensuit.
-
-Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le
-caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est
-fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et
-se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs
-fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi
-leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour
-l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne
-sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses
-perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses
-couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de
-Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie
-qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites
-boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses
-perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage
-au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la
-Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à
-leurs sourcils.
-
-[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille
-mignonne.]
-
-[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage
-des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou
-Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en
-Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de
-Comâ_, cap. 1.)]
-
-[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les
-cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y
-est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées
-et poudrées.]
-
-[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de
-Naples.» Leroux, _Dict. comique_.]
-
-[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal.
-S.-Amant a dit:
-
- Que la tigne, que la _pelade_,
- Se jette dessus ma salade.]
-
-_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle,
-trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y
-appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et
-pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles
-appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la
-petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel,
-meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage.
-
-[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années.
-V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le
-Palais Mazarin_, p. 318, note 368.]
-
-_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut
-qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à
-icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et
-que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.
-
-_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres
-pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant
-soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant
-leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de
-les porter de la façon.
-
-_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les
-tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de
-mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des
-regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.
-
-_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent
-de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent
-paroistre que des eschantillons.
-
-_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et
-seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force
-garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront
-cette imperfection.
-
-_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille,
-portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour
-bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par
-iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité.
-
-[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient
-laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des
-jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement
-_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en
-conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.]
-
-_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de
-Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela
-faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort
-estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement
-garnies.
-
-[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une
-grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au
-XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.]
-
-_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter
-un soulier plus haut que l'autre.
-
-_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées
-de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer,
-ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le
-moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par
-leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la
-bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.
-
-De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la
-bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin
-que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez
-parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de
-quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie
-cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si
-votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise
-ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et
-votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de
-sa nature, qui veut avoir bonne grace.
-
-Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié
-vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser
-vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est
-trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et
-adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous
-instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former
-en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à
-jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous
-plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères
-compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos
-feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux
-errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous
-pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur
-que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles
-servantes.
-
-De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier
-jour de l'an mil six cens dix huict.
-
-Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les
-mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir
-au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement
-abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se
-laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy
-ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques
-discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et
-deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces
-canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne
-si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et
-tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines,
-cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel
-ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme
-couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de
-desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que
-de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien
-cognoistre et respecter sans mot dire.
-
-La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa
-contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes.
-
-C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct
-Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se
-fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout
-du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit
-bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme,
-etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui
-a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy
-est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai
-recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de
-la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour
-vaincre l'homme.
-
-Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour,
-afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux
-pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la
-bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent.
-
- Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors;
- Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts,
- Où repaissent les vers leur extrême famine;
- Vos visages sont feintz, vernissez et fardez;
- De mille clouds luisans vos habits sont parez,
- Mais vos corps sont remplis de puante vermine.
-
- Vous fardez vos discours afin de nous flechir,
- Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir,
- De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244];
- Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons,
- Afin de nous monstrer vos estranquez tetons,
- Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.
-
- Vostre miroir vous fasche en disant verité;
- Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté;
- De vermeil et de blanc vous forcez la nature;
- Vos visages fumez, barbouillez et rouillez,
- Semblent des parchemins de lescive mouillez
- Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture
-
- Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict,
- Ny les affreux demons quy volent jour et nuict,
- Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère,
- Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
- Ny du père des dieux le sainct commandement,
- Ne sauroit empescher la femme de malfaire.
-
- Un demon, une femme, sont tous deux compagnons:
- L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.
-
-[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues
-et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris,
-1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour
-attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait
-bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer
-le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres
-mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé,
-des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres
-drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p.
-36).]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent._
-
- _A Paris._ 1622.
-
- In-8.
-
-
- Voicy le siècle methodique
- Où l'on voit la belle pratique
- De servir Dieu mondainement
- Et d'estre mondain sagement.
- Il faut hanter les monastères
- Et sçavoir en toutes matières
- De nos devostes le babil;
- Avoir un directeur subtil
- Quy vous enseigne la méthode
- De vous confesser à la mode;
- Quy entende le compliment,
- Et surtout qui soit indulgent;
- Qu'en des scrupules ne vous mette,
- Ains que plustost il vous permette
- Poudres et frisons et bouquetz,
- Et tous les petits affiquetz,
- Pour, d'une façon non commune,
- Quy n'est nullement importune,
- Pratiquer la devotion
- En diverse condition,
- Chacun selon sa fantaisie,
- Sans qu'il faille (quoy que l'on die),
- Se priver du contentement
- Qu'on prend à son habillement:
- Car, pour estre un peu bigarrée
- Et à la mode apropriée,
- Cela n'empesche nullement
- De vivre bien devotement.
- La gorge honestement ouverte,
- D'un petit quintain[245] clair couverte,
- Lequel, se tournant à tous coups,
- Monstre ce qu'il y a dessoubz.
- Pierres brillantes, pierreries,
- Ce sont de pures resveries
- D'un faible cerveau, quy a dict
- Qu'on cognoit le moine à l'habit.
- Si parfois on a l'ame atteinte
- De quelque devotion feinte,
- Il faut avec humilité
- Reclamer la divinité.
- Lors à dix heures on s'esveille,
- Et de bonne heure on s'apareille
- Pour se confesser de bon coeur
- Et recepvoir son createur.
- On se met au confessionnal
- Avec un maintien fort esgal,
- Puis la petite coiffe claire
- Sert d'ornement à tout l'affaire,
- Quy, encore qu'avec les yeux,
- Elle cache aussi les cheveux.
- C'est une methode si belle,
- Qu'on peut jouer de la prunelle
- Et facilement regarder
- Ce quy peut le plus contenter.
- A tout cecy l'on trouve excuse
- Et d'un terme souvent on use:
- C'est que la bonne intention
- Rend parfaite toute action.
- Ainsi la femme mariée
- Pour son mary sera parée,
- Quy ne s'en soucie nullement;
- Plustost le mecontentement
- Qu'il a de sa grand braverie
- Forge en son coeur la jalousie.
- La fille doit se faire veoir,
- Si elle veut bien se pourveoir;
- Il faut qu'elle se rende aimable,
- Afin qu'estant plus desirable,
- Quelque party advantageux
- Contente son coeur courageux.
- Mais, las! la pauvrette, trompée,
- A la fin du jeu est pipée
- Par quelque trop leger amant:
- Car il arrive rarement
- Que les hommes, pleins de malice,
- S'attrapent par cest artifice;
- Ils cherchent de l'argent content
- Et se donnent au plus offrant.
- Mais si quelqu'une plus zelée
- Et d'un saint desir attirée
- Veut prendre avec humilité
- L'habit, en sa simplicité,
- Je luy donneray pour modelle
- En la vie spirituelle
- Des sainctes devostes d'humeur
- La modestie et la douceur,
- Et surtout la grande prudence
- Quy reluit dans leur excellence,
- La coiffe et les petits colletz,
- Les grands croix et gros chappeletz;
- Gaigner toujours quelque indulgence
- Pour adoucir sa penitence,
- Visiter fort les capucins,
- Les minimes, les jacobins,
- Principalement les jesuites,
- Pour estre bonnes casuistes;
- Mepriser la mondaineté
- Et blasmer fort la vanité,
- Cheminant la veüe baissée
- D'une façon mortifiée,
- Delaissant en cette façon
- Toute la pompe à la maison,
- Car les belles tapisseries,
- Les lits de soie, les broderies,
- Avec les vaisselles d'argent,
- C'est leur commun ameublement.
- Il court encore une manie
- De certaine theologie
- Pour asseurer l'entendement
- De ceux quy vont plus simplement,
- Ne sachant encor la pratique
- Comme on peut, en bon catholique,
- S'accommoder du bien d'autruy,
- Pourveu que Dieu en soit servy
- Et que pour nous ils fassent croire
- Que c'est pour sa plus grande gloire,
- Bien que par son commandement
- Il le desfende absolument.
- Par la voye extraordinaire,
- Sans doute cela se peut faire,
- Car les bons theologiens
- Sont savants méthodiciens
- Et trouvent par leur suffisance
- Que c'est en bonne conscience.
- S'il entre dans quelque famille
- Quelqu'enfant qui soit malhabille,
- Aussi tost il est destiné
- Et par arrest predestiné
- Qu'il sera bon ou mauvais moine,
- Afin que de son patrimoine
- On fasse une meilleure part
- A ceux quy n'auroient que le quart;
- Ou s'il advient qu'on apprehende
- Des filles la charge trop grande,
- Par forme de devotion,
- On les met en religion.
- Mais c'est plus tost un bon menage[246]
- Pour espargner leur mariage;
- On forcera leur volonté
- Pour les mestre en captivité,
- Dessoubz une reigle asservies,
- Dont elles n'auront nulle envie.
- Il faut parler avec honneur
- De nos evesques de faveur,
- Dont l'evesché est en tutelle
- Pendant qu'ils sont à la mamelle,
- Et, sans prolonger, sont mittrez
- Auparavant d'estre sevrez.
- Chacun a plusieurs abbayes
- Priorez et commanderies,
- Comme l'on voit les seculiers
- Avoir des femmes à milliers.
- Une favorable dispense
- Vous donnera toute l'essence
- D'estre abbé, evesque ou curé,
- Sans qu'on soit escolier juré,
- Ny qu'on sache en nulle manière
- Dire service ou brevière;
- L'assistance d'un suffragant,
- Va tout cela accomodant.
- Je n'en veux dire davantage,
- Mettant mon perroquet en cage,
- Ne croyant, sauf meilleur advis,
- Qu'on aille ainsy en Paradis,
- Si Dieu, par un miracle estrange,
- Selon la mode ne se change.
-
-[Note 245: Le _quintin_ étoit une toile fort fine et fort claire, dont
-on faisoit des collets et des manchettes.]
-
-[Note 246: Une bonne économie. Quand Sganarelle, d'après Panurge,
-parle de vivre en ménage, il veut dire vivre d'économie (_le Médecin
-malgré lui_, acte I, sc. 1). V. encore, sur l'emploi de ce mot,
-Tallemant, édit. in-12, t. IX, p. 48.]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
- _Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque_[247].
-
- M.DCC.XLIII.
-
- _Avec permission._ In-8º.
-
- [Note 247: C'est une facétie sans doute inspirée par celle de
- Moncrif, _Histoire des chats, etc._, dont le succès étoit très
- grand alors. Quelques détails nous donneroient toutefois à croire
- qu'elle devança peut-être l'ouvrage de Moncrif, et qu'une
- première édition, antérieure à celle que nous reproduisons ici,
- pourroit bien remonter au XVIIe siècle. Alors il faudroit y voir
- une imitation des plaidoyers de l'Intimé et de Petit-Jean, pour
- et contre le chien Ciron, dans _les Plaideurs_.]
-
-
-_Plaidoyers burlesques._
-
-MESSIEURS,
-
-Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de
-Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans,
-chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des
-Chats, demanderesse, accusatrice;
-
-Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur,
-accusé_.
-
-Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non
-seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de
-celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus
-noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la
-France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le
-malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables.
-
-Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué
-et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année
-mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle
-pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le
-plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des
-chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la
-nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les
-alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante
-pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de
-dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la
-communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu
-d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux
-dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content
-d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore
-arraché les ongles de ma partie.
-
-Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne
-envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir
-l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on
-puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé.
-
-Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou,
-pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez
-pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en
-un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat
-que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit
-l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils
-croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus
-assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la
-réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la
-mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire.
-
-Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de
-Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel
-ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours
-précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre
-le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la
-personne de Mitoulet.
-
-Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses
-plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la
-mort à tous ceux qui peuvent nous nuire?
-
-Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra
-désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats?
-
-Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche
-de vos mousquetons?
-
-Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits
-magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en
-y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos
-grâces artificielles?
-
-[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses
-filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage
-pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu
-demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.]
-
-Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un
-mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas
-craindre pour vos papiers?
-
-Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va
-causer la mort du fameux Mitoulet.
-
-Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que
-de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On
-perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus
-grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par
-ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire;
-libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux
-intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et
-un père.
-
-Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins
-sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la
-perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la
-douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa
-triste situation.
-
- _............... Quis, talia fando,
- Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei,
- Temperet a lacrimis!_
-
-Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses
-premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse;
-il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui
-faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans
-ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa
-moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet
-étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit
-encore celle d'un chat de bien.
-
-Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249],
-vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont
-autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen.
-Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un
-Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur
-père, il les massacrera également.
-
-[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)]
-
- ............... Venez, famille désolée;
- Venez, pauvres enfans devenus orphelins,
- Venez faire parler vos esprits enfantins;
- Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère:
- Nous sommes orphelins[250].....
-
-[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.]
-
-Qui ne seroit touché de l'état pitoyable où ils sont réduits!... C'est
-à vous, Messieurs, à les vanger et leur mère. La mort d'un père et
-d'un époux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable
-forfait impuni? Polichinel mérite les tourmens les plus inouïs. Après
-ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il échapper à
-la rigueur de vos jugemens? L'intérêt particulier de mes parties,
-l'intérêt public, tout se lie et se joint contre cet infâme meurtrier
-pour qu'il subisse la peine due à ses crimes.
-
-Ne croyez pas, en l'épargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa
-drogue n'est que celle d'un opérateur, plus nuisible, plus dangereuse
-qu'utile; les fils de Mitoulet, bientôt devenus grands, feront revivre
-leur père et rendront à l'univers sa tranquillité.
-
-Je conclus, Messieurs, à ce qu'il plaise à la Cour déclarer ledit
-Polichinel düement atteint et convaincu du meurtre commis en la
-personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour réparation de ce
-crime, ordonner que son enseigne sera dépendüe et lui y être pendu à
-la place; déclarer ses biens acquis et confisqués au profit de la
-veuve et de ses fils, avec tous dépens, dommages et intérêts, et, en
-cas de récidive, le condamner aux galères.
-
- Leu et approuvé par moi, censeur pour la police, ce
- 29 août 1743.
-
- _Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
- ce 2 septembre 1743._
-
- MARVILLE.
-
- * * * * *
-
-_Plaidoyer pour Boscot Polichinel, marchand épicier-droguiste,
-défendeur;_
-
-_Contre Gerofflette Perronnelle Minette, veuve de Rominagrobis
-Mitoulet, demanderesse, accusatrice._
-
-
-MESSIEURS,
-
-Je parle ici pour Boscot Polichinel, bourgeois de cette ville,
-marchand épicier-droguiste, contre Gerofflette Perronnelle Minette,
-veuve de Rominagrobis Mitoulet, demanderesse, accusatrice.
-
-Le combat qui s'engage entre les parties a de quoi vous surprendre.
-C'est une chatte qui poursuit la mort de son prétendu mari;
-eussiez-vous jamais cru avoir à juger de la destinée d'un chat? Mais
-Mitoulet n'étoit pas, ainsi qu'on vous l'a dit, de ces chats
-ordinaires; ses vertus et ses talens devoient le distinguer de ceux de
-son espèce. Des vertus et des talens dans un chat! Pour moi, j'avois
-jusque alors vécu dans l'opinion que tout le mérite d'un chat
-consistoit à croquer une souris; mais il appartenoit à nos adversaires
-d'ennoblir de si petites idées.
-
-Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous
-avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien
-oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une
-veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père
-assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye
-moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas
-pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et
-accordez-moi une audience favorable.
-
-Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la
-solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont
-j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous
-voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence.
-C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir
-refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du
-don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit,
-qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon
-usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le
-voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion.
-
-Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu
-d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux
-génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques
-aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais
-coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher.
-
-Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis
-Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si
-ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il
-mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si
-libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude
-dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces
-vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop
-long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son
-amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu
-si bien gagner son coeur, que, quelque dure que fût sa pauvreté,
-Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en
-étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître,
-que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance.
-
-Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit
-assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper
-de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop
-digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie
-sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions
-qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel,
-dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et
-d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons
-traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les
-perfidies.
-
-Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant:
-
-Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a
-puni que comme il le méritoit;
-
-Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer
-la noirceur de son crime;
-
-Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été
-que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel;
-
-Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour
-cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne
-voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur
-monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne
-craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute,
-que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant
-quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en
-forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc
-se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si
-respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison?
-
-Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce
-prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel,
-disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve.
-Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois
-pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans
-ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne
-repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh!
-connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action?
-
-Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein
-prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la
-voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me
-contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai
-l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base
-fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement:
-
- _Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;_
-
-et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée.
-
-Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur
-le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda
-jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui
-avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la
-survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par
-conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent
-bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne
-connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari,
-la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment.
-
-Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un
-jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot
-(chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra
-furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut,
-aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit;
-mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y
-restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens,
-Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur
-qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre
-dehors de chez lui.
-
-Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie
-jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y
-devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il
-faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup.
-Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle
-s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans
-doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment
-qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas
-là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité
-devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son
-mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à
-leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les
-ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler
-de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable?
-A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie?
-Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire.
-Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi
-modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la
-mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire
-un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que
-cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se
-défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis
-en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est
-l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à
-ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que
-vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher
-l'innocence. Par ces raisons,
-
-Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel
-dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer
-indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet,
-condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur
-authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner,
-elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens,
-dommages et intérêts.
-
-
-_Jugement._
-
-Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle
-Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant
-mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de
-parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant
-provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même
-de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il
-justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés.
-
- Lû et approuvé par moi, censeur pour la police, ce 29
- aoust 1743.
-
- _Vû l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,
- ce 2 septembre 1743._
-
- MARVILLE.
-
-Registré sur le livre de la communauté des libraires-imprimeurs de
-Paris, nº 2199, conformément aux règlemens, et notamment à l'arrêt de
-la cour du parlement du 3 décembre 1705. A Paris, ce 13 septembre
-1743.--_Signé_ SAUGRAIN, syndic.
-
- * * * * *
-
-
- _Les merveilles et les excellences du salmigondis de l'aloyau,
- avec les Confitures renversées._
-
- _A Paris, chez Jean Martin,_ 1627. In-8.
-
-
- Le Roux, ta gentille humeur
- Merite bien qu'un rimeur,
- Des plus gentils de sa race,
- Pour toy grimpe sur Parnasse.
-
- Un jour, beuvant rejouys
- A la santé de Louys
- Et de Charles ton bon maistre,
- Il t'en souviendra peut-estre,
- Tu laissas les mets royaux
- Pour manger les alloyaux.
- Tu me fy promestre, en somme,
- Sur la foy d'un galant homme,
- Qu'en vers je celebrerois
- Ces morceaux dignes des rois.
- Je m'acquitte de ma debte
- En monnoie de poëte.
- Si Rouillard s'est esbatu
- Sur le renom d'un festu[251]
- Qu'un miserable asne mange;
- Si Pasquier, en sa loüange
- De la puce de Poitiers[252],
- A du bruict en nos quartiers,
- Loüant l'aloyau, j'espère
- La faveur autant prospère,
- Voire plus, car le subject
- Est plus noble et moins abject.
-
- Arrière donc, ô viandes
- Delicates et friandes,
- Et de quy l'enorme coust
- Faict à maint perdre le goust!
- A la table epicurée
- Vous servirez de curée;
- Soient de vos morceaux disnez
- Les hommes effeminez!
- Vous fistes perdre Capoue:
- Aux vils corbeaux je vous voüe.
-
- Hercule ne vouloit pas
- Vous avoir en ses repas;
- Au goust des Alcibiades
- Vous eussiez esté trop fades:
- Le boeuf seul les contentoit;
- Un aloyau seul estoit
- La solide nourriture
- Convenable à leur nature.
-
- Aux geants membrus et forts,
- Aux athlètes grands de corps,
- Les chairs grosses et charnues
- Plaisent mieux que les menues;
- Les poussins, les pigeonneaux,
- Les bizets[253], les estourneaux,
- Les moineaux, les allouettes,
- Sont pour les marionettes,
- Pour les petits marjolets,
- Pour les petits hommelets
- Quy n'osent paroistre en rue,
- Tant ils ont peur de la grue[254].
- Tant de mets et d'entremets
- Ne furent propres jamais
- Aux phylosophes antiques.
- Je m'en rapporte aux ethiques.
-
- Les diverses qualitez
- Amènent des cruditez;
- Les cruditez indigestes
- Sont à la santé molestes;
- De là viennent les douleurs
- Tant aux intestins qu'ailleurs,
- Les choliques, les tranchées,
- Sinistres aux accouchées;
- Les vertiges du cerveau
- Avec la fièvre de veau[255].
- Quy soi-mesme se commande,
- Et quy, sobre, ne demande
- Qu'un aloyau pour tout mets
- N'est point malade jamais.
-
- Un aloyau profitable
- Repare tout une table
- Du beau lustre coloré
- De son rouge sur-doré.
- Il paist nostre faim plus grosse,
- Et l'on retrouve en la sausse
- L'appetit perdu souvent:
- De mort il le rend vivant.
-
- Nutritive est la fumée
- A la personne affamée;
- Et, si vous ne me croyez,
- Feuilletez les plaidoyez.
- Entre la Rotisserie,
- Jadis, et la Gueuserie,
- Il se mut un gros procez.
- N'ayant mangé leurs pains secz,
- Mais, au flair de la viande,
- Les gueux payèrent l'amende[256];
-
- Et mesmement aux faulx dieux
- Le flair en est gracieux:
- Il les contente, où leur prestre
- Veult la chair pour en repaistre.
- Les prestres et les devins
- Des sacrifices divins,
- Aux solennelles journées,
- Enlevoient les charbonnées:
- C'est tout un et l'aloyau,
- J'en croy le boucher Croyau.
-
- Il sera de bonne sorte,
- Et tel qu'on nous en apporte
- De Sainct-Etienne-du-Mont[257]
- Ou de nostre Petit-Pont[258].
- Ceux de la pièce première
- N'ont pas la gloire dernière.
- Les uns sont à deux costez,
- Et les autres, escourtez,
- N'en ont qu'un: c'est au choix vostre
- Que de prendre l'un ou l'autre.
- Les plus gras sont les meilleurs.
- Manquent-ils, allez ailleurs.
- La viande est tant plus franche
- Que la graisse en est plus blanche,
- Et plus tendre elle sera.
-
- La dame l'embrochera
- D'une gentille manière,
- Sinon vostre chambrière,
- Ou bien vostre marmiton.
- A la guerre, un long baston
- Sert bien souvent d'une broche.
- Le feu ne sera trop proche,
- D'autant qu'il le raviroit[259]
- Plustost qu'il ne le cuiroit.
-
- Moyenne soit la distance.
- C'est au feu qu'est l'importance:
- Il doibt estre bel et bon;
- Le meilleur est de charbon.
- Celuy quy vire et quy tourne
- Ordinairement sejourne
- Sur le plus espais costé.
- Qui le brusle soit frotté.
- Il vaut mieux que l'on n'y mette
- Qu'une personne discrette.
- Ne tournez pas au rebours:
- Je hais trop les mauvais tours
- A l'ancienne coustume.
- Cuite est la chair quy ne fume;
- Sèche, elle a moins de saveur.
- Je tiendrois à grand'faveur
- Qu'elle mouillast mon assiette.
- Sur l'espaule une serviette,
- Vous le desembrocherez,
- Au plat vous le poserez.
-
- Le sel et l'eau sont la sausse.
- Tel y a quy la rehausse
- Avec du vinaigre aux aulx;
- Mais ce sont les Champenaux.
- Il n'est meilleure poyvrade,
- Meilleure capylotade,
- Ny meilleur salmygondis,
- Tel qu'en apprestoit jadis
- Nostre maistre La Fontaine,
- La Fontaine Marmitaine.
- L'amy que j'ayme d'amour
- Avoit dict qu'à mon retour
- J'en trouverois un en broche.
- L'heure du souper approche:
- Je m'en vay voir s'il est cuit.
- Adieu, bonsoir, bonne nuit.
-
-[Note 251: Allusion au livre singulier dont voici le titre: _La
-magnifique doxologie du festu_, par M. Sebastien Roulliard, de Melun,
-advocat au parlement. Paris, 1610, in-8º.]
-
-[Note 252: C'est la fameuse puce qu'Estienne Pasquier, étant à
-Poitiers pour les _Grands jours_, aperçut sur le sein de la belle
-Catherine des Roches, et au sujet de laquelle il ouvrit une sorte de
-concours poétique. Tous les célèbres auteurs y prirent part, non
-seulement ceux qui écrivoient en françois, mais ceux qui faisoient des
-vers grecs, latins, italiens et espagnols. Aussi le P. Garasse a-t-il
-dit: «Cette puce a tant couru et sauté dans les esprits fretillans des
-François, des Italiens, des Flamands, qu'ils en ont fait un Pégase.»
-(_Recherche des recherches_, liv. V, ch. 10.) Pasquier fit un recueil
-de tous ces vers, qu'il dédia à M. Achille du Harlay, président des
-Grands-jours, et qu'on trouve à la fin de son volume: _la Jeunesse
-d'Estienne Pasquier et sa suite_, Paris, Jean Petit-Pas, 1610, in-8º.
-Le recueil a lui-même pour titre: _La Puce, ou jeux poétiques françois
-et latins composés sur la puce aux Grands jours de Poitiers, en_ 1579.
-Il avait déjà paru isolément en 1581 et 1583, sous le titre de: _La
-Puce de madame des Roches_.]
-
-[Note 253: Le _biset_ est un pigeon sauvage un peu plus petit que le
-ramier, ayant les pieds et le bec rouges.]
-
-[Note 254: Comme les pygmées d'Homère, que les grues dévorèrent.]
-
-[Note 255: On appeloit ainsi l'espèce de malaise mêlé de frissons qui
-suit les débauches de bonne chère. «Il a fièvre de veau, il tremble
-quand il est saoul.» (_Adages françois_, XVIe siècle.)]
-
-[Note 256: «A Paris, en la roustisserie du Petit-Chastelet, au devant
-de l'ouvroir d'ung roustisseur, un facquin mangeoit son pain à la
-fumée du roust, et le trouvoit, ainsy parfumé, grandement savoureux.
-Le roustisseur le laissoit faire. Enfin, quand tout le pain fust
-bauffré, le roustisseur happe le facquin au collet, et vouloit qu'il
-luy payast la fumée de son roust. Le facquin disoit en rien n'avoir
-ses viandes endommaigé, rien n'avoir du sien prins, en rien luy estre
-debiteur. La fumée dont est question evaporoit par dehors: ainsi,
-comme ainsi se perdoit-elle, jamais n'avoit esté dit que dedans Paris
-on eust vendu fumée de roust en rue. Le roustisseur replicquoit que de
-fumée de son roust n'estoit tenu nourrir les facquins, et renioit, en
-cas qu'il ne le payast, qu'il luy osteroit ses crochets. Le facquin
-tire son tribart, et se mettoit en deffense. L'altercation fust
-grande; le badaud peuple de Paris accourut au debat de toute part. Là
-se trouva à propos Seigni Joan, le fol citadin de Paris. L'ayant
-aperceu, le roustisseur demanda au facquin: Veulx-tu sus nostre
-differend croire ce noble Seigni Joan? Ouy, par la sambre guroy!
-respondit le facquin. Adonc Seigni Joan, ayant leur discord entendu,
-commanda au facquin qu'il luy tirast de son bauldrier quelque pièce
-d'argent. Le facquin luy mist en main ung tournois Philippus. Seigni
-Joan le print et le mist sur son espaule gausche, comme explorant s'il
-estoit de poids; puis le timpoit sur la paulme de sa main gausche,
-comme pour entendre s'il estoit de bon alloy; puis le posa sus la
-prunelle de son oeil droict, comme pour veoir s'il estoit bien marqué.
-Tout ce fust faict en grand silence de tout le badaud peuple, en ferme
-attente du roustisseur et desespoir du facquin. Enfin le feit sur
-l'ouvroir sonner à plusieurs fois; puis, en majesté presidentale,
-tenant sa marotte au poing, comme si feust un sceptre, et affublant en
-teste son chaperon de martres singesses, à aureilles de papier fraisé
-à poinct d'orgues, toussant prealablement deux ou trois bonnes fois,
-dist à haulte voix: La cour vous dict que le facquin qui a son pain
-mangé à la fumée du roust civilement a payé le roustisseur au son de
-son argent; ordonne la dicte cour que chascun se retire en sa
-chacunière, sans despens, et pour cause.» (Rabelais, liv. III, ch.
-36.)]
-
-[Note 257: Il veut parler des boucheries voisines de cette église,
-et qui, dès le XIIe siècle, avoient fait donner à la rue
-Montagne-Sainte-Geneviève le nom de rue des Boucheries.]
-
-[Note 258: On vendoit toutes sortes de denrées sur le Petit-Pont, V.
-notre _Paris démoli_, 2e édit., p. XLV.]
-
-[Note 259: Vieux mot que la langue culinaire a seule conservé. _Havir_
-se dit pour l'action du feu trop vif, qui dessèche la viande par
-dehors sans la cuire à l'intérieur. C'est, selon Ménage, le mot grec
-[Grec: auein], rôtir, brûler.]
-
- * * * * *
-
-_Les Confitures renversées._
-
- Quy veult empescher un vilain,
- Il luy faut mestre un oeuf en main.
- Que tu m'empeschas, ô Voicture[260],
- Avec tes pots de confiture!
-
- Il te souvient qu'à mon depart
- J'en pris en mes mains bonne part,
- Ayant serré l'autre partie
- Dans ma pochette appesantie.
-
- De chez toy chez nous y a loin,
- Et tout du long de ce chemin
- Il n'y eut fils de bonne mère,
- Quy ne me creust apothicaire.
-
- Ayant les deux mains à mes pots
- (Ils cuidoient choir à tout propos),
- Le moyen de faire l'honneste!
- Mon chapeau tenoit à ma teste,
-
- Les uns m'estimoient desdaigneux,
- Les autres m'appeloient teigneux.
- Je ne sçay qui disoit: Malherbe,
- Qui sçait bien, n'est pas tant superbe.
-
- En evesque, non autrement,
- Je les saluois froidement,
- Rasserenant ma triste mine,
- En tournant le col vers l'eschine.
-
- Quoy qu'assez chiche de salut,
- Le malheur toutefois voulut
- Que je repandisse la saulce
- Tant sur le manteau que la chausse.
-
- De mal en pis, un autre effect
- Dedans ma pochette se faict:
- Tout pesle-mesle se renverse,
- Et n'est doubleure qu'il ne perse.
-
- Mes vers se trouvèrent dessous,
- Bon Dieu! que mes vers estoient doux!
- Ma bienheureuse gibecière
- En fut enduicte toute entière.
-
- Il ne fut sol ny carolus[261]
- Quy ne fust lors pris à la glus.
- Alors j'appris que chose aucune
- N'est si douce que la pecune.
-
- Du travers de la cuisse au corps
- La douceur me passa dès lors.
- Si Dieu veut qu'elle y persevère,
- Je ne seray plus tant sevère.
-
- Le plus petit chien de chez nous
- Me trouva plus que son laict doux;
- Il fut si friand de la sausse,
- Qu'il a presque avallé ma chausse.
-
- Tant et tant ce petit coquin
- En barboüilla son musequin,
- Qu'il n'est chien au mont Sainct-Hilaire
- Quy ne le suive et ne le flaire.
-
- Amy Voicture, étant sur tous
- Et plus que confiture doux,
- Ne me donne plus confiture
- Sans un laquay pour la voiture.
-
-[Note 260: C'est Voiture le poète; nous le reconnaissons bien à ce
-cadeau de friandises.]
-
-[Note 261: Petite pièce de billon mise en cours par Charles VIII, et
-tout à fait baissée de valeur à l'époque où ces vers furent écrits.
-Elle ne valoit alors que dix deniers.]
-
-FIN.
-
- * * * * *
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Préface. v
-
- 1. Ensuit une remonstrance touchant la garde de la librairie
- du Roy, par Jean Gosselin, garde d'icelle librairie. 1
-
- 2. Le Diogène françois, ou les facetieux discours du vray
- anti-dotour comique blaisois. 9
-
- 3. Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté
- estransglez par le diable, dans Paris, la semaine sainte. 23
-
- 4. Discours fait au parlement de Dijon sur la presentation des
- Lettres d'abolition obtenues par Helène Gillet, condamnée à
- mort pour avoir celé sa grossesse et son fruict. 35
-
- 5. Histoire veritable de la conversion et repentance d'une
- courtisanne venitienne, laquelle, après avoir demeuré long
- temps souillée dans les lubricitez et ordures de son peché,
- Dieu a faict reluire dans son ame les rayons de son amour,
- et l'a retirée à soy. 49
-
- 6. Les singeries des femmes de ce temps descouvertes, et
- particulièrement d'aucunes bourgeoises de Paris. 55
-
- 7. La Chasse et l'Amour, à Lysidor. 65
-
- 8. Dialogue fort plaisant et recreatif de deux marchands: l'un
- est de Paris, et l'autre de Pontoise, sur ce que le Parisien
- l'avoit appelé Normand; ensemble deffinition de l'assiette
- d'icelle ville de Pontoise selon les Chroniques de France. 75
-
- 9. Discours prodigieux et espouvantable de trois Espaignols et
- une Espagnolle, magiciens et sorciers, qui se faisoient porter
- par les diables de ville en ville; avec leur declaration d'avoir
- fait mourir plusieurs personnes et bestail par leurs sorcillèges,
- et aussi d'avoir fait plusieurs degâts aux biens de la terre.
- Ensemble l'arrest prononcé contre eux par la Cour du parlement
- de Bordeaux, le samedi 10 mars 1610. 87
-
- 10. Histoire admirable et declin pitoyable advenu en la personne
- d'un favory de la cour d'Espagne. 95
-
- 11. Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la
- Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris.
- Ensemble l'histoire des moeurs, coustumes, prodiges et
- particularitez d'iceux. 115
-
- 12. Role des presentations faictes aux Grands Jours de
- l'Eloquence françoise. 127
-
- 13. Recit veritable du grand combat arrivé sur mer, aux Indes
- Occidentales, entre la flotte espagnole et les navires
- hollandois, conduits par Lhermite, devant la ville de Lima,
- en l'année 1624. 141
-
- 14. Discours veritable de l'armée du très vertueux et illustre
- Charles, duc de Savoie et prince de Piedmont, contre la ville
- de Genève, ensemble la prise des chasteaux que tenoyent les
- habitans de la ditte ville, par J. K. S. sieur de la
- Chapelle. 149
-
- 15. Histoire miraculeuse et admirable de la comtesse de Hornoc,
- flamande, estranglée par le diable, dans la ville d'Anvers,
- pour n'avoir trouvé son rabat bien godronné, le 15 avril
- 1616. 163
-
- 16. Discours au vray des troubles naguères advenus au royaume
- d'Arragon, avec l'occasion d'iceux, et de leur pacification
- et assoupissement. 169
-
- 17. Recit naïf et veritable du cruel assassinat et horrible
- massacre, commis le 26 août 1652, par la Compagnie des
- frippiers de la Tonnellerie, en la personne de Jean
- Bourgeois. 179
-
- 18. Les Grands Jours tenus à Paris par M. Muet, lieutenant
- du petit criminel. 193
-
- 19. La revolte des Passemens. 223
-
- 20. Ordonnance pour le faict de la police et reglement
- du camp. 259
-
- 21. Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au
- bout du Pont-Neuf. 277
-
- 22. La prinse et deffaicte du capitaine Guillery. 289
-
- 23. Le bruit qui court de l'Espousée. 305
-
- 24. La conference des servantes de la ville de Paris, soubs
- sainct Innocent, avec protestations de bien ferrer la mule
- ce caresme pour aller tirer à la blanque à la foire de
- Sainct-Germain, et de bien faire courir l'anse du panier. 313
-
- 25. Le triomphe admirable observé en l'alliance de Betheleem
- Gabor, prince de Transylvanie, avec la princesse Catherine
- de Brandebourg. 323
-
- 26. La descouverte du style impudicque des courtisannes de
- Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de
- l'invention d'une courtisanne angloise. 333
-
- 27. La Rubrique et fallace du monde. 343
-
- 28. Plaidoyers plaisans dans une cause burlesque. 349
-
- 29. Les merveilles et les excellences du Salmigondis
- de l'Aloyau, avec les Confitures renversées. 363
-
- * * * * *
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
---L'orthographe imprimée a été conservée.
-
---Les notes 139 et 144 n'ont pas d'ancre dans le texte.
-
---Les lettres supérieures inhabituelles sont placées entre
-parenthèses.]
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Variétés Historiques et Littéraires (1
-/ 10), by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIETES HISTORIQUES, VOL 1 ***
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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