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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:24:35 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum + +Author: Jules Verne + +Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968] +Release Date: January, 2004 +First Posted: April 6, 2002 +Last Updated: June 3, 2023 + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Norm Wolcott + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOKLES CINQ CENTS MILLIONS DE LA +BEGUM *** + + + + +Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne + +TABLE DES MATIÈRES +I - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART ¬ DEUX +V - LA CIT… DE L’ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - « P. P. C. » +X - UN ARTICLE DE L’ « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE +XI - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL +XVIII- L’AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! » se dit à lui-même +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d’acier, de physionomie à la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune +recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d’hôtel, à Brighton, +s’étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d’un mémoire qu’il avait présenté l’avant-veille au grand +Congrès international d’Hygiène, sur un « compte-globules du sang » +dont il était l’inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d’une nappe blanche, contenait une +côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de +ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille, +grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent. + +« Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements +de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographié. » + +« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L’honorable associé +s’exprime en français. “Mes auditeurs m’excuseront, dit-il en débutant, +si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur...” » + +« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n’est pas +plus exact et plus précis ! » + +Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître +des cérémonies lui-même -- on n’oserait donner un moindre titre à un +personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda +si « monsiou » était visible... + +« Monsiou » est une appellation générale que les Anglais se croient +obligés d’appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu’ils +s’imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne +désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand +sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routinière a incontestablement l’avantage d’indiquer d’emblée +la nationalité des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez +étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu’il lut sur le carré de papier minuscule : + +« MR. SHARP, _solicitor_, « 93, _Southampton row_ « LONDON. » + +Il savait qu’un « solicitor » est le congénère anglais d’un avoué, ou +plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l’avoué et +l’avocat, -- le procureur d’autrefois. + +« Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... » + +« Vous êtes bien sûr que c’est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. » + +Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, à première vue, classa dans la grande famille des « têtes de +mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents +blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau +parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons à l’occiput sous un « +ulster-coat » à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée +d’un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son +chapeau, s’assit sans en demander la permission et dit : + +« William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C’est bien au docteur Sarrasin que j’ai l’honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- François Sarrasin ? + +-- C’est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma résidence. + +-- Votre père s’appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C’est exact. + +-- Nous disons donc qu’il s’appelait Isidore Sarrasin. » + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue +Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m’expliquer ?... + +-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict +Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu’il appert des +registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette +connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mère était Langévol, mais c’est tout ce que je sais d’elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père, +Jean Sarrasin, qu’elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent +s’établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu’en 1811, date +de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n’y +avait qu’un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d’icelui, retrouvée à +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par +cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s’établir à +Paris pour l’éducation de son fils, qui se destinait à la carrière +médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père +exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822. + +-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs +?... + +-- Non ! j’étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... » + +Mr. Sharp se leva. + +« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous +présenter mes hommages ! » + +« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C’est assez fréquent chez +les “têtes de mort”. » + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +« Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous +êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, +concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de +Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819, +veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841, +ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité, +incapable et intestat, en 1869. La succession s’élevait, il y a trente +ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous +séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque +intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol. +Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En exécution d’un jugement du tribunal d’Agra, confirmé par la +cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et +mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été +placé en dépôt à la Banque d’Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m’offre dès aujourd’hui à vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n’importe quel +acompte à valoir... » + +Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un +mot à dire. Puis, mordu par un remords d’esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il +s’écria : + +« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ? + +-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L’invention des +proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les +ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre +maison. Or, précisément, l’héritage de la Bégum Gokool exerce notre +activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations +de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui était issue d’Isidore. J’étais même arrivé à la +conviction qu’il n’y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j’ai +été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congrès d’Hygiène, d’y voir un docteur de ce nom qui ne m’était pas +connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession, +j’ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à +notre attention. Presque sûr désormais d’être sur la piste, j’ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma +conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langévol, tel qu’il est représenté dans une photographie de +lui que nous possédons, d’après une toile du peintre indien Saranoni. » + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart +chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits +historiques d’un général en chef qui écrit un ordre d’attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fumée d’une bataille et une charge de cavalerie. + +« Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. » + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes +de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la +table et sortit à reculons, en murmurant : + +« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j’ai l’honneur de vous saluer. » + +Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et +commença à les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l’histoire était +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par +exemple, en présence d’un document imprimé sous ce titre : + +« _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine, +déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s’agit en la cause des droits de propriété de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d’exploitation, +villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la +succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis +successivement au tribunal civil d’Agra et à la Cour supérieure de +Delhi, il résulte qu’en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables, +épousa un étranger, français d’origine, du nom de Jean-Jacques +Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu’en 1815 dans l’armée +française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36ème léger, s’embarqua à Nantes, lors du licenciement de l’armée de la +Loire, comme subrécargue d’un navire de commerce. Il arriva à Calcutta, +passa dans l’intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était +autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s’élever à celui +de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +périlleuse aux Européens d’Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s’était +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général +de la province de Bengale à demander et obtenir pour l’époux de la +Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l’usufruit de +ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n’y avait qu’un fils en état d’imbécillité depuis +son bas âge, et qu’il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses +biens ont été fidèlement administrés jusqu’à sa mort, survenue en 1869. +Il n’y a point d’héritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d’Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à +la requête du gouvernement local agissant au nom de l’Etat, nous avons +l’honneur de demander aux Lords du Conseil privé l’homologation de ces +jugements, etc. » Suivaient les signatures. + +Des copies certifiées des jugements d’Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque +d’Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de +documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre +hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of +kin » et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions déposés dans les caves de la Banque, il n’y avait plus que +l’épaisseur d’un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de décès ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l’esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entièrement échapper à l’émotion qu’une +certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son +émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre +passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbé en de profondes réflexions. + +Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d’une flamme pure, et l’on voyait qu’une +pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l’accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l’adopta. + +A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait. + +« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines +que vous vous êtes données. + +-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr. +Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l’affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... » + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas +céder. + +« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. » + +Le docteur Sarrasin, resté seul, s’assit à son bureau, prit une feuille +de papier à lettres et écrivit ce qui suit : + +« Brighton,28 octobre 1871. + +« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale, +insensée ! Ne me crois pas atteint d’aliénation mentale et lis les deux +ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l’héritier d’un titre de baronnet anglais +ou plutôt indien, et d’un capital qui dépasse un demi-milliard de +francs, actuellement déposé à la Banque d’Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu’une telle +fortune nous impose, et les dangers qu’elle peut faire courir à notre +sagesse. Il y a une heure à peine que j’ai connaissance du fait, et +déjà le souci d’une pareille responsabilité étouffe à demi la joie +qu’en pensant à toi la certitude acquise m’avait d’abord causée. +Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes +pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le +serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n’ose te parler +d’une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l’apprendre à ta mère. Je suis assuré qu’en femme sensée, +elle l’accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête. +D’ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle +comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je +t’annonce, je suis sûr qu’elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignée de main à Marcel. Il n’est absent d’aucun de mes projets +d’avenir. + +« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. » + +Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, à l’adresse de « Monsieur Octave Sarrasin, élève à l’Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », +le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s’en alla au +Congrès. Un quart d’heure plus tard, l’excellent homme ne songeait même +plus à ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler +proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence +supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège +il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première +fois au concours de l’Ecole centrale, il avait été admis à la seconde +épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces +esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent +toujours dans l’à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un +bouchon de liège est sur la crête d’une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers +le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur +Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son +fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu’on a +lue ; mais un peu d’aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu’au début de son éducation, Octave tombât sous +la domination d’une nature énergique dont l’influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s’était de vive force imposée à lui. Au lycée +Charlemagne, où son père l’avait envoyé terminer ses études, Octave +s’était lié d’une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d’un an, mais qui l’avait bientôt +écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d’une petite +rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui +l’emmenait en vacances chez ses parents, il n’eût jamais mis le pied +hors des murs du lycée. + +Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du +jeune Alsacien. D’une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui +tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement +à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu’il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s’était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l’étude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +même temps, d’Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s’était +promis d’atteindre son double but. + +C’est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et +avisés que l’Alsace a coutume d’envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la +dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son +intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il +était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin +impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu’il manquât un prix +à sa moisson annuelle, il pensait l’année perdue. C’était à vingt ans +un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d’action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête +intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits +attentifs. Entré le second à l’Ecole centrale, la même année qu’Octave, +il était résolu à en sortir le premier. + +C’est d’ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux +hommes qu’Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l’avait +« pistonné », poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il +éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié +amicale, pareil à celui qu’un lion pourrait accorder à un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante +anémique et de la faire fructifier auprès de lui. + +La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils +passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours, +Marcel, plein d’une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg +et l’Alsace avait exaspérée, était allé s’engager au 31ème bataillon de +chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple. + +Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras +droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n’avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n’était pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six +mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants +habitaient ensemble deux chambres contiguës d’un modeste hôtel voisin +de l’école. Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de +la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute +virile. + +« C’est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les +fautes de ses pères, et c’est par le travail seul qu’elle peut y +arriver. » + +Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l’imiter. Il l’entraînait +aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d’une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre +d’une pipe et d’une tasse de café. On se couchait à dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu’au bois de +Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d’escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait +bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d’oeil +d’envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d’aller +voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu’elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient, +selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l’abat-jour +d’une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème, +palpitant d’intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des +pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication, +malheureusement plus importante à son sens, d’un litre de café. C’était +un des rares articles sur lesquels il se flattait d’exceller, -- +peut-être parce qu’il y trouvait l’occasion quotidienne d’échapper pour +quelques minutes à la terrible nécessité d’aligner des équations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais +l’assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait +l’invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +« Nous ferions bien d’acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce +filtre antique et solennel n’est plus à la hauteur de la civilisation. + +-- Achète un percolateur ! Cela t’empêchera peut-être de perdre une +heure tous les soirs à cette cuisine », répondit Marcel. + +Et il se remit à son problème. + +« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A +B D E l’ellipse de naissance qui renferme l’axe maximum oA = a, et +l’axe moyen oB = b, tandis que l’axe minimum (o,o’c’) est vertical et +égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... » + +A ce moment, on frappa à la porte. + +« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le garçon de l’hôtel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +étudiant. + +« C’est de mon père, fit Octave. Je reconnais l’écriture... Voilà ce +qui s’appelle une missive, au moins », ajouta-t-il en soupesant à +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage +à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd’hui démodé, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +« Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d’Hygiène, dit +Marcel. C’est une bonne idée qu’il a eue d’aller là. Les savants +français sont trop portés à s’isoler. » + +Et Marcel reprit son problème : + +« ... L’extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o’ sur la verticale o. Après avoir +marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +traçons l’ellipse et l’hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +» + +Un cri d’Octave lui fit relever la tête. + +« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout pâle. + +-- Lis ! » dit l’autre, abasourdi par la nouvelle qu’il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu’au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d’oeil sur les documents imprimés qui l’accompagnaient, et +dit : + +« C’est curieux ! » + +Puis, il bourra sa pipe, et l’alluma méthodiquement. Octave était +suspendu à ses lèvres. + +« Tu crois que c’est vrai ? lui cria-t-il d’une voix étranglée. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d’esprit +scientifique pour accepter à l’étourdie une conviction pareille. +D’ailleurs, les preuves sont là, et c’est au fond très simple. » + +La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable même d’achever son café, à +plus forte raison d’assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s’assurer qu’il ne rêvait pas. + +« Mais... si c’est vrai, c’est absolument renversant !... Sais-tu +qu’un demi-milliard, c’est une fortune énorme ? » + +Marcel releva la tête et approuva : + +« Enorme est le mot. Il n’y en a peut-être pas une pareille en France, +et l’on n’en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n’est pas que j’aie jamais ambitionné d’en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c’est tout de même plus +élégant que de s’appeler Sarrasin tout court. » + +Marcel lança une bouffée de fumée et n’articula pas un mot. Cette +bouffée de fumée disait clairement : « Peuh !... Peuh ! » + +« Certainement, reprit Octave, je n’aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s’inventent un +marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dûment inscrit au “Peerage” de Grande-Bretagne et +d’Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... » + +La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! » + +« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! » + +Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de +mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la +numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour +que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une +représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui +verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on +est l’héritier d’un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus +qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa +rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père +!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de +l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !... +Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit +droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus +modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! » + +Et il se remit au travail. + +Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui +dire : + +« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es +bon à rien ce soir ! + +-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d’abandonner toute espèce de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de +nouveau qu’il était bien éveillé. + +« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en +donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart +d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis +pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !... +Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! » + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin. + +« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était. +Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que +je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !... +Tout de même, c’est un fameux rêve ! » + +Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha +sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages +qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le +lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons +grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse +des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !... +Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me +conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je +partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut +s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer +une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et +ma soeur dans une pareille circonstance ! » + +Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se +fit transporter à la gare du Nord. + +Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +émoi le paisible quartier des Aubettes. + +« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à +l’autre. + +-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier étage. + +-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! » + +Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison. +Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l’explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du +mystère. + +Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux +maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes +gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à +Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais +son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement +entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur +Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce +travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants +toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir +brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en +doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait +pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes +ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière +d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur +fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière +glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa +fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari, +c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa +satisfaction fut- elle complète. + +La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à +faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans +aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos : + +« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui +as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage, +c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité +de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas +jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré +un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! » + +Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles +de sa mère : + +« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! » + +Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant à la quatrième séance du Congrès d’Hygiène, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collègues I’accueillaient avec les +marques d’un respect extraordinaire. Jusque-là, c’était à peine si le +très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la +présidence nominale de l’assemblée, avait daigné s’apercevoir de +l’existence individuelle du médecin français. + +Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer +la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu’on plaçait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l’ouverture de sa redingote +boutonnée -- non pas qu’il eût fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d’Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de +chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait +le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus +follement raide qu’on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d’une +pièce, comme s’il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin. + +Lors des premières présentations, le président du Congrès d’Hygiène +avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +« Bonjour, monsieur l’homme de peu !... C’est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j’aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +créature aussi éloignée de moi dans l’échelle des êtres !... +Mettez-vous à l’ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. » + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu’à lui montrer un siège vide à sa droite. +D’autre part, tous les membres du Congrès s’étaient levés. + +Assez surpris de ces marques d’une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu’après réflexion le compte-globules avait +sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu’à +première vue, le docteur Sarrasin s’assit à la place qui lui était +offerte. + +Mais toutes ses illusions d’inventeur s’envolèrent, lorsque Lord +Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres +cervicales telle qu’il pouvait en résulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +« J’apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable +? On me dit que vous “ valez ” vingt et un millions sterling ? » + +Lord Glandover paraissait désolé d’avoir pu traiter avec légèreté +l’équivalent en chair et en os d’une valeur monnayée aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n’est pas +bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! » + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « valoir » un +sou de plus qu’aux séances précédentes, se demandait comment la +nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! » + +Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait +le « fait divers » suivant, dont la rédaction révélait suffisamment +l’auteur : + +« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum +Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L’heureux propriétaire des vingt et un millions sterling, +actuellement déposés à la Banque d’Angleterre, est un médecin français, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici +même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à +travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable +roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce +soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville +française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l’envoi en +possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en +Cour de Chancellerie. C’est un curieux enchaînement de circonstances +qui a accumulé sur la tête d’un savant français, avec un titre +britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se féliciter qu’un capital aussi considérable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. » + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n’était pas seulement à cause des +importunités que son expérience des choses humaines lui faisait déjà +prévoir, mais il était humilié de l’importance qu’on paraissait +attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé +personnellement de tout l’énorme chiffre de son capital. Ses travaux, +son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient déjà noyés dans cet océan d’or et d’argent, même aux yeux de +ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l’intelligence supérieure et déliée, l’inventeur ingénieux, ils +voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l’humanité au +lieu d’en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le +même. Lord Glandover avait dit le mot, il « valait » désormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette idée l’écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité +toute scientifique, comment était fait un « demi milliardaire », +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d’une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu’une faiblesse passagère. La grandeur du but +auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se +représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l’_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda à l’instant et par préférence même au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s’y +serait opposé, quand tous les savants de l’Europe auraient protesté à +la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment +l’intonation toute spéciale de la voix du président. + +« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui +m’arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de +l’affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu’une somme considérable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque +d’Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le +fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n’est +pas à moi que ce capital appartient de droit, c’est à l’Humanité, c’est +au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._) +Ne m’applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d’actions humaines, il n’y a pas en celle-ci plus d’amour- +propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans +réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n’est pas à +moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira +ce budget ?... Je n’ai pas en mes propres lumières une confiance +suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais +juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce +trésor !... » (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._) + +Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé +d’apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à +son rang. Il est parfaitement convaincu, d’ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agréablement, et n’a pas la moindre intention de +réaliser un programme si extravagant. + +« S’il m’est permis, toutefois, reprit l’orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s’il m’est permis de suggérer un plan qu’il serait +aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. » + +Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention +religieuse. + +« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel +d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques +déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils +s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et +de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers +d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux +plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l’exemple ? Pourquoi ne +réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c’est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la +présenter au monde comme un enseignement pratique... » (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d’applaudissements._) + +Les membres du Congrès, pris d’un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l’enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle. + +« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu’il eut pu réintégrer sa place, +cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l’imagination, +qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé +et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter, +nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque +de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous +ne vous étonnerez pas que j’y songe --, à qui la conquête étrangère a +fait une cruelle nécessité de l’exil, trouveraient chez nous l’emploi +de leur activité, l’application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les +mines d’or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la +jeunesse élevée d’après des principes sages, propres à développer et à +équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles, +nous préparerait des générations fortes pour l’avenir ! » + +Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les « hip ! hip ! » +se succédèrent pendant plus d’un quart d’heure. + +Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en +clignant de l’oeil : + +« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l’octroi, hein +?... Affaire sûre, pourvu qu’elle soit bien lancée et patronnée de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront +habiter là !... J’espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n’est-ce pas ? » + +Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions +un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu’il +entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l’auteur de la philanthropique proposition qui venait +d’être soumise à l’assemblée. + +« Ce serait, dit-il, l’éternel honneur du Congrès de Brighton qu’une +idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à +la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l’idée +était suggérée, on s’étonnait presque qu’elle n’eût pas déjà été mise +en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien +de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être +consacrés à un tel essai ! » + +L’orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un +juste hommage à son fondateur, le nom de « Sarrasina ». + +Sa motion était déjà acclamée, lorsqu’il fallut revenir sur le vote, à +la requête du docteur Sarrasin lui-même. + +« Non, dit-il, mon nom n’a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi +d’affubler la future ville d’aucune de ces appellations qui, sous +prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l’être +qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l’appelions +France-Ville ! » + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien +due. + +France-Ville était d’ores et déjà fondée en paroles ; elle allait, +grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le +papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si +différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour +suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune +du fait divers publié par le _Daily Telegraph_. + +Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta +le 1er novembre à Rotterdam. + +Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et +secrétaire unique de l’_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de +corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et +d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses +: _Correspondance spéciale de Brighton_ ? + +Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion, +l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se +contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin +son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le +professeur Schultze, de l’Université d’Iéna. + +Si haut placé que fût un tel personnage dans l’échelle des êtres, il ne +présentait à première vue rien d’extraordinaire. C’était un homme de +quarante-cinq ou six ans, d’assez forte taille ; ses épaules carrées +indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le +peu de cheveux qu’il avait gardés à l’occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s’en échappe, et cependant on +se sent comme gêné sitôt qu’ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze était grande, garnie d’une de ces doubles rangées de dents +formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des +lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était +visiblement très satisfait pour lui-même. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminée, regarda l’heure à une très jolie pendule de Barbedienne, +singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui +l’entouraient, et dit d’une voix raide encore plus que rude : + +« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente, +dernière heure. Vous le montez aujourd’hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La première fois qu’il ne sera pas sur ma table à six heures +trente, vous quitterez mon service à huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. » + +Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à +écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen +für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater +que ce mémoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents +de dégénérescence héréditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d’un +grand plat de saucisses aux choux, flanqué d’un gigantesque mooss de +bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu’il savoura avec plus +de complaisance qu’on n’en eût attendu d’un homme aussi sérieux. Puis +il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre +un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu’il rompit la +bande de son journal et en commença la lecture, avant de s’endormir. Au +moment où le sommeil semblait venir, l’attention du professeur fut +attirée par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait +divers relatif à l’héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n’y +parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et +expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que, +machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le +répéter. + +Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle +heure il était, il fut illuminé d’un éclair subit. Se jetant alors sur +le journal qu’il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses idées, l’alinéa qu’il avait failli la veille laisser +passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il +courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussiéreux qui en formait l’envers. + +Le professeur ne s’était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce +nom tracé d’une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle : + +« _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ » (Thérèse Schultze née +Langévol). + +Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare +de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton +row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de +bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six +chaises, d’une table noire, d’innombrables cartons verts et d’un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même +voix dont il demandait son dîner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d’Iéna, affaire Langévol. » + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d’un tuyau +acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu’il n’eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +« Au diable l’affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! » + +Réponse du jeune clerc : + +« C’est un homme d’apparence “respectable”. Il n’a pas l’air agréable, +mais ce n’est pas la tête du premier venu. » + +Nouvelle exclamation mystérieuse : + +« Et il vient d’Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. » + +Un soupir passa à travers le tuyau : + +« Faites monter. + +- Deux étages, la porte en face », dit tout haut le clerc en indiquant +un passage intérieur. + +Le professeur s’enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se +trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage était assis devant un grand bureau d’acajou, dans un +cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon +l’habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d’avoir l’air très occupé. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s’était placé +auprès de lui : + +« Monsieur, dit-il, veuillez m’apprendre rapidement ce qui vous amène. +Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner +qu’un très petit nombre de minutes. » + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu’il +s’inquiétait assez peu de la nature de cet accueil. + +« Peut-être trouverez-vous bon de m’accorder quelques minutes +supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m’amène. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s’agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en +1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l’armée de +Brunswick et mort en 1814. J’ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage à la maison, après la bataille d’Iéna, sans compter les pièces +dûment légalisées qui établissent ma filiation. » + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu’il +donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c’était le seul point où il était inépuisable. En effet, +il s’agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité +de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S’il +poursuivait l’idée de réclamer cette succession, c’était surtout pour +l’arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu’il détestait dans son adversaire, c’était +surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n’insisterait pas +assurément, etc. Mais l’idée qu’un prétendu savant, qu’un Français +pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits à outrance. + +A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre +cette digression politique et l’opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l’habitude des affaires pour apercevoir le rapport +supérieur qu’il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en général et les aspirations particulières de l’individu +Schultze vers l’héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même +ordre. + +D’ailleurs, il n’y avait pas de doute possible. Si humiliant qu’il pût +être pour un professeur à l’Université d’Iéna d’avoir des rapports de +parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu’une +aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de +ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d’un degré +secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des +droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et, +dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l’avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l’affaire Langévol, déjà +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré, +d’actes, de pièces de toute nature s’étendit devant les yeux de l’homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé +par lui, Sharp, dans l’intérêt de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, à lui Sharp, presque autant d’honneur que de profit. + +Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves à l’appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l’apparence de droits -- « apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient +pas à un bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient +aussi, en cette occasion, des droits d’ordre différent, mais bien plus +impérieux, à la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l’homme d’affaires. Il lui mit sur ce point l’esprit en +repos, sans toutefois rien préciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d’examiner son affaire à +loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n’était plus +question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu’il n’avait aucun titre suffisant +à faire valoir sur l’héritage de la Bégum, mais persuadé cependant +qu’une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu’elle +était toujours méritoire, ne pouvait, s’il savait bien s’y prendre, que +tourner à l’avantage de la première. + +L’important était de tâter l’opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche +télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq +heures le savant français dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s’étonna Mr. Sharp +l’incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +déclara en toute loyauté qu’en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d’une grand-tante élevée +par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait +mariée en Allemagne. Il ne savait d’ailleurs ni le nom ni le degré +précis de parenté de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées +dans des cartons qu’il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et +les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la +vérité, on n’était pas obligé de faire à la partie adverse l’aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et +qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la +vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption... +D’autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des +archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de +pièces authentiques, ne craindrait pas d’en inventer d’imaginaires. Il +fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n’assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de +terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant +considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et +épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre +avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de +Chancellerie et ne s’était terminé que faute de fonds : intérêts et +capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports, +procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à +la Banque... + +Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il +s’arrêterait. Sans accepter pour parole d’évangile tout ce qu’il +entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme +un voyageur penché à l’avant d’un navire voit le port où il croyait +entrer s’éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il +se disait qu’il n’était pas impossible que cette fortune, tout à +l’heure si proche et d’un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer +à l’état gazeux et s’évanouir ! + +« Enfin que faire ? » demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C’était difficile à déterminer. Plus difficile +encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s’arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente +justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d’autant plus +sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques années d’être en possession de cet héritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans +sa confiance et convaincu qu’il allait, ou falloir entamer une série +d’interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d’en éprouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé +son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n’avait jamais +entendu parler d’une Thérèse Langévol, contestait formellement +l’existence d’une branche allemande de la famille et se refusait à +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s’il croyait ses droits bien établis, +qu’à « plaider ». Mr. Sharp, qui n’apportait en cette affaire qu’un +désintéressement absolu, une véritable curiosité d’amateur, n’avait +certes pas l’intention de l’en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en était ravi. S’il n’avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement +jusqu’à lui indiquer un de ses confrères, qu’il pût charger de ses +intérêts... Et certes le choix avait de l’importance ! La carrière +légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +« Si le docteur français voulait s’arranger, combien cela coûterait-il +? » demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l’étourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu déconcerté par cette façon d’agir. Il représenta à Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu’on n’en +pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses +afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt +à une transaction. + +« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en à moi et je réponds de tout. + +-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j’aimerais savoir à quoi m’en +tenir. » + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le +solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillité s’il avait quelques nouvelles sérieuses à +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l’informa +qu’un examen sérieux l’avait convaincu que le mieux serait peut-être de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce +prétendant nouveau. C’était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors +eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre à régler rapidement cette affaire, qu’il considérait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s’était si bien habitué depuis quelques jours à l’idée +de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu’il subordonnait +tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l’exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu +familier d’ailleurs avec les questions légales et financières, et sans +être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché +de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de +passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte +blanche à Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu’il voulait. Il était bien vrai qu’un +autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d’entamer et de +prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une +grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n’était pas de ces gens qui font +des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile +d’opérer d’un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le +saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée +d’arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à +l’un et à l’autre que la partie adverse ne voulait décidément rien +entendre, et que, par surcroît, il était question d’un troisième +candidat alléché par l’odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s’élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce +n’était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l’hameçon, tant +il craignait qu’au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît +casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu. +Dès le premier jour, comme il l’avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s’épargner les ennuis d’un procès, avait été prêt +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l’expression célèbre, était arrivé, ou que, dans +son langage moins noble, son client était « cuit à point », il +démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate. + +Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que +l’excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu’il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu’à signer, il +aurait voté par-dessus le marché des statues d’or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer +de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s’était rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s’assurer en frémissant +qu’avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt +terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d’un partage +égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent +mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement +définitif, aussitôt après l’accomplissement des formalités légales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo- +saxonne, cette étonnante affaire. + +On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur +Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : « +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n’y a encore que nous !... » + +La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un +pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en +effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d’accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n’aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville française dans des conditions d’hygiène morale et physique +propres à développer toutes les qualités de la race et à former de +jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la +loi de progrès qui décrétait l’effondrement de la race latine, son +asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être +tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de +réalisation, à plus forte raison si l’on pouvait croire à son succès. +Il appartenait donc à tout Saxon, dans l’intérêt de l’ordre général et +pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s’il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie à l’Université d’Iéna, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était +prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était +clair enfin qu’il était particulièrement désigné par la grande force +constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces +pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été +arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu’un jour +les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du +docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait +celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur. +C’était l’instrument qu’il lui fallait. + +D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ; +il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. +Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu’ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà +l’implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international +d’Hygiène et en suivit assidûment les séances. C’est au sortir de cette +assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- même, l’entendirent un jour faire cette déclaration : +qu’il s’élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale. + +« J’espère, ajouta-t-il, que l’expérience que nous ferons sur elle +servira d’exemple au monde ! » + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d’amour qu’il fût pour l’humanité, +n’en était pas à avoir besoin d’apprendre que tous ses semblables ne +méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu’aucune menace ne +devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour +l’inviter à l’aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +« Nous aurons besoin d’hommes forts et énergiques, de savants actifs, +non seulement pour édifier, mais pour nous défendre », Marcel lui +répondit : + +« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d’Alsacien me donne le droit +de m’occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout +dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques +années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin +comme de près, je n’aurai qu’une pensée : travailler pour vous, et, par +conséquent, servir la France. » + +V LA CITE DE L’ACIER + +Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l’héritage +de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est +transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l’Oregon, à dix lieues +du littoral du Pacifique. Là s’étend un district vague encore, mal +délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse américaine. + +Suisse, en effet, si l’on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui +séparent de longues chaînes de hauteurs, l’aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris à vol d’oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée +aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce +n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins +séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits +de la nature, il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland, +le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol +soit machiné comme les dessous d’un théâtre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un moment à l’autre +s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s’enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de +scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté +par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante, +gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan éteint. L’air est +chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de +mémoire d’homme on n’y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s’ouvre, entre deux chaînes de collines +maigres, ce qu’on appelait jusqu’en 1871 le « désert rouge », à cause +de la couleur du sol, tout imprégné d’oxydes de fer, et ce qu’on +appelle maintenant Stahlfield, « le champ d’acier ». + +Qu’on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol +sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque +ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n’avait rien fait ; mais l’homme a déployé tout +à coup une énergie et une vigueur sans égales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts, +inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse +sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers +percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés +d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui +d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la +propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie +d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand +travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse +et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l’Allemagne. + +Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une +ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de +terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur +écrasante supériorité une célébrité universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu’aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le +réaliser. En France, on obtient des lingots d’acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d’acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : +demandez-lui un canon d’un poids quelconque et d’une puissance quelle +qu’elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les délais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n’aient fait que le mettre en appétit. + +En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se +détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt +semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des +légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de +sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot. + +Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin écarté de l’Amérique septentrionale, entouré de déserts, +isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles +des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la +république des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous +n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, +signée et paraphée. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un +matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à +l’auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C’était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la +mode des pionniers américains, d’une vareuse lâche, d’une chemise de +laine sans col et d’un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était +imprégnée, et marchait d’un pas élastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprimée et fut aussitôt admis. + +« Votre ordre porte l’adresse du contremaître Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous +présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous +entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où +le nouveau venu s’éloignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et +s’engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé, +sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait +d’abord la double ligne d’un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cité de l’Acier. + +C’était celle d’une circonférence dont les secteurs, limités en guise +de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants +les uns des autres, quoique enveloppés d’un mur et d’un fossé communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du +chemin, en face d’une porte monumentale que surmontait la même lettre +sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d’avoir affaire à un soldat, il se trouvait en +présence d’un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée. + +L’invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +« Tout droit. Neuvième rue à gauche. » + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était +l’axe. De chaque côté s’allongeaient à angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments +gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était +sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l’atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du +contremaître Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L’âge ne fait rien, répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et +j’ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis +vous montrer les certificats sur la présentation desquels j’ai été +engagé à New York par le chef du personnel. » + +Le jeune homme parlait l’allemand non sans facilité, mais avec un léger +accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître. + +« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en règle. » + +Il tira d’un portefeuille de cuir et montra au contremaître un +passeport, un livret, des certificats. + +« C’est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous +désigner votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement +de documents officiels. + +Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu’il copia sur +la feuille d’engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom +portant le numéro 57938, et ajouta : + +« Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures, +présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l’enceinte +extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre +numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l’atelier +et qui n’est ouvert qu’à cet instant. + +-- Je connais le système... Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l’extérieur, mais vous +pourrez prendre vos repas à la cantine de l’atelier pour un prix très +modéré. Votre salaire est d’un dollar par jour en débutant. Il +s’accroît d’un vingtième par trimestre... L’expulsion est la seule +peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par +l’ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement... +Commencez-vous aujourd’hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu’une demi-journée », fit observer le contremaître en +guidant Schwartz vers une galerie intérieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et +pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d’une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d’un coup d’oeil, ne put +retenir un mouvement d’admiration professionnelle. + +De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d’énormes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre +qu’elles transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées +d’autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque rangée. + +A l’une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des +trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l’autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformée en acier. + +L’opération du « puddlage » a pour but d’effectuer cette +métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d’un long crochet +de fer, s’y livraient avec activité. + +Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d’un revêtement de +scories, y étaient d’abord portés à une température élevée. Pour +obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt +qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l’acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son +congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse +métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les +scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre +boules ou « loupes » spongieuses, qu’il livrait, une à une, aux +aides-marteleurs. + +C’est dans l’axe même de la halle que se poursuivait l’opération. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d’une chaudière verticale logée dans la +cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap +de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de +cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme +masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont +elle s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et +d’éclaboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois réchauffée, la rebattre de nouveau. + +Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes +rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une +température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l’oeil fixé sur ce fer incandescent qui +aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu’il était capable de le +supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d’athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commença à manoeuvrer. + +Voyant qu’il s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne +tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage, +soit qu’il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel +qu’exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las +et défaillant. Défaillant au point que le chef d’équipe s’en aperçut. + +« Vous n’êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu’on ne vous accordera pas plus tard. » Schwartz protesta. Ce n’était +qu’une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d’équipe n’en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immédiatement appelé chez l’ingénieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d’un +ton inquisitorial : + +« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? » + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +« Je vois bien qu’il faut l’avouer, dit-il. J’étais employé à la +coulée, et c’est dans l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l’ingénieur en haussant les +épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu’un homme de +trente-cinq ne fait qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J’étais depuis deux mois à la première classe. + +-- Vous auriez mieux fait d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! » + +L’ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une +dépêche et dit : + +« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l’ingénieur en chef. Il est prévenu. » + +Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur +K l’accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé, +accepté, adressé à un chef d’atelier, qui l’introduisit dans une salle +de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique. + +« Ce n’est qu’une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui +dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis +aux halles de coulée de gros canons. » + +La « petite » galerie n’en avait pas moins cent cinquante mètres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l’estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux. + +Les moules destinés à recevoir l’acier en fusion étaient allongés dans +l’axe de la galerie, au fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de +la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à +volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces +énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d’acier fondu, à l’autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Près de chaque moule, un homme armé d’une tige en fer surveillait la +température à l’état de la fusion dans les creusets. + +Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient +portés là à un degré singulier de perfection. + +Le moment venu d’opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le +signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d’un pas égal et +rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les +épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer +devant chaque four. + +Un officier armé d’un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde +en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de +tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre +réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir, placée directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, +un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince, était suspendu à la barre +de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet +commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et +brûlant. + +Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée +fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours +agissaient successivement de même. + +La précision était si extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par +le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d’un +mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une +discipline inflexible, la force de l’habitude et la puissance d’une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt +accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d’équipe, à la fin +de la journée, lui promit même un avancement rapide. + +Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et +de l’enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à +l’auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant +bientôt à un groupe d’habitations qu’il avait remarquées dans la +matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui +« recevait des pensionnaires ». + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la +recherche d’une brasserie. Il s’enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d’acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, à la lueur d’une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta +les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce +qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une +langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre : + +« 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n’y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n’est, bien entendu, le choix de deux +températures différentes et relativement basses pour la première +chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff. +Quant à la coulée, elle s’opère suivant le procédé Krupp, mais avec une +égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment +musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les +succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de +minerai que j’ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément +très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non +plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout +mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de pureté parfaite. Mais +c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour +être en possession de tous les éléments du problème, qu’à déterminer la +composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs +convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme +central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze, +lorsqu’il est entré en possession de son héritage ? » + +Sur ces points d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée, +se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l’être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait +être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se +succédaient en cadence et faisaient : + +« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... » + +Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorbé dans la solution d’un problème difficile. + +« Ah ! s’écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s’en mêlerait, je +découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu’il peut +méditer contre France-Ville ! » + +Schwartz s’endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu’il l’avait quittée, fût devenue une jeune +demoiselle. Ce phénomène s’explique aisément par les lois ordinaires de +l’association des idées : l’idée du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt +Marcel Bruckmann, s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée, +il ne s’en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l’excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l’hospitalité à Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d’un mineur tué +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L’usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le +mince produit d’une chambre meublée et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garçon Carl. + +Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d’air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en +forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à +bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu’il +pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît +une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé +de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +auprès de sa porte d’air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu’il +sortait du puits, son aspect n’était pas précisément celui d’un jeune +« gommeux ». Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un +ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d’eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de +gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu’elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu’au +soir, elle ne se lassait pas d’admirer son garçon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n’était pas plus +laid qu’un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien à son teint d’une blancheur excessive ; mais sa taille +était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anémique qu’une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé +une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique. + +Au moral, c’était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel, +l’habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté +vaincue donnent à tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur était de s’asseoir auprès de sa mère, à la table +carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d’insectes affreux qu’il rapportait des entrailles +de la terre. L’atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et +de flocons amorphes. C’est ce que l’ingénieur Maulesmulhe, amoureux +d’entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour +chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen. +Perspective dorée, qui avait d’abord amené le garçonnet à explorer avec +soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c’était pour son propre compte +qu’il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s’il fallait l’en +croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu’avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l’écurie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n’avait jamais revu la lumière du jour. Il +était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche, +en traînant son wagon, sans jamais se tromper d’un pas ! Comme il +s’arrêtait à point devant les portes d’air, afin de laisser l’espace +nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +« Je vous assure, mère, qu’il me donne réellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j’avance ma tête auprès de +lui, disait Carl. Et c’est très commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s’il est nuit ou jour, soir ou matin ! » + +Ainsi bavardait l’enfant, et dame Bauer l’écoutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l’affection que lui +portait son garçon, et ne manquait guère, à l’occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n’aurait-elle pas donné pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter +l’emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l’encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après +l’explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d’où +son mari n’était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de +cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans +laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues +aux poulies d’acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment +de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s’était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme +corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du +gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +était familière avec le bruit et l’activité de cette porte infernale ! +Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus à la tâche ! + +Ce qu’elle n’avait pu voir et ce qu’elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c’est ce qui se passait, lorsque la benne s’était +engloutie, emportant la grappe humaine d’ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s’éloigner dans la profondeur, +s’affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui +s’enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s’empresser de +mettre pied à terre ! + +Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l’un à +droite, l’autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les +piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu’il s’agit d’attaquer ; les remblayeurs s’occupant +à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont +été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies, +posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard +à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent +à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par +la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !... + +Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une +armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de +leurs lampes de sûreté !... + +Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu’elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la +bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait à l’écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d’avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait à son tour le petit dîner froid qu’on lui descendait de +là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s’endormait sur la litière de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait +à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl ! + +« Savez-vous, mère, ce que m’a dit hier M. l’ingénieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d’arithmétique +qu’il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne +d’arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il +paraît qu’on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort à faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s’écriait dame Bauer enchantée, M. l’ingénieur +Maulesmulhe a dit cela ! » + +Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des +galeries, tandis que l’ingénieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l’oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de +la percée. + +« Malheureusement, reprit Carl, je n’ai personne pour m’expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j’ai bien peur de mal +répondre ! » + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla +de la conversation pour dire à l’enfant : + +« Si tu veux m’indiquer ce qui t’embarrasse, je pourrai peut-être te +l’expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité. + +-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n’apprenne rien aux +cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est +très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! » + +Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s’installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui +l’arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté, +que Carl, émerveillé, n’y trouva plus la moindre difficulté. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d’affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas +tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe. +Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs, +après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur +Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides, +que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à +l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je +dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait +“hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de +l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. » + +Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl +aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une +réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne +sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était +pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine +si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour +férié, à la gueule du puits. + +« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda +Marcel à ce fonctionnaire. + +L’homme consulta sa liste et secoua la tête. + +« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit +affleurer au nord, n’est pas encore achevée. + +-- Alors, le garçon est en bas ? + +-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m’informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d’accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s’y trouve... » + +Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l’inquiétude de Marcel. + +« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il. + +Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer +du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +» + +Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le +dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec +les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux, +construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer +impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable. + +Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la +benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés +par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant +dans les profondeurs de la terre. + +« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux +yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se +décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. » + +On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et +paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une +étrille, son livre d’arithmétique. + +Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle +preuve que l’enfant devait être dans la mine. + +« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais +c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries +d’exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir ! +répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! » + +Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On +appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui +lui avaient été dévolues. + +En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un +appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait +avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région +pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails +avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement +de la couche exploitable, répondit le contremaître. + +-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher ! +» reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent. + +Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en +effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis +quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arrêtant, leur dit : + +« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ? + +-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi +étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître. + +-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. » + +Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s’éteignit aussitôt. + +« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous +poursuivrons seuls la recherche. » + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun +entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince +sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air +des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient. + +A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès. +Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au +loin dans l’ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le +pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé. + +Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et +avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort +remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n° +41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à +l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires +d’une forte proportion d’acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait +exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente +le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe +Johann Schwartz. + +Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprimé à son adresse : + +« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau +du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue +d’extérieur. » + +« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! » + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que +l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette +enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés +y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies +maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels +à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages +mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations... + +Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel +savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait +parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n’avait jamais franchi la porte A. + +C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime +qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les +précautions étaient des plus sévères. + +Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme +gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un +couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre +intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps. + +Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques +chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de +tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par +de hautes fenêtres à vitres dépolies. + +Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent +dans la salle. + +« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous +allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la +division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? » + +Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve. + +Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses. +Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes, +aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en +rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses +démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il +l’avait apprise. + +« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C’était ma meilleure partie. + +-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable ! +dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... » + +Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils +furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention +promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du +directeur général. + +« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division +des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre +aux conditions du règlement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre +engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous +êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous +les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé +aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un +avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous +engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez +dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie +comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. » + +« Bref, je suis en prison », pensa Marcel. + +Puis, il répondit très simplement : + +« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur +au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez +mon hôtesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. » + +« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré +! On n’aurait eu qu’à les trouver !... » + +Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au +quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une première idée de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru +d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie +automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et +faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un +salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient +obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à +des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet +étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et +à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de +fer. + +L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps +et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès +extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les +maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement +général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le +plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui +qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience +avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus +marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de +la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin +de compte. + +Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de +diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était +attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre +aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En +pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des +presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La +division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son +étau. + +Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus +sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer. +Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur +l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée +par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que +l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie +et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était +fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était +d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de +guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt +à l’Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa +tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il +avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de +lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ; +Jamais un ensemble ! + +N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait +où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la +race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses +menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour +but en étaient une preuve. + +Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se +renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris +l’informa que le directeur général avait à lui parler. + +« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de +lieutenant. » + +Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet +logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission +tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir +l’expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. » + +Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il +s’était juré d’atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait +encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus +imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans +transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond +d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les +descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze +était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus +élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en +formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi +tropicale que la végétation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui +produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupéfait. + +Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses, +et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient +l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il +prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente +insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une +majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un +grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du +Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée +rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le +degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un +véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un +salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une +chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit +froidement et simplement : + +« Vous êtes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines à vapeur ? + +-- On ne m’a jamais demandé autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. » + +Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employé. + +« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter +tous ! » + +Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop +révoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au +bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous +deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un +collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour +ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données +théoriques. + +Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les +branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond. + +Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est +que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son +terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme +immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il +s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté +spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que +possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à +l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile +à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec +exaltation. + +Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir +trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple : + +« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez +demandé. + +-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable, +laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate +après un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! » + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la +nouvelle invention. + +Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître » +supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné. + +« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il +parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +« dominos » de sa mâchoire. + +D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !... +Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui, +Schultze, avait su créer, etc. + +Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq +mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup +plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons +étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment +vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur. + +Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer. + +C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse +américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède +qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en +rosée au lieu de tomber en flocons. + +« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas +lassé de son mets favori. + +-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous +les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur. + +Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve +qu’il méditait. + +« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni +choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera +véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier. +Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre +une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées +nous saurons faire autour du globe ! » + +Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment +quotidien de complète béatitude. + +« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup à cette conquête ! + +-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au +sujet de la conversation. + +-- La conquête du monde par les Allemands. » + +L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu. + +« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de +connaître les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut +deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont +donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il +faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. » + +Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier. + +Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être +allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli +étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit : + +« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils +n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement +à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les +proportions et la portée de nos pièces ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En +vérité ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, +soyez-en sûr ! » + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient. + +Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze, +être le maître absolu de la plus grande usine et de la première +fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les +parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on +manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !... +Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur +blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la +bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible +d’endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots : + +« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d’invention ! » + +Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la +violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez +l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son +secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque +et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des +rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un +passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied +même de la Tour du Taureau. + +Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure +apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu, +selon des règles déterminées. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent +à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve, +s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier. + +« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le +trajet. + +C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée +sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle +aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient +rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort +compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler +le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et +de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa +position première. + +« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une +plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa portée ? + +-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus +que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un +projectile à la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze +d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes +secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur +acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors +d’usage ! + +-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il coûterait cher ! + +-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce ! + +-- Un coup d’un million !... + +-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard ! + +-- Un milliard ! » s’écria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée +d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie, +mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des +perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention ! + +-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je +vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! » + +Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une +certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient +pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos +obus », dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne +ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes +de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus +extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les +rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier +boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un +bouton de percussion. + +Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre. + +« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne +diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de +même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de +verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de +pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine +l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux. +Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans +toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de +gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve +dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps +congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de +calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans +les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est +supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés +septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente +d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la +fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, +rien que des morts ! » + +Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites +de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil +et montrait toutes ses dents. + +« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à +feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite +toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une +atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil +électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique +aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an +dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un +petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première +inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété +curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un +quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme +debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée +l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un +océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un +cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. » + +Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en +abuser. + +« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion. +Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille +hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! » + +L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et +peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un +bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne +l’eût interrompue par cette observation : + +« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est +du temps et de l’argent. + +-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous ! +» + +Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il +disait ! + +« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est +pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment +destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais +à dix lieues !... + +-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits +canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme +les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus +chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance +dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant +peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à +terre ! » + +Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée ! + +-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des +Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une +cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce +coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les +foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 +à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra +du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! » + +Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils +cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est +condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus +magnifique champ d’expériences. » + +Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre. + +« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y +a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y +soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens +qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà +pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent +mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. » + +Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus à le ramener. + +Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à +secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger. + +De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied : + +« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. » + +Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +dureté métallique. + +« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ? + +-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu. + +-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. » + +Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé. + +« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? » + +Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la +porte de la salle. + +« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. » + +Marcel ne répondit pas. + +« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès +pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie +d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime +tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je +regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait +entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts +auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre +prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de +dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible ! +Je n’y puis rien changer. » + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à +l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne +se donna-t-il même pas la peine de protester. + +« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un +matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. » + +Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans +sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants. + +Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse +et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à +tous ceux qu’il aimait ! + +« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! » + +IX « P.P.C. » + +La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d’existence étaient maintenant comptées, et qui +voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller, +ainsi que l’avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne +parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +« Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt, +comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu’à eux, leur crier +: “Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !” » + +Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu’il ait +exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu’il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu’il peut +d’un seul coup en incendier une partie considérable ! C’est un engin +effroyable qu’il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu’ +ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la +seconde ! Mais c’est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n’éclate pas au premier coup !... Et il n’éclatera pas, car +il est fait d’un métal dont la résistance à l’éclatement est presque +infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +précision mathématique, et, comme il l’a dit, l’obus ira tomber sur le +centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants ! +» + +Marcel n’avait pas fermé l’oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s’était vainement étendu pendant toute cette +insomnie fiévreuse. + +« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m’épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l’emportant sur l’inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec +quelque inhalation d’acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu’il a à +discrétion ? N’emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l’état liquide tel +qu’il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l’état +gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la +place de “moi”, de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu’une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah ! +le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s’il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +» + +En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu’il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extrême surprise, la porte s’ouvrit, et il put descendre, comme +d’habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener. + +« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C’est déjà quelque chose ! » Seulement, à +peine Marcel fut-il dehors, qu’il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux +personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt +préhistoriques, d’Arminius et de Sigimer. + +Il s’était déjà demandé plus d’une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces +rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C’étaient les exécuteurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre, +emboîtaient le pas derrière lui s’il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n’avait obtenu en réponse que +des regards féroces. Même l’offre d’un verre de bière, qu’il avait +quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après +quinze heures d’observation, il ne leur connaissait qu’un vice -- un +seul --, la pipe, qu’ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l’exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l’imaginer, mais il +s’était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce +qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s’y prendre ? + +Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir +deux balles dans la tête. En admettant qu’il fût manqué, il se trouvait +au centre même d’une triple ligne fortifiée, bordée d’un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l’ancien élève de l’Ecole centrale s’était +correctement posé le problème en mathématicien. + +« Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents. +Il s’agit d’abord, pour cet homme, d’échapper à la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d’une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... » + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta +à une impossibilité. + +Enfin, l’extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d +invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile à dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s’arrêtèrent, au bord d’un parterre, sur un arbuste +dont l’aspect le frappa. + +C’était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes, +ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire. + +Marcel, qui n’avait jamais fait de botanique qu’en amateur, crut +pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de +la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s’était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagné d’un commencement de nausées 1’avertit bientôt qu’il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c’est-à-dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flânant, il arriva jusqu’au petit lac artificiel qui +s’étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l’une de ses +extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de +Boulogne. + +« Où donc se dégage l’eau de cette cascade ? » se demanda Marcel. + +C’était d’abord dans le lit d’une petite rivière, qui, après avoir +décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence, +la rivière s’échappait en l’emplissant à travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n’était pas une porte +cochère évidemment, mais c’était une porte. + +« Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout +d’abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n’a rien ! Les limes n’ont pas été inventées pour +roder les bouchons, et il y en a d’excellentes dans le laboratoire ! » +répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions +hardies. + +En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu’on +appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être, +mais qu’il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l’arbuste à fleurs rouges, il en +détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +écraser, et les mêla à son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se +réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu’il ne voyait plus, qu’il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce +projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu’au projet de +détruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l’un pour son usage personnel, l’autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but était simplement d’éveiller la +curiosité d’Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu’ils étaient, +ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l’arbuste dont il +cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que +ce mélange communiquait au tabac. + +Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi +dire mécaniquement. + +Dès le sixième jour -- c’était la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derrière lui du coin de l’oeil, sans avoir l’air +d’y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s’assura qu’ils les faisaient sécher à la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à +l’avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d’endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n’était pas assez d’échapper à leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la +masse d’eau qui s’y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs +kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l’avait imaginé. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie, +déjà condamnée, était fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l’heure du souper, puis l’heure de la +dernière promenade. L’inséparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément +vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n’était autre que +l’atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se +mit à la fumer. + +Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes, +s’installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des +bouffées énormes. + +L’effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons +bâillaient et s’étiraient à l’envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs +têtes se renversèrent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulèrent à terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu’un été perpétuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n’attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d’exister. + +Marcel s’était précipité dans l’atelier des modèles. Cette vaste salle +renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d’épuisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +là pour plusieurs millions de chefs-d’oeuvre. C’étaient les modèles en +bois de tout ce qu’avait fabriqué l’usine Schultze depuis sa fondation, +et l’on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d’obus, +n’y manquaient pas. + +La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu’il allait +préparer son suprême plan d’évasion, il voulait anéantir le musée des +modèles de Stahlstadt. Ah ! s’il avait aussi pu détruire, avec la +casemate et le canon qu’elle abritait, l’énorme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n’y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d’acier, +propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d’outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu’il tira de +sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle où étaient entassés des cartons d’épures et de +légers modèles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant après, l’incendie, alimenté par toutes ces matières +combustibles, projetait d’intenses flammes à travers les fenêtres de la +salle. Aussitôt, la cloche d’alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité. +C’était un déluge d’eau qu’elles déversaient sur les murs et jusque sur +les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de +l’éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l’édifice à la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l’on +devait renoncer à tout espoir de s’en rendre maître. Le spectacle de +cet incendie était grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme à l’assaut d’une ville. Il n’y avait pas, +d’ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé +dans le parc, et il était maintenant certain qu’il serait consumé tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu’on ne pourrait rien préserver du +bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d’une voix éclatante : + +« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la +vitrine du centre ! » + +Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par +Schultze, et plus précieux pour lui qu’aucun des autres objets enfermés +dans le musée. + +Mais, pour sauver ce modèle, il s’agissait de se jeter sous une pluie +de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d’y rester ! Aussi, +malgré l’appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l’appel +de Herr Schultze. + +Un homme se présenta alors. + +C’était Marcel. + +« J’irai, dit-il. + +-- Vous ! s’écria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcée contre vous ! + +-- Je n’ai pas la prétention de m’y soustraire, mais d’arracher à la +destruction ce précieux modèle ! + +-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis, +les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers. + +-- J’y compte bien », répondit Marcel. + +On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés +en cas d’incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu’il avait tenté +d’arracher à la mort le petit Carl, l’enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, chargé d’air sous une pression de plusieurs +atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez, +l’embouchure des tuyaux à sa bouche, il s’élança dans la fumée. + +« Enfin ! se dit-il. J’ai pour un quart d’heure d’air dans le +réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! » + +On l’imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie, +la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcinées, qui, par miracle, ne l’atteignirent pas, et, au +moment où le toit s’effondrait au milieu d’un feu d’artifice +d’étincelles, que le vent emportait jusqu’aux nuages, il s’échappait +par une porte opposée qui s’ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu’au déversoir +inconnu qui l’entraînait au-dehors de Stahlstadt, s’y plonger sans +hésitation, ce fut pour Marcel l’affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d’eau qui mesurait +sept à huit pieds de profondeur. Il n’avait pas besoin de s’orienter, +car le courant le conduisait comme s’il eût tenu un fil d’Ariane. Il +s’aperçut presque aussitôt qu’il était entré dans un étroit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier. + +« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là +! Si je ne l’ai pas franchi en un quart d’heure, l’air me manquera, et +je suis perdu ! » + +Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle. + +C’était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal. + +« Je devais le craindre ! » se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à +scier le pêne à l’affleurement de la gâche. + +Cinq minutes de travail n’avaient pas encore détaché ce pêne. La grille +restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu’avec une +difficulté extrême. L’air, très raréfié dans le réservoir, ne lui +arrivait qu’en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout +indiquait qu’une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de +ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé ! + +A ce moment, la scie lui échappa. + +« Dieu ne peut être contre moi ! » pensa-t-il. + +Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le suprême instinct de la conservation. + +La grille s’ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta +l’infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s’épuisait à +aspirer les dernières molécules d’air du réservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans +l’édifice entièrement dévoré par l’incendie, ils ne trouvèrent ni parmi +les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d’un être +humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été +victime de son dévouement. Cela n’étonnait pas ceux qui l’avaient connu +dans les ateliers de l’usine. + +Le modèle si précieux n’avait donc pas pu être sauvé, mais l’homme qui +possédait les secrets du Roi de l’Acier était mort. + +« Le Ciel m’est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c’est une économie de +dix mille dollars ! » + +Et ce fut toute l’oraison funèbre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L’_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l’époque à laquelle se passaient les événements qui ont +été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée +_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l’article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les +délicats de l’Empire germanique, peut-être parce qu’il ne prétendait +étudier cette cité qu’à un point de vue exclusivement matériel. + +« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire +qui s’est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande +république américaine, grâce à la proportion considérable d’émigrants +que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une +succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est +véritablement celle d’une cité appelée France-Ville, dont l’idée même +n’existait pas il y a cinq ans, aujourd’hui florissante et subitement +arrivée au plus haut degré de prospérité. + +« Cette merveilleuse cité s’est élevée comme par enchantement sur la +rive embaumée du Pacifique. Nous n’examinerons pas si, comme on +l’assure, le plan primitif et l’idée première de cette entreprise +appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d’une parenté +éloignée avec notre illustre Roi de l’Acier. Même, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d’un héritage considérable, qui revenait +légitimement à Herr Schultze, n’a pas été étrangère à la fondation de +France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut +être certain de trouver une semence germanique ; c’est une vérité que +nous sommes fiers de constater à l’occasion. Mais, quoi qu’il en soit, +nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette +végétation spontanée d’une cité modèle. + +« Qu’on n’en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent +Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d’arbres de l’Ancien et du Nouveau Monde, même ce +monument généreux de la science géographique appliquée à l’art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place où s’élève maintenant la cité nouvelle s’étendait encore, il y a +cinq ans, une lande déserte. C’est le point exact indiqué sur la carte +par le 43e degré 11′ 3″ de latitude nord, et le 124e degré 41′ 17″ de +longitude à l’ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l’océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes +Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d’Oregon, Amérique septentrionale. + +« L’emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et +choisi entre un grand nombre d’autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont déterminé l’adoption, on fait valoir spécialement sa +latitude tempérée dans l’hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d’une république +fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux +que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de +rentrer après un certain nombre d’années dans l’Union ; -- sa situation +sur l’Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la +proximité d’une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du +nord, du midi et de l’est, en laissant à la brise du Pacifique le soin +de renouveler l’atmosphère de la cité, -- la possession d’une petite +rivière dont l’eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes +répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la +mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées +et formé par un long promontoire recourbé en crochet. + +« On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de +belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fièvre de 1’or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les pépites étaient petites et rares. + +« Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études +sérieuses et approfondies, n’avait d’ailleurs pris que peu de jours et +n’avait pas nécessité d’expédition spéciale. La science du globe est +maintenant assez avancée pour qu’on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts +et précis. + +« Ce point décidé, deux commissaires du comité d’organisation ont pris +à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours +à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé +un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné. + +« S’entendre avec la législature d’Oregon, obtenir une concession de +terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits réels ou supposés, tout cela n’a pas pris plus d’un mois. + +« En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné, +sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l’oeuvre. +Des affiches placardées dans tout l’Etat de Californie, un +wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une +réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +même été inutile d’adopter le procédé de publicité en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu’une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi +que l’affluence des coolies chinois dans l’Amérique occidentale jetait +à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires. +Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens +d’existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences +sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur +rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait +leur être payé qu’après l’achèvement des travaux, et à des vivres en +nature distribués par l’administration municipale. On évita ainsi le +désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces +grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé +toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s’engager, en le touchant, à ne +plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d’une +population jaune, qui n’aurait pas manqué de modifier d’une manière +assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs +s’étant d’ailleurs réservé le droit d’accorder ou de refuser le permis +de séjour, l’application de la mesure a été relativement aisée. + +« La première grande entreprise a été l’établissement d’un +embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut +soin d’éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces +travaux et ceux du port furent poussés avec une activité +extraordinaire. Dès le mois d’avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu’à ce +jour restés en Europe. + +« Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des +habitations et des monuments publics avaient été arrêtés. + +« Ce n’étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières +nouvelles du projet, l’industrie américaine s’était empressée d’inonder +les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de +construction. Les fondateurs n’avaient que l’embarras du choix. Ils +décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices +nationaux et pour l’ornementation générale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et +de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d’une série de +trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout, +devaient former dans l’épaisseur de tous les murs des conduits ouverts +à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l’air de circuler +librement dans l’enveloppe extérieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l’idée générale du +Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en +même temps le précieux avantage d’amortir les sons et de procurer à +chaque appartement une indépendance complète. + +« Le comité ne prétendait pas d’ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il était plutôt l’adversaire de cette uniformité +fatigante et insipide ; il s’était contenté de poser un certain nombre +de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier : + +« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d’arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille. + +« 2° Aucune maison n’aura plus de deux étages ; l’air et la lumière ne +doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres. + +« 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la +rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d’appui. +L’intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre. + +« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes +au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour +l’ornementation. + +« 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les +quatre sens, couverts de bitume, bordés d’une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour +l’écoulement immédiat des eaux de pluie. + +« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations, +ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d’habitation un +sous-sol d’aération en même temps qu’une halle. Les conduits à eau et +les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la +voûte, de telle sorte qu’il soit toujours aisé d’en vérifier l’état, +et, en cas d’incendie, d’avoir immédiatement l’eau nécessaire. L’aire +de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions ménagères pourront s’opérer là sans blesser la +vue ou l’odorat. + +« 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à +l’usage ordinaire, placés à l’étage supérieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière +artificielle et l’eau, mise à prix réduit à la disposition des +habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet +étage. + +« 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +précieux assemblés en mosaïques par d’habiles ébénistes, auraient tout +à perdre à se cacher sous des lainages d’une propreté douteuse. Quant +aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l’éclat +et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de +couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons +subtils, n’a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s’y mettre en embuscade. + +« 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu’au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d’un sommier à jours et d’un matelas de laine fréquemment +battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds +piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et +chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents +lavages. + +« 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de +bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d’appel +d’air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d’être expulsée par les +toits, elle s’engage à travers des conduits souterrains qui l’appellent +dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière +des maisons, à raison d’un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle +est dépouillée des particules de carbone qu’elle emporte, et déchargée +à l’état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans +l’atmosphère. + +« Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de +chaque habitation particulière. + +« Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées. + +« Et d’abord le plan de la ville est essentiellement simple et +régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les +rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de +largeur uniforme, plantées d’arbres et désignées par des numéros +d’ordre. + +« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d’un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés +une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer +métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et +orné de belles copies des chefs-d’oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +« Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +« Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais +il est nécessaire de donner de bonnes références, d’être apte à exercer +une profession utile ou libérale, dans l’industrie, les sciences ou les +arts, de s’engager à observer les lois de la ville. Les existences +oisives n’y seraient pas tolérées. + +« Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants +sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les +bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une +entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d’une grande +cité. + +« Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l’âge de quatre +ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue +tous à une propreté si rigoureuse, qu’ils considèrent une tache sur +leurs simples habits comme un déshonneur véritable. + +« Cette question de la propreté individuelle et collective est du +reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu’ils sont +formés les miasmes qui émanent constamment d’une agglomération humaine, +telle est l’oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des +procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +« L’eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d’une cour +hollandaise. Les marchés alimentaires sont l’objet d’une surveillance +incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui +osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf +gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout +simplement traité comme un empoisonneur qu’il est. Cette police +sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes +expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les +écoles normales. + +« Leur juridiction s’étend jusqu’aux blanchisseries mêmes, toutes +établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs +artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à +fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple précaution est d’un effet +incalculable. + +« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l’assistance à +domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et +à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d’ajouter que +l’idée de faire d’un hôpital un édifice plus grand que tous les autres +et d’entasser dans un même foyer d’infection sept à huit cents malades, +n’a pu entrer dans la tête d’un fondateur de la cité modèle. Loin de +chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu’à les isoler. C’est +leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l’accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites +de bois de sapin, et qu’on brûle régulièrement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle +spécial, ont d’ailleurs l’avantage de pouvoir être transportées à +volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multipliées autant qu’il est nécessaire. + +« Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d’un +corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier +tout spécial, et tenues par l’administration centrale à la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d’empêcher la propagation de la maladie en même temps +qu’elles soignent le malade. + +« On ne finirait pas si l’on voulait énumérer tous les +perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure, +où les principes les plus importants d’une vie réglée selon la science +sont exposés dans un langage simple et clair. + +« Il y voit que l’équilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également +indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son +cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont +dues à la contagion transmise par l’air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de “quarantaines” +sanitaires. Eviter l’usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à +huit heures par nuit, tel est l’ABC de la santé. + +« Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme +d’une ville achevée. C’est qu’en effet, les premières maisons une fois +bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872, +l’emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en +possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874. + +« Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début, +les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des +conditions très modestes. L’absence de tout octroi, l’indépendance +politique de ce petit territoire isolé, l’attrait de la nouveauté, la +douceur du climat ont contribué à appeler l’émigration. A l’heure qu’il +est, France-Ville compte près de cent mille habitants. + +« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c’est que +l’expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n’est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq +dernières années n’est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la +première campagne. Celui de l’an dernier, pris séparément, n’est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques +exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été +dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les +maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus +limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +épidémies proprement dites, on n’en a point vu. + +« Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l’influence d’un régime +aussi scientifique sur toute la durée d’une génération, à plus forte +raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les +prédispositions morbides héréditaires. + +« “Il n’est assurément pas outrecuidant de l’espérer, a écrit un des +fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu’à quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! ” + +« Un tel rêve a de quoi séduire ! + +« S’il nous est permis, toutefois, d’exprimer notre opinion sincère, +nous n’avons qu’une foi médiocre dans le succès définitif de +l’expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d’un comité où l’élément latin +domine et dont l’élément germanique a été systématiquement exclu. C’est +là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s’est rien +fait de durable que par l’Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le +terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n’est pas encore +sur ce point de l’Amérique, c’est aux bords de la Syrie que nous +verrons s’élever un jour la vraie cité modèle. » + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l’instant fixé par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l’effroyable danger +qui les menaçait. + +Il était sept heures du soir. + +Cachée dans d’épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité +s’allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L’air était tiède, le ciel +bleu comme la mer, qu’on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l’air de +santé des habitants, de l’activité qui régnait dans les rues. On +fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où +d’excellents cours publics étaient organisés par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s’approprier à lui +seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces +établissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d’impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L’aspect général était tout de calme et de satisfaction. + +C’était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d’abord -- car cette +maison fut construite une des premières --, le docteur était venu +s’établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il +n’avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s’étaient presque perdus de vue depuis l’époque où ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l’Oregon, Octave était +resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de +l’école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il +avait échoué au dernier examen, d’où son ami était sorti avec le numéro +un. + +Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d’enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu’on appelle la vie à +grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d’autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d’un +énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l’avenue +Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt, +savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu’il louait à +l’heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus +profondément versés dans les mystères de l’hippologie. Son érudition +était empruntée à un groom anglais qu’il avait attaché à son service et +qui le dominait entièrement par l’étendue de ses connaissances +spéciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons +d’un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s’ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu’Octave avait choisi parce que le monde qu’il y +trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites +n’avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l’idéal de la +distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui +figurait dans le salon d’attente, ne portait guère que des noms +étrangers. Les titres foisonnaient, et l’on aurait pu se croire, du +moins en les énumérant, dans l’antichambre d’un collège héraldique. +Mais, si l’on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans +une exposition vivante d’ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s’être donné rendez-vous là. +Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu’un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l’éternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des « faces pâles +». + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s’apercevait +pas qu’il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité +d’Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l’héritage de la Bégum. +En tout cas, ils savaient l’attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à +Marcel Bruckmann s’étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les +deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l’âpre travailleur, uniquement occupé d’amener son +intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli +garçon, tout gonflé de son opulence, l’esprit rempli de ses histoires +de club et d’écurie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d’abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l’Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d’inutile et de dissipé. Enfin, +l’ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques +millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d’une ruine +menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il +demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l’apparence, était alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre +années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités +américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait +parfois qu’elle n’avait jamais soupçonné, avant de l’avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l’intimité absolue. + +Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l’enfant prodigue, son +dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement +heureuse qu’on peut l’être ici-bas, car elle s’associait à tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune. + +Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de +Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à +Seven- Oaks, mais qui n’en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre à la table d’échecs ; puis M. Lentz, directeur général de +l’enseignement dans la nouvelle cité. + +La conversation roulait sur les projets de l’administration de la +ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics +de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l’enseignement +religieux n’était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où +les soins du maître tendaient à développer l’esprit de l’enfant en le +soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à +suivre l’évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer +une science avant de s’en bourrer, évitant ce savoir qui, dit +Montaigne, « nage en la superficie de la cervelle », ne pénètre pas +l’entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d’hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien +ordonnée. C’est que l’homme, corps et esprit, doit être également +assuré de ces deux serviteurs ; si l’un fait défaut, il en souffre, et +l’esprit à lui seul succomberait bientôt. + +A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de +prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des +congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la +réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d’illustrer un jour ce coin de +la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle +Athènes, française d’origine, deviendrait avant peu la première des +cités. + +Il faut dire aussi que l’éducation militaire des élèves se faisait dans +les Lycées concurremment avec l’éducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +éléments de stratégie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu’on fut sur ce chapitre, déclara-t-il +qu’il était enchanté de toutes ses recrues. + +« Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la +fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplinés. » + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l’ingratitude parle si haut, dans les questions d’intérêt, que le +docteur et ses amis n’avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t’aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes. + +On était à la fin du dîner ; le dessert venait d’être enlevé, et, selon +l’habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions +d’économie politique, lorsqu’un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C’était le _New York Herald_. Cette honorable feuille s’était toujours +montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de +France-Ville, et les notables de la cité avaient l’habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l’opinion publique aux +Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres, +indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour +les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ était pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d’admiration et d’estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal +et jeté machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes +suivantes, qu’il lut à voix basse d’abord, à voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +« _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s’accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but +d’attaquer et de détruire France-Ville, la cité d’origine française. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de +défense... etc. » + +XII LE CONSEIL + +Ce n’était pas un secret, cette haine du Roi de l’Acier pour l’oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu’il était venu élever cité contre +cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un +coup de force, on devait croire qu’il y avait loin. Cependant, +l’article du _New York Herald_ était positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n’y avait pas une heure à perdre ! + +Le digne docteur resta d’abord confondu. Comme toutes les âmes +honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu’il le pouvait à croire le +mal. Il lui semblait impossible qu’on pût pousser la perversité jusqu’à +vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui +était en quelque sorte la propriété commune de l’humanité. + +« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année +de un et quart pour cent ! s’écria-t-il naïvement, que nous n’avons pas +un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu’il ne s’est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu’un chimiste, qu’un savant, fût-il cent fois +germain, en soit capable ! » + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d’un journal tout +dévoué à l’oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d’abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, +s’adressa à ses amis : + +« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires +pour le salut de la ville. Qu’avons nous à faire tout d’abord ? + +-- Y a-t-il possibilité d’arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement éviter la guerre ? + +-- C’est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze +la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s’écria le docteur. On s’arrangera pour être en mesure de lui +répondre. Pensez-vous, colonel, qu’il y ait un moyen de résister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre +force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à +nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d’engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long, +et je ne sais, d’ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque +les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n’avons donc qu’une chance de +salut : empêcher l’ennemi d’arriver jusqu’à nous, et rendre +l’investissement impossible. + +-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail. + +C’était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts +par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait, +au-dessous de quelques tableaux et d’objets d’art, une rangée de +pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques. + +« Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à +France-Ville en restant chacun chez soi. » + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot « présent ! » apporté successivement par chaque fil +de communication, annonça que le Conseil était en séance. + +Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil +expéditeur, agita une sonnette et dit : + +« La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravité. » + +Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu +l’article du New York Herald, il demanda que les premières mesures +fussent immédiatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question : + +« Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur +lesquels il comptait pour empêcher l’ennemi d’arriver n’y auraient pas +réussi ? » + +Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse +étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient précédées. + +Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais +avaient pour se préparer. + +« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s’ils +devaient être attaqués avant quinze jours. + +Le numéro 2 : « Faut-il attendre l’attaque ou croyez-vous préférable +de la prévenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si +nous sommes menacés d’un débarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d’appeler en conseil les chimistes les plus distingués, +ainsi que les officiers d’artillerie les plus expérimentés, et de leur +confier le soin d’examiner les projets que le colonel Hendon avait à +leur soumettre. + +Question du numéro 1 : + +« Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les +travaux de défense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars. +» + +Le numéro 4 : « Je propose de convoquer immédiatement l’assemblée +plénière des citoyens. » + +Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la proposition. » + +Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent +qu’elle était adoptée à l’unanimité. + +Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n’avait pas duré dix- +huit minutes et n’avait dérangé personne. + +L’assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et +presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué +le vote du Conseil à l’hôtel de ville, toujours par l’intermédiaire de +son téléphone, qu’un carillon électrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l’électricité, s’étaient aussitôt +arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d’un quart d’heure, s’empressèrent de sortir ou +de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu’un +devoir national les appelait à la halle municipale, ils s’empressèrent +de s’y rendre. + +A l’heure dite, c’est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes, +l’assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la +place d’honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée. + +La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +sténographiée par le téléphone de l’hôtel de ville, avait été +immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l’objet d’une +édition spéciale, placardée sous forme d’affiches. + +La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l’air +circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d’un +cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte. + +La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais. +La plénitude de la santé, l’habitude d’une vie pleine et régulière, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +émotion désordonnée d’alarme ou de colère. + +A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie +précises, qu’un silence profond s’établit. + +Le colonel monta à la tribune. + +Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu’ils +disent, énoncent clairement les choses parce qu’ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs +formidables qu’annonçait le New York Herald, destinés à détruire +France-Ville et ses habitants. + +« C’était à eux de choisir le parti qu’ils croyaient le meilleur à +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs +s’emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d’avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d’écho parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et +d’intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux élevé à l’art d’améliorer le sort de l’homme ! Leur devoir +était donc de donner leur vie pour la cause qu’ils représentaient. » + +Une immense salve d’applaudissements accueillit cette péroraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer +sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures +urgentes, en s’entourant du secret indispensable aux opérations +militaires, la proposition fut adoptée. + +Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de +voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux +premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les +habitants de France-Ville, s’étant donné des chefs, allaient se +retirer, lorsqu’un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d’être occupée par un +inconnu de l’aspect le plus étrange. + +Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait +les marques d’une surexcitation effroyable, mais son attitude était +calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore +souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu’il venait de +passer par de terribles épreuves. + +A sa vue, tous s’étaient arrêtés. D’un geste impérieux, l’inconnu avait +commandé à tous l’immobilité et le silence. + +Qui était-il ? D’où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin, +ne songea à le lui demander. + +D’ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité. + +« Je viens de m’échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m’avait +condamné à mort. Dieu a permis que j’arrivasse jusqu’à vous assez à +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l’espère qu’en dépit de l’apparence qui me rend méconnaissable même +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! » s’étaient écriés à la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se précipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arrêta. + +C’était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu’il eut forcé +la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le +courant l’avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l’enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes +après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre +enfin, s’il revenait à la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +déserte, loin de tout secours. + +Lorsqu’il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s’était alors +souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n’était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +« Eux ! eux ! » s’écria-t-il alors. + +Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied. + +Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était +comme abandonnée autour de la farouche Cité de l’Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et +quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il +comprit aussi qu’ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat, +ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être. + +La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce +soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart. + +Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d’un +élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l’assemblée +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +« Ce n’est pas dans un mois, mes amis, s’écria-t-il, ni même dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l’enfer, et qui porte à dix lieues, est, +à l’heure où je parle, braqué contre elle. Je l’ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent +quelques garanties de solidité, ou qu’ils sortent de la ville à +l’instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées +ni soldats ne marchent encore contre vous. L’adversaire qui vous menace +a dédaigné les moyens d’attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d’un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +réalisent, si Herr Schultze ne s’est pas pour la première fois trompé, +c’est sur cent points à la fois que l’incendie va se déclarer +subitement dans France-Ville ! C’est sur cent points différents qu’il +s’agira de faire tout à l’heure face aux flammes ! Quoi qu’il en doive +advenir, c’est tout d’abord la population qu’il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu’on ne pourra préserver, +dût même la ville entière être détruite, l’or et le temps pourront les +rebâtir ! » + +En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n’est pas en +Amérique qu’on s’aviserait de nier les miracles de la science, même les +plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l’avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjuguée plus encore par l’accent de l’orateur que par ses +paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur +répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les répandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d’un +bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la +campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la +grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui +pouvait servir à combattre le feu, c’est-à-dire de l’eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l’état +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne +laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses lèvres murmuraient ces seuls mots : + +« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... » + +Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d’un +homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d’une +main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu à peu son front s’éclairer, sa figure devenir +rayonnante : + +« Ah ! mes amis ! s’écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s’évanouir comme un +cauchemar devant l’évidence d’un problème de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s’est trompé ! Le danger +dont il nous menace n’est qu’un rêve ! Pour une fois, sa science est en +défaut ! Rien de ce qu’il a annoncé n’arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s’il reste à craindre quelque chose, ce n’est que pour l’avenir ! » + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu’il venait +enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration +de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C’était la +clarté succédant aux ténèbres, le calme à l’angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne +toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans +l’espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l’exposé des calculs de Marcel, +lorsque, tout d’un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu’il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut +déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s’il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l’espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s’arrêter +devant un échec ! + +- Venez ! » s’écria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s’écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à +l’horloge !... + +Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville +avec un sifflement sinistre. + +« Bon voyage ! s’écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l’obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les +limites de l’atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! » + +Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu’on eût cru sorti des entrailles de la terre ! + +C’était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait +avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +« France-Ville, 14 septembre. + +« Il me paraît convenable d’informer le Roi de l’Acier que j’ai passé +fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions, +préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze. + +« En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n’en paierez pas la connaissance de votre vie. + +« Je ne m’appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable, +s’il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous +êtes fait l’ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d’odieux projets contre tout ce que j’aime. J’ai tout +osé, j’ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer. + +« Je m’empresse de vous faire savoir que votre premier coup n’a pas +porté, que votre but, grâce à Dieu, n’a pas été atteint, et qu’il ne +pouvait pas l’être ! Votre canon n’en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu’il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu’il pourrait lancer, ne feront de mal à personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l’avais pressenti, et c’est +aujourd’hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif. + +« C’est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l’ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi +jusqu’à la fin des siècles. Un projectile, animé d’une vitesse initiale +vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la +seconde, ne peut plus “tomber” ! Son mouvement de translation, combiné +avec l’attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours +circuler autour de notre globe. + +« Vous auriez dû ne pas l’ignorer. + +« J’espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n’est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l’agrément d’avoir doté le monde +planétaire d’un nouvel astre, et la Terre d’un second satellite. + +« Marcel BRUCKMANN. » + +Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera à Marcel de n’avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu’il disait que le fameux obus, animé +de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait être hors d’usage. + +Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son +indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, après l’avoir lue, sa tête tomba sur sa +poitrine comme s’il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet +état de prostration qu’au bout d’un quart d’heure, mais par quelle +colère ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu’en furent les éclats ! + +Cependant, Herr Schultze n’était pas homme à s’avouer vaincu. C’est une +lutte sans merci qui allait s’engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus chargés d’acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte +distance ? + +Apaisé par un effort soudain, le Roi de l’Acier était rentré dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait +rien négliger pour se mettre en état de défense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n’était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit +connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu’il savait des +préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le +lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s’occupa de +discuter un plan de résistance et d’en préparer l’exécution. + +En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu’il trouva +moralement changé et bien à son avantage. + +Quelles furent les résolutions prises ? Personne n’en sut le détail. +Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la +presse et répandus dans le public. Il n’était pas malaisé d’y +reconnaître la main pratique de Marcel. + +« Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connaître les forces de l’ennemi et d’adapter le système de +résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que +d’avoir à lutter contre des engins mal connus. » + +Le tout était d’empêcher l’investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C’est cette question qu’étudiait avec activité le Conseil de défense, +et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu, +personne n’en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n’était dédaigné, qui +devait contribuer à l’oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La +houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer, +matière première de l’armement ; la houille, réservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables à la lutte. + +Mais, en même temps que la houille et le fer, s’entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de légumes desséchés s’amoncelaient dans les halles +transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en +état de porter les armes, l’enthousiasme qui l’accueillit témoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffés d’un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés, +élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pièces d’artillerie avait commencé et fut +poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux +était qu’on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possédait la ville et qu’il fut aisé de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu’une difficulté +théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la +résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé +expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle +acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés. + +Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d’abord, il +s’était promis de bien garnir son uniforme de galons d’or, il y +renonça, comprenant qu’il ne devait rien être, pour commencer, qu’un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu’on lui assigna et sut-il s’y +conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d’abord mine de le +plaindre : + +« A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n’aurais peut-être pas +su commander !... C’est le moins que j’apprenne à obéir ! » + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux +travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se +succédèrent tous les jours. C’était tantôt la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de +Sacramento qui avait été coupé par des « uhlans », tombés du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d’entretenir la curiosité de +leurs lecteurs. La vérité, c’est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses +travaux de défense, n’était pas sans l’inquiéter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +« Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait +quelque nouveau tour de sa façon ? » se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d’arrêter les navires ennemis, soit d’empêcher +l’investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses +moments d’inquiétude, redoublait encore d’activité. + +Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée, +était l’heure rapide qu’il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu’il vînt +habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché +par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d’un +engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne +s’était pas encore présenté. L’éternelle partie d’échecs du docteur +avec le colonel Hendon n’offrait cependant pas un intérêt assez +palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser +qu’un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en +soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas +encore lui-même, en observant l’intérêt que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu’ils +étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service +futur des ambulances. + +« Est-ce que ces nouveaux boulons d’acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s’intéressait +à tous les travaux de la défense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel. + +-- Ah ! j’en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel +représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a +creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C’est beaucoup, +n’est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n’est même pas assez ! De ce train-là nous n’aurons pas +terminé l’enceinte à la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L’attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes à rien. + +-- Bonnes à rien ! s’écriait Marcel, d’ordinaire plus calme, bonnes à +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de +leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d’où leur vient-elle, sinon de +vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... » + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s’arrêta. Mlle Jeanne n’insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l’amour du devoir suffisait +sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d’aller +achever un projet ou un devis, s’arrachait à regret à cette douce +causerie, il emportait avec lui l’inébranlable résolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s’attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c’était +la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi +fondamentale de la Cité de l’Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte +algébrique d’un immense mouvement industriel et commercial, est l’une +des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence +naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y +rencontre le Finnois et l’Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement +tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s’y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L’ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne +présenta rien d’extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d’affaires s’aborder gaiement ou +gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées +de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations +propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d’énormes +paquets de lettres et les parcourir d’un oeil distrait. + +Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la +foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s’éleva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu’une bande de +papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt +s’ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes +placardés par les gardes de la Bourse. + +L’intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau +télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient +ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers +ces groupes agités. + +Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d’être apportée +par l’un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidité de l’éclair. + +Les uns disaient : + +« Quelle plaisanterie !... C’est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n’y a pas de fumée sans feu ! + +-- Est-ce qu’on sombre dans une situation comme celle-là ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l’outillage représentent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s’écriait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriqués ! répliquait celui-là. + +-- Parbleu ! c’est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l’explique pas du tout !... Je n’y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-là n’arrivaient pas tous les jours et aux +maisons réputées les plus solides ! + +-- Stahlstadt n’est pas une maison, c’est une ville ! + +-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l’a-t-il pas formée, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c’est tellement absurde que cela ne supporte +pas l’examen ! C’est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d’une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d’être placardé à +l’instant ! » + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La +dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes : + +« _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. » + +Cette fois, il n’y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la +nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle +de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C’était la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisième ordre. + +D’autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l’événement se déchaînaient avec fureur. + +Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d’experts, ne +l’était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel déchaînement effréné de la spéculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l’Union +américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de +l’industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre, +ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l’âcre +demandé ! + +Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d’assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l’_Alto_ comme le _Guardian_, +l’_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractères +gigantesques les maigres informations qu’ils avaient pu recueillir, ces +informations se réduisaient, en somme, presque à néant. + +Tout ce qu’on savait, c’est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l’Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté +que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour +parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis +télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu’ils avaient alors +recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de +Stahlstadt ; qu’à dater de ce moment les traites et les chèques tirés +par Herr Schultze sur leur caisse s’étaient accumulés quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d’origine avec la +mention « No effects » (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes +inquiets, les questions furieuses, s’étaient abattus d’une part sur la +maison de banque, de l’autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une réponse décisive était arrivée. + +« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n’a pas +laissé d’ordres, et les caisses de secteur sont vides. » + +Dès lors, il n’avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des +créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au +tribunal de commerce. La déconfiture s’était dessinée en quelques +heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances +connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voilà ce qu’on savait et ce que tous les journaux racontaient, à +quelques amplifications près. Il va sans dire qu’ils annonçaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus +spéciaux. + +Et, de fait, il n’en était pas un qui n’eût dès la première heure +expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l’Acier s’était vue investie par +une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l’enceinte +extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +séduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n’était changé dans la routine de leur section. Les +contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur, +qu’il n’y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni +d’instructions venues du Bloc central, et qu’en conséquence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d’éclairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d’un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée +de cette disparition, c’est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mystérieux personnage allait reparaître d’une minute +à l’autre dominait encore obscurément les inquiétudes. + +A l’usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué +comme à l’ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tâche partielle dans l’horizon limité de sa section. Les +caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu’à ce jour aux nécessités +locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop +haut degré de perfection, le maître s’était réservé une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n’entraînât +pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C’est +ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de +l’Acier avait signé des ordres, jusqu’au 13 octobre, où la nouvelle de +la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient +été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient +arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d’un coup de crayon rouge et d’en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus élevés de l’usine n’auraient jamais songé +seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face +de leurs subordonnés d’un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun, +vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --, +comme autant d’instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s’était donc cantonné dans la responsabilité étroite +de son mandat, avait attendu, temporisé, « vu venir » les événements. + +A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière +s’était prolongée jusqu’au moment où les principales maisons +intéressées, subitement saisies d’alarme, avaient télégraphié, +sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions +légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida +pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n’avoir que des +pieds d’argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze +s’était dérobé à ses créanciers. + +C’est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre +Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux +politiques au président Grant l’homme le plus taciturne de son siècle, +l’infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n’avaient pas +été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de +s’avouer à eux-mêmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique, +c’était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville +indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et +légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à +New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l’actif +représenté par l’usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les +indemniser. Mais à quel tribunal s’adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire +spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si +seulement il avait laissé un représentant, un conseil d’administration, +un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil +judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en +chef, le notaire, l’avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait réalisé en sa personne l’idéal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet +édifice formidable s’écroulait comme un château de cartes. + +En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un +syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif, +s’emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu’il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu’un peu d’argent peut-être et un pouvoir régulateur. + +Mais rien de tout cela n’était possible. L’instrument légal faisait +défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une +barrière morale, plus infranchissable, s’il est possible, que les +circonvallations élevées autour de la Cité de l’Acier. Les infortunés +créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans +l’impossibilité de le saisir. + +Tout ce qu’ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de +se concerter et d’adresser une requête au Congrès pour lui demander de +prendre leur cause en main, d’épouser les intérêts de ses nationaux, de +prononcer l’annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire +rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement +intéressés dans l’affaire ; la requête, par plus d’un côté, séduisait +le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu’elle serait +couronnée d’un plein succès. Malheureusement, le Congrès n’était pas en +session, et de longs délais étaient à redouter avant que l’affaire pût +lui être soumise. + +En attendant ce moment, rien n’allait plus à Stahlstadt et les +fourneaux s’éteignaient un à un. + +Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l’usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d’un salaire qui mettrait peut-être six mois à +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n’en était d’avis. +Quel travail, d’ailleurs ? La source des commandes s’était tarie en +même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les +chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d’ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n’y +eut pas de plan arrêté, parce qu’il n’y en avait pas de possible. Le +chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs +et de vices. L’atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +cheminée qui avait cessé de fumer à l’usine, on vit naître un cabaret +dans les villages d’alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su +prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la +ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, +s’éparpillèrent aux quatre coins de l’horizon, eurent bientôt retrouvé, +l’un à l’est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en +était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l’oeil +cave et le coeur navré ! + +Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d’oiseaux de +proie à face humaine qui s’abat d’instinct sur tous les grands +désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt +privés de crédit comme de salaire, d’espoir comme de travail, et voyant +s’allonger devant eux, noir comme l’hiver qui allait s’ouvrir, un +avenir de misère ! + +XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à +France-Ville, le premier mot de Marcel avait été : + +« Si ce n’était qu’une ruse de guerre ? » + +Sans doute, à la réflexion, il s’était bien dit que les résultats d’une +telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu’en bonne logique +l’hypothèse était inadmissible. Mais il s’était dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d’un homme tel que Herr +Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier +à sa passion. Quoi qu’il en pût être, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une +proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semées par l’ennemi dans le but d’endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices poussés avec plus d’ardeur que jamais, +accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d’adresser à +ce qui pouvait à toute force n’être qu’une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée, +comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de +son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans +avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se félicitait, on s’invitait à dîner. Les femmes +exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément +congé d’exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était +rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c’était sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entraînés à leur perte, lui qui n’avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d’une si +terrible inquiétude et respirait à l’aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s’était rapproché davantage, on +s’était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par +les mêmes intérêts. Chacun avait senti s’agiter dans son coeur un être +nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « patrie » +était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l’aimait. + +Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout +à l’avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On +n’aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l’avenir, à +tout événement, on serait prêt. + +Enfin, jamais le sort de l’oeuvre du docteur Sarrasin ne s’était +annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n’eût pas été son ouvrage, des +remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à +l’organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville +aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été +mis à exécution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu’après avoir porté une +lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore +la Cité de l’Acier. + +Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l’entreprise +serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu’il allait faire +là une sorte de descente aux enfers ; qu’il pouvait trouver on ne sait +quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu’il +le lui avait dépeint, n’était pas homme à disparaître impunément pour +les autres, à s’ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée +d’un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l’agonie terrible +du requin !... + +« C’est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon +devoir d’aller à Stahlstadt. C’est une bombe dont il m’appartient +d’arracher la mèche avant qu’elle n’éclate, et je vous demanderai même +la permission d’emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s’écria le docteur. + +-- Oui ! C’est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » répondit le vieillard +ému en l’embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages +abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous +deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir +sans avoir éclairci ce sombre mystère. + +Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui +faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s’était +obstiné à douter jusqu’à ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L’usine était complètement arrêtée, c’était évident. De cette route +qu’il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, +il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l’éclair parti de la +baïonnette d’une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les +fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de +verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se +dressaient à l’horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L’expression de +solitude et de désolation était si forte, qu’Octave ne put s’empêcher +de dire : + +« C’est singulier, je n’ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci +! On se croirait dans un cimetière ! » + +Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du +fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant +ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s’y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n’y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six +mètres. + +Il fallut plus d’une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en +le lançant à tour de bras à l’une des poutrelles. Après bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se +hisser à la force des poignets jusqu’au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son +tour le même chemin. + +Il ne resta plus alors qu’à ramener le câble de l’autre côté de la +muraille, à faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s’élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui, +de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +« Allez-vous-en !... Vous n’avez que faire de vouloir pénétrer nos +secrets ! » + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +« Le mieux est d’attaquer la porte O, que je connais », dit Marcel. + +Ils se dirigèrent vers l’ouest et arrivèrent bientôt devant l’arche +monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chêne, à gros clous d’acier, étaient fermés. Marcel s’en +approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu’il ramassa sur la +chaussée. + +L’écho seul lui répondit. + +« Allons ! à l’ouvrage ! » cria-t-il à Octave. + +Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l’amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s’accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent +à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l’axe du secteur O. + +« Bon ! s’écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien +avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d’y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. » + +C’était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis +lors de son arrivée à l’usine. Qu’elle était lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui +levaient en l’air leurs grands bras éplorés comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d’une +diversion. + +« Voici un atelier qui t’intéressera davantage », dit-il à Octave en +le précédant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d’acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu’il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de +bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes +de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux +meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le +besoin, d’ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d’étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expédition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu’il avait à faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n’y avait pas à y songer. Cette +muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres +bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n’était pas une opération facile. +Restait l’emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer +d’embûches le terrain qu’il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s’emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d’établir. Mais rien de tout cela n’était pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l’axe du secteur, jusqu’au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +« Que dirais-tu d’un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! » répondit Octave, prêt à +tout tenter. + +Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l’interstice de deux pierres, en détacher +une, et enfin, à l’aide d’un foret, opérer la percée de plusieurs +petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les +saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée. + +Marcel savait qu’elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué +que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave +voûtée, il vint s’y réfugier avec Octave. + +Tout à coup, l’édifice et la cave même furent secoués comme par l’effet +d’un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les +airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes, +une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s’effondrant, de poutres craquant, de murs s’écroulant, au milieu des +cascades claires des vitres cassées. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors +leur retraite. + +Si habitué qu’il fût aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut émerveillé des résultats qu’il constata. La moitié du +secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d’une ville bombardée. De +toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les +plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, +retombant lentement du ciel où l’explosion les avait projetés, +s’étalaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était +détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l’autre +côté de la brèche, l’ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à +lui bien connue, où il avait passé tant d’heures monotones. + +Du moment où cette cour n’était plus gardée, la grille de fer qui +l’entourait n’était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie. + +Partout le même silence. + +Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient +ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche, +le dessin de machine à vapeur qu’il avait commencé, lorsqu’un ordre de +Herr Schultze l’avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient gardé la physionomie d’un mouvement suspendu, +d’une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central +et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la +pensée de Marcel, les séparer du parc. + +« Est-ce qu’il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d’abord chercher une +porte qu’une simple fusée enverrait en l’air. » + +Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un +corps de bâtiment qui s’en détachait comme un éperon, ou d’escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les +planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette +ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l’autre côté, +s’étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température +de printemps. + +« Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place ! +dit-il à son compagnon. + +-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop +d’honneur ! » + +Et il commença d’attaquer la poterne à grands coups de pic. + +Il l’avait à peine ébranlée, qu’on entendit une serrure intérieure +grincer sous l’effort d’une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s’entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne. + +« _Wer da ?_ » (Qui va là ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s’attendaient à rien moins qu’à une pareille +question. Ils en furent plus surpris véritablement qu’ils ne l’auraient +été d’un coup de fusil. + +De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette +ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit, +était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l’on admettait que +Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre +physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce +qui n’était, dans le premier cas, qu’une sorte d’enquête archéologique, +devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction. + +Toutes ces idées se présentèrent à l’esprit de Marcel avec tant de +force, qu’il resta d’abord comme frappé de mutisme. + +« _Wer da ?_ » répéta la voix, avec un peu d’impatience. + +L’impatience n’était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour +arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n’avoir rien à +répondre lorsqu’on vous demande simplement : + +« Qui va là ? » cela ne laissait pas d’être surprenant. + +Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de +sa position, et aussitôt, s’exprimant en allemand : + +« Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr +Schultze. » + +Il n’avait pas articulé ces mots qu’une exclamation de surprise se fit +entendre à travers la porte entrebâillée : + +« _Ach !_ » + +Et, par l’ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache hérissée, un oeil hébété, qu’il reconnut aussitôt. Le +tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps. + +« Johann Schwartz ! s’écria le géant avec une stupéfaction mêlée de +joie. Johann Schwartz ! » + +Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l’étonner presque autant +qu’il avait dû l’être de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler +à Herr Schultze ? » répéta Marcel, voyant qu’il ne recevait d’autre +réponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tête. + +« Pas d’ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et +que je désire l’entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! » + +Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial. + +Octave finit par s’impatienter. + +« A quoi bon demander la permission d’entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! » + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne +résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le +battant, dont les deux verrous furent successivement tirés. + +« Il faut qu’ils soient plusieurs derrière cette planche ! » s’écria +Octave, assez humilié de ce résultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa +un cri de surprise : + +« Il y a un second géant ! + +-- Arminius ? » répondit Marcel. + +Et il regarda à son tour par le trou de vrille. + +« Oui ! c’est Arminius, le collègue de Sigimer ! » + +Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tête à Marcel. + +« _Wer da ?_ » disait la voix. + +C’était celle d’Arminius, cette fois. + +La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu’il devait +avoir atteinte à l’aide d’une échelle. + +« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? » + +Il n’avait pas achevé ces mots que le canon d’un fusil se montra sur la +crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d’Octave. + +« Eh bien, voilà pour te répondre ! » s’écria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +éclats. + +A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s’élancèrent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lézardé par l’explosion, qu’ils venaient de +franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette +échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n’étaient là pour défendre le passage. + +Les jardins s’ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la +splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé. + +« C’était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s’être +tapis derrière les buissons ! » + +Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l’un des côtés de +l’allée qui s’ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d’arbre +en arbre, d’obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie +individuelle la plus élémentaire. + +La précaution était sage. Ils n’avaient pas fait cent pas, qu’un second +coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l’écorce d’un arbre que +Marcel venait à peine de quitter. + +« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! » dit Octave à demi voix. + +Et, joignant l’exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu’à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s’élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n’avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n’eut +que le temps de se jeter derrière le tronc d’un palmier pour en éviter +un quatrième. + +« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria +Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la +fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C’est là +qu’ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma façon ! » + +En un clin d’oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de +longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce bâton, qu’il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu’il occupait, de +manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l’oreille : + +« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place, +tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! » + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d’heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent échangées sans résultat. + +La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais, +personnellement, il ne s’en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chaussée, la carabine d’Octave les avait mises en miettes. + +Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +étouffé : + +« A moi !... Je le tiens !... » + +Quitter son abri, s’élancer à découvert dans le rond-point, monter à +l’assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l’affaire d’une demi-minute. +Un instant après, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +désespérément. Surpris par l’attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert à l’improviste une porte intérieure, le géant n’avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n’avait pas perdu +l’espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte eût nécessairement fini par la mort de l’un des combattants, +si l’intervention d’Octave ne fat arrivée à point pour amener un +résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se +vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement. + +« Et l’autre ? » demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l’appartement un sofa sur lequel Arminius +était étendu tout sanglant. + +« Est-ce qu’il a reçu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui », répondit Marcel. + +Puis il s’approcha d’Arminius. + +« Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l’a pas volé ! s’écria Octave. + +-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons +procéder à une visite sérieuse. D’abord le cabinet de Herr Schultze ! » + +Du salon d’attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les +deux jeunes gens suivirent l’enfilade d’appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l’Acier. + +Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu’il +rencontrait devant lui jusqu’au salon vert et or. + +Il s’attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d’aussi singulier +que le spectacle qui s’offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait +été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n’étaient de tous côtés que +lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfonçait jusqu’à mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc, +et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet +du maître. + +Que de questions, de souffrances, d’attentes anxieuses, de misères, de +larmes enfermées dans ces plis muets à l’adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par +l’absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +« Il s’agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du +laboratoire ! » + +Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu’il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un +tous les panneaux, et, s’armant d’une tige de fer qu’il prit dans la +cheminée, il les fit sauter l’un après l’autre ! En vain il sonda la +muraille avec l’espoir de l’entendre sonner le creux ! Il fut bientôt +évident que Herr Schultze, inquiet de n’être plus seul à posséder le +secret de la porte de son laboratoire, l’avait supprimée. + +Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre. + +« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu’ici, puisque c’est +ici qu’Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C’est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu’en faisant murer l’ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l’abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? » + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n’en fut pas moins +décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait +rien de suspect. + +« Qui te dit que l’ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave. + +-- J’en suis moralement sûr ! répondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu’à explorer le plafond », dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale à coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu’à son +extrême surprise, il le vit s’abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa à découvert un trou béant, d’où une légère échelle d’acier +descendit automatiquement jusqu’au ras du parquet. + +C’était comme une invitation à monter. + +« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit tranquillement Marcel ; et il +s’élança aussitôt sur l’échelle, suivi de près par son compagnon. + +XVIII L’AMANDE DU NOYAU + +L’échelle d’acier s’accrochait par son dernier échelon au parquet même +d’une vaste salle circulaire, sans communication avec l’extérieur. +Cette salle eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une +éblouissante lumière blanchâtre n’eût filtré à travers l’épaisse vitre +d’un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût +dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, +il apparaît dans toute sa pureté. + +Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l’antichambre d’un monument funéraire. + +Marcel, avant d’aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un +moment d’hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n’en pouvait +douter, allait sortir l’impénétrable secret qu’il était venu chercher à +Stahlstadt ! + +Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Octave et lui allèrent +s’agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous +d’eux. + +Un spectacle aussi horrible qu’inattendu s’offrit alors à leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait démesurément les objets que l’on regardait à travers. + +Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui +sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique +d’un phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa +cloche vide d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante +n’avait pas cessé d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la +réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre. + +Autour de ce spectre, des éclats d’obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C’était Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa mâchoire, à ses dents éclatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la +fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible ! + +Le Roi de l’Acier était devant sa table, tenant une plume de géant, +grande comme une lance, et il semblait écrire encore ! N’eût été le +regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa bouche, on +l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis dans +les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, +caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les +réactifs dans leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en dépit de l’horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il était heureux qu’il eût pu +observer du dehors l’intérieur de ce laboratoire, car très certainement +Octave et lui auraient été frappés de mort en y pénétrant. + +Comment donc s’était produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu’il eut remarqué que les fragments +d’obus, épars sur le plancher, n’étaient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l’enveloppe intérieure, qui contenait l’acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu’elle avait à supporter, était faite de ce verre +trempé, qui a dix ou douze fois la résistance du verre ordinaire ; mais +un des défauts de ce produit, qui était encore tout nouveau, c’est que, +par l’effet d’une action moléculaire mystérieuse, il éclate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C’est ce qui avait dû arriver. +Peut- être même la pression intérieure avait-elle provoqué plus +inévitablement encore l’éclatement de l’obus qui avait été déposé dans +le laboratoire. L’acide carbonique, subitement décomprimé, avait alors +déterminé, en retournant à l’état gazeux, un effroyable abaissement de +la température ambiante. + +Toujours est-il que l’effet avait dû être foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l’attitude qu’il avait au moment de +l’explosion, s’était instantanément momifié au milieu d’un froid de +cent degrés au-dessous de zéro. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c’est que le Roi de l’Acier +avait été frappé pendant qu’il écrivait. + +Or, qu’écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait être intéressant de recueillir la +dernière pensée, de connaître le dernier mot d’un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxié tout être vivant qu’il eût +enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C’eût été courir à une mort +certaine, et, évidemment, les risques étaient hors de proportion avec +les avantages que l’on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s’il n’était pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernières lignes tracées par sa main, il était probable +qu’on pourrait les déchiffrer, agrandies qu’elles devaient être par la +réfraction de la lentille. Le disque n’était-il pas là, avec les +puissants rayons qu’il faisait converger sur tous les objets renfermés +dans ce laboratoire, si puissamment éclairé par la double lampe +électrique ? + +Marcel connaissait l’écriture de Herr Schultze, et, après quelques +tâtonnements, il parvint à lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu’écrivait Herr Schultze, c’était plutôt un ordre +qu’une instruction. + +« Ordre à B. K. R. Z. d’avancer de quinze jours l’expédition projetée +contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l’expérience, cette fois, soit foudroyante +et complète. -- Ne changez pas un iota à ce que j’ai décidé. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et que ce +soit en même temps l’effroi et l’étonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien exécutés rendent ce résultat inévitable. + +« Vous m’expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +« SCHULTZ... » + +Cette signature était inachevée ; 1’E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurèrent d’abord muets et immobiles devant cet +étrange spectacle, devant cette sorte d’évocation d’un génie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s’arracher à cette lugubre scène. Les deux amis, +très émus, quittèrent donc la salle, située au-dessus du laboratoire. + +Là, dans ce tombeau où régnerait l’obscurité complète lorsque la lampe +s’éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre du Roi de l’Acier +allait rester seul, desséché comme une de ces momies des Pharaons que +vingt siècles n’ont pu réduire en poussière !... + +Une heure plus tard, après avoir délié Sigimer, fort embarrassé de la +liberté qu’on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, où ils rentraient le soir même. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu’on lui annonça +le retour des deux jeunes gens. + +« Qu’ils entrent ! s’écria-t-il, qu’ils entrent vite ! » + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +« Eh bien ? + +-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l’esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n’est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! » s’écria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s’être remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me réjouir puisqu’elle éloigne de nous ce +que j’exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motivée ! comprends-tu qu’elle m’ait, contre toute raison, serré le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantes s’était-il +constitué notre ennemi ? Pourquoi surtout n’a-t-il pas mis ses rares +qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les +nôtres et leur donner un but commun ! Voilà ce qui tout d’abord m’a +frappé, quand tu m’as dit : “Herr Schultze est mort.” Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le mystérieux +laboratoire qu’avec une habileté diabolique il s’était appliqué à +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n’en connaissait +l’existence, et nul, par conséquent, n’eût pu y pénétrer même pour lui +porter secours. Il a donc été victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle il avait +compté bien à tort pour être à lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, à l’heure marquée de Dieu, s’est soudain tournée +contre lui et contre son but ! + +-- Il n’en pouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze était parti d’une donnée absolument erronée. En effet, le +meilleur gouvernement n’est-il pas celui dont le chef, après sa mort, +peut être le plus facilement remplacé, et qui continue de fonctionner +précisément parce que ses rouages n’ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui s’est passé à +Stahlstadt est la démonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J’ai trouvé Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d’où partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité de l’Acier, +sans que jamais un seul eût été discuté La mort lui avait à ce point +laissé l’attitude et toutes les apparences de la vie que j’ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l’inventeur a été le +martyr de sa propre invention ! Il a été foudroyé par l’un de ces obus +qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s’est brisée dans sa main, +au moment même où il allait tracer la dernière lettre d’un ordre +d’extermination ! Ecoutez ! » + +Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, tracées par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +« Ce qui d’ailleurs m’eût prouvé mieux encore que Herr Schultze était +mort, si j’avais pu en douter plus longtemps, c’est que tout avait +cessé de vivre autour de lui ! C’est que tout avait cessé de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous les mouvements ! La +paralysie du maître avait du même coup paralysé les serviteurs et +s’était étendue jusqu’aux instruments ! + +-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, là, justice de Dieu ! +C’est en voulant précipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c’est en forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombé ! + +-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultze mort, si c’est +la paix pour nous, c’est aussi la ruine pour l’admirable établissement +qu’il avait créé, et provisoirement, c’est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l’Acier imaginait, +ont creusé dix abîmes. Aveuglé, d’une part, par ses succès, de l’autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d’immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait +nous être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses créances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu’une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu’elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n’a +qu’un héritier possible, docteur, et cet héritier, c’est vous. Il ne +faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop en ce monde qu’il n’y +a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une +grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère, qu’il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l’humanité. Or, à cette tâche, je suis prêt à me +dévouer tout entier. + +-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voilà prêt à travailler sous ses ordres, si mon père y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce à toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un arsenal d’instruments tel que +personne au monde ne pensera plus désormais à nous attaquer ! Et, +comme, en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons +d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n’ai pas deux fils !... pourquoi tu n’es pas le frère d’Octave !... A +nous trois, rien ne m’eût paru impossible !... » + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est +une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser +enfin à eux pour eux-mêmes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être +collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui, +alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé +de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses +dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme +le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut- être que +celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude +effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était +plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte +reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son +bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait +voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls. + +Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres : + +« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est +pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous, +de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous +touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure, +répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à +qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d’accueillir, et cependant la jeune +fille répondait non, et toujours non ! » + +A ce moment, Marcel, d’un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet +resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu’il ne +se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son +bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte +de ce petit incident. + +« “Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes +que tu ne te donnes pas même la peine d’examiner ? Tu es moins +péremptoire d’ordinaire !” + +« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin +à parler, et alors, comme c’est un esprit net et un coeur droit, une +fois résolue à rompre le silence, voici ce qu’elle dit : + +« “Je vous réponds non avec autant de sincérité que j’en mettrais à +vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de +mon coeur. Je tombe d’accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m’offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que +j’imagine que toutes ces demandes s’adressent beaucoup plus à ce qu’on +appelle le plus beau, c’est-à-dire le plus riche parti de la ville, +qu’à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner +l’envie de répondre oui, j’oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu’aucune de ces demandes n’est celle que j’attendais, celle que +j’attends encore, et j’ajouterai que, malheureusement, celle que +j’attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous... + +« Elle n’acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +« Mais, soit qu’il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu’il +trouvât nécessaire qu’un peu plus de lumière se fît entre la mère et la +fille avant d’intervenir, le mari n’eut pas l’air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d’embarras et peut-être aussi d’un peu +de colère, prit soudain le parti d’aller jusqu’au bout. + +« “Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que +j’espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu’il n’était +même pas impossible qu’elle ne se fît jamais. J’ajoute que ce retard, +fût-il indéfini, ne saurait ni m’étonner ni me blesser. J’ai le malheur +d’être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est +très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C’est à lui +d’attendre... + +« - Pourquoi pas à nous d’arriver ? “ dit la mère voulant peut-être +arrêter sur les lèvres de sa fille les paroles qu’elle craignait +d’entendre. + +« Ce fut alors que le mari intervint. + +« “Ma chère amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n’est pas impunément qu’une mère aussi justement écoutée +de sa fille que vous, célèbre devant elle depuis qu’elle est au monde +ou peu s’en faut, les louanges d’un beau et brave garçon qui est +presque de notre famille, qu’elle fait remarquer à tous la solidité de +son caractère, et qu’elle applaudit à ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l’occasion de vanter à son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +dévouement qu’il en a reçues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingué entre tous par son père et par sa mère, ne l’avait pas +remarqué à son tour, elle aurait manqué à tous ses devoirs ! + +« -- Ah ! père ! s’écria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mère pour y cacher son trouble, si vous m’aviez devinée, +pourquoi m’avoir forcée de parler ? + +« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la joie de t’entendre, +ma mignonne, pour être plus assuré encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mère que nous +approuvons le chemin qu’a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour épargner à l’homme pauvre et fier dont il s’agit de +faire une demande à laquelle sa délicatesse répugne, cette demande, +c’est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j’ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la première +bonne occasion qui se présentera, je me permettrai de demander à +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d’être mon gendre +!...” » + +Pris à l’improviste par cette brusque péroraison, Marcel s’était dressé +sur ses pieds comme s’il eût été mû par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serré la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien était pâle comme un mort. Mais +n’est-ce pas l’un des aspects que prend le bonheur, dans les âmes +fortes, quand il y entre sans avoir crié : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, débarrassée de toute inquiétude, en paix avec tous ses +voisins, bien administrée, heureuse, grâce à la sagesse de ses +habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, si justement mérité, +ne lui fait pas d’envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cité de l’Acier n’était qu’une usine formidable, qu’un engin de +destruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grâce +à Marcel Bruckmann, sa liquidation s’est opérée sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de Jeanne, et la +naissance d’un enfant vient d’ajouter à leur félicité. + +Quant à Octave, il s’est mis bravement sous les ordres de son beau- +frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier à l’une de ses amies, charmante d’ailleurs, dont les +qualités de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honnêtes ambitions. + +On peut donc assurer dès maintenant que l’avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l’exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cité modèles, ne sera pas perdu +pour les générations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA +BEGUM *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will be +renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg™ electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Verne</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968]<br> +Release Date: January, 2004<br> +First Posted: April 6, 2002<br> +Last Updated: June 3, 2023</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Norm Wolcott</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***</div> + + + +<h1>Les Cinq Cents Millions de la Begum</h1> + +<table class="autotable"> +<tr><td colspan="2" class="tdc">TABLE DES MATIÈRES</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#I">I</a> </td><td>- OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#II">II</a> </td><td>- DEUX COPAINS</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#III">III</a> </td><td>- UN FAIT DIVERS</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#IV">IV</a> </td><td>- PART Â DEUX</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#V">V</a> </td><td>- LA CITÉ DE L'ACIER</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VI">VI</a> </td><td>- LE PUITS ALBRECHT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VII">VII</a> </td><td>- LE BLOC CENTRAL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#VIII">VIII</a> </td><td>- LA CAVERNE DU DRAGON</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#IX">IX</a> </td><td>- « P. P. C. »</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#X">X</a> </td><td>- UN ARTICLE DE L' « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XI">XI</a> </td><td>- UN DÎNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XII">XII</a> </td><td>- LE CONSEIL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIII">XIII</a> </td><td>- MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIV">XIV</a> </td><td>- BRANLE-BAS DE COMBAT</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XV">XV</a> </td><td>- LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVI">XVI</a> </td><td>- DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVII">XVII</a> </td><td>- EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td>- L'AMANDE DU NOYAU</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#XIX">XIX</a> </td><td>- UNE AFFAIRE DE FAMILLE</td></tr> +<tr><td class="tdr"><a href="#CON">XX</a> </td><td>- CONCLUSION</td></tr> +</table> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="I">I      OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE</h2> +</div> +<p>« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! +» se dit à lui-même le bon docteur en se +renversant dans un grand fauteuil de cuir.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le +monologue, qui est une des formes de la distraction.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux +yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie +à la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se +dit à première vue : voilà un brave homme. A +cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune +recherche, le docteur était déjà rasé +de frais et cravaté de blanc.</p> + +<p>Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, +à Brighton, s'étalaient le <i>Times</i>, le <i>Daily +Telegraph</i>, le <i>Daily News</i>. Dix heures sonnaient à +peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la +ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son +hôtel et de lire dans les principaux journaux de Londres le +compte rendu <i>in extenso</i> d'un mémoire qu'il avait +présenté l'avant-veille au grand Congrès +international d'Hygiène, sur un « compte-globules du +sang » dont il était l'inventeur.</p> + +<p>Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait +une côtelette cuite à point, une tasse de thé +fumant et quelques-unes de ces rôties au beurre que les +cuisinières anglaises font à merveille, grâce +aux petits pains spéciaux que les boulangers leur +fournissent.</p> + +<p>« Oui, répétait-il, ces journaux du +Royaume-Uni sont vraiment très bien faits, on ne peut pas +dire le contraire !... Le speech du vice- président, la +réponse du docteur Cicogna, de Naples, les +développements de mon mémoire, tout y est saisi au +vol, pris sur le fait, photographié. »</p> + +<p>« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. +L'honorable associé s'exprime en français. "Mes +auditeurs m'excuseront, dit-il en débutant, si je prends +cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux +ma langue que je ne saurais parler la leur..." »</p> + +<p>« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel +vaut mieux du compte rendu du <i>Times</i> ou de celui du +<i>Telegraph</i>... On n'est pas plus exact et plus précis ! +»</p> + +<p>Le docteur Sarrasin en était là de ses +réflexions, lorsque le maître des +cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un +moindre titre à un personnage si correctement vêtu de +noir -- frappa à la porte et demanda si « monsiou +» était visible...</p> + +<p>« Monsiou » est une appellation +générale que les Anglais se croient obligés +d'appliquer à tous les Français indistinctement, de +même qu'ils s'imagineraient manquer à toutes les +règles de la civilité en ne désignant pas un +Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand +sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, +ont-ils raison. Cette habitude routinière a +incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée la +nationalité des gens.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était +présentée. Assez étonné de recevoir une +visite en un pays où il ne connaissait personne, il le fut +plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier minuscule +:</p> + +<p>« MR. SHARP, <i>solicitor</i>, « 93, +<i>Southampton row</i> « LONDON. »</p> + +<p>Il savait qu'un « solicitor » est le +congénère anglais d'un avoué, ou plutôt +homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, +l'avoué et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.</p> + +<p>« Que diable puis-je avoir à démêler +avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans +y songer une mauvaise affaire ?... »</p> + +<p>« Vous êtes bien sûr que c'est pour moi ? +reprit-il.</p> + +<p>-- Oh ! yes, monsiou.</p> + +<p>-- Eh bien ! faites entrer. »</p> + +<p>Le maître des cérémonies introduisit un +homme jeune encore, que le docteur, à première vue, +classa dans la grande famille des « têtes de mort +». Ses lèvres minces ou plutôt +desséchées, ses longues dents blanches, ses +cavités temporales presque à nu sous une peau +parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au +regard de vrille lui donnaient des titres incontestables à +cette qualification. Son squelette disparaissait des talons +à l'occiput sous un « ulster-coat » à +grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée d'un +sac de voyage en cuir verni.</p> + +<p>Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son +sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit +:</p> + +<p>« William Henry Sharp junior, associé de la maison +Billows, Green, Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que +j'ai l'honneur ?...</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- François Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est en effet mon nom.</p> + +<p>-- De Douai ?</p> + +<p>-- Douai est ma résidence.</p> + +<p>-- Votre père s'appelait Isidore Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est exact.</p> + +<p>-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. +»</p> + +<p>Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit +:</p> + +<p>« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, +VIème arrondissement, rue Taranne, numéro 54, +hôtel des Ecoles, actuellement démoli.</p> + +<p>-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?...</p> + +<p>-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, +poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle était originaire +de Bar-le-Duc, fille de Bénédict Langévol, +demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalité de ladite ville... Ces +registres sont une institution bien précieuse, monsieur, +bien précieuse !... Hem !... hem !... et soeur de +Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème +léger...</p> + +<p>-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, +émerveillé par cette connaissance approfondie de sa +généalogie, que vous paraissez sur ces divers points +mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille de +ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout +ce que je sais d'elle.</p> + +<p>-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre +grand-père, Jean Sarrasin, qu'elle avait +épousé en 1799. Tous deux allèrent +s'établir à Melun comme ferblantiers et y +restèrent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie +Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait +qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce +moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, +retrouvée à Paris...</p> + +<p>-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, +entraîné malgré lui par cette précision +toute mathématique. Mon grand-père vint +s'établir à Paris pour l'éducation de son +fils, qui se destinait à la carrière médicale. +Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, +où mon père exerçait sa profession et +où je suis né moi-même en 1822.</p> + +<p>-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de +frères ni de soeurs ?...</p> + +<p>-- Non ! j'étais fils unique, et ma mère est morte +deux ans après ma naissance... Mais enfin, monsieur, me +direz vous ?... »</p> + +<p>Mr. Sharp se leva.</p> + +<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en +prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais +professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir +découvert et d'être le premier à vous +présenter mes hommages ! »</p> + +<p>« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. +C'est assez fréquent chez les "têtes de mort". +»</p> + +<p>Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.</p> + +<p>« Je ne suis pas fou le moins du monde, +répondit-il avec calme. Vous êtes, à l'heure +actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, +concédé, sur la présentation du gouverneur +général de la province de Bengale, à +Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en +1819, veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et +décédé en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel +est mort idiot et sans postérité, incapable et +intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente +ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est +restée sous séquestre et tutelle, et les +intérêts en ont été capitalisés +presque intégralement pendant la vie du fils imbécile +de Jean-Jacques Langévol. Cette succession a +été évaluée en 1870 au chiffre rond de +vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq +millions de francs. En exécution d'un jugement du tribunal +d'Agra, confirmé par la cour de Delhi, homologué par +le Conseil privé, les biens immeubles et mobiliers ont +été vendus, les valeurs réalisées, et +le total a été placé en dépôt +à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent +vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chèque, aussitôt après avoir fait vos +preuves généalogiques en cour de chancellerie, et sur +lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous faire +avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte à valoir... »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il +resta un instant sans trouver un mot à dire. Puis, mordu par +un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait +expérimental ce rêve des <i>Mille et une nuits</i>, il +s'écria :</p> + +<p>« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me +donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous +été conduit à me découvrir ?</p> + +<p>-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant +sur le sac de cuir verni. Quant à la manière dont je +vous ai trouvé, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que +je vous cherche. L'invention des proches, ou « next of kin +», comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses +successions en déshérence qui sont +enregistrées tous les ans dans les possessions britanniques, +est une spécialité de notre maison. Or, +précisément, l'héritage de la Bégum +Gokool exerce notre activité depuis un lustre entier. Nous +avons porté nos investigations de tous côtés, +passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais +même arrivé à la conviction qu'il n'y avait pas +un autre Sarrasin en France, quand j'ai été +frappé hier matin, en lisant dans le <i>Daily News</i> le +compte rendu du Congrès d'Hygiène, d'y voir un +docteur de ce nom qui ne m'était pas connu. Recourant +aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette +succession, j'ai constaté avec étonnement que la +ville de Douai avait échappé à notre +attention. Presque sûr désormais d'être sur la +piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu à la +sortie du Congrès, et ma conviction a été +faite. Vous êtes le portrait vivant de votre grand-oncle +Langévol, tel qu'il est représenté dans une +photographie de lui que nous possédons, d'après une +toile du peintre indien Saranoni. »</p> + +<p>Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au +docteur Sarrasin. Cette photographie représentait un homme +de haute taille avec une barbe splendide, un turban à +aigrette et une robe de brocart chamarrée de vert, dans +cette attitude particulière aux portraits historiques d'un +général en chef qui écrit un ordre d'attaque +en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on +distinguait vaguement la fumée d'une bataille et une charge +de cavalerie.</p> + +<p>« Ces pièces vous en diront plus long que moi, +reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans +deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos +ordres. »</p> + +<p>Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à +huit volumes de dossiers, les uns imprimés, les autres +manuscrits, les déposa sur la table et sortit à +reculons, en murmurant :</p> + +<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous +saluer. »</p> + +<p>Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit +les dossiers et commença à les feuilleter.</p> + +<p>Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l'histoire +était parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment +hésiter, par exemple, en présence d'un document +imprimé sous ce titre :</p> + +<p>« <i>Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil +privé de la Reine, déposé le 5 janvier 1870, +concernant la succession vacante de la Bégum Gokool de +Ragginahra, province de Bengale.</i></p> + +<p>Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de +propriété de certains mehals et de quarante-trois +mille beegales de terre arable, ensemble de divers édifices, +palais, bâtiments d'exploitation, villages, objets mobiliers, +trésors, armes, etc., provenant de la succession de la +Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour +supérieure de Delhi, il résulte qu'en 1819, la +Bégum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et +héritière de son propre chef de biens +considérables, épousa un étranger, +français d'origine, du nom de Jean-Jacques Langévol. +Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815 dans +l'armée française, où il avait eu le grade de +sous-officier (tambour-major) au 36ème léger, +s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée +de la Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il +arriva à Calcutta, passa dans l'intérieur et obtint +bientôt les fonctions de capitaine instructeur dans la petite +armée indigène que le rajah Luckmissur était +autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas +à s'élever à celui de commandant en chef, et, +peu de temps après la mort du rajah, il obtint la main de sa +veuve. Diverses considérations de politique coloniale, et +des services importants rendus dans une circonstance +périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques +Langévol, qui s'était fait naturaliser sujet +britannique, conduisirent le gouverneur général de la +province de Bengale à demander et obtenir pour +l'époux de la Bégum le titre de baronnet. La terre de +Bryah Jowahir Mothooranath fut alors érigée en fief. +La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens +à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la +tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en état +d'imbécillité depuis son bas âge, et qu'il +fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses biens ont +été fidèlement administrés +jusqu'à sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point +d'héritiers connus de cette immense succession. Le tribunal +d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, +à la requête du gouvernement local agissant au nom de +l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil +privé l'homologation de ces jugements, etc. » +Suivaient les signatures.</p> + +<p>Des copies certifiées des jugements d'Agra et de Delhi, +des actes de vente, des ordres donnés pour le +dépôt du capital à la Banque d'Angleterre, un +historique des recherches faites en France pour retrouver des +héritiers Langévol, et toute une masse imposante de +documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la +moindre hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien +et dûment le « next of kin » et successeur de +la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions +déposés dans les caves de la Banque, il n'y avait +plus que l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple +production des actes authentiques de naissance et de +décès !</p> + +<p>Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit +le plus calme, et le bon docteur ne put entièrement +échapper à l'émotion qu'une certitude aussi +inattendue était faite pour causer. Toutefois, son +émotion fut de courte durée et ne se traduisit que +par une rapide promenade de quelques minutes à travers la +chambre. Il reprit ensuite possession de lui-même, se +reprocha comme une faiblesse cette fièvre passagère, +et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbé en de profondes réflexions.</p> + +<p>Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long +en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, +et l'on voyait qu'une pensée généreuse et +noble se développait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la +choya, et, finalement, l'adopta.</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp +revenait.</p> + +<p>« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit +cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre +obligé pour les peines que vous vous êtes +données.</p> + +<p>-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon +métier.... répondit Mr. Sharp. Puis-je espérer +que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?</p> + +<p>-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos +mains... Je vous demanderai seulement de renoncer à me +donner ce titre absurde... »</p> + +<p>Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! +disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon +courtisan pour ne pas céder.</p> + +<p>« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, +répondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et +attendre vos ordres.</p> + +<p>-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.</p> + +<p>-- Parfaitement, nous en avons copie. »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, resté seul, s'assit à son +bureau, prit une feuille de papier à lettres et +écrivit ce qui suit :</p> + +<p>« Brighton,28 octobre 1871.</p> + +<p>« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune +énorme, colossale, insensée ! Ne me crois pas atteint +d'aliénation mentale et lis les deux ou trois pièces +imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de +baronnet anglais ou plutôt indien, et d'un capital qui +dépasse un demi-milliard de francs, actuellement +déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute +pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras +cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux +qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire +courir à notre sagesse. Il y a une heure à peine que +j'ai connaissance du fait, et déjà le souci d'une +pareille responsabilité étouffe à demi la joie +qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord +causée. Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans +nos destinées... Modestes pionniers de la science, nous +étions heureux dans notre obscurité. Le serons-nous +encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te +parler d'une idée arrêtée dans ma +pensée... à moins que cette fortune même ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, +un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. +Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette +grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre à ta +mère. Je suis assuré qu'en femme sensée, elle +l'accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta +soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse +perdre la tête. D'ailleurs, elle est déjà +solide, sa petite tête, et dut-elle comprendre toutes les +conséquences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je +suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce changement +survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de +mes projets d'avenir.</p> + +<p>« Ton père affectionné, « Fr. +Sarrasin « D.M.P. »</p> + +<p>Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les +plus importants, à l'adresse de « Monsieur Octave +Sarrasin, élève à l'Ecole centrale des Arts et +Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », le docteur +prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au +Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne +songeait même plus à ses millions.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="II">II     DEUX COPAINS</h2> +</div> +<p>Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on +peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni +d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni +petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en +tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège il +obtenait généralement un second prix et deux ou trois +accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note « +passable ». Repoussé une première fois au +concours de l'Ecole centrale, il avait été admis +à la seconde épreuve avec le numéro 127. +C'était un caractère indécis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui +vivent toujours dans l'à-peu-près et passent à +travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont +aux mains de la destinée ce qu'un bouchon de liège +est sur la crête d'une vague. Selon que le vent souffle du +nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou +vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leur +carrière. Si le docteur Sarrasin ne se fût pas fait +quelques illusions sur le caractère de son fils, +peut-être aurait-il hésité avant de lui +écrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement +paternel est permis aux meilleurs esprits.</p> + +<p>Le bonheur avait voulu qu'au début de son +éducation, Octave tombât sous la domination d'une +nature énergique dont l'influence un peu tyrannique mais +bienfaisante s'était de vive force imposée à +lui. Au lycée Charlemagne, où son père l'avait +envoyé terminer ses études, Octave s'était +lié d'une amitié étroite avec un de ses +camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un +an, mais qui l'avait bientôt écrasé de sa +vigueur physique, intellectuelle et morale.</p> + +<p>Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, +avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout +juste à payer son collège. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis +le pied hors des murs du lycée.</p> + +<p>Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut +bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous +son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait +appartenir à ces braves gens qui lui tenaient lieu de +père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement +à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et +déjà sérieuse fillette qui lui avaient rouvert +le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il +leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était +donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui +aimait l'étude, une jeune fille au sens droit, un esprit +ferme et judicieux, et, en même temps, d'Octave un fils digne +de son père. Cette dernière tâche, il faut bien +le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur, +déjà supérieure pour son âge à +son frère. Mais Marcel s'était promis d'atteindre son +double but.</p> + +<p>C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions +vaillants et avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous +les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se +distinguait déjà par la dureté et la souplesse +de ses muscles autant que par la vivacité de son +intelligence. Il était tout volonté et tout courage +au-dedans, comme il était au-dehors taillé à +angles droits. Dès le collège, un besoin +impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres +comme à la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. +Qu'il manquât un prix à sa moisson annuelle, il +pensait l'année perdue. C'était à vingt ans un +grand corps déhanché et robuste, plein de vie et +d'action, une machine organique au maximum de tension et de +rendement. Sa tête intelligente était +déjà de celles qui arrêtent le regard des +esprits attentifs. Entré le second à l'Ecole +centrale, la même année qu'Octave, il était +résolu à en sortir le premier.</p> + +<p>C'est d'ailleurs à son énergie persistante et +surabondante pour deux hommes qu'Octave avait dû son +admission. Un an durant, Marcel l'avait « pistonné +», poussé au travail, de haute lutte obligé au +succès. Il éprouvait pour cette nature faible et +vacillante un sentiment de pitié amicale, pareil à +celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien. Il lui +plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante +anémique et de la faire fructifier auprès de lui.</p> + +<p>La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au +moment où ils passaient leurs examens. Dès le +lendemain de la clôture du concours, Marcel, plein d'une +douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg et +l'Alsace avait exaspérée, était allé +s'engager au 31ème bataillon de chasseurs à pied. +Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.</p> + +<p>Côte à côte, tous deux avaient fait aux +avant-postes de Paris la dure campagne du siège. Marcel +avait reçu à Champigny une balle au bras droit ; +à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave +n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas +sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine +était-il en arrière de six mètres. Mais ces +six mètres-là étaient tout.</p> + +<p>Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux +étudiants habitaient ensemble deux chambres contiguës +d'un modeste hôtel voisin de l'école. Les malheurs de +la France, la séparation de l'Alsace et de la Lorraine, +avaient imprimé au caractère de Marcel une +maturité toute virile.</p> + +<p>« C'est affaire à la jeunesse française, +disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et +c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. »</p> + +<p>Debout à cinq heures, il obligeait Octave à +l'imiter. Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, +ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au +travail, en le coupant de temps à autre d'une pipe et d'une +tasse de café. On se couchait à dix heures, le coeur +satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au +bois de Verrières, une promenade en forêt, deux fois +par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient +leurs délassements. Octave manifestait bien par instants des +velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait +d'aller voir Aristide Leroux qui « faisait son droit +», à la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se +moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus +souvent.</p> + +<p>Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis +étaient, selon leur coutume, assis côte à +côte à la même table, sous l'abat-jour d'une +lampe commune. Marcel était plongé corps et âme +dans un problème, palpitant d'intérêt, de +géométrie descriptive appliquée à la +coupe des pierres. Octave procédait avec un soin religieux +à la fabrication, malheureusement plus importante à +son sens, d'un litre de café. C'était un des rares +articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-être +parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper +pour quelques minutes à la terrible nécessité +d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel +abusait un peu. Il faisait donc passer goutte à goutte son +eau bouillante à travers une couche épaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. +Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et +il éprouvait l'invincible besoin de la troubler de son +bavardage.</p> + +<p>« Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout +à coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus à la +hauteur de la civilisation.</p> + +<p>-- Achète un percolateur ! Cela t'empêchera +peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette +cuisine », répondit Marcel.</p> + +<p>Et il se remit à son problème.</p> + +<p>« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde +à trois axes inégaux. Soit A B D E l'ellipse de +naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, +tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et égal +à c, ce qui rend la voûte surbaissée... +»</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte.</p> + +<p>« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le +garçon de l'hôtel.</p> + +<p>On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie +du jeune étudiant.</p> + +<p>« C'est de mon père, fit Octave. Je reconnais +l'écriture... Voilà ce qui s'appelle une missive, au +moins », ajouta-t-il en soupesant à petits coups le +paquet de papiers.</p> + +<p>Marcel savait comme lui que le docteur était en +Angleterre. Son passage à Paris, huit jours auparavant, +avait même été signalé par un +dîner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un +restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui +démodé, mais que le docteur Sarrasin continuait de +considérer comme le dernier mot du raffinement parisien.</p> + +<p>« Tu me diras si ton père te parle de son +Congrès d'Hygiène, dit Marcel. C'est une bonne +idée qu'il a eue d'aller là. Les savants +français sont trop portés à s'isoler. +»</p> + +<p>Et Marcel reprit son problème :</p> + +<p>« ... L'extrados sera formé par un ellipsoïde +semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la +verticale o. Après avoir marqué les foyers Fl, F2, F3 +des trois ellipses principales, nous traçons l'ellipse et +l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... »</p> + +<p>Un cri d'Octave lui fit relever la tête.</p> + +<p>« Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en +voyant son ami tout pâle.</p> + +<p>-- Lis ! » dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il +venait de recevoir.</p> + +<p>Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une +seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprimés +qui l'accompagnaient, et dit :</p> + +<p>« C'est curieux ! »</p> + +<p>Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma méthodiquement. +Octave était suspendu à ses lèvres.</p> + +<p>« Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix +étranglée.</p> + +<p>-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et +d'esprit scientifique pour accepter à l'étourdie une +conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont là, et +c'est au fond très simple. »</p> + +<p>La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel +se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable +même d'achever son café, à plus forte raison +d'assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait besoin +de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.</p> + +<p>« Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... +Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme ? +»</p> + +<p>Marcel releva la tête et approuva :</p> + +<p>« Enorme est le mot. Il n'y en a peut-être pas une +pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux +Etats-Unis, à peine cinq ou six en Angleterre, en tout +quinze ou vingt au monde.</p> + +<p>- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un +titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné +d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est +tout de même plus élégant que de s'appeler +Sarrasin tout court. »</p> + +<p>Marcel lança une bouffée de fumée et +n'articula pas un mot. Cette bouffée de fumée disait +clairement : « Peuh !... Peuh ! »</p> + +<p>« Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu +faire comme tant de gens qui collent une particule à leur +nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais posséder +un vrai titre, un titre authentique, bien et dûment inscrit +au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni +confusion possible, comme cela se voit trop souvent... »</p> + +<p>La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! +»</p> + +<p>« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave +avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les +Anglais ! »</p> + +<p>Il s'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et +se rabattit sur les millions.</p> + +<p>« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre +professeur de mathématiques, rabâchait tous les ans, +dans sa première leçon sur la numération, +qu'un demi-milliard est un nombre trop considérable pour que +les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les +ressources d'une représentation graphique ?... Te dis-tu +bien qu'à un homme qui verserait un franc à chaque +minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah ! +c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'héritier +d'un demi-milliard de francs !</p> + +<p>-- Un demi-milliard de francs ! s'écria Marcel, +secoué par le mot plus qu'il ne l'avait été +par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce +serait de le donner à la France pour payer sa rançon +! Il n'en faudrait que dix fois autant !...</p> + +<p>-- Ne va pas t'aviser au moins de suggérer une pareille +idée à mon père !... s'écria Octave du +ton d'un homme effrayé. Il serait capable de l'adopter ! Je +vois déjà qu'il rumine quelque projet de sa +façon !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais +gardons au moins la rente !</p> + +<p>-- Allons, tu étais fait, sans t'en douter jusqu'ici, +pour être capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, +mon pauvre Octave, qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour +ton père, qui est un esprit droit et sensé, que ce +gros héritage fût réduit à des +proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq +mille livres de rente à partager avec ta brave petite soeur, +que cette montagne d'or ! »</p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>Quant à Octave, il lui était impossible de rien +faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu +impatienté, finit par lui dire :</p> + +<p>« Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est +évident que tu n'es bon à rien ce soir !</p> + +<p>-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant +avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute espèce +de travail.</p> + +<p>Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l'escalier et +se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il +s'arrêta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son +père. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il +était bien éveillé.</p> + +<p>« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... +répétait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions +de rente !... Quand mon père ne m'en donnerait qu'un par an, +comme pension, que la moitié d'un, que le quart d'un, je +serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je +ne suis pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a +été reçu à l'Ecole centrale !... Et +j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »</p> + +<p>Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.</p> + +<p>« J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura +un pour Marcel. Du moment où je serai riche, il est clair +que ce sera comme s'il l'était. Comme cela vient à +point tout de même !... Un demi-milliard !... Baronnet !... +C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que je +m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupé à trimer sur des livres et des +planches à dessin !... Tout de même, c'est un fameux +rêve ! »</p> + +<p>Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la +rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin +de la rue Royale, déboucha sur le boulevard. Jadis, il n'en +regardait les splendides étalages qu'avec +indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa +vie. Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif +mouvement de joie que tous ces trésors lui appartiendraient +quand il le voudrait.</p> + +<p>« C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la +Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf +tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers +construisent leurs chronomètres, que le lustre de +l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les +violons grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est +pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des manèges, et +que s'allume le Café Anglais !... Paris est à moi +!... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je +point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque +jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire +par-dessus le marché !... J'aurai des +éléphants !... Je chasserai le tigre !... Et les +belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas ! +mais un bel et bon yacht à vapeur pour me conduire où +je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... +A propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle +à ma mère. Si je partais pour Douai !... Il y a +l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut s'en passer +!... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer +une dépêche. Il comprendra bien que je suis +pressé de voir ma mère et ma soeur dans une pareille +circonstance ! »</p> + +<p>Octave entra dans un bureau télégraphique, +prévint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux +jours. Puis, il héla un fiacre et se fit transporter +à la gare du Nord.</p> + +<p>Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à +développer son rêve.</p> + +<p>A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à +la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit +--, et mettait en émoi le paisible quartier des +Aubettes.</p> + +<p>« Qui donc est malade ? se demandaient les +commères d'une fenêtre à l'autre.</p> + +<p>-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de +sa lucarne au dernier étage.</p> + +<p>-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! +»</p> + +<p>Après dix minutes d'attente, Octave réussit +à pénétrer dans la maison. Sa mère et +sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite.</p> + +<p>La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt +donné la clef du mystère.</p> + +<p>Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son +fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers +allait être à eux maintenant, et que le malheur +n'oserait jamais s'attaquer à des jeunes gens qui +possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer +à ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de +son mari, se dit que c'était à lui, en somme, qu'il +appartenait de décider de sa destinée et de celle de +ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à +Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa +mère et de son frère ; mais son imagination de treize +ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que celui de cette +petite maison modeste où sa vie s'écoulait doucement +entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses +parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de +billets de banque pouvaient changer grand-chose à son +existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant.</p> + +<p>Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme +absorbé tout entier par les occupations silencieuses du +savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait +tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager +les bonheurs que l'étude donnait au docteur Sarrasin, elle +s'était quelquefois sentie un peu seule à +côté de ce travailleur acharné, et avait par +suite concentré sur ses deux enfants toutes ses +espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux +un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. +Octave, elle n'en doutait pas, était appelé aux plus +hautes destinées. Depuis qu'il avait pris rang à +l'Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes +ingénieurs s'était transformée dans son esprit +en une pépinière d'hommes illustres. Sa seule +inquiétude était que la modestie de leur fortune ne +fût un obstacle, une difficulté tout au moins à +la carrière glorieuse de son fils, et ne nuisît plus +tard à l'établissement de sa fille. Maintenant, ce +qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses +craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa +satisfaction fut- elle complète.</p> + +<p>La mère et le fils passèrent une grande partie de +la nuit à causer et à faire des projets, tandis que +Jeanne, très contente du présent, sans aucun souci de +l'avenir, s'était endormie dans un fauteuil.</p> + +<p>Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :</p> + +<p>« Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin +à son fils. Ne lui as-tu pas donné connaissance de la +lettre de ton père ? Qu'en a-t-il dit ?</p> + +<p>-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus +qu'un sage, c'est un stoïque ! Je crois qu'il a +été effrayé pour nous de +l'énormité de l'héritage ! Je dis pour nous ; +mais son inquiétude ne remontait pas jusqu'à mon +père, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique +le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il +eût préféré un héritage modeste, +vingt-cinq mille livres de rente...</p> + +<p>-- Marcel n'avait peut-être pas tort, répondit Mme +Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, +une subite fortune, pour certaines natures ! »</p> + +<p>Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les +dernières paroles de sa mère :</p> + +<p>« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les +yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as +dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout +ce que dit notre ami Marcel ! »</p> + +<p>Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="III">III     UN FAIT DIVERS</h2> +</div> +<p>En arrivant à la quatrième séance du +Congrès d'Hygiène, le docteur Sarrasin put constater +que tous ses collègues I'accueillaient avec les marques d'un +respect extraordinaire. Jusque-là, c'était à +peine si le très noble Lord Glandover, chevalier de la +Jarretière, qui avait la présidence nominale de +l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de l'existence +individuelle du médecin français.</p> + +<p>Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle +se bornait à déclarer la séance ouverte ou +levée et à donner mécaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant lui. Il +gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa +redingote boutonnée -- non pas qu'il eût fait une +chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude +incommode a été donnée par les sculpteurs +anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.</p> + +<p>Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, +une perruque de chiendent prétentieusement relevée en +toupet sur un front qui sonnait le creux, complétaient la +figure la plus comiquement gourmée et la plus follement +raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +pièce, comme s'il avait été de bois ou de +carton-pâte. Ses yeux mêmes semblaient ne rouler sous +leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, à +la façon des yeux de poupée ou de mannequin.</p> + +<p>Lors des premières présentations, le +président du Congrès d'Hygiène avait +adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et +condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :</p> + +<p>« Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, +pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de +petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne +pour apercevoir une créature aussi éloignée de +moi dans l'échelle des êtres !... Mettez-vous à +l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »</p> + +<p>Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des +sourires et poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un +siège vide à sa droite. D'autre part, tous les +membres du Congrès s'étaient levés.</p> + +<p>Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'après réflexion le +compte-globules avait sans doute paru à ses confrères +une découverte plus considérable qu'à +première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place +qui lui était offerte.</p> + +<p>Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolèrent, +lorsque Lord Glandover se pencha à son oreille avec une +contorsion des vertèbres cervicales telle qu'il pouvait en +résulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie :</p> + +<p>« J'apprends, dit-il, que vous êtes un homme de +propriété considérable ? On me dit que vous " +valez " vingt et un millions sterling ? »</p> + +<p>Lord Glandover paraissait désolé d'avoir pu +traiter avec légèreté l'équivalent en +chair et en os d'une valeur monnayée aussi ronde. Toute son +attitude disait :</p> + +<p>« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... +Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens à des +méprises semblables ! »</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « +valoir » un sou de plus qu'aux séances +précédentes, se demandait comment la nouvelle avait +déjà pu se répandre lorsque le docteur +Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire +faux et plat :</p> + +<p>« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le +<i>Daily Telegraph</i> donne la nouvelle !... Tous mes compliments +! »</p> + +<p>Et il lui passa un numéro du journal, daté du +matin même. On y lisait le « fait divers » +suivant, dont la rédaction révélait +suffisamment l'auteur :</p> + +<p>« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de +la Bégum Gokool vient enfin de trouver son légitime +héritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et +Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux +propriétaire des vingt et un millions sterling, actuellement +déposés à la Banque d'Angleterre, est un +médecin français, le docteur Sarrasin, dont nous +avons, il y a trois jours, analysé ici même le beau +mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et +à travers des péripéties qui formeraient +à elles seules un véritable roman, Mr. Sharp est +arrivé à établir, sans contestation possible, +que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de +Jean-Jacques Langévol, baronnet, époux en secondes +noces de la Bégum Gokool. Ce soldat de fortune était, +paraît-il, originaire de la petite ville française de +Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalités. La requête est +déjà logée en Cour de Chancellerie. C'est un +curieux enchaînement de circonstances qui a accumulé +sur la tête d'un savant français, avec un titre +britannique, les trésors entassés par une longue +suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins +intelligente, et il faut se féliciter qu'un capital aussi +considérable tombe en des mains qui sauront en faire bon +usage. »</p> + +<p>Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut +contrarié de voir la nouvelle rendue publique. Ce +n'était pas seulement à cause des importunités +que son expérience des choses humaines lui faisait +déjà prévoir, mais il était +humilié de l'importance qu'on paraissait attribuer à +cet événement. Il lui semblait être +rapetissé personnellement de tout l'énorme chiffre de +son capital. Ses travaux, son mérite personnel -- il en +avait le sentiment profond --, se trouvaient déjà +noyés dans cet océan d'or et d'argent, même aux +yeux de ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le +chercheur infatigable, l'intelligence supérieure et +déliée, l'inventeur ingénieux, ils voyaient le +demi-milliard. Eût-il été un goitreux des +Alpes, un Hottentot abruti, un des spécimens les plus +dégradés de l'humanité au lieu d'en être +un des représentants supérieurs, son poids eût +été le même. Lord Glandover avait dit le mot, +il « valait » désormais vingt et un millions +sterling, ni plus, ni moins.</p> + +<p>Cette idée l'écoeura, et le Congrès, qui +regardait, avec une curiosité toute scientifique, comment +était fait un « demi milliardaire », constata +non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse.</p> + +<p>Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagère. La +grandeur du but auquel il avait résolu de consacrer cette +fortune inespérée se représenta tout à +coup à la pensée du docteur et le +rasséréna. Il attendit la fin de la lecture que +faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'<i>Education des +jeunes idiots</i>, et demanda la parole pour une communication.</p> + +<p>Lord Glandover la lui accorda à l'instant et par +préférence même au docteur Ovidius. Il la lui +aurait accordée, quand tout le Congrès s'y serait +opposé, quand tous les savants de l'Europe auraient +protesté à la fois contre ce tour de faveur ! +Voilà ce que disait éloquemment l'intonation toute +spéciale de la voix du président.</p> + +<p>« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais +attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la +fortune singulière qui m'arrive et des conséquences +heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait +étant devenu public, il y aurait peut-être de +l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai +terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme +considérable, une somme de plusieurs centaines de millions, +actuellement déposée à la Banque d'Angleterre, +se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous dire +que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le +fidéicommissaire de la science ?... (<i>Sensation +profonde.</i>) Ce n'est pas à moi que ce capital appartient +de droit, c'est à l'Humanité, c'est au Progrès +!... (<i>Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrès se lève, +électrisé par cette déclaration.</i>) Ne +m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à +ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne +penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a +pas en celle-ci plus d'amour- propre que de dévouement ?... +(<i>Non ! Non !</i>) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les +résultats. Je le déclare donc, définitivement +et sans réserve : le demi-milliard que le hasard met dans +mes mains n'est pas à moi, il est à la science ! +Voulez-vous être le parlement qui répartira ce budget +?... Je n'ai pas en mes propres lumières une confiance +suffisante pour prétendre en disposer en maître +absolu. Je vous fais juges, et vous-mêmes vous +déciderez du meilleur emploi à donner à ce +trésor !... » (<i>Hurrahs. Agitation profonde. +Délire général.</i>)</p> + +<p>Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur +exaltation, sont montés sur la table. Le professeur +Turnbull, de Glasgow, paraît menacé d'apoplexie. Le +docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover +seul conserve le calme digne et serein qui convient à son +rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agréablement, et n'a pas la moindre +intention de réaliser un programme si extravagant.</p> + +<p>« S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand +il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de +suggérer un plan qu'il serait aisé de +développer et de perfectionner, je propose le suivant. +»</p> + +<p>Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute +avec une attention religieuse.</p> + +<p>« Messieurs, parmi les causes de maladie, de +misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une +à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande +importance : ce sont les conditions hygiéniques +déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont +placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures +souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents +indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines +deviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux +qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur +santé ; leur force productive diminue, et la +société perd ainsi de grandes sommes de travail qui +pourraient être appliquées aux plus précieux +usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus +puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination +pour tracer le plan d'une cité modèle sur des +données rigoureusement scientifiques ?... (<i>Oui ! oui ! +c'est vrai !</i>) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le +capital dont nous disposons à édifier cette ville et +à la présenter au monde comme un enseignement +pratique... » (<i>Oui ! oui ! -- Tonnerre +d'applaudissements.</i>)</p> + +<p>Les membres du Congrès, pris d'un transport de folie +contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur +le docteur Sarrasin, l'enlèvent, le portent en triomphe +autour de la salle.</p> + +<p>« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu +réintégrer sa place, cette cité que chacun de +nous voit déjà par les yeux de l'imagination, qui +peut être dans quelques mois une réalité, cette +ville de la santé et du bien-être, nous inviterions +tous les peuples à venir la visiter, nous en +répandrions dans toutes les langues le plan et la +description, nous y appellerions les familles honnêtes que la +pauvreté et le manque de travail auraient chassées +des pays encombrés. Celles aussi -- vous ne vous +étonnerez pas que j'y songe --, à qui la +conquête étrangère a fait une cruelle +nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activité, l'application de leur intelligence, et +nous apporteraient ces richesses morales, plus précieuses +mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là +de vastes collèges où la jeunesse +élevée d'après des principes sages, propres +à développer et à équilibrer toutes les +facultés morales, physiques et intellectuelles, nous +préparerait des générations fortes pour +l'avenir ! »</p> + +<p>Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste +qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs, +les « hip ! hip ! » se succédèrent +pendant plus d'un quart d'heure.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à +se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui, +murmura à son oreille en clignant de l'oeil :</p> + +<p>« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le +revenu de l'octroi, hein ?... Affaire sûre, pourvu qu'elle +soit bien lancée et patronnée de noms choisis !... +Tous les convalescents et les valétudinaires voudront +habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un +bon lot de terrain, n'est-ce pas ? »</p> + +<p>Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à +donner à ses actions un mobile cupide, allait cette fois +répondre à Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le +vice-président réclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui +venait d'être soumise à l'assemblée.</p> + +<p>« Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du +Congrès de Brighton qu'une idée si sublime y +eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir +que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à +la générosité la plus inouïe... Et +pourtant, maintenant que l'idée était +suggérée, on s'étonnait presque qu'elle +n'eût pas déjà été mise en +pratique ! Combien de milliards dépensés en folles +guerres, combien de capitaux dissipés en spéculations +ridicules auraient pu être consacrés à un tel +essai ! »</p> + +<p>L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité +nouvelle, comme un juste hommage à son fondateur, le nom de +« Sarrasina ».</p> + +<p>Sa motion était déjà acclamée, +lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à la requête du +docteur Sarrasin lui-même.</p> + +<p>« Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. +Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces +appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou +du latin, donnent à la chose ou à l'être qui +les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du +bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma +patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! »</p> + +<p>On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui +était bien due.</p> + +<p>France-Ville était d'ores et déjà +fondée en paroles ; elle allait, grâce au +procès-verbal qui devait clore la séance, exister +aussi sur le papier. On passa immédiatement à la +discussion des articles généraux du projet.</p> + +<p>Mais il convient de laisser le Congrès à cette +occupation pratique, si différente des soins ordinairement +réservés à ces assemblées, pour suivre +pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, +la fortune du fait divers publié par le <i>Daily +Telegraph</i>.</p> + +<p>Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement +reproduit par les journaux anglais, commençait à +rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait +notamment dans la <i>Gazette de Hull</i> et figurait en haut de la +seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le +Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, +apporta le 1er novembre à Rotterdam.</p> + +<p>Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du +rédacteur en chef et secrétaire unique de l'<i>Echo +néerlandais</i> et traduit dans la langue de Cuyp et de +Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la +vapeur, au <i>Mémorial de Brême</i>. Là, il +revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne +tarda pas à se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il +constater ici que le journaliste teuton, après avoir +écrit en tête de la traduction : <i>Eine ubergrosse +Erbschaft</i>, ne craignit pas de recourir à un subterfuge +mesquin et d'abuser de la crédulité de ses lecteurs +en ajoutant entre parenthèses : <i>Correspondance +spéciale de Brighton</i> ?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit +d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de +l'imposante <i>Gazette du Nord</i>, qui lui donna une place dans la +seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d'en +supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave +personne.</p> + +<p>C'est après avoir passé par ces avatars successifs +qu'elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre +les mains épaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le +cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, +de l'Université d'Iéna.</p> + +<p>Si haut placé que fût un tel personnage dans +l'échelle des êtres, il ne présentait à +première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme +de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses +épaules carrées indiquaient une constitution robuste +; son front était chauve, et le peu de cheveux qu'il avait +gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond +filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en +échappe, et cependant on se sent comme gêné +sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze +était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de +dents formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais +enfermées dans des lèvres minces, dont le principal +emploi devait être de numéroter les paroles qui +pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le +professeur était visiblement très satisfait pour +lui-même.</p> + +<p>Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminée, regarda l'heure à une très jolie +pendule de Barbedienne, singulièrement +dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :</p> + +<p>« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive +à six trente, dernière heure. Vous le montez +aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La première +fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures trente, +vous quitterez mon service à huit.</p> + +<p>-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il +dîner maintenant ?</p> + +<p>-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à +sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous êtes chez +moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne +répète jamais un ordre. »</p> + +<p>Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table +et se remit à écrire un mémoire qui devait +paraître le surlendemain dans les <i>Annalen für +Physiologie</i>. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion +à constater que ce mémoire avait pour titre :</p> + +<p><i>Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à +des degrés différents de +dégénérescence héréditaire +?</i></p> + +<p>Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le +dîner, composé d'un grand plat de saucisses aux choux, +flanqué d'un gigantesque mooss de bière, avait +été discrètement servi sur un guéridon +au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, +qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en eût +attendu d'un homme aussi sérieux. Puis il sonna pour avoir +son café, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit +au travail.</p> + +<p>Il était près de minuit, lorsque le professeur +signa le dernier feuillet, et il passa aussitôt dans sa +chambre à coucher pour y prendre un repos bien gagné. +Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal +et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au moment +où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attirée par un nom étranger, celui de « +Langévol », dans le fait divers relatif à +l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler +quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Après quelques minutes données à +cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit +bientôt entendre un ronflement sonore.</p> + +<p>Cependant, par un phénomène physiologique que +lui-même avait étudié et expliqué avec +de grands développements, ce nom de Langévol +poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si +bien que, machinalement, en se réveillant le lendemain +matin, il se surprit à le répéter.</p> + +<p>Tout à coup, et au moment où il allait demander +à sa montre quelle heure il était, il fut +illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur le +journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut +plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme +pour y concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait +failli la veille laisser passer inaperçu. La lumière, +évidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre +le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il courut +à la cheminée, détacha un petit portrait en +miniature pendu près de la glace, et, le retournant, passa +sa manche sur le carton poussiéreux qui en formait +l'envers.</p> + +<p>Le professeur ne s'était pas trompé. +Derrière le portrait, on lisait ce nom tracé d'une +encre jaunâtre, presque effacé par un +demi-siècle :</p> + +<p>« <i>Thérèse Schultze eingeborene +Langévol</i> » (Thérèse Schultze +née Langévol).</p> + +<p>Le soir même, le professeur avait pris le train direct +pour Londres.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="IV">IV     PART A DEUX</h2> +</div> +<p>Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze +arrivait à la gare de Charing-Cross. A midi, il se +présentait au numéro 93, Southampton row, dans une +grande salle divisée en deux parties par une barrière +de bois -- côté de MM. les clercs, côté +du public --, meublée de six chaises, d'une table noire, +d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses. +Deux jeunes gens, assis devant la table, étaient en train de +manger paisiblement le déjeuner de pain et de fromage +traditionnel en tous les pays de basoche.</p> + +<p>« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur +de la même voix dont il demandait son dîner.</p> + +<p>-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire +?</p> + +<p>- Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire +Langévol. »</p> + +<p>Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un +tuyau acoustique et reçut en réponse dans le pavillon +de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre +publique. Elle pouvait se traduire ainsi :</p> + +<p>« Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui +croit avoir des titres ! »</p> + +<p>Réponse du jeune clerc :</p> + +<p>« C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas +l'air agréable, mais ce n'est pas la tête du premier +venu. »</p> + +<p>Nouvelle exclamation mystérieuse :</p> + +<p>« Et il vient d'Allemagne ?...</p> + +<p>-- Il le dit, du moins. »</p> + +<p>Un soupir passa à travers le tuyau :</p> + +<p>« Faites monter.</p> + +<p>- Deux étages, la porte en face », dit tout haut +le clerc en indiquant un passage intérieur.</p> + +<p>Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux +étages et se trouva devant une porte matelassée, +où le nom de Mr. Sharp se détachait en lettres noires +sur un fond de cuivre.</p> + +<p>Ce personnage était assis devant un grand bureau +d'acajou, dans un cabinet vulgaire à tapis de feutre, +chaises de cuir et larges cartonniers béants. Il se souleva +à peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise +des gens de bureau, il se remit à feuilleter des dossiers +pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui +s'était placé auprès de lui :</p> + +<p>« Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce +qui vous amène. Mon temps est extraordinairement +limité, et je ne puis vous donner qu'un très petit +nombre de minutes. »</p> + +<p>Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.</p> + +<p>« Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder +quelques minutes supplémentaires, dit-il, quand vous saurez +ce qui m'amène.</p> + +<p>-- Parlez donc, monsieur.</p> + +<p>-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, +de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur +aînée, Thérèse Langévol, +mariée en 1792 à mon grand-père Martin +Schultze, chirurgien à l'armée de Brunswick et mort +en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle +écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de +son passage à la maison, après la bataille +d'Iéna, sans compter les pièces dûment +légalisées qui établissent ma filiation. +»</p> + +<p>Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications +qu'il donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, +presque prolixe. Il est vrai que c'était le seul point +où il était inépuisable. En effet, il +s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, +Anglais, la nécessité de faire prédominer la +race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait +l'idée de réclamer cette succession, c'était +surtout pour l'arracher des mains françaises, qui ne +pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il +détestait dans son adversaire, c'était surtout sa +nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu +savant, qu'un Français pourrait employer cet énorme +capital au service des idées françaises, le mettait +hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits +à outrance.</p> + +<p>A première vue, la liaison des idées pouvait ne +pas être évidente entre cette digression politique et +l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des +affaires pour apercevoir le rapport supérieur qu'il y avait +entre les aspirations nationales de la race germanique en +général et les aspirations particulières de +l'individu Schultze vers l'héritage de la Bégum. +Elles étaient, au fond, du même ordre.</p> + +<p>D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant +qu'il pût être pour un professeur à +l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de +parenté avec des gens de race inférieure, il +était évident qu'une aïeule française +avait sa part de responsabilité dans la fabrication de ce +produit humain sans égal. Seulement, cette parenté +d'un degré secondaire à celle du docteur Sarrasin ne +lui créait aussi que des droits secondaires à ladite +succession. Le solicitor vit cependant la possibilité de les +soutenir avec quelques apparences de légalité et, +dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout +à l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de +transformer l'affaire Langévol, déjà belle, en +une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du +<i>Jarndyce contre Jarndyce</i>, de Dickens. Un horizon de papier +timbré, d'actes, de pièces de toute nature +s'étendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce +qui valait mieux, il songea à un compromis +ménagé par lui, Sharp, dans l'intérêt de +ses deux clients, et qui lui rapporterait, à lui Sharp, +presque autant d'honneur que de profit.</p> + +<p>Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les +titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui +et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient +cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de +l'apparence de droits -- « apparences seulement, mon cher +monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient pas +à un bon procès » --, que lui donnait sa +parenté avec le docteur, il comptait que le sens si +remarquable de la justice que possédaient tous les Allemands +admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient aussi, en +cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus +impérieux, à la reconnaissance du professeur.</p> + +<p>Celui-ci était trop bien doué pour ne pas +comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui +mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien +préciser.</p> + +<p>Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son +affaire à loisir et le reconduisit avec des égards +marqués. Il n'était plus question à cette +heure de ces minutes strictement limitées, dont il se disait +si avare !</p> + +<p>Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre +suffisant à faire valoir sur l'héritage de la +Bégum, mais persuadé cependant qu'une lutte entre la +race saxonne et la race latine, outre qu'elle était toujours +méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner à l'avantage de la première.</p> + +<p>L'important était de tâter l'opinion du docteur +Sarrasin. Une dépêche télégraphique, +immédiatement expédiée à Brighton, +amenait vers cinq heures le savant français dans le cabinet +du solicitor.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna +Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. +Sharp, il lui déclara en toute loyauté qu'en effet il +se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa +famille, d'une grand-tante élevée par une femme riche +et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait +mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le +degré précis de parenté de cette +grand-tante.</p> + +<p>Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, +soigneusement cataloguées dans des cartons qu'il montra avec +complaisance au docteur.</p> + +<p>Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- +matière à procès, et les procès de ce +genre peuvent aisément traîner en longueur. A la +vérité, on n'était pas obligé de faire +à la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille, +que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa +sincérité, à son solicitor... Mais il y avait +ces lettres de Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont +Herr Schultze avait parlé, et qui étaient une +présomption en sa faveur. Présomption faible à +la vérité, dénuée de tout +caractère légal, mais enfin présomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la +poussière des archives municipales. Peut-être +même la partie adverse, à défaut de +pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer +d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait si de +nouvelles investigations n'assigneraient même pas à +cette Thérèse Langévol, subitement sortie de +terre, et à ses représentants actuels, des droits +supérieurs à ceux du docteur Sarrasin ?... En tout +cas, longues chicanes, longues vérifications, solution +lointaine !... Les probabilités de gain étant +considérables des deux parts, on formerait aisément +de chaque côté une compagnie en commandite pour +avancer les frais de la procédure et épuiser tous les +moyens de juridiction. Un procès célèbre du +même genre avait été pendant quatre-vingt-trois +années consécutives en Cour de Chancellerie et ne +s'était terminé que faute de fonds : +intérêts et capital, tout y avait passé !... +Enquêtes, commissions, transports, procédures +prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait +être encore indécise, et le demi milliard toujours +endormi à la Banque...</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait +quand il s'arrêterait. Sans accepter pour parole +d'évangile tout ce qu'il entendait, une sorte de +découragement se glissait dans son âme. Comme un +voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port +où il croyait entrer s'éloigner, puis devenir moins +distinct et enfin disparaître, il se disait qu'il +n'était pas impossible que cette fortune, tout à +l'heure si proche et d'un emploi déjà tout +trouvé, ne finît par passer à l'état +gazeux et s'évanouir !</p> + +<p>« Enfin que faire ? » demanda-t-il au +solicitor.</p> + +<p>Que faire ?... Hem !... C'était difficile à +déterminer. Plus difficile encore à réaliser. +Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la +certitude. La justice anglaise était une excellente justice +-- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, +décidément un peu lente, <i>pede claudo</i>... hem +!... hem !... mais d'autant plus sûre !... Assurément +le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques années +d'être en possession de cet héritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...</p> + +<p>Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement +ébranlé dans sa confiance et convaincu qu'il allait, +ou falloir entamer une série d'interminables procès, +ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en +éprouver quelque regret.</p> + +<p>Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait +laissé son adresse. Il lui annonça que le docteur +Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Thérèse +Langévol, contestait formellement l'existence d'une branche +allemande de la famille et se refusait à toute +transaction.</p> + +<p>Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien +établis, qu'à « plaider ». Mr. Sharp, +qui n'apportait en cette affaire qu'un +désintéressement absolu, une véritable +curiosité d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en +dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un +procès, dix procès, trente ans de procès, +comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, +personnellement, en était ravi. S'il n'avait pas craint de +faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il +aurait poussé le désintéressement +jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il +pût charger de ses intérêts... Et certes le +choix avait de l'importance ! La carrière légale +était devenue un véritable grand chemin !... Les +aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, +la rougeur au front !...</p> + +<p>« Si le docteur français voulait s'arranger, +combien cela coûterait-il ? » demanda le +professeur.</p> + +<p>Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme +pratique, il allait droit au but sans perdre un temps +précieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu +déconcerté par cette façon d'agir. Il +représenta à Herr Schultze que les affaires ne +marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prévoir la fin +quand on en était au commencement ; que, pour amener M. +Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les +choses afin de ne pas lui laisser connaître que lui, +Schultze, était déjà prêt à une +transaction.</p> + +<p>« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.</p> + +<p>-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir +à quoi m'en tenir. »</p> + +<p>Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à +quel chiffre le solicitor évaluait la reconnaissance +saxonne, et il dut lui laisser là- dessus carte blanche.</p> + +<p>Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le +lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillité s'il +avait quelques nouvelles sérieuses à lui donner, le +solicitor, inquiet de cette tranquillité même, +l'informa qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le +mieux serait peut-être de couper le mal dans sa racine et de +proposer une transaction à ce prétendant nouveau. +C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement désintéressé et que +bien peu de solicitors eussent donné à la place de +Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à +régler rapidement cette affaire, qu'il considérait +avec des yeux presque paternels.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait +relativement assez sages. Il s'était si bien habitué +depuis quelques jours à l'idée de réaliser +immédiatement son rêve scientifique, qu'il +subordonnait tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement +un an avant de pouvoir l'exécuter aurait été +maintenant pour lui une cruelle déception. Peu familier +d'ailleurs avec les questions légales et financières, +et sans être dupe des belles paroles de maître Sharp, +il aurait fait bon marché de ses droits pour une bonne somme +payée comptant qui lui permît de passer de la +théorie à la pratique. Il donna donc également +carte blanche à Mr. Sharp et repartit.</p> + +<p>Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien +vrai qu'un autre aurait peut-être cédé, +à sa place, à la tentation d'entamer et de prolonger +des procédures destinées à devenir, pour son +étude, une grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp +n'était pas de ces gens qui font des spéculations +à long terme. Il voyait à sa portée le moyen +facile d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait +résolu de le saisir. Le lendemain, il écrivit au +docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait +peut-être pas opposé à toute idée +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait +alternativement à l'un et à l'autre que la partie +adverse ne voulait décidément rien entendre, et que, +par surcroît, il était question d'un troisième +candidat alléché par l'odeur...</p> + +<p>Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'élevait subitement une objection imprévue qui +dérangeait tout. Ce n'était plus pour le bon docteur +que chausse-trapes, hésitations, fluctuations. Mr. Sharp ne +pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant il +craignait qu'au dernier moment le poisson ne se +débattît et ne fît casser la corde. Mais tant de +précaution était, en ce cas, superflu. Dès le +premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, +avait été prêt pour un arrangement. Lorsque +enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon +l'expression célèbre, était arrivé, ou +que, dans son langage moins noble, son client était « +cuit à point », il démasqua tout à coup +ses batteries et proposa une transaction immédiate.</p> + +<p>Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, +qui offrait de partager le différend entre les parties, de +leur compter à chacun deux cent cinquante millions et de ne +prendre à titre de commission que l'excédent du +demi-milliard, soit vingt-sept millions.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, +lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui +paraissait encore superbe. Il était tout prêt à +signer, il ne demandait qu'à signer, il aurait voté +par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à +toute la chicane du Royaume-Uni.</p> + +<p>Les actes étaient rédigés, les +témoins racolés, les machines à timbrer de +Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze +s'était rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait +pu s'assurer en frémissant qu'avec un adversaire de moins +bonne composition que le docteur Sarrasin, il en eût +été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt +terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un +partage égal, les deux héritiers reçurent +chacun un chèque à valoir de cent mille livres +sterling, payable à vue, et des promesses de +règlement définitif, aussitôt après +l'accomplissement des formalités légales.</p> + +<p>Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la +supériorité anglo- saxonne, cette étonnante +affaire.</p> + +<p>On assure que le soir même, en dînant à +Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de +champagne à la santé du docteur Sarrasin, un autre +à la santé du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation +indiscrète : « <i>Hurrah</i> !... <i>Rule +Britannia</i> !... Il n'y a encore que nous !... »</p> + +<p>La vérité est que le banquier Stilbing +considérait son hôte comme un pauvre homme, qui avait +lâché pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du +moment, en effet, où lui, Herr Schultze, se sentait +forcé d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que +n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un +Celte, léger, mobile, et, bien certainement, visionnaire +!</p> + +<p>Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de +fonder une ville française dans des conditions +d'hygiène morale et physique propres à +développer toutes les qualités de la race et à +former de jeunes générations fortes et vaillantes. +Cette entreprise lui paraissait absurde, et, à son sens, +devait échouer, comme opposée à la loi de +progrès qui décrétait l'effondrement de la +race latine, son asservissement à la race saxonne, et, dans +la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, +ces résultats pouvaient être tenus en échec si +le programme du docteur avait un commencement de +réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait +croire à son succès. Il appartenait donc à +tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre +général et pour obéir à une loi +inéluctable, de mettre à néant, s'il le +pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui +se présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. +D. <i>privat docent</i> de chimie à l'Université +d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les +différentes races humaines -- travaux où il +était prouvé que la race germanique devait les +absorber toutes --, il était clair enfin qu'il était +particulièrement désigné par la grande force +constamment créative et destructive de la nature, pour +anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. +De toute éternité, il avait été +arrêté que Thérèse Langévol +épouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux +nationalités, se trouvant en présence dans la +personne du docteur français et du professeur allemand, +celui-ci écraserait celui-là. Déjà il +avait en main la moitié de la fortune du docteur. +C'était l'instrument qu'il lui fallait.</p> + +<p>D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que +très secondaire ; il ne faisait que s'ajouter à ceux, +beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les +peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et +de se réunir au Vaterland. Cependant, voulant +connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait +déjà l'implacable ennemi, il se fit admettre au +Congrès international d'Hygiène et en suivit +assidûment les séances. C'est au sortir de cette +assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait +le docteur Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire +cette déclaration : qu'il s'élèverait en +même temps que France-Ville une cité forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et +anormale.</p> + +<p>« J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience +que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! »</p> + +<p>Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour +l'humanité, n'en était pas à avoir besoin +d'apprendre que tous ses semblables ne méritaient pas le nom +de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son +adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne +devait être négligée. Quelque temps +après, écrivant à Marcel pour l'inviter +à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser +au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rude +adversaire. Et comme le docteur ajoutait :</p> + +<p>« Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, +de savants actifs, non seulement pour édifier, mais pour +nous défendre », Marcel lui répondit :</p> + +<p>« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon +concours pour la fondation de votre cité, comptez cependant +que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul +jour de vue ce Herr Schultze, que vous me dépeignez si bien. +Ma qualité d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses +affaires. De près ou de loin, je vous suis tout +dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques +mois ou même quelques années sans entendre parler de +moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, +je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par +conséquent, servir la France. »</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="V">V     LA CITE DE L'ACIER</h2> +</div> +<p>Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq +années que l'héritage de la Bégum est aux +mains de ses deux héritiers et la scène est +transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, +à dix lieues du littoral du Pacifique. Là +s'étend un district vague encore, mal délimité +entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte +de Suisse américaine.</p> + +<p>Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des +choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les +vallées profondes qui séparent de longues +chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous +les sites pris à vol d'oiseau.</p> + +<p>Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse +européenne, livrée aux industries pacifiques du +berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un +décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de +pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de +houille.</p> + +<p>Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, +prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, +comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la +vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il +saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les détonations étouffées de la poudre. +Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un +théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et +qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans +de mystérieuses profondeurs.</p> + +<p>Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, +s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes +jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de +toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. +Çà et là, un vieux puits de mine +abandonné, déchiqueté par les pluies, +déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule +béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un +volcan éteint. L'air est chargé de fumée et +pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne +le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de +mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.</p> + +<p>Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les +contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux +chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 +le « désert rouge », à cause de la +couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce +qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier +».</p> + +<p>Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues +carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride +et désolé comme le lit de quelque ancienne mer +intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le +mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a +déployé tout à coup une énergie et une +vigueur sans égales.</p> + +<p>Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont +surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment +une nombreuse population de rudes travailleurs.</p> + +<p>C'est au centre de ces villages, au pied même des +CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que +s'élève une masse sombre, colossale, étrange, +une agglomération de bâtiments réguliers +percés de fenêtres symétriques, couverts de +toits rouges, surmontés d'une forêt de +cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en +est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants +de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement +lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse +houle, mais plus régulier et plus grave.</p> + +<p>Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville +allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, +l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les +millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, +spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux +mondes.</p> + +<p>Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout +calibre, à âme lisse et à raies, à +culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la +Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour +la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.</p> + +<p>Grâce à la puissance d'un capital énorme, un +établissement monstre, une ville véritable, qui est +en même temps une usine modèle, est sortie de terre +comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour +la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle +et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont +dû à leur écrasante supériorité +une célébrité universelle.</p> + +<p>Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille +de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. +Sur place, il en fait des canons.</p> + +<p>Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, +à le réaliser. En France, on obtient des lingots +d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a +fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A +Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier +de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas +de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une +puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant +comme un sou neuf, dans les délais convenus.</p> + +<p>Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les +deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en +appétit.</p> + +<p>En industrie canonnière comme en toutes choses, on est +bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il +n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze +atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils +sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils +n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des +propriétés spéciales. Il court à cet +égard des légendes d'alliages mystérieux, de +secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne +n'en sait le fin mot.</p> + +<p>Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, +le secret est gardé avec un soin jaloux.</p> + +<p>Dans ce coin écarté de l'Amérique +septentrionale, entouré de déserts, isolé du +monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents +milles des petites agglomérations humaines les plus +voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette +liberté qui a fondé la puissance de la +république des Etats-Unis.</p> + +<p>En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, +n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de +distance en distance la ligne des fossés et des +fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. +Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la +Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot +d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment +timbrée, signée et paraphée.</p> + +<p>Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à +Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans doute, +car, après avoir laissé à l'auberge une petite +valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied vers +la porte la plus voisine du village.</p> + +<p>C'était un grand gaillard, fortement charpenté, +négligemment vêtu, à la mode des pionniers +américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, +engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur son +visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la +poussière de charbon dont sa peau était +imprégnée, et marchait d'un pas élastique en +sifflotant dans sa barbe brune. Arrivé au guichet, ce jeune +homme exhiba au chef de poste une feuille imprimée et fut +aussitôt admis.</p> + +<p>« Votre ordre porte l'adresse du contremaître +Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. +Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, sur votre +droite, jusqu'à la borne K, et à vous +présenter au concierge... Vous savez le règlement ? +Expulsé, si vous entrez dans un autre secteur que le +vôtre », ajouta-t-il au moment où le nouveau +venu s'éloignait.</p> + +<p>Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était +indiquée et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, +se creusait un fossé, sur la crête duquel se +promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route +circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait d'abord la +double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde +muraille s'élevait, pareille à la muraille +extérieure, ce qui indiquait la configuration de la +Cité de l'Acier.</p> + +<p>C'était celle d'une circonférence dont les +secteurs, limités en guise de rayons par une ligne +fortifiée, étaient parfaitement indépendants +les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un +fossé communs.</p> + +<p>Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, +placée à la lisière du chemin, en face d'une +porte monumentale que surmontait la même lettre +sculptée dans la pierre, et il se présenta au +concierge.</p> + +<p>Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se +trouvait en présence d'un invalide, à jambe de bois +et poitrine médaillée.</p> + +<p>L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit +:</p> + +<p>« Tout droit. Neuvième rue à gauche. +»</p> + +<p>Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et +se trouva enfin dans le secteur K. La route qui débouchait +de la porte en était l'axe. De chaque côté +s'allongeaient à angle droit des files de constructions +uniformes.</p> + +<p>Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces +bâtiments gris, percés à jour de milliers de +fenêtres, semblaient plutôt des monstres vivants que +des choses inertes. Mais le nouveau venu était sans doute +blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la +moindre attention.</p> + +<p>En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, +et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres, +en présence du contremaître Seligmann.</p> + +<p>Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la +vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :</p> + +<p>« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous +paraissez bien jeune ?</p> + +<p>-- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai +bientôt vingt-six ans, et j'ai déjà +puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, +je puis vous montrer les certificats sur la présentation +desquels j'ai été engagé à New York par +le chef du personnel. »</p> + +<p>Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais +avec un léger accent qui sembla éveiller les +défiances du contremaître.</p> + +<p>« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda +celui-ci.</p> + +<p>-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes +papiers qui sont en règle. »</p> + +<p>Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au +contremaître un passeport, un livret, des certificats.</p> + +<p>« C'est bon. Après tout, vous êtes +embauché et je n'ai plus qu'à vous désigner +votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce +déploiement de documents officiels.</p> + +<p>Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, +qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une +carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et +ajouta :</p> + +<p>« Vous devez être à la porte K tous les +matins à sept heures, présenter cette carte qui vous +aura permis de franchir l'enceinte extérieure, prendre au +râtelier de la loge un jeton de présence à +votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept +heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc +placé à la porte de l'atelier et qui n'est ouvert +qu'à cet instant.</p> + +<p>-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte +? demanda Schwartz.</p> + +<p>-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à +l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la +cantine de l'atelier pour un prix très modéré. +Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il +s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion +est la seule peine. Elle est prononcée par moi en +première instance, et par l'ingénieur en appel, sur +toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui +?</p> + +<p>-- Pourquoi pas ?</p> + +<p>-- Ce ne sera qu'une demi-journée », fit observer +le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie +intérieure.</p> + +<p>Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une +cour et pénétrèrent dans une vaste halle, +semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa +légère charpente, au débarcadère d'une +gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, +ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.</p> + +<p>De chaque côté de cette longue halle, deux +rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi +grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles de +Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la +voûte de verre qu'elles transperçaient de part en +part. C'étaient les cheminées d'autant de fours +à puddler, maçonnés à leur base. Il y +en avait cinquante sur chaque rangée.</p> + +<p>A l'une des extrémités, des locomotives amenaient +à tout instant des trains de wagons chargés de +lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre +extrémité, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformée en acier.</p> + +<p>L'opération du « puddlage » a pour but +d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de +cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet de fer, s'y +livraient avec activité.</p> + +<p>Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé +d'un revêtement de scories, y étaient d'abord +portés à une température élevée. +Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser +cette fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. +Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant +si distinct par ses propriétés de son +congénère, on attendait que la fonte fût fluide +et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus +forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, +pétrissait et roulait en tous sens la masse +métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la +flamme ; puis, au moment précis où elle atteignait, +par son mélange avec les scories, un certain degré de +résistance, il la divisait en quatre boules ou « +loupes » spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux +aides-marteleurs.</p> + +<p>C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait +l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un +marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une +chaudière verticale logée dans la cheminée +même, occupait un ouvrier « cingleur ». +Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, +protégé par un épais tablier de cuir, +masqué de toile métallique, ce cuirassier de +l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe +incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous +le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une +éponge toutes les matières impures dont elle +s'était chargée, au milieu d'une pluie +d'étincelles et d'éclaboussures.</p> + +<p>Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, +une fois réchauffée, la rebattre de nouveau.</p> + +<p>Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était +un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des +coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux +d'artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours +chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de +ces rages de la matière asservie, l'homme semblait presque +un enfant.</p> + +<p>De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à +bout de bras, dans une température torride, une pâte +métallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures +l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un +régime terrible et qui use son homme en dix ans.</p> + +<p>Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il +était capable de le supporter, se dépouilla de sa +vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse +d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs +attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commença à manoeuvrer.</p> + +<p>Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le +contremaître ne tarda pas à le laisser pour rentrer +à son bureau.</p> + +<p>Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du +dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il +apportât trop d'ardeur à l'ouvrage, soit qu'il +eût négligé de prendre ce matin-là le +repas substantiel qu'exige un pareil déploiement de force +physique, il parut bientôt las et défaillant. +Défaillant au point que le chef d'équipe s'en +aperçut.</p> + +<p>« Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon +garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander +tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas +plus tard. » Schwartz protesta. Ce n'était qu'une +fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre +!...</p> + +<p>Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le +jeune homme fut immédiatement appelé chez +l'ingénieur en chef.</p> + +<p>Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui +demanda d'un ton inquisitorial :</p> + +<p>« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn +? »</p> + +<p>Schwartz baissait les yeux tout confus.</p> + +<p>« Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. +J'étais employé à la coulée, et c'est +dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du +puddlage !</p> + +<p>-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit +l'ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq +ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait +qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?</p> + +<p>-- J'étais depuis deux mois à la première +classe.</p> + +<p>-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous +allez commencer par entrer dans la troisième. Encore +pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement +de secteur ! »</p> + +<p>L'ingénieur écrivit quelques mots sur un +laissez-passer, expédia une dépêche et dit +:</p> + +<p>« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez +directement au secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il +est prévenu. »</p> + +<p>Les mêmes formalités qui avaient +arrêté Schwartz à la porte du secteur K +l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut +interrogé, accepté, adressé à un chef +d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coulée. Mais +ici le travail était plus silencieux et plus +méthodique.</p> + +<p>« Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des +pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers de +première classe seuls sont admis aux halles de coulée +de gros canons. »</p> + +<p>La « petite » galerie n'en avait pas moins cent +cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle +devait, à l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents +creusets, placés par quatre, par huit ou par douze, selon +leurs dimensions, dans les fours latéraux.</p> + +<p>Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion +étaient allongés dans l'axe de la galerie, au fond +d'une tranchée médiane. De chaque côté +de la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, +qui, roulant à volonté, venait opérer +où il était nécessaire le déplacement +de ces énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, +à un bout débouchait le chemin de fer qui apportait +les blocs d'acier fondu, à l'autre celui qui emportait les +canons sortant du moule.</p> + +<p>Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en +fer surveillait la température à l'état de la +fusion dans les creusets.</p> + +<p>Les procédés que Schwartz avait vu mettre en +oeuvre ailleurs étaient portés là à un +degré singulier de perfection.</p> + +<p>Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre +avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de +fusion. Aussitôt, d'un pas égal et rigoureusement +mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les +épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à +deux se placer devant chaque four.</p> + +<p>Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre +à fractions de seconde en main, se portait près du +moule, convenablement logé à proximité de tous +les fours en action. De chaque côté, des conduits en +terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, +en descendant sur des pentes douces, jusqu'à une cuvette en +entonnoir, placée directement au-dessus du moule. Le +commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, un creuset, +tiré du feu à l'aide d'une pince, était +suspendu à la barre de fer des deux ouvriers +arrêtés devant le premier four. Le sifflet +commençait alors une série de modulations, et les +deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset +dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le +récipient vide et brûlant.</p> + +<p>Sans interruption, à intervalles exactement +comptés, afin que la coulée fût absolument +régulière et constante, les équipes des autres +fours agissaient successivement de même.</p> + +<p>La précision était si extraordinaire, qu'au +dixième de seconde fixé par le dernier mouvement, le +dernier creuset était vide et précipité dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le +résultat d'un mécanisme aveugle que celui du concours +de cent volontés humaines. Une discipline inflexible, la +force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient +pourtant ce miracle.</p> + +<p>Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut +bientôt accouplé à un ouvrier de sa taille, +éprouvé dans une coulée peu importante et +reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la +fin de la journée, lui promit même un avancement +rapide.</p> + +<p>Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du +soir, du secteur O et de l'enceinte extérieure, il +était allé reprendre sa valise à l'auberge. Il +suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant +bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait +remarquées dans la matinée, il trouva aisément +un logis de garçon chez une brave femme qui « +recevait des pensionnaires ».</p> + +<p>Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après +souper à la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa +chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramassé sans +doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre à +creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un +soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse.</p> + +<p>Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, +en feuilleta les pages chargées de notes, de formules et de +calculs, et écrivit ce qui suit en bon français, +mais, pour plus de précautions, dans une langue +chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :</p> + +<p>« 10 novembre. -- <i>Stahlstadt.</i> -- Il n'y a rien de +particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le +choix de deux températures différentes et +relativement basses pour la première chauffe et le +réchauffage, selon les règles +déterminées par Chernoff. Quant à la +coulée, elle s'opère suivant le procédé +Krupp, mais avec une égalité de mouvements +véritablement admirable. Cette précision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du +sentiment musical inné dans la race germanique. Jamais les +Anglais ne pourront atteindre à cette perfection : l'oreille +leur manque, sinon la discipline. Des Français peuvent y +arriver aisément, eux qui sont les premiers danseurs du +monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les +succès si remarquables de cette fabrication. Les +échantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne +sont sensiblement analogues à nos bons fers. Les +spécimens de houille sont assurément très +beaux et de qualité éminemment métallurgique, +mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la +fabrication Schultze ne prenne un soin spécial de +dégager ces matières premières de tout +mélange étranger et ne les emploie qu'à +l'état de pureté parfaite. Mais c'est encore +là un résultat facile à réaliser. Il ne +reste donc, pour être en possession de tous les +éléments du problème, qu'à +déterminer la composition de cette terre réfractaire, +dont sont faits les creusets et les tuyaux de coulée. Cet +objet atteint et nos équipes de fondeurs convenablement +disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce +qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter +l'organisme central, le département des plans et des +modèles, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner +dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis +après les menaces formulées par Herr Schultze, +lorsqu'il est entré en possession de son héritage ? +»</p> + +<p>Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigué +de sa journée, se déshabilla, se glissa dans un petit +lit aussi inconfortable que peut l'être un lit allemand -- ce +qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit à fumer +en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait être +ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante +se succédaient en cadence et faisaient :</p> + +<p>« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »</p> + +<p>Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant +longtemps, comme absorbé dans la solution d'un +problème difficile.</p> + +<p>« Ah ! s'écria-t-il enfin, quand le diable +lui-même s'en mêlerait, je découvrirai le secret +de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut méditer contre +France-Ville ! »</p> + +<p>Schwartz s'endormit en prononçant le nom du docteur +Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite +fille, qui revint sur ses lèvres. Le souvenir de la fillette +était resté entier, encore bien que Jeanne, depuis +qu'il l'avait quittée, fût devenue une jeune +demoiselle. Ce phénomène s'explique aisément +par les lois ordinaires de l'association des idées : +l'idée du docteur renfermait celle de sa fille, association +par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou +plutôt Marcel Bruckmann, s'éveilla, ayant encore le +nom de Jeanne à la pensée, il ne s'en étonna +pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des +principes psychologiques de Stuart Mill.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VI">VI     LE PUITS ALBRECHT</h2> +</div> +<p>Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalité +à Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, était la +veuve d'un mineur tué quatre ans auparavant dans un de ces +cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous +les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de +trente dollars, à laquelle elle ajoutait le mince produit +d'une chambre meublée et le salaire que lui apportait tous +les dimanches son petit garçon Carl.</p> + +<p>Quoique à peine âgé de treize ans, Carl +était employé dans la houillère pour fermer et +ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes +d'air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, +en forçant le courant à suivre une direction +déterminée. La maison tenue à bail par sa +mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait +donné par surcroît une petite fonction nocturne au +fond de la mine même. Il était chargé de garder +et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors.</p> + +<p>La vie de Carl se passait donc presque tout entière +à cinq cents mètres au-dessous de la surface +terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle auprès de sa +porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la +lumière et pouvait pour quelques heures profiter de ce +patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le +sourire maternel.</p> + +<p>Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, +lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'était pas +précisément celui d'un jeune « gommeux +». Il ressemblait plutôt à un gnome de +féerie, à un ramoneur ou à un Nègre +papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle généralement +une grande heure à le débarbouiller à grand +renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait +revêtir un bon costume de gros drap vert, taillé dans +une défroque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa +grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se +lassait pas d'admirer son garçon, le trouvant le plus beau +du monde.</p> + +<p>Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, +vraiment, n'était pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux +blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien à +son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille était +trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le +rendait aussi anémique qu'une laitue, et il est +vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin, +appliqué au sang du petit mineur, y aurait +révélé une quantité tout à fait +insuffisante de monnaie hématique.</p> + +<p>Au moral, c'était un enfant silencieux, flegmatique, +tranquille, avec une pointe de cette fierté que le sentiment +du péril continuel, l'habitude du travail régulier et +la satisfaction de la difficulté vaincue donnent à +tous les mineurs sans exception.</p> + +<p>Son grand bonheur était de s'asseoir auprès de sa +mère, à la table carrée qui occupait le milieu +de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude +d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre. +L'atmosphère tiède et égale des mines a sa +faune spéciale, peu connue des naturalistes, comme les +parois humides de la houille ont leur flore étrange de +mousses verdâtres, de champignons non décrits et de +flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulhe, +amoureux d'entomologie, avait remarqué, et il avait promis +un petit écu pour chaque espèce nouvelle dont Carl +pourrait lui apporter un spécimen. Perspective dorée, +qui avait d'abord amené le garçonnet à +explorer avec soin tous les recoins de la houillère, et qui, +petit à petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi, +c'était pour son propre compte qu'il recherchait maintenant +les insectes.</p> + +<p>Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux +araignées et aux cloportes. Il entretenait, dans sa +solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un +gros rat mulot. Même, s'il fallait l'en croire, ces trois +animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses +chevaux aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont +Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.</p> + +<p>Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'écurie, un +vieux philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents +mètres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais +revu la lumière du jour. Il était maintenant presque +aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain ! +Comme il savait tourner à droite ou à gauche, en +traînant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme +il s'arrêtait à point devant les portes d'air, afin de +laisser l'espace nécessaire à les ouvrir ! Comme il +hennissait amicalement, matin et soir, à la minute exacte +où sa provende lui était due ! Et si bon, si +caressant, si tendre !</p> + +<p>« Je vous assure, mère, qu'il me donne +réellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne, +quand j'avance ma tête auprès de lui, disait Carl. Et +c'est très commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi +une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! +»</p> + +<p>Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'écoutait avec +ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute +l'affection que lui portait son garçon, et ne manquait +guère, à l'occasion, de lui envoyer un morceau de +sucre. Que n'aurait-elle pas donné pour aller voir ce vieux +serviteur, que son homme avait connu, et en même temps +visiter l'emplacement sinistre où le cadavre du pauvre +Bauer, noir comme de l'encre, carbonisé par le feu grisou, +avait été retrouvé après l'explosion +?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il +fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en +faisait son fils.</p> + +<p>Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand +trou noir d'où son mari n'était pas revenu ! Que de +fois elle avait attendu, auprès de cette gueule +béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du +regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double +cage en chêne dans laquelle glissaient les bennes +accrochées à leur câble et suspendues aux +poulies d'acier, visité la haute charpente +extérieure, le bâtiment de la machine à vapeur, +la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle +s'était réchauffée au brasier toujours ardent +de cette énorme corbeille de fer où les mineurs +sèchent leurs habits en émergeant du gouffre, +où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +était familière avec le bruit et l'activité de +cette porte infernale ! Les receveurs qui détachent les +wagons chargés de houille, les accrocheurs, les trieurs, les +laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs, elle les avait +tous vus et revus à la tâche !</p> + +<p>Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, +par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne +s'était engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, +parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant !</p> + +<p>Elle entendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans +la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la +pensée cette cage, qui s'enfonçait dans le boyau +étroit et vertical, à cinq, six cents mètres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied à terre !</p> + +<p>Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, +prenant l'un à droite, l'autre à gauche ; les +rouleurs allant à leur wagon ; les piqueurs, armés du +pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de +houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant +à remplacer par des matériaux solides les +trésors de charbon qui ont été extraits, les +boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent les +galeries non muraillées ; les cantonniers réparant +les voies, posant les rails ; les maçons assemblant les +voûtes...</p> + +<p>Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large +boulevard à un autre puits éloigné de trois ou +quatre kilomètres. De là rayonnent à angles +droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre +ces voies se dressent des murailles, des piliers formés par +la houille même ou par la roche. Tout cela régulier, +carré, solide, noir !...</p> + +<p>Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de +longueur, toute une armée de mineurs demi-nus s'agitant, +causant, travaillant à la lueur de leurs lampes de +sûreté !...</p> + +<p>Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, +quand elle était seule, songeuse, au coin de son feu.</p> + +<p>Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une +surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son +petit Carl ouvrait et refermait la porte.</p> + +<p>Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être +remplacée par la bordée de nuit. Mais son +garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la benne. +Il se rendait à l'écurie, il retrouvait son cher +Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de +foin ; puis il mangeait à son tour le petit dîner +froid qu'on lui descendait de là-haut, jouait un instant +avec son gros rat, immobile à ses pieds, avec ses deux +chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait +sur la litière de paille.</p> + +<p>Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle +comprenait à demi-mot tous les détails que lui +donnait Carl !</p> + +<p>« Savez-vous, mère, ce que m'a dit hier M. +l'ingénieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je +répondais bien sur les questions d'arithmétique qu'il +me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la +chaîne d'arpentage, quand il lève des plans dans la +mine avec sa boussole. Il paraît qu'on va percer une galerie +pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort à faire +pour tomber juste !</p> + +<p>-- Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantée, M. +l'ingénieur Maulesmulhe a dit cela ! »</p> + +<p>Et elle se représentait déjà son +garçon tenant la chaîne, le long des galeries, tandis +que l'ingénieur, carnet en main, relevait les chiffres, et, +l'oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction +de la percée.</p> + +<p>« Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour +m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon +arithmétique, et j'ai bien peur de mal répondre ! +»</p> + +<p>Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le +droit, se mêla de la conversation pour dire à l'enfant +:</p> + +<p>« Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai +peut-être te l'expliquer.</p> + +<p>-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque +incrédulité.</p> + +<p>-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je +n'apprenne rien aux cours du soir, où je vais +régulièrement après souper ? Le maître +est très content de moi et dit que je pourrais servir de +moniteur ! »</p> + +<p>Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre +un cahier de papier blanc, s'installa auprès du petit +garçon, lui demanda ce qui l'arrêtait dans son +problème et le lui expliqua avec tant de clarté, que +Carl, émerveillé, n'y trouva plus la moindre +difficulté.</p> + +<p>A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération +pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit +camarade.</p> + +<p>Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et +n'avait pas tardé à être promu d'abord à +la seconde, puis à la première classe. Tous les +matins, à sept heures, il était à la porte 0. +Tous les soirs, après son souper, il se rendait au cours +professé par l'ingénieur Trubner. +Géométrie, algèbre, dessin de figures et de +machines, il abordait tout avec une égale ardeur, et ses +progrès étaient si rapides, que le maître en +fut vivement frappé. Deux mois après être +entré à l'usine Schultze, le jeune ouvrier +était déjà noté comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais +de toute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef +immédiat, expédié à la fin du +trimestre, portait cette mention formelle :</p> + +<p>« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de +première classe. Je dois signaler ce sujet à +l'administration centrale, comme tout à fait "hors ligne" +sous le triple rapport des connaissances théoriques, de +l'habileté pratique et de l'esprit d'invention le plus +caractérisé. »</p> + +<p>Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour +achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette +circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours +tôt ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les +plus tragiques.</p> + +<p>Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d'entendre +sonner dix heures sans que son petit ami Carl eût paru, +descendit demander à dame Bauer si elle savait la cause de +ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl aurait +dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant +son anxiété, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, +et partit dans la direction du puits Albrecht.</p> + +<p>En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de +leur demander s'ils avaient vu le petit garçon ; puis, +après avoir reçu une réponse négative +et avoir échangé avec eux ce <i>Glück auf !</i> +(« Bonne sortie ! ») qui est le salut des houilleurs +allemands, Marcel poursuivit sa promenade.</p> + +<p>Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect +n'en était pas tumultueux et animé comme il l'est +dans la semaine. C'est à peine si une jeune « modiste +» -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par +antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train de +bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en +ce jour férié, à la gueule du puits.</p> + +<p>« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro +41902 ? » demanda Marcel à ce fonctionnaire.</p> + +<p>L'homme consulta sa liste et secoua la tête.</p> + +<p>« Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?</p> + +<p>-- Non, c'est la seule, répondit le marqueur. La +"fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore +achevée.</p> + +<p>-- Alors, le garçon est en bas ?</p> + +<p>-- Nécessairement, et c'est en effet extraordinaire, +puisque, le dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent +seuls y rester.</p> + +<p>-- Puis-je descendre pour m'informer ?...</p> + +<p>-- Pas sans permission.</p> + +<p>-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.</p> + +<p>-- Pas d'accident possible le dimanche !</p> + +<p>-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est +devenu cet enfant !</p> + +<p>-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce +bureau... si toutefois il s'y trouve... »</p> + +<p>Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col +de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'était +heureusement attardé à ses comptes. En homme +intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquiétude de Marcel.</p> + +<p>« Nous allons voir ce qu'il en est », dit-il.</p> + +<p>Et, donnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir +prêt à filer du câble, il se disposa à +descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.</p> + +<p>« N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda +celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...</p> + +<p>-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond +du trou. »</p> + +<p>Le contremaître prit dans une armoire deux +réservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands +de « coco » portent à Paris sur le dos. Ce +sont des caisses à air comprimé, mises en +communication avec les lèvres par deux tubes de caoutchouc +dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit +à l'aide de soufflets spéciaux, construits de +manière à se vider complètement. Le nez +serré dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une +provision d'air, pénétrer impunément dans +l'atmosphère la plus irrespirable.</p> + +<p>Les préparatifs achevés, le contremaître et +Marcel s'accrochèrent à la benne, le câble fila +sur les poulies et la descente commença. Eclairés par +deux petites lampes électriques, tous deux causaient en +s'enfonçant dans les profondeurs de la terre.</p> + +<p>« Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez +pas froid aux yeux, disait le contremaître. J'ai vu des gens +ne pas pouvoir se décider à descendre ou rester +accroupis comme des lapins au fond de la benne !</p> + +<p>-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du +tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les +houillères. »</p> + +<p>On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se +trouvait au rond- point d'arrivée, n'avait point vu le petit +Carl.</p> + +<p>On se dirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient +seuls et paraissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. +Telle est du moins la conclusion qu'il était permis de tirer +du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois +figures humaines. A un clou était pendu le sac de toile de +Carl, et dans un petit coin, à côté d'une +étrille, son livre d'arithmétique.</p> + +<p>Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne +n'était plus là, nouvelle preuve que l'enfant devait +être dans la mine.</p> + +<p>« Il peut avoir été pris dans un +éboulement, dit le contremaître, mais c'est peu +probable ! Qu'aurait-il été faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ?</p> + +<p>-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des +insectes avant de sortir ! répondit le gardien. C'est une +vraie passion chez lui ! »</p> + +<p>Le garçon de l'écurie, qui arriva sur ces +entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir +avant sept heures avec sa lanterne.</p> + +<p>Il ne restait donc plus qu'à commencer des recherches +régulières. On appela à coups de sifflet les +autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la +mine, et chacun, muni de sa lampe, commença l'exploration +des galeries de second et de troisième ordre qui lui avaient +été dévolues.</p> + +<p>En deux heures, toutes les régions de la houillère +avaient été passées en revue, et les sept +hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la +moindre trace d'éboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être +influencé par un appétit grandissant, inclinait vers +l'opinion que l'enfant pouvait avoir passé inaperçu +et se trouver tout simplement à la maison ; mais Marcel, +convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches.</p> + +<p>« Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une +région pointillée, qui ressemblait, au milieu de la +précision des détails avoisinants, à ces +<i>terrae ignotae</i> que les géographes marquent aux +confins des continents arctiques.</p> + +<p>-- C'est la zone provisoirement abandonnée, à +cause de l'amincissement de la couche exploitable, répondit +le contremaître.</p> + +<p>-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c'est là +qu'il faut chercher ! » reprit Marcel avec une +autorité que les autres hommes subirent.</p> + +<p>Ils ne tardèrent pas à atteindre l'orifice de +galeries qui devaient, en effet, à en juger par l'aspect +gluant et moisi de leurs parois, avoir été +délaissées depuis plusieurs années. Ils les +suivaient déjà depuis quelque temps sans rien +découvrir de suspect, lorsque Marcel, les arrêtant, +leur dit :</p> + +<p>« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de +maux de tête ?</p> + +<p>-- Tiens ! c'est vrai ! répondirent ses compagnons.</p> + +<p>-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens +à demi étourdi. Il y a sûrement ici de l'acide +carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette +? demanda-t-il au contremaître.</p> + +<p>-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. +»</p> + +<p>Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta +une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. +Elle s'éteignit aussitôt.</p> + +<p>« J'en étais sûr... dit-il. Le gaz, +étant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il +ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas +d'appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous +poursuivrons seuls la recherche. »</p> + +<p>Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître +prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse +à air, placèrent la pince sur leurs narines et +s'enfoncèrent dans une succession de vieilles galeries.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler +l'air des réservoirs ; puis, cette opération +accomplie, ils repartaient.</p> + +<p>A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin +couronnés de succès. Une petite lueur bleuâtre, +celle d'une lampe électrique, se montra au loin dans +l'ombre. Ils y coururent...</p> + +<p>Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et +déjà froid, le pauvre petit Carl. Ses lèvres +bleues, sa face injectée, son pouls muet, disaient, avec son +attitude, ce qui s'était passé.</p> + +<p>Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il +s'était baissé et avait été +littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.</p> + +<p>Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la +vie. La mort remontait déjà à quatre ou cinq +heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans +le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre +femme, était veuve de son enfant comme elle l'était +de son mari.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VII">VII     LE BLOC CENTRAL</h2> +</div> +<p>Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en +chef de la section du puits Albrecht, avait établi que la +mort de Carl Bauer, n° 41902, âgé de treize ans, +« trappeur » à la galerie 228, était +due à l'asphyxie résultant de l'absorption par les +organes respiratoires d'une forte proportion d'acide +carbonique.</p> + +<p>Un autre rapport non moins lumineux de l'ingénieur +Maulesmulhe avait exposé la nécessité de +comprendre dans un système d'aération la zone B du +plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz +délétère par une sorte de distillation lente +et insensible.</p> + +<p>Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à +l'autorité compétente le dévouement du +contremaître Rayer et du fondeur de première classe +Johann Schwartz.</p> + +<p>Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant +pour prendre son jeton de présence dans la loge du +concierge, trouva au clou un ordre imprimé à son +adresse :</p> + +<p>« Le nommé Schwartz se présentera +aujourd'hui à dix heures au bureau du directeur +général. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'extérieur. »</p> + +<p>« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais +ils y viennent ! »</p> + +<p>Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses +camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, +une connaissance de l'organisation générale de la +cité suffisante pour savoir que l'autorisation de +pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De véritables légendes s'étaient +répandues à cet égard. On disait que des +indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte réservée, n'avaient plus reparu ; que les +ouvriers et employés y étaient soumis, avant leur +admission, à toute une série de +cérémonies maçonniques, obligés de +s'engager sous les serments les plus solennels à ne rien +révéler de ce qui se passait, et impitoyablement +punis de mort par un tribunal secret s'ils violaient leur +serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en +communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y +amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenait parfois des +conseils suprêmes où des personnages mystérieux +venaient s'asseoir et participer aux +délibérations...</p> + +<p>Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces +récits Marcel savait qu'ils étaient, en somme, +l'expression populaire d'un fait parfaitement réel : +l'extrême difficulté qu'il y avait à +pénétrer dans la division centrale. De tous les +ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les +mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs +comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi les +brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A.</p> + +<p>C'est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de +plaisir intime qu'il s'y présenta à l'heure +indiquée. Il put bientôt s'assurer que les +précautions étaient des plus +sévères.</p> + +<p>Et d'abord, Marcel était attendu. Deux hommes +revêtus d'un uniforme gris, sabre au côté et +revolver à la ceinture, se trouvaient dans la loge du +concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d'un +couvent cloîtré, avait deux portes, l'une à +l'extérieur, l'autre intérieure, qui ne s'ouvraient +jamais en même temps.</p> + +<p>Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, +sans manifester aucune surprise, présenter un mouchoir +blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui +bandèrent soigneusement les yeux.</p> + +<p>Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec +lui sans mot dire.</p> + +<p>Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, +une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé +à retirer son bandeau.</p> + +<p>Il se trouvait alors dans une salle très simple, +meublée de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une +large planche à épures, garnie de tous les +instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour +venait par de hautes fenêtres à vitres +dépolies.</p> + +<p>Presque aussitôt, deux personnages de tournure +universitaire entrèrent dans la salle.</p> + +<p>« Vous êtes signalé comme un sujet +distingué, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir +s'il y a lieu de vous admettre à la division des +modèles. Etes-vous disposé à répondre +à nos questions ? »</p> + +<p>Marcel se déclara modestement prêt à +l'épreuve.</p> + +<p>Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement +des questions sur la chimie, sur la géométrie et sur +l'algèbre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par +la clarté et la précision de ses réponses. Les +figures qu'il traçait à la craie sur le tableau +étaient nettes, aisées, élégantes. Ses +équations s'alignaient menues et serrées, en rangs +égaux comme les lignes d'un régiment d'élite. +Une de ses démonstrations même fut si remarquable et +si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprimèrent leur +étonnement en lui demandant où il l'avait +apprise.</p> + +<p>« A Schaffouse, mon pays, à l'école +primaire.</p> + +<p>-- Vous paraissez bon dessinateur ?</p> + +<p>-- C'était ma meilleure partie.</p> + +<p>-- L'éducation qui se donne en Suisse est +décidément bien remarquable ! dit l'un des +examinateurs à l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au +candidat une coupe de machine à vapeur, assez +compliquée. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis +avec la mention : <i>Parfaitement satisfaisant et hors ligne</i>... +»</p> + +<p>Marcel, resté seul, se mit à l'ouvrage avec +ardeur.</p> + +<p>Quand ses juges rentrèrent, à l'expiration du +délai de rigueur, ils furent si émerveillés de +son épure, qu'ils ajoutèrent à la mention +promise : <i>Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent +égal</i>.</p> + +<p>Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, +avec le même cérémonial, c'est-à-dire +les yeux bandés, conduit au bureau du directeur +général.</p> + +<p>« Vous êtes présenté pour l'un des +ateliers de dessin à la division des modèles, lui dit +ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre aux +conditions du règlement ?</p> + +<p>-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume +qu'elles sont acceptables.</p> + +<p>-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la +durée de votre engagement, à résider dans la +division même. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation +spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° +Vous êtes soumis au régime militaire, et vous devez +obéissance absolue, sous les peines militaires, à vos +supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé aux +sous-officiers d'une armée active, et vous pouvez, par un +avancement régulier, vous élever aux plus hauts +grades. -- 3° Vous vous engagez par serment à ne +jamais révéler à personne ce que vous voyez +dans la partie de la division où vous avez accès. -- +4° Votre correspondance est ouverte par vos chefs +hiérarchiques, à la sortie comme à la +rentrée, et doit être limitée à votre +famille. »</p> + +<p>« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.</p> + +<p>Puis, il répondit très simplement :</p> + +<p>« Ces conditions me paraissent justes et je suis +prêt à m'y soumettre.</p> + +<p>-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous +êtes nommé dessinateur au 4e atelier... Un logement +vous sera assigné, et, pour les repas, vous avez ici une +cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos effets avec vous +?</p> + +<p>-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai +laissés chez mon hôtesse.</p> + +<p>-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. »</p> + +<p>« J'ai bien fait, pensa Marcel, d'écrire mes notes +en langage chiffré ! On n'aurait eu qu'à les trouver +!... »</p> + +<p>Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une +jolie chambrette, au quatrième étage d'un +bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre +une première idée de sa vie nouvelle.</p> + +<p>Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu'il +l'aurait cru d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au +restaurant -- étaient en général calmes et +doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de +s'égayer un peu, car la gaieté manquait à +cette vie automatique, plusieurs d'entre eux avaient formé +un orchestre et faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une +bibliothèque, un salon de lecture offraient à +l'esprit de précieuses ressources au point de vue +scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spéciaux, faits par des professeurs de premier +mérite, étaient obligatoires pour tous les +employés, soumis en outre à des examens et à +des concours fréquents. Mais la liberté, l'air +manquaient dans cet étroit milieu. C'était le +collège avec beaucoup de sévérités en +plus et à l'usage d'hommes faits. L'atmosphère +ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si +façonnés qu'ils fussent à une discipline de +fer.</p> + +<p>L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel +s'était donné corps et âme. Son +assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès +extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par +tous les maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait +en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une +célébrité relative. Du consentement +général, il était le dessinateur le plus +habile, le plus ingénieux, le plus fécond en +ressources. Y avait-il une difficulté ? C'est à lui +qu'on recourait. Les chefs eux-mêmes s'adressaient à +son expérience avec le respect que le mérite arrache +toujours à la jalousie la plus marquée. Mais si le +jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de la +division des modèles, en pénétrer les secrets +intimes, il était loin de compte.</p> + +<p>Sa vie était enfermée dans une grille de fer de +trois cents mètres de diamètre, qui entourait le +segment du Bloc central auquel il était attaché. +Intellectuellement, son activité pouvait et devait +s'étendre aux branches les plus lointaines de l'industrie +métallurgique. En pratique, elle était limitée +à des dessins de machines à vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour +des presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette +spécialité. La division du travail poussée +à son extrême limite l'enserrait dans son +étau.</p> + +<p>Après quatre mois passés dans la section A, Marcel +n'en savait pas plus sur l'ensemble des oeuvres de la Cité +de l'Acier qu'avant d'y entrer. Tout au plus avait-il +rassemblé quelques renseignements généraux sur +l'organisation dont il n'était -- malgré ses +mérites -- qu'un rouage presque infime. Il savait que le +centre de la toile d'araignée figurée par Stahlstadt +était la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. +Il avait appris aussi, toujours par les récits +légendaires de la cantine, que l'habitation personnelle de +Herr Schultze se trouvait à la base de cette tour, et que le +fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette +salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie +et blindée intérieurement comme un monitor l'est +à l'extérieur, était fermée par un +système de portes d'acier à serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupçonneuse. L'opinion +générale était d'ailleurs que Herr Schultze +travaillait à l'achèvement d'un engin de guerre +terrible, d'un effet sans précédent et destiné +à assurer bientôt à l'Allemagne la domination +universelle</p> + +<p>Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement +roulé dans sa tête les plans les plus audacieux +d'escalade et de déguisement. Il avait dû s'avouer +qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles +sombres et massives, éclairées la nuit par des flots +de lumière, gardées par des sentinelles +éprouvées, opposeraient toujours à ses efforts +un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les +forcer sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours +des détails ; Jamais un ensemble !</p> + +<p>N'importe. Il s'était juré de ne pas céder +; il ne céderait pas. S'il fallait dix ans de stage, il +attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait où ce secret +deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prospérait +alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux +peuples découragés Marcel ne doutait pas qu'en face +d'un pareil succès de la race latine,. Schultze ne fût +plus que jamais résolu à accomplir ses menaces. La +Cité de l'Acier elle-même et les travaux qu'elle avait +pour but en étaient une preuve.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, +de se renouveler à lui-même ce serment d'Annibal, +lorsqu'un des acolytes gris l'informa que le directeur +général avait à lui parler.</p> + +<p>« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut +fonctionnaire, l'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur. +C'est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle +interne. Vous êtes promu au grade de lieutenant. »</p> + +<p>Ainsi, au moment même où il +désespérait presque du succès, l'effet logique +et naturel d'un travail héroïque lui procurait cette +admission tant désirée ! Marcel en fut si +pénétré de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.</p> + +<p>« Je suis heureux d'avoir à vous annoncer une si +bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager +a persister dans la voie que vous suivez si courageusement. +L'avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur. +»</p> + +<p>Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, +entrevoyait le but qu'il s'était juré d'atteindre +!</p> + +<p>Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les +hommes gris, franchir enfin cette dernière enceinte dont +l'entrée unique, ouverte sur la route A, aurait pu si +longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l'affaire de +quelques minutes pour Marcel.</p> + +<p>Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau +dont il n'avait encore aperçu que la tête sourcilleuse +perdue au loin dans les nuages.</p> + +<p>Le spectacle qui s'étendait devant lui était +assurément des plus imprévus. Qu'on imagine un homme +transporté subitement, sans transition, du milieu d'un atelier +européen, bruyant et banal, au fond d'une forêt vierge +de la zone torride. Telle était la surprise qui attendait +Marcel au centre de Stahlstadt.</p> + +<p>Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être +vu à travers les descriptions des grands écrivains, +tandis que le parc de Herr Schultze était le mieux +peigné des Jardins d'agrément. Les palmiers les plus +élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus +les plus obèses en formaient les massifs. Des lianes +s'enroulaient élégamment aux grêles eucalyptus, +se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables +fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves +mûrissaient auprès des oranges. Les colibris et les +oiseaux de paradis étalaient en plein air les richesses de +leur plumage. Enfin, la température même était +aussi tropicale que la végétation.</p> + +<p>Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères +qui produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir +que le ciel bleu, il resta un instant stupéfait.</p> + +<p>Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de là une +houillère en combustion permanente, et il comprit que Herr +Schultze avait ingénieusement utilisé ces +trésors de chaleur souterraine pour se faire servir par des +tuyaux métalliques une température constante de serre +chaude.</p> + +<p>Mais cette explication, que se donna la raison du jeune +Alsacien, n'empêcha pas ses yeux d'être éblouis +et charmés du vert des pelouses, et ses narines d'aspirer +avec ravissement les arômes qui emplissaient +l'atmosphère. Après six mois passés sans voir +un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une allée +sablée le conduisit par une pente insensible au pied d'un +beau degré de marbre, dominé par une majestueuse +colonnade. En arrière se dressait la masse énorme +d'un grand bâtiment carré qui était comme le +piédestal de la Tour du Taureau. Sous le péristyle, +Marcel aperçut sept à huit valets en livrée +rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua +entre les colonnes de riches candélabres de bronze, et, +comme il montait le degré, un léger grondement lui +révéla que le chemin de fer souterrain passait sous +ses pieds.</p> + +<p>Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule +qui était un véritable musée de sculpture. +Sans avoir le temps de s'y arrêter, il traversa un salon +rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon +jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert +et or.</p> + +<p>Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre +à côté d'une chope de bière, faisait au +milieu de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte +vernie.</p> + +<p>Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de +l'Acier dit froidement et simplement :</p> + +<p>« Vous êtes le dessinateur</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- J'ai vu de vos épures. Elles sont très bien. +Mais vous ne savez donc faire que des machines à vapeur +?</p> + +<p>-- On ne m'a jamais demandé autre chose.</p> + +<p>-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?</p> + +<p>-- Je l'ai étudiée à mes moments perdus et +pour mon plaisir. »</p> + +<p>Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna +regarder alors son employé.</p> + +<p>« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi +?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! +vous aurez de la peine à remplacer cet imbécile de +Sohne, qui s'est tué ce matin en maniant un sachet de +dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous ! +»</p> + +<p>Il faut bien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait +pas trop révoltant dans la bouche de Herr Schultze !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="VIII">VIII     LA CAVERNE DU DRAGON</h2> +</div> +<p>Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune +Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver +parfaitement établi, au bout de quelques semaines, dans la +familiarité de Herr Schultze. Tous deux étaient +devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- +ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iéna +n'avait rencontré un collaborateur qui fût aussi bien +selon son coeur, qui le comprît pour ainsi dire à +demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses +données théoriques.</p> + +<p>Marcel n'était pas seulement d'un mérite +transcendant dans toutes les branches du métier, +c'était aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le +plus assidu, l'inventeur le plus modestement fécond.</p> + +<p>Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se +disait in petto :</p> + +<p>« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! +» La vérité est que Marcel avait +pénétré du premier coup d'oeil le +caractère de son terrible patron. Il avait vu que sa +faculté maîtresse était un égoïsme +immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité +féroce, et il s'était religieusement attaché +à régler là-dessus sa conduite de tous les +instants.</p> + +<p>En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le +doigté spécial de ce clavier, qu'il était +arrivé à jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa +tactique consistait simplement à montrer autant que possible +son propre mérite, mais de manière à laisser +toujours à l'autre une occasion de rétablir sa +supériorité sur lui. Par exemple, achevait-il un +dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile +à voir comme à corriger, et que l'ex-professeur +signalait aussitôt avec exaltation.</p> + +<p>Avait-il une idée théorique, il cherchait à +la faire naître dans la conversation, de telle sorte que Herr +Schultze pût croire l'avoir trouvée. Quelquefois +même il allait plus loin, disant par exemple :</p> + +<p>« J'ai tracé le plan de ce navire à +éperon détachable, que vous m'avez +demandé.</p> + +<p>-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n'avait jamais +songé à pareille chose.</p> + +<p>-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublié ?... Un +éperon détachable, laissant dans le flanc de l'ennemi +une torpille en fuseau, qui éclate après un +intervalle de trois minutes !</p> + +<p>-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idées +en tête ! »</p> + +<p>Et Herr Schultze empochait consciencieusement la +paternité de la nouvelle invention.</p> + +<p>Peut-être, après tout, n'était-il +qu'à demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable +qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces +mystérieuses fermentations qui s'opèrent dans les +cervelles humaines, il en arrivait aisément à se +contenter de « paraître » supérieur, et +surtout de faire illusion à son subordonné.</p> + +<p>« Est-il bête, avec tout son esprit, ce +mâtin-là ! » se disait il parfois en +découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +« dominos » de sa mâchoire.</p> + +<p>D'ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé +une échelle de compensation. Lui seul au monde pouvait +réaliser ces sortes de rêves industriels !... Ces +rêves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... +Marcel, au bout du compte, n'était qu'un des rouages de +l'organisme que lui, Schultze, avait su créer, etc.</p> + +<p>Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. +Après cinq mois de séjour à la Tour du +Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les +mystères du Bloc central. A la vérité, ses +soupçons étaient devenus des quasi-certitudes. Il +était de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un +secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que +celui du gain. La nature de ses préoccupations, celle de son +industrie même rendaient infiniment vraisemblable +l'hypothèse qu'il avait inventé quelque nouvel engin +de guerre.</p> + +<p>Mais le mot de l'énigme restait toujours obscur.</p> + +<p>Marcel en était bientôt venu à se dire qu'il +ne l'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se +décida à la provoquer.</p> + +<p>C'était un soir, le 5 septembre, à la fin du +dîner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait +retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami +Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau +blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température +était aussi tiède qu'en juin, et la neige, fondue +avant de toucher le sol, se déposait en rosée au lieu +de tomber en flocons.</p> + +<p>« Ces saucisses à la choucroute étaient +délicieuses, n'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que +les millions de la Bégum n'avaient pas lassé de son +mets favori.</p> + +<p>-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en +mangeait héroïquement tous les soirs, quoiqu'il +eût fini par avoir ce plat en horreur.</p> + +<p>Les révoltes de son estomac achevèrent de le +décider à tenter l'épreuve qu'il +méditait.</p> + +<p>« Je me demande même, comment les peuples qui n'ont +ni saucisses, ni choucroute, ni bière, peuvent +tolérer l'existence ! reprit Herr Schultze avec un +soupir.</p> + +<p>-- La vie doit être pour eux un long supplice, +répondit Marcel. Ce sera véritablement faire preuve +d'humanité que de les réunir au Vaterland.</p> + +<p>-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'écria le +Roi de l'Acier. Nous voici déjà installés au +coeur de l'Amérique. Laissez-nous prendre une île ou +deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées +nous saurons faire autour du globe ! »</p> + +<p>Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze +bourra la sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec +préméditation ce moment quotidien de complète +béatitude.</p> + +<p>« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de +silence, que je ne crois pas beaucoup à cette conquête +!</p> + +<p>-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui +n'était déjà plus au sujet de la +conversation.</p> + +<p>-- La conquête du monde par les Allemands. »</p> + +<p>L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.</p> + +<p>« Vous ne croyez pas à la conquête du monde +par les Allemands ?</p> + +<p>-- Non.</p> + +<p>-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais +curieux de connaître les motifs de ce doute !</p> + +<p>-- Tout simplement parce que les artilleurs français +finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes +compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour idée fixe +qu'un Français averti en vaut deux. 1870 est une +leçon qui se retournera contre ceux qui l'ont donnée. +Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il faut +tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. »</p> + +<p>Marcel avait proféré ces mots d'un ton froid, sec +et tranchant, qui doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel +blasphème, lancé de but en blanc, devait produire sur +le Roi de l'Acier.</p> + +<p>Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. +Le sang lui monta à la face avec une telle violence, que le +jeune homme craignit d'être allé trop loin. Voyant +toutefois que sa victime, après avoir failli étouffer +de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :</p> + +<p>« Oui, c'est fâcheux à constater, mais c'est +ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne. +Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis +que nous en sommes bêtement à augmenter le poids de +nos canons, tenez pour certain qu'ils préparent du nouveau +et que nous nous en apercevrons à la première +occasion !</p> + +<p>-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en +faisons aussi, monsieur !</p> + +<p>-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! +Nous doublons les proportions et la portée de nos +pièces !</p> + +<p>-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : +En vérité ! nous faisons mieux que doubler !</p> + +<p>-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des +plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la +vérité ? La faculté d'invention nous manque. +Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, +soyez-en sûr ! »</p> + +<p>Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, +le tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait +succédé à la rougeur apoplectique de sa face +montraient assez les sentiments qui l'agitaient.</p> + +<p>Fallait-il en arriver à ce degré d'humiliation ? +S'appeler Schultze, être le maître absolu de la plus +grande usine et de la première fonderie de canons du monde +entier, voir à ses pieds les rois et les parlements, et +s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque +d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur français +!... Et cela quand on avait près de soi, derrière +l'épaisseur d'un mur blindé, de quoi confondre mille +fois ce drôle impudent, lui fermer la bouche, anéantir +ses sots arguments ? Non, il n'était pas possible d'endurer +un pareil supplice !</p> + +<p>Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa +sa pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil chargé d'ironie, +et, serrant les dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces +mots :</p> + +<p>« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr +Schultze, je manque d'invention ! »</p> + +<p>Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, +grâce à la surprise produite par un langage si +audacieux et si inattendu, grâce à la violence du +dépit qu'il avait provoqué, la vanité +étant plus forte chez l'ex-professeur que la prudence. +Schultze avait soif de dévoiler son secret, et, comme +malgré lui, pénétrant dans son cabinet de +travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit +à sa bibliothèque et en toucha un des panneaux. +Aussitôt, une ouverture, masquée par des +rangées de livres, apparut dans la muraille. C'était +l'entrée d'un passage étroit qui conduisait, par un +escalier de pierre, jusqu'au pied même de la Tour du +Taureau.</p> + +<p>Là, une porte de chêne fut ouverte à l'aide +d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une +seconde porte apparut, fermée par un cadenas syllabique, du +genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze +forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui était +intérieurement armé d'un appareil compliqué +d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité +professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui +en laissa pas le temps.</p> + +<p>Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, +sans serrure apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussée, +opérée, bien entendu, selon des règles +déterminées.</p> + +<p>Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon +eurent à gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, +et ils arrivèrent au sommet de la Tour du Taureau, qui +dominait toute la cité de Stahlstadt.</p> + +<p>Sur cette tour de granit, dont la solidité était +à toute épreuve, s'arrondissait une sorte de +casemate, percée de plusieurs embrasures. Au centre de la +casemate s'allongeait un canon d'acier.</p> + +<p>« Voilà ! » dit le professeur, qui n'avait +pas soufflé mot depuis le trajet.</p> + +<p>C'était la plus grosse pièce de siège que +Marcel eût jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent +mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le +diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. +Montée sur un affût d'acier et roulant sur des rubans +de même métal, elle aurait pu être +manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en +étaient rendus faciles par un système de roues +dentées. Un ressort compensateur, établi en +arrière de l'affût, avait pour effet d'annuler le +recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement +égale, et de replacer automatiquement la pièce, +après chaque coup, dans sa position première.</p> + +<p>« Et quelle est la puissance de perforation de cette +pièce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un +pareil engin.</p> + +<p>-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous +perçons une plaque de quarante pouces aussi aisément +que si c'était une tartine de beurre !</p> + +<p>-- Quelle est donc sa portée ?</p> + +<p>-- Sa portée ! s'écria Schultze, qui +s'enthousiasmait Ah ! vous disiez tout à l'heure que notre +génie imitateur n'avait rien obtenu de plus que de doubler +la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +là, je me charge d'envoyer, avec une précision +suffisante, un projectile à la distance de dix lieues !</p> + +<p>-- Dix lieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle +poudre nouvelle employez-vous donc ?</p> + +<p>-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit +Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus +d'inconvénient à vous dévoiler mes secrets ! +La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance +que je quintuple encore en y mêlant les huit dixièmes +de son poids de nitrate de potasse !</p> + +<p>-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même +faite du meilleur acier, ne pourra résister à la +déflagration de ce pyroxyle ! Votre canon, après +trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et +mis hors d'usage !</p> + +<p>-- Ne tirât-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait +!</p> + +<p>-- Il coûterait cher !</p> + +<p>-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la +pièce !</p> + +<p>-- Un coup d'un million !...</p> + +<p>-- Qu'importe, s'il peut détruire un milliard !</p> + +<p>-- Un milliard ! » s'écria Marcel.</p> + +<p>Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater +l'horreur mêlée d'admiration que lui inspirait ce +prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :</p> + +<p>« C'est assurément une étonnante et +merveilleuse pièce d'artillerie, mais qui, malgré +tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !</p> + +<p>-- Pas d'invention ! répondit Herr Schultze en haussant +les épaules. Je vous répète que je n'ai plus +de secrets pour vous ! Venez donc ! »</p> + +<p>Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent à l'étage inférieur, qui +était mis en communication avec la plate-forme par des +monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une certaine +quantité d'objets allongés, de forme cylindrique, qui +auraient pu être pris à distance pour d'autres canons +démontés. « Voilà nos obus », +dit Herr Schultze.</p> + +<p>Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que +ces engins ne ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. +C'étaient d'énormes tubes de deux mètres de +long et d'un mètre dix de diamètre, revêtus +extérieurement d'une chemise de plomb propre à se +mouler sur les rayures de la pièce, fermés à +l'arrière par une plaque d'acier boulonnée et +à l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton +de percussion.</p> + +<p>Quelle était la nature spéciale de ces obus ? +C'est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On +pressentait seulement qu'ils devaient contenir dans leurs flancs +quelque explosion terrible, dépassant tout ce qu'on avait +jamais fait ans ce genre.</p> + +<p>« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant +Marcel rester silencieux.</p> + +<p>-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, +- au moins en apparence ?</p> + +<p>-- L'apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et +le poids ne diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour +un obus ordinaire de même calibre... Allons, il faut tout +vous dire ! . . Obus-fusée de verre, revêtu de bois de +chêne, chargé, à soixante-douze +atmosphères de pression intérieure acide carbonique +liquide. La chute détermine l'explosion de l'enveloppe et le +retour du liquide à l'état gazeux. Conséquence +: un froid d'environ cent degrés au-dessous de zéro +dans toute la zone avoisinante, en même temps mélange +d'un énorme volume de gaz acide carbonique à l'air +ambiant. Tout être vivant qui se trouve dans un rayon de +trente mètres du centre d'explosion est en même temps +congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour +prendre une base de calcul, mais l'action s'étend +vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-être à cent +et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très +longtemps dans les couches inférieures de +l'atmosphère, en raison de son poids qui est +supérieur à celui de l'air, la zone dangereuse +conserve ses propriétés septiques plusieurs heures +après l'explosion, et tout être qui tente d'y +pénétrer périt infailliblement. C'est un coup +de canon à effet à la fois instantané et +durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, +rien que des morts ! »</p> + +<p>Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à +développer les mérites de son invention. Sa bonne +humeur était venue, il était rouge d'orgueil et +montrait toutes ses dents.</p> + +<p>« Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de +mes bouches à feu braquées sur une ville +assiégée ! Supposons une pièce pour un hectare +de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries +de dix pièces convenablement établies. Supposons +ensuite toutes nos pièces en position, chacune avec son tir +réglé, une atmosphère calme et favorable, +enfin le signal général donné par un fil +électrique... En une minute, il ne restera pas un être +vivant sur une superficie de mille hectares ! Un véritable +océan d'acide carbonique aura submergé la ville ! +C'est pourtant une idée qui m'est venue l'an dernier en +lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la +première inspiration à Naples, lorsque je visitai la +grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples, +emprunte son nom à la propriété curieuse que +possède son atmosphère d'asphyxier un chien ou un +quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal +à un homme debout, -- propriété due à +une couche de gaz acide carbonique de soixante centimètres +environ que son poids spécifique maintient au ras de +terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma +pensée l'essor définitif. Vous saisissez bien le +principe, n'est-ce pas ? Un océan artificiel d'acide +carbonique pur ! Or, une proportion d'un cinquième de ce gaz +suffit à rendre l'air irrespirable. »</p> + +<p>Marcel ne disait pas un mot. Il était +véritablement réduit au silence. Herr Schultze sentit +si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en abuser.</p> + +<p>« Il n'y a qu'un détail qui m'ennuie, dit-il.</p> + +<p>-- Lequel donc ? demanda Marcel.</p> + +<p>-- C'est que je n'ai pas réussi à supprimer le +bruit de l'explosion. Cela donne trop d'analogie à mon coup +de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu à ce +que ce serait, si j'arrivais à obtenir un tir silencieux ! +Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille hommes +à la fois, par une nuit calme et sereine ! »</p> + +<p>L'idéal enchanteur qu'il évoquait rendit Herr +Schultze tout rêveur, et peut-être sa rêverie, +qui n'était qu'une immersion profonde dans un bain +d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel +ne l'eût interrompue par cette observation :</p> + +<p>« Très bien, monsieur, très bien ! mais +mille canons de ce genre c'est du temps et de l'argent.</p> + +<p>-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est +à nous ! »</p> + +<p>Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son +école, croyait ce qu'il disait !</p> + +<p>« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé +d'acide carbonique, n'est pas absolument nouveau, puisqu'il +dérive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des +années ; mais il peut être éminemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...</p> + +<p>-- Seulement ?...</p> + +<p>-- Il est relativement léger pour son volume, et si +celui-là va jamais à dix lieues !...</p> + +<p>-- Il n'est fait que pour aller à deux lieues, +répondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en +montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein, +celui-là et contient cent petits canons +symétriquement disposés encastrés les uns dans +les autres comme les tubes d'une lunette, et qui, après +avoir été lancés comme projectiles +redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus +chargés de matières incendiaires. C'est comme une +batterie que je lance dans l'espace et qui peut porter l'incendie +et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une averse de feux +inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues +dont j'ai parlé ! Et, avant peu, l'expérience en sera +faite de telle manière, que les incrédules pourront +toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchés +à terre ! »</p> + +<p>Les dominos brillaient à ce moment d'un si insupportable +éclat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la +plus violente envie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la +force de se contenir encore. Il n'était pas au bout de ce +qu'il devait entendre.</p> + +<p>En effet, Herr Schultze reprit :</p> + +<p>« Je vous ai dit qu'avant peu, une expérience +décisive serait tentée !</p> + +<p>-- Comment ? Où ?... s'écria Marcel.</p> + +<p>-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne +des Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme +!... Où ? Sur une cité dont dix lieues au plus nous +séparent, qui ne peut s'attendre à ce coup de +tonnerre, et qui s'y attendît-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh +bien, le 13 à onze heures quarante-cinq minutes du soir, +France-Ville disparaîtra du sol américain ! L'incendie +de Sodome aura eu son pendant ! Le professeur Schultze aura +déchaîné tous les feux du ciel à son +tour ! »</p> + +<p>Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout +le sang de Marcel lui reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze +ne vit rien de ce qui se passait en lui.</p> + +<p>« Voilà ! reprit-il du ton le plus +dégagé. Nous faisons ici le contraire de ce que font +les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret +d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le +moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamnée, et +c'est de la mort, semée par nous, que doit naître la +vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur +Sarrasin, en fondant une ville isolée, a mis sans s'en +douter à ma portée le plus magnifique champ +d'expériences. »</p> + +<p>Marcel ne pouvait croire à ce qu'il venait +d'entendre.</p> + +<p>« Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement +involontaire parut attirer un instant l'attention du Roi de +l'Acier, les habitants de France- Ville ne vous ont rien fait, +monsieur ! Vous n'avez, que je sache, aucune raison de leur +chercher querelle ?</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre +cerveau, bien organisé sous d'autres rapports, un fonds +d'idées celtiques qui vous nuiraient beaucoup, si vous +deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, le mal, sont choses +purement relatives et toutes de convention. Il n'y a d'absolu que +les grandes lois naturelles. La loi de concurrence vitale l'est au +même titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insensée ; s'y ranger et agir dans +le sens qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et +voilà pourquoi je détruirai la cité du docteur +Sarrasin. Grâce à mon canon, mes cinquante mille +Allemands viendront facilement à bout des cent mille +rêveurs qui constituent là-bas un groupe +condamné à périr. »</p> + +<p>Marcel, comprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec +Herr Schultze, ne chercha plus à le ramener.</p> + +<p>Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les +portes à secret furent refermées, et ils +redescendirent à la salle à manger.</p> + +<p>De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son +mooss de bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit +donner une autre pipe pour remplacer celle qu'il avait +cassée, et s'adressant au valet de pied :</p> + +<p>« Arminius et Sigimer sont-ils là ? +demanda-t-il.</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. +»</p> + +<p>Lorsque le domestique eut quitté la salle à +manger, le Roi de l'Acier, se tournant vers Marcel, le regarda bien +en face.</p> + +<p>Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris +une dureté métallique.</p> + +<p>« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce +projet ?</p> + +<p>-- Réellement. Je connais, à un dixième de +seconde près en longitude et en latitude, la situation de +France-Ville, et le 13 septembre, à onze heures +quarante-cinq du soir, elle aura vécu.</p> + +<p>-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument +secret !</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, +décidément vous ne serez jamais logique. Ceci me fait +moins regretter que vous deviez mourir jeune. »</p> + +<p>Marcel, sur ces derniers mots, s'était levé.</p> + +<p>« Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr +Schultze, que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui +ne pourront plus les redire ? »</p> + +<p>Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux +géants, apparurent à la porte de la salle.</p> + +<p>« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr +Schultze, vous le connaissez !... Il ne vous reste plus qu'à +mourir. »</p> + +<p>Marcel ne répondit pas.</p> + +<p>« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, +pour supposer que je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous +savez à quoi vous en tenir sur mes projets. Ce serait une +légèreté impardonnable, ce serait illogique. +La grandeur de mon but me défend d'en compromettre le +succès pour une considération d'une valeur relative +aussi minime que la vie d'un homme, -- même d'un homme tel +que vous, mon cher, dont j'estime tout particulièrement la +bonne organisation cérébrale. Aussi, je regrette +véritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entraîné trop loin et me mette à présent +dans la nécessité de vous supprimer. Mais, vous devez +le comprendre, en face des intérêts auxquels je me +suis consacré, il n'y a plus de question de sentiment. Je +puis bien vous le dire, c'est d'avoir pénétré +mon secret que votre prédécesseur Sohne est mort, et +non pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La +règle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y +puis rien changer. »</p> + +<p>Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, +à l'entêtement bestial de cette tête chauve, +qu'il était perdu. Aussi ne se donna-t-il même pas la +peine de protester.</p> + +<p>« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, +répondit tranquillement Herr Schultze. Vous mourrez, mais la +souffrance vous sera épargnée. Un matin, vous ne vous +réveillerez pas. Voilà tout. »</p> + +<p>Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmené et +consigné dans sa chambre, dont la porte fut gardée +par les deux géants.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en +frémissant d'angoisse et de colère, au docteur, +à tous les siens, à tous ses compatriotes, à +tous ceux qu'il aimait !</p> + +<p>« La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le +danger qui les menace, comment le conjurer ! »</p> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<div class="chapter"> +<h2 id="IX">IX     « P.P.C. »</h2></div> + +<p>La situation, en effet, était excessivement grave. Que +pouvait faire Marcel, dont les heures d'existence étaient +maintenant comptées, et qui voyait peut-être arriver +sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?</p> + +<p>Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se +réveiller, ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais +parce que sa pensée ne parvenait pas à quitter +France-Ville, sous le coup de cette imminente catastrophe !</p> + +<p>« Que tenter ? se répétait-il. +Détruire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et +comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est +gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter +Stahlstadt, comment empêcherais-je ?... Mais si ! A +défaut de notre chère cité, je pourrais au +moins sauver ses habitants, arriver jusqu'à eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de +périr par le feu, par le fer ! Fuyez tous !" »</p> + +<p>Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre +courant.</p> + +<p>« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant +même qu'il ait exagéré les effets destructeurs +de son obus, et qu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la +ville tout entière il est certain qu'il peut d'un seul coup +en incendier une partie considérable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imaginé là, et, malgré la +distance qui sépare les deux villes, ce formidable canon +saura bien y envoyer son projectile ! Une vitesse initiale vingt +fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu' ici ! +Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie +à la seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de +translation de la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... +Oui, oui !... si son canon n'éclate pas au premier coup !... +Et il n'éclatera pas, car il est fait d'un métal dont +la résistance à l'éclatement est presque +infinie ! Le coquin connaît très exactement la +situation de France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son +canon avec une précision mathématique, et, comme il +l'a dit, l'obus ira tomber sur le centre même de la +cité ! Comment en prévenir les infortunés +habitants ! »</p> + +<p>Marcel n'avait pas fermé l'oeil, quand le jour reparut. +Il quitta alors le lit sur lequel il s'était vainement +étendu pendant toute cette insomnie fiévreuse.</p> + +<p>« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce +bourreau, qui veut bien m'épargner la souffrance, attendra +sans doute que le sommeil, l'emportant sur l'inquiétude, se +soit emparé de moi ! Et alors !... Mais quelle mort me +réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec quelque +inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a +à discrétion ? N'emploiera-t-il pas plutôt ce +gaz à l'état liquide tel qu'il le met dans ses obus +de verre, et dont le subit retour à l'état gazeux +déterminera un froid de cent degrés ! Et le +lendemain, à la place de "moi", de ce corps vigoureux bien +constitué, plein de vie, on ne retrouverait plus qu'une +momie desséchée, glacée, racornie !... Ah ! le +misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s'il le +faut, que ma vie se refroidisse dans cette insoutenable +température, mais que mes amis, que le docteur Sarrasin, sa +famille, Jeanne, ma petite Jeanne, soient sauvés ! Or, pour +cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! »</p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement +instinctif, bien qu'il dût se croire renfermé dans sa +chambre, avait mis la main sur la serrure de la porte.</p> + +<p>A son extrême surprise, la porte s'ouvrit, et il put +descendre, comme d'habitude, dans le jardin où il avait +coutume de se promener.</p> + +<p>« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, +mais je ne le suis pas dans ma chambre ! C'est déjà +quelque chose ! » Seulement, à peine Marcel fut-il +dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en apparence, il ne +pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux +personnages qui répondaient aux noms historiques, ou +plutôt préhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.</p> + +<p>Il s'était déjà demandé plus d'une +fois, en les rencontrant sur son passage, quelle pouvait bien +être la fonction de ces deux colosses en casaque grise, au +cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces rouges +embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris +buissonnants !</p> + +<p>Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'étaient +les exécuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultze, et +provisoirement ses gardes du corps personnels.</p> + +<p>Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient +à la porte de sa chambre, emboîtaient le pas +derrière lui s'il sortait dans le parc. Un formidable +armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance.</p> + +<p>Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un +but diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en +réponse que des regards féroces. Même l'offre +d'un verre de bière, qu'il avait quelque raison de croire +irrésistible, était restée infructueuse. +Après quinze heures d'observation, il ne leur connaissait +qu'un vice -- un seul --, la pipe, qu'ils prenaient la +liberté de fumer sur ses talons. Cet unique vice, Marcel +pourrait-il l'exploiter au profit de son propre salut ? Il ne le +savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il s'était +juré à lui-même de fuir, et rien ne devait +être négligé de ce qui pouvait amener son +évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment s'y prendre +?</p> + +<p>Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel +était sûr de recevoir deux balles dans la tête. +En admettant qu'il fût manqué, il se trouvait au +centre même d'une triple ligne fortifiée, +bordée d'un triple rang de sentinelles.</p> + +<p>Selon son habitude, l'ancien élève de l'Ecole +centrale s'était correctement posé le problème +en mathématicien.</p> + +<p>« Soit un homme gardé à vue par des +gaillards sans scrupules, individuellement plus forts que lui, et +de plus armés jusque aux dents. Il s'agit d'abord, pour cet +homme, d'échapper à la vigilance de ses argousins. Ce +premier point acquis il lui reste à sortir d'une place forte +dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... +»</p> + +<p>Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il +se buta à une impossibilité.</p> + +<p>Enfin, l'extrême gravité de la situation +donna-t-elle à ses facultés d invention le coup de +fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile à dire.</p> + +<p>Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se +promenait dans le parc, ses yeux s'arrêtèrent, au bord +d'un parterre, sur un arbuste dont l'aspect le frappa.</p> + +<p>C'était une plante de triste mine, herbacée, +à feuilles alternes, ovales, aiguës et +géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule +axillaire.</p> + +<p>Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie +caractéristique de la famille des solanacées. A tout +hasard, il en cueillit une petite feuille et la mâcha +légèrement en poursuivant sa promenade.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Un alourdissement de +tous ses membres, accompagné d'un commencement de +nausées 1'avertit bientôt qu'il avait sous la main un +laboratoire naturel de belladone, c'est-à-dire du plus actif +des narcotiques.</p> + +<p>Toujours flânant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel +qui s'étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, +à l'une de ses extrémités, une cascade assez +servilement copiée sur celle du bois de Boulogne.</p> + +<p>« Où donc se dégage l'eau de cette cascade +? » se demanda Marcel.</p> + +<p>C'était d'abord dans le lit d'une petite rivière, +qui, après avoir décrit une douzaine de courbes, +disparaissait sur la limite du parc.</p> + +<p>Il devait donc se trouver là un déversoir, et, +selon toute apparence, la rivière s'échappait en +l'emplissant à travers un des canaux souterrains qui +allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n'était +pas une porte cochère évidemment, mais c'était +une porte.</p> + +<p>« Et si le canal était barré par des +grilles de fer ! objecta tout d'abord la voix de la prudence.</p> + +<p>-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas +été inventées pour roder les bouchons, et il y +en a d'excellentes dans le laboratoire ! » répliqua +une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions +hardies.</p> + +<p>En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une +idée -- ce qu'on appelle une idée ! -- lui +était venue, idée irréalisable, +peut-être, mais qu'il tenterait de réaliser, si la +mort ne le surprenait pas auparavant.</p> + +<p>Il revint alors sans affectation vers l'arbuste à fleurs +rouges, il en détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte +que ses gardiens ne pussent manquer de le voir.</p> + +<p>Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours +ostensiblement, sécher ces feuilles devant le feu, les roula +dans ses mains pour les écraser, et les mêla à +son tabac.</p> + +<p>Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son +extrême surprise, se réveilla chaque matin. Herr +Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne rencontrait jamais pendant +ses promenades, avait-il donc renoncé à ce projet de +se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet +de détruire la ville du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Marcel profita donc de la permission qui lui était +laissée de vivre, et, chaque jour, il renouvela sa +manoeuvre. Il prenait soin, bien entendu, de ne pas fumer de +belladone, et, à cet effet, il avait deux paquets de tabac, +l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa manipulation +quotidienne. Son but était simplement d'éveiller la +curiosité d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis +qu'ils étaient, ces deux brutes devaient bientôt en +venir à remarquer l'arbuste dont il cueillait les feuilles, +à imiter son opération et à essayer du +goût que ce mélange communiquait au tabac.</p> + +<p>Le calcul était juste, et le résultat prévu +se produisit pour ainsi dire mécaniquement.</p> + +<p>Dès le sixième jour -- c'était la veille du +fatal 13 septembre --, Marcel, en regardant derrière lui du +coin de l'oeil, sans avoir l'air d'y songer, eut la satisfaction de +voir ses gardiens faire leur petite provision de feuilles +vertes.</p> + +<p>Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient +sécher à la chaleur du feu, les roulaient dans leurs +grosses mains calleuses, les mêlaient à leur tabac. +Ils semblaient même se pourlécher les lèvres +à l'avance !</p> + +<p>Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et +Sigimer ? Non. Ce n'était pas assez d'échapper +à leur surveillance. Il fallait encore trouver la +possibilité de passer par le canal, à travers la +masse d'eau qui s'y déversait, même si ce canal +mesurait plusieurs kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel +l'avait imaginé. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix +de périr, mais le sacrifice de sa vie, déjà +condamnée, était fait depuis longtemps.</p> + +<p>Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis +l'heure de la dernière promenade. L'inséparable trio +prit le chemin du parc.</p> + +<p>Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea +délibérément vers un bâtiment +élevé dans un massif, et qui n'était autre que +l'atelier des modèles. Il choisit un banc +écarté, bourra sa pipe et se mit à la +fumer.</p> + +<p>Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes +toutes prêtes, s'installèrent sur le banc voisin et +commencèrent à aspirer des bouffées +énormes.</p> + +<p>L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que +les deux lourds Teutons bâillaient et s'étiraient +à l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ; +leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent +inertes ; leurs têtes se renversèrent sur le dossier +du banc.</p> + +<p>Les pipes roulèrent à terre.</p> + +<p>Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en +cadence au gazouillement des oiseaux, qu'un été +perpétuel retenait au parc de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures +quarante-cinq, France-Ville, condamnée par Herr Schultze, +aurait cessé d'exister.</p> + +<p>Marcel s'était précipité dans l'atelier des +modèles. Cette vaste salle renfermait tout un musée. +Réductions de machines hydrauliques, locomotives, machines +à vapeur, locomobiles, pompes d'épuisement, turbines, +perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +là pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. +C'étaient les modèles en bois de tout ce qu'avait +fabriqué l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut +croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y +manquaient pas.</p> + +<p>La nuit était noire, conséquemment propice au +projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre à +exécution. En même temps qu'il allait préparer +son suprême plan d'évasion, il voulait anéantir +le musée des modèles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait +aussi pu détruire, avec la casemate et le canon qu'elle +abritait, l'énorme et indestructible Tour du Taureau ! Mais +il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie +d'acier, propre à scier le fer, qui était pendue +à un des râteliers d'outils, et de la glisser dans sa +poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa boîte, +sans que sa main hésitât un instant, il porta la +flamme dans un coin de la salle où étaient +entassés des cartons d'épures et de légers +modèles en bois de sapin.</p> + +<p>Puis, il sortit.</p> + +<p>Un instant après, l'incendie, alimenté par toutes +ces matières combustibles, projetait d'intenses flammes +à travers les fenêtres de la salle. Aussitôt, la +cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les +carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt, et +les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, +accouraient de toutes parts.</p> + +<p>Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la +présence était bien faite pour encourager tous ces +travailleurs.</p> + +<p>En quelques minutes, les chaudières à vapeur +avaient été mises en pression, et les puissantes +pompes fonctionnaient avec rapidité. C'était un +déluge d'eau qu'elles déversaient sur les murs et +jusque sur les toits du musée des modèles. Mais le +feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait +à son contact au lieu de l'éteindre, eut +bientôt attaqué toutes les parties de l'édifice +à la fois. En cinq minutes, il avait acquis une +intensité telle, que l'on devait renoncer à tout +espoir de s'en rendre maître. Le spectacle de cet incendie +était grandiose et terrible.</p> + +<p>Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr +Schultze, qui poussait ses hommes comme à l'assaut d'une +ville. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à faire la part du feu. +Le musée des modèles était isolé dans +le parc, et il était maintenant certain qu'il serait +consumé tout entier.</p> + +<p>A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien +préserver du bâtiment lui-même, fit entendre ces +mots jetés d'une voix éclatante :</p> + +<p>« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle +n° 3175, enfermé sous la vitrine du centre ! +»</p> + +<p>Ce modèle était précisément le +gabarit du fameux canon perfectionné par Schultze, et plus +précieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermés +dans le musée.</p> + +<p>Mais, pour sauver ce modèle, il s'agissait de se jeter +sous une pluie de feu, à travers une atmosphère de +fumée noire qui devait être irrespirable. Sur dix +chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, malgré +l'appât des dix mille dollars, personne ne répondait +à l'appel de Herr Schultze.</p> + +<p>Un homme se présenta alors.</p> + +<p>C'était Marcel.</p> + +<p>« J'irai, dit-il.</p> + +<p>-- Vous ! s'écria Herr Schultze.</p> + +<p>-- Moi !</p> + +<p>-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcée contre vous !</p> + +<p>-- Je n'ai pas la prétention de m'y soustraire, mais +d'arracher à la destruction ce précieux modèle +!</p> + +<p>-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si +tu réussis, les dix mille dollars seront fidèlement +remis à tes héritiers.</p> + +<p>-- J'y compte bien », répondit Marcel.</p> + +<p>On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, +toujours préparés en cas d'incendie, et qui +permettent de pénétrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, +lorsqu'il avait tenté d'arracher à la mort le petit +Carl, l'enfant de dame Bauer.</p> + +<p>Un de ces appareils, chargé d'air sous une pression de +plusieurs atmosphères, fut aussitôt placé sur +son dos. La pince fixée à son nez, l'embouchure des +tuyaux à sa bouche, il s'élança dans la +fumée.</p> + +<p>« Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air +dans le réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! +»</p> + +<p>On l'imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune +façon à sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne +fit que traverser, au péril de sa vie, la salle emplie de +fumée, sous une averse de brandons ignescents, de poutres +calcinées, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment où le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'étincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il +s'échappait par une porte opposée qui s'ouvrait sur +le parc.</p> + +<p>Courir vers la petite rivière, en descendre la berge +jusqu'au déversoir inconnu qui l'entraînait au-dehors +de Stahlstadt, s'y plonger sans hésitation, ce fut pour +Marcel l'affaire de quelques secondes.</p> + +<p>Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui +mesurait sept à huit pieds de profondeur. Il n'avait pas +besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il +eût tenu un fil d'Ariane. Il s'aperçut presque +aussitôt qu'il était entré dans un +étroit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la +rivière emplissait tout entier.</p> + +<p>« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. +Tout est là ! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, +l'air me manquera, et je suis perdu ! »</p> + +<p>Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix +minutes, le courant le poussait ainsi, quand il se heurta à +un obstacle.</p> + +<p>C'était une grille de fer, montée sur gonds, qui +fermait le canal.</p> + +<p>« Je devais le craindre ! » se dit simplement +Marcel.</p> + +<p>Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et +commença à scier le pêne à +l'affleurement de la gâche.</p> + +<p>Cinq minutes de travail n'avaient pas encore +détaché ce pêne. La grille restait +obstinément fermée. Déjà Marcel ne +respirait plus qu'avec une difficulté extrême. L'air, +très raréfié dans le réservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantité. Des bourdonnements +aux oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à +la tête, tout indiquait qu'une imminente asphyxie allait le +foudroyer ! Il résistait, cependant, il retenait sa +respiration afin de consommer le moins possible de cet +oxygène que ses poumons étaient impropres à +dégager de ce milieu !... mais le pêne ne +cédait pas, quoique largement entamé !</p> + +<p>A ce moment, la scie lui échappa.</p> + +<p>« Dieu ne peut être contre moi ! » +pensa-t-il.</p> + +<p>Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette +vigueur que donne le suprême instinct de la conservation.</p> + +<p>La grille s'ouvrit. Le pêne était brisé, et +le courant emporta l'infortuné Marcel, presque +entièrement suffoqué, et qui s'épuisait +à aspirer les dernières molécules d'air du +réservoir !</p> + +<p>....</p> + +<p>Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze +pénétrèrent dans l'édifice +entièrement dévoré par l'incendie, ils ne +trouvèrent ni parmi les débris, ni dans les cendres +chaudes, rien qui restât d'un être humain. Il +était donc certain que le courageux ouvrier avait +été victime de son dévouement. Cela +n'étonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de +l'usine.</p> + +<p>Le modèle si précieux n'avait donc pas pu +être sauvé, mais l'homme qui possédait les +secrets du Roi de l'Acier était mort.</p> + +<p>« Le Ciel m'est témoin que je voulais lui +épargner la souffrance, se dit tout bonnement Herr Schultze +! En tout cas c'est une économie de dix mille dollars ! +»</p> + +<p>Et ce fut toute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="X">X     UN ARTICLE DE L'<i>UNSERE CENTURIE</i>, REVUE ALLEMANDE</h2> +</div> +<p>Un mois avant l'époque à laquelle se passaient les +événements qui ont été racontés +ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée +<i>Unsere Centurie</i> (Notre Siècle), publiait l'article +suivant au sujet de France-Ville, article qui fut +particulièrement goûté par les délicats +de l'Empire germanique, peut-être parce qu'il ne +prétendait étudier cette cité qu'à un +point de vue exclusivement matériel.</p> + +<p>« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du +phénomène extraordinaire qui s'est produit sur la +côte occidentale des Etats-Unis. La grande république +américaine, grâce à la proportion +considérable d'émigrants que renferme sa population, +a de longue date habitué le monde à une succession de +surprises. Mais la dernière et la plus singulière est +véritablement celle d'une cité appelée +France-Ville, dont l'idée même n'existait pas il y a +cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arrivée au +plus haut degré de prospérité.</p> + +<p>« Cette merveilleuse cité s'est +élevée comme par enchantement sur la rive +embaumée du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'idée première de +cette entreprise appartiennent à un Français, le +docteur Sarrasin. La chose est possible, étant donné +que ce médecin peut se targuer d'une parenté +éloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. +Même, soit dit en passant, on ajoute que la captation d'un +héritage considérable, qui revenait +légitimement à Herr Schultze, n'a pas +été étrangère à la fondation de +France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le +monde, on peut être certain de trouver une semence germanique +; c'est une vérité que nous sommes fiers de constater +à l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, nous devons à +nos lecteurs des détails précis et authentiques sur +cette végétation spontanée d'une cité +modèle.</p> + +<p>« Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Même +le grand atlas en trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de +notre éminent Tuchtigmann, où sont indiqués +avec une exactitude rigoureuse tous les buissons et bouquets +d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, même ce monument +généreux de la science géographique +appliquée à l'art du tirailleur, ne porte pas encore +la moindre trace de France- Ville. A la place où +s'élève maintenant la cité nouvelle +s'étendait encore, il y a cinq ans, une lande +déserte. C'est le point exact indiqué sur la carte +par le 43e degré 11' 3" de latitude nord, et le 124e +degré 41' 17" de longitude à l'ouest de Greenwich. Il +se trouve, comme on voit, au bord de l'océan Pacifique et au +pied de la chaîne secondaire des montagnes Rocheuses qui a +reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amérique +septentrionale.</p> + +<p>« L'emplacement le plus avantageux avait +été recherché avec soin et choisi entre un +grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les raisons qui en +ont déterminé l'adoption, on fait valoir +spécialement sa latitude tempérée dans +l'hémisphère Nord, qui a toujours été +à la tête de la civilisation terrestre - sa position +au milieu d'une république fédérative et dans +un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire garantir +provisoirement son indépendance et des droits analogues +à ceux que possède en Europe la principauté de +Monaco, sous la condition de rentrer après un certain nombre +d'années dans l'Union ; -- sa situation sur l'Océan, +qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- la nature +accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- +la proximité d'une chaîne de montagnes qui +arrête à la fois les vents du nord, du midi et de +l'est, en laissant à la brise du Pacifique le soin de +renouveler l'atmosphère de la cité, -- la possession +d'une petite rivière dont l'eau fraîche, douce +légère, oxygénée par des chutes +répétées et par la rapidité de son +cours, arrive parfaitement pure à la mer ; -- enfin, un port +naturel très aisé à développer par des +jetées et formé par un long promontoire +recourbé en crochet.</p> + +<p>« On indique seulement quelques avantages secondaires : +proximité de belles carrières de marbre et de pierre, +gisements de kaolin, voire même des traces de pépites +aurifères. En fait, ce détail a manqué faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient +que la fièvre de 1'or vînt se mettre à la +traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les pépites +étaient petites et rares.</p> + +<p>« Le choix du territoire, quoique déterminé +seulement par des études sérieuses et approfondies, +n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas +nécessité d'expédition spéciale. La +science du globe est maintenant assez avancée pour qu'on +puisse, sans sortir de son cabinet, obtenir sur les régions +les plus lointaines des renseignements exacts et précis.</p> + +<p>« Ce point décidé, deux commissaires du +comité d'organisation ont pris à Liverpool le premier +paquebot en partance, sont arrivés en onze jours à +New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où +ils ont mobilisé un steamer, qui les déposait en dix +heures au site désigné.</p> + +<p>« S'entendre avec la législature d'Oregon, obtenir +une concession de terre allongée du bord de la mer à +la crête des Cascade-Mounts, sur une largeur de quatre +lieues, désintéresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres +des droits réels ou supposés, tout cela n'a pas pris +plus d'un mois.</p> + +<p>« En janvier 1872, le territoire était +déjà reconnu, mesuré, jalonné, +sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, +sous la direction de cinq cents contremaîtres et +ingénieurs européens, était à l'oeuvre. +Des affiches placardées dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part +tous les matins de San Francisco pour traverser le continent +américain, et une réclame quotidienne dans les +vingt-trois journaux de cette ville, avaient suffi pour assurer le +recrutement des travailleurs. Il avait même été +inutile d'adopter le procédé de publicité en +grand, par voie de lettres gigantesques sculptées sur les +pics des montagnes Rocheuses, qu'une compagnie était venue +offrir à prix réduits. Il faut dire aussi que +l'affluence des coolies chinois dans l'Amérique occidentale +jetait à ce moment une perturbation grave sur le +marché des salaires. Plusieurs Etats avaient dû +recourir, pour protéger les moyens d'existence de leurs +propres habitants et pour empêcher des violences sanglantes, +à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint à point pour les empêcher de +périr. Leur rémunération uniforme fut +fixée à un dollar par jour, qui ne devait leur +être payé qu'après l'achèvement des +travaux, et à des vivres en nature distribués par +l'administration municipale. On évita ainsi le +désordre et les spéculations éhontées +qui déshonorent trop souvent ces grands déplacements +de population. Le produit des travaux était +déposé toutes les semaines, en présence des +délégués, à la grande Banque de San +Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, +à ne plus revenir. Précaution indispensable pour se +débarrasser d'une population jaune, qui n'aurait pas +manqué de modifier d'une manière assez fâcheuse +le type et le génie de la Cité nouvelle. Les +fondateurs s'étant d'ailleurs réservé le droit +d'accorder ou de refuser le permis de séjour, l'application +de la mesure a été relativement aisée.</p> + +<p>« La première grande entreprise a +été l'établissement d'un embranchement +ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc +du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On +eut soin d'éviter tous les bouleversements de terres ou +tranchées profondes qui auraient pu exercer sur la +salubrité une influence fâcheuse. Ces travaux et ceux +du port furent poussés avec une activité +extraordinaire. Dès le mois d'avril, le premier train direct +de New York amenait en gare de France-Ville les membres du +comité, jusqu'à ce jour restés en Europe.</p> + +<p>« Dans cet intervalle, les plans généraux +de la ville, le détail des habitations et des monuments +publics avaient été arrêtés.</p> + +<p>« Ce n'étaient pas les matériaux qui +manquaient : dès les premières nouvelles du projet, +l'industrie américaine s'était empressée +d'inonder les quais de France-Ville de tous les +éléments imaginables de construction. Les fondateurs +n'avaient que l'embarras du choix. Ils décidèrent que +la pierre de taille serait réservée pour les +édifices nationaux et pour l'ornementation +générale, tandis que les maisons seraient faites de +briques. Non pas, bien entendu, de ces briques grossièrement +moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien +cuit, mais de briques légères, parfaitement +régulières de forme, de poids et de densité, +transpercées dans le sens de leur longueur d'une +série de trous cylindriques et parallèles. Ces trous, +assemblés bout à bout, devaient former dans +l'épaisseur de tous les murs des conduits ouverts à +leurs deux extrémités, et permettre ainsi à +l'air de circuler librement dans l'enveloppe extérieure des +maisons, comme dans les cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi +bien que l'idée générale du Bien-Etre, sont +empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Société royale de Londres.] Cette +disposition avait en même temps le précieux avantage +d'amortir les sons et de procurer à chaque appartement une +indépendance complète.</p> + +<p>« Le comité ne prétendait pas d'ailleurs +imposer aux constructeurs un type de maison. Il était +plutôt l'adversaire de cette uniformité fatigante et +insipide ; il s'était contenté de poser un certain +nombre de règles fixes, auxquelles les architectes +étaient tenus de se plier :</p> + +<p>« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot +de terrain planté d'arbres, de gazon et de fleurs. Elle sera +affectée à une seule famille.</p> + +<p>« 2° Aucune maison n'aura plus de deux +étages ; l'air et la lumière ne doivent pas +être accaparés par les uns au détriment des +autres.</p> + +<p>« 3° Toutes les maisons seront en façade +à dix mètres en arrière de la rue, dont elles +seront séparées par une grille à hauteur +d'appui. L'intervalle entre la grille et la façade sera +aménagé en parterre.</p> + +<p>« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires +brevetées, conformes au modèle. Toute liberté +est laissée aux architectes pour l'ornementation.</p> + +<p>« 5° Les toits seront en terrasses, +légèrement inclinés dans les quatre sens, +couverts de bitume, bordés d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés +pour l'écoulement immédiat des eaux de pluie.</p> + +<p>« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une +voûte de fondations, ouverte de tous côtés, et +formant sous le premier plan d'habitation un sous-sol +d'aération en même temps qu'une halle. Les conduits +à eau et les décharges y seront à +découvert, appliqués au pilier central de la +voûte, de telle sorte qu'il soit toujours aisé d'en +vérifier l'état, et, en cas d'incendie, d'avoir +immédiatement l'eau nécessaire. L'aire de cette +halle, élevée de cinq à six centimètres +au-dessus du niveau de la rue, sera proprement sablée. Une +porte et un escalier spécial la mettront en communication +directe avec les cuisines ou offices, et toutes les transactions +ménagères pourront s'opérer là sans +blesser la vue ou l'odorat.</p> + +<p>« 7° Les cuisines, offices ou dépendances +seront, contrairement à l'usage ordinaire, placés +à l'étage supérieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. +Un élévateur, mû par une force +mécanique, qui sera, comme la lumière artificielle et +l'eau, mise à prix réduit à la disposition des +habitants, permettra aisément le transport de tous les +fardeaux à cet étage.</p> + +<p>« 8° Le plan des appartements est laissé +à la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux +éléments de maladie, véritables nids à +miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement +proscrits : les tapis et les papiers peints. Les parquets, +artistement construits de bois précieux assemblés en +mosaïques par d'habiles ébénistes, auraient tout +à perdre à se cacher sous des lainages d'une +propreté douteuse. Quant aux murs, revêtus de briques +vernies, ils présentent aux yeux l'éclat et la +variété des appartements intérieurs de +Pompéi, avec un luxe de couleurs et de durée que le +papier peint, chargé de ses mille poisons subtils, n'a +jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces et les +vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un germe +morbide ne peut s'y mettre en embuscade.</p> + +<p>« 9° Chaque chambre à coucher est distincte +du cabinet de toilette. On ne saurait trop recommander de faire de +cette pièce, où se passe un tiers de la vie, la plus +vaste, la plus aérée et en même temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit +en fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine +fréquemment battu, sont les seuls meubles +nécessaires. Les édredons, couvre-pieds piqués +et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, +en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, +légères et chaudes, faciles à blanchir, +suffisent amplement à les remplacer. Sans proscrire +formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du +moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de +fréquents lavages.</p> + +<p>« 10° Chaque pièce a sa cheminée +chauffée, selon les goûts, au feu de bois ou de +houille, mais à toute cheminée correspond une bouche +d'appel d'air extérieur. Quant à la fumée, au +lieu d'être expulsée par les toits, elle s'engage +à travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des +fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, +en arrière des maisons, à raison d'un fourneau pour +deux cents habitants. Là, elle est dépouillée +des particules de carbone qu'elle emporte, et +déchargée à l'état incolore, à +une hauteur de trente-cinq mètres, dans +l'atmosphère.</p> + +<p>« Telles sont les dix règles fixes, +imposées pour la construction de chaque habitation +particulière.</p> + +<p>« Les dispositions générales ne sont pas +moins soigneusement étudiées.</p> + +<p>« Et d'abord le plan de la ville est essentiellement +simple et régulier, de manière à pouvoir se +prêter à tous les développements. Les rues, +croisées à angles droits, sont tracées +à distances égales, de largeur uniforme, +plantées d'arbres et désignées par des +numéros d'ordre.</p> + +<p>« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la +rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et +présente sur un de ses côtés une +tranchée à découvert pour les tramways et +chemins de fer métropolitains. A tous les carrefours, un +jardin public est réservé et orné de belles +copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les +artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer.</p> + +<p>« Toutes les industries et tous les commerces sont +libres.</p> + +<p>« Pour obtenir le droit de résidence à +France-Ville, il suffit, mais il est nécessaire de donner de +bonnes références, d'être apte à exercer +une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les +sciences ou les arts, de s'engager à observer les lois de la +ville. Les existences oisives n'y seraient pas +tolérées.</p> + +<p>« Les édifices publics sont déjà en +grand nombre. Les plus importants sont la cathédrale, un +certain nombre de chapelles, les musées, les +bibliothèques, les écoles et les gymnases, +aménagés avec un luxe et une entente des convenances +hygiéniques véritablement dignes d'une grande +cité.</p> + +<p>« Inutile de dire que les enfants sont astreints +dès l'âge de quatre ans à suivre les exercices +intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer +leurs forces cérébrales et musculaires. On les +habitue tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils +considèrent une tache sur leurs simples habits comme un +déshonneur véritable.</p> + +<p>« Cette question de la propreté individuelle et +collective est du reste la préoccupation capitale des +fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse, +détruire et annuler aussitôt qu'ils sont formés +les miasmes qui émanent constamment d'une +agglomération humaine, telle est l'oeuvre principale du +gouvernement central. A cet effet, les produits des égouts +sont centralisés hors de la ville, traités par des +procédés qui en permettent la condensation et le +transport quotidien dans les campagnes.</p> + +<p>« L'eau coule partout à flots. Les rues, +pavées de bois bitumé, et les trottoirs de pierre +sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les +marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines sévères sont +appliquées aux négociants qui osent spéculer +sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf +gâté, une viande avariée, un litre de lait +sophistiqué, est tout simplement traité comme un +empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si +nécessaire et si délicate, est confiée +à des hommes expérimentés, à de +véritables spécialistes, élevés +à cet effet dans les écoles normales.</p> + +<p>« Leur juridiction s'étend jusqu'aux +blanchisseries mêmes, toutes établies sur un grand +pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs +artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun +linge de corps ne revient à son propriétaire sans +avoir été véritablement blanchi à fond, +et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les +envois de deux familles distinctes. Cette simple précaution +est d'un effet incalculable.</p> + +<p>« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le +système de l'assistance à domicile est +général, et ils sont réservés aux +étrangers sans asile et à quelques cas exceptionnels. +Il est à peine besoin d'ajouter que l'idée de faire +d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à +huit cents malades, n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur +de la cité modèle. Loin de chercher, par une +étrange aberration, à réunir +systématiquement plusieurs patients, on ne pense au +contraire qu'à les isoler. C'est leur intérêt +particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison, +même, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des +constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation +temporaire de quelques cas pressants.</p> + +<p>« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- +chacun ayant sa chambre particulière --, centralisés +dans ces baraques légères, faites de bois de sapin, +et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour +les renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes +pièces sur un modèle spécial, ont d'ailleurs +l'avantage de pouvoir être transportées à +volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, +et multipliées autant qu'il est nécessaire.</p> + +<p>« Une innovation ingénieuse, rattachée +à ce service, est celle d'un corps de gardes-malades +éprouvées, dressées spécialement +à ce métier tout spécial, et tenues par +l'administration centrale à la disposition du public. Ces +femmes, choisies avec discernement, sont pour les médecins +les auxiliaires les plus précieux et les plus +dévoués. Elles apportent au sein des familles les +connaissances pratiques si nécessaires et si souvent +absentes au moment du danger, et elles ont pour mission +d'empêcher la propagation de la maladie en même temps +qu'elles soignent le malade.</p> + +<p>« On ne finirait pas si l'on voulait +énumérer tous les perfectionnements +hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle ont +inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son +arrivée une petite brochure, où les principes les +plus importants d'une vie réglée selon la science +sont exposés dans un langage simple et clair.</p> + +<p>« Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses +fonctions est une des nécessités de la santé ; +que le travail et le repos sont également indispensables +à ses organes ; que la fatigue est nécessaire +à son cerveau comme à ses muscles ; que les neuf +dixièmes des maladies sont dues à la contagion +transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa +demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter +l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps, +accomplir consciencieusement tous les jours une tâche +fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des légumes sains et simplement préparés, +dormir régulièrement sept à huit heures par +nuit, tel est l'ABC de la santé.</p> + +<p>« Partis des premiers principes posés par les +fondateurs, nous en sommes venus insensiblement à parler de +cette cité singulière comme d'une ville +achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une +fois bâties, les autres sont sorties de terre comme par +enchantement. Il faut avoir visité le Far West pour se +rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore désert +au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait +déjà six mille maisons en 1873. Il en +possédait neuf mille et tous ses édifices au complet +en 1874.</p> + +<p>« Il faut dire que la spéculation a eu sa part +dans ce succès inouï. Construites en grand sur des +terrains immenses et sans valeur au début, les maisons +étaient livrées à des prix très +modérés et louées à des conditions +très modestes. L'absence de tout octroi, +l'indépendance politique de ce petit territoire +isolé, l'attrait de la nouveauté, la douceur du +climat ont contribué à appeler l'émigration. A +l'heure qu'il est, France-Ville compte près de cent mille +habitants.</p> + +<p>« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous +intéresser, c'est que l'expérience sanitaire est des +plus concluantes. Tandis que la mortalité annuelle, dans les +villes les plus favorisées de la vieille Europe ou du +Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de +trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq +dernières années n'est que de un et demi. Encore ce +chiffre est-il grossi par une petite épidémie de +fièvre paludéenne qui a signalé la +première campagne. Celui de l'an dernier, pris +séparément, n'est que de un et quart. Circonstance +plus importante encore : à quelques exceptions près, +toutes les morts actuellement enregistrées ont +été dues à des affections spécifiques +et la plupart héréditaires. Les maladies +accidentelles ont été à la fois infiniment +plus rares, plus limitées et moins dangereuses que dans +aucun autre milieu. Quant aux épidémies proprement +dites, on n'en a point vu.</p> + +<p>« Les développements de cette tentative seront +intéressants à suivre. Il sera curieux, notamment, de +rechercher si l'influence d'un régime aussi scientifique sur +toute la durée d'une génération, à plus +forte raison de plusieurs générations, ne pourrait +pas amortir les prédispositions morbides +héréditaires.</p> + +<p>« "Il n'est assurément pas outrecuidant de +l'espérer, a écrit un des fondateurs de cette +étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant +jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que +de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ! +"</p> + +<p>« Un tel rêve a de quoi séduire !</p> + +<p>« S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre +opinion sincère, nous n'avons qu'une foi médiocre +dans le succès définitif de l'expérience. Nous +y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est +de se trouver aux mains d'un comité où +l'élément latin domine et dont +l'élément germanique a été +systématiquement exclu. C'est là un fâcheux +symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait +de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu +déblayer le terrain, élucider quelques points +spéciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de +l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons +s'élever un jour la vraie cité modèle. +»</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XI">XI     UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</h2> +</div> +<p>Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant +fixé par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville +--, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore +de l'effroyable danger qui les menaçait.</p> + +<p>Il était sept heures du soir.</p> + +<p>Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et +de tamarins, la cité s'allongeait gracieusement au pied des +Cascade-Mounts et présentait ses quais de marbre aux vagues +courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les +rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la brise, +offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus +animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient +doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres, +rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes à la fois leurs +parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur +blancheur. L'air était tiède, le ciel bleu comme la +mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.</p> + +<p>Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été +frappé de l'air de santé des habitants, de +l'activité qui régnait dans les rues. On fermait +justement les académies de peinture, de musique, de +sculpture, la bibliothèque, qui étaient +réunies dans le même quartier et où +d'excellents cours publics étaient organisés par +sections peu nombreuses, -- ce qui permettait à chaque +élève de s'approprier à lui seul tout le fruit +de la leçon. La foule, sortant de ces établissements, +occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais +aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre. +L'aspect général était tout de calme et de +satisfaction.</p> + +<p>C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du +Pacifique que la famille Sarrasin avait bâti sa demeure. +Là, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des +premières --, le docteur était venu s'établir +définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.</p> + +<p>Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester +à Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de +mentor.</p> + +<p>Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis +l'époque où ils habitaient ensemble la rue du +Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait émigré avec +sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave +était resté maître de lui-même. Il avait +bientôt été entraîné fort loin de +l'école, où son père avait voulu lui faire +continuer ses études, et il avait échoué au +dernier examen, d'où son ami était sorti avec le +numéro un.</p> + +<p>Jusque-là, Marcel avait été la boussole du +pauvre Octave, incapable de se conduire lui-même. Lorsque le +jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu à +peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à +grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, +d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur +le siège élevé d'un énorme coach +à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre +l'avenue Marigny, où il avait pris un appartement, et les +divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, +trois mois plus tôt, savait à peine rester en selle +sur les chevaux de manège qu'il louait à l'heure, +était devenu subitement un des hommes de France les plus +profondément versés dans les mystères de +l'hippologie. Son érudition était empruntée +à un groom anglais qu'il avait attaché à son +service et qui le dominait entièrement par l'étendue +de ses connaissances spéciales.</p> + +<p>Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinées. Ses soirées appartenaient aux petits +théâtres et aux salons d'un cercle, tout flambant +neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et +qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait +à son argent un hommage que ses seuls mérites +n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait +l'idéal de la distinction. Chose particulière, la +liste, somptueusement encadrée, qui figurait dans le salon +d'attente, ne portait guère que des noms étrangers. +Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en +les énumérant, dans l'antichambre d'un collège +héraldique. Mais, si l'on pénétrait plus +avant, on pensait plutôt se trouver dans une exposition +vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux +des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous +là. Supérieurement habillés, du reste, ces +personnages cosmopolites, quoiqu'un goût marqué pour +les étoffes blanchâtres révélât +l'éternelle aspiration des races jaune ou noire vers la +couleur des « faces pâles ».</p> + +<p>Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces +bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait +ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivré de cet +encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait +régulièrement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-être certains membres du club, en leur +qualité d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à +l'héritage de la Bégum. En tout cas, ils savaient +l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais +continu.</p> + +<p>Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave +à Marcel Bruckmann s'étaient vite +relâchés. A peine, de loin en loin, les deux camarades +échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé +d'amener son intelligence à un degré supérieur +de culture et de force, et le joli garçon, tout +gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de +club et d'écurie ?</p> + +<p>On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le même terrain +indépendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du +Roi de l'Acier.</p> + +<p>Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de +dissipé. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et, +un beau jour, après quelques millions dévorés, +il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine +menaçante, encore plus morale que physique. A cette +époque, il demeurait donc à France-Ville dans la +maison du docteur.</p> + +<p>Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, +était alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans, +à laquelle son séjour de quatre années dans sa +nouvelle patrie avait donné toutes les qualités +américaines, ajoutées à toutes les +grâces françaises. Sa mère disait parfois +qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir +pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimité +absolue.</p> + +<p>Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant +prodigue, son dauphin, le fils aîné de ses +espérances, elle était aussi complètement +heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait +à tout le bien que son mari pouvait faire et faisait, +grâce à son immense fortune.</p> + +<p>Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, +à sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel +Hendon, un vieux débris de la guerre de Sécession, +qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille +à Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout +comme un autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, +directeur général de l'enseignement dans la nouvelle +cité.</p> + +<p>La conversation roulait sur les projets de l'administration de +la ville, sur les résultats déjà obtenus dans +les établissements publics de toute nature, institutions, +hôpitaux, caisses de secours mutuel.</p> + +<p>M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel +l'enseignement religieux n'était pas oublié, avait +fondé plusieurs écoles primaires où les soins +du maître tendaient à développer l'esprit de +l'enfant en le soumettant à une gymnastique intellectuelle, +calculée de manière à suivre +l'évolution naturelle de ses facultés. On lui +apprenait à aimer une science avant de s'en bourrer, +évitant ce savoir qui, dit Montaigne, « nage en la +superficie de la cervelle », ne pénètre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien préparée saurait, elle-même, +choisir sa route et la suivre avec fruit.</p> + +<p>Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans +une éducation si bien ordonnée. C'est que l'homme, +corps et esprit, doit être également assuré de +ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et +l'esprit à lui seul succomberait bientôt.</p> + +<p>A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut +degré de prospérité, non seulement +matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des +congrès, se réunissaient les plus illustres savants +des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, +attirés par la réputation de cette cité, y +affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de jeunes +Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la +terre américaine. Il était donc permis de +prévoir que cette nouvelle Athènes, française +d'origine, deviendrait avant peu la première des +cités.</p> + +<p>Il faut dire aussi que l'éducation militaire des +élèves se faisait dans les Lycées +concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les +premiers éléments de stratégie et de +tactique.</p> + +<p>Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, +déclara-t-il qu'il était enchanté de toutes +ses recrues.</p> + +<p>« Elles sont, dit-il, déjà +accoutumées aux marches forcées, à la fatigue, +à tous les exercices du corps. Notre armée se compose +de tous les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se +trouveront soldats aguerris et disciplinés. »</p> + +<p>France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les +Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les +obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions +d'intérêt, que le docteur et ses amis n'avaient pas +perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne +voulaient compter que sur eux-mêmes.</p> + +<p>On était à la fin du dîner ; le dessert +venait d'être enlevé, et, selon l'habitude +anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de +quitter la table.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz +continuaient la conversation commencée, et entamaient les +plus hautes questions d'économie politique, lorsqu'un +domestique entra et remit au docteur son journal.</p> + +<p>C'était le <i>New York Herald</i>. Cette honorable +feuille s'était toujours montrée extrêmement +favorable à la fondation puis au développement de +France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude +de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion +publique aux Etats-Unis à leur égard. Cette +agglomération de gens heureux, libres, indépendants, +sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si +les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour les +défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En +tout cas, le <i>New York Herald</i> était pour eux, et il ne +cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait +déchiré la bande du journal et jeté +machinalement les yeux sur le premier article.</p> + +<p>Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des +quelques lignes suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, +à voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la +plus profonde indignation de ses amis :</p> + +<p>« <i>New York, 8 septembre.</i> -- Un violent attentat +contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous +apprenons de source certaine que de formidables armements se font +à Stahlstadt dans le but d'attaquer et de détruire +France-Ville, la cité d'origine française. Nous ne +savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette +lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet +odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure +pour se mettre en état de défense... etc. +»</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XII">XII     LE CONSEIL</h2></div> + +<p>Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier +pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il était +venu élever cité contre cité. Mais de +là à se ruer sur une ville paisible, à la +détruire par un coup de force, on devait croire qu'il y +avait loin. Cependant, l'article du <i>New York Herald</i> +était positif. Les correspondants de ce puissant journal +avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, +et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à +perdre !</p> + +<p>Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les +âmes honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le +pouvait à croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on +pût pousser la perversité jusqu'à vouloir +détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une +cité qui était en quelque sorte la +propriété commune de l'humanité.</p> + +<p>« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne +sera pas cette année de un et quart pour cent ! +s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas un +garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas +commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! +Et des barbares viendraient anéantir à son +début une expérience si heureuse ! Non ! Je ne peux +pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois +germain, en soit capable ! »</p> + +<p>Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un +journal tout dévoué à l'oeuvre du docteur et +aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement passé, le +docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, +s'adressa à ses amis :</p> + +<p>« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du +Conseil civique, et il vous appartient comme à moi de +prendre toutes les mesures nécessaires pour le salut de la +ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ?</p> + +<p>-- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. +Peut-on honorablement éviter la guerre ?</p> + +<p>-- C'est impossible, répliqua Octave. Il est +évident que Herr Schultze la veut à tout prix. Sa +haine ne transigera pas !</p> + +<p>-- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour +être en mesure de lui répondre. Pensez-vous, colonel, +qu'il y ait un moyen de résister aux canons de Stahlstadt +?</p> + +<p>-- Toute force humaine peut être efficacement combattue +par une autre force humaine, répondit le colonel Hendon, +mais il ne faut pas songer à nous défendre par les +mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr Schultze se +servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre +capables de lutter avec les siens exigerait un temps très +long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions +à les fabriquer, puisque les ateliers spéciaux nous +manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : empêcher +l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre l'investissement +impossible.</p> + +<p>-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », +dit le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur précéda ses hôtes dans son +cabinet de travail.</p> + +<p>C'était une pièce simplement meublée, dont +trois côtés étaient couverts par des rayons +chargés de livres, tandis que le quatrième +présentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets +d'art, une rangée de pavillons numérotés, +pareils à des cornets acoustiques.</p> + +<p>« Grâce au téléphone, dit-il, nous +pouvons tenir conseil à France-Ville en restant chacun chez +soi. »</p> + +<p>Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua +instantanément son appel au logis de tous les membres du +Conseil. En moins de trois minutes, le mot « présent +! » apporté successivement par chaque fil de +communication, annonça que le Conseil était en +séance.</p> + +<p>Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son +appareil expéditeur, agita une sonnette et dit :</p> + +<p>« La séance est ouverte... La parole est à +mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique +une communication de la plus haute gravité. »</p> + +<p>Le colonel se plaça à son tour devant le +téléphone, et, après avoir lu l'article du New +York Herald, il demanda que les premières mesures fussent +immédiatement prises.</p> + +<p>A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une +question :</p> + +<p>« Le colonel croyait-il la défense possible, au +cas où les moyens sur lesquels il comptait pour +empêcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas réussi ? +»</p> + +<p>Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question +et la réponse étaient parvenues instantanément +à chaque membre invisible du Conseil comme les explications +qui les avaient précédées.</p> + +<p>Le numéro 7 demanda combien de temps, à son +estime, les Francevillais avaient pour se préparer.</p> + +<p>« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme +s'ils devaient être attaqués avant quinze jours.</p> + +<p>Le numéro 2 : « Faut-il attendre l'attaque ou +croyez-vous préférable de la prévenir ?</p> + +<p>-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit +le colonel, et, si nous sommes menacés d'un +débarquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec +nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur Sarrasin +offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus +distingués, ainsi que les officiers d'artillerie les plus +expérimentés, et de leur confier le soin d'examiner +les projets que le colonel Hendon avait à leur +soumettre.</p> + +<p>Question du numéro 1 :</p> + +<p>« Quelle est la somme nécessaire pour commencer +immédiatement les travaux de défense ?</p> + +<p>-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt +millions de dollars. »</p> + +<p>Le numéro 4 : « Je propose de convoquer +immédiatement l'assemblée plénière des +citoyens. »</p> + +<p>Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la +proposition. »</p> + +<p>Deux coups de timbre, frappés dans chaque +téléphone, annoncèrent qu'elle était +adoptée à l'unanimité.</p> + +<p>Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait +pas duré dix- huit minutes et n'avait dérangé +personne.</p> + +<p>L'assemblée populaire fut convoquée par un moyen +aussi simple et presque aussi expéditif. A peine le docteur +Sarrasin eut-il communiqué le vote du Conseil à +l'hôtel de ville, toujours par l'intermédiaire de son +téléphone, qu'un carillon électrique se mit en +mouvement au sommet de chacune des colonnes placées dans les +deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes +étaient surmontées de cadrans lumineux dont les +aiguilles, mues par l'électricité, s'étaient +aussitôt arrêtées sur huit heures et demie, -- +heure de la convocation.</p> + +<p>Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel +bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure, +s'empressèrent de sortir ou de lever la tête vers le +cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les +appelait à la halle municipale, ils s'empressèrent de +s'y rendre.</p> + +<p>A l'heure dite, c'est-à-dire en moins de quarante-cinq +minutes, l'assemblée était au complet. Le docteur +Sarrasin se trouvait déjà à la place +d'honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût +donnée.</p> + +<p>La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle +qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil +civique, automatiquement sténographiée par le +téléphone de l'hôtel de ville, avait +été immédiatement envoyée aux journaux, +qui en avaient fait l'objet d'une édition spéciale, +placardée sous forme d'affiches.</p> + +<p>La halle municipale était une immense nef à toit +de verre, où l'air circulait librement, et dans laquelle la +lumière tombait à flots d'un cordon de gaz qui +dessinait les arêtes de la voûte.</p> + +<p>La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages +étaient gais. La plénitude de la santé, +l'habitude d'une vie pleine et régulière, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +émotion désordonnée d'alarme ou de +colère.</p> + +<p>A peine le président eut-il touché la sonnette, +à huit heures et demie précises, qu'un silence +profond s'établit.</p> + +<p>Le colonel monta à la tribune.</p> + +<p>Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements +inutiles et prétentions oratoires -- la langue des gens qui, +sachant ce qu'ils disent, énoncent clairement les choses +parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la +haine invétérée de Herr Schultze contre la +France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs +formidables qu'annonçait le New York Herald, destinés +à détruire France-Ville et ses habitants.</p> + +<p>« C'était à eux de choisir le parti qu'ils +croyaient le meilleur à prendre, poursuivit-il. Bien des +gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-être +mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer +de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr +d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas +d'écho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su +comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la +cité modèle, les hommes qui avaient su en accepter +les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Représentants sincères et militants +du progrès, ils voudraient tout faire pour sauver cette +ville incomparable, monument glorieux élevé à +l'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +était donc de donner leur vie pour la cause qu'ils +représentaient. »</p> + +<p>Une immense salve d'applaudissements accueillit cette +péroraison.</p> + +<p>Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel +Hendon.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la +nécessité de constituer sans délai un Conseil +de défense, chargé de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux +opérations militaires, la proposition fut +adoptée.</p> + +<p>Séance tenante, un membre du Conseil civique +suggéra la convenance de voter un crédit provisoire +de cinq millions de dollars, destinés aux premiers travaux. +Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.</p> + +<p>A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était +terminé, et les habitants de France-Ville, s'étant +donné des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident +inattendu se produisit.</p> + +<p>La tribune, libre depuis un instant, venait d'être +occupée par un inconnu de l'aspect le plus +étrange.</p> + +<p>Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure +énergique portait les marques d'une surexcitation +effroyable, mais son attitude était calme et résolue. +Ses vêtements à demi collés à son corps +et encore souillés de vase, son front ensanglanté, +disaient qu'il venait de passer par de terribles +épreuves.</p> + +<p>A sa vue, tous s'étaient arrêtés. D'un geste +impérieux, l'inconnu avait commandé à tous +l'immobilité et le silence.</p> + +<p>Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne, pas +même le docteur Sarrasin, ne songea à le lui +demander.</p> + +<p>D'ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa +personnalité.</p> + +<p>« Je viens de m'échapper de Stahlstadt, dit-il. +Herr Schultze m'avait condamné à mort. Dieu a permis +que j'arrivasse jusqu'à vous assez à temps pour +tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde +ici. Mon vénéré maître, le docteur +Sarrasin, pourra vous dire, je l'espère qu'en dépit +de l'apparence qui me rend méconnaissable même pour +lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !</p> + +<p>- Marcel ! » s'étaient écriés +à la fois le docteur et Octave.</p> + +<p>Tous deux allaient se précipiter vers lui...</p> + +<p>Un nouveau geste les arrêta.</p> + +<p>C'était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. +Après qu'il eut forcé la grille du canal, au moment +où il tombait presque asphyxié, le courant l'avait +entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte même de Stahlstadt, et, deux +minutes après, Marcel était jeté au-dehors, +sur la berge de la rivière, libre enfin, s'il revenait +à la vie !</p> + +<p>Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était +resté étendu sans mouvement, au milieu de cette +sombre nuit, dans cette campagne déserte, loin de tout +secours.</p> + +<p>Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il +s'était alors souvenu !... Grâce à Dieu, il +était donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il +n'était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !</p> + +<p>« Eux ! eux ! » s'écria-t-il alors.</p> + +<p>Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre +sur pied.</p> + +<p>Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues +à faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, à +travers cette campagne qui était comme abandonnée +autour de la farouche Cité de l'Acier. Ces dix lieues, il +les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix +heures et quart, il arrivait aux premières maisons de la +cité du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il +comprit que les habitants étaient prévenus du danger +qui les menaçait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient +ni combien ce danger était immédiat, ni surtout de +quelle étrange nature il pouvait être.</p> + +<p>La catastrophe préméditée par Herr Schultze +devait se produire ce soir-là, à onze heures +quarante-cinq... Il était dix heures un quart.</p> + +<p>Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la +ville tout d'un élan, et, à dix heures vingt-cinq +minutes, au moment où l'assemblée allait se retirer, +il escaladait la tribune.</p> + +<p>« Ce n'est pas dans un mois, mes amis, +s'écria-t-il, ni même dans huit jours, que le premier +danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans +précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte à dix +lieues, est, à l'heure où je parle, braqué +contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent +donc un abri au fond des caves qui présentent quelques +garanties de solidité, ou qu'ils sortent de la ville +à l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que +les hommes valides se préparent pour combattre le feu par +tous les moyens possibles ! Le feu, voilà pour le moment +votre seul ennemi ! Ni armées ni soldats ne marchent encore +contre vous. L'adversaire qui vous menace a dédaigné +les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un +homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +réalisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la +première fois trompé, c'est sur cent points à +la fois que l'incendie va se déclarer subitement dans +France-Ville ! C'est sur cent points différents qu'il +s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoi +qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut +sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments +qu'on ne pourra préserver, dût même la ville +entière être détruite, l'or et le temps +pourront les rebâtir ! »</p> + +<p>En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est +pas en Amérique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la +science, même les plus inattendus. On écouta le jeune +ingénieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le +crut.</p> + +<p>La foule, subjuguée plus encore par l'accent de l'orateur +que par ses paroles, lui obéit sans même songer +à les discuter. Le docteur répondait de Marcel +Bruckmann. Cela suffisait.</p> + +<p>Des ordres furent immédiatement donnés, et des +messagers partirent dans toutes les directions pour les +répandre.</p> + +<p>Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur +demeure, descendirent dans les caves, résignés +à subir les horreurs d'un bombardement ; les autres, +à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la +campagne et tournèrent les premières rampes des +Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute hâte, les hommes +valides réunissaient sur la grande place et sur quelques +points indiqués par le docteur tout ce qui pouvait servir +à combattre le feu, c'est-à-dire de l'eau, de la +terre, du sable.</p> + +<p>Cependant, à la salle des séances, la +délibération continuait à l'état de +dialogue.</p> + +<p>Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé +par une idée qui ne laissait place à aucune autre +dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses lèvres +murmuraient ces seuls mots :</p> + +<p>« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que +ce Schultze maudit ait raison de nous par son exécrable +invention ?... »</p> + +<p>Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le +geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon à la +main, il traça d'une main fébrile quelques chiffres +sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu à peu +son front s'éclairer, sa figure devenir rayonnante :</p> + +<p>« Ah ! mes amis ! s'écria-t-il, mes amis ! Ou les +chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va +s'évanouir comme un cauchemar devant l'évidence d'un +problème de balistique dont je cherchais en vain la solution +! Herr Schultze s'est trompé ! Le danger dont il nous menace +n'est qu'un rêve ! Pour une fois, sa science est en +défaut ! Rien de ce qu'il a annoncé n'arrivera, ne +peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de +France-Ville sans y toucher, et, s'il reste à craindre +quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! »</p> + +<p>Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !</p> + +<p>Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du +calcul qu'il venait enfin de résoudre. Sa voix nette et +vibrante déduisit sa démonstration de façon +à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. +C'était la clarté succédant aux +ténèbres, le calme à l'angoisse. Non seulement +le projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, +mais il ne toucherait à « rien du tout ». Il +était destiné à se perdre dans l'espace !</p> + +<p>Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'exposé des +calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt +vers le cadran lumineux de la salle :</p> + +<p>« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de +Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes +amis, ne regrettons aucune des précautions prises et ne +négligeons rien de ce qui peut déjouer les inventions +de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de +nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de +Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrêter devant +un échec !</p> + +<p>- Venez ! » s'écria Marcel.</p> + +<p>Et tous le suivirent sur la grande place.</p> + +<p>Les trois minutes s'écoulèrent. Onze heures +quarante-cinq sonnèrent à l'horloge !...</p> + +<p>Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les +hauteurs du ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait +bien au-delà de la ville avec un sifflement sinistre.</p> + +<p>« Bon voyage ! s'écria Marcel, en éclatant +de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a +dépassé, maintenant, les limites de +l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! +»</p> + +<p>Deux minutes plus tard, une détonation se faisait +entendre, comme un bruit sourd, qu'on eût cru sorti des +entrailles de la terre !</p> + +<p>C'était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce +bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile +qui se déplaçait avec une vitesse de cent cinquante +lieues à la minute.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIII">XIII     MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</h2> +</div> +<p>« France-Ville, 14 septembre.</p> + +<p>« Il me paraît convenable d'informer le Roi de +l'Acier que j'ai passé fort heureusement, avant-hier soir, +la frontière de ses possessions, préférant mon +salut à celui du modèle du canon Schultze.</p> + +<p>« En vous présentant mes adieux, je manquerais +à tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas +connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.</p> + +<p>« Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. +Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un +ingénieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant +tout, je suis français. Vous vous êtes fait l'ennemi +implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous +nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +osé, j'ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout +pour les déjouer.</p> + +<p>« Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier +coup n'a pas porté, que votre but, grâce à +Dieu, n'a pas été atteint, et qu'il ne pouvait pas +l'être ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge +de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal à +personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais +pressenti, et c'est aujourd'hui, à votre plus grande gloire, +un fait acquis, que Herr Schultze a inventé un canon +terrible... entièrement inoffensif.</p> + +<p>« C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous +avons vu votre obus trop perfectionné passer hier soir, +à onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes, +au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant +dans le vide, et il continuera à graviter ainsi +jusqu'à la fin des siècles. Un projectile, +animé d'une vitesse initiale vingt fois supérieure +à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à +la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, +combiné avec l'attraction terrestre, en fait un mobile +destiné à toujours circuler autour de notre +globe.</p> + +<p>« Vous auriez dû ne pas l'ignorer.</p> + +<p>« J'espère, en outre, que le canon de la Tour du +Taureau est absolument détérioré par ce +premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille +dollars, l'agrément d'avoir doté le monde +planétaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second +satellite.</p> + +<p>« Marcel BRUCKMANN. »</p> + +<p>Un exprès partit immédiatement de France-Ville +pour Stahlstadt. On pardonnera à Marcel de n'avoir pu se +refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans +délai cette lettre à Herr Schultze.</p> + +<p>Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux +obus, animé de cette vitesse et circulant au-delà de +la couche atmosphérique, ne tomberait plus sur la surface de +la terre, -- raison aussi quant il espérait que, sous cette +énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau +devait être hors d'usage.</p> + +<p>Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un +échec terrible à son indomptable amour-propre, que la +réception de cette lettre. En la lisant, il devint livide, +et, après l'avoir lue, sa tête tomba sur sa poitrine +comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet +état de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par +quelle colère !</p> + +<p>Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les +éclats !</p> + +<p>Cependant, Herr Schultze n'était pas homme à +s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager +entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus chargés +d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais +plus pratiques, pourraient lancer à courte distance ?</p> + +<p>Apaisé par un effort soudain, le Roi de l'Acier +était rentré dans son cabinet et avait repris son +travail.</p> + +<p>Il était clair que France-Ville, plus menacée que +jamais, ne devait rien négliger pour se mettre en +état de défense.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIV">XIV     BRANLE-BAS DE COMBAT</h2> +</div> +<p>Si le danger n'était plus imminent, il était +toujours grave. Marcel fit connaître au docteur Sarrasin et +à ses amis tout ce qu'il savait des préparatifs de +Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le +lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, +s'occupa de discuter un plan de résistance et d'en +préparer l'exécution.</p> + +<p>En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu'il +trouva moralement changé et bien à son avantage.</p> + +<p>Quelles furent les résolutions prises ? Personne n'en sut +le détail. Les principes généraux furent seuls +systématiquement communiqués à la presse et +répandus dans le public. Il n'était pas +malaisé d'y reconnaître la main pratique de +Marcel.</p> + +<p>« Dans toute défense, se disait-on par la ville, +la grande affaire est de bien connaître les forces de +l'ennemi et d'adapter le système de résistance +à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr +Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi +ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la portée et +les effets, que d'avoir à lutter contre des engins mal +connus. »</p> + +<p>Le tout était d'empêcher l'investissement de la +ville, soit par terre, soit par mer.</p> + +<p>C'est cette question qu'étudiait avec activité le +Conseil de défense, et, le jour où une affiche +annonça que le problème était résolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse +pour exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi +n'était dédaigné, qui devait contribuer +à l'oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, +de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette +circonstance. Le travail était conduit rapidement et +gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans +furent emmagasinés dans la ville. La houille et le fer +arrivèrent aussi en quantités considérables : +le fer, matière première de l'armement ; la houille, +réservoir de chaleur et de mouvement, indispensables +à la lutte.</p> + +<p>Mais, en même temps que la houille et le fer, +s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de +farine et de quartiers de viande fumée, des meules de +fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de +légumes desséchés s'amoncelaient dans les +halles transformées en magasins. Des troupeaux nombreux +étaient parqués dans les jardins qui faisaient de +France-Ville une vaste pelouse.</p> + +<p>Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous +les hommes en état de porter les armes, l'enthousiasme qui +l'accueillit témoigna une fois de plus des excellentes +dispositions de ces soldats citoyens. Equipés simplement de +vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes, +coiffés d'un bon chapeau de cuir bouilli, armés de +fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.</p> + +<p>Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des +fossés, élevaient des retranchements et des redoutes +sur tous les points favorables. La fonte des pièces +d'artillerie avait commencé et fut poussée avec +activité. Une circonstance très favorable à +ces travaux était qu'on put utiliser le grand nombre de +fourneaux fumivores que possédait la ville et qu'il fut +aisé de transformer en fours de fonte.</p> + +<p>Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait +infatigable. Il était partout, et partout à la +hauteur de sa tâche. Qu'une difficulté +théorique ou pratique se présentât, il savait +immédiatement la résoudre. Au besoin, il retroussait +ses manches et montrait un procédé expéditif, +un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle +acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement +exécutés.</p> + +<p>Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout +d'abord, il s'était promis de bien garnir son uniforme de +galons d'or, il y renonça, comprenant qu'il ne devait rien +être, pour commencer, qu'un simple soldat.</p> + +<p>Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il +s'y conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord +mine de le plaindre :</p> + +<p>« A chacun selon ses mérites, répondit-il. +Je n'aurais peut-être pas su commander !... C'est le moins +que j'apprenne à obéir ! »</p> + +<p>Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup +imprimer aux travaux de défense une impulsion plus vive +encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait à +négocier avec des compagnies maritimes pour le transport de +ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se +succédèrent tous les jours. C'était +tantôt la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur +France-Ville, tantôt le chemin de fer de Sacramento qui avait +été coupé par des « uhlans », +tombés du ciel apparemment.</p> + +<p>Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient +inventées à plaisir par des chroniqueurs aux abois +dans le but d'entretenir la curiosité de leurs lecteurs. La +vérité, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie.</p> + +<p>Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de +compléter ses travaux de défense, n'était pas +sans l'inquiéter quelque peu dans ses rares instants de +loisir.</p> + +<p>« Est-ce que ce brigand aurait changé ses +batteries et me préparerait quelque nouveau tour de sa +façon ? » se demandait-il parfois.</p> + +<p>Mais le plan, soit d'arrêter les navires ennemis, soit +d'empêcher l'investissement, promettait de répondre +à tout, et Marcel, en ses moments d'inquiétude, +redoublait encore d'activité.</p> + +<p>Son unique plaisir et son unique repos, après une +laborieuse journée, était l'heure rapide qu'il +passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, +qu'il vînt habituellement dîner chez lui, sauf dans le +cas où il en serait empêché par un autre +engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas +d'un engagement assez séduisant pour que Marcel +renonçât à ce privilège ne +s'était pas encore présenté. +L'éternelle partie d'échecs du docteur avec le +colonel Hendon n'offrait cependant pas un intérêt +assez palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est +donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et +peut-être pourra-t- on en soupçonner la nature, +quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas +encore lui-même, en observant l'intérêt que +semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin +et Mlle Jeanne, lorsqu'ils étaient tous trois assis +près de la grande table sur laquelle les deux vaillantes +femmes préparaient ce qui pouvait être +nécessaire au service futur des ambulances.</p> + +<p>« Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux +que ceux dont vous nous aviez montré le dessin ? demandait +Jeanne, qui s'intéressait à tous les travaux de la +défense.</p> + +<p>-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.</p> + +<p>-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre +détail industriel représente de recherche et de peine +!... Vous me disiez que le génie a creusé hier cinq +cents nouveaux mètres de fossés ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ?</p> + +<p>-- Mais non, ce n'est même pas assez ! De ce +train-là nous n'aurons pas terminé l'enceinte +à la fin du mois.</p> + +<p>-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux +Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir +agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux +que pour nous, qui ne sommes bonnes à rien.</p> + +<p>-- Bonnes à rien ! s'écriait Marcel, d'ordinaire +plus calme, bonnes à rien. Et pour qui donc, selon vous, ces +braves gens, qui ont tout quitté pour devenir soldats, pour +qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur +de leurs mères, de leurs femmes, de leurs fiancées ? +Leur ardeur, à tous, d'où leur vient-elle, sinon de +vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, +sinon... »</p> + +<p>Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrêta. Mlle Jeanne +n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut +obligée de fermer la discussion, en disant au jeune homme +que l'amour du devoir suffisait sans doute à expliquer le +zèle du plus grand nombre.</p> + +<p>Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche +impitoyable, pressé d'aller achever un projet ou un devis, +s'arrachait à regret à cette douce causerie, il +emportait avec lui l'inébranlable résolution de +sauver France-Ville et le moindre de ses habitants.</p> + +<p>Il ne s'attendait guère à ce qui allait arriver, +et, cependant, c'était la conséquence naturelle, +inéluctable, de cet état de choses contre nature, de +cette concentration de tous en un seul, qui était la loi +fondamentale de la Cité de l'Acier.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XV">XV     LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</h2> +</div> +<p>La Bourse de San Francisco, expression condensée et en +quelque sorte algébrique d'un immense mouvement industriel +et commercial, est l'une des plus animées et des plus +étranges du monde. Par une conséquence naturelle de +la position géographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses +traits les plus marqués. Sous ses portiques de beau granit +rouge, le Saxon aux cheveux blonds, à la taille +élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux +plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le +Nègre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynésien +y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, +à la natte soigneusement tressée, y lutte de finesse +avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous +les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel +moderne.</p> + +<p>L'ouverture du marché du 12 octobre, à cette +Bourse unique au monde, ne présenta rien d'extraordinaire. +Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et +agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs +tempéraments particuliers, échanger des +poignées de main, se diriger vers la buvette et +préluder, par des libations propitiatoires, aux +opérations de la journée. Ils allèrent, un +à un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers +numérotés qui reçoivent, dans le vestibule, la +correspondance des abonnés, en tirer d'énormes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.</p> + +<p>Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, +en même temps que la foule affairée grossissait +insensiblement. Un léger brouhaha s'éleva des +groupes, de plus en plus nombreux.</p> + +<p>Les dépêches télégraphiques +commencèrent alors à pleuvoir de tous les points du +globe. Il ne se passait guère de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la +tempête des voix, vînt s'ajouter sur la muraille du +nord à la collection des télégrammes +placardés par les gardes de la Bourse.</p> + +<p>L'intensité du mouvement croissait de minute en minute. +Des commis entraient en courant, repartaient, se +précipitaient vers le bureau télégraphique, +apportaient des réponses. Tous les carnets étaient +ouverts, annotés, raturés, déchirés. +Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la +foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de mystérieux +sembla passer comme un frisson à travers ces groupes +agités.</p> + +<p>Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait +d'être apportée par l'un des associés de la +Banque du Far West et circulait avec la rapidité de +l'éclair.</p> + +<p>Les uns disaient :</p> + +<p>« Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment +admettre une bourde pareille ?</p> + +<p>-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumée +sans feu !</p> + +<p>-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-là +?</p> + +<p>-- On sombre dans toutes les situations !</p> + +<p>-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage +représentent plus de quatre-vingts millions de dollars ! +s'écriait celui-ci.</p> + +<p>-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et +produits fabriqués ! répliquait celui-là.</p> + +<p>-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les +réaliser quand on voudra sur son actif !</p> + +<p>-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements +?</p> + +<p>-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !</p> + +<p>-- Comme si ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours +et aux maisons réputées les plus solides !</p> + +<p>-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !</p> + +<p>-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une +compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires +!</p> + +<p>-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formée, +avant de se laisser protester ?</p> + +<p>-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne +supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse +nouvelle, probablement lancée par Nash, qui a terriblement +besoin d'une hausse sur les aciers !</p> + +<p>-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est +en faillite, mais il est en fuite !</p> + +<p>-- Allons donc !</p> + +<p>-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit +vient d'être placardé à l'instant ! +»</p> + +<p>Une formidable vague humaine roula vers le cadre des +dépêches. La dernière bande de papier bleu +était libellée en ces termes :</p> + +<p>« <i>New York</i>, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. +Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept +millions de dollars. Schultze disparu. »</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait plus à douter, quelque +surprenante que fût la nouvelle, et les hypothèses +commencèrent à se donner carrière.</p> + +<p>A deux heures, les listes de faillites secondaires +entraînées par celle de Herr Schultze, +commencèrent à inonder la place. C'était la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley +et fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept +millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq +millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un +million et demi ; puis le menu fretin des maisons de +troisième ordre.</p> + +<p>D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups +naturels de l'événement se déchaînaient +avec fureur.</p> + +<p>Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à +dire d'experts, ne l'était certes pas à deux heures ! +Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel +déchaînement effréné de la +spéculation !</p> + +<p>Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse +sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies +de l'Union américaine ! Hausse sur les produits +fabriqués de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi +sur les terrains de France-Ville. Tombés à +zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de +guerre, ils se trouvèrent subitement portés à +cent quatre-vingts dollars l'âcre demandé !</p> + +<p>Dès le soir même, les boutiques à nouvelles +furent prises d'assaut. Mais le <i>Herald</i> comme la +<i>Tribune</i>, l'<i>Alto</i> comme le <i>Guardian</i>, +l'<i>Echo</i> comme le <i>Globe</i>, eurent beau inscrire en +caractères gigantesques les maigres informations qu'ils +avaient pu recueillir, ces informations se réduisaient, en +somme, presque à néant.</p> + +<p>Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de +huit millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, +tirée par Jackson, Elder & Co, de Buffalo, ayant +été présentée à Schring, Strauss +& Co, banquiers du Roi de l'Acier, à New York, ces +messieurs avaient constaté que la balance portée au +crédit de leur client était insuffisante pour parer +à cet énorme paiement, et lui avaient +immédiatement donné avis télégraphique +du fait, sans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alors +recouru à leurs livres et constaté avec +stupéfaction que, depuis treize jours, aucune lettre et +aucune valeur ne leur étaient parvenues de Stahlstadt ; +qu'à dater de ce moment les traites et les chèques +tirés par Herr Schultze sur leur caisse s'étaient +accumulés quotidiennement pour subir le sort commun et +retourner à leur lieu d'origine avec la mention « No +effects » (pas de fonds).</p> + +<p>Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les +télégrammes inquiets, les questions furieuses, +s'étaient abattus d'une part sur la maison de banque, de +l'autre sur Stahlstadt.</p> + +<p>Enfin, une réponse décisive était +arrivée.</p> + +<p>« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le +télégramme. Personne ne peut donner la moindre lueur +sur ce mystère. Il n'a pas laissé d'ordres, et les +caisses de secteur sont vides. »</p> + +<p>Dès lors, il n'avait plus été possible de +dissimuler la vérité. Des créanciers +principaux avaient pris peur et déposé leurs effets +au tribunal de commerce. La déconfiture s'était +dessinée en quelques heures avec la rapidité de la +foudre, entraînant avec elle son cortège de ruines +secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances +connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout +faisait prévoir que, avec les créances +complémentaires, le passif approcherait de soixante +millions.</p> + +<p>Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux +racontaient, à quelques amplifications près. Il va +sans dire qu'ils annonçaient tous pour le lendemain les +renseignements les plus inédits et les plus +spéciaux.</p> + +<p>Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût +dès la première heure expédié ses +correspondants sur les routes de Stahlstadt.</p> + +<p>Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier +s'était vue investie par une véritable armée +de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette +armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte +extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours +maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les +moyens possibles de séduction, il leur fut impossible de la +faire plier.</p> + +<p>Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient +rien et que rien n'était changé dans la routine de +leur section. Les contremaîtres avaient seulement +annoncé la veille, par ordre supérieur, qu'il n'y +avait plus de fonds aux caisses particulières, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence +les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis +contraire.</p> + +<p>Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait +que la compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis +près d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais +quelle était la cause et la portée de cette +disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression +que le mystérieux personnage allait reparaître d'une +minute à l'autre dominait encore obscurément les +inquiétudes.</p> + +<p>A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient +continué comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse +acquise. Chacun avait poursuivi sa tâche partielle dans +l'horizon limité de sa section. Les caisses +particulières avaient payé les salaires tous les +samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'à ce +jour aux nécessités locales. Mais la centralisation +était poussée à Stahlstadt à un trop +haut degré de perfection, le maître s'était +réservé une trop absolue surintendance de toutes les +affaires, pour que son absence n'entraînât pas, dans un +temps très court, un arrêt forcé de la machine. +C'est ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la +dernière fois, le Roi de l'Acier avait signé des +ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de la suspension +des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, +des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement +des valeurs considérables --, passées par la poste de +Stahlstadt, avaient été déposées +à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, +étaient arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais +lui seul se réservait le droit de les ouvrir, de les annoter +d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au +caissier principal.</p> + +<p>Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine +n'auraient jamais songé seulement à sortir de leurs +attributions régulières. Investis en face de leurs +subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient +chacun, vis-à-vis de Herr Schultze -- et même +vis-à-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments +sans autorité, sans initiative, sans voix au chapitre. +Chacun s'était donc cantonné dans la +responsabilité étroite de son mandat, avait attendu, +temporisé, « vu venir » les +événements.</p> + +<p>A la fin, les événements étaient venus. +Cette situation singulière s'était prolongée +jusqu'au moment où les principales maisons +intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient +télégraphié, sollicité une +réponse, réclamé, protesté, enfin pris +leurs précautions légales. Il avait fallu du temps +pour en arriver là. On ne se décida pas +aisément à soupçonner une +prospérité si notoire de n'avoir que des pieds +d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr +Schultze s'était dérobé à ses +créanciers.</p> + +<p>C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. +Le célèbre Meiklejohn lui-même, illustre pour +avoir réussi à soutirer des aveux politiques au +président Grant l'homme le plus taciturne de son +siècle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le +premier, lui simple correspondant du <i>World</i>, annoncé +au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands +hommes du reportage n'avaient pas été cette fois plus +heureux que leurs confrères. Ils étaient +obligés de s'avouer à eux-mêmes que la +<i>Tribune</i> et le <i>World</i> ne pourraient encore donner le +dernier mot de la faillite Schultze.</p> + +<p>Ce qui faisait de ce sinistre industriel un +événement presque unique, c'était cette +situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville +indépendante et isolée qui ne permettait aucune +enquête régulière et légale. La +signature de Herr Schultze était, il est vrai, +protestée à New York, et ses créanciers +avaient toute raison de penser que l'actif représenté +par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les +indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir +la saisie ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt +était restée un territoire spécial, non +classé encore, où tout appartenait à Herr +Schultze. Si seulement il avait laissé un +représentant, un conseil d'administration, un substitut ! +Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil +judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand +juge, le général en chef, le notaire, l'avoué, +le tribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé +en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et +tout cet édifice formidable s'écroulait comme un +château de cartes.</p> + +<p>En toute autre situation, les créanciers auraient pu +former un syndicat, se substituer à Herr Schultze, +étendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des +affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne +manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent +peut-être et un pouvoir régulateur.</p> + +<p>Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument +légal faisait défaut pour opérer cette +substitution. On se trouvait arrêté par une +barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, +que les circonvallations élevées autour de la +Cité de l'Acier. Les infortunés créanciers +voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilité de le saisir.</p> + +<p>Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en +assemblée générale, de se concerter et +d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'épouser les +intérêts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de +Stahlstadt au territoire américain et de faire rentrer ainsi +cette création monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient +personnellement intéressés dans l'affaire ; la +requête, par plus d'un côté, séduisait le +caractère américain, et il y avait lieu de penser +qu'elle serait couronnée d'un plein succès. +Malheureusement, le Congrès n'était pas en session, +et de longs délais étaient à redouter avant +que l'affaire pût lui être soumise.</p> + +<p>En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt +et les fourneaux s'éteignaient un à un.</p> + +<p>Aussi la consternation était-elle profonde dans cette +population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que +faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait +peut-être six mois à venir, ou qui ne viendrait pas du +tout ? Personne n'en était d'avis. Quel travail, d'ailleurs +? La source des commandes s'était tarie en même temps +que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour +reprendre leurs relations, la solution légale. Les chefs de +section, ingénieurs et contremaîtres, privés +d'ordres, ne pouvaient agir.</p> + +<p>Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des +projets. Il n'y eut pas de plan arrêté, parce qu'il +n'y en avait pas de possible. Le chômage entraîna +bientôt avec lui son cortège de misères, de +désespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se +remplissait. Pour chaque cheminée qui avait cessé de +fumer à l'usine, on vit naître un cabaret dans les +villages d'alentour.</p> + +<p>Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui +avaient su prévoir les jours difficiles, épargner une +réserve, se hâtèrent de fuir avec armes et +bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la +ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le +spectacle du monde qui se révélait à eux par +la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, +s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent +bientôt retrouvé, l'un à l'est, celui-ci au +sud, celui-là au nord, une autre usine, une autre enclume, +un autre foyer...</p> + +<p>Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce +rêve, combien en était-il que la misère clouait +à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil +cave et le coeur navré !</p> + +<p>Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à +cette nuée d'oiseaux de proie à face humaine qui +s'abat d'instinct sur tous les grands désastres, +acculés en quelques jours aux expédients +suprêmes, bientôt privés de crédit comme +de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant +eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de +misère !</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVI">XVI     DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</h2> +</div> +<p>Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva +à France-Ville, le premier mot de Marcel avait +été :</p> + +<p>« Si ce n'était qu'une ruse de guerre ? +»</p> + +<p>Sans doute, à la réflexion, il s'était bien +dit que les résultats d'une telle ruse eussent +été si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothèse était inadmissible. Mais il +s'était dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la +haine exaspérée d'un homme tel que Herr Schultze +devait, à un moment donné, le rendre capable de tout +sacrifier à sa passion. Quoi qu'il en pût être, +cependant, il fallait rester sur le qui-vive.</p> + +<p>A sa requête, le Conseil de défense rédigea +immédiatement une proclamation pour exhorter les habitants +à se tenir en garde contre les fausses nouvelles +semées par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.</p> + +<p>Les travaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur +que jamais, accentuèrent la réplique que France-Ville +jugea convenable d'adresser à ce qui pouvait à toute +force n'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les +détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de +San Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences +financières et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, +tout cet ensemble de preuves insaisissables, +séparément sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute...</p> + +<p>Un beau matin, la cité du docteur se réveilla +définitivement sauvée, comme un dormeur qui +échappe à un mauvais rêve par le simple fait de +son réveil. Oui ! France-Ville était +évidemment hors de danger, sans avoir eu à coup +férir, et ce fut Marcel, arrivé à une +conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les +moyens de publicité dont il disposait.</p> + +<p>Ce fut alors un mouvement universel de détente et de +soulagement. On se serrait les mains, on se félicitait, on +s'invitait à dîner. Les femmes exhibaient de +fraîches toilettes, les hommes se donnaient +momentanément congé d'exercices, de manoeuvres et de +travaux. Tout le monde était rassuré, satisfait, +rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.</p> + +<p>Mais, le plus content de tous, c'était sans contredit le +docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de +tous ceux qui étaient venus avec confiance se fixer sur son +territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la +crainte de les avoir entraînés à leur perte, +lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas +laissé un moment de repos. Enfin, il était +déchargé d'une si terrible inquiétude et +respirait à l'aise.</p> + +<p>Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'était +rapproché davantage, on s'était reconnus +frères, animés de sentiments semblables, +touchés par les mêmes intérêts. Chacun +avait senti s'agiter dans son coeur un être nouveau. +Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « +patrie » était née. On avait craint, on avait +souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait.</p> + +<p>Les résultats matériels de la mise en état +de défense furent aussi tout à l'avantage de la +cité. On avait appris à connaître ses forces. +On n'aurait plus à les improviser. On était plus +sûr de soi. A l'avenir, à tout +événement, on serait prêt.</p> + +<p>Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne +s'était annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se +montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous +n'eût pas été son ouvrage, des remerciements +publics furent votés au jeune ingénieur comme +à l'organisateur de la défense, à celui au +dévouement duquel la ville aurait dû de ne pas +périr, si les projets de Herr Schultze avaient +été mis à exécution.</p> + +<p>Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût +terminé. Le mystère qui environnait Stahlstadt +pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait +pour satisfait qu'après avoir porté une +lumière complète au milieu même des +ténèbres qui enveloppaient encore la Cité de +l'Acier.</p> + +<p>Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de +ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers +secrets.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que +l'entreprise serait difficile, hérissée de dangers, +peut-être ; qu'il allait faire là une sorte de +descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels +abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, +tel qu'il le lui avait dépeint, n'était pas homme +à disparaître impunément pour les autres, +à s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +espérances... On était en droit de tout redouter de +la dernière pensée d'un tel personnage... Elle ne +pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...</p> + +<p>« C'est précisément parce que je pense, +cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui +répondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller à +Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la +mèche avant qu'elle n'éclate, et je vous demanderai +même la permission d'emmener Octave avec moi.</p> + +<p>-- Octave ! s'écria le docteur.</p> + +<p>-- Oui ! C'est maintenant un brave garçon, sur lequel on +peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du +bien !</p> + +<p>-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » +répondit le vieillard ému en l'embrassant.</p> + +<p>Le lendemain matin, une voiture, après avoir +traversé les villages abandonnés, déposait +Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous deux +étaient bien équipés, bien armés, et +très décidés à ne pas revenir sans +avoir éclairci ce sombre mystère.</p> + +<p>Ils marchaient côte à côte sur le chemin de +ceinture extérieur qui faisait le tour des fortifications, +et la vérité, dont Marcel s'était +obstiné à douter jusqu'à ce moment, se +dessinait maintenant devant lui.</p> + +<p>L'usine était complètement arrêtée, +c'était évident. De cette route qu'il longeait avec +Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, il +aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, +l'éclair parti de la baïonnette d'une sentinelle, mille +signes de vie désormais absents. Les fenêtres +illuminées des secteurs se seraient montrées comme +autant de verrières étincelantes. Maintenant, tout +était sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la +cité, dont les hautes cheminées se dressaient +à l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le +vide. L'expression de solitude et de désolation était +si forte, qu'Octave ne put s'empêcher de dire :</p> + +<p>« C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence +pareil à celui-ci ! On se croirait dans un cimetière +! »</p> + +<p>Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave +arrivèrent au bord du fossé, en face de la principale +porte de Stahlstadt. Aucun être vivant ne se montrait sur la +crête de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y +dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux +humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +était relevé, laissant devant la porte un gouffre +large de cinq à six mètres.</p> + +<p>Il fallut plus d'une heure pour réussir à amarrer +un bout de câble, en le lançant à tour de bras +à l'une des poutrelles. Après bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la +corde, put se hisser à la force des poignets jusqu'au toit +de la porte. Marcel lui fit alors passer une à une les armes +et munitions ; puis, il prit à son tour le même +chemin.</p> + +<p>Il ne resta plus alors qu'à ramener le câble de +l'autre côté de la muraille, à faire descendre +tous les <i>impedimenta</i> comme on les avait hissés, et, +enfin, à se laisser glisser en bas.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de +ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son +entrée à Stahlstadt. Partout la solitude et le +silence le plus complet. Devant eux s'élevait, noire et +muette, la masse imposante des bâtiments, qui, de leurs mille +fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire :</p> + +<p>« Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir +pénétrer nos secrets ! »</p> + +<p>Marcel et Octave tinrent conseil.</p> + +<p>« Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais +», dit Marcel.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers l'ouest et arrivèrent +bientôt devant l'arche monumentale qui portait à son +front la lettre O. Les deux battants massifs de chêne, +à gros clous d'acier, étaient fermés. Marcel +s'en approcha, heurta à plusieurs reprises avec un +pavé qu'il ramassa sur la chaussée.</p> + +<p>L'écho seul lui répondit.</p> + +<p>« Allons ! à l'ouvrage ! » cria-t-il +à Octave.</p> + +<p>Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de +l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle +où elle pût s'accrocher solidement. Ce fut difficile. +Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent à franchir +la muraille, et se trouvèrent dans l'axe du secteur O.</p> + +<p>« Bon ! s'écria Octave, à quoi bon tant de +peines ? Nous voilà bien avancés ! Quand nous avons +franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous !</p> + +<p>-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... +Voilà justement mon ancien atelier. Je ne serai pas +fâché de le revoir et d'y prendre certains outils dont +nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de +dynamite. »</p> + +<p>C'était la grande halle de coulée où le +jeune Alsacien avait été admis lors de son +arrivée à l'usine. Qu'elle était lugubre, +maintenant, avec ses fourneaux éteints, ses rails +rouillés, ses grues poussiéreuses qui levaient en +l'air leurs grands bras éplorés comme autant de +potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la +nécessité d'une diversion.</p> + +<p>« Voici un atelier qui t'intéressera davantage +», dit-il à Octave en le précédant sur +le chemin de la cantine.</p> + +<p>Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il aperçut, rangés en bataille +sur une tablette de bois, un régiment de flacons rouges, +jaunes et verts. Quelques boîtes de conserve montraient aussi +leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux +meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un +déjeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le +couvert fut donc mis sur le comptoir d'étain, et les deux +jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur +expédition.</p> + +<p>Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu'il avait +à faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait +pas à y songer. Cette muraille était prodigieusement +haute, isolée de tous les autres bâtiments, sans une +saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour en +trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'était pas une +opération facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours +bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze +eût disparu sans semer d'embûches le terrain qu'il +abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui +voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas +d'établir. Mais rien de tout cela n'était pour faire +reculer Marcel.</p> + +<p>Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec +lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au +pied de la grande muraille en pierre de taille.</p> + +<p>« Que dirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? +demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des +fainéants ! » répondit Octave, prêt +à tout tenter.</p> + +<p>Le travail commença. Il fallut déchausser la base +de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux +pierres, en détacher une, et enfin, à l'aide d'un +foret, opérer la percée de plusieurs petits boyaux +parallèles. A dix heures, tout était terminé, +les saucissons de dynamite étaient en place, et la +mèche fut allumée.</p> + +<p>Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait +remarqué que la cantine, située dans un sous-sol, +formait une véritable cave voûtée, il vint s'y +réfugier avec Octave.</p> + +<p>Tout à coup, l'édifice et la cave même +furent secoués comme par l'effet d'un tremblement de terre. +Une détonation formidable, pareille à celle de trois +ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, +déchira les airs, suivant de près la secousse. Puis, +après deux à trois secondes, une avalanche de +débris projetés de tous les côtés +retomba sur le sol.</p> + +<p>Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'écroulant, au +milieu des cascades claires des vitres cassées.</p> + +<p>Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel +quittèrent alors leur retraite.</p> + +<p>Si habitué qu'il fût aux prodigieux effets des +substances explosives, Marcel fut émerveillé des +résultats qu'il constata. La moitié du secteur avait +sauté, et les murs démantelés de tous les +ateliers voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d'une +ville bombardée. De toutes parts les décombres +amoncelés, les éclats de verre et les plâtres +couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, +retombant lentement du ciel où l'explosion les avait +projetés, s'étalaient comme une neige sur toutes ces +ruines.</p> + +<p>Marcel et Octave coururent à la muraille +intérieure. Elle était détruite aussi sur une +largeur de quinze à vingt mètres, et, de l'autre +côté de la brèche, l'ex-dessinateur du Bloc +central aperçut la cour, à lui bien connue, où +il avait passé tant d'heures monotones.</p> + +<p>Du moment où cette cour n'était plus +gardée, la grille de fer qui l'entourait n'était pas +infranchissable... Elle fut bientôt franchie.</p> + +<p>Partout le même silence.</p> + +<p>Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades +admiraient ses épures. Dans un coin, il retrouva, à +demi ébauché sur sa planche, le dessin de machine +à vapeur qu'il avait commencé, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appelé au parc. Au salon de lecture, +il revit les journaux et les livres familiers.</p> + +<p>Toutes choses avaient gardé la physionomie d'un mouvement +suspendu, d'une vie interrompue brusquement.</p> + +<p>Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite +intérieure du Bloc central et se trouvèrent +bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la +pensée de Marcel, les séparer du parc.</p> + +<p>« Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces +moellons-là ? lui demanda Octave.</p> + +<p>-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord +chercher une porte qu'une simple fusée enverrait en l'air. +»</p> + +<p>Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant +la muraille. De temps à autre, ils étaient +obligés de faire un détour, de doubler un corps de +bâtiment qui s'en détachait comme un éperon, ou +d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et +ils furent bientôt récompensés de leurs peines. +Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le +muraillement, leur apparut.</p> + +<p>En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille +à travers les planches de chêne. Marcel, appliquant +aussitôt son oeil à cette ouverture, reconnut, +à sa vive satisfaction, que, de l'autre côté, +s'étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle +et sa température de printemps.</p> + +<p>« Encore une porte à faire sauter, et nous +voilà dans la place ! dit-il à son compagnon.</p> + +<p>-- Une fusée pour ce carré de bois, +répondit Octave, ce serait trop d'honneur ! »</p> + +<p>Et il commença d'attaquer la poterne à grands +coups de pic.</p> + +<p>Il l'avait à peine ébranlée, qu'on entendit +une serrure intérieure grincer sous l'effort d'une clef, et +deux verrous glisser dans leurs gardes.</p> + +<p>La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse +chaîne.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » (Qui va là ?) dit une +voix rauque.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVII">XVII     EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL</h2> +</div> +<p>Les deux jeunes gens ne s'attendaient à rien moins +qu'à une pareille question. Ils en furent plus surpris +véritablement qu'ils ne l'auraient été d'un +coup de fusil.</p> + +<p>De toutes les hypothèses que Marcel avait +imaginées au sujet de cette ville en léthargie, la +seule qui ne se fût pas présentée à son +esprit, était celle-ci : un être vivant lui demandant +tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque +légitime, si l'on admettait que Stahlstadt fût +complètement déserte, revêtait une tout autre +physionomie, du moment où la cité possédait +encore des habitants. Ce qui n'était, dans le premier cas, +qu'une sorte d'enquête archéologique, devenait, dans +le second, une attaque à main armée avec +effraction.</p> + +<p>Toutes ces idées se présentèrent à +l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme +frappé de mutisme.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » répéta la voix, +avec un peu d'impatience.</p> + +<p>L'impatience n'était évidemment pas tout à +fait déplacée. Franchir pour arriver à cette +porte des obstacles si variés, escalader des murailles et +faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien +à répondre lorsqu'on vous demande simplement :</p> + +<p>« Qui va là ? » cela ne laissait pas +d'être surprenant.</p> + +<p>Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de +la fausseté de sa position, et aussitôt, s'exprimant +en allemand :</p> + +<p>« Ami ou ennemi à votre gré ! +répondit-il. Je demande à parler à Herr +Schultze. »</p> + +<p>Il n'avait pas articulé ces mots qu'une exclamation de +surprise se fit entendre à travers la porte +entrebâillée :</p> + +<p>« <i>Ach !</i> »</p> + +<p>Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris +rouges, une moustache hérissée, un oeil +hébété, qu'il reconnut aussitôt. Le tout +appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.</p> + +<p>« Johann Schwartz ! s'écria le géant avec +une stupéfaction mêlée de joie. Johann Schwartz +! »</p> + +<p>Le retour inopiné de son prisonnier paraissait +l'étonner presque autant qu'il avait dû l'être +de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler +à Herr Schultze ? » répéta Marcel, +voyant qu'il ne recevait d'autre réponse que cette +exclamation.</p> + +<p>Sigimer secoua la tête.</p> + +<p>« Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !</p> + +<p>-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que +je suis là et que je désire l'entretenir ?</p> + +<p>-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit +le géant avec une nuance de tristesse.</p> + +<p>-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?</p> + +<p>-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans +ordre ! »</p> + +<p>Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put +tirer de Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un +entêtement bestial.</p> + +<p>Octave finit par s'impatienter.</p> + +<p>« A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il +est bien plus simple de la prendre ! »</p> + +<p>Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la +chaîne résista, et une poussée, +supérieure à la sienne, eut bientôt +refermé le battant, dont les deux verrous furent +successivement tirés.</p> + +<p>« Il faut qu'ils soient plusieurs derrière cette +planche ! » s'écria Octave, assez humilié de +ce résultat.</p> + +<p>Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque +aussitôt, il poussa un cri de surprise :</p> + +<p>« Il y a un second géant !</p> + +<p>-- Arminius ? » répondit Marcel.</p> + +<p>Et il regarda à son tour par le trou de vrille.</p> + +<p>« Oui ! c'est Arminius, le collègue de Sigimer ! +»</p> + +<p>Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, +fit lever la tête à Marcel.</p> + +<p>« <i>Wer da ?</i> » disait la voix.</p> + +<p>C'était celle d'Arminius, cette fois.</p> + +<p>La tête du gardien dépassait la crête de la +muraille, qu'il devait avoir atteinte à l'aide d'une +échelle.</p> + +<p>« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit +Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? »</p> + +<p>Il n'avait pas achevé ces mots que le canon d'un fusil se +montra sur la crête du mur. Une détonation retentit, +et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave.</p> + +<p>« Eh bien, voilà pour te répondre ! +» s'écria Marcel, qui, introduisant un saucisson de +dynamite sous la porte, la fit voler en éclats.</p> + +<p>A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et +Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents, +s'élancèrent dans le parc.</p> + +<p>Contre le pan du mur, lézardé par l'explosion, +qu'ils venaient de franchir, une échelle était encore +dressée, et, au pied de cette échelle, on voyait des +traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'étaient +là pour défendre le passage.</p> + +<p>Les jardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans +toute la splendeur de leur végétation. Octave +était émerveillé.</p> + +<p>« C'était magnifique !... dit-il. Mais attention +!... Déployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de +choucroute pourraient bien s'être tapis derrière les +buissons ! »</p> + +<p>Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun +l'un des côtés de l'allée qui s'ouvrait devant +eux ils avancèrent avec prudence, d'arbre en arbre, +d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie +individuelle la plus élémentaire.</p> + +<p>La précaution était sage. Ils n'avaient pas fait +cent pas, qu'un second coup de fusil éclata. Une balle fit +sauter l'écorce d'un arbre que Marcel venait à peine +de quitter.</p> + +<p>« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! +» dit Octave à demi voix.</p> + +<p>Et, joignant l'exemple au précepte, il rampa sur les +genoux et sur les coudes jusqu'à un buisson épineux +qui bordait le rond-point au centre duquel s'élevait la Tour +du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet +avis, essuya un troisième coup de feu et n'eut que le temps +de se jeter derrière le tronc d'un palmier pour en +éviter un quatrième.</p> + +<p>« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des +conscrits ! cria Octave à son compagnon, +séparé de lui par une trentaine de pas.</p> + +<p>-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des +lèvres. Vois-tu la fumée qui sort de cette +fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C'est là +qu'ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur +jouer un tour de ma façon ! »</p> + +<p>En un clin d'oeil, Marcel eut coupé derrière le +buisson un échalas de longueur raisonnable ; puis, se +débarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bâton, +qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin +présentable. Il le planta alors à la place qu'il +occupait, de manière à laisser visibles le chapeau et +les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans +l'oreille :</p> + +<p>« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, +tantôt de ta place, tantôt de la mienne ! Moi, je vais +les prendre à revers ! »</p> + +<p>Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula +discrètement dans les massifs qui faisaient le tour du +rond-point.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de +balles furent échangées sans résultat.</p> + +<p>La veste de Marcel et son chapeau étaient +littéralement criblés ; mais, personnellement, il ne +s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du +rez-de-chaussée, la carabine d'Octave les avait mises en +miettes.</p> + +<p>Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit +distinctement ce cri étouffé :</p> + +<p>« A moi !... Je le tiens !... »</p> + +<p>Quitter son abri, s'élancer à découvert +dans le rond-point, monter à l'assaut de la fenêtre, +ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant +après, il tombait dans le salon.</p> + +<p>Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et +Sigimer luttaient désespérément. Surpris par +l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert à +l'improviste une porte intérieure, le géant n'avait +pu faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en +faisait un redoutable adversaire, et, quoique jeté à +terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus. +Marcel, de son côté, déployait une vigueur et +une souplesse remarquables.</p> + +<p>La lutte eût nécessairement fini par la mort de +l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat +arrivée à point pour amener un résultat moins +tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, +se vit attaché de manière à ne pouvoir plus +faire un mouvement.</p> + +<p>« Et l'autre ? » demanda Octave.</p> + +<p>Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel +Arminius était étendu tout sanglant.</p> + +<p>« Est-ce qu'il a reçu une balle ? demanda +Octave.</p> + +<p>-- Oui », répondit Marcel.</p> + +<p>Puis il s'approcha d'Arminius.</p> + +<p>« Mort ! dit-il.</p> + +<p>-- Ma foi, le coquin ne l'a pas volé ! s'écria +Octave.</p> + +<p>-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit +Marcel. Nous allons procéder à une visite +sérieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! »</p> + +<p>Du salon d'attente où venait de se passer le dernier acte +du siège, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade +d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.</p> + +<p>Octave était en admiration devant toutes ces +splendeurs.</p> + +<p>Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les +portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.</p> + +<p>Il s'attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien +d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. +On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de +Paris, subitement dévalisé, avait été +jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce +n'étaient de tous côtés que lettres et paquets +cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On +enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cette inondation. +Toute la correspondance financière, industrielle et +personnelle de Herr Schultze, accumulée de jour en jour dans +la boîte extérieure du parc, et fidèlement +relevée par Arminius et Sigimer, était là dans +le cabinet du maître.</p> + +<p>Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de +misères, de larmes enfermées dans ces plis muets +à l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans +doute, en papier, en chèques, en mandats, en ordres de tout +genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables.</p> + +<p>« Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte +secrète du laboratoire ! »</p> + +<p>Il commença donc à enlever tous les livres de la +bibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas à +découvrir le passage masqué qu'il avait un jour +franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un +à un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il +prit dans la cheminée, il les fit sauter l'un après +l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre +sonner le creux ! Il fut bientôt évident que Herr +Schultze, inquiet de n'être plus seul à +posséder le secret de la porte de son laboratoire, l'avait +supprimée.</p> + +<p>Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une +autre.</p> + +<p>« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut +être qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont +apporté les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr +Schultze a continué de se tenir après mon +départ ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en +faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre +à sa portée, à l'abri des regards indiscrets +!... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »</p> + +<p>Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas +moins décloué et relevé. Le parquet, +examiné feuille à feuille, ne présentait rien +de suspect.</p> + +<p>« Qui te dit que l'ouverture est dans cette pièce +? demanda Octave.</p> + +<p>-- J'en suis moralement sûr ! répondit Marcel.</p> + +<p>-- Alors il ne me reste plus qu'à explorer le plafond +», dit Octave en montant sur une chaise.</p> + +<p>Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de +sonder le tour de la rosace centrale à coups de crosse de +fusil.</p> + +<p>Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au +candélabre doré, qu'à son extrême +surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et +laissa à découvert un trou béant, d'où +une légère échelle d'acier descendit +automatiquement jusqu'au ras du parquet.</p> + +<p>C'était comme une invitation à monter.</p> + +<p>« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit +tranquillement Marcel ; et il s'élança aussitôt +sur l'échelle, suivi de près par son compagnon.</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XVIII">XVIII     L'AMANDE DU NOYAU</h2> +</div> +<p>L'échelle d'acier s'accrochait par son dernier +échelon au parquet même d'une vaste salle circulaire, +sans communication avec l'extérieur. Cette salle eût +été plongée dans l'obscurité la plus +complète, si une éblouissante lumière +blanchâtre n'eût filtré à travers +l'épaisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastré au +centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque +lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, il +apparaît dans toute sa pureté.</p> + +<p>Le silence était absolu entre ces murs sourds et +aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes +gens se crurent dans l'antichambre d'un monument +funéraire.</p> + +<p>Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre +étincelante, eut un moment d'hésitation. Il touchait +à son but ! De là, il n'en pouvait douter, allait +sortir l'impénétrable secret qu'il était venu +chercher à Stahlstadt !</p> + +<p>Mais son hésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui +allèrent s'agenouiller près du disque et +inclinèrent la tête de manière à pouvoir +explorer dans toutes ses parties la chambre placée +au-dessous d'eux.</p> + +<p>Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à +leurs regards.</p> + +<p>Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de +lentille, grossissait démesurément les objets que +l'on regardait à travers.</p> + +<p>Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. +L'intense lumière qui sortait à travers le disque, +comme si c'eût été l'appareil dioptrique d'un +phare, venait d'une double lampe électrique brûlant +encore dans sa cloche vide d'air, que le courant voltaïque +d'une pile puissante n'avait pas cessé d'alimenter. Au +milieu de la chambre, dans cette atmosphère +éblouissante, une forme humaine, énormément +agrandie par la réfraction de la lentille -- quelque chose +comme un des sphinx du désert libyque --, était +assise dans une immobilité de marbre.</p> + +<p>Autour de ce spectre, des éclats d'obus jonchaient le +sol.</p> + +<p>Plus de doute !... C'était Herr Schultze, reconnaissable +au rictus effrayant de sa mâchoire, à ses dents +éclatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que +l'explosion de l'un de ses terribles engins avait à la fois +asphyxié et congelé sous l'action d'un froid terrible +!</p> + +<p>Le Roi de l'Acier était devant sa table, tenant une plume +de géant, grande comme une lance, et il semblait +écrire encore ! N'eût été le regard +atone de ses pupilles dilatées, l'immobilité de sa +bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on +retrouve enfouis dans les glaçons des régions +polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, +caché à tous les yeux. Autour de lui tout +était encore gelé, les réactifs dans leurs +bocaux, l'eau dans ses récipients, le mercure dans sa +cuvette !</p> + +<p>Marcel, en dépit de l'horreur de ce spectacle, eut un +mouvement de satisfaction en se disant combien il était +heureux qu'il eût pu observer du dehors l'intérieur de +ce laboratoire, car très certainement Octave et lui auraient +été frappés de mort en y +pénétrant.</p> + +<p>Comment donc s'était produit cet effroyable accident +?</p> + +<p>Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqué que +les fragments d'obus, épars sur le plancher, +n'étaient autres que de petits morceaux de verre. Or, +l'enveloppe intérieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait à supporter, était +faite de ce verre trempé, qui a dix ou douze fois la +résistance du verre ordinaire ; mais un des défauts +de ce produit, qui était encore tout nouveau, c'est que, par +l'effet d'une action moléculaire mystérieuse, il +éclate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C'est +ce qui avait dû arriver. Peut- être même la +pression intérieure avait-elle provoqué plus +inévitablement encore l'éclatement de l'obus qui +avait été déposé dans le laboratoire. +L'acide carbonique, subitement décomprimé, avait +alors déterminé, en retournant à l'état +gazeux, un effroyable abaissement de la température +ambiante.</p> + +<p>Toujours est-il que l'effet avait dû être +foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l'attitude +qu'il avait au moment de l'explosion, s'était +instantanément momifié au milieu d'un froid de cent +degrés au-dessous de zéro.</p> + +<p>Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de +l'Acier avait été frappé pendant qu'il +écrivait.</p> + +<p>Or, qu'écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette +plume que sa main tenait encore ? Il pouvait être +intéressant de recueillir la dernière pensée, +de connaître le dernier mot d'un tel homme.</p> + +<p>Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le +laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une +effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et +asphyxié tout être vivant qu'il eût +enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C'eût +été courir à une mort certaine, et, +évidemment, les risques étaient hors de proportion +avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de +ce papier.</p> + +<p>Cependant, s'il n'était pas possible de reprendre au +cadavre de Herr Schultze les dernières lignes tracées +par sa main, il était probable qu'on pourrait les +déchiffrer, agrandies qu'elles devaient être par la +réfraction de la lentille. Le disque n'était-il pas +là, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur +tous les objets renfermés dans ce laboratoire, si +puissamment éclairé par la double lampe +électrique ?</p> + +<p>Marcel connaissait l'écriture de Herr Schultze, et, +après quelques tâtonnements, il parvint à lire +les dix lignes suivantes.</p> + +<p>Ainsi que tout ce qu'écrivait Herr Schultze, +c'était plutôt un ordre qu'une instruction.</p> + +<p>« Ordre à B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours +l'expédition projetée contre France-Ville. -- +Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'expérience, cette fois, soit +foudroyante et complète. -- Ne changez pas un iota à +ce que j'ai décidé. -- Je veux que dans quinze jours +France-Ville soit une cité morte et que pas un de ses +habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et +que ce soit en même temps l'effroi et l'étonnement du +monde entier. -- Mes ordres bien exécutés rendent ce +résultat inévitable.</p> + +<p>« Vous m'expédierez les cadavres du docteur +Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les +avoir.</p> + +<p>« SCHULTZ... »</p> + +<p>Cette signature était inachevée ; 1'E final et le +paraphe habituel y manquaient.</p> + +<p>Marcel et Octave demeurèrent d'abord muets et immobiles +devant cet étrange spectacle, devant cette sorte +d'évocation d'un génie malfaisant, qui touchait au +fantastique.</p> + +<p>Mais il fallut enfin s'arracher à cette lugubre +scène. Les deux amis, très émus, +quittèrent donc la salle, située au-dessus du +laboratoire.</p> + +<p>Là, dans ce tombeau où régnerait +l'obscurité complète lorsque la lampe +s'éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre +du Roi de l'Acier allait rester seul, desséché comme +une de ces momies des Pharaons que vingt siècles n'ont pu +réduire en poussière !...</p> + +<p>Une heure plus tard, après avoir délié +Sigimer, fort embarrassé de la liberté qu'on lui +rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la +route de France-Ville, où ils rentraient le soir +même.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui +annonça le retour des deux jeunes gens.</p> + +<p>« Qu'ils entrent ! s'écria-t-il, qu'ils entrent +vite ! »</p> + +<p>Son premier mot en les voyant tous deux fut :</p> + +<p>« Eh bien ?</p> + +<p>-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous +apportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour +longtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !</p> + +<p>-- Mort ! » s'écria le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans +ajouter un mot.</p> + +<p>« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s'être +remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me +réjouir puisqu'elle éloigne de nous ce que +j'exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, +la moins motivée ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute +raison, serré le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux +facultés puissantes s'était-il constitué notre +ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces +perdues dont l'emploi eût été utile, si l'on +avait pu les associer avec les nôtres et leur donner un but +commun ! Voilà ce qui tout d'abord m'a frappé, quand +tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, raconte- +moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.</p> + +<p>-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le +mystérieux laboratoire qu'avec une habileté +diabolique il s'était appliqué à rendre +inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par conséquent, n'eût pu y +pénétrer même pour lui porter secours. Il a +donc été victime de cette incroyable concentration de +toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle +il avait compté bien à tort pour être à +lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration, +à l'heure marquée de Dieu, s'est soudain +tournée contre lui et contre son but !</p> + +<p>-- Il n'en pouvait être autrement ! répondit le +docteur Sarrasin. Herr Schultze était parti d'une +donnée absolument erronée. En effet, le meilleur +gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, après sa mort, +peut être le plus facilement remplacé, et qui continue +de fonctionner précisément parce que ses rouages +n'ont rien de secret ?</p> + +<p>-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui +s'est passé à Stahlstadt est la démonstration, +<i>ipso facto</i>, de ce que vous venez de dire. J'ai trouvé +Herr Schultze assis devant son bureau, point central d'où +partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité +de l'Acier, sans que jamais un seul eût été +discuté La mort lui avait à ce point laissé +l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a +été le martyr de sa propre invention ! Il a +été foudroyé par l'un de ces obus qui devaient +anéantir notre ville ! Son arme s'est brisée dans sa +main, au moment même où il allait tracer la +dernière lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez ! +»</p> + +<p>Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, +tracées par la main de Herr Schultze, dont il avait pris +copie.</p> + +<p>Puis, il ajouta :</p> + +<p>« Ce qui d'ailleurs m'eût prouvé mieux +encore que Herr Schultze était mort, si j'avais pu en douter +plus longtemps, c'est que tout avait cessé de vivre autour +de lui ! C'est que tout avait cessé de respirer dans +Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous +les mouvements ! La paralysie du maître avait du même +coup paralysé les serviteurs et s'était +étendue jusqu'aux instruments !</p> + +<p>-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, +là, justice de Dieu ! C'est en voulant précipiter +hors de toute mesure son attaque contre nous, c'est en +forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombé !</p> + +<p>-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, +ne pensons plus au passé et soyons tout au présent. +Herr Schultze mort, si c'est la paix pour nous, c'est aussi la +ruine pour l'admirable établissement qu'il avait +créé, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier +imaginait, ont creusé dix abîmes. Aveuglé, +d'une part, par ses succès, de l'autre par sa passion contre +la France et contre vous, il a fourni d'immenses armements, sans +prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait nous +être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de +la plupart de ses créances puisse se faire attendre +longtemps, je crois qu'une main ferme pourrait remettre Stahlstadt +sur pied et faire tourner au bien les forces qu'elle avait +accumulées pour le mal. Herr Schultze n'a qu'un +héritier possible, docteur, et cet héritier, c'est +vous. Il ne faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop +en ce monde qu'il n'y a que profit à tirer de +l'anéantissement d'une force rivale. C'est une grande +erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espère, +qu'il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui +peut servir au bien de l'humanité. Or, à cette +tâche, je suis prêt à me dévouer tout +entier.</p> + +<p>-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main +de son ami, et me voilà prêt à travailler sous +ses ordres, si mon père y consent.</p> + +<p>-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. +Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce +à toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un +arsenal d'instruments tel que personne au monde ne pensera plus +désormais à nous attaquer ! Et, comme, en même +temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons +d'être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits +de la paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! +Marcel, que de beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et +avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande +pourquoi... oui ! pourquoi je n'ai pas deux fils !... pourquoi tu +n'es pas le frère d'Octave !... A nous trois, rien ne +m'eût paru impossible !... »</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="XIX">XIX     UNE AFFAIRE DE FAMILLE</h2> +</div> +<p>Peut-être, dans le courant de ce récit, n'a-t-il +pas été suffisamment question des affaires +personnelles de ceux qui en sont les héros. C'est une raison +de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser enfin +à eux pour eux-mêmes.</p> + +<p>Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement +à l'être collectif, à l'humanité, que +l'individu tout entier disparût pour lui, alors même +qu'il venait de s'élancer en plein idéal. Il fut donc +frappé de la pâleur subite qui venait de couvrir le +visage de Marcel à ses dernières paroles. Ses yeux +cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme le sens +caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux +praticien interrogeait le silence du jeune ingénieur et +attendait peut- être que celui-ci le rompît ; mais +Marcel, redevenu maître de lui par un rude effort de +volonté, n'avait pas tardé à retrouver tout +son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et +son attitude n'était plus que celle d'un homme qui attend la +suite d'un entretien commencé.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de +cette prompte reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de +son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de +médecin, il s'empara de son bras et le tint comme il +eût fait de celui d'un malade dont il aurait voulu +discrètement ou distraitement tâter le pouls.</p> + +<p>Marcel s'était laissé faire sans trop se rendre +compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les +lèvres :</p> + +<p>« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous +reprendrons plus tard notre entretien sur les futures +destinées de Stahlstadt. Mais il n'est pas défendu, +alors même qu'on se voue à l'amélioration du +sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de +ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le +moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai +le nom tout à l'heure, répondait, il n'y a pas +longtemps encore, à son père et à sa +mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un +an, on venait de la demander en mariage. Les demandes +étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles +auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille +répondait non, et toujours non ! »</p> + +<p>A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, +dégagea son poignet resté jusque-là dans la +main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentît +suffisamment édifié sur la santé de son +patient, soit qu'il ne se fût pas aperçu que le jeune +homme lui eût retiré tout à la fois son bras et +sa confiance, il continua son récit sans paraître +tenir compte de ce petit incident.</p> + +<p>« "Mais enfin, disait à sa fille la mère de +la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons +de ces refus multipliés. Education, fortune, situation +honorable, avantages physiques, tout est là ! Pourquoi ces +non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes +que tu ne te donnes pas même la peine d'examiner ? Tu es +moins péremptoire d'ordinaire !"</p> + +<p>« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune +fille se décida enfin à parler, et alors, comme c'est +un esprit net et un coeur droit, une fois résolue à +rompre le silence, voici ce qu'elle dit :</p> + +<p>« "Je vous réponds non avec autant de +sincérité que j'en mettrais à vous +répondre oui, chère maman, si oui était en +effet prêt à sortir de mon coeur. Je tombe d'accord +avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont à +des degrés divers acceptables ; mais, outre que j'imagine +que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus à ce qu'on +appelle le plus beau, c'est-à-dire le plus riche parti de la +ville, qu'à ma personne, et que cette idée-là +ne serait pas pour me donner l'envie de répondre oui, +j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces +demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore, +et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se +faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !</p> + +<p>« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère +stupéfaite, vous...</p> + +<p>« Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la +terminer, et dans sa détresse, elle tourna vers son mari des +regards qui imploraient visiblement aide et secours.</p> + +<p>« Mais, soit qu'il ne tînt pas à entrer dans +cette bagarre, soit qu'il trouvât nécessaire qu'un peu +plus de lumière se fît entre la mère et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-être +aussi d'un peu de colère, prit soudain le parti d'aller +jusqu'au bout.</p> + +<p>« "Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, +que la demande que j'espérais pourrait bien se faire +attendre longtemps, et qu'il n'était même pas +impossible qu'elle ne se fît jamais. J'ajoute que ce retard, +fût-il indéfini, ne saurait ni m'étonner ni me +blesser. J'ai le malheur d'être, dit-on, très riche ; +celui qui devrait faire cette demande est très pauvre ; +alors il ne la fait pas et il a raison. C'est à lui +d'attendre...</p> + +<p>« - Pourquoi pas à nous d'arriver ? " dit la +mère voulant peut-être arrêter sur les +lèvres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre.</p> + +<p>« Ce fut alors que le mari intervint.</p> + +<p>« "Ma chère amie, dit-il en prenant +affectueusement les deux mains de sa femme, ce n'est pas +impunément qu'une mère aussi justement +écoutée de sa fille que vous, célèbre +devant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en faut, les +louanges d'un beau et brave garçon qui est presque de notre +famille, qu'elle fait remarquer à tous la solidité de +son caractère, et qu'elle applaudit à ce que dit son +mari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter à son tour son +intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des +mille preuves de dévouement qu'il en a reçues ! Si +celle qui voyait ce jeune homme, distingué entre tous par +son père et par sa mère, ne l'avait pas +remarqué à son tour, elle aurait manqué +à tous ses devoirs !</p> + +<p>« -- Ah ! père ! s'écria alors la jeune +fille en se jetant dans les bras de sa mère pour y cacher +son trouble, si vous m'aviez devinée, pourquoi m'avoir +forcée de parler ?</p> + +<p>« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la +joie de t'entendre, ma mignonne, pour être plus assuré +encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te +faire dire par ta mère que nous approuvons le chemin qu'a +pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour +épargner à l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande à laquelle sa délicatesse +répugne, cette demande, c'est moi qui la ferai, -- oui ! je +la ferai, parce que j'ai lu dans son coeur comme dans le tien ! +Sois donc tranquille ! A la première bonne occasion qui se +présentera, je me permettrai de demander à Marcel, +si, par impossible, il ne lui plairait pas d'être mon gendre +!..." »</p> + +<p>Pris à l'improviste par cette brusque péroraison, +Marcel s'était dressé sur ses pieds comme s'il +eût été mû par un ressort. Octave lui +avait silencieusement serré la main pendant que le docteur +Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien était +pâle comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que +prend le bonheur, dans les âmes fortes, quand il y entre sans +avoir crié : gare !...</p> + +<div class="chapter"> +<hr class="chap e-xbookmaker-drop"> +<h2 id="CON">XX     CONCLUSION</h2> +</div> +<p>France-Ville, débarrassée de toute +inquiétude, en paix avec tous ses voisins, bien +administrée, heureuse, grâce à la sagesse de +ses habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, +si justement mérité, ne lui fait pas d'envieux, et sa +force impose le respect aux plus batailleurs.</p> + +<p>La Cité de l'Acier n'était qu'une usine +formidable, qu'un engin de destruction redouté sous la main +de fer de Herr Schultze ; mais, grâce à Marcel +Bruckmann, sa liquidation s'est opérée sans encombre +pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles.</p> + +<p>Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de +Jeanne, et la naissance d'un enfant vient d'ajouter à leur +félicité.</p> + +<p>Quant à Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de +son beau- frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur +est maintenant en train de le marier à l'une de ses amies, +charmante d'ailleurs, dont les qualités de bon sens et de +raison garantiront son mari contre toutes rechutes.</p> + +<p>Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour +tout dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la +gloire, -- si la gloire avait jamais figuré pour quoi que ce +soit dans le programme de leurs honnêtes ambitions.</p> + +<p>On peut donc assurer dès maintenant que l'avenir +appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, +et que l'exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et +cité modèles, ne sera pas perdu pour les +générations futures.</p> +<p class="center p2 p0">Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum</p> + + + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM **</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or +destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your +possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a +Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound +by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person +or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. 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Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg™ License. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including +any word processing or hypertext form. However, if you provide access +to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format +other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official +version posted on the official Project Gutenberg™ website +(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense +to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means +of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain +Vanilla ASCII” or other form. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. To +donate, please visit: www.gutenberg.org/donate. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + + +</body> +</html> + diff --git a/4968-h/images/cover.jpg b/4968-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a0623e6 --- /dev/null +++ b/4968-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum + +Author: Jules Verne + +Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4968] +Release Date: January, 2004 +First Posted: April 6, 2002 +Last Updated: January 16, 2005 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE *** + + + + +Produced by Norm Wolcott + + + + + + + + + +Les cinq cents millions de la Bgum de Jules Verne + +TABLE DES MATIRES +I - O MR. SHARP FAIT SON ENTRE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART DEUX +V - LA CIT DE L'ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - P. P. C. +X - UN ARTICLE DE L' UNSERE CENTURIE , REVUE ALLEMANDE +XI - UN DNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS COUPS DE FUSIL +XVIII- L'AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE + +<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit lui-mme +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit premire vue : voil un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune +recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'htel, Brighton, +s'talaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hpital, de rentrer son htel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d'un mmoire qu'il avait prsent l'avant-veille au grand +Congrs international d'Hygine, sur un << compte-globules du sang >> +dont il tait l'inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une +ctelette cuite point, une tasse de th fumant et quelques-unes de +ces rties au beurre que les cuisinires anglaises font merveille, +grce aux petits pains spciaux que les boulangers leur fournissent. + +<< Oui, rptait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trs +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +prsident, la rponse du docteur Cicogna, de Naples, les dveloppements +de mon mmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographi. >> + +<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associ +s'exprime en franais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dbutant, +si je prends cette libert ; mais ils comprennent assurment mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur..." >> + +<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas +plus exact et plus prcis ! >> + +Le docteur Sarrasin en tait l de ses rflexions, lorsque le matre +des crmonies lui-mme -- on n'oserait donner un moindre titre un +personnage si correctement vtu de noir -- frappa la porte et demanda +si << monsiou >> tait visible... + +<< Monsiou >> est une appellation gnrale que les Anglais se croient +obligs d'appliquer tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils +s'imagineraient manquer toutes les rgles de la civilit en ne +dsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand +sous celui de << Herr >>. Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble +la nationalit des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui tait prsente. Assez +tonn de recevoir une visite en un pays o il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carr de papier minuscule : + +<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >> + +Il savait qu'un << solicitor >> est le congnre anglais d'un avou, ou +plutt homme de loi hybride, intermdiaire entre le notaire, l'avou et +l'avocat, -- le procureur d'autrefois. + +<< Que diable puis-je avoir dmler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >> + +<< Vous tes bien sr que c'est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. >> + +Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, premire vue, classa dans la grande famille des << ttes de +mort >>. Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents +blanches, ses cavits temporales presque nu sous une peau +parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons l'occiput sous un << +ulster-coat >> grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne +d'un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa terre son sac et son +chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit : + +<< William Henry Sharp junior, associ de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- Franois Sarrasin ? + +-- C'est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma rsidence. + +-- Votre pre s'appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C'est exact. + +-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >> + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +<< Isidore Sarrasin est mort Paris en 1857, VIme arrondissement, rue +Taranne, numro 54, htel des Ecoles, actuellement dmoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?... + +-- Le nom de sa mre tait Julie Langvol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle tait originaire de Bar-le-Duc, fille de Bndict +Langvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalit de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien prcieuse, monsieur, bien prcieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langvol, tambour-major au 36me lger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, merveill par cette +connaissance approfondie de sa gnalogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux inform que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mre tait Langvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pre, +Jean Sarrasin, qu'elle avait pous en 1799. Tous deux allrent +s'tablir Melun comme ferblantiers et y restrent jusqu'en 1811, date +de la mort de Julie Langvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y +avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pre. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouve +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par +cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir +Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait la carrire +mdicale. Il mourut, en 1832, Palaiseau, prs Versailles, o mon pre +exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822. + +-- Vous tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frres ni de soeurs +?... + +-- Non ! j'tais fils unique, et ma mre est morte deux ans aprs ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >> + +Mr. Sharp se leva. + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir dcouvert et d'tre le premier vous +prsenter mes hommages ! >> + +<< Cet homme est alin, pensa le docteur. C'est assez frquent chez +les "ttes de mort". >> + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rpondit-il avec calme. Vous +tes, l'heure actuelle, le seul hritier connu du titre de baronnet, +concd, sur la prsentation du gouverneur gnral de la province de +Bengale, Jean-Jacques Langvol, naturalis sujet anglais en 1819, +veuf de la Bgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dcd en 1841, +ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postrit, +incapable et intestat, en 1869. La succession s'levait, il y a trente +ans, environ cinq millions de livres sterling. Elle est reste sous +squestre et tutelle, et les intrts en ont t capitaliss presque +intgralement pendant la vie du fils imbcile de Jean-Jacques Langvol. +Cette succession a t value en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En excution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirm par la +cour de Delhi, homologu par le Conseil priv, les biens immeubles et +mobiliers ont t vendus, les valeurs ralises, et le total a t +plac en dpt la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chque, aussitt aprs avoir fait vos preuves gnalogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre ds aujourd'hui vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte valoir... >> + +Le docteur Sarrasin tait ptrifi. Il resta un instant sans trouver un +mot dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait exprimental ce rve des _Mille et une nuits_, il +s'cria : + +<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous t conduit me dcouvrir ? + +-- Les preuves sont ici, rpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant la manire dont je vous ai trouv, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des +proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en dshrence qui sont enregistres tous les +ans dans les possessions britanniques, est une spcialit de notre +maison. Or, prcisment, l'hritage de la Bgum Gokool exerce notre +activit depuis un lustre entier. Nous avons port nos investigations +de tous cts, pass en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui tait issue d'Isidore. J'tais mme arriv la +conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai +t frapp hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congrs d'Hygine, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'tait pas +connu. Recourant aussitt mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassembles au sujet de cette succession, +j'ai constat avec tonnement que la ville de Douai avait chapp +notre attention. Presque sr dsormais d'tre sur la piste, j'ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu la sortie du Congrs, et ma +conviction a t faite. Vous tes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langvol, tel qu'il est reprsent dans une photographie de +lui que nous possdons, d'aprs une toile du peintre indien Saranoni. >> + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie reprsentait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban aigrette et une robe de brocart +chamarre de vert, dans cette attitude particulire aux portraits +historiques d'un gnral en chef qui crit un ordre d'attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fume d'une bataille et une charge de cavalerie. + +<< Ces pices vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. >> + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept huit volumes +de dossiers, les uns imprims, les autres manuscrits, les dposa sur la +table et sortit reculons, en murmurant : + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >> + +Moiti croyant, moiti sceptique, le docteur prit les dossiers et +commena les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui dmontrer que l'histoire tait +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hsiter, par +exemple, en prsence d'un document imprim sous ce titre : + +<< _Rapport aux Trs Honorables Lords du Conseil priv de la Reine, +dpos le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bgum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de proprit de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers difices, palais, btiments d'exploitation, +villages, objets mobiliers, trsors, armes, etc., provenant de la +succession de la Bgum Gokool de Ragginahra. Des exposs soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et la Cour suprieure de +Delhi, il rsulte qu'en 1819, la Bgum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et hritire de son propre chef de biens considrables, +pousa un tranger, franais d'origine, du nom de Jean-Jacques +Langvol. Cet tranger, aprs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'arme +franaise, o il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36me lger, s'embarqua Nantes, lors du licenciement de l'arme de la +Loire, comme subrcargue d'un navire de commerce. Il arriva Calcutta, +passa dans l'intrieur et obtint bientt les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite arme indigne que le rajah Luckmissur tait +autoris entretenir. De ce grade, il ne tarda pas s'lever celui +de commandant en chef, et, peu de temps aprs la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considrations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +prilleuse aux Europens d'Agra par Jean-Jacques Langvol, qui s'tait +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gnral +de la province de Bengale demander et obtenir pour l'poux de la +Bgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors rige en fief. La Bgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de +ses biens Langvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n'y avait qu'un fils en tat d'imbcillit depuis +son bas ge, et qu'il fallut immdiatement placer sous tutelle. Ses +biens ont t fidlement administrs jusqu' sa mort, survenue en 1869. +Il n'y a point d'hritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn la licitation, +la requte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons +l'honneur de demander aux Lords du Conseil priv l'homologation de ces +jugements, etc. >> Suivaient les signatures. + +Des copies certifies des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donns pour le dpt du capital la Banque +d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des hritiers Langvol, et toute une masse imposante de +documents du mme ordre, ne permirent bientt plus la moindre +hsitation au docteur Sarrasin. Il tait bien et dment le << next of +kin >> et successeur de la Bgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions dposs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que +l'paisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de dcs ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entirement chapper l'motion qu'une +certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son +motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre +passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorb en de profondes rflexions. + +Puis, tout coup, il se remit marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une +pense gnreuse et noble se dveloppait en lui. Il l'accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l'adopta. + +A ce moment, on frappa la porte. Mr. Sharp revenait. + +<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblig pour les peines +que vous vous tes donnes. + +-- Pas oblig du tout... simple affaire... mon mtier.... rpondit Mr. +Sharp. Puis-je esprer que Sir Bryah me conservera sa clientle ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer me donner ce titre absurde... >> + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas +cder. + +<< Comme il vous plaira, vous tes le matre, rpondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. >> + +Le docteur Sarrasin, rest seul, s'assit son bureau, prit une feuille +de papier lettres et crivit ce qui suit : + +<< Brighton,28 octobre 1871. + +<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune norme, colossale, +insense ! Ne me crois pas atteint d'alination mentale et lis les deux +ou trois pices imprimes que je joins ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'hritier d'un titre de baronnet anglais +ou plutt indien, et d'un capital qui dpasse un demi-milliard de +francs, actuellement dpos la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle +fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir notre +sagesse. Il y a une heure peine que j'ai connaissance du fait, et +dj le souci d'une pareille responsabilit touffe demi la joie +qu'en pensant toi la certitude acquise m'avait d'abord cause. +Peut-tre ce changement sera-t-il fatal dans nos destines... Modestes +pionniers de la science, nous tions heureux dans notre obscurit. Le +serons-nous encore ? Non, peut-tre, moins... Mais je n'ose te parler +d'une ide arrte dans ma pense... moins que cette fortune mme ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l'apprendre ta mre. Je suis assur qu'en femme sense, +elle l'accueillera avec calme et tranquillit. Quant ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tte. +D'ailleurs, elle est dj solide, sa petite tte, et dut-elle +comprendre toutes les consquences possibles de la nouvelle que je +t'annonce, je suis sr qu'elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poigne de main Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets +d'avenir. + +<< Ton pre affectionn, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >> + +Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, lve l'Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, +le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au +Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme +plus ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n'tait pas ce qu'on peut appeler +proprement un paresseux. Il n'tait ni sot ni d'une intelligence +suprieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +tait chtain, et, en tout, membre-n de la classe moyenne. Au collge +il obtenait gnralement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalaurat, il avait eu la note << passable >>. Repouss une premire +fois au concours de l'Ecole centrale, il avait t admis la seconde +preuve avec le numro 127. C'tait un caractre indcis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplte, qui vivent +toujours dans l'-peu-prs et passent travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destine ce qu'un +bouchon de lige est sur la crte d'une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emports vers l'quateur ou vers +le ple. C'est le hasard qui dcide de leur carrire. Si le docteur +Sarrasin ne se ft pas fait quelques illusions sur le caractre de son +fils, peut-tre aurait-il hsit avant de lui crire la lettre qu'on a +lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous +la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s'tait de vive force impose lui. Au lyce +Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave +s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt +cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, rest orphelin douze ans, avait hrit d'une petite +rente qui suffisait tout juste payer son collge. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'et jamais mis le pied +hors des murs du lyce. + +Il suivit de l que la famille du docteur Sarrasin fut bientt celle du +jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir ces braves gens qui lui +tenaient lieu de pre et de mre. Il en arriva donc tout naturellement + adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dj srieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s'tait donn la tche agrable de faire de Jeanne, qui aimait l'tude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +mme temps, d'Octave un fils digne de son pre. Cette dernire tche, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, dj suprieure pour son ge son frre. Mais Marcel s'tait +promis d'atteindre son double but. + +C'est que Marcel Bruckmann tait un de ces champions vaillants et +aviss que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dj par la +duret et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacit de son +intelligence. Il tait tout volont et tout courage au-dedans, comme il +tait au-dehors taill angles droits. Ds le collge, un besoin +imprieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqut un prix + sa moisson annuelle, il pensait l'anne perdue. C'tait vingt ans +un grand corps dhanch et robuste, plein de vie et d'action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tte +intelligente tait dj de celles qui arrtent le regard des esprits +attentifs. Entr le second l'Ecole centrale, la mme anne qu'Octave, +il tait rsolu en sortir le premier. + +C'est d'ailleurs son nergie persistante et surabondante pour deux +hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait +<< pistonn >>, pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il +prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti +amicale, pareil celui qu'un lion pourrait accorder un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante +anmique et de la faire fructifier auprs de lui. + +La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils +passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours, +Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg +et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de +chasseurs pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple. + +Cte cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du sige. Marcel avait reu Champigny une balle au bras +droit ; Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six +mtres. Mais ces six mtres-l taient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux tudiants +habitaient ensemble deux chambres contigus d'un modeste htel voisin +de l'cole. Les malheurs de la France, la sparation de l'Alsace et de +la Lorraine, avaient imprim au caractre de Marcel une maturit toute +virile. + +<< C'est affaire la jeunesse franaise, disait-il, de rparer les +fautes de ses pres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y +arriver. >> + +Debout cinq heures, il obligeait Octave l'imiter. Il l'entranait +aux cours, et, la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps autre +d'une pipe et d'une tasse de caf. On se couchait dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course cheval jusqu'au bois de +Verrires, une promenade en fort, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d'escrime, tels taient leurs dlassements. Octave manifestait +bien par instants des vellits de rvolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller +voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu'elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis taient, +selon leur coutume, assis cte cte la mme table, sous l'abat-jour +d'une lampe commune. Marcel tait plong corps et me dans un problme, +palpitant d'intrt, de gomtrie descriptive applique la coupe des +pierres. Octave procdait avec un soin religieux la fabrication, +malheureusement plus importante son sens, d'un litre de caf. C'tait +un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- +peut-tre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'chapper pour +quelques minutes la terrible ncessit d'aligner des quations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte goutte son eau bouillante travers une couche paisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d lui suffire. Mais +l'assiduit de Marcel lui pesait comme un remords, et il prouvait +l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout coup. Ce +filtre antique et solennel n'est plus la hauteur de la civilisation. + +-- Achte un percolateur ! Cela t'empchera peut-tre de perdre une +heure tous les soirs cette cuisine >>, rpondit Marcel. + +Et il se remit son problme. + +<< Une vote a pour intrados un ellipsode trois axes ingaux. Soit A +B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et +l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et +gal c, ce qui rend la vote surbaisse... >> + +A ce moment, on frappa la porte. + +<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garon de l'htel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +tudiant. + +<< C'est de mon pre, fit Octave. Je reconnais l'criture... Voil ce +qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage + Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +<< Tu me diras si ton pre te parle de son Congrs d'Hygine, dit +Marcel. C'est une bonne ide qu'il a eue d'aller l. Les savants +franais sont trop ports s'isoler. >> + +Et Marcel reprit son problme : + +<< ... L'extrados sera form par un ellipsode semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprs avoir +marqu les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +traons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +>> + +Un cri d'Octave lui fit relever la tte. + +<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout ple. + +-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d'oeil sur les documents imprims qui l'accompagnaient, et +dit : + +<< C'est curieux ! >> + +Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mthodiquement. Octave tait +suspendu ses lvres. + +<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix trangle. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton pre a trop de bon sens et d'esprit +scientifique pour accepter l'tourdie une conviction pareille. +D'ailleurs, les preuves sont l, et c'est au fond trs simple. >> + +La pipe tant bien et dment allume, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable mme d'achever son caf, +plus forte raison d'assembler deux ides logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rvait pas. + +<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu +qu'un demi-milliard, c'est une fortune norme ? >> + +Marcel releva la tte et approuva : + +<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-tre pas une pareille en France, +et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le march ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn d'en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mme plus +lgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >> + +Marcel lana une bouffe de fume et n'articula pas un mot. Cette +bouffe de fume disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule leur nom, ou s'inventent un +marquisat de carton ! Mais possder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et +d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... >> + +La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >> + +Il s'arrta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de +mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la +numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour +que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +ide juste, si elles n'avaient leur disposition les ressources d'une +reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui +verserait un franc chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on +est l'hritier d'un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s'cria Marcel, secou par le mot plus +qu'il ne l'avait t par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner la France pour payer sa +ranon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t'aviser au moins de suggrer une pareille ide mon pre +!... s'cria Octave du ton d'un homme effray. Il serait capable de +l'adopter ! Je vois dj qu'il rumine quelque projet de sa faon !... +Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit +droit et sens, que ce gros hritage ft rduit des proportions plus +modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >> + +Et il se remit au travail. + +Quant Octave, il lui tait impossible de rien faire, et il s'agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatient, finit par lui +dire : + +<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est vident que tu n'es +bon rien ce soir ! + +-- Tu as raison >>, rpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d'abandonner toute espce de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il dgringola l'escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son pre. Il avait besoin de s'assurer de +nouveau qu'il tait bien veill. + +<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en +donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart +d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis +pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu l'Ecole centrale !... +Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >> + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin. + +<< J'aurai un htel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment o je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'tait. +Comme cela vient point tout de mme !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C'est drle, maintenant que c'est venu, il me semble que +je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occup trimer sur des livres et des planches dessin !... +Tout de mme, c'est un fameux rve ! >> + +Octave suivait, en ruminant ces ides, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elyses, tourna le coin de la rue Royale, dboucha +sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides talages +qu'avec indiffrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s'y arrta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces trsors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomtres, que le +lustre de l'Opra verse ses cascades de lumire, que les violons +grincent, que les chanteuses s'gosillent ! C'est pour moi qu'on dresse +des pur-sang au fond des manges, et que s'allume le Caf Anglais !... +Paris est moi !... Tout est moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d'ivoire par-dessus le march !... J'aurai des lphants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht vapeur pour me +conduire o je voudrai, m'arrter et repartir ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis charg de donner la nouvelle ma mre. Si je +partais pour Douai !... Il y a l'cole... Oh ! oh ! l'cole ! on peut +s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prvenir. Je vais lui envoyer +une dpche. Il comprendra bien que je suis press de voir ma mre et +ma soeur dans une pareille circonstance ! >> + +Octave entra dans un bureau tlgraphique, prvint son ami qu'il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hla un fiacre et se +fit transporter la gare du Nord. + +Ds qu'il fut en wagon, il se reprit dvelopper son rve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +moi le paisible quartier des Aubettes. + +<< Qui donc est malade ? se demandaient les commres d'une fentre +l'autre. + +-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier tage. + +-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >> + +Aprs dix minutes d'attente, Octave russit pntrer dans la maison. +Sa mre et sa soeur Jeanne, prcipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue haute voix, eut bientt donn la clef du +mystre. + +Mme Sarrasin fut un moment blouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait tre eux +maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer des jeunes +gens qui possdaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tt fait que les hommes de s'habituer ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c'tait lui, en somme, qu'il appartenait de dcider de sa destine et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant +Jeanne, elle tait heureuse la joie de sa mre et de son frre ; mais +son imagination de treize ans ne rvait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste o sa vie s'coulait doucement +entre les leons de ses matres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, marie trs jeune un homme absorb tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l'tude donnait au docteur +Sarrasin, elle s'tait quelquefois sentie un peu seule ct de ce +travailleur acharn, et avait par suite concentr sur ses deux enfants +toutes ses esprances. Elle avait toujours rv pour eux un avenir +brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en +doutait pas, tait appel aux plus hautes destines. Depuis qu'il avait +pris rang l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadmie de jeunes +ingnieurs s'tait transforme dans son esprit en une ppinire +d'hommes illustres. Sa seule inquitude tait que la modestie de leur +fortune ne ft un obstacle, une difficult tout au moins la carrire +glorieuse de son fils, et ne nuist plus tard l'tablissement de sa +fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, +c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'tre. Aussi sa +satisfaction fut- elle complte. + +La mre et le fils passrent une grande partie de la nuit causer et +faire des projets, tandis que Jeanne, trs contente du prsent, sans +aucun souci de l'avenir, s'tait endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos : + +<< Tu ne m'as pas parl de Marcel, dit Mme Sarrasin son fils. Ne lui +as-tu pas donn connaissance de la lettre de ton pre ? Qu'en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, +c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit +de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas +jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr +un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n'avait peut-tre pas tort, rpondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! >> + +Jeanne venait de se rveiller. Elle avait entendu les dernires paroles +de sa mre : + +<< Tu sais, mre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! >> + +Et, ayant embrass sa mre, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les +marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait peine si le +trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la +prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de +l'existence individuelle du mdecin franais. + +Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait dclarer +la sance ouverte ou leve et donner mcaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote +boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de +chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait +le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus +follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, la faon des yeux de poupe ou de mannequin. + +Lors des premires prsentations, le prsident du Congrs d'Hygine +avait adress au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +crature aussi loigne de moi dans l'chelle des tres !... +Mettez-vous l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >> + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu' lui montrer un sige vide sa droite. +D'autre part, tous les membres du Congrs s'taient levs. + +Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'aprs rflexion le compte-globules avait +sans doute paru ses confrres une dcouverte plus considrable qu' +premire vue, le docteur Sarrasin s'assit la place qui lui tait +offerte. + +Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolrent, lorsque Lord +Glandover se pencha son oreille avec une contorsion des vertbres +cervicales telle qu'il pouvait en rsulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +<< J'apprends, dit-il, que vous tes un homme de proprit considrable +? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >> + +Lord Glandover paraissait dsol d'avoir pu traiter avec lgret +l'quivalent en chair et en os d'une valeur monnaye aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +<< Pourquoi ne nous avoir pas prvenus ?... Franchement ce n'est pas +bien ! Exposer les gens des mprises semblables ! >> + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un +sou de plus qu'aux sances prcdentes, se demandait comment la +nouvelle avait dj pu se rpandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +<< Vous voil aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >> + +Et il lui passa un numro du journal, dat du matin mme. On y lisait +le << fait divers >> suivant, dont la rdaction rvlait suffisamment +l'auteur : + +<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bgum +Gokool vient enfin de trouver son lgitime hritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L'heureux propritaire des vingt et un millions sterling, +actuellement dposs la Banque d'Angleterre, est un mdecin franais, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analys ici +mme le beau mmoire au Congrs de Brighton. A force de peines et +travers des pripties qui formeraient elles seules un vritable +roman, Mr. Sharp est arriv tablir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langvol, baronnet, poux en secondes noces de la Bgum Gokool. Ce +soldat de fortune tait, parat-il, originaire de la petite ville +franaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalits. La requte est dj loge en +Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchanement de circonstances +qui a accumul sur la tte d'un savant franais, avec un titre +britannique, les trsors entasss par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se fliciter qu'un capital aussi considrable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. >> + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrari de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n'tait pas seulement cause des +importunit que son exprience des choses humaines lui faisait dj +prvoir, mais il tait humili de l'importance qu'on paraissait +attribuer cet vnement. Il lui semblait tre rapetiss +personnellement de tout l'norme chiffre de son capital. Ses travaux, +son mrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient dj noys dans cet ocan d'or et d'argent, mme aux yeux de +ses confrres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l'intelligence suprieure et dlie, l'inventeur ingnieux, ils +voyaient le demi-milliard. Et-il t un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des spcimens les plus dgrads de l'humanit au +lieu d'en tre un des reprsentants suprieurs, son poids et t le +mme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dsormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette ide l'coeura, et le Congrs, qui regardait, avec une curiosit +toute scientifique, comment tait fait un << demi milliardaire >>, +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagre. La grandeur du but +auquel il avait rsolu de consacrer cette fortune inespre se +reprsenta tout coup la pense du docteur et le rassrna. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda l'instant et par prfrence mme au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y +serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest +la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment +l'intonation toute spciale de la voix du prsident. + +<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singulire qui +m'arrive et des consquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait tant devenu public, il y aurait peut-tre de +l'affectation ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considrable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement dpose la Banque +d'Angleterre, se trouve me revenir lgitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considre, en ces conjonctures, que comme le +fidicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est +pas moi que ce capital appartient de droit, c'est l'Humanit, c'est +au Progrs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrs se lve, lectris par cette dclaration._) +Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne ft ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- +propre que de dvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les rsultats. Je le dclare donc, dfinitivement et sans +rserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas +moi, il est la science ! Voulez-vous tre le parlement qui rpartira +ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumires une confiance +suffisante pour prtendre en disposer en matre absolu. Je vous fais +juges, et vous-mmes vous dciderez du meilleur emploi donner ce +trsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Dlire gnral._) + +Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac +d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient +son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de +raliser un programme si extravagant. + +<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s'il m'est permis de suggrer un plan qu'il serait +ais de dvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >> + +Ici le Congrs, revenu enfin au sang-froid, coute avec une attention +religieuse. + +<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misre et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une laquelle je crois rationnel +d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hyginiques +dplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placs. Ils +s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent prives d'air et +de lumire, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomrations humaines deviennent parfois de vritables foyers +d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur sant ; leur force productive diminue, et la socit perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient tre appliques aux +plus prcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +runirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d'une cit modle sur des donnes rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons difier cette ville et la +prsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d'applaudissements._) + +Les membres du Congrs, pris d'un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l'enlvent, le portent en triomphe autour de la salle. + +<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rintgrer sa place, +cette cit que chacun de nous voit dj par les yeux de l'imagination, +qui peut tre dans quelques mois une ralit, cette ville de la sant +et du bien-tre, nous inviterions tous les peuples venir la visiter, +nous en rpandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honntes que la pauvret et le manque +de travail auraient chasses des pays encombrs. Celles aussi -- vous +ne vous tonnerez pas que j'y songe --, qui la conqute trangre a +fait une cruelle ncessit de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activit, l'application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus prcieuses mille fois que les +mines d'or et de diamant. Nous aurions l de vastes collges o la +jeunesse leve d'aprs des principes sages, propres dvelopper et +quilibrer toutes les facults morales, physiques et intellectuelles, +nous prparerait des gnrations fortes pour l'avenir ! >> + +Il faut renoncer dcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >> +se succdrent pendant plus d'un quart d'heure. + +Le docteur Sarrasin tait peine parvenu se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura son oreille en +clignant de l'oeil : + +<< Bonne spculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein +?... Affaire sre, pourvu qu'elle soit bien lance et patronne de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valtudinaires voudront +habiter l !... J'espre que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n'est-ce pas ? >> + +Le pauvre docteur, bless de cette obstination donner ses actions +un mobile cupide, allait cette fois rpondre Sa Seigneurie, lorsqu'il +entendit le vice-prsident rclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait +d'tre soumise l'assemble. + +<< Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une +ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et +la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide +tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise +en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien +de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre +consacrs un tel essai ! >> + +L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit nouvelle, comme un +juste hommage son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. + +Sa motion tait dj acclame, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, +la requte du docteur Sarrasin lui-mme. + +<< Non, dit-il, mon nom n'a rien faire en ceci. Gardons nous aussi +d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous +prtexte de driver du grec ou du latin, donnent la chose ou l'tre +qui les porte une allure pdante. Ce sera la Cit du bien-tre, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions +France-Ville ! >> + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui tait bien +due. + +France-Ville tait d'ores et dj fonde en paroles ; elle allait, +grce au procs-verbal qui devait clore la sance, exister aussi sur le +papier. On passa immdiatement la discussion des articles gnraux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congrs cette occupation pratique, si +diffrente des soins ordinairement rservs ces assembles, pour +suivre pas pas, dans un de ses innombrables itinraires, la fortune +du fait divers publi par le _Daily Telegraph_. + +Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commenait rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta +le 1er novembre Rotterdam. + +Immdiatement coup par les ciseaux diligents du rdacteur en chef et +secrtaire unique de l'_Echo nerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Mmorial de Brme_. L, il revtit, sans changer de +corps, un vtement neuf, et ne tarda pas se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +aprs avoir crit en tte de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir un subterfuge mesquin et +d'abuser de la crdulit de ses lecteurs en ajoutant entre parenthses +: _Correspondance spciale de Brighton_ ? + +Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, +l'anecdote arriva la rdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisime page, en se +contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C'est aprs avoir pass par ces avatars successifs qu'elle fit enfin +son entre, le 3 novembre au soir, entre les mains paisses d'un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle manger de M. le +professeur Schultze, de l'Universit d'Ina. + +Si haut plac que ft un tel personnage dans l'chelle des tres, il ne +prsentait premire vue rien d'extraordinaire. C'tait un homme de +quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses paules carres +indiquaient une constitution robuste ; son front tait chauve, et le +peu de cheveux qu'il avait gards l'occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux taient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pense. Aucune lueur ne s'en chappe, et cependant on +se sent comme gn sitt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze tait grande, garnie d'une de ces doubles ranges de dents +formidables qui ne lchent jamais leur proie, mais enfermes dans des +lvres minces, dont le principal emploi devait tre de numroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquitant et dsobligeant pour les autres, dont le professeur tait +visiblement trs satisfait pour lui-mme. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +chemine, regarda l'heure une trs jolie pendule de Barbedienne, +singulirement dpayse au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : + +<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive six trente, +dernire heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La premire fois qu'il ne sera pas sur ma table six heures +trente, vous quitterez mon service huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dne sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous tes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne rpte jamais un ordre. >> + +Le professeur dposa son journal sur le bord de sa table et se remit +crire un mmoire qui devait paratre le surlendemain dans les _Annalen +fr Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrtion constater +que ce mmoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Franais sont-ils atteints des degrs diffrents +de dgnrescence hrditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un +grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de +bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus +de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis +il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il tait prs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitt dans sa chambre coucher pour y prendre +un repos bien gagn. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la +bande de son journal et en commena la lecture, avant de s'endormir. Au +moment o le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attire par un nom tranger, celui de << Langvol >>, dans le fait +divers relatif l'hritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien voquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Aprs quelques minutes donnes cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientt entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phnomne physiologique que lui-mme avait tudi et +expliqu avec de grands dveloppements, ce nom de Langvol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses rves. Si bien que, +machinalement, en se rveillant le lendemain matin, il se surprit le +rpter. + +Tout coup, et au moment o il allait demander sa montre quelle +heure il tait, il fut illumin d'un clair subit. Se jetant alors sur +le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses ides, l'alina qu'il avait failli la veille laisser +passer inaperu. La lumire, videmment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre ramages, il +courut la chemine, dtacha un petit portrait en miniature pendu prs +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussireux qui en formait l'envers. + +Le professeur ne s'tait pas tromp. Derrire le portrait, on lisait ce +nom trac d'une encre jauntre, presque effac par un demi-sicle : + +<< _Thrse Schultze eingeborene Langvol_ >> (Thrse Schultze ne +Langvol). + +Le soir mme, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, sept heures du matin, Herr Schultze arrivait la gare +de Charing-Cross. A midi, il se prsentait au numro 93, Southampton +row, dans une grande salle divise en deux parties par une barrire de +bois -- ct de MM. les clercs, ct du public --, meuble de six +chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +taient en train de manger paisiblement le djeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mme +voix dont il demandait son dner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d'Ina, affaire Langvol. >> + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau +acoustique et reut en rponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +<< Au diable l'affaire Langvol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! >> + +Rponse du jeune clerc : + +<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrable, +mais ce n'est pas la tte du premier venu. >> + +Nouvelle exclamation mystrieuse : + +<< Et il vient d'Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. >> + +Un soupir passa travers le tuyau : + +<< Faites monter. + +- Deux tages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant +un passage intrieur. + +Le professeur s'enfona dans le couloir, monta les deux tages et se +trouva devant une porte matelasse, o le nom de Mr. Sharp se dtachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage tait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un +cabinet vulgaire tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers bants. Il se souleva peine sur son fauteuil, et, selon +l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trs occup. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'tait plac +auprs de lui : + +<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amne. +Mon temps est extraordinairement limit, et je ne puis vous donner +qu'un trs petit nombre de minutes. >> + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquitait assez peu de la nature de cet accueil. + +<< Peut-tre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes +supplmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amne. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en +1792 mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien l'arme de +Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle crites sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices +dment lgalises qui tablissent ma filiation. >> + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il +donna Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c'tait le seul point o il tait inpuisable. En effet, +il s'agissait pour lui de dmontrer Mr. Sharp, Anglais, la ncessit +de faire prdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il +poursuivait l'ide de rclamer cette succession, c'tait surtout pour +l'arracher des mains franaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu'il dtestait dans son adversaire, c'tait +surtout sa nationalit !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurment, etc. Mais l'ide qu'un prtendu savant, qu'un Franais +pourrait employer cet norme capital au service des ides franaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits outrance. + +A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre +cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport +suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu +Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme +ordre. + +D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pt +tre pour un professeur l'Universit d'Ina d'avoir des rapports de +parent avec des gens de race infrieure, il tait vident qu'une +aeule franaise avait sa part de responsabilit dans la fabrication de +ce produit humain sans gal. Seulement, cette parent d'un degr +secondaire celle du docteur Sarrasin ne lui crait aussi que des +droits secondaires ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilit de les soutenir avec quelques apparences de lgalit et, +dans cette possibilit, il en entrevit une autre tout l'avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langvol, dj +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprsentation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbr, +d'actes, de pices de toute nature s'tendit devant les yeux de l'homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea un compromis mnag +par lui, Sharp, dans l'intrt de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. + +Cependant, il fit connatre Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves l'appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rsisteraient +pas un bon procs >> --, que lui donnait sa parent avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possdaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquraient +aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffrent, mais bien plus +imprieux, la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci tait trop bien dou pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en +repos, sans toutefois rien prciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire +loisir et le reconduisit avec des gards marqus. Il n'tait plus +question cette heure de ces minutes strictement limites, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant + faire valoir sur l'hritage de la Bgum, mais persuad cependant +qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle +tait toujours mritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner l'avantage de la premire. + +L'important tait de tter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dpche +tlgraphique, immdiatement expdie Brighton, amenait vers cinq +heures le savant franais dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'tonna Mr. Sharp +l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +dclara en toute loyaut qu'en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante leve +par une femme riche et titre, migre avec elle, et qui se serait +marie en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degr +prcis de parent de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait dj recours ses fiches, soigneusement catalogues +dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait l -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matire procs, et +les procs de ce genre peuvent aisment traner en longueur. A la +vrit, on n'tait pas oblig de faire la partie adverse l'aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincrit, son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langvol sa soeur, dont Herr Schultze avait parl, et +qui taient une prsomption en sa faveur. Prsomption faible la +vrit, dnue de tout caractre lgal, mais enfin prsomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumes de la poussire des +archives municipales. Peut-tre mme la partie adverse, dfaut de +pices authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il +fallait tout prvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n'assigneraient mme pas cette Thrse Langvol, subitement sortie de +terre, et ses reprsentants actuels, des droits suprieurs ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +vrifications, solution lointaine !... Les probabilits de gain tant +considrables des deux parts, on formerait aisment de chaque ct une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procdure et +puiser tous les moyens de juridiction. Un procs clbre du mme genre +avait t pendant quatre-vingt-trois annes conscutives en Cour de +Chancellerie et ne s'tait termin que faute de fonds : intrts et +capital, tout y avait pass !... Enqutes, commissions, transports, +procdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait tre encore indcise, et le demi milliard toujours endormi +la Banque... + +Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il +s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il +entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme +un voyageur pench l'avant d'un navire voit le port o il croyait +entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il +se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout +l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer + l'tat gazeux et s'vanouir ! + +<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C'tait difficile dterminer. Plus difficile +encore raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente +justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus +sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres taient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement branl dans +sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une srie +d'interminables procs, ou renoncer son rve. Alors, pensant son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en prouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laiss +son adresse. Il lui annona que le docteur Sarrasin n'avait jamais +entendu parler d'une Thrse Langvol, contestait formellement +l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien tablis, +qu' << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un +dsintressement absolu, une vritable curiosit d'amateur, n'avait +certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un procs, dix procs, trente ans de procs, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en tait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait pouss le dsintressement +jusqu' lui indiquer un de ses confrres, qu'il pt charger de ses +intrts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrire +lgale tait devenue un vritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +<< Si le docteur franais voulait s'arranger, combien cela coterait-il +? >> demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en +pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin composition, il fallait un peu traner les choses +afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt + une transaction. + +<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en moi et je rponds de tout. + +-- Moi aussi, rpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir quoi m'en +tenir. >> + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp quel chiffre le +solicitor valuait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappel ds le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillit s'il avait quelques nouvelles srieuses +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillit mme, l'informa +qu'un examen srieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-tre de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction ce +prtendant nouveau. C'tait l, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement dsintress et que bien peu de solicitors +eussent donn la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre rgler rapidement cette affaire, qu'il considrait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin coutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s'tait si bien habitu depuis quelques jours l'ide +de raliser immdiatement son rve scientifique, qu'il subordonnait +tout ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l'excuter aurait t maintenant pour lui une cruelle dception. Peu +familier d'ailleurs avec les questions lgales et financires, et sans +tre dupe des belles paroles de matre Sharp, il aurait fait bon march +de ses droits pour une bonne somme paye comptant qui lui permt de +passer de la thorie la pratique. Il donna donc galement carte +blanche Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il tait bien vrai qu'un +autre aurait peut-tre cd, sa place, la tentation d'entamer et de +prolonger des procdures destines devenir, pour son tude, une +grosse rente viagre. Mais Mr. Sharp n'tait pas de ces gens qui font +des spculations long terme. Il voyait sa porte le moyen facile +d'oprer d'un coup une abondante moisson, et il avait rsolu de le +saisir. Le lendemain, il crivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-tre pas oppos toute ide +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit Herr Schultze, il disait alternativement +l'un et l'autre que la partie adverse ne voulait dcidment rien +entendre, et que, par surcrot, il tait question d'un troisime +candidat allch par l'odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'levait subitement une objection imprvue qui drangeait tout. Ce +n'tait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hsitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dcider tirer l'hameon, tant +il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dbattt et ne ft +casser la corde. Mais tant de prcaution tait, en ce cas, superflu. +Ds le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'pargner les ennuis d'un procs, avait t prt +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l'expression clbre, tait arriv, ou que, dans +son langage moins noble, son client tait << cuit point >>, il +dmasqua tout coup ses batteries et proposa une transaction immdiate. + +Un homme bienfaisant se prsentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le diffrend entre les parties, de leur compter chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre titre de commission que +l'excdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il tait tout prt signer, il ne demandait qu' signer, il +aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, toute la haute banque et toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes taient rdigs, les tmoins racols, les machines timbrer +de Somerset House prtes fonctionner. Herr Schultze s'tait rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frmissant +qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en et t certainement pour ses frais. Ce fut bientt +termin. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage +gal, les deux hritiers reurent chacun un chque valoir de cent +mille livres sterling, payable vue, et des promesses de rglement +dfinitif, aussitt aprs l'accomplissement des formalits lgales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supriorit anglo- +saxonne, cette tonnante affaire. + +On assure que le soir mme, en dnant Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne la sant du docteur +Sarrasin, un autre la sant du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, cette exclamation indiscrte : << +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >> + +La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un +pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en +effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville franaise dans des conditions d'hygine morale et physique +propres dvelopper toutes les qualits de la race et former de +jeunes gnrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, son sens, devait chouer, comme oppose la +loi de progrs qui dcrtait l'effondrement de la race latine, son +asservissement la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces rsultats pouvaient tre +tenus en chec si le programme du docteur avait un commencement de +ralisation, plus forte raison si l'on pouvait croire son succs. +Il appartenait donc tout Saxon, dans l'intrt de l'ordre gnral et +pour obir une loi inluctable, de mettre nant, s'il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +prsentaient, il tait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie l'Universit d'Ina, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les diffrentes races humaines -- travaux o il tait +prouv que la race germanique devait les absorber toutes --, il tait +clair enfin qu'il tait particulirement dsign par la grande force +constamment crative et destructive de la nature, pour anantir ces +pygmes qui se rebellaient contre elle. De toute ternit, il avait t +arrt que Thrse Langvol pouserait Martin Schultze, et qu'un jour +les deux nationalits, se trouvant en prsence dans la personne du +docteur franais et du professeur allemand, celui-ci craserait +celui-l. Dj il avait en main la moiti de la fortune du docteur. +C'tait l'instrument qu'il lui fallait. + +D'ailleurs, ce projet n'tait pour Herr Schultze que trs secondaire ; +il ne faisait que s'ajouter ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se runir au Vaterland. +Cependant, voulant connatre fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dj +l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrs international +d'Hygine et en suivit assidment les sances. C'est au sortir de cette +assemble que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- mme, l'entendirent un jour faire cette dclaration : +qu'il s'lverait en mme temps que France-Ville une cit forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilire absurde et anormale. + +<< J'espre, ajouta-t-il, que l'exprience que nous ferons sur elle +servira d'exemple au monde ! >> + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit, +n'en tait pas avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne +mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne +devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant Marcel pour +l'inviter l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +<< Nous aurons besoin d'hommes forts et nergiques, de savants actifs, +non seulement pour difier, mais pour nous dfendre >>, Marcel lui +rpondit : + +<< Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit +de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout +dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques +annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin +comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par +consquent, servir la France. >> + +V LA CITE DE L'ACIER + +Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage +de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est +transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, dix lieues +du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal +dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse amricaine. + +Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les valles profondes qui +sparent de longues chanes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris vol d'oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europenne, livre +aux industries pacifiques du berger, du guide et du matre d'htel. Ce +n'est qu'un dcor alpestre, une crote de rocs, de terre et de pins +sculaires, pose sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits +de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, +le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol +soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment l'autre +s'abmer dans de mystrieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de +scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet +par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante, +gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est +charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de +mmoire d'homme on n'y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chanes de collines +maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dsert rouge >>, cause +de la couleur du sol, tout imprgn d'oxydes de fer, et ce qu'on +appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. + +Qu'on imagine un plateau de cinq six lieues carres, au sol +sablonneux, parsem de galets, aride et dsol comme le lit de quelque +ancienne mer intrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dploy tout + coup une nergie et une vigueur sans gales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apports tout btis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C'est au centre de ces villages, au pied mme des CoalsButts, +inpuisables montagnes de charbon de terre, que s'lve une masse +sombre, colossale, trange, une agglomration de btiments rguliers +percs de fentres symtriques, couverts de toits rouges, surmonts +d'une fort de chemines cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voil d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +clairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil celui +d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rgulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cit de l'Acier, la ville allemande, la +proprit personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie +d'Ina, devenu, de par les millions de la Bgum, le plus grand +travailleur du fer et, spcialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en vrit, de toutes formes et de tout calibre, me lisse +et raies, culasse mobile et culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l'Allemagne. + +Grce la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une +ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de +terre comme un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d leur +crasante supriorit une clbrit universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, le +raliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqu un canon en fer forg de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arriv fondre des blocs d'acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connat pas de limites : +demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle +qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les dlais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en apptit. + +En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se +dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt +semble avoir des proprits spciales. Il court cet gard des +lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de +sr, c'est que personne n'en sait le fin mot. + +Ce qu'il y a de sr aussi, c'est qu' Stahlstadt, le secret est gard +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin cart de l'Amrique septentrionale, entour de dserts, +isol du monde par un rempart de montagnes, situ cinq cents milles +des petites agglomrations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette libert qui a fond la puissance de la +rpublique des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous +n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre, +signe et paraphe. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait Stahlstadt, un +matin de novembre, la possdait sans doute, car, aprs avoir laiss +l'auberge une petite valise de cuir tout use, il se dirigea pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu, la +mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours ctes, engouffr dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait +imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arriv au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprime et fut aussitt admis. + +<< Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et vous +prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous +entrez dans un autre secteur que le vtre >>, ajouta-t-il au moment o +le nouveau venu s'loignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et +s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss, +sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait +d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s'levait, pareille la muraille extrieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cit de l'Acier. + +C'tait celle d'une circonfrence dont les secteurs, limits en guise +de rayons par une ligne fortifie, taient parfaitement indpendants +les uns des autres, quoique envelopps d'un mur et d'un foss communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientt la borne K, place la lisire du +chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mme lettre +sculpte dans la pierre, et il se prsenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d'avoir affaire un soldat, il se trouvait en +prsence d'un invalide, jambe de bois et poitrine mdaille. + +L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +<< Tout droit. Neuvime rue gauche. >> + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranche et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui dbouchait de la porte en tait +l'axe. De chaque ct s'allongeaient angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines tait alors assourdissant. Ces btiments +gris, percs jour de milliers de fentres, semblaient plutt des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu tait +sans doute blas sur le spectacle, car il n'y prta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouv la rue IX l'atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prsence du +contrematre Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vrifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +<< Embauch comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L'ge ne fait rien, rpondit l'autre. J'ai bientt vingt-six ans, et +j'ai dj puddl pendant sept mois... Si cela vous intresse, je puis +vous montrer les certificats sur la prsentation desquels j'ai t +engag New York par le chef du personnel. >> + +Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit, mais avec un lger +accent qui sembla veiller les dfiances du contrematre. + +<< Est-ce que vous tes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en rgle. >> + +Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contrematre un +passeport, un livret, des certificats. + +<< C'est bon. Aprs tout, vous tes embauch et je n'ai plus qu' vous +dsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassur par ce dploiement +de documents officiels. + +Il crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur +la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue son nom +portant le numro 57938, et ajouta : + +<< Vous devez tre la porte K tous les matins sept heures, +prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte +extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence votre +numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc plac la porte de l'atelier +et qui n'est ouvert qu' cet instant. + +-- Je connais le systme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure l'extrieur, mais vous +pourrez prendre vos repas la cantine de l'atelier pour un prix trs +modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il +s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule +peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par +l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement... +Commencez-vous aujourd'hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu'une demi-journe >>, fit observer le contrematre en +guidant Schwartz vers une galerie intrieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traversrent une cour et +pntrrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa lgre charpente, au dbarcadre d'une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put +retenir un mouvement d'admiration professionnelle. + +De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre +qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines +d'autant de fours puddler, maonns leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque range. + +A l'une des extrmits, des locomotives amenaient tout instant des +trains de wagons chargs de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l'autre extrmit, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transforme en acier. + +L'opration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette +mtamorphose. Des quipes de cyclopes demi-nus, arms d'un long crochet +de fer, s'y livraient avec activit. + +Les lingots de fonte, jets dans un four doubl d'un revtement de +scories, y taient d'abord ports une temprature leve. Pour +obtenir du fer, on aurait commenc brasser cette fonte aussitt +qu'elle serait devenue pteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprits de son +congnre, on attendait que la fonte ft fluide et l'on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, ptrissait et roulait en tous sens la masse +mtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment prcis o elle atteignait, par son mlange avec les +scories, un certain degr de rsistance, il la divisait en quatre +boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une une, aux +aides-marteleurs. + +C'est dans l'axe mme de la halle que se poursuivait l'opration. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d'une chaudire verticale loge dans la +chemine mme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arm de pied en cap +de bottes et de brassards de tle, protg par un pais tablier de +cuir, masqu de toile mtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette norme +masse, elle exprimait comme une ponge toutes les matires impures dont +elle s'tait charge, au milieu d'une pluie d'tincelles et +d'claboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois rchauffe, la rebattre de nouveau. + +Dans l'immensit de cette forge monstre, c'tait un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes +rouges, des blouissements de fours chauffs blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matire asservie, l'homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Ptrir bout de bras, dans une +temprature torride, une pte mtallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l'oeil fix sur ce fer incandescent qui +aveugle, c'est un rgime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le +supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commena manoeuvrer. + +Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contrematre ne +tarda pas le laisser pour rentrer son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur l'ouvrage, +soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel +qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las +et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut. + +<< Vous n'tes pas fait pour puddler, mon garon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'tait +qu'une fatigue passagre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d'quipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immdiatement appel chez l'ingnieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tte, et lui demanda d'un +ton inquisitorial : + +<< Est-ce que vous tiez puddleur Brooklyn ? >> + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'tais employ la +coule, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous tes tous les mmes ! rpondit l'ingnieur en haussant les +paules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de +trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J'tais depuis deux mois la premire classe. + +-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisime. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> + +L'ingnieur crivit quelques mots sur un laissez-passer, expdia une +dpche et dit : + +<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l'ingnieur en chef. Il est prvenu. >> + +Les mmes formalits qui avaient arrt Schwartz la porte du secteur +K l'accueillirent au secteur O. L, comme le matin, il fut interrog, +accept, adress un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle +de coule. Mais ici le travail tait plus silencieux et plus mthodique. + +<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pices de 42, lui +dit le contrematre. Les ouvriers de premire classe seuls sont admis +aux halles de coule de gros canons. >> + +La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mtres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, l'estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, placs par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latraux. + +Les moules destins recevoir l'acier en fusion taient allongs dans +l'axe de la galerie, au fond d'une tranche mdiane. De chaque ct de +la tranche, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant +volont, venait oprer o il tait ncessaire le dplacement de ces +normes poids. Comme dans les halles de puddlage, un bout dbouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, l'autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Prs de chaque moule, un homme arm d'une tige en fer surveillait la +temprature l'tat de la fusion dans les creusets. + +Les procds que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs taient +ports l un degr singulier de perfection. + +Le moment venu d'oprer une coule, un timbre avertisseur donnait le +signal tous les surveillants de fusion. Aussitt, d'un pas gal et +rigoureusement mesur, des ouvriers de mme taille, soutenant sur les +paules une barre de fer horizontale, venaient deux deux se placer +devant chaque four. + +Un officier arm d'un sifflet, son chronomtre fractions de seconde +en main, se portait prs du moule, convenablement log proximit de +tous les fours en action. De chaque ct, des conduits en terre +rfractaire, recouverte de tle, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu' une cuvette en entonnoir, place directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitt, +un creuset, tir du feu l'aide d'une pince, tait suspendu la barre +de fer des deux ouvriers arrts devant le premier four. Le sifflet +commenait alors une srie de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rcipient vide et +brlant. + +Sans interruption, intervalles exactement compts, afin que la coule +ft absolument rgulire et constante, les quipes des autres fours +agissaient successivement de mme. + +La prcision tait si extraordinaire, qu'au dixime de seconde fix par +le dernier mouvement, le dernier creuset tait vide et prcipit dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutt le rsultat d'un +mcanisme aveugle que celui du concours de cent volonts humaines. Une +discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientt +accoupl un ouvrier de sa taille, prouv dans une coule peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'quipe, la fin +de la journe, lui promit mme un avancement rapide. + +Lui, cependant, peine sorti, sept heures du soir, du secteur O et +de l'enceinte extrieure, il tait all reprendre sa valise +l'auberge. Il suivit alors un des chemins extrieurs, et, arrivant +bientt un groupe d'habitations qu'il avait remarques dans la +matine, il trouva aisment un logis de garon chez une brave femme qui +<< recevait des pensionnaires >>. + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller aprs souper la +recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d'acier ramass sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, la lueur d'une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn, en feuilleta +les pages charges de notes, de formules et de calculs, et crivit ce +qui suit en bon franais, mais, pour plus de prcautions, dans une +langue chiffre dont lui seul connaissait le chiffre : + +<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux +tempratures diffrentes et relativement basses pour la premire +chauffe et le rchauffage, selon les rgles dtermines par Chernoff. +Quant la coule, elle s'opre suivant le procd Krupp, mais avec une +galit de mouvements vritablement admirable. Cette prcision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procde du sentiment +musical inn dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Franais peuvent y arriver aisment, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystrieux dans les +succs si remarquables de cette fabrication. Les chantillons de +minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues nos bons fers. Les spcimens de houille sont assurment +trs beaux et de qualit minemment mtallurgique, mais sans rien non +plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin spcial de dgager ces matires premires de tout +mlange tranger et ne les emploie qu' l'tat de puret parfaite. Mais +c'est encore l un rsultat facile raliser. Il ne reste donc, pour +tre en possession de tous les lments du problme, qu' dterminer la +composition de cette terre rfractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coule. Cet objet atteint et nos quipes de fondeurs +convenablement disciplines, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme +central, le dpartement des plans et des modles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis aprs les menaces formules par Herr Schultze, +lorsqu'il est entr en possession de son hritage ? >> + +Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe, +se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait +tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se +succdaient en cadence et faisaient : + +<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >> + +Il finit par dposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorb dans la solution d'un problme difficile. + +<< Ah ! s'cria-t-il enfin, quand le diable lui-mme s'en mlerait, je +dcouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut +mditer contre France-Ville ! >> + +Schwartz s'endormit en prononant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses lvres. Le souvenir de la fillette tait rest entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu'il l'avait quitte, ft devenue une jeune +demoiselle. Ce phnomne s'explique aisment par les lois ordinaires de +l'association des ides : l'ide du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contigut. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutt +Marcel Bruckmann, s'veilla, ayant encore le nom de Jeanne la pense, +il ne s'en tonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, tait la veuve d'un mineur tu +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, laquelle elle ajoutait le +mince produit d'une chambre meuble et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garon Carl. + +Quoique peine g de treize ans, Carl tait employ dans la houillre +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d'air qui sont indispensables la ventilation des galeries, en +forant le courant suivre une direction dtermine. La maison tenue +bail par sa mre, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +pt rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donn par surcrot +une petite fonction nocturne au fond de la mine mme. Il tait charg +de garder et de panser six chevaux dans leur curie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entire cinq cents mtres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +auprs de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprs de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait la lumire et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, aprs une pareille semaine, lorsqu'il +sortait du puits, son aspect n'tait pas prcisment celui d'un jeune +<< gommeux >>. Il ressemblait plutt un gnome de ferie, un +ramoneur ou un Ngre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +gnralement une grande heure le dbarbouiller grand renfort d'eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revtir un bon costume de +gros drap vert, taill dans une dfroque paternelle qu'elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au +soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus +laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille +tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl +une quantit tout fait insuffisante de monnaie hmatique. + +Au moral, c'tait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fiert que le sentiment du pril continuel, +l'habitude du travail rgulier et la satisfaction de la difficult +vaincue donnent tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur tait de s'asseoir auprs de sa mre, la table +carre qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles +de la terre. L'atmosphre tide et gale des mines a sa faune spciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore trange de mousses verdtres, de champignons non dcrits et +de flocons amorphes. C'est ce que l'ingnieur Maulesmulhe, amoureux +d'entomologie, avait remarqu, et il avait promis un petit cu pour +chaque espce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spcimen. +Perspective dore, qui avait d'abord amen le garonnet explorer avec +soin tous les recoins de la houillre, et qui, petit petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c'tait pour son propre compte +qu'il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignes et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mme, s'il fallait l'en +croire, ces trois animaux taient les btes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu'avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'curie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans cinq cents mtres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumire du jour. Il +tait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner droite ou gauche, +en tranant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il +s'arrtait point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace +ncessaire les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, la minute exacte o sa provende lui tait due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +<< Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de +lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >> + +Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'coutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui +portait son garon, et ne manquait gure, l'occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donn pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en mme temps visiter +l'emplacement sinistre o le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l'encre, carbonis par le feu grisou, avait t retrouv aprs +l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillre, ce grand trou noir d'o +son mari n'tait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprs de +cette gueule bante, de dix-huit pieds de diamtre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chne dans +laquelle glissaient les bennes accroches leur cble et suspendues +aux poulies d'acier, visit la haute charpente extrieure, le btiment +de la machine vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s'tait rchauffe au brasier toujours ardent de cette norme +corbeille de fer o les mineurs schent leurs habits en mergeant du +gouffre, o les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +tait familire avec le bruit et l'activit de cette porte infernale ! +Les receveurs qui dtachent les wagons chargs de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mcaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus la tche ! + +Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'tait +engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur, +s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui +s'enfonait dans le boyau troit et vertical, cinq, six cents mtres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied terre ! + +Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un +droite, l'autre gauche ; les rouleurs allant leur wagon ; les +piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant + remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont +t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies, +posant les rails ; les maons assemblant les votes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard + un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent + angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par +la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !... + +Et dans ce ddale de rues, gales de largeur et de longueur, toute une +arme de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant la lueur de +leurs lampes de sret !... + +Voil ce que dame Bauer se reprsentait souvent, quand elle tait +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la +borde de nuit. Mais son garon, elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de +l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s'endormait sur la litire de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait + demi-mot tous les dtails que lui donnait Carl ! + +<< Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique +qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane +d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il +parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s'criait dame Bauer enchante, M. l'ingnieur +Maulesmulhe a dit cela ! >> + +Et elle se reprsentait dj son garon tenant la chane, le long des +galeries, tandis que l'ingnieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l'oeil fix sur la boussole, dterminait la direction de +la perce. + +<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmtique, et j'ai bien peur de mal +rpondre ! >> + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualit de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mla +de la conversation pour dire l'enfant : + +<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-tre te +l'expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrdulit. + +-- Sans doute, rpondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux +cours du soir, o je vais rgulirement aprs souper ? Le matre est +trs content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >> + +Ces principes poss, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s'installa auprs du petit garon, lui demanda ce qui +l'arrtait dans son problme et le lui expliqua avec tant de clart, +que Carl, merveill, n'y trouva plus la moindre difficult. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considration pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-mme un ouvrier exemplaire et n'avait pas +tard tre promu d'abord la seconde, puis la premire classe. +Tous les matins, sept heures, il tait la porte 0. Tous les soirs, +aprs son souper, il se rendait au cours profess par l'ingnieur +Trubner. Gomtrie, algbre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une gale ardeur, et ses progrs taient si rapides, +que le matre en fut vivement frapp. Deux mois aprs tre entr +l'usine Schultze, le jeune ouvrier tait dj not comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cit de l'Acier. Un rapport de son chef immdiat, expdi la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premire classe. Je +dois signaler ce sujet l'administration centrale, comme tout fait +"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances thoriques, de +l'habilet pratique et de l'esprit d'invention le plus caractris. >> + +Il fallut nanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tt ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl +aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s'ils avaient vu le petit garon ; puis, aprs avoir reu une +rponse ngative et avoir chang avec eux ce _Glck auf !_ (<< Bonne +sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en tait +pas tumultueux et anim comme il l'est dans la semaine. C'est peine +si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, tait en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, mme en ce jour +fri, la gueule du puits. + +<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numro 41902 ? >> demanda +Marcel ce fonctionnaire. + +L'homme consulta sa liste et secoua la tte. + +<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c'est la seule, rpondit le marqueur. La "fendue", qui doit +affleurer au nord, n'est pas encore acheve. + +-- Alors, le garon est en bas ? + +-- Ncessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens spciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m'informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d'accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contrematre de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s'y trouve... >> + +Le contrematre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s'tait heureusement attard ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquitude de Marcel. + +<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il. + +Et, donnant l'ordre au mcanicien de service de se tenir prt filer +du cble, il se disposa descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +>> + +Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de << coco >> portent Paris sur le +dos. Ce sont des caisses air comprim, mises en communication avec +les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit l'aide de soufflets spciaux, +construits de manire se vider compltement. Le nez serr dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer +impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable. + +Les prparatifs achevs, le contrematre et Marcel s'accrochrent la +benne, le cble fila sur les poulies et la descente commena. Eclairs +par deux petites lampes lectriques, tous deux causaient en s'enfonant +dans les profondeurs de la terre. + +<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux +yeux, disait le contrematre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se +dcider descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? rpondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillres. >> + +On fut bientt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d'arrive, n'avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l'curie. Les chevaux y taient seuls et +paraissaient mme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu'il tait permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou tait +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, ct d'une +trille, son livre d'arithmtique. + +Marcel fit aussitt remarquer que sa lanterne n'tait plus l, nouvelle +preuve que l'enfant devait tre dans la mine. + +<< Il peut avoir t pris dans un boulement, dit le contrematre, mais +c'est peu probable ! Qu'aurait-il t faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-tre a-t-il t chercher des insectes avant de sortir ! +rpondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >> + +Le garon de l'curie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu' commencer des recherches rgulires. On +appela coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commena l'exploration des galeries de second et de troisime ordre qui +lui avaient t dvolues. + +En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un +apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait +avoir pass inaperu et se trouver tout simplement la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une rgion +pointille, qui ressemblait, au milieu de la prcision des dtails +avoisinants, ces _terrae ignotae_ que les gographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C'est la zone provisoirement abandonne, cause de l'amincissement +de la couche exploitable, rpondit le contrematre. + +-- Il y a une zone abandonne ?... Alors c'est l qu'il faut chercher ! +>> reprit Marcel avec une autorit que les autres hommes subirent. + +Ils ne tardrent pas atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en +effet, en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +t dlaisses depuis plusieurs annes. Ils les suivaient dj depuis +quelque temps sans rien dcouvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arrtant, leur dit : + +<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tte ? + +-- Tiens ! c'est vrai ! rpondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens demi +tourdi. Il y a srement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contrematre. + +-- Allumez, mon garon, ne vous gnez pas. >> + +Marcel tira de sa poche une petite bote de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s'teignit aussitt. + +<< J'en tais sr... dit-il. Le gaz, tant plus lourd que l'air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, matre, nous +poursuivrons seuls la recherche. >> + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrematre prirent chacun +entre leurs dents l'embouchure de leur caisse air, placrent la pince +sur leurs narines et s'enfoncrent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air +des rservoirs ; puis, cette opration accomplie, ils repartaient. + +A la troisime reprise, leurs efforts furent enfin couronns de succs. +Une petite lueur bleutre, celle d'une lampe lectrique, se montra au +loin dans l'ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et dj froid, le +pauvre petit Carl. Ses lvres bleues, sa face injecte, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s'tait pass. + +Il avait voulu ramasser quelque chose terre, il s'tait baiss et +avait t littralement noy dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler la vie. La mort +remontait dj quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetire neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, tait veuve de son enfant comme elle l'tait de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, mdecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait tabli que la mort de Carl Bauer, n +41902, g de treize ans, << trappeur >> la galerie 228, tait due +l'asphyxie rsultant de l'absorption par les organes respiratoires +d'une forte proportion d'acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l'ingnieur Maulesmulhe avait +expos la ncessit de comprendre dans un systme d'aration la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz dltre +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du mme fonctionnaire signalait l'autorit comptente +le dvouement du contrematre Rayer et du fondeur de premire classe +Johann Schwartz. + +Huit dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de prsence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprim son adresse : + +<< Le nomm Schwartz se prsentera aujourd'hui dix heures au bureau +du directeur gnral. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'extrieur. >> + +<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! >> + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l'organisation gnrale de la cit suffisante pour savoir que +l'autorisation de pntrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De vritables lgendes s'taient rpandues cet gard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte rserve, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employs +y taient soumis, avant leur admission, toute une srie de crmonies +maonniques, obligs de s'engager sous les serments les plus solennels + ne rien rvler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s'y tenait parfois des conseils suprmes o des personnages +mystrieux venaient s'asseoir et participer aux dlibrations... + +Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait tous ces rcits Marcel +savait qu'ils taient, en somme, l'expression populaire d'un fait +parfaitement rel : l'extrme difficult qu'il y avait pntrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employs des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A. + +C'est donc avec un sentiment de curiosit profonde et de plaisir intime +qu'il s'y prsenta l'heure indique. Il put bientt s'assurer que les +prcautions taient des plus svres. + +Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme +gris, sabre au ct et revolver la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un +couvent clotr, avait deux portes, l'une l'extrieur, l'autre +intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps. + +Le laissez-passer examin et vis, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, prsenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui bandrent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle trs simple, meuble de quelques +chaises, d'un tableau noir et d'une large planche pures, garnie de +tous les instruments ncessaires au dessin linaire. Le jour venait par +de hautes fentres vitres dpolies. + +Presque aussitt, deux personnages de tournure universitaire entrrent +dans la salle. + +<< Vous tes signal comme un sujet distingu, dit l'un d'eux. Nous +allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre la +division des modles. Etes-vous dispos rpondre nos questions ? >> + +Marcel se dclara modestement prt l'preuve. + +Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses. +Les figures qu'il traait la craie sur le tableau taient nettes, +aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en +rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses +dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il +l'avait apprise. + +<< A Schaffouse, mon pays, l'cole primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C'tait ma meilleure partie. + +-- L'ducation qui se donne en Suisse est dcidment bien remarquable ! +dit l'un des examinateurs l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour excuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine vapeur, assez complique. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... >> + +Marcel, rest seul, se mit l'ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrrent, l'expiration du dlai de rigueur, ils +furent si merveills de son pure, qu'ils ajoutrent la mention +promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent gal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +mme crmonial, c'est--dire les yeux bands, conduit au bureau du +directeur gnral. + +<< Vous tes prsent pour l'un des ateliers de dessin la division +des modles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispos vous soumettre +aux conditions du rglement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je prsume qu'elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1 Vous tes astreint, pour toute la dure de votre +engagement, rsider dans la division mme. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation spciale et tout fait exceptionnelle. -- 2 Vous +tes soumis au rgime militaire, et vous devez obissance absolue, sous +les peines militaires, vos suprieurs. Par contre, vous tes assimil +aux sous-officiers d'une arme active, et vous pouvez, par un +avancement rgulier, vous lever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous +engagez par serment ne jamais rvler personne ce que vous voyez +dans la partie de la division o vous avez accs. -- 4 Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hirarchiques, la sortie +comme la rentre, et doit tre limite votre famille. >> + +<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel. + +Puis, il rpondit trs simplement : + +<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prt m'y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Prtez serment... Vous tes nomm dessinateur +au 4e atelier... Un logement vous sera assign, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisss chez +mon htesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. >> + +<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'crire mes notes en langage chiffr +! On n'aurait eu qu' les trouver !... >> + +Avant la fin du jour, Marcel tait tabli dans une jolie chambrette, au +quatrime tage d'un btiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une premire ide de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir tre aussi triste qu'il l'aurait cru +d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +taient en gnral calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s'gayer un peu, car la gaiet manquait cette vie +automatique, plusieurs d'entre eux avaient form un orchestre et +faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothque, un +salon de lecture offraient l'esprit de prcieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spciaux, faits par des professeurs de premier mrite, taient +obligatoires pour tous les employs, soumis en outre des examens et +des concours frquents. Mais la libert, l'air manquaient dans cet +troit milieu. C'tait le collge avec beaucoup de svrits en plus et + l'usage d'hommes faits. L'atmosphre ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si faonns qu'ils fussent une discipline de +fer. + +L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'tait donn corps +et me. Son assiduit, la perfection de ses dessins, les progrs +extraordinaires de son instruction, signals unanimement par tous les +matres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une clbrit relative. Du consentement +gnral, il tait le dessinateur le plus habile, le plus ingnieux, le +plus fcond en ressources. Y avait-il une difficult ? C'est lui +qu'on recourait. Les chefs eux-mmes s'adressaient son exprience +avec le respect que le mrite arrache toujours la jalousie la plus +marque. Mais si le jeune homme avait compt, en arrivant au coeur de +la division des modles, en pntrer les secrets intimes, il tait loin +de compte. + +Sa vie tait enferme dans une grille de fer de trois cents mtres de +diamtre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il tait +attach. Intellectuellement, son activit pouvait et devait s'tendre +aux branches les plus lointaines de l'industrie mtallurgique. En +pratique, elle tait limite des dessins de machines vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des +presses imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spcialit. La +division du travail pousse son extrme limite l'enserrait dans son +tau. + +Aprs quatre mois passs dans la section A, Marcel n'en savait pas plus +sur l'ensemble des oeuvres de la Cit de l'Acier qu'avant d'y entrer. +Tout au plus avait-il rassembl quelques renseignements gnraux sur +l'organisation dont il n'tait -- malgr ses mrites -- qu'un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araigne figure +par Stahlstadt tait la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopenne, qui dominait tous les btiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les rcits lgendaires de la cantine, que +l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle vote, garantie contre tout danger d incendie +et blinde intrieurement comme un monitor l'est l'extrieur, tait +ferme par un systme de portes d'acier serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus souponneuse. L'opinion gnrale tait +d'ailleurs que Herr Schultze travaillait l'achvement d'un engin de +guerre terrible, d'un effet sans prcdent et destin assurer bientt + l'Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa +tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il +avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de +lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ; +Jamais un ensemble ! + +N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait +o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la +race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu accomplir ses +menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour +but en taient une preuve. + +Plusieurs mois s'coulrent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millime fois, de se +renouveler lui-mme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris +l'informa que le directeur gnral avait lui parler. + +<< Je reois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous tes promu au grade de +lieutenant. >> + +Ainsi, au moment mme o il dsesprait presque du succs, l'effet +logique et naturel d'un travail hroque lui procurait cette admission +tant dsire ! Marcel en fut si pntr de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +<< Je suis heureux d'avoir vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. >> + +Enfin, Marcel, aprs une si longue preuve, entrevoyait le but qu'il +s'tait jur d'atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vtements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette dernire enceinte dont l'entre unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait +encore aperu que la tte sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s'tendait devant lui tait assurment des plus +imprvus. Qu'on imagine un homme transport subitement, sans +transition, du milieu d'un atelier europen, bruyant et banal, au fond +d'une fort vierge de la zone torride. Telle tait la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une fort vierge gagne-t-elle beaucoup a tre vu travers les +descriptions des grands crivains, tandis que le parc de Herr Schultze +tait le mieux peign des Jardins d'agrment. Les palmiers les plus +lancs, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obses en +formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient lgamment aux grles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves mrissaient auprs des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis talaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la temprature mme tait aussi +tropicale que la vgtation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifres qui +produisaient ce miracle, et, tonn de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupfait. + +Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l une houillre en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingnieusement utilis ces trsors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux mtalliques une temprature constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n'empcha pas ses yeux d'tre blouis et charms du vert des pelouses, +et ses narines d'aspirer avec ravissement les armes qui emplissaient +l'atmosphre. Aprs six mois passs sans voir un brin d'herbe, il +prenait sa revanche. Une alle sable le conduisit par une pente +insensible au pied d'un beau degr de marbre, domin par une +majestueuse colonnade. En arrire se dressait la masse norme d'un +grand btiment carr qui tait comme le pidestal de la Tour du +Taureau. Sous le pristyle, Marcel aperut sept huit valets en livre +rouge, un suisse tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candlabres de bronze, et, comme il montait le +degr, un lger grondement lui rvla que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitt admis dans un vestibule qui tait un +vritable muse de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva un +salon jaune et or o le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre ct d'une +chope de bire, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans mme tourner la tte, le Roi de l'Acier dit +froidement et simplement : + +<< Vous tes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J'ai vu de vos pures. Elles sont trs bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines vapeur ? + +-- On ne m'a jamais demand autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l'ai tudie mes moments perdus et pour mon plaisir. >> + +Cette rponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employ. + +<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine remplacer cet imbcile de Sohne, qui s'est tu ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter +tous ! >> + +Il faut bien l'avouer ; ce manque d'gards ne semblait pas trop +rvoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au +bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous +deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un +collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour +ainsi dire demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes +thoriques. + +Marcel n'tait pas seulement d'un mrite transcendant dans toutes les +branches du mtier, c'tait aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fcond. + +Herr Schultze tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon ! >> La vrit est +que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son +terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme +immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il +s'tait religieusement attach rgler l-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigt +spcial de ce clavier, qu'il tait arriv jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement montrer autant que +possible son propre mrite, mais de manire laisser toujours +l'autre une occasion de rtablir sa supriorit sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un dfaut facile + voir comme corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitt avec +exaltation. + +Avait-il une ide thorique, il cherchait la faire natre dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze pt croire l'avoir +trouve. Quelquefois mme il allait plus loin, disant par exemple : + +<< J'ai trac le plan de ce navire peron dtachable, que vous m'avez +demand. + +-- Moi ? rpondait Herr Schultze, qui n'avait jamais song pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli ?... Un peron dtachable, +laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui clate +aprs un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'ides en tte ! >> + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternit de la +nouvelle invention. + +Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisment se contenter de << paratre >> +suprieur, et surtout de faire illusion son subordonn. + +<< Est-il bte, avec tout son esprit, ce mtin-l ! >> se disait il +parfois en dcouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +<< dominos >> de sa mchoire. + +D'ailleurs, sa vanit avait bientt trouv une chelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait raliser ces sortes de rves industriels !... +Ces rves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n'tait qu'un des rouages de l'organisme que lui, +Schultze, avait su crer, etc. + +Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq +mois de sjour la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup +plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons +taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment +vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l'nigme restait toujours obscur. + +Marcel en tait bientt venu se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se dcida la provoquer. + +C'tait un soir, le 5 septembre, la fin du dner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide +qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en +rose au lieu de tomber en flocons. + +<< Ces saucisses la choucroute taient dlicieuses, n'est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bgum n'avaient pas +lass de son mets favori. + +-- Dlicieuses >>, rpondit Marcel, qui en mangeait hroquement tous +les soirs, quoiqu'il et fini par avoir ce plat en horreur. + +Les rvoltes de son estomac achevrent de le dcider tenter l'preuve +qu'il mditait. + +<< Je me demande mme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni +choucroute, ni bire, peuvent tolrer l'existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit tre pour eux un long supplice, rpondit Marcel. Ce sera +vritablement faire preuve d'humanit que de les runir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'cria le Roi de l'Acier. +Nous voici dj installs au coeur de l'Amrique. Laissez-nous prendre +une le ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambes +nous saurons faire autour du globe ! >> + +Le valet de pied avait apport les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec prmditation ce moment +quotidien de complte batitude. + +<< Je dois dire, ajouta-t-il aprs un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup cette conqute ! + +-- Quelle conqute ? demanda Herr Schultze, qui n'tait dj plus au +sujet de la conversation. + +-- La conqute du monde par les Allemands. >> + +L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu. + +<< Vous ne croyez pas la conqute du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voil qui est fort !... Et je serais curieux de +connatre les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs franais finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour ide fixe qu'un Franais averti en vaut +deux. 1870 est une leon qui se retournera contre ceux qui l'ont +donne. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il +faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. >> + +Marcel avait profr ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphme, lanc de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier. + +Herr Schultze en resta suffoqu, hagard, ananti. Le sang lui monta +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'tre +all trop loin. Voyant toutefois que sa victime, aprs avoir failli +touffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit : + +<< Oui, c'est fcheux constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils +n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement + augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons la premire occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prdcesseurs ont fait en bronze, voil tout ! Nous doublons les +proportions et la porte de nos pices ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En +vrit ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la vrit ? La facult d'invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Franais trouvent, eux, +soyez-en sr ! >> + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses lvres, la pleur qui avait succd la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient. + +Fallait-il en arriver ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze, +tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire +fonderie de canons du monde entier, voir ses pieds les rois et les +parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on +manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !... +Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur +blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la +bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible +d'endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg d'ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutt il siffla ces mots : + +<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d'invention ! >> + +Marcel avait jou gros jeu, mais il avait gagn, grce la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grce la +violence du dpit qu'il avait provoqu, la vanit tant plus forte chez +l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dvoiler son +secret, et, comme malgr lui, pntrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit sa bibliothque +et en toucha un des panneaux. Aussitt, une ouverture, masque par des +ranges de livres, apparut dans la muraille. C'tait l'entre d'un +passage troit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied +mme de la Tour du Taureau. + +L, une porte de chne fut ouverte l'aide d'une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisime porte, sans serrure +apparente, qui s'ouvrit sur une simple pousse, opre, bien entendu, +selon des rgles dtermines. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent + gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivrent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cit de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidit tait toute preuve, +s'arrondissait une sorte de casemate, perce de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier. + +<< Voil ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffl mot depuis le +trajet. + +C'tait la plus grosse pice de sige que Marcel et jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diamtre de sa bouche mesurait un mtre et demi. Monte +sur un afft d'acier et roulant sur des rubans de mme mtal, elle +aurait pu tre manoeuvre par un enfant, tant les mouvements en taient +rendus faciles par un systme de roues dentes. Un ressort +compensateur, tabli en arrire de l'afft, avait pour effet d'annuler +le recul ou du moins de produire une raction rigoureusement gale, et +de replacer automatiquement la pice, aprs chaque coup, dans sa +position premire. + +<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pice ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille mtres, avec un projectile plein, nous perons une +plaque de quarante pouces aussi aisment que si c'tait une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa porte ? + +-- Sa porte ! s'cria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout l'heure que notre gnie imitateur n'avait rien obtenu de plus +que de doubler la porte des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +l, je me charge d'envoyer, avec une prcision suffisante, un +projectile la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s'cria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze +d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient vous dvoiler mes +secrets ! La poudre gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +suprieure celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune pice, mme faite du meilleur +acier, ne pourra rsister la dflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, aprs trois, quatre, cinq coups, sera dtrior et mis hors +d'usage ! + +-- Ne tirt-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il coterait cher ! + +-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pice ! + +-- Un coup d'un million !... + +-- Qu'importe, s'il peut dtruire un milliard ! + +-- Un milliard ! >> s'cria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser clater l'horreur mle +d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +<< C'est assurment une tonnante et merveilleuse pice d'artillerie, +mais qui, malgr tous ses mrites, justifie absolument ma thse : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention ! + +-- Pas d'invention ! rpondit Herr Schultze en haussant les paules. Je +vous rpte que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >> + +Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une +certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient +pu tre pris distance pour d'autres canons dmonts. << Voil nos +obus >>, dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne +ressemblaient rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes +de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus +extrieurement d'une chemise de plomb propre se mouler sur les +rayures de la pice, ferms l'arrire par une plaque d'acier +boulonne et l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un +bouton de percussion. + +Quelle tait la nature spciale de ces obus ? C'est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +dpassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre. + +<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L'apparence est trompeuse, rpondit Herr Schultze, et le poids ne +diffre pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de +mme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fuse de +verre, revtu de bois de chne, charg, soixante-douze atmosphres de +pression intrieure acide carbonique liquide. La chute dtermine +l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide l'tat gazeux. +Consquence : un froid d'environ cent degrs au-dessous de zro dans +toute la zone avoisinante, en mme temps mlange d'un norme volume de +gaz acide carbonique l'air ambiant. Tout tre vivant qui se trouve +dans un rayon de trente mtres du centre d'explosion est en mme temps +congel et asphyxi. Je dis trente mtres pour prendre une base de +calcul, mais l'action s'tend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-tre cent et deux cents mtres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant trs longtemps dans +les couches infrieures de l'atmosphre, en raison de son poids qui est +suprieur celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprits +septiques plusieurs heures aprs l'explosion, et tout tre qui tente +d'y pntrer prit infailliblement. C'est un coup de canon effet la +fois instantan et durable !... Aussi, avec mon systme pas de blesss, +rien que des morts ! >> + +Herr Schultze prouvait un plaisir manifeste dvelopper les mrites +de son invention. Sa bonne humeur tait venue, il tait rouge d'orgueil +et montrait toutes ses dents. + +<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches +feu braques sur une ville assige ! Supposons une pice pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pices convenablement tablies. Supposons ensuite +toutes nos pices en position, chacune avec son tir rgl, une +atmosphre calme et favorable, enfin le signal gnral donn par un fil +lectrique... En une minute, il ne restera pas un tre vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un vritable ocan d'acide carbonique +aura submerg la ville ! C'est pourtant une ide qui m'est venue l'an +dernier en lisant le rapport mdical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premire +inspiration Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom la proprit +curieuse que possde son atmosphre d'asphyxier un chien ou un +quadrupde quelconque bas sur jambes, sans faire de mal un homme +debout, -- proprit due une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimtres environ que son poids spcifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner ma pense +l'essor dfinitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un +ocan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un +cinquime de ce gaz suffit rendre l'air irrespirable. >> + +Marcel ne disait pas un mot. Il tait vritablement rduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en +abuser. + +<< Il n'y a qu'un dtail qui m'ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C'est que je n'ai pas russi supprimer le bruit de l'explosion. +Cela donne trop d'analogie mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu ce que ce serait, si j'arrivais obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit cent mille +hommes la fois, par une nuit calme et sereine ! >> + +L'idal enchanteur qu'il voquait rendit Herr Schultze tout rveur, et +peut-tre sa rverie, qui n'tait qu'une immersion profonde dans un +bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolonge, si Marcel ne +l'et interrompue par cette observation : + +<< Trs bien, monsieur, trs bien ! mais mille canons de ce genre c'est +du temps et de l'argent. + +-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est nous ! +>> + +Et, en vrit, ce Germain, le dernier de son cole, croyait ce qu'il +disait ! + +<< Soit, rpondit Marcel. Votre obus, charg d'acide carbonique, n'est +pas absolument nouveau, puisqu'il drive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des annes ; mais il peut tre minemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement lger pour son volume, et si celui-l va jamais + dix lieues !... + +-- Il n'est fait que pour aller deux lieues, rpondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-l et contient cent petits +canons symtriquement disposs encastrs les uns dans les autres comme +les tubes d'une lunette, et qui, aprs avoir t lancs comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir leur tour de petits obus +chargs de matires incendiaires. C'est comme une batterie que je lance +dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parl ! Et, avant +peu, l'exprience en sera faite de telle manire, que les incrdules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchs +terre ! >> + +Les dominos brillaient ce moment d'un si insupportable clat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n'tait pas au bout de ce qu'il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +<< Je vous ai dit qu'avant peu, une exprience dcisive serait tente ! + +-- Comment ? O ?... s'cria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chane des +Cascade-Mounts, lanc par mon canon de la plate-forme !... O ? Sur une +cit dont dix lieues au plus nous sparent, qui ne peut s'attendre ce +coup de tonnerre, et qui s'y attendt-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants rsultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 + onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparatra +du sol amricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura dchan tous les feux du ciel son tour ! >> + +Cette fois, cette dclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +<< Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils +cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est +condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isole, a mis sans s'en douter ma porte le plus +magnifique champ d'expriences. >> + +Marcel ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre. + +<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organis sous d'autres rapports, un fonds d'ides celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y +a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l'est au mme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insense ; s'y ranger et agir dans le sens +qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voil +pourquoi je dtruirai la cit du docteur Sarrasin. Grce mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement bout des cent +mille rveurs qui constituent l-bas un groupe condamn prir. >> + +Marcel, comprenant l'inutilit de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus le ramener. + +Tous deux quittrent alors la chambre des obus, dont les portes +secret furent refermes, et ils redescendirent la salle manger. + +De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +bire sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu'il avait casse, et s'adressant au valet de pied : + +<< Arminius et Sigimer sont-ils l ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir porte de ma voix. >> + +Lorsque le domestique eut quitt la salle manger, le Roi de l'Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +duret mtallique. + +<< Rellement, dit-il, vous excuterez ce projet ? + +-- Rellement. Je connais, un dixime de seconde prs en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vcu. + +-- Peut-tre auriez-vous d tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, dcidment vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >> + +Marcel, sur ces derniers mots, s'tait lev. + +<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? >> + +Le timbre rsonna. Arminius et Sigimer, deux gants, apparurent la +porte de la salle. + +<< Vous avez voulu connatre mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu' mourir. >> + +Marcel ne rpondit pas. + +<< Vous tes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une lgret impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me dfend d'en compromettre le succs +pour une considration d'une valeur relative aussi minime que la vie +d'un homme, -- mme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime +tout particulirement la bonne organisation crbrale. Aussi, je +regrette vritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entran trop loin et me mette prsent dans la ncessit de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intrts +auxquels je me suis consacr, il n'y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pntr mon secret que votre +prdcesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de +dynamite !... La rgle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! +Je n'y puis rien changer. >> + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, +l'enttement bestial de cette tte chauve, qu'il tait perdu. Aussi ne +se donna-t-il mme pas la peine de protester. + +<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera pargne. Un +matin, vous ne vous rveillerez pas. Voil tout. >> + +Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen et consign dans +sa chambre, dont la porte fut garde par les deux gants. + +Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frmissant d'angoisse +et de colre, au docteur, tous les siens, tous ses compatriotes, +tous ceux qu'il aimait ! + +<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! >> + +IX << P.P.C. >> + +La situation, en effet, tait excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d'existence taient maintenant comptes, et qui +voyait peut-tre arriver sa dernire nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se rveiller, +ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pense ne +parvenait pas quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +<< Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, quitter Stahlstadt, +comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !" >> + +Puis, les ides de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +<< Ce misrable Schultze ! pensait-il. En admettant mme qu'il ait +exagr les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entire il est certain qu'il peut +d'un seul coup en incendier une partie considrable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imagin l, et, malgr la distance qui spare les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois suprieure la vitesse obtenue jusqu' +ici ! Quelque chose comme dix mille mtres, deux lieues et demie la +seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n'clate pas au premier coup !... Et il n'clatera pas, car +il est fait d'un mtal dont la rsistance l'clatement est presque +infinie ! Le coquin connat trs exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +prcision mathmatique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le +centre mme de la cit ! Comment en prvenir les infortuns habitants ! +>> + +Marcel n'avait pas ferm l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s'tait vainement tendu pendant toute cette +insomnie fivreuse. + +<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m'pargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l'emportant sur l'inquitude, se soit empar de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me rserve-t-il donc ? Songe-t-il me tuer avec +quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a +discrtion ? N'emploiera-t-il pas plutt ce gaz l'tat liquide tel +qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour l'tat +gazeux dterminera un froid de cent degrs ! Et le lendemain, la +place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitu, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu'une momie dessche, glace, racornie !... Ah ! +le misrable ! Eh bien, que mon coeur se sche, s'il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable temprature, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauvs ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +>> + +En prononant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu'il dt se croire renferm dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extrme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme +d'habitude, dans le jardin o il avait coutume de se promener. + +<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C'est dj quelque chose ! >> Seulement, +peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans tre escort des deux +personnages qui rpondaient aux noms historiques, ou plutt +prhistoriques, d'Arminius et de Sigimer. + +Il s'tait dj demand plus d'une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien tre la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculens, aux faces +rouges embroussailles de moustaches paisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'taient les excuteurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux gants le tenaient vue, couchaient la porte de sa chambre, +embotaient le pas derrire lui s'il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajout leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en rponse que +des regards froces. Mme l'offre d'un verre de bire, qu'il avait +quelque raison de croire irrsistible, tait reste infructueuse. Aprs +quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un +seul --, la pipe, qu'ils prenaient la libert de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il +s'tait jur lui-mme de fuir, et rien ne devait tre nglig de ce +qui pouvait amener son vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s'y prendre ? + +Au moindre signe de rvolte ou de fuite, Marcel tait sr de recevoir +deux balles dans la tte. En admettant qu'il ft manqu, il se trouvait +au centre mme d'une triple ligne fortifie, borde d'un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l'ancien lve de l'Ecole centrale s'tait +correctement pos le problme en mathmaticien. + +<< Soit un homme gard vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus arms jusque aux dents. +Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'chapper la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste sortir d'une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveills... >> + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta + une impossibilit. + +Enfin, l'extrme gravit de la situation donna-t-elle ses facults d +invention le coup de fouet suprme ? Le hasard dcida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s'arrtrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste +dont l'aspect le frappa. + +C'tait une plante de triste mine, herbace, feuilles alternes, +ovales, aigus et gmines, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monoptales et soutenues par un pdoncule axillaire. + +Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnatre dans cet arbuste la physionomie caractristique de +la famille des solanaces. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la mcha lgrement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s'tait pas tromp. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagn d'un commencement de nauses 1'avertit bientt qu'il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est--dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flnant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui +s'tendait vers le sud du parc pour aller alimenter, l'une de ses +extrmits, une cascade assez servilement copie sur celle du bois de +Boulogne. + +<< O donc se dgage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel. + +C'tait d'abord dans le lit d'une petite rivire, qui, aprs avoir +dcrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver l un dversoir, et, selon toute apparence, +la rivire s'chappait en l'emplissant travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit l une porte de sortie. Ce n'tait pas une porte +cochre videmment, mais c'tait une porte. + +<< Et si le canal tait barr par des grilles de fer ! objecta tout +d'abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas t inventes pour +roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >> +rpliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les rsolutions +hardies. + +En deux minutes, la dcision de Marcel fut prise. Une ide -- ce qu'on +appelle une ide ! -- lui tait venue, ide irralisable, peut-tre, +mais qu'il tenterait de raliser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l'arbuste fleurs rouges, il en +dtacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentr dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +scher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +craser, et les mla son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, son extrme surprise, se +rveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonc ce +projet de se dfaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de +dtruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui tait laisse de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but tait simplement d'veiller la +curiosit d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils taient, +ces deux brutes devaient bientt en venir remarquer l'arbuste dont il +cueillait les feuilles, imiter son opration et essayer du got que +ce mlange communiquait au tabac. + +Le calcul tait juste, et le rsultat prvu se produisit pour ainsi +dire mcaniquement. + +Ds le sixime jour -- c'tait la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derrire lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air +d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient scher la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +mlaient leur tabac. Ils semblaient mme se pourlcher les lvres +l'avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n'tait pas assez d'chapper leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilit de passer par le canal, travers la +masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs +kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie, +dj condamne, tait fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la +dernire promenade. L'insparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hsiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea dlibrment +vers un btiment lev dans un massif, et qui n'tait autre que +l'atelier des modles. Il choisit un banc cart, bourra sa pipe et se +mit la fumer. + +Aussitt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prtes, +s'installrent sur le banc voisin et commencrent aspirer des +bouffes normes. + +L'effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons +billaient et s'tiraient l'envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs +ttes se renversrent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulrent terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu'un t perptuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamne par Herr Schultze, aurait cess d'exister. + +Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle +renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines vapeur, locomobiles, pompes d'puisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en +bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation, +et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, +n'y manquaient pas. + +La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre excution. En mme temps qu'il allait +prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des +modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la +casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier, +propre scier le fer, qui tait pendue un des rteliers d'outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de +sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de +lgers modles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires +combustibles, projetait d'intenses flammes travers les fentres de la +salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, tranant leurs engins vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au mme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la prsence tait bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudires vapeur avaient t mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit. +C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur +les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait son contact au lieu de +l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on +devait renoncer tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de +cet incendie tait grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas, +d'ailleurs, faire la part du feu. Le muse des modles tait isol +dans le parc, et il tait maintenant certain qu'il serait consum tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien prserver du +btiment lui-mme, fit entendre ces mots jets d'une voix clatante : + +<< Dix mille dollars qui sauvera le modle n 3175, enferm sous la +vitrine du centre ! >> + +Ce modle tait prcisment le gabarit du fameux canon perfectionn par +Schultze, et plus prcieux pour lui qu'aucun des autres objets enferms +dans le muse. + +Mais, pour sauver ce modle, il s'agissait de se jeter sous une pluie +de feu, travers une atmosphre de fume noire qui devait tre +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, +malgr l'appt des dix mille dollars, personne ne rpondait l'appel +de Herr Schultze. + +Un homme se prsenta alors. + +C'tait Marcel. + +<< J'irai, dit-il. + +-- Vous ! s'cria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononce contre vous ! + +-- Je n'ai pas la prtention de m'y soustraire, mais d'arracher la +destruction ce prcieux modle ! + +-- Va donc, rpondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu russis, +les dix mille dollars seront fidlement remis tes hritiers. + +-- J'y compte bien >>, rpondit Marcel. + +On avait apport plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prpars +en cas d'incendie, et qui permettent de pntrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait dj fait usage, lorsqu'il avait tent +d'arracher la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, charg d'air sous une pression de plusieurs +atmosphres, fut aussitt plac sur son dos. La pince fixe son nez, +l'embouchure des tuyaux sa bouche, il s'lana dans la fume. + +<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le +rservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >> + +On l'imagine aisment, Marcel ne songeait en aucune faon sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au pril de sa vie, +la salle emplie de fume, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcines, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment o le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'chappait +par une porte oppose qui s'ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite rivire, en descendre la berge jusqu'au dversoir +inconnu qui l'entranait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans +hsitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait +sept huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter, +car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il +s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier. + +<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est l +! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et +je suis perdu ! >> + +Marcel avait conserv tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta un obstacle. + +C'tait une grille de fer, monte sur gonds, qui fermait le canal. + +<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commena +scier le pne l'affleurement de la gche. + +Cinq minutes de travail n'avaient pas encore dtach ce pne. La grille +restait obstinment ferme. Dj Marcel ne respirait plus qu'avec une +difficult extrme. L'air, trs rarfi dans le rservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantit. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant la tte, tout +indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il rsistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygne que ses poumons taient impropres dgager de +ce milieu !... mais le pne ne cdait pas, quoique largement entam ! + +A ce moment, la scie lui chappa. + +<< Dieu ne peut tre contre moi ! >> pensa-t-il. + +Et, secouant la grille deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le suprme instinct de la conservation. + +La grille s'ouvrit. Le pne tait bris, et le courant emporta +l'infortun Marcel, presque entirement suffoqu, et qui s'puisait +aspirer les dernires molcules d'air du rservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans +l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi +les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre +humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t +victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu +dans les ateliers de l'usine. + +Le modle si prcieux n'avait donc pas pu tre sauv, mais l'homme qui +possdait les secrets du Roi de l'Acier tait mort. + +<< Le Ciel m'est tmoin que je voulais lui pargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une conomie de +dix mille dollars ! >> + +Et ce fut toute l'oraison funbre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l'poque laquelle se passaient les vnements qui ont +t raconts ci-dessus, une revue couverture saumon, intitule +_Unsere Centurie_ (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulirement got par les +dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait +tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel. + +<< Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire +qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande +rpublique amricaine, grce la proportion considrable d'migrants +que renferme sa population, a de longue date habitu le monde une +succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est +vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme +n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement +arrive au plus haut degr de prosprit. + +<< Cette merveilleuse cit s'est leve comme par enchantement sur la +rive embaume du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'ide premire de cette entreprise +appartiennent un Franais, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, tant donn que ce mdecin peut se targuer d'une parent +loigne avec notre illustre Roi de l'Acier. Mme, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d'un hritage considrable, qui revenait +lgitimement Herr Schultze, n'a pas t trangre la fondation de +France-Ville. Partout o il se fait quelque bien dans le monde, on peut +tre certain de trouver une semence germanique ; c'est une vrit que +nous sommes fiers de constater l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, +nous devons nos lecteurs des dtails prcis et authentiques sur cette +vgtation spontane d'une cit modle. + +<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Mme le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre minent +Tuchtigmann, o sont indiqus avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, mme ce +monument gnreux de la science gographique applique l'art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place o s'lve maintenant la cit nouvelle s'tendait encore, il y a +cinq ans, une lande dserte. C'est le point exact indiqu sur la carte +par le 43e degr 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degr 41' 17" de +longitude l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l'ocan Pacifique et au pied de la chane secondaire des montagnes +Rocheuses qui a reu le nom de Monts-des-Cascades, vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amrique septentrionale. + +<< L'emplacement le plus avantageux avait t recherch avec soin et +choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont dtermin l'adoption, on fait valoir spcialement sa +latitude tempre dans l'hmisphre Nord, qui a toujours t la tte +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une rpublique +fdrative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son indpendance et des droits analogues ceux +que possde en Europe la principaut de Monaco, sous la condition de +rentrer aprs un certain nombre d'annes dans l'Union ; -- sa situation +sur l'Ocan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidente, fertile et minemment salubre du sol ; -- la +proximit d'une chane de montagnes qui arrte la fois les vents du +nord, du midi et de l'est, en laissant la brise du Pacifique le soin +de renouveler l'atmosphre de la cit, -- la possession d'une petite +rivire dont l'eau frache, douce lgre, oxygne par des chutes +rptes et par la rapidit de son cours, arrive parfaitement pure la +mer ; -- enfin, un port naturel trs ais dvelopper par des jetes +et form par un long promontoire recourb en crochet. + +<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de +belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fivre de 1'or vnt se mettre la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les ppites taient petites et rares. + +<< Le choix du territoire, quoique dtermin seulement par des tudes +srieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et +n'avait pas ncessit d'expdition spciale. La science du globe est +maintenant assez avance pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les rgions les plus lointaines des renseignements exacts +et prcis. + +<< Ce point dcid, deux commissaires du comit d'organisation ont pris + Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivs en onze jours + New York, et sept jours plus tard San Francisco, o ils ont mobilis +un steamer, qui les dposait en dix heures au site dsign. + +<< S'entendre avec la lgislature d'Oregon, obtenir une concession de +terre allonge du bord de la mer la crte des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, dsintresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits rels ou supposs, tout cela n'a pas pris plus d'un mois. + +<< En janvier 1872, le territoire tait dj reconnu, mesur, jalonn, +sond, et une arme de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contrematres et ingnieurs europens, tait l'oeuvre. +Des affiches placardes dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajout en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent amricain, et une +rclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +mme t inutile d'adopter le procd de publicit en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptes sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu'une compagnie tait venue offrir prix rduits. Il faut dire aussi +que l'affluence des coolies chinois dans l'Amrique occidentale jetait + ce moment une perturbation grave sur le march des salaires. +Plusieurs Etats avaient d recourir, pour protger les moyens +d'existence de leurs propres habitants et pour empcher des violences +sanglantes, une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint point pour les empcher de prir. Leur +rmunration uniforme fut fixe un dollar par jour, qui ne devait +leur tre pay qu'aprs l'achvement des travaux, et des vivres en +nature distribus par l'administration municipale. On vita ainsi le +dsordre et les spculations hontes qui dshonorent trop souvent ces +grands dplacements de population. Le produit des travaux tait dpos +toutes les semaines, en prsence des dlgus, la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, ne +plus revenir. Prcaution indispensable pour se dbarrasser d'une +population jaune, qui n'aurait pas manqu de modifier d'une manire +assez fcheuse le type et le gnie de la Cit nouvelle. Les fondateurs +s'tant d'ailleurs rserv le droit d'accorder ou de refuser le permis +de sjour, l'application de la mesure a t relativement aise. + +<< La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un +embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant la ville de Sacramento. On eut +soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces +travaux et ceux du port furent pousss avec une activit +extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce +jour rests en Europe. + +<< Dans cet intervalle, les plans gnraux de la ville, le dtail des +habitations et des monuments publics avaient t arrts. + +<< Ce n'taient pas les matriaux qui manquaient : ds les premires +nouvelles du projet, l'industrie amricaine s'tait empresse d'inonder +les quais de France-Ville de tous les lments imaginables de +construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils +dcidrent que la pierre de taille serait rserve pour les difices +nationaux et pour l'ornementation gnrale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossirement moules avec un gteau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques lgres, parfaitement rgulires de forme, de poids et +de densit, transperces dans le sens de leur longueur d'une srie de +trous cylindriques et parallles. Ces trous, assembls bout bout, +devaient former dans l'paisseur de tous les murs des conduits ouverts + leurs deux extrmits, et permettre ainsi l'air de circuler +librement dans l'enveloppe extrieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'ide gnrale du +Bien-Etre, sont empruntes au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Socit royale de Londres.] Cette disposition avait en +mme temps le prcieux avantage d'amortir les sons et de procurer +chaque appartement une indpendance complte. + +<< Le comit ne prtendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il tait plutt l'adversaire de cette uniformit +fatigante et insipide ; il s'tait content de poser un certain nombre +de rgles fixes, auxquelles les architectes taient tenus de se plier : + +<< 1 Chaque maison sera isole dans un lot de terrain plant d'arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affecte une seule famille. + +<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux tages ; l'air et la lumire ne +doivent pas tre accapars par les uns au dtriment des autres. + +<< 3 Toutes les maisons seront en faade dix mtres en arrire de la +rue, dont elles seront spares par une grille hauteur d'appui. +L'intervalle entre la grille et la faade sera amnag en parterre. + +<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetes, conformes +au modle. Toute libert est laisse aux architectes pour +l'ornementation. + +<< 5 Les toits seront en terrasses, lgrement inclins dans les +quatre sens, couverts de bitume, bords d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canaliss pour +l'coulement immdiat des eaux de pluie. + +<< 6 Toutes les maisons seront bties sur une vote de fondations, +ouverte de tous cts, et formant sous le premier plan d'habitation un +sous-sol d'aration en mme temps qu'une halle. Les conduits eau et +les dcharges y seront dcouvert, appliqus au pilier central de la +vote, de telle sorte qu'il soit toujours ais d'en vrifier l'tat, +et, en cas d'incendie, d'avoir immdiatement l'eau ncessaire. L'aire +de cette halle, leve de cinq six centimtres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sable. Une porte et un escalier spcial la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions mnagres pourront s'oprer l sans blesser la +vue ou l'odorat. + +<< 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement +l'usage ordinaire, placs l'tage suprieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire +artificielle et l'eau, mise prix rduit la disposition des +habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux cet +tage. + +<< 8 Le plan des appartements est laiss la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux lments de maladie, vritables nids miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +prcieux assembls en mosaques par d'habiles bnistes, auraient tout + perdre se cacher sous des lainages d'une propret douteuse. Quant +aux murs, revtus de briques vernies, ils prsentent aux yeux l'clat +et la varit des appartements intrieurs de Pompi, avec un luxe de +couleurs et de dure que le papier peint, charg de ses mille poisons +subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade. + +<< 9 Chaque chambre coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette pice, o se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus are et en mme temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d'un sommier jours et d'un matelas de laine frquemment +battu, sont les seuls meubles ncessaires. Les dredons, couvre-pieds +piqus et autres, allis puissants des maladies pidmiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, lgres et +chaudes, faciles blanchir, suffisent amplement les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les toffes susceptibles de frquents +lavages. + +<< 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de +bois ou de houille, mais toute chemine correspond une bouche d'appel +d'air extrieur. Quant la fume, au lieu d'tre expulse par les +toits, elle s'engage travers des conduits souterrains qui l'appellent +dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire +des maisons, raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle +est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge + l'tat incolore, une hauteur de trente-cinq mtres, dans +l'atmosphre. + +<< Telles sont les dix rgles fixes, imposes pour la construction de +chaque habitation particulire. + +<< Les dispositions gnrales ne sont pas moins soigneusement tudies. + +<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et +rgulier, de manire pouvoir se prter tous les dveloppements. Les +rues, croises angles droits, sont traces distances gales, de +largeur uniforme, plantes d'arbres et dsignes par des numros +d'ordre. + +<< De demi-kilomtre en demi-kilomtre, la rue, plus large d'un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et prsente sur un de ses cts +une tranche dcouvert pour les tramways et chemins de fer +mtropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est rserv et +orn de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +<< Pour obtenir le droit de rsidence France-Ville, il suffit, mais +il est ncessaire de donner de bonnes rfrences, d'tre apte exercer +une profession utile ou librale, dans l'industrie, les sciences ou les +arts, de s'engager observer les lois de la ville. Les existences +oisives n'y seraient pas tolres. + +<< Les difices publics sont dj en grand nombre. Les plus importants +sont la cathdrale, un certain nombre de chapelles, les muses, les +bibliothques, les coles et les gymnases, amnags avec un luxe et une +entente des convenances hyginiques vritablement dignes d'une grande +cit. + +<< Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre +ans suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue +tous une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur +leurs simples habits comme un dshonneur vritable. + +<< Cette question de la propret individuelle et collective est du +reste la proccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, dtruire et annuler aussitt qu'ils sont +forms les miasmes qui manent constamment d'une agglomration humaine, +telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des gouts sont centraliss hors de la ville, traits par des +procds qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +<< L'eau coule partout flots. Les rues, paves de bois bitum, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour +hollandaise. Les marchs alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines svres sont appliques aux ngociants qui +osent spculer sur la sant publique. Un marchand qui vend un oeuf +gt, une viande avarie, un litre de lait sophistiqu, est tout +simplement trait comme un empoisonneur qu'il est. Cette police +sanitaire, si ncessaire et si dlicate, est confie des hommes +expriments, de vritables spcialistes, levs cet effet dans les +coles normales. + +<< Leur juridiction s'tend jusqu'aux blanchisseries mmes, toutes +tablies sur un grand pied, pourvues de machines vapeur, de schoirs +artificiels et surtout de chambres dsinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient son propritaire sans avoir t vritablement blanchi +fond, et un soin spcial est pris de ne jamais runir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple prcaution est d'un effet +incalculable. + +<< Les hpitaux sont peu nombreux, car le systme de l'assistance +domicile est gnral, et ils sont rservs aux trangers sans asile et + quelques cas exceptionnels. Il est peine besoin d'ajouter que +l'ide de faire d'un hpital un difice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un mme foyer d'infection sept huit cents malades, +n'a pu entrer dans la tte d'un fondateur de la cit modle. Loin de +chercher, par une trange aberration, runir systmatiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu' les isoler. C'est +leur intrt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, mme, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hpitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites +de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle +spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes +volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multiplies autant qu'il est ncessaire. + +<< Une innovation ingnieuse, rattache ce service, est celle d'un +corps de gardes-malades prouves, dresses spcialement ce mtier +tout spcial, et tenues par l'administration centrale la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +mdecins les auxiliaires les plus prcieux et les plus dvous. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +ncessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d'empcher la propagation de la maladie en mme temps +qu'elles soignent le malade. + +<< On ne finirait pas si l'on voulait numrer tous les +perfectionnements hyginiques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugurs. Chaque citoyen reoit son arrive une petite brochure, +o les principes les plus importants d'une vie rgle selon la science +sont exposs dans un langage simple et clair. + +<< Il y voit que l'quilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des ncessits de la sant ; que le travail et le repos sont galement +indispensables ses organes ; que la fatigue est ncessaire son +cerveau comme ses muscles ; que les neuf diximes des maladies sont +dues la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines" +sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des lgumes sains et simplement prpars, dormir rgulirement sept +huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sant. + +<< Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement parler de cette cit singulire comme +d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois +bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872, +l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en +possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874. + +<< Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut, +les maisons taient livres des prix trs modrs et loues des +conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance +politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la +douceur du climat ont contribu appeler l'migration. A l'heure qu'il +est, France-Ville compte prs de cent mille habitants. + +<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intresser, c'est que +l'exprience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalit annuelle, dans les villes les plus favorises de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, France-Ville la moyenne de ces cinq +dernires annes n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite pidmie de fivre paludenne qui a signal la +premire campagne. Celui de l'an dernier, pris sparment, n'est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : quelques +exceptions prs, toutes les morts actuellement enregistres ont t +dues des affections spcifiques et la plupart hrditaires. Les +maladies accidentelles ont t la fois infiniment plus rares, plus +limites et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +pidmies proprement dites, on n'en a point vu. + +<< Les dveloppements de cette tentative seront intressants suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un rgime +aussi scientifique sur toute la dure d'une gnration, plus forte +raison de plusieurs gnrations, ne pourrait pas amortir les +prdispositions morbides hrditaires. + +<< "Il n'est assurment pas outrecuidant de l'esprer, a crit un des +fondateurs de cette tonnante agglomration, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du rsultat ! Les hommes vivant jusqu' quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! " + +<< Un tel rve a de quoi sduire ! + +<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincre, +nous n'avons qu'une foi mdiocre dans le succs dfinitif de +l'exprience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comit o l'lment latin +domine et dont l'lment germanique a t systmatiquement exclu. C'est +l un fcheux symptme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien +fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +dfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu dblayer le +terrain, lucider quelques points spciaux ; mais ce n'est pas encore +sur ce point de l'Amrique, c'est aux bords de la Syrie que nous +verrons s'lever un jour la vraie cit modle. >> + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fix par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger +qui les menaait. + +Il tait sept heures du soir. + +Cache dans d'pais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cit +s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et prsentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arroses avec soin, rafrachies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anim. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air tait tide, le ciel +bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait t frapp de l'air de +sant des habitants, de l'activit qui rgnait dans les rues. On +fermait justement les acadmies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliothque, qui taient runies dans le mme quartier et o +d'excellents cours publics taient organiss par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait chaque lve de s'approprier lui +seul tout le fruit de la leon. La foule, sortant de ces +tablissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L'aspect gnral tait tout de calme et de satisfaction. + +C'tait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bti sa demeure. L, tout d'abord -- car cette +maison fut construite une des premires --, le docteur tait venu +s'tablir dfinitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvis, avait voulu rester Paris, mais il +n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +migr avec sa femme et sa fille la cte de l'Oregon, Octave tait +rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de +l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il +avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro +un. + +Jusque-l, Marcel avait t la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-mme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d'enfance finit peu peu par mener Paris ce qu'on appelle la vie +grandes guides. Le mot tait, dans le cas prsent, d'autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le sige lev d'un +norme coach quatre chevaux, perptuellement en voyage entre l'avenue +Marigny, o il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tt, +savait peine rester en selle sur les chevaux de mange qu'il louait +l'heure, tait devenu subitement un des hommes de France les plus +profondment verss dans les mystres de l'hippologie. Son rudition +tait emprunte un groom anglais qu'il avait attach son service et +qui le dominait entirement par l'tendue de ses connaissances +spciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matines. Ses soires appartenaient aux petits thtres et aux salons +d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y +trouvait rendait son argent un hommage que ses seuls mrites +n'avaient pas rencontr ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idal de la +distinction. Chose particulire, la liste, somptueusement encadre, qui +figurait dans le salon d'attente, ne portait gure que des noms +trangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du +moins en les numrant, dans l'antichambre d'un collge hraldique. +Mais, si l'on pntrait plus avant, on pensait plutt se trouver dans +une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s'tre donn rendez-vous l. +Suprieurement habills, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu'un got marqu pour les toffes blanchtres rvlt l'ternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces ples +>>. + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivr de cet encens, ne s'apercevait +pas qu'il perdait rgulirement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-tre certains membres du club, en leur qualit +d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits l'hritage de la Bgum. +En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave +Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les +deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son +intelligence un degr suprieur de culture et de force, et le joli +garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires +de club et d'curie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le mme terrain indpendant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin, +l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques +millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine +menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il +demeurait donc France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, en juger du moins par l'apparence, tait alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, laquelle son sjour de quatre +annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits +amricaines, ajoutes toutes les grces franaises. Sa mre disait +parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue. + +Quant Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son +dauphin, le fils an de ses esprances, elle tait aussi compltement +heureuse qu'on peut l'tre ici-bas, car elle s'associait tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grce son immense fortune. + +Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu, sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de +Scession, qui avait laiss un bras Pittsburgh et une oreille +Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de +l'enseignement dans la nouvelle cit. + +La conversation roulait sur les projets de l'administration de la +ville, sur les rsultats dj obtenus dans les tablissements publics +de toute nature, institutions, hpitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement +religieux n'tait pas oubli, avait fond plusieurs coles primaires o +les soins du matre tendaient dvelopper l'esprit de l'enfant en le +soumettant une gymnastique intellectuelle, calcule de manire +suivre l'volution naturelle de ses facults. On lui apprenait aimer +une science avant de s'en bourrer, vitant ce savoir qui, dit +Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pntre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien prpare saurait, elle-mme, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d'hygine taient au premier rang dans une ducation si bien +ordonne. C'est que l'homme, corps et esprit, doit tre galement +assur de ces deux serviteurs ; si l'un fait dfaut, il en souffre, et +l'esprit lui seul succomberait bientt. + +A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de +prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des +congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la +rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de +la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle +Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des +cits. + +Il faut dire aussi que l'ducation militaire des lves se faisait dans +les Lyces concurremment avec l'ducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +lments de stratgie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, dclara-t-il +qu'il tait enchant de toutes ses recrues. + +<< Elles sont, dit-il, dj accoutumes aux marches forces, la +fatigue, tous les exercices du corps. Notre arme se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour o il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplins. >> + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intrt, que le +docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mmes. + +On tait la fin du dner ; le dessert venait d'tre enlev, et, selon +l'habitude anglo-saxonne qui avait prvalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commence, et entamaient les plus hautes questions +d'conomie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C'tait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'tait toujours +montre extrmement favorable la fondation puis au dveloppement de +France-Ville, et les notables de la cit avaient l'habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux +Etats-Unis leur gard. Cette agglomration de gens heureux, libres, +indpendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amrique des partisans pour +les dfendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ tait pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d'admiration et d'estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dchir la bande du journal +et jet machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupfaction la lecture des quelques lignes +suivantes, qu'il lut voix basse d'abord, voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font Stahlstadt dans le but +d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de +dfense... etc. >> + +XII LE CONSEIL + +Ce n'tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu'il tait venu lever cit contre +cit. Mais de l se ruer sur une ville paisible, la dtruire par un +coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant, +l'article du _New York Herald_ tait positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient pntr les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n'y avait pas une heure perdre ! + +Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes +honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait croire le +mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu' +vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui +tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit. + +<< Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne +de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas +un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient anantir son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois +germain, en soit capable ! >> + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux tmoignages d'un journal tout +dvou l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d'abattement pass, le docteur Sarrasin, redevenu matre de lui-mme, +s'adressa ses amis : + +<< Messieurs, leur dit-il, vous tes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme moi de prendre toutes les mesures ncessaires +pour le salut de la ville. Qu'avons nous faire tout d'abord ? + +-- Y a-t-il possibilit d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement viter la guerre ? + +-- C'est impossible, rpliqua Octave. Il est vident que Herr Schultze +la veut tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s'cria le docteur. On s'arrangera pour tre en mesure de lui +rpondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de rsister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre +force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer +nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long, +et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions les fabriquer, puisque +les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de +salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre +l'investissement impossible. + +-- Je vais immdiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur prcda ses htes dans son cabinet de travail. + +C'tait une pice simplement meuble, dont trois cts taient couverts +par des rayons chargs de livres, tandis que le quatrime prsentait, +au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une range de +pavillons numrots, pareils des cornets acoustiques. + +<< Grce au tlphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil +France-Ville en restant chacun chez soi. >> + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanment +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot << prsent ! >> apport successivement par chaque fil +de communication, annona que le Conseil tait en sance. + +Le docteur se plaa alors devant le pavillon de son appareil +expditeur, agita une sonnette et dit : + +<< La sance est ouverte... La parole est mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravit. >> + +Le colonel se plaa son tour devant le tlphone, et, aprs avoir lu +l'article du New York Herald, il demanda que les premires mesures +fussent immdiatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numro 6 lui posa une question : + +<< Le colonel croyait-il la dfense possible, au cas o les moyens sur +lesquels il comptait pour empcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas +russi ? >> + +Le colonel Hendon rpondit affirmativement. La question et la rponse +taient parvenues instantanment chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient prcdes. + +Le numro 7 demanda combien de temps, son estime, les Francevillais +avaient pour se prparer. + +<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils +devaient tre attaqus avant quinze jours. + +Le numro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous prfrable +de la prvenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prvenir, rpondit le colonel, et, si +nous sommes menacs d'un dbarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingus, +ainsi que les officiers d'artillerie les plus expriments, et de leur +confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait +leur soumettre. + +Question du numro 1 : + +<< Quelle est la somme ncessaire pour commencer immdiatement les +travaux de dfense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze vingt millions de dollars. +>> + +Le numro 4 : << Je propose de convoquer immdiatement l'assemble +plnire des citoyens. >> + +Le prsident Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >> + +Deux coups de timbre, frapps dans chaque tlphone, annoncrent +qu'elle tait adopte l'unanimit. + +Il tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dur dix- +huit minutes et n'avait drang personne. + +L'assemble populaire fut convoque par un moyen aussi simple et +presque aussi expditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqu +le vote du Conseil l'htel de ville, toujours par l'intermdiaire de +son tlphone, qu'un carillon lectrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes places dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes taient surmontes de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l'lectricit, s'taient aussitt +arrtes sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressrent de sortir ou +de lever la tte vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un +devoir national les appelait la halle municipale, ils s'empressrent +de s'y rendre. + +A l'heure dite, c'est--dire en moins de quarante-cinq minutes, +l'assemble tait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait dj la +place d'honneur, entour de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui ft donne. + +La plupart des citoyens savaient dj la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +stnographie par le tlphone de l'htel de ville, avait t +immdiatement envoye aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une +dition spciale, placarde sous forme d'affiches. + +La halle municipale tait une immense nef toit de verre, o l'air +circulait librement, et dans laquelle la lumire tombait flots d'un +cordon de gaz qui dessinait les artes de la vote. + +La foule tait debout, calme, peu bruyante. Les visages taient gais. +La plnitude de la sant, l'habitude d'une vie pleine et rgulire, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +motion dsordonne d'alarme ou de colre. + +A peine le prsident eut-il touch la sonnette, huit heures et demie +prcises, qu'un silence profond s'tablit. + +Le colonel monta la tribune. + +L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils +disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs +formidables qu'annonait le New York Herald, destins dtruire +France-Ville et ses habitants. + +<< C'tait eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-tre mieux cder le terrain, et laisser les agresseurs +s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel tait sr d'avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'cho parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cit modle, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, taient ncessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Reprsentants sincres et militants du progrs, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux lev l'art d'amliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils reprsentaient. >> + +Une immense salve d'applaudissements accueillit cette proraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la ncessit de constituer +sans dlai un Conseil de dfense, charg de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux oprations +militaires, la proposition fut adopte. + +Sance tenante, un membre du Conseil civique suggra la convenance de +voter un crdit provisoire de cinq millions de dollars, destins aux +premiers travaux. Toutes les mains se levrent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting tait termin, et les +habitants de France-Ville, s'tant donn des chefs, allaient se +retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d'tre occupe par un +inconnu de l'aspect le plus trange. + +Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait +les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait +calme et rsolue. Ses vtements demi colls son corps et encore +souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de +passer par de terribles preuves. + +A sa vue, tous s'taient arrts. D'un geste imprieux, l'inconnu avait +command tous l'immobilit et le silence. + +Qui tait-il ? D'o venait-il ? Personne, pas mme le docteur Sarrasin, +ne songea le lui demander. + +D'ailleurs, on fut bientt fix sur sa personnalit. + +<< Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait +condamn mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! >> s'taient cris la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se prcipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arrta. + +C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc +la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le +courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes +aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre +enfin, s'il revenait la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme tait rest tendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +dserte, loin de tout secours. + +Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'tait alors +souvenu !... Grce Dieu, il tait donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n'tait plus prisonnier. Toute sa pense se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +<< Eux ! eux ! >> s'cria-t-il alors. + +Par un suprme effort, Marcel parvint se remettre sur pied. + +Dix lieues le sparaient de France-Ville, dix lieues faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, travers cette campagne qui tait +comme abandonne autour de la farouche Cit de l'Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, dix heures et +quart, il arrivait aux premires maisons de la cit du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants taient prvenus du danger qui les menaait ; mais il +comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger tait immdiat, +ni surtout de quelle trange nature il pouvait tre. + +La catastrophe prmdite par Herr Schultze devait se produire ce +soir-l, onze heures quarante-cinq... Il tait dix heures un quart. + +Un dernier effort restait faire. Marcel traversa la ville tout d'un +lan, et, dix heures vingt-cinq minutes, au moment o l'assemble +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'cria-t-il, ni mme dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans prcdent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte dix lieues, est, + l'heure o je parle, braqu contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui prsentent +quelques garanties de solidit, ou qu'ils sortent de la ville +l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se prparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voil pour le moment votre seul ennemi ! Ni armes +ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace +a ddaign les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +ralisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premire fois tromp, +c'est sur cent points la fois que l'incendie va se dclarer +subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points diffrents qu'il +s'agira de faire tout l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive +advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra prserver, +dt mme la ville entire tre dtruite, l'or et le temps pourront les +rebtir ! >> + +En Europe, on et pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en +Amrique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, mme les +plus inattendus. On couta le jeune ingnieur, et, sur l'avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjugue plus encore par l'accent de l'orateur que par ses +paroles, lui obit sans mme songer les discuter. Le docteur +rpondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immdiatement donns, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les rpandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, rsigns subir les horreurs d'un +bombardement ; les autres, pied, cheval, en voiture, gagnrent la +campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la +grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui +pouvait servir combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, la salle des sances, la dlibration continuait l'tat +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel ft obsd par une ide qui ne +laissait place aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses lvres murmuraient ces seuls mots : + +<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son excrable invention ?... >> + +Tout coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un +homme qui demande le silence, et, le crayon la main, il traa d'une +main fbrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu peu son front s'clairer, sa figure devenir +rayonnante : + +<< Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un +cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger +dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en +dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s'il reste craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >> + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait +enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration +de faon la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la +clart succdant aux tnbres, le calme l'angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas la cit du docteur, mais il ne +toucherait << rien du tout >>. Il tait destin se perdre dans +l'espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos des calculs de Marcel, +lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des prcautions prises et ne ngligeons rien de ce qui peut +djouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrter +devant un chec ! + +- Venez ! >> s'cria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s'coulrent. Onze heures quarante-cinq sonnrent +l'horloge !... + +Quatre secondes aprs, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pense, se perdait bien au-del de la ville +avec un sifflement sinistre. + +<< Bon voyage ! s'cria Marcel, en clatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dpass, maintenant, les +limites de l'atmosphre, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >> + +Deux minutes plus tard, une dtonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu'on et cru sorti des entrailles de la terre ! + +C'tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se dplaait +avec une vitesse de cent cinquante lieues la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +<< France-Ville, 14 septembre. + +<< Il me parat convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai pass +fort heureusement, avant-hier soir, la frontire de ses possessions, +prfrant mon salut celui du modle du canon Schultze. + +<< En vous prsentant mes adieux, je manquerais tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connatre, mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie. + +<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable, +s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous +tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer. + +<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas +port, que votre but, grce Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne +pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est +aujourd'hui, votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif. + +<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionn passer hier soir, onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera graviter ainsi +jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale +vingt fois suprieure la vitesse actuelle, soit dix mille mtres la +seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin +avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin toujours +circuler autour de notre globe. + +<< Vous auriez d ne pas l'ignorer. + +<< J'espre, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument dtrior par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l'agrment d'avoir dot le monde +plantaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite. + +<< Marcel BRUCKMANN. >> + +Un exprs partit immdiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans dlai cette lettre Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim +de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait tre hors d'usage. + +Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible son +indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa +poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet +tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle +colre ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les clats ! + +Cependant, Herr Schultze n'tait pas homme s'avouer vaincu. C'est une +lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus chargs d'acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer courte +distance ? + +Apais par un effort soudain, le Roi de l'Acier tait rentr dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il tait clair que France-Ville, plus menace que jamais, ne devait +rien ngliger pour se mettre en tat de dfense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit +connatre au docteur Sarrasin et ses amis tout ce qu'il savait des +prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le +lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de +discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution. + +En tout ceci, Marcel fut bien second par Octave, qu'il trouva +moralement chang et bien son avantage. + +Quelles furent les rsolutions prises ? Personne n'en sut le dtail. +Les principes gnraux furent seuls systmatiquement communiqus la +presse et rpandus dans le public. Il n'tait pas malais d'y +reconnatre la main pratique de Marcel. + +<< Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de +rsistance ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que +d'avoir lutter contre des engins mal connus. >> + +Le tout tait d'empcher l'investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C'est cette question qu'tudiait avec activit le Conseil de dfense, +et, le jour o une affiche annona que le problme tait rsolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +excuter les travaux ncessaires. Aucun emploi n'tait ddaign, qui +devait contribuer l'oeuvre de dfense. Des hommes de tout ge, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail tait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasins dans la ville. La +houille et le fer arrivrent aussi en quantits considrables : le fer, +matire premire de l'armement ; la houille, rservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables la lutte. + +Mais, en mme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fume, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de lgumes desschs s'amoncelaient dans les halles +transformes en magasins. Des troupeaux nombreux taient parqus dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le dcret de mobilisation de tous les hommes en +tat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit tmoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equips simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffs d'un bon chapeau de cuir bouilli, arms de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosss, +levaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pices d'artillerie avait commenc et fut +pousse avec activit. Une circonstance trs favorable ces travaux +tait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possdait la ville et qu'il fut ais de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +tait partout, et partout la hauteur de sa tche. Qu'une difficult +thorique ou pratique se prsentt, il savait immdiatement la +rsoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procd +expditif, un tour de main rapide. Aussi son autorit tait-elle +accepte sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement excuts. + +Auprs de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il +s'tait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y +renona, comprenant qu'il ne devait rien tre, pour commencer, qu'un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y +conduire en soldat modle. A ceux qui firent d'abord mine de le +plaindre : + +<< A chacun selon ses mrites, rpondit-il. Je n'aurais peut-tre pas +su commander !... C'est le moins que j'apprenne obir ! >> + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout coup imprimer aux +travaux de dfense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait ngocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se +succdrent tous les jours. C'tait tantt la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantt le chemin de fer de +Sacramento qui avait t coup par des << uhlans >>, tombs du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitt contredites, taient inventes plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosit de +leurs lecteurs. La vrit, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant Marcel le temps de complter ses +travaux de dfense, n'tait pas sans l'inquiter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +<< Est-ce que ce brigand aurait chang ses batteries et me prparerait +quelque nouveau tour de sa faon ? >> se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d'arrter les navires ennemis, soit d'empcher +l'investissement, promettait de rpondre tout, et Marcel, en ses +moments d'inquitude, redoublait encore d'activit. + +Son unique plaisir et son unique repos, aprs une laborieuse journe, +tait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exig, ds les premiers jours, qu'il vnt +habituellement dner chez lui, sauf dans le cas o il en serait empch +par un autre engagement ; mais, par un phnomne singulier, le cas d'un +engagement assez sduisant pour que Marcel renont ce privilge ne +s'tait pas encore prsent. L'ternelle partie d'checs du docteur +avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intrt assez +palpitant pour expliquer cette assiduit. Force est donc de penser +qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-tre pourra-t- on en +souponner la nature, quoique, assurment, il ne la souponnt pas +encore lui-mme, en observant l'intrt que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils +taient tous trois assis prs de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes prparaient ce qui pouvait tre ncessaire au service +futur des ambulances. + +<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montr le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intressait + tous les travaux de la dfense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, rpondait Marcel. + +-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre dtail industriel +reprsente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le gnie a +creus hier cinq cents nouveaux mtres de fosss ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n'est mme pas assez ! De ce train-l nous n'aurons pas +termin l'enceinte la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes rien. + +-- Bonnes rien ! s'criait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitt pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs mres, de leurs femmes, de +leurs fiances ? Leur ardeur, tous, d'o leur vient-elle, sinon de +vous, et qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >> + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrta. Mlle Jeanne n'insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut oblige de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait +sans doute expliquer le zle du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappel par la tche impitoyable, press d'aller +achever un projet ou un devis, s'arrachait regret cette douce +causerie, il emportait avec lui l'inbranlable rsolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s'attendait gure ce qui allait arriver, et, cependant, c'tait +la consquence naturelle, inluctable, de cet tat de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui tait la loi +fondamentale de la Cit de l'Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condense et en quelque sorte +algbrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une +des plus animes et des plus tranges du monde. Par une consquence +naturelle de la position gographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractre cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marqus. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, la taille leve, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus foncs, aux membres plus souples et plus fins. Le Ngre y +rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynsien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, la natte soigneusement +tresse, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L'ouverture du march du 12 octobre, cette Bourse unique au monde, ne +prsenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou +gravement, selon leurs tempraments particuliers, changer des poignes +de main, se diriger vers la buvette et prluder, par des libations +propitiatoires, aux oprations de la journe. Ils allrent, un un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numrots qui reoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonns, en tirer d'normes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait. + +Bientt, les premiers cours du jour se formrent, en mme temps que la +foule affaire grossissait insensiblement. Un lger brouhaha s'leva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les dpches tlgraphiques commencrent alors pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt +s'ajouter sur la muraille du nord la collection des tlgrammes +placards par les gardes de la Bourse. + +L'intensit du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se prcipitaient vers le bureau +tlgraphique, apportaient des rponses. Tous les carnets taient +ouverts, annots, raturs, dchirs. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mystrieux sembla passer comme un frisson travers +ces groupes agits. + +Une nouvelle tonnante, inattendue, incroyable, venait d'tre apporte +par l'un des associs de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidit de l'clair. + +Les uns disaient : + +<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fume sans feu ! + +-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage reprsentent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s'criait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriqus ! rpliquait celui-l. + +-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les raliser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-l n'arrivaient pas tous les jours et aux +maisons rputes les plus solides ! + +-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville ! + +-- Aprs tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forme, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte +pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lance par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le tlgramme qui le dit vient d'tre placard +l'instant ! >> + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dpches. La +dernire bande de papier bleu tait libelle en ces termes : + +<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. >> + +Cette fois, il n'y avait plus douter, quelque surprenante que ft la +nouvelle, et les hypothses commencrent se donner carrire. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle +de Herr Schultze, commencrent inonder la place. C'tait la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisime ordre. + +D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l'vnement se dchanaient avec fureur. + +Le march de San Francisco, si lourd le matin, dire d'experts, ne +l'tait certes pas deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel dchanement effrn de la spculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union +amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de +l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombs zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre, +ils se trouvrent subitement ports cent quatre-vingts dollars l'cre +demand ! + +Ds le soir mme, les boutiques nouvelles furent prises d'assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_, +l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractres +gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces +informations se rduisaient, en somme, presque nant. + +Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, accepte par Herr Schultze, tire par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant t prsente Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l'Acier, New York, ces messieurs avaient constat +que la balance porte au crdit de leur client tait insuffisante pour +parer cet norme paiement, et lui avaient immdiatement donn avis +tlgraphique du fait, sans recevoir de rponse ; qu'ils avaient alors +recouru leurs livres et constat avec stupfaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur taient parvenues de +Stahlstadt ; qu' dater de ce moment les traites et les chques tirs +par Herr Schultze sur leur caisse s'taient accumuls quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner leur lieu d'origine avec la +mention << No effects >> (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les tlgrammes +inquiets, les questions furieuses, s'taient abattus d'une part sur la +maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une rponse dcisive tait arrive. + +<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le tlgramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystre. Il n'a pas +laiss d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >> + +Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des +cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au +tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques +heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances +connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voil ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, +quelques amplifications prs. Il va sans dire qu'ils annonaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus indits et les plus +spciaux. + +Et, de fait, il n'en tait pas un qui n'et ds la premire heure +expdi ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Ds le 14 octobre au soir, la Cit de l'Acier s'tait vue investie par +une vritable arme de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette arme vint se briser comme une vague contre l'enceinte +extrieure de Stahlstadt. La consigne tait toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +sduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les +contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur, +qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte +de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute + l'autre dominait encore obscurment les inquitudes. + +A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continu +comme l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tche partielle dans l'horizon limit de sa section. Les +caisses particulires avaient pay les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu' ce jour aux ncessits +locales. Mais la centralisation tait pousse Stahlstadt un trop +haut degr de perfection, le matre s'tait rserv une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrant +pas, dans un temps trs court, un arrt forc de la machine. C'est +ainsi que, du 17 septembre, jour o pour la dernire fois, le Roi de +l'Acier avait sign des ordres, jusqu'au 13 octobre, o la nouvelle de +la suspension des paiements avait clat comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considrables --, passes par la poste de Stahlstadt, avaient +t dposes la bote du Bloc central, et, sans nul doute, taient +arrives au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se rservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song +seulement sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face +de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun, +vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --, +comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite +de son mandat, avait attendu, temporis, << vu venir >> les vnements. + +A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire +s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons +intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi, +sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions +lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida +pas aisment souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des +pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze +s'tait drob ses cranciers. + +C'est tout ce que les reporters purent arriver savoir. Le clbre +Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi soutirer des aveux +politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle, +l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annonc au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas +t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de +s'avouer eux-mmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un vnement presque unique, +c'tait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet tat de ville +indpendante et isole qui ne permettait aucune enqute rgulire et +lgale. La signature de Herr Schultze tait, il est vrai, proteste +New York, et ses cranciers avaient toute raison de penser que l'actif +reprsent par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure les +indemniser. Mais quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous squestre ? Stahlstadt tait reste un territoire +spcial, non class encore, o tout appartenait Herr Schultze. Si +seulement il avait laiss un reprsentant, un conseil d'administration, +un substitut ! Mais rien, pas mme un tribunal, pas mme un conseil +judiciaire ! Il tait lui seul le roi, le grand juge, le gnral en +chef, le notaire, l'avou, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait ralis en sa personne l'idal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du nant pur et simple, et tout cet +difice formidable s'croulait comme un chteau de cartes. + +En toute autre situation, les cranciers auraient pu former un +syndicat, se substituer Herr Schultze, tendre la main sur son actif, +s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu'un peu d'argent peut-tre et un pouvoir rgulateur. + +Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait +dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une +barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les +circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns +cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilit de le saisir. + +Tout ce qu'ils purent faire fut de se runir en assemble gnrale, de +se concerter et d'adresser une requte au Congrs pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'pouser les intrts de ses nationaux, de +prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire amricain et de faire +rentrer ainsi cette cration monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrs taient personnellement +intresss dans l'affaire ; la requte, par plus d'un ct, sduisait +le caractre amricain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait +couronne d'un plein succs. Malheureusement, le Congrs n'tait pas en +session, et de longs dlais taient redouter avant que l'affaire pt +lui tre soumise. + +En attendant ce moment, rien n'allait plus Stahlstadt et les +fourneaux s'teignaient un un. + +Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis. +Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en +mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les +chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y +eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le +chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs +et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +chemine qui avait cess de fumer l'usine, on vit natre un cabaret +dans les villages d'alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su +prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la +mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se rvlait eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l, +s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv, +l'un l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient raliser ce rve, combien en +tait-il que la misre clouait la glbe ! Ceux-l restrent, l'oeil +cave et le coeur navr ! + +Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes cette nue d'oiseaux de +proie face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands +dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt +privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant +s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un +avenir de misre ! + +XVI DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva +France-Ville, le premier mot de Marcel avait t : + +<< Si ce n'tait qu'une ruse de guerre ? >> + +Sans doute, la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une +telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr +Schultze devait, un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier + sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requte, le Conseil de dfense rdigea immdiatement une +proclamation pour exhorter les habitants se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semes par l'ennemi dans le but d'endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais, +accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser +ce qui pouvait toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cit du docteur se rveilla dfinitivement sauve, +comme un dormeur qui chappe un mauvais rve par le simple fait de +son rveil. Oui ! France-Ville tait videmment hors de danger, sans +avoir eu coup frir, et ce fut Marcel, arriv une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicit +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de dtente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se flicitait, on s'invitait dner. Les femmes +exhibaient de fraches toilettes, les hommes se donnaient momentanment +cong d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde tait +rassur, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c'tait sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui taient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entrans leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laiss un moment de repos. Enfin, il tait dcharg d'une si +terrible inquitude et respirait l'aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on +s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par +les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre +nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >> +tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l'aimait. + +Les rsultats matriels de la mise en tat de dfense furent aussi tout + l'avantage de la cit. On avait appris connatre ses forces. On +n'aurait plus les improviser. On tait plus sr de soi. A l'avenir, +tout vnement, on serait prt. + +Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'tait +annonc si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n'et pas t son ouvrage, des +remerciements publics furent vots au jeune ingnieur comme +l'organisateur de la dfense, celui au dvouement duquel la ville +aurait d de ne pas prir, si les projets de Herr Schultze avaient t +mis excution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rle ft termin. Le mystre +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprs avoir port une +lumire complte au milieu mme des tnbres qui enveloppaient encore +la Cit de l'Acier. + +Il rsolut donc de retourner Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise +serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire +l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait +quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il +le lui avait dpeint, n'tait pas homme disparatre impunment pour +les autres, s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense +d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible +du requin !... + +<< C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon +devoir d'aller Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient +d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme +la permission d'emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s'cria le docteur. + +-- Oui ! C'est maintenant un brave garon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protge donc tous les deux ! >> rpondit le vieillard +mu en l'embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, aprs avoir travers les villages +abandonns, dposait Marcel et Octave la porte de Stahlstadt. Tous +deux taient bien quips, bien arms, et trs dcids ne pas revenir +sans avoir clairci ce sombre mystre. + +Ils marchaient cte cte sur le chemin de ceinture extrieur qui +faisait le tour des fortifications, et la vrit, dont Marcel s'tait +obstin douter jusqu' ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L'usine tait compltement arrte, c'tait vident. De cette route +qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une toile au ciel, +il aurait aperu, jadis, la lumire du gaz, l'clair parti de la +baonnette d'une sentinelle, mille signes de vie dsormais absents. Les +fentres illumines des secteurs se seraient montres comme autant de +verrires tincelantes. Maintenant, tout tait sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cit, dont les hautes chemines se +dressaient l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chausse rsonnaient dans le vide. L'expression de +solitude et de dsolation tait si forte, qu'Octave ne put s'empcher +de dire : + +<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil celui-ci +! On se croirait dans un cimetire ! >> + +Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du +foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant +ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq six +mtres. + +Il fallut plus d'une heure pour russir amarrer un bout de cble, en +le lanant tour de bras l'une des poutrelles. Aprs bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant la corde, put se +hisser la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une une les armes et munitions ; puis, il prit son +tour le mme chemin. + +Il ne resta plus alors qu' ramener le cble de l'autre ct de la +muraille, faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hisss, et, enfin, se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui, +de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pntrer nos +secrets ! >> + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel. + +Ils se dirigrent vers l'ouest et arrivrent bientt devant l'arche +monumentale qui portait son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chne, gros clous d'acier, taient ferms. Marcel s'en +approcha, heurta plusieurs reprises avec un pav qu'il ramassa sur la +chausse. + +L'cho seul lui rpondit. + +<< Allons ! l'ouvrage ! >> cria-t-il Octave. + +Il fallut recommencer le pnible travail du lancement de l'amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle o elle pt s'accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave russirent + franchir la muraille, et se trouvrent dans l'axe du secteur O. + +<< Bon ! s'cria Octave, quoi bon tant de peines ? Nous voil bien +avancs ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! rpondit Marcel... Voil justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fch de le revoir et d'y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. >> + +C'tait la grande halle de coule o le jeune Alsacien avait t admis +lors de son arrive l'usine. Qu'elle tait lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux teints, ses rails rouills, ses grues poussireuses qui +levaient en l'air leurs grands bras plors comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la ncessit d'une +diversion. + +<< Voici un atelier qui t'intressera davantage >>, dit-il Octave en +le prcdant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de +bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes +de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux +meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le +besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expdition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait ce qu'il avait faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n'y avait pas y songer. Cette +muraille tait prodigieusement haute, isole de tous les autres +btiments, sans une saillie laquelle on pt accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'tait pas une opration facile. +Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze et disparu sans semer +d'embches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d'tablir. Mais rien de tout cela n'tait pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et repos, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +<< Que dirais-tu d'un boyau de mine l-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des fainants ! >> rpondit Octave, prt +tout tenter. + +Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher +une, et enfin, l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs +petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les +saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume. + +Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqu +que la cantine, situe dans un sous-sol, formait une vritable cave +vote, il vint s'y rfugier avec Octave. + +Tout coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet +d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant la fois, dchira les +airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux trois secondes, +une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'croulant, au milieu des +cascades claires des vitres casses. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittrent alors +leur retraite. + +Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du +secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient ceux d'une ville bombarde. De +toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les +pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire, +retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets, +s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent la muraille intrieure. Elle tait +dtruite aussi sur une largeur de quinze vingt mtres, et, de l'autre +ct de la brche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperut la cour, +lui bien connue, o il avait pass tant d'heures monotones. + +Du moment o cette cour n'tait plus garde, la grille de fer qui +l'entourait n'tait pas infranchissable... Elle fut bientt franchie. + +Partout le mme silence. + +Marcel passa en revue les ateliers o jadis ses camarades admiraient +ses pures. Dans un coin, il retrouva, demi bauch sur sa planche, +le dessin de machine vapeur qu'il avait commenc, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appel au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient gard la physionomie d'un mouvement suspendu, +d'une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arrivrent la limite intrieure du Bloc central +et se trouvrent bientt au pied de la muraille qui devait, dans la +pense de Marcel, les sparer du parc. + +<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-l ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une +porte qu'une simple fuse enverrait en l'air. >> + +Tous deux se mirent tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps autre, ils taient obligs de faire un dtour, de doubler un +corps de btiment qui s'en dtachait comme un peron, ou d'escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientt rcompenss de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut perc un trou de vrille travers les +planches de chne. Marcel, appliquant aussitt son oeil cette +ouverture, reconnut, sa vive satisfaction, que, de l'autre ct, +s'tendait le parc tropical avec sa verdure ternelle et sa temprature +de printemps. + +<< Encore une porte faire sauter, et nous voil dans la place ! +dit-il son compagnon. + +-- Une fuse pour ce carr de bois, rpondit Octave, ce serait trop +d'honneur ! >> + +Et il commena d'attaquer la poterne grands coups de pic. + +Il l'avait peine branle, qu'on entendit une serrure intrieure +grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chane. + +<< _Wer da ?_ >> (Qui va l ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient rien moins qu' une pareille +question. Ils en furent plus surpris vritablement qu'ils ne l'auraient +t d'un coup de fusil. + +De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette +ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente son esprit, +tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que +Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre +physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce +qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique, +devenait, dans le second, une attaque main arme avec effraction. + +Toutes ces ides se prsentrent l'esprit de Marcel avec tant de +force, qu'il resta d'abord comme frapp de mutisme. + +<< _Wer da ?_ >> rpta la voix, avec un peu d'impatience. + +L'impatience n'tait videmment pas tout fait dplace. Franchir pour +arriver cette porte des obstacles si varis, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien +rpondre lorsqu'on vous demande simplement : + +<< Qui va l ? >> cela ne laissait pas d'tre surprenant. + +Une demi-minute suffit Marcel pour se rendre compte de la fausset de +sa position, et aussitt, s'exprimant en allemand : + +<< Ami ou ennemi votre gr ! rpondit-il. Je demande parler Herr +Schultze. >> + +Il n'avait pas articul ces mots qu'une exclamation de surprise se fit +entendre travers la porte entrebille : + +<< _Ach !_ >> + +Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache hrisse, un oeil hbt, qu'il reconnut aussitt. Le +tout appartenait Sigimer, son ancien garde du corps. + +<< Johann Schwartz ! s'cria le gant avec une stupfaction mle de +joie. Johann Schwartz ! >> + +Le retour inopin de son prisonnier paraissait l'tonner presque autant +qu'il avait d l'tre de sa disparition mystrieuse. << Puis-je parler + Herr Schultze ? >> rpta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre +rponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tte. + +<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir Herr Schultze que je suis l et +que je dsire l'entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! rpondit le gant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais o est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas change ! Personne entrer sans ordre ! >> + +Ces phrases entrecoupes furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, toutes les questions, opposa un enttement bestial. + +Octave finit par s'impatienter. + +<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! >> + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chane +rsista, et une pousse, suprieure la sienne, eut bientt referm le +battant, dont les deux verrous furent successivement tirs. + +<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrire cette planche ! >> s'cria +Octave, assez humili de ce rsultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitt, il poussa +un cri de surprise : + +<< Il y a un second gant ! + +-- Arminius ? >> rpondit Marcel. + +Et il regarda son tour par le trou de vrille. + +<< Oui ! c'est Arminius, le collgue de Sigimer ! >> + +Tout coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tte Marcel. + +<< _Wer da ?_ >> disait la voix. + +C'tait celle d'Arminius, cette fois. + +La tte du gardien dpassait la crte de la muraille, qu'il devait +avoir atteinte l'aide d'une chelle. + +<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! rpondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? >> + +Il n'avait pas achev ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la +crte du mur. Une dtonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d'Octave. + +<< Eh bien, voil pour te rpondre ! >> s'cria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +clats. + +A peine la brche tait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s'lancrent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lzard par l'explosion, qu'ils venaient de +franchir, une chelle tait encore dresse, et, au pied de cette +chelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n'taient l pour dfendre le passage. + +Les jardins s'ouvraient devant les deux assigeants dans toute la +splendeur de leur vgtation. Octave tait merveill. + +<< C'tait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Dployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'tre +tapis derrire les buissons ! >> + +Octave et Marcel se sparrent, et, prenant chacun l'un des cts de +l'alle qui s'ouvrait devant eux ils avancrent avec prudence, d'arbre +en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratgie +individuelle la plus lmentaire. + +La prcaution tait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second +coup de fusil clata. Une balle fit sauter l'corce d'un arbre que +Marcel venait peine de quitter. + +<< Pas de btises !... Ventre terre ! >> dit Octave demi voix. + +Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut +que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter +un quatrime. + +<< Heureusement que ces animaux-l tirent comme des conscrits ! cria +Octave son compagnon, spar de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! rpondit Marcel des yeux autant que des lvres. Vois-tu la +fume qui sort de cette fentre, au rez-de-chausse ?... C'est l +qu'ils sont embusqus, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma faon ! >> + +En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de +longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin prsentable. Il le planta alors la place qu'il occupait, de +manire laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : + +<< Amuse-les par ici en tirant sur la fentre, tantt de ta place, +tantt de la mienne ! Moi, je vais les prendre revers ! >> + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrtement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent changes sans rsultat. + +La veste de Marcel et son chapeau taient littralement cribls ; mais, +personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chausse, la carabine d'Octave les avait mises en miettes. + +Tout coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +touff : + +<< A moi !... Je le tiens !... >> + +Quitter son abri, s'lancer dcouvert dans le rond-point, monter +l'assaut de la fentre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. +Un instant aprs, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlacs comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +dsesprment. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert l'improviste une porte intrieure, le gant n'avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jet terre, il n'avait pas perdu +l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son ct, dployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte et ncessairement fini par la mort de l'un des combattants, +si l'intervention d'Octave ne fat arrive point pour amener un +rsultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et dsarm, se +vit attach de manire ne pouvoir plus faire un mouvement. + +<< Et l'autre ? >> demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius +tait tendu tout sanglant. + +<< Est-ce qu'il a reu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui >>, rpondit Marcel. + +Puis il s'approcha d'Arminius. + +<< Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol ! s'cria Octave. + +-- Nous voil matres de la place ! rpondit Marcel. Nous allons +procder une visite srieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >> + +Du salon d'attente o venait de se passer le dernier acte du sige, les +deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l'Acier. + +Octave tait en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une une les portes qu'il +rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or. + +Il s'attendait bien y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier +que le spectacle qui s'offrit ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement dvalis, avait +t jet ple-mle dans ce salon. Ce n'taient de tous cts que +lettres et paquets cachets, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfonait jusqu' mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financire, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumule de jour en jour dans la bote extrieure du parc, +et fidlement releve par Arminius et Sigimer, tait l dans le cabinet +du matre. + +Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de +larmes enfermes dans ces plis muets l'adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrte du +laboratoire ! >> + +Il commena donc enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas dcouvrir le passage masqu qu'il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un un +tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la +chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la +muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt +vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul possder le +secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime. + +Mais il avait ncessairement d en faire ouvrir une autre. + +<< O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est +ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre sa porte, l'abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >> + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins +dclou et relev. Le parquet, examin feuille feuille, ne prsentait +rien de suspect. + +<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pice ? demanda Octave. + +-- J'en suis moralement sr ! rpondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu' explorer le plafond >>, dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein tait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tt suspendu au candlabre dor, qu' son +extrme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa dcouvert un trou bant, d'o une lgre chelle d'acier +descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet. + +C'tait comme une invitation monter. + +<< Allons donc ! Nous y voil ! >> dit tranquillement Marcel ; et il +s'lana aussitt sur l'chelle, suivi de prs par son compagnon. + +XVIII L'AMANDE DU NOYAU + +L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme +d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur. +Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une +blouissante lumire blanchtre n'et filtr travers l'paisse vitre +d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et +dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil, +il apparat dans toute sa puret. + +Le silence tait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l'antichambre d'un monument funraire. + +Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre tincelante, eut un +moment d'hsitation. Il touchait son but ! De l, il n'en pouvait +douter, allait sortir l'impntrable secret qu'il tait venu chercher +Stahlstadt ! + +Mais son hsitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allrent +s'agenouiller prs du disque et inclinrent la tte de manire +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre place au-dessous +d'eux. + +Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait dmesurment les objets que l'on regardait travers. + +L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui +sortait travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique +d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa +cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante +n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la +rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre. + +Autour de ce spectre, des clats d'obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C'tait Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa mchoire, ses dents clatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait la +fois asphyxi et congel sous l'action d'un froid terrible ! + +Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant, +grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le +regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on +l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans +les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois, +cach tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les +ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en dpit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il tait heureux qu'il et pu +observer du dehors l'intrieur de ce laboratoire, car trs certainement +Octave et lui auraient t frapps de mort en y pntrant. + +Comment donc s'tait produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu que les fragments +d'obus, pars sur le plancher, n'taient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l'enveloppe intrieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait supporter, tait faite de ce verre +tremp, qui a dix ou douze fois la rsistance du verre ordinaire ; mais +un des dfauts de ce produit, qui tait encore tout nouveau, c'est que, +par l'effet d'une action molculaire mystrieuse, il clate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait d arriver. +Peut- tre mme la pression intrieure avait-elle provoqu plus +invitablement encore l'clatement de l'obus qui avait t dpos dans +le laboratoire. L'acide carbonique, subitement dcomprim, avait alors +dtermin, en retournant l'tat gazeux, un effroyable abaissement de +la temprature ambiante. + +Toujours est-il que l'effet avait d tre foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de +l'explosion, s'tait instantanment momifi au milieu d'un froid de +cent degrs au-dessous de zro. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier +avait t frapp pendant qu'il crivait. + +Or, qu'crivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait tre intressant de recueillir la +dernire pense, de connatre le dernier mot d'un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et +envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir une mort +certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec +les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable +qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la +rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les +puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms +dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe +lectrique ? + +Marcel connaissait l'criture de Herr Schultze, et, aprs quelques +ttonnements, il parvint lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu'crivait Herr Schultze, c'tait plutt un ordre +qu'une instruction. + +<< Ordre B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete +contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante +et complte. -- Ne changez pas un iota ce que j'ai dcid. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce +soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable. + +<< Vous m'expdierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +<< SCHULTZ... >> + +Cette signature tait inacheve ; 1'E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurrent d'abord muets et immobiles devant cet +trange spectacle, devant cette sorte d'vocation d'un gnie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s'arracher cette lugubre scne. Les deux amis, +trs mus, quittrent donc la salle, situe au-dessus du laboratoire. + +L, dans ce tombeau o rgnerait l'obscurit complte lorsque la lampe +s'teindrait, faute de courant lectrique, le cadavre du Roi de l'Acier +allait rester seul, dessch comme une de ces momies des Pharaons que +vingt sicles n'ont pu rduire en poussire !... + +Une heure plus tard, aprs avoir dli Sigimer, fort embarrass de la +libert qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, o ils rentraient le soir mme. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annona +le retour des deux jeunes gens. + +<< Qu'ils entrent ! s'cria-t-il, qu'ils entrent vite ! >> + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +<< Eh bien ? + +-- Docteur, rpondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! >> s'cria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +<< Mon pauvre enfant, lui dit-il aprs s'tre remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me rjouir puisqu'elle loigne de nous ce +que j'excre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motive ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serr le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facults puissantes s'tait-il +constitu notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualits intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l'emploi et t utile, si l'on avait pu les associer avec les +ntres et leur donner un but commun ! Voil ce qui tout d'abord m'a +frapp, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux +laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui +porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait +compt bien tort pour tre lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne +contre lui et contre son but ! + +-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le +meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort, +peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner +prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, rpondit Marcel, que ce qui s'est pass +Stahlstadt est la dmonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J'ai trouv Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d'o partaient tous les ordres auxquels obissait la Cit de l'Acier, +sans que jamais un seul et t discut La mort lui avait ce point +laiss l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a t le +martyr de sa propre invention ! Il a t foudroy par l'un de ces obus +qui devaient anantir notre ville ! Son arme s'est brise dans sa main, +au moment mme o il allait tracer la dernire lettre d'un ordre +d'extermination ! Ecoutez ! >> + +Et Marcel lut haute voix les terribles lignes, traces par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +<< Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait +mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait +cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La +paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et +s'tait tendue jusqu'aux instruments ! + +-- Oui, rpondit le docteur Sarrasin, il y a eu, l, justice de Dieu ! +C'est en voulant prcipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c'est en forant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succomb ! + +-- En effet, rpondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au pass et soyons tout au prsent. Herr Schultze mort, si c'est +la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable tablissement +qu'il avait cr, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait, +ont creus dix abmes. Aveugl, d'une part, par ses succs, de l'autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes tout ce qui pouvait +nous tre ennemi. Malgr cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses crances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu'elle avait accumules pour le mal. Herr Schultze n'a +qu'un hritier possible, docteur, et cet hritier, c'est vous. Il ne +faut pas laisser prir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y +a que profit tirer de l'anantissement d'une force rivale. C'est une +grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espre, qu'il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l'humanit. Or, cette tche, je suis prt me +dvouer tout entier. + +-- Marcel a raison, rpondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voil prt travailler sous ses ordres, si mon pre y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grce toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscite, un arsenal d'instruments tel que +personne au monde ne pensera plus dsormais nous attaquer ! Et, +comme, en mme temps que nous serons les plus forts, nous tcherons +d'tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux rves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frre d'Octave !... A +nous trois, rien ne m'et paru impossible !... >> + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-tre, dans le courant de ce rcit, n'a-t-il pas t suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les hros. C'est +une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser +enfin eux pour eux-mmes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement l'tre +collectif, l'humanit, que l'individu tout entier dispart pour lui, +alors mme qu'il venait de s'lancer en plein idal. Il fut donc frapp +de la pleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel ses +dernires paroles. Ses yeux cherchrent lire dans ceux du jeune homme +le sens cach de cette soudaine motion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingnieur et attendait peut- tre que +celui-ci le rompt ; mais Marcel, redevenu matre de lui par un rude +effort de volont, n'avait pas tard retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'tait +plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commenc. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte +reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son +bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait +voulu discrtement ou distraitement tter le pouls. + +Marcel s'tait laiss faire sans trop se rendre compte de l'intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les lvres : + +<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destines de Stahlstadt. Mais il n'est +pas dfendu, alors mme qu'on se voue l'amlioration du sort de tous, +de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous +touchent de plus prs. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout l'heure, +rpondait, il n'y a pas longtemps encore, son pre et sa mre, +qui, pour la vingtime fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes taient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune +fille rpondait non, et toujours non ! >> + +A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet +rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne +se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout la fois son +bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte +de ce petit incident. + +<< "Mais enfin, disait sa fille la mre de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts, des demandes +que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins +premptoire d'ordinaire !" + +<< Devant cette objurgations de sa mre, la jeune fille se dcida enfin + parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une +fois rsolue rompre le silence, voici ce qu'elle dit : + +<< "Je vous rponds non avec autant de sincrit que j'en mettrais +vous rpondre oui, chre maman, si oui tait en effet prt sortir de +mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m'offrez sont des degrs divers acceptables ; mais, outre que +j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus ce qu'on +appelle le plus beau, c'est--dire le plus riche parti de la ville, +qu' ma personne, et que cette ide-l ne serait pas pour me donner +l'envie de rpondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que +j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que +j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mre stupfaite, vous... + +<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa dtresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +<< Mais, soit qu'il ne tnt pas entrer dans cette bagarre, soit qu'il +trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu +de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout. + +<< "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que +j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait +mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard, +ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur +d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est +trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est lui +d'attendre... + +<< - Pourquoi pas nous d'arriver ? " dit la mre voulant peut-tre +arrter sur les lvres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre. + +<< Ce fut alors que le mari intervint. + +<< "Ma chre amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n'est pas impunment qu'une mre aussi justement coute +de sa fille que vous, clbre devant elle depuis qu'elle est au monde +ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garon qui est +presque de notre famille, qu'elle fait remarquer tous la solidit de +son caractre, et qu'elle applaudit ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l'occasion de vanter son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +dvouement qu'il en a reues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingu entre tous par son pre et par sa mre, ne l'avait pas +remarqu son tour, elle aurait manqu tous ses devoirs ! + +<< -- Ah ! pre ! s'cria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mre pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devine, +pourquoi m'avoir force de parler ? + +<< -- Pourquoi ? reprit le pre, mais pour avoir la joie de t'entendre, +ma mignonne, pour tre plus assur encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mre que nous +approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour pargner l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande laquelle sa dlicatesse rpugne, cette demande, +c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premire +bonne occasion qui se prsentera, je me permettrai de demander +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'tre mon gendre +!..." >> + +Pris l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress +sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais +n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes +fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, dbarrasse de toute inquitude, en paix avec tous ses +voisins, bien administre, heureuse, grce la sagesse de ses +habitants, est en pleine prosprit. Son bonheur, si justement mrit, +ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cit de l'Acier n'tait qu'une usine formidable, qu'un engin de +destruction redout sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grce + Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est opre sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le trs heureux poux de Jeanne, et la +naissance d'un enfant vient d'ajouter leur flicit. + +Quant Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau- +frre, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les +qualits de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et mme de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figur pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honntes ambitions. + +On peut donc assurer ds maintenant que l'avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cit modles, ne sera pas perdu +pour les gnrations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bgum + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE *** + +***** This file should be named 4968-8.txt or 4968-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/9/6/4968/ + +Produced by Norm Wolcott + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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SHARP FAIT SON ENTREE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART A DEUX +V - LA CITE DE L'ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - << P. P. C. >> +X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE +XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL +XVIII- L'AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE + +<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune +recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton, +s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand +Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >> +dont il etait l'inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une +cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de +ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille, +grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent. + +<< Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements +de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographie. >> + +<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe +s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant, +si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur..." >> + +<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas +plus exact et plus precis ! >> + +Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre +des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un +personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda +si << monsiou >> etait visible... + +<< Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient +obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils +s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne +designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand +sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee +la nationalite des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez +etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule : + +<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >> + +Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou +plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et +l'avocat, -- le procureur d'autrefois. + +<< Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >> + +<< Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. >> + +Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de +mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents +blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau +parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un << +ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee +d'un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son +chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit : + +<< William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- Francois Sarrasin ? + +-- C'est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma residence. + +-- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C'est exact. + +-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >> + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +<< Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue +Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?... + +-- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict +Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette +connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere, +Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent +s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date +de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y +avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par +cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a +Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere +medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere +exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822. + +-- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs +?... + +-- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >> + +Mr. Sharp se leva. + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous +presenter mes hommages ! >> + +<< Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez +les "tetes de mort". >> + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +<< Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous +etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet, +concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de +Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819, +veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841, +ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite, +incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente +ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous +sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque +integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol. +Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la +cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et +mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete +place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte a valoir... >> + +Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un +mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il +s'ecria : + +<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ? + +-- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des +proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les +ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre +maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre +activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations +de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la +conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai +ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas +connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession, +j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a +notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma +conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de +lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >> + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart +chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits +historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie. + +<< Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. >> + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes +de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la +table et sortit a reculons, en murmurant : + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >> + +Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et +commenca a les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par +exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre : + +<< _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine, +depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation, +villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la +succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de +Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables, +epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques +Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee +francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la +Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta, +passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait +autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui +de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general +de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la +Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de +ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis +son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses +biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869. +Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a +la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons +l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces +jugements, etc. >> Suivaient les signatures. + +Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque +d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de +documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre +hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of +kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que +l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de deces ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une +certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son +emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre +passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbe en de profondes reflexions. + +Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une +pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l'adopta. + +A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait. + +<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines +que vous vous etes donnees. + +-- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr. +Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >> + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas +ceder. + +<< Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. >> + +Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille +de papier a lettres et ecrivit ce qui suit : + +<< Brighton,28 octobre 1871. + +<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale, +insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux +ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais +ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de +francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle +fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre +sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et +deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie +qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee. +Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes +pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le +serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler +d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee, +elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete. +D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle +comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je +t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets +d'avenir. + +<< Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >> + +Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, +le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au +Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme +plus a ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler +proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence +superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college +il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere +fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde +epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent +toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un +bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers +le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur +Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son +fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a +lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous +la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee +Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave +s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot +ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite +rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied +hors des murs du lycee. + +Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du +jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui +tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement +a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait +promis d'atteindre son double but. + +C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et +avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la +durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son +intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il +etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin +imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix +a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans +un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete +intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits +attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave, +il etait resolu a en sortir le premier. + +C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux +hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait +<< pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il +eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie +amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante +anemique et de la faire fructifier aupres de lui. + +La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils +passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours, +Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg +et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de +chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple. + +Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras +droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six +metres. Mais ces six metres-la etaient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants +habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin +de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de +la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute +virile. + +<< C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les +fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y +arriver. >> + +Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait +aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre +d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de +Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait +bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller +voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu'elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis etaient, +selon leur coutume, assis cote a cote a la meme table, sous l'abat-jour +d'une lampe commune. Marcel etait plonge corps et ame dans un probleme, +palpitant d'interet, de geometrie descriptive appliquee a la coupe des +pierres. Octave procedait avec un soin religieux a la fabrication, +malheureusement plus importante a son sens, d'un litre de cafe. C'etait +un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- +peut-etre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'echapper pour +quelques minutes a la terrible necessite d'aligner des equations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte a goutte son eau bouillante a travers une couche epaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait du lui suffire. Mais +l'assiduite de Marcel lui pesait comme un remords, et il eprouvait +l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout a coup. Ce +filtre antique et solennel n'est plus a la hauteur de la civilisation. + +-- Achete un percolateur ! Cela t'empechera peut-etre de perdre une +heure tous les soirs a cette cuisine >>, repondit Marcel. + +Et il se remit a son probleme. + +<< Une voute a pour intrados un ellipsoide a trois axes inegaux. Soit A +B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et +l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et +egal a c, ce qui rend la voute surbaissee... >> + +A ce moment, on frappa a la porte. + +<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garcon de l'hotel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +etudiant. + +<< C'est de mon pere, fit Octave. Je reconnais l'ecriture... Voila ce +qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant a +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur etait en Angleterre. Son passage +a Paris, huit jours auparavant, avait meme ete signale par un diner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui demode, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considerer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +<< Tu me diras si ton pere te parle de son Congres d'Hygiene, dit +Marcel. C'est une bonne idee qu'il a eue d'aller la. Les savants +francais sont trop portes a s'isoler. >> + +Et Marcel reprit son probleme : + +<< ... L'extrados sera forme par un ellipsoide semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Apres avoir +marque les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +tracons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +>> + +Un cri d'Octave lui fit relever la tete. + +<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout pale. + +-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d'oeil sur les documents imprimes qui l'accompagnaient, et +dit : + +<< C'est curieux ! >> + +Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma methodiquement. Octave etait +suspendu a ses levres. + +<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix etranglee. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton pere a trop de bon sens et d'esprit +scientifique pour accepter a l'etourdie une conviction pareille. +D'ailleurs, les preuves sont la, et c'est au fond tres simple. >> + +La pipe etant bien et dument allumee, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable meme d'achever son cafe, a +plus forte raison d'assembler deux idees logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s'assurer qu'il ne revait pas. + +<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu +qu'un demi-milliard, c'est une fortune enorme ? >> + +Marcel releva la tete et approuva : + +<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-etre pas une pareille en France, +et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, a peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le marche ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionne d'en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de meme plus +elegant que de s'appeler Sarrasin tout court. >> + +Marcel lanca une bouffee de fumee et n'articula pas un mot. Cette +bouffee de fumee disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule a leur nom, ou s'inventent un +marquisat de carton ! Mais posseder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dument inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et +d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... >> + +La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >> + +Il s'arreta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binome, notre professeur de +mathematiques, rabachait tous les ans, dans sa premiere lecon sur la +numeration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considerable pour +que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idee juste, si elles n'avaient a leur disposition les ressources d'une +representation graphique ?... Te dis-tu bien qu'a un homme qui +verserait un franc a chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on +est l'heritier d'un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s'ecria Marcel, secoue par le mot plus +qu'il ne l'avait ete par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner a la France pour payer sa +rancon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t'aviser au moins de suggerer une pareille idee a mon pere +!... s'ecria Octave du ton d'un homme effraye. Il serait capable de +l'adopter ! Je vois deja qu'il rumine quelque projet de sa facon !... +Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu etais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour etre +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu'il eut mieux valu pour toi, sinon pour ton pere, qui est un esprit +droit et sense, que ce gros heritage fut reduit a des proportions plus +modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente a +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >> + +Et il se remit au travail. + +Quant a Octave, il lui etait impossible de rien faire, et il s'agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatiente, finit par lui +dire : + +<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est evident que tu n'es +bon a rien ce soir ! + +-- Tu as raison >>, repondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d'abandonner toute espece de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il degringola l'escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arreta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son pere. Il avait besoin de s'assurer de +nouveau qu'il etait bien eveille. + +<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... repetait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pere ne m'en +donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitie d'un, que le quart +d'un, je serais encore tres heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sur que je saurais bien l'employer ! Je ne suis +pas un imbecile, n'est-ce pas ? On a ete recu a l'Ecole centrale !... +Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >> + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin. + +<< J'aurai un hotel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment ou je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'etait. +Comme cela vient a point tout de meme !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C'est drole, maintenant que c'est venu, il me semble que +je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupe a trimer sur des livres et des planches a dessin !... +Tout de meme, c'est un fameux reve ! >> + +Octave suivait, en ruminant ces idees, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elysees, tourna le coin de la rue Royale, deboucha +sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides etalages +qu'avec indifference, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s'y arreta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces tresors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronometres, que le +lustre de l'Opera verse ses cascades de lumiere, que les violons +grincent, que les chanteuses s'egosillent ! C'est pour moi qu'on dresse +des pur-sang au fond des maneges, et que s'allume le Cafe Anglais !... +Paris est a moi !... Tout est a moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d'ivoire par-dessus le marche !... J'aurai des elephants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht a vapeur pour me +conduire ou je voudrai, m'arreter et repartir a ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis charge de donner la nouvelle a ma mere. Si je +partais pour Douai !... Il y a l'ecole... Oh ! oh ! l'ecole ! on peut +s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prevenir. Je vais lui envoyer +une depeche. Il comprendra bien que je suis presse de voir ma mere et +ma soeur dans une pareille circonstance ! >> + +Octave entra dans un bureau telegraphique, prevint son ami qu'il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hela un fiacre et se +fit transporter a la gare du Nord. + +Des qu'il fut en wagon, il se reprit a developper son reve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment a la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +emoi le paisible quartier des Aubettes. + +<< Qui donc est malade ? se demandaient les commeres d'une fenetre a +l'autre. + +-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier etage. + +-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >> + +Apres dix minutes d'attente, Octave reussit a penetrer dans la maison. +Sa mere et sa soeur Jeanne, precipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue a haute voix, eut bientot donne la clef du +mystere. + +Mme Sarrasin fut un moment eblouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait etre a eux +maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer a des jeunes +gens qui possedaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tot fait que les hommes de s'habituer a ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c'etait a lui, en somme, qu'il appartenait de decider de sa destinee et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant a +Jeanne, elle etait heureuse a la joie de sa mere et de son frere ; mais +son imagination de treize ans ne revait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste ou sa vie s'ecoulait doucement +entre les lecons de ses maitres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose a son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, mariee tres jeune a un homme absorbe tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l'etude donnait au docteur +Sarrasin, elle s'etait quelquefois sentie un peu seule a cote de ce +travailleur acharne, et avait par suite concentre sur ses deux enfants +toutes ses esperances. Elle avait toujours reve pour eux un avenir +brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en +doutait pas, etait appele aux plus hautes destinees. Depuis qu'il avait +pris rang a l'Ecole centrale, cette modeste et utile academie de jeunes +ingenieurs s'etait transformee dans son esprit en une pepiniere +d'hommes illustres. Sa seule inquietude etait que la modestie de leur +fortune ne fut un obstacle, une difficulte tout au moins a la carriere +glorieuse de son fils, et ne nuisit plus tard a l'etablissement de sa +fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, +c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'etre. Aussi sa +satisfaction fut- elle complete. + +La mere et le fils passerent une grande partie de la nuit a causer et a +faire des projets, tandis que Jeanne, tres contente du present, sans +aucun souci de l'avenir, s'etait endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos : + +<< Tu ne m'as pas parle de Marcel, dit Mme Sarrasin a son fils. Ne lui +as-tu pas donne connaissance de la lettre de ton pere ? Qu'en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! repondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, +c'est un stoique ! Je crois qu'il a ete effraye pour nous de l'enormite +de l'heritage ! Je dis pour nous ; mais son inquietude ne remontait pas +jusqu'a mon pere, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mere, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cache qu'il eut prefere +un heritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n'avait peut-etre pas tort, repondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! >> + +Jeanne venait de se reveiller. Elle avait entendu les dernieres paroles +de sa mere : + +<< Tu sais, mere, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! >> + +Et, ayant embrasse sa mere, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant a la quatrieme seance du Congres d'Hygiene, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collegues I'accueillaient avec les +marques d'un respect extraordinaire. Jusque-la, c'etait a peine si le +tres noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretiere, qui avait la +presidence nominale de l'assemblee, avait daigne s'apercevoir de +l'existence individuelle du medecin francais. + +Ce lord etait un personnage auguste, dont le role se bornait a declarer +la seance ouverte ou levee et a donner mecaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on placait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote +boutonnee -- non pas qu'il eut fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a ete donnee par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaquee de taches rouges, une perruque de +chiendent pretentieusement relevee en toupet sur un front qui sonnait +le creux, completaient la figure la plus comiquement gourmee et la plus +follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +piece, comme s'il avait ete de bois ou de carton-pate. Ses yeux memes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, a la facon des yeux de poupee ou de mannequin. + +Lors des premieres presentations, le president du Congres d'Hygiene +avait adresse au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +creature aussi eloignee de moi dans l'echelle des etres !... +Mettez-vous a l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >> + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu'a lui montrer un siege vide a sa droite. +D'autre part, tous les membres du Congres s'etaient leves. + +Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'apres reflexion le compte-globules avait +sans doute paru a ses confreres une decouverte plus considerable qu'a +premiere vue, le docteur Sarrasin s'assit a la place qui lui etait +offerte. + +Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolerent, lorsque Lord +Glandover se pencha a son oreille avec une contorsion des vertebres +cervicales telle qu'il pouvait en resulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +<< J'apprends, dit-il, que vous etes un homme de propriete considerable +? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >> + +Lord Glandover paraissait desole d'avoir pu traiter avec legerete +l'equivalent en chair et en os d'une valeur monnayee aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +<< Pourquoi ne nous avoir pas prevenus ?... Franchement ce n'est pas +bien ! Exposer les gens a des meprises semblables ! >> + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un +sou de plus qu'aux seances precedentes, se demandait comment la +nouvelle avait deja pu se repandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +<< Vous voila aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >> + +Et il lui passa un numero du journal, date du matin meme. On y lisait +le << fait divers >> suivant, dont la redaction revelait suffisamment +l'auteur : + +<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Begum +Gokool vient enfin de trouver son legitime heritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L'heureux proprietaire des vingt et un millions sterling, +actuellement deposes a la Banque d'Angleterre, est un medecin francais, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analyse ici +meme le beau memoire au Congres de Brighton. A force de peines et a +travers des peripeties qui formeraient a elles seules un veritable +roman, Mr. Sharp est arrive a etablir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langevol, baronnet, epoux en secondes noces de la Begum Gokool. Ce +soldat de fortune etait, parait-il, originaire de la petite ville +francaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus a accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalites. La requete est deja logee en +Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchainement de circonstances +qui a accumule sur la tete d'un savant francais, avec un titre +britannique, les tresors entasses par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se feliciter qu'un capital aussi considerable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. >> + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarie de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n'etait pas seulement a cause des +importunite que son experience des choses humaines lui faisait deja +prevoir, mais il etait humilie de l'importance qu'on paraissait +attribuer a cet evenement. Il lui semblait etre rapetisse +personnellement de tout l'enorme chiffre de son capital. Ses travaux, +son merite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient deja noyes dans cet ocean d'or et d'argent, meme aux yeux de +ses confreres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l'intelligence superieure et deliee, l'inventeur ingenieux, ils +voyaient le demi-milliard. Eut-il ete un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des specimens les plus degrades de l'humanite au +lieu d'en etre un des representants superieurs, son poids eut ete le +meme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> desormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette idee l'ecoeura, et le Congres, qui regardait, avec une curiosite +toute scientifique, comment etait fait un << demi milliardaire >>, +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagere. La grandeur du but +auquel il avait resolu de consacrer cette fortune inesperee se +representa tout a coup a la pensee du docteur et le rasserena. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda a l'instant et par preference meme au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accordee, quand tout le Congres s'y +serait oppose, quand tous les savants de l'Europe auraient proteste a +la fois contre ce tour de faveur ! Voila ce que disait eloquemment +l'intonation toute speciale de la voix du president. + +<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliere qui +m'arrive et des consequences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait etant devenu public, il y aurait peut-etre de +l'affectation a ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considerable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement deposee a la Banque +d'Angleterre, se trouve me revenir legitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considere, en ces conjonctures, que comme le +fideicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est +pas a moi que ce capital appartient de droit, c'est a l'Humanite, c'est +au Progres !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congres se leve, electrise par cette declaration._) +Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fit a ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- +propre que de devouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les resultats. Je le declare donc, definitivement et sans +reserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas a +moi, il est a la science ! Voulez-vous etre le parlement qui repartira +ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumieres une confiance +suffisante pour pretendre en disposer en maitre absolu. Je vous fais +juges, et vous-memes vous deciderez du meilleur emploi a donner a ce +tresor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Delire general._) + +Le Congres est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +montes sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parait menace +d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient a +son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agreablement, et n'a pas la moindre intention de +realiser un programme si extravagant. + +<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s'il m'est permis de suggerer un plan qu'il serait +aise de developper et de perfectionner, je propose le suivant. >> + +Ici le Congres, revenu enfin au sang-froid, ecoute avec une attention +religieuse. + +<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misere et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une a laquelle je crois rationnel +d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygieniques +deplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont places. Ils +s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privees d'air et +de lumiere, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomerations humaines deviennent parfois de veritables foyers +d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur sante ; leur force productive diminue, et la societe perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient etre appliquees aux +plus precieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +reunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d'une cite modele sur des donnees rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons a edifier cette ville et a la +presenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d'applaudissements._) + +Les membres du Congres, pris d'un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l'enlevent, le portent en triomphe autour de la salle. + +<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu reintegrer sa place, +cette cite que chacun de nous voit deja par les yeux de l'imagination, +qui peut etre dans quelques mois une realite, cette ville de la sante +et du bien-etre, nous inviterions tous les peuples a venir la visiter, +nous en repandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honnetes que la pauvrete et le manque +de travail auraient chassees des pays encombres. Celles aussi -- vous +ne vous etonnerez pas que j'y songe --, a qui la conquete etrangere a +fait une cruelle necessite de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activite, l'application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus precieuses mille fois que les +mines d'or et de diamant. Nous aurions la de vastes colleges ou la +jeunesse elevee d'apres des principes sages, propres a developper et a +equilibrer toutes les facultes morales, physiques et intellectuelles, +nous preparerait des generations fortes pour l'avenir ! >> + +Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >> +se succederent pendant plus d'un quart d'heure. + +Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en +clignant de l'oeil : + +<< Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein +?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront +habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n'est-ce pas ? >> + +Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions +un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il +entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait +d'etre soumise a l'assemblee. + +<< Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une +idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a +la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee +etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise +en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien +de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre +consacres a un tel essai ! >> + +L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un +juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. + +Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a +la requete du docteur Sarrasin lui-meme. + +<< Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi +d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous +pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre +qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions +France-Ville ! >> + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien +due. + +France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait, +grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le +papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si +differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour +suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune +du fait divers publie par le _Daily Telegraph_. + +Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta +le 1er novembre a Rotterdam. + +Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et +secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de +corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et +d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses +: _Correspondance speciale de Brighton_ ? + +Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, +l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se +contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin +son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le +professeur Schultze, de l'Universite d'Iena. + +Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne +presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de +quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees +indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le +peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on +se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents +formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des +levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait +visiblement tres satisfait pour lui-meme. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne, +singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : + +<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente, +derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures +trente, vous quitterez mon service a huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >> + +Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a +ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen +fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater +que ce memoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents +de degenerescence hereditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un +grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de +biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus +de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis +il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre +un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la +bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au +moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait +divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et +explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que, +machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le +repeter. + +Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle +heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur +le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser +passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il +courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussiereux qui en formait l'envers. + +Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce +nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle : + +<< _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee +Langevol). + +Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare +de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton +row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de +bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six +chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme +voix dont il demandait son diner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >> + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau +acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +<< Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! >> + +Reponse du jeune clerc : + +<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable, +mais ce n'est pas la tete du premier venu. >> + +Nouvelle exclamation mysterieuse : + +<< Et il vient d'Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. >> + +Un soupir passa a travers le tuyau : + +<< Faites monter. + +- Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant +un passage interieur. + +Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se +trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un +cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon +l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place +aupres de lui : + +<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene. +Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner +qu'un tres petit nombre de minutes. >> + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil. + +<< Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes +supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en +1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de +Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces +dument legalisees qui etablissent ma filiation. >> + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il +donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet, +il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite +de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il +poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour +l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait +surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais +pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits a outrance. + +A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre +cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport +superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu +Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme +ordre. + +D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put +etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de +parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une +aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de +ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre +secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des +droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et, +dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre, +d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage +par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. + +Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient +pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient +aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus +imperieux, a la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en +repos, sans toutefois rien preciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a +loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus +question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant +a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant +qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle +etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner a l'avantage de la premiere. + +L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche +telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq +heures le savant francais dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp +l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee +par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait +mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre +precis de parente de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees +dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et +les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la +verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et +qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la +verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des +archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de +pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il +fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de +terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant +considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et +epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre +avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de +Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et +capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports, +procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a +la Banque... + +Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il +s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il +entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme +un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait +entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il +se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a +l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer +a l'etat gazeux et s'evanouir ! + +<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile +encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente +justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus +sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans +sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie +d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse +son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais +entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement +l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis, +qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un +desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait +certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement +jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses +interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere +legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +<< Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il +? >> demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en +pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses +afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret +a une transaction. + +<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en a moi et je reponds de tout. + +-- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en +tenir. >> + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le +solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa +qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce +pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors +eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee +de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait +tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu +familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans +etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche +de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de +passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte +blanche a Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un +autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de +prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une +grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font +des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile +d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le +saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a +l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien +entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme +candidat alleche par l'odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce +n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant +il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit +casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu. +Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans +son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il +demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate. + +Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que +l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il +aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer +de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant +qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot +termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage +egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent +mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement +definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo- +saxonne, cette etonnante affaire. + +On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur +Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : << +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >> + +La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un +pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en +effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique +propres a developper toutes les qualites de la race et a former de +jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la +loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son +asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre +tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de +realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes. +Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et +pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait +prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait +clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force +constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces +pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete +arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour +les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du +docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait +celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur. +C'etait l'instrument qu'il lui fallait. + +D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ; +il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland. +Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja +l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international +d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette +assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration : +qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale. + +<< J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle +servira d'exemple au monde ! >> + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite, +n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne +meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne +devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour +l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +<< Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs, +non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui +repondit : + +<< Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit +de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout +devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques +annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin +comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par +consequent, servir la France. >> + +V LA CITE DE L'ACIER + +Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage +de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est +transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues +du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal +delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse americaine. + +Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui +separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris a vol d'oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree +aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce +n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins +seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits +de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, +le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol +soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre +s'abimer dans de mysterieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de +scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete +par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante, +gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est +charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de +memoire d'homme on n'y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines +maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause +de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on +appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. + +Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol +sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque +ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout +a coup une energie et une vigueur sans egales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts, +inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse +sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers +perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes +d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui +d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la +propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie +d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand +travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse +et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l'Allemagne. + +Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une +ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de +terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur +ecrasante superiorite une celebrite universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le +realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites : +demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle +qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les delais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit. + +En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se +deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt +semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des +legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de +sur, c'est que personne n'en sait le fin mot. + +Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts, +isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles +des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la +republique des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous +n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree, +signee et paraphee. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un +matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a +l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la +mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait +impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprimee et fut aussitot admis. + +<< Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous +presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous +entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou +le nouveau venu s'eloignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et +s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse, +sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait +d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cite de l'Acier. + +C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise +de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants +les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du +chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre +sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en +presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee. + +L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +<< Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >> + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait +l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments +gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait +sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du +contremaitre Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +<< Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et +j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis +vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete +engage a New York par le chef du personnel. >> + +Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger +accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre. + +<< Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en regle. >> + +Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un +passeport, un livret, des certificats. + +<< C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous +designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement +de documents officiels. + +Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur +la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom +portant le numero 57938, et ajouta : + +<< Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures, +presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte +exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre +numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier +et qui n'est ouvert qu'a cet instant. + +-- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous +pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres +modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il +s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule +peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par +l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement... +Commencez-vous aujourd'hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en +guidant Schwartz vers une galerie interieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et +penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put +retenir un mouvement d'admiration professionnelle. + +De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre +qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees +d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque rangee. + +A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des +trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformee en acier. + +L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette +metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet +de fer, s'y livraient avec activite. + +Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de +scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour +obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot +qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son +congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse +metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les +scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre +boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux +aides-marteleurs. + +C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la +cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap +de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de +cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme +masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont +elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et +d'eclaboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois rechauffee, la rebattre de nouveau. + +Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes +rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une +temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui +aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le +supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commenca a manoeuvrer. + +Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne +tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage, +soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel +qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las +et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut. + +<< Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait +qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immediatement appele chez l'ingenieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un +ton inquisitorial : + +<< Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >> + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la +coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les +epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de +trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J'etais depuis deux mois a la premiere classe. + +-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> + +L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une +depeche et dit : + +<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >> + +Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur +K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge, +accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle +de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique. + +<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui +dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis +aux halles de coulee de gros canons. >> + +La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux. + +Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans +l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de +la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a +volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces +enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la +temperature a l'etat de la fusion dans les creusets. + +Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient +portes la a un degre singulier de perfection. + +Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le +signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et +rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les +epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer +devant chaque four. + +Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde +en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de +tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre +refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot, +un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre +de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet +commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et +brulant. + +Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee +fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours +agissaient successivement de meme. + +La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par +le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un +mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une +discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot +accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin +de la journee, lui promit meme un avancement rapide. + +Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et +de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a +l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant +bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la +matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui +<< recevait des pensionnaires >>. + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la +recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta +les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce +qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une +langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre : + +<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux +temperatures differentes et relativement basses pour la premiere +chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff. +Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une +egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment +musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les +succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de +minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement +tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non +plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout +melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais +c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour +etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la +composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs +convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme +central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze, +lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >> + +Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee, +se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait +etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se +succedaient en cadence et faisaient : + +<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >> + +Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile. + +<< Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je +decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut +mediter contre France-Ville ! >> + +Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune +demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de +l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot +Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee, +il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le +mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garcon Carl. + +Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en +forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a +bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit +une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge +de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il +sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune +<< gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un +ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de +gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au +soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus +laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille +etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele +une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique. + +Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel, +l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte +vaincue donnent a tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table +carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles +de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et +de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux +d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour +chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen. +Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec +soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte +qu'il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en +croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu'avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il +etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche, +en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il +s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace +necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +<< Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de +lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >> + +Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui +portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter +l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres +l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou +son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de +cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans +laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues +aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment +de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme +corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du +gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale ! +Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus a la tache ! + +Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait +engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur, +s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui +s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied a terre ! + +Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a +droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les +piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant +a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont +ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies, +posant les rails ; les macons assemblant les voutes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard +a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent +a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par +la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !... + +Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une +armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de +leurs lampes de surete !... + +Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la +bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de +la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s'endormait sur la litiere de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait +a demi-mot tous les details que lui donnait Carl ! + +<< Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique +qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine +d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il +parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort a faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur +Maulesmulhe a dit cela ! >> + +Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des +galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de +la percee. + +<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal +repondre ! >> + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela +de la conversation pour dire a l'enfant : + +<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te +l'expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite. + +-- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux +cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est +tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >> + +Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui +l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte, +que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas +tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe. +Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs, +apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur +Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides, +que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a +l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je +dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait +"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de +l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >> + +Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl +aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une +reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne +sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait +pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine +si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour +ferie, a la gueule du puits. + +<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda +Marcel a ce fonctionnaire. + +L'homme consulta sa liste et secoua la tete. + +<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit +affleurer au nord, n'est pas encore achevee. + +-- Alors, le garcon est en bas ? + +-- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m'informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d'accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s'y trouve... >> + +Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquietude de Marcel. + +<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il. + +Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer +du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +>> + +Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le +dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec +les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux, +construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer +impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable. + +Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la +benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires +par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant +dans les profondeurs de la terre. + +<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux +yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se +decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >> + +On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et +paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une +etrille, son livre d'arithmetique. + +Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle +preuve que l'enfant devait etre dans la mine. + +<< Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais +c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir ! +repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >> + +Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On +appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui +lui avaient ete devolues. + +En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un +appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait +avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region +pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details +avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement +de la couche exploitable, repondit le contremaitre. + +-- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher ! +>> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent. + +Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en +effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis +quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arretant, leur dit : + +<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ? + +-- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi +etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre. + +-- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >> + +Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s'eteignit aussitot. + +<< J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous +poursuivrons seuls la recherche. >> + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun +entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince +sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air +des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient. + +A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes. +Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au +loin dans l'ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et deja froid, le +pauvre petit Carl. Ses levres bleues, sa face injectee, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s'etait passe. + +Il avait voulu ramasser quelque chose a terre, il s'etait baisse et +avait ete litteralement noye dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler a la vie. La mort +remontait deja a quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetiere neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, etait veuve de son enfant comme elle l'etait de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, medecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait etabli que la mort de Carl Bauer, no. +41902, age de treize ans, << trappeur >> a la galerie 228, etait due a +l'asphyxie resultant de l'absorption par les organes respiratoires +d'une forte proportion d'acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l'ingenieur Maulesmulhe avait +expose la necessite de comprendre dans un systeme d'aeration la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz deletere +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du meme fonctionnaire signalait a l'autorite competente +le devouement du contremaitre Rayer et du fondeur de premiere classe +Johann Schwartz. + +Huit a dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de presence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprime a son adresse : + +<< Le nomme Schwartz se presentera aujourd'hui a dix heures au bureau +du directeur general. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'exterieur. >> + +<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! >> + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l'organisation generale de la cite suffisante pour savoir que +l'autorisation de penetrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De veritables legendes s'etaient repandues a cet egard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte reservee, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employes +y etaient soumis, avant leur admission, a toute une serie de ceremonies +maconniques, obliges de s'engager sous les serments les plus solennels +a ne rien reveler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s'y tenait parfois des conseils supremes ou des personnages +mysterieux venaient s'asseoir et participer aux deliberations... + +Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait a tous ces recits Marcel +savait qu'ils etaient, en somme, l'expression populaire d'un fait +parfaitement reel : l'extreme difficulte qu'il y avait a penetrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employes des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A. + +C'est donc avec un sentiment de curiosite profonde et de plaisir intime +qu'il s'y presenta a l'heure indiquee. Il put bientot s'assurer que les +precautions etaient des plus severes. + +Et d'abord, Marcel etait attendu. Deux hommes revetus d'un uniforme +gris, sabre au cote et revolver a la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touriere d'un +couvent cloitre, avait deux portes, l'une a l'exterieur, l'autre +interieure, qui ne s'ouvraient jamais en meme temps. + +Le laissez-passer examine et vise, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, presenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui banderent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux a trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorise a retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle tres simple, meublee de quelques +chaises, d'un tableau noir et d'une large planche a epures, garnie de +tous les instruments necessaires au dessin lineaire. Le jour venait par +de hautes fenetres a vitres depolies. + +Presque aussitot, deux personnages de tournure universitaire entrerent +dans la salle. + +<< Vous etes signale comme un sujet distingue, dit l'un d'eux. Nous +allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre a la +division des modeles. Etes-vous dispose a repondre a nos questions ? >> + +Marcel se declara modestement pret a l'epreuve. + +Les deux examinateurs lui poserent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la geometrie et sur l'algebre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clarte et la precision de ses reponses. +Les figures qu'il tracait a la craie sur le tableau etaient nettes, +aisees, elegantes. Ses equations s'alignaient menues et serrees, en +rangs egaux comme les lignes d'un regiment d'elite. Une de ses +demonstrations meme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu'ils lui en exprimerent leur etonnement en lui demandant ou il +l'avait apprise. + +<< A Schaffouse, mon pays, a l'ecole primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C'etait ma meilleure partie. + +-- L'education qui se donne en Suisse est decidement bien remarquable ! +dit l'un des examinateurs a l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour executer ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine a vapeur, assez compliquee. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... >> + +Marcel, reste seul, se mit a l'ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrerent, a l'expiration du delai de rigueur, ils +furent si emerveilles de son epure, qu'ils ajouterent a la mention +promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent egal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +meme ceremonial, c'est-a-dire les yeux bandes, conduit au bureau du +directeur general. + +<< Vous etes presente pour l'un des ateliers de dessin a la division +des modeles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispose a vous soumettre +aux conditions du reglement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je presume qu'elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1 Vous etes astreint, pour toute la duree de votre +engagement, a resider dans la division meme. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation speciale et tout a fait exceptionnelle. -- 2 Vous +etes soumis au regime militaire, et vous devez obeissance absolue, sous +les peines militaires, a vos superieurs. Par contre, vous etes assimile +aux sous-officiers d'une armee active, et vous pouvez, par un +avancement regulier, vous elever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous +engagez par serment a ne jamais reveler a personne ce que vous voyez +dans la partie de la division ou vous avez acces. -- 4 Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hierarchiques, a la sortie +comme a la rentree, et doit etre limitee a votre famille. >> + +<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel. + +Puis, il repondit tres simplement : + +<< Ces conditions me paraissent justes et je suis pret a m'y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Pretez serment... Vous etes nomme dessinateur +au 4 atelier... Un logement vous sera assigne, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisses chez +mon hotesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. >> + +<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'ecrire mes notes en langage chiffre +! On n'aurait eu qu'a les trouver !... >> + +Avant la fin du jour, Marcel etait etabli dans une jolie chambrette, au +quatrieme etage d'un batiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une premiere idee de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir etre aussi triste qu'il l'aurait cru +d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +etaient en general calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s'egayer un peu, car la gaiete manquait a cette vie +automatique, plusieurs d'entre eux avaient forme un orchestre et +faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliotheque, un +salon de lecture offraient a l'esprit de precieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +speciaux, faits par des professeurs de premier merite, etaient +obligatoires pour tous les employes, soumis en outre a des examens et a +des concours frequents. Mais la liberte, l'air manquaient dans cet +etroit milieu. C'etait le college avec beaucoup de severites en plus et +a l'usage d'hommes faits. L'atmosphere ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si faconnes qu'ils fussent a une discipline de +fer. + +L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'etait donne corps +et ame. Son assiduite, la perfection de ses dessins, les progres +extraordinaires de son instruction, signales unanimement par tous les +maitres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une celebrite relative. Du consentement +general, il etait le dessinateur le plus habile, le plus ingenieux, le +plus fecond en ressources. Y avait-il une difficulte ? C'est a lui +qu'on recourait. Les chefs eux-memes s'adressaient a son experience +avec le respect que le merite arrache toujours a la jalousie la plus +marquee. Mais si le jeune homme avait compte, en arrivant au coeur de +la division des modeles, en penetrer les secrets intimes, il etait loin +de compte. + +Sa vie etait enfermee dans une grille de fer de trois cents metres de +diametre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il etait +attache. Intellectuellement, son activite pouvait et devait s'etendre +aux branches les plus lointaines de l'industrie metallurgique. En +pratique, elle etait limitee a des dessins de machines a vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des +presses a imprimer ; mais il ne sortait pas de cette specialite. La +division du travail poussee a son extreme limite l'enserrait dans son +etau. + +Apres quatre mois passes dans la section A, Marcel n'en savait pas plus +sur l'ensemble des oeuvres de la Cite de l'Acier qu'avant d'y entrer. +Tout au plus avait-il rassemble quelques renseignements generaux sur +l'organisation dont il n'etait -- malgre ses merites -- qu'un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignee figuree +par Stahlstadt etait la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopeenne, qui dominait tous les batiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les recits legendaires de la cantine, que +l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait a la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle voutee, garantie contre tout danger d incendie +et blindee interieurement comme un monitor l'est a l'exterieur, etait +fermee par un systeme de portes d'acier a serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupconneuse. L'opinion generale etait +d'ailleurs que Herr Schultze travaillait a l'achevement d'un engin de +guerre terrible, d'un effet sans precedent et destine a assurer bientot +a l'Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystere, Marcel avait vainement roule dans sa +tete les plans les plus audacieux d'escalade et de deguisement. Il +avait du s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, eclairees la nuit par des flots de +lumiere, gardees par des sentinelles eprouvees, opposeraient toujours a +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il meme a les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des details, toujours des details ; +Jamais un ensemble ! + +N'importe. Il s'etait jure de ne pas ceder ; il ne cederait pas. S'il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait +ou ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prosperait alors, cite heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +decourages Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succes de la +race latine,. Schultze ne fut plus que jamais resolu a accomplir ses +menaces. La Cite de l'Acier elle-meme et les travaux qu'elle avait pour +but en etaient une preuve. + +Plusieurs mois s'ecoulerent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millieme fois, de se +renouveler a lui-meme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris +l'informa que le directeur general avait a lui parler. + +<< Je recois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous etes promu au grade de +lieutenant. >> + +Ainsi, au moment meme ou il desesperait presque du succes, l'effet +logique et naturel d'un travail heroique lui procurait cette admission +tant desiree ! Marcel en fut si penetre de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +<< Je suis heureux d'avoir a vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. >> + +Enfin, Marcel, apres une si longue epreuve, entrevoyait le but qu'il +s'etait jure d'atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vetements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette derniere enceinte dont l'entree unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il etait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait +encore apercu que la tete sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s'etendait devant lui etait assurement des plus +imprevus. Qu'on imagine un homme transporte subitement, sans +transition, du milieu d'un atelier europeen, bruyant et banal, au fond +d'une foret vierge de la zone torride. Telle etait la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une foret vierge gagne-t-elle beaucoup a etre vu a travers les +descriptions des grands ecrivains, tandis que le parc de Herr Schultze +etait le mieux peigne des Jardins d'agrement. Les palmiers les plus +elances, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obeses en +formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient elegamment aux greles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves murissaient aupres des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis etalaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la temperature meme etait aussi +tropicale que la vegetation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les caloriferes qui +produisaient ce miracle, et, etonne de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupefait. + +Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de la une houillere en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingenieusement utilise ces tresors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux metalliques une temperature constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n'empecha pas ses yeux d'etre eblouis et charmes du vert des pelouses, +et ses narines d'aspirer avec ravissement les aromes qui emplissaient +l'atmosphere. Apres six mois passes sans voir un brin d'herbe, il +prenait sa revanche. Une allee sablee le conduisit par une pente +insensible au pied d'un beau degre de marbre, domine par une +majestueuse colonnade. En arriere se dressait la masse enorme d'un +grand batiment carre qui etait comme le piedestal de la Tour du +Taureau. Sous le peristyle, Marcel apercut sept a huit valets en livree +rouge, un suisse a tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candelabres de bronze, et, comme il montait le +degre, un leger grondement lui revela que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitot admis dans un vestibule qui etait un +veritable musee de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arreter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva a un +salon jaune et or ou le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre a cote d'une +chope de biere, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans meme tourner la tete, le Roi de l'Acier dit +froidement et simplement : + +<< Vous etes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J'ai vu de vos epures. Elles sont tres bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines a vapeur ? + +-- On ne m'a jamais demande autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l'ai etudiee a mes moments perdus et pour mon plaisir. >> + +Cette reponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employe. + +<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine a remplacer cet imbecile de Sohne, qui s'est tue ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter +tous ! >> + +Il faut bien l'avouer ; ce manque d'egards ne semblait pas trop +revoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progres de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement etabli, au +bout de quelques semaines, dans la familiarite de Herr Schultze. Tous +deux etaient devenus inseparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumees sur des mooss de biere -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iena n'avait rencontre un +collaborateur qui fut aussi bien selon son coeur, qui le comprit pour +ainsi dire a demi-mot, qui sut utiliser aussi rapidement ses donnees +theoriques. + +Marcel n'etait pas seulement d'un merite transcendant dans toutes les +branches du metier, c'etait aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fecond. + +Herr Schultze etait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garcon ! >> La verite est +que Marcel avait penetre du premier coup d'oeil le caractere de son +terrible patron. Il avait vu que sa faculte maitresse etait un egoisme +immense, omnivore, manifeste au-dehors par une vanite feroce, et il +s'etait religieusement attache a regler la-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigte +special de ce clavier, qu'il etait arrive a jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement a montrer autant que +possible son propre merite, mais de maniere a laisser toujours a +l'autre une occasion de retablir sa superiorite sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un defaut facile +a voir comme a corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitot avec +exaltation. + +Avait-il une idee theorique, il cherchait a la faire naitre dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze put croire l'avoir +trouvee. Quelquefois meme il allait plus loin, disant par exemple : + +<< J'ai trace le plan de ce navire a eperon detachable, que vous m'avez +demande. + +-- Moi ? repondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songe a pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublie ?... Un eperon detachable, +laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui eclate +apres un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idees en tete ! >> + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternite de la +nouvelle invention. + +Peut-etre, apres tout, n'etait-il qu'a demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mysterieuses fermentations qui s'operent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisement a se contenter de << paraitre >> +superieur, et surtout de faire illusion a son subordonne. + +<< Est-il bete, avec tout son esprit, ce matin-la ! >> se disait il +parfois en decouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +<< dominos >> de sa machoire. + +D'ailleurs, sa vanite avait bientot trouve une echelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait realiser ces sortes de reves industriels !... +Ces reves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n'etait qu'un des rouages de l'organisme que lui, +Schultze, avait su creer, etc. + +Avec tout cela, il ne se deboutonnait pas, comme on dit. Apres cinq +mois de sejour a la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup +plus sur les mysteres du Bloc central. A la verite, ses soupcons +etaient devenus des quasi-certitudes. Il etait de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +preoccupations, celle de son industrie meme rendaient infiniment +vraisemblable l'hypothese qu'il avait invente quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l'enigme restait toujours obscur. + +Marcel en etait bientot venu a se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se decida a la provoquer. + +C'etait un soir, le 5 septembre, a la fin du diner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouve dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +americaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temperature etait aussi tiede +qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se deposait en +rosee au lieu de tomber en flocons. + +<< Ces saucisses a la choucroute etaient delicieuses, n'est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Begum n'avaient pas +lasse de son mets favori. + +-- Delicieuses >>, repondit Marcel, qui en mangeait heroiquement tous +les soirs, quoiqu'il eut fini par avoir ce plat en horreur. + +Les revoltes de son estomac acheverent de le decider a tenter l'epreuve +qu'il meditait. + +<< Je me demande meme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni +choucroute, ni biere, peuvent tolerer l'existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit etre pour eux un long supplice, repondit Marcel. Ce sera +veritablement faire preuve d'humanite que de les reunir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'ecria le Roi de l'Acier. +Nous voici deja installes au coeur de l'Amerique. Laissez-nous prendre +une ile ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambees +nous saurons faire autour du globe ! >> + +Le valet de pied avait apporte les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec premeditation ce moment +quotidien de complete beatitude. + +<< Je dois dire, ajouta-t-il apres un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup a cette conquete ! + +-- Quelle conquete ? demanda Herr Schultze, qui n'etait deja plus au +sujet de la conversation. + +-- La conquete du monde par les Allemands. >> + +L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu. + +<< Vous ne croyez pas a la conquete du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voila qui est fort !... Et je serais curieux de +connaitre les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs francais finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour idee fixe qu'un Francais averti en vaut +deux. 1870 est une lecon qui se retournera contre ceux qui l'ont +donnee. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il +faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. >> + +Marcel avait profere ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blaspheme, lance de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier. + +Herr Schultze en resta suffoque, hagard, aneanti. Le sang lui monta a +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'etre +alle trop loin. Voyant toutefois que sa victime, apres avoir failli +etouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit : + +<< Oui, c'est facheux a constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils +n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes betement +a augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils preparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons a la premiere occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +predecesseurs ont fait en bronze, voila tout ! Nous doublons les +proportions et la portee de nos pieces ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En +verite ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la verite ? La faculte d'invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Francais trouvent, eux, +soyez-en sur ! >> + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses levres, la paleur qui avait succede a la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient. + +Fallait-il en arriver a ce degre d'humiliation ? S'appeler Schultze, +etre le maitre absolu de la plus grande usine et de la premiere +fonderie de canons du monde entier, voir a ses pieds les rois et les +parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on +manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur francais !... +Et cela quand on avait pres de soi, derriere l'epaisseur d'un mur +blinde, de quoi confondre mille fois ce drole impudent, lui fermer la +bouche, aneantir ses sots arguments ? Non, il n'etait pas possible +d'endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charge d'ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutot il siffla ces mots : + +<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d'invention ! >> + +Marcel avait joue gros jeu, mais il avait gagne, grace a la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grace a la +violence du depit qu'il avait provoque, la vanite etant plus forte chez +l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de devoiler son +secret, et, comme malgre lui, penetrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit a sa bibliotheque +et en toucha un des panneaux. Aussitot, une ouverture, masquee par des +rangees de livres, apparut dans la muraille. C'etait l'entree d'un +passage etroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied +meme de la Tour du Taureau. + +La, une porte de chene fut ouverte a l'aide d'une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermee +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui etait interieurement arme d'un appareil complique d'engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosite professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisieme porte, sans serrure +apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussee, operee, bien entendu, +selon des regles determinees. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent +a gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arriverent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cite de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidite etait a toute epreuve, +s'arrondissait une sorte de casemate, percee de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier. + +<< Voila ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffle mot depuis le +trajet. + +C'etait la plus grosse piece de siege que Marcel eut jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diametre de sa bouche mesurait un metre et demi. Montee +sur un affut d'acier et roulant sur des rubans de meme metal, elle +aurait pu etre manoeuvree par un enfant, tant les mouvements en etaient +rendus faciles par un systeme de roues dentees. Un ressort +compensateur, etabli en arriere de l'affut, avait pour effet d'annuler +le recul ou du moins de produire une reaction rigoureusement egale, et +de replacer automatiquement la piece, apres chaque coup, dans sa +position premiere. + +<< Et quelle est la puissance de perforation de cette piece ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille metres, avec un projectile plein, nous percons une +plaque de quarante pouces aussi aisement que si c'etait une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa portee ? + +-- Sa portee ! s'ecria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout a l'heure que notre genie imitateur n'avait rien obtenu de plus +que de doubler la portee des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +la, je me charge d'envoyer, avec une precision suffisante, un +projectile a la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s'ecria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! repondit Herr Schultze +d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvenient a vous devoiler mes +secrets ! La poudre a gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +superieure a celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y melant les huit dixiemes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune piece, meme faite du meilleur +acier, ne pourra resister a la deflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, apres trois, quatre, cinq coups, sera deteriore et mis hors +d'usage ! + +-- Ne tirat-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il couterait cher ! + +-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la piece ! + +-- Un coup d'un million !... + +-- Qu'importe, s'il peut detruire un milliard ! + +-- Un milliard ! >> s'ecria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser eclater l'horreur melee +d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +<< C'est assurement une etonnante et merveilleuse piece d'artillerie, +mais qui, malgre tous ses merites, justifie absolument ma these : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention ! + +-- Pas d'invention ! repondit Herr Schultze en haussant les epaules. Je +vous repete que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >> + +Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent a l'etage inferieur, qui etait mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. La se voyaient une +certaine quantite d'objets allonges, de forme cylindrique, qui auraient +pu etre pris a distance pour d'autres canons demontes. << Voila nos +obus >>, dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut oblige de reconnaitre que ces engins ne +ressemblaient a rien de ce qu'il connaissait. C'etaient d'enormes tubes +de deux metres de long et d'un metre dix de diametre, revetus +exterieurement d'une chemise de plomb propre a se mouler sur les +rayures de la piece, fermes a l'arriere par une plaque d'acier +boulonnee et a l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un +bouton de percussion. + +Quelle etait la nature speciale de ces obus ? C'est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +depassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre. + +<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L'apparence est trompeuse, repondit Herr Schultze, et le poids ne +differe pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de +meme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusee de +verre, revetu de bois de chene, charge, a soixante-douze atmospheres de +pression interieure acide carbonique liquide. La chute determine +l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide a l'etat gazeux. +Consequence : un froid d'environ cent degres au-dessous de zero dans +toute la zone avoisinante, en meme temps melange d'un enorme volume de +gaz acide carbonique a l'air ambiant. Tout etre vivant qui se trouve +dans un rayon de trente metres du centre d'explosion est en meme temps +congele et asphyxie. Je dis trente metres pour prendre une base de +calcul, mais l'action s'etend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-etre a cent et deux cents metres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tres longtemps dans +les couches inferieures de l'atmosphere, en raison de son poids qui est +superieur a celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprietes +septiques plusieurs heures apres l'explosion, et tout etre qui tente +d'y penetrer perit infailliblement. C'est un coup de canon a effet a la +fois instantane et durable !... Aussi, avec mon systeme pas de blesses, +rien que des morts ! >> + +Herr Schultze eprouvait un plaisir manifeste a developper les merites +de son invention. Sa bonne humeur etait venue, il etait rouge d'orgueil +et montrait toutes ses dents. + +<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches a +feu braquees sur une ville assiegee ! Supposons une piece pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pieces convenablement etablies. Supposons ensuite +toutes nos pieces en position, chacune avec son tir regle, une +atmosphere calme et favorable, enfin le signal general donne par un fil +electrique... En une minute, il ne restera pas un etre vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un veritable ocean d'acide carbonique +aura submerge la ville ! C'est pourtant une idee qui m'est venue l'an +dernier en lisant le rapport medical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premiere +inspiration a Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom a la propriete +curieuse que possede son atmosphere d'asphyxier un chien ou un +quadrupede quelconque bas sur jambes, sans faire de mal a un homme +debout, -- propriete due a une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimetres environ que son poids specifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner a ma pensee +l'essor definitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un +ocean artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un +cinquieme de ce gaz suffit a rendre l'air irrespirable. >> + +Marcel ne disait pas un mot. Il etait veritablement reduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en +abuser. + +<< Il n'y a qu'un detail qui m'ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C'est que je n'ai pas reussi a supprimer le bruit de l'explosion. +Cela donne trop d'analogie a mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu a ce que ce serait, si j'arrivais a obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit a cent mille +hommes a la fois, par une nuit calme et sereine ! >> + +L'ideal enchanteur qu'il evoquait rendit Herr Schultze tout reveur, et +peut-etre sa reverie, qui n'etait qu'une immersion profonde dans un +bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongee, si Marcel ne +l'eut interrompue par cette observation : + +<< Tres bien, monsieur, tres bien ! mais mille canons de ce genre c'est +du temps et de l'argent. + +-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est a nous ! +>> + +Et, en verite, ce Germain, le dernier de son ecole, croyait ce qu'il +disait ! + +<< Soit, repondit Marcel. Votre obus, charge d'acide carbonique, n'est +pas absolument nouveau, puisqu'il derive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des annees ; mais il peut etre eminemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement leger pour son volume, et si celui-la va jamais +a dix lieues !... + +-- Il n'est fait que pour aller a deux lieues, repondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-la et contient cent petits +canons symetriquement disposes encastres les uns dans les autres comme +les tubes d'une lunette, et qui, apres avoir ete lances comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir a leur tour de petits obus +charges de matieres incendiaires. C'est comme une batterie que je lance +dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parle ! Et, avant +peu, l'experience en sera faite de telle maniere, que les incredules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couches a +terre ! >> + +Les dominos brillaient a ce moment d'un si insupportable eclat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n'etait pas au bout de ce qu'il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +<< Je vous ai dit qu'avant peu, une experience decisive serait tentee ! + +-- Comment ? Ou ?... s'ecria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaine des +Cascade-Mounts, lance par mon canon de la plate-forme !... Ou ? Sur une +cite dont dix lieues au plus nous separent, qui ne peut s'attendre a ce +coup de tonnerre, et qui s'y attendit-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants resultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 +a onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaitra +du sol americain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura dechaine tous les feux du ciel a son tour ! >> + +Cette fois, a cette declaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +<< Voila ! reprit-il du ton le plus degage. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d'abreger la vie des hommes tandis qu'ils +cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est +condamnee, et c'est de la mort, semee par nous, que doit naitre la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isolee, a mis sans s'en douter a ma portee le plus +magnifique champ d'experiences. >> + +Marcel ne pouvait croire a ce qu'il venait d'entendre. + +<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, repondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organise sous d'autres rapports, un fonds d'idees celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y +a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l'est au meme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insensee ; s'y ranger et agir dans le sens +qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voila +pourquoi je detruirai la cite du docteur Sarrasin. Grace a mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement a bout des cent +mille reveurs qui constituent la-bas un groupe condamne a perir. >> + +Marcel, comprenant l'inutilite de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus a le ramener. + +Tous deux quitterent alors la chambre des obus, dont les portes a +secret furent refermees, et ils redescendirent a la salle a manger. + +De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +biere a sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu'il avait cassee, et s'adressant au valet de pied : + +<< Arminius et Sigimer sont-ils la ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir a portee de ma voix. >> + +Lorsque le domestique eut quitte la salle a manger, le Roi de l'Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +durete metallique. + +<< Reellement, dit-il, vous executerez ce projet ? + +-- Reellement. Je connais, a un dixieme de seconde pres en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, a onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vecu. + +-- Peut-etre auriez-vous du tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, repondit Herr Schultze, decidement vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >> + +Marcel, sur ces derniers mots, s'etait leve. + +<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? >> + +Le timbre resonna. Arminius et Sigimer, deux geants, apparurent a la +porte de la salle. + +<< Vous avez voulu connaitre mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu'a mourir. >> + +Marcel ne repondit pas. + +<< Vous etes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez a quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une legerete impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me defend d'en compromettre le succes +pour une consideration d'une valeur relative aussi minime que la vie +d'un homme, -- meme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime +tout particulierement la bonne organisation cerebrale. Aussi, je +regrette veritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entraine trop loin et me mette a present dans la necessite de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des interets +auxquels je me suis consacre, il n'y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir penetre mon secret que votre +predecesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de +dynamite !... La regle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! +Je n'y puis rien changer. >> + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, a +l'entetement bestial de cette tete chauve, qu'il etait perdu. Aussi ne +se donna-t-il meme pas la peine de protester. + +<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquietez pas de ce detail, repondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera epargnee. Un +matin, vous ne vous reveillerez pas. Voila tout. >> + +Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmene et consigne dans +sa chambre, dont la porte fut gardee par les deux geants. + +Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en fremissant d'angoisse +et de colere, au docteur, a tous les siens, a tous ses compatriotes, a +tous ceux qu'il aimait ! + +<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! >> + +IX << P.P.C. >> + +La situation, en effet, etait excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d'existence etaient maintenant comptees, et qui +voyait peut-etre arriver sa derniere nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se reveiller, +ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensee ne +parvenait pas a quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +<< Que tenter ? se repetait-il. Detruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est gardee par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, a quitter Stahlstadt, +comment empecherais-je ?... Mais si ! A defaut de notre chere cite, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'a eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous etes menaces de perir par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !" >> + +Puis, les idees de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +<< Ce miserable Schultze ! pensait-il. En admettant meme qu'il ait +exagere les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entiere il est certain qu'il peut +d'un seul coup en incendier une partie considerable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imagine la, et, malgre la distance qui separe les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois superieure a la vitesse obtenue jusqu' +ici ! Quelque chose comme dix mille metres, deux lieues et demie a la +seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n'eclate pas au premier coup !... Et il n'eclatera pas, car +il est fait d'un metal dont la resistance a l'eclatement est presque +infinie ! Le coquin connait tres exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +precision mathematique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le +centre meme de la cite ! Comment en prevenir les infortunes habitants ! +>> + +Marcel n'avait pas ferme l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s'etait vainement etendu pendant toute cette +insomnie fievreuse. + +<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m'epargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l'emportant sur l'inquietude, se soit empare de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me reserve-t-il donc ? Songe-t-il a me tuer avec +quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a a +discretion ? N'emploiera-t-il pas plutot ce gaz a l'etat liquide tel +qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour a l'etat +gazeux determinera un froid de cent degres ! Et le lendemain, a la +place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitue, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu'une momie dessechee, glacee, racornie !... Ah ! +le miserable ! Eh bien, que mon coeur se seche, s'il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable temperature, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauves ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +>> + +En prononcant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu'il dut se croire renferme dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extreme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme +d'habitude, dans le jardin ou il avait coutume de se promener. + +<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C'est deja quelque chose ! >> Seulement, a +peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans etre escorte des deux +personnages qui repondaient aux noms historiques, ou plutot +prehistoriques, d'Arminius et de Sigimer. + +Il s'etait deja demande plus d'une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien etre la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculeens, aux faces +rouges embroussaillees de moustaches epaisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'etaient les executeurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux geants le tenaient a vue, couchaient a la porte de sa chambre, +emboitaient le pas derriere lui s'il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajoute a leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en reponse que +des regards feroces. Meme l'offre d'un verre de biere, qu'il avait +quelque raison de croire irresistible, etait restee infructueuse. Apres +quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un +seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberte de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il +s'etait jure a lui-meme de fuir, et rien ne devait etre neglige de ce +qui pouvait amener son evasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s'y prendre ? + +Au moindre signe de revolte ou de fuite, Marcel etait sur de recevoir +deux balles dans la tete. En admettant qu'il fut manque, il se trouvait +au centre meme d'une triple ligne fortifiee, bordee d'un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l'ancien eleve de l'Ecole centrale s'etait +correctement pose le probleme en mathematicien. + +<< Soit un homme garde a vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus armes jusque aux dents. +Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'echapper a la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste a sortir d'une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveilles... >> + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta +a une impossibilite. + +Enfin, l'extreme gravite de la situation donna-t-elle a ses facultes d +invention le coup de fouet supreme ? Le hasard decida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile a dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s'arreterent, au bord d'un parterre, sur un arbuste +dont l'aspect le frappa. + +C'etait une plante de triste mine, herbacee, a feuilles alternes, +ovales, aigues et geminees, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopetales et soutenues par un pedoncule axillaire. + +Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnaitre dans cet arbuste la physionomie caracteristique de +la famille des solanacees. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la macha legerement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s'etait pas trompe. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagne d'un commencement de nausees 1'avertit bientot qu'il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-a-dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flanant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui +s'etendait vers le sud du parc pour aller alimenter, a l'une de ses +extremites, une cascade assez servilement copiee sur celle du bois de +Boulogne. + +<< Ou donc se degage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel. + +C'etait d'abord dans le lit d'une petite riviere, qui, apres avoir +decrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver la un deversoir, et, selon toute apparence, +la riviere s'echappait en l'emplissant a travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit la une porte de sortie. Ce n'etait pas une porte +cochere evidemment, mais c'etait une porte. + +<< Et si le canal etait barre par des grilles de fer ! objecta tout +d'abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas ete inventees pour +roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >> +repliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les resolutions +hardies. + +En deux minutes, la decision de Marcel fut prise. Une idee -- ce qu'on +appelle une idee ! -- lui etait venue, idee irrealisable, peut-etre, +mais qu'il tenterait de realiser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l'arbuste a fleurs rouges, il en +detacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentre dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +secher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +ecraser, et les mela a son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, a son extreme surprise, se +reveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonce a ce +projet de se defaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de +detruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui etait laissee de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, a cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but etait simplement d'eveiller la +curiosite d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils etaient, +ces deux brutes devaient bientot en venir a remarquer l'arbuste dont il +cueillait les feuilles, a imiter son operation et a essayer du gout que +ce melange communiquait au tabac. + +Le calcul etait juste, et le resultat prevu se produisit pour ainsi +dire mecaniquement. + +Des le sixieme jour -- c'etait la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derriere lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air +d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient secher a la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +melaient a leur tabac. Ils semblaient meme se pourlecher les levres a +l'avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n'etait pas assez d'echapper a leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilite de passer par le canal, a travers la +masse d'eau qui s'y deversait, meme si ce canal mesurait plusieurs +kilometres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagine. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de perir, mais le sacrifice de sa vie, +deja condamnee, etait fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la +derniere promenade. L'inseparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hesiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea deliberement +vers un batiment eleve dans un massif, et qui n'etait autre que +l'atelier des modeles. Il choisit un banc ecarte, bourra sa pipe et se +mit a la fumer. + +Aussitot, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes pretes, +s'installerent sur le banc voisin et commencerent a aspirer des +bouffees enormes. + +L'effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que les deux lourds Teutons +baillaient et s'etiraient a l'envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnerent ; leurs faces passerent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomberent inertes ; leurs +tetes se renverserent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulerent a terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se meler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu'un ete perpetuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, a onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamnee par Herr Schultze, aurait cesse d'exister. + +Marcel s'etait precipite dans l'atelier des modeles. Cette vaste salle +renfermait tout un musee. Reductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines a vapeur, locomobiles, pompes d'epuisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +la pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'etaient les modeles en +bois de tout ce qu'avait fabrique l'usine Schultze depuis sa fondation, +et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, +n'y manquaient pas. + +La nuit etait noire, consequemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre a execution. En meme temps qu'il allait +preparer son supreme plan d'evasion, il voulait aneantir le musee des +modeles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu detruire, avec la +casemate et le canon qu'elle abritait, l'enorme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier, +propre a scier le fer, qui etait pendue a un des rateliers d'outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de +sa boite, sans que sa main hesitat un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle ou etaient entasses des cartons d'epures et de +legers modeles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant apres, l'incendie, alimente par toutes ces matieres +combustibles, projetait d'intenses flammes a travers les fenetres de la +salle. Aussitot, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons electriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, trainant leurs engins a vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au meme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la presence etait bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudieres a vapeur avaient ete mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidite. +C'etait un deluge d'eau qu'elles deversaient sur les murs et jusque sur +les toits du musee des modeles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait a son contact au lieu de +l'eteindre, eut bientot attaque toutes les parties de l'edifice a la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensite telle, que l'on +devait renoncer a tout espoir de s'en rendre maitre. Le spectacle de +cet incendie etait grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme a l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas, +d'ailleurs, a faire la part du feu. Le musee des modeles etait isole +dans le parc, et il etait maintenant certain qu'il serait consume tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien preserver du +batiment lui-meme, fit entendre ces mots jetes d'une voix eclatante : + +<< Dix mille dollars a qui sauvera le modele no. 3175, enferme sous la +vitrine du centre ! >> + +Ce modele etait precisement le gabarit du fameux canon perfectionne par +Schultze, et plus precieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermes +dans le musee. + +Mais, pour sauver ce modele, il s'agissait de se jeter sous une pluie +de feu, a travers une atmosphere de fumee noire qui devait etre +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, +malgre l'appat des dix mille dollars, personne ne repondait a l'appel +de Herr Schultze. + +Un homme se presenta alors. + +C'etait Marcel. + +<< J'irai, dit-il. + +-- Vous ! s'ecria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcee contre vous ! + +-- Je n'ai pas la pretention de m'y soustraire, mais d'arracher a la +destruction ce precieux modele ! + +-- Va donc, repondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu reussis, +les dix mille dollars seront fidelement remis a tes heritiers. + +-- J'y compte bien >>, repondit Marcel. + +On avait apporte plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prepares +en cas d'incendie, et qui permettent de penetrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait deja fait usage, lorsqu'il avait tente +d'arracher a la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, charge d'air sous une pression de plusieurs +atmospheres, fut aussitot place sur son dos. La pince fixee a son nez, +l'embouchure des tuyaux a sa bouche, il s'elanca dans la fumee. + +<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le +reservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >> + +On l'imagine aisement, Marcel ne songeait en aucune facon a sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au peril de sa vie, +la salle emplie de fumee, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcinees, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment ou le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'etincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'echappait +par une porte opposee qui s'ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite riviere, en descendre la berge jusqu'au deversoir +inconnu qui l'entrainait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans +hesitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait +sept a huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter, +car le courant le conduisait comme s'il eut tenu un fil d'Ariane. Il +s'apercut presque aussitot qu'il etait entre dans un etroit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la riviere emplissait tout entier. + +<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est la +! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et +je suis perdu ! >> + +Marcel avait conserve tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta a un obstacle. + +C'etait une grille de fer, montee sur gonds, qui fermait le canal. + +<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commenca a +scier le pene a l'affleurement de la gache. + +Cinq minutes de travail n'avaient pas encore detache ce pene. La grille +restait obstinement fermee. Deja Marcel ne respirait plus qu'avec une +difficulte extreme. L'air, tres rarefie dans le reservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantite. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant a la tete, tout +indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il resistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygene que ses poumons etaient impropres a degager de +ce milieu !... mais le pene ne cedait pas, quoique largement entame ! + +A ce moment, la scie lui echappa. + +<< Dieu ne peut etre contre moi ! >> pensa-t-il. + +Et, secouant la grille a deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le supreme instinct de la conservation. + +La grille s'ouvrit. Le pene etait brise, et le courant emporta +l'infortune Marcel, presque entierement suffoque, et qui s'epuisait a +aspirer les dernieres molecules d'air du reservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze penetrerent dans +l'edifice entierement devore par l'incendie, ils ne trouverent ni parmi +les debris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restat d'un etre +humain. Il etait donc certain que le courageux ouvrier avait ete +victime de son devouement. Cela n'etonnait pas ceux qui l'avaient connu +dans les ateliers de l'usine. + +Le modele si precieux n'avait donc pas pu etre sauve, mais l'homme qui +possedait les secrets du Roi de l'Acier etait mort. + +<< Le Ciel m'est temoin que je voulais lui epargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une economie de +dix mille dollars ! >> + +Et ce fut toute l'oraison funebre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l'epoque a laquelle se passaient les evenements qui ont +ete racontes ci-dessus, une revue a couverture saumon, intitulee +_Unsere Centurie_ (Notre Siecle), publiait l'article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulierement goute par les +delicats de l'Empire germanique, peut-etre parce qu'il ne pretendait +etudier cette cite qu'a un point de vue exclusivement materiel. + +<< Nous avons deja entretenu nos lecteurs du phenomene extraordinaire +qui s'est produit sur la cote occidentale des Etats-Unis. La grande +republique americaine, grace a la proportion considerable d'emigrants +que renferme sa population, a de longue date habitue le monde a une +succession de surprises. Mais la derniere et la plus singuliere est +veritablement celle d'une cite appelee France-Ville, dont l'idee meme +n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement +arrivee au plus haut degre de prosperite. + +<< Cette merveilleuse cite s'est elevee comme par enchantement sur la +rive embaumee du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'idee premiere de cette entreprise +appartiennent a un Francais, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, etant donne que ce medecin peut se targuer d'une parente +eloignee avec notre illustre Roi de l'Acier. Meme, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d'un heritage considerable, qui revenait +legitimement a Herr Schultze, n'a pas ete etrangere a la fondation de +France-Ville. Partout ou il se fait quelque bien dans le monde, on peut +etre certain de trouver une semence germanique ; c'est une verite que +nous sommes fiers de constater a l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, +nous devons a nos lecteurs des details precis et authentiques sur cette +vegetation spontanee d'une cite modele. + +<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Meme le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre eminent +Tuchtigmann, ou sont indiques avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, meme ce +monument genereux de la science geographique appliquee a l'art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place ou s'eleve maintenant la cite nouvelle s'etendait encore, il y a +cinq ans, une lande deserte. C'est le point exact indique sur la carte +par le 43e degre 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degre 41' 17" de +longitude a l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l'ocean Pacifique et au pied de la chaine secondaire des montagnes +Rocheuses qui a recu le nom de Monts-des-Cascades, a vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amerique septentrionale. + +<< L'emplacement le plus avantageux avait ete recherche avec soin et +choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont determine l'adoption, on fait valoir specialement sa +latitude temperee dans l'hemisphere Nord, qui a toujours ete a la tete +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une republique +federative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son independance et des droits analogues a ceux +que possede en Europe la principaute de Monaco, sous la condition de +rentrer apres un certain nombre d'annees dans l'Union ; -- sa situation +sur l'Ocean, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidentee, fertile et eminemment salubre du sol ; -- la +proximite d'une chaine de montagnes qui arrete a la fois les vents du +nord, du midi et de l'est, en laissant a la brise du Pacifique le soin +de renouveler l'atmosphere de la cite, -- la possession d'une petite +riviere dont l'eau fraiche, douce legere, oxygenee par des chutes +repetees et par la rapidite de son cours, arrive parfaitement pure a la +mer ; -- enfin, un port naturel tres aise a developper par des jetees +et forme par un long promontoire recourbe en crochet. + +<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximite de +belles carrieres de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +meme des traces de pepites auriferes. En fait, ce detail a manque faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fievre de 1'or vint se mettre a la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les pepites etaient petites et rares. + +<< Le choix du territoire, quoique determine seulement par des etudes +serieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et +n'avait pas necessite d'expedition speciale. La science du globe est +maintenant assez avancee pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les regions les plus lointaines des renseignements exacts +et precis. + +<< Ce point decide, deux commissaires du comite d'organisation ont pris +a Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrives en onze jours +a New York, et sept jours plus tard a San Francisco, ou ils ont mobilise +un steamer, qui les deposait en dix heures au site designe. + +<< S'entendre avec la legislature d'Oregon, obtenir une concession de +terre allongee du bord de la mer a la crete des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, desinteresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits reels ou supposes, tout cela n'a pas pris plus d'un mois. + +<< En janvier 1872, le territoire etait deja reconnu, mesure, jalonne, +sonde, et une armee de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contremaitres et ingenieurs europeens, etait a l'oeuvre. +Des affiches placardees dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajoute en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent americain, et une +reclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +meme ete inutile d'adopter le procede de publicite en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptees sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu'une compagnie etait venue offrir a prix reduits. Il faut dire aussi +que l'affluence des coolies chinois dans l'Amerique occidentale jetait +a ce moment une perturbation grave sur le marche des salaires. +Plusieurs Etats avaient du recourir, pour proteger les moyens +d'existence de leurs propres habitants et pour empecher des violences +sanglantes, a une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint a point pour les empecher de perir. Leur +remuneration uniforme fut fixee a un dollar par jour, qui ne devait +leur etre paye qu'apres l'achevement des travaux, et a des vivres en +nature distribues par l'administration municipale. On evita ainsi le +desordre et les speculations ehontees qui deshonorent trop souvent ces +grands deplacements de population. Le produit des travaux etait depose +toutes les semaines, en presence des delegues, a la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, a ne +plus revenir. Precaution indispensable pour se debarrasser d'une +population jaune, qui n'aurait pas manque de modifier d'une maniere +assez facheuse le type et le genie de la Cite nouvelle. Les fondateurs +s'etant d'ailleurs reserve le droit d'accorder ou de refuser le permis +de sejour, l'application de la mesure a ete relativement aisee. + +<< La premiere grande entreprise a ete l'etablissement d'un +embranchement ferre, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant a la ville de Sacramento. On eut +soin d'eviter tous les bouleversements de terres ou tranchees profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrite une influence facheuse. Ces +travaux et ceux du port furent pousses avec une activite +extraordinaire. Des le mois d'avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comite, jusqu'a ce +jour restes en Europe. + +<< Dans cet intervalle, les plans generaux de la ville, le detail des +habitations et des monuments publics avaient ete arretes. + +<< Ce n'etaient pas les materiaux qui manquaient : des les premieres +nouvelles du projet, l'industrie americaine s'etait empressee d'inonder +les quais de France-Ville de tous les elements imaginables de +construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils +deciderent que la pierre de taille serait reservee pour les edifices +nationaux et pour l'ornementation generale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossierement moulees avec un gateau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques legeres, parfaitement regulieres de forme, de poids et +de densite, transpercees dans le sens de leur longueur d'une serie de +trous cylindriques et paralleles. Ces trous, assembles bout a bout, +devaient former dans l'epaisseur de tous les murs des conduits ouverts +a leurs deux extremites, et permettre ainsi a l'air de circuler +librement dans l'enveloppe exterieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idee generale du +Bien-Etre, sont empruntees au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Societe royale de Londres.] Cette disposition avait en +meme temps le precieux avantage d'amortir les sons et de procurer a +chaque appartement une independance complete. + +<< Le comite ne pretendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il etait plutot l'adversaire de cette uniformite +fatigante et insipide ; il s'etait contente de poser un certain nombre +de regles fixes, auxquelles les architectes etaient tenus de se plier : + +<< 1 Chaque maison sera isolee dans un lot de terrain plante d'arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affectee a une seule famille. + +<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux etages ; l'air et la lumiere ne +doivent pas etre accapares par les uns au detriment des autres. + +<< 3 Toutes les maisons seront en facade a dix metres en arriere de la +rue, dont elles seront separees par une grille a hauteur d'appui. +L'intervalle entre la grille et la facade sera amenage en parterre. + +<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetees, conformes +au modele. Toute liberte est laissee aux architectes pour +l'ornementation. + +<< 5 Les toits seront en terrasses, legerement inclines dans les +quatre sens, couverts de bitume, bordes d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalises pour +l'ecoulement immediat des eaux de pluie. + +<< 6 Toutes les maisons seront baties sur une voute de fondations, +ouverte de tous cotes, et formant sous le premier plan d'habitation un +sous-sol d'aeration en meme temps qu'une halle. Les conduits a eau et +les decharges y seront a decouvert, appliques au pilier central de la +voute, de telle sorte qu'il soit toujours aise d'en verifier l'etat, +et, en cas d'incendie, d'avoir immediatement l'eau necessaire. L'aire +de cette halle, elevee de cinq a six centimetres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sablee. Une porte et un escalier special la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions menageres pourront s'operer la sans blesser la +vue ou l'odorat. + +<< 7 Les cuisines, offices ou dependances seront, contrairement a +l'usage ordinaire, places a l'etage superieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +elevateur, mu par une force mecanique, qui sera, comme la lumiere +artificielle et l'eau, mise a prix reduit a la disposition des +habitants, permettra aisement le transport de tous les fardeaux a cet +etage. + +<< 8 Le plan des appartements est laisse a la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux elements de maladie, veritables nids a miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +precieux assembles en mosaiques par d'habiles ebenistes, auraient tout +a perdre a se cacher sous des lainages d'une proprete douteuse. Quant +aux murs, revetus de briques vernies, ils presentent aux yeux l'eclat +et la variete des appartements interieurs de Pompei, avec un luxe de +couleurs et de duree que le papier peint, charge de ses mille poisons +subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade. + +<< 9 Chaque chambre a coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette piece, ou se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus aeree et en meme temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d'un sommier a jours et d'un matelas de laine frequemment +battu, sont les seuls meubles necessaires. Les edredons, couvre-pieds +piques et autres, allies puissants des maladies epidemiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, legeres et +chaudes, faciles a blanchir, suffisent amplement a les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les etoffes susceptibles de frequents +lavages. + +<< 10 Chaque piece a sa cheminee chauffee, selon les gouts, au feu de +bois ou de houille, mais a toute cheminee correspond une bouche d'appel +d'air exterieur. Quant a la fumee, au lieu d'etre expulsee par les +toits, elle s'engage a travers des conduits souterrains qui l'appellent +dans des fourneaux speciaux, etablis, aux frais de la ville, en arriere +des maisons, a raison d'un fourneau pour deux cents habitants. La, elle +est depouillee des particules de carbone qu'elle emporte, et dechargee +a l'etat incolore, a une hauteur de trente-cinq metres, dans +l'atmosphere. + +<< Telles sont les dix regles fixes, imposees pour la construction de +chaque habitation particuliere. + +<< Les dispositions generales ne sont pas moins soigneusement etudiees. + +<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et +regulier, de maniere a pouvoir se preter a tous les developpements. Les +rues, croisees a angles droits, sont tracees a distances egales, de +largeur uniforme, plantees d'arbres et designees par des numeros +d'ordre. + +<< De demi-kilometre en demi-kilometre, la rue, plus large d'un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et presente sur un de ses cotes +une tranchee a decouvert pour les tramways et chemins de fer +metropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est reserve et +orne de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +<< Pour obtenir le droit de residence a France-Ville, il suffit, mais +il est necessaire de donner de bonnes references, d'etre apte a exercer +une profession utile ou liberale, dans l'industrie, les sciences ou les +arts, de s'engager a observer les lois de la ville. Les existences +oisives n'y seraient pas tolerees. + +<< Les edifices publics sont deja en grand nombre. Les plus importants +sont la cathedrale, un certain nombre de chapelles, les musees, les +bibliotheques, les ecoles et les gymnases, amenages avec un luxe et une +entente des convenances hygieniques veritablement dignes d'une grande +cite. + +<< Inutile de dire que les enfants sont astreints des l'age de quatre +ans a suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls developper leurs forces cerebrales et musculaires. On les habitue +tous a une proprete si rigoureuse, qu'ils considerent une tache sur +leurs simples habits comme un deshonneur veritable. + +<< Cette question de la proprete individuelle et collective est du +reste la preoccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, detruire et annuler aussitot qu'ils sont +formes les miasmes qui emanent constamment d'une agglomeration humaine, +telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des egouts sont centralises hors de la ville, traites par des +procedes qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +<< L'eau coule partout a flots. Les rues, pavees de bois bitume, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour +hollandaise. Les marches alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines severes sont appliquees aux negociants qui +osent speculer sur la sante publique. Un marchand qui vend un oeuf +gate, une viande avariee, un litre de lait sophistique, est tout +simplement traite comme un empoisonneur qu'il est. Cette police +sanitaire, si necessaire et si delicate, est confiee a des hommes +experimentes, a de veritables specialistes, eleves a cet effet dans les +ecoles normales. + +<< Leur juridiction s'etend jusqu'aux blanchisseries memes, toutes +etablies sur un grand pied, pourvues de machines a vapeur, de sechoirs +artificiels et surtout de chambres desinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient a son proprietaire sans avoir ete veritablement blanchi a +fond, et un soin special est pris de ne jamais reunir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple precaution est d'un effet +incalculable. + +<< Les hopitaux sont peu nombreux, car le systeme de l'assistance a +domicile est general, et ils sont reserves aux etrangers sans asile et +a quelques cas exceptionnels. Il est a peine besoin d'ajouter que +l'idee de faire d'un hopital un edifice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un meme foyer d'infection sept a huit cents malades, +n'a pu entrer dans la tete d'un fondateur de la cite modele. Loin de +chercher, par une etrange aberration, a reunir systematiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'a les isoler. C'est +leur interet particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, meme, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hopitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particuliere --, centralises dans ces baraques legeres, faites +de bois de sapin, et qu'on brule regulierement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriquees de toutes pieces sur un modele +special, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir etre transportees a +volonte sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multipliees autant qu'il est necessaire. + +<< Une innovation ingenieuse, rattachee a ce service, est celle d'un +corps de gardes-malades eprouvees, dressees specialement a ce metier +tout special, et tenues par l'administration centrale a la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +medecins les auxiliaires les plus precieux et les plus devoues. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +necessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d'empecher la propagation de la maladie en meme temps +qu'elles soignent le malade. + +<< On ne finirait pas si l'on voulait enumerer tous les +perfectionnements hygieniques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugures. Chaque citoyen recoit a son arrivee une petite brochure, +ou les principes les plus importants d'une vie reglee selon la science +sont exposes dans un langage simple et clair. + +<< Il y voit que l'equilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des necessites de la sante ; que le travail et le repos sont egalement +indispensables a ses organes ; que la fatigue est necessaire a son +cerveau comme a ses muscles ; que les neuf dixiemes des maladies sont +dues a la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines" +sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tache fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des legumes sains et simplement prepares, dormir regulierement sept a +huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sante. + +<< Partis des premiers principes poses par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement a parler de cette cite singuliere comme +d'une ville achevee. C'est qu'en effet, les premieres maisons une fois +baties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visite le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore desert au mois de janvier 1872, +l'emplacement choisi comptait deja six mille maisons en 1873. Il en +possedait neuf mille et tous ses edifices au complet en 1874. + +<< Il faut dire que la speculation a eu sa part dans ce succes inoui. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au debut, +les maisons etaient livrees a des prix tres moderes et louees a des +conditions tres modestes. L'absence de tout octroi, l'independance +politique de ce petit territoire isole, l'attrait de la nouveaute, la +douceur du climat ont contribue a appeler l'emigration. A l'heure qu'il +est, France-Ville compte pres de cent mille habitants. + +<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous interesser, c'est que +l'experience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalite annuelle, dans les villes les plus favorisees de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, a France-Ville la moyenne de ces cinq +dernieres annees n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite epidemie de fievre paludeenne qui a signale la +premiere campagne. Celui de l'an dernier, pris separement, n'est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : a quelques +exceptions pres, toutes les morts actuellement enregistrees ont ete +dues a des affections specifiques et la plupart hereditaires. Les +maladies accidentelles ont ete a la fois infiniment plus rares, plus +limitees et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +epidemies proprement dites, on n'en a point vu. + +<< Les developpements de cette tentative seront interessants a suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un regime +aussi scientifique sur toute la duree d'une generation, a plus forte +raison de plusieurs generations, ne pourrait pas amortir les +predispositions morbides hereditaires. + +<< "Il n'est assurement pas outrecuidant de l'esperer, a ecrit un des +fondateurs de cette etonnante agglomeration, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du resultat ! Les hommes vivant jusqu'a quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! " + +<< Un tel reve a de quoi seduire ! + +<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincere, +nous n'avons qu'une foi mediocre dans le succes definitif de +l'experience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comite ou l'element latin +domine et dont l'element germanique a ete systematiquement exclu. C'est +la un facheux symptome. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien +fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +definitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu deblayer le +terrain, elucider quelques points speciaux ; mais ce n'est pas encore +sur ce point de l'Amerique, c'est aux bords de la Syrie que nous +verrons s'elever un jour la vraie cite modele. >> + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixe par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger +qui les menacait. + +Il etait sept heures du soir. + +Cachee dans d'epais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cite +s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et presentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arrosees avec soin, rafraichies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anime. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes a la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air etait tiede, le ciel +bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait ete frappe de l'air de +sante des habitants, de l'activite qui regnait dans les rues. On +fermait justement les academies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliotheque, qui etaient reunies dans le meme quartier et ou +d'excellents cours publics etaient organises par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait a chaque eleve de s'approprier a lui +seul tout le fruit de la lecon. La foule, sortant de ces +etablissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L'aspect general etait tout de calme et de satisfaction. + +C'etait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bati sa demeure. La, tout d'abord -- car cette +maison fut construite une des premieres --, le docteur etait venu +s'etablir definitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvise, avait voulu rester a Paris, mais il +n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s'etaient presque perdus de vue depuis l'epoque ou ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +emigre avec sa femme et sa fille a la cote de l'Oregon, Octave etait +reste maitre de lui-meme. Il avait bientot ete entraine fort loin de +l'ecole, ou son pere avait voulu lui faire continuer ses etudes, et il +avait echoue au dernier examen, d'ou son ami etait sorti avec le numero +un. + +Jusque-la, Marcel avait ete la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-meme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d'enfance finit peu a peu par mener a Paris ce qu'on appelle la vie a +grandes guides. Le mot etait, dans le cas present, d'autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le siege eleve d'un +enorme coach a quatre chevaux, perpetuellement en voyage entre l'avenue +Marigny, ou il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tot, +savait a peine rester en selle sur les chevaux de manege qu'il louait a +l'heure, etait devenu subitement un des hommes de France les plus +profondement verses dans les mysteres de l'hippologie. Son erudition +etait empruntee a un groom anglais qu'il avait attache a son service et +qui le dominait entierement par l'etendue de ses connaissances +speciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinees. Ses soirees appartenaient aux petits theatres et aux salons +d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y +trouvait rendait a son argent un hommage que ses seuls merites +n'avaient pas rencontre ailleurs. Ce monde lui paraissait l'ideal de la +distinction. Chose particuliere, la liste, somptueusement encadree, qui +figurait dans le salon d'attente, ne portait guere que des noms +etrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du +moins en les enumerant, dans l'antichambre d'un college heraldique. +Mais, si l'on penetrait plus avant, on pensait plutot se trouver dans +une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s'etre donne rendez-vous la. +Superieurement habilles, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu'un gout marque pour les etoffes blanchatres revelat l'eternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pales +>>. + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivre de cet encens, ne s'apercevait +pas qu'il perdait regulierement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-etre certains membres du club, en leur qualite +d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits a l'heritage de la Begum. +En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave a +Marcel Bruckmann s'etaient vite relaches. A peine, de loin en loin, les +deux camarades echangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'apre travailleur, uniquement occupe d'amener son +intelligence a un degre superieur de culture et de force, et le joli +garcon, tout gonfle de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires +de club et d'ecurie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le meme terrain independant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipe. Enfin, +l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, apres quelques +millions devores, il rejoignit son pere, -- ce qui le sauva d'une ruine +menacante, encore plus morale que physique. A cette epoque, il +demeurait donc a France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, a en juger du moins par l'apparence, etait alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, a laquelle son sejour de quatre +annees dans sa nouvelle patrie avait donne toutes les qualites +americaines, ajoutees a toutes les graces francaises. Sa mere disait +parfois qu'elle n'avait jamais soupconne, avant de l'avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l'intimite absolue. + +Quant a Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son +dauphin, le fils aine de ses esperances, elle etait aussi completement +heureuse qu'on peut l'etre ici-bas, car elle s'associait a tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grace a son immense fortune. + +Ce soir-la, le docteur Sarrasin avait recu, a sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux debris de la guerre de +Secession, qui avait laisse un bras a Pittsburgh et une oreille a +Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre a la table d'echecs ; puis M. Lentz, directeur general de +l'enseignement dans la nouvelle cite. + +La conversation roulait sur les projets de l'administration de la +ville, sur les resultats deja obtenus dans les etablissements publics +de toute nature, institutions, hopitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement +religieux n'etait pas oublie, avait fonde plusieurs ecoles primaires ou +les soins du maitre tendaient a developper l'esprit de l'enfant en le +soumettant a une gymnastique intellectuelle, calculee de maniere a +suivre l'evolution naturelle de ses facultes. On lui apprenait a aimer +une science avant de s'en bourrer, evitant ce savoir qui, dit +Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne penetre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien preparee saurait, elle-meme, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d'hygiene etaient au premier rang dans une education si bien +ordonnee. C'est que l'homme, corps et esprit, doit etre egalement +assure de ces deux serviteurs ; si l'un fait defaut, il en souffre, et +l'esprit a lui seul succomberait bientot. + +A cette epoque, France-Ville avait atteint le plus haut degre de +prosperite, non seulement materielle, mais intellectuelle. La, dans des +congres, se reunissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attires par la +reputation de cette cite, y affluaient. Sous ces maitres etudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de +la terre americaine. Il etait donc permis de prevoir que cette nouvelle +Athenes, francaise d'origine, deviendrait avant peu la premiere des +cites. + +Il faut dire aussi que l'education militaire des eleves se faisait dans +les Lycees concurremment avec l'education civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +elements de strategie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, declara-t-il +qu'il etait enchante de toutes ses recrues. + +<< Elles sont, dit-il, deja accoutumees aux marches forcees, a la +fatigue, a tous les exercices du corps. Notre armee se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour ou il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplines. >> + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'interet, que le +docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-memes. + +On etait a la fin du diner ; le dessert venait d'etre enleve, et, selon +l'habitude anglo-saxonne qui avait prevalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commencee, et entamaient les plus hautes questions +d'economie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C'etait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'etait toujours +montree extremement favorable a la fondation puis au developpement de +France-Ville, et les notables de la cite avaient l'habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux +Etats-Unis a leur egard. Cette agglomeration de gens heureux, libres, +independants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amerique des partisans pour +les defendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ etait pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d'admiration et d'estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dechire la bande du journal +et jete machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupefaction a la lecture des quelques lignes +suivantes, qu'il lut a voix basse d'abord, a voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font a Stahlstadt dans le but +d'attaquer et de detruire France-Ville, la cite d'origine francaise. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous denoncons aux honnetes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en etat de +defense... etc. >> + +XII LE CONSEIL + +Ce n'etait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu'il etait venu elever cite contre +cite. Mais de la a se ruer sur une ville paisible, a la detruire par un +coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant, +l'article du _New York Herald_ etait positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient penetre les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n'y avait pas une heure a perdre ! + +Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les ames +honnetes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait a croire le +mal. Il lui semblait impossible qu'on put pousser la perversite jusqu'a +vouloir detruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cite qui +etait en quelque sorte la propriete commune de l'humanite. + +<< Pensez donc que notre moyenne de mortalite ne sera pas cette annee +de un et quart pour cent ! s'ecria-t-il naivement, que nous n'avons pas +un garcon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient aneantir a son debut une experience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fut-il cent fois +germain, en soit capable ! >> + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux temoignages d'un journal tout +devoue a l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d'abattement passe, le docteur Sarrasin, redevenu maitre de lui-meme, +s'adressa a ses amis : + +<< Messieurs, leur dit-il, vous etes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme a moi de prendre toutes les mesures necessaires +pour le salut de la ville. Qu'avons nous a faire tout d'abord ? + +-- Y a-t-il possibilite d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement eviter la guerre ? + +-- C'est impossible, repliqua Octave. Il est evident que Herr Schultze +la veut a tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s'ecria le docteur. On s'arrangera pour etre en mesure de lui +repondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de resister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut etre efficacement combattue par une autre +force humaine, repondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer a +nous defendre par les memes moyens et les memes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps tres long, +et je ne sais, d'ailleurs, si nous reussirions a les fabriquer, puisque +les ateliers speciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de +salut : empecher l'ennemi d'arriver jusqu'a nous, et rendre +l'investissement impossible. + +-- Je vais immediatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur preceda ses hotes dans son cabinet de travail. + +C'etait une piece simplement meublee, dont trois cotes etaient couverts +par des rayons charges de livres, tandis que le quatrieme presentait, +au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangee de +pavillons numerotes, pareils a des cornets acoustiques. + +<< Grace au telephone, dit-il, nous pouvons tenir conseil a +France-Ville en restant chacun chez soi. >> + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanement +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot << present ! >> apporte successivement par chaque fil +de communication, annonca que le Conseil etait en seance. + +Le docteur se placa alors devant le pavillon de son appareil +expediteur, agita une sonnette et dit : + +<< La seance est ouverte... La parole est a mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravite. >> + +Le colonel se placa a son tour devant le telephone, et, apres avoir lu +l'article du New York Herald, il demanda que les premieres mesures +fussent immediatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numero 6 lui posa une question : + +<< Le colonel croyait-il la defense possible, au cas ou les moyens sur +lesquels il comptait pour empecher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas +reussi ? >> + +Le colonel Hendon repondit affirmativement. La question et la reponse +etaient parvenues instantanement a chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient precedees. + +Le numero 7 demanda combien de temps, a son estime, les Francevillais +avaient pour se preparer. + +<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils +devaient etre attaques avant quinze jours. + +Le numero 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous preferable +de la prevenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prevenir, repondit le colonel, et, si +nous sommes menaces d'un debarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingues, +ainsi que les officiers d'artillerie les plus experimentes, et de leur +confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait a +leur soumettre. + +Question du numero 1 : + +<< Quelle est la somme necessaire pour commencer immediatement les +travaux de defense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze a vingt millions de dollars. +>> + +Le numero 4 : << Je propose de convoquer immediatement l'assemblee +pleniere des citoyens. >> + +Le president Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >> + +Deux coups de timbre, frappes dans chaque telephone, annoncerent +qu'elle etait adoptee a l'unanimite. + +Il etait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dure dix- +huit minutes et n'avait derange personne. + +L'assemblee populaire fut convoquee par un moyen aussi simple et +presque aussi expeditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communique +le vote du Conseil a l'hotel de ville, toujours par l'intermediaire de +son telephone, qu'un carillon electrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes placees dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes etaient surmontees de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l'electricite, s'etaient aussitot +arretees sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis a la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empresserent de sortir ou +de lever la tete vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un +devoir national les appelait a la halle municipale, ils s'empresserent +de s'y rendre. + +A l'heure dite, c'est-a-dire en moins de quarante-cinq minutes, +l'assemblee etait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait deja a la +place d'honneur, entoure de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fut donnee. + +La plupart des citoyens savaient deja la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +stenographiee par le telephone de l'hotel de ville, avait ete +immediatement envoyee aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une +edition speciale, placardee sous forme d'affiches. + +La halle municipale etait une immense nef a toit de verre, ou l'air +circulait librement, et dans laquelle la lumiere tombait a flots d'un +cordon de gaz qui dessinait les aretes de la voute. + +La foule etait debout, calme, peu bruyante. Les visages etaient gais. +La plenitude de la sante, l'habitude d'une vie pleine et reguliere, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +emotion desordonnee d'alarme ou de colere. + +A peine le president eut-il touche la sonnette, a huit heures et demie +precises, qu'un silence profond s'etablit. + +Le colonel monta a la tribune. + +La, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +pretentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils +disent, enoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine inveteree de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les preparatifs +formidables qu'annoncait le New York Herald, destines a detruire +France-Ville et ses habitants. + +<< C'etait a eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur a +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-etre mieux ceder le terrain, et laisser les agresseurs +s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel etait sur d'avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'echo parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cite modele, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, etaient necessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Representants sinceres et militants du progres, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux eleve a l'art d'ameliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +etait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils representaient. >> + +Une immense salve d'applaudissements accueillit cette peroraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la necessite de constituer +sans delai un Conseil de defense, charge de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux operations +militaires, la proposition fut adoptee. + +Seance tenante, un membre du Conseil civique suggera la convenance de +voter un credit provisoire de cinq millions de dollars, destines aux +premiers travaux. Toutes les mains se leverent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting etait termine, et les +habitants de France-Ville, s'etant donne des chefs, allaient se +retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d'etre occupee par un +inconnu de l'aspect le plus etrange. + +Cet homme avait surgi la comme par magie. Sa figure energique portait +les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude etait +calme et resolue. Ses vetements a demi colles a son corps et encore +souilles de vase, son front ensanglante, disaient qu'il venait de +passer par de terribles epreuves. + +A sa vue, tous s'etaient arretes. D'un geste imperieux, l'inconnu avait +commande a tous l'immobilite et le silence. + +Qui etait-il ? D'ou venait-il ? Personne, pas meme le docteur Sarrasin, +ne songea a le lui demander. + +D'ailleurs, on fut bientot fixe sur sa personnalite. + +<< Je viens de m'echapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait +condamne a mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'a vous assez a +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon venere maitre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l'espere qu'en depit de l'apparence qui me rend meconnaissable meme +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! >> s'etaient ecries a la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se precipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arreta. + +C'etait Marcel, en effet, miraculeusement sauve. Apres qu'il eut force +la grille du canal, au moment ou il tombait presque asphyxie, le +courant l'avait entraine comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte meme de Stahlstadt, et, deux minutes +apres, Marcel etait jete au-dehors, sur la berge de la riviere, libre +enfin, s'il revenait a la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme etait reste etendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +deserte, loin de tout secours. + +Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'etait alors +souvenu !... Grace a Dieu, il etait donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n'etait plus prisonnier. Toute sa pensee se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +<< Eux ! eux ! >> s'ecria-t-il alors. + +Par un supreme effort, Marcel parvint a se remettre sur pied. + +Dix lieues le separaient de France-Ville, dix lieues a faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, a travers cette campagne qui etait +comme abandonnee autour de la farouche Cite de l'Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, a dix heures et +quart, il arrivait aux premieres maisons de la cite du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants etaient prevenus du danger qui les menacait ; mais il +comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger etait immediat, +ni surtout de quelle etrange nature il pouvait etre. + +La catastrophe premeditee par Herr Schultze devait se produire ce +soir-la, a onze heures quarante-cinq... Il etait dix heures un quart. + +Un dernier effort restait a faire. Marcel traversa la ville tout d'un +elan, et, a dix heures vingt-cinq minutes, au moment ou l'assemblee +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'ecria-t-il, ni meme dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans precedent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte a dix lieues, est, +a l'heure ou je parle, braque contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui presentent +quelques garanties de solidite, ou qu'ils sortent de la ville a +l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se preparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voila pour le moment votre seul ennemi ! Ni armees +ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace +a dedaigne les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +realisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premiere fois trompe, +c'est sur cent points a la fois que l'incendie va se declarer +subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points differents qu'il +s'agira de faire tout a l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive +advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra preserver, +dut meme la ville entiere etre detruite, l'or et le temps pourront les +rebatir ! >> + +En Europe, on eut pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en +Amerique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, meme les +plus inattendus. On ecouta le jeune ingenieur, et, sur l'avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjuguee plus encore par l'accent de l'orateur que par ses +paroles, lui obeit sans meme songer a les discuter. Le docteur +repondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immediatement donnes, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les repandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, resignes a subir les horreurs d'un +bombardement ; les autres, a pied, a cheval, en voiture, gagnerent la +campagne et tournerent les premieres rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hate, les hommes valides reunissaient sur la +grande place et sur quelques points indiques par le docteur tout ce qui +pouvait servir a combattre le feu, c'est-a-dire de l'eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, a la salle des seances, la deliberation continuait a l'etat +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel fut obsede par une idee qui ne +laissait place a aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses levres murmuraient ces seuls mots : + +<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son execrable invention ?... >> + +Tout a coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un +homme qui demande le silence, et, le crayon a la main, il traca d'une +main febrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu a peu son front s'eclairer, sa figure devenir +rayonnante : + +<< Ah ! mes amis ! s'ecria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'evanouir comme un +cauchemar devant l'evidence d'un probleme de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompe ! Le danger +dont il nous menace n'est qu'un reve ! Pour une fois, sa science est en +defaut ! Rien de ce qu'il a annonce n'arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s'il reste a craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >> + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le resultat du calcul qu'il venait +enfin de resoudre. Sa voix nette et vibrante deduisit sa demonstration +de facon a la rendre lumineuse pour les ignorants eux-memes. C'etait la +clarte succedant aux tenebres, le calme a l'angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas a la cite du docteur, mais il ne +toucherait a << rien du tout >>. Il etait destine a se perdre dans +l'espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expose des calculs de Marcel, +lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des precautions prises et ne negligeons rien de ce qui peut +dejouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arreter +devant un echec ! + +- Venez ! >> s'ecria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s'ecoulerent. Onze heures quarante-cinq sonnerent a +l'horloge !... + +Quatre secondes apres, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pensee, se perdait bien au-dela de la ville +avec un sifflement sinistre. + +<< Bon voyage ! s'ecria Marcel, en eclatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l'obus de Herr Schultze qui a depasse, maintenant, les +limites de l'atmosphere, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >> + +Deux minutes plus tard, une detonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu'on eut cru sorti des entrailles de la terre ! + +C'etait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se deplacait +avec une vitesse de cent cinquante lieues a la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +<< France-Ville, 14 septembre. + +<< Il me parait convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passe +fort heureusement, avant-hier soir, la frontiere de ses possessions, +preferant mon salut a celui du modele du canon Schultze. + +<< En vous presentant mes adieux, je manquerais a tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connaitre, a mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie. + +<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingenieur passable, +s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis francais. Vous vous +etes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +ose, j'ai tout fait pour les connaitre ! Je ferai tout pour les dejouer. + +<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas +porte, que votre but, grace a Dieu, n'a pas ete atteint, et qu'il ne +pouvait pas l'etre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal a personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est +aujourd'hui, a votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a invente un canon terrible... entierement inoffensif. + +<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionne passer hier soir, a onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera a graviter ainsi +jusqu'a la fin des siecles. Un projectile, anime d'une vitesse initiale +vingt fois superieure a la vitesse actuelle, soit dix mille metres a la +seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combine +avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destine a toujours +circuler autour de notre globe. + +<< Vous auriez du ne pas l'ignorer. + +<< J'espere, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument deteriore par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l'agrement d'avoir dote le monde +planetaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite. + +<< Marcel BRUCKMANN. >> + +Un expres partit immediatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera a Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans delai cette lettre a Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anime +de cette vitesse et circulant au-dela de la couche atmospherique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +esperait que, sous cette enorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait etre hors d'usage. + +Ce fut une rude deconvenue pour Herr Schultze, un echec terrible a son +indomptable amour-propre, que la reception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, apres l'avoir lue, sa tete tomba sur sa +poitrine comme s'il avait recu un coup de massue. Il ne sortit de cet +etat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle +colere ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les eclats ! + +Cependant, Herr Schultze n'etait pas homme a s'avouer vaincu. C'est une +lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus charges d'acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer a courte +distance ? + +Apaise par un effort soudain, le Roi de l'Acier etait rentre dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il etait clair que France-Ville, plus menacee que jamais, ne devait +rien negliger pour se mettre en etat de defense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n'etait plus imminent, il etait toujours grave. Marcel fit +connaitre au docteur Sarrasin et a ses amis tout ce qu'il savait des +preparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Des le +lendemain, le Conseil de defense, auquel il prit part, s'occupa de +discuter un plan de resistance et d'en preparer l'execution. + +En tout ceci, Marcel fut bien seconde par Octave, qu'il trouva +moralement change et bien a son avantage. + +Quelles furent les resolutions prises ? Personne n'en sut le detail. +Les principes generaux furent seuls systematiquement communiques a la +presse et repandus dans le public. Il n'etait pas malaise d'y +reconnaitre la main pratique de Marcel. + +<< Dans toute defense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connaitre les forces de l'ennemi et d'adapter le systeme de +resistance a ces forces memes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la portee et les effets, que +d'avoir a lutter contre des engins mal connus. >> + +Le tout etait d'empecher l'investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C'est cette question qu'etudiait avec activite le Conseil de defense, +et, le jour ou une affiche annonca que le probleme etait resolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +executer les travaux necessaires. Aucun emploi n'etait dedaigne, qui +devait contribuer a l'oeuvre de defense. Des hommes de tout age, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail etait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasines dans la ville. La +houille et le fer arriverent aussi en quantites considerables : le fer, +matiere premiere de l'armement ; la houille, reservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables a la lutte. + +Mais, en meme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fumee, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de legumes desseches s'amoncelaient dans les halles +transformees en magasins. Des troupeaux nombreux etaient parques dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le decret de mobilisation de tous les hommes en +etat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit temoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equipes simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffes d'un bon chapeau de cuir bouilli, armes de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosses, +elevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pieces d'artillerie avait commence et fut +poussee avec activite. Une circonstance tres favorable a ces travaux +etait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possedait la ville et qu'il fut aise de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +etait partout, et partout a la hauteur de sa tache. Qu'une difficulte +theorique ou pratique se presentat, il savait immediatement la +resoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procede +expeditif, un tour de main rapide. Aussi son autorite etait-elle +acceptee sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement executes. + +Aupres de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il +s'etait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y +renonca, comprenant qu'il ne devait rien etre, pour commencer, qu'un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y +conduire en soldat modele. A ceux qui firent d'abord mine de le +plaindre : + +<< A chacun selon ses merites, repondit-il. Je n'aurais peut-etre pas +su commander !... C'est le moins que j'apprenne a obeir ! >> + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout a coup imprimer aux +travaux de defense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait a negocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se +succederent tous les jours. C'etait tantot la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantot le chemin de fer de +Sacramento qui avait ete coupe par des << uhlans >>, tombes du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitot contredites, etaient inventees a plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosite de +leurs lecteurs. La verite, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant a Marcel le temps de completer ses +travaux de defense, n'etait pas sans l'inquieter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +<< Est-ce que ce brigand aurait change ses batteries et me preparerait +quelque nouveau tour de sa facon ? >> se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d'arreter les navires ennemis, soit d'empecher +l'investissement, promettait de repondre a tout, et Marcel, en ses +moments d'inquietude, redoublait encore d'activite. + +Son unique plaisir et son unique repos, apres une laborieuse journee, +etait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exige, des les premiers jours, qu'il vint +habituellement diner chez lui, sauf dans le cas ou il en serait empeche +par un autre engagement ; mais, par un phenomene singulier, le cas d'un +engagement assez seduisant pour que Marcel renoncat a ce privilege ne +s'etait pas encore presente. L'eternelle partie d'echecs du docteur +avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un interet assez +palpitant pour expliquer cette assiduite. Force est donc de penser +qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-etre pourra-t- on en +soupconner la nature, quoique, assurement, il ne la soupconnat pas +encore lui-meme, en observant l'interet que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils +etaient tous trois assis pres de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes preparaient ce qui pouvait etre necessaire au service +futur des ambulances. + +<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montre le dessin ? demandait Jeanne, qui s'interessait +a tous les travaux de la defense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, repondait Marcel. + +-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre detail industriel +represente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le genie a +creuse hier cinq cents nouveaux metres de fosses ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n'est meme pas assez ! De ce train-la nous n'aurons pas +termine l'enceinte a la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes a rien. + +-- Bonnes a rien ! s'ecriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes a +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitte pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs meres, de leurs femmes, de +leurs fiancees ? Leur ardeur, a tous, d'ou leur vient-elle, sinon de +vous, et a qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >> + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arreta. Mlle Jeanne n'insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligee de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait +sans doute a expliquer le zele du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappele par la tache impitoyable, presse d'aller +achever un projet ou un devis, s'arrachait a regret a cette douce +causerie, il emportait avec lui l'inebranlable resolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s'attendait guere a ce qui allait arriver, et, cependant, c'etait +la consequence naturelle, ineluctable, de cet etat de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui etait la loi +fondamentale de la Cite de l'Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condensee et en quelque sorte +algebrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une +des plus animees et des plus etranges du monde. Par une consequence +naturelle de la position geographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractere cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marques. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, a la taille elevee, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus fonces, aux membres plus souples et plus fins. Le Negre y +rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynesien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, a la natte soigneusement +tressee, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L'ouverture du marche du 12 octobre, a cette Bourse unique au monde, ne +presenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou +gravement, selon leurs temperaments particuliers, echanger des poignees +de main, se diriger vers la buvette et preluder, par des libations +propitiatoires, aux operations de la journee. Ils allerent, un a un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numerotes qui recoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonnes, en tirer d'enormes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait. + +Bientot, les premiers cours du jour se formerent, en meme temps que la +foule affairee grossissait insensiblement. Un leger brouhaha s'eleva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les depeches telegraphiques commencerent alors a pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait guere de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue a tue-tete au milieu de la tempete des voix, vint +s'ajouter sur la muraille du nord a la collection des telegrammes +placardes par les gardes de la Bourse. + +L'intensite du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se precipitaient vers le bureau +telegraphique, apportaient des reponses. Tous les carnets etaient +ouverts, annotes, ratures, dechires. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mysterieux sembla passer comme un frisson a travers +ces groupes agites. + +Une nouvelle etonnante, inattendue, incroyable, venait d'etre apportee +par l'un des associes de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidite de l'eclair. + +Les uns disaient : + +<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumee sans feu ! + +-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-la ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage representent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s'ecriait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriques ! repliquait celui-la. + +-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les realiser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-la n'arrivaient pas tous les jours et aux +maisons reputees les plus solides ! + +-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville ! + +-- Apres tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formee, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte +pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lancee par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le telegramme qui le dit vient d'etre placarde a +l'instant ! >> + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des depeches. La +derniere bande de papier bleu etait libellee en ces termes : + +<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. >> + +Cette fois, il n'y avait plus a douter, quelque surprenante que fut la +nouvelle, et les hypotheses commencerent a se donner carriere. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entrainees par celle +de Herr Schultze, commencerent a inonder la place. C'etait la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait impliquee pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisieme ordre. + +D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l'evenement se dechainaient avec fureur. + +Le marche de San Francisco, si lourd le matin, a dire d'experts, ne +l'etait certes pas a deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel dechainement effrene de la speculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union +americaine ! Hausse sur les produits fabriques de tout genre de +l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombes a zero, disparus de la cote, depuis la declaration de guerre, +ils se trouverent subitement portes a cent quatre-vingts dollars l'acre +demande ! + +Des le soir meme, les boutiques a nouvelles furent prises d'assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_, +l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caracteres +gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces +informations se reduisaient, en somme, presque a neant. + +Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, acceptee par Herr Schultze, tiree par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant ete presentee a Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l'Acier, a New York, ces messieurs avaient constate +que la balance portee au credit de leur client etait insuffisante pour +parer a cet enorme paiement, et lui avaient immediatement donne avis +telegraphique du fait, sans recevoir de reponse ; qu'ils avaient alors +recouru a leurs livres et constate avec stupefaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur etaient parvenues de +Stahlstadt ; qu'a dater de ce moment les traites et les cheques tires +par Herr Schultze sur leur caisse s'etaient accumules quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner a leur lieu d'origine avec la +mention << No effects >> (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les telegrammes +inquiets, les questions furieuses, s'etaient abattus d'une part sur la +maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une reponse decisive etait arrivee. + +<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le telegramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystere. Il n'a pas +laisse d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >> + +Des lors, il n'avait plus ete possible de dissimuler la verite. Des +creanciers principaux avaient pris peur et depose leurs effets au +tribunal de commerce. La deconfiture s'etait dessinee en quelques +heures avec la rapidite de la foudre, entrainant avec elle son cortege +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des creances +connues etait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prevoir que, avec les creances complementaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voila ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, a +quelques amplifications pres. Il va sans dire qu'ils annoncaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus inedits et les plus +speciaux. + +Et, de fait, il n'en etait pas un qui n'eut des la premiere heure +expedie ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Des le 14 octobre au soir, la Cite de l'Acier s'etait vue investie par +une veritable armee de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette armee vint se briser comme une vague contre l'enceinte +exterieure de Stahlstadt. La consigne etait toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +seduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n'etait change dans la routine de leur section. Les +contremaitres avaient seulement annonce la veille, par ordre superieur, +qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulieres, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consequence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d'eclairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze eut disparu depuis pres d'un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle etait la cause et la portee +de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mysterieux personnage allait reparaitre d'une minute +a l'autre dominait encore obscurement les inquietudes. + +A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continue +comme a l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tache partielle dans l'horizon limite de sa section. Les +caisses particulieres avaient paye les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu'a ce jour aux necessites +locales. Mais la centralisation etait poussee a Stahlstadt a un trop +haut degre de perfection, le maitre s'etait reserve une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrainat +pas, dans un temps tres court, un arret force de la machine. C'est +ainsi que, du 17 septembre, jour ou pour la derniere fois, le Roi de +l'Acier avait signe des ordres, jusqu'au 13 octobre, ou la nouvelle de +la suspension des paiements avait eclate comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considerables --, passees par la poste de Stahlstadt, avaient +ete deposees a la boite du Bloc central, et, sans nul doute, etaient +arrivees au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se reservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus eleves de l'usine n'auraient jamais songe +seulement a sortir de leurs attributions regulieres. Investis en face +de leurs subordonnes d'un pouvoir presque absolu, ils etaient chacun, +vis-a-vis de Herr Schultze -- et meme vis-a-vis de son souvenir --, +comme autant d'instruments sans autorite, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s'etait donc cantonne dans la responsabilite etroite +de son mandat, avait attendu, temporise, << vu venir >> les evenements. + +A la fin, les evenements etaient venus. Cette situation singuliere +s'etait prolongee jusqu'au moment ou les principales maisons +interessees, subitement saisies d'alarme, avaient telegraphie, +sollicite une reponse, reclame, proteste, enfin pris leurs precautions +legales. Il avait fallu du temps pour en arriver la. On ne se decida +pas aisement a soupconner une prosperite si notoire de n'avoir que des +pieds d'argile. Mais le fait etait maintenant patent : Herr Schultze +s'etait derobe a ses creanciers. + +C'est tout ce que les reporters purent arriver a savoir. Le celebre +Meiklejohn lui-meme, illustre pour avoir reussi a soutirer des aveux +politiques au president Grant l'homme le plus taciturne de son siecle, +l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annonce au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas +ete cette fois plus heureux que leurs confreres. Ils etaient obliges de +s'avouer a eux-memes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un evenement presque unique, +c'etait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet etat de ville +independante et isolee qui ne permettait aucune enquete reguliere et +legale. La signature de Herr Schultze etait, il est vrai, protestee a +New York, et ses creanciers avaient toute raison de penser que l'actif +represente par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure a les +indemniser. Mais a quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous sequestre ? Stahlstadt etait restee un territoire +special, non classe encore, ou tout appartenait a Herr Schultze. Si +seulement il avait laisse un representant, un conseil d'administration, +un substitut ! Mais rien, pas meme un tribunal, pas meme un conseil +judiciaire ! Il etait a lui seul le roi, le grand juge, le general en +chef, le notaire, l'avoue, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait realise en sa personne l'ideal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du neant pur et simple, et tout cet +edifice formidable s'ecroulait comme un chateau de cartes. + +En toute autre situation, les creanciers auraient pu former un +syndicat, se substituer a Herr Schultze, etendre la main sur son actif, +s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu'un peu d'argent peut-etre et un pouvoir regulateur. + +Mais rien de tout cela n'etait possible. L'instrument legal faisait +defaut pour operer cette substitution. On se trouvait arrete par une +barriere morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les +circonvallations elevees autour de la Cite de l'Acier. Les infortunes +creanciers voyaient le gage de leur creance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilite de le saisir. + +Tout ce qu'ils purent faire fut de se reunir en assemblee generale, de +se concerter et d'adresser une requete au Congres pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'epouser les interets de ses nationaux, de +prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire americain et de faire +rentrer ainsi cette creation monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congres etaient personnellement +interesses dans l'affaire ; la requete, par plus d'un cote, seduisait +le caractere americain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait +couronnee d'un plein succes. Malheureusement, le Congres n'etait pas en +session, et de longs delais etaient a redouter avant que l'affaire put +lui etre soumise. + +En attendant ce moment, rien n'allait plus a Stahlstadt et les +fourneaux s'eteignaient un a un. + +Aussi la consternation etait-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-etre six mois a +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en etait d'avis. +Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'etait tarie en +meme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution legale. Les +chefs de section, ingenieurs et contremaitres, prives d'ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des reunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y +eut pas de plan arrete, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le +chomage entraina bientot avec lui son cortege de miseres, de desespoirs +et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +cheminee qui avait cesse de fumer a l'usine, on vit naitre un cabaret +dans les villages d'alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus avises, ceux qui avaient su +prevoir les jours difficiles, epargner une reserve, se haterent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chere au coeur de la +menagere, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se revelait a eux par la portiere du wagon. Ils partirent, ceux-la, +s'eparpillerent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientot retrouve, +l'un a l'est, celui-ci au sud, celui-la au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient realiser ce reve, combien en +etait-il que la misere clouait a la glebe ! Ceux-la resterent, l'oeil +cave et le coeur navre ! + +Ils resterent, vendant leurs pauvres hardes a cette nuee d'oiseaux de +proie a face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands +desastres, accules en quelques jours aux expedients supremes, bientot +prives de credit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant +s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un +avenir de misere ! + +XVI DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva a +France-Ville, le premier mot de Marcel avait ete : + +<< Si ce n'etait qu'une ruse de guerre ? >> + +Sans doute, a la reflexion, il s'etait bien dit que les resultats d'une +telle ruse eussent ete si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothese etait inadmissible. Mais il s'etait dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exasperee d'un homme tel que Herr +Schultze devait, a un moment donne, le rendre capable de tout sacrifier +a sa passion. Quoi qu'il en put etre, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requete, le Conseil de defense redigea immediatement une +proclamation pour exhorter les habitants a se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semees par l'ennemi dans le but d'endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices pousses avec plus d'ardeur que jamais, +accentuerent la replique que France-Ville jugea convenable d'adresser a +ce qui pouvait a toute force n'etre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les details, vrais ou faux, apportes par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les consequences financieres et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, separement sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cite du docteur se reveilla definitivement sauvee, +comme un dormeur qui echappe a un mauvais reve par le simple fait de +son reveil. Oui ! France-Ville etait evidemment hors de danger, sans +avoir eu a coup ferir, et ce fut Marcel, arrive a une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicite +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de detente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se felicitait, on s'invitait a diner. Les femmes +exhibaient de fraiches toilettes, les hommes se donnaient momentanement +conge d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde etait +rassure, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c'etait sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui etaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entraines a leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laisse un moment de repos. Enfin, il etait decharge d'une si +terrible inquietude et respirait a l'aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'etait rapproche davantage, on +s'etait reconnus freres, animes de sentiments semblables, touches par +les memes interets. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un etre +nouveau. Desormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >> +etait nee. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l'aimait. + +Les resultats materiels de la mise en etat de defense furent aussi tout +a l'avantage de la cite. On avait appris a connaitre ses forces. On +n'aurait plus a les improviser. On etait plus sur de soi. A l'avenir, a +tout evenement, on serait pret. + +Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'etait +annonce si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eut pas ete son ouvrage, des +remerciements publics furent votes au jeune ingenieur comme a +l'organisateur de la defense, a celui au devouement duquel la ville +aurait du de ne pas perir, si les projets de Herr Schultze avaient ete +mis a execution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son role fut termine. Le mystere +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'apres avoir porte une +lumiere complete au milieu meme des tenebres qui enveloppaient encore +la Cite de l'Acier. + +Il resolut donc de retourner a Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui representer que l'entreprise +serait difficile, herissee de dangers, peut-etre ; qu'il allait faire +la une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait +quels abimes caches sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il +le lui avait depeint, n'etait pas homme a disparaitre impunement pour +les autres, a s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +esperances... On etait en droit de tout redouter de la derniere pensee +d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible +du requin !... + +<< C'est precisement parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui repondit Marcel, que je crois de mon +devoir d'aller a Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient +d'arracher la meche avant qu'elle n'eclate, et je vous demanderai meme +la permission d'emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s'ecria le docteur. + +-- Oui ! C'est maintenant un brave garcon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protege donc tous les deux ! >> repondit le vieillard +emu en l'embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, apres avoir traverse les villages +abandonnes, deposait Marcel et Octave a la porte de Stahlstadt. Tous +deux etaient bien equipes, bien armes, et tres decides a ne pas revenir +sans avoir eclairci ce sombre mystere. + +Ils marchaient cote a cote sur le chemin de ceinture exterieur qui +faisait le tour des fortifications, et la verite, dont Marcel s'etait +obstine a douter jusqu'a ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L'usine etait completement arretee, c'etait evident. De cette route +qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une etoile au ciel, +il aurait apercu, jadis, la lumiere du gaz, l'eclair parti de la +baionnette d'une sentinelle, mille signes de vie desormais absents. Les +fenetres illuminees des secteurs se seraient montrees comme autant de +verrieres etincelantes. Maintenant, tout etait sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cite, dont les hautes cheminees se +dressaient a l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussee resonnaient dans le vide. L'expression de +solitude et de desolation etait si forte, qu'Octave ne put s'empecher +de dire : + +<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil a celui-ci +! On se croirait dans un cimetiere ! >> + +Il etait sept heures, lorsque Marcel et Octave arriverent au bord du +fosse, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun etre vivant +ne se montrait sur la crete de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +etait releve, laissant devant la porte un gouffre large de cinq a six +metres. + +Il fallut plus d'une heure pour reussir a amarrer un bout de cable, en +le lancant a tour de bras a l'une des poutrelles. Apres bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant a la corde, put se +hisser a la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une a une les armes et munitions ; puis, il prit a son +tour le meme chemin. + +Il ne resta plus alors qu'a ramener le cable de l'autre cote de la +muraille, a faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hisses, et, enfin, a se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouverent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entree a +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s'elevait, noire et muette, la masse imposante des batiments, qui, +de leurs mille fenetres vitrees, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir penetrer nos +secrets ! >> + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel. + +Ils se dirigerent vers l'ouest et arriverent bientot devant l'arche +monumentale qui portait a son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chene, a gros clous d'acier, etaient fermes. Marcel s'en +approcha, heurta a plusieurs reprises avec un pave qu'il ramassa sur la +chaussee. + +L'echo seul lui repondit. + +<< Allons ! a l'ouvrage ! >> cria-t-il a Octave. + +Il fallut recommencer le penible travail du lancement de l'amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle ou elle put s'accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave reussirent +a franchir la muraille, et se trouverent dans l'axe du secteur O. + +<< Bon ! s'ecria Octave, a quoi bon tant de peines ? Nous voila bien +avances ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! repondit Marcel... Voila justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fache de le revoir et d'y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. >> + +C'etait la grande halle de coulee ou le jeune Alsacien avait ete admis +lors de son arrivee a l'usine. Qu'elle etait lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux eteints, ses rails rouilles, ses grues poussiereuses qui +levaient en l'air leurs grands bras eplores comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la necessite d'une +diversion. + +<< Voici un atelier qui t'interessera davantage >>, dit-il a Octave en +le precedant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il apercut, ranges en bataille sur une tablette de +bois, un regiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boites +de conserve montraient aussi leurs etuis de fer-blanc, poinconnes aux +meilleures marques. Il y avait la de quoi faire un dejeuner dont le +besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d'etain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expedition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait a ce qu'il avait a faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n'y avait pas a y songer. Cette +muraille etait prodigieusement haute, isolee de tous les autres +batiments, sans une saillie a laquelle on put accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'etait pas une operation facile. +Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze eut disparu sans semer +d'embuches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d'etablir. Mais rien de tout cela n'etait pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et repose, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +<< Que dirais-tu d'un boyau de mine la-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des faineants ! >> repondit Octave, pret a +tout tenter. + +Le travail commenca. Il fallut dechausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en detacher +une, et enfin, a l'aide d'un foret, operer la percee de plusieurs +petits boyaux paralleles. A dix heures, tout etait termine, les +saucissons de dynamite etaient en place, et la meche fut allumee. + +Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarque +que la cantine, situee dans un sous-sol, formait une veritable cave +voutee, il vint s'y refugier avec Octave. + +Tout a coup, l'edifice et la cave meme furent secoues comme par l'effet +d'un tremblement de terre. Une detonation formidable, pareille a celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant a la fois, dechira les +airs, suivant de pres la secousse. Puis, apres deux a trois secondes, +une avalanche de debris projetes de tous les cotes retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'ecroulant, au milieu des +cascades claires des vitres cassees. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quitterent alors +leur retraite. + +Si habitue qu'il fut aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut emerveille des resultats qu'il constata. La moitie du +secteur avait saute, et les murs demanteles de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient a ceux d'une ville bombardee. De +toutes parts les decombres amonceles, les eclats de verre et les +platres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussiere, +retombant lentement du ciel ou l'explosion les avait projetes, +s'etalaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent a la muraille interieure. Elle etait +detruite aussi sur une largeur de quinze a vingt metres, et, de l'autre +cote de la breche, l'ex-dessinateur du Bloc central apercut la cour, a +lui bien connue, ou il avait passe tant d'heures monotones. + +Du moment ou cette cour n'etait plus gardee, la grille de fer qui +l'entourait n'etait pas infranchissable... Elle fut bientot franchie. + +Partout le meme silence. + +Marcel passa en revue les ateliers ou jadis ses camarades admiraient +ses epures. Dans un coin, il retrouva, a demi ebauche sur sa planche, +le dessin de machine a vapeur qu'il avait commence, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appele au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient garde la physionomie d'un mouvement suspendu, +d'une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arriverent a la limite interieure du Bloc central +et se trouverent bientot au pied de la muraille qui devait, dans la +pensee de Marcel, les separer du parc. + +<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-la ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-etre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une +porte qu'une simple fusee enverrait en l'air. >> + +Tous deux se mirent a tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps a autre, ils etaient obliges de faire un detour, de doubler un +corps de batiment qui s'en detachait comme un eperon, ou d'escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientot recompenses de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut perce un trou de vrille a travers les +planches de chene. Marcel, appliquant aussitot son oeil a cette +ouverture, reconnut, a sa vive satisfaction, que, de l'autre cote, +s'etendait le parc tropical avec sa verdure eternelle et sa temperature +de printemps. + +<< Encore une porte a faire sauter, et nous voila dans la place ! +dit-il a son compagnon. + +-- Une fusee pour ce carre de bois, repondit Octave, ce serait trop +d'honneur ! >> + +Et il commenca d'attaquer la poterne a grands coups de pic. + +Il l'avait a peine ebranlee, qu'on entendit une serrure interieure +grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaine. + +<< _Wer da ?_ >> (Qui va la ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient a rien moins qu'a une pareille +question. Ils en furent plus surpris veritablement qu'ils ne l'auraient +ete d'un coup de fusil. + +De toutes les hypotheses que Marcel avait imaginees au sujet de cette +ville en lethargie, la seule qui ne se fut pas presentee a son esprit, +etait celle-ci : un etre vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque legitime, si l'on admettait que +Stahlstadt fut completement deserte, revetait une tout autre +physionomie, du moment ou la cite possedait encore des habitants. Ce +qui n'etait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquete archeologique, +devenait, dans le second, une attaque a main armee avec effraction. + +Toutes ces idees se presenterent a l'esprit de Marcel avec tant de +force, qu'il resta d'abord comme frappe de mutisme. + +<< _Wer da ?_ >> repeta la voix, avec un peu d'impatience. + +L'impatience n'etait evidemment pas tout a fait deplacee. Franchir pour +arriver a cette porte des obstacles si varies, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien a +repondre lorsqu'on vous demande simplement : + +<< Qui va la ? >> cela ne laissait pas d'etre surprenant. + +Une demi-minute suffit a Marcel pour se rendre compte de la faussete de +sa position, et aussitot, s'exprimant en allemand : + +<< Ami ou ennemi a votre gre ! repondit-il. Je demande a parler a Herr +Schultze. >> + +Il n'avait pas articule ces mots qu'une exclamation de surprise se fit +entendre a travers la porte entrebaillee : + +<< _Ach !_ >> + +Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache herissee, un oeil hebete, qu'il reconnut aussitot. Le +tout appartenait a Sigimer, son ancien garde du corps. + +<< Johann Schwartz ! s'ecria le geant avec une stupefaction melee de +joie. Johann Schwartz ! >> + +Le retour inopine de son prisonnier paraissait l'etonner presque autant +qu'il avait du l'etre de sa disparition mysterieuse. << Puis-je parler +a Herr Schultze ? >> repeta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre +reponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tete. + +<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir a Herr Schultze que je suis la et +que je desire l'entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! repondit le geant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais ou est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas changee ! Personne entrer sans ordre ! >> + +Ces phrases entrecoupees furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, a toutes les questions, opposa un entetement bestial. + +Octave finit par s'impatienter. + +<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! >> + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaine +resista, et une poussee, superieure a la sienne, eut bientot referme le +battant, dont les deux verrous furent successivement tires. + +<< Il faut qu'ils soient plusieurs derriere cette planche ! >> s'ecria +Octave, assez humilie de ce resultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitot, il poussa +un cri de surprise : + +<< Il y a un second geant ! + +-- Arminius ? >> repondit Marcel. + +Et il regarda a son tour par le trou de vrille. + +<< Oui ! c'est Arminius, le collegue de Sigimer ! >> + +Tout a coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tete a Marcel. + +<< _Wer da ?_ >> disait la voix. + +C'etait celle d'Arminius, cette fois. + +La tete du gardien depassait la crete de la muraille, qu'il devait +avoir atteinte a l'aide d'une echelle. + +<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! repondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? >> + +Il n'avait pas acheve ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la +crete du mur. Une detonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d'Octave. + +<< Eh bien, voila pour te repondre ! >> s'ecria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +eclats. + +A peine la breche etait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s'elancerent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lezarde par l'explosion, qu'ils venaient de +franchir, une echelle etait encore dressee, et, au pied de cette +echelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n'etaient la pour defendre le passage. + +Les jardins s'ouvraient devant les deux assiegeants dans toute la +splendeur de leur vegetation. Octave etait emerveille. + +<< C'etait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Deployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'etre +tapis derriere les buissons ! >> + +Octave et Marcel se separerent, et, prenant chacun l'un des cotes de +l'allee qui s'ouvrait devant eux ils avancerent avec prudence, d'arbre +en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strategie +individuelle la plus elementaire. + +La precaution etait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second +coup de fusil eclata. Une balle fit sauter l'ecorce d'un arbre que +Marcel venait a peine de quitter. + +<< Pas de betises !... Ventre a terre ! >> dit Octave a demi voix. + +Et, joignant l'exemple au precepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu'a un buisson epineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s'elevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisieme coup de feu et n'eut +que le temps de se jeter derriere le tronc d'un palmier pour en eviter +un quatrieme. + +<< Heureusement que ces animaux-la tirent comme des conscrits ! cria +Octave a son compagnon, separe de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! repondit Marcel des yeux autant que des levres. Vois-tu la +fumee qui sort de cette fenetre, au rez-de-chaussee ?... C'est la +qu'ils sont embusques, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma facon ! >> + +En un clin d'oeil, Marcel eut coupe derriere le buisson un echalas de +longueur raisonnable ; puis, se debarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce baton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin presentable. Il le planta alors a la place qu'il occupait, de +maniere a laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : + +<< Amuse-les par ici en tirant sur la fenetre, tantot de ta place, +tantot de la mienne ! Moi, je vais les prendre a revers ! >> + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discretement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent echangees sans resultat. + +La veste de Marcel et son chapeau etaient litteralement cribles ; mais, +personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chaussee, la carabine d'Octave les avait mises en miettes. + +Tout a coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +etouffe : + +<< A moi !... Je le tiens !... >> + +Quitter son abri, s'elancer a decouvert dans le rond-point, monter a +l'assaut de la fenetre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. +Un instant apres, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlaces comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +desesperement. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert a l'improviste une porte interieure, le geant n'avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculeenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jete a terre, il n'avait pas perdu +l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son cote, deployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte eut necessairement fini par la mort de l'un des combattants, +si l'intervention d'Octave ne fat arrivee a point pour amener un +resultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et desarme, se +vit attache de maniere a ne pouvoir plus faire un mouvement. + +<< Et l'autre ? >> demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius +etait etendu tout sanglant. + +<< Est-ce qu'il a recu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui >>, repondit Marcel. + +Puis il s'approcha d'Arminius. + +<< Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vole ! s'ecria Octave. + +-- Nous voila maitres de la place ! repondit Marcel. Nous allons +proceder a une visite serieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >> + +Du salon d'attente ou venait de se passer le dernier acte du siege, les +deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l'Acier. + +Octave etait en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une a une les portes qu'il +rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or. + +Il s'attendait bien a y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier +que le spectacle qui s'offrit a ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement devalise, avait +ete jete pele-mele dans ce salon. Ce n'etaient de tous cotes que +lettres et paquets cachetes, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfoncait jusqu'a mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financiere, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumulee de jour en jour dans la boite exterieure du parc, +et fidelement relevee par Arminius et Sigimer, etait la dans le cabinet +du maitre. + +Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de miseres, de +larmes enfermees dans ces plis muets a l'adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en cheques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait la, immobilise par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrete du +laboratoire ! >> + +Il commenca donc a enlever tous les livres de la bibliotheque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas a decouvrir le passage masque qu'il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ebranla un a un +tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la +cheminee, il les fit sauter l'un apres l'autre ! En vain il sonda la +muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientot +evident que Herr Schultze, inquiet de n'etre plus seul a posseder le +secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimee. + +Mais il avait necessairement du en faire ouvrir une autre. + +<< Ou ?... se demandait Marcel. Ce ne peut etre qu'ici, puisque c'est +ici qu'Arminius et Sigimer ont apporte les lettres ! C'est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continue de se tenir apres mon depart ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre a sa portee, a l'abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >> + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins +decloue et releve. Le parquet, examine feuille a feuille, ne presentait +rien de suspect. + +<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette piece ? demanda Octave. + +-- J'en suis moralement sur ! repondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu'a explorer le plafond >>, dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein etait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale a coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tot suspendu au candelabre dore, qu'a son +extreme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa a decouvert un trou beant, d'ou une legere echelle d'acier +descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet. + +C'etait comme une invitation a monter. + +<< Allons donc ! Nous y voila ! >> dit tranquillement Marcel ; et il +s'elanca aussitot sur l'echelle, suivi de pres par son compagnon. + +XVIII L'AMANDE DU NOYAU + +L'echelle d'acier s'accrochait par son dernier echelon au parquet meme +d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'exterieur. +Cette salle eut ete plongee dans l'obscurite la plus complete, si une +eblouissante lumiere blanchatre n'eut filtre a travers l'epaisse vitre +d'un oeil-de-boeuf, encastre au centre de son plancher de chene. On eut +dit le disque lunaire, au moment ou dans son opposition avec le soleil, +il apparait dans toute sa purete. + +Le silence etait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l'antichambre d'un monument funeraire. + +Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre etincelante, eut un +moment d'hesitation. Il touchait a son but ! De la, il n'en pouvait +douter, allait sortir l'impenetrable secret qu'il etait venu chercher a +Stahlstadt ! + +Mais son hesitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allerent +s'agenouiller pres du disque et inclinerent la tete de maniere a +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placee au-dessous +d'eux. + +Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors a leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait demesurement les objets que l'on regardait a travers. + +La etait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumiere qui +sortait a travers le disque, comme si c'eut ete l'appareil dioptrique +d'un phare, venait d'une double lampe electrique brulant encore dans sa +cloche vide d'air, que le courant voltaique d'une pile puissante +n'avait pas cesse d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphere eblouissante, une forme humaine, enormement agrandie par la +refraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +desert libyque --, etait assise dans une immobilite de marbre. + +Autour de ce spectre, des eclats d'obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C'etait Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa machoire, a ses dents eclatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait a la +fois asphyxie et congele sous l'action d'un froid terrible ! + +Le Roi de l'Acier etait devant sa table, tenant une plume de geant, +grande comme une lance, et il semblait ecrire encore ! N'eut ete le +regard atone de ses pupilles dilatees, l'immobilite de sa bouche, on +l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans +les glacons des regions polaires, ce cadavre etait la, depuis un mois, +cache a tous les yeux. Autour de lui tout etait encore gele, les +reactifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses recipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en depit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il etait heureux qu'il eut pu +observer du dehors l'interieur de ce laboratoire, car tres certainement +Octave et lui auraient ete frappes de mort en y penetrant. + +Comment donc s'etait produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarque que les fragments +d'obus, epars sur le plancher, n'etaient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l'enveloppe interieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait a supporter, etait faite de ce verre +trempe, qui a dix ou douze fois la resistance du verre ordinaire ; mais +un des defauts de ce produit, qui etait encore tout nouveau, c'est que, +par l'effet d'une action moleculaire mysterieuse, il eclate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait du arriver. +Peut- etre meme la pression interieure avait-elle provoque plus +inevitablement encore l'eclatement de l'obus qui avait ete depose dans +le laboratoire. L'acide carbonique, subitement decomprime, avait alors +determine, en retournant a l'etat gazeux, un effroyable abaissement de +la temperature ambiante. + +Toujours est-il que l'effet avait du etre foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de +l'explosion, s'etait instantanement momifie au milieu d'un froid de +cent degres au-dessous de zero. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier +avait ete frappe pendant qu'il ecrivait. + +Or, qu'ecrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait etre interessant de recueillir la +derniere pensee, de connaitre le dernier mot d'un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant a briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasine sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxie tout etre vivant qu'il eut +enveloppe de ses vapeurs irrespirables. C'eut ete courir a une mort +certaine, et, evidemment, les risques etaient hors de proportion avec +les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s'il n'etait pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernieres lignes tracees par sa main, il etait probable +qu'on pourrait les dechiffrer, agrandies qu'elles devaient etre par la +refraction de la lentille. Le disque n'etait-il pas la, avec les +puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renfermes +dans ce laboratoire, si puissamment eclaire par la double lampe +electrique ? + +Marcel connaissait l'ecriture de Herr Schultze, et, apres quelques +tatonnements, il parvint a lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu'ecrivait Herr Schultze, c'etait plutot un ordre +qu'une instruction. + +<< Ordre a B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expedition projetee +contre France-Ville. -- Sitot cet ordre recu, executer les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'experience, cette fois, soit foudroyante +et complete. -- Ne changez pas un iota a ce que j'ai decide. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cite morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompei moderne, et que ce +soit en meme temps l'effroi et l'etonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien executes rendent ce resultat inevitable. + +<< Vous m'expedierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +<< SCHULTZ... >> + +Cette signature etait inachevee ; 1'E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurerent d'abord muets et immobiles devant cet +etrange spectacle, devant cette sorte d'evocation d'un genie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s'arracher a cette lugubre scene. Les deux amis, +tres emus, quitterent donc la salle, situee au-dessus du laboratoire. + +La, dans ce tombeau ou regnerait l'obscurite complete lorsque la lampe +s'eteindrait, faute de courant electrique, le cadavre du Roi de l'Acier +allait rester seul, desseche comme une de ces momies des Pharaons que +vingt siecles n'ont pu reduire en poussiere !... + +Une heure plus tard, apres avoir delie Sigimer, fort embarrasse de la +liberte qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, ou ils rentraient le soir meme. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annonca +le retour des deux jeunes gens. + +<< Qu'ils entrent ! s'ecria-t-il, qu'ils entrent vite ! >> + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +<< Eh bien ? + +-- Docteur, repondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! >> s'ecria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +<< Mon pauvre enfant, lui dit-il apres s'etre remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me rejouir puisqu'elle eloigne de nous ce +que j'execre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motivee ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serre le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultes puissantes s'etait-il +constitue notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualites intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l'emploi eut ete utile, si l'on avait pu les associer avec les +notres et leur donner un but commun ! Voila ce qui tout d'abord m'a +frappe, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouve la mort dans le mysterieux +laboratoire qu'avec une habilete diabolique il s'etait applique a +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par consequent, n'eut pu y penetrer meme pour lui +porter secours. Il a donc ete victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassemblees dans ses mains, sur laquelle il avait +compte bien a tort pour etre a lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, a l'heure marquee de Dieu, s'est soudain tournee +contre lui et contre son but ! + +-- Il n'en pouvait etre autrement ! repondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze etait parti d'une donnee absolument erronee. En effet, le +meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apres sa mort, +peut etre le plus facilement remplace, et qui continue de fonctionner +precisement parce que ses rouages n'ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, repondit Marcel, que ce qui s'est passe a +Stahlstadt est la demonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J'ai trouve Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d'ou partaient tous les ordres auxquels obeissait la Cite de l'Acier, +sans que jamais un seul eut ete discute La mort lui avait a ce point +laisse l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a ete le +martyr de sa propre invention ! Il a ete foudroye par l'un de ces obus +qui devaient aneantir notre ville ! Son arme s'est brisee dans sa main, +au moment meme ou il allait tracer la derniere lettre d'un ordre +d'extermination ! Ecoutez ! >> + +Et Marcel lut a haute voix les terribles lignes, tracees par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +<< Ce qui d'ailleurs m'eut prouve mieux encore que Herr Schultze etait +mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait +cesse de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cesse de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrete tous les mouvements ! La +paralysie du maitre avait du meme coup paralyse les serviteurs et +s'etait etendue jusqu'aux instruments ! + +-- Oui, repondit le docteur Sarrasin, il y a eu, la, justice de Dieu ! +C'est en voulant precipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c'est en forcant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombe ! + +-- En effet, repondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au passe et soyons tout au present. Herr Schultze mort, si c'est +la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable etablissement +qu'il avait cree, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait, +ont creuse dix abimes. Aveugle, d'une part, par ses succes, de l'autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes a tout ce qui pouvait +nous etre ennemi. Malgre cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses creances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu'elle avait accumulees pour le mal. Herr Schultze n'a +qu'un heritier possible, docteur, et cet heritier, c'est vous. Il ne +faut pas laisser perir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y +a que profit a tirer de l'aneantissement d'une force rivale. C'est une +grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espere, qu'il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l'humanite. Or, a cette tache, je suis pret a me +devouer tout entier. + +-- Marcel a raison, repondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voila pret a travailler sous ses ordres, si mon pere y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grace a toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscitee, un arsenal d'instruments tel que +personne au monde ne pensera plus desormais a nous attaquer ! Et, +comme, en meme temps que nous serons les plus forts, nous tacherons +d'etre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice a tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux reves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frere d'Octave !... A +nous trois, rien ne m'eut paru impossible !... >> + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-etre, dans le courant de ce recit, n'a-t-il pas ete suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les heros. C'est +une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser +enfin a eux pour eux-memes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement a l'etre +collectif, a l'humanite, que l'individu tout entier disparut pour lui, +alors meme qu'il venait de s'elancer en plein ideal. Il fut donc frappe +de la paleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel a ses +dernieres paroles. Ses yeux chercherent a lire dans ceux du jeune homme +le sens cache de cette soudaine emotion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingenieur et attendait peut- etre que +celui-ci le rompit ; mais Marcel, redevenu maitre de lui par un rude +effort de volonte, n'avait pas tarde a retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'etait +plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commence. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatiente peut-etre de cette prompte +reprise de Marcel par lui-meme, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de medecin, il s'empara de son +bras et le tint comme il eut fait de celui d'un malade dont il aurait +voulu discretement ou distraitement tater le pouls. + +Marcel s'etait laisse faire sans trop se rendre compte de l'intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les levres : + +<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destinees de Stahlstadt. Mais il n'est +pas defendu, alors meme qu'on se voue a l'amelioration du sort de tous, +de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous +touchent de plus pres. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout a l'heure, +repondait, il n'y a pas longtemps encore, a son pere et a sa mere, a +qui, pour la vingtieme fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes etaient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune +fille repondait non, et toujours non ! >> + +A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, degagea son poignet +reste jusque-la dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentit suffisamment edifie sur la sante de son patient, soit qu'il ne +se fut pas apercu que le jeune homme lui eut retire tout a la fois son +bras et sa confiance, il continua son recit sans paraitre tenir compte +de ce petit incident. + +<< "Mais enfin, disait a sa fille la mere de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplies. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +la ! Pourquoi ces non si fermes, si resolus, si prompts, a des demandes +que tu ne te donnes pas meme la peine d'examiner ? Tu es moins +peremptoire d'ordinaire !" + +<< Devant cette objurgations de sa mere, la jeune fille se decida enfin +a parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une +fois resolue a rompre le silence, voici ce qu'elle dit : + +<< "Je vous reponds non avec autant de sincerite que j'en mettrais a +vous repondre oui, chere maman, si oui etait en effet pret a sortir de +mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m'offrez sont a des degres divers acceptables ; mais, outre que +j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus a ce qu'on +appelle le plus beau, c'est-a-dire le plus riche parti de la ville, +qu'a ma personne, et que cette idee-la ne serait pas pour me donner +l'envie de repondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que +j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que +j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mere stupefaite, vous... + +<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa detresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +<< Mais, soit qu'il ne tint pas a entrer dans cette bagarre, soit qu'il +trouvat necessaire qu'un peu plus de lumiere se fit entre la mere et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-etre aussi d'un peu +de colere, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout. + +<< "Je vous ai dit, chere mere, reprit-elle, que la demande que +j'esperais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'etait +meme pas impossible qu'elle ne se fit jamais. J'ajoute que ce retard, +fut-il indefini, ne saurait ni m'etonner ni me blesser. J'ai le malheur +d'etre, dit-on, tres riche ; celui qui devrait faire cette demande est +tres pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est a lui +d'attendre... + +<< - Pourquoi pas a nous d'arriver ? " dit la mere voulant peut-etre +arreter sur les levres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre. + +<< Ce fut alors que le mari intervint. + +<< "Ma chere amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n'est pas impunement qu'une mere aussi justement ecoutee +de sa fille que vous, celebre devant elle depuis qu'elle est au monde +ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garcon qui est +presque de notre famille, qu'elle fait remarquer a tous la solidite de +son caractere, et qu'elle applaudit a ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l'occasion de vanter a son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +devouement qu'il en a recues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingue entre tous par son pere et par sa mere, ne l'avait pas +remarque a son tour, elle aurait manque a tous ses devoirs ! + +<< -- Ah ! pere ! s'ecria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mere pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devinee, +pourquoi m'avoir forcee de parler ? + +<< -- Pourquoi ? reprit le pere, mais pour avoir la joie de t'entendre, +ma mignonne, pour etre plus assure encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mere que nous +approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour epargner a l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande a laquelle sa delicatesse repugne, cette demande, +c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premiere +bonne occasion qui se presentera, je me permettrai de demander a +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'etre mon gendre +!..." >> + +Pris a l'improviste par cette brusque peroraison, Marcel s'etait dresse +sur ses pieds comme s'il eut ete mu par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serre la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien etait pale comme un mort. Mais +n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les ames +fortes, quand il y entre sans avoir crie : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, debarrassee de toute inquietude, en paix avec tous ses +voisins, bien administree, heureuse, grace a la sagesse de ses +habitants, est en pleine prosperite. Son bonheur, si justement merite, +ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cite de l'Acier n'etait qu'une usine formidable, qu'un engin de +destruction redoute sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grace +a Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est operee sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le tres heureux epoux de Jeanne, et la +naissance d'un enfant vient d'ajouter a leur felicite. + +Quant a Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau- +frere, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier a l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les +qualites de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et meme de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figure pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honnetes ambitions. + +On peut donc assurer des maintenant que l'avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cite modeles, ne sera pas perdu +pour les generations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Begum + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** + +This file should be named 7ccmb10.txt or 7ccmb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ccmb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ccmb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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SHARP FAIT SON ENTRE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART DEUX +V - LA CIT DE L'ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - P. P. C. +X - UN ARTICLE DE L' UNSERE CENTURIE , REVUE ALLEMANDE +XI - UN DNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS COUPS DE FUSIL +XVIII- L'AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE + +<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit lui-mme +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit premire vue : voil un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune +recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'htel, Brighton, +s'talaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hpital, de rentrer son htel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d'un mmoire qu'il avait prsent l'avant-veille au grand +Congrs international d'Hygine, sur un << compte-globules du sang >> +dont il tait l'inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une +ctelette cuite point, une tasse de th fumant et quelques-unes de +ces rties au beurre que les cuisinires anglaises font merveille, +grce aux petits pains spciaux que les boulangers leur fournissent. + +<< Oui, rptait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trs +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +prsident, la rponse du docteur Cicogna, de Naples, les dveloppements +de mon mmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographi. >> + +<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associ +s'exprime en franais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dbutant, +si je prends cette libert ; mais ils comprennent assurment mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur..." >> + +<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas +plus exact et plus prcis ! >> + +Le docteur Sarrasin en tait l de ses rflexions, lorsque le matre +des crmonies lui-mme -- on n'oserait donner un moindre titre un +personnage si correctement vtu de noir -- frappa la porte et demanda +si << monsiou >> tait visible... + +<< Monsiou >> est une appellation gnrale que les Anglais se croient +obligs d'appliquer tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils +s'imagineraient manquer toutes les rgles de la civilit en ne +dsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand +sous celui de << Herr >>. Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble +la nationalit des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui tait prsente. Assez +tonn de recevoir une visite en un pays o il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carr de papier minuscule : + +<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >> + +Il savait qu'un << solicitor >> est le congnre anglais d'un avou, ou +plutt homme de loi hybride, intermdiaire entre le notaire, l'avou et +l'avocat, -- le procureur d'autrefois. + +<< Que diable puis-je avoir dmler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >> + +<< Vous tes bien sr que c'est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. >> + +Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, premire vue, classa dans la grande famille des << ttes de +mort >>. Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents +blanches, ses cavits temporales presque nu sous une peau +parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons l'occiput sous un << +ulster-coat >> grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne +d'un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa terre son sac et son +chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit : + +<< William Henry Sharp junior, associ de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- Franois Sarrasin ? + +-- C'est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma rsidence. + +-- Votre pre s'appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C'est exact. + +-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >> + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +<< Isidore Sarrasin est mort Paris en 1857, VIme arrondissement, rue +Taranne, numro 54, htel des Ecoles, actuellement dmoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?... + +-- Le nom de sa mre tait Julie Langvol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle tait originaire de Bar-le-Duc, fille de Bndict +Langvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalit de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien prcieuse, monsieur, bien prcieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langvol, tambour-major au 36me lger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, merveill par cette +connaissance approfondie de sa gnalogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux inform que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mre tait Langvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pre, +Jean Sarrasin, qu'elle avait pous en 1799. Tous deux allrent +s'tablir Melun comme ferblantiers et y restrent jusqu'en 1811, date +de la mort de Julie Langvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y +avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pre. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouve +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par +cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir +Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait la carrire +mdicale. Il mourut, en 1832, Palaiseau, prs Versailles, o mon pre +exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822. + +-- Vous tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frres ni de soeurs +?... + +-- Non ! j'tais fils unique, et ma mre est morte deux ans aprs ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >> + +Mr. Sharp se leva. + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir dcouvert et d'tre le premier vous +prsenter mes hommages ! >> + +<< Cet homme est alin, pensa le docteur. C'est assez frquent chez +les "ttes de mort". >> + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rpondit-il avec calme. Vous +tes, l'heure actuelle, le seul hritier connu du titre de baronnet, +concd, sur la prsentation du gouverneur gnral de la province de +Bengale, Jean-Jacques Langvol, naturalis sujet anglais en 1819, +veuf de la Bgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dcd en 1841, +ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postrit, +incapable et intestat, en 1869. La succession s'levait, il y a trente +ans, environ cinq millions de livres sterling. Elle est reste sous +squestre et tutelle, et les intrts en ont t capitaliss presque +intgralement pendant la vie du fils imbcile de Jean-Jacques Langvol. +Cette succession a t value en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En excution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirm par la +cour de Delhi, homologu par le Conseil priv, les biens immeubles et +mobiliers ont t vendus, les valeurs ralises, et le total a t +plac en dpt la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chque, aussitt aprs avoir fait vos preuves gnalogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre ds aujourd'hui vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte valoir... >> + +Le docteur Sarrasin tait ptrifi. Il resta un instant sans trouver un +mot dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait exprimental ce rve des _Mille et une nuits_, il +s'cria : + +<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous t conduit me dcouvrir ? + +-- Les preuves sont ici, rpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant la manire dont je vous ai trouv, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des +proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en dshrence qui sont enregistres tous les +ans dans les possessions britanniques, est une spcialit de notre +maison. Or, prcisment, l'hritage de la Bgum Gokool exerce notre +activit depuis un lustre entier. Nous avons port nos investigations +de tous cts, pass en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui tait issue d'Isidore. J'tais mme arriv la +conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai +t frapp hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congrs d'Hygine, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'tait pas +connu. Recourant aussitt mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassembles au sujet de cette succession, +j'ai constat avec tonnement que la ville de Douai avait chapp +notre attention. Presque sr dsormais d'tre sur la piste, j'ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu la sortie du Congrs, et ma +conviction a t faite. Vous tes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langvol, tel qu'il est reprsent dans une photographie de +lui que nous possdons, d'aprs une toile du peintre indien Saranoni. >> + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie reprsentait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban aigrette et une robe de brocart +chamarre de vert, dans cette attitude particulire aux portraits +historiques d'un gnral en chef qui crit un ordre d'attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fume d'une bataille et une charge de cavalerie. + +<< Ces pices vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. >> + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept huit volumes +de dossiers, les uns imprims, les autres manuscrits, les dposa sur la +table et sortit reculons, en murmurant : + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >> + +Moiti croyant, moiti sceptique, le docteur prit les dossiers et +commena les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui dmontrer que l'histoire tait +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hsiter, par +exemple, en prsence d'un document imprim sous ce titre : + +<< _Rapport aux Trs Honorables Lords du Conseil priv de la Reine, +dpos le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bgum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de proprit de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers difices, palais, btiments d'exploitation, +villages, objets mobiliers, trsors, armes, etc., provenant de la +succession de la Bgum Gokool de Ragginahra. Des exposs soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et la Cour suprieure de +Delhi, il rsulte qu'en 1819, la Bgum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et hritire de son propre chef de biens considrables, +pousa un tranger, franais d'origine, du nom de Jean-Jacques +Langvol. Cet tranger, aprs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'arme +franaise, o il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36me lger, s'embarqua Nantes, lors du licenciement de l'arme de la +Loire, comme subrcargue d'un navire de commerce. Il arriva Calcutta, +passa dans l'intrieur et obtint bientt les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite arme indigne que le rajah Luckmissur tait +autoris entretenir. De ce grade, il ne tarda pas s'lever celui +de commandant en chef, et, peu de temps aprs la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considrations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +prilleuse aux Europens d'Agra par Jean-Jacques Langvol, qui s'tait +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gnral +de la province de Bengale demander et obtenir pour l'poux de la +Bgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors rige en fief. La Bgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de +ses biens Langvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n'y avait qu'un fils en tat d'imbcillit depuis +son bas ge, et qu'il fallut immdiatement placer sous tutelle. Ses +biens ont t fidlement administrs jusqu' sa mort, survenue en 1869. +Il n'y a point d'hritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn la licitation, +la requte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons +l'honneur de demander aux Lords du Conseil priv l'homologation de ces +jugements, etc. >> Suivaient les signatures. + +Des copies certifies des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donns pour le dpt du capital la Banque +d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des hritiers Langvol, et toute une masse imposante de +documents du mme ordre, ne permirent bientt plus la moindre +hsitation au docteur Sarrasin. Il tait bien et dment le << next of +kin >> et successeur de la Bgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions dposs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que +l'paisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de dcs ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entirement chapper l'motion qu'une +certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son +motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre +passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorb en de profondes rflexions. + +Puis, tout coup, il se remit marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une +pense gnreuse et noble se dveloppait en lui. Il l'accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l'adopta. + +A ce moment, on frappa la porte. Mr. Sharp revenait. + +<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblig pour les peines +que vous vous tes donnes. + +-- Pas oblig du tout... simple affaire... mon mtier.... rpondit Mr. +Sharp. Puis-je esprer que Sir Bryah me conservera sa clientle ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer me donner ce titre absurde... >> + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas +cder. + +<< Comme il vous plaira, vous tes le matre, rpondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. >> + +Le docteur Sarrasin, rest seul, s'assit son bureau, prit une feuille +de papier lettres et crivit ce qui suit : + +<< Brighton,28 octobre 1871. + +<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune norme, colossale, +insense ! Ne me crois pas atteint d'alination mentale et lis les deux +ou trois pices imprimes que je joins ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'hritier d'un titre de baronnet anglais +ou plutt indien, et d'un capital qui dpasse un demi-milliard de +francs, actuellement dpos la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle +fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir notre +sagesse. Il y a une heure peine que j'ai connaissance du fait, et +dj le souci d'une pareille responsabilit touffe demi la joie +qu'en pensant toi la certitude acquise m'avait d'abord cause. +Peut-tre ce changement sera-t-il fatal dans nos destines... Modestes +pionniers de la science, nous tions heureux dans notre obscurit. Le +serons-nous encore ? Non, peut-tre, moins... Mais je n'ose te parler +d'une ide arrte dans ma pense... moins que cette fortune mme ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l'apprendre ta mre. Je suis assur qu'en femme sense, +elle l'accueillera avec calme et tranquillit. Quant ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tte. +D'ailleurs, elle est dj solide, sa petite tte, et dut-elle +comprendre toutes les consquences possibles de la nouvelle que je +t'annonce, je suis sr qu'elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poigne de main Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets +d'avenir. + +<< Ton pre affectionn, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >> + +Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, lve l'Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, +le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au +Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme +plus ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n'tait pas ce qu'on peut appeler +proprement un paresseux. Il n'tait ni sot ni d'une intelligence +suprieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +tait chtain, et, en tout, membre-n de la classe moyenne. Au collge +il obtenait gnralement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalaurat, il avait eu la note << passable >>. Repouss une premire +fois au concours de l'Ecole centrale, il avait t admis la seconde +preuve avec le numro 127. C'tait un caractre indcis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplte, qui vivent +toujours dans l'-peu-prs et passent travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destine ce qu'un +bouchon de lige est sur la crte d'une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emports vers l'quateur ou vers +le ple. C'est le hasard qui dcide de leur carrire. Si le docteur +Sarrasin ne se ft pas fait quelques illusions sur le caractre de son +fils, peut-tre aurait-il hsit avant de lui crire la lettre qu'on a +lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous +la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s'tait de vive force impose lui. Au lyce +Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave +s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt +cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, rest orphelin douze ans, avait hrit d'une petite +rente qui suffisait tout juste payer son collge. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'et jamais mis le pied +hors des murs du lyce. + +Il suivit de l que la famille du docteur Sarrasin fut bientt celle du +jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir ces braves gens qui lui +tenaient lieu de pre et de mre. Il en arriva donc tout naturellement + adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dj srieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s'tait donn la tche agrable de faire de Jeanne, qui aimait l'tude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +mme temps, d'Octave un fils digne de son pre. Cette dernire tche, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, dj suprieure pour son ge son frre. Mais Marcel s'tait +promis d'atteindre son double but. + +C'est que Marcel Bruckmann tait un de ces champions vaillants et +aviss que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dj par la +duret et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacit de son +intelligence. Il tait tout volont et tout courage au-dedans, comme il +tait au-dehors taill angles droits. Ds le collge, un besoin +imprieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqut un prix + sa moisson annuelle, il pensait l'anne perdue. C'tait vingt ans +un grand corps dhanch et robuste, plein de vie et d'action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tte +intelligente tait dj de celles qui arrtent le regard des esprits +attentifs. Entr le second l'Ecole centrale, la mme anne qu'Octave, +il tait rsolu en sortir le premier. + +C'est d'ailleurs son nergie persistante et surabondante pour deux +hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait +<< pistonn >>, pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il +prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti +amicale, pareil celui qu'un lion pourrait accorder un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante +anmique et de la faire fructifier auprs de lui. + +La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils +passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours, +Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg +et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de +chasseurs pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple. + +Cte cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du sige. Marcel avait reu Champigny une balle au bras +droit ; Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six +mtres. Mais ces six mtres-l taient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux tudiants +habitaient ensemble deux chambres contigus d'un modeste htel voisin +de l'cole. Les malheurs de la France, la sparation de l'Alsace et de +la Lorraine, avaient imprim au caractre de Marcel une maturit toute +virile. + +<< C'est affaire la jeunesse franaise, disait-il, de rparer les +fautes de ses pres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y +arriver. >> + +Debout cinq heures, il obligeait Octave l'imiter. Il l'entranait +aux cours, et, la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps autre +d'une pipe et d'une tasse de caf. On se couchait dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course cheval jusqu'au bois de +Verrires, une promenade en fort, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d'escrime, tels taient leurs dlassements. Octave manifestait +bien par instants des vellits de rvolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller +voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu'elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis taient, +selon leur coutume, assis cte cte la mme table, sous l'abat-jour +d'une lampe commune. Marcel tait plong corps et me dans un problme, +palpitant d'intrt, de gomtrie descriptive applique la coupe des +pierres. Octave procdait avec un soin religieux la fabrication, +malheureusement plus importante son sens, d'un litre de caf. C'tait +un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- +peut-tre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'chapper pour +quelques minutes la terrible ncessit d'aligner des quations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte goutte son eau bouillante travers une couche paisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d lui suffire. Mais +l'assiduit de Marcel lui pesait comme un remords, et il prouvait +l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout coup. Ce +filtre antique et solennel n'est plus la hauteur de la civilisation. + +-- Achte un percolateur ! Cela t'empchera peut-tre de perdre une +heure tous les soirs cette cuisine >>, rpondit Marcel. + +Et il se remit son problme. + +<< Une vote a pour intrados un ellipsode trois axes ingaux. Soit A +B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et +l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et +gal c, ce qui rend la vote surbaisse... >> + +A ce moment, on frappa la porte. + +<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garon de l'htel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +tudiant. + +<< C'est de mon pre, fit Octave. Je reconnais l'criture... Voil ce +qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage + Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +<< Tu me diras si ton pre te parle de son Congrs d'Hygine, dit +Marcel. C'est une bonne ide qu'il a eue d'aller l. Les savants +franais sont trop ports s'isoler. >> + +Et Marcel reprit son problme : + +<< ... L'extrados sera form par un ellipsode semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprs avoir +marqu les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +traons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +>> + +Un cri d'Octave lui fit relever la tte. + +<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout ple. + +-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d'oeil sur les documents imprims qui l'accompagnaient, et +dit : + +<< C'est curieux ! >> + +Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mthodiquement. Octave tait +suspendu ses lvres. + +<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix trangle. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton pre a trop de bon sens et d'esprit +scientifique pour accepter l'tourdie une conviction pareille. +D'ailleurs, les preuves sont l, et c'est au fond trs simple. >> + +La pipe tant bien et dment allume, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable mme d'achever son caf, +plus forte raison d'assembler deux ides logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rvait pas. + +<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu +qu'un demi-milliard, c'est une fortune norme ? >> + +Marcel releva la tte et approuva : + +<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-tre pas une pareille en France, +et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le march ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn d'en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mme plus +lgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >> + +Marcel lana une bouffe de fume et n'articula pas un mot. Cette +bouffe de fume disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule leur nom, ou s'inventent un +marquisat de carton ! Mais possder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et +d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... >> + +La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >> + +Il s'arrta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de +mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la +numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour +que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +ide juste, si elles n'avaient leur disposition les ressources d'une +reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui +verserait un franc chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on +est l'hritier d'un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s'cria Marcel, secou par le mot plus +qu'il ne l'avait t par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner la France pour payer sa +ranon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t'aviser au moins de suggrer une pareille ide mon pre +!... s'cria Octave du ton d'un homme effray. Il serait capable de +l'adopter ! Je vois dj qu'il rumine quelque projet de sa faon !... +Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit +droit et sens, que ce gros hritage ft rduit des proportions plus +modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >> + +Et il se remit au travail. + +Quant Octave, il lui tait impossible de rien faire, et il s'agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatient, finit par lui +dire : + +<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est vident que tu n'es +bon rien ce soir ! + +-- Tu as raison >>, rpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d'abandonner toute espce de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il dgringola l'escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son pre. Il avait besoin de s'assurer de +nouveau qu'il tait bien veill. + +<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en +donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart +d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis +pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu l'Ecole centrale !... +Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >> + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin. + +<< J'aurai un htel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment o je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'tait. +Comme cela vient point tout de mme !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C'est drle, maintenant que c'est venu, il me semble que +je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occup trimer sur des livres et des planches dessin !... +Tout de mme, c'est un fameux rve ! >> + +Octave suivait, en ruminant ces ides, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elyses, tourna le coin de la rue Royale, dboucha +sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides talages +qu'avec indiffrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s'y arrta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces trsors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomtres, que le +lustre de l'Opra verse ses cascades de lumire, que les violons +grincent, que les chanteuses s'gosillent ! C'est pour moi qu'on dresse +des pur-sang au fond des manges, et que s'allume le Caf Anglais !... +Paris est moi !... Tout est moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d'ivoire par-dessus le march !... J'aurai des lphants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht vapeur pour me +conduire o je voudrai, m'arrter et repartir ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis charg de donner la nouvelle ma mre. Si je +partais pour Douai !... Il y a l'cole... Oh ! oh ! l'cole ! on peut +s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prvenir. Je vais lui envoyer +une dpche. Il comprendra bien que je suis press de voir ma mre et +ma soeur dans une pareille circonstance ! >> + +Octave entra dans un bureau tlgraphique, prvint son ami qu'il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hla un fiacre et se +fit transporter la gare du Nord. + +Ds qu'il fut en wagon, il se reprit dvelopper son rve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +moi le paisible quartier des Aubettes. + +<< Qui donc est malade ? se demandaient les commres d'une fentre +l'autre. + +-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier tage. + +-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >> + +Aprs dix minutes d'attente, Octave russit pntrer dans la maison. +Sa mre et sa soeur Jeanne, prcipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue haute voix, eut bientt donn la clef du +mystre. + +Mme Sarrasin fut un moment blouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait tre eux +maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer des jeunes +gens qui possdaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tt fait que les hommes de s'habituer ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c'tait lui, en somme, qu'il appartenait de dcider de sa destine et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant +Jeanne, elle tait heureuse la joie de sa mre et de son frre ; mais +son imagination de treize ans ne rvait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste o sa vie s'coulait doucement +entre les leons de ses matres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, marie trs jeune un homme absorb tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l'tude donnait au docteur +Sarrasin, elle s'tait quelquefois sentie un peu seule ct de ce +travailleur acharn, et avait par suite concentr sur ses deux enfants +toutes ses esprances. Elle avait toujours rv pour eux un avenir +brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en +doutait pas, tait appel aux plus hautes destines. Depuis qu'il avait +pris rang l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadmie de jeunes +ingnieurs s'tait transforme dans son esprit en une ppinire +d'hommes illustres. Sa seule inquitude tait que la modestie de leur +fortune ne ft un obstacle, une difficult tout au moins la carrire +glorieuse de son fils, et ne nuist plus tard l'tablissement de sa +fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, +c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'tre. Aussi sa +satisfaction fut- elle complte. + +La mre et le fils passrent une grande partie de la nuit causer et +faire des projets, tandis que Jeanne, trs contente du prsent, sans +aucun souci de l'avenir, s'tait endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos : + +<< Tu ne m'as pas parl de Marcel, dit Mme Sarrasin son fils. Ne lui +as-tu pas donn connaissance de la lettre de ton pre ? Qu'en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, +c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit +de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas +jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr +un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n'avait peut-tre pas tort, rpondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! >> + +Jeanne venait de se rveiller. Elle avait entendu les dernires paroles +de sa mre : + +<< Tu sais, mre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! >> + +Et, ayant embrass sa mre, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les +marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait peine si le +trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la +prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de +l'existence individuelle du mdecin franais. + +Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait dclarer +la sance ouverte ou leve et donner mcaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote +boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de +chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait +le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus +follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, la faon des yeux de poupe ou de mannequin. + +Lors des premires prsentations, le prsident du Congrs d'Hygine +avait adress au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +crature aussi loigne de moi dans l'chelle des tres !... +Mettez-vous l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >> + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu' lui montrer un sige vide sa droite. +D'autre part, tous les membres du Congrs s'taient levs. + +Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'aprs rflexion le compte-globules avait +sans doute paru ses confrres une dcouverte plus considrable qu' +premire vue, le docteur Sarrasin s'assit la place qui lui tait +offerte. + +Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolrent, lorsque Lord +Glandover se pencha son oreille avec une contorsion des vertbres +cervicales telle qu'il pouvait en rsulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +<< J'apprends, dit-il, que vous tes un homme de proprit considrable +? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >> + +Lord Glandover paraissait dsol d'avoir pu traiter avec lgret +l'quivalent en chair et en os d'une valeur monnaye aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +<< Pourquoi ne nous avoir pas prvenus ?... Franchement ce n'est pas +bien ! Exposer les gens des mprises semblables ! >> + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un +sou de plus qu'aux sances prcdentes, se demandait comment la +nouvelle avait dj pu se rpandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +<< Vous voil aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >> + +Et il lui passa un numro du journal, dat du matin mme. On y lisait +le << fait divers >> suivant, dont la rdaction rvlait suffisamment +l'auteur : + +<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bgum +Gokool vient enfin de trouver son lgitime hritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L'heureux propritaire des vingt et un millions sterling, +actuellement dposs la Banque d'Angleterre, est un mdecin franais, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analys ici +mme le beau mmoire au Congrs de Brighton. A force de peines et +travers des pripties qui formeraient elles seules un vritable +roman, Mr. Sharp est arriv tablir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langvol, baronnet, poux en secondes noces de la Bgum Gokool. Ce +soldat de fortune tait, parat-il, originaire de la petite ville +franaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalits. La requte est dj loge en +Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchanement de circonstances +qui a accumul sur la tte d'un savant franais, avec un titre +britannique, les trsors entasss par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se fliciter qu'un capital aussi considrable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. >> + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrari de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n'tait pas seulement cause des +importunit que son exprience des choses humaines lui faisait dj +prvoir, mais il tait humili de l'importance qu'on paraissait +attribuer cet vnement. Il lui semblait tre rapetiss +personnellement de tout l'norme chiffre de son capital. Ses travaux, +son mrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient dj noys dans cet ocan d'or et d'argent, mme aux yeux de +ses confrres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l'intelligence suprieure et dlie, l'inventeur ingnieux, ils +voyaient le demi-milliard. Et-il t un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des spcimens les plus dgrads de l'humanit au +lieu d'en tre un des reprsentants suprieurs, son poids et t le +mme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dsormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette ide l'coeura, et le Congrs, qui regardait, avec une curiosit +toute scientifique, comment tait fait un << demi milliardaire >>, +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagre. La grandeur du but +auquel il avait rsolu de consacrer cette fortune inespre se +reprsenta tout coup la pense du docteur et le rassrna. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda l'instant et par prfrence mme au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y +serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest +la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment +l'intonation toute spciale de la voix du prsident. + +<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singulire qui +m'arrive et des consquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait tant devenu public, il y aurait peut-tre de +l'affectation ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considrable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement dpose la Banque +d'Angleterre, se trouve me revenir lgitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considre, en ces conjonctures, que comme le +fidicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est +pas moi que ce capital appartient de droit, c'est l'Humanit, c'est +au Progrs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrs se lve, lectris par cette dclaration._) +Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne ft ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- +propre que de dvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les rsultats. Je le dclare donc, dfinitivement et sans +rserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas +moi, il est la science ! Voulez-vous tre le parlement qui rpartira +ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumires une confiance +suffisante pour prtendre en disposer en matre absolu. Je vous fais +juges, et vous-mmes vous dciderez du meilleur emploi donner ce +trsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Dlire gnral._) + +Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac +d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient +son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de +raliser un programme si extravagant. + +<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s'il m'est permis de suggrer un plan qu'il serait +ais de dvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >> + +Ici le Congrs, revenu enfin au sang-froid, coute avec une attention +religieuse. + +<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misre et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une laquelle je crois rationnel +d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hyginiques +dplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placs. Ils +s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent prives d'air et +de lumire, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomrations humaines deviennent parfois de vritables foyers +d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur sant ; leur force productive diminue, et la socit perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient tre appliques aux +plus prcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +runirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d'une cit modle sur des donnes rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons difier cette ville et la +prsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d'applaudissements._) + +Les membres du Congrs, pris d'un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l'enlvent, le portent en triomphe autour de la salle. + +<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rintgrer sa place, +cette cit que chacun de nous voit dj par les yeux de l'imagination, +qui peut tre dans quelques mois une ralit, cette ville de la sant +et du bien-tre, nous inviterions tous les peuples venir la visiter, +nous en rpandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honntes que la pauvret et le manque +de travail auraient chasses des pays encombrs. Celles aussi -- vous +ne vous tonnerez pas que j'y songe --, qui la conqute trangre a +fait une cruelle ncessit de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activit, l'application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus prcieuses mille fois que les +mines d'or et de diamant. Nous aurions l de vastes collges o la +jeunesse leve d'aprs des principes sages, propres dvelopper et +quilibrer toutes les facults morales, physiques et intellectuelles, +nous prparerait des gnrations fortes pour l'avenir ! >> + +Il faut renoncer dcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >> +se succdrent pendant plus d'un quart d'heure. + +Le docteur Sarrasin tait peine parvenu se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura son oreille en +clignant de l'oeil : + +<< Bonne spculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein +?... Affaire sre, pourvu qu'elle soit bien lance et patronne de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valtudinaires voudront +habiter l !... J'espre que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n'est-ce pas ? >> + +Le pauvre docteur, bless de cette obstination donner ses actions +un mobile cupide, allait cette fois rpondre Sa Seigneurie, lorsqu'il +entendit le vice-prsident rclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait +d'tre soumise l'assemble. + +<< Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une +ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et +la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide +tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise +en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien +de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre +consacrs un tel essai ! >> + +L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit nouvelle, comme un +juste hommage son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. + +Sa motion tait dj acclame, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, +la requte du docteur Sarrasin lui-mme. + +<< Non, dit-il, mon nom n'a rien faire en ceci. Gardons nous aussi +d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous +prtexte de driver du grec ou du latin, donnent la chose ou l'tre +qui les porte une allure pdante. Ce sera la Cit du bien-tre, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions +France-Ville ! >> + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui tait bien +due. + +France-Ville tait d'ores et dj fonde en paroles ; elle allait, +grce au procs-verbal qui devait clore la sance, exister aussi sur le +papier. On passa immdiatement la discussion des articles gnraux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congrs cette occupation pratique, si +diffrente des soins ordinairement rservs ces assembles, pour +suivre pas pas, dans un de ses innombrables itinraires, la fortune +du fait divers publi par le _Daily Telegraph_. + +Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commenait rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta +le 1er novembre Rotterdam. + +Immdiatement coup par les ciseaux diligents du rdacteur en chef et +secrtaire unique de l'_Echo nerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Mmorial de Brme_. L, il revtit, sans changer de +corps, un vtement neuf, et ne tarda pas se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +aprs avoir crit en tte de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir un subterfuge mesquin et +d'abuser de la crdulit de ses lecteurs en ajoutant entre parenthses +: _Correspondance spciale de Brighton_ ? + +Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, +l'anecdote arriva la rdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisime page, en se +contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C'est aprs avoir pass par ces avatars successifs qu'elle fit enfin +son entre, le 3 novembre au soir, entre les mains paisses d'un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle manger de M. le +professeur Schultze, de l'Universit d'Ina. + +Si haut plac que ft un tel personnage dans l'chelle des tres, il ne +prsentait premire vue rien d'extraordinaire. C'tait un homme de +quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses paules carres +indiquaient une constitution robuste ; son front tait chauve, et le +peu de cheveux qu'il avait gards l'occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux taient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pense. Aucune lueur ne s'en chappe, et cependant on +se sent comme gn sitt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze tait grande, garnie d'une de ces doubles ranges de dents +formidables qui ne lchent jamais leur proie, mais enfermes dans des +lvres minces, dont le principal emploi devait tre de numroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquitant et dsobligeant pour les autres, dont le professeur tait +visiblement trs satisfait pour lui-mme. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +chemine, regarda l'heure une trs jolie pendule de Barbedienne, +singulirement dpayse au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : + +<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive six trente, +dernire heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La premire fois qu'il ne sera pas sur ma table six heures +trente, vous quitterez mon service huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dne sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous tes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne rpte jamais un ordre. >> + +Le professeur dposa son journal sur le bord de sa table et se remit +crire un mmoire qui devait paratre le surlendemain dans les _Annalen +fr Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrtion constater +que ce mmoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Franais sont-ils atteints des degrs diffrents +de dgnrescence hrditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un +grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de +bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus +de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis +il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il tait prs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitt dans sa chambre coucher pour y prendre +un repos bien gagn. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la +bande de son journal et en commena la lecture, avant de s'endormir. Au +moment o le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attire par un nom tranger, celui de << Langvol >>, dans le fait +divers relatif l'hritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien voquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Aprs quelques minutes donnes cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientt entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phnomne physiologique que lui-mme avait tudi et +expliqu avec de grands dveloppements, ce nom de Langvol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses rves. Si bien que, +machinalement, en se rveillant le lendemain matin, il se surprit le +rpter. + +Tout coup, et au moment o il allait demander sa montre quelle +heure il tait, il fut illumin d'un clair subit. Se jetant alors sur +le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses ides, l'alina qu'il avait failli la veille laisser +passer inaperu. La lumire, videmment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre ramages, il +courut la chemine, dtacha un petit portrait en miniature pendu prs +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussireux qui en formait l'envers. + +Le professeur ne s'tait pas tromp. Derrire le portrait, on lisait ce +nom trac d'une encre jauntre, presque effac par un demi-sicle : + +<< _Thrse Schultze eingeborene Langvol_ >> (Thrse Schultze ne +Langvol). + +Le soir mme, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, sept heures du matin, Herr Schultze arrivait la gare +de Charing-Cross. A midi, il se prsentait au numro 93, Southampton +row, dans une grande salle divise en deux parties par une barrire de +bois -- ct de MM. les clercs, ct du public --, meuble de six +chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +taient en train de manger paisiblement le djeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mme +voix dont il demandait son dner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d'Ina, affaire Langvol. >> + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau +acoustique et reut en rponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +<< Au diable l'affaire Langvol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! >> + +Rponse du jeune clerc : + +<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrable, +mais ce n'est pas la tte du premier venu. >> + +Nouvelle exclamation mystrieuse : + +<< Et il vient d'Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. >> + +Un soupir passa travers le tuyau : + +<< Faites monter. + +- Deux tages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant +un passage intrieur. + +Le professeur s'enfona dans le couloir, monta les deux tages et se +trouva devant une porte matelasse, o le nom de Mr. Sharp se dtachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage tait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un +cabinet vulgaire tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers bants. Il se souleva peine sur son fauteuil, et, selon +l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trs occup. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'tait plac +auprs de lui : + +<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amne. +Mon temps est extraordinairement limit, et je ne puis vous donner +qu'un trs petit nombre de minutes. >> + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquitait assez peu de la nature de cet accueil. + +<< Peut-tre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes +supplmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amne. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en +1792 mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien l'arme de +Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle crites sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices +dment lgalises qui tablissent ma filiation. >> + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il +donna Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c'tait le seul point o il tait inpuisable. En effet, +il s'agissait pour lui de dmontrer Mr. Sharp, Anglais, la ncessit +de faire prdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il +poursuivait l'ide de rclamer cette succession, c'tait surtout pour +l'arracher des mains franaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu'il dtestait dans son adversaire, c'tait +surtout sa nationalit !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurment, etc. Mais l'ide qu'un prtendu savant, qu'un Franais +pourrait employer cet norme capital au service des ides franaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits outrance. + +A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre +cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport +suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu +Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme +ordre. + +D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pt +tre pour un professeur l'Universit d'Ina d'avoir des rapports de +parent avec des gens de race infrieure, il tait vident qu'une +aeule franaise avait sa part de responsabilit dans la fabrication de +ce produit humain sans gal. Seulement, cette parent d'un degr +secondaire celle du docteur Sarrasin ne lui crait aussi que des +droits secondaires ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilit de les soutenir avec quelques apparences de lgalit et, +dans cette possibilit, il en entrevit une autre tout l'avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langvol, dj +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprsentation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbr, +d'actes, de pices de toute nature s'tendit devant les yeux de l'homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea un compromis mnag +par lui, Sharp, dans l'intrt de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. + +Cependant, il fit connatre Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves l'appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rsisteraient +pas un bon procs >> --, que lui donnait sa parent avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possdaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquraient +aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffrent, mais bien plus +imprieux, la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci tait trop bien dou pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en +repos, sans toutefois rien prciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire +loisir et le reconduisit avec des gards marqus. Il n'tait plus +question cette heure de ces minutes strictement limites, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant + faire valoir sur l'hritage de la Bgum, mais persuad cependant +qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle +tait toujours mritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner l'avantage de la premire. + +L'important tait de tter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dpche +tlgraphique, immdiatement expdie Brighton, amenait vers cinq +heures le savant franais dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'tonna Mr. Sharp +l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +dclara en toute loyaut qu'en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante leve +par une femme riche et titre, migre avec elle, et qui se serait +marie en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degr +prcis de parent de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait dj recours ses fiches, soigneusement catalogues +dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait l -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matire procs, et +les procs de ce genre peuvent aisment traner en longueur. A la +vrit, on n'tait pas oblig de faire la partie adverse l'aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincrit, son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langvol sa soeur, dont Herr Schultze avait parl, et +qui taient une prsomption en sa faveur. Prsomption faible la +vrit, dnue de tout caractre lgal, mais enfin prsomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumes de la poussire des +archives municipales. Peut-tre mme la partie adverse, dfaut de +pices authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il +fallait tout prvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n'assigneraient mme pas cette Thrse Langvol, subitement sortie de +terre, et ses reprsentants actuels, des droits suprieurs ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +vrifications, solution lointaine !... Les probabilits de gain tant +considrables des deux parts, on formerait aisment de chaque ct une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procdure et +puiser tous les moyens de juridiction. Un procs clbre du mme genre +avait t pendant quatre-vingt-trois annes conscutives en Cour de +Chancellerie et ne s'tait termin que faute de fonds : intrts et +capital, tout y avait pass !... Enqutes, commissions, transports, +procdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait tre encore indcise, et le demi milliard toujours endormi +la Banque... + +Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il +s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il +entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme +un voyageur pench l'avant d'un navire voit le port o il croyait +entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il +se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout +l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer + l'tat gazeux et s'vanouir ! + +<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C'tait difficile dterminer. Plus difficile +encore raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente +justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus +sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres taient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement branl dans +sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une srie +d'interminables procs, ou renoncer son rve. Alors, pensant son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en prouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laiss +son adresse. Il lui annona que le docteur Sarrasin n'avait jamais +entendu parler d'une Thrse Langvol, contestait formellement +l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien tablis, +qu' << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un +dsintressement absolu, une vritable curiosit d'amateur, n'avait +certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un procs, dix procs, trente ans de procs, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en tait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait pouss le dsintressement +jusqu' lui indiquer un de ses confrres, qu'il pt charger de ses +intrts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrire +lgale tait devenue un vritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +<< Si le docteur franais voulait s'arranger, combien cela coterait-il +? >> demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en +pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin composition, il fallait un peu traner les choses +afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt + une transaction. + +<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en moi et je rponds de tout. + +-- Moi aussi, rpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir quoi m'en +tenir. >> + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp quel chiffre le +solicitor valuait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappel ds le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillit s'il avait quelques nouvelles srieuses +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillit mme, l'informa +qu'un examen srieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-tre de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction ce +prtendant nouveau. C'tait l, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement dsintress et que bien peu de solicitors +eussent donn la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre rgler rapidement cette affaire, qu'il considrait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin coutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s'tait si bien habitu depuis quelques jours l'ide +de raliser immdiatement son rve scientifique, qu'il subordonnait +tout ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l'excuter aurait t maintenant pour lui une cruelle dception. Peu +familier d'ailleurs avec les questions lgales et financires, et sans +tre dupe des belles paroles de matre Sharp, il aurait fait bon march +de ses droits pour une bonne somme paye comptant qui lui permt de +passer de la thorie la pratique. Il donna donc galement carte +blanche Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il tait bien vrai qu'un +autre aurait peut-tre cd, sa place, la tentation d'entamer et de +prolonger des procdures destines devenir, pour son tude, une +grosse rente viagre. Mais Mr. Sharp n'tait pas de ces gens qui font +des spculations long terme. Il voyait sa porte le moyen facile +d'oprer d'un coup une abondante moisson, et il avait rsolu de le +saisir. Le lendemain, il crivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-tre pas oppos toute ide +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit Herr Schultze, il disait alternativement +l'un et l'autre que la partie adverse ne voulait dcidment rien +entendre, et que, par surcrot, il tait question d'un troisime +candidat allch par l'odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'levait subitement une objection imprvue qui drangeait tout. Ce +n'tait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hsitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dcider tirer l'hameon, tant +il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dbattt et ne ft +casser la corde. Mais tant de prcaution tait, en ce cas, superflu. +Ds le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'pargner les ennuis d'un procs, avait t prt +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l'expression clbre, tait arriv, ou que, dans +son langage moins noble, son client tait << cuit point >>, il +dmasqua tout coup ses batteries et proposa une transaction immdiate. + +Un homme bienfaisant se prsentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le diffrend entre les parties, de leur compter chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre titre de commission que +l'excdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il tait tout prt signer, il ne demandait qu' signer, il +aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, toute la haute banque et toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes taient rdigs, les tmoins racols, les machines timbrer +de Somerset House prtes fonctionner. Herr Schultze s'tait rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frmissant +qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en et t certainement pour ses frais. Ce fut bientt +termin. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage +gal, les deux hritiers reurent chacun un chque valoir de cent +mille livres sterling, payable vue, et des promesses de rglement +dfinitif, aussitt aprs l'accomplissement des formalits lgales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supriorit anglo- +saxonne, cette tonnante affaire. + +On assure que le soir mme, en dnant Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne la sant du docteur +Sarrasin, un autre la sant du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, cette exclamation indiscrte : << +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >> + +La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un +pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en +effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville franaise dans des conditions d'hygine morale et physique +propres dvelopper toutes les qualits de la race et former de +jeunes gnrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, son sens, devait chouer, comme oppose la +loi de progrs qui dcrtait l'effondrement de la race latine, son +asservissement la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces rsultats pouvaient tre +tenus en chec si le programme du docteur avait un commencement de +ralisation, plus forte raison si l'on pouvait croire son succs. +Il appartenait donc tout Saxon, dans l'intrt de l'ordre gnral et +pour obir une loi inluctable, de mettre nant, s'il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +prsentaient, il tait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie l'Universit d'Ina, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les diffrentes races humaines -- travaux o il tait +prouv que la race germanique devait les absorber toutes --, il tait +clair enfin qu'il tait particulirement dsign par la grande force +constamment crative et destructive de la nature, pour anantir ces +pygmes qui se rebellaient contre elle. De toute ternit, il avait t +arrt que Thrse Langvol pouserait Martin Schultze, et qu'un jour +les deux nationalits, se trouvant en prsence dans la personne du +docteur franais et du professeur allemand, celui-ci craserait +celui-l. Dj il avait en main la moiti de la fortune du docteur. +C'tait l'instrument qu'il lui fallait. + +D'ailleurs, ce projet n'tait pour Herr Schultze que trs secondaire ; +il ne faisait que s'ajouter ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se runir au Vaterland. +Cependant, voulant connatre fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dj +l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrs international +d'Hygine et en suivit assidment les sances. C'est au sortir de cette +assemble que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- mme, l'entendirent un jour faire cette dclaration : +qu'il s'lverait en mme temps que France-Ville une cit forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilire absurde et anormale. + +<< J'espre, ajouta-t-il, que l'exprience que nous ferons sur elle +servira d'exemple au monde ! >> + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit, +n'en tait pas avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne +mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne +devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant Marcel pour +l'inviter l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +<< Nous aurons besoin d'hommes forts et nergiques, de savants actifs, +non seulement pour difier, mais pour nous dfendre >>, Marcel lui +rpondit : + +<< Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit +de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout +dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques +annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin +comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par +consquent, servir la France. >> + +V LA CITE DE L'ACIER + +Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage +de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est +transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, dix lieues +du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal +dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse amricaine. + +Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les valles profondes qui +sparent de longues chanes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris vol d'oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europenne, livre +aux industries pacifiques du berger, du guide et du matre d'htel. Ce +n'est qu'un dcor alpestre, une crote de rocs, de terre et de pins +sculaires, pose sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits +de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, +le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol +soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment l'autre +s'abmer dans de mystrieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de +scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet +par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante, +gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est +charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de +mmoire d'homme on n'y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chanes de collines +maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dsert rouge >>, cause +de la couleur du sol, tout imprgn d'oxydes de fer, et ce qu'on +appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. + +Qu'on imagine un plateau de cinq six lieues carres, au sol +sablonneux, parsem de galets, aride et dsol comme le lit de quelque +ancienne mer intrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dploy tout + coup une nergie et une vigueur sans gales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apports tout btis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C'est au centre de ces villages, au pied mme des CoalsButts, +inpuisables montagnes de charbon de terre, que s'lve une masse +sombre, colossale, trange, une agglomration de btiments rguliers +percs de fentres symtriques, couverts de toits rouges, surmonts +d'une fort de chemines cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voil d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +clairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil celui +d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rgulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cit de l'Acier, la ville allemande, la +proprit personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie +d'Ina, devenu, de par les millions de la Bgum, le plus grand +travailleur du fer et, spcialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en vrit, de toutes formes et de tout calibre, me lisse +et raies, culasse mobile et culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l'Allemagne. + +Grce la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une +ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de +terre comme un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d leur +crasante supriorit une clbrit universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, le +raliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqu un canon en fer forg de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arriv fondre des blocs d'acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connat pas de limites : +demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle +qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les dlais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en apptit. + +En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se +dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt +semble avoir des proprits spciales. Il court cet gard des +lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de +sr, c'est que personne n'en sait le fin mot. + +Ce qu'il y a de sr aussi, c'est qu' Stahlstadt, le secret est gard +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin cart de l'Amrique septentrionale, entour de dserts, +isol du monde par un rempart de montagnes, situ cinq cents milles +des petites agglomrations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette libert qui a fond la puissance de la +rpublique des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous +n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre, +signe et paraphe. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait Stahlstadt, un +matin de novembre, la possdait sans doute, car, aprs avoir laiss +l'auberge une petite valise de cuir tout use, il se dirigea pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu, la +mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours ctes, engouffr dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait +imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arriv au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprime et fut aussitt admis. + +<< Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et vous +prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous +entrez dans un autre secteur que le vtre >>, ajouta-t-il au moment o +le nouveau venu s'loignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et +s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss, +sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait +d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s'levait, pareille la muraille extrieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cit de l'Acier. + +C'tait celle d'une circonfrence dont les secteurs, limits en guise +de rayons par une ligne fortifie, taient parfaitement indpendants +les uns des autres, quoique envelopps d'un mur et d'un foss communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientt la borne K, place la lisire du +chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mme lettre +sculpte dans la pierre, et il se prsenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d'avoir affaire un soldat, il se trouvait en +prsence d'un invalide, jambe de bois et poitrine mdaille. + +L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +<< Tout droit. Neuvime rue gauche. >> + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranche et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui dbouchait de la porte en tait +l'axe. De chaque ct s'allongeaient angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines tait alors assourdissant. Ces btiments +gris, percs jour de milliers de fentres, semblaient plutt des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu tait +sans doute blas sur le spectacle, car il n'y prta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouv la rue IX l'atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prsence du +contrematre Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vrifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +<< Embauch comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L'ge ne fait rien, rpondit l'autre. J'ai bientt vingt-six ans, et +j'ai dj puddl pendant sept mois... Si cela vous intresse, je puis +vous montrer les certificats sur la prsentation desquels j'ai t +engag New York par le chef du personnel. >> + +Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit, mais avec un lger +accent qui sembla veiller les dfiances du contrematre. + +<< Est-ce que vous tes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en rgle. >> + +Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contrematre un +passeport, un livret, des certificats. + +<< C'est bon. Aprs tout, vous tes embauch et je n'ai plus qu' vous +dsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassur par ce dploiement +de documents officiels. + +Il crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur +la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue son nom +portant le numro 57938, et ajouta : + +<< Vous devez tre la porte K tous les matins sept heures, +prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte +extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence votre +numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc plac la porte de l'atelier +et qui n'est ouvert qu' cet instant. + +-- Je connais le systme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure l'extrieur, mais vous +pourrez prendre vos repas la cantine de l'atelier pour un prix trs +modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il +s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule +peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par +l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement... +Commencez-vous aujourd'hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu'une demi-journe >>, fit observer le contrematre en +guidant Schwartz vers une galerie intrieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traversrent une cour et +pntrrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa lgre charpente, au dbarcadre d'une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put +retenir un mouvement d'admiration professionnelle. + +De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre +qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines +d'autant de fours puddler, maonns leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque range. + +A l'une des extrmits, des locomotives amenaient tout instant des +trains de wagons chargs de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l'autre extrmit, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transforme en acier. + +L'opration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette +mtamorphose. Des quipes de cyclopes demi-nus, arms d'un long crochet +de fer, s'y livraient avec activit. + +Les lingots de fonte, jets dans un four doubl d'un revtement de +scories, y taient d'abord ports une temprature leve. Pour +obtenir du fer, on aurait commenc brasser cette fonte aussitt +qu'elle serait devenue pteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprits de son +congnre, on attendait que la fonte ft fluide et l'on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, ptrissait et roulait en tous sens la masse +mtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment prcis o elle atteignait, par son mlange avec les +scories, un certain degr de rsistance, il la divisait en quatre +boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une une, aux +aides-marteleurs. + +C'est dans l'axe mme de la halle que se poursuivait l'opration. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d'une chaudire verticale loge dans la +chemine mme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arm de pied en cap +de bottes et de brassards de tle, protg par un pais tablier de +cuir, masqu de toile mtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette norme +masse, elle exprimait comme une ponge toutes les matires impures dont +elle s'tait charge, au milieu d'une pluie d'tincelles et +d'claboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois rchauffe, la rebattre de nouveau. + +Dans l'immensit de cette forge monstre, c'tait un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes +rouges, des blouissements de fours chauffs blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matire asservie, l'homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Ptrir bout de bras, dans une +temprature torride, une pte mtallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l'oeil fix sur ce fer incandescent qui +aveugle, c'est un rgime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le +supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commena manoeuvrer. + +Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contrematre ne +tarda pas le laisser pour rentrer son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur l'ouvrage, +soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel +qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las +et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut. + +<< Vous n'tes pas fait pour puddler, mon garon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'tait +qu'une fatigue passagre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d'quipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immdiatement appel chez l'ingnieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tte, et lui demanda d'un +ton inquisitorial : + +<< Est-ce que vous tiez puddleur Brooklyn ? >> + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'tais employ la +coule, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous tes tous les mmes ! rpondit l'ingnieur en haussant les +paules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de +trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J'tais depuis deux mois la premire classe. + +-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisime. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> + +L'ingnieur crivit quelques mots sur un laissez-passer, expdia une +dpche et dit : + +<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l'ingnieur en chef. Il est prvenu. >> + +Les mmes formalits qui avaient arrt Schwartz la porte du secteur +K l'accueillirent au secteur O. L, comme le matin, il fut interrog, +accept, adress un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle +de coule. Mais ici le travail tait plus silencieux et plus mthodique. + +<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pices de 42, lui +dit le contrematre. Les ouvriers de premire classe seuls sont admis +aux halles de coule de gros canons. >> + +La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mtres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, l'estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, placs par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latraux. + +Les moules destins recevoir l'acier en fusion taient allongs dans +l'axe de la galerie, au fond d'une tranche mdiane. De chaque ct de +la tranche, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant +volont, venait oprer o il tait ncessaire le dplacement de ces +normes poids. Comme dans les halles de puddlage, un bout dbouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, l'autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Prs de chaque moule, un homme arm d'une tige en fer surveillait la +temprature l'tat de la fusion dans les creusets. + +Les procds que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs taient +ports l un degr singulier de perfection. + +Le moment venu d'oprer une coule, un timbre avertisseur donnait le +signal tous les surveillants de fusion. Aussitt, d'un pas gal et +rigoureusement mesur, des ouvriers de mme taille, soutenant sur les +paules une barre de fer horizontale, venaient deux deux se placer +devant chaque four. + +Un officier arm d'un sifflet, son chronomtre fractions de seconde +en main, se portait prs du moule, convenablement log proximit de +tous les fours en action. De chaque ct, des conduits en terre +rfractaire, recouverte de tle, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu' une cuvette en entonnoir, place directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitt, +un creuset, tir du feu l'aide d'une pince, tait suspendu la barre +de fer des deux ouvriers arrts devant le premier four. Le sifflet +commenait alors une srie de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rcipient vide et +brlant. + +Sans interruption, intervalles exactement compts, afin que la coule +ft absolument rgulire et constante, les quipes des autres fours +agissaient successivement de mme. + +La prcision tait si extraordinaire, qu'au dixime de seconde fix par +le dernier mouvement, le dernier creuset tait vide et prcipit dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutt le rsultat d'un +mcanisme aveugle que celui du concours de cent volonts humaines. Une +discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientt +accoupl un ouvrier de sa taille, prouv dans une coule peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'quipe, la fin +de la journe, lui promit mme un avancement rapide. + +Lui, cependant, peine sorti, sept heures du soir, du secteur O et +de l'enceinte extrieure, il tait all reprendre sa valise +l'auberge. Il suivit alors un des chemins extrieurs, et, arrivant +bientt un groupe d'habitations qu'il avait remarques dans la +matine, il trouva aisment un logis de garon chez une brave femme qui +<< recevait des pensionnaires >>. + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller aprs souper la +recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d'acier ramass sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, la lueur d'une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn, en feuilleta +les pages charges de notes, de formules et de calculs, et crivit ce +qui suit en bon franais, mais, pour plus de prcautions, dans une +langue chiffre dont lui seul connaissait le chiffre : + +<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux +tempratures diffrentes et relativement basses pour la premire +chauffe et le rchauffage, selon les rgles dtermines par Chernoff. +Quant la coule, elle s'opre suivant le procd Krupp, mais avec une +galit de mouvements vritablement admirable. Cette prcision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procde du sentiment +musical inn dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Franais peuvent y arriver aisment, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystrieux dans les +succs si remarquables de cette fabrication. Les chantillons de +minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues nos bons fers. Les spcimens de houille sont assurment +trs beaux et de qualit minemment mtallurgique, mais sans rien non +plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin spcial de dgager ces matires premires de tout +mlange tranger et ne les emploie qu' l'tat de puret parfaite. Mais +c'est encore l un rsultat facile raliser. Il ne reste donc, pour +tre en possession de tous les lments du problme, qu' dterminer la +composition de cette terre rfractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coule. Cet objet atteint et nos quipes de fondeurs +convenablement disciplines, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme +central, le dpartement des plans et des modles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis aprs les menaces formules par Herr Schultze, +lorsqu'il est entr en possession de son hritage ? >> + +Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe, +se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait +tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se +succdaient en cadence et faisaient : + +<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >> + +Il finit par dposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorb dans la solution d'un problme difficile. + +<< Ah ! s'cria-t-il enfin, quand le diable lui-mme s'en mlerait, je +dcouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut +mditer contre France-Ville ! >> + +Schwartz s'endormit en prononant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses lvres. Le souvenir de la fillette tait rest entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu'il l'avait quitte, ft devenue une jeune +demoiselle. Ce phnomne s'explique aisment par les lois ordinaires de +l'association des ides : l'ide du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contigut. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutt +Marcel Bruckmann, s'veilla, ayant encore le nom de Jeanne la pense, +il ne s'en tonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, tait la veuve d'un mineur tu +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, laquelle elle ajoutait le +mince produit d'une chambre meuble et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garon Carl. + +Quoique peine g de treize ans, Carl tait employ dans la houillre +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d'air qui sont indispensables la ventilation des galeries, en +forant le courant suivre une direction dtermine. La maison tenue +bail par sa mre, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +pt rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donn par surcrot +une petite fonction nocturne au fond de la mine mme. Il tait charg +de garder et de panser six chevaux dans leur curie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entire cinq cents mtres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +auprs de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprs de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait la lumire et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, aprs une pareille semaine, lorsqu'il +sortait du puits, son aspect n'tait pas prcisment celui d'un jeune +<< gommeux >>. Il ressemblait plutt un gnome de ferie, un +ramoneur ou un Ngre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +gnralement une grande heure le dbarbouiller grand renfort d'eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revtir un bon costume de +gros drap vert, taill dans une dfroque paternelle qu'elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au +soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus +laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille +tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl +une quantit tout fait insuffisante de monnaie hmatique. + +Au moral, c'tait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fiert que le sentiment du pril continuel, +l'habitude du travail rgulier et la satisfaction de la difficult +vaincue donnent tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur tait de s'asseoir auprs de sa mre, la table +carre qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles +de la terre. L'atmosphre tide et gale des mines a sa faune spciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore trange de mousses verdtres, de champignons non dcrits et +de flocons amorphes. C'est ce que l'ingnieur Maulesmulhe, amoureux +d'entomologie, avait remarqu, et il avait promis un petit cu pour +chaque espce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spcimen. +Perspective dore, qui avait d'abord amen le garonnet explorer avec +soin tous les recoins de la houillre, et qui, petit petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c'tait pour son propre compte +qu'il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignes et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mme, s'il fallait l'en +croire, ces trois animaux taient les btes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu'avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'curie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans cinq cents mtres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumire du jour. Il +tait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner droite ou gauche, +en tranant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il +s'arrtait point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace +ncessaire les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, la minute exacte o sa provende lui tait due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +<< Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de +lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >> + +Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'coutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui +portait son garon, et ne manquait gure, l'occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donn pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en mme temps visiter +l'emplacement sinistre o le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l'encre, carbonis par le feu grisou, avait t retrouv aprs +l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillre, ce grand trou noir d'o +son mari n'tait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprs de +cette gueule bante, de dix-huit pieds de diamtre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chne dans +laquelle glissaient les bennes accroches leur cble et suspendues +aux poulies d'acier, visit la haute charpente extrieure, le btiment +de la machine vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s'tait rchauffe au brasier toujours ardent de cette norme +corbeille de fer o les mineurs schent leurs habits en mergeant du +gouffre, o les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +tait familire avec le bruit et l'activit de cette porte infernale ! +Les receveurs qui dtachent les wagons chargs de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mcaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus la tche ! + +Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'tait +engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur, +s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui +s'enfonait dans le boyau troit et vertical, cinq, six cents mtres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied terre ! + +Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un +droite, l'autre gauche ; les rouleurs allant leur wagon ; les +piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant + remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont +t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies, +posant les rails ; les maons assemblant les votes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard + un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent + angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par +la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !... + +Et dans ce ddale de rues, gales de largeur et de longueur, toute une +arme de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant la lueur de +leurs lampes de sret !... + +Voil ce que dame Bauer se reprsentait souvent, quand elle tait +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la +borde de nuit. Mais son garon, elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de +l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s'endormait sur la litire de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait + demi-mot tous les dtails que lui donnait Carl ! + +<< Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique +qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane +d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il +parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s'criait dame Bauer enchante, M. l'ingnieur +Maulesmulhe a dit cela ! >> + +Et elle se reprsentait dj son garon tenant la chane, le long des +galeries, tandis que l'ingnieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l'oeil fix sur la boussole, dterminait la direction de +la perce. + +<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmtique, et j'ai bien peur de mal +rpondre ! >> + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualit de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mla +de la conversation pour dire l'enfant : + +<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-tre te +l'expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrdulit. + +-- Sans doute, rpondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux +cours du soir, o je vais rgulirement aprs souper ? Le matre est +trs content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >> + +Ces principes poss, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s'installa auprs du petit garon, lui demanda ce qui +l'arrtait dans son problme et le lui expliqua avec tant de clart, +que Carl, merveill, n'y trouva plus la moindre difficult. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considration pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-mme un ouvrier exemplaire et n'avait pas +tard tre promu d'abord la seconde, puis la premire classe. +Tous les matins, sept heures, il tait la porte 0. Tous les soirs, +aprs son souper, il se rendait au cours profess par l'ingnieur +Trubner. Gomtrie, algbre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une gale ardeur, et ses progrs taient si rapides, +que le matre en fut vivement frapp. Deux mois aprs tre entr +l'usine Schultze, le jeune ouvrier tait dj not comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cit de l'Acier. Un rapport de son chef immdiat, expdi la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premire classe. Je +dois signaler ce sujet l'administration centrale, comme tout fait +"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances thoriques, de +l'habilet pratique et de l'esprit d'invention le plus caractris. >> + +Il fallut nanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tt ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl +aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s'ils avaient vu le petit garon ; puis, aprs avoir reu une +rponse ngative et avoir chang avec eux ce _Glck auf !_ (<< Bonne +sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en tait +pas tumultueux et anim comme il l'est dans la semaine. C'est peine +si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, tait en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, mme en ce jour +fri, la gueule du puits. + +<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numro 41902 ? >> demanda +Marcel ce fonctionnaire. + +L'homme consulta sa liste et secoua la tte. + +<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c'est la seule, rpondit le marqueur. La "fendue", qui doit +affleurer au nord, n'est pas encore acheve. + +-- Alors, le garon est en bas ? + +-- Ncessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens spciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m'informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d'accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contrematre de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s'y trouve... >> + +Le contrematre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s'tait heureusement attard ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquitude de Marcel. + +<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il. + +Et, donnant l'ordre au mcanicien de service de se tenir prt filer +du cble, il se disposa descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +>> + +Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de << coco >> portent Paris sur le +dos. Ce sont des caisses air comprim, mises en communication avec +les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit l'aide de soufflets spciaux, +construits de manire se vider compltement. Le nez serr dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer +impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable. + +Les prparatifs achevs, le contrematre et Marcel s'accrochrent la +benne, le cble fila sur les poulies et la descente commena. Eclairs +par deux petites lampes lectriques, tous deux causaient en s'enfonant +dans les profondeurs de la terre. + +<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux +yeux, disait le contrematre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se +dcider descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? rpondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillres. >> + +On fut bientt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d'arrive, n'avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l'curie. Les chevaux y taient seuls et +paraissaient mme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu'il tait permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou tait +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, ct d'une +trille, son livre d'arithmtique. + +Marcel fit aussitt remarquer que sa lanterne n'tait plus l, nouvelle +preuve que l'enfant devait tre dans la mine. + +<< Il peut avoir t pris dans un boulement, dit le contrematre, mais +c'est peu probable ! Qu'aurait-il t faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-tre a-t-il t chercher des insectes avant de sortir ! +rpondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >> + +Le garon de l'curie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu' commencer des recherches rgulires. On +appela coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commena l'exploration des galeries de second et de troisime ordre qui +lui avaient t dvolues. + +En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un +apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait +avoir pass inaperu et se trouver tout simplement la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une rgion +pointille, qui ressemblait, au milieu de la prcision des dtails +avoisinants, ces _terrae ignotae_ que les gographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C'est la zone provisoirement abandonne, cause de l'amincissement +de la couche exploitable, rpondit le contrematre. + +-- Il y a une zone abandonne ?... Alors c'est l qu'il faut chercher ! +>> reprit Marcel avec une autorit que les autres hommes subirent. + +Ils ne tardrent pas atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en +effet, en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +t dlaisses depuis plusieurs annes. Ils les suivaient dj depuis +quelque temps sans rien dcouvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arrtant, leur dit : + +<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tte ? + +-- Tiens ! c'est vrai ! rpondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens demi +tourdi. Il y a srement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contrematre. + +-- Allumez, mon garon, ne vous gnez pas. >> + +Marcel tira de sa poche une petite bote de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s'teignit aussitt. + +<< J'en tais sr... dit-il. Le gaz, tant plus lourd que l'air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, matre, nous +poursuivrons seuls la recherche. >> + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrematre prirent chacun +entre leurs dents l'embouchure de leur caisse air, placrent la pince +sur leurs narines et s'enfoncrent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air +des rservoirs ; puis, cette opration accomplie, ils repartaient. + +A la troisime reprise, leurs efforts furent enfin couronns de succs. +Une petite lueur bleutre, celle d'une lampe lectrique, se montra au +loin dans l'ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et dj froid, le +pauvre petit Carl. Ses lvres bleues, sa face injecte, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s'tait pass. + +Il avait voulu ramasser quelque chose terre, il s'tait baiss et +avait t littralement noy dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler la vie. La mort +remontait dj quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetire neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, tait veuve de son enfant comme elle l'tait de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, mdecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait tabli que la mort de Carl Bauer, n +41902, g de treize ans, << trappeur >> la galerie 228, tait due +l'asphyxie rsultant de l'absorption par les organes respiratoires +d'une forte proportion d'acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l'ingnieur Maulesmulhe avait +expos la ncessit de comprendre dans un systme d'aration la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz dltre +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du mme fonctionnaire signalait l'autorit comptente +le dvouement du contrematre Rayer et du fondeur de premire classe +Johann Schwartz. + +Huit dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de prsence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprim son adresse : + +<< Le nomm Schwartz se prsentera aujourd'hui dix heures au bureau +du directeur gnral. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'extrieur. >> + +<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! >> + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l'organisation gnrale de la cit suffisante pour savoir que +l'autorisation de pntrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De vritables lgendes s'taient rpandues cet gard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte rserve, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employs +y taient soumis, avant leur admission, toute une srie de crmonies +maonniques, obligs de s'engager sous les serments les plus solennels + ne rien rvler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s'y tenait parfois des conseils suprmes o des personnages +mystrieux venaient s'asseoir et participer aux dlibrations... + +Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait tous ces rcits Marcel +savait qu'ils taient, en somme, l'expression populaire d'un fait +parfaitement rel : l'extrme difficult qu'il y avait pntrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employs des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A. + +C'est donc avec un sentiment de curiosit profonde et de plaisir intime +qu'il s'y prsenta l'heure indique. Il put bientt s'assurer que les +prcautions taient des plus svres. + +Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme +gris, sabre au ct et revolver la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un +couvent clotr, avait deux portes, l'une l'extrieur, l'autre +intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps. + +Le laissez-passer examin et vis, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, prsenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui bandrent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle trs simple, meuble de quelques +chaises, d'un tableau noir et d'une large planche pures, garnie de +tous les instruments ncessaires au dessin linaire. Le jour venait par +de hautes fentres vitres dpolies. + +Presque aussitt, deux personnages de tournure universitaire entrrent +dans la salle. + +<< Vous tes signal comme un sujet distingu, dit l'un d'eux. Nous +allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre la +division des modles. Etes-vous dispos rpondre nos questions ? >> + +Marcel se dclara modestement prt l'preuve. + +Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses. +Les figures qu'il traait la craie sur le tableau taient nettes, +aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en +rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses +dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il +l'avait apprise. + +<< A Schaffouse, mon pays, l'cole primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C'tait ma meilleure partie. + +-- L'ducation qui se donne en Suisse est dcidment bien remarquable ! +dit l'un des examinateurs l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour excuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine vapeur, assez complique. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... >> + +Marcel, rest seul, se mit l'ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrrent, l'expiration du dlai de rigueur, ils +furent si merveills de son pure, qu'ils ajoutrent la mention +promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent gal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +mme crmonial, c'est--dire les yeux bands, conduit au bureau du +directeur gnral. + +<< Vous tes prsent pour l'un des ateliers de dessin la division +des modles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispos vous soumettre +aux conditions du rglement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je prsume qu'elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1 Vous tes astreint, pour toute la dure de votre +engagement, rsider dans la division mme. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation spciale et tout fait exceptionnelle. -- 2 Vous +tes soumis au rgime militaire, et vous devez obissance absolue, sous +les peines militaires, vos suprieurs. Par contre, vous tes assimil +aux sous-officiers d'une arme active, et vous pouvez, par un +avancement rgulier, vous lever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous +engagez par serment ne jamais rvler personne ce que vous voyez +dans la partie de la division o vous avez accs. -- 4 Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hirarchiques, la sortie +comme la rentre, et doit tre limite votre famille. >> + +<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel. + +Puis, il rpondit trs simplement : + +<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prt m'y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Prtez serment... Vous tes nomm dessinateur +au 4e atelier... Un logement vous sera assign, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisss chez +mon htesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. >> + +<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'crire mes notes en langage chiffr +! On n'aurait eu qu' les trouver !... >> + +Avant la fin du jour, Marcel tait tabli dans une jolie chambrette, au +quatrime tage d'un btiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une premire ide de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir tre aussi triste qu'il l'aurait cru +d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +taient en gnral calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s'gayer un peu, car la gaiet manquait cette vie +automatique, plusieurs d'entre eux avaient form un orchestre et +faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothque, un +salon de lecture offraient l'esprit de prcieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spciaux, faits par des professeurs de premier mrite, taient +obligatoires pour tous les employs, soumis en outre des examens et +des concours frquents. Mais la libert, l'air manquaient dans cet +troit milieu. C'tait le collge avec beaucoup de svrits en plus et + l'usage d'hommes faits. L'atmosphre ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si faonns qu'ils fussent une discipline de +fer. + +L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'tait donn corps +et me. Son assiduit, la perfection de ses dessins, les progrs +extraordinaires de son instruction, signals unanimement par tous les +matres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une clbrit relative. Du consentement +gnral, il tait le dessinateur le plus habile, le plus ingnieux, le +plus fcond en ressources. Y avait-il une difficult ? C'est lui +qu'on recourait. Les chefs eux-mmes s'adressaient son exprience +avec le respect que le mrite arrache toujours la jalousie la plus +marque. Mais si le jeune homme avait compt, en arrivant au coeur de +la division des modles, en pntrer les secrets intimes, il tait loin +de compte. + +Sa vie tait enferme dans une grille de fer de trois cents mtres de +diamtre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il tait +attach. Intellectuellement, son activit pouvait et devait s'tendre +aux branches les plus lointaines de l'industrie mtallurgique. En +pratique, elle tait limite des dessins de machines vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des +presses imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spcialit. La +division du travail pousse son extrme limite l'enserrait dans son +tau. + +Aprs quatre mois passs dans la section A, Marcel n'en savait pas plus +sur l'ensemble des oeuvres de la Cit de l'Acier qu'avant d'y entrer. +Tout au plus avait-il rassembl quelques renseignements gnraux sur +l'organisation dont il n'tait -- malgr ses mrites -- qu'un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araigne figure +par Stahlstadt tait la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopenne, qui dominait tous les btiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les rcits lgendaires de la cantine, que +l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle vote, garantie contre tout danger d incendie +et blinde intrieurement comme un monitor l'est l'extrieur, tait +ferme par un systme de portes d'acier serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus souponneuse. L'opinion gnrale tait +d'ailleurs que Herr Schultze travaillait l'achvement d'un engin de +guerre terrible, d'un effet sans prcdent et destin assurer bientt + l'Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa +tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il +avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de +lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ; +Jamais un ensemble ! + +N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait +o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la +race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu accomplir ses +menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour +but en taient une preuve. + +Plusieurs mois s'coulrent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millime fois, de se +renouveler lui-mme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris +l'informa que le directeur gnral avait lui parler. + +<< Je reois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous tes promu au grade de +lieutenant. >> + +Ainsi, au moment mme o il dsesprait presque du succs, l'effet +logique et naturel d'un travail hroque lui procurait cette admission +tant dsire ! Marcel en fut si pntr de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +<< Je suis heureux d'avoir vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. >> + +Enfin, Marcel, aprs une si longue preuve, entrevoyait le but qu'il +s'tait jur d'atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vtements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette dernire enceinte dont l'entre unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait +encore aperu que la tte sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s'tendait devant lui tait assurment des plus +imprvus. Qu'on imagine un homme transport subitement, sans +transition, du milieu d'un atelier europen, bruyant et banal, au fond +d'une fort vierge de la zone torride. Telle tait la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une fort vierge gagne-t-elle beaucoup a tre vu travers les +descriptions des grands crivains, tandis que le parc de Herr Schultze +tait le mieux peign des Jardins d'agrment. Les palmiers les plus +lancs, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obses en +formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient lgamment aux grles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves mrissaient auprs des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis talaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la temprature mme tait aussi +tropicale que la vgtation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifres qui +produisaient ce miracle, et, tonn de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupfait. + +Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l une houillre en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingnieusement utilis ces trsors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux mtalliques une temprature constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n'empcha pas ses yeux d'tre blouis et charms du vert des pelouses, +et ses narines d'aspirer avec ravissement les armes qui emplissaient +l'atmosphre. Aprs six mois passs sans voir un brin d'herbe, il +prenait sa revanche. Une alle sable le conduisit par une pente +insensible au pied d'un beau degr de marbre, domin par une +majestueuse colonnade. En arrire se dressait la masse norme d'un +grand btiment carr qui tait comme le pidestal de la Tour du +Taureau. Sous le pristyle, Marcel aperut sept huit valets en livre +rouge, un suisse tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candlabres de bronze, et, comme il montait le +degr, un lger grondement lui rvla que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitt admis dans un vestibule qui tait un +vritable muse de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva un +salon jaune et or o le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre ct d'une +chope de bire, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans mme tourner la tte, le Roi de l'Acier dit +froidement et simplement : + +<< Vous tes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J'ai vu de vos pures. Elles sont trs bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines vapeur ? + +-- On ne m'a jamais demand autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l'ai tudie mes moments perdus et pour mon plaisir. >> + +Cette rponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employ. + +<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine remplacer cet imbcile de Sohne, qui s'est tu ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter +tous ! >> + +Il faut bien l'avouer ; ce manque d'gards ne semblait pas trop +rvoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au +bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous +deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un +collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour +ainsi dire demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes +thoriques. + +Marcel n'tait pas seulement d'un mrite transcendant dans toutes les +branches du mtier, c'tait aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fcond. + +Herr Schultze tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon ! >> La vrit est +que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son +terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme +immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il +s'tait religieusement attach rgler l-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigt +spcial de ce clavier, qu'il tait arriv jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement montrer autant que +possible son propre mrite, mais de manire laisser toujours +l'autre une occasion de rtablir sa supriorit sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un dfaut facile + voir comme corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitt avec +exaltation. + +Avait-il une ide thorique, il cherchait la faire natre dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze pt croire l'avoir +trouve. Quelquefois mme il allait plus loin, disant par exemple : + +<< J'ai trac le plan de ce navire peron dtachable, que vous m'avez +demand. + +-- Moi ? rpondait Herr Schultze, qui n'avait jamais song pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli ?... Un peron dtachable, +laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui clate +aprs un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'ides en tte ! >> + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternit de la +nouvelle invention. + +Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisment se contenter de << paratre >> +suprieur, et surtout de faire illusion son subordonn. + +<< Est-il bte, avec tout son esprit, ce mtin-l ! >> se disait il +parfois en dcouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +<< dominos >> de sa mchoire. + +D'ailleurs, sa vanit avait bientt trouv une chelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait raliser ces sortes de rves industriels !... +Ces rves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n'tait qu'un des rouages de l'organisme que lui, +Schultze, avait su crer, etc. + +Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq +mois de sjour la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup +plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons +taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment +vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l'nigme restait toujours obscur. + +Marcel en tait bientt venu se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se dcida la provoquer. + +C'tait un soir, le 5 septembre, la fin du dner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide +qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en +rose au lieu de tomber en flocons. + +<< Ces saucisses la choucroute taient dlicieuses, n'est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bgum n'avaient pas +lass de son mets favori. + +-- Dlicieuses >>, rpondit Marcel, qui en mangeait hroquement tous +les soirs, quoiqu'il et fini par avoir ce plat en horreur. + +Les rvoltes de son estomac achevrent de le dcider tenter l'preuve +qu'il mditait. + +<< Je me demande mme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni +choucroute, ni bire, peuvent tolrer l'existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit tre pour eux un long supplice, rpondit Marcel. Ce sera +vritablement faire preuve d'humanit que de les runir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'cria le Roi de l'Acier. +Nous voici dj installs au coeur de l'Amrique. Laissez-nous prendre +une le ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambes +nous saurons faire autour du globe ! >> + +Le valet de pied avait apport les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec prmditation ce moment +quotidien de complte batitude. + +<< Je dois dire, ajouta-t-il aprs un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup cette conqute ! + +-- Quelle conqute ? demanda Herr Schultze, qui n'tait dj plus au +sujet de la conversation. + +-- La conqute du monde par les Allemands. >> + +L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu. + +<< Vous ne croyez pas la conqute du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voil qui est fort !... Et je serais curieux de +connatre les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs franais finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour ide fixe qu'un Franais averti en vaut +deux. 1870 est une leon qui se retournera contre ceux qui l'ont +donne. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il +faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. >> + +Marcel avait profr ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphme, lanc de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier. + +Herr Schultze en resta suffoqu, hagard, ananti. Le sang lui monta +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'tre +all trop loin. Voyant toutefois que sa victime, aprs avoir failli +touffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit : + +<< Oui, c'est fcheux constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils +n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement + augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons la premire occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prdcesseurs ont fait en bronze, voil tout ! Nous doublons les +proportions et la porte de nos pices ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En +vrit ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la vrit ? La facult d'invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Franais trouvent, eux, +soyez-en sr ! >> + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses lvres, la pleur qui avait succd la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient. + +Fallait-il en arriver ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze, +tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire +fonderie de canons du monde entier, voir ses pieds les rois et les +parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on +manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !... +Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur +blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la +bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible +d'endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg d'ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutt il siffla ces mots : + +<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d'invention ! >> + +Marcel avait jou gros jeu, mais il avait gagn, grce la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grce la +violence du dpit qu'il avait provoqu, la vanit tant plus forte chez +l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dvoiler son +secret, et, comme malgr lui, pntrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit sa bibliothque +et en toucha un des panneaux. Aussitt, une ouverture, masque par des +ranges de livres, apparut dans la muraille. C'tait l'entre d'un +passage troit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied +mme de la Tour du Taureau. + +L, une porte de chne fut ouverte l'aide d'une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisime porte, sans serrure +apparente, qui s'ouvrit sur une simple pousse, opre, bien entendu, +selon des rgles dtermines. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent + gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivrent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cit de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidit tait toute preuve, +s'arrondissait une sorte de casemate, perce de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier. + +<< Voil ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffl mot depuis le +trajet. + +C'tait la plus grosse pice de sige que Marcel et jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diamtre de sa bouche mesurait un mtre et demi. Monte +sur un afft d'acier et roulant sur des rubans de mme mtal, elle +aurait pu tre manoeuvre par un enfant, tant les mouvements en taient +rendus faciles par un systme de roues dentes. Un ressort +compensateur, tabli en arrire de l'afft, avait pour effet d'annuler +le recul ou du moins de produire une raction rigoureusement gale, et +de replacer automatiquement la pice, aprs chaque coup, dans sa +position premire. + +<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pice ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille mtres, avec un projectile plein, nous perons une +plaque de quarante pouces aussi aisment que si c'tait une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa porte ? + +-- Sa porte ! s'cria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout l'heure que notre gnie imitateur n'avait rien obtenu de plus +que de doubler la porte des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +l, je me charge d'envoyer, avec une prcision suffisante, un +projectile la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s'cria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze +d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient vous dvoiler mes +secrets ! La poudre gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +suprieure celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune pice, mme faite du meilleur +acier, ne pourra rsister la dflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, aprs trois, quatre, cinq coups, sera dtrior et mis hors +d'usage ! + +-- Ne tirt-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il coterait cher ! + +-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pice ! + +-- Un coup d'un million !... + +-- Qu'importe, s'il peut dtruire un milliard ! + +-- Un milliard ! >> s'cria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser clater l'horreur mle +d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +<< C'est assurment une tonnante et merveilleuse pice d'artillerie, +mais qui, malgr tous ses mrites, justifie absolument ma thse : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention ! + +-- Pas d'invention ! rpondit Herr Schultze en haussant les paules. Je +vous rpte que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >> + +Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une +certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient +pu tre pris distance pour d'autres canons dmonts. << Voil nos +obus >>, dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne +ressemblaient rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes +de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus +extrieurement d'une chemise de plomb propre se mouler sur les +rayures de la pice, ferms l'arrire par une plaque d'acier +boulonne et l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un +bouton de percussion. + +Quelle tait la nature spciale de ces obus ? C'est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +dpassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre. + +<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L'apparence est trompeuse, rpondit Herr Schultze, et le poids ne +diffre pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de +mme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fuse de +verre, revtu de bois de chne, charg, soixante-douze atmosphres de +pression intrieure acide carbonique liquide. La chute dtermine +l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide l'tat gazeux. +Consquence : un froid d'environ cent degrs au-dessous de zro dans +toute la zone avoisinante, en mme temps mlange d'un norme volume de +gaz acide carbonique l'air ambiant. Tout tre vivant qui se trouve +dans un rayon de trente mtres du centre d'explosion est en mme temps +congel et asphyxi. Je dis trente mtres pour prendre une base de +calcul, mais l'action s'tend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-tre cent et deux cents mtres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant trs longtemps dans +les couches infrieures de l'atmosphre, en raison de son poids qui est +suprieur celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprits +septiques plusieurs heures aprs l'explosion, et tout tre qui tente +d'y pntrer prit infailliblement. C'est un coup de canon effet la +fois instantan et durable !... Aussi, avec mon systme pas de blesss, +rien que des morts ! >> + +Herr Schultze prouvait un plaisir manifeste dvelopper les mrites +de son invention. Sa bonne humeur tait venue, il tait rouge d'orgueil +et montrait toutes ses dents. + +<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches +feu braques sur une ville assige ! Supposons une pice pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pices convenablement tablies. Supposons ensuite +toutes nos pices en position, chacune avec son tir rgl, une +atmosphre calme et favorable, enfin le signal gnral donn par un fil +lectrique... En une minute, il ne restera pas un tre vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un vritable ocan d'acide carbonique +aura submerg la ville ! C'est pourtant une ide qui m'est venue l'an +dernier en lisant le rapport mdical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premire +inspiration Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom la proprit +curieuse que possde son atmosphre d'asphyxier un chien ou un +quadrupde quelconque bas sur jambes, sans faire de mal un homme +debout, -- proprit due une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimtres environ que son poids spcifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner ma pense +l'essor dfinitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un +ocan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un +cinquime de ce gaz suffit rendre l'air irrespirable. >> + +Marcel ne disait pas un mot. Il tait vritablement rduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en +abuser. + +<< Il n'y a qu'un dtail qui m'ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C'est que je n'ai pas russi supprimer le bruit de l'explosion. +Cela donne trop d'analogie mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu ce que ce serait, si j'arrivais obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit cent mille +hommes la fois, par une nuit calme et sereine ! >> + +L'idal enchanteur qu'il voquait rendit Herr Schultze tout rveur, et +peut-tre sa rverie, qui n'tait qu'une immersion profonde dans un +bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolonge, si Marcel ne +l'et interrompue par cette observation : + +<< Trs bien, monsieur, trs bien ! mais mille canons de ce genre c'est +du temps et de l'argent. + +-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est nous ! +>> + +Et, en vrit, ce Germain, le dernier de son cole, croyait ce qu'il +disait ! + +<< Soit, rpondit Marcel. Votre obus, charg d'acide carbonique, n'est +pas absolument nouveau, puisqu'il drive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des annes ; mais il peut tre minemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement lger pour son volume, et si celui-l va jamais + dix lieues !... + +-- Il n'est fait que pour aller deux lieues, rpondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-l et contient cent petits +canons symtriquement disposs encastrs les uns dans les autres comme +les tubes d'une lunette, et qui, aprs avoir t lancs comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir leur tour de petits obus +chargs de matires incendiaires. C'est comme une batterie que je lance +dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parl ! Et, avant +peu, l'exprience en sera faite de telle manire, que les incrdules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchs +terre ! >> + +Les dominos brillaient ce moment d'un si insupportable clat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n'tait pas au bout de ce qu'il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +<< Je vous ai dit qu'avant peu, une exprience dcisive serait tente ! + +-- Comment ? O ?... s'cria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chane des +Cascade-Mounts, lanc par mon canon de la plate-forme !... O ? Sur une +cit dont dix lieues au plus nous sparent, qui ne peut s'attendre ce +coup de tonnerre, et qui s'y attendt-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants rsultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 + onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparatra +du sol amricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura dchan tous les feux du ciel son tour ! >> + +Cette fois, cette dclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +<< Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils +cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est +condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isole, a mis sans s'en douter ma porte le plus +magnifique champ d'expriences. >> + +Marcel ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre. + +<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organis sous d'autres rapports, un fonds d'ides celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y +a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l'est au mme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insense ; s'y ranger et agir dans le sens +qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voil +pourquoi je dtruirai la cit du docteur Sarrasin. Grce mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement bout des cent +mille rveurs qui constituent l-bas un groupe condamn prir. >> + +Marcel, comprenant l'inutilit de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus le ramener. + +Tous deux quittrent alors la chambre des obus, dont les portes +secret furent refermes, et ils redescendirent la salle manger. + +De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +bire sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu'il avait casse, et s'adressant au valet de pied : + +<< Arminius et Sigimer sont-ils l ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir porte de ma voix. >> + +Lorsque le domestique eut quitt la salle manger, le Roi de l'Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +duret mtallique. + +<< Rellement, dit-il, vous excuterez ce projet ? + +-- Rellement. Je connais, un dixime de seconde prs en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vcu. + +-- Peut-tre auriez-vous d tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, dcidment vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >> + +Marcel, sur ces derniers mots, s'tait lev. + +<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? >> + +Le timbre rsonna. Arminius et Sigimer, deux gants, apparurent la +porte de la salle. + +<< Vous avez voulu connatre mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu' mourir. >> + +Marcel ne rpondit pas. + +<< Vous tes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une lgret impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me dfend d'en compromettre le succs +pour une considration d'une valeur relative aussi minime que la vie +d'un homme, -- mme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime +tout particulirement la bonne organisation crbrale. Aussi, je +regrette vritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entran trop loin et me mette prsent dans la ncessit de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intrts +auxquels je me suis consacr, il n'y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pntr mon secret que votre +prdcesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de +dynamite !... La rgle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! +Je n'y puis rien changer. >> + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, +l'enttement bestial de cette tte chauve, qu'il tait perdu. Aussi ne +se donna-t-il mme pas la peine de protester. + +<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera pargne. Un +matin, vous ne vous rveillerez pas. Voil tout. >> + +Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen et consign dans +sa chambre, dont la porte fut garde par les deux gants. + +Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frmissant d'angoisse +et de colre, au docteur, tous les siens, tous ses compatriotes, +tous ceux qu'il aimait ! + +<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! >> + +IX << P.P.C. >> + +La situation, en effet, tait excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d'existence taient maintenant comptes, et qui +voyait peut-tre arriver sa dernire nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se rveiller, +ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pense ne +parvenait pas quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +<< Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, quitter Stahlstadt, +comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !" >> + +Puis, les ides de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +<< Ce misrable Schultze ! pensait-il. En admettant mme qu'il ait +exagr les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entire il est certain qu'il peut +d'un seul coup en incendier une partie considrable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imagin l, et, malgr la distance qui spare les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois suprieure la vitesse obtenue jusqu' +ici ! Quelque chose comme dix mille mtres, deux lieues et demie la +seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n'clate pas au premier coup !... Et il n'clatera pas, car +il est fait d'un mtal dont la rsistance l'clatement est presque +infinie ! Le coquin connat trs exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +prcision mathmatique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le +centre mme de la cit ! Comment en prvenir les infortuns habitants ! +>> + +Marcel n'avait pas ferm l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s'tait vainement tendu pendant toute cette +insomnie fivreuse. + +<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m'pargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l'emportant sur l'inquitude, se soit empar de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me rserve-t-il donc ? Songe-t-il me tuer avec +quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a +discrtion ? N'emploiera-t-il pas plutt ce gaz l'tat liquide tel +qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour l'tat +gazeux dterminera un froid de cent degrs ! Et le lendemain, la +place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitu, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu'une momie dessche, glace, racornie !... Ah ! +le misrable ! Eh bien, que mon coeur se sche, s'il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable temprature, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauvs ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +>> + +En prononant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu'il dt se croire renferm dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extrme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme +d'habitude, dans le jardin o il avait coutume de se promener. + +<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C'est dj quelque chose ! >> Seulement, +peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans tre escort des deux +personnages qui rpondaient aux noms historiques, ou plutt +prhistoriques, d'Arminius et de Sigimer. + +Il s'tait dj demand plus d'une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien tre la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculens, aux faces +rouges embroussailles de moustaches paisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'taient les excuteurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux gants le tenaient vue, couchaient la porte de sa chambre, +embotaient le pas derrire lui s'il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajout leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en rponse que +des regards froces. Mme l'offre d'un verre de bire, qu'il avait +quelque raison de croire irrsistible, tait reste infructueuse. Aprs +quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un +seul --, la pipe, qu'ils prenaient la libert de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il +s'tait jur lui-mme de fuir, et rien ne devait tre nglig de ce +qui pouvait amener son vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s'y prendre ? + +Au moindre signe de rvolte ou de fuite, Marcel tait sr de recevoir +deux balles dans la tte. En admettant qu'il ft manqu, il se trouvait +au centre mme d'une triple ligne fortifie, borde d'un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l'ancien lve de l'Ecole centrale s'tait +correctement pos le problme en mathmaticien. + +<< Soit un homme gard vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus arms jusque aux dents. +Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'chapper la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste sortir d'une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveills... >> + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta + une impossibilit. + +Enfin, l'extrme gravit de la situation donna-t-elle ses facults d +invention le coup de fouet suprme ? Le hasard dcida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s'arrtrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste +dont l'aspect le frappa. + +C'tait une plante de triste mine, herbace, feuilles alternes, +ovales, aigus et gmines, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monoptales et soutenues par un pdoncule axillaire. + +Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnatre dans cet arbuste la physionomie caractristique de +la famille des solanaces. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la mcha lgrement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s'tait pas tromp. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagn d'un commencement de nauses 1'avertit bientt qu'il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est--dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flnant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui +s'tendait vers le sud du parc pour aller alimenter, l'une de ses +extrmits, une cascade assez servilement copie sur celle du bois de +Boulogne. + +<< O donc se dgage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel. + +C'tait d'abord dans le lit d'une petite rivire, qui, aprs avoir +dcrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver l un dversoir, et, selon toute apparence, +la rivire s'chappait en l'emplissant travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit l une porte de sortie. Ce n'tait pas une porte +cochre videmment, mais c'tait une porte. + +<< Et si le canal tait barr par des grilles de fer ! objecta tout +d'abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas t inventes pour +roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >> +rpliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les rsolutions +hardies. + +En deux minutes, la dcision de Marcel fut prise. Une ide -- ce qu'on +appelle une ide ! -- lui tait venue, ide irralisable, peut-tre, +mais qu'il tenterait de raliser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l'arbuste fleurs rouges, il en +dtacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentr dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +scher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +craser, et les mla son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, son extrme surprise, se +rveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonc ce +projet de se dfaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de +dtruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui tait laisse de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but tait simplement d'veiller la +curiosit d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils taient, +ces deux brutes devaient bientt en venir remarquer l'arbuste dont il +cueillait les feuilles, imiter son opration et essayer du got que +ce mlange communiquait au tabac. + +Le calcul tait juste, et le rsultat prvu se produisit pour ainsi +dire mcaniquement. + +Ds le sixime jour -- c'tait la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derrire lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air +d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient scher la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +mlaient leur tabac. Ils semblaient mme se pourlcher les lvres +l'avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n'tait pas assez d'chapper leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilit de passer par le canal, travers la +masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs +kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie, +dj condamne, tait fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la +dernire promenade. L'insparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hsiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea dlibrment +vers un btiment lev dans un massif, et qui n'tait autre que +l'atelier des modles. Il choisit un banc cart, bourra sa pipe et se +mit la fumer. + +Aussitt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prtes, +s'installrent sur le banc voisin et commencrent aspirer des +bouffes normes. + +L'effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons +billaient et s'tiraient l'envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs +ttes se renversrent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulrent terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu'un t perptuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamne par Herr Schultze, aurait cess d'exister. + +Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle +renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines vapeur, locomobiles, pompes d'puisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en +bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation, +et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, +n'y manquaient pas. + +La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre excution. En mme temps qu'il allait +prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des +modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la +casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier, +propre scier le fer, qui tait pendue un des rteliers d'outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de +sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de +lgers modles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires +combustibles, projetait d'intenses flammes travers les fentres de la +salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, tranant leurs engins vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au mme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la prsence tait bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudires vapeur avaient t mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit. +C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur +les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait son contact au lieu de +l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on +devait renoncer tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de +cet incendie tait grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas, +d'ailleurs, faire la part du feu. Le muse des modles tait isol +dans le parc, et il tait maintenant certain qu'il serait consum tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien prserver du +btiment lui-mme, fit entendre ces mots jets d'une voix clatante : + +<< Dix mille dollars qui sauvera le modle n 3175, enferm sous la +vitrine du centre ! >> + +Ce modle tait prcisment le gabarit du fameux canon perfectionn par +Schultze, et plus prcieux pour lui qu'aucun des autres objets enferms +dans le muse. + +Mais, pour sauver ce modle, il s'agissait de se jeter sous une pluie +de feu, travers une atmosphre de fume noire qui devait tre +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, +malgr l'appt des dix mille dollars, personne ne rpondait l'appel +de Herr Schultze. + +Un homme se prsenta alors. + +C'tait Marcel. + +<< J'irai, dit-il. + +-- Vous ! s'cria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononce contre vous ! + +-- Je n'ai pas la prtention de m'y soustraire, mais d'arracher la +destruction ce prcieux modle ! + +-- Va donc, rpondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu russis, +les dix mille dollars seront fidlement remis tes hritiers. + +-- J'y compte bien >>, rpondit Marcel. + +On avait apport plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prpars +en cas d'incendie, et qui permettent de pntrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait dj fait usage, lorsqu'il avait tent +d'arracher la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, charg d'air sous une pression de plusieurs +atmosphres, fut aussitt plac sur son dos. La pince fixe son nez, +l'embouchure des tuyaux sa bouche, il s'lana dans la fume. + +<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le +rservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >> + +On l'imagine aisment, Marcel ne songeait en aucune faon sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au pril de sa vie, +la salle emplie de fume, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcines, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment o le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'chappait +par une porte oppose qui s'ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite rivire, en descendre la berge jusqu'au dversoir +inconnu qui l'entranait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans +hsitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait +sept huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter, +car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il +s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier. + +<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est l +! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et +je suis perdu ! >> + +Marcel avait conserv tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta un obstacle. + +C'tait une grille de fer, monte sur gonds, qui fermait le canal. + +<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commena +scier le pne l'affleurement de la gche. + +Cinq minutes de travail n'avaient pas encore dtach ce pne. La grille +restait obstinment ferme. Dj Marcel ne respirait plus qu'avec une +difficult extrme. L'air, trs rarfi dans le rservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantit. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant la tte, tout +indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il rsistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygne que ses poumons taient impropres dgager de +ce milieu !... mais le pne ne cdait pas, quoique largement entam ! + +A ce moment, la scie lui chappa. + +<< Dieu ne peut tre contre moi ! >> pensa-t-il. + +Et, secouant la grille deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le suprme instinct de la conservation. + +La grille s'ouvrit. Le pne tait bris, et le courant emporta +l'infortun Marcel, presque entirement suffoqu, et qui s'puisait +aspirer les dernires molcules d'air du rservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans +l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi +les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre +humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t +victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu +dans les ateliers de l'usine. + +Le modle si prcieux n'avait donc pas pu tre sauv, mais l'homme qui +possdait les secrets du Roi de l'Acier tait mort. + +<< Le Ciel m'est tmoin que je voulais lui pargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une conomie de +dix mille dollars ! >> + +Et ce fut toute l'oraison funbre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l'poque laquelle se passaient les vnements qui ont +t raconts ci-dessus, une revue couverture saumon, intitule +_Unsere Centurie_ (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulirement got par les +dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait +tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel. + +<< Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire +qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande +rpublique amricaine, grce la proportion considrable d'migrants +que renferme sa population, a de longue date habitu le monde une +succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est +vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme +n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement +arrive au plus haut degr de prosprit. + +<< Cette merveilleuse cit s'est leve comme par enchantement sur la +rive embaume du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'ide premire de cette entreprise +appartiennent un Franais, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, tant donn que ce mdecin peut se targuer d'une parent +loigne avec notre illustre Roi de l'Acier. Mme, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d'un hritage considrable, qui revenait +lgitimement Herr Schultze, n'a pas t trangre la fondation de +France-Ville. Partout o il se fait quelque bien dans le monde, on peut +tre certain de trouver une semence germanique ; c'est une vrit que +nous sommes fiers de constater l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, +nous devons nos lecteurs des dtails prcis et authentiques sur cette +vgtation spontane d'une cit modle. + +<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Mme le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre minent +Tuchtigmann, o sont indiqus avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, mme ce +monument gnreux de la science gographique applique l'art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place o s'lve maintenant la cit nouvelle s'tendait encore, il y a +cinq ans, une lande dserte. C'est le point exact indiqu sur la carte +par le 43e degr 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degr 41' 17" de +longitude l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l'ocan Pacifique et au pied de la chane secondaire des montagnes +Rocheuses qui a reu le nom de Monts-des-Cascades, vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amrique septentrionale. + +<< L'emplacement le plus avantageux avait t recherch avec soin et +choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont dtermin l'adoption, on fait valoir spcialement sa +latitude tempre dans l'hmisphre Nord, qui a toujours t la tte +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une rpublique +fdrative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son indpendance et des droits analogues ceux +que possde en Europe la principaut de Monaco, sous la condition de +rentrer aprs un certain nombre d'annes dans l'Union ; -- sa situation +sur l'Ocan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidente, fertile et minemment salubre du sol ; -- la +proximit d'une chane de montagnes qui arrte la fois les vents du +nord, du midi et de l'est, en laissant la brise du Pacifique le soin +de renouveler l'atmosphre de la cit, -- la possession d'une petite +rivire dont l'eau frache, douce lgre, oxygne par des chutes +rptes et par la rapidit de son cours, arrive parfaitement pure la +mer ; -- enfin, un port naturel trs ais dvelopper par des jetes +et form par un long promontoire recourb en crochet. + +<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de +belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fivre de 1'or vnt se mettre la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les ppites taient petites et rares. + +<< Le choix du territoire, quoique dtermin seulement par des tudes +srieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et +n'avait pas ncessit d'expdition spciale. La science du globe est +maintenant assez avance pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les rgions les plus lointaines des renseignements exacts +et prcis. + +<< Ce point dcid, deux commissaires du comit d'organisation ont pris + Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivs en onze jours + New York, et sept jours plus tard San Francisco, o ils ont mobilis +un steamer, qui les dposait en dix heures au site dsign. + +<< S'entendre avec la lgislature d'Oregon, obtenir une concession de +terre allonge du bord de la mer la crte des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, dsintresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits rels ou supposs, tout cela n'a pas pris plus d'un mois. + +<< En janvier 1872, le territoire tait dj reconnu, mesur, jalonn, +sond, et une arme de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contrematres et ingnieurs europens, tait l'oeuvre. +Des affiches placardes dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajout en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent amricain, et une +rclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +mme t inutile d'adopter le procd de publicit en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptes sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu'une compagnie tait venue offrir prix rduits. Il faut dire aussi +que l'affluence des coolies chinois dans l'Amrique occidentale jetait + ce moment une perturbation grave sur le march des salaires. +Plusieurs Etats avaient d recourir, pour protger les moyens +d'existence de leurs propres habitants et pour empcher des violences +sanglantes, une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint point pour les empcher de prir. Leur +rmunration uniforme fut fixe un dollar par jour, qui ne devait +leur tre pay qu'aprs l'achvement des travaux, et des vivres en +nature distribus par l'administration municipale. On vita ainsi le +dsordre et les spculations hontes qui dshonorent trop souvent ces +grands dplacements de population. Le produit des travaux tait dpos +toutes les semaines, en prsence des dlgus, la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, ne +plus revenir. Prcaution indispensable pour se dbarrasser d'une +population jaune, qui n'aurait pas manqu de modifier d'une manire +assez fcheuse le type et le gnie de la Cit nouvelle. Les fondateurs +s'tant d'ailleurs rserv le droit d'accorder ou de refuser le permis +de sjour, l'application de la mesure a t relativement aise. + +<< La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un +embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant la ville de Sacramento. On eut +soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces +travaux et ceux du port furent pousss avec une activit +extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce +jour rests en Europe. + +<< Dans cet intervalle, les plans gnraux de la ville, le dtail des +habitations et des monuments publics avaient t arrts. + +<< Ce n'taient pas les matriaux qui manquaient : ds les premires +nouvelles du projet, l'industrie amricaine s'tait empresse d'inonder +les quais de France-Ville de tous les lments imaginables de +construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils +dcidrent que la pierre de taille serait rserve pour les difices +nationaux et pour l'ornementation gnrale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossirement moules avec un gteau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques lgres, parfaitement rgulires de forme, de poids et +de densit, transperces dans le sens de leur longueur d'une srie de +trous cylindriques et parallles. Ces trous, assembls bout bout, +devaient former dans l'paisseur de tous les murs des conduits ouverts + leurs deux extrmits, et permettre ainsi l'air de circuler +librement dans l'enveloppe extrieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'ide gnrale du +Bien-Etre, sont empruntes au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Socit royale de Londres.] Cette disposition avait en +mme temps le prcieux avantage d'amortir les sons et de procurer +chaque appartement une indpendance complte. + +<< Le comit ne prtendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il tait plutt l'adversaire de cette uniformit +fatigante et insipide ; il s'tait content de poser un certain nombre +de rgles fixes, auxquelles les architectes taient tenus de se plier : + +<< 1 Chaque maison sera isole dans un lot de terrain plant d'arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affecte une seule famille. + +<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux tages ; l'air et la lumire ne +doivent pas tre accapars par les uns au dtriment des autres. + +<< 3 Toutes les maisons seront en faade dix mtres en arrire de la +rue, dont elles seront spares par une grille hauteur d'appui. +L'intervalle entre la grille et la faade sera amnag en parterre. + +<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetes, conformes +au modle. Toute libert est laisse aux architectes pour +l'ornementation. + +<< 5 Les toits seront en terrasses, lgrement inclins dans les +quatre sens, couverts de bitume, bords d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canaliss pour +l'coulement immdiat des eaux de pluie. + +<< 6 Toutes les maisons seront bties sur une vote de fondations, +ouverte de tous cts, et formant sous le premier plan d'habitation un +sous-sol d'aration en mme temps qu'une halle. Les conduits eau et +les dcharges y seront dcouvert, appliqus au pilier central de la +vote, de telle sorte qu'il soit toujours ais d'en vrifier l'tat, +et, en cas d'incendie, d'avoir immdiatement l'eau ncessaire. L'aire +de cette halle, leve de cinq six centimtres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sable. Une porte et un escalier spcial la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions mnagres pourront s'oprer l sans blesser la +vue ou l'odorat. + +<< 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement +l'usage ordinaire, placs l'tage suprieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire +artificielle et l'eau, mise prix rduit la disposition des +habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux cet +tage. + +<< 8 Le plan des appartements est laiss la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux lments de maladie, vritables nids miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +prcieux assembls en mosaques par d'habiles bnistes, auraient tout + perdre se cacher sous des lainages d'une propret douteuse. Quant +aux murs, revtus de briques vernies, ils prsentent aux yeux l'clat +et la varit des appartements intrieurs de Pompi, avec un luxe de +couleurs et de dure que le papier peint, charg de ses mille poisons +subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade. + +<< 9 Chaque chambre coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette pice, o se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus are et en mme temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d'un sommier jours et d'un matelas de laine frquemment +battu, sont les seuls meubles ncessaires. Les dredons, couvre-pieds +piqus et autres, allis puissants des maladies pidmiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, lgres et +chaudes, faciles blanchir, suffisent amplement les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les toffes susceptibles de frquents +lavages. + +<< 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de +bois ou de houille, mais toute chemine correspond une bouche d'appel +d'air extrieur. Quant la fume, au lieu d'tre expulse par les +toits, elle s'engage travers des conduits souterrains qui l'appellent +dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire +des maisons, raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle +est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge + l'tat incolore, une hauteur de trente-cinq mtres, dans +l'atmosphre. + +<< Telles sont les dix rgles fixes, imposes pour la construction de +chaque habitation particulire. + +<< Les dispositions gnrales ne sont pas moins soigneusement tudies. + +<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et +rgulier, de manire pouvoir se prter tous les dveloppements. Les +rues, croises angles droits, sont traces distances gales, de +largeur uniforme, plantes d'arbres et dsignes par des numros +d'ordre. + +<< De demi-kilomtre en demi-kilomtre, la rue, plus large d'un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et prsente sur un de ses cts +une tranche dcouvert pour les tramways et chemins de fer +mtropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est rserv et +orn de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +<< Pour obtenir le droit de rsidence France-Ville, il suffit, mais +il est ncessaire de donner de bonnes rfrences, d'tre apte exercer +une profession utile ou librale, dans l'industrie, les sciences ou les +arts, de s'engager observer les lois de la ville. Les existences +oisives n'y seraient pas tolres. + +<< Les difices publics sont dj en grand nombre. Les plus importants +sont la cathdrale, un certain nombre de chapelles, les muses, les +bibliothques, les coles et les gymnases, amnags avec un luxe et une +entente des convenances hyginiques vritablement dignes d'une grande +cit. + +<< Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre +ans suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue +tous une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur +leurs simples habits comme un dshonneur vritable. + +<< Cette question de la propret individuelle et collective est du +reste la proccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, dtruire et annuler aussitt qu'ils sont +forms les miasmes qui manent constamment d'une agglomration humaine, +telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des gouts sont centraliss hors de la ville, traits par des +procds qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +<< L'eau coule partout flots. Les rues, paves de bois bitum, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour +hollandaise. Les marchs alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines svres sont appliques aux ngociants qui +osent spculer sur la sant publique. Un marchand qui vend un oeuf +gt, une viande avarie, un litre de lait sophistiqu, est tout +simplement trait comme un empoisonneur qu'il est. Cette police +sanitaire, si ncessaire et si dlicate, est confie des hommes +expriments, de vritables spcialistes, levs cet effet dans les +coles normales. + +<< Leur juridiction s'tend jusqu'aux blanchisseries mmes, toutes +tablies sur un grand pied, pourvues de machines vapeur, de schoirs +artificiels et surtout de chambres dsinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient son propritaire sans avoir t vritablement blanchi +fond, et un soin spcial est pris de ne jamais runir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple prcaution est d'un effet +incalculable. + +<< Les hpitaux sont peu nombreux, car le systme de l'assistance +domicile est gnral, et ils sont rservs aux trangers sans asile et + quelques cas exceptionnels. Il est peine besoin d'ajouter que +l'ide de faire d'un hpital un difice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un mme foyer d'infection sept huit cents malades, +n'a pu entrer dans la tte d'un fondateur de la cit modle. Loin de +chercher, par une trange aberration, runir systmatiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu' les isoler. C'est +leur intrt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, mme, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hpitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites +de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle +spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes +volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multiplies autant qu'il est ncessaire. + +<< Une innovation ingnieuse, rattache ce service, est celle d'un +corps de gardes-malades prouves, dresses spcialement ce mtier +tout spcial, et tenues par l'administration centrale la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +mdecins les auxiliaires les plus prcieux et les plus dvous. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +ncessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d'empcher la propagation de la maladie en mme temps +qu'elles soignent le malade. + +<< On ne finirait pas si l'on voulait numrer tous les +perfectionnements hyginiques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugurs. Chaque citoyen reoit son arrive une petite brochure, +o les principes les plus importants d'une vie rgle selon la science +sont exposs dans un langage simple et clair. + +<< Il y voit que l'quilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des ncessits de la sant ; que le travail et le repos sont galement +indispensables ses organes ; que la fatigue est ncessaire son +cerveau comme ses muscles ; que les neuf diximes des maladies sont +dues la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines" +sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des lgumes sains et simplement prpars, dormir rgulirement sept +huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sant. + +<< Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement parler de cette cit singulire comme +d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois +bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872, +l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en +possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874. + +<< Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut, +les maisons taient livres des prix trs modrs et loues des +conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance +politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la +douceur du climat ont contribu appeler l'migration. A l'heure qu'il +est, France-Ville compte prs de cent mille habitants. + +<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intresser, c'est que +l'exprience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalit annuelle, dans les villes les plus favorises de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, France-Ville la moyenne de ces cinq +dernires annes n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite pidmie de fivre paludenne qui a signal la +premire campagne. Celui de l'an dernier, pris sparment, n'est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : quelques +exceptions prs, toutes les morts actuellement enregistres ont t +dues des affections spcifiques et la plupart hrditaires. Les +maladies accidentelles ont t la fois infiniment plus rares, plus +limites et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +pidmies proprement dites, on n'en a point vu. + +<< Les dveloppements de cette tentative seront intressants suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un rgime +aussi scientifique sur toute la dure d'une gnration, plus forte +raison de plusieurs gnrations, ne pourrait pas amortir les +prdispositions morbides hrditaires. + +<< "Il n'est assurment pas outrecuidant de l'esprer, a crit un des +fondateurs de cette tonnante agglomration, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du rsultat ! Les hommes vivant jusqu' quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! " + +<< Un tel rve a de quoi sduire ! + +<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincre, +nous n'avons qu'une foi mdiocre dans le succs dfinitif de +l'exprience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comit o l'lment latin +domine et dont l'lment germanique a t systmatiquement exclu. C'est +l un fcheux symptme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien +fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +dfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu dblayer le +terrain, lucider quelques points spciaux ; mais ce n'est pas encore +sur ce point de l'Amrique, c'est aux bords de la Syrie que nous +verrons s'lever un jour la vraie cit modle. >> + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fix par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger +qui les menaait. + +Il tait sept heures du soir. + +Cache dans d'pais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cit +s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et prsentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arroses avec soin, rafrachies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anim. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air tait tide, le ciel +bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait t frapp de l'air de +sant des habitants, de l'activit qui rgnait dans les rues. On +fermait justement les acadmies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliothque, qui taient runies dans le mme quartier et o +d'excellents cours publics taient organiss par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait chaque lve de s'approprier lui +seul tout le fruit de la leon. La foule, sortant de ces +tablissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L'aspect gnral tait tout de calme et de satisfaction. + +C'tait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bti sa demeure. L, tout d'abord -- car cette +maison fut construite une des premires --, le docteur tait venu +s'tablir dfinitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvis, avait voulu rester Paris, mais il +n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +migr avec sa femme et sa fille la cte de l'Oregon, Octave tait +rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de +l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il +avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro +un. + +Jusque-l, Marcel avait t la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-mme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d'enfance finit peu peu par mener Paris ce qu'on appelle la vie +grandes guides. Le mot tait, dans le cas prsent, d'autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le sige lev d'un +norme coach quatre chevaux, perptuellement en voyage entre l'avenue +Marigny, o il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tt, +savait peine rester en selle sur les chevaux de mange qu'il louait +l'heure, tait devenu subitement un des hommes de France les plus +profondment verss dans les mystres de l'hippologie. Son rudition +tait emprunte un groom anglais qu'il avait attach son service et +qui le dominait entirement par l'tendue de ses connaissances +spciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matines. Ses soires appartenaient aux petits thtres et aux salons +d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y +trouvait rendait son argent un hommage que ses seuls mrites +n'avaient pas rencontr ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idal de la +distinction. Chose particulire, la liste, somptueusement encadre, qui +figurait dans le salon d'attente, ne portait gure que des noms +trangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du +moins en les numrant, dans l'antichambre d'un collge hraldique. +Mais, si l'on pntrait plus avant, on pensait plutt se trouver dans +une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s'tre donn rendez-vous l. +Suprieurement habills, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu'un got marqu pour les toffes blanchtres rvlt l'ternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces ples +>>. + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivr de cet encens, ne s'apercevait +pas qu'il perdait rgulirement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-tre certains membres du club, en leur qualit +d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits l'hritage de la Bgum. +En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave +Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les +deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son +intelligence un degr suprieur de culture et de force, et le joli +garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires +de club et d'curie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le mme terrain indpendant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin, +l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques +millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine +menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il +demeurait donc France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, en juger du moins par l'apparence, tait alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, laquelle son sjour de quatre +annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits +amricaines, ajoutes toutes les grces franaises. Sa mre disait +parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue. + +Quant Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son +dauphin, le fils an de ses esprances, elle tait aussi compltement +heureuse qu'on peut l'tre ici-bas, car elle s'associait tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grce son immense fortune. + +Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu, sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de +Scession, qui avait laiss un bras Pittsburgh et une oreille +Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de +l'enseignement dans la nouvelle cit. + +La conversation roulait sur les projets de l'administration de la +ville, sur les rsultats dj obtenus dans les tablissements publics +de toute nature, institutions, hpitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement +religieux n'tait pas oubli, avait fond plusieurs coles primaires o +les soins du matre tendaient dvelopper l'esprit de l'enfant en le +soumettant une gymnastique intellectuelle, calcule de manire +suivre l'volution naturelle de ses facults. On lui apprenait aimer +une science avant de s'en bourrer, vitant ce savoir qui, dit +Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pntre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien prpare saurait, elle-mme, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d'hygine taient au premier rang dans une ducation si bien +ordonne. C'est que l'homme, corps et esprit, doit tre galement +assur de ces deux serviteurs ; si l'un fait dfaut, il en souffre, et +l'esprit lui seul succomberait bientt. + +A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de +prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des +congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la +rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de +la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle +Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des +cits. + +Il faut dire aussi que l'ducation militaire des lves se faisait dans +les Lyces concurremment avec l'ducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +lments de stratgie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, dclara-t-il +qu'il tait enchant de toutes ses recrues. + +<< Elles sont, dit-il, dj accoutumes aux marches forces, la +fatigue, tous les exercices du corps. Notre arme se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour o il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplins. >> + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intrt, que le +docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mmes. + +On tait la fin du dner ; le dessert venait d'tre enlev, et, selon +l'habitude anglo-saxonne qui avait prvalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commence, et entamaient les plus hautes questions +d'conomie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C'tait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'tait toujours +montre extrmement favorable la fondation puis au dveloppement de +France-Ville, et les notables de la cit avaient l'habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux +Etats-Unis leur gard. Cette agglomration de gens heureux, libres, +indpendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amrique des partisans pour +les dfendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ tait pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d'admiration et d'estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dchir la bande du journal +et jet machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupfaction la lecture des quelques lignes +suivantes, qu'il lut voix basse d'abord, voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font Stahlstadt dans le but +d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de +dfense... etc. >> + +XII LE CONSEIL + +Ce n'tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu'il tait venu lever cit contre +cit. Mais de l se ruer sur une ville paisible, la dtruire par un +coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant, +l'article du _New York Herald_ tait positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient pntr les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n'y avait pas une heure perdre ! + +Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes +honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait croire le +mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu' +vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui +tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit. + +<< Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne +de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas +un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient anantir son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois +germain, en soit capable ! >> + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux tmoignages d'un journal tout +dvou l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d'abattement pass, le docteur Sarrasin, redevenu matre de lui-mme, +s'adressa ses amis : + +<< Messieurs, leur dit-il, vous tes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme moi de prendre toutes les mesures ncessaires +pour le salut de la ville. Qu'avons nous faire tout d'abord ? + +-- Y a-t-il possibilit d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement viter la guerre ? + +-- C'est impossible, rpliqua Octave. Il est vident que Herr Schultze +la veut tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s'cria le docteur. On s'arrangera pour tre en mesure de lui +rpondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de rsister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre +force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer +nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long, +et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions les fabriquer, puisque +les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de +salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre +l'investissement impossible. + +-- Je vais immdiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur prcda ses htes dans son cabinet de travail. + +C'tait une pice simplement meuble, dont trois cts taient couverts +par des rayons chargs de livres, tandis que le quatrime prsentait, +au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une range de +pavillons numrots, pareils des cornets acoustiques. + +<< Grce au tlphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil +France-Ville en restant chacun chez soi. >> + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanment +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot << prsent ! >> apport successivement par chaque fil +de communication, annona que le Conseil tait en sance. + +Le docteur se plaa alors devant le pavillon de son appareil +expditeur, agita une sonnette et dit : + +<< La sance est ouverte... La parole est mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravit. >> + +Le colonel se plaa son tour devant le tlphone, et, aprs avoir lu +l'article du New York Herald, il demanda que les premires mesures +fussent immdiatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numro 6 lui posa une question : + +<< Le colonel croyait-il la dfense possible, au cas o les moyens sur +lesquels il comptait pour empcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas +russi ? >> + +Le colonel Hendon rpondit affirmativement. La question et la rponse +taient parvenues instantanment chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient prcdes. + +Le numro 7 demanda combien de temps, son estime, les Francevillais +avaient pour se prparer. + +<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils +devaient tre attaqus avant quinze jours. + +Le numro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous prfrable +de la prvenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prvenir, rpondit le colonel, et, si +nous sommes menacs d'un dbarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingus, +ainsi que les officiers d'artillerie les plus expriments, et de leur +confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait +leur soumettre. + +Question du numro 1 : + +<< Quelle est la somme ncessaire pour commencer immdiatement les +travaux de dfense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze vingt millions de dollars. +>> + +Le numro 4 : << Je propose de convoquer immdiatement l'assemble +plnire des citoyens. >> + +Le prsident Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >> + +Deux coups de timbre, frapps dans chaque tlphone, annoncrent +qu'elle tait adopte l'unanimit. + +Il tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dur dix- +huit minutes et n'avait drang personne. + +L'assemble populaire fut convoque par un moyen aussi simple et +presque aussi expditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqu +le vote du Conseil l'htel de ville, toujours par l'intermdiaire de +son tlphone, qu'un carillon lectrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes places dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes taient surmontes de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l'lectricit, s'taient aussitt +arrtes sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressrent de sortir ou +de lever la tte vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un +devoir national les appelait la halle municipale, ils s'empressrent +de s'y rendre. + +A l'heure dite, c'est--dire en moins de quarante-cinq minutes, +l'assemble tait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait dj la +place d'honneur, entour de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui ft donne. + +La plupart des citoyens savaient dj la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +stnographie par le tlphone de l'htel de ville, avait t +immdiatement envoye aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une +dition spciale, placarde sous forme d'affiches. + +La halle municipale tait une immense nef toit de verre, o l'air +circulait librement, et dans laquelle la lumire tombait flots d'un +cordon de gaz qui dessinait les artes de la vote. + +La foule tait debout, calme, peu bruyante. Les visages taient gais. +La plnitude de la sant, l'habitude d'une vie pleine et rgulire, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +motion dsordonne d'alarme ou de colre. + +A peine le prsident eut-il touch la sonnette, huit heures et demie +prcises, qu'un silence profond s'tablit. + +Le colonel monta la tribune. + +L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils +disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs +formidables qu'annonait le New York Herald, destins dtruire +France-Ville et ses habitants. + +<< C'tait eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-tre mieux cder le terrain, et laisser les agresseurs +s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel tait sr d'avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'cho parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cit modle, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, taient ncessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Reprsentants sincres et militants du progrs, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux lev l'art d'amliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils reprsentaient. >> + +Une immense salve d'applaudissements accueillit cette proraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la ncessit de constituer +sans dlai un Conseil de dfense, charg de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux oprations +militaires, la proposition fut adopte. + +Sance tenante, un membre du Conseil civique suggra la convenance de +voter un crdit provisoire de cinq millions de dollars, destins aux +premiers travaux. Toutes les mains se levrent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting tait termin, et les +habitants de France-Ville, s'tant donn des chefs, allaient se +retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d'tre occupe par un +inconnu de l'aspect le plus trange. + +Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait +les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait +calme et rsolue. Ses vtements demi colls son corps et encore +souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de +passer par de terribles preuves. + +A sa vue, tous s'taient arrts. D'un geste imprieux, l'inconnu avait +command tous l'immobilit et le silence. + +Qui tait-il ? D'o venait-il ? Personne, pas mme le docteur Sarrasin, +ne songea le lui demander. + +D'ailleurs, on fut bientt fix sur sa personnalit. + +<< Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait +condamn mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! >> s'taient cris la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se prcipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arrta. + +C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc +la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le +courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes +aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre +enfin, s'il revenait la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme tait rest tendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +dserte, loin de tout secours. + +Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'tait alors +souvenu !... Grce Dieu, il tait donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n'tait plus prisonnier. Toute sa pense se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +<< Eux ! eux ! >> s'cria-t-il alors. + +Par un suprme effort, Marcel parvint se remettre sur pied. + +Dix lieues le sparaient de France-Ville, dix lieues faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, travers cette campagne qui tait +comme abandonne autour de la farouche Cit de l'Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, dix heures et +quart, il arrivait aux premires maisons de la cit du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants taient prvenus du danger qui les menaait ; mais il +comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger tait immdiat, +ni surtout de quelle trange nature il pouvait tre. + +La catastrophe prmdite par Herr Schultze devait se produire ce +soir-l, onze heures quarante-cinq... Il tait dix heures un quart. + +Un dernier effort restait faire. Marcel traversa la ville tout d'un +lan, et, dix heures vingt-cinq minutes, au moment o l'assemble +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'cria-t-il, ni mme dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans prcdent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte dix lieues, est, + l'heure o je parle, braqu contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui prsentent +quelques garanties de solidit, ou qu'ils sortent de la ville +l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se prparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voil pour le moment votre seul ennemi ! Ni armes +ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace +a ddaign les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +ralisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premire fois tromp, +c'est sur cent points la fois que l'incendie va se dclarer +subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points diffrents qu'il +s'agira de faire tout l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive +advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra prserver, +dt mme la ville entire tre dtruite, l'or et le temps pourront les +rebtir ! >> + +En Europe, on et pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en +Amrique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, mme les +plus inattendus. On couta le jeune ingnieur, et, sur l'avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjugue plus encore par l'accent de l'orateur que par ses +paroles, lui obit sans mme songer les discuter. Le docteur +rpondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immdiatement donns, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les rpandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, rsigns subir les horreurs d'un +bombardement ; les autres, pied, cheval, en voiture, gagnrent la +campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la +grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui +pouvait servir combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, la salle des sances, la dlibration continuait l'tat +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel ft obsd par une ide qui ne +laissait place aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses lvres murmuraient ces seuls mots : + +<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son excrable invention ?... >> + +Tout coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un +homme qui demande le silence, et, le crayon la main, il traa d'une +main fbrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu peu son front s'clairer, sa figure devenir +rayonnante : + +<< Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un +cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger +dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en +dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s'il reste craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >> + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait +enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration +de faon la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la +clart succdant aux tnbres, le calme l'angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas la cit du docteur, mais il ne +toucherait << rien du tout >>. Il tait destin se perdre dans +l'espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos des calculs de Marcel, +lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des prcautions prises et ne ngligeons rien de ce qui peut +djouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrter +devant un chec ! + +- Venez ! >> s'cria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s'coulrent. Onze heures quarante-cinq sonnrent +l'horloge !... + +Quatre secondes aprs, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pense, se perdait bien au-del de la ville +avec un sifflement sinistre. + +<< Bon voyage ! s'cria Marcel, en clatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dpass, maintenant, les +limites de l'atmosphre, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >> + +Deux minutes plus tard, une dtonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu'on et cru sorti des entrailles de la terre ! + +C'tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se dplaait +avec une vitesse de cent cinquante lieues la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +<< France-Ville, 14 septembre. + +<< Il me parat convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai pass +fort heureusement, avant-hier soir, la frontire de ses possessions, +prfrant mon salut celui du modle du canon Schultze. + +<< En vous prsentant mes adieux, je manquerais tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connatre, mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie. + +<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable, +s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous +tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer. + +<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas +port, que votre but, grce Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne +pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est +aujourd'hui, votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif. + +<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionn passer hier soir, onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera graviter ainsi +jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale +vingt fois suprieure la vitesse actuelle, soit dix mille mtres la +seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin +avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin toujours +circuler autour de notre globe. + +<< Vous auriez d ne pas l'ignorer. + +<< J'espre, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument dtrior par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l'agrment d'avoir dot le monde +plantaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite. + +<< Marcel BRUCKMANN. >> + +Un exprs partit immdiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans dlai cette lettre Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim +de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait tre hors d'usage. + +Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible son +indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa +poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet +tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle +colre ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les clats ! + +Cependant, Herr Schultze n'tait pas homme s'avouer vaincu. C'est une +lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus chargs d'acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer courte +distance ? + +Apais par un effort soudain, le Roi de l'Acier tait rentr dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il tait clair que France-Ville, plus menace que jamais, ne devait +rien ngliger pour se mettre en tat de dfense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit +connatre au docteur Sarrasin et ses amis tout ce qu'il savait des +prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le +lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de +discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution. + +En tout ceci, Marcel fut bien second par Octave, qu'il trouva +moralement chang et bien son avantage. + +Quelles furent les rsolutions prises ? Personne n'en sut le dtail. +Les principes gnraux furent seuls systmatiquement communiqus la +presse et rpandus dans le public. Il n'tait pas malais d'y +reconnatre la main pratique de Marcel. + +<< Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de +rsistance ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que +d'avoir lutter contre des engins mal connus. >> + +Le tout tait d'empcher l'investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C'est cette question qu'tudiait avec activit le Conseil de dfense, +et, le jour o une affiche annona que le problme tait rsolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +excuter les travaux ncessaires. Aucun emploi n'tait ddaign, qui +devait contribuer l'oeuvre de dfense. Des hommes de tout ge, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail tait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasins dans la ville. La +houille et le fer arrivrent aussi en quantits considrables : le fer, +matire premire de l'armement ; la houille, rservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables la lutte. + +Mais, en mme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fume, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de lgumes desschs s'amoncelaient dans les halles +transformes en magasins. Des troupeaux nombreux taient parqus dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le dcret de mobilisation de tous les hommes en +tat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit tmoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equips simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffs d'un bon chapeau de cuir bouilli, arms de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosss, +levaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pices d'artillerie avait commenc et fut +pousse avec activit. Une circonstance trs favorable ces travaux +tait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possdait la ville et qu'il fut ais de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +tait partout, et partout la hauteur de sa tche. Qu'une difficult +thorique ou pratique se prsentt, il savait immdiatement la +rsoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procd +expditif, un tour de main rapide. Aussi son autorit tait-elle +accepte sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement excuts. + +Auprs de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il +s'tait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y +renona, comprenant qu'il ne devait rien tre, pour commencer, qu'un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y +conduire en soldat modle. A ceux qui firent d'abord mine de le +plaindre : + +<< A chacun selon ses mrites, rpondit-il. Je n'aurais peut-tre pas +su commander !... C'est le moins que j'apprenne obir ! >> + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout coup imprimer aux +travaux de dfense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait ngocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se +succdrent tous les jours. C'tait tantt la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantt le chemin de fer de +Sacramento qui avait t coup par des << uhlans >>, tombs du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitt contredites, taient inventes plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosit de +leurs lecteurs. La vrit, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant Marcel le temps de complter ses +travaux de dfense, n'tait pas sans l'inquiter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +<< Est-ce que ce brigand aurait chang ses batteries et me prparerait +quelque nouveau tour de sa faon ? >> se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d'arrter les navires ennemis, soit d'empcher +l'investissement, promettait de rpondre tout, et Marcel, en ses +moments d'inquitude, redoublait encore d'activit. + +Son unique plaisir et son unique repos, aprs une laborieuse journe, +tait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exig, ds les premiers jours, qu'il vnt +habituellement dner chez lui, sauf dans le cas o il en serait empch +par un autre engagement ; mais, par un phnomne singulier, le cas d'un +engagement assez sduisant pour que Marcel renont ce privilge ne +s'tait pas encore prsent. L'ternelle partie d'checs du docteur +avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intrt assez +palpitant pour expliquer cette assiduit. Force est donc de penser +qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-tre pourra-t- on en +souponner la nature, quoique, assurment, il ne la souponnt pas +encore lui-mme, en observant l'intrt que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils +taient tous trois assis prs de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes prparaient ce qui pouvait tre ncessaire au service +futur des ambulances. + +<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montr le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intressait + tous les travaux de la dfense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, rpondait Marcel. + +-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre dtail industriel +reprsente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le gnie a +creus hier cinq cents nouveaux mtres de fosss ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n'est mme pas assez ! De ce train-l nous n'aurons pas +termin l'enceinte la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes rien. + +-- Bonnes rien ! s'criait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitt pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs mres, de leurs femmes, de +leurs fiances ? Leur ardeur, tous, d'o leur vient-elle, sinon de +vous, et qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >> + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrta. Mlle Jeanne n'insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut oblige de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait +sans doute expliquer le zle du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappel par la tche impitoyable, press d'aller +achever un projet ou un devis, s'arrachait regret cette douce +causerie, il emportait avec lui l'inbranlable rsolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s'attendait gure ce qui allait arriver, et, cependant, c'tait +la consquence naturelle, inluctable, de cet tat de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui tait la loi +fondamentale de la Cit de l'Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condense et en quelque sorte +algbrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une +des plus animes et des plus tranges du monde. Par une consquence +naturelle de la position gographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractre cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marqus. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, la taille leve, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus foncs, aux membres plus souples et plus fins. Le Ngre y +rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynsien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, la natte soigneusement +tresse, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L'ouverture du march du 12 octobre, cette Bourse unique au monde, ne +prsenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou +gravement, selon leurs tempraments particuliers, changer des poignes +de main, se diriger vers la buvette et prluder, par des libations +propitiatoires, aux oprations de la journe. Ils allrent, un un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numrots qui reoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonns, en tirer d'normes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait. + +Bientt, les premiers cours du jour se formrent, en mme temps que la +foule affaire grossissait insensiblement. Un lger brouhaha s'leva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les dpches tlgraphiques commencrent alors pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt +s'ajouter sur la muraille du nord la collection des tlgrammes +placards par les gardes de la Bourse. + +L'intensit du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se prcipitaient vers le bureau +tlgraphique, apportaient des rponses. Tous les carnets taient +ouverts, annots, raturs, dchirs. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mystrieux sembla passer comme un frisson travers +ces groupes agits. + +Une nouvelle tonnante, inattendue, incroyable, venait d'tre apporte +par l'un des associs de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidit de l'clair. + +Les uns disaient : + +<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fume sans feu ! + +-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage reprsentent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s'criait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriqus ! rpliquait celui-l. + +-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les raliser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-l n'arrivaient pas tous les jours et aux +maisons rputes les plus solides ! + +-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville ! + +-- Aprs tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forme, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte +pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lance par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le tlgramme qui le dit vient d'tre placard +l'instant ! >> + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dpches. La +dernire bande de papier bleu tait libelle en ces termes : + +<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. >> + +Cette fois, il n'y avait plus douter, quelque surprenante que ft la +nouvelle, et les hypothses commencrent se donner carrire. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle +de Herr Schultze, commencrent inonder la place. C'tait la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisime ordre. + +D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l'vnement se dchanaient avec fureur. + +Le march de San Francisco, si lourd le matin, dire d'experts, ne +l'tait certes pas deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel dchanement effrn de la spculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union +amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de +l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombs zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre, +ils se trouvrent subitement ports cent quatre-vingts dollars l'cre +demand ! + +Ds le soir mme, les boutiques nouvelles furent prises d'assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_, +l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractres +gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces +informations se rduisaient, en somme, presque nant. + +Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, accepte par Herr Schultze, tire par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant t prsente Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l'Acier, New York, ces messieurs avaient constat +que la balance porte au crdit de leur client tait insuffisante pour +parer cet norme paiement, et lui avaient immdiatement donn avis +tlgraphique du fait, sans recevoir de rponse ; qu'ils avaient alors +recouru leurs livres et constat avec stupfaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur taient parvenues de +Stahlstadt ; qu' dater de ce moment les traites et les chques tirs +par Herr Schultze sur leur caisse s'taient accumuls quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner leur lieu d'origine avec la +mention << No effects >> (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les tlgrammes +inquiets, les questions furieuses, s'taient abattus d'une part sur la +maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une rponse dcisive tait arrive. + +<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le tlgramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystre. Il n'a pas +laiss d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >> + +Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des +cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au +tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques +heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances +connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voil ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, +quelques amplifications prs. Il va sans dire qu'ils annonaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus indits et les plus +spciaux. + +Et, de fait, il n'en tait pas un qui n'et ds la premire heure +expdi ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Ds le 14 octobre au soir, la Cit de l'Acier s'tait vue investie par +une vritable arme de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette arme vint se briser comme une vague contre l'enceinte +extrieure de Stahlstadt. La consigne tait toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +sduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les +contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur, +qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte +de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute + l'autre dominait encore obscurment les inquitudes. + +A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continu +comme l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tche partielle dans l'horizon limit de sa section. Les +caisses particulires avaient pay les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu' ce jour aux ncessits +locales. Mais la centralisation tait pousse Stahlstadt un trop +haut degr de perfection, le matre s'tait rserv une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrant +pas, dans un temps trs court, un arrt forc de la machine. C'est +ainsi que, du 17 septembre, jour o pour la dernire fois, le Roi de +l'Acier avait sign des ordres, jusqu'au 13 octobre, o la nouvelle de +la suspension des paiements avait clat comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considrables --, passes par la poste de Stahlstadt, avaient +t dposes la bote du Bloc central, et, sans nul doute, taient +arrives au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se rservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song +seulement sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face +de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun, +vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --, +comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite +de son mandat, avait attendu, temporis, << vu venir >> les vnements. + +A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire +s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons +intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi, +sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions +lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida +pas aisment souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des +pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze +s'tait drob ses cranciers. + +C'est tout ce que les reporters purent arriver savoir. Le clbre +Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi soutirer des aveux +politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle, +l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annonc au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas +t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de +s'avouer eux-mmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un vnement presque unique, +c'tait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet tat de ville +indpendante et isole qui ne permettait aucune enqute rgulire et +lgale. La signature de Herr Schultze tait, il est vrai, proteste +New York, et ses cranciers avaient toute raison de penser que l'actif +reprsent par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure les +indemniser. Mais quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous squestre ? Stahlstadt tait reste un territoire +spcial, non class encore, o tout appartenait Herr Schultze. Si +seulement il avait laiss un reprsentant, un conseil d'administration, +un substitut ! Mais rien, pas mme un tribunal, pas mme un conseil +judiciaire ! Il tait lui seul le roi, le grand juge, le gnral en +chef, le notaire, l'avou, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait ralis en sa personne l'idal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du nant pur et simple, et tout cet +difice formidable s'croulait comme un chteau de cartes. + +En toute autre situation, les cranciers auraient pu former un +syndicat, se substituer Herr Schultze, tendre la main sur son actif, +s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu'un peu d'argent peut-tre et un pouvoir rgulateur. + +Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait +dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une +barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les +circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns +cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilit de le saisir. + +Tout ce qu'ils purent faire fut de se runir en assemble gnrale, de +se concerter et d'adresser une requte au Congrs pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'pouser les intrts de ses nationaux, de +prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire amricain et de faire +rentrer ainsi cette cration monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrs taient personnellement +intresss dans l'affaire ; la requte, par plus d'un ct, sduisait +le caractre amricain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait +couronne d'un plein succs. Malheureusement, le Congrs n'tait pas en +session, et de longs dlais taient redouter avant que l'affaire pt +lui tre soumise. + +En attendant ce moment, rien n'allait plus Stahlstadt et les +fourneaux s'teignaient un un. + +Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis. +Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en +mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les +chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y +eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le +chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs +et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +chemine qui avait cess de fumer l'usine, on vit natre un cabaret +dans les villages d'alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su +prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la +mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se rvlait eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l, +s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv, +l'un l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient raliser ce rve, combien en +tait-il que la misre clouait la glbe ! Ceux-l restrent, l'oeil +cave et le coeur navr ! + +Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes cette nue d'oiseaux de +proie face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands +dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt +privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant +s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un +avenir de misre ! + +XVI DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva +France-Ville, le premier mot de Marcel avait t : + +<< Si ce n'tait qu'une ruse de guerre ? >> + +Sans doute, la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une +telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr +Schultze devait, un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier + sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requte, le Conseil de dfense rdigea immdiatement une +proclamation pour exhorter les habitants se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semes par l'ennemi dans le but d'endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais, +accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser +ce qui pouvait toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cit du docteur se rveilla dfinitivement sauve, +comme un dormeur qui chappe un mauvais rve par le simple fait de +son rveil. Oui ! France-Ville tait videmment hors de danger, sans +avoir eu coup frir, et ce fut Marcel, arriv une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicit +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de dtente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se flicitait, on s'invitait dner. Les femmes +exhibaient de fraches toilettes, les hommes se donnaient momentanment +cong d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde tait +rassur, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c'tait sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui taient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entrans leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laiss un moment de repos. Enfin, il tait dcharg d'une si +terrible inquitude et respirait l'aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on +s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par +les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre +nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >> +tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l'aimait. + +Les rsultats matriels de la mise en tat de dfense furent aussi tout + l'avantage de la cit. On avait appris connatre ses forces. On +n'aurait plus les improviser. On tait plus sr de soi. A l'avenir, +tout vnement, on serait prt. + +Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'tait +annonc si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n'et pas t son ouvrage, des +remerciements publics furent vots au jeune ingnieur comme +l'organisateur de la dfense, celui au dvouement duquel la ville +aurait d de ne pas prir, si les projets de Herr Schultze avaient t +mis excution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rle ft termin. Le mystre +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprs avoir port une +lumire complte au milieu mme des tnbres qui enveloppaient encore +la Cit de l'Acier. + +Il rsolut donc de retourner Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise +serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire +l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait +quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il +le lui avait dpeint, n'tait pas homme disparatre impunment pour +les autres, s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense +d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible +du requin !... + +<< C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon +devoir d'aller Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient +d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme +la permission d'emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s'cria le docteur. + +-- Oui ! C'est maintenant un brave garon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protge donc tous les deux ! >> rpondit le vieillard +mu en l'embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, aprs avoir travers les villages +abandonns, dposait Marcel et Octave la porte de Stahlstadt. Tous +deux taient bien quips, bien arms, et trs dcids ne pas revenir +sans avoir clairci ce sombre mystre. + +Ils marchaient cte cte sur le chemin de ceinture extrieur qui +faisait le tour des fortifications, et la vrit, dont Marcel s'tait +obstin douter jusqu' ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L'usine tait compltement arrte, c'tait vident. De cette route +qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une toile au ciel, +il aurait aperu, jadis, la lumire du gaz, l'clair parti de la +baonnette d'une sentinelle, mille signes de vie dsormais absents. Les +fentres illumines des secteurs se seraient montres comme autant de +verrires tincelantes. Maintenant, tout tait sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cit, dont les hautes chemines se +dressaient l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chausse rsonnaient dans le vide. L'expression de +solitude et de dsolation tait si forte, qu'Octave ne put s'empcher +de dire : + +<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil celui-ci +! On se croirait dans un cimetire ! >> + +Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du +foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant +ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq six +mtres. + +Il fallut plus d'une heure pour russir amarrer un bout de cble, en +le lanant tour de bras l'une des poutrelles. Aprs bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant la corde, put se +hisser la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une une les armes et munitions ; puis, il prit son +tour le mme chemin. + +Il ne resta plus alors qu' ramener le cble de l'autre ct de la +muraille, faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hisss, et, enfin, se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui, +de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pntrer nos +secrets ! >> + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel. + +Ils se dirigrent vers l'ouest et arrivrent bientt devant l'arche +monumentale qui portait son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chne, gros clous d'acier, taient ferms. Marcel s'en +approcha, heurta plusieurs reprises avec un pav qu'il ramassa sur la +chausse. + +L'cho seul lui rpondit. + +<< Allons ! l'ouvrage ! >> cria-t-il Octave. + +Il fallut recommencer le pnible travail du lancement de l'amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle o elle pt s'accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave russirent + franchir la muraille, et se trouvrent dans l'axe du secteur O. + +<< Bon ! s'cria Octave, quoi bon tant de peines ? Nous voil bien +avancs ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! rpondit Marcel... Voil justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fch de le revoir et d'y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. >> + +C'tait la grande halle de coule o le jeune Alsacien avait t admis +lors de son arrive l'usine. Qu'elle tait lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux teints, ses rails rouills, ses grues poussireuses qui +levaient en l'air leurs grands bras plors comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la ncessit d'une +diversion. + +<< Voici un atelier qui t'intressera davantage >>, dit-il Octave en +le prcdant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de +bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes +de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux +meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le +besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expdition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait ce qu'il avait faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n'y avait pas y songer. Cette +muraille tait prodigieusement haute, isole de tous les autres +btiments, sans une saillie laquelle on pt accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'tait pas une opration facile. +Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze et disparu sans semer +d'embches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d'tablir. Mais rien de tout cela n'tait pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et repos, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +<< Que dirais-tu d'un boyau de mine l-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des fainants ! >> rpondit Octave, prt +tout tenter. + +Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher +une, et enfin, l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs +petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les +saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume. + +Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqu +que la cantine, situe dans un sous-sol, formait une vritable cave +vote, il vint s'y rfugier avec Octave. + +Tout coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet +d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant la fois, dchira les +airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux trois secondes, +une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'croulant, au milieu des +cascades claires des vitres casses. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittrent alors +leur retraite. + +Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du +secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient ceux d'une ville bombarde. De +toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les +pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire, +retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets, +s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent la muraille intrieure. Elle tait +dtruite aussi sur une largeur de quinze vingt mtres, et, de l'autre +ct de la brche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperut la cour, +lui bien connue, o il avait pass tant d'heures monotones. + +Du moment o cette cour n'tait plus garde, la grille de fer qui +l'entourait n'tait pas infranchissable... Elle fut bientt franchie. + +Partout le mme silence. + +Marcel passa en revue les ateliers o jadis ses camarades admiraient +ses pures. Dans un coin, il retrouva, demi bauch sur sa planche, +le dessin de machine vapeur qu'il avait commenc, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appel au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient gard la physionomie d'un mouvement suspendu, +d'une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arrivrent la limite intrieure du Bloc central +et se trouvrent bientt au pied de la muraille qui devait, dans la +pense de Marcel, les sparer du parc. + +<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-l ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une +porte qu'une simple fuse enverrait en l'air. >> + +Tous deux se mirent tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps autre, ils taient obligs de faire un dtour, de doubler un +corps de btiment qui s'en dtachait comme un peron, ou d'escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientt rcompenss de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut perc un trou de vrille travers les +planches de chne. Marcel, appliquant aussitt son oeil cette +ouverture, reconnut, sa vive satisfaction, que, de l'autre ct, +s'tendait le parc tropical avec sa verdure ternelle et sa temprature +de printemps. + +<< Encore une porte faire sauter, et nous voil dans la place ! +dit-il son compagnon. + +-- Une fuse pour ce carr de bois, rpondit Octave, ce serait trop +d'honneur ! >> + +Et il commena d'attaquer la poterne grands coups de pic. + +Il l'avait peine branle, qu'on entendit une serrure intrieure +grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chane. + +<< _Wer da ?_ >> (Qui va l ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient rien moins qu' une pareille +question. Ils en furent plus surpris vritablement qu'ils ne l'auraient +t d'un coup de fusil. + +De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette +ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente son esprit, +tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que +Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre +physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce +qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique, +devenait, dans le second, une attaque main arme avec effraction. + +Toutes ces ides se prsentrent l'esprit de Marcel avec tant de +force, qu'il resta d'abord comme frapp de mutisme. + +<< _Wer da ?_ >> rpta la voix, avec un peu d'impatience. + +L'impatience n'tait videmment pas tout fait dplace. Franchir pour +arriver cette porte des obstacles si varis, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien +rpondre lorsqu'on vous demande simplement : + +<< Qui va l ? >> cela ne laissait pas d'tre surprenant. + +Une demi-minute suffit Marcel pour se rendre compte de la fausset de +sa position, et aussitt, s'exprimant en allemand : + +<< Ami ou ennemi votre gr ! rpondit-il. Je demande parler Herr +Schultze. >> + +Il n'avait pas articul ces mots qu'une exclamation de surprise se fit +entendre travers la porte entrebille : + +<< _Ach !_ >> + +Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache hrisse, un oeil hbt, qu'il reconnut aussitt. Le +tout appartenait Sigimer, son ancien garde du corps. + +<< Johann Schwartz ! s'cria le gant avec une stupfaction mle de +joie. Johann Schwartz ! >> + +Le retour inopin de son prisonnier paraissait l'tonner presque autant +qu'il avait d l'tre de sa disparition mystrieuse. << Puis-je parler + Herr Schultze ? >> rpta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre +rponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tte. + +<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir Herr Schultze que je suis l et +que je dsire l'entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! rpondit le gant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais o est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas change ! Personne entrer sans ordre ! >> + +Ces phrases entrecoupes furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, toutes les questions, opposa un enttement bestial. + +Octave finit par s'impatienter. + +<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! >> + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chane +rsista, et une pousse, suprieure la sienne, eut bientt referm le +battant, dont les deux verrous furent successivement tirs. + +<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrire cette planche ! >> s'cria +Octave, assez humili de ce rsultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitt, il poussa +un cri de surprise : + +<< Il y a un second gant ! + +-- Arminius ? >> rpondit Marcel. + +Et il regarda son tour par le trou de vrille. + +<< Oui ! c'est Arminius, le collgue de Sigimer ! >> + +Tout coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tte Marcel. + +<< _Wer da ?_ >> disait la voix. + +C'tait celle d'Arminius, cette fois. + +La tte du gardien dpassait la crte de la muraille, qu'il devait +avoir atteinte l'aide d'une chelle. + +<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! rpondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? >> + +Il n'avait pas achev ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la +crte du mur. Une dtonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d'Octave. + +<< Eh bien, voil pour te rpondre ! >> s'cria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +clats. + +A peine la brche tait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s'lancrent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lzard par l'explosion, qu'ils venaient de +franchir, une chelle tait encore dresse, et, au pied de cette +chelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n'taient l pour dfendre le passage. + +Les jardins s'ouvraient devant les deux assigeants dans toute la +splendeur de leur vgtation. Octave tait merveill. + +<< C'tait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Dployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'tre +tapis derrire les buissons ! >> + +Octave et Marcel se sparrent, et, prenant chacun l'un des cts de +l'alle qui s'ouvrait devant eux ils avancrent avec prudence, d'arbre +en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratgie +individuelle la plus lmentaire. + +La prcaution tait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second +coup de fusil clata. Une balle fit sauter l'corce d'un arbre que +Marcel venait peine de quitter. + +<< Pas de btises !... Ventre terre ! >> dit Octave demi voix. + +Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut +que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter +un quatrime. + +<< Heureusement que ces animaux-l tirent comme des conscrits ! cria +Octave son compagnon, spar de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! rpondit Marcel des yeux autant que des lvres. Vois-tu la +fume qui sort de cette fentre, au rez-de-chausse ?... C'est l +qu'ils sont embusqus, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma faon ! >> + +En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de +longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin prsentable. Il le planta alors la place qu'il occupait, de +manire laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : + +<< Amuse-les par ici en tirant sur la fentre, tantt de ta place, +tantt de la mienne ! Moi, je vais les prendre revers ! >> + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrtement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent changes sans rsultat. + +La veste de Marcel et son chapeau taient littralement cribls ; mais, +personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chausse, la carabine d'Octave les avait mises en miettes. + +Tout coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +touff : + +<< A moi !... Je le tiens !... >> + +Quitter son abri, s'lancer dcouvert dans le rond-point, monter +l'assaut de la fentre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. +Un instant aprs, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlacs comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +dsesprment. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert l'improviste une porte intrieure, le gant n'avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jet terre, il n'avait pas perdu +l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son ct, dployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte et ncessairement fini par la mort de l'un des combattants, +si l'intervention d'Octave ne fat arrive point pour amener un +rsultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et dsarm, se +vit attach de manire ne pouvoir plus faire un mouvement. + +<< Et l'autre ? >> demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius +tait tendu tout sanglant. + +<< Est-ce qu'il a reu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui >>, rpondit Marcel. + +Puis il s'approcha d'Arminius. + +<< Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol ! s'cria Octave. + +-- Nous voil matres de la place ! rpondit Marcel. Nous allons +procder une visite srieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >> + +Du salon d'attente o venait de se passer le dernier acte du sige, les +deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l'Acier. + +Octave tait en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une une les portes qu'il +rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or. + +Il s'attendait bien y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier +que le spectacle qui s'offrit ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement dvalis, avait +t jet ple-mle dans ce salon. Ce n'taient de tous cts que +lettres et paquets cachets, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfonait jusqu' mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financire, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumule de jour en jour dans la bote extrieure du parc, +et fidlement releve par Arminius et Sigimer, tait l dans le cabinet +du matre. + +Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de +larmes enfermes dans ces plis muets l'adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrte du +laboratoire ! >> + +Il commena donc enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas dcouvrir le passage masqu qu'il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un un +tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la +chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la +muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt +vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul possder le +secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime. + +Mais il avait ncessairement d en faire ouvrir une autre. + +<< O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est +ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre sa porte, l'abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >> + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins +dclou et relev. Le parquet, examin feuille feuille, ne prsentait +rien de suspect. + +<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pice ? demanda Octave. + +-- J'en suis moralement sr ! rpondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu' explorer le plafond >>, dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein tait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tt suspendu au candlabre dor, qu' son +extrme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa dcouvert un trou bant, d'o une lgre chelle d'acier +descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet. + +C'tait comme une invitation monter. + +<< Allons donc ! Nous y voil ! >> dit tranquillement Marcel ; et il +s'lana aussitt sur l'chelle, suivi de prs par son compagnon. + +XVIII L'AMANDE DU NOYAU + +L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme +d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur. +Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une +blouissante lumire blanchtre n'et filtr travers l'paisse vitre +d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et +dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil, +il apparat dans toute sa puret. + +Le silence tait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l'antichambre d'un monument funraire. + +Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre tincelante, eut un +moment d'hsitation. Il touchait son but ! De l, il n'en pouvait +douter, allait sortir l'impntrable secret qu'il tait venu chercher +Stahlstadt ! + +Mais son hsitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allrent +s'agenouiller prs du disque et inclinrent la tte de manire +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre place au-dessous +d'eux. + +Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait dmesurment les objets que l'on regardait travers. + +L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui +sortait travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique +d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa +cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante +n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la +rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre. + +Autour de ce spectre, des clats d'obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C'tait Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa mchoire, ses dents clatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait la +fois asphyxi et congel sous l'action d'un froid terrible ! + +Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant, +grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le +regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on +l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans +les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois, +cach tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les +ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en dpit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il tait heureux qu'il et pu +observer du dehors l'intrieur de ce laboratoire, car trs certainement +Octave et lui auraient t frapps de mort en y pntrant. + +Comment donc s'tait produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu que les fragments +d'obus, pars sur le plancher, n'taient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l'enveloppe intrieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait supporter, tait faite de ce verre +tremp, qui a dix ou douze fois la rsistance du verre ordinaire ; mais +un des dfauts de ce produit, qui tait encore tout nouveau, c'est que, +par l'effet d'une action molculaire mystrieuse, il clate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait d arriver. +Peut- tre mme la pression intrieure avait-elle provoqu plus +invitablement encore l'clatement de l'obus qui avait t dpos dans +le laboratoire. L'acide carbonique, subitement dcomprim, avait alors +dtermin, en retournant l'tat gazeux, un effroyable abaissement de +la temprature ambiante. + +Toujours est-il que l'effet avait d tre foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de +l'explosion, s'tait instantanment momifi au milieu d'un froid de +cent degrs au-dessous de zro. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier +avait t frapp pendant qu'il crivait. + +Or, qu'crivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait tre intressant de recueillir la +dernire pense, de connatre le dernier mot d'un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et +envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir une mort +certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec +les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable +qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la +rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les +puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms +dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe +lectrique ? + +Marcel connaissait l'criture de Herr Schultze, et, aprs quelques +ttonnements, il parvint lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu'crivait Herr Schultze, c'tait plutt un ordre +qu'une instruction. + +<< Ordre B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete +contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante +et complte. -- Ne changez pas un iota ce que j'ai dcid. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce +soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable. + +<< Vous m'expdierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +<< SCHULTZ... >> + +Cette signature tait inacheve ; 1'E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurrent d'abord muets et immobiles devant cet +trange spectacle, devant cette sorte d'vocation d'un gnie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s'arracher cette lugubre scne. Les deux amis, +trs mus, quittrent donc la salle, situe au-dessus du laboratoire. + +L, dans ce tombeau o rgnerait l'obscurit complte lorsque la lampe +s'teindrait, faute de courant lectrique, le cadavre du Roi de l'Acier +allait rester seul, dessch comme une de ces momies des Pharaons que +vingt sicles n'ont pu rduire en poussire !... + +Une heure plus tard, aprs avoir dli Sigimer, fort embarrass de la +libert qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, o ils rentraient le soir mme. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annona +le retour des deux jeunes gens. + +<< Qu'ils entrent ! s'cria-t-il, qu'ils entrent vite ! >> + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +<< Eh bien ? + +-- Docteur, rpondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! >> s'cria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +<< Mon pauvre enfant, lui dit-il aprs s'tre remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me rjouir puisqu'elle loigne de nous ce +que j'excre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motive ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serr le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facults puissantes s'tait-il +constitu notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualits intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l'emploi et t utile, si l'on avait pu les associer avec les +ntres et leur donner un but commun ! Voil ce qui tout d'abord m'a +frapp, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux +laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui +porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait +compt bien tort pour tre lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne +contre lui et contre son but ! + +-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le +meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort, +peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner +prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, rpondit Marcel, que ce qui s'est pass +Stahlstadt est la dmonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J'ai trouv Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d'o partaient tous les ordres auxquels obissait la Cit de l'Acier, +sans que jamais un seul et t discut La mort lui avait ce point +laiss l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a t le +martyr de sa propre invention ! Il a t foudroy par l'un de ces obus +qui devaient anantir notre ville ! Son arme s'est brise dans sa main, +au moment mme o il allait tracer la dernire lettre d'un ordre +d'extermination ! Ecoutez ! >> + +Et Marcel lut haute voix les terribles lignes, traces par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +<< Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait +mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait +cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La +paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et +s'tait tendue jusqu'aux instruments ! + +-- Oui, rpondit le docteur Sarrasin, il y a eu, l, justice de Dieu ! +C'est en voulant prcipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c'est en forant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succomb ! + +-- En effet, rpondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au pass et soyons tout au prsent. Herr Schultze mort, si c'est +la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable tablissement +qu'il avait cr, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait, +ont creus dix abmes. Aveugl, d'une part, par ses succs, de l'autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes tout ce qui pouvait +nous tre ennemi. Malgr cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses crances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu'elle avait accumules pour le mal. Herr Schultze n'a +qu'un hritier possible, docteur, et cet hritier, c'est vous. Il ne +faut pas laisser prir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y +a que profit tirer de l'anantissement d'une force rivale. C'est une +grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espre, qu'il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l'humanit. Or, cette tche, je suis prt me +dvouer tout entier. + +-- Marcel a raison, rpondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voil prt travailler sous ses ordres, si mon pre y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grce toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscite, un arsenal d'instruments tel que +personne au monde ne pensera plus dsormais nous attaquer ! Et, +comme, en mme temps que nous serons les plus forts, nous tcherons +d'tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux rves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frre d'Octave !... A +nous trois, rien ne m'et paru impossible !... >> + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-tre, dans le courant de ce rcit, n'a-t-il pas t suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les hros. C'est +une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser +enfin eux pour eux-mmes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement l'tre +collectif, l'humanit, que l'individu tout entier dispart pour lui, +alors mme qu'il venait de s'lancer en plein idal. Il fut donc frapp +de la pleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel ses +dernires paroles. Ses yeux cherchrent lire dans ceux du jeune homme +le sens cach de cette soudaine motion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingnieur et attendait peut- tre que +celui-ci le rompt ; mais Marcel, redevenu matre de lui par un rude +effort de volont, n'avait pas tard retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'tait +plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commenc. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte +reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son +bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait +voulu discrtement ou distraitement tter le pouls. + +Marcel s'tait laiss faire sans trop se rendre compte de l'intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les lvres : + +<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destines de Stahlstadt. Mais il n'est +pas dfendu, alors mme qu'on se voue l'amlioration du sort de tous, +de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous +touchent de plus prs. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout l'heure, +rpondait, il n'y a pas longtemps encore, son pre et sa mre, +qui, pour la vingtime fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes taient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune +fille rpondait non, et toujours non ! >> + +A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet +rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne +se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout la fois son +bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte +de ce petit incident. + +<< "Mais enfin, disait sa fille la mre de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts, des demandes +que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins +premptoire d'ordinaire !" + +<< Devant cette objurgations de sa mre, la jeune fille se dcida enfin + parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une +fois rsolue rompre le silence, voici ce qu'elle dit : + +<< "Je vous rponds non avec autant de sincrit que j'en mettrais +vous rpondre oui, chre maman, si oui tait en effet prt sortir de +mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m'offrez sont des degrs divers acceptables ; mais, outre que +j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus ce qu'on +appelle le plus beau, c'est--dire le plus riche parti de la ville, +qu' ma personne, et que cette ide-l ne serait pas pour me donner +l'envie de rpondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que +j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que +j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mre stupfaite, vous... + +<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa dtresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +<< Mais, soit qu'il ne tnt pas entrer dans cette bagarre, soit qu'il +trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu +de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout. + +<< "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que +j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait +mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard, +ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur +d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est +trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est lui +d'attendre... + +<< - Pourquoi pas nous d'arriver ? " dit la mre voulant peut-tre +arrter sur les lvres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre. + +<< Ce fut alors que le mari intervint. + +<< "Ma chre amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n'est pas impunment qu'une mre aussi justement coute +de sa fille que vous, clbre devant elle depuis qu'elle est au monde +ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garon qui est +presque de notre famille, qu'elle fait remarquer tous la solidit de +son caractre, et qu'elle applaudit ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l'occasion de vanter son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +dvouement qu'il en a reues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingu entre tous par son pre et par sa mre, ne l'avait pas +remarqu son tour, elle aurait manqu tous ses devoirs ! + +<< -- Ah ! pre ! s'cria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mre pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devine, +pourquoi m'avoir force de parler ? + +<< -- Pourquoi ? reprit le pre, mais pour avoir la joie de t'entendre, +ma mignonne, pour tre plus assur encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mre que nous +approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour pargner l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande laquelle sa dlicatesse rpugne, cette demande, +c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premire +bonne occasion qui se prsentera, je me permettrai de demander +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'tre mon gendre +!..." >> + +Pris l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress +sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais +n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes +fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, dbarrasse de toute inquitude, en paix avec tous ses +voisins, bien administre, heureuse, grce la sagesse de ses +habitants, est en pleine prosprit. Son bonheur, si justement mrit, +ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cit de l'Acier n'tait qu'une usine formidable, qu'un engin de +destruction redout sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grce + Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est opre sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le trs heureux poux de Jeanne, et la +naissance d'un enfant vient d'ajouter leur flicit. + +Quant Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau- +frre, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les +qualits de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et mme de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figur pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honntes ambitions. + +On peut donc assurer ds maintenant que l'avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cit modles, ne sera pas perdu +pour les gnrations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bgum + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** + +This file should be named 8ccmb10.txt or 8ccmb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ccmb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ccmb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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C. » +X - UN ARTICLE DE L' « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE +XI - UN DÎNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL +XVIII- L'AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION +</pre> + +<p>I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE</p> + +<p><< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! +>> se dit à lui-même le bon docteur en se +renversant dans un grand fauteuil de cuir.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le +monologue, qui est une des formes de la distraction.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux +yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie +à la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se +dit à première vue : voilà un brave homme. A +cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune +recherche, le docteur était déjà rasé +de frais et cravaté de blanc.</p> + +<p>Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hôtel, +à Brighton, s'étalaient le <i>Times</i>, le <i>Daily +Telegraph</i>, le <i>Daily News</i>. Dix heures sonnaient à +peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la +ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son +hôtel et de lire dans les principaux journaux de Londres le +compte rendu <i>in extenso</i> d'un mémoire qu'il avait +présenté l'avant-veille au grand Congrès +international d'Hygiène, sur un << compte-globules du +sang >> dont il était l'inventeur.</p> + +<p>Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait +une côtelette cuite à point, une tasse de thé +fumant et quelques-unes de ces rôties au beurre que les +cuisinières anglaises font à merveille, grâce +aux petits pains spéciaux que les boulangers leur +fournissent.</p> + +<p><< Oui, répétait-il, ces journaux du +Royaume-Uni sont vraiment très bien faits, on ne peut pas +dire le contraire !... Le speech du vice- président, la +réponse du docteur Cicogna, de Naples, les +développements de mon mémoire, tout y est saisi au +vol, pris sur le fait, photographié. >></p> + +<p><< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. +L'honorable associé s'exprime en français. "Mes +auditeurs m'excuseront, dit-il en débutant, si je prends +cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux +ma langue que je ne saurais parler la leur..." >></p> + +<p><< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel +vaut mieux du compte rendu du <i>Times</i> ou de celui du +<i>Telegraph</i>... On n'est pas plus exact et plus précis ! +>></p> + +<p>Le docteur Sarrasin en était là de ses +réflexions, lorsque le maître des +cérémonies lui-même -- on n'oserait donner un +moindre titre à un personnage si correctement vêtu de +noir -- frappa à la porte et demanda si << monsiou +>> était visible...</p> + +<p><< Monsiou >> est une appellation +générale que les Anglais se croient obligés +d'appliquer à tous les Français indistinctement, de +même qu'ils s'imagineraient manquer à toutes les +règles de la civilité en ne désignant pas un +Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand +sous celui de << Herr >>. Peut-être, au surplus, +ont-ils raison. Cette habitude routinière a +incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblée la +nationalité des gens.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était +présentée. Assez étonné de recevoir une +visite en un pays où il ne connaissait personne, il le fut +plus encore lorsqu'il lut sur le carré de papier minuscule +:</p> + +<p><< MR. SHARP, <i>solicitor</i>, << 93, +<i>Southampton row</i> << LONDON. >></p> + +<p>Il savait qu'un << solicitor >> est le +congénère anglais d'un avoué, ou plutôt +homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, +l'avoué et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.</p> + +<p><< Que diable puis-je avoir à démêler +avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans +y songer une mauvaise affaire ?... >></p> + +<p><< Vous êtes bien sûr que c'est pour moi ? +reprit-il.</p> + +<p>-- Oh ! yes, monsiou.</p> + +<p>-- Eh bien ! faites entrer. >></p> + +<p>Le maître des cérémonies introduisit un +homme jeune encore, que le docteur, à première vue, +classa dans la grande famille des << têtes de mort +>>. Ses lèvres minces ou plutôt +desséchées, ses longues dents blanches, ses +cavités temporales presque à nu sous une peau +parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au +regard de vrille lui donnaient des titres incontestables à +cette qualification. Son squelette disparaissait des talons +à l'occiput sous un << ulster-coat >> à +grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée d'un +sac de voyage en cuir verni.</p> + +<p>Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son +sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit +:</p> + +<p><< William Henry Sharp junior, associé de la maison +Billows, Green, Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que +j'ai l'honneur ?...</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- François Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est en effet mon nom.</p> + +<p>-- De Douai ?</p> + +<p>-- Douai est ma résidence.</p> + +<p>-- Votre père s'appelait Isidore Sarrasin ?</p> + +<p>-- C'est exact.</p> + +<p>-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. +>></p> + +<p>Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit +:</p> + +<p><< Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, +VIème arrondissement, rue Taranne, numéro 54, +hôtel des Ecoles, actuellement démoli.</p> + +<p>-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?...</p> + +<p>-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, +poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle était originaire +de Bar-le-Duc, fille de Bénédict Langévol, +demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalité de ladite ville... Ces +registres sont une institution bien précieuse, monsieur, +bien précieuse !... Hem !... hem !... et soeur de +Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème +léger...</p> + +<p>-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, +émerveillé par cette connaissance approfondie de sa +généalogie, que vous paraissez sur ces divers points +mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille de +ma grand-mère était Langévol, mais c'est tout +ce que je sais d'elle.</p> + +<p>-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre +grand-père, Jean Sarrasin, qu'elle avait +épousé en 1799. Tous deux allèrent +s'établir à Melun comme ferblantiers et y +restèrent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie +Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait +qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce +moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, +retrouvée à Paris...</p> + +<p>-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, +entraîné malgré lui par cette précision +toute mathématique. Mon grand-père vint +s'établir à Paris pour l'éducation de son +fils, qui se destinait à la carrière médicale. +Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, +où mon père exerçait sa profession et +où je suis né moi-même en 1822.</p> + +<p>-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de +frères ni de soeurs ?...</p> + +<p>-- Non ! j'étais fils unique, et ma mère est morte +deux ans après ma naissance... Mais enfin, monsieur, me +direz vous ?... >></p> + +<p>Mr. Sharp se leva.</p> + +<p><< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en +prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais +professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir +découvert et d'être le premier à vous +présenter mes hommages ! >></p> + +<p><< Cet homme est aliéné, pensa le docteur. +C'est assez fréquent chez les "têtes de mort". +>></p> + +<p>Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.</p> + +<p><< Je ne suis pas fou le moins du monde, +répondit-il avec calme. Vous êtes, à l'heure +actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, +concédé, sur la présentation du gouverneur +général de la province de Bengale, à +Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en +1819, veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et +décédé en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel +est mort idiot et sans postérité, incapable et +intestat, en 1869. La succession s'élevait, il y a trente +ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est +restée sous séquestre et tutelle, et les +intérêts en ont été capitalisés +presque intégralement pendant la vie du fils imbécile +de Jean-Jacques Langévol. Cette succession a +été évaluée en 1870 au chiffre rond de +vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq +millions de francs. En exécution d'un jugement du tribunal +d'Agra, confirmé par la cour de Delhi, homologué par +le Conseil privé, les biens immeubles et mobiliers ont +été vendus, les valeurs réalisées, et +le total a été placé en dépôt +à la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent +vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple chèque, aussitôt après avoir fait vos +preuves généalogiques en cour de chancellerie, et sur +lesquels je m'offre dès aujourd'hui à vous faire +avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte à valoir... >></p> + +<p>Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il +resta un instant sans trouver un mot à dire. Puis, mordu par +un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait +expérimental ce rêve des <i>Mille et une nuits</i>, il +s'écria :</p> + +<p><< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me +donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous +été conduit à me découvrir ?</p> + +<p>-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant +sur le sac de cuir verni. Quant à la manière dont je +vous ai trouvé, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que +je vous cherche. L'invention des proches, ou << next of kin +>>, comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses +successions en déshérence qui sont +enregistrées tous les ans dans les possessions britanniques, +est une spécialité de notre maison. Or, +précisément, l'héritage de la Bégum +Gokool exerce notre activité depuis un lustre entier. Nous +avons porté nos investigations de tous côtés, +passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui était issue d'Isidore. J'étais +même arrivé à la conviction qu'il n'y avait pas +un autre Sarrasin en France, quand j'ai été +frappé hier matin, en lisant dans le <i>Daily News</i> le +compte rendu du Congrès d'Hygiène, d'y voir un +docteur de ce nom qui ne m'était pas connu. Recourant +aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette +succession, j'ai constaté avec étonnement que la +ville de Douai avait échappé à notre +attention. Presque sûr désormais d'être sur la +piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu à la +sortie du Congrès, et ma conviction a été +faite. Vous êtes le portrait vivant de votre grand-oncle +Langévol, tel qu'il est représenté dans une +photographie de lui que nous possédons, d'après une +toile du peintre indien Saranoni. >></p> + +<p>Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au +docteur Sarrasin. Cette photographie représentait un homme +de haute taille avec une barbe splendide, un turban à +aigrette et une robe de brocart chamarrée de vert, dans +cette attitude particulière aux portraits historiques d'un +général en chef qui écrit un ordre d'attaque +en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on +distinguait vaguement la fumée d'une bataille et une charge +de cavalerie.</p> + +<p><< Ces pièces vous en diront plus long que moi, +reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans +deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos +ordres. >></p> + +<p>Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à +huit volumes de dossiers, les uns imprimés, les autres +manuscrits, les déposa sur la table et sortit à +reculons, en murmurant :</p> + +<p><< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous +saluer. >></p> + +<p>Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit +les dossiers et commença à les feuilleter.</p> + +<p>Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l'histoire +était parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment +hésiter, par exemple, en présence d'un document +imprimé sous ce titre :</p> + +<p><< <i>Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil +privé de la Reine, déposé le 5 janvier 1870, +concernant la succession vacante de la Bégum Gokool de +Ragginahra, province de Bengale.</i></p> + +<p>Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de +propriété de certains mehals et de quarante-trois +mille beegales de terre arable, ensemble de divers édifices, +palais, bâtiments d'exploitation, villages, objets mobiliers, +trésors, armes, etc., provenant de la succession de la +Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et à la Cour +supérieure de Delhi, il résulte qu'en 1819, la +Bégum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et +héritière de son propre chef de biens +considérables, épousa un étranger, +français d'origine, du nom de Jean-Jacques Langévol. +Cet étranger, après avoir servi jusqu'en 1815 dans +l'armée française, où il avait eu le grade de +sous-officier (tambour-major) au 36ème léger, +s'embarqua à Nantes, lors du licenciement de l'armée +de la Loire, comme subrécargue d'un navire de commerce. Il +arriva à Calcutta, passa dans l'intérieur et obtint +bientôt les fonctions de capitaine instructeur dans la petite +armée indigène que le rajah Luckmissur était +autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas +à s'élever à celui de commandant en chef, et, +peu de temps après la mort du rajah, il obtint la main de sa +veuve. Diverses considérations de politique coloniale, et +des services importants rendus dans une circonstance +périlleuse aux Européens d'Agra par Jean-Jacques +Langévol, qui s'était fait naturaliser sujet +britannique, conduisirent le gouverneur général de la +province de Bengale à demander et obtenir pour +l'époux de la Bégum le titre de baronnet. La terre de +Bryah Jowahir Mothooranath fut alors érigée en fief. +La Bégum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens +à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la +tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en état +d'imbécillité depuis son bas âge, et qu'il +fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses biens ont +été fidèlement administrés +jusqu'à sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point +d'héritiers connus de cette immense succession. Le tribunal +d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, +à la requête du gouvernement local agissant au nom de +l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil +privé l'homologation de ces jugements, etc. >> +Suivaient les signatures.</p> + +<p>Des copies certifiées des jugements d'Agra et de Delhi, +des actes de vente, des ordres donnés pour le +dépôt du capital à la Banque d'Angleterre, un +historique des recherches faites en France pour retrouver des +héritiers Langévol, et toute une masse imposante de +documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la +moindre hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien +et dûment le << next of kin >> et successeur de +la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions +déposés dans les caves de la Banque, il n'y avait +plus que l'épaisseur d'un jugement de forme, sur simple +production des actes authentiques de naissance et de +décès !</p> + +<p>Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l'esprit +le plus calme, et le bon docteur ne put entièrement +échapper à l'émotion qu'une certitude aussi +inattendue était faite pour causer. Toutefois, son +émotion fut de courte durée et ne se traduisit que +par une rapide promenade de quelques minutes à travers la +chambre. Il reprit ensuite possession de lui-même, se +reprocha comme une faiblesse cette fièvre passagère, +et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbé en de profondes réflexions.</p> + +<p>Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long +en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, +et l'on voyait qu'une pensée généreuse et +noble se développait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la +choya, et, finalement, l'adopta.</p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp +revenait.</p> + +<p><< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit +cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre +obligé pour les peines que vous vous êtes +données.</p> + +<p>-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon +métier.... répondit Mr. Sharp. Puis-je espérer +que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?</p> + +<p>-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos +mains... Je vous demanderai seulement de renoncer à me +donner ce titre absurde... >></p> + +<p>Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! +disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon +courtisan pour ne pas céder.</p> + +<p><< Comme il vous plaira, vous êtes le maître, +répondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et +attendre vos ordres.</p> + +<p>-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.</p> + +<p>-- Parfaitement, nous en avons copie. >></p> + +<p>Le docteur Sarrasin, resté seul, s'assit à son +bureau, prit une feuille de papier à lettres et +écrivit ce qui suit :</p> + +<p><< Brighton,28 octobre 1871.</p> + +<p><< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune +énorme, colossale, insensée ! Ne me crois pas atteint +d'aliénation mentale et lis les deux ou trois pièces +imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'héritier d'un titre de +baronnet anglais ou plutôt indien, et d'un capital qui +dépasse un demi-milliard de francs, actuellement +déposé à la Banque d'Angleterre. Je ne doute +pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras +cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux +qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire +courir à notre sagesse. Il y a une heure à peine que +j'ai connaissance du fait, et déjà le souci d'une +pareille responsabilité étouffe à demi la joie +qu'en pensant à toi la certitude acquise m'avait d'abord +causée. Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans +nos destinées... Modestes pionniers de la science, nous +étions heureux dans notre obscurité. Le serons-nous +encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n'ose te +parler d'une idée arrêtée dans ma +pensée... à moins que cette fortune même ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, +un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. +Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette +grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre à ta +mère. Je suis assuré qu'en femme sensée, elle +l'accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta +soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse +perdre la tête. D'ailleurs, elle est déjà +solide, sa petite tête, et dut-elle comprendre toutes les +conséquences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je +suis sûr qu'elle sera de nous tous celle que ce changement +survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignée de main à Marcel. Il n'est absent d'aucun de +mes projets d'avenir.</p> + +<p><< Ton père affectionné, << Fr. +Sarrasin << D.M.P. >></p> + +<p>Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les +plus importants, à l'adresse de << Monsieur Octave +Sarrasin, élève à l'Ecole centrale des Arts et +Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, le docteur +prit son chapeau, revêtit son pardessus et s'en alla au +Congrès. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne +songeait même plus à ses millions.</p> + +<p>II DEUX COPAINS</p> + +<p>Octave Sarrasin, fils du docteur, n'était pas ce qu'on +peut appeler proprement un paresseux. Il n'était ni sot ni +d'une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni +petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en +tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège il +obtenait généralement un second prix et deux ou trois +accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note << +passable >>. Repoussé une première fois au +concours de l'Ecole centrale, il avait été admis +à la seconde épreuve avec le numéro 127. +C'était un caractère indécis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplète, qui +vivent toujours dans l'à-peu-près et passent à +travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont +aux mains de la destinée ce qu'un bouchon de liège +est sur la crête d'une vague. Selon que le vent souffle du +nord ou du midi, ils sont emportés vers l'équateur ou +vers le pôle. C'est le hasard qui décide de leur +carrière. Si le docteur Sarrasin ne se fût pas fait +quelques illusions sur le caractère de son fils, +peut-être aurait-il hésité avant de lui +écrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement +paternel est permis aux meilleurs esprits.</p> + +<p>Le bonheur avait voulu qu'au début de son +éducation, Octave tombât sous la domination d'une +nature énergique dont l'influence un peu tyrannique mais +bienfaisante s'était de vive force imposée à +lui. Au lycée Charlemagne, où son père l'avait +envoyé terminer ses études, Octave s'était +lié d'une amitié étroite avec un de ses +camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un +an, mais qui l'avait bientôt écrasé de sa +vigueur physique, intellectuelle et morale.</p> + +<p>Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, +avait hérité d'une petite rente qui suffisait tout +juste à payer son collège. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eût jamais mis +le pied hors des murs du lycée.</p> + +<p>Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut +bientôt celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous +son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait +appartenir à ces braves gens qui lui tenaient lieu de +père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement +à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et +déjà sérieuse fillette qui lui avaient rouvert +le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il +leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'était +donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui +aimait l'étude, une jeune fille au sens droit, un esprit +ferme et judicieux, et, en même temps, d'Octave un fils digne +de son père. Cette dernière tâche, il faut bien +le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur, +déjà supérieure pour son âge à +son frère. Mais Marcel s'était promis d'atteindre son +double but.</p> + +<p>C'est que Marcel Bruckmann était un de ces champions +vaillants et avisés que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous +les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se +distinguait déjà par la dureté et la souplesse +de ses muscles autant que par la vivacité de son +intelligence. Il était tout volonté et tout courage +au-dedans, comme il était au-dehors taillé à +angles droits. Dès le collège, un besoin +impérieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres +comme à la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. +Qu'il manquât un prix à sa moisson annuelle, il +pensait l'année perdue. C'était à vingt ans un +grand corps déhanché et robuste, plein de vie et +d'action, une machine organique au maximum de tension et de +rendement. Sa tête intelligente était +déjà de celles qui arrêtent le regard des +esprits attentifs. Entré le second à l'Ecole +centrale, la même année qu'Octave, il était +résolu à en sortir le premier.</p> + +<p>C'est d'ailleurs à son énergie persistante et +surabondante pour deux hommes qu'Octave avait dû son +admission. Un an durant, Marcel l'avait << pistonné +>>, poussé au travail, de haute lutte obligé au +succès. Il éprouvait pour cette nature faible et +vacillante un sentiment de pitié amicale, pareil à +celui qu'un lion pourrait accorder à un jeune chien. Il lui +plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante +anémique et de la faire fructifier auprès de lui.</p> + +<p>La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au +moment où ils passaient leurs examens. Dès le +lendemain de la clôture du concours, Marcel, plein d'une +douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg et +l'Alsace avait exaspérée, était allé +s'engager au 31ème bataillon de chasseurs à pied. +Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.</p> + +<p>Côte à côte, tous deux avaient fait aux +avant-postes de Paris la dure campagne du siège. Marcel +avait reçu à Champigny une balle au bras droit ; +à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave +n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'était pas +sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine +était-il en arrière de six mètres. Mais ces +six mètres-là étaient tout.</p> + +<p>Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux +étudiants habitaient ensemble deux chambres contiguës +d'un modeste hôtel voisin de l'école. Les malheurs de +la France, la séparation de l'Alsace et de la Lorraine, +avaient imprimé au caractère de Marcel une +maturité toute virile.</p> + +<p><< C'est affaire à la jeunesse française, +disait-il, de réparer les fautes de ses pères, et +c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. >></p> + +<p>Debout à cinq heures, il obligeait Octave à +l'imiter. Il l'entraînait aux cours, et, à la sortie, +ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au +travail, en le coupant de temps à autre d'une pipe et d'une +tasse de café. On se couchait à dix heures, le coeur +satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu'au +bois de Verrières, une promenade en forêt, deux fois +par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels étaient +leurs délassements. Octave manifestait bien par instants des +velléités de révolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait +d'aller voir Aristide Leroux qui << faisait son droit +>>, à la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se +moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus +souvent.</p> + +<p>Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis +étaient, selon leur coutume, assis côte à +côte à la même table, sous l'abat-jour d'une +lampe commune. Marcel était plongé corps et âme +dans un problème, palpitant d'intérêt, de +géométrie descriptive appliquée à la +coupe des pierres. Octave procédait avec un soin religieux +à la fabrication, malheureusement plus importante à +son sens, d'un litre de café. C'était un des rares +articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-être +parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'échapper +pour quelques minutes à la terrible nécessité +d'aligner des équations, dont il lui paraissait que Marcel +abusait un peu. Il faisait donc passer goutte à goutte son +eau bouillante à travers une couche épaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. +Mais l'assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et +il éprouvait l'invincible besoin de la troubler de son +bavardage.</p> + +<p><< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout +à coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus à la +hauteur de la civilisation.</p> + +<p>-- Achète un percolateur ! Cela t'empêchera +peut-être de perdre une heure tous les soirs à cette +cuisine >>, répondit Marcel.</p> + +<p>Et il se remit à son problème.</p> + +<p><< Une voûte a pour intrados un ellipsoïde +à trois axes inégaux. Soit A B D E l'ellipse de +naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, +tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et égal +à c, ce qui rend la voûte surbaissée... +>></p> + +<p>A ce moment, on frappa à la porte.</p> + +<p><< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le +garçon de l'hôtel.</p> + +<p>On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie +du jeune étudiant.</p> + +<p><< C'est de mon père, fit Octave. Je reconnais +l'écriture... Voilà ce qui s'appelle une missive, au +moins >>, ajouta-t-il en soupesant à petits coups le +paquet de papiers.</p> + +<p>Marcel savait comme lui que le docteur était en +Angleterre. Son passage à Paris, huit jours auparavant, +avait même été signalé par un +dîner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un +restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui +démodé, mais que le docteur Sarrasin continuait de +considérer comme le dernier mot du raffinement parisien.</p> + +<p><< Tu me diras si ton père te parle de son +Congrès d'Hygiène, dit Marcel. C'est une bonne +idée qu'il a eue d'aller là. Les savants +français sont trop portés à s'isoler. +>></p> + +<p>Et Marcel reprit son problème :</p> + +<p><< ... L'extrados sera formé par un ellipsoïde +semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la +verticale o. Après avoir marqué les foyers Fl, F2, F3 +des trois ellipses principales, nous traçons l'ellipse et +l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... >></p> + +<p>Un cri d'Octave lui fit relever la tête.</p> + +<p><< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en +voyant son ami tout pâle.</p> + +<p>-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il +venait de recevoir.</p> + +<p>Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une +seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprimés +qui l'accompagnaient, et dit :</p> + +<p><< C'est curieux ! >></p> + +<p>Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma méthodiquement. +Octave était suspendu à ses lèvres.</p> + +<p><< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix +étranglée.</p> + +<p>-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et +d'esprit scientifique pour accepter à l'étourdie une +conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont là, et +c'est au fond très simple. >></p> + +<p>La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel +se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable +même d'achever son café, à plus forte raison +d'assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait besoin +de parler pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.</p> + +<p><< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... +Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune énorme ? +>></p> + +<p>Marcel releva la tête et approuva :</p> + +<p><< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-être pas une +pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux +Etats-Unis, à peine cinq ou six en Angleterre, en tout +quinze ou vingt au monde.</p> + +<p>- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un +titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionné +d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est +tout de même plus élégant que de s'appeler +Sarrasin tout court. >></p> + +<p>Marcel lança une bouffée de fumée et +n'articula pas un mot. Cette bouffée de fumée disait +clairement : << Peuh !... Peuh ! >></p> + +<p><< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu +faire comme tant de gens qui collent une particule à leur +nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais posséder +un vrai titre, un titre authentique, bien et dûment inscrit +au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni +confusion possible, comme cela se voit trop souvent... >></p> + +<p>La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! +>></p> + +<p><< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave +avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les +Anglais ! >></p> + +<p>Il s'arrêta court devant le regard railleur de Marcel et +se rabattit sur les millions.</p> + +<p><< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre +professeur de mathématiques, rabâchait tous les ans, +dans sa première leçon sur la numération, +qu'un demi-milliard est un nombre trop considérable pour que +les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idée juste, si elles n'avaient à leur disposition les +ressources d'une représentation graphique ?... Te dis-tu +bien qu'à un homme qui verserait un franc à chaque +minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah ! +c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'héritier +d'un demi-milliard de francs !</p> + +<p>-- Un demi-milliard de francs ! s'écria Marcel, +secoué par le mot plus qu'il ne l'avait été +par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce +serait de le donner à la France pour payer sa rançon +! Il n'en faudrait que dix fois autant !...</p> + +<p>-- Ne va pas t'aviser au moins de suggérer une pareille +idée à mon père !... s'écria Octave du +ton d'un homme effrayé. Il serait capable de l'adopter ! Je +vois déjà qu'il rumine quelque projet de sa +façon !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais +gardons au moins la rente !</p> + +<p>-- Allons, tu étais fait, sans t'en douter jusqu'ici, +pour être capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, +mon pauvre Octave, qu'il eût mieux valu pour toi, sinon pour +ton père, qui est un esprit droit et sensé, que ce +gros héritage fût réduit à des +proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq +mille livres de rente à partager avec ta brave petite soeur, +que cette montagne d'or ! >></p> + +<p>Et il se remit au travail.</p> + +<p>Quant à Octave, il lui était impossible de rien +faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu +impatienté, finit par lui dire :</p> + +<p><< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est +évident que tu n'es bon à rien ce soir !</p> + +<p>-- Tu as raison >>, répondit Octave, saisissant +avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute espèce +de travail.</p> + +<p>Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l'escalier et +se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il +s'arrêta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son +père. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il +était bien éveillé.</p> + +<p><< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... +répétait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions +de rente !... Quand mon père ne m'en donnerait qu'un par an, +comme pension, que la moitié d'un, que le quart d'un, je +serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sûr que je saurais bien l'employer ! Je +ne suis pas un imbécile, n'est-ce pas ? On a +été reçu à l'Ecole centrale !... Et +j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >></p> + +<p>Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.</p> + +<p><< J'aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura +un pour Marcel. Du moment où je serai riche, il est clair +que ce sera comme s'il l'était. Comme cela vient à +point tout de même !... Un demi-milliard !... Baronnet !... +C'est drôle, maintenant que c'est venu, il me semble que je +m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupé à trimer sur des livres et des +planches à dessin !... Tout de même, c'est un fameux +rêve ! >></p> + +<p>Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la +rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin +de la rue Royale, déboucha sur le boulevard. Jadis, il n'en +regardait les splendides étalages qu'avec +indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa +vie. Maintenant, il s'y arrêta et songea avec un vif +mouvement de joie que tous ces trésors lui appartiendraient +quand il le voudrait.</p> + +<p><< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la +Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf +tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers +construisent leurs chronomètres, que le lustre de +l'Opéra verse ses cascades de lumière, que les +violons grincent, que les chanteuses s'égosillent ! C'est +pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des manèges, et +que s'allume le Café Anglais !... Paris est à moi +!... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je +point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque +jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire +par-dessus le marché !... J'aurai des +éléphants !... Je chasserai le tigre !... Et les +belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas ! +mais un bel et bon yacht à vapeur pour me conduire où +je voudrai, m'arrêter et repartir à ma fantaisie !... +A propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle +à ma mère. Si je partais pour Douai !... Il y a +l'école... Oh ! oh ! l'école ! on peut s'en passer +!... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer +une dépêche. Il comprendra bien que je suis +pressé de voir ma mère et ma soeur dans une pareille +circonstance ! >></p> + +<p>Octave entra dans un bureau télégraphique, +prévint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux +jours. Puis, il héla un fiacre et se fit transporter +à la gare du Nord.</p> + +<p>Dès qu'il fut en wagon, il se reprit à +développer son rêve.</p> + +<p>A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à +la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit +--, et mettait en émoi le paisible quartier des +Aubettes.</p> + +<p><< Qui donc est malade ? se demandaient les +commères d'une fenêtre à l'autre.</p> + +<p>-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de +sa lucarne au dernier étage.</p> + +<p>-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! +>></p> + +<p>Après dix minutes d'attente, Octave réussit +à pénétrer dans la maison. Sa mère et +sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite.</p> + +<p>La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt +donné la clef du mystère.</p> + +<p>Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son +fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers +allait être à eux maintenant, et que le malheur +n'oserait jamais s'attaquer à des jeunes gens qui +possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tôt fait que les hommes de s'habituer +à ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de +son mari, se dit que c'était à lui, en somme, qu'il +appartenait de décider de sa destinée et de celle de +ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à +Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa +mère et de son frère ; mais son imagination de treize +ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que celui de cette +petite maison modeste où sa vie s'écoulait doucement +entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses +parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de +billets de banque pouvaient changer grand-chose à son +existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant.</p> + +<p>Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme +absorbé tout entier par les occupations silencieuses du +savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait +tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager +les bonheurs que l'étude donnait au docteur Sarrasin, elle +s'était quelquefois sentie un peu seule à +côté de ce travailleur acharné, et avait par +suite concentré sur ses deux enfants toutes ses +espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux +un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. +Octave, elle n'en doutait pas, était appelé aux plus +hautes destinées. Depuis qu'il avait pris rang à +l'Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes +ingénieurs s'était transformée dans son esprit +en une pépinière d'hommes illustres. Sa seule +inquiétude était que la modestie de leur fortune ne +fût un obstacle, une difficulté tout au moins à +la carrière glorieuse de son fils, et ne nuisît plus +tard à l'établissement de sa fille. Maintenant, ce +qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses +craintes n'avaient plus de raison d'être. Aussi sa +satisfaction fut- elle complète.</p> + +<p>La mère et le fils passèrent une grande partie de +la nuit à causer et à faire des projets, tandis que +Jeanne, très contente du présent, sans aucun souci de +l'avenir, s'était endormie dans un fauteuil.</p> + +<p>Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :</p> + +<p><< Tu ne m'as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin +à son fils. Ne lui as-tu pas donné connaissance de la +lettre de ton père ? Qu'en a-t-il dit ?</p> + +<p>-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus +qu'un sage, c'est un stoïque ! Je crois qu'il a +été effrayé pour nous de +l'énormité de l'héritage ! Je dis pour nous ; +mais son inquiétude ne remontait pas jusqu'à mon +père, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique +le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas caché qu'il +eût préféré un héritage modeste, +vingt-cinq mille livres de rente...</p> + +<p>-- Marcel n'avait peut-être pas tort, répondit Mme +Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, +une subite fortune, pour certaines natures ! >></p> + +<p>Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les +dernières paroles de sa mère :</p> + +<p><< Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les +yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as +dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout +ce que dit notre ami Marcel ! >></p> + +<p>Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.</p> + +<p>III UN FAIT DIVERS</p> + +<p>En arrivant à la quatrième séance du +Congrès d'Hygiène, le docteur Sarrasin put constater +que tous ses collègues I'accueillaient avec les marques d'un +respect extraordinaire. Jusque-là, c'était à +peine si le très noble Lord Glandover, chevalier de la +Jarretière, qui avait la présidence nominale de +l'assemblée, avait daigné s'apercevoir de l'existence +individuelle du médecin français.</p> + +<p>Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle +se bornait à déclarer la séance ouverte ou +levée et à donner mécaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on plaçait devant lui. Il +gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa +redingote boutonnée -- non pas qu'il eût fait une +chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude +incommode a été donnée par les sculpteurs +anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.</p> + +<p>Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, +une perruque de chiendent prétentieusement relevée en +toupet sur un front qui sonnait le creux, complétaient la +figure la plus comiquement gourmée et la plus follement +raide qu'on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +pièce, comme s'il avait été de bois ou de +carton-pâte. Ses yeux mêmes semblaient ne rouler sous +leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, à +la façon des yeux de poupée ou de mannequin.</p> + +<p>Lors des premières présentations, le +président du Congrès d'Hygiène avait +adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et +condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :</p> + +<p><< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, +pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de +petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne +pour apercevoir une créature aussi éloignée de +moi dans l'échelle des êtres !... Mettez-vous à +l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >></p> + +<p>Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des +sourires et poussa la courtoisie jusqu'à lui montrer un +siège vide à sa droite. D'autre part, tous les +membres du Congrès s'étaient levés.</p> + +<p>Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'après réflexion le +compte-globules avait sans doute paru à ses confrères +une découverte plus considérable qu'à +première vue, le docteur Sarrasin s'assit à la place +qui lui était offerte.</p> + +<p>Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolèrent, +lorsque Lord Glandover se pencha à son oreille avec une +contorsion des vertèbres cervicales telle qu'il pouvait en +résulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie :</p> + +<p><< J'apprends, dit-il, que vous êtes un homme de +propriété considérable ? On me dit que vous " +valez " vingt et un millions sterling ? >></p> + +<p>Lord Glandover paraissait désolé d'avoir pu +traiter avec légèreté l'équivalent en +chair et en os d'une valeur monnayée aussi ronde. Toute son +attitude disait :</p> + +<p><< Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... +Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens à des +méprises semblables ! >></p> + +<p>Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << +valoir >> un sou de plus qu'aux séances +précédentes, se demandait comment la nouvelle avait +déjà pu se répandre lorsque le docteur +Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire +faux et plat :</p> + +<p><< Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le +<i>Daily Telegraph</i> donne la nouvelle !... Tous mes compliments +! >></p> + +<p>Et il lui passa un numéro du journal, daté du +matin même. On y lisait le << fait divers >> +suivant, dont la rédaction révélait +suffisamment l'auteur :</p> + +<p><< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de +la Bégum Gokool vient enfin de trouver son légitime +héritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et +Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux +propriétaire des vingt et un millions sterling, actuellement +déposés à la Banque d'Angleterre, est un +médecin français, le docteur Sarrasin, dont nous +avons, il y a trois jours, analysé ici même le beau +mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et +à travers des péripéties qui formeraient +à elles seules un véritable roman, Mr. Sharp est +arrivé à établir, sans contestation possible, +que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de +Jean-Jacques Langévol, baronnet, époux en secondes +noces de la Bégum Gokool. Ce soldat de fortune était, +paraît-il, originaire de la petite ville française de +Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalités. La requête est +déjà logée en Cour de Chancellerie. C'est un +curieux enchaînement de circonstances qui a accumulé +sur la tête d'un savant français, avec un titre +britannique, les trésors entassés par une longue +suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins +intelligente, et il faut se féliciter qu'un capital aussi +considérable tombe en des mains qui sauront en faire bon +usage. >></p> + +<p>Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut +contrarié de voir la nouvelle rendue publique. Ce +n'était pas seulement à cause des importunité +que son expérience des choses humaines lui faisait +déjà prévoir, mais il était +humilié de l'importance qu'on paraissait attribuer à +cet événement. Il lui semblait être +rapetissé personnellement de tout l'énorme chiffre de +son capital. Ses travaux, son mérite personnel -- il en +avait le sentiment profond --, se trouvaient déjà +noyés dans cet océan d'or et d'argent, même aux +yeux de ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le +chercheur infatigable, l'intelligence supérieure et +déliée, l'inventeur ingénieux, ils voyaient le +demi-milliard. Eût-il été un goitreux des +Alpes, un Hottentot abruti, un des spécimens les plus +dégradés de l'humanité au lieu d'en être +un des représentants supérieurs, son poids eût +été le même. Lord Glandover avait dit le mot, +il << valait >> désormais vingt et un millions +sterling, ni plus, ni moins.</p> + +<p>Cette idée l'écoeura, et le Congrès, qui +regardait, avec une curiosité toute scientifique, comment +était fait un << demi milliardaire >>, constata +non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse.</p> + +<p>Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagère. La +grandeur du but auquel il avait résolu de consacrer cette +fortune inespérée se représenta tout à +coup à la pensée du docteur et le +rasséréna. Il attendit la fin de la lecture que +faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'<i>Education des +jeunes idiots</i>, et demanda la parole pour une communication.</p> + +<p>Lord Glandover la lui accorda à l'instant et par +préférence même au docteur Ovidius. Il la lui +aurait accordée, quand tout le Congrès s'y serait +opposé, quand tous les savants de l'Europe auraient +protesté à la fois contre ce tour de faveur ! +Voilà ce que disait éloquemment l'intonation toute +spéciale de la voix du président.</p> + +<p><< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais +attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la +fortune singulière qui m'arrive et des conséquences +heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait +étant devenu public, il y aurait peut-être de +l'affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai +terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme +considérable, une somme de plusieurs centaines de millions, +actuellement déposée à la Banque d'Angleterre, +se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous dire +que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le +fidéicommissaire de la science ?... (<i>Sensation +profonde.</i>) Ce n'est pas à moi que ce capital appartient +de droit, c'est à l'Humanité, c'est au Progrès +!... (<i>Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congrès se lève, +électrisé par cette déclaration.</i>) Ne +m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à +ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne +penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a +pas en celle-ci plus d'amour- propre que de dévouement ?... +(<i>Non ! Non !</i>) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les +résultats. Je le déclare donc, définitivement +et sans réserve : le demi-milliard que le hasard met dans +mes mains n'est pas à moi, il est à la science ! +Voulez-vous être le parlement qui répartira ce budget +?... Je n'ai pas en mes propres lumières une confiance +suffisante pour prétendre en disposer en maître +absolu. Je vous fais juges, et vous-mêmes vous +déciderez du meilleur emploi à donner à ce +trésor !... >> (<i>Hurrahs. Agitation profonde. +Délire général.</i>)</p> + +<p>Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur +exaltation, sont montés sur la table. Le professeur +Turnbull, de Glasgow, paraît menacé d'apoplexie. Le +docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover +seul conserve le calme digne et serein qui convient à son +rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agréablement, et n'a pas la moindre +intention de réaliser un programme si extravagant.</p> + +<p><< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand +il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de +suggérer un plan qu'il serait aisé de +développer et de perfectionner, je propose le suivant. +>></p> + +<p>Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute +avec une attention religieuse.</p> + +<p><< Messieurs, parmi les causes de maladie, de +misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une +à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande +importance : ce sont les conditions hygiéniques +déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont +placés. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures +souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents +indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines +deviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux +qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur +santé ; leur force productive diminue, et la +société perd ainsi de grandes sommes de travail qui +pourraient être appliquées aux plus précieux +usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus +puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination +pour tracer le plan d'une cité modèle sur des +données rigoureusement scientifiques ?... (<i>Oui ! oui ! +c'est vrai !</i>) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le +capital dont nous disposons à édifier cette ville et +à la présenter au monde comme un enseignement +pratique... >> (<i>Oui ! oui ! -- Tonnerre +d'applaudissements.</i>)</p> + +<p>Les membres du Congrès, pris d'un transport de folie +contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur +le docteur Sarrasin, l'enlèvent, le portent en triomphe +autour de la salle.</p> + +<p><< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu +réintégrer sa place, cette cité que chacun de +nous voit déjà par les yeux de l'imagination, qui +peut être dans quelques mois une réalité, cette +ville de la santé et du bien-être, nous inviterions +tous les peuples à venir la visiter, nous en +répandrions dans toutes les langues le plan et la +description, nous y appellerions les familles honnêtes que la +pauvreté et le manque de travail auraient chassées +des pays encombrés. Celles aussi -- vous ne vous +étonnerez pas que j'y songe --, à qui la +conquête étrangère a fait une cruelle +nécessité de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activité, l'application de leur intelligence, et +nous apporteraient ces richesses morales, plus précieuses +mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions là +de vastes collèges où la jeunesse +élevée d'après des principes sages, propres +à développer et à équilibrer toutes les +facultés morales, physiques et intellectuelles, nous +préparerait des générations fortes pour +l'avenir ! >></p> + +<p>Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste +qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs, +les << hip ! hip ! >> se succédèrent +pendant plus d'un quart d'heure.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à +se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui, +murmura à son oreille en clignant de l'oeil :</p> + +<p><< Bonne spéculation !... Vous comptez sur le +revenu de l'octroi, hein ?... Affaire sûre, pourvu qu'elle +soit bien lancée et patronnée de noms choisis !... +Tous les convalescents et les valétudinaires voudront +habiter là !... J'espère que vous me retiendrez un +bon lot de terrain, n'est-ce pas ? >></p> + +<p>Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à +donner à ses actions un mobile cupide, allait cette fois +répondre à Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le +vice-président réclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui +venait d'être soumise à l'assemblée.</p> + +<p><< Ce serait, dit-il, l'éternel honneur du +Congrès de Brighton qu'une idée si sublime y +eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir +que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à +la générosité la plus inouïe... Et +pourtant, maintenant que l'idée était +suggérée, on s'étonnait presque qu'elle +n'eût pas déjà été mise en +pratique ! Combien de milliards dépensés en folles +guerres, combien de capitaux dissipés en spéculations +ridicules auraient pu être consacrés à un tel +essai ! >></p> + +<p>L'orateur, en terminant, demandait, pour la cité +nouvelle, comme un juste hommage à son fondateur, le nom de +<< Sarrasina >>.</p> + +<p>Sa motion était déjà acclamée, +lorsqu'il fallut revenir sur le vote, à la requête du +docteur Sarrasin lui-même.</p> + +<p><< Non, dit-il, mon nom n'a rien à faire en ceci. +Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces +appellations qui, sous prétexte de dériver du grec ou +du latin, donnent à la chose ou à l'être qui +les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du +bien-être, mais je demande que son nom soit celui de ma +patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! >></p> + +<p>On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui +était bien due.</p> + +<p>France-Ville était d'ores et déjà +fondée en paroles ; elle allait, grâce au +procès-verbal qui devait clore la séance, exister +aussi sur le papier. On passa immédiatement à la +discussion des articles généraux du projet.</p> + +<p>Mais il convient de laisser le Congrès à cette +occupation pratique, si différente des soins ordinairement +réservés à ces assemblées, pour suivre +pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, +la fortune du fait divers publié par le <i>Daily +Telegraph</i>.</p> + +<p>Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement +reproduit par les journaux anglais, commençait à +rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait +notamment dans la <i>Gazette de Hull</i> et figurait en haut de la +seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le +Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, +apporta le 1er novembre à Rotterdam.</p> + +<p>Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du +rédacteur en chef et secrétaire unique de l'<i>Echo +néerlandais</i> et traduit dans la langue de Cuyp et de +Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la +vapeur, au <i>Mémorial de Brême</i>. Là, il +revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne +tarda pas à se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il +constater ici que le journaliste teuton, après avoir +écrit en tête de la traduction : <i>Eine ubergrosse +Erbschaft</i>, ne craignit pas de recourir à un subterfuge +mesquin et d'abuser de la crédulité de ses lecteurs +en ajoutant entre parenthèses : <i>Correspondance +spéciale de Brighton</i> ?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit +d'annexion, l'anecdote arriva à la rédaction de +l'imposante <i>Gazette du Nord</i>, qui lui donna une place dans la +seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d'en +supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave +personne.</p> + +<p>C'est après avoir passé par ces avatars successifs +qu'elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre +les mains épaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le +cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, +de l'Université d'Iéna.</p> + +<p>Si haut placé que fût un tel personnage dans +l'échelle des êtres, il ne présentait à +première vue rien d'extraordinaire. C'était un homme +de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses +épaules carrées indiquaient une constitution robuste +; son front était chauve, et le peu de cheveux qu'il avait +gardés à l'occiput et aux tempes rappelaient le blond +filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s'en +échappe, et cependant on se sent comme gêné +sitôt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze +était grande, garnie d'une de ces doubles rangées de +dents formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais +enfermées dans des lèvres minces, dont le principal +emploi devait être de numéroter les paroles qui +pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le +professeur était visiblement très satisfait pour +lui-même.</p> + +<p>Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminée, regarda l'heure à une très jolie +pendule de Barbedienne, singulièrement +dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :</p> + +<p><< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive +à six trente, dernière heure. Vous le montez +aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La première +fois qu'il ne sera pas sur ma table à six heures trente, +vous quitterez mon service à huit.</p> + +<p>-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il +dîner maintenant ?</p> + +<p>-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à +sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous êtes chez +moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne +répète jamais un ordre. >></p> + +<p>Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table +et se remit à écrire un mémoire qui devait +paraître le surlendemain dans les <i>Annalen für +Physiologie</i>. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion +à constater que ce mémoire avait pour titre :</p> + +<p><i>Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à +des degrés différents de +dégénérescence héréditaire +?</i></p> + +<p>Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le +dîner, composé d'un grand plat de saucisses aux choux, +flanqué d'un gigantesque mooss de bière, avait +été discrètement servi sur un guéridon +au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, +qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en eût +attendu d'un homme aussi sérieux. Puis il sonna pour avoir +son café, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit +au travail.</p> + +<p>Il était près de minuit, lorsque le professeur +signa le dernier feuillet, et il passa aussitôt dans sa +chambre à coucher pour y prendre un repos bien gagné. +Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal +et en commença la lecture, avant de s'endormir. Au moment +où le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attirée par un nom étranger, celui de << +Langévol >>, dans le fait divers relatif à +l'héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler +quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Après quelques minutes données à +cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit +bientôt entendre un ronflement sonore.</p> + +<p>Cependant, par un phénomène physiologique que +lui-même avait étudié et expliqué avec +de grands développements, ce nom de Langévol +poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si +bien que, machinalement, en se réveillant le lendemain +matin, il se surprit à le répéter.</p> + +<p>Tout à coup, et au moment où il allait demander +à sa montre quelle heure il était, il fut +illuminé d'un éclair subit. Se jetant alors sur le +journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut +plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme +pour y concentrer ses idées, l'alinéa qu'il avait +failli la veille laisser passer inaperçu. La lumière, +évidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre +le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il courut +à la cheminée, détacha un petit portrait en +miniature pendu près de la glace, et, le retournant, passa +sa manche sur le carton poussiéreux qui en formait +l'envers.</p> + +<p>Le professeur ne s'était pas trompé. +Derrière le portrait, on lisait ce nom tracé d'une +encre jaunâtre, presque effacé par un +demi-siècle :</p> + +<p><< <i>Thérèse Schultze eingeborene +Langévol</i> >> (Thérèse Schultze +née Langévol).</p> + +<p>Le soir même, le professeur avait pris le train direct +pour Londres.</p> + +<p>IV PART A DEUX</p> + +<p>Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze +arrivait à la gare de Charing-Cross. A midi, il se +présentait au numéro 93, Southampton row, dans une +grande salle divisée en deux parties par une barrière +de bois -- côté de MM. les clercs, côté +du public --, meublée de six chaises, d'une table noire, +d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses. +Deux jeunes gens, assis devant la table, étaient en train de +manger paisiblement le déjeuner de pain et de fromage +traditionnel en tous les pays de basoche.</p> + +<p><< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur +de la même voix dont il demandait son dîner.</p> + +<p>-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire +?</p> + +<p>- Le professeur Schultze, d'Iéna, affaire +Langévol. >></p> + +<p>Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un +tuyau acoustique et reçut en réponse dans le pavillon +de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre +publique. Elle pouvait se traduire ainsi :</p> + +<p><< Au diable l'affaire Langévol ! Encore un fou qui +croit avoir des titres ! >></p> + +<p>Réponse du jeune clerc :</p> + +<p><< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas +l'air agréable, mais ce n'est pas la tête du premier +venu. >></p> + +<p>Nouvelle exclamation mystérieuse :</p> + +<p><< Et il vient d'Allemagne ?...</p> + +<p>-- Il le dit, du moins. >></p> + +<p>Un soupir passa à travers le tuyau :</p> + +<p><< Faites monter.</p> + +<p>- Deux étages, la porte en face >>, dit tout haut +le clerc en indiquant un passage intérieur.</p> + +<p>Le professeur s'enfonça dans le couloir, monta les deux +étages et se trouva devant une porte matelassée, +où le nom de Mr. Sharp se détachait en lettres noires +sur un fond de cuivre.</p> + +<p>Ce personnage était assis devant un grand bureau +d'acajou, dans un cabinet vulgaire à tapis de feutre, +chaises de cuir et larges cartonniers béants. Il se souleva +à peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise +des gens de bureau, il se remit à feuilleter des dossiers +pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air très occupé. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui +s'était placé auprès de lui :</p> + +<p><< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce +qui vous amène. Mon temps est extraordinairement +limité, et je ne puis vous donner qu'un très petit +nombre de minutes. >></p> + +<p>Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.</p> + +<p><< Peut-être trouverez-vous bon de m'accorder +quelques minutes supplémentaires, dit-il, quand vous saurez +ce qui m'amène.</p> + +<p>-- Parlez donc, monsieur.</p> + +<p>-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, +de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur +aînée, Thérèse Langévol, +mariée en 1792 à mon grand-père Martin +Schultze, chirurgien à l'armée de Brunswick et mort +en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle +écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de +son passage à la maison, après la bataille +d'Iéna, sans compter les pièces dûment +légalisées qui établissent ma filiation. +>></p> + +<p>Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications +qu'il donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, +presque prolixe. Il est vrai que c'était le seul point +où il était inépuisable. En effet, il +s'agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, +Anglais, la nécessité de faire prédominer la +race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait +l'idée de réclamer cette succession, c'était +surtout pour l'arracher des mains françaises, qui ne +pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il +détestait dans son adversaire, c'était surtout sa +nationalité !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurément, etc. Mais l'idée qu'un prétendu +savant, qu'un Français pourrait employer cet énorme +capital au service des idées françaises, le mettait +hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits +à outrance.</p> + +<p>A première vue, la liaison des idées pouvait ne +pas être évidente entre cette digression politique et +l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des +affaires pour apercevoir le rapport supérieur qu'il y avait +entre les aspirations nationales de la race germanique en +général et les aspirations particulières de +l'individu Schultze vers l'héritage de la Bégum. +Elles étaient, au fond, du même ordre.</p> + +<p>D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant +qu'il pût être pour un professeur à +l'Université d'Iéna d'avoir des rapports de +parenté avec des gens de race inférieure, il +était évident qu'une aïeule française +avait sa part de responsabilité dans la fabrication de ce +produit humain sans égal. Seulement, cette parenté +d'un degré secondaire à celle du docteur Sarrasin ne +lui créait aussi que des droits secondaires à ladite +succession. Le solicitor vit cependant la possibilité de les +soutenir avec quelques apparences de légalité et, +dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout +à l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de +transformer l'affaire Langévol, déjà belle, en +une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du +<i>Jarndyce contre Jarndyce</i>, de Dickens. Un horizon de papier +timbré, d'actes, de pièces de toute nature +s'étendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce +qui valait mieux, il songea à un compromis +ménagé par lui, Sharp, dans l'intérêt de +ses deux clients, et qui lui rapporterait, à lui Sharp, +presque autant d'honneur que de profit.</p> + +<p>Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les +titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves à l'appui +et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient +cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de +l'apparence de droits -- << apparences seulement, mon cher +monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient pas +à un bon procès >> --, que lui donnait sa +parenté avec le docteur, il comptait que le sens si +remarquable de la justice que possédaient tous les Allemands +admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient aussi, en +cette occasion, des droits d'ordre différent, mais bien plus +impérieux, à la reconnaissance du professeur.</p> + +<p>Celui-ci était trop bien doué pour ne pas +comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui +mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien +préciser.</p> + +<p>Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son +affaire à loisir et le reconduisit avec des égards +marqués. Il n'était plus question à cette +heure de ces minutes strictement limitées, dont il se disait +si avare !</p> + +<p>Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre +suffisant à faire valoir sur l'héritage de la +Bégum, mais persuadé cependant qu'une lutte entre la +race saxonne et la race latine, outre qu'elle était toujours +méritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner à l'avantage de la première.</p> + +<p>L'important était de tâter l'opinion du docteur +Sarrasin. Une dépêche télégraphique, +immédiatement expédiée à Brighton, +amenait vers cinq heures le savant français dans le cabinet +du solicitor.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'étonna +Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. +Sharp, il lui déclara en toute loyauté qu'en effet il +se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa +famille, d'une grand-tante élevée par une femme riche +et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait +mariée en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le +degré précis de parenté de cette +grand-tante.</p> + +<p>Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, +soigneusement cataloguées dans des cartons qu'il montra avec +complaisance au docteur.</p> + +<p>Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- +matière à procès, et les procès de ce +genre peuvent aisément traîner en longueur. A la +vérité, on n'était pas obligé de faire +à la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille, +que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa +sincérité, à son solicitor... Mais il y avait +ces lettres de Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont +Herr Schultze avait parlé, et qui étaient une +présomption en sa faveur. Présomption faible à +la vérité, dénuée de tout +caractère légal, mais enfin présomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumées de la +poussière des archives municipales. Peut-être +même la partie adverse, à défaut de +pièces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer +d'imaginaires. Il fallait tout prévoir ! Qui sait si de +nouvelles investigations n'assigneraient même pas à +cette Thérèse Langévol, subitement sortie de +terre, et à ses représentants actuels, des droits +supérieurs à ceux du docteur Sarrasin ?... En tout +cas, longues chicanes, longues vérifications, solution +lointaine !... Les probabilités de gain étant +considérables des deux parts, on formerait aisément +de chaque côté une compagnie en commandite pour +avancer les frais de la procédure et épuiser tous les +moyens de juridiction. Un procès célèbre du +même genre avait été pendant quatre-vingt-trois +années consécutives en Cour de Chancellerie et ne +s'était terminé que faute de fonds : +intérêts et capital, tout y avait passé !... +Enquêtes, commissions, transports, procédures +prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait +être encore indécise, et le demi milliard toujours +endormi à la Banque...</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait +quand il s'arrêterait. Sans accepter pour parole +d'évangile tout ce qu'il entendait, une sorte de +découragement se glissait dans son âme. Comme un +voyageur penché à l'avant d'un navire voit le port +où il croyait entrer s'éloigner, puis devenir moins +distinct et enfin disparaître, il se disait qu'il +n'était pas impossible que cette fortune, tout à +l'heure si proche et d'un emploi déjà tout +trouvé, ne finît par passer à l'état +gazeux et s'évanouir !</p> + +<p><< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au +solicitor.</p> + +<p>Que faire ?... Hem !... C'était difficile à +déterminer. Plus difficile encore à réaliser. +Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la +certitude. La justice anglaise était une excellente justice +-- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, +décidément un peu lente, <i>pede claudo</i>... hem +!... hem !... mais d'autant plus sûre !... Assurément +le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques années +d'être en possession de cet héritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...</p> + +<p>Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement +ébranlé dans sa confiance et convaincu qu'il allait, +ou falloir entamer une série d'interminables procès, +ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en +éprouver quelque regret.</p> + +<p>Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait +laissé son adresse. Il lui annonça que le docteur +Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Thérèse +Langévol, contestait formellement l'existence d'une branche +allemande de la famille et se refusait à toute +transaction.</p> + +<p>Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien +établis, qu'à << plaider >>. Mr. Sharp, +qui n'apportait en cette affaire qu'un +désintéressement absolu, une véritable +curiosité d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en +dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un +procès, dix procès, trente ans de procès, +comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, +personnellement, en était ravi. S'il n'avait pas craint de +faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il +aurait poussé le désintéressement +jusqu'à lui indiquer un de ses confrères, qu'il +pût charger de ses intérêts... Et certes le +choix avait de l'importance ! La carrière légale +était devenue un véritable grand chemin !... Les +aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, +la rougeur au front !...</p> + +<p><< Si le docteur français voulait s'arranger, +combien cela coûterait-il ? >> demanda le +professeur.</p> + +<p>Homme sage, les paroles ne pouvaient l'étourdir ! Homme +pratique, il allait droit au but sans perdre un temps +précieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu +déconcerté par cette façon d'agir. Il +représenta à Herr Schultze que les affaires ne +marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prévoir la fin +quand on en était au commencement ; que, pour amener M. +Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les +choses afin de ne pas lui laisser connaître que lui, +Schultze, était déjà prêt à une +transaction.</p> + +<p><< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.</p> + +<p>-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j'aimerais savoir +à quoi m'en tenir. >></p> + +<p>Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à +quel chiffre le solicitor évaluait la reconnaissance +saxonne, et il dut lui laisser là- dessus carte blanche.</p> + +<p>Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le +lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillité s'il +avait quelques nouvelles sérieuses à lui donner, le +solicitor, inquiet de cette tranquillité même, +l'informa qu'un examen sérieux l'avait convaincu que le +mieux serait peut-être de couper le mal dans sa racine et de +proposer une transaction à ce prétendant nouveau. +C'était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement désintéressé et que +bien peu de solicitors eussent donné à la place de +Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre à +régler rapidement cette affaire, qu'il considérait +avec des yeux presque paternels.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait +relativement assez sages. Il s'était si bien habitué +depuis quelques jours à l'idée de réaliser +immédiatement son rêve scientifique, qu'il +subordonnait tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement +un an avant de pouvoir l'exécuter aurait été +maintenant pour lui une cruelle déception. Peu familier +d'ailleurs avec les questions légales et financières, +et sans être dupe des belles paroles de maître Sharp, +il aurait fait bon marché de ses droits pour une bonne somme +payée comptant qui lui permît de passer de la +théorie à la pratique. Il donna donc également +carte blanche à Mr. Sharp et repartit.</p> + +<p>Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il était bien +vrai qu'un autre aurait peut-être cédé, +à sa place, à la tentation d'entamer et de prolonger +des procédures destinées à devenir, pour son +étude, une grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp +n'était pas de ces gens qui font des spéculations +à long terme. Il voyait à sa portée le moyen +facile d'opérer d'un coup une abondante moisson, et il avait +résolu de le saisir. Le lendemain, il écrivit au +docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait +peut-être pas opposé à toute idée +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait +alternativement à l'un et à l'autre que la partie +adverse ne voulait décidément rien entendre, et que, +par surcroît, il était question d'un troisième +candidat alléché par l'odeur...</p> + +<p>Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'élevait subitement une objection imprévue qui +dérangeait tout. Ce n'était plus pour le bon docteur +que chausse-trapes, hésitations, fluctuations. Mr. Sharp ne +pouvait se décider à tirer l'hameçon, tant il +craignait qu'au dernier moment le poisson ne se +débattît et ne fît casser la corde. Mais tant de +précaution était, en ce cas, superflu. Dès le +premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'épargner les ennuis d'un procès, +avait été prêt pour un arrangement. Lorsque +enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon +l'expression célèbre, était arrivé, ou +que, dans son langage moins noble, son client était << +cuit à point >>, il démasqua tout à coup +ses batteries et proposa une transaction immédiate.</p> + +<p>Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, +qui offrait de partager le différend entre les parties, de +leur compter à chacun deux cent cinquante millions et de ne +prendre à titre de commission que l'excédent du +demi-milliard, soit vingt-sept millions.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, +lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui +paraissait encore superbe. Il était tout prêt à +signer, il ne demandait qu'à signer, il aurait voté +par-dessus le marché des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à +toute la chicane du Royaume-Uni.</p> + +<p>Les actes étaient rédigés, les +témoins racolés, les machines à timbrer de +Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze +s'était rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait +pu s'assurer en frémissant qu'avec un adversaire de moins +bonne composition que le docteur Sarrasin, il en eût +été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt +terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un +partage égal, les deux héritiers reçurent +chacun un chèque à valoir de cent mille livres +sterling, payable à vue, et des promesses de +règlement définitif, aussitôt après +l'accomplissement des formalités légales.</p> + +<p>Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la +supériorité anglo- saxonne, cette étonnante +affaire.</p> + +<p>On assure que le soir même, en dînant à +Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de +champagne à la santé du docteur Sarrasin, un autre +à la santé du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation +indiscrète : << <i>Hurrah</i> !... <i>Rule +Britannia</i> !... Il n'y a encore que nous !... >></p> + +<p>La vérité est que le banquier Stilbing +considérait son hôte comme un pauvre homme, qui avait +lâché pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du +moment, en effet, où lui, Herr Schultze, se sentait +forcé d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que +n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un +Celte, léger, mobile, et, bien certainement, visionnaire +!</p> + +<p>Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de +fonder une ville française dans des conditions +d'hygiène morale et physique propres à +développer toutes les qualités de la race et à +former de jeunes générations fortes et vaillantes. +Cette entreprise lui paraissait absurde, et, à son sens, +devait échouer, comme opposée à la loi de +progrès qui décrétait l'effondrement de la +race latine, son asservissement à la race saxonne, et, dans +la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, +ces résultats pouvaient être tenus en échec si +le programme du docteur avait un commencement de +réalisation, à plus forte raison si l'on pouvait +croire à son succès. Il appartenait donc à +tout Saxon, dans l'intérêt de l'ordre +général et pour obéir à une loi +inéluctable, de mettre à néant, s'il le +pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui +se présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. +D. <i>privat docent</i> de chimie à l'Université +d'Iéna, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les +différentes races humaines -- travaux où il +était prouvé que la race germanique devait les +absorber toutes --, il était clair enfin qu'il était +particulièrement désigné par la grande force +constamment créative et destructive de la nature, pour +anéantir ces pygmées qui se rebellaient contre elle. +De toute éternité, il avait été +arrêté que Thérèse Langévol +épouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux +nationalités, se trouvant en présence dans la +personne du docteur français et du professeur allemand, +celui-ci écraserait celui-là. Déjà il +avait en main la moitié de la fortune du docteur. +C'était l'instrument qu'il lui fallait.</p> + +<p>D'ailleurs, ce projet n'était pour Herr Schultze que +très secondaire ; il ne faisait que s'ajouter à ceux, +beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les +peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et +de se réunir au Vaterland. Cependant, voulant +connaître à fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait +déjà l'implacable ennemi, il se fit admettre au +Congrès international d'Hygiène et en suivit +assidûment les séances. C'est au sortir de cette +assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait +le docteur Sarrasin lui- même, l'entendirent un jour faire +cette déclaration : qu'il s'élèverait en +même temps que France-Ville une cité forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et +anormale.</p> + +<p><< J'espère, ajouta-t-il, que l'expérience +que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! >></p> + +<p>Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fût pour +l'humanité, n'en était pas à avoir besoin +d'apprendre que tous ses semblables ne méritaient pas le nom +de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son +adversaire, pensant, en homme sensé, qu'aucune menace ne +devait être négligée. Quelque temps +après, écrivant à Marcel pour l'inviter +à l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser +au jeune Alsacien que le bon docteur aurait là un rude +adversaire. Et comme le docteur ajoutait :</p> + +<p><< Nous aurons besoin d'hommes forts et énergiques, +de savants actifs, non seulement pour édifier, mais pour +nous défendre >>, Marcel lui répondit :</p> + +<p><< Si je ne puis immédiatement vous apporter mon +concours pour la fondation de votre cité, comptez cependant +que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul +jour de vue ce Herr Schultze, que vous me dépeignez si bien. +Ma qualité d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses +affaires. De près ou de loin, je vous suis tout +dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques +mois ou même quelques années sans entendre parler de +moi, ne vous en inquiétez pas. De loin comme de près, +je n'aurai qu'une pensée : travailler pour vous, et, par +conséquent, servir la France. >></p> + +<p>V LA CITE DE L'ACIER</p> + +<p>Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq +années que l'héritage de la Bégum est aux +mains de ses deux héritiers et la scène est +transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, +à dix lieues du littoral du Pacifique. Là +s'étend un district vague encore, mal délimité +entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte +de Suisse américaine.</p> + +<p>Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des +choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les +vallées profondes qui séparent de longues +chaînes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous +les sites pris à vol d'oiseau.</p> + +<p>Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse +européenne, livrée aux industries pacifiques du +berger, du guide et du maître d'hôtel. Ce n'est qu'un +décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de +pins séculaires, posée sur un bloc de fer et de +houille.</p> + +<p>Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, +prête l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, +comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la +vie mêlé au grand silence de la montagne. Mais il +saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les détonations étouffées de la poudre. +Il semble que le sol soit machiné comme les dessous d'un +théâtre, que ces roches gigantesques sonnent creux et +qu'elles peuvent d'un moment à l'autre s'abîmer dans +de mystérieuses profondeurs.</p> + +<p>Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, +s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes +jaunâtres, de petits tas de scories, diaprées de +toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. +Çà et là, un vieux puits de mine +abandonné, déchiqueté par les pluies, +déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule +béante, gouffre sans fond, pareil au cratère d'un +volcan éteint. L'air est chargé de fumée et +pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne +le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de +mémoire d'homme on n'y a vu un papillon.</p> + +<p>Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les +contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux +chaînes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 +le << désert rouge >>, à cause de la +couleur du sol, tout imprégné d'oxydes de fer, et ce +qu'on appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier +>>.</p> + +<p>Qu'on imagine un plateau de cinq à six lieues +carrées, au sol sablonneux, parsemé de galets, aride +et désolé comme le lit de quelque ancienne mer +intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le +mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a +déployé tout à coup une énergie et une +vigueur sans égales.</p> + +<p>Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont +surgi, apportés tout bâtis de Chicago, et renferment +une nombreuse population de rudes travailleurs.</p> + +<p>C'est au centre de ces villages, au pied même des +CoalsButts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que +s'élève une masse sombre, colossale, étrange, +une agglomération de bâtiments réguliers +percés de fenêtres symétriques, couverts de +toits rouges, surmontés d'une forêt de +cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en +est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants +de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement +lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse +houle, mais plus régulier et plus grave.</p> + +<p>Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville +allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, +l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les +millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, +spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux +mondes.</p> + +<p>Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout +calibre, à âme lisse et à raies, à +culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la +Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour +la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.</p> + +<p>Grâce à la puissance d'un capital énorme, un +établissement monstre, une ville véritable, qui est +en même temps une usine modèle, est sortie de terre +comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour +la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle +et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont +dû à leur écrasante supériorité +une célébrité universelle.</p> + +<p>Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille +de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. +Sur place, il en fait des canons.</p> + +<p>Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, +à le réaliser. En France, on obtient des lingots +d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a +fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A +Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier +de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas +de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une +puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant +comme un sou neuf, dans les délais convenus.</p> + +<p>Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les +deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en +appétit.</p> + +<p>En industrie canonnière comme en toutes choses, on est +bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il +n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze +atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils +sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils +n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des +propriétés spéciales. Il court à cet +égard des légendes d'alliages mystérieux, de +secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne +n'en sait le fin mot.</p> + +<p>Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, +le secret est gardé avec un soin jaloux.</p> + +<p>Dans ce coin écarté de l'Amérique +septentrionale, entouré de déserts, isolé du +monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents +milles des petites agglomérations humaines les plus +voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette +liberté qui a fondé la puissance de la +république des Etats-Unis.</p> + +<p>En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, +n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de +distance en distance la ligne des fossés et des +fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. +Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la +Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot +d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment +timbrée, signée et paraphée.</p> + +<p>Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à +Stahlstadt, un matin de novembre, la possédait sans doute, +car, après avoir laissé à l'auberge une petite +valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied vers +la porte la plus voisine du village.</p> + +<p>C'était un grand gaillard, fortement charpenté, +négligemment vêtu, à la mode des pionniers +américains, d'une vareuse lâche, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours à côtes, +engouffré dans de grosses bottes. Il rabattait sur son +visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la +poussière de charbon dont sa peau était +imprégnée, et marchait d'un pas élastique en +sifflotant dans sa barbe brune. Arrivé au guichet, ce jeune +homme exhiba au chef de poste une feuille imprimée et fut +aussitôt admis.</p> + +<p><< Votre ordre porte l'adresse du contremaître +Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. +Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, sur votre +droite, jusqu'à la borne K, et à vous +présenter au concierge... Vous savez le règlement ? +Expulsé, si vous entrez dans un autre secteur que le +vôtre >>, ajouta-t-il au moment où le nouveau +venu s'éloignait.</p> + +<p>Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était +indiquée et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, +se creusait un fossé, sur la crête duquel se +promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route +circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait d'abord la +double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde +muraille s'élevait, pareille à la muraille +extérieure, ce qui indiquait la configuration de la +Cité de l'Acier.</p> + +<p>C'était celle d'une circonférence dont les +secteurs, limités en guise de rayons par une ligne +fortifiée, étaient parfaitement indépendants +les uns des autres, quoique enveloppés d'un mur et d'un +fossé communs.</p> + +<p>Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, +placée à la lisière du chemin, en face d'une +porte monumentale que surmontait la même lettre +sculptée dans la pierre, et il se présenta au +concierge.</p> + +<p>Cette fois, au lieu d'avoir affaire à un soldat, il se +trouvait en présence d'un invalide, à jambe de bois +et poitrine médaillée.</p> + +<p>L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit +:</p> + +<p><< Tout droit. Neuvième rue à gauche. +>></p> + +<p>Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et +se trouva enfin dans le secteur K. La route qui débouchait +de la porte en était l'axe. De chaque côté +s'allongeaient à angle droit des files de constructions +uniformes.</p> + +<p>Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces +bâtiments gris, percés à jour de milliers de +fenêtres, semblaient plutôt des monstres vivants que +des choses inertes. Mais le nouveau venu était sans doute +blasé sur le spectacle, car il n'y prêta pas la +moindre attention.</p> + +<p>En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l'atelier 743, +et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres, +en présence du contremaître Seligmann.</p> + +<p>Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la +vérifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :</p> + +<p><< Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous +paraissez bien jeune ?</p> + +<p>-- L'âge ne fait rien, répondit l'autre. J'ai +bientôt vingt-six ans, et j'ai déjà +puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, +je puis vous montrer les certificats sur la présentation +desquels j'ai été engagé à New York par +le chef du personnel. >></p> + +<p>Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilité, mais +avec un léger accent qui sembla éveiller les +défiances du contremaître.</p> + +<p><< Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda +celui-ci.</p> + +<p>-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes +papiers qui sont en règle. >></p> + +<p>Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au +contremaître un passeport, un livret, des certificats.</p> + +<p><< C'est bon. Après tout, vous êtes +embauché et je n'ai plus qu'à vous désigner +votre place >>, reprit Seligmann, rassuré par ce +déploiement de documents officiels.</p> + +<p>Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, +qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une +carte bleue à son nom portant le numéro 57938, et +ajouta :</p> + +<p><< Vous devez être à la porte K tous les +matins à sept heures, présenter cette carte qui vous +aura permis de franchir l'enceinte extérieure, prendre au +râtelier de la loge un jeton de présence à +votre numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept +heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc +placé à la porte de l'atelier et qui n'est ouvert +qu'à cet instant.</p> + +<p>-- Je connais le système... Peut-on loger dans l'enceinte +? demanda Schwartz.</p> + +<p>-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à +l'extérieur, mais vous pourrez prendre vos repas à la +cantine de l'atelier pour un prix très modéré. +Votre salaire est d'un dollar par jour en débutant. Il +s'accroît d'un vingtième par trimestre... L'expulsion +est la seule peine. Elle est prononcée par moi en +première instance, et par l'ingénieur en appel, sur +toute infraction au règlement... Commencez-vous aujourd'hui +?</p> + +<p>-- Pourquoi pas ?</p> + +<p>-- Ce ne sera qu'une demi-journée >>, fit observer +le contremaître en guidant Schwartz vers une galerie +intérieure.</p> + +<p>Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une +cour et pénétrèrent dans une vaste halle, +semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa +légère charpente, au débarcadère d'une +gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, +ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.</p> + +<p>De chaque côté de cette longue halle, deux +rangées d'énormes colonnes cylindriques, aussi +grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles de +Saint-Pierre de Rome, s'élevaient du sol jusqu'à la +voûte de verre qu'elles transperçaient de part en +part. C'étaient les cheminées d'autant de fours +à puddler, maçonnés à leur base. Il y +en avait cinquante sur chaque rangée.</p> + +<p>A l'une des extrémités, des locomotives amenaient +à tout instant des trains de wagons chargés de +lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre +extrémité, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformée en acier.</p> + +<p>L'opération du << puddlage >> a pour but +d'effectuer cette métamorphose. Des équipes de +cyclopes demi-nus, armés d'un long crochet de fer, s'y +livraient avec activité.</p> + +<p>Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé +d'un revêtement de scories, y étaient d'abord +portés à une température élevée. +Pour obtenir du fer, on aurait commencé à brasser +cette fonte aussitôt qu'elle serait devenue pâteuse. +Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant +si distinct par ses propriétés de son +congénère, on attendait que la fonte fût fluide +et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus +forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, +pétrissait et roulait en tous sens la masse +métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la +flamme ; puis, au moment précis où elle atteignait, +par son mélange avec les scories, un certain degré de +résistance, il la divisait en quatre boules ou << +loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une à une, aux +aides-marteleurs.</p> + +<p>C'est dans l'axe même de la halle que se poursuivait +l'opération. En face de chaque four et lui correspondant, un +marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une +chaudière verticale logée dans la cheminée +même, occupait un ouvrier << cingleur >>. +Armé de pied en cap de bottes et de brassards de tôle, +protégé par un épais tablier de cuir, +masqué de toile métallique, ce cuirassier de +l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe +incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous +le poids de cette énorme masse, elle exprimait comme une +éponge toutes les matières impures dont elle +s'était chargée, au milieu d'une pluie +d'étincelles et d'éclaboussures.</p> + +<p>Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, +une fois réchauffée, la rebattre de nouveau.</p> + +<p>Dans l'immensité de cette forge monstre, c'était +un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des +coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux +d'artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours +chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de +ces rages de la matière asservie, l'homme semblait presque +un enfant.</p> + +<p>De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à +bout de bras, dans une température torride, une pâte +métallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures +l'oeil fixé sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un +régime terrible et qui use son homme en dix ans.</p> + +<p>Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu'il +était capable de le supporter, se dépouilla de sa +vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse +d'athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs +attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commença à manoeuvrer.</p> + +<p>Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le +contremaître ne tarda pas à le laisser pour rentrer +à son bureau.</p> + +<p>Le jeune ouvrier continua, jusqu'à l'heure du +dîner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il +apportât trop d'ardeur à l'ouvrage, soit qu'il +eût négligé de prendre ce matin-là le +repas substantiel qu'exige un pareil déploiement de force +physique, il parut bientôt las et défaillant. +Défaillant au point que le chef d'équipe s'en +aperçut.</p> + +<p><< Vous n'êtes pas fait pour puddler, mon +garçon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander +tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas +plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'était qu'une +fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre +!...</p> + +<p>Le chef d'équipe n'en fit pas moins son rapport, et le +jeune homme fut immédiatement appelé chez +l'ingénieur en chef.</p> + +<p>Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui +demanda d'un ton inquisitorial :</p> + +<p><< Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn +? >></p> + +<p>Schwartz baissait les yeux tout confus.</p> + +<p><< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. +J'étais employé à la coulée, et c'est +dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du +puddlage !</p> + +<p>-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit +l'ingénieur en haussant les épaules. A vingt-cinq +ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait +qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?</p> + +<p>-- J'étais depuis deux mois à la première +classe.</p> + +<p>-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous +allez commencer par entrer dans la troisième. Encore +pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement +de secteur ! >></p> + +<p>L'ingénieur écrivit quelques mots sur un +laissez-passer, expédia une dépêche et dit +:</p> + +<p><< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez +directement au secteur O, bureau de l'ingénieur en chef. Il +est prévenu. >></p> + +<p>Les mêmes formalités qui avaient +arrêté Schwartz à la porte du secteur K +l'accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut +interrogé, accepté, adressé à un chef +d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coulée. Mais +ici le travail était plus silencieux et plus +méthodique.</p> + +<p><< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des +pièces de 42, lui dit le contremaître. Les ouvriers de +première classe seuls sont admis aux halles de coulée +de gros canons. >></p> + +<p>La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent +cinquante mètres de long sur soixante-cinq de large. Elle +devait, à l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents +creusets, placés par quatre, par huit ou par douze, selon +leurs dimensions, dans les fours latéraux.</p> + +<p>Les moules destinés à recevoir l'acier en fusion +étaient allongés dans l'axe de la galerie, au fond +d'une tranchée médiane. De chaque côté +de la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, +qui, roulant à volonté, venait opérer +où il était nécessaire le déplacement +de ces énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, +à un bout débouchait le chemin de fer qui apportait +les blocs d'acier fondu, à l'autre celui qui emportait les +canons sortant du moule.</p> + +<p>Près de chaque moule, un homme armé d'une tige en +fer surveillait la température à l'état de la +fusion dans les creusets.</p> + +<p>Les procédés que Schwartz avait vu mettre en +oeuvre ailleurs étaient portés là à un +degré singulier de perfection.</p> + +<p>Le moment venu d'opérer une coulée, un timbre +avertisseur donnait le signal à tous les surveillants de +fusion. Aussitôt, d'un pas égal et rigoureusement +mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les +épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à +deux se placer devant chaque four.</p> + +<p>Un officier armé d'un sifflet, son chronomètre +à fractions de seconde en main, se portait près du +moule, convenablement logé à proximité de tous +les fours en action. De chaque côté, des conduits en +terre réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, +en descendant sur des pentes douces, jusqu'à une cuvette en +entonnoir, placée directement au-dessus du moule. Le +commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt, un creuset, +tiré du feu à l'aide d'une pince, était +suspendu à la barre de fer des deux ouvriers +arrêtés devant le premier four. Le sifflet +commençait alors une série de modulations, et les +deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset +dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le +récipient vide et brûlant.</p> + +<p>Sans interruption, à intervalles exactement +comptés, afin que la coulée fût absolument +régulière et constante, les équipes des autres +fours agissaient successivement de même.</p> + +<p>La précision était si extraordinaire, qu'au +dixième de seconde fixé par le dernier mouvement, le +dernier creuset était vide et précipité dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le +résultat d'un mécanisme aveugle que celui du concours +de cent volontés humaines. Une discipline inflexible, la +force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient +pourtant ce miracle.</p> + +<p>Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut +bientôt accouplé à un ouvrier de sa taille, +éprouvé dans une coulée peu importante et +reconnu excellent praticien. Son chef d'équipe, à la +fin de la journée, lui promit même un avancement +rapide.</p> + +<p>Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du +soir, du secteur O et de l'enceinte extérieure, il +était allé reprendre sa valise à l'auberge. Il +suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant +bientôt à un groupe d'habitations qu'il avait +remarquées dans la matinée, il trouva aisément +un logis de garçon chez une brave femme qui << +recevait des pensionnaires >>.</p> + +<p>Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après +souper à la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa +chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramassé sans +doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre à +creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un +soin singulier, à la lueur d'une lampe fumeuse.</p> + +<p>Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, +en feuilleta les pages chargées de notes, de formules et de +calculs, et écrivit ce qui suit en bon français, +mais, pour plus de précautions, dans une langue +chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :</p> + +<p><< 10 novembre. -- <i>Stahlstadt.</i> -- Il n'y a rien de +particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le +choix de deux températures différentes et +relativement basses pour la première chauffe et le +réchauffage, selon les règles +déterminées par Chernoff. Quant à la +coulée, elle s'opère suivant le procédé +Krupp, mais avec une égalité de mouvements +véritablement admirable. Cette précision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du +sentiment musical inné dans la race germanique. Jamais les +Anglais ne pourront atteindre à cette perfection : l'oreille +leur manque, sinon la discipline. Des Français peuvent y +arriver aisément, eux qui sont les premiers danseurs du +monde. Jusqu'ici donc, rien de mystérieux dans les +succès si remarquables de cette fabrication. Les +échantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne +sont sensiblement analogues à nos bons fers. Les +spécimens de houille sont assurément très +beaux et de qualité éminemment métallurgique, +mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la +fabrication Schultze ne prenne un soin spécial de +dégager ces matières premières de tout +mélange étranger et ne les emploie qu'à +l'état de pureté parfaite. Mais c'est encore +là un résultat facile à réaliser. Il ne +reste donc, pour être en possession de tous les +éléments du problème, qu'à +déterminer la composition de cette terre réfractaire, +dont sont faits les creusets et les tuyaux de coulée. Cet +objet atteint et nos équipes de fondeurs convenablement +disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce +qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter +l'organisme central, le département des plans et des +modèles, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner +dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis +après les menaces formulées par Herr Schultze, +lorsqu'il est entré en possession de son héritage ? +>></p> + +<p>Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigué +de sa journée, se déshabilla, se glissa dans un petit +lit aussi inconfortable que peut l'être un lit allemand -- ce +qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit à fumer +en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait être +ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante +se succédaient en cadence et faisaient :</p> + +<p><< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >></p> + +<p>Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant +longtemps, comme absorbé dans la solution d'un +problème difficile.</p> + +<p><< Ah ! s'écria-t-il enfin, quand le diable +lui-même s'en mêlerait, je découvrirai le secret +de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut méditer contre +France-Ville ! >></p> + +<p>Schwartz s'endormit en prononçant le nom du docteur +Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite +fille, qui revint sur ses lèvres. Le souvenir de la fillette +était resté entier, encore bien que Jeanne, depuis +qu'il l'avait quittée, fût devenue une jeune +demoiselle. Ce phénomène s'explique aisément +par les lois ordinaires de l'association des idées : +l'idée du docteur renfermait celle de sa fille, association +par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou +plutôt Marcel Bruckmann, s'éveilla, ayant encore le +nom de Jeanne à la pensée, il ne s'en étonna +pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des +principes psychologiques de Stuart Mill.</p> + +<p>VI LE PUITS ALBRECHT</p> + +<p>Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalité +à Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, était la +veuve d'un mineur tué quatre ans auparavant dans un de ces +cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous +les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de +trente dollars, à laquelle elle ajoutait le mince produit +d'une chambre meublée et le salaire que lui apportait tous +les dimanches son petit garçon Carl.</p> + +<p>Quoique à peine âgé de treize ans, Carl +était employé dans la houillère pour fermer et +ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes +d'air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, +en forçant le courant à suivre une direction +déterminée. La maison tenue à bail par sa +mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait +donné par surcroît une petite fonction nocturne au +fond de la mine même. Il était chargé de garder +et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors.</p> + +<p>La vie de Carl se passait donc presque tout entière +à cinq cents mètres au-dessous de la surface +terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle auprès de sa +porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la +lumière et pouvait pour quelques heures profiter de ce +patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le +sourire maternel.</p> + +<p>Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, +lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'était pas +précisément celui d'un jeune << gommeux +>>. Il ressemblait plutôt à un gnome de +féerie, à un ramoneur ou à un Nègre +papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle généralement +une grande heure à le débarbouiller à grand +renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait +revêtir un bon costume de gros drap vert, taillé dans +une défroque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa +grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se +lassait pas d'admirer son garçon, le trouvant le plus beau +du monde.</p> + +<p>Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, +vraiment, n'était pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux +blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien à +son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille était +trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le +rendait aussi anémique qu'une laitue, et il est +vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin, +appliqué au sang du petit mineur, y aurait +révélé une quantité tout à fait +insuffisante de monnaie hématique.</p> + +<p>Au moral, c'était un enfant silencieux, flegmatique, +tranquille, avec une pointe de cette fierté que le sentiment +du péril continuel, l'habitude du travail régulier et +la satisfaction de la difficulté vaincue donnent à +tous les mineurs sans exception.</p> + +<p>Son grand bonheur était de s'asseoir auprès de sa +mère, à la table carrée qui occupait le milieu +de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude +d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre. +L'atmosphère tiède et égale des mines a sa +faune spéciale, peu connue des naturalistes, comme les +parois humides de la houille ont leur flore étrange de +mousses verdâtres, de champignons non décrits et de +flocons amorphes. C'est ce que l'ingénieur Maulesmulhe, +amoureux d'entomologie, avait remarqué, et il avait promis +un petit écu pour chaque espèce nouvelle dont Carl +pourrait lui apporter un spécimen. Perspective dorée, +qui avait d'abord amené le garçonnet à +explorer avec soin tous les recoins de la houillère, et qui, +petit à petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi, +c'était pour son propre compte qu'il recherchait maintenant +les insectes.</p> + +<p>Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux +araignées et aux cloportes. Il entretenait, dans sa +solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un +gros rat mulot. Même, s'il fallait l'en croire, ces trois +animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses +chevaux aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont +Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.</p> + +<p>Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'écurie, un +vieux philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents +mètres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais +revu la lumière du jour. Il était maintenant presque +aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain ! +Comme il savait tourner à droite ou à gauche, en +traînant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme +il s'arrêtait à point devant les portes d'air, afin de +laisser l'espace nécessaire à les ouvrir ! Comme il +hennissait amicalement, matin et soir, à la minute exacte +où sa provende lui était due ! Et si bon, si +caressant, si tendre !</p> + +<p><< Je vous assure, mère, qu'il me donne +réellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne, +quand j'avance ma tête auprès de lui, disait Carl. Et +c'est très commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi +une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! +>></p> + +<p>Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'écoutait avec +ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute +l'affection que lui portait son garçon, et ne manquait +guère, à l'occasion, de lui envoyer un morceau de +sucre. Que n'aurait-elle pas donné pour aller voir ce vieux +serviteur, que son homme avait connu, et en même temps +visiter l'emplacement sinistre où le cadavre du pauvre +Bauer, noir comme de l'encre, carbonisé par le feu grisou, +avait été retrouvé après l'explosion +?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il +fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en +faisait son fils.</p> + +<p>Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand +trou noir d'où son mari n'était pas revenu ! Que de +fois elle avait attendu, auprès de cette gueule +béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du +regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double +cage en chêne dans laquelle glissaient les bennes +accrochées à leur câble et suspendues aux +poulies d'acier, visité la haute charpente +extérieure, le bâtiment de la machine à vapeur, +la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle +s'était réchauffée au brasier toujours ardent +de cette énorme corbeille de fer où les mineurs +sèchent leurs habits en émergeant du gouffre, +où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +était familière avec le bruit et l'activité de +cette porte infernale ! Les receveurs qui détachent les +wagons chargés de houille, les accrocheurs, les trieurs, les +laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs, elle les avait +tous vus et revus à la tâche !</p> + +<p>Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, +par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne +s'était engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, +parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant !</p> + +<p>Elle entendait leurs voix et leurs rires s'éloigner dans +la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la +pensée cette cage, qui s'enfonçait dans le boyau +étroit et vertical, à cinq, six cents mètres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied à terre !</p> + +<p>Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, +prenant l'un à droite, l'autre à gauche ; les +rouleurs allant à leur wagon ; les piqueurs, armés du +pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de +houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant +à remplacer par des matériaux solides les +trésors de charbon qui ont été extraits, les +boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent les +galeries non muraillées ; les cantonniers réparant +les voies, posant les rails ; les maçons assemblant les +voûtes...</p> + +<p>Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large +boulevard à un autre puits éloigné de trois ou +quatre kilomètres. De là rayonnent à angles +droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre +ces voies se dressent des murailles, des piliers formés par +la houille même ou par la roche. Tout cela régulier, +carré, solide, noir !...</p> + +<p>Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de +longueur, toute une armée de mineurs demi-nus s'agitant, +causant, travaillant à la lueur de leurs lampes de +sûreté !...</p> + +<p>Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, +quand elle était seule, songeuse, au coin de son feu.</p> + +<p>Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une +surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son +petit Carl ouvrait et refermait la porte.</p> + +<p>Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être +remplacée par la bordée de nuit. Mais son +garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la benne. +Il se rendait à l'écurie, il retrouvait son cher +Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de +foin ; puis il mangeait à son tour le petit dîner +froid qu'on lui descendait de là-haut, jouait un instant +avec son gros rat, immobile à ses pieds, avec ses deux +chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait +sur la litière de paille.</p> + +<p>Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle +comprenait à demi-mot tous les détails que lui +donnait Carl !</p> + +<p><< Savez-vous, mère, ce que m'a dit hier M. +l'ingénieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je +répondais bien sur les questions d'arithmétique qu'il +me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la +chaîne d'arpentage, quand il lève des plans dans la +mine avec sa boussole. Il paraît qu'on va percer une galerie +pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort à faire +pour tomber juste !</p> + +<p>-- Vraiment ! s'écriait dame Bauer enchantée, M. +l'ingénieur Maulesmulhe a dit cela ! >></p> + +<p>Et elle se représentait déjà son +garçon tenant la chaîne, le long des galeries, tandis +que l'ingénieur, carnet en main, relevait les chiffres, et, +l'oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction +de la percée.</p> + +<p><< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour +m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon +arithmétique, et j'ai bien peur de mal répondre ! +>></p> + +<p>Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le +droit, se mêla de la conversation pour dire à l'enfant +:</p> + +<p><< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai +peut-être te l'expliquer.</p> + +<p>-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque +incrédulité.</p> + +<p>-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je +n'apprenne rien aux cours du soir, où je vais +régulièrement après souper ? Le maître +est très content de moi et dit que je pourrais servir de +moniteur ! >></p> + +<p>Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre +un cahier de papier blanc, s'installa auprès du petit +garçon, lui demanda ce qui l'arrêtait dans son +problème et le lui expliqua avec tant de clarté, que +Carl, émerveillé, n'y trouva plus la moindre +difficulté.</p> + +<p>A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération +pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit +camarade.</p> + +<p>Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et +n'avait pas tardé à être promu d'abord à +la seconde, puis à la première classe. Tous les +matins, à sept heures, il était à la porte 0. +Tous les soirs, après son souper, il se rendait au cours +professé par l'ingénieur Trubner. +Géométrie, algèbre, dessin de figures et de +machines, il abordait tout avec une égale ardeur, et ses +progrès étaient si rapides, que le maître en +fut vivement frappé. Deux mois après être +entré à l'usine Schultze, le jeune ouvrier +était déjà noté comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais +de toute la Cité de l'Acier. Un rapport de son chef +immédiat, expédié à la fin du +trimestre, portait cette mention formelle :</p> + +<p><< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de +première classe. Je dois signaler ce sujet à +l'administration centrale, comme tout à fait "hors ligne" +sous le triple rapport des connaissances théoriques, de +l'habileté pratique et de l'esprit d'invention le plus +caractérisé. >></p> + +<p>Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour +achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette +circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours +tôt ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les +plus tragiques.</p> + +<p>Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d'entendre +sonner dix heures sans que son petit ami Carl eût paru, +descendit demander à dame Bauer si elle savait la cause de +ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl aurait +dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant +son anxiété, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, +et partit dans la direction du puits Albrecht.</p> + +<p>En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de +leur demander s'ils avaient vu le petit garçon ; puis, +après avoir reçu une réponse négative +et avoir échangé avec eux ce <i>Glück auf !</i> +(<< Bonne sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs +allemands, Marcel poursuivit sa promenade.</p> + +<p>Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect +n'en était pas tumultueux et animé comme il l'est +dans la semaine. C'est à peine si une jeune << modiste +>> -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par +antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train de +bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en +ce jour férié, à la gueule du puits.</p> + +<p><< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro +41902 ? >> demanda Marcel à ce fonctionnaire.</p> + +<p>L'homme consulta sa liste et secoua la tête.</p> + +<p><< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?</p> + +<p>-- Non, c'est la seule, répondit le marqueur. La +"fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore +achevée.</p> + +<p>-- Alors, le garçon est en bas ?</p> + +<p>-- Nécessairement, et c'est en effet extraordinaire, +puisque, le dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent +seuls y rester.</p> + +<p>-- Puis-je descendre pour m'informer ?...</p> + +<p>-- Pas sans permission.</p> + +<p>-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.</p> + +<p>-- Pas d'accident possible le dimanche !</p> + +<p>-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est +devenu cet enfant !</p> + +<p>-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce +bureau... si toutefois il s'y trouve... >></p> + +<p>Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col +de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'était +heureusement attardé à ses comptes. En homme +intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquiétude de Marcel.</p> + +<p><< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.</p> + +<p>Et, donnant l'ordre au mécanicien de service de se tenir +prêt à filer du câble, il se disposa à +descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.</p> + +<p><< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda +celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...</p> + +<p>-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond +du trou. >></p> + +<p>Le contremaître prit dans une armoire deux +réservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands +de << coco >> portent à Paris sur le dos. Ce +sont des caisses à air comprimé, mises en +communication avec les lèvres par deux tubes de caoutchouc +dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit +à l'aide de soufflets spéciaux, construits de +manière à se vider complètement. Le nez +serré dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une +provision d'air, pénétrer impunément dans +l'atmosphère la plus irrespirable.</p> + +<p>Les préparatifs achevés, le contremaître et +Marcel s'accrochèrent à la benne, le câble fila +sur les poulies et la descente commença. Eclairés par +deux petites lampes électriques, tous deux causaient en +s'enfonçant dans les profondeurs de la terre.</p> + +<p><< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez +pas froid aux yeux, disait le contremaître. J'ai vu des gens +ne pas pouvoir se décider à descendre ou rester +accroupis comme des lapins au fond de la benne !</p> + +<p>-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du +tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les +houillères. >></p> + +<p>On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se +trouvait au rond- point d'arrivée, n'avait point vu le petit +Carl.</p> + +<p>On se dirigea vers l'écurie. Les chevaux y étaient +seuls et paraissaient même s'ennuyer de tout leur coeur. +Telle est du moins la conclusion qu'il était permis de tirer +du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois +figures humaines. A un clou était pendu le sac de toile de +Carl, et dans un petit coin, à côté d'une +étrille, son livre d'arithmétique.</p> + +<p>Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne +n'était plus là, nouvelle preuve que l'enfant devait +être dans la mine.</p> + +<p><< Il peut avoir été pris dans un +éboulement, dit le contremaître, mais c'est peu +probable ! Qu'aurait-il été faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ?</p> + +<p>-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des +insectes avant de sortir ! répondit le gardien. C'est une +vraie passion chez lui ! >></p> + +<p>Le garçon de l'écurie, qui arriva sur ces +entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir +avant sept heures avec sa lanterne.</p> + +<p>Il ne restait donc plus qu'à commencer des recherches +régulières. On appela à coups de sifflet les +autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la +mine, et chacun, muni de sa lampe, commença l'exploration +des galeries de second et de troisième ordre qui lui avaient +été dévolues.</p> + +<p>En deux heures, toutes les régions de la houillère +avaient été passées en revue, et les sept +hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la +moindre trace d'éboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être +influencé par un appétit grandissant, inclinait vers +l'opinion que l'enfant pouvait avoir passé inaperçu +et se trouver tout simplement à la maison ; mais Marcel, +convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches.</p> + +<p><< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une +région pointillée, qui ressemblait, au milieu de la +précision des détails avoisinants, à ces +<i>terrae ignotae</i> que les géographes marquent aux +confins des continents arctiques.</p> + +<p>-- C'est la zone provisoirement abandonnée, à +cause de l'amincissement de la couche exploitable, répondit +le contremaître.</p> + +<p>-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c'est là +qu'il faut chercher ! >> reprit Marcel avec une +autorité que les autres hommes subirent.</p> + +<p>Ils ne tardèrent pas à atteindre l'orifice de +galeries qui devaient, en effet, à en juger par l'aspect +gluant et moisi de leurs parois, avoir été +délaissées depuis plusieurs années. Ils les +suivaient déjà depuis quelque temps sans rien +découvrir de suspect, lorsque Marcel, les arrêtant, +leur dit :</p> + +<p><< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de +maux de tête ?</p> + +<p>-- Tiens ! c'est vrai ! répondirent ses compagnons.</p> + +<p>-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens +à demi étourdi. Il y a sûrement ici de l'acide +carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette +? demanda-t-il au contremaître.</p> + +<p>-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. +>></p> + +<p>Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta +une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. +Elle s'éteignit aussitôt.</p> + +<p><< J'en étais sûr... dit-il. Le gaz, +étant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il +ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas +d'appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous +poursuivrons seuls la recherche. >></p> + +<p>Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître +prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse +à air, placèrent la pince sur leurs narines et +s'enfoncèrent dans une succession de vieilles galeries.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler +l'air des réservoirs ; puis, cette opération +accomplie, ils repartaient.</p> + +<p>A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin +couronnés de succès. Une petite lueur bleuâtre, +celle d'une lampe électrique, se montra au loin dans +l'ombre. Ils y coururent...</p> + +<p>Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et +déjà froid, le pauvre petit Carl. Ses lèvres +bleues, sa face injectée, son pouls muet, disaient, avec son +attitude, ce qui s'était passé.</p> + +<p>Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il +s'était baissé et avait été +littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.</p> + +<p>Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la +vie. La mort remontait déjà à quatre ou cinq +heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans +le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre +femme, était veuve de son enfant comme elle l'était +de son mari.</p> + +<p>VII LE BLOC CENTRAL</p> + +<p>Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en +chef de la section du puits Albrecht, avait établi que la +mort de Carl Bauer, nÊ 41902, âgé de treize ans, +<< trappeur >> à la galerie 228, était +due à l'asphyxie résultant de l'absorption par les +organes respiratoires d'une forte proportion d'acide +carbonique.</p> + +<p>Un autre rapport non moins lumineux de l'ingénieur +Maulesmulhe avait exposé la nécessité de +comprendre dans un système d'aération la zone B du +plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz +délétère par une sorte de distillation lente +et insensible.</p> + +<p>Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à +l'autorité compétente le dévouement du +contremaître Rayer et du fondeur de première classe +Johann Schwartz.</p> + +<p>Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant +pour prendre son jeton de présence dans la loge du +concierge, trouva au clou un ordre imprimé à son +adresse :</p> + +<p><< Le nommé Schwartz se présentera +aujourd'hui à dix heures au bureau du directeur +général. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'extérieur. >></p> + +<p><< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais +ils y viennent ! >></p> + +<p>Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses +camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, +une connaissance de l'organisation générale de la +cité suffisante pour savoir que l'autorisation de +pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De véritables légendes s'étaient +répandues à cet égard. On disait que des +indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte réservée, n'avaient plus reparu ; que les +ouvriers et employés y étaient soumis, avant leur +admission, à toute une série de +cérémonies maçonniques, obligés de +s'engager sous les serments les plus solennels à ne rien +révéler de ce qui se passait, et impitoyablement +punis de mort par un tribunal secret s'ils violaient leur +serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en +communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y +amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenait parfois des +conseils suprêmes où des personnages mystérieux +venaient s'asseoir et participer aux +délibérations...</p> + +<p>Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait à tous ces +récits Marcel savait qu'ils étaient, en somme, +l'expression populaire d'un fait parfaitement réel : +l'extrême difficulté qu'il y avait à +pénétrer dans la division centrale. De tous les +ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les +mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs +comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi les +brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A.</p> + +<p>C'est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de +plaisir intime qu'il s'y présenta à l'heure +indiquée. Il put bientôt s'assurer que les +précautions étaient des plus +sévères.</p> + +<p>Et d'abord, Marcel était attendu. Deux hommes +revêtus d'un uniforme gris, sabre au côté et +revolver à la ceinture, se trouvaient dans la loge du +concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d'un +couvent cloîtré, avait deux portes, l'une à +l'extérieur, l'autre intérieure, qui ne s'ouvraient +jamais en même temps.</p> + +<p>Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, +sans manifester aucune surprise, présenter un mouchoir +blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui +bandèrent soigneusement les yeux.</p> + +<p>Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec +lui sans mot dire.</p> + +<p>Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, +une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé +à retirer son bandeau.</p> + +<p>Il se trouvait alors dans une salle très simple, +meublée de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une +large planche à épures, garnie de tous les +instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour +venait par de hautes fenêtres à vitres +dépolies.</p> + +<p>Presque aussitôt, deux personnages de tournure +universitaire entrèrent dans la salle.</p> + +<p><< Vous êtes signalé comme un sujet +distingué, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir +s'il y a lieu de vous admettre à la division des +modèles. Etes-vous disposé à répondre +à nos questions ? >></p> + +<p>Marcel se déclara modestement prêt à +l'épreuve.</p> + +<p>Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement +des questions sur la chimie, sur la géométrie et sur +l'algèbre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par +la clarté et la précision de ses réponses. Les +figures qu'il traçait à la craie sur le tableau +étaient nettes, aisées, élégantes. Ses +équations s'alignaient menues et serrées, en rangs +égaux comme les lignes d'un régiment d'élite. +Une de ses démonstrations même fut si remarquable et +si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprimèrent leur +étonnement en lui demandant où il l'avait +apprise.</p> + +<p><< A Schaffouse, mon pays, à l'école +primaire.</p> + +<p>-- Vous paraissez bon dessinateur ?</p> + +<p>-- C'était ma meilleure partie.</p> + +<p>-- L'éducation qui se donne en Suisse est +décidément bien remarquable ! dit l'un des +examinateurs à l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au +candidat une coupe de machine à vapeur, assez +compliquée. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis +avec la mention : <i>Parfaitement satisfaisant et hors ligne</i>... +>></p> + +<p>Marcel, resté seul, se mit à l'ouvrage avec +ardeur.</p> + +<p>Quand ses juges rentrèrent, à l'expiration du +délai de rigueur, ils furent si émerveillés de +son épure, qu'ils ajoutèrent à la mention +promise : <i>Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent +égal</i>.</p> + +<p>Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, +avec le même cérémonial, c'est-à-dire +les yeux bandés, conduit au bureau du directeur +général.</p> + +<p><< Vous êtes présenté pour l'un des +ateliers de dessin à la division des modèles, lui dit +ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre aux +conditions du règlement ?</p> + +<p>-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume +qu'elles sont acceptables.</p> + +<p>-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la +durée de votre engagement, à résider dans la +division même. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation +spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° +Vous êtes soumis au régime militaire, et vous devez +obéissance absolue, sous les peines militaires, à vos +supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé aux +sous-officiers d'une armée active, et vous pouvez, par un +avancement régulier, vous élever aux plus hauts +grades. -- 3° Vous vous engagez par serment à ne +jamais révéler à personne ce que vous voyez +dans la partie de la division où vous avez accès. -- +4° Votre correspondance est ouverte par vos chefs +hiérarchiques, à la sortie comme à la +rentrée, et doit être limitée à votre +famille. >></p> + +<p><< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.</p> + +<p>Puis, il répondit très simplement :</p> + +<p><< Ces conditions me paraissent justes et je suis +prêt à m'y soumettre.</p> + +<p>-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous +êtes nommé dessinateur au 4e atelier... Un logement +vous sera assigné, et, pour les repas, vous avez ici une +cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos effets avec vous +?</p> + +<p>-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai +laissés chez mon hôtesse.</p> + +<p>-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. >></p> + +<p><< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'écrire mes notes +en langage chiffré ! On n'aurait eu qu'à les trouver +!... >></p> + +<p>Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une +jolie chambrette, au quatrième étage d'un +bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre +une première idée de sa vie nouvelle.</p> + +<p>Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu'il +l'aurait cru d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au +restaurant -- étaient en général calmes et +doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de +s'égayer un peu, car la gaieté manquait à +cette vie automatique, plusieurs d'entre eux avaient formé +un orchestre et faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une +bibliothèque, un salon de lecture offraient à +l'esprit de précieuses ressources au point de vue +scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +spéciaux, faits par des professeurs de premier +mérite, étaient obligatoires pour tous les +employés, soumis en outre à des examens et à +des concours fréquents. Mais la liberté, l'air +manquaient dans cet étroit milieu. C'était le +collège avec beaucoup de sévérités en +plus et à l'usage d'hommes faits. L'atmosphère +ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si +façonnés qu'ils fussent à une discipline de +fer.</p> + +<p>L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel +s'était donné corps et âme. Son +assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès +extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par +tous les maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait +en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une +célébrité relative. Du consentement +général, il était le dessinateur le plus +habile, le plus ingénieux, le plus fécond en +ressources. Y avait-il une difficulté ? C'est à lui +qu'on recourait. Les chefs eux-mêmes s'adressaient à +son expérience avec le respect que le mérite arrache +toujours à la jalousie la plus marquée. Mais si le +jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de la +division des modèles, en pénétrer les secrets +intimes, il était loin de compte.</p> + +<p>Sa vie était enfermée dans une grille de fer de +trois cents mètres de diamètre, qui entourait le +segment du Bloc central auquel il était attaché. +Intellectuellement, son activité pouvait et devait +s'étendre aux branches les plus lointaines de l'industrie +métallurgique. En pratique, elle était limitée +à des dessins de machines à vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour +des presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette +spécialité. La division du travail poussée +à son extrême limite l'enserrait dans son +étau.</p> + +<p>Après quatre mois passés dans la section A, Marcel +n'en savait pas plus sur l'ensemble des oeuvres de la Cité +de l'Acier qu'avant d'y entrer. Tout au plus avait-il +rassemblé quelques renseignements généraux sur +l'organisation dont il n'était -- malgré ses +mérites -- qu'un rouage presque infime. Il savait que le +centre de la toile d'araignée figurée par Stahlstadt +était la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. +Il avait appris aussi, toujours par les récits +légendaires de la cantine, que l'habitation personnelle de +Herr Schultze se trouvait à la base de cette tour, et que le +fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette +salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie +et blindée intérieurement comme un monitor l'est +à l'extérieur, était fermée par un +système de portes d'acier à serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupçonneuse. L'opinion +générale était d'ailleurs que Herr Schultze +travaillait à l'achèvement d'un engin de guerre +terrible, d'un effet sans précédent et destiné +à assurer bientôt à l'Allemagne la domination +universelle</p> + +<p>Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement +roulé dans sa tête les plans les plus audacieux +d'escalade et de déguisement. Il avait dû s'avouer +qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles +sombres et massives, éclairées la nuit par des flots +de lumière, gardées par des sentinelles +éprouvées, opposeraient toujours à ses efforts +un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les +forcer sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours +des détails ; Jamais un ensemble !</p> + +<p>N'importe. Il s'était juré de ne pas céder +; il ne céderait pas. S'il fallait dix ans de stage, il +attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait où ce secret +deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prospérait +alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux +peuples découragés Marcel ne doutait pas qu'en face +d'un pareil succès de la race latine,. Schultze ne fût +plus que jamais résolu à accomplir ses menaces. La +Cité de l'Acier elle-même et les travaux qu'elle avait +pour but en étaient une preuve.</p> + +<p>Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, +de se renouveler à lui-même ce serment d'Annibal, +lorsqu'un des acolytes gris l'informa que le directeur +général avait à lui parler.</p> + +<p><< Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut +fonctionnaire, l'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur. +C'est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle +interne. Vous êtes promu au grade de lieutenant. >></p> + +<p>Ainsi, au moment même où il +désespérait presque du succès, l'effet logique +et naturel d'un travail héroïque lui procurait cette +admission tant désirée ! Marcel en fut si +pénétré de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.</p> + +<p><< Je suis heureux d'avoir à vous annoncer une si +bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager +a persister dans la voie que vous suivez si courageusement. +L'avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur. +>></p> + +<p>Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, +entrevoyait le but qu'il s'était juré d'atteindre +!</p> + +<p>Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les +hommes gris, franchir enfin cette dernière enceinte dont +l'entrée unique, ouverte sur la route A, aurait pu si +longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l'affaire de +quelques minutes pour Marcel.</p> + +<p>Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau +dont il n'avait encore aperçu que la tête sourcilleuse +perdue au loin dans les nuages.</p> + +<p>Le spectacle qui s'étendait devant lui était +assurément des plus imprévus. Qu'on imagine un homme +transporté subitement, sans transition, du milieu d'un atelier +européen, bruyant et banal, au fond d'une forêt vierge +de la zone torride. Telle était la surprise qui attendait +Marcel au centre de Stahlstadt.</p> + +<p>Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être +vu à travers les descriptions des grands écrivains, +tandis que le parc de Herr Schultze était le mieux +peigné des Jardins d'agrément. Les palmiers les plus +élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus +les plus obèses en formaient les massifs. Des lianes +s'enroulaient élégamment aux grêles eucalyptus, +se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables +fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves +mûrissaient auprès des oranges. Les colibris et les +oiseaux de paradis étalaient en plein air les richesses de +leur plumage. Enfin, la température même était +aussi tropicale que la végétation.</p> + +<p>Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères +qui produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir +que le ciel bleu, il resta un instant stupéfait.</p> + +<p>Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de là une +houillère en combustion permanente, et il comprit que Herr +Schultze avait ingénieusement utilisé ces +trésors de chaleur souterraine pour se faire servir par des +tuyaux métalliques une température constante de serre +chaude.</p> + +<p>Mais cette explication, que se donna la raison du jeune +Alsacien, n'empêcha pas ses yeux d'être éblouis +et charmés du vert des pelouses, et ses narines d'aspirer +avec ravissement les arômes qui emplissaient +l'atmosphère. Après six mois passés sans voir +un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une allée +sablée le conduisit par une pente insensible au pied d'un +beau degré de marbre, dominé par une majestueuse +colonnade. En arrière se dressait la masse énorme +d'un grand bâtiment carré qui était comme le +piédestal de la Tour du Taureau. Sous le péristyle, +Marcel aperçut sept à huit valets en livrée +rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua +entre les colonnes de riches candélabres de bronze, et, +comme il montait le degré, un léger grondement lui +révéla que le chemin de fer souterrain passait sous +ses pieds.</p> + +<p>Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule +qui était un véritable musée de sculpture. +Sans avoir le temps de s'y arrêter, il traversa un salon +rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon +jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert +et or.</p> + +<p>Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre +à côté d'une chope de bière, faisait au +milieu de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte +vernie.</p> + +<p>Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de +l'Acier dit froidement et simplement :</p> + +<p><< Vous êtes le dessinateur</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- J'ai vu de vos épures. Elles sont très bien. +Mais vous ne savez donc faire que des machines à vapeur +?</p> + +<p>-- On ne m'a jamais demandé autre chose.</p> + +<p>-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?</p> + +<p>-- Je l'ai étudiée à mes moments perdus et +pour mon plaisir. >></p> + +<p>Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna +regarder alors son employé.</p> + +<p><< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi +?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! +vous aurez de la peine à remplacer cet imbécile de +Sohne, qui s'est tué ce matin en maniant un sachet de +dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous ! +>></p> + +<p>Il faut bien l'avouer ; ce manque d'égards ne semblait +pas trop révoltant dans la bouche de Herr Schultze !</p> + +<p>VIII LA CAVERNE DU DRAGON</p> + +<p>Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune +Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver +parfaitement établi, au bout de quelques semaines, dans la +familiarité de Herr Schultze. Tous deux étaient +devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- +ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iéna +n'avait rencontré un collaborateur qui fût aussi bien +selon son coeur, qui le comprît pour ainsi dire à +demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses +données théoriques.</p> + +<p>Marcel n'était pas seulement d'un mérite +transcendant dans toutes les branches du métier, +c'était aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le +plus assidu, l'inventeur le plus modestement fécond.</p> + +<p>Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se +disait in petto :</p> + +<p><< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! +>> La vérité est que Marcel avait +pénétré du premier coup d'oeil le +caractère de son terrible patron. Il avait vu que sa +faculté maîtresse était un égoïsme +immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité +féroce, et il s'était religieusement attaché +à régler là-dessus sa conduite de tous les +instants.</p> + +<p>En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le +doigté spécial de ce clavier, qu'il était +arrivé à jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa +tactique consistait simplement à montrer autant que possible +son propre mérite, mais de manière à laisser +toujours à l'autre une occasion de rétablir sa +supériorité sur lui. Par exemple, achevait-il un +dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile +à voir comme à corriger, et que l'ex-professeur +signalait aussitôt avec exaltation.</p> + +<p>Avait-il une idée théorique, il cherchait à +la faire naître dans la conversation, de telle sorte que Herr +Schultze pût croire l'avoir trouvée. Quelquefois +même il allait plus loin, disant par exemple :</p> + +<p><< J'ai tracé le plan de ce navire à +éperon détachable, que vous m'avez +demandé.</p> + +<p>-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n'avait jamais +songé à pareille chose.</p> + +<p>-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublié ?... Un +éperon détachable, laissant dans le flanc de l'ennemi +une torpille en fuseau, qui éclate après un +intervalle de trois minutes !</p> + +<p>-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idées +en tête ! >></p> + +<p>Et Herr Schultze empochait consciencieusement la +paternité de la nouvelle invention.</p> + +<p>Peut-être, après tout, n'était-il +qu'à demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable +qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces +mystérieuses fermentations qui s'opèrent dans les +cervelles humaines, il en arrivait aisément à se +contenter de << paraître >> supérieur, et +surtout de faire illusion à son subordonné.</p> + +<p><< Est-il bête, avec tout son esprit, ce +mâtin-là ! >> se disait il parfois en +découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +<< dominos >> de sa mâchoire.</p> + +<p>D'ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé +une échelle de compensation. Lui seul au monde pouvait +réaliser ces sortes de rêves industriels !... Ces +rêves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... +Marcel, au bout du compte, n'était qu'un des rouages de +l'organisme que lui, Schultze, avait su créer, etc.</p> + +<p>Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. +Après cinq mois de séjour à la Tour du +Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les +mystères du Bloc central. A la vérité, ses +soupçons étaient devenus des quasi-certitudes. Il +était de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un +secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que +celui du gain. La nature de ses préoccupations, celle de son +industrie même rendaient infiniment vraisemblable +l'hypothèse qu'il avait inventé quelque nouvel engin +de guerre.</p> + +<p>Mais le mot de l'énigme restait toujours obscur.</p> + +<p>Marcel en était bientôt venu à se dire qu'il +ne l'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se +décida à la provoquer.</p> + +<p>C'était un soir, le 5 septembre, à la fin du +dîner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait +retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami +Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau +blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température +était aussi tiède qu'en juin, et la neige, fondue +avant de toucher le sol, se déposait en rosée au lieu +de tomber en flocons.</p> + +<p><< Ces saucisses à la choucroute étaient +délicieuses, n'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que +les millions de la Bégum n'avaient pas lassé de son +mets favori.</p> + +<p>-- Délicieuses >>, répondit Marcel, qui en +mangeait héroïquement tous les soirs, quoiqu'il +eût fini par avoir ce plat en horreur.</p> + +<p>Les révoltes de son estomac achevèrent de le +décider à tenter l'épreuve qu'il +méditait.</p> + +<p><< Je me demande même, comment les peuples qui n'ont +ni saucisses, ni choucroute, ni bière, peuvent +tolérer l'existence ! reprit Herr Schultze avec un +soupir.</p> + +<p>-- La vie doit être pour eux un long supplice, +répondit Marcel. Ce sera véritablement faire preuve +d'humanité que de les réunir au Vaterland.</p> + +<p>-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'écria le +Roi de l'Acier. Nous voici déjà installés au +coeur de l'Amérique. Laissez-nous prendre une île ou +deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées +nous saurons faire autour du globe ! >></p> + +<p>Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze +bourra la sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec +préméditation ce moment quotidien de complète +béatitude.</p> + +<p><< Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de +silence, que je ne crois pas beaucoup à cette conquête +!</p> + +<p>-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui +n'était déjà plus au sujet de la +conversation.</p> + +<p>-- La conquête du monde par les Allemands. >></p> + +<p>L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.</p> + +<p><< Vous ne croyez pas à la conquête du monde +par les Allemands ?</p> + +<p>-- Non.</p> + +<p>-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais +curieux de connaître les motifs de ce doute !</p> + +<p>-- Tout simplement parce que les artilleurs français +finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes +compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour idée fixe +qu'un Français averti en vaut deux. 1870 est une +leçon qui se retournera contre ceux qui l'ont donnée. +Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il faut +tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. >></p> + +<p>Marcel avait proféré ces mots d'un ton froid, sec +et tranchant, qui doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel +blasphème, lancé de but en blanc, devait produire sur +le Roi de l'Acier.</p> + +<p>Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. +Le sang lui monta à la face avec une telle violence, que le +jeune homme craignit d'être allé trop loin. Voyant +toutefois que sa victime, après avoir failli étouffer +de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :</p> + +<p><< Oui, c'est fâcheux à constater, mais c'est +ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne. +Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis +que nous en sommes bêtement à augmenter le poids de +nos canons, tenez pour certain qu'ils préparent du nouveau +et que nous nous en apercevrons à la première +occasion !</p> + +<p>-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en +faisons aussi, monsieur !</p> + +<p>-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! +Nous doublons les proportions et la portée de nos +pièces !</p> + +<p>-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : +En vérité ! nous faisons mieux que doubler !</p> + +<p>-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des +plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la +vérité ? La faculté d'invention nous manque. +Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, +soyez-en sûr ! >></p> + +<p>Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, +le tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait +succédé à la rougeur apoplectique de sa face +montraient assez les sentiments qui l'agitaient.</p> + +<p>Fallait-il en arriver à ce degré d'humiliation ? +S'appeler Schultze, être le maître absolu de la plus +grande usine et de la première fonderie de canons du monde +entier, voir à ses pieds les rois et les parlements, et +s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque +d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur français +!... Et cela quand on avait près de soi, derrière +l'épaisseur d'un mur blindé, de quoi confondre mille +fois ce drôle impudent, lui fermer la bouche, anéantir +ses sots arguments ? Non, il n'était pas possible d'endurer +un pareil supplice !</p> + +<p>Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa +sa pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil chargé d'ironie, +et, serrant les dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces +mots :</p> + +<p><< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr +Schultze, je manque d'invention ! >></p> + +<p>Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, +grâce à la surprise produite par un langage si +audacieux et si inattendu, grâce à la violence du +dépit qu'il avait provoqué, la vanité +étant plus forte chez l'ex-professeur que la prudence. +Schultze avait soif de dévoiler son secret, et, comme +malgré lui, pénétrant dans son cabinet de +travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit +à sa bibliothèque et en toucha un des panneaux. +Aussitôt, une ouverture, masquée par des +rangées de livres, apparut dans la muraille. C'était +l'entrée d'un passage étroit qui conduisait, par un +escalier de pierre, jusqu'au pied même de la Tour du +Taureau.</p> + +<p>Là, une porte de chêne fut ouverte à l'aide +d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une +seconde porte apparut, fermée par un cadenas syllabique, du +genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze +forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui était +intérieurement armé d'un appareil compliqué +d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité +professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui +en laissa pas le temps.</p> + +<p>Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, +sans serrure apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussée, +opérée, bien entendu, selon des règles +déterminées.</p> + +<p>Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon +eurent à gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, +et ils arrivèrent au sommet de la Tour du Taureau, qui +dominait toute la cité de Stahlstadt.</p> + +<p>Sur cette tour de granit, dont la solidité était +à toute épreuve, s'arrondissait une sorte de +casemate, percée de plusieurs embrasures. Au centre de la +casemate s'allongeait un canon d'acier.</p> + +<p><< Voilà ! >> dit le professeur, qui n'avait +pas soufflé mot depuis le trajet.</p> + +<p>C'était la plus grosse pièce de siège que +Marcel eût jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent +mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le +diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. +Montée sur un affût d'acier et roulant sur des rubans +de même métal, elle aurait pu être +manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en +étaient rendus faciles par un système de roues +dentées. Un ressort compensateur, établi en +arrière de l'affût, avait pour effet d'annuler le +recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement +égale, et de replacer automatiquement la pièce, +après chaque coup, dans sa position première.</p> + +<p><< Et quelle est la puissance de perforation de cette +pièce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un +pareil engin.</p> + +<p>-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous +perçons une plaque de quarante pouces aussi aisément +que si c'était une tartine de beurre !</p> + +<p>-- Quelle est donc sa portée ?</p> + +<p>-- Sa portée ! s'écria Schultze, qui +s'enthousiasmait Ah ! vous disiez tout à l'heure que notre +génie imitateur n'avait rien obtenu de plus que de doubler +la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +là, je me charge d'envoyer, avec une précision +suffisante, un projectile à la distance de dix lieues !</p> + +<p>-- Dix lieues ! s'écria Marcel. Dix lieues ! Quelle +poudre nouvelle employez-vous donc ?</p> + +<p>-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit +Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus +d'inconvénient à vous dévoiler mes secrets ! +La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance +que je quintuple encore en y mêlant les huit dixièmes +de son poids de nitrate de potasse !</p> + +<p>-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même +faite du meilleur acier, ne pourra résister à la +déflagration de ce pyroxyle ! Votre canon, après +trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et +mis hors d'usage !</p> + +<p>-- Ne tirât-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait +!</p> + +<p>-- Il coûterait cher !</p> + +<p>-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la +pièce !</p> + +<p>-- Un coup d'un million !...</p> + +<p>-- Qu'importe, s'il peut détruire un milliard !</p> + +<p>-- Un milliard ! >> s'écria Marcel.</p> + +<p>Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater +l'horreur mêlée d'admiration que lui inspirait ce +prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :</p> + +<p><< C'est assurément une étonnante et +merveilleuse pièce d'artillerie, mais qui, malgré +tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !</p> + +<p>-- Pas d'invention ! répondit Herr Schultze en haussant +les épaules. Je vous répète que je n'ai plus +de secrets pour vous ! Venez donc ! >></p> + +<p>Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent à l'étage inférieur, qui +était mis en communication avec la plate-forme par des +monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une certaine +quantité d'objets allongés, de forme cylindrique, qui +auraient pu être pris à distance pour d'autres canons +démontés. << Voilà nos obus >>, +dit Herr Schultze.</p> + +<p>Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que +ces engins ne ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait. +C'étaient d'énormes tubes de deux mètres de +long et d'un mètre dix de diamètre, revêtus +extérieurement d'une chemise de plomb propre à se +mouler sur les rayures de la pièce, fermés à +l'arrière par une plaque d'acier boulonnée et +à l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton +de percussion.</p> + +<p>Quelle était la nature spéciale de ces obus ? +C'est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On +pressentait seulement qu'ils devaient contenir dans leurs flancs +quelque explosion terrible, dépassant tout ce qu'on avait +jamais fait ans ce genre.</p> + +<p><< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant +Marcel rester silencieux.</p> + +<p>-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, +- au moins en apparence ?</p> + +<p>-- L'apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et +le poids ne diffère pas sensiblement de ce qu'il serait pour +un obus ordinaire de même calibre... Allons, il faut tout +vous dire ! . . Obus-fusée de verre, revêtu de bois de +chêne, chargé, à soixante-douze +atmosphères de pression intérieure acide carbonique +liquide. La chute détermine l'explosion de l'enveloppe et le +retour du liquide à l'état gazeux. Conséquence +: un froid d'environ cent degrés au-dessous de zéro +dans toute la zone avoisinante, en même temps mélange +d'un énorme volume de gaz acide carbonique à l'air +ambiant. Tout être vivant qui se trouve dans un rayon de +trente mètres du centre d'explosion est en même temps +congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour +prendre une base de calcul, mais l'action s'étend +vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-être à cent +et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très +longtemps dans les couches inférieures de +l'atmosphère, en raison de son poids qui est +supérieur à celui de l'air, la zone dangereuse +conserve ses propriétés septiques plusieurs heures +après l'explosion, et tout être qui tente d'y +pénétrer périt infailliblement. C'est un coup +de canon à effet à la fois instantané et +durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, +rien que des morts ! >></p> + +<p>Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à +développer les mérites de son invention. Sa bonne +humeur était venue, il était rouge d'orgueil et +montrait toutes ses dents.</p> + +<p><< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de +mes bouches à feu braquées sur une ville +assiégée ! Supposons une pièce pour un hectare +de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries +de dix pièces convenablement établies. Supposons +ensuite toutes nos pièces en position, chacune avec son tir +réglé, une atmosphère calme et favorable, +enfin le signal général donné par un fil +électrique... En une minute, il ne restera pas un être +vivant sur une superficie de mille hectares ! Un véritable +océan d'acide carbonique aura submergé la ville ! +C'est pourtant une idée qui m'est venue l'an dernier en +lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la +première inspiration à Naples, lorsque je visitai la +grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples, +emprunte son nom à la propriété curieuse que +possède son atmosphère d'asphyxier un chien ou un +quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal +à un homme debout, -- propriété due à +une couche de gaz acide carbonique de soixante centimètres +environ que son poids spécifique maintient au ras de +terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma +pensée l'essor définitif. Vous saisissez bien le +principe, n'est-ce pas ? Un océan artificiel d'acide +carbonique pur ! Or, une proportion d'un cinquième de ce gaz +suffit à rendre l'air irrespirable. >></p> + +<p>Marcel ne disait pas un mot. Il était +véritablement réduit au silence. Herr Schultze sentit +si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en abuser.</p> + +<p><< Il n'y a qu'un détail qui m'ennuie, dit-il.</p> + +<p>-- Lequel donc ? demanda Marcel.</p> + +<p>-- C'est que je n'ai pas réussi à supprimer le +bruit de l'explosion. Cela donne trop d'analogie à mon coup +de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu à ce +que ce serait, si j'arrivais à obtenir un tir silencieux ! +Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille hommes +à la fois, par une nuit calme et sereine ! >></p> + +<p>L'idéal enchanteur qu'il évoquait rendit Herr +Schultze tout rêveur, et peut-être sa rêverie, +qui n'était qu'une immersion profonde dans un bain +d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel +ne l'eût interrompue par cette observation :</p> + +<p><< Très bien, monsieur, très bien ! mais +mille canons de ce genre c'est du temps et de l'argent.</p> + +<p>-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est +à nous ! >></p> + +<p>Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son +école, croyait ce qu'il disait !</p> + +<p><< Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé +d'acide carbonique, n'est pas absolument nouveau, puisqu'il +dérive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des +années ; mais il peut être éminemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...</p> + +<p>-- Seulement ?...</p> + +<p>-- Il est relativement léger pour son volume, et si +celui-là va jamais à dix lieues !...</p> + +<p>-- Il n'est fait que pour aller à deux lieues, +répondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en +montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein, +celui-là et contient cent petits canons +symétriquement disposés encastrés les uns dans +les autres comme les tubes d'une lunette, et qui, après +avoir été lancés comme projectiles +redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus +chargés de matières incendiaires. C'est comme une +batterie que je lance dans l'espace et qui peut porter l'incendie +et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une averse de feux +inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues +dont j'ai parlé ! Et, avant peu, l'expérience en sera +faite de telle manière, que les incrédules pourront +toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchés +à terre ! >></p> + +<p>Les dominos brillaient à ce moment d'un si insupportable +éclat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la +plus violente envie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la +force de se contenir encore. Il n'était pas au bout de ce +qu'il devait entendre.</p> + +<p>En effet, Herr Schultze reprit :</p> + +<p><< Je vous ai dit qu'avant peu, une expérience +décisive serait tentée !</p> + +<p>-- Comment ? Où ?... s'écria Marcel.</p> + +<p>-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne +des Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme +!... Où ? Sur une cité dont dix lieues au plus nous +séparent, qui ne peut s'attendre à ce coup de +tonnerre, et qui s'y attendît-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh +bien, le 13 à onze heures quarante-cinq minutes du soir, +France-Ville disparaîtra du sol américain ! L'incendie +de Sodome aura eu son pendant ! Le professeur Schultze aura +déchaîné tous les feux du ciel à son +tour ! >></p> + +<p>Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout +le sang de Marcel lui reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze +ne vit rien de ce qui se passait en lui.</p> + +<p><< Voilà ! reprit-il du ton le plus +dégagé. Nous faisons ici le contraire de ce que font +les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret +d'abréger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le +moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamnée, et +c'est de la mort, semée par nous, que doit naître la +vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur +Sarrasin, en fondant une ville isolée, a mis sans s'en +douter à ma portée le plus magnifique champ +d'expériences. >></p> + +<p>Marcel ne pouvait croire à ce qu'il venait +d'entendre.</p> + +<p><< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement +involontaire parut attirer un instant l'attention du Roi de +l'Acier, les habitants de France- Ville ne vous ont rien fait, +monsieur ! Vous n'avez, que je sache, aucune raison de leur +chercher querelle ?</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre +cerveau, bien organisé sous d'autres rapports, un fonds +d'idées celtiques qui vous nuiraient beaucoup, si vous +deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, le mal, sont choses +purement relatives et toutes de convention. Il n'y a d'absolu que +les grandes lois naturelles. La loi de concurrence vitale l'est au +même titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insensée ; s'y ranger et agir dans +le sens qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et +voilà pourquoi je détruirai la cité du docteur +Sarrasin. Grâce à mon canon, mes cinquante mille +Allemands viendront facilement à bout des cent mille +rêveurs qui constituent là-bas un groupe +condamné à périr. >></p> + +<p>Marcel, comprenant l'inutilité de vouloir raisonner avec +Herr Schultze, ne chercha plus à le ramener.</p> + +<p>Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les +portes à secret furent refermées, et ils +redescendirent à la salle à manger.</p> + +<p>De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son +mooss de bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit +donner une autre pipe pour remplacer celle qu'il avait +cassée, et s'adressant au valet de pied :</p> + +<p><< Arminius et Sigimer sont-ils là ? +demanda-t-il.</p> + +<p>-- Oui, monsieur.</p> + +<p>-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. +>></p> + +<p>Lorsque le domestique eut quitté la salle à +manger, le Roi de l'Acier, se tournant vers Marcel, le regarda bien +en face.</p> + +<p>Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris +une dureté métallique.</p> + +<p><< Réellement, dit-il, vous exécuterez ce +projet ?</p> + +<p>-- Réellement. Je connais, à un dixième de +seconde près en longitude et en latitude, la situation de +France-Ville, et le 13 septembre, à onze heures +quarante-cinq du soir, elle aura vécu.</p> + +<p>-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument +secret !</p> + +<p>-- Mon cher, répondit Herr Schultze, +décidément vous ne serez jamais logique. Ceci me fait +moins regretter que vous deviez mourir jeune. >></p> + +<p>Marcel, sur ces derniers mots, s'était levé.</p> + +<p><< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr +Schultze, que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui +ne pourront plus les redire ? >></p> + +<p>Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux +géants, apparurent à la porte de la salle.</p> + +<p><< Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr +Schultze, vous le connaissez !... Il ne vous reste plus qu'à +mourir. >></p> + +<p>Marcel ne répondit pas.</p> + +<p><< Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, +pour supposer que je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous +savez à quoi vous en tenir sur mes projets. Ce serait une +légèreté impardonnable, ce serait illogique. +La grandeur de mon but me défend d'en compromettre le +succès pour une considération d'une valeur relative +aussi minime que la vie d'un homme, -- même d'un homme tel +que vous, mon cher, dont j'estime tout particulièrement la +bonne organisation cérébrale. Aussi, je regrette +véritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entraîné trop loin et me mette à présent +dans la nécessité de vous supprimer. Mais, vous devez +le comprendre, en face des intérêts auxquels je me +suis consacré, il n'y a plus de question de sentiment. Je +puis bien vous le dire, c'est d'avoir pénétré +mon secret que votre prédécesseur Sohne est mort, et +non pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La +règle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y +puis rien changer. >></p> + +<p>Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, +à l'entêtement bestial de cette tête chauve, +qu'il était perdu. Aussi ne se donna-t-il même pas la +peine de protester.</p> + +<p><< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.</p> + +<p>-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, +répondit tranquillement Herr Schultze. Vous mourrez, mais la +souffrance vous sera épargnée. Un matin, vous ne vous +réveillerez pas. Voilà tout. >></p> + +<p>Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmené et +consigné dans sa chambre, dont la porte fut gardée +par les deux géants.</p> + +<p>Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en +frémissant d'angoisse et de colère, au docteur, +à tous les siens, à tous ses compatriotes, à +tous ceux qu'il aimait !</p> + +<p><< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le +danger qui les menace, comment le conjurer ! >></p> + +<p>IX << P.P.C. >></p> + +<p>La situation, en effet, était excessivement grave. Que +pouvait faire Marcel, dont les heures d'existence étaient +maintenant comptées, et qui voyait peut-être arriver +sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?</p> + +<p>Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se +réveiller, ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais +parce que sa pensée ne parvenait pas à quitter +France-Ville, sous le coup de cette imminente catastrophe !</p> + +<p><< Que tenter ? se répétait-il. +Détruire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et +comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est +gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter +Stahlstadt, comment empêcherais-je ?... Mais si ! A +défaut de notre chère cité, je pourrais au +moins sauver ses habitants, arriver jusqu'à eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de +périr par le feu, par le fer ! Fuyez tous !" >></p> + +<p>Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre +courant.</p> + +<p><< Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant +même qu'il ait exagéré les effets destructeurs +de son obus, et qu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la +ville tout entière il est certain qu'il peut d'un seul coup +en incendier une partie considérable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imaginé là, et, malgré la +distance qui sépare les deux villes, ce formidable canon +saura bien y envoyer son projectile ! Une vitesse initiale vingt +fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu' ici ! +Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie +à la seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de +translation de la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... +Oui, oui !... si son canon n'éclate pas au premier coup !... +Et il n'éclatera pas, car il est fait d'un métal dont +la résistance à l'éclatement est presque +infinie ! Le coquin connaît très exactement la +situation de France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son +canon avec une précision mathématique, et, comme il +l'a dit, l'obus ira tomber sur le centre même de la +cité ! Comment en prévenir les infortunés +habitants ! >></p> + +<p>Marcel n'avait pas fermé l'oeil, quand le jour reparut. +Il quitta alors le lit sur lequel il s'était vainement +étendu pendant toute cette insomnie fiévreuse.</p> + +<p><< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce +bourreau, qui veut bien m'épargner la souffrance, attendra +sans doute que le sommeil, l'emportant sur l'inquiétude, se +soit emparé de moi ! Et alors !... Mais quelle mort me +réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec quelque +inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a +à discrétion ? N'emploiera-t-il pas plutôt ce +gaz à l'état liquide tel qu'il le met dans ses obus +de verre, et dont le subit retour à l'état gazeux +déterminera un froid de cent degrés ! Et le +lendemain, à la place de "moi", de ce corps vigoureux bien +constitué, plein de vie, on ne retrouverait plus qu'une +momie desséchée, glacée, racornie !... Ah ! le +misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s'il le +faut, que ma vie se refroidisse dans cette insoutenable +température, mais que mes amis, que le docteur Sarrasin, sa +famille, Jeanne, ma petite Jeanne, soient sauvés ! Or, pour +cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! >></p> + +<p>En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement +instinctif, bien qu'il dût se croire renfermé dans sa +chambre, avait mis la main sur la serrure de la porte.</p> + +<p>A son extrême surprise, la porte s'ouvrit, et il put +descendre, comme d'habitude, dans le jardin où il avait +coutume de se promener.</p> + +<p><< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, +mais je ne le suis pas dans ma chambre ! C'est déjà +quelque chose ! >> Seulement, à peine Marcel fut-il +dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en apparence, il ne +pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux +personnages qui répondaient aux noms historiques, ou +plutôt préhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.</p> + +<p>Il s'était déjà demandé plus d'une +fois, en les rencontrant sur son passage, quelle pouvait bien +être la fonction de ces deux colosses en casaque grise, au +cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces rouges +embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris +buissonnants !</p> + +<p>Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'étaient +les exécuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultze, et +provisoirement ses gardes du corps personnels.</p> + +<p>Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient +à la porte de sa chambre, emboîtaient le pas +derrière lui s'il sortait dans le parc. Un formidable +armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance.</p> + +<p>Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un +but diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en +réponse que des regards féroces. Même l'offre +d'un verre de bière, qu'il avait quelque raison de croire +irrésistible, était restée infructueuse. +Après quinze heures d'observation, il ne leur connaissait +qu'un vice -- un seul --, la pipe, qu'ils prenaient la +liberté de fumer sur ses talons. Cet unique vice, Marcel +pourrait-il l'exploiter au profit de son propre salut ? Il ne le +savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il s'était +juré à lui-même de fuir, et rien ne devait +être négligé de ce qui pouvait amener son +évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment s'y prendre +?</p> + +<p>Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel +était sûr de recevoir deux balles dans la tête. +En admettant qu'il fût manqué, il se trouvait au +centre même d'une triple ligne fortifiée, +bordée d'un triple rang de sentinelles.</p> + +<p>Selon son habitude, l'ancien élève de l'Ecole +centrale s'était correctement posé le problème +en mathématicien.</p> + +<p><< Soit un homme gardé à vue par des +gaillards sans scrupules, individuellement plus forts que lui, et +de plus armés jusque aux dents. Il s'agit d'abord, pour cet +homme, d'échapper à la vigilance de ses argousins. Ce +premier point acquis il lui reste à sortir d'une place forte +dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... +>></p> + +<p>Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il +se buta à une impossibilité.</p> + +<p>Enfin, l'extrême gravité de la situation +donna-t-elle à ses facultés d invention le coup de +fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile à dire.</p> + +<p>Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se +promenait dans le parc, ses yeux s'arrêtèrent, au bord +d'un parterre, sur un arbuste dont l'aspect le frappa.</p> + +<p>C'était une plante de triste mine, herbacée, +à feuilles alternes, ovales, aiguës et +géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule +axillaire.</p> + +<p>Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie +caractéristique de la famille des solanacées. A tout +hasard, il en cueillit une petite feuille et la mâcha +légèrement en poursuivant sa promenade.</p> + +<p>Il ne s'était pas trompé. Un alourdissement de +tous ses membres, accompagné d'un commencement de +nausées 1'avertit bientôt qu'il avait sous la main un +laboratoire naturel de belladone, c'est-à-dire du plus actif +des narcotiques.</p> + +<p>Toujours flânant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel +qui s'étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, +à l'une de ses extrémités, une cascade assez +servilement copiée sur celle du bois de Boulogne.</p> + +<p><< Où donc se dégage l'eau de cette cascade +? >> se demanda Marcel.</p> + +<p>C'était d'abord dans le lit d'une petite rivière, +qui, après avoir décrit une douzaine de courbes, +disparaissait sur la limite du parc.</p> + +<p>Il devait donc se trouver là un déversoir, et, +selon toute apparence, la rivière s'échappait en +l'emplissant à travers un des canaux souterrains qui +allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n'était +pas une porte cochère évidemment, mais c'était +une porte.</p> + +<p><< Et si le canal était barré par des +grilles de fer ! objecta tout d'abord la voix de la prudence.</p> + +<p>-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas +été inventées pour roder les bouchons, et il y +en a d'excellentes dans le laboratoire ! >> répliqua +une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions +hardies.</p> + +<p>En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une +idée -- ce qu'on appelle une idée ! -- lui +était venue, idée irréalisable, +peut-être, mais qu'il tenterait de réaliser, si la +mort ne le surprenait pas auparavant.</p> + +<p>Il revint alors sans affectation vers l'arbuste à fleurs +rouges, il en détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte +que ses gardiens ne pussent manquer de le voir.</p> + +<p>Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours +ostensiblement, sécher ces feuilles devant le feu, les roula +dans ses mains pour les écraser, et les mêla à +son tabac.</p> + +<p>Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son +extrême surprise, se réveilla chaque matin. Herr +Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne rencontrait jamais pendant +ses promenades, avait-il donc renoncé à ce projet de +se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet +de détruire la ville du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Marcel profita donc de la permission qui lui était +laissée de vivre, et, chaque jour, il renouvela sa +manoeuvre. Il prenait soin, bien entendu, de ne pas fumer de +belladone, et, à cet effet, il avait deux paquets de tabac, +l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa manipulation +quotidienne. Son but était simplement d'éveiller la +curiosité d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis +qu'ils étaient, ces deux brutes devaient bientôt en +venir à remarquer l'arbuste dont il cueillait les feuilles, +à imiter son opération et à essayer du +goût que ce mélange communiquait au tabac.</p> + +<p>Le calcul était juste, et le résultat prévu +se produisit pour ainsi dire mécaniquement.</p> + +<p>Dès le sixième jour -- c'était la veille du +fatal 13 septembre --, Marcel, en regardant derrière lui du +coin de l'oeil, sans avoir l'air d'y songer, eut la satisfaction de +voir ses gardiens faire leur petite provision de feuilles +vertes.</p> + +<p>Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient +sécher à la chaleur du feu, les roulaient dans leurs +grosses mains calleuses, les mêlaient à leur tabac. +Ils semblaient même se pourlécher les lèvres +à l'avance !</p> + +<p>Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et +Sigimer ? Non. Ce n'était pas assez d'échapper +à leur surveillance. Il fallait encore trouver la +possibilité de passer par le canal, à travers la +masse d'eau qui s'y déversait, même si ce canal +mesurait plusieurs kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel +l'avait imaginé. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix +de périr, mais le sacrifice de sa vie, déjà +condamnée, était fait depuis longtemps.</p> + +<p>Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis +l'heure de la dernière promenade. L'inséparable trio +prit le chemin du parc.</p> + +<p>Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea +délibérément vers un bâtiment +élevé dans un massif, et qui n'était autre que +l'atelier des modèles. Il choisit un banc +écarté, bourra sa pipe et se mit à la +fumer.</p> + +<p>Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes +toutes prêtes, s'installèrent sur le banc voisin et +commencèrent à aspirer des bouffées +énormes.</p> + +<p>L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que +les deux lourds Teutons bâillaient et s'étiraient +à l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ; +leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent +inertes ; leurs têtes se renversèrent sur le dossier +du banc.</p> + +<p>Les pipes roulèrent à terre.</p> + +<p>Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en +cadence au gazouillement des oiseaux, qu'un été +perpétuel retenait au parc de Stahlstadt.</p> + +<p>Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures +quarante-cinq, France-Ville, condamnée par Herr Schultze, +aurait cessé d'exister.</p> + +<p>Marcel s'était précipité dans l'atelier des +modèles. Cette vaste salle renfermait tout un musée. +Réductions de machines hydrauliques, locomotives, machines +à vapeur, locomobiles, pompes d'épuisement, turbines, +perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +là pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. +C'étaient les modèles en bois de tout ce qu'avait +fabriqué l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut +croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y +manquaient pas.</p> + +<p>La nuit était noire, conséquemment propice au +projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre à +exécution. En même temps qu'il allait préparer +son suprême plan d'évasion, il voulait anéantir +le musée des modèles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait +aussi pu détruire, avec la casemate et le canon qu'elle +abritait, l'énorme et indestructible Tour du Taureau ! Mais +il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie +d'acier, propre à scier le fer, qui était pendue +à un des râteliers d'outils, et de la glisser dans sa +poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa boîte, +sans que sa main hésitât un instant, il porta la +flamme dans un coin de la salle où étaient +entassés des cartons d'épures et de légers +modèles en bois de sapin.</p> + +<p>Puis, il sortit.</p> + +<p>Un instant après, l'incendie, alimenté par toutes +ces matières combustibles, projetait d'intenses flammes +à travers les fenêtres de la salle. Aussitôt, la +cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les +carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt, et +les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, +accouraient de toutes parts.</p> + +<p>Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la +présence était bien faite pour encourager tous ces +travailleurs.</p> + +<p>En quelques minutes, les chaudières à vapeur +avaient été mises en pression, et les puissantes +pompes fonctionnaient avec rapidité. C'était un +déluge d'eau qu'elles déversaient sur les murs et +jusque sur les toits du musée des modèles. Mais le +feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait +à son contact au lieu de l'éteindre, eut +bientôt attaqué toutes les parties de l'édifice +à la fois. En cinq minutes, il avait acquis une +intensité telle, que l'on devait renoncer à tout +espoir de s'en rendre maître. Le spectacle de cet incendie +était grandiose et terrible.</p> + +<p>Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr +Schultze, qui poussait ses hommes comme à l'assaut d'une +ville. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à faire la part du feu. +Le musée des modèles était isolé dans +le parc, et il était maintenant certain qu'il serait +consumé tout entier.</p> + +<p>A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien +préserver du bâtiment lui-même, fit entendre ces +mots jetés d'une voix éclatante :</p> + +<p><< Dix mille dollars à qui sauvera le modèle +nÊ 3175, enfermé sous la vitrine du centre ! +>></p> + +<p>Ce modèle était précisément le +gabarit du fameux canon perfectionné par Schultze, et plus +précieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermés +dans le musée.</p> + +<p>Mais, pour sauver ce modèle, il s'agissait de se jeter +sous une pluie de feu, à travers une atmosphère de +fumée noire qui devait être irrespirable. Sur dix +chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, malgré +l'appât des dix mille dollars, personne ne répondait +à l'appel de Herr Schultze.</p> + +<p>Un homme se présenta alors.</p> + +<p>C'était Marcel.</p> + +<p><< J'irai, dit-il.</p> + +<p>-- Vous ! s'écria Herr Schultze.</p> + +<p>-- Moi !</p> + +<p>-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcée contre vous !</p> + +<p>-- Je n'ai pas la prétention de m'y soustraire, mais +d'arracher à la destruction ce précieux modèle +!</p> + +<p>-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si +tu réussis, les dix mille dollars seront fidèlement +remis à tes héritiers.</p> + +<p>-- J'y compte bien >>, répondit Marcel.</p> + +<p>On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, +toujours préparés en cas d'incendie, et qui +permettent de pénétrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, +lorsqu'il avait tenté d'arracher à la mort le petit +Carl, l'enfant de dame Bauer.</p> + +<p>Un de ces appareils, chargé d'air sous une pression de +plusieurs atmosphères, fut aussitôt placé sur +son dos. La pince fixée à son nez, l'embouchure des +tuyaux à sa bouche, il s'élança dans la +fumée.</p> + +<p><< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air +dans le réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! +>></p> + +<p>On l'imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune +façon à sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne +fit que traverser, au péril de sa vie, la salle emplie de +fumée, sous une averse de brandons ignescents, de poutres +calcinées, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment où le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'étincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il +s'échappait par une porte opposée qui s'ouvrait sur +le parc.</p> + +<p>Courir vers la petite rivière, en descendre la berge +jusqu'au déversoir inconnu qui l'entraînait au-dehors +de Stahlstadt, s'y plonger sans hésitation, ce fut pour +Marcel l'affaire de quelques secondes.</p> + +<p>Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui +mesurait sept à huit pieds de profondeur. Il n'avait pas +besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il +eût tenu un fil d'Ariane. Il s'aperçut presque +aussitôt qu'il était entré dans un +étroit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la +rivière emplissait tout entier.</p> + +<p><< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. +Tout est là ! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, +l'air me manquera, et je suis perdu ! >></p> + +<p>Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix +minutes, le courant le poussait ainsi, quand il se heurta à +un obstacle.</p> + +<p>C'était une grille de fer, montée sur gonds, qui +fermait le canal.</p> + +<p><< Je devais le craindre ! >> se dit simplement +Marcel.</p> + +<p>Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et +commença à scier le pêne à +l'affleurement de la gâche.</p> + +<p>Cinq minutes de travail n'avaient pas encore +détaché ce pêne. La grille restait +obstinément fermée. Déjà Marcel ne +respirait plus qu'avec une difficulté extrême. L'air, +très raréfié dans le réservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantité. Des bourdonnements +aux oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à +la tête, tout indiquait qu'une imminente asphyxie allait le +foudroyer ! Il résistait, cependant, il retenait sa +respiration afin de consommer le moins possible de cet +oxygène que ses poumons étaient impropres à +dégager de ce milieu !... mais le pêne ne +cédait pas, quoique largement entamé !</p> + +<p>A ce moment, la scie lui échappa.</p> + +<p><< Dieu ne peut être contre moi ! >> +pensa-t-il.</p> + +<p>Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette +vigueur que donne le suprême instinct de la conservation.</p> + +<p>La grille s'ouvrit. Le pêne était brisé, et +le courant emporta l'infortuné Marcel, presque +entièrement suffoqué, et qui s'épuisait +à aspirer les dernières molécules d'air du +réservoir !</p> + +<p>....</p> + +<p>Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze +pénétrèrent dans l'édifice +entièrement dévoré par l'incendie, ils ne +trouvèrent ni parmi les débris, ni dans les cendres +chaudes, rien qui restât d'un être humain. Il +était donc certain que le courageux ouvrier avait +été victime de son dévouement. Cela +n'étonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de +l'usine.</p> + +<p>Le modèle si précieux n'avait donc pas pu +être sauvé, mais l'homme qui possédait les +secrets du Roi de l'Acier était mort.</p> + +<p><< Le Ciel m'est témoin que je voulais lui +épargner la souffrance, se dit tout bonnement Herr Schultze +! En tout cas c'est une économie de dix mille dollars ! +>></p> + +<p>Et ce fut toute l'oraison funèbre du jeune Alsacien !</p> + +<p>X UN ARTICLE DE L'<i>UNSERE CENTURIE</i>, REVUE ALLEMANDE</p> + +<p>Un mois avant l'époque à laquelle se passaient les +événements qui ont été racontés +ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée +<i>Unsere Centurie</i> (Notre Siècle), publiait l'article +suivant au sujet de France-Ville, article qui fut +particulièrement goûté par les délicats +de l'Empire germanique, peut-être parce qu'il ne +prétendait étudier cette cité qu'à un +point de vue exclusivement matériel.</p> + +<p><< Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du +phénomène extraordinaire qui s'est produit sur la +côte occidentale des Etats-Unis. La grande république +américaine, grâce à la proportion +considérable d'émigrants que renferme sa population, +a de longue date habitué le monde à une succession de +surprises. Mais la dernière et la plus singulière est +véritablement celle d'une cité appelée +France-Ville, dont l'idée même n'existait pas il y a +cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arrivée au +plus haut degré de prospérité.</p> + +<p><< Cette merveilleuse cité s'est +élevée comme par enchantement sur la rive +embaumée du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'idée première de +cette entreprise appartiennent à un Français, le +docteur Sarrasin. La chose est possible, étant donné +que ce médecin peut se targuer d'une parenté +éloignée avec notre illustre Roi de l'Acier. +Même, soit dit en passant, on ajoute que la captation d'un +héritage considérable, qui revenait +légitimement à Herr Schultze, n'a pas +été étrangère à la fondation de +France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le +monde, on peut être certain de trouver une semence germanique +; c'est une vérité que nous sommes fiers de constater +à l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, nous devons à +nos lecteurs des détails précis et authentiques sur +cette végétation spontanée d'une cité +modèle.</p> + +<p><< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Même +le grand atlas en trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de +notre éminent Tuchtigmann, où sont indiqués +avec une exactitude rigoureuse tous les buissons et bouquets +d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, même ce monument +généreux de la science géographique +appliquée à l'art du tirailleur, ne porte pas encore +la moindre trace de France- Ville. A la place où +s'élève maintenant la cité nouvelle +s'étendait encore, il y a cinq ans, une lande +déserte. C'est le point exact indiqué sur la carte +par le 43e degré 11' 3'' de latitude nord, et le 124e +degré 41' 17" de longitude à l'ouest de Greenwich. Il +se trouve, comme on voit, au bord de l'océan Pacifique et au +pied de la chaîne secondaire des montagnes Rocheuses qui a +reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amérique +septentrionale.</p> + +<p><< L'emplacement le plus avantageux avait +été recherché avec soin et choisi entre un +grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les raisons qui en +ont déterminé l'adoption, on fait valoir +spécialement sa latitude tempérée dans +l'hémisphère Nord, qui a toujours été +à la tête de la civilisation terrestre - sa position +au milieu d'une république fédérative et dans +un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire garantir +provisoirement son indépendance et des droits analogues +à ceux que possède en Europe la principauté de +Monaco, sous la condition de rentrer après un certain nombre +d'années dans l'Union ; -- sa situation sur l'Océan, +qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- la nature +accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- +la proximité d'une chaîne de montagnes qui +arrête à la fois les vents du nord, du midi et de +l'est, en laissant à la brise du Pacifique le soin de +renouveler l'atmosphère de la cité, -- la possession +d'une petite rivière dont l'eau fraîche, douce +légère, oxygénée par des chutes +répétées et par la rapidité de son +cours, arrive parfaitement pure à la mer ; -- enfin, un port +naturel très aisé à développer par des +jetées et formé par un long promontoire +recourbé en crochet.</p> + +<p><< On indique seulement quelques avantages secondaires : +proximité de belles carrières de marbre et de pierre, +gisements de kaolin, voire même des traces de pépites +aurifères. En fait, ce détail a manqué faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient +que la fièvre de 1'or vînt se mettre à la +traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les pépites +étaient petites et rares.</p> + +<p><< Le choix du territoire, quoique déterminé +seulement par des études sérieuses et approfondies, +n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas +nécessité d'expédition spéciale. La +science du globe est maintenant assez avancée pour qu'on +puisse, sans sortir de son cabinet, obtenir sur les régions +les plus lointaines des renseignements exacts et précis.</p> + +<p><< Ce point décidé, deux commissaires du +comité d'organisation ont pris à Liverpool le premier +paquebot en partance, sont arrivés en onze jours à +New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où +ils ont mobilisé un steamer, qui les déposait en dix +heures au site désigné.</p> + +<p><< S'entendre avec la législature d'Oregon, obtenir +une concession de terre allongée du bord de la mer à +la crête des Cascade-Mounts, sur une largeur de quatre +lieues, désintéresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres +des droits réels ou supposés, tout cela n'a pas pris +plus d'un mois.</p> + +<p><< En janvier 1872, le territoire était +déjà reconnu, mesuré, jalonné, +sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, +sous la direction de cinq cents contremaîtres et +ingénieurs européens, était à l'oeuvre. +Des affiches placardées dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part +tous les matins de San Francisco pour traverser le continent +américain, et une réclame quotidienne dans les +vingt-trois journaux de cette ville, avaient suffi pour assurer le +recrutement des travailleurs. Il avait même été +inutile d'adopter le procédé de publicité en +grand, par voie de lettres gigantesques sculptées sur les +pics des montagnes Rocheuses, qu'une compagnie était venue +offrir à prix réduits. Il faut dire aussi que +l'affluence des coolies chinois dans l'Amérique occidentale +jetait à ce moment une perturbation grave sur le +marché des salaires. Plusieurs Etats avaient dû +recourir, pour protéger les moyens d'existence de leurs +propres habitants et pour empêcher des violences sanglantes, +à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint à point pour les empêcher de +périr. Leur rémunération uniforme fut +fixée à un dollar par jour, qui ne devait leur +être payé qu'après l'achèvement des +travaux, et à des vivres en nature distribués par +l'administration municipale. On évita ainsi le +désordre et les spéculations éhontées +qui déshonorent trop souvent ces grands déplacements +de population. Le produit des travaux était +déposé toutes les semaines, en présence des +délégués, à la grande Banque de San +Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, +à ne plus revenir. Précaution indispensable pour se +débarrasser d'une population jaune, qui n'aurait pas +manqué de modifier d'une manière assez fâcheuse +le type et le génie de la Cité nouvelle. Les +fondateurs s'étant d'ailleurs réservé le droit +d'accorder ou de refuser le permis de séjour, l'application +de la mesure a été relativement aisée.</p> + +<p><< La première grande entreprise a +été l'établissement d'un embranchement +ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc +du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On +eut soin d'éviter tous les bouleversements de terres ou +tranchées profondes qui auraient pu exercer sur la +salubrité une influence fâcheuse. Ces travaux et ceux +du port furent poussés avec une activité +extraordinaire. Dès le mois d'avril, le premier train direct +de New York amenait en gare de France-Ville les membres du +comité, jusqu'à ce jour restés en Europe.</p> + +<p><< Dans cet intervalle, les plans généraux +de la ville, le détail des habitations et des monuments +publics avaient été arrêtés.</p> + +<p><< Ce n'étaient pas les matériaux qui +manquaient : dès les premières nouvelles du projet, +l'industrie américaine s'était empressée +d'inonder les quais de France-Ville de tous les +éléments imaginables de construction. Les fondateurs +n'avaient que l'embarras du choix. Ils décidèrent que +la pierre de taille serait réservée pour les +édifices nationaux et pour l'ornementation +générale, tandis que les maisons seraient faites de +briques. Non pas, bien entendu, de ces briques grossièrement +moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien +cuit, mais de briques légères, parfaitement +régulières de forme, de poids et de densité, +transpercées dans le sens de leur longueur d'une +série de trous cylindriques et parallèles. Ces trous, +assemblés bout à bout, devaient former dans +l'épaisseur de tous les murs des conduits ouverts à +leurs deux extrémités, et permettre ainsi à +l'air de circuler librement dans l'enveloppe extérieure des +maisons, comme dans les cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi +bien que l'idée générale du Bien-Etre, sont +empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Société royale de Londres.] Cette +disposition avait en même temps le précieux avantage +d'amortir les sons et de procurer à chaque appartement une +indépendance complète.</p> + +<p><< Le comité ne prétendait pas d'ailleurs +imposer aux constructeurs un type de maison. Il était +plutôt l'adversaire de cette uniformité fatigante et +insipide ; il s'était contenté de poser un certain +nombre de règles fixes, auxquelles les architectes +étaient tenus de se plier :</p> + +<p><< 1° Chaque maison sera isolée dans un lot +de terrain planté d'arbres, de gazon et de fleurs. Elle sera +affectée à une seule famille.</p> + +<p><< 2° Aucune maison n'aura plus de deux +étages ; l'air et la lumière ne doivent pas +être accaparés par les uns au détriment des +autres.</p> + +<p><< 3° Toutes les maisons seront en façade +à dix mètres en arrière de la rue, dont elles +seront séparées par une grille à hauteur +d'appui. L'intervalle entre la grille et la façade sera +aménagé en parterre.</p> + +<p><< 4° Les murs seront faits de briques tubulaires +brevetées, conformes au modèle. Toute liberté +est laissée aux architectes pour l'ornementation.</p> + +<p><< 5° Les toits seront en terrasses, +légèrement inclinés dans les quatre sens, +couverts de bitume, bordés d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés +pour l'écoulement immédiat des eaux de pluie.</p> + +<p><< 6° Toutes les maisons seront bâties sur une +voûte de fondations, ouverte de tous côtés, et +formant sous le premier plan d'habitation un sous-sol +d'aération en même temps qu'une halle. Les conduits +à eau et les décharges y seront à +découvert, appliqués au pilier central de la +voûte, de telle sorte qu'il soit toujours aisé d'en +vérifier l'état, et, en cas d'incendie, d'avoir +immédiatement l'eau nécessaire. L'aire de cette +halle, élevée de cinq à six centimètres +au-dessus du niveau de la rue, sera proprement sablée. Une +porte et un escalier spécial la mettront en communication +directe avec les cuisines ou offices, et toutes les transactions +ménagères pourront s'opérer là sans +blesser la vue ou l'odorat.</p> + +<p><< 7° Les cuisines, offices ou dépendances +seront, contrairement à l'usage ordinaire, placés +à l'étage supérieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. +Un élévateur, mû par une force +mécanique, qui sera, comme la lumière artificielle et +l'eau, mise à prix réduit à la disposition des +habitants, permettra aisément le transport de tous les +fardeaux à cet étage.</p> + +<p><< 8° Le plan des appartements est laissé +à la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux +éléments de maladie, véritables nids à +miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement +proscrits : les tapis et les papiers peints. Les parquets, +artistement construits de bois précieux assemblés en +mosaïques par d'habiles ébénistes, auraient tout +à perdre à se cacher sous des lainages d'une +propreté douteuse. Quant aux murs, revêtus de briques +vernies, ils présentent aux yeux l'éclat et la +variété des appartements intérieurs de +Pompéi, avec un luxe de couleurs et de durée que le +papier peint, chargé de ses mille poisons subtils, n'a +jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces et les +vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un germe +morbide ne peut s'y mettre en embuscade.</p> + +<p><< 9° Chaque chambre à coucher est distincte +du cabinet de toilette. On ne saurait trop recommander de faire de +cette pièce, où se passe un tiers de la vie, la plus +vaste, la plus aérée et en même temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit +en fer, muni d'un sommier à jours et d'un matelas de laine +fréquemment battu, sont les seuls meubles +nécessaires. Les édredons, couvre-pieds piqués +et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, +en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, +légères et chaudes, faciles à blanchir, +suffisent amplement à les remplacer. Sans proscrire +formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du +moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de +fréquents lavages.</p> + +<p><< 10° Chaque pièce a sa cheminée +chauffée, selon les goûts, au feu de bois ou de +houille, mais à toute cheminée correspond une bouche +d'appel d'air extérieur. Quant à la fumée, au +lieu d'être expulsée par les toits, elle s'engage +à travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des +fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, +en arrière des maisons, à raison d'un fourneau pour +deux cents habitants. Là, elle est dépouillée +des particules de carbone qu'elle emporte, et +déchargée à l'état incolore, à +une hauteur de trente-cinq mètres, dans +l'atmosphère.</p> + +<p><< Telles sont les dix règles fixes, +imposées pour la construction de chaque habitation +particulière.</p> + +<p><< Les dispositions générales ne sont pas +moins soigneusement étudiées.</p> + +<p><< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement +simple et régulier, de manière à pouvoir se +prêter à tous les développements. Les rues, +croisées à angles droits, sont tracées +à distances égales, de largeur uniforme, +plantées d'arbres et désignées par des +numéros d'ordre.</p> + +<p><< De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la +rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et +présente sur un de ses côtés une +tranchée à découvert pour les tramways et +chemins de fer métropolitains. A tous les carrefours, un +jardin public est réservé et orné de belles +copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les +artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer.</p> + +<p><< Toutes les industries et tous les commerces sont +libres.</p> + +<p><< Pour obtenir le droit de résidence à +France-Ville, il suffit, mais il est nécessaire de donner de +bonnes références, d'être apte à exercer +une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les +sciences ou les arts, de s'engager à observer les lois de la +ville. Les existences oisives n'y seraient pas +tolérées.</p> + +<p><< Les édifices publics sont déjà en +grand nombre. Les plus importants sont la cathédrale, un +certain nombre de chapelles, les musées, les +bibliothèques, les écoles et les gymnases, +aménagés avec un luxe et une entente des convenances +hygiéniques véritablement dignes d'une grande +cité.</p> + +<p><< Inutile de dire que les enfants sont astreints +dès l'âge de quatre ans à suivre les exercices +intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer +leurs forces cérébrales et musculaires. On les +habitue tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils +considèrent une tache sur leurs simples habits comme un +déshonneur véritable.</p> + +<p><< Cette question de la propreté individuelle et +collective est du reste la préoccupation capitale des +fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse, +détruire et annuler aussitôt qu'ils sont formés +les miasmes qui émanent constamment d'une +agglomération humaine, telle est l'oeuvre principale du +gouvernement central. A cet effet, les produits des égouts +sont centralisés hors de la ville, traités par des +procédés qui en permettent la condensation et le +transport quotidien dans les campagnes.</p> + +<p><< L'eau coule partout à flots. Les rues, +pavées de bois bitumé, et les trottoirs de pierre +sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les +marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines sévères sont +appliquées aux négociants qui osent spéculer +sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf +gâté, une viande avariée, un litre de lait +sophistiqué, est tout simplement traité comme un +empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si +nécessaire et si délicate, est confiée +à des hommes expérimentés, à de +véritables spécialistes, élevés +à cet effet dans les écoles normales.</p> + +<p><< Leur juridiction s'étend jusqu'aux +blanchisseries mêmes, toutes établies sur un grand +pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs +artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun +linge de corps ne revient à son propriétaire sans +avoir été véritablement blanchi à fond, +et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les +envois de deux familles distinctes. Cette simple précaution +est d'un effet incalculable.</p> + +<p><< Les hôpitaux sont peu nombreux, car le +système de l'assistance à domicile est +général, et ils sont réservés aux +étrangers sans asile et à quelques cas exceptionnels. +Il est à peine besoin d'ajouter que l'idée de faire +d'un hôpital un édifice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à +huit cents malades, n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur +de la cité modèle. Loin de chercher, par une +étrange aberration, à réunir +systématiquement plusieurs patients, on ne pense au +contraire qu'à les isoler. C'est leur intérêt +particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison, +même, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des +constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation +temporaire de quelques cas pressants.</p> + +<p><< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- +chacun ayant sa chambre particulière --, centralisés +dans ces baraques légères, faites de bois de sapin, +et qu'on brûle régulièrement tous les ans pour +les renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes +pièces sur un modèle spécial, ont d'ailleurs +l'avantage de pouvoir être transportées à +volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, +et multipliées autant qu'il est nécessaire.</p> + +<p><< Une innovation ingénieuse, rattachée +à ce service, est celle d'un corps de gardes-malades +éprouvées, dressées spécialement +à ce métier tout spécial, et tenues par +l'administration centrale à la disposition du public. Ces +femmes, choisies avec discernement, sont pour les médecins +les auxiliaires les plus précieux et les plus +dévoués. Elles apportent au sein des familles les +connaissances pratiques si nécessaires et si souvent +absentes au moment du danger, et elles ont pour mission +d'empêcher la propagation de la maladie en même temps +qu'elles soignent le malade.</p> + +<p><< On ne finirait pas si l'on voulait +énumérer tous les perfectionnements +hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle ont +inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son +arrivée une petite brochure, où les principes les +plus importants d'une vie réglée selon la science +sont exposés dans un langage simple et clair.</p> + +<p><< Il y voit que l'équilibre parfait de toutes ses +fonctions est une des nécessités de la santé ; +que le travail et le repos sont également indispensables +à ses organes ; que la fatigue est nécessaire +à son cerveau comme à ses muscles ; que les neuf +dixièmes des maladies sont dues à la contagion +transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa +demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter +l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps, +accomplir consciencieusement tous les jours une tâche +fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des légumes sains et simplement préparés, +dormir régulièrement sept à huit heures par +nuit, tel est l'ABC de la santé.</p> + +<p><< Partis des premiers principes posés par les +fondateurs, nous en sommes venus insensiblement à parler de +cette cité singulière comme d'une ville +achevée. C'est qu'en effet, les premières maisons une +fois bâties, les autres sont sorties de terre comme par +enchantement. Il faut avoir visité le Far West pour se +rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore désert +au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait +déjà six mille maisons en 1873. Il en +possédait neuf mille et tous ses édifices au complet +en 1874.</p> + +<p><< Il faut dire que la spéculation a eu sa part +dans ce succès inouï. Construites en grand sur des +terrains immenses et sans valeur au début, les maisons +étaient livrées à des prix très +modérés et louées à des conditions +très modestes. L'absence de tout octroi, +l'indépendance politique de ce petit territoire +isolé, l'attrait de la nouveauté, la douceur du +climat ont contribué à appeler l'émigration. A +l'heure qu'il est, France-Ville compte près de cent mille +habitants.</p> + +<p><< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous +intéresser, c'est que l'expérience sanitaire est des +plus concluantes. Tandis que la mortalité annuelle, dans les +villes les plus favorisées de la vieille Europe ou du +Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de +trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq +dernières années n'est que de un et demi. Encore ce +chiffre est-il grossi par une petite épidémie de +fièvre paludéenne qui a signalé la +première campagne. Celui de l'an dernier, pris +séparément, n'est que de un et quart. Circonstance +plus importante encore : à quelques exceptions près, +toutes les morts actuellement enregistrées ont +été dues à des affections spécifiques +et la plupart héréditaires. Les maladies +accidentelles ont été à la fois infiniment +plus rares, plus limitées et moins dangereuses que dans +aucun autre milieu. Quant aux épidémies proprement +dites, on n'en a point vu.</p> + +<p><< Les développements de cette tentative seront +intéressants à suivre. Il sera curieux, notamment, de +rechercher si l'influence d'un régime aussi scientifique sur +toute la durée d'une génération, à plus +forte raison de plusieurs générations, ne pourrait +pas amortir les prédispositions morbides +héréditaires.</p> + +<p><< "Il n'est assurément pas outrecuidant de +l'espérer, a écrit un des fondateurs de cette +étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant +jusqu'à quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que +de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes ! +"</p> + +<p><< Un tel rêve a de quoi séduire !</p> + +<p><< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre +opinion sincère, nous n'avons qu'une foi médiocre +dans le succès définitif de l'expérience. Nous +y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est +de se trouver aux mains d'un comité où +l'élément latin domine et dont +l'élément germanique a été +systématiquement exclu. C'est là un fâcheux +symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait +de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu +déblayer le terrain, élucider quelques points +spéciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de +l'Amérique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons +s'élever un jour la vraie cité modèle. +>></p> + +<p>XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</p> + +<p>Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant +fixé par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville +--, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore +de l'effroyable danger qui les menaçait.</p> + +<p>Il était sept heures du soir.</p> + +<p>Cachée dans d'épais massifs de lauriers-roses et +de tamarins, la cité s'allongeait gracieusement au pied des +Cascade-Mounts et présentait ses quais de marbre aux vagues +courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les +rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la brise, +offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus +animé. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient +doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres, +rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes à la fois leurs +parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur +blancheur. L'air était tiède, le ciel bleu comme la +mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.</p> + +<p>Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été +frappé de l'air de santé des habitants, de +l'activité qui régnait dans les rues. On fermait +justement les académies de peinture, de musique, de +sculpture, la bibliothèque, qui étaient +réunies dans le même quartier et où +d'excellents cours publics étaient organisés par +sections peu nombreuses, -- ce qui permettait à chaque +élève de s'approprier à lui seul tout le fruit +de la leçon. La foule, sortant de ces établissements, +occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais +aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre. +L'aspect général était tout de calme et de +satisfaction.</p> + +<p>C'était non au centre de la ville, mais sur le bord du +Pacifique que la famille Sarrasin avait bâti sa demeure. +Là, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des +premières --, le docteur était venu s'établir +définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.</p> + +<p>Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester +à Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de +mentor.</p> + +<p>Les deux amis s'étaient presque perdus de vue depuis +l'époque où ils habitaient ensemble la rue du +Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait émigré avec +sa femme et sa fille à la côte de l'Oregon, Octave +était resté maître de lui-même. Il avait +bientôt été entraîné fort loin de +l'école, où son père avait voulu lui faire +continuer ses études, et il avait échoué au +dernier examen, d'où son ami était sorti avec le +numéro un.</p> + +<p>Jusque-là, Marcel avait été la boussole du +pauvre Octave, incapable de se conduire lui-même. Lorsque le +jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu à +peu par mener à Paris ce qu'on appelle la vie à +grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, +d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur +le siège élevé d'un énorme coach +à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre +l'avenue Marigny, où il avait pris un appartement, et les +divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, +trois mois plus tôt, savait à peine rester en selle +sur les chevaux de manège qu'il louait à l'heure, +était devenu subitement un des hommes de France les plus +profondément versés dans les mystères de +l'hippologie. Son érudition était empruntée +à un groom anglais qu'il avait attaché à son +service et qui le dominait entièrement par l'étendue +de ses connaissances spéciales.</p> + +<p>Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinées. Ses soirées appartenaient aux petits +théâtres et aux salons d'un cercle, tout flambant +neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et +qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait +à son argent un hommage que ses seuls mérites +n'avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait +l'idéal de la distinction. Chose particulière, la +liste, somptueusement encadrée, qui figurait dans le salon +d'attente, ne portait guère que des noms étrangers. +Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en +les énumérant, dans l'antichambre d'un collège +héraldique. Mais, si l'on pénétrait plus +avant, on pensait plutôt se trouver dans une exposition +vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux +des deux mondes semblaient s'être donné rendez-vous +là. Supérieurement habillés, du reste, ces +personnages cosmopolites, quoiqu'un goût marqué pour +les étoffes blanchâtres révélât +l'éternelle aspiration des races jaune ou noire vers la +couleur des << faces pâles >>.</p> + +<p>Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces +bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait +ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivré de cet +encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait +régulièrement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-être certains membres du club, en leur +qualité d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à +l'héritage de la Bégum. En tout cas, ils savaient +l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais +continu.</p> + +<p>Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave +à Marcel Bruckmann s'étaient vite +relâchés. A peine, de loin en loin, les deux camarades +échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'âpre travailleur, uniquement occupé +d'amener son intelligence à un degré supérieur +de culture et de force, et le joli garçon, tout +gonflé de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de +club et d'écurie ?</p> + +<p>On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le même terrain +indépendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du +Roi de l'Acier.</p> + +<p>Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de +dissipé. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et, +un beau jour, après quelques millions dévorés, +il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d'une ruine +menaçante, encore plus morale que physique. A cette +époque, il demeurait donc à France-Ville dans la +maison du docteur.</p> + +<p>Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l'apparence, +était alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans, +à laquelle son séjour de quatre années dans sa +nouvelle patrie avait donné toutes les qualités +américaines, ajoutées à toutes les +grâces françaises. Sa mère disait parfois +qu'elle n'avait jamais soupçonné, avant de l'avoir +pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimité +absolue.</p> + +<p>Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant +prodigue, son dauphin, le fils aîné de ses +espérances, elle était aussi complètement +heureuse qu'on peut l'être ici-bas, car elle s'associait +à tout le bien que son mari pouvait faire et faisait, +grâce à son immense fortune.</p> + +<p>Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, +à sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel +Hendon, un vieux débris de la guerre de Sécession, +qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille +à Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout +comme un autre à la table d'échecs ; puis M. Lentz, +directeur général de l'enseignement dans la nouvelle +cité.</p> + +<p>La conversation roulait sur les projets de l'administration de +la ville, sur les résultats déjà obtenus dans +les établissements publics de toute nature, institutions, +hôpitaux, caisses de secours mutuel.</p> + +<p>M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel +l'enseignement religieux n'était pas oublié, avait +fondé plusieurs écoles primaires où les soins +du maître tendaient à développer l'esprit de +l'enfant en le soumettant à une gymnastique intellectuelle, +calculée de manière à suivre +l'évolution naturelle de ses facultés. On lui +apprenait à aimer une science avant de s'en bourrer, +évitant ce savoir qui, dit Montaigne, << nage en la +superficie de la cervelle >>, ne pénètre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien préparée saurait, elle-même, +choisir sa route et la suivre avec fruit.</p> + +<p>Les soins d'hygiène étaient au premier rang dans +une éducation si bien ordonnée. C'est que l'homme, +corps et esprit, doit être également assuré de +ces deux serviteurs ; si l'un fait défaut, il en souffre, et +l'esprit à lui seul succomberait bientôt.</p> + +<p>A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut +degré de prospérité, non seulement +matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des +congrès, se réunissaient les plus illustres savants +des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, +attirés par la réputation de cette cité, y +affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de jeunes +Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la +terre américaine. Il était donc permis de +prévoir que cette nouvelle Athènes, française +d'origine, deviendrait avant peu la première des +cités.</p> + +<p>Il faut dire aussi que l'éducation militaire des +élèves se faisait dans les Lycées +concurremment avec l'éducation civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les +premiers éléments de stratégie et de +tactique.</p> + +<p>Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, +déclara-t-il qu'il était enchanté de toutes +ses recrues.</p> + +<p><< Elles sont, dit-il, déjà +accoutumées aux marches forcées, à la fatigue, +à tous les exercices du corps. Notre armée se compose +de tous les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se +trouveront soldats aguerris et disciplinés. >></p> + +<p>France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les +Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les +obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions +d'intérêt, que le docteur et ses amis n'avaient pas +perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne +voulaient compter que sur eux-mêmes.</p> + +<p>On était à la fin du dîner ; le dessert +venait d'être enlevé, et, selon l'habitude +anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de +quitter la table.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz +continuaient la conversation commencée, et entamaient les +plus hautes questions d'économie politique, lorsqu'un +domestique entra et remit au docteur son journal.</p> + +<p>C'était le <i>New York Herald</i>. Cette honorable +feuille s'était toujours montrée extrêmement +favorable à la fondation puis au développement de +France-Ville, et les notables de la cité avaient l'habitude +de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion +publique aux Etats-Unis à leur égard. Cette +agglomération de gens heureux, libres, indépendants, +sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si +les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour les +défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En +tout cas, le <i>New York Herald</i> était pour eux, et il ne +cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait +déchiré la bande du journal et jeté +machinalement les yeux sur le premier article.</p> + +<p>Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des +quelques lignes suivantes, qu'il lut à voix basse d'abord, +à voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la +plus profonde indignation de ses amis :</p> + +<p><< <i>New York, 8 septembre.</i> -- Un violent attentat +contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous +apprenons de source certaine que de formidables armements se font +à Stahlstadt dans le but d'attaquer et de détruire +France-Ville, la cité d'origine française. Nous ne +savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette +lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet +odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure +pour se mettre en état de défense... etc. +>></p> + +<p>XII LE CONSEIL</p> + +<p>Ce n'était pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier +pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il était +venu élever cité contre cité. Mais de +là à se ruer sur une ville paisible, à la +détruire par un coup de force, on devait croire qu'il y +avait loin. Cependant, l'article du <i>New York Herald</i> +était positif. Les correspondants de ce puissant journal +avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, +et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure à +perdre !</p> + +<p>Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les +âmes honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu'il le +pouvait à croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on +pût pousser la perversité jusqu'à vouloir +détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une +cité qui était en quelque sorte la +propriété commune de l'humanité.</p> + +<p><< Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne +sera pas cette année de un et quart pour cent ! +s'écria-t-il naïvement, que nous n'avons pas un +garçon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas +commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! +Et des barbares viendraient anéantir à son +début une expérience si heureuse ! Non ! Je ne peux +pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fût-il cent fois +germain, en soit capable ! >></p> + +<p>Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d'un +journal tout dévoué à l'oeuvre du docteur et +aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement passé, le +docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même, +s'adressa à ses amis :</p> + +<p><< Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du +Conseil civique, et il vous appartient comme à moi de +prendre toutes les mesures nécessaires pour le salut de la +ville. Qu'avons nous à faire tout d'abord ?</p> + +<p>-- Y a-t-il possibilité d'arrangement ? dit M. Lentz. +Peut-on honorablement éviter la guerre ?</p> + +<p>-- C'est impossible, répliqua Octave. Il est +évident que Herr Schultze la veut à tout prix. Sa +haine ne transigera pas !</p> + +<p>-- Soit ! s'écria le docteur. On s'arrangera pour +être en mesure de lui répondre. Pensez-vous, colonel, +qu'il y ait un moyen de résister aux canons de Stahlstadt +?</p> + +<p>-- Toute force humaine peut être efficacement combattue +par une autre force humaine, répondit le colonel Hendon, +mais il ne faut pas songer à nous défendre par les +mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr Schultze se +servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre +capables de lutter avec les siens exigerait un temps très +long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous réussirions +à les fabriquer, puisque les ateliers spéciaux nous +manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : empêcher +l'ennemi d'arriver jusqu'à nous, et rendre l'investissement +impossible.</p> + +<p>-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil >>, +dit le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur précéda ses hôtes dans son +cabinet de travail.</p> + +<p>C'était une pièce simplement meublée, dont +trois côtés étaient couverts par des rayons +chargés de livres, tandis que le quatrième +présentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets +d'art, une rangée de pavillons numérotés, +pareils à des cornets acoustiques.</p> + +<p><< Grâce au téléphone, dit-il, nous +pouvons tenir conseil à France-Ville en restant chacun chez +soi. >></p> + +<p>Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua +instantanément son appel au logis de tous les membres du +Conseil. En moins de trois minutes, le mot << présent +! >> apporté successivement par chaque fil de +communication, annonça que le Conseil était en +séance.</p> + +<p>Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son +appareil expéditeur, agita une sonnette et dit :</p> + +<p><< La séance est ouverte... La parole est à +mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique +une communication de la plus haute gravité. >></p> + +<p>Le colonel se plaça à son tour devant le +téléphone, et, après avoir lu l'article du New +York Herald, il demanda que les premières mesures fussent +immédiatement prises.</p> + +<p>A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une +question :</p> + +<p><< Le colonel croyait-il la défense possible, au +cas où les moyens sur lesquels il comptait pour +empêcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas réussi ? +>></p> + +<p>Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question +et la réponse étaient parvenues instantanément +à chaque membre invisible du Conseil comme les explications +qui les avaient précédées.</p> + +<p>Le numéro 7 demanda combien de temps, à son +estime, les Francevillais avaient pour se préparer.</p> + +<p><< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme +s'ils devaient être attaqués avant quinze jours.</p> + +<p>Le numéro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou +croyez-vous préférable de la prévenir ?</p> + +<p>-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit +le colonel, et, si nous sommes menacés d'un +débarquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec +nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur Sarrasin +offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus +distingués, ainsi que les officiers d'artillerie les plus +expérimentés, et de leur confier le soin d'examiner +les projets que le colonel Hendon avait à leur +soumettre.</p> + +<p>Question du numéro 1 :</p> + +<p><< Quelle est la somme nécessaire pour commencer +immédiatement les travaux de défense ?</p> + +<p>-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt +millions de dollars. >></p> + +<p>Le numéro 4 : << Je propose de convoquer +immédiatement l'assemblée plénière des +citoyens. >></p> + +<p>Le président Sarrasin : << Je mets aux voix la +proposition. >></p> + +<p>Deux coups de timbre, frappés dans chaque +téléphone, annoncèrent qu'elle était +adoptée à l'unanimité.</p> + +<p>Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait +pas duré dix- huit minutes et n'avait dérangé +personne.</p> + +<p>L'assemblée populaire fut convoquée par un moyen +aussi simple et presque aussi expéditif. A peine le docteur +Sarrasin eut-il communiqué le vote du Conseil à +l'hôtel de ville, toujours par l'intermédiaire de son +téléphone, qu'un carillon électrique se mit en +mouvement au sommet de chacune des colonnes placées dans les +deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes +étaient surmontées de cadrans lumineux dont les +aiguilles, mues par l'électricité, s'étaient +aussitôt arrêtées sur huit heures et demie, -- +heure de la convocation.</p> + +<p>Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel +bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure, +s'empressèrent de sortir ou de lever la tête vers le +cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les +appelait à la halle municipale, ils s'empressèrent de +s'y rendre.</p> + +<p>A l'heure dite, c'est-à-dire en moins de quarante-cinq +minutes, l'assemblée était au complet. Le docteur +Sarrasin se trouvait déjà à la place +d'honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût +donnée.</p> + +<p>La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle +qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil +civique, automatiquement sténographiée par le +téléphone de l'hôtel de ville, avait +été immédiatement envoyée aux journaux, +qui en avaient fait l'objet d'une édition spéciale, +placardée sous forme d'affiches.</p> + +<p>La halle municipale était une immense nef à toit +de verre, où l'air circulait librement, et dans laquelle la +lumière tombait à flots d'un cordon de gaz qui +dessinait les arêtes de la voûte.</p> + +<p>La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages +étaient gais. La plénitude de la santé, +l'habitude d'une vie pleine et régulière, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +émotion désordonnée d'alarme ou de +colère.</p> + +<p>A peine le président eut-il touché la sonnette, +à huit heures et demie précises, qu'un silence +profond s'établit.</p> + +<p>Le colonel monta à la tribune.</p> + +<p>Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements +inutiles et prétentions oratoires -- la langue des gens qui, +sachant ce qu'ils disent, énoncent clairement les choses +parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la +haine invétérée de Herr Schultze contre la +France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs +formidables qu'annonçait le New York Herald, destinés +à détruire France-Ville et ses habitants.</p> + +<p><< C'était à eux de choisir le parti qu'ils +croyaient le meilleur à prendre, poursuivit-il. Bien des +gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-être +mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer +de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr +d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas +d'écho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su +comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la +cité modèle, les hommes qui avaient su en accepter +les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Représentants sincères et militants +du progrès, ils voudraient tout faire pour sauver cette +ville incomparable, monument glorieux élevé à +l'art d'améliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +était donc de donner leur vie pour la cause qu'ils +représentaient. >></p> + +<p>Une immense salve d'applaudissements accueillit cette +péroraison.</p> + +<p>Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel +Hendon.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la +nécessité de constituer sans délai un Conseil +de défense, chargé de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux +opérations militaires, la proposition fut +adoptée.</p> + +<p>Séance tenante, un membre du Conseil civique +suggéra la convenance de voter un crédit provisoire +de cinq millions de dollars, destinés aux premiers travaux. +Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.</p> + +<p>A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était +terminé, et les habitants de France-Ville, s'étant +donné des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident +inattendu se produisit.</p> + +<p>La tribune, libre depuis un instant, venait d'être +occupée par un inconnu de l'aspect le plus +étrange.</p> + +<p>Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure +énergique portait les marques d'une surexcitation +effroyable, mais son attitude était calme et résolue. +Ses vêtements à demi collés à son corps +et encore souillés de vase, son front ensanglanté, +disaient qu'il venait de passer par de terribles +épreuves.</p> + +<p>A sa vue, tous s'étaient arrêtés. D'un geste +impérieux, l'inconnu avait commandé à tous +l'immobilité et le silence.</p> + +<p>Qui était-il ? D'où venait-il ? Personne, pas +même le docteur Sarrasin, ne songea à le lui +demander.</p> + +<p>D'ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa +personnalité.</p> + +<p><< Je viens de m'échapper de Stahlstadt, dit-il. +Herr Schultze m'avait condamné à mort. Dieu a permis +que j'arrivasse jusqu'à vous assez à temps pour +tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde +ici. Mon vénéré maître, le docteur +Sarrasin, pourra vous dire, je l'espère qu'en dépit +de l'apparence qui me rend méconnaissable même pour +lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !</p> + +<p>- Marcel ! >> s'étaient écriés +à la fois le docteur et Octave.</p> + +<p>Tous deux allaient se précipiter vers lui...</p> + +<p>Un nouveau geste les arrêta.</p> + +<p>C'était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. +Après qu'il eut forcé la grille du canal, au moment +où il tombait presque asphyxié, le courant l'avait +entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte même de Stahlstadt, et, deux +minutes après, Marcel était jeté au-dehors, +sur la berge de la rivière, libre enfin, s'il revenait +à la vie !</p> + +<p>Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était +resté étendu sans mouvement, au milieu de cette +sombre nuit, dans cette campagne déserte, loin de tout +secours.</p> + +<p>Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il +s'était alors souvenu !... Grâce à Dieu, il +était donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il +n'était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !</p> + +<p><< Eux ! eux ! >> s'écria-t-il alors.</p> + +<p>Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre +sur pied.</p> + +<p>Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues +à faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, à +travers cette campagne qui était comme abandonnée +autour de la farouche Cité de l'Acier. Ces dix lieues, il +les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix +heures et quart, il arrivait aux premières maisons de la +cité du docteur Sarrasin.</p> + +<p>Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il +comprit que les habitants étaient prévenus du danger +qui les menaçait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient +ni combien ce danger était immédiat, ni surtout de +quelle étrange nature il pouvait être.</p> + +<p>La catastrophe préméditée par Herr Schultze +devait se produire ce soir-là, à onze heures +quarante-cinq... Il était dix heures un quart.</p> + +<p>Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la +ville tout d'un élan, et, à dix heures vingt-cinq +minutes, au moment où l'assemblée allait se retirer, +il escaladait la tribune.</p> + +<p><< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, +s'écria-t-il, ni même dans huit jours, que le premier +danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans +précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte à dix +lieues, est, à l'heure où je parle, braqué +contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent +donc un abri au fond des caves qui présentent quelques +garanties de solidité, ou qu'ils sortent de la ville +à l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que +les hommes valides se préparent pour combattre le feu par +tous les moyens possibles ! Le feu, voilà pour le moment +votre seul ennemi ! Ni armées ni soldats ne marchent encore +contre vous. L'adversaire qui vous menace a dédaigné +les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un +homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +réalisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la +première fois trompé, c'est sur cent points à +la fois que l'incendie va se déclarer subitement dans +France-Ville ! C'est sur cent points différents qu'il +s'agira de faire tout à l'heure face aux flammes ! Quoi +qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut +sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments +qu'on ne pourra préserver, dût même la ville +entière être détruite, l'or et le temps +pourront les rebâtir ! >></p> + +<p>En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est +pas en Amérique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la +science, même les plus inattendus. On écouta le jeune +ingénieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le +crut.</p> + +<p>La foule, subjuguée plus encore par l'accent de l'orateur +que par ses paroles, lui obéit sans même songer +à les discuter. Le docteur répondait de Marcel +Bruckmann. Cela suffisait.</p> + +<p>Des ordres furent immédiatement donnés, et des +messagers partirent dans toutes les directions pour les +répandre.</p> + +<p>Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur +demeure, descendirent dans les caves, résignés +à subir les horreurs d'un bombardement ; les autres, +à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la +campagne et tournèrent les premières rampes des +Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute hâte, les hommes +valides réunissaient sur la grande place et sur quelques +points indiqués par le docteur tout ce qui pouvait servir +à combattre le feu, c'est-à-dire de l'eau, de la +terre, du sable.</p> + +<p>Cependant, à la salle des séances, la +délibération continuait à l'état de +dialogue.</p> + +<p>Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé +par une idée qui ne laissait place à aucune autre +dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses lèvres +murmuraient ces seuls mots :</p> + +<p><< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que +ce Schultze maudit ait raison de nous par son exécrable +invention ?... >></p> + +<p>Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le +geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon à la +main, il traça d'une main fébrile quelques chiffres +sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu à peu +son front s'éclairer, sa figure devenir rayonnante :</p> + +<p><< Ah ! mes amis ! s'écria-t-il, mes amis ! Ou les +chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va +s'évanouir comme un cauchemar devant l'évidence d'un +problème de balistique dont je cherchais en vain la solution +! Herr Schultze s'est trompé ! Le danger dont il nous menace +n'est qu'un rêve ! Pour une fois, sa science est en +défaut ! Rien de ce qu'il a annoncé n'arrivera, ne +peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de +France-Ville sans y toucher, et, s'il reste à craindre +quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >></p> + +<p>Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !</p> + +<p>Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du +calcul qu'il venait enfin de résoudre. Sa voix nette et +vibrante déduisit sa démonstration de façon +à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. +C'était la clarté succédant aux +ténèbres, le calme à l'angoisse. Non seulement +le projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, +mais il ne toucherait à << rien du tout >>. Il +était destiné à se perdre dans l'espace !</p> + +<p>Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'exposé des +calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt +vers le cadran lumineux de la salle :</p> + +<p><< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de +Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes +amis, ne regrettons aucune des précautions prises et ne +négligeons rien de ce qui peut déjouer les inventions +de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de +nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de +Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrêter devant +un échec !</p> + +<p>- Venez ! >> s'écria Marcel.</p> + +<p>Et tous le suivirent sur la grande place.</p> + +<p>Les trois minutes s'écoulèrent. Onze heures +quarante-cinq sonnèrent à l'horloge !...</p> + +<p>Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les +hauteurs du ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait +bien au-delà de la ville avec un sifflement sinistre.</p> + +<p><< Bon voyage ! s'écria Marcel, en éclatant +de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a +dépassé, maintenant, les limites de +l'atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! +>></p> + +<p>Deux minutes plus tard, une détonation se faisait +entendre, comme un bruit sourd, qu'on eût cru sorti des +entrailles de la terre !</p> + +<p>C'était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce +bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile +qui se déplaçait avec une vitesse de cent cinquante +lieues à la minute.</p> + +<p>XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</p> + +<p><< France-Ville, 14 septembre.</p> + +<p><< Il me paraît convenable d'informer le Roi de +l'Acier que j'ai passé fort heureusement, avant-hier soir, +la frontière de ses possessions, préférant mon +salut à celui du modèle du canon Schultze.</p> + +<p><< En vous présentant mes adieux, je manquerais +à tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas +connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.</p> + +<p><< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. +Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un +ingénieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant +tout, je suis français. Vous vous êtes fait l'ennemi +implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous +nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +osé, j'ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout +pour les déjouer.</p> + +<p><< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier +coup n'a pas porté, que votre but, grâce à +Dieu, n'a pas été atteint, et qu'il ne pouvait pas +l'être ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge +de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal à +personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais +pressenti, et c'est aujourd'hui, à votre plus grande gloire, +un fait acquis, que Herr Schultze a inventé un canon +terrible... entièrement inoffensif.</p> + +<p><< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous +avons vu votre obus trop perfectionné passer hier soir, +à onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes, +au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant +dans le vide, et il continuera à graviter ainsi +jusqu'à la fin des siècles. Un projectile, +animé d'une vitesse initiale vingt fois supérieure +à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à +la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, +combiné avec l'attraction terrestre, en fait un mobile +destiné à toujours circuler autour de notre +globe.</p> + +<p><< Vous auriez dû ne pas l'ignorer.</p> + +<p><< J'espère, en outre, que le canon de la Tour du +Taureau est absolument détérioré par ce +premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille +dollars, l'agrément d'avoir doté le monde +planétaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second +satellite.</p> + +<p><< Marcel BRUCKMANN. >></p> + +<p>Un exprès partit immédiatement de France-Ville +pour Stahlstadt. On pardonnera à Marcel de n'avoir pu se +refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans +délai cette lettre à Herr Schultze.</p> + +<p>Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux +obus, animé de cette vitesse et circulant au-delà de +la couche atmosphérique, ne tomberait plus sur la surface de +la terre, -- raison aussi quant il espérait que, sous cette +énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau +devait être hors d'usage.</p> + +<p>Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un +échec terrible à son indomptable amour-propre, que la +réception de cette lettre. En la lisant, il devint livide, +et, après l'avoir lue, sa tête tomba sur sa poitrine +comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet +état de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par +quelle colère !</p> + +<p>Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les +éclats !</p> + +<p>Cependant, Herr Schultze n'était pas homme à +s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager +entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus chargés +d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais +plus pratiques, pourraient lancer à courte distance ?</p> + +<p>Apaisé par un effort soudain, le Roi de l'Acier +était rentré dans son cabinet et avait repris son +travail.</p> + +<p>Il était clair que France-Ville, plus menacée que +jamais, ne devait rien négliger pour se mettre en +état de défense.</p> + +<p>XIV BRANLE-BAS DE COMBAT</p> + +<p>Si le danger n'était plus imminent, il était +toujours grave. Marcel fit connaître au docteur Sarrasin et +à ses amis tout ce qu'il savait des préparatifs de +Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le +lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, +s'occupa de discuter un plan de résistance et d'en +préparer l'exécution.</p> + +<p>En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu'il +trouva moralement changé et bien à son avantage.</p> + +<p>Quelles furent les résolutions prises ? Personne n'en sut +le détail. Les principes généraux furent seuls +systématiquement communiqués à la presse et +répandus dans le public. Il n'était pas +malaisé d'y reconnaître la main pratique de +Marcel.</p> + +<p><< Dans toute défense, se disait-on par la ville, +la grande affaire est de bien connaître les forces de +l'ennemi et d'adapter le système de résistance +à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr +Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi +ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la portée et +les effets, que d'avoir à lutter contre des engins mal +connus. >></p> + +<p>Le tout était d'empêcher l'investissement de la +ville, soit par terre, soit par mer.</p> + +<p>C'est cette question qu'étudiait avec activité le +Conseil de défense, et, le jour où une affiche +annonça que le problème était résolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse +pour exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi +n'était dédaigné, qui devait contribuer +à l'oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, +de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette +circonstance. Le travail était conduit rapidement et +gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans +furent emmagasinés dans la ville. La houille et le fer +arrivèrent aussi en quantités considérables : +le fer, matière première de l'armement ; la houille, +réservoir de chaleur et de mouvement, indispensables +à la lutte.</p> + +<p>Mais, en même temps que la houille et le fer, +s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de +farine et de quartiers de viande fumée, des meules de +fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de +légumes desséchés s'amoncelaient dans les +halles transformées en magasins. Des troupeaux nombreux +étaient parqués dans les jardins qui faisaient de +France-Ville une vaste pelouse.</p> + +<p>Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous +les hommes en état de porter les armes, l'enthousiasme qui +l'accueillit témoigna une fois de plus des excellentes +dispositions de ces soldats citoyens. Equipés simplement de +vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes, +coiffés d'un bon chapeau de cuir bouilli, armés de +fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.</p> + +<p>Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des +fossés, élevaient des retranchements et des redoutes +sur tous les points favorables. La fonte des pièces +d'artillerie avait commencé et fut poussée avec +activité. Une circonstance très favorable à +ces travaux était qu'on put utiliser le grand nombre de +fourneaux fumivores que possédait la ville et qu'il fut +aisé de transformer en fours de fonte.</p> + +<p>Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait +infatigable. Il était partout, et partout à la +hauteur de sa tâche. Qu'une difficulté +théorique ou pratique se présentât, il savait +immédiatement la résoudre. Au besoin, il retroussait +ses manches et montrait un procédé expéditif, +un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle +acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement +exécutés.</p> + +<p>Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout +d'abord, il s'était promis de bien garnir son uniforme de +galons d'or, il y renonça, comprenant qu'il ne devait rien +être, pour commencer, qu'un simple soldat.</p> + +<p>Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il +s'y conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d'abord +mine de le plaindre :</p> + +<p><< A chacun selon ses mérites, répondit-il. +Je n'aurais peut-être pas su commander !... C'est le moins +que j'apprenne à obéir ! >></p> + +<p>Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup +imprimer aux travaux de défense une impulsion plus vive +encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait à +négocier avec des compagnies maritimes pour le transport de +ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se +succédèrent tous les jours. C'était +tantôt la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur +France-Ville, tantôt le chemin de fer de Sacramento qui avait +été coupé par des << uhlans >>, +tombés du ciel apparemment.</p> + +<p>Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient +inventées à plaisir par des chroniqueurs aux abois +dans le but d'entretenir la curiosité de leurs lecteurs. La +vérité, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie.</p> + +<p>Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de +compléter ses travaux de défense, n'était pas +sans l'inquiéter quelque peu dans ses rares instants de +loisir.</p> + +<p><< Est-ce que ce brigand aurait changé ses +batteries et me préparerait quelque nouveau tour de sa +façon ? >> se demandait-il parfois.</p> + +<p>Mais le plan, soit d'arrêter les navires ennemis, soit +d'empêcher l'investissement, promettait de répondre +à tout, et Marcel, en ses moments d'inquiétude, +redoublait encore d'activité.</p> + +<p>Son unique plaisir et son unique repos, après une +laborieuse journée, était l'heure rapide qu'il +passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin.</p> + +<p>Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, +qu'il vînt habituellement dîner chez lui, sauf dans le +cas où il en serait empêché par un autre +engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas +d'un engagement assez séduisant pour que Marcel +renonçât à ce privilège ne +s'était pas encore présenté. +L'éternelle partie d'échecs du docteur avec le +colonel Hendon n'offrait cependant pas un intérêt +assez palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est +donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et +peut-être pourra-t- on en soupçonner la nature, +quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas +encore lui-même, en observant l'intérêt que +semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin +et Mlle Jeanne, lorsqu'ils étaient tous trois assis +près de la grande table sur laquelle les deux vaillantes +femmes préparaient ce qui pouvait être +nécessaire au service futur des ambulances.</p> + +<p><< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux +que ceux dont vous nous aviez montré le dessin ? demandait +Jeanne, qui s'intéressait à tous les travaux de la +défense.</p> + +<p>-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.</p> + +<p>-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre +détail industriel représente de recherche et de peine +!... Vous me disiez que le génie a creusé hier cinq +cents nouveaux mètres de fossés ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ?</p> + +<p>-- Mais non, ce n'est même pas assez ! De ce +train-là nous n'aurons pas terminé l'enceinte +à la fin du mois.</p> + +<p>-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux +Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir +agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux +que pour nous, qui ne sommes bonnes à rien.</p> + +<p>-- Bonnes à rien ! s'écriait Marcel, d'ordinaire +plus calme, bonnes à rien. Et pour qui donc, selon vous, ces +braves gens, qui ont tout quitté pour devenir soldats, pour +qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur +de leurs mères, de leurs femmes, de leurs fiancées ? +Leur ardeur, à tous, d'où leur vient-elle, sinon de +vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, +sinon... >></p> + +<p>Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrêta. Mlle Jeanne +n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut +obligée de fermer la discussion, en disant au jeune homme +que l'amour du devoir suffisait sans doute à expliquer le +zèle du plus grand nombre.</p> + +<p>Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche +impitoyable, pressé d'aller achever un projet ou un devis, +s'arrachait à regret à cette douce causerie, il +emportait avec lui l'inébranlable résolution de +sauver France-Ville et le moindre de ses habitants.</p> + +<p>Il ne s'attendait guère à ce qui allait arriver, +et, cependant, c'était la conséquence naturelle, +inéluctable, de cet état de choses contre nature, de +cette concentration de tous en un seul, qui était la loi +fondamentale de la Cité de l'Acier.</p> + +<p>XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</p> + +<p>La Bourse de San Francisco, expression condensée et en +quelque sorte algébrique d'un immense mouvement industriel +et commercial, est l'une des plus animées et des plus +étranges du monde. Par une conséquence naturelle de +la position géographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses +traits les plus marqués. Sous ses portiques de beau granit +rouge, le Saxon aux cheveux blonds, à la taille +élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux +plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le +Nègre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynésien +y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, +à la natte soigneusement tressée, y lutte de finesse +avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous +les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel +moderne.</p> + +<p>L'ouverture du marché du 12 octobre, à cette +Bourse unique au monde, ne présenta rien d'extraordinaire. +Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et +agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs +tempéraments particuliers, échanger des +poignées de main, se diriger vers la buvette et +préluder, par des libations propitiatoires, aux +opérations de la journée. Ils allèrent, un +à un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers +numérotés qui reçoivent, dans le vestibule, la +correspondance des abonnés, en tirer d'énormes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.</p> + +<p>Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, +en même temps que la foule affairée grossissait +insensiblement. Un léger brouhaha s'éleva des +groupes, de plus en plus nombreux.</p> + +<p>Les dépêches télégraphiques +commencèrent alors à pleuvoir de tous les points du +globe. Il ne se passait guère de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la +tempête des voix, vînt s'ajouter sur la muraille du +nord à la collection des télégrammes +placardés par les gardes de la Bourse.</p> + +<p>L'intensité du mouvement croissait de minute en minute. +Des commis entraient en courant, repartaient, se +précipitaient vers le bureau télégraphique, +apportaient des réponses. Tous les carnets étaient +ouverts, annotés, raturés, déchirés. +Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la +foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de mystérieux +sembla passer comme un frisson à travers ces groupes +agités.</p> + +<p>Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait +d'être apportée par l'un des associés de la +Banque du Far West et circulait avec la rapidité de +l'éclair.</p> + +<p>Les uns disaient :</p> + +<p><< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment +admettre une bourde pareille ?</p> + +<p>-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumée +sans feu !</p> + +<p>-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-là +?</p> + +<p>-- On sombre dans toutes les situations !</p> + +<p>-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage +représentent plus de quatre-vingts millions de dollars ! +s'écriait celui-ci.</p> + +<p>-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et +produits fabriqués ! répliquait celui-là.</p> + +<p>-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les +réaliser quand on voudra sur son actif !</p> + +<p>-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements +?</p> + +<p>-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !</p> + +<p>-- Comme si ces choses-là n'arrivaient pas tous les jours +et aux maisons réputées les plus solides !</p> + +<p>-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !</p> + +<p>-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une +compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires +!</p> + +<p>-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formée, +avant de se laisser protester ?</p> + +<p>-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne +supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse +nouvelle, probablement lancée par Nash, qui a terriblement +besoin d'une hausse sur les aciers !</p> + +<p>-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est +en faillite, mais il est en fuite !</p> + +<p>-- Allons donc !</p> + +<p>-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit +vient d'être placardé à l'instant ! +>></p> + +<p>Une formidable vague humaine roula vers le cadre des +dépêches. La dernière bande de papier bleu +était libellée en ces termes :</p> + +<p><< <i>New York</i>, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. +Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept +millions de dollars. Schultze disparu. >></p> + +<p>Cette fois, il n'y avait plus à douter, quelque +surprenante que fût la nouvelle, et les hypothèses +commencèrent à se donner carrière.</p> + +<p>A deux heures, les listes de faillites secondaires +entraînées par celle de Herr Schultze, +commencèrent à inonder la place. C'était la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley +et fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept +millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq +millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un +million et demi ; puis le menu fretin des maisons de +troisième ordre.</p> + +<p>D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups +naturels de l'événement se déchaînaient +avec fureur.</p> + +<p>Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à +dire d'experts, ne l'était certes pas à deux heures ! +Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel +déchaînement effréné de la +spéculation !</p> + +<p>Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse +sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies +de l'Union américaine ! Hausse sur les produits +fabriqués de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi +sur les terrains de France-Ville. Tombés à +zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de +guerre, ils se trouvèrent subitement portés à +cent quatre-vingts dollars l'âcre demandé !</p> + +<p>Dès le soir même, les boutiques à nouvelles +furent prises d'assaut. Mais le <i>Herald</i> comme la +<i>Tribune</i>, l'<i>Alto</i> comme le <i>Guardian</i>, +l'<i>Echo</i> comme le <i>Globe</i>, eurent beau inscrire en +caractères gigantesques les maigres informations qu'ils +avaient pu recueillir, ces informations se réduisaient, en +somme, presque à néant.</p> + +<p>Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de +huit millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, +tirée par Jackson, Elder & Co, de Buffalo, ayant +été présentée à Schring, Strauss +& Co, banquiers du Roi de l'Acier, à New York, ces +messieurs avaient constaté que la balance portée au +crédit de leur client était insuffisante pour parer +à cet énorme paiement, et lui avaient +immédiatement donné avis télégraphique +du fait, sans recevoir de réponse ; qu'ils avaient alors +recouru à leurs livres et constaté avec +stupéfaction que, depuis treize jours, aucune lettre et +aucune valeur ne leur étaient parvenues de Stahlstadt ; +qu'à dater de ce moment les traites et les chèques +tirés par Herr Schultze sur leur caisse s'étaient +accumulés quotidiennement pour subir le sort commun et +retourner à leur lieu d'origine avec la mention << No +effects >> (pas de fonds).</p> + +<p>Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les +télégrammes inquiets, les questions furieuses, +s'étaient abattus d'une part sur la maison de banque, de +l'autre sur Stahlstadt.</p> + +<p>Enfin, une réponse décisive était +arrivée.</p> + +<p><< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le +télégramme. Personne ne peut donner la moindre lueur +sur ce mystère. Il n'a pas laissé d'ordres, et les +caisses de secteur sont vides. >></p> + +<p>Dès lors, il n'avait plus été possible de +dissimuler la vérité. Des créanciers +principaux avaient pris peur et déposé leurs effets +au tribunal de commerce. La déconfiture s'était +dessinée en quelques heures avec la rapidité de la +foudre, entraînant avec elle son cortège de ruines +secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances +connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout +faisait prévoir que, avec les créances +complémentaires, le passif approcherait de soixante +millions.</p> + +<p>Voilà ce qu'on savait et ce que tous les journaux +racontaient, à quelques amplifications près. Il va +sans dire qu'ils annonçaient tous pour le lendemain les +renseignements les plus inédits et les plus +spéciaux.</p> + +<p>Et, de fait, il n'en était pas un qui n'eût +dès la première heure expédié ses +correspondants sur les routes de Stahlstadt.</p> + +<p>Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l'Acier +s'était vue investie par une véritable armée +de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette +armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte +extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours +maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les +moyens possibles de séduction, il leur fut impossible de la +faire plier.</p> + +<p>Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient +rien et que rien n'était changé dans la routine de +leur section. Les contremaîtres avaient seulement +annoncé la veille, par ordre supérieur, qu'il n'y +avait plus de fonds aux caisses particulières, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en conséquence +les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis +contraire.</p> + +<p>Tout cela, au lieu d'éclairer la situation, ne faisait +que la compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis +près d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais +quelle était la cause et la portée de cette +disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression +que le mystérieux personnage allait reparaître d'une +minute à l'autre dominait encore obscurément les +inquiétudes.</p> + +<p>A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient +continué comme à l'ordinaire, en vertu de la vitesse +acquise. Chacun avait poursuivi sa tâche partielle dans +l'horizon limité de sa section. Les caisses +particulières avaient payé les salaires tous les +samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'à ce +jour aux nécessités locales. Mais la centralisation +était poussée à Stahlstadt à un trop +haut degré de perfection, le maître s'était +réservé une trop absolue surintendance de toutes les +affaires, pour que son absence n'entraînât pas, dans un +temps très court, un arrêt forcé de la machine. +C'est ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la +dernière fois, le Roi de l'Acier avait signé des +ordres, jusqu'au 13 octobre, où la nouvelle de la suspension +des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, +des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement +des valeurs considérables --, passées par la poste de +Stahlstadt, avaient été déposées +à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, +étaient arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais +lui seul se réservait le droit de les ouvrir, de les annoter +d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au +caissier principal.</p> + +<p>Les fonctionnaires les plus élevés de l'usine +n'auraient jamais songé seulement à sortir de leurs +attributions régulières. Investis en face de leurs +subordonnés d'un pouvoir presque absolu, ils étaient +chacun, vis-à-vis de Herr Schultze -- et même +vis-à-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments +sans autorité, sans initiative, sans voix au chapitre. +Chacun s'était donc cantonné dans la +responsabilité étroite de son mandat, avait attendu, +temporisé, << vu venir >> les +événements.</p> + +<p>A la fin, les événements étaient venus. +Cette situation singulière s'était prolongée +jusqu'au moment où les principales maisons +intéressées, subitement saisies d'alarme, avaient +télégraphié, sollicité une +réponse, réclamé, protesté, enfin pris +leurs précautions légales. Il avait fallu du temps +pour en arriver là. On ne se décida pas +aisément à soupçonner une +prospérité si notoire de n'avoir que des pieds +d'argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr +Schultze s'était dérobé à ses +créanciers.</p> + +<p>C'est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. +Le célèbre Meiklejohn lui-même, illustre pour +avoir réussi à soutirer des aveux politiques au +président Grant l'homme le plus taciturne de son +siècle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le +premier, lui simple correspondant du <i>World</i>, annoncé +au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands +hommes du reportage n'avaient pas été cette fois plus +heureux que leurs confrères. Ils étaient +obligés de s'avouer à eux-mêmes que la +<i>Tribune</i> et le <i>World</i> ne pourraient encore donner le +dernier mot de la faillite Schultze.</p> + +<p>Ce qui faisait de ce sinistre industriel un +événement presque unique, c'était cette +situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville +indépendante et isolée qui ne permettait aucune +enquête régulière et légale. La +signature de Herr Schultze était, il est vrai, +protestée à New York, et ses créanciers +avaient toute raison de penser que l'actif représenté +par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les +indemniser. Mais à quel tribunal s'adresser pour en obtenir +la saisie ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt +était restée un territoire spécial, non +classé encore, où tout appartenait à Herr +Schultze. Si seulement il avait laissé un +représentant, un conseil d'administration, un substitut ! +Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil +judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand +juge, le général en chef, le notaire, l'avoué, +le tribunal de commerce de sa ville. Il avait réalisé +en sa personne l'idéal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et +tout cet édifice formidable s'écroulait comme un +château de cartes.</p> + +<p>En toute autre situation, les créanciers auraient pu +former un syndicat, se substituer à Herr Schultze, +étendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des +affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne +manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent +peut-être et un pouvoir régulateur.</p> + +<p>Mais rien de tout cela n'était possible. L'instrument +légal faisait défaut pour opérer cette +substitution. On se trouvait arrêté par une +barrière morale, plus infranchissable, s'il est possible, +que les circonvallations élevées autour de la +Cité de l'Acier. Les infortunés créanciers +voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilité de le saisir.</p> + +<p>Tout ce qu'ils purent faire fut de se réunir en +assemblée générale, de se concerter et +d'adresser une requête au Congrès pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'épouser les +intérêts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de +Stahlstadt au territoire américain et de faire rentrer ainsi +cette création monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient +personnellement intéressés dans l'affaire ; la +requête, par plus d'un côté, séduisait le +caractère américain, et il y avait lieu de penser +qu'elle serait couronnée d'un plein succès. +Malheureusement, le Congrès n'était pas en session, +et de longs délais étaient à redouter avant +que l'affaire pût lui être soumise.</p> + +<p>En attendant ce moment, rien n'allait plus à Stahlstadt +et les fourneaux s'éteignaient un à un.</p> + +<p>Aussi la consternation était-elle profonde dans cette +population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que +faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait +peut-être six mois à venir, ou qui ne viendrait pas du +tout ? Personne n'en était d'avis. Quel travail, d'ailleurs +? La source des commandes s'était tarie en même temps +que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour +reprendre leurs relations, la solution légale. Les chefs de +section, ingénieurs et contremaîtres, privés +d'ordres, ne pouvaient agir.</p> + +<p>Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des +projets. Il n'y eut pas de plan arrêté, parce qu'il +n'y en avait pas de possible. Le chômage entraîna +bientôt avec lui son cortège de misères, de +désespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se +remplissait. Pour chaque cheminée qui avait cessé de +fumer à l'usine, on vit naître un cabaret dans les +villages d'alentour.</p> + +<p>Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui +avaient su prévoir les jours difficiles, épargner une +réserve, se hâtèrent de fuir avec armes et +bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la +ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le +spectacle du monde qui se révélait à eux par +la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là, +s'éparpillèrent aux quatre coins de l'horizon, eurent +bientôt retrouvé, l'un à l'est, celui-ci au +sud, celui-là au nord, une autre usine, une autre enclume, +un autre foyer...</p> + +<p>Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce +rêve, combien en était-il que la misère clouait +à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l'oeil +cave et le coeur navré !</p> + +<p>Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à +cette nuée d'oiseaux de proie à face humaine qui +s'abat d'instinct sur tous les grands désastres, +acculés en quelques jours aux expédients +suprêmes, bientôt privés de crédit comme +de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant +eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de +misère !</p> + +<p>XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</p> + +<p>Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva +à France-Ville, le premier mot de Marcel avait +été :</p> + +<p><< Si ce n'était qu'une ruse de guerre ? +>></p> + +<p>Sans doute, à la réflexion, il s'était bien +dit que les résultats d'une telle ruse eussent +été si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothèse était inadmissible. Mais il +s'était dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la +haine exaspérée d'un homme tel que Herr Schultze +devait, à un moment donné, le rendre capable de tout +sacrifier à sa passion. Quoi qu'il en pût être, +cependant, il fallait rester sur le qui-vive.</p> + +<p>A sa requête, le Conseil de défense rédigea +immédiatement une proclamation pour exhorter les habitants +à se tenir en garde contre les fausses nouvelles +semées par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.</p> + +<p>Les travaux et les exercices poussés avec plus d'ardeur +que jamais, accentuèrent la réplique que France-Ville +jugea convenable d'adresser à ce qui pouvait à toute +force n'être qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les +détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de +San Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences +financières et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, +tout cet ensemble de preuves insaisissables, +séparément sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute...</p> + +<p>Un beau matin, la cité du docteur se réveilla +définitivement sauvée, comme un dormeur qui +échappe à un mauvais rêve par le simple fait de +son réveil. Oui ! France-Ville était +évidemment hors de danger, sans avoir eu à coup +férir, et ce fut Marcel, arrivé à une +conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les +moyens de publicité dont il disposait.</p> + +<p>Ce fut alors un mouvement universel de détente et de +soulagement. On se serrait les mains, on se félicitait, on +s'invitait à dîner. Les femmes exhibaient de +fraîches toilettes, les hommes se donnaient +momentanément congé d'exercices, de manoeuvres et de +travaux. Tout le monde était rassuré, satisfait, +rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.</p> + +<p>Mais, le plus content de tous, c'était sans contredit le +docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de +tous ceux qui étaient venus avec confiance se fixer sur son +territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la +crainte de les avoir entraînés à leur perte, +lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas +laissé un moment de repos. Enfin, il était +déchargé d'une si terrible inquiétude et +respirait à l'aise.</p> + +<p>Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'était +rapproché davantage, on s'était reconnus +frères, animés de sentiments semblables, +touchés par les mêmes intérêts. Chacun +avait senti s'agiter dans son coeur un être nouveau. +Désormais, pour les habitants de France-Ville, la << +patrie >> était née. On avait craint, on avait +souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait.</p> + +<p>Les résultats matériels de la mise en état +de défense furent aussi tout à l'avantage de la +cité. On avait appris à connaître ses forces. +On n'aurait plus à les improviser. On était plus +sûr de soi. A l'avenir, à tout +événement, on serait prêt.</p> + +<p>Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne +s'était annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se +montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous +n'eût pas été son ouvrage, des remerciements +publics furent votés au jeune ingénieur comme +à l'organisateur de la défense, à celui au +dévouement duquel la ville aurait dû de ne pas +périr, si les projets de Herr Schultze avaient +été mis à exécution.</p> + +<p>Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût +terminé. Le mystère qui environnait Stahlstadt +pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait +pour satisfait qu'après avoir porté une +lumière complète au milieu même des +ténèbres qui enveloppaient encore la Cité de +l'Acier.</p> + +<p>Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de +ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers +secrets.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que +l'entreprise serait difficile, hérissée de dangers, +peut-être ; qu'il allait faire là une sorte de +descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels +abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, +tel qu'il le lui avait dépeint, n'était pas homme +à disparaître impunément pour les autres, +à s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +espérances... On était en droit de tout redouter de +la dernière pensée d'un tel personnage... Elle ne +pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...</p> + +<p><< C'est précisément parce que je pense, +cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui +répondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller à +Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la +mèche avant qu'elle n'éclate, et je vous demanderai +même la permission d'emmener Octave avec moi.</p> + +<p>-- Octave ! s'écria le docteur.</p> + +<p>-- Oui ! C'est maintenant un brave garçon, sur lequel on +peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du +bien !</p> + +<p>-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! >> +répondit le vieillard ému en l'embrassant.</p> + +<p>Le lendemain matin, une voiture, après avoir +traversé les villages abandonnés, déposait +Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous deux +étaient bien équipés, bien armés, et +très décidés à ne pas revenir sans +avoir éclairci ce sombre mystère.</p> + +<p>Ils marchaient côte à côte sur le chemin de +ceinture extérieur qui faisait le tour des fortifications, +et la vérité, dont Marcel s'était +obstiné à douter jusqu'à ce moment, se +dessinait maintenant devant lui.</p> + +<p>L'usine était complètement arrêtée, +c'était évident. De cette route qu'il longeait avec +Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel, il +aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, +l'éclair parti de la baïonnette d'une sentinelle, mille +signes de vie désormais absents. Les fenêtres +illuminées des secteurs se seraient montrées comme +autant de verrières étincelantes. Maintenant, tout +était sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la +cité, dont les hautes cheminées se dressaient +à l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le +vide. L'expression de solitude et de désolation était +si forte, qu'Octave ne put s'empêcher de dire :</p> + +<p><< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence +pareil à celui-ci ! On se croirait dans un cimetière +! >></p> + +<p>Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave +arrivèrent au bord du fossé, en face de la principale +porte de Stahlstadt. Aucun être vivant ne se montrait sur la +crête de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y +dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux +humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +était relevé, laissant devant la porte un gouffre +large de cinq à six mètres.</p> + +<p>Il fallut plus d'une heure pour réussir à amarrer +un bout de câble, en le lançant à tour de bras +à l'une des poutrelles. Après bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la +corde, put se hisser à la force des poignets jusqu'au toit +de la porte. Marcel lui fit alors passer une à une les armes +et munitions ; puis, il prit à son tour le même +chemin.</p> + +<p>Il ne resta plus alors qu'à ramener le câble de +l'autre côté de la muraille, à faire descendre +tous les <i>impedimenta</i> comme on les avait hissés, et, +enfin, à se laisser glisser en bas.</p> + +<p>Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de +ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son +entrée à Stahlstadt. Partout la solitude et le +silence le plus complet. Devant eux s'élevait, noire et +muette, la masse imposante des bâtiments, qui, de leurs mille +fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire :</p> + +<p><< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir +pénétrer nos secrets ! >></p> + +<p>Marcel et Octave tinrent conseil.</p> + +<p><< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais +>>, dit Marcel.</p> + +<p>Ils se dirigèrent vers l'ouest et arrivèrent +bientôt devant l'arche monumentale qui portait à son +front la lettre O. Les deux battants massifs de chêne, +à gros clous d'acier, étaient fermés. Marcel +s'en approcha, heurta à plusieurs reprises avec un +pavé qu'il ramassa sur la chaussée.</p> + +<p>L'écho seul lui répondit.</p> + +<p><< Allons ! à l'ouvrage ! >> cria-t-il +à Octave.</p> + +<p>Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de +l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle +où elle pût s'accrocher solidement. Ce fut difficile. +Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent à franchir +la muraille, et se trouvèrent dans l'axe du secteur O.</p> + +<p><< Bon ! s'écria Octave, à quoi bon tant de +peines ? Nous voilà bien avancés ! Quand nous avons +franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous !</p> + +<p>-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... +Voilà justement mon ancien atelier. Je ne serai pas +fâché de le revoir et d'y prendre certains outils dont +nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de +dynamite. >></p> + +<p>C'était la grande halle de coulée où le +jeune Alsacien avait été admis lors de son +arrivée à l'usine. Qu'elle était lugubre, +maintenant, avec ses fourneaux éteints, ses rails +rouillés, ses grues poussiéreuses qui levaient en +l'air leurs grands bras éplorés comme autant de +potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la +nécessité d'une diversion.</p> + +<p><< Voici un atelier qui t'intéressera davantage +>>, dit-il à Octave en le précédant sur +le chemin de la cantine.</p> + +<p>Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il aperçut, rangés en bataille +sur une tablette de bois, un régiment de flacons rouges, +jaunes et verts. Quelques boîtes de conserve montraient aussi +leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux +meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un +déjeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le +couvert fut donc mis sur le comptoir d'étain, et les deux +jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur +expédition.</p> + +<p>Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu'il avait +à faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait +pas à y songer. Cette muraille était prodigieusement +haute, isolée de tous les autres bâtiments, sans une +saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour en +trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'était pas une +opération facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours +bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze +eût disparu sans semer d'embûches le terrain qu'il +abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui +voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas +d'établir. Mais rien de tout cela n'était pour faire +reculer Marcel.</p> + +<p>Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec +lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au +pied de la grande muraille en pierre de taille.</p> + +<p><< Que dirais-tu d'un boyau de mine là-dedans ? +demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des +fainéants ! >> répondit Octave, prêt +à tout tenter.</p> + +<p>Le travail commença. Il fallut déchausser la base +de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux +pierres, en détacher une, et enfin, à l'aide d'un +foret, opérer la percée de plusieurs petits boyaux +parallèles. A dix heures, tout était terminé, +les saucissons de dynamite étaient en place, et la +mèche fut allumée.</p> + +<p>Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait +remarqué que la cantine, située dans un sous-sol, +formait une véritable cave voûtée, il vint s'y +réfugier avec Octave.</p> + +<p>Tout à coup, l'édifice et la cave même +furent secoués comme par l'effet d'un tremblement de terre. +Une détonation formidable, pareille à celle de trois +ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, +déchira les airs, suivant de près la secousse. Puis, +après deux à trois secondes, une avalanche de +débris projetés de tous les côtés +retomba sur le sol.</p> + +<p>Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'écroulant, au +milieu des cascades claires des vitres cassées.</p> + +<p>Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel +quittèrent alors leur retraite.</p> + +<p>Si habitué qu'il fût aux prodigieux effets des +substances explosives, Marcel fut émerveillé des +résultats qu'il constata. La moitié du secteur avait +sauté, et les murs démantelés de tous les +ateliers voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d'une +ville bombardée. De toutes parts les décombres +amoncelés, les éclats de verre et les plâtres +couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, +retombant lentement du ciel où l'explosion les avait +projetés, s'étalaient comme une neige sur toutes ces +ruines.</p> + +<p>Marcel et Octave coururent à la muraille +intérieure. Elle était détruite aussi sur une +largeur de quinze à vingt mètres, et, de l'autre +côté de la brèche, l'ex-dessinateur du Bloc +central aperçut la cour, à lui bien connue, où +il avait passé tant d'heures monotones.</p> + +<p>Du moment où cette cour n'était plus +gardée, la grille de fer qui l'entourait n'était pas +infranchissable... Elle fut bientôt franchie.</p> + +<p>Partout le même silence.</p> + +<p>Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades +admiraient ses épures. Dans un coin, il retrouva, à +demi ébauché sur sa planche, le dessin de machine +à vapeur qu'il avait commencé, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appelé au parc. Au salon de lecture, +il revit les journaux et les livres familiers.</p> + +<p>Toutes choses avaient gardé la physionomie d'un mouvement +suspendu, d'une vie interrompue brusquement.</p> + +<p>Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite +intérieure du Bloc central et se trouvèrent +bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la +pensée de Marcel, les séparer du parc.</p> + +<p><< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces +moellons-là ? lui demanda Octave.</p> + +<p>-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord +chercher une porte qu'une simple fusée enverrait en l'air. +>></p> + +<p>Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant +la muraille. De temps à autre, ils étaient +obligés de faire un détour, de doubler un corps de +bâtiment qui s'en détachait comme un éperon, ou +d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et +ils furent bientôt récompensés de leurs peines. +Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le +muraillement, leur apparut.</p> + +<p>En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille +à travers les planches de chêne. Marcel, appliquant +aussitôt son oeil à cette ouverture, reconnut, +à sa vive satisfaction, que, de l'autre côté, +s'étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle +et sa température de printemps.</p> + +<p><< Encore une porte à faire sauter, et nous +voilà dans la place ! dit-il à son compagnon.</p> + +<p>-- Une fusée pour ce carré de bois, +répondit Octave, ce serait trop d'honneur ! >></p> + +<p>Et il commença d'attaquer la poterne à grands +coups de pic.</p> + +<p>Il l'avait à peine ébranlée, qu'on entendit +une serrure intérieure grincer sous l'effort d'une clef, et +deux verrous glisser dans leurs gardes.</p> + +<p>La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse +chaîne.</p> + +<p><< <i>Wer da ?</i> >> (Qui va là ?) dit une +voix rauque.</p> + +<p>XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL</p> + +<p>Les deux jeunes gens ne s'attendaient à rien moins +qu'à une pareille question. Ils en furent plus surpris +véritablement qu'ils ne l'auraient été d'un +coup de fusil.</p> + +<p>De toutes les hypothèses que Marcel avait +imaginées au sujet de cette ville en léthargie, la +seule qui ne se fût pas présentée à son +esprit, était celle-ci : un être vivant lui demandant +tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque +légitime, si l'on admettait que Stahlstadt fût +complètement déserte, revêtait une tout autre +physionomie, du moment où la cité possédait +encore des habitants. Ce qui n'était, dans le premier cas, +qu'une sorte d'enquête archéologique, devenait, dans +le second, une attaque à main armée avec +effraction.</p> + +<p>Toutes ces idées se présentèrent à +l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme +frappé de mutisme.</p> + +<p><< <i>Wer da ?</i> >> répéta la voix, +avec un peu d'impatience.</p> + +<p>L'impatience n'était évidemment pas tout à +fait déplacée. Franchir pour arriver à cette +porte des obstacles si variés, escalader des murailles et +faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien +à répondre lorsqu'on vous demande simplement :</p> + +<p><< Qui va là ? >> cela ne laissait pas +d'être surprenant.</p> + +<p>Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de +la fausseté de sa position, et aussitôt, s'exprimant +en allemand :</p> + +<p><< Ami ou ennemi à votre gré ! +répondit-il. Je demande à parler à Herr +Schultze. >></p> + +<p>Il n'avait pas articulé ces mots qu'une exclamation de +surprise se fit entendre à travers la porte +entrebâillée :</p> + +<p><< <i>Ach !</i> >></p> + +<p>Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris +rouges, une moustache hérissée, un oeil +hébété, qu'il reconnut aussitôt. Le tout +appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.</p> + +<p><< Johann Schwartz ! s'écria le géant avec +une stupéfaction mêlée de joie. Johann Schwartz +! >></p> + +<p>Le retour inopiné de son prisonnier paraissait +l'étonner presque autant qu'il avait dû l'être +de sa disparition mystérieuse. << Puis-je parler +à Herr Schultze ? >> répéta Marcel, +voyant qu'il ne recevait d'autre réponse que cette +exclamation.</p> + +<p>Sigimer secoua la tête.</p> + +<p><< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !</p> + +<p>-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que +je suis là et que je désire l'entretenir ?</p> + +<p>-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit +le géant avec une nuance de tristesse.</p> + +<p>-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?</p> + +<p>-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans +ordre ! >></p> + +<p>Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put +tirer de Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un +entêtement bestial.</p> + +<p>Octave finit par s'impatienter.</p> + +<p><< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il +est bien plus simple de la prendre ! >></p> + +<p>Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la +chaîne résista, et une poussée, +supérieure à la sienne, eut bientôt +refermé le battant, dont les deux verrous furent +successivement tirés.</p> + +<p><< Il faut qu'ils soient plusieurs derrière cette +planche ! >> s'écria Octave, assez humilié de +ce résultat.</p> + +<p>Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque +aussitôt, il poussa un cri de surprise :</p> + +<p><< Il y a un second géant !</p> + +<p>-- Arminius ? >> répondit Marcel.</p> + +<p>Et il regarda à son tour par le trou de vrille.</p> + +<p><< Oui ! c'est Arminius, le collègue de Sigimer ! +>></p> + +<p>Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, +fit lever la tête à Marcel.</p> + +<p><< <i>Wer da ?</i> >> disait la voix.</p> + +<p>C'était celle d'Arminius, cette fois.</p> + +<p>La tête du gardien dépassait la crête de la +muraille, qu'il devait avoir atteinte à l'aide d'une +échelle.</p> + +<p><< Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit +Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? >></p> + +<p>Il n'avait pas achevé ces mots que le canon d'un fusil se +montra sur la crête du mur. Une détonation retentit, +et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave.</p> + +<p><< Eh bien, voilà pour te répondre ! +>> s'écria Marcel, qui, introduisant un saucisson de +dynamite sous la porte, la fit voler en éclats.</p> + +<p>A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et +Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents, +s'élancèrent dans le parc.</p> + +<p>Contre le pan du mur, lézardé par l'explosion, +qu'ils venaient de franchir, une échelle était encore +dressée, et, au pied de cette échelle, on voyait des +traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'étaient +là pour défendre le passage.</p> + +<p>Les jardins s'ouvraient devant les deux assiégeants dans +toute la splendeur de leur végétation. Octave +était émerveillé.</p> + +<p><< C'était magnifique !... dit-il. Mais attention +!... Déployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de +choucroute pourraient bien s'être tapis derrière les +buissons ! >></p> + +<p>Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun +l'un des côtés de l'allée qui s'ouvrait devant +eux ils avancèrent avec prudence, d'arbre en arbre, +d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie +individuelle la plus élémentaire.</p> + +<p>La précaution était sage. Ils n'avaient pas fait +cent pas, qu'un second coup de fusil éclata. Une balle fit +sauter l'écorce d'un arbre que Marcel venait à peine +de quitter.</p> + +<p><< Pas de bêtises !... Ventre à terre ! +>> dit Octave à demi voix.</p> + +<p>Et, joignant l'exemple au précepte, il rampa sur les +genoux et sur les coudes jusqu'à un buisson épineux +qui bordait le rond-point au centre duquel s'élevait la Tour +du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet +avis, essuya un troisième coup de feu et n'eut que le temps +de se jeter derrière le tronc d'un palmier pour en +éviter un quatrième.</p> + +<p><< Heureusement que ces animaux-là tirent comme des +conscrits ! cria Octave à son compagnon, +séparé de lui par une trentaine de pas.</p> + +<p>-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des +lèvres. Vois-tu la fumée qui sort de cette +fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C'est là +qu'ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur +jouer un tour de ma façon ! >></p> + +<p>En un clin d'oeil, Marcel eut coupé derrière le +buisson un échalas de longueur raisonnable ; puis, se +débarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bâton, +qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin +présentable. Il le planta alors à la place qu'il +occupait, de manière à laisser visibles le chapeau et +les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans +l'oreille :</p> + +<p><< Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, +tantôt de ta place, tantôt de la mienne ! Moi, je vais +les prendre à revers ! >></p> + +<p>Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula +discrètement dans les massifs qui faisaient le tour du +rond-point.</p> + +<p>Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de +balles furent échangées sans résultat.</p> + +<p>La veste de Marcel et son chapeau étaient +littéralement criblés ; mais, personnellement, il ne +s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du +rez-de-chaussée, la carabine d'Octave les avait mises en +miettes.</p> + +<p>Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit +distinctement ce cri étouffé :</p> + +<p><< A moi !... Je le tiens !... >></p> + +<p>Quitter son abri, s'élancer à découvert +dans le rond-point, monter à l'assaut de la fenêtre, +ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant +après, il tombait dans le salon.</p> + +<p>Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et +Sigimer luttaient désespérément. Surpris par +l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert à +l'improviste une porte intérieure, le géant n'avait +pu faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en +faisait un redoutable adversaire, et, quoique jeté à +terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus. +Marcel, de son côté, déployait une vigueur et +une souplesse remarquables.</p> + +<p>La lutte eût nécessairement fini par la mort de +l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat +arrivée à point pour amener un résultat moins +tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, +se vit attaché de manière à ne pouvoir plus +faire un mouvement.</p> + +<p><< Et l'autre ? >> demanda Octave.</p> + +<p>Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel +Arminius était étendu tout sanglant.</p> + +<p><< Est-ce qu'il a reçu une balle ? demanda +Octave.</p> + +<p>-- Oui >>, répondit Marcel.</p> + +<p>Puis il s'approcha d'Arminius.</p> + +<p><< Mort ! dit-il.</p> + +<p>-- Ma foi, le coquin ne l'a pas volé ! s'écria +Octave.</p> + +<p>-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit +Marcel. Nous allons procéder à une visite +sérieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >></p> + +<p>Du salon d'attente où venait de se passer le dernier acte +du siège, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade +d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.</p> + +<p>Octave était en admiration devant toutes ces +splendeurs.</p> + +<p>Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les +portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.</p> + +<p>Il s'attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien +d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit à ses yeux. +On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de +Paris, subitement dévalisé, avait été +jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce +n'étaient de tous côtés que lettres et paquets +cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On +enfonçait jusqu'à mi-jambe dans cette inondation. +Toute la correspondance financière, industrielle et +personnelle de Herr Schultze, accumulée de jour en jour dans +la boîte extérieure du parc, et fidèlement +relevée par Arminius et Sigimer, était là dans +le cabinet du maître.</p> + +<p>Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de +misères, de larmes enfermées dans ces plis muets +à l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans +doute, en papier, en chèques, en mandats, en ordres de tout +genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables.</p> + +<p><< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte +secrète du laboratoire ! >></p> + +<p>Il commença donc à enlever tous les livres de la +bibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas à +découvrir le passage masqué qu'il avait un jour +franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un +à un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il +prit dans la cheminée, il les fit sauter l'un après +l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre +sonner le creux ! Il fut bientôt évident que Herr +Schultze, inquiet de n'être plus seul à +posséder le secret de la porte de son laboratoire, l'avait +supprimée.</p> + +<p>Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une +autre.</p> + +<p><< Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut +être qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont +apporté les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr +Schultze a continué de se tenir après mon +départ ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en +faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre +à sa portée, à l'abri des regards indiscrets +!... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >></p> + +<p>Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas +moins décloué et relevé. Le parquet, +examiné feuille à feuille, ne présentait rien +de suspect.</p> + +<p><< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pièce +? demanda Octave.</p> + +<p>-- J'en suis moralement sûr ! répondit Marcel.</p> + +<p>-- Alors il ne me reste plus qu'à explorer le plafond +>>, dit Octave en montant sur une chaise.</p> + +<p>Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de +sonder le tour de la rosace centrale à coups de crosse de +fusil.</p> + +<p>Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au +candélabre doré, qu'à son extrême +surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et +laissa à découvert un trou béant, d'où +une légère échelle d'acier descendit +automatiquement jusqu'au ras du parquet.</p> + +<p>C'était comme une invitation à monter.</p> + +<p><< Allons donc ! Nous y voilà ! >> dit +tranquillement Marcel ; et il s'élança aussitôt +sur l'échelle, suivi de près par son compagnon.</p> + +<p>XVIII L'AMANDE DU NOYAU</p> + +<p>L'échelle d'acier s'accrochait par son dernier +échelon au parquet même d'une vaste salle circulaire, +sans communication avec l'extérieur. Cette salle eût +été plongée dans l'obscurité la plus +complète, si une éblouissante lumière +blanchâtre n'eût filtré à travers +l'épaisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastré au +centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque +lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, il +apparaît dans toute sa pureté.</p> + +<p>Le silence était absolu entre ces murs sourds et +aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes +gens se crurent dans l'antichambre d'un monument +funéraire.</p> + +<p>Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre +étincelante, eut un moment d'hésitation. Il touchait +à son but ! De là, il n'en pouvait douter, allait +sortir l'impénétrable secret qu'il était venu +chercher à Stahlstadt !</p> + +<p>Mais son hésitation ne dura qu'un instant. Octave et lui +allèrent s'agenouiller près du disque et +inclinèrent la tête de manière à pouvoir +explorer dans toutes ses parties la chambre placée +au-dessous d'eux.</p> + +<p>Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors à +leurs regards.</p> + +<p>Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de +lentille, grossissait démesurément les objets que +l'on regardait à travers.</p> + +<p>Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. +L'intense lumière qui sortait à travers le disque, +comme si c'eût été l'appareil dioptrique d'un +phare, venait d'une double lampe électrique brûlant +encore dans sa cloche vide d'air, que le courant voltaïque +d'une pile puissante n'avait pas cessé d'alimenter. Au +milieu de la chambre, dans cette atmosphère +éblouissante, une forme humaine, énormément +agrandie par la réfraction de la lentille -- quelque chose +comme un des sphinx du désert libyque --, était +assise dans une immobilité de marbre.</p> + +<p>Autour de ce spectre, des éclats d'obus jonchaient le +sol.</p> + +<p>Plus de doute !... C'était Herr Schultze, reconnaissable +au rictus effrayant de sa mâchoire, à ses dents +éclatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que +l'explosion de l'un de ses terribles engins avait à la fois +asphyxié et congelé sous l'action d'un froid terrible +!</p> + +<p>Le Roi de l'Acier était devant sa table, tenant une plume +de géant, grande comme une lance, et il semblait +écrire encore ! N'eût été le regard +atone de ses pupilles dilatées, l'immobilité de sa +bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on +retrouve enfouis dans les glaçons des régions +polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, +caché à tous les yeux. Autour de lui tout +était encore gelé, les réactifs dans leurs +bocaux, l'eau dans ses récipients, le mercure dans sa +cuvette !</p> + +<p>Marcel, en dépit de l'horreur de ce spectacle, eut un +mouvement de satisfaction en se disant combien il était +heureux qu'il eût pu observer du dehors l'intérieur de +ce laboratoire, car très certainement Octave et lui auraient +été frappés de mort en y +pénétrant.</p> + +<p>Comment donc s'était produit cet effroyable accident +?</p> + +<p>Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqué que +les fragments d'obus, épars sur le plancher, +n'étaient autres que de petits morceaux de verre. Or, +l'enveloppe intérieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait à supporter, était +faite de ce verre trempé, qui a dix ou douze fois la +résistance du verre ordinaire ; mais un des défauts +de ce produit, qui était encore tout nouveau, c'est que, par +l'effet d'une action moléculaire mystérieuse, il +éclate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C'est +ce qui avait dû arriver. Peut- être même la +pression intérieure avait-elle provoqué plus +inévitablement encore l'éclatement de l'obus qui +avait été déposé dans le laboratoire. +L'acide carbonique, subitement décomprimé, avait +alors déterminé, en retournant à l'état +gazeux, un effroyable abaissement de la température +ambiante.</p> + +<p>Toujours est-il que l'effet avait dû être +foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l'attitude +qu'il avait au moment de l'explosion, s'était +instantanément momifié au milieu d'un froid de cent +degrés au-dessous de zéro.</p> + +<p>Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de +l'Acier avait été frappé pendant qu'il +écrivait.</p> + +<p>Or, qu'écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette +plume que sa main tenait encore ? Il pouvait être +intéressant de recueillir la dernière pensée, +de connaître le dernier mot d'un tel homme.</p> + +<p>Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le +laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une +effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et +asphyxié tout être vivant qu'il eût +enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C'eût +été courir à une mort certaine, et, +évidemment, les risques étaient hors de proportion +avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de +ce papier.</p> + +<p>Cependant, s'il n'était pas possible de reprendre au +cadavre de Herr Schultze les dernières lignes tracées +par sa main, il était probable qu'on pourrait les +déchiffrer, agrandies qu'elles devaient être par la +réfraction de la lentille. Le disque n'était-il pas +là, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur +tous les objets renfermés dans ce laboratoire, si +puissamment éclairé par la double lampe +électrique ?</p> + +<p>Marcel connaissait l'écriture de Herr Schultze, et, +après quelques tâtonnements, il parvint à lire +les dix lignes suivantes.</p> + +<p>Ainsi que tout ce qu'écrivait Herr Schultze, +c'était plutôt un ordre qu'une instruction.</p> + +<p><< Ordre à B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours +l'expédition projetée contre France-Ville. -- +Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'expérience, cette fois, soit +foudroyante et complète. -- Ne changez pas un iota à +ce que j'ai décidé. -- Je veux que dans quinze jours +France-Ville soit une cité morte et que pas un de ses +habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et +que ce soit en même temps l'effroi et l'étonnement du +monde entier. -- Mes ordres bien exécutés rendent ce +résultat inévitable.</p> + +<p><< Vous m'expédierez les cadavres du docteur +Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les +avoir.</p> + +<p><< SCHULTZ... >></p> + +<p>Cette signature était inachevée ; 1'E final et le +paraphe habituel y manquaient.</p> + +<p>Marcel et Octave demeurèrent d'abord muets et immobiles +devant cet étrange spectacle, devant cette sorte +d'évocation d'un génie malfaisant, qui touchait au +fantastique.</p> + +<p>Mais il fallut enfin s'arracher à cette lugubre +scène. Les deux amis, très émus, +quittèrent donc la salle, située au-dessus du +laboratoire.</p> + +<p>Là, dans ce tombeau où régnerait +l'obscurité complète lorsque la lampe +s'éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre +du Roi de l'Acier allait rester seul, desséché comme +une de ces momies des Pharaons que vingt siècles n'ont pu +réduire en poussière !...</p> + +<p>Une heure plus tard, après avoir délié +Sigimer, fort embarrassé de la liberté qu'on lui +rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la +route de France-Ville, où ils rentraient le soir +même.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui +annonça le retour des deux jeunes gens.</p> + +<p><< Qu'ils entrent ! s'écria-t-il, qu'ils entrent +vite ! >></p> + +<p>Son premier mot en les voyant tous deux fut :</p> + +<p><< Eh bien ?</p> + +<p>-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous +apportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour +longtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !</p> + +<p>-- Mort ! >> s'écria le docteur Sarrasin.</p> + +<p>Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans +ajouter un mot.</p> + +<p><< Mon pauvre enfant, lui dit-il après s'être +remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me +réjouir puisqu'elle éloigne de nous ce que +j'exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, +la moins motivée ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute +raison, serré le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux +facultés puissantes s'était-il constitué notre +ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces +perdues dont l'emploi eût été utile, si l'on +avait pu les associer avec les nôtres et leur donner un but +commun ! Voilà ce qui tout d'abord m'a frappé, quand +tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, raconte- +moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.</p> + +<p>-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le +mystérieux laboratoire qu'avec une habileté +diabolique il s'était appliqué à rendre +inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par conséquent, n'eût pu y +pénétrer même pour lui porter secours. Il a +donc été victime de cette incroyable concentration de +toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle +il avait compté bien à tort pour être à +lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration, +à l'heure marquée de Dieu, s'est soudain +tournée contre lui et contre son but !</p> + +<p>-- Il n'en pouvait être autrement ! répondit le +docteur Sarrasin. Herr Schultze était parti d'une +donnée absolument erronée. En effet, le meilleur +gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, après sa mort, +peut être le plus facilement remplacé, et qui continue +de fonctionner précisément parce que ses rouages +n'ont rien de secret ?</p> + +<p>-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui +s'est passé à Stahlstadt est la démonstration, +<i>ipso facto</i>, de ce que vous venez de dire. J'ai trouvé +Herr Schultze assis devant son bureau, point central d'où +partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité +de l'Acier, sans que jamais un seul eût été +discuté La mort lui avait à ce point laissé +l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a +été le martyr de sa propre invention ! Il a +été foudroyé par l'un de ces obus qui devaient +anéantir notre ville ! Son arme s'est brisée dans sa +main, au moment même où il allait tracer la +dernière lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez ! +>></p> + +<p>Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, +tracées par la main de Herr Schultze, dont il avait pris +copie.</p> + +<p>Puis, il ajouta :</p> + +<p><< Ce qui d'ailleurs m'eût prouvé mieux +encore que Herr Schultze était mort, si j'avais pu en douter +plus longtemps, c'est que tout avait cessé de vivre autour +de lui ! C'est que tout avait cessé de respirer dans +Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous +les mouvements ! La paralysie du maître avait du même +coup paralysé les serviteurs et s'était +étendue jusqu'aux instruments !</p> + +<p>-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, +là, justice de Dieu ! C'est en voulant précipiter +hors de toute mesure son attaque contre nous, c'est en +forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombé !</p> + +<p>-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, +ne pensons plus au passé et soyons tout au présent. +Herr Schultze mort, si c'est la paix pour nous, c'est aussi la +ruine pour l'admirable établissement qu'il avait +créé, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier +imaginait, ont creusé dix abîmes. Aveuglé, +d'une part, par ses succès, de l'autre par sa passion contre +la France et contre vous, il a fourni d'immenses armements, sans +prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait nous +être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de +la plupart de ses créances puisse se faire attendre +longtemps, je crois qu'une main ferme pourrait remettre Stahlstadt +sur pied et faire tourner au bien les forces qu'elle avait +accumulées pour le mal. Herr Schultze n'a qu'un +héritier possible, docteur, et cet héritier, c'est +vous. Il ne faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop +en ce monde qu'il n'y a que profit à tirer de +l'anéantissement d'une force rivale. C'est une grande +erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espère, +qu'il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui +peut servir au bien de l'humanité. Or, à cette +tâche, je suis prêt à me dévouer tout +entier.</p> + +<p>-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main +de son ami, et me voilà prêt à travailler sous +ses ordres, si mon père y consent.</p> + +<p>-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. +Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce +à toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un +arsenal d'instruments tel que personne au monde ne pensera plus +désormais à nous attaquer ! Et, comme, en même +temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons +d'être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits +de la paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! +Marcel, que de beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et +avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande +pourquoi... oui ! pourquoi je n'ai pas deux fils !... pourquoi tu +n'es pas le frère d'Octave !... A nous trois, rien ne +m'eût paru impossible !... >></p> + +<p>XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE</p> + +<p>Peut-être, dans le courant de ce récit, n'a-t-il +pas été suffisamment question des affaires +personnelles de ceux qui en sont les héros. C'est une raison +de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser enfin +à eux pour eux-mêmes.</p> + +<p>Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement +à l'être collectif, à l'humanité, que +l'individu tout entier disparût pour lui, alors même +qu'il venait de s'élancer en plein idéal. Il fut donc +frappé de la pâleur subite qui venait de couvrir le +visage de Marcel à ses dernières paroles. Ses yeux +cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme le sens +caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux +praticien interrogeait le silence du jeune ingénieur et +attendait peut- être que celui-ci le rompît ; mais +Marcel, redevenu maître de lui par un rude effort de +volonté, n'avait pas tardé à retrouver tout +son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et +son attitude n'était plus que celle d'un homme qui attend la +suite d'un entretien commencé.</p> + +<p>Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de +cette prompte reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de +son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de +médecin, il s'empara de son bras et le tint comme il +eût fait de celui d'un malade dont il aurait voulu +discrètement ou distraitement tâter le pouls.</p> + +<p>Marcel s'était laissé faire sans trop se rendre +compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les +lèvres :</p> + +<p><< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous +reprendrons plus tard notre entretien sur les futures +destinées de Stahlstadt. Mais il n'est pas défendu, +alors même qu'on se voue à l'amélioration du +sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de +ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le +moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai +le nom tout à l'heure, répondait, il n'y a pas +longtemps encore, à son père et à sa +mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un +an, on venait de la demander en mariage. Les demandes +étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles +auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille +répondait non, et toujours non ! >></p> + +<p>A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, +dégagea son poignet resté jusque-là dans la +main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentît +suffisamment édifié sur la santé de son +patient, soit qu'il ne se fût pas aperçu que le jeune +homme lui eût retiré tout à la fois son bras et +sa confiance, il continua son récit sans paraître +tenir compte de ce petit incident.</p> + +<p><< "Mais enfin, disait à sa fille la mère de +la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons +de ces refus multipliés. Education, fortune, situation +honorable, avantages physiques, tout est là ! Pourquoi ces +non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes +que tu ne te donnes pas même la peine d'examiner ? Tu es +moins péremptoire d'ordinaire !"</p> + +<p><< Devant cette objurgations de sa mère, la jeune +fille se décida enfin à parler, et alors, comme c'est +un esprit net et un coeur droit, une fois résolue à +rompre le silence, voici ce qu'elle dit :</p> + +<p><< "Je vous réponds non avec autant de +sincérité que j'en mettrais à vous +répondre oui, chère maman, si oui était en +effet prêt à sortir de mon coeur. Je tombe d'accord +avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont à +des degrés divers acceptables ; mais, outre que j'imagine +que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus à ce qu'on +appelle le plus beau, c'est-à-dire le plus riche parti de la +ville, qu'à ma personne, et que cette idée-là +ne serait pas pour me donner l'envie de répondre oui, +j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces +demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore, +et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se +faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !</p> + +<p><< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère +stupéfaite, vous...</p> + +<p><< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la +terminer, et dans sa détresse, elle tourna vers son mari des +regards qui imploraient visiblement aide et secours.</p> + +<p><< Mais, soit qu'il ne tînt pas à entrer dans +cette bagarre, soit qu'il trouvât nécessaire qu'un peu +plus de lumière se fît entre la mère et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-être +aussi d'un peu de colère, prit soudain le parti d'aller +jusqu'au bout.</p> + +<p><< "Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, +que la demande que j'espérais pourrait bien se faire +attendre longtemps, et qu'il n'était même pas +impossible qu'elle ne se fît jamais. J'ajoute que ce retard, +fût-il indéfini, ne saurait ni m'étonner ni me +blesser. J'ai le malheur d'être, dit-on, très riche ; +celui qui devrait faire cette demande est très pauvre ; +alors il ne la fait pas et il a raison. C'est à lui +d'attendre...</p> + +<p><< - Pourquoi pas à nous d'arriver ? " dit la +mère voulant peut-être arrêter sur les +lèvres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre.</p> + +<p><< Ce fut alors que le mari intervint.</p> + +<p><< "Ma chère amie, dit-il en prenant +affectueusement les deux mains de sa femme, ce n'est pas +impunément qu'une mère aussi justement +écoutée de sa fille que vous, célèbre +devant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en faut, les +louanges d'un beau et brave garçon qui est presque de notre +famille, qu'elle fait remarquer à tous la solidité de +son caractère, et qu'elle applaudit à ce que dit son +mari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter à son tour son +intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des +mille preuves de dévouement qu'il en a reçues ! Si +celle qui voyait ce jeune homme, distingué entre tous par +son père et par sa mère, ne l'avait pas +remarqué à son tour, elle aurait manqué +à tous ses devoirs !</p> + +<p><< -- Ah ! père ! s'écria alors la jeune +fille en se jetant dans les bras de sa mère pour y cacher +son trouble, si vous m'aviez devinée, pourquoi m'avoir +forcée de parler ?</p> + +<p><< -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la +joie de t'entendre, ma mignonne, pour être plus assuré +encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te +faire dire par ta mère que nous approuvons le chemin qu'a +pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour +épargner à l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande à laquelle sa délicatesse +répugne, cette demande, c'est moi qui la ferai, -- oui ! je +la ferai, parce que j'ai lu dans son coeur comme dans le tien ! +Sois donc tranquille ! A la première bonne occasion qui se +présentera, je me permettrai de demander à Marcel, +si, par impossible, il ne lui plairait pas d'être mon gendre +!..." >></p> + +<p>Pris à l'improviste par cette brusque péroraison, +Marcel s'était dressé sur ses pieds comme s'il +eût été mû par un ressort. Octave lui +avait silencieusement serré la main pendant que le docteur +Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien était +pâle comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que +prend le bonheur, dans les âmes fortes, quand il y entre sans +avoir crié : gare !...</p> + +<p>XX CONCLUSION</p> + +<p>France-Ville, débarrassée de toute +inquiétude, en paix avec tous ses voisins, bien +administrée, heureuse, grâce à la sagesse de +ses habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, +si justement mérité, ne lui fait pas d'envieux, et sa +force impose le respect aux plus batailleurs.</p> + +<p>La Cité de l'Acier n'était qu'une usine +formidable, qu'un engin de destruction redouté sous la main +de fer de Herr Schultze ; mais, grâce à Marcel +Bruckmann, sa liquidation s'est opérée sans encombre +pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles.</p> + +<p>Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de +Jeanne, et la naissance d'un enfant vient d'ajouter à leur +félicité.</p> + +<p>Quant à Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de +son beau- frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur +est maintenant en train de le marier à l'une de ses amies, +charmante d'ailleurs, dont les qualités de bon sens et de +raison garantiront son mari contre toutes rechutes.</p> + +<p>Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour +tout dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la +gloire, -- si la gloire avait jamais figuré pour quoi que ce +soit dans le programme de leurs honnêtes ambitions.</p> + +<p>On peut donc assurer dès maintenant que l'avenir +appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, +et que l'exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et +cité modèles, ne sera pas perdu pour les +générations futures.</p> +<p>Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum</p> + +<pre> + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** + +This file should be named 7ccmb10.txt or 7ccmb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ccmb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ccmb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +<a href="http://www.gutenberg.net/donation.html">http://www.gutenberg.net/donation.html</a> + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. 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