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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:24:35 -0700
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+The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by
+Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968]
+Release Date: January, 2004
+First Posted: April 6, 2002
+Last Updated: June 3, 2023
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Norm Wolcott
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOKLES CINQ CENTS MILLIONS DE LA
+BEGUM ***
+
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIÈRES
+I - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART ¬ DEUX
+V - LA CIT… DE L’ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - « P. P. C. »
+X - UN ARTICLE DE L’ « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL
+XVIII- L’AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! » se dit à lui-même
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d’acier, de physionomie à la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
+recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d’hôtel, à Brighton,
+s’étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d’un mémoire qu’il avait présenté l’avant-veille au grand
+Congrès international d’Hygiène, sur un « compte-globules du sang »
+dont il était l’inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d’une nappe blanche, contenait une
+côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de
+ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille,
+grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+« Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements
+de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographié. »
+
+« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L’honorable associé
+s’exprime en français. “Mes auditeurs m’excuseront, dit-il en débutant,
+si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur...” »
+
+« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n’est pas
+plus exact et plus précis ! »
+
+Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître
+des cérémonies lui-même -- on n’oserait donner un moindre titre à un
+personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda
+si « monsiou » était visible...
+
+« Monsiou » est une appellation générale que les Anglais se croient
+obligés d’appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu’ils
+s’imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne
+désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand
+sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routinière a incontestablement l’avantage d’indiquer d’emblée
+la nationalité des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez
+étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu’il lut sur le carré de papier minuscule :
+
+« MR. SHARP, _solicitor_, « 93, _Southampton row_ « LONDON. »
+
+Il savait qu’un « solicitor » est le congénère anglais d’un avoué, ou
+plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l’avoué et
+l’avocat, -- le procureur d’autrefois.
+
+« Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... »
+
+« Vous êtes bien sûr que c’est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. »
+
+Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, à première vue, classa dans la grande famille des « têtes de
+mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents
+blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
+parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons à l’occiput sous un «
+ulster-coat » à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée
+d’un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son
+chapeau, s’assit sans en demander la permission et dit :
+
+« William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C’est bien au docteur Sarrasin que j’ai l’honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- François Sarrasin ?
+
+-- C’est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma résidence.
+
+-- Votre père s’appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C’est exact.
+
+-- Nous disons donc qu’il s’appelait Isidore Sarrasin. »
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue
+Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m’expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict
+Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu’il appert des
+registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette
+connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mère était Langévol, mais c’est tout ce que je sais d’elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père,
+Jean Sarrasin, qu’elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent
+s’établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu’en 1811, date
+de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n’y
+avait qu’un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d’icelui, retrouvée à
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par
+cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s’établir à
+Paris pour l’éducation de son fils, qui se destinait à la carrière
+médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père
+exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.
+
+-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j’étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... »
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous
+présenter mes hommages ! »
+
+« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C’est assez fréquent chez
+les “têtes de mort”. »
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+« Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous
+êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet,
+concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de
+Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
+veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841,
+ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s’élevait, il y a trente
+ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous
+séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque
+intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol.
+Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En exécution d’un jugement du tribunal d’Agra, confirmé par la
+cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et
+mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
+placé en dépôt à la Banque d’Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m’offre dès aujourd’hui à vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n’importe quel
+acompte à valoir... »
+
+Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un
+mot à dire. Puis, mordu par un remords d’esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il
+s’écria :
+
+« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L’invention des
+proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre
+maison. Or, précisément, l’héritage de la Bégum Gokool exerce notre
+activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations
+de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui était issue d’Isidore. J’étais même arrivé à la
+conviction qu’il n’y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j’ai
+été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congrès d’Hygiène, d’y voir un docteur de ce nom qui ne m’était pas
+connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession,
+j’ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à
+notre attention. Presque sûr désormais d’être sur la piste, j’ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma
+conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langévol, tel qu’il est représenté dans une photographie de
+lui que nous possédons, d’après une toile du peintre indien Saranoni. »
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart
+chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
+historiques d’un général en chef qui écrit un ordre d’attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fumée d’une bataille et une charge de cavalerie.
+
+« Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. »
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes
+de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la
+table et sortit à reculons, en murmurant :
+
+« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j’ai l’honneur de vous saluer. »
+
+Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commença à les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l’histoire était
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par
+exemple, en présence d’un document imprimé sous ce titre :
+
+« _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine,
+déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s’agit en la cause des droits de propriété de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d’exploitation,
+villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
+successivement au tribunal civil d’Agra et à la Cour supérieure de
+Delhi, il résulte qu’en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables,
+épousa un étranger, français d’origine, du nom de Jean-Jacques
+Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu’en 1815 dans l’armée
+française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36ème léger, s’embarqua à Nantes, lors du licenciement de l’armée de la
+Loire, comme subrécargue d’un navire de commerce. Il arriva à Calcutta,
+passa dans l’intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était
+autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s’élever à celui
+de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+périlleuse aux Européens d’Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s’était
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
+de la province de Bengale à demander et obtenir pour l’époux de la
+Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l’usufruit de
+ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n’y avait qu’un fils en état d’imbécillité depuis
+son bas âge, et qu’il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont été fidèlement administrés jusqu’à sa mort, survenue en 1869.
+Il n’y a point d’héritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d’Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à
+la requête du gouvernement local agissant au nom de l’Etat, nous avons
+l’honneur de demander aux Lords du Conseil privé l’homologation de ces
+jugements, etc. » Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifiées des jugements d’Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque
+d’Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de
+documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre
+hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of
+kin » et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions déposés dans les caves de la Banque, il n’y avait plus que
+l’épaisseur d’un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de décès !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l’esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entièrement échapper à l’émotion qu’une
+certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son
+émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre
+passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorbé en de profondes réflexions.
+
+Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d’une flamme pure, et l’on voyait qu’une
+pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l’accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l’adopta.
+
+A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines
+que vous vous êtes données.
+
+-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr.
+Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l’affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... »
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas
+céder.
+
+« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. »
+
+Le docteur Sarrasin, resté seul, s’assit à son bureau, prit une feuille
+de papier à lettres et écrivit ce qui suit :
+
+« Brighton,28 octobre 1871.
+
+« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale,
+insensée ! Ne me crois pas atteint d’aliénation mentale et lis les deux
+ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l’héritier d’un titre de baronnet anglais
+ou plutôt indien, et d’un capital qui dépasse un demi-milliard de
+francs, actuellement déposé à la Banque d’Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu’une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu’elle peut faire courir à notre
+sagesse. Il y a une heure à peine que j’ai connaissance du fait, et
+déjà le souci d’une pareille responsabilité étouffe à demi la joie
+qu’en pensant à toi la certitude acquise m’avait d’abord causée.
+Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
+pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n’ose te parler
+d’une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l’apprendre à ta mère. Je suis assuré qu’en femme sensée,
+elle l’accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête.
+D’ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle
+comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je
+t’annonce, je suis sûr qu’elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poignée de main à Marcel. Il n’est absent d’aucun de mes projets
+d’avenir.
+
+« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. »
+
+Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, à l’adresse de « Monsieur Octave Sarrasin, élève à l’Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris »,
+le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s’en alla au
+Congrès. Un quart d’heure plus tard, l’excellent homme ne songeait même
+plus à ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence
+supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
+il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première
+fois au concours de l’Ecole centrale, il avait été admis à la seconde
+épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces
+esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent
+toujours dans l’à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un
+bouchon de liège est sur la crête d’une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers
+le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur
+Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son
+fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu’on a
+lue ; mais un peu d’aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu’au début de son éducation, Octave tombât sous
+la domination d’une nature énergique dont l’influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s’était de vive force imposée à lui. Au lycée
+Charlemagne, où son père l’avait envoyé terminer ses études, Octave
+s’était lié d’une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d’un an, mais qui l’avait bientôt
+écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d’une petite
+rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui
+l’emmenait en vacances chez ses parents, il n’eût jamais mis le pied
+hors des murs du lycée.
+
+Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du
+jeune Alsacien. D’une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement
+à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu’il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s’était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l’étude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+même temps, d’Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s’était
+promis d’atteindre son double but.
+
+C’est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et
+avisés que l’Alsace a coutume d’envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la
+dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
+intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il
+était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin
+impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu’il manquât un prix
+à sa moisson annuelle, il pensait l’année perdue. C’était à vingt ans
+un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d’action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête
+intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
+attentifs. Entré le second à l’Ecole centrale, la même année qu’Octave,
+il était résolu à en sortir le premier.
+
+C’est d’ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu’Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l’avait
+« pistonné », poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il
+éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié
+amicale, pareil à celui qu’un lion pourrait accorder à un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
+anémique et de la faire fructifier auprès de lui.
+
+La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils
+passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours,
+Marcel, plein d’une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg
+et l’Alsace avait exaspérée, était allé s’engager au 31ème bataillon de
+chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.
+
+Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras
+droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n’avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n’était pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
+mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants
+habitaient ensemble deux chambres contiguës d’un modeste hôtel voisin
+de l’école. Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute
+virile.
+
+« C’est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les
+fautes de ses pères, et c’est par le travail seul qu’elle peut y
+arriver. »
+
+Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l’imiter. Il l’entraînait
+aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d’une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre
+d’une pipe et d’une tasse de café. On se couchait à dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu’au bois de
+Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d’escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait
+bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d’oeil
+d’envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d’aller
+voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu’elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient,
+selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l’abat-jour
+d’une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème,
+palpitant d’intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des
+pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
+malheureusement plus importante à son sens, d’un litre de café. C’était
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d’exceller, --
+peut-être parce qu’il y trouvait l’occasion quotidienne d’échapper pour
+quelques minutes à la terrible nécessité d’aligner des équations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais
+l’assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
+l’invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+« Nous ferions bien d’acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce
+filtre antique et solennel n’est plus à la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achète un percolateur ! Cela t’empêchera peut-être de perdre une
+heure tous les soirs à cette cuisine », répondit Marcel.
+
+Et il se remit à son problème.
+
+« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A
+B D E l’ellipse de naissance qui renferme l’axe maximum oA = a, et
+l’axe moyen oB = b, tandis que l’axe minimum (o,o’c’) est vertical et
+égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... »
+
+A ce moment, on frappa à la porte.
+
+« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le garçon de l’hôtel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+étudiant.
+
+« C’est de mon père, fit Octave. Je reconnais l’écriture... Voilà ce
+qui s’appelle une missive, au moins », ajouta-t-il en soupesant à
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage
+à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd’hui démodé, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+« Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d’Hygiène, dit
+Marcel. C’est une bonne idée qu’il a eue d’aller là. Les savants
+français sont trop portés à s’isoler. »
+
+Et Marcel reprit son problème :
+
+« ... L’extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o’ sur la verticale o. Après avoir
+marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+traçons l’ellipse et l’hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+
+Un cri d’Octave lui fit relever la tête.
+
+« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout pâle.
+
+-- Lis ! » dit l’autre, abasourdi par la nouvelle qu’il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu’au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d’oeil sur les documents imprimés qui l’accompagnaient, et
+dit :
+
+« C’est curieux ! »
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l’alluma méthodiquement. Octave était
+suspendu à ses lèvres.
+
+« Tu crois que c’est vrai ? lui cria-t-il d’une voix étranglée.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d’esprit
+scientifique pour accepter à l’étourdie une conviction pareille.
+D’ailleurs, les preuves sont là, et c’est au fond très simple. »
+
+La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable même d’achever son café, à
+plus forte raison d’assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.
+
+« Mais... si c’est vrai, c’est absolument renversant !... Sais-tu
+qu’un demi-milliard, c’est une fortune énorme ? »
+
+Marcel releva la tête et approuva :
+
+« Enorme est le mot. Il n’y en a peut-être pas une pareille en France,
+et l’on n’en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n’est pas que j’aie jamais ambitionné d’en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c’est tout de même plus
+élégant que de s’appeler Sarrasin tout court. »
+
+Marcel lança une bouffée de fumée et n’articula pas un mot. Cette
+bouffée de fumée disait clairement : « Peuh !... Peuh ! »
+
+« Certainement, reprit Octave, je n’aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s’inventent un
+marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dûment inscrit au “Peerage” de Grande-Bretagne et
+d’Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... »
+
+La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! »
+
+« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! »
+
+Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de
+mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la
+numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour
+que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une
+représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui
+verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on
+est l’héritier d’un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus
+qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa
+rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père
+!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de
+l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !...
+Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit
+droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
+modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! »
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui
+dire :
+
+« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es
+bon à rien ce soir !
+
+-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d’abandonner toute espèce de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de
+nouveau qu’il était bien éveillé.
+
+« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en
+donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart
+d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis
+pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !...
+Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin.
+
+« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était.
+Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que
+je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...
+Tout de même, c’est un fameux rêve ! »
+
+Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages
+qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le
+lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons
+grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse
+des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !...
+Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
+conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut
+s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer
+une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! »
+
+Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se
+fit transporter à la gare du Nord.
+
+Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+émoi le paisible quartier des Aubettes.
+
+« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à
+l’autre.
+
+-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier étage.
+
+-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! »
+
+Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.
+Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l’explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du
+mystère.
+
+Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux
+maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes
+gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à
+Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais
+son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement
+entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce
+travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants
+toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir
+brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en
+doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait
+pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes
+ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière
+d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur
+fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière
+glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari,
+c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complète.
+
+La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à
+faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans
+aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos :
+
+« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui
+as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage,
+c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité
+de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas
+jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré
+un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! »
+
+Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles
+de sa mère :
+
+« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! »
+
+Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant à la quatrième séance du Congrès d’Hygiène, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collègues I’accueillaient avec les
+marques d’un respect extraordinaire. Jusque-là, c’était à peine si le
+très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la
+présidence nominale de l’assemblée, avait daigné s’apercevoir de
+l’existence individuelle du médecin français.
+
+Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer
+la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu’on plaçait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l’ouverture de sa redingote
+boutonnée -- non pas qu’il eût fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d’Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de
+chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus
+follement raide qu’on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d’une
+pièce, comme s’il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.
+
+Lors des premières présentations, le président du Congrès d’Hygiène
+avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+« Bonjour, monsieur l’homme de peu !... C’est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j’aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+créature aussi éloignée de moi dans l’échelle des êtres !...
+Mettez-vous à l’ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu’à lui montrer un siège vide à sa droite.
+D’autre part, tous les membres du Congrès s’étaient levés.
+
+Assez surpris de ces marques d’une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu’après réflexion le compte-globules avait
+sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu’à
+première vue, le docteur Sarrasin s’assit à la place qui lui était
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d’inventeur s’envolèrent, lorsque Lord
+Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres
+cervicales telle qu’il pouvait en résulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+« J’apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable
+? On me dit que vous “ valez ” vingt et un millions sterling ? »
+
+Lord Glandover paraissait désolé d’avoir pu traiter avec légèreté
+l’équivalent en chair et en os d’une valeur monnayée aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n’est pas
+bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! »
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « valoir » un
+sou de plus qu’aux séances précédentes, se demandait comment la
+nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! »
+
+Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait
+le « fait divers » suivant, dont la rédaction révélait suffisamment
+l’auteur :
+
+« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum
+Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L’heureux propriétaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement déposés à la Banque d’Angleterre, est un médecin français,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
+même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à
+travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable
+roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce
+soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville
+française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l’envoi en
+possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
+Cour de Chancellerie. C’est un curieux enchaînement de circonstances
+qui a accumulé sur la tête d’un savant français, avec un titre
+britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se féliciter qu’un capital aussi considérable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. »
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n’était pas seulement à cause des
+importunités que son expérience des choses humaines lui faisait déjà
+prévoir, mais il était humilié de l’importance qu’on paraissait
+attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé
+personnellement de tout l’énorme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient déjà noyés dans cet océan d’or et d’argent, même aux yeux de
+ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l’intelligence supérieure et déliée, l’inventeur ingénieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l’humanité au
+lieu d’en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le
+même. Lord Glandover avait dit le mot, il « valait » désormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette idée l’écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité
+toute scientifique, comment était fait un « demi milliardaire »,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d’une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu’une faiblesse passagère. La grandeur du but
+auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se
+représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l’_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda à l’instant et par préférence même au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s’y
+serait opposé, quand tous les savants de l’Europe auraient protesté à
+la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment
+l’intonation toute spéciale de la voix du président.
+
+« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui
+m’arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de
+l’affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu’une somme considérable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque
+d’Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le
+fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n’est
+pas à moi que ce capital appartient de droit, c’est à l’Humanité, c’est
+au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._)
+Ne m’applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d’actions humaines, il n’y a pas en celle-ci plus d’amour-
+propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans
+réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n’est pas à
+moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira
+ce budget ?... Je n’ai pas en mes propres lumières une confiance
+suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais
+juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce
+trésor !... » (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._)
+
+Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé
+d’apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d’ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agréablement, et n’a pas la moindre intention de
+réaliser un programme si extravagant.
+
+« S’il m’est permis, toutefois, reprit l’orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s’il m’est permis de suggérer un plan qu’il serait
+aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. »
+
+Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention
+religieuse.
+
+« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel
+d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques
+déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils
+s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et
+de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers
+d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux
+plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l’exemple ? Pourquoi ne
+réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c’est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la
+présenter au monde comme un enseignement pratique... » (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d’applaudissements._)
+
+Les membres du Congrès, pris d’un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l’enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu’il eut pu réintégrer sa place,
+cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l’imagination,
+qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé
+et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter,
+nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque
+de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous
+ne vous étonnerez pas que j’y songe --, à qui la conquête étrangère a
+fait une cruelle nécessité de l’exil, trouveraient chez nous l’emploi
+de leur activité, l’application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les
+mines d’or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la
+jeunesse élevée d’après des principes sages, propres à développer et à
+équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles,
+nous préparerait des générations fortes pour l’avenir ! »
+
+Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les « hip ! hip ! »
+se succédèrent pendant plus d’un quart d’heure.
+
+Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en
+clignant de l’oeil :
+
+« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l’octroi, hein
+?... Affaire sûre, pourvu qu’elle soit bien lancée et patronnée de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront
+habiter là !... J’espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n’est-ce pas ? »
+
+Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu’il
+entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l’auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d’être soumise à l’assemblée.
+
+« Ce serait, dit-il, l’éternel honneur du Congrès de Brighton qu’une
+idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à
+la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l’idée
+était suggérée, on s’étonnait presque qu’elle n’eût pas déjà été mise
+en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien
+de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être
+consacrés à un tel essai ! »
+
+L’orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un
+juste hommage à son fondateur, le nom de « Sarrasina ».
+
+Sa motion était déjà acclamée, lorsqu’il fallut revenir sur le vote, à
+la requête du docteur Sarrasin lui-même.
+
+« Non, dit-il, mon nom n’a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi
+d’affubler la future ville d’aucune de ces appellations qui, sous
+prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l’être
+qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l’appelions
+France-Ville ! »
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien
+due.
+
+France-Ville était d’ores et déjà fondée en paroles ; elle allait,
+grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le
+papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si
+différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour
+suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune
+du fait divers publié par le _Daily Telegraph_.
+
+Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta
+le 1er novembre à Rotterdam.
+
+Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et
+secrétaire unique de l’_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de
+corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et
+d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses
+: _Correspondance spéciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion,
+l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se
+contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin
+son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le
+professeur Schultze, de l’Université d’Iéna.
+
+Si haut placé que fût un tel personnage dans l’échelle des êtres, il ne
+présentait à première vue rien d’extraordinaire. C’était un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d’assez forte taille ; ses épaules carrées
+indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le
+peu de cheveux qu’il avait gardés à l’occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s’en échappe, et cependant on
+se sent comme gêné sitôt qu’ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze était grande, garnie d’une de ces doubles rangées de dents
+formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des
+lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
+visiblement très satisfait pour lui-même.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+cheminée, regarda l’heure à une très jolie pendule de Barbedienne,
+singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
+l’entouraient, et dit d’une voix raide encore plus que rude :
+
+« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente,
+dernière heure. Vous le montez aujourd’hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La première fois qu’il ne sera pas sur ma table à six heures
+trente, vous quitterez mon service à huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. »
+
+Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à
+écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen
+für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater
+que ce mémoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents
+de dégénérescence héréditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d’un
+grand plat de saucisses aux choux, flanqué d’un gigantesque mooss de
+bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu’il savoura avec plus
+de complaisance qu’on n’en eût attendu d’un homme aussi sérieux. Puis
+il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre
+un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu’il rompit la
+bande de son journal et en commença la lecture, avant de s’endormir. Au
+moment où le sommeil semblait venir, l’attention du professeur fut
+attirée par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait
+divers relatif à l’héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n’y
+parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et
+expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que,
+machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le
+répéter.
+
+Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle
+heure il était, il fut illuminé d’un éclair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu’il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses idées, l’alinéa qu’il avait failli la veille laisser
+passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il
+courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussiéreux qui en formait l’envers.
+
+Le professeur ne s’était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce
+nom tracé d’une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle :
+
+« _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ » (Thérèse Schultze née
+Langévol).
+
+Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton
+row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de
+bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six
+chaises, d’une table noire, d’innombrables cartons verts et d’un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même
+voix dont il demandait son dîner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d’Iéna, affaire Langévol. »
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d’un tuyau
+acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu’il n’eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+« Au diable l’affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! »
+
+Réponse du jeune clerc :
+
+« C’est un homme d’apparence “respectable”. Il n’a pas l’air agréable,
+mais ce n’est pas la tête du premier venu. »
+
+Nouvelle exclamation mystérieuse :
+
+« Et il vient d’Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. »
+
+Un soupir passa à travers le tuyau :
+
+« Faites monter.
+
+- Deux étages, la porte en face », dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage intérieur.
+
+Le professeur s’enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se
+trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage était assis devant un grand bureau d’acajou, dans un
+cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon
+l’habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d’avoir l’air très occupé.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s’était placé
+auprès de lui :
+
+« Monsieur, dit-il, veuillez m’apprendre rapidement ce qui vous amène.
+Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner
+qu’un très petit nombre de minutes. »
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu’il
+s’inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+« Peut-être trouverez-vous bon de m’accorder quelques minutes
+supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m’amène.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s’agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en
+1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l’armée de
+Brunswick et mort en 1814. J’ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage à la maison, après la bataille d’Iéna, sans compter les pièces
+dûment légalisées qui établissent ma filiation. »
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu’il
+donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c’était le seul point où il était inépuisable. En effet,
+il s’agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité
+de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S’il
+poursuivait l’idée de réclamer cette succession, c’était surtout pour
+l’arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu’il détestait dans son adversaire, c’était
+surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n’insisterait pas
+assurément, etc. Mais l’idée qu’un prétendu savant, qu’un Français
+pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits à outrance.
+
+A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre
+cette digression politique et l’opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l’habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+supérieur qu’il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en général et les aspirations particulières de l’individu
+Schultze vers l’héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même
+ordre.
+
+D’ailleurs, il n’y avait pas de doute possible. Si humiliant qu’il pût
+être pour un professeur à l’Université d’Iéna d’avoir des rapports de
+parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu’une
+aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de
+ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d’un degré
+secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des
+droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et,
+dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l’avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l’affaire Langévol, déjà
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré,
+d’actes, de pièces de toute nature s’étendit devant les yeux de l’homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé
+par lui, Sharp, dans l’intérêt de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, à lui Sharp, presque autant d’honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves à l’appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l’apparence de droits -- « apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient
+pas à un bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient
+aussi, en cette occasion, des droits d’ordre différent, mais bien plus
+impérieux, à la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l’homme d’affaires. Il lui mit sur ce point l’esprit en
+repos, sans toutefois rien préciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d’examiner son affaire à
+loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n’était plus
+question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu’il n’avait aucun titre suffisant
+à faire valoir sur l’héritage de la Bégum, mais persuadé cependant
+qu’une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu’elle
+était toujours méritoire, ne pouvait, s’il savait bien s’y prendre, que
+tourner à l’avantage de la première.
+
+L’important était de tâter l’opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche
+télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant français dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s’étonna Mr. Sharp
+l’incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+déclara en toute loyauté qu’en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d’une grand-tante élevée
+par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait
+mariée en Allemagne. Il ne savait d’ailleurs ni le nom ni le degré
+précis de parenté de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées
+dans des cartons qu’il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et
+les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la
+vérité, on n’était pas obligé de faire à la partie adverse l’aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et
+qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la
+vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption...
+D’autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des
+archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de
+pièces authentiques, ne craindrait pas d’en inventer d’imaginaires. Il
+fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n’assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de
+terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant
+considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et
+épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre
+avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
+Chancellerie et ne s’était terminé que faute de fonds : intérêts et
+capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports,
+procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il
+s’arrêterait. Sans accepter pour parole d’évangile tout ce qu’il
+entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme
+un voyageur penché à l’avant d’un navire voit le port où il croyait
+entrer s’éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
+se disait qu’il n’était pas impossible que cette fortune, tout à
+l’heure si proche et d’un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer
+à l’état gazeux et s’évanouir !
+
+« Enfin que faire ? » demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C’était difficile à déterminer. Plus difficile
+encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s’arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente
+justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d’autant plus
+sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques années d’être en possession de cet héritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans
+sa confiance et convaincu qu’il allait, ou falloir entamer une série
+d’interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d’en éprouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé
+son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n’avait jamais
+entendu parler d’une Thérèse Langévol, contestait formellement
+l’existence d’une branche allemande de la famille et se refusait à
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s’il croyait ses droits bien établis,
+qu’à « plaider ». Mr. Sharp, qui n’apportait en cette affaire qu’un
+désintéressement absolu, une véritable curiosité d’amateur, n’avait
+certes pas l’intention de l’en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en était ravi. S’il n’avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement
+jusqu’à lui indiquer un de ses confrères, qu’il pût charger de ses
+intérêts... Et certes le choix avait de l’importance ! La carrière
+légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+« Si le docteur français voulait s’arranger, combien cela coûterait-il
+? » demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l’étourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu déconcerté par cette façon d’agir. Il représenta à Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu’on n’en
+pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses
+afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt
+à une transaction.
+
+« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.
+
+-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j’aimerais savoir à quoi m’en
+tenir. »
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le
+solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillité s’il avait quelques nouvelles sérieuses à
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l’informa
+qu’un examen sérieux l’avait convaincu que le mieux serait peut-être de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce
+prétendant nouveau. C’était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors
+eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre à régler rapidement cette affaire, qu’il considérait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s’était si bien habitué depuis quelques jours à l’idée
+de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu’il subordonnait
+tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l’exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
+familier d’ailleurs avec les questions légales et financières, et sans
+être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché
+de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de
+passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte
+blanche à Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu’il voulait. Il était bien vrai qu’un
+autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d’entamer et de
+prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une
+grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n’était pas de ces gens qui font
+des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile
+d’opérer d’un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le
+saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée
+d’arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à
+l’un et à l’autre que la partie adverse ne voulait décidément rien
+entendre, et que, par surcroît, il était question d’un troisième
+candidat alléché par l’odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s’élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce
+n’était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l’hameçon, tant
+il craignait qu’au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
+casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu.
+Dès le premier jour, comme il l’avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s’épargner les ennuis d’un procès, avait été prêt
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l’expression célèbre, était arrivé, ou que, dans
+son langage moins noble, son client était « cuit à point », il
+démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate.
+
+Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que
+l’excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu’il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu’à signer, il
+aurait voté par-dessus le marché des statues d’or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer
+de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s’était rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s’assurer en frémissant
+qu’avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
+terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d’un partage
+égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent
+mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement
+définitif, aussitôt après l’accomplissement des formalités légales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo-
+saxonne, cette étonnante affaire.
+
+On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur
+Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : «
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n’y a encore que nous !... »
+
+La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un
+pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en
+effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d’accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n’aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville française dans des conditions d’hygiène morale et physique
+propres à développer toutes les qualités de la race et à former de
+jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la
+loi de progrès qui décrétait l’effondrement de la race latine, son
+asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être
+tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de
+réalisation, à plus forte raison si l’on pouvait croire à son succès.
+Il appartenait donc à tout Saxon, dans l’intérêt de l’ordre général et
+pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s’il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie à l’Université d’Iéna, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était
+prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était
+clair enfin qu’il était particulièrement désigné par la grande force
+constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces
+pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été
+arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu’un jour
+les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du
+docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait
+celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur.
+C’était l’instrument qu’il lui fallait.
+
+D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ;
+il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland.
+Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu’ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà
+l’implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international
+d’Hygiène et en suivit assidûment les séances. C’est au sortir de cette
+assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- même, l’entendirent un jour faire cette déclaration :
+qu’il s’élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.
+
+« J’espère, ajouta-t-il, que l’expérience que nous ferons sur elle
+servira d’exemple au monde ! »
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d’amour qu’il fût pour l’humanité,
+n’en était pas à avoir besoin d’apprendre que tous ses semblables ne
+méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu’aucune menace ne
+devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
+l’inviter à l’aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+« Nous aurons besoin d’hommes forts et énergiques, de savants actifs,
+non seulement pour édifier, mais pour nous défendre », Marcel lui
+répondit :
+
+« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d’Alsacien me donne le droit
+de m’occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout
+dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques
+années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin
+comme de près, je n’aurai qu’une pensée : travailler pour vous, et, par
+conséquent, servir la France. »
+
+V LA CITE DE L’ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l’héritage
+de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est
+transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l’Oregon, à dix lieues
+du littoral du Pacifique. Là s’étend un district vague encore, mal
+délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse américaine.
+
+Suisse, en effet, si l’on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui
+séparent de longues chaînes de hauteurs, l’aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris à vol d’oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce
+n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins
+séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits
+de la nature, il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol
+soit machiné comme les dessous d’un théâtre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un moment à l’autre
+s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s’enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de
+scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté
+par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
+gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan éteint. L’air est
+chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
+mémoire d’homme on n’y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s’ouvre, entre deux chaînes de collines
+maigres, ce qu’on appelait jusqu’en 1871 le « désert rouge », à cause
+de la couleur du sol, tout imprégné d’oxydes de fer, et ce qu’on
+appelle maintenant Stahlfield, « le champ d’acier ».
+
+Qu’on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol
+sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque
+ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n’avait rien fait ; mais l’homme a déployé tout
+à coup une énergie et une vigueur sans égales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
+inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse
+sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
+percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
+d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
+d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la
+propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie
+d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand
+travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse
+et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l’Allemagne.
+
+Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une
+ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de
+terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
+écrasante supériorité une célébrité universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu’aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le
+réaliser. En France, on obtient des lingots d’acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d’acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
+demandez-lui un canon d’un poids quelconque et d’une puissance quelle
+qu’elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les délais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n’aient fait que le mettre en appétit.
+
+En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se
+détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt
+semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des
+légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de
+sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot.
+
+Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin écarté de l’Amérique septentrionale, entouré de déserts,
+isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles
+des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la
+république des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous
+n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée,
+signée et paraphée.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à
+l’auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C’était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la
+mode des pionniers américains, d’une vareuse lâche, d’une chemise de
+laine sans col et d’un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était
+imprégnée, et marchait d’un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprimée et fut aussitôt admis.
+
+« Votre ordre porte l’adresse du contremaître Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous
+présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous
+entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où
+le nouveau venu s’éloignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et
+s’engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé,
+sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
+d’abord la double ligne d’un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cité de l’Acier.
+
+C’était celle d’une circonférence dont les secteurs, limités en guise
+de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants
+les uns des autres, quoique enveloppés d’un mur et d’un fossé communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du
+chemin, en face d’une porte monumentale que surmontait la même lettre
+sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d’avoir affaire à un soldat, il se trouvait en
+présence d’un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée.
+
+L’invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+« Tout droit. Neuvième rue à gauche. »
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était
+l’axe. De chaque côté s’allongeaient à angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments
+gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était
+sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l’atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du
+contremaître Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L’âge ne fait rien, répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et
+j’ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis
+vous montrer les certificats sur la présentation desquels j’ai été
+engagé à New York par le chef du personnel. »
+
+Le jeune homme parlait l’allemand non sans facilité, mais avec un léger
+accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître.
+
+« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en règle. »
+
+Il tira d’un portefeuille de cuir et montra au contremaître un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+« C’est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous
+désigner votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement
+de documents officiels.
+
+Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu’il copia sur
+la feuille d’engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom
+portant le numéro 57938, et ajouta :
+
+« Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures,
+présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l’enceinte
+extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre
+numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l’atelier
+et qui n’est ouvert qu’à cet instant.
+
+-- Je connais le système... Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l’extérieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas à la cantine de l’atelier pour un prix très
+modéré. Votre salaire est d’un dollar par jour en débutant. Il
+s’accroît d’un vingtième par trimestre... L’expulsion est la seule
+peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par
+l’ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement...
+Commencez-vous aujourd’hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu’une demi-journée », fit observer le contremaître en
+guidant Schwartz vers une galerie intérieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et
+pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d’une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d’un coup d’oeil, ne put
+retenir un mouvement d’admiration professionnelle.
+
+De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d’énormes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre
+qu’elles transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées
+d’autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque rangée.
+
+A l’une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des
+trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l’autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transformée en acier.
+
+L’opération du « puddlage » a pour but d’effectuer cette
+métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d’un long crochet
+de fer, s’y livraient avec activité.
+
+Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d’un revêtement de
+scories, y étaient d’abord portés à une température élevée. Pour
+obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt
+qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l’acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
+congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
+métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les
+scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre
+boules ou « loupes » spongieuses, qu’il livrait, une à une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C’est dans l’axe même de la halle que se poursuivait l’opération. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d’une chaudière verticale logée dans la
+cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap
+de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de
+cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme
+masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont
+elle s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et
+d’éclaboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois réchauffée, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes
+rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une
+température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l’oeil fixé sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu’il était capable de le
+supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d’athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commença à manoeuvrer.
+
+Voyant qu’il s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne
+tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage,
+soit qu’il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel
+qu’exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las
+et défaillant. Défaillant au point que le chef d’équipe s’en aperçut.
+
+« Vous n’êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu’on ne vous accordera pas plus tard. » Schwartz protesta. Ce n’était
+qu’une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d’équipe n’en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immédiatement appelé chez l’ingénieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d’un
+ton inquisitorial :
+
+« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? »
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+« Je vois bien qu’il faut l’avouer, dit-il. J’étais employé à la
+coulée, et c’est dans l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l’ingénieur en haussant les
+épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu’un homme de
+trente-cinq ne fait qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J’étais depuis deux mois à la première classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! »
+
+L’ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une
+dépêche et dit :
+
+« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l’ingénieur en chef. Il est prévenu. »
+
+Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur
+K l’accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé,
+accepté, adressé à un chef d’atelier, qui l’introduisit dans une salle
+de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.
+
+« Ce n’est qu’une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui
+dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis
+aux halles de coulée de gros canons. »
+
+La « petite » galerie n’en avait pas moins cent cinquante mètres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l’estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.
+
+Les moules destinés à recevoir l’acier en fusion étaient allongés dans
+l’axe de la galerie, au fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de
+la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à
+volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces
+énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d’acier fondu, à l’autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Près de chaque moule, un homme armé d’une tige en fer surveillait la
+température à l’état de la fusion dans les creusets.
+
+Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient
+portés là à un degré singulier de perfection.
+
+Le moment venu d’opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le
+signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d’un pas égal et
+rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les
+épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier armé d’un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde
+en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de
+tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre
+réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir, placée directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt,
+un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince, était suspendu à la barre
+de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet
+commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et
+brûlant.
+
+Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée
+fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours
+agissaient successivement de même.
+
+La précision était si extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par
+le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d’un
+mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l’habitude et la puissance d’une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt
+accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d’équipe, à la fin
+de la journée, lui promit même un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et
+de l’enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à
+l’auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant
+bientôt à un groupe d’habitations qu’il avait remarquées dans la
+matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui
+« recevait des pensionnaires ».
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la
+recherche d’une brasserie. Il s’enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d’acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, à la lueur d’une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta
+les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce
+qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une
+langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+« 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n’y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n’est, bien entendu, le choix de deux
+températures différentes et relativement basses pour la première
+chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff.
+Quant à la coulée, elle s’opère suivant le procédé Krupp, mais avec une
+égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment
+musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les
+succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de
+minerai que j’ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément
+très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non
+plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout
+mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de pureté parfaite. Mais
+c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour
+être en possession de tous les éléments du problème, qu’à déterminer la
+composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs
+convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme
+central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze,
+lorsqu’il est entré en possession de son héritage ? »
+
+Sur ces points d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée,
+se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l’être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait
+être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se
+succédaient en cadence et faisaient :
+
+« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »
+
+Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorbé dans la solution d’un problème difficile.
+
+« Ah ! s’écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s’en mêlerait, je
+découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu’il peut
+méditer contre France-Ville ! »
+
+Schwartz s’endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu’il l’avait quittée, fût devenue une jeune
+demoiselle. Ce phénomène s’explique aisément par les lois ordinaires de
+l’association des idées : l’idée du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt
+Marcel Bruckmann, s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée,
+il ne s’en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l’excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l’hospitalité à Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d’un mineur tué
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L’usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le
+mince produit d’une chambre meublée et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garçon Carl.
+
+Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d’air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en
+forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à
+bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu’il
+pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît
+une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé
+de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+auprès de sa porte d’air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu’il
+sortait du puits, son aspect n’était pas précisément celui d’un jeune
+« gommeux ». Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un
+ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d’eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de
+gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu’elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu’au
+soir, elle ne se lassait pas d’admirer son garçon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n’était pas plus
+laid qu’un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien à son teint d’une blancheur excessive ; mais sa taille
+était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anémique qu’une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé
+une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique.
+
+Au moral, c’était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel,
+l’habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté
+vaincue donnent à tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur était de s’asseoir auprès de sa mère, à la table
+carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d’insectes affreux qu’il rapportait des entrailles
+de la terre. L’atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et
+de flocons amorphes. C’est ce que l’ingénieur Maulesmulhe, amoureux
+d’entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour
+chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen.
+Perspective dorée, qui avait d’abord amené le garçonnet à explorer avec
+soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c’était pour son propre compte
+qu’il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s’il fallait l’en
+croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu’avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l’écurie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n’avait jamais revu la lumière du jour. Il
+était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche,
+en traînant son wagon, sans jamais se tromper d’un pas ! Comme il
+s’arrêtait à point devant les portes d’air, afin de laisser l’espace
+nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+« Je vous assure, mère, qu’il me donne réellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j’avance ma tête auprès de
+lui, disait Carl. Et c’est très commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s’il est nuit ou jour, soir ou matin ! »
+
+Ainsi bavardait l’enfant, et dame Bauer l’écoutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l’affection que lui
+portait son garçon, et ne manquait guère, à l’occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n’aurait-elle pas donné pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter
+l’emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l’encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après
+l’explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d’où
+son mari n’était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de
+cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans
+laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues
+aux poulies d’acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment
+de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s’était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme
+corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du
+gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+était familière avec le bruit et l’activité de cette porte infernale !
+Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus à la tâche !
+
+Ce qu’elle n’avait pu voir et ce qu’elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c’est ce qui se passait, lorsque la benne s’était
+engloutie, emportant la grappe humaine d’ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s’éloigner dans la profondeur,
+s’affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui
+s’enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s’empresser de
+mettre pied à terre !
+
+Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l’un à
+droite, l’autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les
+piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu’il s’agit d’attaquer ; les remblayeurs s’occupant
+à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont
+été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies,
+posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent
+à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par
+la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !...
+
+Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une
+armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de
+leurs lampes de sûreté !...
+
+Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu’elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la
+bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait à l’écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d’avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait à son tour le petit dîner froid qu’on lui descendait de
+là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s’endormait sur la litière de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl !
+
+« Savez-vous, mère, ce que m’a dit hier M. l’ingénieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d’arithmétique
+qu’il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne
+d’arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+paraît qu’on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort à faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s’écriait dame Bauer enchantée, M. l’ingénieur
+Maulesmulhe a dit cela ! »
+
+Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des
+galeries, tandis que l’ingénieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l’oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de
+la percée.
+
+« Malheureusement, reprit Carl, je n’ai personne pour m’expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j’ai bien peur de mal
+répondre ! »
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla
+de la conversation pour dire à l’enfant :
+
+« Si tu veux m’indiquer ce qui t’embarrasse, je pourrai peut-être te
+l’expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité.
+
+-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n’apprenne rien aux
+cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est
+très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! »
+
+Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s’installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui
+l’arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté,
+que Carl, émerveillé, n’y trouva plus la moindre difficulté.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d’affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas
+tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe.
+Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs,
+après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur
+Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides,
+que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à
+l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je
+dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait
+“hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de
+l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. »
+
+Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl
+aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une
+réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne
+sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était
+pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine
+si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour
+férié, à la gueule du puits.
+
+« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda
+Marcel à ce fonctionnaire.
+
+L’homme consulta sa liste et secoua la tête.
+
+« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit
+affleurer au nord, n’est pas encore achevée.
+
+-- Alors, le garçon est en bas ?
+
+-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m’informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d’accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s’y trouve... »
+
+Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l’inquiétude de Marcel.
+
+« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il.
+
+Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer
+du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+
+Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec
+les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux,
+construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer
+impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable.
+
+Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la
+benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés
+par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux
+yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se
+décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. »
+
+On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et
+paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une
+étrille, son livre d’arithmétique.
+
+Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle
+preuve que l’enfant devait être dans la mine.
+
+« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais
+c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries
+d’exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir !
+répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! »
+
+Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On
+appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui
+lui avaient été dévolues.
+
+En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un
+appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait
+avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région
+pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails
+avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement
+de la couche exploitable, répondit le contremaître.
+
+-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher !
+» reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en
+effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis
+quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arrêtant, leur dit :
+
+« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?
+
+-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi
+étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.
+
+-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. »
+
+Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s’éteignit aussitôt.
+
+« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous
+poursuivrons seuls la recherche. »
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun
+entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince
+sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air
+des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès.
+Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au
+loin dans l’ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le
+pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et
+avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort
+remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n°
+41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à
+l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires
+d’une forte proportion d’acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait
+exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente
+le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprimé à son adresse :
+
+« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau
+du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d’extérieur. »
+
+« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! »
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que
+l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette
+enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés
+y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies
+maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels
+à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages
+mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel
+savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait
+parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n’avait jamais franchi la porte A.
+
+C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime
+qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les
+précautions étaient des plus sévères.
+
+Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme
+gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un
+couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre
+intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps.
+
+Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques
+chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de
+tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par
+de hautes fenêtres à vitres dépolies.
+
+Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent
+dans la salle.
+
+« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous
+allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la
+division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? »
+
+Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve.
+
+Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses.
+Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes,
+aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en
+rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses
+démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il
+l’avait apprise.
+
+« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C’était ma meilleure partie.
+
+-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable !
+dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... »
+
+Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils
+furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention
+promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du
+directeur général.
+
+« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division
+des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre
+aux conditions du règlement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre
+engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous
+êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous
+les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé
+aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un
+avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous
+engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie
+comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. »
+
+« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.
+
+Puis, il répondit très simplement :
+
+« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur
+au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez
+mon hôtesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. »
+
+« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré
+! On n’aurait eu qu’à les trouver !... »
+
+Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au
+quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une première idée de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru
+d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie
+automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et
+faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un
+salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient
+obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à
+des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet
+étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et
+à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de
+fer.
+
+L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps
+et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès
+extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les
+maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement
+général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le
+plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui
+qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience
+avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus
+marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de
+la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin
+de compte.
+
+Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de
+diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était
+attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre
+aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En
+pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La
+division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son
+étau.
+
+Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus
+sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer.
+Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur
+l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée
+par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que
+l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie
+et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était
+fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était
+d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de
+guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt
+à l’Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa
+tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il
+avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de
+lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ;
+Jamais un ensemble !
+
+N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait
+où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la
+race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses
+menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour
+but en étaient une preuve.
+
+Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se
+renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris
+l’informa que le directeur général avait à lui parler.
+
+« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de
+lieutenant. »
+
+Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet
+logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission
+tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir
+l’expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. »
+
+Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il
+s’était juré d’atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait
+encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus
+imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans
+transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond
+d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les
+descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus
+élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en
+formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi
+tropicale que la végétation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui
+produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupéfait.
+
+Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses,
+et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient
+l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il
+prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente
+insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une
+majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un
+grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du
+Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée
+rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le
+degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un
+véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un
+salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une
+chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit
+froidement et simplement :
+
+« Vous êtes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines à vapeur ?
+
+-- On ne m’a jamais demandé autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. »
+
+Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employé.
+
+« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! »
+
+Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop
+révoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous
+deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un
+collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour
+ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données
+théoriques.
+
+Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les
+branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond.
+
+Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est
+que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son
+terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme
+immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il
+s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté
+spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que
+possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à
+l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile
+à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec
+exaltation.
+
+Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir
+trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :
+
+« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez
+demandé.
+
+-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable,
+laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
+après un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! »
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître »
+supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.
+
+« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il
+parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+« dominos » de sa mâchoire.
+
+D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !...
+Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui,
+Schultze, avait su créer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq
+mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup
+plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons
+étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment
+vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.
+
+C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse
+américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède
+qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en
+rosée au lieu de tomber en flocons.
+
+« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas
+lassé de son mets favori.
+
+-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous
+les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve
+qu’il méditait.
+
+« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera
+véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier.
+Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre
+une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées
+nous saurons faire autour du globe ! »
+
+Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment
+quotidien de complète béatitude.
+
+« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup à cette conquête !
+
+-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conquête du monde par les Allemands. »
+
+L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.
+
+« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de
+connaître les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut
+deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont
+donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il
+faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. »
+
+Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être
+allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli
+étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils
+n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement
+à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les
+proportions et la portée de nos pièces !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En
+vérité ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux,
+soyez-en sûr ! »
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient.
+
+Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze,
+être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
+fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
+parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on
+manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !...
+Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur
+blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
+bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible
+d’endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :
+
+« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d’invention ! »
+
+Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
+violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
+l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
+secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
+et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
+rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un
+passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied
+même de la Tour du Taureau.
+
+Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
+apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
+selon des règles déterminées.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
+s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier.
+
+« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le
+trajet.
+
+C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
+sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
+aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
+rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
+compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler
+le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
+de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
+position première.
+
+« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
+plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa portée ?
+
+-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus
+que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un
+projectile à la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
+d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes
+secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
+acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
+d’usage !
+
+-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il coûterait cher !
+
+-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce !
+
+-- Un coup d’un million !...
+
+-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! » s’écria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée
+d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie,
+mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
+perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention !
+
+-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
+vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! »
+
+Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
+certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
+pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos
+obus », dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
+ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes
+de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus
+extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les
+rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier
+boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un
+bouton de percussion.
+
+Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre.
+
+« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
+diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de
+même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
+verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
+pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
+l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux.
+Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans
+toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de
+gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps
+congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
+calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
+les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est
+supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
+septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente
+d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la
+fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
+rien que des morts ! »
+
+Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
+de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
+feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
+toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
+atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
+électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique
+aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an
+dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un
+petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première
+inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
+curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un
+quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
+debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
+l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un
+océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un
+cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. »
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en
+abuser.
+
+« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion.
+Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
+hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! »
+
+L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
+peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un
+bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
+l’eût interrompue par cette observation :
+
+« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est
+du temps et de l’argent.
+
+-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
+
+Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il
+disait !
+
+« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est
+pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
+destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
+à dix lieues !...
+
+-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
+canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
+les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
+chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance
+dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant
+peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à
+terre ! »
+
+Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée !
+
+-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
+Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
+cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce
+coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les
+foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
+du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! »
+
+Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils
+cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus
+magnifique champ d’expériences. »
+
+Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre.
+
+« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y
+a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y
+soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens
+qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà
+pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
+mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. »
+
+Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus à le ramener.
+
+Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
+secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.
+
+De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied :
+
+« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. »
+
+Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+dureté métallique.
+
+« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?
+
+-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.
+
+-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. »
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé.
+
+« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? »
+
+Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
+porte de la salle.
+
+« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. »
+
+Marcel ne répondit pas.
+
+« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès
+pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie
+d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime
+tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
+regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait
+entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
+auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre
+prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de
+dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible !
+Je n’y puis rien changer. »
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
+l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne
+se donna-t-il même pas la peine de protester.
+
+« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
+matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. »
+
+Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
+sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.
+
+Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse
+et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
+tous ceux qu’il aimait !
+
+« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! »
+
+IX « P.P.C. »
+
+La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d’existence étaient maintenant comptées, et qui
+voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller,
+ainsi que l’avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne
+parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+« Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt,
+comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu’à eux, leur crier
+: “Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !” »
+
+Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu’il ait
+exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu’il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu’il peut
+d’un seul coup en incendier une partie considérable ! C’est un engin
+effroyable qu’il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu’
+ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la
+seconde ! Mais c’est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n’éclate pas au premier coup !... Et il n’éclatera pas, car
+il est fait d’un métal dont la résistance à l’éclatement est presque
+infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+précision mathématique, et, comme il l’a dit, l’obus ira tomber sur le
+centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants !
+
+Marcel n’avait pas fermé l’oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s’était vainement étendu pendant toute cette
+insomnie fiévreuse.
+
+« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m’épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l’emportant sur l’inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec
+quelque inhalation d’acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu’il a à
+discrétion ? N’emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l’état liquide tel
+qu’il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l’état
+gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la
+place de “moi”, de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu’une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah !
+le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s’il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+
+En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu’il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extrême surprise, la porte s’ouvrit, et il put descendre, comme
+d’habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener.
+
+« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C’est déjà quelque chose ! » Seulement, à
+peine Marcel fut-il dehors, qu’il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux
+personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt
+préhistoriques, d’Arminius et de Sigimer.
+
+Il s’était déjà demandé plus d’une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces
+rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C’étaient les exécuteurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre,
+emboîtaient le pas derrière lui s’il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n’avait obtenu en réponse que
+des regards féroces. Même l’offre d’un verre de bière, qu’il avait
+quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après
+quinze heures d’observation, il ne leur connaissait qu’un vice -- un
+seul --, la pipe, qu’ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l’exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l’imaginer, mais il
+s’était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce
+qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s’y prendre ?
+
+Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir
+deux balles dans la tête. En admettant qu’il fût manqué, il se trouvait
+au centre même d’une triple ligne fortifiée, bordée d’un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l’ancien élève de l’Ecole centrale s’était
+correctement posé le problème en mathématicien.
+
+« Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents.
+Il s’agit d’abord, pour cet homme, d’échapper à la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d’une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... »
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+à une impossibilité.
+
+Enfin, l’extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d
+invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile à dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s’arrêtèrent, au bord d’un parterre, sur un arbuste
+dont l’aspect le frappa.
+
+C’était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes,
+ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n’avait jamais fait de botanique qu’en amateur, crut
+pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de
+la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s’était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagné d’un commencement de nausées 1’avertit bientôt qu’il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c’est-à-dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flânant, il arriva jusqu’au petit lac artificiel qui
+s’étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l’une de ses
+extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+« Où donc se dégage l’eau de cette cascade ? » se demanda Marcel.
+
+C’était d’abord dans le lit d’une petite rivière, qui, après avoir
+décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence,
+la rivière s’échappait en l’emplissant à travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n’était pas une porte
+cochère évidemment, mais c’était une porte.
+
+« Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout
+d’abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n’a rien ! Les limes n’ont pas été inventées pour
+roder les bouchons, et il y en a d’excellentes dans le laboratoire ! »
+répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu’on
+appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être,
+mais qu’il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l’arbuste à fleurs rouges, il en
+détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+écraser, et les mêla à son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se
+réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu’il ne voyait plus, qu’il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce
+projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu’au projet de
+détruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l’un pour son usage personnel, l’autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but était simplement d’éveiller la
+curiosité d’Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu’ils étaient,
+ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l’arbuste dont il
+cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que
+ce mélange communiquait au tabac.
+
+Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi
+dire mécaniquement.
+
+Dès le sixième jour -- c’était la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derrière lui du coin de l’oeil, sans avoir l’air
+d’y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s’assura qu’ils les faisaient sécher à la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à
+l’avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d’endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n’était pas assez d’échapper à leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la
+masse d’eau qui s’y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs
+kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l’avait imaginé. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie,
+déjà condamnée, était fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l’heure du souper, puis l’heure de la
+dernière promenade. L’inséparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément
+vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n’était autre que
+l’atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se
+mit à la fumer.
+
+Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes,
+s’installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des
+bouffées énormes.
+
+L’effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons
+bâillaient et s’étiraient à l’envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs
+têtes se renversèrent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulèrent à terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu’un été perpétuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n’attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d’exister.
+
+Marcel s’était précipité dans l’atelier des modèles. Cette vaste salle
+renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d’épuisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+là pour plusieurs millions de chefs-d’oeuvre. C’étaient les modèles en
+bois de tout ce qu’avait fabriqué l’usine Schultze depuis sa fondation,
+et l’on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d’obus,
+n’y manquaient pas.
+
+La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu’il allait
+préparer son suprême plan d’évasion, il voulait anéantir le musée des
+modèles de Stahlstadt. Ah ! s’il avait aussi pu détruire, avec la
+casemate et le canon qu’elle abritait, l’énorme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n’y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d’acier,
+propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d’outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu’il tira de
+sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle où étaient entassés des cartons d’épures et de
+légers modèles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant après, l’incendie, alimenté par toutes ces matières
+combustibles, projetait d’intenses flammes à travers les fenêtres de la
+salle. Aussitôt, la cloche d’alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité.
+C’était un déluge d’eau qu’elles déversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de
+l’éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l’édifice à la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l’on
+devait renoncer à tout espoir de s’en rendre maître. Le spectacle de
+cet incendie était grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme à l’assaut d’une ville. Il n’y avait pas,
+d’ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé
+dans le parc, et il était maintenant certain qu’il serait consumé tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu’on ne pourrait rien préserver du
+bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d’une voix éclatante :
+
+« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la
+vitrine du centre ! »
+
+Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par
+Schultze, et plus précieux pour lui qu’aucun des autres objets enfermés
+dans le musée.
+
+Mais, pour sauver ce modèle, il s’agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d’y rester ! Aussi,
+malgré l’appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l’appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se présenta alors.
+
+C’était Marcel.
+
+« J’irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s’écria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononcée contre vous !
+
+-- Je n’ai pas la prétention de m’y soustraire, mais d’arracher à la
+destruction ce précieux modèle !
+
+-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis,
+les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers.
+
+-- J’y compte bien », répondit Marcel.
+
+On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés
+en cas d’incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu’il avait tenté
+d’arracher à la mort le petit Carl, l’enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, chargé d’air sous une pression de plusieurs
+atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez,
+l’embouchure des tuyaux à sa bouche, il s’élança dans la fumée.
+
+« Enfin ! se dit-il. J’ai pour un quart d’heure d’air dans le
+réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! »
+
+On l’imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie,
+la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcinées, qui, par miracle, ne l’atteignirent pas, et, au
+moment où le toit s’effondrait au milieu d’un feu d’artifice
+d’étincelles, que le vent emportait jusqu’aux nuages, il s’échappait
+par une porte opposée qui s’ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu’au déversoir
+inconnu qui l’entraînait au-dehors de Stahlstadt, s’y plonger sans
+hésitation, ce fut pour Marcel l’affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d’eau qui mesurait
+sept à huit pieds de profondeur. Il n’avait pas besoin de s’orienter,
+car le courant le conduisait comme s’il eût tenu un fil d’Ariane. Il
+s’aperçut presque aussitôt qu’il était entré dans un étroit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier.
+
+« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là
+! Si je ne l’ai pas franchi en un quart d’heure, l’air me manquera, et
+je suis perdu ! »
+
+Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle.
+
+C’était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal.
+
+« Je devais le craindre ! » se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à
+scier le pêne à l’affleurement de la gâche.
+
+Cinq minutes de travail n’avaient pas encore détaché ce pêne. La grille
+restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu’avec une
+difficulté extrême. L’air, très raréfié dans le réservoir, ne lui
+arrivait qu’en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout
+indiquait qu’une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de
+ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé !
+
+A ce moment, la scie lui échappa.
+
+« Dieu ne peut être contre moi ! » pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le suprême instinct de la conservation.
+
+La grille s’ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta
+l’infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s’épuisait à
+aspirer les dernières molécules d’air du réservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans
+l’édifice entièrement dévoré par l’incendie, ils ne trouvèrent ni parmi
+les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d’un être
+humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été
+victime de son dévouement. Cela n’étonnait pas ceux qui l’avaient connu
+dans les ateliers de l’usine.
+
+Le modèle si précieux n’avait donc pas pu être sauvé, mais l’homme qui
+possédait les secrets du Roi de l’Acier était mort.
+
+« Le Ciel m’est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c’est une économie de
+dix mille dollars ! »
+
+Et ce fut toute l’oraison funèbre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L’_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l’époque à laquelle se passaient les événements qui ont
+été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée
+_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l’article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les
+délicats de l’Empire germanique, peut-être parce qu’il ne prétendait
+étudier cette cité qu’à un point de vue exclusivement matériel.
+
+« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire
+qui s’est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande
+république américaine, grâce à la proportion considérable d’émigrants
+que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une
+succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est
+véritablement celle d’une cité appelée France-Ville, dont l’idée même
+n’existait pas il y a cinq ans, aujourd’hui florissante et subitement
+arrivée au plus haut degré de prospérité.
+
+« Cette merveilleuse cité s’est élevée comme par enchantement sur la
+rive embaumée du Pacifique. Nous n’examinerons pas si, comme on
+l’assure, le plan primitif et l’idée première de cette entreprise
+appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d’une parenté
+éloignée avec notre illustre Roi de l’Acier. Même, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d’un héritage considérable, qui revenait
+légitimement à Herr Schultze, n’a pas été étrangère à la fondation de
+France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+être certain de trouver une semence germanique ; c’est une vérité que
+nous sommes fiers de constater à l’occasion. Mais, quoi qu’il en soit,
+nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette
+végétation spontanée d’une cité modèle.
+
+« Qu’on n’en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent
+Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d’arbres de l’Ancien et du Nouveau Monde, même ce
+monument généreux de la science géographique appliquée à l’art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place où s’élève maintenant la cité nouvelle s’étendait encore, il y a
+cinq ans, une lande déserte. C’est le point exact indiqué sur la carte
+par le 43e degré 11′ 3″ de latitude nord, et le 124e degré 41′ 17″ de
+longitude à l’ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l’océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d’Oregon, Amérique septentrionale.
+
+« L’emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et
+choisi entre un grand nombre d’autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont déterminé l’adoption, on fait valoir spécialement sa
+latitude tempérée dans l’hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d’une république
+fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux
+que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de
+rentrer après un certain nombre d’années dans l’Union ; -- sa situation
+sur l’Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la
+proximité d’une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du
+nord, du midi et de l’est, en laissant à la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l’atmosphère de la cité, -- la possession d’une petite
+rivière dont l’eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes
+répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la
+mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées
+et formé par un long promontoire recourbé en crochet.
+
+« On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de
+belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fièvre de 1’or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les pépites étaient petites et rares.
+
+« Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études
+sérieuses et approfondies, n’avait d’ailleurs pris que peu de jours et
+n’avait pas nécessité d’expédition spéciale. La science du globe est
+maintenant assez avancée pour qu’on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts
+et précis.
+
+« Ce point décidé, deux commissaires du comité d’organisation ont pris
+à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours
+à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé
+un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné.
+
+« S’entendre avec la législature d’Oregon, obtenir une concession de
+terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits réels ou supposés, tout cela n’a pas pris plus d’un mois.
+
+« En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné,
+sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l’oeuvre.
+Des affiches placardées dans tout l’Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une
+réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+même été inutile d’adopter le procédé de publicité en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu’une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi
+que l’affluence des coolies chinois dans l’Amérique occidentale jetait
+à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires.
+Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens
+d’existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences
+sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur
+rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait
+leur être payé qu’après l’achèvement des travaux, et à des vivres en
+nature distribués par l’administration municipale. On évita ainsi le
+désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces
+grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé
+toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s’engager, en le touchant, à ne
+plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d’une
+population jaune, qui n’aurait pas manqué de modifier d’une manière
+assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs
+s’étant d’ailleurs réservé le droit d’accorder ou de refuser le permis
+de séjour, l’application de la mesure a été relativement aisée.
+
+« La première grande entreprise a été l’établissement d’un
+embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut
+soin d’éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent poussés avec une activité
+extraordinaire. Dès le mois d’avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu’à ce
+jour restés en Europe.
+
+« Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des
+habitations et des monuments publics avaient été arrêtés.
+
+« Ce n’étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières
+nouvelles du projet, l’industrie américaine s’était empressée d’inonder
+les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de
+construction. Les fondateurs n’avaient que l’embarras du choix. Ils
+décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices
+nationaux et pour l’ornementation générale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et
+de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d’une série de
+trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout,
+devaient former dans l’épaisseur de tous les murs des conduits ouverts
+à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l’air de circuler
+librement dans l’enveloppe extérieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l’idée générale du
+Bien-Etre, sont empruntées au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Société royale de Londres.] Cette disposition avait en
+même temps le précieux avantage d’amortir les sons et de procurer à
+chaque appartement une indépendance complète.
+
+« Le comité ne prétendait pas d’ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il était plutôt l’adversaire de cette uniformité
+fatigante et insipide ; il s’était contenté de poser un certain nombre
+de règles fixes, auxquelles les architectes étaient tenus de se plier :
+
+« 1° Chaque maison sera isolée dans un lot de terrain planté d’arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affectée à une seule famille.
+
+« 2° Aucune maison n’aura plus de deux étages ; l’air et la lumière ne
+doivent pas être accaparés par les uns au détriment des autres.
+
+« 3° Toutes les maisons seront en façade à dix mètres en arrière de la
+rue, dont elles seront séparées par une grille à hauteur d’appui.
+L’intervalle entre la grille et la façade sera aménagé en parterre.
+
+« 4° Les murs seront faits de briques tubulaires brevetées, conformes
+au modèle. Toute liberté est laissée aux architectes pour
+l’ornementation.
+
+« 5° Les toits seront en terrasses, légèrement inclinés dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bordés d’une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalisés pour
+l’écoulement immédiat des eaux de pluie.
+
+« 6° Toutes les maisons seront bâties sur une voûte de fondations,
+ouverte de tous côtés, et formant sous le premier plan d’habitation un
+sous-sol d’aération en même temps qu’une halle. Les conduits à eau et
+les décharges y seront à découvert, appliqués au pilier central de la
+voûte, de telle sorte qu’il soit toujours aisé d’en vérifier l’état,
+et, en cas d’incendie, d’avoir immédiatement l’eau nécessaire. L’aire
+de cette halle, élevée de cinq à six centimètres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sablée. Une porte et un escalier spécial la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions ménagères pourront s’opérer là sans blesser la
+vue ou l’odorat.
+
+« 7° Les cuisines, offices ou dépendances seront, contrairement à
+l’usage ordinaire, placés à l’étage supérieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+élévateur, mû par une force mécanique, qui sera, comme la lumière
+artificielle et l’eau, mise à prix réduit à la disposition des
+habitants, permettra aisément le transport de tous les fardeaux à cet
+étage.
+
+« 8° Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+précieux assemblés en mosaïques par d’habiles ébénistes, auraient tout
+à perdre à se cacher sous des lainages d’une propreté douteuse. Quant
+aux murs, revêtus de briques vernies, ils présentent aux yeux l’éclat
+et la variété des appartements intérieurs de Pompéi, avec un luxe de
+couleurs et de durée que le papier peint, chargé de ses mille poisons
+subtils, n’a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s’y mettre en embuscade.
+
+« 9° Chaque chambre à coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette pièce, où se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus aérée et en même temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu’au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d’un sommier à jours et d’un matelas de laine fréquemment
+battu, sont les seuls meubles nécessaires. Les édredons, couvre-pieds
+piqués et autres, alliés puissants des maladies épidémiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, légères et
+chaudes, faciles à blanchir, suffisent amplement à les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les étoffes susceptibles de fréquents
+lavages.
+
+« 10° Chaque pièce a sa cheminée chauffée, selon les goûts, au feu de
+bois ou de houille, mais à toute cheminée correspond une bouche d’appel
+d’air extérieur. Quant à la fumée, au lieu d’être expulsée par les
+toits, elle s’engage à travers des conduits souterrains qui l’appellent
+dans des fourneaux spéciaux, établis, aux frais de la ville, en arrière
+des maisons, à raison d’un fourneau pour deux cents habitants. Là, elle
+est dépouillée des particules de carbone qu’elle emporte, et déchargée
+à l’état incolore, à une hauteur de trente-cinq mètres, dans
+l’atmosphère.
+
+« Telles sont les dix règles fixes, imposées pour la construction de
+chaque habitation particulière.
+
+« Les dispositions générales ne sont pas moins soigneusement étudiées.
+
+« Et d’abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+régulier, de manière à pouvoir se prêter à tous les développements. Les
+rues, croisées à angles droits, sont tracées à distances égales, de
+largeur uniforme, plantées d’arbres et désignées par des numéros
+d’ordre.
+
+« De demi-kilomètre en demi-kilomètre, la rue, plus large d’un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et présente sur un de ses côtés
+une tranchée à découvert pour les tramways et chemins de fer
+métropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est réservé et
+orné de belles copies des chefs-d’oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+« Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+« Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il suffit, mais
+il est nécessaire de donner de bonnes références, d’être apte à exercer
+une profession utile ou libérale, dans l’industrie, les sciences ou les
+arts, de s’engager à observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n’y seraient pas tolérées.
+
+« Les édifices publics sont déjà en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathédrale, un certain nombre de chapelles, les musées, les
+bibliothèques, les écoles et les gymnases, aménagés avec un luxe et une
+entente des convenances hygiéniques véritablement dignes d’une grande
+cité.
+
+« Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l’âge de quatre
+ans à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue
+tous à une propreté si rigoureuse, qu’ils considèrent une tache sur
+leurs simples habits comme un déshonneur véritable.
+
+« Cette question de la propreté individuelle et collective est du
+reste la préoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, détruire et annuler aussitôt qu’ils sont
+formés les miasmes qui émanent constamment d’une agglomération humaine,
+telle est l’oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des égouts sont centralisés hors de la ville, traités par des
+procédés qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+« L’eau coule partout à flots. Les rues, pavées de bois bitumé, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d’une cour
+hollandaise. Les marchés alimentaires sont l’objet d’une surveillance
+incessante, et des peines sévères sont appliquées aux négociants qui
+osent spéculer sur la santé publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gâté, une viande avariée, un litre de lait sophistiqué, est tout
+simplement traité comme un empoisonneur qu’il est. Cette police
+sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes
+expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les
+écoles normales.
+
+« Leur juridiction s’étend jusqu’aux blanchisseries mêmes, toutes
+établies sur un grand pied, pourvues de machines à vapeur, de séchoirs
+artificiels et surtout de chambres désinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à
+fond, et un soin spécial est pris de ne jamais réunir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple précaution est d’un effet
+incalculable.
+
+« Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l’assistance à
+domicile est général, et ils sont réservés aux étrangers sans asile et
+à quelques cas exceptionnels. Il est à peine besoin d’ajouter que
+l’idée de faire d’un hôpital un édifice plus grand que tous les autres
+et d’entasser dans un même foyer d’infection sept à huit cents malades,
+n’a pu entrer dans la tête d’un fondateur de la cité modèle. Loin de
+chercher, par une étrange aberration, à réunir systématiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu’à les isoler. C’est
+leur intérêt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, même, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hôpitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l’accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particulière --, centralisés dans ces baraques légères, faites
+de bois de sapin, et qu’on brûle régulièrement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriquées de toutes pièces sur un modèle
+spécial, ont d’ailleurs l’avantage de pouvoir être transportées à
+volonté sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multipliées autant qu’il est nécessaire.
+
+« Une innovation ingénieuse, rattachée à ce service, est celle d’un
+corps de gardes-malades éprouvées, dressées spécialement à ce métier
+tout spécial, et tenues par l’administration centrale à la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+médecins les auxiliaires les plus précieux et les plus dévoués. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+nécessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d’empêcher la propagation de la maladie en même temps
+qu’elles soignent le malade.
+
+« On ne finirait pas si l’on voulait énumérer tous les
+perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit à son arrivée une petite brochure,
+où les principes les plus importants d’une vie réglée selon la science
+sont exposés dans un langage simple et clair.
+
+« Il y voit que l’équilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des nécessités de la santé ; que le travail et le repos sont également
+indispensables à ses organes ; que la fatigue est nécessaire à son
+cerveau comme à ses muscles ; que les neuf dixièmes des maladies sont
+dues à la contagion transmise par l’air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de “quarantaines”
+sanitaires. Eviter l’usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tâche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des légumes sains et simplement préparés, dormir régulièrement sept à
+huit heures par nuit, tel est l’ABC de la santé.
+
+« Partis des premiers principes posés par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement à parler de cette cité singulière comme
+d’une ville achevée. C’est qu’en effet, les premières maisons une fois
+bâties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visité le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore désert au mois de janvier 1872,
+l’emplacement choisi comptait déjà six mille maisons en 1873. Il en
+possédait neuf mille et tous ses édifices au complet en 1874.
+
+« Il faut dire que la spéculation a eu sa part dans ce succès inouï.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au début,
+les maisons étaient livrées à des prix très modérés et louées à des
+conditions très modestes. L’absence de tout octroi, l’indépendance
+politique de ce petit territoire isolé, l’attrait de la nouveauté, la
+douceur du climat ont contribué à appeler l’émigration. A l’heure qu’il
+est, France-Ville compte près de cent mille habitants.
+
+« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intéresser, c’est que
+l’expérience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalité annuelle, dans les villes les plus favorisées de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n’est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, à France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernières années n’est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite épidémie de fièvre paludéenne qui a signalé la
+première campagne. Celui de l’an dernier, pris séparément, n’est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : à quelques
+exceptions près, toutes les morts actuellement enregistrées ont été
+dues à des affections spécifiques et la plupart héréditaires. Les
+maladies accidentelles ont été à la fois infiniment plus rares, plus
+limitées et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+épidémies proprement dites, on n’en a point vu.
+
+« Les développements de cette tentative seront intéressants à suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l’influence d’un régime
+aussi scientifique sur toute la durée d’une génération, à plus forte
+raison de plusieurs générations, ne pourrait pas amortir les
+prédispositions morbides héréditaires.
+
+« “Il n’est assurément pas outrecuidant de l’espérer, a écrit un des
+fondateurs de cette étonnante agglomération, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du résultat ! Les hommes vivant jusqu’à quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! ”
+
+« Un tel rêve a de quoi séduire !
+
+« S’il nous est permis, toutefois, d’exprimer notre opinion sincère,
+nous n’avons qu’une foi médiocre dans le succès définitif de
+l’expérience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d’un comité où l’élément latin
+domine et dont l’élément germanique a été systématiquement exclu. C’est
+là un fâcheux symptôme. Depuis que le monde existe, il ne s’est rien
+fait de durable que par l’Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+définitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu déblayer le
+terrain, élucider quelques points spéciaux ; mais ce n’est pas encore
+sur ce point de l’Amérique, c’est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s’élever un jour la vraie cité modèle. »
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l’instant fixé par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l’effroyable danger
+qui les menaçait.
+
+Il était sept heures du soir.
+
+Cachée dans d’épais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cité
+s’allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et présentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arrosées avec soin, rafraîchies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus animé.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes à la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L’air était tiède, le ciel
+bleu comme la mer, qu’on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait été frappé de l’air de
+santé des habitants, de l’activité qui régnait dans les rues. On
+fermait justement les académies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliothèque, qui étaient réunies dans le même quartier et où
+d’excellents cours publics étaient organisés par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait à chaque élève de s’approprier à lui
+seul tout le fruit de la leçon. La foule, sortant de ces
+établissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d’impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L’aspect général était tout de calme et de satisfaction.
+
+C’était non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bâti sa demeure. Là, tout d’abord -- car cette
+maison fut construite une des premières --, le docteur était venu
+s’établir définitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvisé, avait voulu rester à Paris, mais il
+n’avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s’étaient presque perdus de vue depuis l’époque où ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+émigré avec sa femme et sa fille à la côte de l’Oregon, Octave était
+resté maître de lui-même. Il avait bientôt été entraîné fort loin de
+l’école, où son père avait voulu lui faire continuer ses études, et il
+avait échoué au dernier examen, d’où son ami était sorti avec le numéro
+un.
+
+Jusque-là, Marcel avait été la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-même. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d’enfance finit peu à peu par mener à Paris ce qu’on appelle la vie à
+grandes guides. Le mot était, dans le cas présent, d’autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le siège élevé d’un
+énorme coach à quatre chevaux, perpétuellement en voyage entre l’avenue
+Marigny, où il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tôt,
+savait à peine rester en selle sur les chevaux de manège qu’il louait à
+l’heure, était devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondément versés dans les mystères de l’hippologie. Son érudition
+était empruntée à un groom anglais qu’il avait attaché à son service et
+qui le dominait entièrement par l’étendue de ses connaissances
+spéciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matinées. Ses soirées appartenaient aux petits théâtres et aux salons
+d’un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s’ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu’Octave avait choisi parce que le monde qu’il y
+trouvait rendait à son argent un hommage que ses seuls mérites
+n’avaient pas rencontré ailleurs. Ce monde lui paraissait l’idéal de la
+distinction. Chose particulière, la liste, somptueusement encadrée, qui
+figurait dans le salon d’attente, ne portait guère que des noms
+étrangers. Les titres foisonnaient, et l’on aurait pu se croire, du
+moins en les énumérant, dans l’antichambre d’un collège héraldique.
+Mais, si l’on pénétrait plus avant, on pensait plutôt se trouver dans
+une exposition vivante d’ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s’être donné rendez-vous là.
+Supérieurement habillés, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu’un goût marqué pour les étoffes blanchâtres révélât l’éternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des « faces pâles
+».
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivré de cet encens, ne s’apercevait
+pas qu’il perdait régulièrement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-être certains membres du club, en leur qualité
+d’Orientaux, pensaient-ils avoir des droits à l’héritage de la Bégum.
+En tout cas, ils savaient l’attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave à
+Marcel Bruckmann s’étaient vite relâchés. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades échangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l’âpre travailleur, uniquement occupé d’amener son
+intelligence à un degré supérieur de culture et de force, et le joli
+garçon, tout gonflé de son opulence, l’esprit rempli de ses histoires
+de club et d’écurie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d’abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le même terrain indépendant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l’Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d’inutile et de dissipé. Enfin,
+l’ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, après quelques
+millions dévorés, il rejoignit son père, -- ce qui le sauva d’une ruine
+menaçante, encore plus morale que physique. A cette époque, il
+demeurait donc à France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, à en juger du moins par l’apparence, était alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, à laquelle son séjour de quatre
+années dans sa nouvelle patrie avait donné toutes les qualités
+américaines, ajoutées à toutes les grâces françaises. Sa mère disait
+parfois qu’elle n’avait jamais soupçonné, avant de l’avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l’intimité absolue.
+
+Quant à Mme Sarrasin, depuis le retour de l’enfant prodigue, son
+dauphin, le fils aîné de ses espérances, elle était aussi complètement
+heureuse qu’on peut l’être ici-bas, car elle s’associait à tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grâce à son immense fortune.
+
+Ce soir-là, le docteur Sarrasin avait reçu, à sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux débris de la guerre de
+Sécession, qui avait laissé un bras à Pittsburgh et une oreille à
+Seven- Oaks, mais qui n’en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre à la table d’échecs ; puis M. Lentz, directeur général de
+l’enseignement dans la nouvelle cité.
+
+La conversation roulait sur les projets de l’administration de la
+ville, sur les résultats déjà obtenus dans les établissements publics
+de toute nature, institutions, hôpitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l’enseignement
+religieux n’était pas oublié, avait fondé plusieurs écoles primaires où
+les soins du maître tendaient à développer l’esprit de l’enfant en le
+soumettant à une gymnastique intellectuelle, calculée de manière à
+suivre l’évolution naturelle de ses facultés. On lui apprenait à aimer
+une science avant de s’en bourrer, évitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, « nage en la superficie de la cervelle », ne pénètre pas
+l’entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien préparée saurait, elle-même, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d’hygiène étaient au premier rang dans une éducation si bien
+ordonnée. C’est que l’homme, corps et esprit, doit être également
+assuré de ces deux serviteurs ; si l’un fait défaut, il en souffre, et
+l’esprit à lui seul succomberait bientôt.
+
+A cette époque, France-Ville avait atteint le plus haut degré de
+prospérité, non seulement matérielle, mais intellectuelle. Là, dans des
+congrès, se réunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirés par la
+réputation de cette cité, y affluaient. Sous ces maîtres étudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d’illustrer un jour ce coin de
+la terre américaine. Il était donc permis de prévoir que cette nouvelle
+Athènes, française d’origine, deviendrait avant peu la première des
+cités.
+
+Il faut dire aussi que l’éducation militaire des élèves se faisait dans
+les Lycées concurremment avec l’éducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+éléments de stratégie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu’on fut sur ce chapitre, déclara-t-il
+qu’il était enchanté de toutes ses recrues.
+
+« Elles sont, dit-il, déjà accoutumées aux marches forcées, à la
+fatigue, à tous les exercices du corps. Notre armée se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour où il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplinés. »
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l’ingratitude parle si haut, dans les questions d’intérêt, que le
+docteur et ses amis n’avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t’aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mêmes.
+
+On était à la fin du dîner ; le dessert venait d’être enlevé, et, selon
+l’habitude anglo-saxonne qui avait prévalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commencée, et entamaient les plus hautes questions
+d’économie politique, lorsqu’un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C’était le _New York Herald_. Cette honorable feuille s’était toujours
+montrée extrêmement favorable à la fondation puis au développement de
+France-Ville, et les notables de la cité avaient l’habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l’opinion publique aux
+Etats-Unis à leur égard. Cette agglomération de gens heureux, libres,
+indépendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amérique des partisans pour
+les défendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ était pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d’admiration et d’estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait déchiré la bande du journal
+et jeté machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupéfaction à la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu’il lut à voix basse d’abord, à voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+« _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s’accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font à Stahlstadt dans le but
+d’attaquer et de détruire France-Ville, la cité d’origine française.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous dénonçons aux honnêtes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en état de
+défense... etc. »
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n’était pas un secret, cette haine du Roi de l’Acier pour l’oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu’il était venu élever cité contre
+cité. Mais de là à se ruer sur une ville paisible, à la détruire par un
+coup de force, on devait croire qu’il y avait loin. Cependant,
+l’article du _New York Herald_ était positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient pénétré les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n’y avait pas une heure à perdre !
+
+Le digne docteur resta d’abord confondu. Comme toutes les âmes
+honnêtes, il se refusait aussi longtemps qu’il le pouvait à croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu’on pût pousser la perversité jusqu’à
+vouloir détruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cité qui
+était en quelque sorte la propriété commune de l’humanité.
+
+« Pensez donc que notre moyenne de mortalité ne sera pas cette année
+de un et quart pour cent ! s’écria-t-il naïvement, que nous n’avons pas
+un garçon de dix ans qui ne sache lire, qu’il ne s’est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient anéantir à son début une expérience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu’un chimiste, qu’un savant, fût-il cent fois
+germain, en soit capable ! »
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux témoignages d’un journal tout
+dévoué à l’oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d’abattement passé, le docteur Sarrasin, redevenu maître de lui-même,
+s’adressa à ses amis :
+
+« Messieurs, leur dit-il, vous êtes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme à moi de prendre toutes les mesures nécessaires
+pour le salut de la ville. Qu’avons nous à faire tout d’abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilité d’arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement éviter la guerre ?
+
+-- C’est impossible, répliqua Octave. Il est évident que Herr Schultze
+la veut à tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s’écria le docteur. On s’arrangera pour être en mesure de lui
+répondre. Pensez-vous, colonel, qu’il y ait un moyen de résister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut être efficacement combattue par une autre
+force humaine, répondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer à
+nous défendre par les mêmes moyens et les mêmes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d’engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps très long,
+et je ne sais, d’ailleurs, si nous réussirions à les fabriquer, puisque
+les ateliers spéciaux nous manquent. Nous n’avons donc qu’une chance de
+salut : empêcher l’ennemi d’arriver jusqu’à nous, et rendre
+l’investissement impossible.
+
+-- Je vais immédiatement convoquer le Conseil », dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur précéda ses hôtes dans son cabinet de travail.
+
+C’était une pièce simplement meublée, dont trois côtés étaient couverts
+par des rayons chargés de livres, tandis que le quatrième présentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d’objets d’art, une rangée de
+pavillons numérotés, pareils à des cornets acoustiques.
+
+« Grâce au téléphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil à
+France-Ville en restant chacun chez soi. »
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanément
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot « présent ! » apporté successivement par chaque fil
+de communication, annonça que le Conseil était en séance.
+
+Le docteur se plaça alors devant le pavillon de son appareil
+expéditeur, agita une sonnette et dit :
+
+« La séance est ouverte... La parole est à mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravité. »
+
+Le colonel se plaça à son tour devant le téléphone, et, après avoir lu
+l’article du New York Herald, il demanda que les premières mesures
+fussent immédiatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numéro 6 lui posa une question :
+
+« Le colonel croyait-il la défense possible, au cas où les moyens sur
+lesquels il comptait pour empêcher l’ennemi d’arriver n’y auraient pas
+réussi ? »
+
+Le colonel Hendon répondit affirmativement. La question et la réponse
+étaient parvenues instantanément à chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient précédées.
+
+Le numéro 7 demanda combien de temps, à son estime, les Francevillais
+avaient pour se préparer.
+
+« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s’ils
+devaient être attaqués avant quinze jours.
+
+Le numéro 2 : « Faut-il attendre l’attaque ou croyez-vous préférable
+de la prévenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prévenir, répondit le colonel, et, si
+nous sommes menacés d’un débarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d’appeler en conseil les chimistes les plus distingués,
+ainsi que les officiers d’artillerie les plus expérimentés, et de leur
+confier le soin d’examiner les projets que le colonel Hendon avait à
+leur soumettre.
+
+Question du numéro 1 :
+
+« Quelle est la somme nécessaire pour commencer immédiatement les
+travaux de défense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze à vingt millions de dollars.
+
+Le numéro 4 : « Je propose de convoquer immédiatement l’assemblée
+plénière des citoyens. »
+
+Le président Sarrasin : « Je mets aux voix la proposition. »
+
+Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent
+qu’elle était adoptée à l’unanimité.
+
+Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n’avait pas duré dix-
+huit minutes et n’avait dérangé personne.
+
+L’assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et
+presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué
+le vote du Conseil à l’hôtel de ville, toujours par l’intermédiaire de
+son téléphone, qu’un carillon électrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l’électricité, s’étaient aussitôt
+arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d’un quart d’heure, s’empressèrent de sortir ou
+de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu’un
+devoir national les appelait à la halle municipale, ils s’empressèrent
+de s’y rendre.
+
+A l’heure dite, c’est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l’assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la
+place d’honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée.
+
+La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+sténographiée par le téléphone de l’hôtel de ville, avait été
+immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l’objet d’une
+édition spéciale, placardée sous forme d’affiches.
+
+La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l’air
+circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d’un
+cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte.
+
+La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais.
+La plénitude de la santé, l’habitude d’une vie pleine et régulière, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+émotion désordonnée d’alarme ou de colère.
+
+A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie
+précises, qu’un silence profond s’établit.
+
+Le colonel monta à la tribune.
+
+Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu’ils
+disent, énoncent clairement les choses parce qu’ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs
+formidables qu’annonçait le New York Herald, destinés à détruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+« C’était à eux de choisir le parti qu’ils croyaient le meilleur à
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs
+s’emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d’avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d’écho parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et
+d’intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux élevé à l’art d’améliorer le sort de l’homme ! Leur devoir
+était donc de donner leur vie pour la cause qu’ils représentaient. »
+
+Une immense salve d’applaudissements accueillit cette péroraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer
+sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s’entourant du secret indispensable aux opérations
+militaires, la proposition fut adoptée.
+
+Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de
+voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux
+premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les
+habitants de France-Ville, s’étant donné des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu’un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d’être occupée par un
+inconnu de l’aspect le plus étrange.
+
+Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait
+les marques d’une surexcitation effroyable, mais son attitude était
+calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore
+souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu’il venait de
+passer par de terribles épreuves.
+
+A sa vue, tous s’étaient arrêtés. D’un geste impérieux, l’inconnu avait
+commandé à tous l’immobilité et le silence.
+
+Qui était-il ? D’où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin,
+ne songea à le lui demander.
+
+D’ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité.
+
+« Je viens de m’échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m’avait
+condamné à mort. Dieu a permis que j’arrivasse jusqu’à vous assez à
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l’espère qu’en dépit de l’apparence qui me rend méconnaissable même
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! » s’étaient écriés à la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se précipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arrêta.
+
+C’était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu’il eut forcé
+la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le
+courant l’avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l’enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes
+après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre
+enfin, s’il revenait à la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+déserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu’il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s’était alors
+souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n’était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+« Eux ! eux ! » s’écria-t-il alors.
+
+Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était
+comme abandonnée autour de la farouche Cité de l’Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et
+quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il
+comprit aussi qu’ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat,
+ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être.
+
+La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d’un
+élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l’assemblée
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+« Ce n’est pas dans un mois, mes amis, s’écria-t-il, ni même dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l’enfer, et qui porte à dix lieues, est,
+à l’heure où je parle, braqué contre elle. Je l’ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent
+quelques garanties de solidité, ou qu’ils sortent de la ville à
+l’instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L’adversaire qui vous menace
+a dédaigné les moyens d’attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d’un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+réalisent, si Herr Schultze ne s’est pas pour la première fois trompé,
+c’est sur cent points à la fois que l’incendie va se déclarer
+subitement dans France-Ville ! C’est sur cent points différents qu’il
+s’agira de faire tout à l’heure face aux flammes ! Quoi qu’il en doive
+advenir, c’est tout d’abord la population qu’il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu’on ne pourra préserver,
+dût même la ville entière être détruite, l’or et le temps pourront les
+rebâtir ! »
+
+En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n’est pas en
+Amérique qu’on s’aviserait de nier les miracles de la science, même les
+plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l’avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjuguée plus encore par l’accent de l’orateur que par ses
+paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur
+répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les répandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d’un
+bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la
+campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui
+pouvait servir à combattre le feu, c’est-à-dire de l’eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l’état
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne
+laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses lèvres murmuraient ces seuls mots :
+
+« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... »
+
+Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d’un
+homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d’une
+main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu à peu son front s’éclairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+« Ah ! mes amis ! s’écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s’évanouir comme un
+cauchemar devant l’évidence d’un problème de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s’est trompé ! Le danger
+dont il nous menace n’est qu’un rêve ! Pour une fois, sa science est en
+défaut ! Rien de ce qu’il a annoncé n’arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s’il reste à craindre quelque chose, ce n’est que pour l’avenir ! »
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu’il venait
+enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration
+de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C’était la
+clarté succédant aux ténèbres, le calme à l’angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne
+toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans
+l’espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l’exposé des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d’un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu’il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut
+déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s’il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l’espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s’arrêter
+devant un échec !
+
+- Venez ! » s’écria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s’écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à
+l’horloge !...
+
+Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+« Bon voyage ! s’écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l’obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les
+limites de l’atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! »
+
+Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu’on eût cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C’était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+« France-Ville, 14 septembre.
+
+« Il me paraît convenable d’informer le Roi de l’Acier que j’ai passé
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions,
+préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze.
+
+« En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n’en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+« Je ne m’appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable,
+s’il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous
+êtes fait l’ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d’odieux projets contre tout ce que j’aime. J’ai tout
+osé, j’ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer.
+
+« Je m’empresse de vous faire savoir que votre premier coup n’a pas
+porté, que votre but, grâce à Dieu, n’a pas été atteint, et qu’il ne
+pouvait pas l’être ! Votre canon n’en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu’il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu’il pourrait lancer, ne feront de mal à personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l’avais pressenti, et c’est
+aujourd’hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif.
+
+« C’est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l’ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi
+jusqu’à la fin des siècles. Un projectile, animé d’une vitesse initiale
+vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la
+seconde, ne peut plus “tomber” ! Son mouvement de translation, combiné
+avec l’attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+« Vous auriez dû ne pas l’ignorer.
+
+« J’espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n’est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l’agrément d’avoir doté le monde
+planétaire d’un nouvel astre, et la Terre d’un second satellite.
+
+« Marcel BRUCKMANN. »
+
+Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera à Marcel de n’avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu’il disait que le fameux obus, animé
+de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait être hors d’usage.
+
+Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son
+indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, après l’avoir lue, sa tête tomba sur sa
+poitrine comme s’il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+état de prostration qu’au bout d’un quart d’heure, mais par quelle
+colère !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu’en furent les éclats !
+
+Cependant, Herr Schultze n’était pas homme à s’avouer vaincu. C’est une
+lutte sans merci qui allait s’engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus chargés d’acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte
+distance ?
+
+Apaisé par un effort soudain, le Roi de l’Acier était rentré dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait
+rien négliger pour se mettre en état de défense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n’était plus imminent, il était toujours grave. Marcel fit
+connaître au docteur Sarrasin et à ses amis tout ce qu’il savait des
+préparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Dès le
+lendemain, le Conseil de défense, auquel il prit part, s’occupa de
+discuter un plan de résistance et d’en préparer l’exécution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien secondé par Octave, qu’il trouva
+moralement changé et bien à son avantage.
+
+Quelles furent les résolutions prises ? Personne n’en sut le détail.
+Les principes généraux furent seuls systématiquement communiqués à la
+presse et répandus dans le public. Il n’était pas malaisé d’y
+reconnaître la main pratique de Marcel.
+
+« Dans toute défense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connaître les forces de l’ennemi et d’adapter le système de
+résistance à ces forces mêmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la portée et les effets, que
+d’avoir à lutter contre des engins mal connus. »
+
+Le tout était d’empêcher l’investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C’est cette question qu’étudiait avec activité le Conseil de défense,
+et, le jour où une affiche annonça que le problème était résolu,
+personne n’en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+exécuter les travaux nécessaires. Aucun emploi n’était dédaigné, qui
+devait contribuer à l’oeuvre de défense. Des hommes de tout âge, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail était conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasinés dans la ville. La
+houille et le fer arrivèrent aussi en quantités considérables : le fer,
+matière première de l’armement ; la houille, réservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables à la lutte.
+
+Mais, en même temps que la houille et le fer, s’entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fumée, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de légumes desséchés s’amoncelaient dans les halles
+transformées en magasins. Des troupeaux nombreux étaient parqués dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le décret de mobilisation de tous les hommes en
+état de porter les armes, l’enthousiasme qui l’accueillit témoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equipés simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffés d’un bon chapeau de cuir bouilli, armés de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fossés,
+élevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pièces d’artillerie avait commencé et fut
+poussée avec activité. Une circonstance très favorable à ces travaux
+était qu’on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possédait la ville et qu’il fut aisé de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+était partout, et partout à la hauteur de sa tâche. Qu’une difficulté
+théorique ou pratique se présentât, il savait immédiatement la
+résoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procédé
+expéditif, un tour de main rapide. Aussi son autorité était-elle
+acceptée sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement exécutés.
+
+Auprès de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d’abord, il
+s’était promis de bien garnir son uniforme de galons d’or, il y
+renonça, comprenant qu’il ne devait rien être, pour commencer, qu’un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu’on lui assigna et sut-il s’y
+conduire en soldat modèle. A ceux qui firent d’abord mine de le
+plaindre :
+
+« A chacun selon ses mérites, répondit-il. Je n’aurais peut-être pas
+su commander !... C’est le moins que j’apprenne à obéir ! »
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout à coup imprimer aux
+travaux de défense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait à négocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se
+succédèrent tous les jours. C’était tantôt la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantôt le chemin de fer de
+Sacramento qui avait été coupé par des « uhlans », tombés du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitôt contredites, étaient inventées à plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d’entretenir la curiosité de
+leurs lecteurs. La vérité, c’est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant à Marcel le temps de compléter ses
+travaux de défense, n’était pas sans l’inquiéter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+« Est-ce que ce brigand aurait changé ses batteries et me préparerait
+quelque nouveau tour de sa façon ? » se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d’arrêter les navires ennemis, soit d’empêcher
+l’investissement, promettait de répondre à tout, et Marcel, en ses
+moments d’inquiétude, redoublait encore d’activité.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, après une laborieuse journée,
+était l’heure rapide qu’il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exigé, dès les premiers jours, qu’il vînt
+habituellement dîner chez lui, sauf dans le cas où il en serait empêché
+par un autre engagement ; mais, par un phénomène singulier, le cas d’un
+engagement assez séduisant pour que Marcel renonçât à ce privilège ne
+s’était pas encore présenté. L’éternelle partie d’échecs du docteur
+avec le colonel Hendon n’offrait cependant pas un intérêt assez
+palpitant pour expliquer cette assiduité. Force est donc de penser
+qu’un autre charme agissait sur Marcel, et peut-être pourra-t- on en
+soupçonner la nature, quoique, assurément, il ne la soupçonnât pas
+encore lui-même, en observant l’intérêt que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu’ils
+étaient tous trois assis près de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes préparaient ce qui pouvait être nécessaire au service
+futur des ambulances.
+
+« Est-ce que ces nouveaux boulons d’acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montré le dessin ? demandait Jeanne, qui s’intéressait
+à tous les travaux de la défense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, répondait Marcel.
+
+-- Ah ! j’en suis bien heureuse ! Mais que le moindre détail industriel
+représente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le génie a
+creusé hier cinq cents nouveaux mètres de fossés ? C’est beaucoup,
+n’est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n’est même pas assez ! De ce train-là nous n’aurons pas
+terminé l’enceinte à la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L’attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes à rien.
+
+-- Bonnes à rien ! s’écriait Marcel, d’ordinaire plus calme, bonnes à
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitté pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs mères, de leurs femmes, de
+leurs fiancées ? Leur ardeur, à tous, d’où leur vient-elle, sinon de
+vous, et à qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... »
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s’arrêta. Mlle Jeanne n’insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligée de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l’amour du devoir suffisait
+sans doute à expliquer le zèle du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappelé par la tâche impitoyable, pressé d’aller
+achever un projet ou un devis, s’arrachait à regret à cette douce
+causerie, il emportait avec lui l’inébranlable résolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s’attendait guère à ce qui allait arriver, et, cependant, c’était
+la conséquence naturelle, inéluctable, de cet état de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui était la loi
+fondamentale de la Cité de l’Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condensée et en quelque sorte
+algébrique d’un immense mouvement industriel et commercial, est l’une
+des plus animées et des plus étranges du monde. Par une conséquence
+naturelle de la position géographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractère cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marqués. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, à la taille élevée, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus foncés, aux membres plus souples et plus fins. Le Nègre y
+rencontre le Finnois et l’Indu. Le Polynésien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, à la natte soigneusement
+tressée, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s’y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L’ouverture du marché du 12 octobre, à cette Bourse unique au monde, ne
+présenta rien d’extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d’affaires s’aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs tempéraments particuliers, échanger des poignées
+de main, se diriger vers la buvette et préluder, par des libations
+propitiatoires, aux opérations de la journée. Ils allèrent, un à un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numérotés qui reçoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonnés, en tirer d’énormes
+paquets de lettres et les parcourir d’un oeil distrait.
+
+Bientôt, les premiers cours du jour se formèrent, en même temps que la
+foule affairée grossissait insensiblement. Un léger brouhaha s’éleva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les dépêches télégraphiques commencèrent alors à pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait guère de minute sans qu’une bande de
+papier bleu, lue à tue-tête au milieu de la tempête des voix, vînt
+s’ajouter sur la muraille du nord à la collection des télégrammes
+placardés par les gardes de la Bourse.
+
+L’intensité du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se précipitaient vers le bureau
+télégraphique, apportaient des réponses. Tous les carnets étaient
+ouverts, annotés, raturés, déchirés. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mystérieux sembla passer comme un frisson à travers
+ces groupes agités.
+
+Une nouvelle étonnante, inattendue, incroyable, venait d’être apportée
+par l’un des associés de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidité de l’éclair.
+
+Les uns disaient :
+
+« Quelle plaisanterie !... C’est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n’y a pas de fumée sans feu !
+
+-- Est-ce qu’on sombre dans une situation comme celle-là ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l’outillage représentent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s’écriait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriqués ! répliquait celui-là.
+
+-- Parbleu ! c’est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les réaliser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l’explique pas du tout !... Je n’y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-là n’arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons réputées les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n’est pas une maison, c’est une ville !
+
+-- Après tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l’a-t-il pas formée, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c’est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l’examen ! C’est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lancée par Nash, qui a terriblement besoin d’une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le télégramme qui le dit vient d’être placardé à
+l’instant ! »
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dépêches. La
+dernière bande de papier bleu était libellée en ces termes :
+
+« _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. »
+
+Cette fois, il n’y avait plus à douter, quelque surprenante que fût la
+nouvelle, et les hypothèses commencèrent à se donner carrière.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entraînées par celle
+de Herr Schultze, commencèrent à inonder la place. C’était la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait impliquée pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisième ordre.
+
+D’autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l’événement se déchaînaient avec fureur.
+
+Le marché de San Francisco, si lourd le matin, à dire d’experts, ne
+l’était certes pas à deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel déchaînement effréné de la spéculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l’Union
+américaine ! Hausse sur les produits fabriqués de tout genre de
+l’industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombés à zéro, disparus de la cote, depuis la déclaration de guerre,
+ils se trouvèrent subitement portés à cent quatre-vingts dollars l’âcre
+demandé !
+
+Dès le soir même, les boutiques à nouvelles furent prises d’assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l’_Alto_ comme le _Guardian_,
+l’_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractères
+gigantesques les maigres informations qu’ils avaient pu recueillir, ces
+informations se réduisaient, en somme, presque à néant.
+
+Tout ce qu’on savait, c’est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, acceptée par Herr Schultze, tirée par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant été présentée à Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l’Acier, à New York, ces messieurs avaient constaté
+que la balance portée au crédit de leur client était insuffisante pour
+parer à cet énorme paiement, et lui avaient immédiatement donné avis
+télégraphique du fait, sans recevoir de réponse ; qu’ils avaient alors
+recouru à leurs livres et constaté avec stupéfaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur étaient parvenues de
+Stahlstadt ; qu’à dater de ce moment les traites et les chèques tirés
+par Herr Schultze sur leur caisse s’étaient accumulés quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner à leur lieu d’origine avec la
+mention « No effects » (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les télégrammes
+inquiets, les questions furieuses, s’étaient abattus d’une part sur la
+maison de banque, de l’autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une réponse décisive était arrivée.
+
+« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le télégramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystère. Il n’a pas
+laissé d’ordres, et les caisses de secteur sont vides. »
+
+Dès lors, il n’avait plus été possible de dissimuler la vérité. Des
+créanciers principaux avaient pris peur et déposé leurs effets au
+tribunal de commerce. La déconfiture s’était dessinée en quelques
+heures avec la rapidité de la foudre, entraînant avec elle son cortège
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des créances
+connues était de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prévoir que, avec les créances complémentaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voilà ce qu’on savait et ce que tous les journaux racontaient, à
+quelques amplifications près. Il va sans dire qu’ils annonçaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus inédits et les plus
+spéciaux.
+
+Et, de fait, il n’en était pas un qui n’eût dès la première heure
+expédié ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Dès le 14 octobre au soir, la Cité de l’Acier s’était vue investie par
+une véritable armée de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l’enceinte
+extérieure de Stahlstadt. La consigne était toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+séduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n’était changé dans la routine de leur section. Les
+contremaîtres avaient seulement annoncé la veille, par ordre supérieur,
+qu’il n’y avait plus de fonds aux caisses particulières, ni
+d’instructions venues du Bloc central, et qu’en conséquence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d’éclairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze eût disparu depuis près d’un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle était la cause et la portée
+de cette disparition, c’est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mystérieux personnage allait reparaître d’une minute
+à l’autre dominait encore obscurément les inquiétudes.
+
+A l’usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continué
+comme à l’ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tâche partielle dans l’horizon limité de sa section. Les
+caisses particulières avaient payé les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu’à ce jour aux nécessités
+locales. Mais la centralisation était poussée à Stahlstadt à un trop
+haut degré de perfection, le maître s’était réservé une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n’entraînât
+pas, dans un temps très court, un arrêt forcé de la machine. C’est
+ainsi que, du 17 septembre, jour où pour la dernière fois, le Roi de
+l’Acier avait signé des ordres, jusqu’au 13 octobre, où la nouvelle de
+la suspension des paiements avait éclaté comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considérables --, passées par la poste de Stahlstadt, avaient
+été déposées à la boîte du Bloc central, et, sans nul doute, étaient
+arrivées au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se réservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d’un coup de crayon rouge et d’en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus élevés de l’usine n’auraient jamais songé
+seulement à sortir de leurs attributions régulières. Investis en face
+de leurs subordonnés d’un pouvoir presque absolu, ils étaient chacun,
+vis-à-vis de Herr Schultze -- et même vis-à-vis de son souvenir --,
+comme autant d’instruments sans autorité, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s’était donc cantonné dans la responsabilité étroite
+de son mandat, avait attendu, temporisé, « vu venir » les événements.
+
+A la fin, les événements étaient venus. Cette situation singulière
+s’était prolongée jusqu’au moment où les principales maisons
+intéressées, subitement saisies d’alarme, avaient télégraphié,
+sollicité une réponse, réclamé, protesté, enfin pris leurs précautions
+légales. Il avait fallu du temps pour en arriver là. On ne se décida
+pas aisément à soupçonner une prospérité si notoire de n’avoir que des
+pieds d’argile. Mais le fait était maintenant patent : Herr Schultze
+s’était dérobé à ses créanciers.
+
+C’est tout ce que les reporters purent arriver à savoir. Le célèbre
+Meiklejohn lui-même, illustre pour avoir réussi à soutirer des aveux
+politiques au président Grant l’homme le plus taciturne de son siècle,
+l’infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annoncé au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n’avaient pas
+été cette fois plus heureux que leurs confrères. Ils étaient obligés de
+s’avouer à eux-mêmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un événement presque unique,
+c’était cette situation bizarre de Stahlstadt, cet état de ville
+indépendante et isolée qui ne permettait aucune enquête régulière et
+légale. La signature de Herr Schultze était, il est vrai, protestée à
+New York, et ses créanciers avaient toute raison de penser que l’actif
+représenté par l’usine pouvait suffire dans une certaine mesure à les
+indemniser. Mais à quel tribunal s’adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous séquestre ? Stahlstadt était restée un territoire
+spécial, non classé encore, où tout appartenait à Herr Schultze. Si
+seulement il avait laissé un représentant, un conseil d’administration,
+un substitut ! Mais rien, pas même un tribunal, pas même un conseil
+judiciaire ! Il était à lui seul le roi, le grand juge, le général en
+chef, le notaire, l’avoué, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait réalisé en sa personne l’idéal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du néant pur et simple, et tout cet
+édifice formidable s’écroulait comme un château de cartes.
+
+En toute autre situation, les créanciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer à Herr Schultze, étendre la main sur son actif,
+s’emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu’il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu’un peu d’argent peut-être et un pouvoir régulateur.
+
+Mais rien de tout cela n’était possible. L’instrument légal faisait
+défaut pour opérer cette substitution. On se trouvait arrêté par une
+barrière morale, plus infranchissable, s’il est possible, que les
+circonvallations élevées autour de la Cité de l’Acier. Les infortunés
+créanciers voyaient le gage de leur créance, et ils se trouvaient dans
+l’impossibilité de le saisir.
+
+Tout ce qu’ils purent faire fut de se réunir en assemblée générale, de
+se concerter et d’adresser une requête au Congrès pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d’épouser les intérêts de ses nationaux, de
+prononcer l’annexion de Stahlstadt au territoire américain et de faire
+rentrer ainsi cette création monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congrès étaient personnellement
+intéressés dans l’affaire ; la requête, par plus d’un côté, séduisait
+le caractère américain, et il y avait lieu de penser qu’elle serait
+couronnée d’un plein succès. Malheureusement, le Congrès n’était pas en
+session, et de longs délais étaient à redouter avant que l’affaire pût
+lui être soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n’allait plus à Stahlstadt et les
+fourneaux s’éteignaient un à un.
+
+Aussi la consternation était-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l’usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d’un salaire qui mettrait peut-être six mois à
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n’en était d’avis.
+Quel travail, d’ailleurs ? La source des commandes s’était tarie en
+même temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution légale. Les
+chefs de section, ingénieurs et contremaîtres, privés d’ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des réunions, des meetings, des discours, des projets. Il n’y
+eut pas de plan arrêté, parce qu’il n’y en avait pas de possible. Le
+chômage entraîna bientôt avec lui son cortège de misères, de désespoirs
+et de vices. L’atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+cheminée qui avait cessé de fumer à l’usine, on vit naître un cabaret
+dans les villages d’alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus avisés, ceux qui avaient su
+prévoir les jours difficiles, épargner une réserve, se hâtèrent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chère au coeur de la
+ménagère, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se révélait à eux par la portière du wagon. Ils partirent, ceux-là,
+s’éparpillèrent aux quatre coins de l’horizon, eurent bientôt retrouvé,
+l’un à l’est, celui-ci au sud, celui-là au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient réaliser ce rêve, combien en
+était-il que la misère clouait à la glèbe ! Ceux-là restèrent, l’oeil
+cave et le coeur navré !
+
+Ils restèrent, vendant leurs pauvres hardes à cette nuée d’oiseaux de
+proie à face humaine qui s’abat d’instinct sur tous les grands
+désastres, acculés en quelques jours aux expédients suprêmes, bientôt
+privés de crédit comme de salaire, d’espoir comme de travail, et voyant
+s’allonger devant eux, noir comme l’hiver qui allait s’ouvrir, un
+avenir de misère !
+
+XVI DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva à
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait été :
+
+« Si ce n’était qu’une ruse de guerre ? »
+
+Sans doute, à la réflexion, il s’était bien dit que les résultats d’une
+telle ruse eussent été si graves pour Stahlstadt, qu’en bonne logique
+l’hypothèse était inadmissible. Mais il s’était dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exaspérée d’un homme tel que Herr
+Schultze devait, à un moment donné, le rendre capable de tout sacrifier
+à sa passion. Quoi qu’il en pût être, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requête, le Conseil de défense rédigea immédiatement une
+proclamation pour exhorter les habitants à se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semées par l’ennemi dans le but d’endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices poussés avec plus d’ardeur que jamais,
+accentuèrent la réplique que France-Ville jugea convenable d’adresser à
+ce qui pouvait à toute force n’être qu’une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les détails, vrais ou faux, apportés par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les conséquences financières et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, séparément sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cité du docteur se réveilla définitivement sauvée,
+comme un dormeur qui échappe à un mauvais rêve par le simple fait de
+son réveil. Oui ! France-Ville était évidemment hors de danger, sans
+avoir eu à coup férir, et ce fut Marcel, arrivé à une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicité
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de détente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se félicitait, on s’invitait à dîner. Les femmes
+exhibaient de fraîches toilettes, les hommes se donnaient momentanément
+congé d’exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde était
+rassuré, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c’était sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui étaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entraînés à leur perte, lui qui n’avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laissé un moment de repos. Enfin, il était déchargé d’une si
+terrible inquiétude et respirait à l’aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s’était rapproché davantage, on
+s’était reconnus frères, animés de sentiments semblables, touchés par
+les mêmes intérêts. Chacun avait senti s’agiter dans son coeur un être
+nouveau. Désormais, pour les habitants de France-Ville, la « patrie »
+était née. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l’aimait.
+
+Les résultats matériels de la mise en état de défense furent aussi tout
+à l’avantage de la cité. On avait appris à connaître ses forces. On
+n’aurait plus à les improviser. On était plus sûr de soi. A l’avenir, à
+tout événement, on serait prêt.
+
+Enfin, jamais le sort de l’oeuvre du docteur Sarrasin ne s’était
+annoncé si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n’eût pas été son ouvrage, des
+remerciements publics furent votés au jeune ingénieur comme à
+l’organisateur de la défense, à celui au dévouement duquel la ville
+aurait dû de ne pas périr, si les projets de Herr Schultze avaient été
+mis à exécution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rôle fût terminé. Le mystère
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu’après avoir porté une
+lumière complète au milieu même des ténèbres qui enveloppaient encore
+la Cité de l’Acier.
+
+Il résolut donc de retourner à Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui représenter que l’entreprise
+serait difficile, hérissée de dangers, peut-être ; qu’il allait faire
+là une sorte de descente aux enfers ; qu’il pouvait trouver on ne sait
+quels abîmes cachés sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu’il
+le lui avait dépeint, n’était pas homme à disparaître impunément pour
+les autres, à s’ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+espérances... On était en droit de tout redouter de la dernière pensée
+d’un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l’agonie terrible
+du requin !...
+
+« C’est précisément parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui répondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d’aller à Stahlstadt. C’est une bombe dont il m’appartient
+d’arracher la mèche avant qu’elle n’éclate, et je vous demanderai même
+la permission d’emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s’écria le docteur.
+
+-- Oui ! C’est maintenant un brave garçon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protège donc tous les deux ! » répondit le vieillard
+ému en l’embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, après avoir traversé les villages
+abandonnés, déposait Marcel et Octave à la porte de Stahlstadt. Tous
+deux étaient bien équipés, bien armés, et très décidés à ne pas revenir
+sans avoir éclairci ce sombre mystère.
+
+Ils marchaient côte à côte sur le chemin de ceinture extérieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la vérité, dont Marcel s’était
+obstiné à douter jusqu’à ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L’usine était complètement arrêtée, c’était évident. De cette route
+qu’il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une étoile au ciel,
+il aurait aperçu, jadis, la lumière du gaz, l’éclair parti de la
+baïonnette d’une sentinelle, mille signes de vie désormais absents. Les
+fenêtres illuminées des secteurs se seraient montrées comme autant de
+verrières étincelantes. Maintenant, tout était sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cité, dont les hautes cheminées se
+dressaient à l’horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chaussée résonnaient dans le vide. L’expression de
+solitude et de désolation était si forte, qu’Octave ne put s’empêcher
+de dire :
+
+« C’est singulier, je n’ai jamais entendu un silence pareil à celui-ci
+! On se croirait dans un cimetière ! »
+
+Il était sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivèrent au bord du
+fossé, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun être vivant
+ne se montrait sur la crête de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s’y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n’y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+était relevé, laissant devant la porte un gouffre large de cinq à six
+mètres.
+
+Il fallut plus d’une heure pour réussir à amarrer un bout de câble, en
+le lançant à tour de bras à l’une des poutrelles. Après bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant à la corde, put se
+hisser à la force des poignets jusqu’au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une à une les armes et munitions ; puis, il prit à son
+tour le même chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu’à ramener le câble de l’autre côté de la
+muraille, à faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hissés, et, enfin, à se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouvèrent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entrée à
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s’élevait, noire et muette, la masse imposante des bâtiments, qui,
+de leurs mille fenêtres vitrées, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+« Allez-vous-en !... Vous n’avez que faire de vouloir pénétrer nos
+secrets ! »
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+« Le mieux est d’attaquer la porte O, que je connais », dit Marcel.
+
+Ils se dirigèrent vers l’ouest et arrivèrent bientôt devant l’arche
+monumentale qui portait à son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chêne, à gros clous d’acier, étaient fermés. Marcel s’en
+approcha, heurta à plusieurs reprises avec un pavé qu’il ramassa sur la
+chaussée.
+
+L’écho seul lui répondit.
+
+« Allons ! à l’ouvrage ! » cria-t-il à Octave.
+
+Il fallut recommencer le pénible travail du lancement de l’amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle où elle pût s’accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave réussirent
+à franchir la muraille, et se trouvèrent dans l’axe du secteur O.
+
+« Bon ! s’écria Octave, à quoi bon tant de peines ? Nous voilà bien
+avancés ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! répondit Marcel... Voilà justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fâché de le revoir et d’y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. »
+
+C’était la grande halle de coulée où le jeune Alsacien avait été admis
+lors de son arrivée à l’usine. Qu’elle était lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux éteints, ses rails rouillés, ses grues poussiéreuses qui
+levaient en l’air leurs grands bras éplorés comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la nécessité d’une
+diversion.
+
+« Voici un atelier qui t’intéressera davantage », dit-il à Octave en
+le précédant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d’acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu’il aperçut, rangés en bataille sur une tablette de
+bois, un régiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boîtes
+de conserve montraient aussi leurs étuis de fer-blanc, poinçonnés aux
+meilleures marques. Il y avait là de quoi faire un déjeuner dont le
+besoin, d’ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d’étain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expédition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait à ce qu’il avait à faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n’y avait pas à y songer. Cette
+muraille était prodigieusement haute, isolée de tous les autres
+bâtiments, sans une saillie à laquelle on pût accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n’était pas une opération facile.
+Restait l’emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze eût disparu sans semer
+d’embûches le terrain qu’il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s’emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d’établir. Mais rien de tout cela n’était pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et reposé, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l’axe du secteur, jusqu’au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+« Que dirais-tu d’un boyau de mine là-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des fainéants ! » répondit Octave, prêt à
+tout tenter.
+
+Le travail commença. Il fallut déchausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l’interstice de deux pierres, en détacher
+une, et enfin, à l’aide d’un foret, opérer la percée de plusieurs
+petits boyaux parallèles. A dix heures, tout était terminé, les
+saucissons de dynamite étaient en place, et la mèche fut allumée.
+
+Marcel savait qu’elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué
+que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave
+voûtée, il vint s’y réfugier avec Octave.
+
+Tout à coup, l’édifice et la cave même furent secoués comme par l’effet
+d’un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les
+airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes,
+une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s’effondrant, de poutres craquant, de murs s’écroulant, au milieu des
+cascades claires des vitres cassées.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors
+leur retraite.
+
+Si habitué qu’il fût aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut émerveillé des résultats qu’il constata. La moitié du
+secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d’une ville bombardée. De
+toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les
+plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière,
+retombant lentement du ciel où l’explosion les avait projetés,
+s’étalaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était
+détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l’autre
+côté de la brèche, l’ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à
+lui bien connue, où il avait passé tant d’heures monotones.
+
+Du moment où cette cour n’était plus gardée, la grille de fer qui
+l’entourait n’était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie.
+
+Partout le même silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient
+ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche,
+le dessin de machine à vapeur qu’il avait commencé, lorsqu’un ordre de
+Herr Schultze l’avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient gardé la physionomie d’un mouvement suspendu,
+d’une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central
+et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la
+pensée de Marcel, les séparer du parc.
+
+« Est-ce qu’il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d’abord chercher une
+porte qu’une simple fusée enverrait en l’air. »
+
+Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un
+corps de bâtiment qui s’en détachait comme un éperon, ou d’escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les
+planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette
+ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l’autre côté,
+s’étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température
+de printemps.
+
+« Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place !
+dit-il à son compagnon.
+
+-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop
+d’honneur ! »
+
+Et il commença d’attaquer la poterne à grands coups de pic.
+
+Il l’avait à peine ébranlée, qu’on entendit une serrure intérieure
+grincer sous l’effort d’une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s’entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne.
+
+« _Wer da ?_ » (Qui va là ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s’attendaient à rien moins qu’à une pareille
+question. Ils en furent plus surpris véritablement qu’ils ne l’auraient
+été d’un coup de fusil.
+
+De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette
+ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit,
+était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l’on admettait que
+Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre
+physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce
+qui n’était, dans le premier cas, qu’une sorte d’enquête archéologique,
+devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction.
+
+Toutes ces idées se présentèrent à l’esprit de Marcel avec tant de
+force, qu’il resta d’abord comme frappé de mutisme.
+
+« _Wer da ?_ » répéta la voix, avec un peu d’impatience.
+
+L’impatience n’était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour
+arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n’avoir rien à
+répondre lorsqu’on vous demande simplement :
+
+« Qui va là ? » cela ne laissait pas d’être surprenant.
+
+Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de
+sa position, et aussitôt, s’exprimant en allemand :
+
+« Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr
+Schultze. »
+
+Il n’avait pas articulé ces mots qu’une exclamation de surprise se fit
+entendre à travers la porte entrebâillée :
+
+« _Ach !_ »
+
+Et, par l’ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache hérissée, un oeil hébété, qu’il reconnut aussitôt. Le
+tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+« Johann Schwartz ! s’écria le géant avec une stupéfaction mêlée de
+joie. Johann Schwartz ! »
+
+Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l’étonner presque autant
+qu’il avait dû l’être de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler
+à Herr Schultze ? » répéta Marcel, voyant qu’il ne recevait d’autre
+réponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tête.
+
+« Pas d’ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et
+que je désire l’entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! »
+
+Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial.
+
+Octave finit par s’impatienter.
+
+« A quoi bon demander la permission d’entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! »
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne
+résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tirés.
+
+« Il faut qu’ils soient plusieurs derrière cette planche ! » s’écria
+Octave, assez humilié de ce résultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa
+un cri de surprise :
+
+« Il y a un second géant !
+
+-- Arminius ? » répondit Marcel.
+
+Et il regarda à son tour par le trou de vrille.
+
+« Oui ! c’est Arminius, le collègue de Sigimer ! »
+
+Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tête à Marcel.
+
+« _Wer da ?_ » disait la voix.
+
+C’était celle d’Arminius, cette fois.
+
+La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu’il devait
+avoir atteinte à l’aide d’une échelle.
+
+« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? »
+
+Il n’avait pas achevé ces mots que le canon d’un fusil se montra sur la
+crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d’Octave.
+
+« Eh bien, voilà pour te répondre ! » s’écria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+éclats.
+
+A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s’élancèrent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lézardé par l’explosion, qu’ils venaient de
+franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette
+échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n’étaient là pour défendre le passage.
+
+Les jardins s’ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la
+splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé.
+
+« C’était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s’être
+tapis derrière les buissons ! »
+
+Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l’un des côtés de
+l’allée qui s’ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d’arbre
+en arbre, d’obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie
+individuelle la plus élémentaire.
+
+La précaution était sage. Ils n’avaient pas fait cent pas, qu’un second
+coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l’écorce d’un arbre que
+Marcel venait à peine de quitter.
+
+« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! » dit Octave à demi voix.
+
+Et, joignant l’exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu’à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s’élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n’avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n’eut
+que le temps de se jeter derrière le tronc d’un palmier pour en éviter
+un quatrième.
+
+« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria
+Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la
+fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C’est là
+qu’ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma façon ! »
+
+En un clin d’oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de
+longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce bâton, qu’il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu’il occupait, de
+manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l’oreille :
+
+« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place,
+tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! »
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d’heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent échangées sans résultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais,
+personnellement, il ne s’en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chaussée, la carabine d’Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+étouffé :
+
+« A moi !... Je le tiens !... »
+
+Quitter son abri, s’élancer à découvert dans le rond-point, monter à
+l’assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l’affaire d’une demi-minute.
+Un instant après, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+désespérément. Surpris par l’attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert à l’improviste une porte intérieure, le géant n’avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n’avait pas perdu
+l’espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte eût nécessairement fini par la mort de l’un des combattants,
+si l’intervention d’Octave ne fat arrivée à point pour amener un
+résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se
+vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+« Et l’autre ? » demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l’appartement un sofa sur lequel Arminius
+était étendu tout sanglant.
+
+« Est-ce qu’il a reçu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui », répondit Marcel.
+
+Puis il s’approcha d’Arminius.
+
+« Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l’a pas volé ! s’écria Octave.
+
+-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons
+procéder à une visite sérieuse. D’abord le cabinet de Herr Schultze ! »
+
+Du salon d’attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les
+deux jeunes gens suivirent l’enfilade d’appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l’Acier.
+
+Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu’il
+rencontrait devant lui jusqu’au salon vert et or.
+
+Il s’attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d’aussi singulier
+que le spectacle qui s’offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait
+été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n’étaient de tous côtés que
+lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfonçait jusqu’à mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc,
+et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet
+du maître.
+
+Que de questions, de souffrances, d’attentes anxieuses, de misères, de
+larmes enfermées dans ces plis muets à l’adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par
+l’absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+« Il s’agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du
+laboratoire ! »
+
+Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu’il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un
+tous les panneaux, et, s’armant d’une tige de fer qu’il prit dans la
+cheminée, il les fit sauter l’un après l’autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l’espoir de l’entendre sonner le creux ! Il fut bientôt
+évident que Herr Schultze, inquiet de n’être plus seul à posséder le
+secret de la porte de son laboratoire, l’avait supprimée.
+
+Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre.
+
+« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu’ici, puisque c’est
+ici qu’Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C’est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu’en faisant murer l’ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l’abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n’en fut pas moins
+décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait
+rien de suspect.
+
+« Qui te dit que l’ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave.
+
+-- J’en suis moralement sûr ! répondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu’à explorer le plafond », dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale à coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu’à son
+extrême surprise, il le vit s’abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa à découvert un trou béant, d’où une légère échelle d’acier
+descendit automatiquement jusqu’au ras du parquet.
+
+C’était comme une invitation à monter.
+
+« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit tranquillement Marcel ; et il
+s’élança aussitôt sur l’échelle, suivi de près par son compagnon.
+
+XVIII L’AMANDE DU NOYAU
+
+L’échelle d’acier s’accrochait par son dernier échelon au parquet même
+d’une vaste salle circulaire, sans communication avec l’extérieur.
+Cette salle eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une
+éblouissante lumière blanchâtre n’eût filtré à travers l’épaisse vitre
+d’un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût
+dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil,
+il apparaît dans toute sa pureté.
+
+Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l’antichambre d’un monument funéraire.
+
+Marcel, avant d’aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un
+moment d’hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n’en pouvait
+douter, allait sortir l’impénétrable secret qu’il était venu chercher à
+Stahlstadt !
+
+Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Octave et lui allèrent
+s’agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous
+d’eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu’inattendu s’offrit alors à leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait démesurément les objets que l’on regardait à travers.
+
+Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui
+sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique
+d’un phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa
+cloche vide d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante
+n’avait pas cessé d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la
+réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des éclats d’obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C’était Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa mâchoire, à ses dents éclatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la
+fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible !
+
+Le Roi de l’Acier était devant sa table, tenant une plume de géant,
+grande comme une lance, et il semblait écrire encore ! N’eût été le
+regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa bouche, on
+l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis dans
+les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois,
+caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les
+réactifs dans leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en dépit de l’horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il était heureux qu’il eût pu
+observer du dehors l’intérieur de ce laboratoire, car très certainement
+Octave et lui auraient été frappés de mort en y pénétrant.
+
+Comment donc s’était produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu’il eut remarqué que les fragments
+d’obus, épars sur le plancher, n’étaient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l’enveloppe intérieure, qui contenait l’acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu’elle avait à supporter, était faite de ce verre
+trempé, qui a dix ou douze fois la résistance du verre ordinaire ; mais
+un des défauts de ce produit, qui était encore tout nouveau, c’est que,
+par l’effet d’une action moléculaire mystérieuse, il éclate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C’est ce qui avait dû arriver.
+Peut- être même la pression intérieure avait-elle provoqué plus
+inévitablement encore l’éclatement de l’obus qui avait été déposé dans
+le laboratoire. L’acide carbonique, subitement décomprimé, avait alors
+déterminé, en retournant à l’état gazeux, un effroyable abaissement de
+la température ambiante.
+
+Toujours est-il que l’effet avait dû être foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l’attitude qu’il avait au moment de
+l’explosion, s’était instantanément momifié au milieu d’un froid de
+cent degrés au-dessous de zéro.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c’est que le Roi de l’Acier
+avait été frappé pendant qu’il écrivait.
+
+Or, qu’écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait être intéressant de recueillir la
+dernière pensée, de connaître le dernier mot d’un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxié tout être vivant qu’il eût
+enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C’eût été courir à une mort
+certaine, et, évidemment, les risques étaient hors de proportion avec
+les avantages que l’on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s’il n’était pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernières lignes tracées par sa main, il était probable
+qu’on pourrait les déchiffrer, agrandies qu’elles devaient être par la
+réfraction de la lentille. Le disque n’était-il pas là, avec les
+puissants rayons qu’il faisait converger sur tous les objets renfermés
+dans ce laboratoire, si puissamment éclairé par la double lampe
+électrique ?
+
+Marcel connaissait l’écriture de Herr Schultze, et, après quelques
+tâtonnements, il parvint à lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu’écrivait Herr Schultze, c’était plutôt un ordre
+qu’une instruction.
+
+« Ordre à B. K. R. Z. d’avancer de quinze jours l’expédition projetée
+contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l’expérience, cette fois, soit foudroyante
+et complète. -- Ne changez pas un iota à ce que j’ai décidé. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et que ce
+soit en même temps l’effroi et l’étonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien exécutés rendent ce résultat inévitable.
+
+« Vous m’expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+« SCHULTZ... »
+
+Cette signature était inachevée ; 1’E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurèrent d’abord muets et immobiles devant cet
+étrange spectacle, devant cette sorte d’évocation d’un génie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s’arracher à cette lugubre scène. Les deux amis,
+très émus, quittèrent donc la salle, située au-dessus du laboratoire.
+
+Là, dans ce tombeau où régnerait l’obscurité complète lorsque la lampe
+s’éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre du Roi de l’Acier
+allait rester seul, desséché comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt siècles n’ont pu réduire en poussière !...
+
+Une heure plus tard, après avoir délié Sigimer, fort embarrassé de la
+liberté qu’on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, où ils rentraient le soir même.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu’on lui annonça
+le retour des deux jeunes gens.
+
+« Qu’ils entrent ! s’écria-t-il, qu’ils entrent vite ! »
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+« Eh bien ?
+
+-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l’esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n’est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! » s’écria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s’être remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me réjouir puisqu’elle éloigne de nous ce
+que j’exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motivée ! comprends-tu qu’elle m’ait, contre toute raison, serré le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantes s’était-il
+constitué notre ennemi ? Pourquoi surtout n’a-t-il pas mis ses rares
+qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les
+nôtres et leur donner un but commun ! Voilà ce qui tout d’abord m’a
+frappé, quand tu m’as dit : “Herr Schultze est mort.” Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le mystérieux
+laboratoire qu’avec une habileté diabolique il s’était appliqué à
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n’en connaissait
+l’existence, et nul, par conséquent, n’eût pu y pénétrer même pour lui
+porter secours. Il a donc été victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle il avait
+compté bien à tort pour être à lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, à l’heure marquée de Dieu, s’est soudain tournée
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n’en pouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze était parti d’une donnée absolument erronée. En effet, le
+meilleur gouvernement n’est-il pas celui dont le chef, après sa mort,
+peut être le plus facilement remplacé, et qui continue de fonctionner
+précisément parce que ses rouages n’ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui s’est passé à
+Stahlstadt est la démonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J’ai trouvé Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d’où partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité de l’Acier,
+sans que jamais un seul eût été discuté La mort lui avait à ce point
+laissé l’attitude et toutes les apparences de la vie que j’ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l’inventeur a été le
+martyr de sa propre invention ! Il a été foudroyé par l’un de ces obus
+qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s’est brisée dans sa main,
+au moment même où il allait tracer la dernière lettre d’un ordre
+d’extermination ! Ecoutez ! »
+
+Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, tracées par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+« Ce qui d’ailleurs m’eût prouvé mieux encore que Herr Schultze était
+mort, si j’avais pu en douter plus longtemps, c’est que tout avait
+cessé de vivre autour de lui ! C’est que tout avait cessé de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous les mouvements ! La
+paralysie du maître avait du même coup paralysé les serviteurs et
+s’était étendue jusqu’aux instruments !
+
+-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, là, justice de Dieu !
+C’est en voulant précipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c’est en forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succombé !
+
+-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultze mort, si c’est
+la paix pour nous, c’est aussi la ruine pour l’admirable établissement
+qu’il avait créé, et provisoirement, c’est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l’Acier imaginait,
+ont creusé dix abîmes. Aveuglé, d’une part, par ses succès, de l’autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d’immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait
+nous être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses créances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu’une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu’elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n’a
+qu’un héritier possible, docteur, et cet héritier, c’est vous. Il ne
+faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop en ce monde qu’il n’y
+a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une
+grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère, qu’il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l’humanité. Or, à cette tâche, je suis prêt à me
+dévouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voilà prêt à travailler sous ses ordres, si mon père y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce à toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un arsenal d’instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus désormais à nous attaquer ! Et,
+comme, en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons
+d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n’ai pas deux fils !... pourquoi tu n’es pas le frère d’Octave !... A
+nous trois, rien ne m’eût paru impossible !... »
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est
+une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser
+enfin à eux pour eux-mêmes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être
+collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui,
+alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé
+de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses
+dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme
+le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut- être que
+celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude
+effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était
+plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son
+bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait
+voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls.
+
+Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres :
+
+« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est
+pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous,
+de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure,
+répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à
+qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d’accueillir, et cependant la jeune
+fille répondait non, et toujours non ! »
+
+A ce moment, Marcel, d’un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet
+resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu’il ne
+se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son
+bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte
+de ce petit incident.
+
+« “Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes
+que tu ne te donnes pas même la peine d’examiner ? Tu es moins
+péremptoire d’ordinaire !”
+
+« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin
+à parler, et alors, comme c’est un esprit net et un coeur droit, une
+fois résolue à rompre le silence, voici ce qu’elle dit :
+
+« “Je vous réponds non avec autant de sincérité que j’en mettrais à
+vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de
+mon coeur. Je tombe d’accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m’offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que
+j’imagine que toutes ces demandes s’adressent beaucoup plus à ce qu’on
+appelle le plus beau, c’est-à-dire le plus riche parti de la ville,
+qu’à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner
+l’envie de répondre oui, j’oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu’aucune de ces demandes n’est celle que j’attendais, celle que
+j’attends encore, et j’ajouterai que, malheureusement, celle que
+j’attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous...
+
+« Elle n’acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+« Mais, soit qu’il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu’il
+trouvât nécessaire qu’un peu plus de lumière se fît entre la mère et la
+fille avant d’intervenir, le mari n’eut pas l’air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d’embarras et peut-être aussi d’un peu
+de colère, prit soudain le parti d’aller jusqu’au bout.
+
+« “Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que
+j’espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu’il n’était
+même pas impossible qu’elle ne se fît jamais. J’ajoute que ce retard,
+fût-il indéfini, ne saurait ni m’étonner ni me blesser. J’ai le malheur
+d’être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C’est à lui
+d’attendre...
+
+« - Pourquoi pas à nous d’arriver ? “ dit la mère voulant peut-être
+arrêter sur les lèvres de sa fille les paroles qu’elle craignait
+d’entendre.
+
+« Ce fut alors que le mari intervint.
+
+« “Ma chère amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n’est pas impunément qu’une mère aussi justement écoutée
+de sa fille que vous, célèbre devant elle depuis qu’elle est au monde
+ou peu s’en faut, les louanges d’un beau et brave garçon qui est
+presque de notre famille, qu’elle fait remarquer à tous la solidité de
+son caractère, et qu’elle applaudit à ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l’occasion de vanter à son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+dévouement qu’il en a reçues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingué entre tous par son père et par sa mère, ne l’avait pas
+remarqué à son tour, elle aurait manqué à tous ses devoirs !
+
+« -- Ah ! père ! s’écria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mère pour y cacher son trouble, si vous m’aviez devinée,
+pourquoi m’avoir forcée de parler ?
+
+« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la joie de t’entendre,
+ma mignonne, pour être plus assuré encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mère que nous
+approuvons le chemin qu’a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour épargner à l’homme pauvre et fier dont il s’agit de
+faire une demande à laquelle sa délicatesse répugne, cette demande,
+c’est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j’ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la première
+bonne occasion qui se présentera, je me permettrai de demander à
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d’être mon gendre
+!...” »
+
+Pris à l’improviste par cette brusque péroraison, Marcel s’était dressé
+sur ses pieds comme s’il eût été mû par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serré la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien était pâle comme un mort. Mais
+n’est-ce pas l’un des aspects que prend le bonheur, dans les âmes
+fortes, quand il y entre sans avoir crié : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, débarrassée de toute inquiétude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administrée, heureuse, grâce à la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, si justement mérité,
+ne lui fait pas d’envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cité de l’Acier n’était qu’une usine formidable, qu’un engin de
+destruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grâce
+à Marcel Bruckmann, sa liquidation s’est opérée sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de Jeanne, et la
+naissance d’un enfant vient d’ajouter à leur félicité.
+
+Quant à Octave, il s’est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier à l’une de ses amies, charmante d’ailleurs, dont les
+qualités de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honnêtes ambitions.
+
+On peut donc assurer dès maintenant que l’avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l’exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cité modèles, ne sera pas perdu
+pour les générations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA
+BEGUM ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will be
+renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
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+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
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+1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
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+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
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+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
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+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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+
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
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+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Verne</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: September 11, 2012 [EBook #4968]<br>
+Release Date: January, 2004<br>
+First Posted: April 6, 2002<br>
+Last Updated: June 3, 2023</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Norm Wolcott</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***</div>
+
+
+
+<h1>Les Cinq Cents Millions de la Begum</h1>
+
+<table class="autotable">
+<tr><td colspan="2" class="tdc">TABLE DES MATI&Egrave;RES</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#I">I</a> </td><td>- O&Ugrave; MR. SHARP FAIT SON ENTR&Eacute;E</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#II">II</a> </td><td>- DEUX COPAINS</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#III">III</a> </td><td>- UN FAIT DIVERS</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#IV">IV</a> </td><td>- PART Â DEUX</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#V">V</a> </td><td>- LA CITÉ DE L'ACIER</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#VI">VI</a> </td><td>- LE PUITS ALBRECHT</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#VII">VII</a> </td><td>- LE BLOC CENTRAL</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#VIII">VIII</a> </td><td>- LA CAVERNE DU DRAGON</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#IX">IX</a> </td><td>- &laquo; P. P. C. &raquo;</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#X">X</a> </td><td>- UN ARTICLE DE L' &laquo; UNSERE CENTURIE &raquo;, REVUE ALLEMANDE</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XI">XI</a> </td><td>- UN DÎNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XII">XII</a> </td><td>- LE CONSEIL</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XIII">XIII</a> </td><td>- MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XIV">XIV</a> </td><td>- BRANLE-BAS DE COMBAT</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XV">XV</a> </td><td>- LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XVI">XVI</a> </td><td>- DEUX FRANÇAIS CONTRE UNE VILLE</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XVII">XVII</a> </td><td>- EXPLICATIONS &Agrave; COUPS DE FUSIL</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XVIII">XVIII</a></td><td>- L'AMANDE DU NOYAU</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#XIX">XIX</a> </td><td>- UNE AFFAIRE DE FAMILLE</td></tr>
+<tr><td class="tdr"><a href="#CON">XX</a> </td><td>- CONCLUSION</td></tr>
+</table>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="I">I &#160;&#160;&#160;&#160; OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE</h2>
+</div>
+<p>« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits !
+» se dit &agrave; lui-m&ecirc;me le bon docteur en se
+renversant dans un grand fauteuil de cuir.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu&eacute; le
+monologue, qui est une des formes de la distraction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux
+yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie
+&agrave; la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se
+dit &agrave; premi&egrave;re vue : voil&agrave; un brave homme. A
+cette heure matinale, bien que sa tenue ne trah&icirc;t aucune
+recherche, le docteur &eacute;tait d&eacute;j&agrave; ras&eacute;
+de frais et cravat&eacute; de blanc.</p>
+
+<p>Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'h&ocirc;tel,
+&agrave; Brighton, s'&eacute;talaient le <i>Times</i>, le <i>Daily
+Telegraph</i>, le <i>Daily News</i>. Dix heures sonnaient &agrave;
+peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la
+ville, de visiter un h&ocirc;pital, de rentrer &agrave; son
+h&ocirc;tel et de lire dans les principaux journaux de Londres le
+compte rendu <i>in extenso</i> d'un m&eacute;moire qu'il avait
+pr&eacute;sent&eacute; l'avant-veille au grand Congr&egrave;s
+international d'Hygi&egrave;ne, sur un « compte-globules du
+sang » dont il &eacute;tait l'inventeur.</p>
+
+<p>Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait
+une c&ocirc;telette cuite &agrave; point, une tasse de th&eacute;
+fumant et quelques-unes de ces r&ocirc;ties au beurre que les
+cuisini&egrave;res anglaises font &agrave; merveille, gr&acirc;ce
+aux petits pains sp&eacute;ciaux que les boulangers leur
+fournissent.</p>
+
+<p>« Oui, r&eacute;p&eacute;tait-il, ces journaux du
+Royaume-Uni sont vraiment tr&egrave;s bien faits, on ne peut pas
+dire le contraire !... Le speech du vice- pr&eacute;sident, la
+r&eacute;ponse du docteur Cicogna, de Naples, les
+d&eacute;veloppements de mon m&eacute;moire, tout y est saisi au
+vol, pris sur le fait, photographi&eacute;. »</p>
+
+<p>« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai.
+L'honorable associ&eacute; s'exprime en fran&ccedil;ais. "Mes
+auditeurs m'excuseront, dit-il en d&eacute;butant, si je prends
+cette libert&eacute; ; mais ils comprennent assur&eacute;ment mieux
+ma langue que je ne saurais parler la leur..." »</p>
+
+<p>« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel
+vaut mieux du compte rendu du <i>Times</i> ou de celui du
+<i>Telegraph</i>... On n'est pas plus exact et plus pr&eacute;cis !
+»</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin en &eacute;tait l&agrave; de ses
+r&eacute;flexions, lorsque le ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies lui-m&ecirc;me -- on n'oserait donner un
+moindre titre &agrave; un personnage si correctement v&ecirc;tu de
+noir -- frappa &agrave; la porte et demanda si « monsiou
+» &eacute;tait visible...</p>
+
+<p>« Monsiou » est une appellation
+g&eacute;n&eacute;rale que les Anglais se croient oblig&eacute;s
+d'appliquer &agrave; tous les Fran&ccedil;ais indistinctement, de
+m&ecirc;me qu'ils s'imagineraient manquer &agrave; toutes les
+r&egrave;gles de la civilit&eacute; en ne d&eacute;signant pas un
+Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand
+sous celui de « Herr ». Peut-&ecirc;tre, au surplus,
+ont-ils raison. Cette habitude routini&egrave;re a
+incontestablement l'avantage d'indiquer d'embl&eacute;e la
+nationalit&eacute; des gens.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui &eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute;e. Assez &eacute;tonn&eacute; de recevoir une
+visite en un pays o&ugrave; il ne connaissait personne, il le fut
+plus encore lorsqu'il lut sur le carr&eacute; de papier minuscule
+:</p>
+
+<p>« MR. SHARP, <i>solicitor</i>, « 93,
+<i>Southampton row</i> « LONDON. »</p>
+
+<p>Il savait qu'un « solicitor » est le
+cong&eacute;n&egrave;re anglais d'un avou&eacute;, ou plut&ocirc;t
+homme de loi hybride, interm&eacute;diaire entre le notaire,
+l'avou&eacute; et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.</p>
+
+<p>« Que diable puis-je avoir &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans
+y songer une mauvaise affaire ?... »</p>
+
+<p>« Vous &ecirc;tes bien s&ucirc;r que c'est pour moi ?
+reprit-il.</p>
+
+<p>-- Oh ! yes, monsiou.</p>
+
+<p>-- Eh bien ! faites entrer. »</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies introduisit un
+homme jeune encore, que le docteur, &agrave; premi&egrave;re vue,
+classa dans la grande famille des « t&ecirc;tes de mort
+». Ses l&egrave;vres minces ou plut&ocirc;t
+dess&eacute;ch&eacute;es, ses longues dents blanches, ses
+cavit&eacute;s temporales presque &agrave; nu sous une peau
+parchemin&eacute;e, son teint de momie et ses petits yeux gris au
+regard de vrille lui donnaient des titres incontestables &agrave;
+cette qualification. Son squelette disparaissait des talons
+&agrave; l'occiput sous un « ulster-coat » &agrave;
+grands carreaux, et dans sa main il serrait la poign&eacute;e d'un
+sac de voyage en cuir verni.</p>
+
+<p>Ce personnage entra, salua rapidement, posa &agrave; terre son
+sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit
+:</p>
+
+<p>« William Henry Sharp junior, associ&eacute; de la maison
+Billows, Green, Sharp &amp; Co. C'est bien au docteur Sarrasin que
+j'ai l'honneur ?...</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- Fran&ccedil;ois Sarrasin ?</p>
+
+<p>-- C'est en effet mon nom.</p>
+
+<p>-- De Douai ?</p>
+
+<p>-- Douai est ma r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>-- Votre p&egrave;re s'appelait Isidore Sarrasin ?</p>
+
+<p>-- C'est exact.</p>
+
+<p>-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin.
+»</p>
+
+<p>Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit
+:</p>
+
+<p>« Isidore Sarrasin est mort &agrave; Paris en 1857,
+VI&egrave;me arrondissement, rue Taranne, num&eacute;ro 54,
+h&ocirc;tel des Ecoles, actuellement d&eacute;moli.</p>
+
+<p>-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...</p>
+
+<p>-- Le nom de sa m&egrave;re &eacute;tait Julie Lang&eacute;vol,
+poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle &eacute;tait originaire
+de Bar-le-Duc, fille de B&eacute;n&eacute;dict Lang&eacute;vol,
+demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalit&eacute; de ladite ville... Ces
+registres sont une institution bien pr&eacute;cieuse, monsieur,
+bien pr&eacute;cieuse !... Hem !... hem !... et soeur de
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, tambour-major au 36&egrave;me
+l&eacute;ger...</p>
+
+<p>-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin,
+&eacute;merveill&eacute; par cette connaissance approfondie de sa
+g&eacute;n&eacute;alogie, que vous paraissez sur ces divers points
+mieux inform&eacute; que moi. Il est vrai que le nom de famille de
+ma grand-m&egrave;re &eacute;tait Lang&eacute;vol, mais c'est tout
+ce que je sais d'elle.</p>
+
+<p>-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre
+grand-p&egrave;re, Jean Sarrasin, qu'elle avait
+&eacute;pous&eacute; en 1799. Tous deux all&egrave;rent
+s'&eacute;tablir &agrave; Melun comme ferblantiers et y
+rest&egrave;rent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie
+Lang&eacute;vol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait
+qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre p&egrave;re. A dater de ce
+moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui,
+retrouv&eacute;e &agrave; Paris...</p>
+
+<p>-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur,
+entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; lui par cette pr&eacute;cision
+toute math&eacute;matique. Mon grand-p&egrave;re vint
+s'&eacute;tablir &agrave; Paris pour l'&eacute;ducation de son
+fils, qui se destinait &agrave; la carri&egrave;re m&eacute;dicale.
+Il mourut, en 1832, &agrave; Palaiseau, pr&egrave;s Versailles,
+o&ugrave; mon p&egrave;re exer&ccedil;ait sa profession et
+o&ugrave; je suis n&eacute; moi-m&ecirc;me en 1822.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de
+fr&egrave;res ni de soeurs ?...</p>
+
+<p>-- Non ! j'&eacute;tais fils unique, et ma m&egrave;re est morte
+deux ans apr&egrave;s ma naissance... Mais enfin, monsieur, me
+direz vous ?... »</p>
+
+<p>Mr. Sharp se leva.</p>
+
+<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en
+pronon&ccedil;ant ces noms avec le respect que tout Anglais
+professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir
+d&eacute;couvert et d'&ecirc;tre le premier &agrave; vous
+pr&eacute;senter mes hommages ! »</p>
+
+<p>« Cet homme est ali&eacute;n&eacute;, pensa le docteur.
+C'est assez fr&eacute;quent chez les "t&ecirc;tes de mort".
+»</p>
+
+<p>Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.</p>
+
+<p>« Je ne suis pas fou le moins du monde,
+r&eacute;pondit-il avec calme. Vous &ecirc;tes, &agrave; l'heure
+actuelle, le seul h&eacute;ritier connu du titre de baronnet,
+conc&eacute;d&eacute;, sur la pr&eacute;sentation du gouverneur
+g&eacute;n&eacute;ral de la province de Bengale, &agrave;
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, naturalis&eacute; sujet anglais en
+1819, veuf de la B&eacute;gum Gokool, usufruitier de ses biens, et
+d&eacute;c&eacute;d&eacute; en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel
+est mort idiot et sans post&eacute;rit&eacute;, incapable et
+intestat, en 1869. La succession s'&eacute;levait, il y a trente
+ans, &agrave; environ cinq millions de livres sterling. Elle est
+rest&eacute;e sous s&eacute;questre et tutelle, et les
+int&eacute;r&ecirc;ts en ont &eacute;t&eacute; capitalis&eacute;s
+presque int&eacute;gralement pendant la vie du fils imb&eacute;cile
+de Jean-Jacques Lang&eacute;vol. Cette succession a
+&eacute;t&eacute; &eacute;valu&eacute;e en 1870 au chiffre rond de
+vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq
+millions de francs. En ex&eacute;cution d'un jugement du tribunal
+d'Agra, confirm&eacute; par la cour de Delhi, homologu&eacute; par
+le Conseil priv&eacute;, les biens immeubles et mobiliers ont
+&eacute;t&eacute; vendus, les valeurs r&eacute;alis&eacute;es, et
+le total a &eacute;t&eacute; plac&eacute; en d&eacute;p&ocirc;t
+&agrave; la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent
+vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple ch&egrave;que, aussit&ocirc;t apr&egrave;s avoir fait vos
+preuves g&eacute;n&eacute;alogiques en cour de chancellerie, et sur
+lesquels je m'offre d&egrave;s aujourd'hui &agrave; vous faire
+avancer par M. Trollop, Smith &amp; Co., banquiers, n'importe quel
+acompte &agrave; valoir... »</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;. Il
+resta un instant sans trouver un mot &agrave; dire. Puis, mordu par
+un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait
+exp&eacute;rimental ce r&ecirc;ve des <i>Mille et une nuits</i>, il
+s'&eacute;cria :</p>
+
+<p>« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me
+donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous
+&eacute;t&eacute; conduit &agrave; me d&eacute;couvrir ?</p>
+
+<p>-- Les preuves sont ici, r&eacute;pondit Mr. Sharp, en tapant
+sur le sac de cuir verni. Quant &agrave; la mani&egrave;re dont je
+vous ai trouv&eacute;, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que
+je vous cherche. L'invention des proches, ou « next of kin
+», comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses
+successions en d&eacute;sh&eacute;rence qui sont
+enregistr&eacute;es tous les ans dans les possessions britanniques,
+est une sp&eacute;cialit&eacute; de notre maison. Or,
+pr&eacute;cis&eacute;ment, l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum
+Gokool exerce notre activit&eacute; depuis un lustre entier. Nous
+avons port&eacute; nos investigations de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+pass&eacute; en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui &eacute;tait issue d'Isidore. J'&eacute;tais
+m&ecirc;me arriv&eacute; &agrave; la conviction qu'il n'y avait pas
+un autre Sarrasin en France, quand j'ai &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; hier matin, en lisant dans le <i>Daily News</i> le
+compte rendu du Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, d'y voir un
+docteur de ce nom qui ne m'&eacute;tait pas connu. Recourant
+aussit&ocirc;t &agrave; mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassembl&eacute;es au sujet de cette
+succession, j'ai constat&eacute; avec &eacute;tonnement que la
+ville de Douai avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; notre
+attention. Presque s&ucirc;r d&eacute;sormais d'&ecirc;tre sur la
+piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu &agrave; la
+sortie du Congr&egrave;s, et ma conviction a &eacute;t&eacute;
+faite. Vous &ecirc;tes le portrait vivant de votre grand-oncle
+Lang&eacute;vol, tel qu'il est repr&eacute;sent&eacute; dans une
+photographie de lui que nous poss&eacute;dons, d'apr&egrave;s une
+toile du peintre indien Saranoni. »</p>
+
+<p>Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au
+docteur Sarrasin. Cette photographie repr&eacute;sentait un homme
+de haute taille avec une barbe splendide, un turban &agrave;
+aigrette et une robe de brocart chamarr&eacute;e de vert, dans
+cette attitude particuli&egrave;re aux portraits historiques d'un
+g&eacute;n&eacute;ral en chef qui &eacute;crit un ordre d'attaque
+en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on
+distinguait vaguement la fum&eacute;e d'une bataille et une charge
+de cavalerie.</p>
+
+<p>« Ces pi&egrave;ces vous en diront plus long que moi,
+reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans
+deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos
+ordres. »</p>
+
+<p>Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept &agrave;
+huit volumes de dossiers, les uns imprim&eacute;s, les autres
+manuscrits, les d&eacute;posa sur la table et sortit &agrave;
+reculons, en murmurant :</p>
+
+<p>« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous
+saluer. »</p>
+
+<p>Moiti&eacute; croyant, moiti&eacute; sceptique, le docteur prit
+les dossiers et commen&ccedil;a &agrave; les feuilleter.</p>
+
+<p>Un examen rapide suffit pour lui d&eacute;montrer que l'histoire
+&eacute;tait parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment
+h&eacute;siter, par exemple, en pr&eacute;sence d'un document
+imprim&eacute; sous ce titre :</p>
+
+<p>« <i>Rapport aux Tr&egrave;s Honorables Lords du Conseil
+priv&eacute; de la Reine, d&eacute;pos&eacute; le 5 janvier 1870,
+concernant la succession vacante de la B&eacute;gum Gokool de
+Ragginahra, province de Bengale.</i></p>
+
+<p>Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de
+propri&eacute;t&eacute; de certains mehals et de quarante-trois
+mille beegales de terre arable, ensemble de divers &eacute;difices,
+palais, b&acirc;timents d'exploitation, villages, objets mobiliers,
+tr&eacute;sors, armes, etc., provenant de la succession de la
+B&eacute;gum Gokool de Ragginahra. Des expos&eacute;s soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et &agrave; la Cour
+sup&eacute;rieure de Delhi, il r&eacute;sulte qu'en 1819, la
+B&eacute;gum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et
+h&eacute;riti&egrave;re de son propre chef de biens
+consid&eacute;rables, &eacute;pousa un &eacute;tranger,
+fran&ccedil;ais d'origine, du nom de Jean-Jacques Lang&eacute;vol.
+Cet &eacute;tranger, apr&egrave;s avoir servi jusqu'en 1815 dans
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, o&ugrave; il avait eu le grade de
+sous-officier (tambour-major) au 36&egrave;me l&eacute;ger,
+s'embarqua &agrave; Nantes, lors du licenciement de l'arm&eacute;e
+de la Loire, comme subr&eacute;cargue d'un navire de commerce. Il
+arriva &agrave; Calcutta, passa dans l'int&eacute;rieur et obtint
+bient&ocirc;t les fonctions de capitaine instructeur dans la petite
+arm&eacute;e indig&egrave;ne que le rajah Luckmissur &eacute;tait
+autoris&eacute; &agrave; entretenir. De ce grade, il ne tarda pas
+&agrave; s'&eacute;lever &agrave; celui de commandant en chef, et,
+peu de temps apr&egrave;s la mort du rajah, il obtint la main de sa
+veuve. Diverses consid&eacute;rations de politique coloniale, et
+des services importants rendus dans une circonstance
+p&eacute;rilleuse aux Europ&eacute;ens d'Agra par Jean-Jacques
+Lang&eacute;vol, qui s'&eacute;tait fait naturaliser sujet
+britannique, conduisirent le gouverneur g&eacute;n&eacute;ral de la
+province de Bengale &agrave; demander et obtenir pour
+l'&eacute;poux de la B&eacute;gum le titre de baronnet. La terre de
+Bryah Jowahir Mothooranath fut alors &eacute;rig&eacute;e en fief.
+La B&eacute;gum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens
+&agrave; Lang&eacute;vol, qui la suivit deux ans plus tard dans la
+tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en &eacute;tat
+d'imb&eacute;cillit&eacute; depuis son bas &acirc;ge, et qu'il
+fallut imm&eacute;diatement placer sous tutelle. Ses biens ont
+&eacute;t&eacute; fid&egrave;lement administr&eacute;s
+jusqu'&agrave; sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point
+d'h&eacute;ritiers connus de cette immense succession. Le tribunal
+d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn&eacute; la licitation,
+&agrave; la requ&ecirc;te du gouvernement local agissant au nom de
+l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil
+priv&eacute; l'homologation de ces jugements, etc. »
+Suivaient les signatures.</p>
+
+<p>Des copies certifi&eacute;es des jugements d'Agra et de Delhi,
+des actes de vente, des ordres donn&eacute;s pour le
+d&eacute;p&ocirc;t du capital &agrave; la Banque d'Angleterre, un
+historique des recherches faites en France pour retrouver des
+h&eacute;ritiers Lang&eacute;vol, et toute une masse imposante de
+documents du m&ecirc;me ordre, ne permirent bient&ocirc;t plus la
+moindre h&eacute;sitation au docteur Sarrasin. Il &eacute;tait bien
+et d&ucirc;ment le « next of kin » et successeur de
+la B&eacute;gum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions
+d&eacute;pos&eacute;s dans les caves de la Banque, il n'y avait
+plus que l'&eacute;paisseur d'un jugement de forme, sur simple
+production des actes authentiques de naissance et de
+d&eacute;c&egrave;s !</p>
+
+<p>Un pareil coup de fortune avait de quoi &eacute;blouir l'esprit
+le plus calme, et le bon docteur ne put enti&egrave;rement
+&eacute;chapper &agrave; l'&eacute;motion qu'une certitude aussi
+inattendue &eacute;tait faite pour causer. Toutefois, son
+&eacute;motion fut de courte dur&eacute;e et ne se traduisit que
+par une rapide promenade de quelques minutes &agrave; travers la
+chambre. Il reprit ensuite possession de lui-m&ecirc;me, se
+reprocha comme une faiblesse cette fi&egrave;vre passag&egrave;re,
+et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorb&eacute; en de profondes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, il se remit &agrave; marcher de long
+en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure,
+et l'on voyait qu'une pens&eacute;e g&eacute;n&eacute;reuse et
+noble se d&eacute;veloppait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la
+choya, et, finalement, l'adopta.</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa &agrave; la porte. Mr. Sharp
+revenait.</p>
+
+<p>« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit
+cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre
+oblig&eacute; pour les peines que vous vous &ecirc;tes
+donn&eacute;es.</p>
+
+<p>-- Pas oblig&eacute; du tout... simple affaire... mon
+m&eacute;tier.... r&eacute;pondit Mr. Sharp. Puis-je esp&eacute;rer
+que Sir Bryah me conservera sa client&egrave;le ?</p>
+
+<p>-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos
+mains... Je vous demanderai seulement de renoncer &agrave; me
+donner ce titre absurde... »</p>
+
+<p>Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling !
+disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il &eacute;tait trop bon
+courtisan pour ne pas c&eacute;der.</p>
+
+<p>« Comme il vous plaira, vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre,
+r&eacute;pondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et
+attendre vos ordres.</p>
+
+<p>-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.</p>
+
+<p>-- Parfaitement, nous en avons copie. »</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, rest&eacute; seul, s'assit &agrave; son
+bureau, prit une feuille de papier &agrave; lettres et
+&eacute;crivit ce qui suit :</p>
+
+<p>« Brighton,28 octobre 1871.</p>
+
+<p>« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune
+&eacute;norme, colossale, insens&eacute;e ! Ne me crois pas atteint
+d'ali&eacute;nation mentale et lis les deux ou trois pi&egrave;ces
+imprim&eacute;es que je joins &agrave; ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'h&eacute;ritier d'un titre de
+baronnet anglais ou plut&ocirc;t indien, et d'un capital qui
+d&eacute;passe un demi-milliard de francs, actuellement
+d&eacute;pos&eacute; &agrave; la Banque d'Angleterre. Je ne doute
+pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras
+cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux
+qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire
+courir &agrave; notre sagesse. Il y a une heure &agrave; peine que
+j'ai connaissance du fait, et d&eacute;j&agrave; le souci d'une
+pareille responsabilit&eacute; &eacute;touffe &agrave; demi la joie
+qu'en pensant &agrave; toi la certitude acquise m'avait d'abord
+caus&eacute;e. Peut-&ecirc;tre ce changement sera-t-il fatal dans
+nos destin&eacute;es... Modestes pionniers de la science, nous
+&eacute;tions heureux dans notre obscurit&eacute;. Le serons-nous
+encore ? Non, peut-&ecirc;tre, &agrave; moins... Mais je n'ose te
+parler d'une id&eacute;e arr&ecirc;t&eacute;e dans ma
+pens&eacute;e... &agrave; moins que cette fortune m&ecirc;me ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique,
+un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons.
+Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette
+grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre &agrave; ta
+m&egrave;re. Je suis assur&eacute; qu'en femme sens&eacute;e, elle
+l'accueillera avec calme et tranquillit&eacute;. Quant &agrave; ta
+soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse
+perdre la t&ecirc;te. D'ailleurs, elle est d&eacute;j&agrave;
+solide, sa petite t&ecirc;te, et dut-elle comprendre toutes les
+cons&eacute;quences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je
+suis s&ucirc;r qu'elle sera de nous tous celle que ce changement
+survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poign&eacute;e de main &agrave; Marcel. Il n'est absent d'aucun de
+mes projets d'avenir.</p>
+
+<p>« Ton p&egrave;re affectionn&eacute;, « Fr.
+Sarrasin « D.M.P. »</p>
+
+<p>Cette lettre plac&eacute;e sous enveloppe, avec les papiers les
+plus importants, &agrave; l'adresse de « Monsieur Octave
+Sarrasin, &eacute;l&egrave;ve &agrave; l'Ecole centrale des Arts et
+Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris », le docteur
+prit son chapeau, rev&ecirc;tit son pardessus et s'en alla au
+Congr&egrave;s. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne
+songeait m&ecirc;me plus &agrave; ses millions.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="II">II &#160;&#160;&#160;&#160;DEUX COPAINS</h2>
+</div>
+<p>Octave Sarrasin, fils du docteur, n'&eacute;tait pas ce qu'on
+peut appeler proprement un paresseux. Il n'&eacute;tait ni sot ni
+d'une intelligence sup&eacute;rieure, ni beau ni laid, ni grand ni
+petit, ni brun ni blond. Il &eacute;tait ch&acirc;tain, et, en
+tout, membre-n&eacute; de la classe moyenne. Au coll&egrave;ge il
+obtenait g&eacute;n&eacute;ralement un second prix et deux ou trois
+accessits. Au baccalaur&eacute;at, il avait eu la note «
+passable ». Repouss&eacute; une premi&egrave;re fois au
+concours de l'Ecole centrale, il avait &eacute;t&eacute; admis
+&agrave; la seconde &eacute;preuve avec le num&eacute;ro 127.
+C'&eacute;tait un caract&egrave;re ind&eacute;cis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incompl&egrave;te, qui
+vivent toujours dans l'&agrave;-peu-pr&egrave;s et passent &agrave;
+travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont
+aux mains de la destin&eacute;e ce qu'un bouchon de li&egrave;ge
+est sur la cr&ecirc;te d'une vague. Selon que le vent souffle du
+nord ou du midi, ils sont emport&eacute;s vers l'&eacute;quateur ou
+vers le p&ocirc;le. C'est le hasard qui d&eacute;cide de leur
+carri&egrave;re. Si le docteur Sarrasin ne se f&ucirc;t pas fait
+quelques illusions sur le caract&egrave;re de son fils,
+peut-&ecirc;tre aurait-il h&eacute;sit&eacute; avant de lui
+&eacute;crire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement
+paternel est permis aux meilleurs esprits.</p>
+
+<p>Le bonheur avait voulu qu'au d&eacute;but de son
+&eacute;ducation, Octave tomb&acirc;t sous la domination d'une
+nature &eacute;nergique dont l'influence un peu tyrannique mais
+bienfaisante s'&eacute;tait de vive force impos&eacute;e &agrave;
+lui. Au lyc&eacute;e Charlemagne, o&ugrave; son p&egrave;re l'avait
+envoy&eacute; terminer ses &eacute;tudes, Octave s'&eacute;tait
+li&eacute; d'une amiti&eacute; &eacute;troite avec un de ses
+camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un
+an, mais qui l'avait bient&ocirc;t &eacute;cras&eacute; de sa
+vigueur physique, intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Marcel Bruckmann, rest&eacute; orphelin &agrave; douze ans,
+avait h&eacute;rit&eacute; d'une petite rente qui suffisait tout
+juste &agrave; payer son coll&egrave;ge. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'e&ucirc;t jamais mis
+le pied hors des murs du lyc&eacute;e.</p>
+
+<p>Il suivit de l&agrave; que la famille du docteur Sarrasin fut
+bient&ocirc;t celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous
+son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait
+appartenir &agrave; ces braves gens qui lui tenaient lieu de
+p&egrave;re et de m&egrave;re. Il en arriva donc tout naturellement
+&agrave; adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et
+d&eacute;j&agrave; s&eacute;rieuse fillette qui lui avaient rouvert
+le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il
+leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'&eacute;tait
+donn&eacute; la t&acirc;che agr&eacute;able de faire de Jeanne, qui
+aimait l'&eacute;tude, une jeune fille au sens droit, un esprit
+ferme et judicieux, et, en m&ecirc;me temps, d'Octave un fils digne
+de son p&egrave;re. Cette derni&egrave;re t&acirc;che, il faut bien
+le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur,
+d&eacute;j&agrave; sup&eacute;rieure pour son &acirc;ge &agrave;
+son fr&egrave;re. Mais Marcel s'&eacute;tait promis d'atteindre son
+double but.</p>
+
+<p>C'est que Marcel Bruckmann &eacute;tait un de ces champions
+vaillants et avis&eacute;s que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous
+les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se
+distinguait d&eacute;j&agrave; par la duret&eacute; et la souplesse
+de ses muscles autant que par la vivacit&eacute; de son
+intelligence. Il &eacute;tait tout volont&eacute; et tout courage
+au-dedans, comme il &eacute;tait au-dehors taill&eacute; &agrave;
+angles droits. D&egrave;s le coll&egrave;ge, un besoin
+imp&eacute;rieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres
+comme &agrave; la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie.
+Qu'il manqu&acirc;t un prix &agrave; sa moisson annuelle, il
+pensait l'ann&eacute;e perdue. C'&eacute;tait &agrave; vingt ans un
+grand corps d&eacute;hanch&eacute; et robuste, plein de vie et
+d'action, une machine organique au maximum de tension et de
+rendement. Sa t&ecirc;te intelligente &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; de celles qui arr&ecirc;tent le regard des
+esprits attentifs. Entr&eacute; le second &agrave; l'Ecole
+centrale, la m&ecirc;me ann&eacute;e qu'Octave, il &eacute;tait
+r&eacute;solu &agrave; en sortir le premier.</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs &agrave; son &eacute;nergie persistante et
+surabondante pour deux hommes qu'Octave avait d&ucirc; son
+admission. Un an durant, Marcel l'avait « pistonn&eacute;
+», pouss&eacute; au travail, de haute lutte oblig&eacute; au
+succ&egrave;s. Il &eacute;prouvait pour cette nature faible et
+vacillante un sentiment de piti&eacute; amicale, pareil &agrave;
+celui qu'un lion pourrait accorder &agrave; un jeune chien. Il lui
+plaisait de fortifier, du surplus de sa s&egrave;ve, cette plante
+an&eacute;mique et de la faire fructifier aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>La guerre de 1870 &eacute;tait venue surprendre les deux amis au
+moment o&ugrave; ils passaient leurs examens. D&egrave;s le
+lendemain de la cl&ocirc;ture du concours, Marcel, plein d'une
+douleur patriotique que ce qui mena&ccedil;ait Strasbourg et
+l'Alsace avait exasp&eacute;r&eacute;e, &eacute;tait all&eacute;
+s'engager au 31&egrave;me bataillon de chasseurs &agrave; pied.
+Aussit&ocirc;t Octave avait suivi cet exemple.</p>
+
+<p>C&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, tous deux avaient fait aux
+avant-postes de Paris la dure campagne du si&egrave;ge. Marcel
+avait re&ccedil;u &agrave; Champigny une balle au bras droit ;
+&agrave; Buzenval, une &eacute;paulette au bras gauche, Octave
+n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'&eacute;tait pas
+sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine
+&eacute;tait-il en arri&egrave;re de six m&egrave;tres. Mais ces
+six m&egrave;tres-l&agrave; &eacute;taient tout.</p>
+
+<p>Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux
+&eacute;tudiants habitaient ensemble deux chambres contigu&euml;s
+d'un modeste h&ocirc;tel voisin de l'&eacute;cole. Les malheurs de
+la France, la s&eacute;paration de l'Alsace et de la Lorraine,
+avaient imprim&eacute; au caract&egrave;re de Marcel une
+maturit&eacute; toute virile.</p>
+
+<p>« C'est affaire &agrave; la jeunesse fran&ccedil;aise,
+disait-il, de r&eacute;parer les fautes de ses p&egrave;res, et
+c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. »</p>
+
+<p>Debout &agrave; cinq heures, il obligeait Octave &agrave;
+l'imiter. Il l'entra&icirc;nait aux cours, et, &agrave; la sortie,
+ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au
+travail, en le coupant de temps &agrave; autre d'une pipe et d'une
+tasse de caf&eacute;. On se couchait &agrave; dix heures, le coeur
+satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course &agrave; cheval jusqu'au
+bois de Verri&egrave;res, une promenade en for&ecirc;t, deux fois
+par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels &eacute;taient
+leurs d&eacute;lassements. Octave manifestait bien par instants des
+vell&eacute;it&eacute;s de r&eacute;volte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait
+d'aller voir Aristide Leroux qui « faisait son droit
+», &agrave; la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se
+moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus
+souvent.</p>
+
+<p>Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis
+&eacute;taient, selon leur coutume, assis c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te &agrave; la m&ecirc;me table, sous l'abat-jour d'une
+lampe commune. Marcel &eacute;tait plong&eacute; corps et &acirc;me
+dans un probl&egrave;me, palpitant d'int&eacute;r&ecirc;t, de
+g&eacute;om&eacute;trie descriptive appliqu&eacute;e &agrave; la
+coupe des pierres. Octave proc&eacute;dait avec un soin religieux
+&agrave; la fabrication, malheureusement plus importante &agrave;
+son sens, d'un litre de caf&eacute;. C'&eacute;tait un des rares
+articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-&ecirc;tre
+parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'&eacute;chapper
+pour quelques minutes &agrave; la terrible n&eacute;cessit&eacute;
+d'aligner des &eacute;quations, dont il lui paraissait que Marcel
+abusait un peu. Il faisait donc passer goutte &agrave; goutte son
+eau bouillante &agrave; travers une couche &eacute;paisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d&ucirc; lui suffire.
+Mais l'assiduit&eacute; de Marcel lui pesait comme un remords, et
+il &eacute;prouvait l'invincible besoin de la troubler de son
+bavardage.</p>
+
+<p>« Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout
+&agrave; coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus &agrave; la
+hauteur de la civilisation.</p>
+
+<p>-- Ach&egrave;te un percolateur ! Cela t'emp&ecirc;chera
+peut-&ecirc;tre de perdre une heure tous les soirs &agrave; cette
+cuisine », r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Et il se remit &agrave; son probl&egrave;me.</p>
+
+<p>« Une vo&ucirc;te a pour intrados un ellipso&iuml;de
+&agrave; trois axes in&eacute;gaux. Soit A B D E l'ellipse de
+naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b,
+tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et &eacute;gal
+&agrave; c, ce qui rend la vo&ucirc;te surbaiss&eacute;e...
+»</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le
+gar&ccedil;on de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie
+du jeune &eacute;tudiant.</p>
+
+<p>« C'est de mon p&egrave;re, fit Octave. Je reconnais
+l'&eacute;criture... Voil&agrave; ce qui s'appelle une missive, au
+moins », ajouta-t-il en soupesant &agrave; petits coups le
+paquet de papiers.</p>
+
+<p>Marcel savait comme lui que le docteur &eacute;tait en
+Angleterre. Son passage &agrave; Paris, huit jours auparavant,
+avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; signal&eacute; par un
+d&icirc;ner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un
+restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui
+d&eacute;mod&eacute;, mais que le docteur Sarrasin continuait de
+consid&eacute;rer comme le dernier mot du raffinement parisien.</p>
+
+<p>« Tu me diras si ton p&egrave;re te parle de son
+Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, dit Marcel. C'est une bonne
+id&eacute;e qu'il a eue d'aller l&agrave;. Les savants
+fran&ccedil;ais sont trop port&eacute;s &agrave; s'isoler.
+»</p>
+
+<p>Et Marcel reprit son probl&egrave;me :</p>
+
+<p>« ... L'extrados sera form&eacute; par un ellipso&iuml;de
+semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la
+verticale o. Apr&egrave;s avoir marqu&eacute; les foyers Fl, F2, F3
+des trois ellipses principales, nous tra&ccedil;ons l'ellipse et
+l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... »</p>
+
+<p>Un cri d'Octave lui fit relever la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>« Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en
+voyant son ami tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>-- Lis ! » dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il
+venait de recevoir.</p>
+
+<p>Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une
+seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprim&eacute;s
+qui l'accompagnaient, et dit :</p>
+
+<p>« C'est curieux ! »</p>
+
+<p>Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma m&eacute;thodiquement.
+Octave &eacute;tait suspendu &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>« Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix
+&eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>-Vrai ?... Evidemment. Ton p&egrave;re a trop de bon sens et
+d'esprit scientifique pour accepter &agrave; l'&eacute;tourdie une
+conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont l&agrave;, et
+c'est au fond tr&egrave;s simple. »</p>
+
+<p>La pipe &eacute;tant bien et d&ucirc;ment allum&eacute;e, Marcel
+se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable
+m&ecirc;me d'achever son caf&eacute;, &agrave; plus forte raison
+d'assembler deux id&eacute;es logiques. Pourtant, il avait besoin
+de parler pour s'assurer qu'il ne r&ecirc;vait pas.</p>
+
+<p>« Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !...
+Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune &eacute;norme ?
+»</p>
+
+<p>Marcel releva la t&ecirc;te et approuva :</p>
+
+<p>« Enorme est le mot. Il n'y en a peut-&ecirc;tre pas une
+pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux
+Etats-Unis, &agrave; peine cinq ou six en Angleterre, en tout
+quinze ou vingt au monde.</p>
+
+<p>- Et un titre par-dessus le march&eacute; ! reprit Octave, un
+titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn&eacute;
+d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est
+tout de m&ecirc;me plus &eacute;l&eacute;gant que de s'appeler
+Sarrasin tout court. »</p>
+
+<p>Marcel lan&ccedil;a une bouff&eacute;e de fum&eacute;e et
+n'articula pas un mot. Cette bouff&eacute;e de fum&eacute;e disait
+clairement : « Peuh !... Peuh ! »</p>
+
+<p>« Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu
+faire comme tant de gens qui collent une particule &agrave; leur
+nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais poss&eacute;der
+un vrai titre, un titre authentique, bien et d&ucirc;ment inscrit
+au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni
+confusion possible, comme cela se voit trop souvent... »</p>
+
+<p>La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh !
+»</p>
+
+<p>« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave
+avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les
+Anglais ! »</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta court devant le regard railleur de Marcel et
+se rabattit sur les millions.</p>
+
+<p>« Te rappelles-tu, reprit-il, que Bin&ocirc;me, notre
+professeur de math&eacute;matiques, rab&acirc;chait tous les ans,
+dans sa premi&egrave;re le&ccedil;on sur la num&eacute;ration,
+qu'un demi-milliard est un nombre trop consid&eacute;rable pour que
+les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+id&eacute;e juste, si elles n'avaient &agrave; leur disposition les
+ressources d'une repr&eacute;sentation graphique ?... Te dis-tu
+bien qu'&agrave; un homme qui verserait un franc &agrave; chaque
+minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah !
+c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'h&eacute;ritier
+d'un demi-milliard de francs !</p>
+
+<p>-- Un demi-milliard de francs ! s'&eacute;cria Marcel,
+secou&eacute; par le mot plus qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute;
+par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce
+serait de le donner &agrave; la France pour payer sa ran&ccedil;on
+! Il n'en faudrait que dix fois autant !...</p>
+
+<p>-- Ne va pas t'aviser au moins de sugg&eacute;rer une pareille
+id&eacute;e &agrave; mon p&egrave;re !... s'&eacute;cria Octave du
+ton d'un homme effray&eacute;. Il serait capable de l'adopter ! Je
+vois d&eacute;j&agrave; qu'il rumine quelque projet de sa
+fa&ccedil;on !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais
+gardons au moins la rente !</p>
+
+<p>-- Allons, tu &eacute;tais fait, sans t'en douter jusqu'ici,
+pour &ecirc;tre capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit,
+mon pauvre Octave, qu'il e&ucirc;t mieux valu pour toi, sinon pour
+ton p&egrave;re, qui est un esprit droit et sens&eacute;, que ce
+gros h&eacute;ritage f&ucirc;t r&eacute;duit &agrave; des
+proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq
+mille livres de rente &agrave; partager avec ta brave petite soeur,
+que cette montagne d'or ! »</p>
+
+<p>Et il se remit au travail.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Octave, il lui &eacute;tait impossible de rien
+faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu
+impatient&eacute;, finit par lui dire :</p>
+
+<p>« Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est
+&eacute;vident que tu n'es bon &agrave; rien ce soir !</p>
+
+<p>-- Tu as raison », r&eacute;pondit Octave, saisissant
+avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute esp&egrave;ce
+de travail.</p>
+
+<p>Et, sautant sur son chapeau, il d&eacute;gringola l'escalier et
+se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il
+s'arr&ecirc;ta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son
+p&egrave;re. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il
+&eacute;tait bien &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !...
+r&eacute;p&eacute;tait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions
+de rente !... Quand mon p&egrave;re ne m'en donnerait qu'un par an,
+comme pension, que la moiti&eacute; d'un, que le quart d'un, je
+serais encore tr&egrave;s heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis s&ucirc;r que je saurais bien l'employer ! Je
+ne suis pas un imb&eacute;cile, n'est-ce pas ? On a
+&eacute;t&eacute; re&ccedil;u &agrave; l'Ecole centrale !... Et
+j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »</p>
+
+<p>Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.</p>
+
+<p>« J'aurai un h&ocirc;tel, des chevaux !... Il y en aura
+un pour Marcel. Du moment o&ugrave; je serai riche, il est clair
+que ce sera comme s'il l'&eacute;tait. Comme cela vient &agrave;
+point tout de m&ecirc;me !... Un demi-milliard !... Baronnet !...
+C'est dr&ocirc;le, maintenant que c'est venu, il me semble que je
+m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occup&eacute; &agrave; trimer sur des livres et des
+planches &agrave; dessin !... Tout de m&ecirc;me, c'est un fameux
+r&ecirc;ve ! »</p>
+
+<p>Octave suivait, en ruminant ces id&eacute;es, les arcades de la
+rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elys&eacute;es, tourna le coin
+de la rue Royale, d&eacute;boucha sur le boulevard. Jadis, il n'en
+regardait les splendides &eacute;talages qu'avec
+indiff&eacute;rence, comme choses futiles et sans place dans sa
+vie. Maintenant, il s'y arr&ecirc;ta et songea avec un vif
+mouvement de joie que tous ces tr&eacute;sors lui appartiendraient
+quand il le voudrait.</p>
+
+<p>« C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la
+Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf
+tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers
+construisent leurs chronom&egrave;tres, que le lustre de
+l'Op&eacute;ra verse ses cascades de lumi&egrave;re, que les
+violons grincent, que les chanteuses s'&eacute;gosillent ! C'est
+pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des man&egrave;ges, et
+que s'allume le Caf&eacute; Anglais !... Paris est &agrave; moi
+!... Tout est &agrave; moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je
+point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque
+jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire
+par-dessus le march&eacute; !... J'aurai des
+&eacute;l&eacute;phants !... Je chasserai le tigre !... Et les
+belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas !
+mais un bel et bon yacht &agrave; vapeur pour me conduire o&ugrave;
+je voudrai, m'arr&ecirc;ter et repartir &agrave; ma fantaisie !...
+A propos de vapeur, je suis charg&eacute; de donner la nouvelle
+&agrave; ma m&egrave;re. Si je partais pour Douai !... Il y a
+l'&eacute;cole... Oh ! oh ! l'&eacute;cole ! on peut s'en passer
+!... Mais Marcel ! il faut le pr&eacute;venir. Je vais lui envoyer
+une d&eacute;p&ecirc;che. Il comprendra bien que je suis
+press&eacute; de voir ma m&egrave;re et ma soeur dans une pareille
+circonstance ! »</p>
+
+<p>Octave entra dans un bureau t&eacute;l&eacute;graphique,
+pr&eacute;vint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux
+jours. Puis, il h&eacute;la un fiacre et se fit transporter
+&agrave; la gare du Nord.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut en wagon, il se reprit &agrave;
+d&eacute;velopper son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment &agrave;
+la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit
+--, et mettait en &eacute;moi le paisible quartier des
+Aubettes.</p>
+
+<p>« Qui donc est malade ? se demandaient les
+comm&egrave;res d'une fen&ecirc;tre &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de
+sa lucarne au dernier &eacute;tage.</p>
+
+<p>-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine !
+»</p>
+
+<p>Apr&egrave;s dix minutes d'attente, Octave r&eacute;ussit
+&agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la maison. Sa m&egrave;re et
+sa soeur Jeanne, pr&eacute;cipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.</p>
+
+<p>La lettre du docteur, lue &agrave; haute voix, eut bient&ocirc;t
+donn&eacute; la clef du myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Mme Sarrasin fut un moment &eacute;blouie. Elle embrassa son
+fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers
+allait &ecirc;tre &agrave; eux maintenant, et que le malheur
+n'oserait jamais s'attaquer &agrave; des jeunes gens qui
+poss&eacute;daient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus t&ocirc;t fait que les hommes de s'habituer
+&agrave; ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de
+son mari, se dit que c'&eacute;tait &agrave; lui, en somme, qu'il
+appartenait de d&eacute;cider de sa destin&eacute;e et de celle de
+ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant &agrave;
+Jeanne, elle &eacute;tait heureuse &agrave; la joie de sa
+m&egrave;re et de son fr&egrave;re ; mais son imagination de treize
+ans ne r&ecirc;vait pas de bonheur plus grand que celui de cette
+petite maison modeste o&ugrave; sa vie s'&eacute;coulait doucement
+entre les le&ccedil;ons de ses ma&icirc;tres et les caresses de ses
+parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de
+billets de banque pouvaient changer grand-chose &agrave; son
+existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant.</p>
+
+<p>Mme Sarrasin, mari&eacute;e tr&egrave;s jeune &agrave; un homme
+absorb&eacute; tout entier par les occupations silencieuses du
+savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait
+tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager
+les bonheurs que l'&eacute;tude donnait au docteur Sarrasin, elle
+s'&eacute;tait quelquefois sentie un peu seule &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ce travailleur acharn&eacute;, et avait par
+suite concentr&eacute; sur ses deux enfants toutes ses
+esp&eacute;rances. Elle avait toujours r&ecirc;v&eacute; pour eux
+un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux.
+Octave, elle n'en doutait pas, &eacute;tait appel&eacute; aux plus
+hautes destin&eacute;es. Depuis qu'il avait pris rang &agrave;
+l'Ecole centrale, cette modeste et utile acad&eacute;mie de jeunes
+ing&eacute;nieurs s'&eacute;tait transform&eacute;e dans son esprit
+en une p&eacute;pini&egrave;re d'hommes illustres. Sa seule
+inqui&eacute;tude &eacute;tait que la modestie de leur fortune ne
+f&ucirc;t un obstacle, une difficult&eacute; tout au moins &agrave;
+la carri&egrave;re glorieuse de son fils, et ne nuis&icirc;t plus
+tard &agrave; l'&eacute;tablissement de sa fille. Maintenant, ce
+qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses
+craintes n'avaient plus de raison d'&ecirc;tre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle compl&egrave;te.</p>
+
+<p>La m&egrave;re et le fils pass&egrave;rent une grande partie de
+la nuit &agrave; causer et &agrave; faire des projets, tandis que
+Jeanne, tr&egrave;s contente du pr&eacute;sent, sans aucun souci de
+l'avenir, s'&eacute;tait endormie dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :</p>
+
+<p>« Tu ne m'as pas parl&eacute; de Marcel, dit Mme Sarrasin
+&agrave; son fils. Ne lui as-tu pas donn&eacute; connaissance de la
+lettre de ton p&egrave;re ? Qu'en a-t-il dit ?</p>
+
+<p>-- Oh ! r&eacute;pondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus
+qu'un sage, c'est un sto&iuml;que ! Je crois qu'il a
+&eacute;t&eacute; effray&eacute; pour nous de
+l'&eacute;normit&eacute; de l'h&eacute;ritage ! Je dis pour nous ;
+mais son inqui&eacute;tude ne remontait pas jusqu'&agrave; mon
+p&egrave;re, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique
+le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, m&egrave;re,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach&eacute; qu'il
+e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; un h&eacute;ritage modeste,
+vingt-cinq mille livres de rente...</p>
+
+<p>-- Marcel n'avait peut-&ecirc;tre pas tort, r&eacute;pondit Mme
+Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger,
+une subite fortune, pour certaines natures ! »</p>
+
+<p>Jeanne venait de se r&eacute;veiller. Elle avait entendu les
+derni&egrave;res paroles de sa m&egrave;re :</p>
+
+<p>« Tu sais, m&egrave;re, lui dit-elle, en se frottant les
+yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as
+dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout
+ce que dit notre ami Marcel ! »</p>
+
+<p>Et, ayant embrass&eacute; sa m&egrave;re, Jeanne se retira.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="III">III &#160;&#160;&#160;&#160;UN FAIT DIVERS</h2>
+</div>
+<p>En arrivant &agrave; la quatri&egrave;me s&eacute;ance du
+Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, le docteur Sarrasin put constater
+que tous ses coll&egrave;gues I'accueillaient avec les marques d'un
+respect extraordinaire. Jusque-l&agrave;, c'&eacute;tait &agrave;
+peine si le tr&egrave;s noble Lord Glandover, chevalier de la
+Jarreti&egrave;re, qui avait la pr&eacute;sidence nominale de
+l'assembl&eacute;e, avait daign&eacute; s'apercevoir de l'existence
+individuelle du m&eacute;decin fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ce lord &eacute;tait un personnage auguste, dont le r&ocirc;le
+se bornait &agrave; d&eacute;clarer la s&eacute;ance ouverte ou
+lev&eacute;e et &agrave; donner m&eacute;caniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on pla&ccedil;ait devant lui. Il
+gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa
+redingote boutonn&eacute;e -- non pas qu'il e&ucirc;t fait une
+chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude
+incommode a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e par les sculpteurs
+anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.</p>
+
+<p>Une face blafarde et glabre, plaqu&eacute;e de taches rouges,
+une perruque de chiendent pr&eacute;tentieusement relev&eacute;e en
+toupet sur un front qui sonnait le creux, compl&eacute;taient la
+figure la plus comiquement gourm&eacute;e et la plus follement
+raide qu'on p&ucirc;t voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+pi&egrave;ce, comme s'il avait &eacute;t&eacute; de bois ou de
+carton-p&acirc;te. Ses yeux m&ecirc;mes semblaient ne rouler sous
+leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, &agrave;
+la fa&ccedil;on des yeux de poup&eacute;e ou de mannequin.</p>
+
+<p>Lors des premi&egrave;res pr&eacute;sentations, le
+pr&eacute;sident du Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne avait
+adress&eacute; au docteur Sarrasin un salut protecteur et
+condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :</p>
+
+<p>« Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui,
+pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de
+petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne
+pour apercevoir une cr&eacute;ature aussi &eacute;loign&eacute;e de
+moi dans l'&eacute;chelle des &ecirc;tres !... Mettez-vous &agrave;
+l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »</p>
+
+<p>Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des
+sourires et poussa la courtoisie jusqu'&agrave; lui montrer un
+si&egrave;ge vide &agrave; sa droite. D'autre part, tous les
+membres du Congr&egrave;s s'&eacute;taient lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'apr&egrave;s r&eacute;flexion le
+compte-globules avait sans doute paru &agrave; ses confr&egrave;res
+une d&eacute;couverte plus consid&eacute;rable qu'&agrave;
+premi&egrave;re vue, le docteur Sarrasin s'assit &agrave; la place
+qui lui &eacute;tait offerte.</p>
+
+<p>Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envol&egrave;rent,
+lorsque Lord Glandover se pencha &agrave; son oreille avec une
+contorsion des vert&egrave;bres cervicales telle qu'il pouvait en
+r&eacute;sulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie :</p>
+
+<p>« J'apprends, dit-il, que vous &ecirc;tes un homme de
+propri&eacute;t&eacute; consid&eacute;rable ? On me dit que vous "
+valez " vingt et un millions sterling ? »</p>
+
+<p>Lord Glandover paraissait d&eacute;sol&eacute; d'avoir pu
+traiter avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute; l'&eacute;quivalent en
+chair et en os d'une valeur monnay&eacute;e aussi ronde. Toute son
+attitude disait :</p>
+
+<p>« Pourquoi ne nous avoir pas pr&eacute;venus ?...
+Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens &agrave; des
+m&eacute;prises semblables ! »</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, «
+valoir » un sou de plus qu'aux s&eacute;ances
+pr&eacute;c&eacute;dentes, se demandait comment la nouvelle avait
+d&eacute;j&agrave; pu se r&eacute;pandre lorsque le docteur
+Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire
+faux et plat :</p>
+
+<p>« Vous voil&agrave; aussi fort que les Rothschild !... Le
+<i>Daily Telegraph</i> donne la nouvelle !... Tous mes compliments
+! »</p>
+
+<p>Et il lui passa un num&eacute;ro du journal, dat&eacute; du
+matin m&ecirc;me. On y lisait le « fait divers »
+suivant, dont la r&eacute;daction r&eacute;v&eacute;lait
+suffisamment l'auteur :</p>
+
+<p>« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de
+la B&eacute;gum Gokool vient enfin de trouver son l&eacute;gitime
+h&eacute;ritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et
+Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux
+propri&eacute;taire des vingt et un millions sterling, actuellement
+d&eacute;pos&eacute;s &agrave; la Banque d'Angleterre, est un
+m&eacute;decin fran&ccedil;ais, le docteur Sarrasin, dont nous
+avons, il y a trois jours, analys&eacute; ici m&ecirc;me le beau
+m&eacute;moire au Congr&egrave;s de Brighton. A force de peines et
+&agrave; travers des p&eacute;rip&eacute;ties qui formeraient
+&agrave; elles seules un v&eacute;ritable roman, Mr. Sharp est
+arriv&eacute; &agrave; &eacute;tablir, sans contestation possible,
+que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, baronnet, &eacute;poux en secondes
+noces de la B&eacute;gum Gokool. Ce soldat de fortune &eacute;tait,
+para&icirc;t-il, originaire de la petite ville fran&ccedil;aise de
+Bar-le-Duc. Il ne reste plus &agrave; accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalit&eacute;s. La requ&ecirc;te est
+d&eacute;j&agrave; log&eacute;e en Cour de Chancellerie. C'est un
+curieux encha&icirc;nement de circonstances qui a accumul&eacute;
+sur la t&ecirc;te d'un savant fran&ccedil;ais, avec un titre
+britannique, les tr&eacute;sors entass&eacute;s par une longue
+suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins
+intelligente, et il faut se f&eacute;liciter qu'un capital aussi
+consid&eacute;rable tombe en des mains qui sauront en faire bon
+usage. »</p>
+
+<p>Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut
+contrari&eacute; de voir la nouvelle rendue publique. Ce
+n'&eacute;tait pas seulement &agrave; cause des importunit&eacute;s
+que son exp&eacute;rience des choses humaines lui faisait
+d&eacute;j&agrave; pr&eacute;voir, mais il &eacute;tait
+humili&eacute; de l'importance qu'on paraissait attribuer &agrave;
+cet &eacute;v&eacute;nement. Il lui semblait &ecirc;tre
+rapetiss&eacute; personnellement de tout l'&eacute;norme chiffre de
+son capital. Ses travaux, son m&eacute;rite personnel -- il en
+avait le sentiment profond --, se trouvaient d&eacute;j&agrave;
+noy&eacute;s dans cet oc&eacute;an d'or et d'argent, m&ecirc;me aux
+yeux de ses confr&egrave;res. Ils ne voyaient plus en lui le
+chercheur infatigable, l'intelligence sup&eacute;rieure et
+d&eacute;li&eacute;e, l'inventeur ing&eacute;nieux, ils voyaient le
+demi-milliard. E&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; un goitreux des
+Alpes, un Hottentot abruti, un des sp&eacute;cimens les plus
+d&eacute;grad&eacute;s de l'humanit&eacute; au lieu d'en &ecirc;tre
+un des repr&eacute;sentants sup&eacute;rieurs, son poids e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le m&ecirc;me. Lord Glandover avait dit le mot,
+il « valait » d&eacute;sormais vingt et un millions
+sterling, ni plus, ni moins.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e l'&eacute;coeura, et le Congr&egrave;s, qui
+regardait, avec une curiosit&eacute; toute scientifique, comment
+&eacute;tait fait un « demi milliardaire », constata
+non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.</p>
+
+<p>Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passag&egrave;re. La
+grandeur du but auquel il avait r&eacute;solu de consacrer cette
+fortune inesp&eacute;r&eacute;e se repr&eacute;senta tout &agrave;
+coup &agrave; la pens&eacute;e du docteur et le
+rass&eacute;r&eacute;na. Il attendit la fin de la lecture que
+faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'<i>Education des
+jeunes idiots</i>, et demanda la parole pour une communication.</p>
+
+<p>Lord Glandover la lui accorda &agrave; l'instant et par
+pr&eacute;f&eacute;rence m&ecirc;me au docteur Ovidius. Il la lui
+aurait accord&eacute;e, quand tout le Congr&egrave;s s'y serait
+oppos&eacute;, quand tous les savants de l'Europe auraient
+protest&eacute; &agrave; la fois contre ce tour de faveur !
+Voil&agrave; ce que disait &eacute;loquemment l'intonation toute
+sp&eacute;ciale de la voix du pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais
+attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la
+fortune singuli&egrave;re qui m'arrive et des cons&eacute;quences
+heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait
+&eacute;tant devenu public, il y aurait peut-&ecirc;tre de
+l'affectation &agrave; ne pas le placer tout de suite sur son vrai
+terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme
+consid&eacute;rable, une somme de plusieurs centaines de millions,
+actuellement d&eacute;pos&eacute;e &agrave; la Banque d'Angleterre,
+se trouve me revenir l&eacute;gitimement. Ai-je besoin de vous dire
+que je ne me consid&egrave;re, en ces conjonctures, que comme le
+fid&eacute;icommissaire de la science ?... (<i>Sensation
+profonde.</i>) Ce n'est pas &agrave; moi que ce capital appartient
+de droit, c'est &agrave; l'Humanit&eacute;, c'est au Progr&egrave;s
+!... (<i>Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congr&egrave;s se l&egrave;ve,
+&eacute;lectris&eacute; par cette d&eacute;claration.</i>) Ne
+m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne f&icirc;t &agrave;
+ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne
+penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a
+pas en celle-ci plus d'amour- propre que de d&eacute;vouement ?...
+(<i>Non ! Non !</i>) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les
+r&eacute;sultats. Je le d&eacute;clare donc, d&eacute;finitivement
+et sans r&eacute;serve : le demi-milliard que le hasard met dans
+mes mains n'est pas &agrave; moi, il est &agrave; la science !
+Voulez-vous &ecirc;tre le parlement qui r&eacute;partira ce budget
+?... Je n'ai pas en mes propres lumi&egrave;res une confiance
+suffisante pour pr&eacute;tendre en disposer en ma&icirc;tre
+absolu. Je vous fais juges, et vous-m&ecirc;mes vous
+d&eacute;ciderez du meilleur emploi &agrave; donner &agrave; ce
+tr&eacute;sor !... » (<i>Hurrahs. Agitation profonde.
+D&eacute;lire g&eacute;n&eacute;ral.</i>)</p>
+
+<p>Le Congr&egrave;s est debout. Quelques membres, dans leur
+exaltation, sont mont&eacute;s sur la table. Le professeur
+Turnbull, de Glasgow, para&icirc;t menac&eacute; d'apoplexie. Le
+docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover
+seul conserve le calme digne et serein qui convient &agrave; son
+rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agr&eacute;ablement, et n'a pas la moindre
+intention de r&eacute;aliser un programme si extravagant.</p>
+
+<p>« S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand
+il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de
+sugg&eacute;rer un plan qu'il serait ais&eacute; de
+d&eacute;velopper et de perfectionner, je propose le suivant.
+»</p>
+
+<p>Ici le Congr&egrave;s, revenu enfin au sang-froid, &eacute;coute
+avec une attention religieuse.</p>
+
+<p>« Messieurs, parmi les causes de maladie, de
+mis&egrave;re et de mort qui nous entourent, il faut en compter une
+&agrave; laquelle je crois rationnel d'attacher une grande
+importance : ce sont les conditions hygi&eacute;niques
+d&eacute;plorables dans lesquelles la plupart des hommes sont
+plac&eacute;s. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures
+souvent priv&eacute;es d'air et de lumi&egrave;re, ces deux agents
+indispensables de la vie. Ces agglom&eacute;rations humaines
+deviennent parfois de v&eacute;ritables foyers d'infection. Ceux
+qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur
+sant&eacute; ; leur force productive diminue, et la
+soci&eacute;t&eacute; perd ainsi de grandes sommes de travail qui
+pourraient &ecirc;tre appliqu&eacute;es aux plus pr&eacute;cieux
+usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus
+puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+r&eacute;unirions-nous pas toutes les forces de notre imagination
+pour tracer le plan d'une cit&eacute; mod&egrave;le sur des
+donn&eacute;es rigoureusement scientifiques ?... (<i>Oui ! oui !
+c'est vrai !</i>) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le
+capital dont nous disposons &agrave; &eacute;difier cette ville et
+&agrave; la pr&eacute;senter au monde comme un enseignement
+pratique... » (<i>Oui ! oui ! -- Tonnerre
+d'applaudissements.</i>)</p>
+
+<p>Les membres du Congr&egrave;s, pris d'un transport de folie
+contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur
+le docteur Sarrasin, l'enl&egrave;vent, le portent en triomphe
+autour de la salle.</p>
+
+<p>« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu
+r&eacute;int&eacute;grer sa place, cette cit&eacute; que chacun de
+nous voit d&eacute;j&agrave; par les yeux de l'imagination, qui
+peut &ecirc;tre dans quelques mois une r&eacute;alit&eacute;, cette
+ville de la sant&eacute; et du bien-&ecirc;tre, nous inviterions
+tous les peuples &agrave; venir la visiter, nous en
+r&eacute;pandrions dans toutes les langues le plan et la
+description, nous y appellerions les familles honn&ecirc;tes que la
+pauvret&eacute; et le manque de travail auraient chass&eacute;es
+des pays encombr&eacute;s. Celles aussi -- vous ne vous
+&eacute;tonnerez pas que j'y songe --, &agrave; qui la
+conqu&ecirc;te &eacute;trang&egrave;re a fait une cruelle
+n&eacute;cessit&eacute; de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activit&eacute;, l'application de leur intelligence, et
+nous apporteraient ces richesses morales, plus pr&eacute;cieuses
+mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions l&agrave;
+de vastes coll&egrave;ges o&ugrave; la jeunesse
+&eacute;lev&eacute;e d'apr&egrave;s des principes sages, propres
+&agrave; d&eacute;velopper et &agrave; &eacute;quilibrer toutes les
+facult&eacute;s morales, physiques et intellectuelles, nous
+pr&eacute;parerait des g&eacute;n&eacute;rations fortes pour
+l'avenir ! »</p>
+
+<p>Il faut renoncer &agrave; d&eacute;crire le tumulte enthousiaste
+qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs,
+les « hip ! hip ! » se succ&eacute;d&egrave;rent
+pendant plus d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;tait &agrave; peine parvenu &agrave;
+se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui,
+murmura &agrave; son oreille en clignant de l'oeil :</p>
+
+<p>« Bonne sp&eacute;culation !... Vous comptez sur le
+revenu de l'octroi, hein ?... Affaire s&ucirc;re, pourvu qu'elle
+soit bien lanc&eacute;e et patronn&eacute;e de noms choisis !...
+Tous les convalescents et les val&eacute;tudinaires voudront
+habiter l&agrave; !... J'esp&egrave;re que vous me retiendrez un
+bon lot de terrain, n'est-ce pas ? »</p>
+
+<p>Le pauvre docteur, bless&eacute; de cette obstination &agrave;
+donner &agrave; ses actions un mobile cupide, allait cette fois
+r&eacute;pondre &agrave; Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le
+vice-pr&eacute;sident r&eacute;clamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui
+venait d'&ecirc;tre soumise &agrave; l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>« Ce serait, dit-il, l'&eacute;ternel honneur du
+Congr&egrave;s de Brighton qu'une id&eacute;e si sublime y
+e&ucirc;t pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir
+que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et &agrave;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; la plus inou&iuml;e... Et
+pourtant, maintenant que l'id&eacute;e &eacute;tait
+sugg&eacute;r&eacute;e, on s'&eacute;tonnait presque qu'elle
+n'e&ucirc;t pas d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; mise en
+pratique ! Combien de milliards d&eacute;pens&eacute;s en folles
+guerres, combien de capitaux dissip&eacute;s en sp&eacute;culations
+ridicules auraient pu &ecirc;tre consacr&eacute;s &agrave; un tel
+essai ! »</p>
+
+<p>L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit&eacute;
+nouvelle, comme un juste hommage &agrave; son fondateur, le nom de
+« Sarrasina ».</p>
+
+<p>Sa motion &eacute;tait d&eacute;j&agrave; acclam&eacute;e,
+lorsqu'il fallut revenir sur le vote, &agrave; la requ&ecirc;te du
+docteur Sarrasin lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>« Non, dit-il, mon nom n'a rien &agrave; faire en ceci.
+Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces
+appellations qui, sous pr&eacute;texte de d&eacute;river du grec ou
+du latin, donnent &agrave; la chose ou &agrave; l'&ecirc;tre qui
+les porte une allure p&eacute;dante. Ce sera la Cit&eacute; du
+bien-&ecirc;tre, mais je demande que son nom soit celui de ma
+patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! »</p>
+
+<p>On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui
+&eacute;tait bien due.</p>
+
+<p>France-Ville &eacute;tait d'ores et d&eacute;j&agrave;
+fond&eacute;e en paroles ; elle allait, gr&acirc;ce au
+proc&egrave;s-verbal qui devait clore la s&eacute;ance, exister
+aussi sur le papier. On passa imm&eacute;diatement &agrave; la
+discussion des articles g&eacute;n&eacute;raux du projet.</p>
+
+<p>Mais il convient de laisser le Congr&egrave;s &agrave; cette
+occupation pratique, si diff&eacute;rente des soins ordinairement
+r&eacute;serv&eacute;s &agrave; ces assembl&eacute;es, pour suivre
+pas &agrave; pas, dans un de ses innombrables itin&eacute;raires,
+la fortune du fait divers publi&eacute; par le <i>Daily
+Telegraph</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement
+reproduit par les journaux anglais, commen&ccedil;ait &agrave;
+rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait
+notamment dans la <i>Gazette de Hull</i> et figurait en haut de la
+seconde page dans un num&eacute;ro de cette feuille modeste que le
+Mary Queen, trois-m&acirc;ts-barque charg&eacute; de charbon,
+apporta le 1er novembre &agrave; Rotterdam.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement coup&eacute; par les ciseaux diligents du
+r&eacute;dacteur en chef et secr&eacute;taire unique de l'<i>Echo
+n&eacute;erlandais</i> et traduit dans la langue de Cuyp et de
+Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la
+vapeur, au <i>M&eacute;morial de Br&ecirc;me</i>. L&agrave;, il
+rev&ecirc;tit, sans changer de corps, un v&ecirc;tement neuf, et ne
+tarda pas &agrave; se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il
+constater ici que le journaliste teuton, apr&egrave;s avoir
+&eacute;crit en t&ecirc;te de la traduction : <i>Eine ubergrosse
+Erbschaft</i>, ne craignit pas de recourir &agrave; un subterfuge
+mesquin et d'abuser de la cr&eacute;dulit&eacute; de ses lecteurs
+en ajoutant entre parenth&egrave;ses : <i>Correspondance
+sp&eacute;ciale de Brighton</i> ?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit
+d'annexion, l'anecdote arriva &agrave; la r&eacute;daction de
+l'imposante <i>Gazette du Nord</i>, qui lui donna une place dans la
+seconde colonne de sa troisi&egrave;me page, en se contentant d'en
+supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave
+personne.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s avoir pass&eacute; par ces avatars successifs
+qu'elle fit enfin son entr&eacute;e, le 3 novembre au soir, entre
+les mains &eacute;paisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le
+cabinet-salon-salle &agrave; manger de M. le professeur Schultze,
+de l'Universit&eacute; d'I&eacute;na.</p>
+
+<p>Si haut plac&eacute; que f&ucirc;t un tel personnage dans
+l'&eacute;chelle des &ecirc;tres, il ne pr&eacute;sentait &agrave;
+premi&egrave;re vue rien d'extraordinaire. C'&eacute;tait un homme
+de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses
+&eacute;paules carr&eacute;es indiquaient une constitution robuste
+; son front &eacute;tait chauve, et le peu de cheveux qu'il avait
+gard&eacute;s &agrave; l'occiput et aux tempes rappelaient le blond
+filasse. Ses yeux &eacute;taient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pens&eacute;e. Aucune lueur ne s'en
+&eacute;chappe, et cependant on se sent comme g&ecirc;n&eacute;
+sit&ocirc;t qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze
+&eacute;tait grande, garnie d'une de ces doubles rang&eacute;es de
+dents formidables qui ne l&acirc;chent jamais leur proie, mais
+enferm&eacute;es dans des l&egrave;vres minces, dont le principal
+emploi devait &ecirc;tre de num&eacute;roter les paroles qui
+pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inqui&eacute;tant et d&eacute;sobligeant pour les autres, dont le
+professeur &eacute;tait visiblement tr&egrave;s satisfait pour
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+chemin&eacute;e, regarda l'heure &agrave; une tr&egrave;s jolie
+pendule de Barbedienne, singuli&egrave;rement
+d&eacute;pays&eacute;e au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :</p>
+
+<p>« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive
+&agrave; six trente, derni&egrave;re heure. Vous le montez
+aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La premi&egrave;re
+fois qu'il ne sera pas sur ma table &agrave; six heures trente,
+vous quitterez mon service &agrave; huit.</p>
+
+<p>-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il
+d&icirc;ner maintenant ?</p>
+
+<p>-- Il est six heures cinquante-cinq et je d&icirc;ne &agrave;
+sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous &ecirc;tes chez
+moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne
+r&eacute;p&egrave;te jamais un ordre. »</p>
+
+<p>Le professeur d&eacute;posa son journal sur le bord de sa table
+et se remit &agrave; &eacute;crire un m&eacute;moire qui devait
+para&icirc;tre le surlendemain dans les <i>Annalen f&uuml;r
+Physiologie</i>. Il ne saurait y avoir aucune indiscr&eacute;tion
+&agrave; constater que ce m&eacute;moire avait pour titre :</p>
+
+<p><i>Pourquoi tous les Fran&ccedil;ais sont-ils atteints &agrave;
+des degr&eacute;s diff&eacute;rents de
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence h&eacute;r&eacute;ditaire
+?</i></p>
+
+<p>Tandis que le professeur poursuivait sa t&acirc;che, le
+d&icirc;ner, compos&eacute; d'un grand plat de saucisses aux choux,
+flanqu&eacute; d'un gigantesque mooss de bi&egrave;re, avait
+&eacute;t&eacute; discr&egrave;tement servi sur un gu&eacute;ridon
+au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas,
+qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en e&ucirc;t
+attendu d'un homme aussi s&eacute;rieux. Puis il sonna pour avoir
+son caf&eacute;, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit
+au travail.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de minuit, lorsque le professeur
+signa le dernier feuillet, et il passa aussit&ocirc;t dans sa
+chambre &agrave; coucher pour y prendre un repos bien gagn&eacute;.
+Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal
+et en commen&ccedil;a la lecture, avant de s'endormir. Au moment
+o&ugrave; le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attir&eacute;e par un nom &eacute;tranger, celui de «
+Lang&eacute;vol », dans le fait divers relatif &agrave;
+l'h&eacute;ritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler
+quel souvenir pouvait bien &eacute;voquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Apr&egrave;s quelques minutes donn&eacute;es &agrave;
+cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit
+bient&ocirc;t entendre un ronflement sonore.</p>
+
+<p>Cependant, par un ph&eacute;nom&egrave;ne physiologique que
+lui-m&ecirc;me avait &eacute;tudi&eacute; et expliqu&eacute; avec
+de grands d&eacute;veloppements, ce nom de Lang&eacute;vol
+poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses r&ecirc;ves. Si
+bien que, machinalement, en se r&eacute;veillant le lendemain
+matin, il se surprit &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, et au moment o&ugrave; il allait demander
+&agrave; sa montre quelle heure il &eacute;tait, il fut
+illumin&eacute; d'un &eacute;clair subit. Se jetant alors sur le
+journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut
+plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme
+pour y concentrer ses id&eacute;es, l'alin&eacute;a qu'il avait
+failli la veille laisser passer inaper&ccedil;u. La lumi&egrave;re,
+&eacute;videmment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre
+le temps de passer sa robe de chambre &agrave; ramages, il courut
+&agrave; la chemin&eacute;e, d&eacute;tacha un petit portrait en
+miniature pendu pr&egrave;s de la glace, et, le retournant, passa
+sa manche sur le carton poussi&eacute;reux qui en formait
+l'envers.</p>
+
+<p>Le professeur ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;.
+Derri&egrave;re le portrait, on lisait ce nom trac&eacute; d'une
+encre jaun&acirc;tre, presque effac&eacute; par un
+demi-si&egrave;cle :</p>
+
+<p>« <i>Th&eacute;r&egrave;se Schultze eingeborene
+Lang&eacute;vol</i> » (Th&eacute;r&egrave;se Schultze
+n&eacute;e Lang&eacute;vol).</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le professeur avait pris le train direct
+pour Londres.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="IV">IV &#160;&#160;&#160;&#160;PART A DEUX</h2>
+</div>
+<p>Le 6 novembre, &agrave; sept heures du matin, Herr Schultze
+arrivait &agrave; la gare de Charing-Cross. A midi, il se
+pr&eacute;sentait au num&eacute;ro 93, Southampton row, dans une
+grande salle divis&eacute;e en deux parties par une barri&egrave;re
+de bois -- c&ocirc;t&eacute; de MM. les clercs, c&ocirc;t&eacute;
+du public --, meubl&eacute;e de six chaises, d'une table noire,
+d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses.
+Deux jeunes gens, assis devant la table, &eacute;taient en train de
+manger paisiblement le d&eacute;jeuner de pain et de fromage
+traditionnel en tous les pays de basoche.</p>
+
+<p>« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur
+de la m&ecirc;me voix dont il demandait son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire
+?</p>
+
+<p>- Le professeur Schultze, d'I&eacute;na, affaire
+Lang&eacute;vol. »</p>
+
+<p>Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un
+tuyau acoustique et re&ccedil;ut en r&eacute;ponse dans le pavillon
+de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre
+publique. Elle pouvait se traduire ainsi :</p>
+
+<p>« Au diable l'affaire Lang&eacute;vol ! Encore un fou qui
+croit avoir des titres ! »</p>
+
+<p>R&eacute;ponse du jeune clerc :</p>
+
+<p>« C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas
+l'air agr&eacute;able, mais ce n'est pas la t&ecirc;te du premier
+venu. »</p>
+
+<p>Nouvelle exclamation myst&eacute;rieuse :</p>
+
+<p>« Et il vient d'Allemagne ?...</p>
+
+<p>-- Il le dit, du moins. »</p>
+
+<p>Un soupir passa &agrave; travers le tuyau :</p>
+
+<p>« Faites monter.</p>
+
+<p>- Deux &eacute;tages, la porte en face », dit tout haut
+le clerc en indiquant un passage int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Le professeur s'enfon&ccedil;a dans le couloir, monta les deux
+&eacute;tages et se trouva devant une porte matelass&eacute;e,
+o&ugrave; le nom de Mr. Sharp se d&eacute;tachait en lettres noires
+sur un fond de cuivre.</p>
+
+<p>Ce personnage &eacute;tait assis devant un grand bureau
+d'acajou, dans un cabinet vulgaire &agrave; tapis de feutre,
+chaises de cuir et larges cartonniers b&eacute;ants. Il se souleva
+&agrave; peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise
+des gens de bureau, il se remit &agrave; feuilleter des dossiers
+pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tr&egrave;s occup&eacute;.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui
+s'&eacute;tait plac&eacute; aupr&egrave;s de lui :</p>
+
+<p>« Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce
+qui vous am&egrave;ne. Mon temps est extraordinairement
+limit&eacute;, et je ne puis vous donner qu'un tr&egrave;s petit
+nombre de minutes. »</p>
+
+<p>Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inqui&eacute;tait assez peu de la nature de cet accueil.</p>
+
+<p>« Peut-&ecirc;tre trouverez-vous bon de m'accorder
+quelques minutes suppl&eacute;mentaires, dit-il, quand vous saurez
+ce qui m'am&egrave;ne.</p>
+
+<p>-- Parlez donc, monsieur.</p>
+
+<p>-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Lang&eacute;vol,
+de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur
+a&icirc;n&eacute;e, Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol,
+mari&eacute;e en 1792 &agrave; mon grand-p&egrave;re Martin
+Schultze, chirurgien &agrave; l'arm&eacute;e de Brunswick et mort
+en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle
+&eacute;crites &agrave; sa soeur, et de nombreuses traditions de
+son passage &agrave; la maison, apr&egrave;s la bataille
+d'I&eacute;na, sans compter les pi&egrave;ces d&ucirc;ment
+l&eacute;galis&eacute;es qui &eacute;tablissent ma filiation.
+»</p>
+
+<p>Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications
+qu'il donna &agrave; Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes,
+presque prolixe. Il est vrai que c'&eacute;tait le seul point
+o&ugrave; il &eacute;tait in&eacute;puisable. En effet, il
+s'agissait pour lui de d&eacute;montrer &agrave; Mr. Sharp,
+Anglais, la n&eacute;cessit&eacute; de faire pr&eacute;dominer la
+race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait
+l'id&eacute;e de r&eacute;clamer cette succession, c'&eacute;tait
+surtout pour l'arracher des mains fran&ccedil;aises, qui ne
+pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il
+d&eacute;testait dans son adversaire, c'&eacute;tait surtout sa
+nationalit&eacute; !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assur&eacute;ment, etc. Mais l'id&eacute;e qu'un pr&eacute;tendu
+savant, qu'un Fran&ccedil;ais pourrait employer cet &eacute;norme
+capital au service des id&eacute;es fran&ccedil;aises, le mettait
+hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits
+&agrave; outrance.</p>
+
+<p>A premi&egrave;re vue, la liaison des id&eacute;es pouvait ne
+pas &ecirc;tre &eacute;vidente entre cette digression politique et
+l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des
+affaires pour apercevoir le rapport sup&eacute;rieur qu'il y avait
+entre les aspirations nationales de la race germanique en
+g&eacute;n&eacute;ral et les aspirations particuli&egrave;res de
+l'individu Schultze vers l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum.
+Elles &eacute;taient, au fond, du m&ecirc;me ordre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant
+qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre pour un professeur &agrave;
+l'Universit&eacute; d'I&eacute;na d'avoir des rapports de
+parent&eacute; avec des gens de race inf&eacute;rieure, il
+&eacute;tait &eacute;vident qu'une a&iuml;eule fran&ccedil;aise
+avait sa part de responsabilit&eacute; dans la fabrication de ce
+produit humain sans &eacute;gal. Seulement, cette parent&eacute;
+d'un degr&eacute; secondaire &agrave; celle du docteur Sarrasin ne
+lui cr&eacute;ait aussi que des droits secondaires &agrave; ladite
+succession. Le solicitor vit cependant la possibilit&eacute; de les
+soutenir avec quelques apparences de l&eacute;galit&eacute; et,
+dans cette possibilit&eacute;, il en entrevit une autre tout
+&agrave; l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de
+transformer l'affaire Lang&eacute;vol, d&eacute;j&agrave; belle, en
+une affaire magnifique, quelque nouvelle repr&eacute;sentation du
+<i>Jarndyce contre Jarndyce</i>, de Dickens. Un horizon de papier
+timbr&eacute;, d'actes, de pi&egrave;ces de toute nature
+s'&eacute;tendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce
+qui valait mieux, il songea &agrave; un compromis
+m&eacute;nag&eacute; par lui, Sharp, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de
+ses deux clients, et qui lui rapporterait, &agrave; lui Sharp,
+presque autant d'honneur que de profit.</p>
+
+<p>Cependant, il fit conna&icirc;tre &agrave; Herr Schultze les
+titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves &agrave; l'appui
+et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient
+cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de
+l'apparence de droits -- « apparences seulement, mon cher
+monsieur, et qui, je le crains, ne r&eacute;sisteraient pas
+&agrave; un bon proc&egrave;s » --, que lui donnait sa
+parent&eacute; avec le docteur, il comptait que le sens si
+remarquable de la justice que poss&eacute;daient tous les Allemands
+admettrait que Billows, Green et Sharp acqu&eacute;raient aussi, en
+cette occasion, des droits d'ordre diff&eacute;rent, mais bien plus
+imp&eacute;rieux, &agrave; la reconnaissance du professeur.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait trop bien dou&eacute; pour ne pas
+comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui
+mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien
+pr&eacute;ciser.</p>
+
+<p>Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son
+affaire &agrave; loisir et le reconduisit avec des &eacute;gards
+marqu&eacute;s. Il n'&eacute;tait plus question &agrave; cette
+heure de ces minutes strictement limit&eacute;es, dont il se disait
+si avare !</p>
+
+<p>Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre
+suffisant &agrave; faire valoir sur l'h&eacute;ritage de la
+B&eacute;gum, mais persuad&eacute; cependant qu'une lutte entre la
+race saxonne et la race latine, outre qu'elle &eacute;tait toujours
+m&eacute;ritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner &agrave; l'avantage de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>L'important &eacute;tait de t&acirc;ter l'opinion du docteur
+Sarrasin. Une d&eacute;p&ecirc;che t&eacute;l&eacute;graphique,
+imm&eacute;diatement exp&eacute;di&eacute;e &agrave; Brighton,
+amenait vers cinq heures le savant fran&ccedil;ais dans le cabinet
+du solicitor.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'&eacute;tonna
+Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr.
+Sharp, il lui d&eacute;clara en toute loyaut&eacute; qu'en effet il
+se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa
+famille, d'une grand-tante &eacute;lev&eacute;e par une femme riche
+et titr&eacute;e, &eacute;migr&eacute;e avec elle, et qui se serait
+mari&eacute;e en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le
+degr&eacute; pr&eacute;cis de parent&eacute; de cette
+grand-tante.</p>
+
+<p>Mr. Sharp avait d&eacute;j&agrave; recours &agrave; ses fiches,
+soigneusement catalogu&eacute;es dans des cartons qu'il montra avec
+complaisance au docteur.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; -- Mr. Sharp ne le dissimula pas --
+mati&egrave;re &agrave; proc&egrave;s, et les proc&egrave;s de ce
+genre peuvent ais&eacute;ment tra&icirc;ner en longueur. A la
+v&eacute;rit&eacute;, on n'&eacute;tait pas oblig&eacute; de faire
+&agrave; la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille,
+que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa
+sinc&eacute;rit&eacute;, &agrave; son solicitor... Mais il y avait
+ces lettres de Jean-Jacques Lang&eacute;vol &agrave; sa soeur, dont
+Herr Schultze avait parl&eacute;, et qui &eacute;taient une
+pr&eacute;somption en sa faveur. Pr&eacute;somption faible &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;, d&eacute;nu&eacute;e de tout
+caract&egrave;re l&eacute;gal, mais enfin pr&eacute;somption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhum&eacute;es de la
+poussi&egrave;re des archives municipales. Peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me la partie adverse, &agrave; d&eacute;faut de
+pi&egrave;ces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer
+d'imaginaires. Il fallait tout pr&eacute;voir ! Qui sait si de
+nouvelles investigations n'assigneraient m&ecirc;me pas &agrave;
+cette Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol, subitement sortie de
+terre, et &agrave; ses repr&eacute;sentants actuels, des droits
+sup&eacute;rieurs &agrave; ceux du docteur Sarrasin ?... En tout
+cas, longues chicanes, longues v&eacute;rifications, solution
+lointaine !... Les probabilit&eacute;s de gain &eacute;tant
+consid&eacute;rables des deux parts, on formerait ais&eacute;ment
+de chaque c&ocirc;t&eacute; une compagnie en commandite pour
+avancer les frais de la proc&eacute;dure et &eacute;puiser tous les
+moyens de juridiction. Un proc&egrave;s c&eacute;l&egrave;bre du
+m&ecirc;me genre avait &eacute;t&eacute; pendant quatre-vingt-trois
+ann&eacute;es cons&eacute;cutives en Cour de Chancellerie et ne
+s'&eacute;tait termin&eacute; que faute de fonds :
+int&eacute;r&ecirc;ts et capital, tout y avait pass&eacute; !...
+Enqu&ecirc;tes, commissions, transports, proc&eacute;dures
+prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait
+&ecirc;tre encore ind&eacute;cise, et le demi milliard toujours
+endormi &agrave; la Banque...</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;coutait ce verbiage et se demandait
+quand il s'arr&ecirc;terait. Sans accepter pour parole
+d'&eacute;vangile tout ce qu'il entendait, une sorte de
+d&eacute;couragement se glissait dans son &acirc;me. Comme un
+voyageur pench&eacute; &agrave; l'avant d'un navire voit le port
+o&ugrave; il croyait entrer s'&eacute;loigner, puis devenir moins
+distinct et enfin dispara&icirc;tre, il se disait qu'il
+n'&eacute;tait pas impossible que cette fortune, tout &agrave;
+l'heure si proche et d'un emploi d&eacute;j&agrave; tout
+trouv&eacute;, ne fin&icirc;t par passer &agrave; l'&eacute;tat
+gazeux et s'&eacute;vanouir !</p>
+
+<p>« Enfin que faire ? » demanda-t-il au
+solicitor.</p>
+
+<p>Que faire ?... Hem !... C'&eacute;tait difficile &agrave;
+d&eacute;terminer. Plus difficile encore &agrave; r&eacute;aliser.
+Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la
+certitude. La justice anglaise &eacute;tait une excellente justice
+-- un peu lente, peut-&ecirc;tre, il en convenait --, oui,
+d&eacute;cid&eacute;ment un peu lente, <i>pede claudo</i>... hem
+!... hem !... mais d'autant plus s&ucirc;re !... Assur&eacute;ment
+le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques ann&eacute;es
+d'&ecirc;tre en possession de cet h&eacute;ritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres &eacute;taient suffisants !...</p>
+
+<p>Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement
+&eacute;branl&eacute; dans sa confiance et convaincu qu'il allait,
+ou falloir entamer une s&eacute;rie d'interminables proc&egrave;s,
+ou renoncer &agrave; son r&ecirc;ve. Alors, pensant &agrave; son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en
+&eacute;prouver quelque regret.</p>
+
+<p>Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait
+laiss&eacute; son adresse. Il lui annon&ccedil;a que le docteur
+Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Th&eacute;r&egrave;se
+Lang&eacute;vol, contestait formellement l'existence d'une branche
+allemande de la famille et se refusait &agrave; toute
+transaction.</p>
+
+<p>Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien
+&eacute;tablis, qu'&agrave; « plaider ». Mr. Sharp,
+qui n'apportait en cette affaire qu'un
+d&eacute;sint&eacute;ressement absolu, une v&eacute;ritable
+curiosit&eacute; d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en
+dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un
+proc&egrave;s, dix proc&egrave;s, trente ans de proc&egrave;s,
+comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp,
+personnellement, en &eacute;tait ravi. S'il n'avait pas craint de
+faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il
+aurait pouss&eacute; le d&eacute;sint&eacute;ressement
+jusqu'&agrave; lui indiquer un de ses confr&egrave;res, qu'il
+p&ucirc;t charger de ses int&eacute;r&ecirc;ts... Et certes le
+choix avait de l'importance ! La carri&egrave;re l&eacute;gale
+&eacute;tait devenue un v&eacute;ritable grand chemin !... Les
+aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait,
+la rougeur au front !...</p>
+
+<p>« Si le docteur fran&ccedil;ais voulait s'arranger,
+combien cela co&ucirc;terait-il ? » demanda le
+professeur.</p>
+
+<p>Homme sage, les paroles ne pouvaient l'&eacute;tourdir ! Homme
+pratique, il allait droit au but sans perdre un temps
+pr&eacute;cieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu
+d&eacute;concert&eacute; par cette fa&ccedil;on d'agir. Il
+repr&eacute;senta &agrave; Herr Schultze que les affaires ne
+marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait pr&eacute;voir la fin
+quand on en &eacute;tait au commencement ; que, pour amener M.
+Sarrasin &agrave; composition, il fallait un peu tra&icirc;ner les
+choses afin de ne pas lui laisser conna&icirc;tre que lui,
+Schultze, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t &agrave; une
+transaction.</p>
+
+<p>« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en &agrave; moi et je r&eacute;ponds de tout.</p>
+
+<p>-- Moi aussi, r&eacute;pliqua Schultze, mais j'aimerais savoir
+&agrave; quoi m'en tenir. »</p>
+
+<p>Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp &agrave;
+quel chiffre le solicitor &eacute;valuait la reconnaissance
+saxonne, et il dut lui laisser l&agrave;- dessus carte blanche.</p>
+
+<p>Lorsque le docteur Sarrasin, rappel&eacute; d&egrave;s le
+lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillit&eacute; s'il
+avait quelques nouvelles s&eacute;rieuses &agrave; lui donner, le
+solicitor, inquiet de cette tranquillit&eacute; m&ecirc;me,
+l'informa qu'un examen s&eacute;rieux l'avait convaincu que le
+mieux serait peut-&ecirc;tre de couper le mal dans sa racine et de
+proposer une transaction &agrave; ce pr&eacute;tendant nouveau.
+C'&eacute;tait l&agrave;, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et que
+bien peu de solicitors eussent donn&eacute; &agrave; la place de
+Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre &agrave;
+r&eacute;gler rapidement cette affaire, qu'il consid&eacute;rait
+avec des yeux presque paternels.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;coutait ces conseils et les trouvait
+relativement assez sages. Il s'&eacute;tait si bien habitu&eacute;
+depuis quelques jours &agrave; l'id&eacute;e de r&eacute;aliser
+imm&eacute;diatement son r&ecirc;ve scientifique, qu'il
+subordonnait tout &agrave; ce projet. Attendre dix ans ou seulement
+un an avant de pouvoir l'ex&eacute;cuter aurait &eacute;t&eacute;
+maintenant pour lui une cruelle d&eacute;ception. Peu familier
+d'ailleurs avec les questions l&eacute;gales et financi&egrave;res,
+et sans &ecirc;tre dupe des belles paroles de ma&icirc;tre Sharp,
+il aurait fait bon march&eacute; de ses droits pour une bonne somme
+pay&eacute;e comptant qui lui perm&icirc;t de passer de la
+th&eacute;orie &agrave; la pratique. Il donna donc &eacute;galement
+carte blanche &agrave; Mr. Sharp et repartit.</p>
+
+<p>Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il &eacute;tait bien
+vrai qu'un autre aurait peut-&ecirc;tre c&eacute;d&eacute;,
+&agrave; sa place, &agrave; la tentation d'entamer et de prolonger
+des proc&eacute;dures destin&eacute;es &agrave; devenir, pour son
+&eacute;tude, une grosse rente viag&egrave;re. Mais Mr. Sharp
+n'&eacute;tait pas de ces gens qui font des sp&eacute;culations
+&agrave; long terme. Il voyait &agrave; sa port&eacute;e le moyen
+facile d'op&eacute;rer d'un coup une abondante moisson, et il avait
+r&eacute;solu de le saisir. Le lendemain, il &eacute;crivit au
+docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait
+peut-&ecirc;tre pas oppos&eacute; &agrave; toute id&eacute;e
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit &agrave; Herr Schultze, il disait
+alternativement &agrave; l'un et &agrave; l'autre que la partie
+adverse ne voulait d&eacute;cid&eacute;ment rien entendre, et que,
+par surcro&icirc;t, il &eacute;tait question d'un troisi&egrave;me
+candidat all&eacute;ch&eacute; par l'odeur...</p>
+
+<p>Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'&eacute;levait subitement une objection impr&eacute;vue qui
+d&eacute;rangeait tout. Ce n'&eacute;tait plus pour le bon docteur
+que chausse-trapes, h&eacute;sitations, fluctuations. Mr. Sharp ne
+pouvait se d&eacute;cider &agrave; tirer l'hame&ccedil;on, tant il
+craignait qu'au dernier moment le poisson ne se
+d&eacute;batt&icirc;t et ne f&icirc;t casser la corde. Mais tant de
+pr&eacute;caution &eacute;tait, en ce cas, superflu. D&egrave;s le
+premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'&eacute;pargner les ennuis d'un proc&egrave;s,
+avait &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t pour un arrangement. Lorsque
+enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon
+l'expression c&eacute;l&egrave;bre, &eacute;tait arriv&eacute;, ou
+que, dans son langage moins noble, son client &eacute;tait «
+cuit &agrave; point », il d&eacute;masqua tout &agrave; coup
+ses batteries et proposa une transaction imm&eacute;diate.</p>
+
+<p>Un homme bienfaisant se pr&eacute;sentait, le banquier Stilbing,
+qui offrait de partager le diff&eacute;rend entre les parties, de
+leur compter &agrave; chacun deux cent cinquante millions et de ne
+prendre &agrave; titre de commission que l'exc&eacute;dent du
+demi-milliard, soit vingt-sept millions.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass&eacute; Mr. Sharp,
+lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui
+paraissait encore superbe. Il &eacute;tait tout pr&ecirc;t &agrave;
+signer, il ne demandait qu'&agrave; signer, il aurait vot&eacute;
+par-dessus le march&eacute; des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, &agrave; toute la haute banque et &agrave;
+toute la chicane du Royaume-Uni.</p>
+
+<p>Les actes &eacute;taient r&eacute;dig&eacute;s, les
+t&eacute;moins racol&eacute;s, les machines &agrave; timbrer de
+Somerset House pr&ecirc;tes &agrave; fonctionner. Herr Schultze
+s'&eacute;tait rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait
+pu s'assurer en fr&eacute;missant qu'avec un adversaire de moins
+bonne composition que le docteur Sarrasin, il en e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; certainement pour ses frais. Ce fut bient&ocirc;t
+termin&eacute;. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un
+partage &eacute;gal, les deux h&eacute;ritiers re&ccedil;urent
+chacun un ch&egrave;que &agrave; valoir de cent mille livres
+sterling, payable &agrave; vue, et des promesses de
+r&egrave;glement d&eacute;finitif, aussit&ocirc;t apr&egrave;s
+l'accomplissement des formalit&eacute;s l&eacute;gales.</p>
+
+<p>Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la
+sup&eacute;riorit&eacute; anglo- saxonne, cette &eacute;tonnante
+affaire.</p>
+
+<p>On assure que le soir m&ecirc;me, en d&icirc;nant &agrave;
+Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de
+champagne &agrave; la sant&eacute; du docteur Sarrasin, un autre
+&agrave; la sant&eacute; du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, &agrave; cette exclamation
+indiscr&egrave;te : « <i>Hurrah</i> !... <i>Rule
+Britannia</i> !... Il n'y a encore que nous !... »</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que le banquier Stilbing
+consid&eacute;rait son h&ocirc;te comme un pauvre homme, qui avait
+l&acirc;ch&eacute; pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de m&ecirc;me, du
+moment, en effet, o&ugrave; lui, Herr Schultze, se sentait
+forc&eacute; d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que
+n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un
+Celte, l&eacute;ger, mobile, et, bien certainement, visionnaire
+!</p>
+
+<p>Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de
+fonder une ville fran&ccedil;aise dans des conditions
+d'hygi&egrave;ne morale et physique propres &agrave;
+d&eacute;velopper toutes les qualit&eacute;s de la race et &agrave;
+former de jeunes g&eacute;n&eacute;rations fortes et vaillantes.
+Cette entreprise lui paraissait absurde, et, &agrave; son sens,
+devait &eacute;chouer, comme oppos&eacute;e &agrave; la loi de
+progr&egrave;s qui d&eacute;cr&eacute;tait l'effondrement de la
+race latine, son asservissement &agrave; la race saxonne, et, dans
+la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant,
+ces r&eacute;sultats pouvaient &ecirc;tre tenus en &eacute;chec si
+le programme du docteur avait un commencement de
+r&eacute;alisation, &agrave; plus forte raison si l'on pouvait
+croire &agrave; son succ&egrave;s. Il appartenait donc &agrave;
+tout Saxon, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'ordre
+g&eacute;n&eacute;ral et pour ob&eacute;ir &agrave; une loi
+in&eacute;luctable, de mettre &agrave; n&eacute;ant, s'il le
+pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui
+se pr&eacute;sentaient, il &eacute;tait clair que lui, Schultze, M.
+D. <i>privat docent</i> de chimie &agrave; l'Universit&eacute;
+d'I&eacute;na, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les
+diff&eacute;rentes races humaines -- travaux o&ugrave; il
+&eacute;tait prouv&eacute; que la race germanique devait les
+absorber toutes --, il &eacute;tait clair enfin qu'il &eacute;tait
+particuli&egrave;rement d&eacute;sign&eacute; par la grande force
+constamment cr&eacute;ative et destructive de la nature, pour
+an&eacute;antir ces pygm&eacute;es qui se rebellaient contre elle.
+De toute &eacute;ternit&eacute;, il avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; que Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol
+&eacute;pouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux
+nationalit&eacute;s, se trouvant en pr&eacute;sence dans la
+personne du docteur fran&ccedil;ais et du professeur allemand,
+celui-ci &eacute;craserait celui-l&agrave;. D&eacute;j&agrave; il
+avait en main la moiti&eacute; de la fortune du docteur.
+C'&eacute;tait l'instrument qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce projet n'&eacute;tait pour Herr Schultze que
+tr&egrave;s secondaire ; il ne faisait que s'ajouter &agrave; ceux,
+beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les
+peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et
+de se r&eacute;unir au Vaterland. Cependant, voulant
+conna&icirc;tre &agrave; fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait
+d&eacute;j&agrave; l'implacable ennemi, il se fit admettre au
+Congr&egrave;s international d'Hygi&egrave;ne et en suivit
+assid&ucirc;ment les s&eacute;ances. C'est au sortir de cette
+assembl&eacute;e que quelques membres, parmi lesquels se trouvait
+le docteur Sarrasin lui- m&ecirc;me, l'entendirent un jour faire
+cette d&eacute;claration : qu'il s'&eacute;l&egrave;verait en
+m&ecirc;me temps que France-Ville une cit&eacute; forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmili&egrave;re absurde et
+anormale.</p>
+
+<p>« J'esp&egrave;re, ajouta-t-il, que l'exp&eacute;rience
+que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! »</p>
+
+<p>Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il f&ucirc;t pour
+l'humanit&eacute;, n'en &eacute;tait pas &agrave; avoir besoin
+d'apprendre que tous ses semblables ne m&eacute;ritaient pas le nom
+de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son
+adversaire, pensant, en homme sens&eacute;, qu'aucune menace ne
+devait &ecirc;tre n&eacute;glig&eacute;e. Quelque temps
+apr&egrave;s, &eacute;crivant &agrave; Marcel pour l'inviter
+&agrave; l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna &agrave; penser
+au jeune Alsacien que le bon docteur aurait l&agrave; un rude
+adversaire. Et comme le docteur ajoutait :</p>
+
+<p>« Nous aurons besoin d'hommes forts et &eacute;nergiques,
+de savants actifs, non seulement pour &eacute;difier, mais pour
+nous d&eacute;fendre », Marcel lui r&eacute;pondit :</p>
+
+<p>« Si je ne puis imm&eacute;diatement vous apporter mon
+concours pour la fondation de votre cit&eacute;, comptez cependant
+que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul
+jour de vue ce Herr Schultze, que vous me d&eacute;peignez si bien.
+Ma qualit&eacute; d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses
+affaires. De pr&egrave;s ou de loin, je vous suis tout
+d&eacute;vou&eacute;. Si, par impossible, vous restiez quelques
+mois ou m&ecirc;me quelques ann&eacute;es sans entendre parler de
+moi, ne vous en inqui&eacute;tez pas. De loin comme de pr&egrave;s,
+je n'aurai qu'une pens&eacute;e : travailler pour vous, et, par
+cons&eacute;quent, servir la France. »</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="V">V &#160;&#160;&#160;&#160;LA CITE DE L'ACIER</h2>
+</div>
+<p>Les lieux et les temps sont chang&eacute;s. Il y a cinq
+ann&eacute;es que l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum est aux
+mains de ses deux h&eacute;ritiers et la sc&egrave;ne est
+transport&eacute;e maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon,
+&agrave; dix lieues du littoral du Pacifique. L&agrave;
+s'&eacute;tend un district vague encore, mal d&eacute;limit&eacute;
+entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte
+de Suisse am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des
+choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les
+vall&eacute;es profondes qui s&eacute;parent de longues
+cha&icirc;nes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous
+les sites pris &agrave; vol d'oiseau.</p>
+
+<p>Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse
+europ&eacute;enne, livr&eacute;e aux industries pacifiques du
+berger, du guide et du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Ce n'est qu'un
+d&eacute;cor alpestre, une cro&ucirc;te de rocs, de terre et de
+pins s&eacute;culaires, pos&eacute;e sur un bloc de fer et de
+houille.</p>
+
+<p>Si le touriste, arr&ecirc;t&eacute; dans ces solitudes,
+pr&ecirc;te l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas,
+comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la
+vie m&ecirc;l&eacute; au grand silence de la montagne. Mais il
+saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les d&eacute;tonations &eacute;touff&eacute;es de la poudre.
+Il semble que le sol soit machin&eacute; comme les dessous d'un
+th&eacute;&acirc;tre, que ces roches gigantesques sonnent creux et
+qu'elles peuvent d'un moment &agrave; l'autre s'ab&icirc;mer dans
+de myst&eacute;rieuses profondeurs.</p>
+
+<p>Les chemins, macadamis&eacute;s de cendres et de coke,
+s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes
+jaun&acirc;tres, de petits tas de scories, diapr&eacute;es de
+toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic.
+&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un vieux puits de mine
+abandonn&eacute;, d&eacute;chiquet&eacute; par les pluies,
+d&eacute;shonor&eacute; par les ronces, ouvre sa gueule
+b&eacute;ante, gouffre sans fond, pareil au crat&egrave;re d'un
+volcan &eacute;teint. L'air est charg&eacute; de fum&eacute;e et
+p&egrave;se comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne
+le traverse, les insectes m&ecirc;mes semblent le fuir, et de
+m&eacute;moire d'homme on n'y a vu un papillon.</p>
+
+<p>Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o&ugrave; les
+contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux
+cha&icirc;nes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871
+le « d&eacute;sert rouge », &agrave; cause de la
+couleur du sol, tout impr&eacute;gn&eacute; d'oxydes de fer, et ce
+qu'on appelle maintenant Stahlfield, « le champ d'acier
+».</p>
+
+<p>Qu'on imagine un plateau de cinq &agrave; six lieues
+carr&eacute;es, au sol sablonneux, parsem&eacute; de galets, aride
+et d&eacute;sol&eacute; comme le lit de quelque ancienne mer
+int&eacute;rieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le
+mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a
+d&eacute;ploy&eacute; tout &agrave; coup une &eacute;nergie et une
+vigueur sans &eacute;gales.</p>
+
+<p>Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont
+surgi, apport&eacute;s tout b&acirc;tis de Chicago, et renferment
+une nombreuse population de rudes travailleurs.</p>
+
+<p>C'est au centre de ces villages, au pied m&ecirc;me des
+CoalsButts, in&eacute;puisables montagnes de charbon de terre, que
+s'&eacute;l&egrave;ve une masse sombre, colossale, &eacute;trange,
+une agglom&eacute;ration de b&acirc;timents r&eacute;guliers
+perc&eacute;s de fen&ecirc;tres sym&eacute;triques, couverts de
+toits rouges, surmont&eacute;s d'une for&ecirc;t de
+chemin&eacute;es cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en
+est voil&eacute; d'un rideau noir, sur lequel passent par instants
+de rapides &eacute;clairs rouges. Le vent apporte un grondement
+lointain, pareil &agrave; celui d'un tonnerre ou d'une grosse
+houle, mais plus r&eacute;gulier et plus grave.</p>
+
+<p>Cette masse est Stahlstadt, la Cit&eacute; de l'Acier, la ville
+allemande, la propri&eacute;t&eacute; personnelle de Herr Schultze,
+l'ex-professeur de chimie d'I&eacute;na, devenu, de par les
+millions de la B&eacute;gum, le plus grand travailleur du fer et,
+sp&eacute;cialement, le plus grand fondeur de canons des deux
+mondes.</p>
+
+<p>Il en fond, en v&eacute;rit&eacute;, de toutes formes et de tout
+calibre, &agrave; &acirc;me lisse et &agrave; raies, &agrave;
+culasse mobile et &agrave; culasse fixe, pour la Russie et pour la
+Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour
+la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la puissance d'un capital &eacute;norme, un
+&eacute;tablissement monstre, une ville v&eacute;ritable, qui est
+en m&ecirc;me temps une usine mod&egrave;le, est sortie de terre
+comme &agrave; un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour
+la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle
+et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont
+d&ucirc; &agrave; leur &eacute;crasante sup&eacute;riorit&eacute;
+une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; universelle.</p>
+
+<p>Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille
+de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu.
+Sur place, il en fait des canons.</p>
+
+<p>Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui,
+&agrave; le r&eacute;aliser. En France, on obtient des lingots
+d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a
+fabriqu&eacute; un canon en fer forg&eacute; de cent tonnes. A
+Essen, M. Krupp est arriv&eacute; &agrave; fondre des blocs d'acier
+de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne conna&icirc;t pas
+de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une
+puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant
+comme un sou neuf, dans les d&eacute;lais convenus.</p>
+
+<p>Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les
+deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en
+app&eacute;tit.</p>
+
+<p>En industrie canonni&egrave;re comme en toutes choses, on est
+bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il
+n'y a pas &agrave; dire, non seulement les canons de Herr Schultze
+atteignent des dimensions sans pr&eacute;c&eacute;dent, mais, s'ils
+sont susceptibles de se d&eacute;t&eacute;riorer par l'usage, ils
+n'&eacute;clatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des
+propri&eacute;t&eacute;s sp&eacute;ciales. Il court &agrave; cet
+&eacute;gard des l&eacute;gendes d'alliages myst&eacute;rieux, de
+secrets chimiques. Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que personne
+n'en sait le fin mot.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de s&ucirc;r aussi, c'est qu'&agrave; Stahlstadt,
+le secret est gard&eacute; avec un soin jaloux.</p>
+
+<p>Dans ce coin &eacute;cart&eacute; de l'Am&eacute;rique
+septentrionale, entour&eacute; de d&eacute;serts, isol&eacute; du
+monde par un rempart de montagnes, situ&eacute; &agrave; cinq cents
+milles des petites agglom&eacute;rations humaines les plus
+voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette
+libert&eacute; qui a fond&eacute; la puissance de la
+r&eacute;publique des Etats-Unis.</p>
+
+<p>En arrivant sous les murailles m&ecirc;mes de Stahlstadt,
+n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de
+distance en distance la ligne des foss&eacute;s et des
+fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait.
+Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la
+Cit&eacute; de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot
+d'ordre, ou tout au moins une autorisation d&ucirc;ment
+timbr&eacute;e, sign&eacute;e et paraph&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait &agrave;
+Stahlstadt, un matin de novembre, la poss&eacute;dait sans doute,
+car, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; &agrave; l'auberge une petite
+valise de cuir tout us&eacute;e, il se dirigea &agrave; pied vers
+la porte la plus voisine du village.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand gaillard, fortement charpent&eacute;,
+n&eacute;gligemment v&ecirc;tu, &agrave; la mode des pionniers
+am&eacute;ricains, d'une vareuse l&acirc;che, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours &agrave; c&ocirc;tes,
+engouffr&eacute; dans de grosses bottes. Il rabattait sur son
+visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la
+poussi&egrave;re de charbon dont sa peau &eacute;tait
+impr&eacute;gn&eacute;e, et marchait d'un pas &eacute;lastique en
+sifflotant dans sa barbe brune. Arriv&eacute; au guichet, ce jeune
+homme exhiba au chef de poste une feuille imprim&eacute;e et fut
+aussit&ocirc;t admis.</p>
+
+<p>« Votre ordre porte l'adresse du contrema&icirc;tre
+Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier.
+Vous n'avez qu'&agrave; suivre le chemin de ronde, sur votre
+droite, jusqu'&agrave; la borne K, et &agrave; vous
+pr&eacute;senter au concierge... Vous savez le r&egrave;glement ?
+Expuls&eacute;, si vous entrez dans un autre secteur que le
+v&ocirc;tre », ajouta-t-il au moment o&ugrave; le nouveau
+venu s'&eacute;loignait.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui &eacute;tait
+indiqu&eacute;e et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite,
+se creusait un foss&eacute;, sur la cr&ecirc;te duquel se
+promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route
+circulaire et la masse des b&acirc;timents, se dessinait d'abord la
+double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde
+muraille s'&eacute;levait, pareille &agrave; la muraille
+ext&eacute;rieure, ce qui indiquait la configuration de la
+Cit&eacute; de l'Acier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle d'une circonf&eacute;rence dont les
+secteurs, limit&eacute;s en guise de rayons par une ligne
+fortifi&eacute;e, &eacute;taient parfaitement ind&eacute;pendants
+les uns des autres, quoique envelopp&eacute;s d'un mur et d'un
+foss&eacute; communs.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier arriva bient&ocirc;t &agrave; la borne K,
+plac&eacute;e &agrave; la lisi&egrave;re du chemin, en face d'une
+porte monumentale que surmontait la m&ecirc;me lettre
+sculpt&eacute;e dans la pierre, et il se pr&eacute;senta au
+concierge.</p>
+
+<p>Cette fois, au lieu d'avoir affaire &agrave; un soldat, il se
+trouvait en pr&eacute;sence d'un invalide, &agrave; jambe de bois
+et poitrine m&eacute;daill&eacute;e.</p>
+
+<p>L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit
+:</p>
+
+<p>« Tout droit. Neuvi&egrave;me rue &agrave; gauche.
+»</p>
+
+<p>Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranch&eacute;e et
+se trouva enfin dans le secteur K. La route qui d&eacute;bouchait
+de la porte en &eacute;tait l'axe. De chaque c&ocirc;t&eacute;
+s'allongeaient &agrave; angle droit des files de constructions
+uniformes.</p>
+
+<p>Le tintamarre des machines &eacute;tait alors assourdissant. Ces
+b&acirc;timents gris, perc&eacute;s &agrave; jour de milliers de
+fen&ecirc;tres, semblaient plut&ocirc;t des monstres vivants que
+des choses inertes. Mais le nouveau venu &eacute;tait sans doute
+blas&eacute; sur le spectacle, car il n'y pr&ecirc;ta pas la
+moindre attention.</p>
+
+<p>En cinq minutes, il eut trouv&eacute; la rue IX l'atelier 743,
+et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres,
+en pr&eacute;sence du contrema&icirc;tre Seligmann.</p>
+
+<p>Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la
+v&eacute;rifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :</p>
+
+<p>« Embauch&eacute; comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous
+paraissez bien jeune ?</p>
+
+<p>-- L'&acirc;ge ne fait rien, r&eacute;pondit l'autre. J'ai
+bient&ocirc;t vingt-six ans, et j'ai d&eacute;j&agrave;
+puddl&eacute; pendant sept mois... Si cela vous int&eacute;resse,
+je puis vous montrer les certificats sur la pr&eacute;sentation
+desquels j'ai &eacute;t&eacute; engag&eacute; &agrave; New York par
+le chef du personnel. »</p>
+
+<p>Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit&eacute;, mais
+avec un l&eacute;ger accent qui sembla &eacute;veiller les
+d&eacute;fiances du contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>« Est-ce que vous &ecirc;tes alsacien ? lui demanda
+celui-ci.</p>
+
+<p>-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes
+papiers qui sont en r&egrave;gle. »</p>
+
+<p>Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au
+contrema&icirc;tre un passeport, un livret, des certificats.</p>
+
+<p>« C'est bon. Apr&egrave;s tout, vous &ecirc;tes
+embauch&eacute; et je n'ai plus qu'&agrave; vous d&eacute;signer
+votre place », reprit Seligmann, rassur&eacute; par ce
+d&eacute;ploiement de documents officiels.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz,
+qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une
+carte bleue &agrave; son nom portant le num&eacute;ro 57938, et
+ajouta :</p>
+
+<p>« Vous devez &ecirc;tre &agrave; la porte K tous les
+matins &agrave; sept heures, pr&eacute;senter cette carte qui vous
+aura permis de franchir l'enceinte ext&eacute;rieure, prendre au
+r&acirc;telier de la loge un jeton de pr&eacute;sence &agrave;
+votre num&eacute;ro matricule et me le montrer en arrivant. A sept
+heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc
+plac&eacute; &agrave; la porte de l'atelier et qui n'est ouvert
+qu'&agrave; cet instant.</p>
+
+<p>-- Je connais le syst&egrave;me... Peut-on loger dans l'enceinte
+? demanda Schwartz.</p>
+
+<p>-- Non. Vous devez vous procurer une demeure &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, mais vous pourrez prendre vos repas &agrave; la
+cantine de l'atelier pour un prix tr&egrave;s mod&eacute;r&eacute;.
+Votre salaire est d'un dollar par jour en d&eacute;butant. Il
+s'accro&icirc;t d'un vingti&egrave;me par trimestre... L'expulsion
+est la seule peine. Elle est prononc&eacute;e par moi en
+premi&egrave;re instance, et par l'ing&eacute;nieur en appel, sur
+toute infraction au r&egrave;glement... Commencez-vous aujourd'hui
+?</p>
+
+<p>-- Pourquoi pas ?</p>
+
+<p>-- Ce ne sera qu'une demi-journ&eacute;e », fit observer
+le contrema&icirc;tre en guidant Schwartz vers une galerie
+int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Tous deux suivirent un large couloir, travers&egrave;rent une
+cour et p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans une vaste halle,
+semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa
+l&eacute;g&egrave;re charpente, au d&eacute;barcad&egrave;re d'une
+gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil,
+ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; de cette longue halle, deux
+rang&eacute;es d'&eacute;normes colonnes cylindriques, aussi
+grandes, en diam&egrave;tre comme en hauteur, que celles de
+Saint-Pierre de Rome, s'&eacute;levaient du sol jusqu'&agrave; la
+vo&ucirc;te de verre qu'elles transper&ccedil;aient de part en
+part. C'&eacute;taient les chemin&eacute;es d'autant de fours
+&agrave; puddler, ma&ccedil;onn&eacute;s &agrave; leur base. Il y
+en avait cinquante sur chaque rang&eacute;e.</p>
+
+<p>A l'une des extr&eacute;mit&eacute;s, des locomotives amenaient
+&agrave; tout instant des trains de wagons charg&eacute;s de
+lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre
+extr&eacute;mit&eacute;, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transform&eacute;e en acier.</p>
+
+<p>L'op&eacute;ration du « puddlage » a pour but
+d'effectuer cette m&eacute;tamorphose. Des &eacute;quipes de
+cyclopes demi-nus, arm&eacute;s d'un long crochet de fer, s'y
+livraient avec activit&eacute;.</p>
+
+<p>Les lingots de fonte, jet&eacute;s dans un four doubl&eacute;
+d'un rev&ecirc;tement de scories, y &eacute;taient d'abord
+port&eacute;s &agrave; une temp&eacute;rature &eacute;lev&eacute;e.
+Pour obtenir du fer, on aurait commenc&eacute; &agrave; brasser
+cette fonte aussit&ocirc;t qu'elle serait devenue p&acirc;teuse.
+Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant
+si distinct par ses propri&eacute;t&eacute;s de son
+cong&eacute;n&egrave;re, on attendait que la fonte f&ucirc;t fluide
+et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus
+forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet,
+p&eacute;trissait et roulait en tous sens la masse
+m&eacute;tallique ; il la tournait et retournait au milieu de la
+flamme ; puis, au moment pr&eacute;cis o&ugrave; elle atteignait,
+par son m&eacute;lange avec les scories, un certain degr&eacute; de
+r&eacute;sistance, il la divisait en quatre boules ou «
+loupes » spongieuses, qu'il livrait, une &agrave; une, aux
+aides-marteleurs.</p>
+
+<p>C'est dans l'axe m&ecirc;me de la halle que se poursuivait
+l'op&eacute;ration. En face de chaque four et lui correspondant, un
+marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une
+chaudi&egrave;re verticale log&eacute;e dans la chemin&eacute;e
+m&ecirc;me, occupait un ouvrier « cingleur ».
+Arm&eacute; de pied en cap de bottes et de brassards de t&ocirc;le,
+prot&eacute;g&eacute; par un &eacute;pais tablier de cuir,
+masqu&eacute; de toile m&eacute;tallique, ce cuirassier de
+l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe
+incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous
+le poids de cette &eacute;norme masse, elle exprimait comme une
+&eacute;ponge toutes les mati&egrave;res impures dont elle
+s'&eacute;tait charg&eacute;e, au milieu d'une pluie
+d'&eacute;tincelles et d'&eacute;claboussures.</p>
+
+<p>Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et,
+une fois r&eacute;chauff&eacute;e, la rebattre de nouveau.</p>
+
+<p>Dans l'immensit&eacute; de cette forge monstre, c'&eacute;tait
+un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des
+coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux
+d'artifice de paillettes rouges, des &eacute;blouissements de fours
+chauff&eacute;s &agrave; blanc. Au milieu de ces grondements et de
+ces rages de la mati&egrave;re asservie, l'homme semblait presque
+un enfant.</p>
+
+<p>De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! P&eacute;trir &agrave;
+bout de bras, dans une temp&eacute;rature torride, une p&acirc;te
+m&eacute;tallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures
+l'oeil fix&eacute; sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un
+r&eacute;gime terrible et qui use son homme en dix ans.</p>
+
+<p>Schwartz, comme pour montrer au contrema&icirc;tre qu'il
+&eacute;tait capable de le supporter, se d&eacute;pouilla de sa
+vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse
+d'athl&egrave;te, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs
+attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commen&ccedil;a &agrave; manoeuvrer.</p>
+
+<p>Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le
+contrema&icirc;tre ne tarda pas &agrave; le laisser pour rentrer
+&agrave; son bureau.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier continua, jusqu'&agrave; l'heure du
+d&icirc;ner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il
+apport&acirc;t trop d'ardeur &agrave; l'ouvrage, soit qu'il
+e&ucirc;t n&eacute;glig&eacute; de prendre ce matin-l&agrave; le
+repas substantiel qu'exige un pareil d&eacute;ploiement de force
+physique, il parut bient&ocirc;t las et d&eacute;faillant.
+D&eacute;faillant au point que le chef d'&eacute;quipe s'en
+aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>« Vous n'&ecirc;tes pas fait pour puddler, mon
+gar&ccedil;on, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander
+tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas
+plus tard. » Schwartz protesta. Ce n'&eacute;tait qu'une
+fatigue passag&egrave;re ! Il pourrait puddler tout comme un autre
+!...</p>
+
+<p>Le chef d'&eacute;quipe n'en fit pas moins son rapport, et le
+jeune homme fut imm&eacute;diatement appel&eacute; chez
+l'ing&eacute;nieur en chef.</p>
+
+<p>Ce personnage examina ses papiers, hocha la t&ecirc;te, et lui
+demanda d'un ton inquisitorial :</p>
+
+<p>« Est-ce que vous &eacute;tiez puddleur &agrave; Brooklyn
+? »</p>
+
+<p>Schwartz baissait les yeux tout confus.</p>
+
+<p>« Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il.
+J'&eacute;tais employ&eacute; &agrave; la coul&eacute;e, et c'est
+dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du
+puddlage !</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes tous les m&ecirc;mes ! r&eacute;pondit
+l'ing&eacute;nieur en haussant les &eacute;paules. A vingt-cinq
+ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait
+qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?</p>
+
+<p>-- J'&eacute;tais depuis deux mois &agrave; la premi&egrave;re
+classe.</p>
+
+<p>-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous
+allez commencer par entrer dans la troisi&egrave;me. Encore
+pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement
+de secteur ! »</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur &eacute;crivit quelques mots sur un
+laissez-passer, exp&eacute;dia une d&eacute;p&ecirc;che et dit
+:</p>
+
+<p>« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez
+directement au secteur O, bureau de l'ing&eacute;nieur en chef. Il
+est pr&eacute;venu. »</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes formalit&eacute;s qui avaient
+arr&ecirc;t&eacute; Schwartz &agrave; la porte du secteur K
+l'accueillirent au secteur O. L&agrave;, comme le matin, il fut
+interrog&eacute;, accept&eacute;, adress&eacute; &agrave; un chef
+d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coul&eacute;e. Mais
+ici le travail &eacute;tait plus silencieux et plus
+m&eacute;thodique.</p>
+
+<p>« Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des
+pi&egrave;ces de 42, lui dit le contrema&icirc;tre. Les ouvriers de
+premi&egrave;re classe seuls sont admis aux halles de coul&eacute;e
+de gros canons. »</p>
+
+<p>La « petite » galerie n'en avait pas moins cent
+cinquante m&egrave;tres de long sur soixante-cinq de large. Elle
+devait, &agrave; l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents
+creusets, plac&eacute;s par quatre, par huit ou par douze, selon
+leurs dimensions, dans les fours lat&eacute;raux.</p>
+
+<p>Les moules destin&eacute;s &agrave; recevoir l'acier en fusion
+&eacute;taient allong&eacute;s dans l'axe de la galerie, au fond
+d'une tranch&eacute;e m&eacute;diane. De chaque c&ocirc;t&eacute;
+de la tranch&eacute;e, une ligne de rails portait une grue mobile,
+qui, roulant &agrave; volont&eacute;, venait op&eacute;rer
+o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;cessaire le d&eacute;placement
+de ces &eacute;normes poids. Comme dans les halles de puddlage,
+&agrave; un bout d&eacute;bouchait le chemin de fer qui apportait
+les blocs d'acier fondu, &agrave; l'autre celui qui emportait les
+canons sortant du moule.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de chaque moule, un homme arm&eacute; d'une tige en
+fer surveillait la temp&eacute;rature &agrave; l'&eacute;tat de la
+fusion dans les creusets.</p>
+
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s que Schwartz avait vu mettre en
+oeuvre ailleurs &eacute;taient port&eacute;s l&agrave; &agrave; un
+degr&eacute; singulier de perfection.</p>
+
+<p>Le moment venu d'op&eacute;rer une coul&eacute;e, un timbre
+avertisseur donnait le signal &agrave; tous les surveillants de
+fusion. Aussit&ocirc;t, d'un pas &eacute;gal et rigoureusement
+mesur&eacute;, des ouvriers de m&ecirc;me taille, soutenant sur les
+&eacute;paules une barre de fer horizontale, venaient deux &agrave;
+deux se placer devant chaque four.</p>
+
+<p>Un officier arm&eacute; d'un sifflet, son chronom&egrave;tre
+&agrave; fractions de seconde en main, se portait pr&egrave;s du
+moule, convenablement log&eacute; &agrave; proximit&eacute; de tous
+les fours en action. De chaque c&ocirc;t&eacute;, des conduits en
+terre r&eacute;fractaire, recouverte de t&ocirc;le, convergeaient,
+en descendant sur des pentes douces, jusqu'&agrave; une cuvette en
+entonnoir, plac&eacute;e directement au-dessus du moule. Le
+commandant donnait un coup de sifflet. Aussit&ocirc;t, un creuset,
+tir&eacute; du feu &agrave; l'aide d'une pince, &eacute;tait
+suspendu &agrave; la barre de fer des deux ouvriers
+arr&ecirc;t&eacute;s devant le premier four. Le sifflet
+commen&ccedil;ait alors une s&eacute;rie de modulations, et les
+deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset
+dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le
+r&eacute;cipient vide et br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>Sans interruption, &agrave; intervalles exactement
+compt&eacute;s, afin que la coul&eacute;e f&ucirc;t absolument
+r&eacute;guli&egrave;re et constante, les &eacute;quipes des autres
+fours agissaient successivement de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La pr&eacute;cision &eacute;tait si extraordinaire, qu'au
+dixi&egrave;me de seconde fix&eacute; par le dernier mouvement, le
+dernier creuset &eacute;tait vide et pr&eacute;cipit&eacute; dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plut&ocirc;t le
+r&eacute;sultat d'un m&eacute;canisme aveugle que celui du concours
+de cent volont&eacute;s humaines. Une discipline inflexible, la
+force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient
+pourtant ce miracle.</p>
+
+<p>Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut
+bient&ocirc;t accoupl&eacute; &agrave; un ouvrier de sa taille,
+&eacute;prouv&eacute; dans une coul&eacute;e peu importante et
+reconnu excellent praticien. Son chef d'&eacute;quipe, &agrave; la
+fin de la journ&eacute;e, lui promit m&ecirc;me un avancement
+rapide.</p>
+
+<p>Lui, cependant, &agrave; peine sorti, &agrave; sept heures du
+soir, du secteur O et de l'enceinte ext&eacute;rieure, il
+&eacute;tait all&eacute; reprendre sa valise &agrave; l'auberge. Il
+suivit alors un des chemins ext&eacute;rieurs, et, arrivant
+bient&ocirc;t &agrave; un groupe d'habitations qu'il avait
+remarqu&eacute;es dans la matin&eacute;e, il trouva ais&eacute;ment
+un logis de gar&ccedil;on chez une brave femme qui «
+recevait des pensionnaires ».</p>
+
+<p>Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apr&egrave;s
+souper &agrave; la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa
+chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramass&eacute; sans
+doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre &agrave;
+creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un
+soin singulier, &agrave; la lueur d'une lampe fumeuse.</p>
+
+<p>Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn&eacute;,
+en feuilleta les pages charg&eacute;es de notes, de formules et de
+calculs, et &eacute;crivit ce qui suit en bon fran&ccedil;ais,
+mais, pour plus de pr&eacute;cautions, dans une langue
+chiffr&eacute;e dont lui seul connaissait le chiffre :</p>
+
+<p>« 10 novembre. -- <i>Stahlstadt.</i> -- Il n'y a rien de
+particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le
+choix de deux temp&eacute;ratures diff&eacute;rentes et
+relativement basses pour la premi&egrave;re chauffe et le
+r&eacute;chauffage, selon les r&egrave;gles
+d&eacute;termin&eacute;es par Chernoff. Quant &agrave; la
+coul&eacute;e, elle s'op&egrave;re suivant le proc&eacute;d&eacute;
+Krupp, mais avec une &eacute;galit&eacute; de mouvements
+v&eacute;ritablement admirable. Cette pr&eacute;cision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle proc&egrave;de du
+sentiment musical inn&eacute; dans la race germanique. Jamais les
+Anglais ne pourront atteindre &agrave; cette perfection : l'oreille
+leur manque, sinon la discipline. Des Fran&ccedil;ais peuvent y
+arriver ais&eacute;ment, eux qui sont les premiers danseurs du
+monde. Jusqu'ici donc, rien de myst&eacute;rieux dans les
+succ&egrave;s si remarquables de cette fabrication. Les
+&eacute;chantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne
+sont sensiblement analogues &agrave; nos bons fers. Les
+sp&eacute;cimens de houille sont assur&eacute;ment tr&egrave;s
+beaux et de qualit&eacute; &eacute;minemment m&eacute;tallurgique,
+mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la
+fabrication Schultze ne prenne un soin sp&eacute;cial de
+d&eacute;gager ces mati&egrave;res premi&egrave;res de tout
+m&eacute;lange &eacute;tranger et ne les emploie qu'&agrave;
+l'&eacute;tat de puret&eacute; parfaite. Mais c'est encore
+l&agrave; un r&eacute;sultat facile &agrave; r&eacute;aliser. Il ne
+reste donc, pour &ecirc;tre en possession de tous les
+&eacute;l&eacute;ments du probl&egrave;me, qu'&agrave;
+d&eacute;terminer la composition de cette terre r&eacute;fractaire,
+dont sont faits les creusets et les tuyaux de coul&eacute;e. Cet
+objet atteint et nos &eacute;quipes de fondeurs convenablement
+disciplin&eacute;es, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce
+qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter
+l'organisme central, le d&eacute;partement des plans et des
+mod&egrave;les, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner
+dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis
+apr&egrave;s les menaces formul&eacute;es par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entr&eacute; en possession de son h&eacute;ritage ?
+»</p>
+
+<p>Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu&eacute;
+de sa journ&eacute;e, se d&eacute;shabilla, se glissa dans un petit
+lit aussi inconfortable que peut l'&ecirc;tre un lit allemand -- ce
+qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit &agrave; fumer
+en lisant un vieux livre. Mais sa pens&eacute;e semblait &ecirc;tre
+ailleurs. Sur ses l&egrave;vres, les petits jets de vapeur odorante
+se succ&eacute;daient en cadence et faisaient :</p>
+
+<p>« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »</p>
+
+<p>Il finit par d&eacute;poser son livre et resta songeur pendant
+longtemps, comme absorb&eacute; dans la solution d'un
+probl&egrave;me difficile.</p>
+
+<p>« Ah ! s'&eacute;cria-t-il enfin, quand le diable
+lui-m&ecirc;me s'en m&ecirc;lerait, je d&eacute;couvrirai le secret
+de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut m&eacute;diter contre
+France-Ville ! »</p>
+
+<p>Schwartz s'endormit en pronon&ccedil;ant le nom du docteur
+Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite
+fille, qui revint sur ses l&egrave;vres. Le souvenir de la fillette
+&eacute;tait rest&eacute; entier, encore bien que Jeanne, depuis
+qu'il l'avait quitt&eacute;e, f&ucirc;t devenue une jeune
+demoiselle. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne s'explique ais&eacute;ment
+par les lois ordinaires de l'association des id&eacute;es :
+l'id&eacute;e du docteur renfermait celle de sa fille, association
+par contigu&iuml;t&eacute;. Aussi, lorsque Schwartz, ou
+plut&ocirc;t Marcel Bruckmann, s'&eacute;veilla, ayant encore le
+nom de Jeanne &agrave; la pens&eacute;e, il ne s'en &eacute;tonna
+pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des
+principes psychologiques de Stuart Mill.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="VI">VI &#160;&#160;&#160;&#160;LE PUITS ALBRECHT</h2>
+</div>
+<p>Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit&eacute;
+&agrave; Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, &eacute;tait la
+veuve d'un mineur tu&eacute; quatre ans auparavant dans un de ces
+cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous
+les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de
+trente dollars, &agrave; laquelle elle ajoutait le mince produit
+d'une chambre meubl&eacute;e et le salaire que lui apportait tous
+les dimanches son petit gar&ccedil;on Carl.</p>
+
+<p>Quoique &agrave; peine &acirc;g&eacute; de treize ans, Carl
+&eacute;tait employ&eacute; dans la houill&egrave;re pour fermer et
+ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes
+d'air qui sont indispensables &agrave; la ventilation des galeries,
+en for&ccedil;ant le courant &agrave; suivre une direction
+d&eacute;termin&eacute;e. La maison tenue &agrave; bail par sa
+m&egrave;re, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+p&ucirc;t rentrer tous les soirs au logis, on lui avait
+donn&eacute; par surcro&icirc;t une petite fonction nocturne au
+fond de la mine m&ecirc;me. Il &eacute;tait charg&eacute; de garder
+et de panser six chevaux dans leur &eacute;curie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.</p>
+
+<p>La vie de Carl se passait donc presque tout enti&egrave;re
+&agrave; cinq cents m&egrave;tres au-dessous de la surface
+terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle aupr&egrave;s de sa
+porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupr&egrave;s de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait &agrave; la
+lumi&egrave;re et pouvait pour quelques heures profiter de ce
+patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le
+sourire maternel.</p>
+
+<p>Comme on peut bien penser, apr&egrave;s une pareille semaine,
+lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment celui d'un jeune « gommeux
+». Il ressemblait plut&ocirc;t &agrave; un gnome de
+f&eacute;erie, &agrave; un ramoneur ou &agrave; un N&egrave;gre
+papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle g&eacute;n&eacute;ralement
+une grande heure &agrave; le d&eacute;barbouiller &agrave; grand
+renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait
+rev&ecirc;tir un bon costume de gros drap vert, taill&eacute; dans
+une d&eacute;froque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa
+grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se
+lassait pas d'admirer son gar&ccedil;on, le trouvant le plus beau
+du monde.</p>
+
+<p>D&eacute;pouill&eacute; de son s&eacute;diment de charbon, Carl,
+vraiment, n'&eacute;tait pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux
+blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien &agrave;
+son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille &eacute;tait
+trop exigu&euml; pour son &acirc;ge. Cette vie sans soleil le
+rendait aussi an&eacute;mique qu'une laitue, et il est
+vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin,
+appliqu&eacute; au sang du petit mineur, y aurait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; une quantit&eacute; tout &agrave; fait
+insuffisante de monnaie h&eacute;matique.</p>
+
+<p>Au moral, c'&eacute;tait un enfant silencieux, flegmatique,
+tranquille, avec une pointe de cette fiert&eacute; que le sentiment
+du p&eacute;ril continuel, l'habitude du travail r&eacute;gulier et
+la satisfaction de la difficult&eacute; vaincue donnent &agrave;
+tous les mineurs sans exception.</p>
+
+<p>Son grand bonheur &eacute;tait de s'asseoir aupr&egrave;s de sa
+m&egrave;re, &agrave; la table carr&eacute;e qui occupait le milieu
+de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude
+d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre.
+L'atmosph&egrave;re ti&egrave;de et &eacute;gale des mines a sa
+faune sp&eacute;ciale, peu connue des naturalistes, comme les
+parois humides de la houille ont leur flore &eacute;trange de
+mousses verd&acirc;tres, de champignons non d&eacute;crits et de
+flocons amorphes. C'est ce que l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe,
+amoureux d'entomologie, avait remarqu&eacute;, et il avait promis
+un petit &eacute;cu pour chaque esp&egrave;ce nouvelle dont Carl
+pourrait lui apporter un sp&eacute;cimen. Perspective dor&eacute;e,
+qui avait d'abord amen&eacute; le gar&ccedil;onnet &agrave;
+explorer avec soin tous les recoins de la houill&egrave;re, et qui,
+petit &agrave; petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi,
+c'&eacute;tait pour son propre compte qu'il recherchait maintenant
+les insectes.</p>
+
+<p>Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux
+araign&eacute;es et aux cloportes. Il entretenait, dans sa
+solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un
+gros rat mulot. M&ecirc;me, s'il fallait l'en croire, ces trois
+animaux &eacute;taient les b&ecirc;tes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses
+chevaux aux longs poils soyeux et &agrave; la croupe luisante, dont
+Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.</p>
+
+<p>Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'&eacute;curie, un
+vieux philosophe, descendu depuis six ans &agrave; cinq cents
+m&egrave;tres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais
+revu la lumi&egrave;re du jour. Il &eacute;tait maintenant presque
+aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain !
+Comme il savait tourner &agrave; droite ou &agrave; gauche, en
+tra&icirc;nant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme
+il s'arr&ecirc;tait &agrave; point devant les portes d'air, afin de
+laisser l'espace n&eacute;cessaire &agrave; les ouvrir ! Comme il
+hennissait amicalement, matin et soir, &agrave; la minute exacte
+o&ugrave; sa provende lui &eacute;tait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !</p>
+
+<p>« Je vous assure, m&egrave;re, qu'il me donne
+r&eacute;ellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne,
+quand j'avance ma t&ecirc;te aupr&egrave;s de lui, disait Carl. Et
+c'est tr&egrave;s commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi
+une horloge dans la t&ecirc;te ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin !
+»</p>
+
+<p>Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'&eacute;coutait avec
+ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute
+l'affection que lui portait son gar&ccedil;on, et ne manquait
+gu&egrave;re, &agrave; l'occasion, de lui envoyer un morceau de
+sucre. Que n'aurait-elle pas donn&eacute; pour aller voir ce vieux
+serviteur, que son homme avait connu, et en m&ecirc;me temps
+visiter l'emplacement sinistre o&ugrave; le cadavre du pauvre
+Bauer, noir comme de l'encre, carbonis&eacute; par le feu grisou,
+avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; apr&egrave;s l'explosion
+?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il
+fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en
+faisait son fils.</p>
+
+<p>Ah ! elle la connaissait bien, cette houill&egrave;re, ce grand
+trou noir d'o&ugrave; son mari n'&eacute;tait pas revenu ! Que de
+fois elle avait attendu, aupr&egrave;s de cette gueule
+b&eacute;ante, de dix-huit pieds de diam&egrave;tre, suivi du
+regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double
+cage en ch&ecirc;ne dans laquelle glissaient les bennes
+accroch&eacute;es &agrave; leur c&acirc;ble et suspendues aux
+poulies d'acier, visit&eacute; la haute charpente
+ext&eacute;rieure, le b&acirc;timent de la machine &agrave; vapeur,
+la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle
+s'&eacute;tait r&eacute;chauff&eacute;e au brasier toujours ardent
+de cette &eacute;norme corbeille de fer o&ugrave; les mineurs
+s&egrave;chent leurs habits en &eacute;mergeant du gouffre,
+o&ugrave; les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+&eacute;tait famili&egrave;re avec le bruit et l'activit&eacute; de
+cette porte infernale ! Les receveurs qui d&eacute;tachent les
+wagons charg&eacute;s de houille, les accrocheurs, les trieurs, les
+laveurs, les m&eacute;caniciens, les chauffeurs, elle les avait
+tous vus et revus &agrave; la t&acirc;che !</p>
+
+<p>Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant,
+par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne
+s'&eacute;tait engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers,
+parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant !</p>
+
+<p>Elle entendait leurs voix et leurs rires s'&eacute;loigner dans
+la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la
+pens&eacute;e cette cage, qui s'enfon&ccedil;ait dans le boyau
+&eacute;troit et vertical, &agrave; cinq, six cents m&egrave;tres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied &agrave; terre !</p>
+
+<p>Les voil&agrave; se dispersant dans la ville souterraine,
+prenant l'un &agrave; droite, l'autre &agrave; gauche ; les
+rouleurs allant &agrave; leur wagon ; les piqueurs, arm&eacute;s du
+pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de
+houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+&agrave; remplacer par des mat&eacute;riaux solides les
+tr&eacute;sors de charbon qui ont &eacute;t&eacute; extraits, les
+boiseurs &eacute;tablissant les charpentes qui soutiennent les
+galeries non muraill&eacute;es ; les cantonniers r&eacute;parant
+les voies, posant les rails ; les ma&ccedil;ons assemblant les
+vo&ucirc;tes...</p>
+
+<p>Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large
+boulevard &agrave; un autre puits &eacute;loign&eacute; de trois ou
+quatre kilom&egrave;tres. De l&agrave; rayonnent &agrave; angles
+droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parall&egrave;les, les galeries de troisi&egrave;me ordre. Entre
+ces voies se dressent des murailles, des piliers form&eacute;s par
+la houille m&ecirc;me ou par la roche. Tout cela r&eacute;gulier,
+carr&eacute;, solide, noir !...</p>
+
+<p>Et dans ce d&eacute;dale de rues, &eacute;gales de largeur et de
+longueur, toute une arm&eacute;e de mineurs demi-nus s'agitant,
+causant, travaillant &agrave; la lueur de leurs lampes de
+s&ucirc;ret&eacute; !...</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que dame Bauer se repr&eacute;sentait souvent,
+quand elle &eacute;tait seule, songeuse, au coin de son feu.</p>
+
+<p>Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une
+surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son
+petit Carl ouvrait et refermait la porte.</p>
+
+<p>Le soir venu, la bord&eacute;e de jour remontait pour &ecirc;tre
+remplac&eacute;e par la bord&eacute;e de nuit. Mais son
+gar&ccedil;on, &agrave; elle, ne reprenait pas place dans la benne.
+Il se rendait &agrave; l'&eacute;curie, il retrouvait son cher
+Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de
+foin ; puis il mangeait &agrave; son tour le petit d&icirc;ner
+froid qu'on lui descendait de l&agrave;-haut, jouait un instant
+avec son gros rat, immobile &agrave; ses pieds, avec ses deux
+chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait
+sur la liti&egrave;re de paille.</p>
+
+<p>Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle
+comprenait &agrave; demi-mot tous les d&eacute;tails que lui
+donnait Carl !</p>
+
+<p>« Savez-vous, m&egrave;re, ce que m'a dit hier M.
+l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je
+r&eacute;pondais bien sur les questions d'arithm&eacute;tique qu'il
+me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la
+cha&icirc;ne d'arpentage, quand il l&egrave;ve des plans dans la
+mine avec sa boussole. Il para&icirc;t qu'on va percer une galerie
+pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort &agrave; faire
+pour tomber juste !</p>
+
+<p>-- Vraiment ! s'&eacute;criait dame Bauer enchant&eacute;e, M.
+l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe a dit cela ! »</p>
+
+<p>Et elle se repr&eacute;sentait d&eacute;j&agrave; son
+gar&ccedil;on tenant la cha&icirc;ne, le long des galeries, tandis
+que l'ing&eacute;nieur, carnet en main, relevait les chiffres, et,
+l'oeil fix&eacute; sur la boussole, d&eacute;terminait la direction
+de la perc&eacute;e.</p>
+
+<p>« Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour
+m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon
+arithm&eacute;tique, et j'ai bien peur de mal r&eacute;pondre !
+»</p>
+
+<p>Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualit&eacute; de pensionnaire de la maison lui en donnait le
+droit, se m&ecirc;la de la conversation pour dire &agrave; l'enfant
+:</p>
+
+<p>« Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai
+peut-&ecirc;tre te l'expliquer.</p>
+
+<p>-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque
+incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Sans doute, r&eacute;pondit Marcel. Croyez-vous que je
+n'apprenne rien aux cours du soir, o&ugrave; je vais
+r&eacute;guli&egrave;rement apr&egrave;s souper ? Le ma&icirc;tre
+est tr&egrave;s content de moi et dit que je pourrais servir de
+moniteur ! »</p>
+
+<p>Ces principes pos&eacute;s, Marcel alla prendre dans sa chambre
+un cahier de papier blanc, s'installa aupr&egrave;s du petit
+gar&ccedil;on, lui demanda ce qui l'arr&ecirc;tait dans son
+probl&egrave;me et le lui expliqua avec tant de clart&eacute;, que
+Carl, &eacute;merveill&eacute;, n'y trouva plus la moindre
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consid&eacute;ration
+pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit
+camarade.</p>
+
+<p>Du reste il se montrait lui-m&ecirc;me un ouvrier exemplaire et
+n'avait pas tard&eacute; &agrave; &ecirc;tre promu d'abord &agrave;
+la seconde, puis &agrave; la premi&egrave;re classe. Tous les
+matins, &agrave; sept heures, il &eacute;tait &agrave; la porte 0.
+Tous les soirs, apr&egrave;s son souper, il se rendait au cours
+profess&eacute; par l'ing&eacute;nieur Trubner.
+G&eacute;om&eacute;trie, alg&egrave;bre, dessin de figures et de
+machines, il abordait tout avec une &eacute;gale ardeur, et ses
+progr&egrave;s &eacute;taient si rapides, que le ma&icirc;tre en
+fut vivement frapp&eacute;. Deux mois apr&egrave;s &ecirc;tre
+entr&eacute; &agrave; l'usine Schultze, le jeune ouvrier
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; not&eacute; comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais
+de toute la Cit&eacute; de l'Acier. Un rapport de son chef
+imm&eacute;diat, exp&eacute;di&eacute; &agrave; la fin du
+trimestre, portait cette mention formelle :</p>
+
+<p>« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de
+premi&egrave;re classe. Je dois signaler ce sujet &agrave;
+l'administration centrale, comme tout &agrave; fait "hors ligne"
+sous le triple rapport des connaissances th&eacute;oriques, de
+l'habilet&eacute; pratique et de l'esprit d'invention le plus
+caract&eacute;ris&eacute;. »</p>
+
+<p>Il fallut n&eacute;anmoins une circonstance extraordinaire pour
+achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette
+circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours
+t&ocirc;t ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les
+plus tragiques.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, Marcel, assez &eacute;tonn&eacute; d'entendre
+sonner dix heures sans que son petit ami Carl e&ucirc;t paru,
+descendit demander &agrave; dame Bauer si elle savait la cause de
+ce retard. Il la trouva tr&egrave;s inqui&egrave;te. Carl aurait
+d&ucirc; &ecirc;tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant
+son anxi&eacute;t&eacute;, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles,
+et partit dans la direction du puits Albrecht.</p>
+
+<p>En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de
+leur demander s'ils avaient vu le petit gar&ccedil;on ; puis,
+apr&egrave;s avoir re&ccedil;u une r&eacute;ponse n&eacute;gative
+et avoir &eacute;chang&eacute; avec eux ce <i>Gl&uuml;ck auf !</i>
+(« Bonne sortie ! ») qui est le salut des houilleurs
+allemands, Marcel poursuivit sa promenade.</p>
+
+<p>Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect
+n'en &eacute;tait pas tumultueux et anim&eacute; comme il l'est
+dans la semaine. C'est &agrave; peine si une jeune « modiste
+» -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par
+antiphrase aux trieuses de charbon --, &eacute;tait en train de
+bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, m&ecirc;me en
+ce jour f&eacute;ri&eacute;, &agrave; la gueule du puits.</p>
+
+<p>« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, num&eacute;ro
+41902 ? » demanda Marcel &agrave; ce fonctionnaire.</p>
+
+<p>L'homme consulta sa liste et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>« Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?</p>
+
+<p>-- Non, c'est la seule, r&eacute;pondit le marqueur. La
+"fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore
+achev&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Alors, le gar&ccedil;on est en bas ?</p>
+
+<p>-- N&eacute;cessairement, et c'est en effet extraordinaire,
+puisque, le dimanche, les cinq gardiens sp&eacute;ciaux doivent
+seuls y rester.</p>
+
+<p>-- Puis-je descendre pour m'informer ?...</p>
+
+<p>-- Pas sans permission.</p>
+
+<p>-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.</p>
+
+<p>-- Pas d'accident possible le dimanche !</p>
+
+<p>-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est
+devenu cet enfant !</p>
+
+<p>-- Adressez-vous au contrema&icirc;tre de la machine, dans ce
+bureau... si toutefois il s'y trouve... »</p>
+
+<p>Le contrema&icirc;tre, en grand costume du dimanche, avec un col
+de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'&eacute;tait
+heureusement attard&eacute; &agrave; ses comptes. En homme
+intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inqui&eacute;tude de Marcel.</p>
+
+<p>« Nous allons voir ce qu'il en est », dit-il.</p>
+
+<p>Et, donnant l'ordre au m&eacute;canicien de service de se tenir
+pr&ecirc;t &agrave; filer du c&acirc;ble, il se disposa &agrave;
+descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.</p>
+
+<p>« N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda
+celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...</p>
+
+<p>-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond
+du trou. »</p>
+
+<p>Le contrema&icirc;tre prit dans une armoire deux
+r&eacute;servoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands
+de « coco » portent &agrave; Paris sur le dos. Ce
+sont des caisses &agrave; air comprim&eacute;, mises en
+communication avec les l&egrave;vres par deux tubes de caoutchouc
+dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit
+&agrave; l'aide de soufflets sp&eacute;ciaux, construits de
+mani&egrave;re &agrave; se vider compl&egrave;tement. Le nez
+serr&eacute; dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une
+provision d'air, p&eacute;n&eacute;trer impun&eacute;ment dans
+l'atmosph&egrave;re la plus irrespirable.</p>
+
+<p>Les pr&eacute;paratifs achev&eacute;s, le contrema&icirc;tre et
+Marcel s'accroch&egrave;rent &agrave; la benne, le c&acirc;ble fila
+sur les poulies et la descente commen&ccedil;a. Eclair&eacute;s par
+deux petites lampes &eacute;lectriques, tous deux causaient en
+s'enfon&ccedil;ant dans les profondeurs de la terre.</p>
+
+<p>« Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez
+pas froid aux yeux, disait le contrema&icirc;tre. J'ai vu des gens
+ne pas pouvoir se d&eacute;cider &agrave; descendre ou rester
+accroupis comme des lapins au fond de la benne !</p>
+
+<p>-- Vraiment ? r&eacute;pondit Marcel. Cela ne me fait rien du
+tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les
+houill&egrave;res. »</p>
+
+<p>On fut bient&ocirc;t au fond du puits. Un gardien, qui se
+trouvait au rond- point d'arriv&eacute;e, n'avait point vu le petit
+Carl.</p>
+
+<p>On se dirigea vers l'&eacute;curie. Les chevaux y &eacute;taient
+seuls et paraissaient m&ecirc;me s'ennuyer de tout leur coeur.
+Telle est du moins la conclusion qu'il &eacute;tait permis de tirer
+du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois
+figures humaines. A un clou &eacute;tait pendu le sac de toile de
+Carl, et dans un petit coin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une
+&eacute;trille, son livre d'arithm&eacute;tique.</p>
+
+<p>Marcel fit aussit&ocirc;t remarquer que sa lanterne
+n'&eacute;tait plus l&agrave;, nouvelle preuve que l'enfant devait
+&ecirc;tre dans la mine.</p>
+
+<p>« Il peut avoir &eacute;t&eacute; pris dans un
+&eacute;boulement, dit le contrema&icirc;tre, mais c'est peu
+probable ! Qu'aurait-il &eacute;t&eacute; faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?</p>
+
+<p>-- Oh ! peut-&ecirc;tre a-t-il &eacute;t&eacute; chercher des
+insectes avant de sortir ! r&eacute;pondit le gardien. C'est une
+vraie passion chez lui ! »</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on de l'&eacute;curie, qui arriva sur ces
+entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir
+avant sept heures avec sa lanterne.</p>
+
+<p>Il ne restait donc plus qu'&agrave; commencer des recherches
+r&eacute;guli&egrave;res. On appela &agrave; coups de sifflet les
+autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la
+mine, et chacun, muni de sa lampe, commen&ccedil;a l'exploration
+des galeries de second et de troisi&egrave;me ordre qui lui avaient
+&eacute;t&eacute; d&eacute;volues.</p>
+
+<p>En deux heures, toutes les r&eacute;gions de la houill&egrave;re
+avaient &eacute;t&eacute; pass&eacute;es en revue, et les sept
+hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la
+moindre trace d'&eacute;boulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contrema&icirc;tre, peut-&ecirc;tre
+influenc&eacute; par un app&eacute;tit grandissant, inclinait vers
+l'opinion que l'enfant pouvait avoir pass&eacute; inaper&ccedil;u
+et se trouver tout simplement &agrave; la maison ; mais Marcel,
+convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.</p>
+
+<p>« Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une
+r&eacute;gion pointill&eacute;e, qui ressemblait, au milieu de la
+pr&eacute;cision des d&eacute;tails avoisinants, &agrave; ces
+<i>terrae ignotae</i> que les g&eacute;ographes marquent aux
+confins des continents arctiques.</p>
+
+<p>-- C'est la zone provisoirement abandonn&eacute;e, &agrave;
+cause de l'amincissement de la couche exploitable, r&eacute;pondit
+le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Il y a une zone abandonn&eacute;e ?... Alors c'est l&agrave;
+qu'il faut chercher ! » reprit Marcel avec une
+autorit&eacute; que les autres hommes subirent.</p>
+
+<p>Ils ne tard&egrave;rent pas &agrave; atteindre l'orifice de
+galeries qui devaient, en effet, &agrave; en juger par l'aspect
+gluant et moisi de leurs parois, avoir &eacute;t&eacute;
+d&eacute;laiss&eacute;es depuis plusieurs ann&eacute;es. Ils les
+suivaient d&eacute;j&agrave; depuis quelque temps sans rien
+d&eacute;couvrir de suspect, lorsque Marcel, les arr&ecirc;tant,
+leur dit :</p>
+
+<p>« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de
+maux de t&ecirc;te ?</p>
+
+<p>-- Tiens ! c'est vrai ! r&eacute;pondirent ses compagnons.</p>
+
+<p>-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens
+&agrave; demi &eacute;tourdi. Il y a s&ucirc;rement ici de l'acide
+carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette
+? demanda-t-il au contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Allumez, mon gar&ccedil;on, ne vous g&ecirc;nez pas.
+»</p>
+
+<p>Marcel tira de sa poche une petite bo&icirc;te de fumeur, frotta
+une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme.
+Elle s'&eacute;teignit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>« J'en &eacute;tais s&ucirc;r... dit-il. Le gaz,
+&eacute;tant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il
+ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas
+d'appareils Galibert. Si vous voulez, ma&icirc;tre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. »</p>
+
+<p>Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrema&icirc;tre
+prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse
+&agrave; air, plac&egrave;rent la pince sur leurs narines et
+s'enfonc&egrave;rent dans une succession de vieilles galeries.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler
+l'air des r&eacute;servoirs ; puis, cette op&eacute;ration
+accomplie, ils repartaient.</p>
+
+<p>A la troisi&egrave;me reprise, leurs efforts furent enfin
+couronn&eacute;s de succ&egrave;s. Une petite lueur bleu&acirc;tre,
+celle d'une lampe &eacute;lectrique, se montra au loin dans
+l'ombre. Ils y coururent...</p>
+
+<p>Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et
+d&eacute;j&agrave; froid, le pauvre petit Carl. Ses l&egrave;vres
+bleues, sa face inject&eacute;e, son pouls muet, disaient, avec son
+attitude, ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait voulu ramasser quelque chose &agrave; terre, il
+s'&eacute;tait baiss&eacute; et avait &eacute;t&eacute;
+litt&eacute;ralement noy&eacute; dans le gaz acide carbonique.</p>
+
+<p>Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler &agrave; la
+vie. La mort remontait d&eacute;j&agrave; &agrave; quatre ou cinq
+heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans
+le cimeti&egrave;re neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre
+femme, &eacute;tait veuve de son enfant comme elle l'&eacute;tait
+de son mari.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="VII">VII &#160;&#160;&#160;&#160;LE BLOC CENTRAL</h2>
+</div>
+<p>Un rapport lumineux du docteur Echternach, m&eacute;decin en
+chef de la section du puits Albrecht, avait &eacute;tabli que la
+mort de Carl Bauer, n° 41902, &acirc;g&eacute; de treize ans,
+« trappeur » &agrave; la galerie 228, &eacute;tait
+due &agrave; l'asphyxie r&eacute;sultant de l'absorption par les
+organes respiratoires d'une forte proportion d'acide
+carbonique.</p>
+
+<p>Un autre rapport non moins lumineux de l'ing&eacute;nieur
+Maulesmulhe avait expos&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; de
+comprendre dans un syst&egrave;me d'a&eacute;ration la zone B du
+plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz
+d&eacute;l&eacute;t&egrave;re par une sorte de distillation lente
+et insensible.</p>
+
+<p>Enfin, une note du m&ecirc;me fonctionnaire signalait &agrave;
+l'autorit&eacute; comp&eacute;tente le d&eacute;vouement du
+contrema&icirc;tre Rayer et du fondeur de premi&egrave;re classe
+Johann Schwartz.</p>
+
+<p>Huit &agrave; dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant
+pour prendre son jeton de pr&eacute;sence dans la loge du
+concierge, trouva au clou un ordre imprim&eacute; &agrave; son
+adresse :</p>
+
+<p>« Le nomm&eacute; Schwartz se pr&eacute;sentera
+aujourd'hui &agrave; dix heures au bureau du directeur
+g&eacute;n&eacute;ral. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'ext&eacute;rieur. »</p>
+
+<p>« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais
+ils y viennent ! »</p>
+
+<p>Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses
+camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt,
+une connaissance de l'organisation g&eacute;n&eacute;rale de la
+cit&eacute; suffisante pour savoir que l'autorisation de
+p&eacute;n&eacute;trer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De v&eacute;ritables l&eacute;gendes s'&eacute;taient
+r&eacute;pandues &agrave; cet &eacute;gard. On disait que des
+indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte r&eacute;serv&eacute;e, n'avaient plus reparu ; que les
+ouvriers et employ&eacute;s y &eacute;taient soumis, avant leur
+admission, &agrave; toute une s&eacute;rie de
+c&eacute;r&eacute;monies ma&ccedil;onniques, oblig&eacute;s de
+s'engager sous les serments les plus solennels &agrave; ne rien
+r&eacute;v&eacute;ler de ce qui se passait, et impitoyablement
+punis de mort par un tribunal secret s'ils violaient leur
+serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en
+communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y
+amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenait parfois des
+conseils supr&ecirc;mes o&ugrave; des personnages myst&eacute;rieux
+venaient s'asseoir et participer aux
+d&eacute;lib&eacute;rations...</p>
+
+<p>Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait &agrave; tous ces
+r&eacute;cits Marcel savait qu'ils &eacute;taient, en somme,
+l'expression populaire d'un fait parfaitement r&eacute;el :
+l'extr&ecirc;me difficult&eacute; qu'il y avait &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans la division centrale. De tous les
+ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les
+mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs
+comme parmi les employ&eacute;s des hauts fourneaux, parmi les
+brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.</p>
+
+<p>C'est donc avec un sentiment de curiosit&eacute; profonde et de
+plaisir intime qu'il s'y pr&eacute;senta &agrave; l'heure
+indiqu&eacute;e. Il put bient&ocirc;t s'assurer que les
+pr&eacute;cautions &eacute;taient des plus
+s&eacute;v&egrave;res.</p>
+
+<p>Et d'abord, Marcel &eacute;tait attendu. Deux hommes
+rev&ecirc;tus d'un uniforme gris, sabre au c&ocirc;t&eacute; et
+revolver &agrave; la ceinture, se trouvaient dans la loge du
+concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touri&egrave;re d'un
+couvent clo&icirc;tr&eacute;, avait deux portes, l'une &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, l'autre int&eacute;rieure, qui ne s'ouvraient
+jamais en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Le laissez-passer examin&eacute; et vis&eacute;, Marcel se vit,
+sans manifester aucune surprise, pr&eacute;senter un mouchoir
+blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui
+band&egrave;rent soigneusement les yeux.</p>
+
+<p>Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec
+lui sans mot dire.</p>
+
+<p>Au bout de deux &agrave; trois mille pas, on monta un escalier,
+une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris&eacute;
+&agrave; retirer son bandeau.</p>
+
+<p>Il se trouvait alors dans une salle tr&egrave;s simple,
+meubl&eacute;e de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une
+large planche &agrave; &eacute;pures, garnie de tous les
+instruments n&eacute;cessaires au dessin lin&eacute;aire. Le jour
+venait par de hautes fen&ecirc;tres &agrave; vitres
+d&eacute;polies.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, deux personnages de tournure
+universitaire entr&egrave;rent dans la salle.</p>
+
+<p>« Vous &ecirc;tes signal&eacute; comme un sujet
+distingu&eacute;, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir
+s'il y a lieu de vous admettre &agrave; la division des
+mod&egrave;les. Etes-vous dispos&eacute; &agrave; r&eacute;pondre
+&agrave; nos questions ? »</p>
+
+<p>Marcel se d&eacute;clara modestement pr&ecirc;t &agrave;
+l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Les deux examinateurs lui pos&egrave;rent alors successivement
+des questions sur la chimie, sur la g&eacute;om&eacute;trie et sur
+l'alg&egrave;bre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par
+la clart&eacute; et la pr&eacute;cision de ses r&eacute;ponses. Les
+figures qu'il tra&ccedil;ait &agrave; la craie sur le tableau
+&eacute;taient nettes, ais&eacute;es, &eacute;l&eacute;gantes. Ses
+&eacute;quations s'alignaient menues et serr&eacute;es, en rangs
+&eacute;gaux comme les lignes d'un r&eacute;giment d'&eacute;lite.
+Une de ses d&eacute;monstrations m&ecirc;me fut si remarquable et
+si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprim&egrave;rent leur
+&eacute;tonnement en lui demandant o&ugrave; il l'avait
+apprise.</p>
+
+<p>« A Schaffouse, mon pays, &agrave; l'&eacute;cole
+primaire.</p>
+
+<p>-- Vous paraissez bon dessinateur ?</p>
+
+<p>-- C'&eacute;tait ma meilleure partie.</p>
+
+<p>-- L'&eacute;ducation qui se donne en Suisse est
+d&eacute;cid&eacute;ment bien remarquable ! dit l'un des
+examinateurs &agrave; l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour ex&eacute;cuter ce dessin, reprit-il, en remettant au
+candidat une coupe de machine &agrave; vapeur, assez
+compliqu&eacute;e. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis
+avec la mention : <i>Parfaitement satisfaisant et hors ligne</i>...
+»</p>
+
+<p>Marcel, rest&eacute; seul, se mit &agrave; l'ouvrage avec
+ardeur.</p>
+
+<p>Quand ses juges rentr&egrave;rent, &agrave; l'expiration du
+d&eacute;lai de rigueur, ils furent si &eacute;merveill&eacute;s de
+son &eacute;pure, qu'ils ajout&egrave;rent &agrave; la mention
+promise : <i>Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent
+&eacute;gal</i>.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et,
+avec le m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monial, c'est-&agrave;-dire
+les yeux band&eacute;s, conduit au bureau du directeur
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>« Vous &ecirc;tes pr&eacute;sent&eacute; pour l'un des
+ateliers de dessin &agrave; la division des mod&egrave;les, lui dit
+ce personnage. Etes-vous dispos&eacute; &agrave; vous soumettre aux
+conditions du r&egrave;glement ?</p>
+
+<p>-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je pr&eacute;sume
+qu'elles sont acceptables.</p>
+
+<p>-- Les voici : 1&deg; Vous &ecirc;tes astreint, pour toute la
+dur&eacute;e de votre engagement, &agrave; r&eacute;sider dans la
+division m&ecirc;me. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation
+sp&eacute;ciale et tout &agrave; fait exceptionnelle. -- 2&deg;
+Vous &ecirc;tes soumis au r&eacute;gime militaire, et vous devez
+ob&eacute;issance absolue, sous les peines militaires, &agrave; vos
+sup&eacute;rieurs. Par contre, vous &ecirc;tes assimil&eacute; aux
+sous-officiers d'une arm&eacute;e active, et vous pouvez, par un
+avancement r&eacute;gulier, vous &eacute;lever aux plus hauts
+grades. -- 3&deg; Vous vous engagez par serment &agrave; ne
+jamais r&eacute;v&eacute;ler &agrave; personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division o&ugrave; vous avez acc&egrave;s. --
+4&deg; Votre correspondance est ouverte par vos chefs
+hi&eacute;rarchiques, &agrave; la sortie comme &agrave; la
+rentr&eacute;e, et doit &ecirc;tre limit&eacute;e &agrave; votre
+famille. »</p>
+
+<p>« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.</p>
+
+<p>Puis, il r&eacute;pondit tr&egrave;s simplement :</p>
+
+<p>« Ces conditions me paraissent justes et je suis
+pr&ecirc;t &agrave; m'y soumettre.</p>
+
+<p>-- Bien. Levez la main... Pr&ecirc;tez serment... Vous
+&ecirc;tes nomm&eacute; dessinateur au 4e atelier... Un logement
+vous sera assign&eacute;, et, pour les repas, vous avez ici une
+cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos effets avec vous
+?</p>
+
+<p>-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai
+laiss&eacute;s chez mon h&ocirc;tesse.</p>
+
+<p>-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. »</p>
+
+<p>« J'ai bien fait, pensa Marcel, d'&eacute;crire mes notes
+en langage chiffr&eacute; ! On n'aurait eu qu'&agrave; les trouver
+!... »</p>
+
+<p>Avant la fin du jour, Marcel &eacute;tait &eacute;tabli dans une
+jolie chambrette, au quatri&egrave;me &eacute;tage d'un
+b&acirc;timent ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre
+une premi&egrave;re id&eacute;e de sa vie nouvelle.</p>
+
+<p>Elle ne paraissait pas devoir &ecirc;tre aussi triste qu'il
+l'aurait cru d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au
+restaurant -- &eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral calmes et
+doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de
+s'&eacute;gayer un peu, car la gaiet&eacute; manquait &agrave;
+cette vie automatique, plusieurs d'entre eux avaient form&eacute;
+un orchestre et faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une
+biblioth&egrave;que, un salon de lecture offraient &agrave;
+l'esprit de pr&eacute;cieuses ressources au point de vue
+scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+sp&eacute;ciaux, faits par des professeurs de premier
+m&eacute;rite, &eacute;taient obligatoires pour tous les
+employ&eacute;s, soumis en outre &agrave; des examens et &agrave;
+des concours fr&eacute;quents. Mais la libert&eacute;, l'air
+manquaient dans cet &eacute;troit milieu. C'&eacute;tait le
+coll&egrave;ge avec beaucoup de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s en
+plus et &agrave; l'usage d'hommes faits. L'atmosph&egrave;re
+ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si
+fa&ccedil;onn&eacute;s qu'ils fussent &agrave; une discipline de
+fer.</p>
+
+<p>L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel
+s'&eacute;tait donn&eacute; corps et &acirc;me. Son
+assiduit&eacute;, la perfection de ses dessins, les progr&egrave;s
+extraordinaires de son instruction, signal&eacute;s unanimement par
+tous les ma&icirc;tres et tous les examinateurs, lui avaient fait
+en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute; relative. Du consentement
+g&eacute;n&eacute;ral, il &eacute;tait le dessinateur le plus
+habile, le plus ing&eacute;nieux, le plus f&eacute;cond en
+ressources. Y avait-il une difficult&eacute; ? C'est &agrave; lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-m&ecirc;mes s'adressaient &agrave;
+son exp&eacute;rience avec le respect que le m&eacute;rite arrache
+toujours &agrave; la jalousie la plus marqu&eacute;e. Mais si le
+jeune homme avait compt&eacute;, en arrivant au coeur de la
+division des mod&egrave;les, en p&eacute;n&eacute;trer les secrets
+intimes, il &eacute;tait loin de compte.</p>
+
+<p>Sa vie &eacute;tait enferm&eacute;e dans une grille de fer de
+trois cents m&egrave;tres de diam&egrave;tre, qui entourait le
+segment du Bloc central auquel il &eacute;tait attach&eacute;.
+Intellectuellement, son activit&eacute; pouvait et devait
+s'&eacute;tendre aux branches les plus lointaines de l'industrie
+m&eacute;tallurgique. En pratique, elle &eacute;tait limit&eacute;e
+&agrave; des dessins de machines &agrave; vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour
+des presses &agrave; imprimer ; mais il ne sortait pas de cette
+sp&eacute;cialit&eacute;. La division du travail pouss&eacute;e
+&agrave; son extr&ecirc;me limite l'enserrait dans son
+&eacute;tau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quatre mois pass&eacute;s dans la section A, Marcel
+n'en savait pas plus sur l'ensemble des oeuvres de la Cit&eacute;
+de l'Acier qu'avant d'y entrer. Tout au plus avait-il
+rassembl&eacute; quelques renseignements g&eacute;n&eacute;raux sur
+l'organisation dont il n'&eacute;tait -- malgr&eacute; ses
+m&eacute;rites -- qu'un rouage presque infime. Il savait que le
+centre de la toile d'araign&eacute;e figur&eacute;e par Stahlstadt
+&eacute;tait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclop&eacute;enne, qui dominait tous les b&acirc;timents voisins.
+Il avait appris aussi, toujours par les r&eacute;cits
+l&eacute;gendaires de la cantine, que l'habitation personnelle de
+Herr Schultze se trouvait &agrave; la base de cette tour, et que le
+fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette
+salle vo&ucirc;t&eacute;e, garantie contre tout danger d incendie
+et blind&eacute;e int&eacute;rieurement comme un monitor l'est
+&agrave; l'ext&eacute;rieur, &eacute;tait ferm&eacute;e par un
+syst&egrave;me de portes d'acier &agrave; serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soup&ccedil;onneuse. L'opinion
+g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait d'ailleurs que Herr Schultze
+travaillait &agrave; l'ach&egrave;vement d'un engin de guerre
+terrible, d'un effet sans pr&eacute;c&eacute;dent et destin&eacute;
+&agrave; assurer bient&ocirc;t &agrave; l'Allemagne la domination
+universelle</p>
+
+<p>Pour achever de percer le myst&egrave;re, Marcel avait vainement
+roul&eacute; dans sa t&ecirc;te les plans les plus audacieux
+d'escalade et de d&eacute;guisement. Il avait d&ucirc; s'avouer
+qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles
+sombres et massives, &eacute;clair&eacute;es la nuit par des flots
+de lumi&egrave;re, gard&eacute;es par des sentinelles
+&eacute;prouv&eacute;es, opposeraient toujours &agrave; ses efforts
+un obstacle infranchissable. Parvint-il m&ecirc;me &agrave; les
+forcer sur un point, que verrait-il ? Des d&eacute;tails, toujours
+des d&eacute;tails ; Jamais un ensemble !</p>
+
+<p>N'importe. Il s'&eacute;tait jur&eacute; de ne pas c&eacute;der
+; il ne c&eacute;derait pas. S'il fallait dix ans de stage, il
+attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait o&ugrave; ce secret
+deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prosp&eacute;rait
+alors, cit&eacute; heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux
+peuples d&eacute;courag&eacute;s Marcel ne doutait pas qu'en face
+d'un pareil succ&egrave;s de la race latine,. Schultze ne f&ucirc;t
+plus que jamais r&eacute;solu &agrave; accomplir ses menaces. La
+Cit&eacute; de l'Acier elle-m&ecirc;me et les travaux qu'elle avait
+pour but en &eacute;taient une preuve.</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi.</p>
+
+<p>Un jour, en mars, Marcel venait, pour la milli&egrave;me fois,
+de se renouveler &agrave; lui-m&ecirc;me ce serment d'Annibal,
+lorsqu'un des acolytes gris l'informa que le directeur
+g&eacute;n&eacute;ral avait &agrave; lui parler.</p>
+
+<p>« Je re&ccedil;ois de Herr Schultze, lui dit ce haut
+fonctionnaire, l'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur.
+C'est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle
+interne. Vous &ecirc;tes promu au grade de lieutenant. »</p>
+
+<p>Ainsi, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il
+d&eacute;sesp&eacute;rait presque du succ&egrave;s, l'effet logique
+et naturel d'un travail h&eacute;ro&iuml;que lui procurait cette
+admission tant d&eacute;sir&eacute;e ! Marcel en fut si
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.</p>
+
+<p>« Je suis heureux d'avoir &agrave; vous annoncer une si
+bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager
+a persister dans la voie que vous suivez si courageusement.
+L'avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur.
+»</p>
+
+<p>Enfin, Marcel, apr&egrave;s une si longue &eacute;preuve,
+entrevoyait le but qu'il s'&eacute;tait jur&eacute; d'atteindre
+!</p>
+
+<p>Entasser dans sa valise tous ses v&ecirc;tements, suivre les
+hommes gris, franchir enfin cette derni&egrave;re enceinte dont
+l'entr&eacute;e unique, ouverte sur la route A, aurait pu si
+longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l'affaire de
+quelques minutes pour Marcel.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau
+dont il n'avait encore aper&ccedil;u que la t&ecirc;te sourcilleuse
+perdue au loin dans les nuages.</p>
+
+<p>Le spectacle qui s'&eacute;tendait devant lui &eacute;tait
+assur&eacute;ment des plus impr&eacute;vus. Qu'on imagine un homme
+transport&eacute; subitement, sans transition, du milieu d'un atelier
+europ&eacute;en, bruyant et banal, au fond d'une for&ecirc;t vierge
+de la zone torride. Telle &eacute;tait la surprise qui attendait
+Marcel au centre de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Encore une for&ecirc;t vierge gagne-t-elle beaucoup a &ecirc;tre
+vu &agrave; travers les descriptions des grands &eacute;crivains,
+tandis que le parc de Herr Schultze &eacute;tait le mieux
+peign&eacute; des Jardins d'agr&eacute;ment. Les palmiers les plus
+&eacute;lanc&eacute;s, les bananiers les plus touffus, les cactus
+les plus ob&egrave;ses en formaient les massifs. Des lianes
+s'enroulaient &eacute;l&eacute;gamment aux gr&ecirc;les eucalyptus,
+se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables
+fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves
+m&ucirc;rissaient aupr&egrave;s des oranges. Les colibris et les
+oiseaux de paradis &eacute;talaient en plein air les richesses de
+leur plumage. Enfin, la temp&eacute;rature m&ecirc;me &eacute;tait
+aussi tropicale que la v&eacute;g&eacute;tation.</p>
+
+<p>Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorif&egrave;res
+qui produisaient ce miracle, et, &eacute;tonn&eacute; de ne voir
+que le ciel bleu, il resta un instant stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l&agrave; une
+houill&egrave;re en combustion permanente, et il comprit que Herr
+Schultze avait ing&eacute;nieusement utilis&eacute; ces
+tr&eacute;sors de chaleur souterraine pour se faire servir par des
+tuyaux m&eacute;talliques une temp&eacute;rature constante de serre
+chaude.</p>
+
+<p>Mais cette explication, que se donna la raison du jeune
+Alsacien, n'emp&ecirc;cha pas ses yeux d'&ecirc;tre &eacute;blouis
+et charm&eacute;s du vert des pelouses, et ses narines d'aspirer
+avec ravissement les ar&ocirc;mes qui emplissaient
+l'atmosph&egrave;re. Apr&egrave;s six mois pass&eacute;s sans voir
+un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une all&eacute;e
+sabl&eacute;e le conduisit par une pente insensible au pied d'un
+beau degr&eacute; de marbre, domin&eacute; par une majestueuse
+colonnade. En arri&egrave;re se dressait la masse &eacute;norme
+d'un grand b&acirc;timent carr&eacute; qui &eacute;tait comme le
+pi&eacute;destal de la Tour du Taureau. Sous le p&eacute;ristyle,
+Marcel aper&ccedil;ut sept &agrave; huit valets en livr&eacute;e
+rouge, un suisse &agrave; tricorne et hallebarde ; il remarqua
+entre les colonnes de riches cand&eacute;labres de bronze, et,
+comme il montait le degr&eacute;, un l&eacute;ger grondement lui
+r&eacute;v&eacute;la que le chemin de fer souterrain passait sous
+ses pieds.</p>
+
+<p>Marcel se nomma et fut aussit&ocirc;t admis dans un vestibule
+qui &eacute;tait un v&eacute;ritable mus&eacute;e de sculpture.
+Sans avoir le temps de s'y arr&ecirc;ter, il traversa un salon
+rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva &agrave; un salon
+jaune et or o&ugrave; le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert
+et or.</p>
+
+<p>Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une chope de bi&egrave;re, faisait au
+milieu de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte
+vernie.</p>
+
+<p>Sans se lever, sans m&ecirc;me tourner la t&ecirc;te, le Roi de
+l'Acier dit froidement et simplement :</p>
+
+<p>« Vous &ecirc;tes le dessinateur</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- J'ai vu de vos &eacute;pures. Elles sont tr&egrave;s bien.
+Mais vous ne savez donc faire que des machines &agrave; vapeur
+?</p>
+
+<p>-- On ne m'a jamais demand&eacute; autre chose.</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?</p>
+
+<p>-- Je l'ai &eacute;tudi&eacute;e &agrave; mes moments perdus et
+pour mon plaisir. »</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna
+regarder alors son employ&eacute;.</p>
+
+<p>« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi
+?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah !
+vous aurez de la peine &agrave; remplacer cet imb&eacute;cile de
+Sohne, qui s'est tu&eacute; ce matin en maniant un sachet de
+dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous !
+»</p>
+
+<p>Il faut bien l'avouer ; ce manque d'&eacute;gards ne semblait
+pas trop r&eacute;voltant dans la bouche de Herr Schultze !</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="VIII">VIII &#160;&#160;&#160;&#160;LA CAVERNE DU DRAGON</h2>
+</div>
+<p>Le lecteur qui a suivi les progr&egrave;s de la fortune du jeune
+Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver
+parfaitement &eacute;tabli, au bout de quelques semaines, dans la
+familiarit&eacute; de Herr Schultze. Tous deux &eacute;taient
+devenus ins&eacute;parables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fum&eacute;es sur des mooss de bi&egrave;re --
+ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'I&eacute;na
+n'avait rencontr&eacute; un collaborateur qui f&ucirc;t aussi bien
+selon son coeur, qui le compr&icirc;t pour ainsi dire &agrave;
+demi-mot, qui s&ucirc;t utiliser aussi rapidement ses
+donn&eacute;es th&eacute;oriques.</p>
+
+<p>Marcel n'&eacute;tait pas seulement d'un m&eacute;rite
+transcendant dans toutes les branches du m&eacute;tier,
+c'&eacute;tait aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le
+plus assidu, l'inventeur le plus modestement f&eacute;cond.</p>
+
+<p>Herr Schultze &eacute;tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se
+disait in petto :</p>
+
+<p>« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce gar&ccedil;on !
+» La v&eacute;rit&eacute; est que Marcel avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; du premier coup d'oeil le
+caract&egrave;re de son terrible patron. Il avait vu que sa
+facult&eacute; ma&icirc;tresse &eacute;tait un &eacute;go&iuml;sme
+immense, omnivore, manifest&eacute; au-dehors par une vanit&eacute;
+f&eacute;roce, et il s'&eacute;tait religieusement attach&eacute;
+&agrave; r&eacute;gler l&agrave;-dessus sa conduite de tous les
+instants.</p>
+
+<p>En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le
+doigt&eacute; sp&eacute;cial de ce clavier, qu'il &eacute;tait
+arriv&eacute; &agrave; jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa
+tactique consistait simplement &agrave; montrer autant que possible
+son propre m&eacute;rite, mais de mani&egrave;re &agrave; laisser
+toujours &agrave; l'autre une occasion de r&eacute;tablir sa
+sup&eacute;riorit&eacute; sur lui. Par exemple, achevait-il un
+dessin, il le faisait parfait -- moins un d&eacute;faut facile
+&agrave; voir comme &agrave; corriger, et que l'ex-professeur
+signalait aussit&ocirc;t avec exaltation.</p>
+
+<p>Avait-il une id&eacute;e th&eacute;orique, il cherchait &agrave;
+la faire na&icirc;tre dans la conversation, de telle sorte que Herr
+Schultze p&ucirc;t croire l'avoir trouv&eacute;e. Quelquefois
+m&ecirc;me il allait plus loin, disant par exemple :</p>
+
+<p>« J'ai trac&eacute; le plan de ce navire &agrave;
+&eacute;peron d&eacute;tachable, que vous m'avez
+demand&eacute;.</p>
+
+<p>-- Moi ? r&eacute;pondait Herr Schultze, qui n'avait jamais
+song&eacute; &agrave; pareille chose.</p>
+
+<p>-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli&eacute; ?... Un
+&eacute;peron d&eacute;tachable, laissant dans le flanc de l'ennemi
+une torpille en fuseau, qui &eacute;clate apr&egrave;s un
+intervalle de trois minutes !</p>
+
+<p>-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'id&eacute;es
+en t&ecirc;te ! »</p>
+
+<p>Et Herr Schultze empochait consciencieusement la
+paternit&eacute; de la nouvelle invention.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s tout, n'&eacute;tait-il
+qu'&agrave; demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable
+qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces
+myst&eacute;rieuses fermentations qui s'op&egrave;rent dans les
+cervelles humaines, il en arrivait ais&eacute;ment &agrave; se
+contenter de « para&icirc;tre » sup&eacute;rieur, et
+surtout de faire illusion &agrave; son subordonn&eacute;.</p>
+
+<p>« Est-il b&ecirc;te, avec tout son esprit, ce
+m&acirc;tin-l&agrave; ! » se disait il parfois en
+d&eacute;couvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+« dominos » de sa m&acirc;choire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, sa vanit&eacute; avait bient&ocirc;t trouv&eacute;
+une &eacute;chelle de compensation. Lui seul au monde pouvait
+r&eacute;aliser ces sortes de r&ecirc;ves industriels !... Ces
+r&ecirc;ves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !...
+Marcel, au bout du compte, n'&eacute;tait qu'un des rouages de
+l'organisme que lui, Schultze, avait su cr&eacute;er, etc.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il ne se d&eacute;boutonnait pas, comme on dit.
+Apr&egrave;s cinq mois de s&eacute;jour &agrave; la Tour du
+Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les
+myst&egrave;res du Bloc central. A la v&eacute;rit&eacute;, ses
+soup&ccedil;ons &eacute;taient devenus des quasi-certitudes. Il
+&eacute;tait de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un
+secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que
+celui du gain. La nature de ses pr&eacute;occupations, celle de son
+industrie m&ecirc;me rendaient infiniment vraisemblable
+l'hypoth&egrave;se qu'il avait invent&eacute; quelque nouvel engin
+de guerre.</p>
+
+<p>Mais le mot de l'&eacute;nigme restait toujours obscur.</p>
+
+<p>Marcel en &eacute;tait bient&ocirc;t venu &agrave; se dire qu'il
+ne l'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se
+d&eacute;cida &agrave; la provoquer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir, le 5 septembre, &agrave; la fin du
+d&icirc;ner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait
+retrouv&eacute; dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami
+Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+am&eacute;ricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau
+blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temp&eacute;rature
+&eacute;tait aussi ti&egrave;de qu'en juin, et la neige, fondue
+avant de toucher le sol, se d&eacute;posait en ros&eacute;e au lieu
+de tomber en flocons.</p>
+
+<p>« Ces saucisses &agrave; la choucroute &eacute;taient
+d&eacute;licieuses, n'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que
+les millions de la B&eacute;gum n'avaient pas lass&eacute; de son
+mets favori.</p>
+
+<p>-- D&eacute;licieuses », r&eacute;pondit Marcel, qui en
+mangeait h&eacute;ro&iuml;quement tous les soirs, quoiqu'il
+e&ucirc;t fini par avoir ce plat en horreur.</p>
+
+<p>Les r&eacute;voltes de son estomac achev&egrave;rent de le
+d&eacute;cider &agrave; tenter l'&eacute;preuve qu'il
+m&eacute;ditait.</p>
+
+<p>« Je me demande m&ecirc;me, comment les peuples qui n'ont
+ni saucisses, ni choucroute, ni bi&egrave;re, peuvent
+tol&eacute;rer l'existence ! reprit Herr Schultze avec un
+soupir.</p>
+
+<p>-- La vie doit &ecirc;tre pour eux un long supplice,
+r&eacute;pondit Marcel. Ce sera v&eacute;ritablement faire preuve
+d'humanit&eacute; que de les r&eacute;unir au Vaterland.</p>
+
+<p>-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'&eacute;cria le
+Roi de l'Acier. Nous voici d&eacute;j&agrave; install&eacute;s au
+coeur de l'Am&eacute;rique. Laissez-nous prendre une &icirc;le ou
+deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjamb&eacute;es
+nous saurons faire autour du globe ! »</p>
+
+<p>Le valet de pied avait apport&eacute; les pipes. Herr Schultze
+bourra la sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec
+pr&eacute;m&eacute;ditation ce moment quotidien de compl&egrave;te
+b&eacute;atitude.</p>
+
+<p>« Je dois dire, ajouta-t-il apr&egrave;s un instant de
+silence, que je ne crois pas beaucoup &agrave; cette conqu&ecirc;te
+!</p>
+
+<p>-- Quelle conqu&ecirc;te ? demanda Herr Schultze, qui
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus au sujet de la
+conversation.</p>
+
+<p>-- La conqu&ecirc;te du monde par les Allemands. »</p>
+
+<p>L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.</p>
+
+<p>« Vous ne croyez pas &agrave; la conqu&ecirc;te du monde
+par les Allemands ?</p>
+
+<p>-- Non.</p>
+
+<p>-- Ah ! par exemple, voil&agrave; qui est fort !... Et je serais
+curieux de conna&icirc;tre les motifs de ce doute !</p>
+
+<p>-- Tout simplement parce que les artilleurs fran&ccedil;ais
+finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes
+compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour id&eacute;e fixe
+qu'un Fran&ccedil;ais averti en vaut deux. 1870 est une
+le&ccedil;on qui se retournera contre ceux qui l'ont donn&eacute;e.
+Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il faut
+tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. »</p>
+
+<p>Marcel avait prof&eacute;r&eacute; ces mots d'un ton froid, sec
+et tranchant, qui doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel
+blasph&egrave;me, lanc&eacute; de but en blanc, devait produire sur
+le Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Herr Schultze en resta suffoqu&eacute;, hagard, an&eacute;anti.
+Le sang lui monta &agrave; la face avec une telle violence, que le
+jeune homme craignit d'&ecirc;tre all&eacute; trop loin. Voyant
+toutefois que sa victime, apr&egrave;s avoir failli &eacute;touffer
+de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :</p>
+
+<p>« Oui, c'est f&acirc;cheux &agrave; constater, mais c'est
+ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne.
+Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis
+que nous en sommes b&ecirc;tement &agrave; augmenter le poids de
+nos canons, tenez pour certain qu'ils pr&eacute;parent du nouveau
+et que nous nous en apercevrons &agrave; la premi&egrave;re
+occasion !</p>
+
+<p>-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en
+faisons aussi, monsieur !</p>
+
+<p>-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs ont fait en bronze, voil&agrave; tout !
+Nous doublons les proportions et la port&eacute;e de nos
+pi&egrave;ces !</p>
+
+<p>-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait :
+En v&eacute;rit&eacute; ! nous faisons mieux que doubler !</p>
+
+<p>-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des
+plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la
+v&eacute;rit&eacute; ? La facult&eacute; d'invention nous manque.
+Nous ne trouvons rien, et les Fran&ccedil;ais trouvent, eux,
+soyez-en s&ucirc;r ! »</p>
+
+<p>Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois,
+le tremblement de ses l&egrave;vres, la p&acirc;leur qui avait
+succ&eacute;d&eacute; &agrave; la rougeur apoplectique de sa face
+montraient assez les sentiments qui l'agitaient.</p>
+
+<p>Fallait-il en arriver &agrave; ce degr&eacute; d'humiliation ?
+S'appeler Schultze, &ecirc;tre le ma&icirc;tre absolu de la plus
+grande usine et de la premi&egrave;re fonderie de canons du monde
+entier, voir &agrave; ses pieds les rois et les parlements, et
+s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque
+d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur fran&ccedil;ais
+!... Et cela quand on avait pr&egrave;s de soi, derri&egrave;re
+l'&eacute;paisseur d'un mur blind&eacute;, de quoi confondre mille
+fois ce dr&ocirc;le impudent, lui fermer la bouche, an&eacute;antir
+ses sots arguments ? Non, il n'&eacute;tait pas possible d'endurer
+un pareil supplice !</p>
+
+<p>Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa
+sa pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg&eacute; d'ironie,
+et, serrant les dents, il lui dit, ou plut&ocirc;t il siffla ces
+mots :</p>
+
+<p>« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr
+Schultze, je manque d'invention ! »</p>
+
+<p>Marcel avait jou&eacute; gros jeu, mais il avait gagn&eacute;,
+gr&acirc;ce &agrave; la surprise produite par un langage si
+audacieux et si inattendu, gr&acirc;ce &agrave; la violence du
+d&eacute;pit qu'il avait provoqu&eacute;, la vanit&eacute;
+&eacute;tant plus forte chez l'ex-professeur que la prudence.
+Schultze avait soif de d&eacute;voiler son secret, et, comme
+malgr&eacute; lui, p&eacute;n&eacute;trant dans son cabinet de
+travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit
+&agrave; sa biblioth&egrave;que et en toucha un des panneaux.
+Aussit&ocirc;t, une ouverture, masqu&eacute;e par des
+rang&eacute;es de livres, apparut dans la muraille. C'&eacute;tait
+l'entr&eacute;e d'un passage &eacute;troit qui conduisait, par un
+escalier de pierre, jusqu'au pied m&ecirc;me de la Tour du
+Taureau.</p>
+
+<p>L&agrave;, une porte de ch&ecirc;ne fut ouverte &agrave; l'aide
+d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une
+seconde porte apparut, ferm&eacute;e par un cadenas syllabique, du
+genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze
+forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui &eacute;tait
+int&eacute;rieurement arm&eacute; d'un appareil compliqu&eacute;
+d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit&eacute;
+professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui
+en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>Tous deux se trouvaient alors devant une troisi&egrave;me porte,
+sans serrure apparente, qui s'ouvrit sur une simple pouss&eacute;e,
+op&eacute;r&eacute;e, bien entendu, selon des r&egrave;gles
+d&eacute;termin&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon
+eurent &agrave; gravir les deux cents marches d'un escalier de fer,
+et ils arriv&egrave;rent au sommet de la Tour du Taureau, qui
+dominait toute la cit&eacute; de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Sur cette tour de granit, dont la solidit&eacute; &eacute;tait
+&agrave; toute &eacute;preuve, s'arrondissait une sorte de
+casemate, perc&eacute;e de plusieurs embrasures. Au centre de la
+casemate s'allongeait un canon d'acier.</p>
+
+<p>« Voil&agrave; ! » dit le professeur, qui n'avait
+pas souffl&eacute; mot depuis le trajet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la plus grosse pi&egrave;ce de si&egrave;ge que
+Marcel e&ucirc;t jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent
+mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le
+diam&egrave;tre de sa bouche mesurait un m&egrave;tre et demi.
+Mont&eacute;e sur un aff&ucirc;t d'acier et roulant sur des rubans
+de m&ecirc;me m&eacute;tal, elle aurait pu &ecirc;tre
+manoeuvr&eacute;e par un enfant, tant les mouvements en
+&eacute;taient rendus faciles par un syst&egrave;me de roues
+dent&eacute;es. Un ressort compensateur, &eacute;tabli en
+arri&egrave;re de l'aff&ucirc;t, avait pour effet d'annuler le
+recul ou du moins de produire une r&eacute;action rigoureusement
+&eacute;gale, et de replacer automatiquement la pi&egrave;ce,
+apr&egrave;s chaque coup, dans sa position premi&egrave;re.</p>
+
+<p>« Et quelle est la puissance de perforation de cette
+pi&egrave;ce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un
+pareil engin.</p>
+
+<p>-- A vingt mille m&egrave;tres, avec un projectile plein, nous
+per&ccedil;ons une plaque de quarante pouces aussi ais&eacute;ment
+que si c'&eacute;tait une tartine de beurre !</p>
+
+<p>-- Quelle est donc sa port&eacute;e ?</p>
+
+<p>-- Sa port&eacute;e ! s'&eacute;cria Schultze, qui
+s'enthousiasmait Ah ! vous disiez tout &agrave; l'heure que notre
+g&eacute;nie imitateur n'avait rien obtenu de plus que de doubler
+la port&eacute;e des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+l&agrave;, je me charge d'envoyer, avec une pr&eacute;cision
+suffisante, un projectile &agrave; la distance de dix lieues !</p>
+
+<p>-- Dix lieues ! s'&eacute;cria Marcel. Dix lieues ! Quelle
+poudre nouvelle employez-vous donc ?</p>
+
+<p>-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! r&eacute;pondit
+Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus
+d'inconv&eacute;nient &agrave; vous d&eacute;voiler mes secrets !
+La poudre &agrave; gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+sup&eacute;rieure &agrave; celle de la poudre ordinaire, puissance
+que je quintuple encore en y m&ecirc;lant les huit dixi&egrave;mes
+de son poids de nitrate de potasse !</p>
+
+<p>-- Mais, fit observer Marcel, aucune pi&egrave;ce, m&ecirc;me
+faite du meilleur acier, ne pourra r&eacute;sister &agrave; la
+d&eacute;flagration de ce pyroxyle ! Votre canon, apr&egrave;s
+trois, quatre, cinq coups, sera d&eacute;t&eacute;rior&eacute; et
+mis hors d'usage !</p>
+
+<p>-- Ne tir&acirc;t-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait
+!</p>
+
+<p>-- Il co&ucirc;terait cher !</p>
+
+<p>-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la
+pi&egrave;ce !</p>
+
+<p>-- Un coup d'un million !...</p>
+
+<p>-- Qu'importe, s'il peut d&eacute;truire un milliard !</p>
+
+<p>-- Un milliard ! » s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>Cependant, il se contint pour ne pas laisser &eacute;clater
+l'horreur m&ecirc;l&eacute;e d'admiration que lui inspirait ce
+prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :</p>
+
+<p>« C'est assur&eacute;ment une &eacute;tonnante et
+merveilleuse pi&egrave;ce d'artillerie, mais qui, malgr&eacute;
+tous ses m&eacute;rites, justifie absolument ma th&egrave;se : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !</p>
+
+<p>-- Pas d'invention ! r&eacute;pondit Herr Schultze en haussant
+les &eacute;paules. Je vous r&eacute;p&egrave;te que je n'ai plus
+de secrets pour vous ! Venez donc ! »</p>
+
+<p>Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent &agrave; l'&eacute;tage inf&eacute;rieur, qui
+&eacute;tait mis en communication avec la plate-forme par des
+monte-charge hydrauliques. L&agrave; se voyaient une certaine
+quantit&eacute; d'objets allong&eacute;s, de forme cylindrique, qui
+auraient pu &ecirc;tre pris &agrave; distance pour d'autres canons
+d&eacute;mont&eacute;s. « Voil&agrave; nos obus »,
+dit Herr Schultze.</p>
+
+<p>Cette fois, Marcel fut oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que
+ces engins ne ressemblaient &agrave; rien de ce qu'il connaissait.
+C'&eacute;taient d'&eacute;normes tubes de deux m&egrave;tres de
+long et d'un m&egrave;tre dix de diam&egrave;tre, rev&ecirc;tus
+ext&eacute;rieurement d'une chemise de plomb propre &agrave; se
+mouler sur les rayures de la pi&egrave;ce, ferm&eacute;s &agrave;
+l'arri&egrave;re par une plaque d'acier boulonn&eacute;e et
+&agrave; l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton
+de percussion.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;tait la nature sp&eacute;ciale de ces obus ?
+C'est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On
+pressentait seulement qu'ils devaient contenir dans leurs flancs
+quelque explosion terrible, d&eacute;passant tout ce qu'on avait
+jamais fait ans ce genre.</p>
+
+<p>« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant
+Marcel rester silencieux.</p>
+
+<p>-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd,
+- au moins en apparence ?</p>
+
+<p>-- L'apparence est trompeuse, r&eacute;pondit Herr Schultze, et
+le poids ne diff&egrave;re pas sensiblement de ce qu'il serait pour
+un obus ordinaire de m&ecirc;me calibre... Allons, il faut tout
+vous dire ! . . Obus-fus&eacute;e de verre, rev&ecirc;tu de bois de
+ch&ecirc;ne, charg&eacute;, &agrave; soixante-douze
+atmosph&egrave;res de pression int&eacute;rieure acide carbonique
+liquide. La chute d&eacute;termine l'explosion de l'enveloppe et le
+retour du liquide &agrave; l'&eacute;tat gazeux. Cons&eacute;quence
+: un froid d'environ cent degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro
+dans toute la zone avoisinante, en m&ecirc;me temps m&eacute;lange
+d'un &eacute;norme volume de gaz acide carbonique &agrave; l'air
+ambiant. Tout &ecirc;tre vivant qui se trouve dans un rayon de
+trente m&egrave;tres du centre d'explosion est en m&ecirc;me temps
+congel&eacute; et asphyxi&eacute;. Je dis trente m&egrave;tres pour
+prendre une base de calcul, mais l'action s'&eacute;tend
+vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-&ecirc;tre &agrave; cent
+et deux cents m&egrave;tres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tr&egrave;s
+longtemps dans les couches inf&eacute;rieures de
+l'atmosph&egrave;re, en raison de son poids qui est
+sup&eacute;rieur &agrave; celui de l'air, la zone dangereuse
+conserve ses propri&eacute;t&eacute;s septiques plusieurs heures
+apr&egrave;s l'explosion, et tout &ecirc;tre qui tente d'y
+p&eacute;n&eacute;trer p&eacute;rit infailliblement. C'est un coup
+de canon &agrave; effet &agrave; la fois instantan&eacute; et
+durable !... Aussi, avec mon syst&egrave;me pas de bless&eacute;s,
+rien que des morts ! »</p>
+
+<p>Herr Schultze &eacute;prouvait un plaisir manifeste &agrave;
+d&eacute;velopper les m&eacute;rites de son invention. Sa bonne
+humeur &eacute;tait venue, il &eacute;tait rouge d'orgueil et
+montrait toutes ses dents.</p>
+
+<p>« Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de
+mes bouches &agrave; feu braqu&eacute;es sur une ville
+assi&eacute;g&eacute;e ! Supposons une pi&egrave;ce pour un hectare
+de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries
+de dix pi&egrave;ces convenablement &eacute;tablies. Supposons
+ensuite toutes nos pi&egrave;ces en position, chacune avec son tir
+r&eacute;gl&eacute;, une atmosph&egrave;re calme et favorable,
+enfin le signal g&eacute;n&eacute;ral donn&eacute; par un fil
+&eacute;lectrique... En une minute, il ne restera pas un &ecirc;tre
+vivant sur une superficie de mille hectares ! Un v&eacute;ritable
+oc&eacute;an d'acide carbonique aura submerg&eacute; la ville !
+C'est pourtant une id&eacute;e qui m'est venue l'an dernier en
+lisant le rapport m&eacute;dical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la
+premi&egrave;re inspiration &agrave; Naples, lorsque je visitai la
+grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples,
+emprunte son nom &agrave; la propri&eacute;t&eacute; curieuse que
+poss&egrave;de son atmosph&egrave;re d'asphyxier un chien ou un
+quadrup&egrave;de quelconque bas sur jambes, sans faire de mal
+&agrave; un homme debout, -- propri&eacute;t&eacute; due &agrave;
+une couche de gaz acide carbonique de soixante centim&egrave;tres
+environ que son poids sp&eacute;cifique maintient au ras de
+terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner &agrave; ma
+pens&eacute;e l'essor d&eacute;finitif. Vous saisissez bien le
+principe, n'est-ce pas ? Un oc&eacute;an artificiel d'acide
+carbonique pur ! Or, une proportion d'un cinqui&egrave;me de ce gaz
+suffit &agrave; rendre l'air irrespirable. »</p>
+
+<p>Marcel ne disait pas un mot. Il &eacute;tait
+v&eacute;ritablement r&eacute;duit au silence. Herr Schultze sentit
+si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en abuser.</p>
+
+<p>« Il n'y a qu'un d&eacute;tail qui m'ennuie, dit-il.</p>
+
+<p>-- Lequel donc ? demanda Marcel.</p>
+
+<p>-- C'est que je n'ai pas r&eacute;ussi &agrave; supprimer le
+bruit de l'explosion. Cela donne trop d'analogie &agrave; mon coup
+de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu &agrave; ce
+que ce serait, si j'arrivais &agrave; obtenir un tir silencieux !
+Cette mort subite, arrivant sans bruit &agrave; cent mille hommes
+&agrave; la fois, par une nuit calme et sereine ! »</p>
+
+<p>L'id&eacute;al enchanteur qu'il &eacute;voquait rendit Herr
+Schultze tout r&ecirc;veur, et peut-&ecirc;tre sa r&ecirc;verie,
+qui n'&eacute;tait qu'une immersion profonde dans un bain
+d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolong&eacute;e, si Marcel
+ne l'e&ucirc;t interrompue par cette observation :</p>
+
+<p>« Tr&egrave;s bien, monsieur, tr&egrave;s bien ! mais
+mille canons de ce genre c'est du temps et de l'argent.</p>
+
+<p>-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est
+&agrave; nous ! »</p>
+
+<p>Et, en v&eacute;rit&eacute;, ce Germain, le dernier de son
+&eacute;cole, croyait ce qu'il disait !</p>
+
+<p>« Soit, r&eacute;pondit Marcel. Votre obus, charg&eacute;
+d'acide carbonique, n'est pas absolument nouveau, puisqu'il
+d&eacute;rive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des
+ann&eacute;es ; mais il peut &ecirc;tre &eacute;minemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...</p>
+
+<p>-- Seulement ?...</p>
+
+<p>-- Il est relativement l&eacute;ger pour son volume, et si
+celui-l&agrave; va jamais &agrave; dix lieues !...</p>
+
+<p>-- Il n'est fait que pour aller &agrave; deux lieues,
+r&eacute;pondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en
+montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein,
+celui-l&agrave; et contient cent petits canons
+sym&eacute;triquement dispos&eacute;s encastr&eacute;s les uns dans
+les autres comme les tubes d'une lunette, et qui, apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; lanc&eacute;s comme projectiles
+redeviennent canons, pour vomir &agrave; leur tour de petits obus
+charg&eacute;s de mati&egrave;res incendiaires. C'est comme une
+batterie que je lance dans l'espace et qui peut porter l'incendie
+et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une averse de feux
+inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues
+dont j'ai parl&eacute; ! Et, avant peu, l'exp&eacute;rience en sera
+faite de telle mani&egrave;re, que les incr&eacute;dules pourront
+toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couch&eacute;s
+&agrave; terre ! »</p>
+
+<p>Les dominos brillaient &agrave; ce moment d'un si insupportable
+&eacute;clat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la
+plus violente envie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la
+force de se contenir encore. Il n'&eacute;tait pas au bout de ce
+qu'il devait entendre.</p>
+
+<p>En effet, Herr Schultze reprit :</p>
+
+<p>« Je vous ai dit qu'avant peu, une exp&eacute;rience
+d&eacute;cisive serait tent&eacute;e !</p>
+
+<p>-- Comment ? O&ugrave; ?... s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la cha&icirc;ne
+des Cascade-Mounts, lanc&eacute; par mon canon de la plate-forme
+!... O&ugrave; ? Sur une cit&eacute; dont dix lieues au plus nous
+s&eacute;parent, qui ne peut s'attendre &agrave; ce coup de
+tonnerre, et qui s'y attend&icirc;t-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants r&eacute;sultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh
+bien, le 13 &agrave; onze heures quarante-cinq minutes du soir,
+France-Ville dispara&icirc;tra du sol am&eacute;ricain ! L'incendie
+de Sodome aura eu son pendant ! Le professeur Schultze aura
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; tous les feux du ciel &agrave; son
+tour ! »</p>
+
+<p>Cette fois, &agrave; cette d&eacute;claration inattendue, tout
+le sang de Marcel lui reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze
+ne vit rien de ce qui se passait en lui.</p>
+
+<p>« Voil&agrave; ! reprit-il du ton le plus
+d&eacute;gag&eacute;. Nous faisons ici le contraire de ce que font
+les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret
+d'abr&eacute;ger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le
+moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamn&eacute;e, et
+c'est de la mort, sem&eacute;e par nous, que doit na&icirc;tre la
+vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur
+Sarrasin, en fondant une ville isol&eacute;e, a mis sans s'en
+douter &agrave; ma port&eacute;e le plus magnifique champ
+d'exp&eacute;riences. »</p>
+
+<p>Marcel ne pouvait croire &agrave; ce qu'il venait
+d'entendre.</p>
+
+<p>« Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement
+involontaire parut attirer un instant l'attention du Roi de
+l'Acier, les habitants de France- Ville ne vous ont rien fait,
+monsieur ! Vous n'avez, que je sache, aucune raison de leur
+chercher querelle ?</p>
+
+<p>-- Mon cher, r&eacute;pondit Herr Schultze, il y a dans votre
+cerveau, bien organis&eacute; sous d'autres rapports, un fonds
+d'id&eacute;es celtiques qui vous nuiraient beaucoup, si vous
+deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, le mal, sont choses
+purement relatives et toutes de convention. Il n'y a d'absolu que
+les grandes lois naturelles. La loi de concurrence vitale l'est au
+m&ecirc;me titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insens&eacute;e ; s'y ranger et agir dans
+le sens qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et
+voil&agrave; pourquoi je d&eacute;truirai la cit&eacute; du docteur
+Sarrasin. Gr&acirc;ce &agrave; mon canon, mes cinquante mille
+Allemands viendront facilement &agrave; bout des cent mille
+r&ecirc;veurs qui constituent l&agrave;-bas un groupe
+condamn&eacute; &agrave; p&eacute;rir. »</p>
+
+<p>Marcel, comprenant l'inutilit&eacute; de vouloir raisonner avec
+Herr Schultze, ne chercha plus &agrave; le ramener.</p>
+
+<p>Tous deux quitt&egrave;rent alors la chambre des obus, dont les
+portes &agrave; secret furent referm&eacute;es, et ils
+redescendirent &agrave; la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son
+mooss de bi&egrave;re &agrave; sa bouche, toucha un timbre, se fit
+donner une autre pipe pour remplacer celle qu'il avait
+cass&eacute;e, et s'adressant au valet de pied :</p>
+
+<p>« Arminius et Sigimer sont-ils l&agrave; ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- Dites-leur de se tenir &agrave; port&eacute;e de ma voix.
+»</p>
+
+<p>Lorsque le domestique eut quitt&eacute; la salle &agrave;
+manger, le Roi de l'Acier, se tournant vers Marcel, le regarda bien
+en face.</p>
+
+<p>Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris
+une duret&eacute; m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>« R&eacute;ellement, dit-il, vous ex&eacute;cuterez ce
+projet ?</p>
+
+<p>-- R&eacute;ellement. Je connais, &agrave; un dixi&egrave;me de
+seconde pr&egrave;s en longitude et en latitude, la situation de
+France-Ville, et le 13 septembre, &agrave; onze heures
+quarante-cinq du soir, elle aura v&eacute;cu.</p>
+
+<p>-- Peut-&ecirc;tre auriez-vous d&ucirc; tenir ce plan absolument
+secret !</p>
+
+<p>-- Mon cher, r&eacute;pondit Herr Schultze,
+d&eacute;cid&eacute;ment vous ne serez jamais logique. Ceci me fait
+moins regretter que vous deviez mourir jeune. »</p>
+
+<p>Marcel, sur ces derniers mots, s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>« Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr
+Schultze, que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui
+ne pourront plus les redire ? »</p>
+
+<p>Le timbre r&eacute;sonna. Arminius et Sigimer, deux
+g&eacute;ants, apparurent &agrave; la porte de la salle.</p>
+
+<p>« Vous avez voulu conna&icirc;tre mon secret, dit Herr
+Schultze, vous le connaissez !... Il ne vous reste plus qu'&agrave;
+mourir. »</p>
+
+<p>Marcel ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>« Vous &ecirc;tes trop intelligent, reprit Herr Schultze,
+pour supposer que je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous
+savez &agrave; quoi vous en tenir sur mes projets. Ce serait une
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impardonnable, ce serait illogique.
+La grandeur de mon but me d&eacute;fend d'en compromettre le
+succ&egrave;s pour une consid&eacute;ration d'une valeur relative
+aussi minime que la vie d'un homme, -- m&ecirc;me d'un homme tel
+que vous, mon cher, dont j'estime tout particuli&egrave;rement la
+bonne organisation c&eacute;r&eacute;brale. Aussi, je regrette
+v&eacute;ritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entra&icirc;n&eacute; trop loin et me mette &agrave; pr&eacute;sent
+dans la n&eacute;cessit&eacute; de vous supprimer. Mais, vous devez
+le comprendre, en face des int&eacute;r&ecirc;ts auxquels je me
+suis consacr&eacute;, il n'y a plus de question de sentiment. Je
+puis bien vous le dire, c'est d'avoir p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+mon secret que votre pr&eacute;d&eacute;cesseur Sohne est mort, et
+non pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La
+r&egrave;gle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y
+puis rien changer. »</p>
+
+<p>Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix,
+&agrave; l'ent&ecirc;tement bestial de cette t&ecirc;te chauve,
+qu'il &eacute;tait perdu. Aussi ne se donna-t-il m&ecirc;me pas la
+peine de protester.</p>
+
+<p>« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas de ce d&eacute;tail,
+r&eacute;pondit tranquillement Herr Schultze. Vous mourrez, mais la
+souffrance vous sera &eacute;pargn&eacute;e. Un matin, vous ne vous
+r&eacute;veillerez pas. Voil&agrave; tout. »</p>
+
+<p>Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen&eacute; et
+consign&eacute; dans sa chambre, dont la porte fut gard&eacute;e
+par les deux g&eacute;ants.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en
+fr&eacute;missant d'angoisse et de col&egrave;re, au docteur,
+&agrave; tous les siens, &agrave; tous ses compatriotes, &agrave;
+tous ceux qu'il aimait !</p>
+
+<p>« La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le
+danger qui les menace, comment le conjurer ! »</p>
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<div class="chapter">
+<h2 id="IX">IX &#160;&#160;&#160;&#160;« P.P.C. »</h2></div>
+
+<p>La situation, en effet, &eacute;tait excessivement grave. Que
+pouvait faire Marcel, dont les heures d'existence &eacute;taient
+maintenant compt&eacute;es, et qui voyait peut-&ecirc;tre arriver
+sa derni&egrave;re nuit avec le coucher du soleil ?</p>
+
+<p>Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se
+r&eacute;veiller, ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais
+parce que sa pens&eacute;e ne parvenait pas &agrave; quitter
+France-Ville, sous le coup de cette imminente catastrophe !</p>
+
+<p>« Que tenter ? se r&eacute;p&eacute;tait-il.
+D&eacute;truire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et
+comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est
+gard&eacute;e par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, &agrave; quitter
+Stahlstadt, comment emp&ecirc;cherais-je ?... Mais si ! A
+d&eacute;faut de notre ch&egrave;re cit&eacute;, je pourrais au
+moins sauver ses habitants, arriver jusqu'&agrave; eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous &ecirc;tes menac&eacute;s de
+p&eacute;rir par le feu, par le fer ! Fuyez tous !" »</p>
+
+<p>Puis, les id&eacute;es de Marcel se jetaient dans un autre
+courant.</p>
+
+<p>« Ce mis&eacute;rable Schultze ! pensait-il. En admettant
+m&ecirc;me qu'il ait exag&eacute;r&eacute; les effets destructeurs
+de son obus, et qu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la
+ville tout enti&egrave;re il est certain qu'il peut d'un seul coup
+en incendier une partie consid&eacute;rable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagin&eacute; l&agrave;, et, malgr&eacute; la
+distance qui s&eacute;pare les deux villes, ce formidable canon
+saura bien y envoyer son projectile ! Une vitesse initiale vingt
+fois sup&eacute;rieure &agrave; la vitesse obtenue jusqu' ici !
+Quelque chose comme dix mille m&egrave;tres, deux lieues et demie
+&agrave; la seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de
+translation de la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?...
+Oui, oui !... si son canon n'&eacute;clate pas au premier coup !...
+Et il n'&eacute;clatera pas, car il est fait d'un m&eacute;tal dont
+la r&eacute;sistance &agrave; l'&eacute;clatement est presque
+infinie ! Le coquin conna&icirc;t tr&egrave;s exactement la
+situation de France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son
+canon avec une pr&eacute;cision math&eacute;matique, et, comme il
+l'a dit, l'obus ira tomber sur le centre m&ecirc;me de la
+cit&eacute; ! Comment en pr&eacute;venir les infortun&eacute;s
+habitants ! »</p>
+
+<p>Marcel n'avait pas ferm&eacute; l'oeil, quand le jour reparut.
+Il quitta alors le lit sur lequel il s'&eacute;tait vainement
+&eacute;tendu pendant toute cette insomnie fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce
+bourreau, qui veut bien m'&eacute;pargner la souffrance, attendra
+sans doute que le sommeil, l'emportant sur l'inqui&eacute;tude, se
+soit empar&eacute; de moi ! Et alors !... Mais quelle mort me
+r&eacute;serve-t-il donc ? Songe-t-il &agrave; me tuer avec quelque
+inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a
+&agrave; discr&eacute;tion ? N'emploiera-t-il pas plut&ocirc;t ce
+gaz &agrave; l'&eacute;tat liquide tel qu'il le met dans ses obus
+de verre, et dont le subit retour &agrave; l'&eacute;tat gazeux
+d&eacute;terminera un froid de cent degr&eacute;s ! Et le
+lendemain, &agrave; la place de "moi", de ce corps vigoureux bien
+constitu&eacute;, plein de vie, on ne retrouverait plus qu'une
+momie dess&eacute;ch&eacute;e, glac&eacute;e, racornie !... Ah ! le
+mis&eacute;rable ! Eh bien, que mon coeur se s&egrave;che, s'il le
+faut, que ma vie se refroidisse dans cette insoutenable
+temp&eacute;rature, mais que mes amis, que le docteur Sarrasin, sa
+famille, Jeanne, ma petite Jeanne, soient sauv&eacute;s ! Or, pour
+cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! »</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement
+instinctif, bien qu'il d&ucirc;t se croire renferm&eacute; dans sa
+chambre, avait mis la main sur la serrure de la porte.</p>
+
+<p>A son extr&ecirc;me surprise, la porte s'ouvrit, et il put
+descendre, comme d'habitude, dans le jardin o&ugrave; il avait
+coutume de se promener.</p>
+
+<p>« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central,
+mais je ne le suis pas dans ma chambre ! C'est d&eacute;j&agrave;
+quelque chose ! » Seulement, &agrave; peine Marcel fut-il
+dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en apparence, il ne
+pourrait plus faire un pas sans &ecirc;tre escort&eacute; des deux
+personnages qui r&eacute;pondaient aux noms historiques, ou
+plut&ocirc;t pr&eacute;historiques, d'Arminius et de Sigimer.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; demand&eacute; plus d'une
+fois, en les rencontrant sur son passage, quelle pouvait bien
+&ecirc;tre la fonction de ces deux colosses en casaque grise, au
+cou de taureau, aux biceps hercul&eacute;ens, aux faces rouges
+embroussaill&eacute;es de moustaches &eacute;paisses et de favoris
+buissonnants !</p>
+
+<p>Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'&eacute;taient
+les ex&eacute;cuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultze, et
+provisoirement ses gardes du corps personnels.</p>
+
+<p>Ces deux g&eacute;ants le tenaient &agrave; vue, couchaient
+&agrave; la porte de sa chambre, embo&icirc;taient le pas
+derri&egrave;re lui s'il sortait dans le parc. Un formidable
+armement de revolvers et de poignards, ajout&eacute; &agrave; leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.</p>
+
+<p>Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un
+but diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en
+r&eacute;ponse que des regards f&eacute;roces. M&ecirc;me l'offre
+d'un verre de bi&egrave;re, qu'il avait quelque raison de croire
+irr&eacute;sistible, &eacute;tait rest&eacute;e infructueuse.
+Apr&egrave;s quinze heures d'observation, il ne leur connaissait
+qu'un vice -- un seul --, la pipe, qu'ils prenaient la
+libert&eacute; de fumer sur ses talons. Cet unique vice, Marcel
+pourrait-il l'exploiter au profit de son propre salut ? Il ne le
+savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il s'&eacute;tait
+jur&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me de fuir, et rien ne devait
+&ecirc;tre n&eacute;glig&eacute; de ce qui pouvait amener son
+&eacute;vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment s'y prendre
+?</p>
+
+<p>Au moindre signe de r&eacute;volte ou de fuite, Marcel
+&eacute;tait s&ucirc;r de recevoir deux balles dans la t&ecirc;te.
+En admettant qu'il f&ucirc;t manqu&eacute;, il se trouvait au
+centre m&ecirc;me d'une triple ligne fortifi&eacute;e,
+bord&eacute;e d'un triple rang de sentinelles.</p>
+
+<p>Selon son habitude, l'ancien &eacute;l&egrave;ve de l'Ecole
+centrale s'&eacute;tait correctement pos&eacute; le probl&egrave;me
+en math&eacute;maticien.</p>
+
+<p>« Soit un homme gard&eacute; &agrave; vue par des
+gaillards sans scrupules, individuellement plus forts que lui, et
+de plus arm&eacute;s jusque aux dents. Il s'agit d'abord, pour cet
+homme, d'&eacute;chapper &agrave; la vigilance de ses argousins. Ce
+premier point acquis il lui reste &agrave; sortir d'une place forte
+dont tous les abords sont rigoureusement surveill&eacute;s...
+»</p>
+
+<p>Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il
+se buta &agrave; une impossibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, l'extr&ecirc;me gravit&eacute; de la situation
+donna-t-elle &agrave; ses facult&eacute;s d invention le coup de
+fouet supr&ecirc;me ? Le hasard d&eacute;cida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile &agrave; dire.</p>
+
+<p>Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se
+promenait dans le parc, ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent, au bord
+d'un parterre, sur un arbuste dont l'aspect le frappa.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une plante de triste mine, herbac&eacute;e,
+&agrave; feuilles alternes, ovales, aigu&euml;s et
+g&eacute;min&eacute;es, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monop&eacute;tales et soutenues par un p&eacute;doncule
+axillaire.</p>
+
+<p>Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconna&icirc;tre dans cet arbuste la physionomie
+caract&eacute;ristique de la famille des solanac&eacute;es. A tout
+hasard, il en cueillit une petite feuille et la m&acirc;cha
+l&eacute;g&egrave;rement en poursuivant sa promenade.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;. Un alourdissement de
+tous ses membres, accompagn&eacute; d'un commencement de
+naus&eacute;es 1'avertit bient&ocirc;t qu'il avait sous la main un
+laboratoire naturel de belladone, c'est-&agrave;-dire du plus actif
+des narcotiques.</p>
+
+<p>Toujours fl&acirc;nant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel
+qui s'&eacute;tendait vers le sud du parc pour aller alimenter,
+&agrave; l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;s, une cascade assez
+servilement copi&eacute;e sur celle du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>« O&ugrave; donc se d&eacute;gage l'eau de cette cascade
+? » se demanda Marcel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord dans le lit d'une petite rivi&egrave;re,
+qui, apr&egrave;s avoir d&eacute;crit une douzaine de courbes,
+disparaissait sur la limite du parc.</p>
+
+<p>Il devait donc se trouver l&agrave; un d&eacute;versoir, et,
+selon toute apparence, la rivi&egrave;re s'&eacute;chappait en
+l'emplissant &agrave; travers un des canaux souterrains qui
+allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Marcel entrevit l&agrave; une porte de sortie. Ce n'&eacute;tait
+pas une porte coch&egrave;re &eacute;videmment, mais c'&eacute;tait
+une porte.</p>
+
+<p>« Et si le canal &eacute;tait barr&eacute; par des
+grilles de fer ! objecta tout d'abord la voix de la prudence.</p>
+
+<p>-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas
+&eacute;t&eacute; invent&eacute;es pour roder les bouchons, et il y
+en a d'excellentes dans le laboratoire ! » r&eacute;pliqua
+une autre voix ironique, celle qui dicte les r&eacute;solutions
+hardies.</p>
+
+<p>En deux minutes, la d&eacute;cision de Marcel fut prise. Une
+id&eacute;e -- ce qu'on appelle une id&eacute;e ! -- lui
+&eacute;tait venue, id&eacute;e irr&eacute;alisable,
+peut-&ecirc;tre, mais qu'il tenterait de r&eacute;aliser, si la
+mort ne le surprenait pas auparavant.</p>
+
+<p>Il revint alors sans affectation vers l'arbuste &agrave; fleurs
+rouges, il en d&eacute;tacha deux ou trois feuilles, de telle sorte
+que ses gardiens ne pussent manquer de le voir.</p>
+
+<p>Puis, une fois rentr&eacute; dans sa chambre, il fit, toujours
+ostensiblement, s&eacute;cher ces feuilles devant le feu, les roula
+dans ses mains pour les &eacute;craser, et les m&ecirc;la &agrave;
+son tabac.</p>
+
+<p>Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, &agrave; son
+extr&ecirc;me surprise, se r&eacute;veilla chaque matin. Herr
+Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne rencontrait jamais pendant
+ses promenades, avait-il donc renonc&eacute; &agrave; ce projet de
+se d&eacute;faire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet
+de d&eacute;truire la ville du docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Marcel profita donc de la permission qui lui &eacute;tait
+laiss&eacute;e de vivre, et, chaque jour, il renouvela sa
+manoeuvre. Il prenait soin, bien entendu, de ne pas fumer de
+belladone, et, &agrave; cet effet, il avait deux paquets de tabac,
+l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa manipulation
+quotidienne. Son but &eacute;tait simplement d'&eacute;veiller la
+curiosit&eacute; d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis
+qu'ils &eacute;taient, ces deux brutes devaient bient&ocirc;t en
+venir &agrave; remarquer l'arbuste dont il cueillait les feuilles,
+&agrave; imiter son op&eacute;ration et &agrave; essayer du
+go&ucirc;t que ce m&eacute;lange communiquait au tabac.</p>
+
+<p>Le calcul &eacute;tait juste, et le r&eacute;sultat pr&eacute;vu
+se produisit pour ainsi dire m&eacute;caniquement.</p>
+
+<p>D&egrave;s le sixi&egrave;me jour -- c'&eacute;tait la veille du
+fatal 13 septembre --, Marcel, en regardant derri&egrave;re lui du
+coin de l'oeil, sans avoir l'air d'y songer, eut la satisfaction de
+voir ses gardiens faire leur petite provision de feuilles
+vertes.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient
+s&eacute;cher &agrave; la chaleur du feu, les roulaient dans leurs
+grosses mains calleuses, les m&ecirc;laient &agrave; leur tabac.
+Ils semblaient m&ecirc;me se pourl&eacute;cher les l&egrave;vres
+&agrave; l'avance !</p>
+
+<p>Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et
+Sigimer ? Non. Ce n'&eacute;tait pas assez d'&eacute;chapper
+&agrave; leur surveillance. Il fallait encore trouver la
+possibilit&eacute; de passer par le canal, &agrave; travers la
+masse d'eau qui s'y d&eacute;versait, m&ecirc;me si ce canal
+mesurait plusieurs kilom&egrave;tres de long. Or, ce moyen, Marcel
+l'avait imagin&eacute;. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix
+de p&eacute;rir, mais le sacrifice de sa vie, d&eacute;j&agrave;
+condamn&eacute;e, &eacute;tait fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis
+l'heure de la derni&egrave;re promenade. L'ins&eacute;parable trio
+prit le chemin du parc.</p>
+
+<p>Sans h&eacute;siter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment vers un b&acirc;timent
+&eacute;lev&eacute; dans un massif, et qui n'&eacute;tait autre que
+l'atelier des mod&egrave;les. Il choisit un banc
+&eacute;cart&eacute;, bourra sa pipe et se mit &agrave; la
+fumer.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes
+toutes pr&ecirc;tes, s'install&egrave;rent sur le banc voisin et
+commenc&egrave;rent &agrave; aspirer des bouff&eacute;es
+&eacute;normes.</p>
+
+<p>L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es, que
+les deux lourds Teutons b&acirc;illaient et s'&eacute;tiraient
+&agrave; l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ;
+leurs oreilles bourdonn&egrave;rent ; leurs faces pass&egrave;rent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomb&egrave;rent
+inertes ; leurs t&ecirc;tes se renvers&egrave;rent sur le dossier
+du banc.</p>
+
+<p>Les pipes roul&egrave;rent &agrave; terre.</p>
+
+<p>Finalement, deux ronflements sonores vinrent se m&ecirc;ler en
+cadence au gazouillement des oiseaux, qu'un &eacute;t&eacute;
+perp&eacute;tuel retenait au parc de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, &agrave; onze heures
+quarante-cinq, France-Ville, condamn&eacute;e par Herr Schultze,
+aurait cess&eacute; d'exister.</p>
+
+<p>Marcel s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; dans l'atelier des
+mod&egrave;les. Cette vaste salle renfermait tout un mus&eacute;e.
+R&eacute;ductions de machines hydrauliques, locomotives, machines
+&agrave; vapeur, locomobiles, pompes d'&eacute;puisement, turbines,
+perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+l&agrave; pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre.
+C'&eacute;taient les mod&egrave;les en bois de tout ce qu'avait
+fabriqu&eacute; l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut
+croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y
+manquaient pas.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, cons&eacute;quemment propice au
+projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre &agrave;
+ex&eacute;cution. En m&ecirc;me temps qu'il allait pr&eacute;parer
+son supr&ecirc;me plan d'&eacute;vasion, il voulait an&eacute;antir
+le mus&eacute;e des mod&egrave;les de Stahlstadt. Ah ! s'il avait
+aussi pu d&eacute;truire, avec la casemate et le canon qu'elle
+abritait, l'&eacute;norme et indestructible Tour du Taureau ! Mais
+il n'y fallait pas songer.</p>
+
+<p>Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie
+d'acier, propre &agrave; scier le fer, qui &eacute;tait pendue
+&agrave; un des r&acirc;teliers d'outils, et de la glisser dans sa
+poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa bo&icirc;te,
+sans que sa main h&eacute;sit&acirc;t un instant, il porta la
+flamme dans un coin de la salle o&ugrave; &eacute;taient
+entass&eacute;s des cartons d'&eacute;pures et de l&eacute;gers
+mod&egrave;les en bois de sapin.</p>
+
+<p>Puis, il sortit.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, l'incendie, aliment&eacute; par toutes
+ces mati&egrave;res combustibles, projetait d'intenses flammes
+&agrave; travers les fen&ecirc;tres de la salle. Aussit&ocirc;t, la
+cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les
+carillons &eacute;lectriques des divers quartiers de Stahlstadt, et
+les pompiers, tra&icirc;nant leurs engins &agrave; vapeur,
+accouraient de toutes parts.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, apparaissait Herr Schultze, dont la
+pr&eacute;sence &eacute;tait bien faite pour encourager tous ces
+travailleurs.</p>
+
+<p>En quelques minutes, les chaudi&egrave;res &agrave; vapeur
+avaient &eacute;t&eacute; mises en pression, et les puissantes
+pompes fonctionnaient avec rapidit&eacute;. C'&eacute;tait un
+d&eacute;luge d'eau qu'elles d&eacute;versaient sur les murs et
+jusque sur les toits du mus&eacute;e des mod&egrave;les. Mais le
+feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait
+&agrave; son contact au lieu de l'&eacute;teindre, eut
+bient&ocirc;t attaqu&eacute; toutes les parties de l'&eacute;difice
+&agrave; la fois. En cinq minutes, il avait acquis une
+intensit&eacute; telle, que l'on devait renoncer &agrave; tout
+espoir de s'en rendre ma&icirc;tre. Le spectacle de cet incendie
+&eacute;tait grandiose et terrible.</p>
+
+<p>Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr
+Schultze, qui poussait ses hommes comme &agrave; l'assaut d'une
+ville. Il n'y avait pas, d'ailleurs, &agrave; faire la part du feu.
+Le mus&eacute;e des mod&egrave;les &eacute;tait isol&eacute; dans
+le parc, et il &eacute;tait maintenant certain qu'il serait
+consum&eacute; tout entier.</p>
+
+<p>A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien
+pr&eacute;server du b&acirc;timent lui-m&ecirc;me, fit entendre ces
+mots jet&eacute;s d'une voix &eacute;clatante :</p>
+
+<p>« Dix mille dollars &agrave; qui sauvera le mod&egrave;le
+n° 3175, enferm&eacute; sous la vitrine du centre !
+»</p>
+
+<p>Ce mod&egrave;le &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le
+gabarit du fameux canon perfectionn&eacute; par Schultze, et plus
+pr&eacute;cieux pour lui qu'aucun des autres objets enferm&eacute;s
+dans le mus&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, pour sauver ce mod&egrave;le, il s'agissait de se jeter
+sous une pluie de feu, &agrave; travers une atmosph&egrave;re de
+fum&eacute;e noire qui devait &ecirc;tre irrespirable. Sur dix
+chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, malgr&eacute;
+l'app&acirc;t des dix mille dollars, personne ne r&eacute;pondait
+&agrave; l'appel de Herr Schultze.</p>
+
+<p>Un homme se pr&eacute;senta alors.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marcel.</p>
+
+<p>« J'irai, dit-il.</p>
+
+<p>-- Vous ! s'&eacute;cria Herr Schultze.</p>
+
+<p>-- Moi !</p>
+
+<p>-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononc&eacute;e contre vous !</p>
+
+<p>-- Je n'ai pas la pr&eacute;tention de m'y soustraire, mais
+d'arracher &agrave; la destruction ce pr&eacute;cieux mod&egrave;le
+!</p>
+
+<p>-- Va donc, r&eacute;pondit Herr Schultze, et je te jure que, si
+tu r&eacute;ussis, les dix mille dollars seront fid&egrave;lement
+remis &agrave; tes h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>-- J'y compte bien », r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>On avait apport&eacute; plusieurs de ces appareils Galibert,
+toujours pr&eacute;par&eacute;s en cas d'incendie, et qui
+permettent de p&eacute;n&eacute;trer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait d&eacute;j&agrave; fait usage,
+lorsqu'il avait tent&eacute; d'arracher &agrave; la mort le petit
+Carl, l'enfant de dame Bauer.</p>
+
+<p>Un de ces appareils, charg&eacute; d'air sous une pression de
+plusieurs atmosph&egrave;res, fut aussit&ocirc;t plac&eacute; sur
+son dos. La pince fix&eacute;e &agrave; son nez, l'embouchure des
+tuyaux &agrave; sa bouche, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans la
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>« Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air
+dans le r&eacute;servoir !... Dieu veuille que cela me suffise !
+»</p>
+
+<p>On l'imagine ais&eacute;ment, Marcel ne songeait en aucune
+fa&ccedil;on &agrave; sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne
+fit que traverser, au p&eacute;ril de sa vie, la salle emplie de
+fum&eacute;e, sous une averse de brandons ignescents, de poutres
+calcin&eacute;es, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment o&ugrave; le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'&eacute;tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il
+s'&eacute;chappait par une porte oppos&eacute;e qui s'ouvrait sur
+le parc.</p>
+
+<p>Courir vers la petite rivi&egrave;re, en descendre la berge
+jusqu'au d&eacute;versoir inconnu qui l'entra&icirc;nait au-dehors
+de Stahlstadt, s'y plonger sans h&eacute;sitation, ce fut pour
+Marcel l'affaire de quelques secondes.</p>
+
+<p>Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui
+mesurait sept &agrave; huit pieds de profondeur. Il n'avait pas
+besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il
+e&ucirc;t tenu un fil d'Ariane. Il s'aper&ccedil;ut presque
+aussit&ocirc;t qu'il &eacute;tait entr&eacute; dans un
+&eacute;troit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la
+rivi&egrave;re emplissait tout entier.</p>
+
+<p>« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel.
+Tout est l&agrave; ! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure,
+l'air me manquera, et je suis perdu ! »</p>
+
+<p>Marcel avait conserv&eacute; tout son sang-froid. Depuis dix
+minutes, le courant le poussait ainsi, quand il se heurta &agrave;
+un obstacle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grille de fer, mont&eacute;e sur gonds, qui
+fermait le canal.</p>
+
+<p>« Je devais le craindre ! » se dit simplement
+Marcel.</p>
+
+<p>Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et
+commen&ccedil;a &agrave; scier le p&ecirc;ne &agrave;
+l'affleurement de la g&acirc;che.</p>
+
+<p>Cinq minutes de travail n'avaient pas encore
+d&eacute;tach&eacute; ce p&ecirc;ne. La grille restait
+obstin&eacute;ment ferm&eacute;e. D&eacute;j&agrave; Marcel ne
+respirait plus qu'avec une difficult&eacute; extr&ecirc;me. L'air,
+tr&egrave;s rar&eacute;fi&eacute; dans le r&eacute;servoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantit&eacute;. Des bourdonnements
+aux oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant &agrave;
+la t&ecirc;te, tout indiquait qu'une imminente asphyxie allait le
+foudroyer ! Il r&eacute;sistait, cependant, il retenait sa
+respiration afin de consommer le moins possible de cet
+oxyg&egrave;ne que ses poumons &eacute;taient impropres &agrave;
+d&eacute;gager de ce milieu !... mais le p&ecirc;ne ne
+c&eacute;dait pas, quoique largement entam&eacute; !</p>
+
+<p>A ce moment, la scie lui &eacute;chappa.</p>
+
+<p>« Dieu ne peut &ecirc;tre contre moi ! »
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et, secouant la grille &agrave; deux mains, il le fit avec cette
+vigueur que donne le supr&ecirc;me instinct de la conservation.</p>
+
+<p>La grille s'ouvrit. Le p&ecirc;ne &eacute;tait bris&eacute;, et
+le courant emporta l'infortun&eacute; Marcel, presque
+enti&egrave;rement suffoqu&eacute;, et qui s'&eacute;puisait
+&agrave; aspirer les derni&egrave;res mol&eacute;cules d'air du
+r&eacute;servoir !</p>
+
+<p>....</p>
+
+<p>Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans l'&eacute;difice
+enti&egrave;rement d&eacute;vor&eacute; par l'incendie, ils ne
+trouv&egrave;rent ni parmi les d&eacute;bris, ni dans les cendres
+chaudes, rien qui rest&acirc;t d'un &ecirc;tre humain. Il
+&eacute;tait donc certain que le courageux ouvrier avait
+&eacute;t&eacute; victime de son d&eacute;vouement. Cela
+n'&eacute;tonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de
+l'usine.</p>
+
+<p>Le mod&egrave;le si pr&eacute;cieux n'avait donc pas pu
+&ecirc;tre sauv&eacute;, mais l'homme qui poss&eacute;dait les
+secrets du Roi de l'Acier &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>« Le Ciel m'est t&eacute;moin que je voulais lui
+&eacute;pargner la souffrance, se dit tout bonnement Herr Schultze
+! En tout cas c'est une &eacute;conomie de dix mille dollars !
+»</p>
+
+<p>Et ce fut toute l'oraison fun&egrave;bre du jeune Alsacien !</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="X">X &#160;&#160;&#160;&#160;UN ARTICLE DE L'<i>UNSERE CENTURIE</i>, REVUE ALLEMANDE</h2>
+</div>
+<p>Un mois avant l'&eacute;poque &agrave; laquelle se passaient les
+&eacute;v&eacute;nements qui ont &eacute;t&eacute; racont&eacute;s
+ci-dessus, une revue &agrave; couverture saumon, intitul&eacute;e
+<i>Unsere Centurie</i> (Notre Si&egrave;cle), publiait l'article
+suivant au sujet de France-Ville, article qui fut
+particuli&egrave;rement go&ucirc;t&eacute; par les d&eacute;licats
+de l'Empire germanique, peut-&ecirc;tre parce qu'il ne
+pr&eacute;tendait &eacute;tudier cette cit&eacute; qu'&agrave; un
+point de vue exclusivement mat&eacute;riel.</p>
+
+<p>« Nous avons d&eacute;j&agrave; entretenu nos lecteurs du
+ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire qui s'est produit sur la
+c&ocirc;te occidentale des Etats-Unis. La grande r&eacute;publique
+am&eacute;ricaine, gr&acirc;ce &agrave; la proportion
+consid&eacute;rable d'&eacute;migrants que renferme sa population,
+a de longue date habitu&eacute; le monde &agrave; une succession de
+surprises. Mais la derni&egrave;re et la plus singuli&egrave;re est
+v&eacute;ritablement celle d'une cit&eacute; appel&eacute;e
+France-Ville, dont l'id&eacute;e m&ecirc;me n'existait pas il y a
+cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arriv&eacute;e au
+plus haut degr&eacute; de prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>« Cette merveilleuse cit&eacute; s'est
+&eacute;lev&eacute;e comme par enchantement sur la rive
+embaum&eacute;e du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'id&eacute;e premi&egrave;re de
+cette entreprise appartiennent &agrave; un Fran&ccedil;ais, le
+docteur Sarrasin. La chose est possible, &eacute;tant donn&eacute;
+que ce m&eacute;decin peut se targuer d'une parent&eacute;
+&eacute;loign&eacute;e avec notre illustre Roi de l'Acier.
+M&ecirc;me, soit dit en passant, on ajoute que la captation d'un
+h&eacute;ritage consid&eacute;rable, qui revenait
+l&eacute;gitimement &agrave; Herr Schultze, n'a pas
+&eacute;t&eacute; &eacute;trang&egrave;re &agrave; la fondation de
+France-Ville. Partout o&ugrave; il se fait quelque bien dans le
+monde, on peut &ecirc;tre certain de trouver une semence germanique
+; c'est une v&eacute;rit&eacute; que nous sommes fiers de constater
+&agrave; l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, nous devons &agrave;
+nos lecteurs des d&eacute;tails pr&eacute;cis et authentiques sur
+cette v&eacute;g&eacute;tation spontan&eacute;e d'une cit&eacute;
+mod&egrave;le.</p>
+
+<p>« Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. M&ecirc;me
+le grand atlas en trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de
+notre &eacute;minent Tuchtigmann, o&ugrave; sont indiqu&eacute;s
+avec une exactitude rigoureuse tous les buissons et bouquets
+d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, m&ecirc;me ce monument
+g&eacute;n&eacute;reux de la science g&eacute;ographique
+appliqu&eacute;e &agrave; l'art du tirailleur, ne porte pas encore
+la moindre trace de France- Ville. A la place o&ugrave;
+s'&eacute;l&egrave;ve maintenant la cit&eacute; nouvelle
+s'&eacute;tendait encore, il y a cinq ans, une lande
+d&eacute;serte. C'est le point exact indiqu&eacute; sur la carte
+par le 43e degr&eacute; 11' 3" de latitude nord, et le 124e
+degr&eacute; 41' 17" de longitude &agrave; l'ouest de Greenwich. Il
+se trouve, comme on voit, au bord de l'oc&eacute;an Pacifique et au
+pied de la cha&icirc;ne secondaire des montagnes Rocheuses qui a
+re&ccedil;u le nom de Monts-des-Cascades, &agrave; vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Am&eacute;rique
+septentrionale.</p>
+
+<p>« L'emplacement le plus avantageux avait
+&eacute;t&eacute; recherch&eacute; avec soin et choisi entre un
+grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les raisons qui en
+ont d&eacute;termin&eacute; l'adoption, on fait valoir
+sp&eacute;cialement sa latitude temp&eacute;r&eacute;e dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re Nord, qui a toujours &eacute;t&eacute;
+&agrave; la t&ecirc;te de la civilisation terrestre - sa position
+au milieu d'une r&eacute;publique f&eacute;d&eacute;rative et dans
+un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire garantir
+provisoirement son ind&eacute;pendance et des droits analogues
+&agrave; ceux que poss&egrave;de en Europe la principaut&eacute; de
+Monaco, sous la condition de rentrer apr&egrave;s un certain nombre
+d'ann&eacute;es dans l'Union ; -- sa situation sur l'Oc&eacute;an,
+qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- la nature
+accident&eacute;e, fertile et &eacute;minemment salubre du sol ; --
+la proximit&eacute; d'une cha&icirc;ne de montagnes qui
+arr&ecirc;te &agrave; la fois les vents du nord, du midi et de
+l'est, en laissant &agrave; la brise du Pacifique le soin de
+renouveler l'atmosph&egrave;re de la cit&eacute;, -- la possession
+d'une petite rivi&egrave;re dont l'eau fra&icirc;che, douce
+l&eacute;g&egrave;re, oxyg&eacute;n&eacute;e par des chutes
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et par la rapidit&eacute; de son
+cours, arrive parfaitement pure &agrave; la mer ; -- enfin, un port
+naturel tr&egrave;s ais&eacute; &agrave; d&eacute;velopper par des
+jet&eacute;es et form&eacute; par un long promontoire
+recourb&eacute; en crochet.</p>
+
+<p>« On indique seulement quelques avantages secondaires :
+proximit&eacute; de belles carri&egrave;res de marbre et de pierre,
+gisements de kaolin, voire m&ecirc;me des traces de p&eacute;pites
+aurif&egrave;res. En fait, ce d&eacute;tail a manqu&eacute; faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient
+que la fi&egrave;vre de 1'or v&icirc;nt se mettre &agrave; la
+traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les p&eacute;pites
+&eacute;taient petites et rares.</p>
+
+<p>« Le choix du territoire, quoique d&eacute;termin&eacute;
+seulement par des &eacute;tudes s&eacute;rieuses et approfondies,
+n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas
+n&eacute;cessit&eacute; d'exp&eacute;dition sp&eacute;ciale. La
+science du globe est maintenant assez avanc&eacute;e pour qu'on
+puisse, sans sortir de son cabinet, obtenir sur les r&eacute;gions
+les plus lointaines des renseignements exacts et pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>« Ce point d&eacute;cid&eacute;, deux commissaires du
+comit&eacute; d'organisation ont pris &agrave; Liverpool le premier
+paquebot en partance, sont arriv&eacute;s en onze jours &agrave;
+New York, et sept jours plus tard &agrave; San Francisco, o&ugrave;
+ils ont mobilis&eacute; un steamer, qui les d&eacute;posait en dix
+heures au site d&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>« S'entendre avec la l&eacute;gislature d'Oregon, obtenir
+une concession de terre allong&eacute;e du bord de la mer &agrave;
+la cr&ecirc;te des Cascade-Mounts, sur une largeur de quatre
+lieues, d&eacute;sint&eacute;resser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres
+des droits r&eacute;els ou suppos&eacute;s, tout cela n'a pas pris
+plus d'un mois.</p>
+
+<p>« En janvier 1872, le territoire &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; reconnu, mesur&eacute;, jalonn&eacute;,
+sond&eacute;, et une arm&eacute;e de vingt mille coolies chinois,
+sous la direction de cinq cents contrema&icirc;tres et
+ing&eacute;nieurs europ&eacute;ens, &eacute;tait &agrave; l'oeuvre.
+Des affiches placard&eacute;es dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajout&eacute; en permanence au train rapide qui part
+tous les matins de San Francisco pour traverser le continent
+am&eacute;ricain, et une r&eacute;clame quotidienne dans les
+vingt-trois journaux de cette ville, avaient suffi pour assurer le
+recrutement des travailleurs. Il avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute;
+inutile d'adopter le proc&eacute;d&eacute; de publicit&eacute; en
+grand, par voie de lettres gigantesques sculpt&eacute;es sur les
+pics des montagnes Rocheuses, qu'une compagnie &eacute;tait venue
+offrir &agrave; prix r&eacute;duits. Il faut dire aussi que
+l'affluence des coolies chinois dans l'Am&eacute;rique occidentale
+jetait &agrave; ce moment une perturbation grave sur le
+march&eacute; des salaires. Plusieurs Etats avaient d&ucirc;
+recourir, pour prot&eacute;ger les moyens d'existence de leurs
+propres habitants et pour emp&ecirc;cher des violences sanglantes,
+&agrave; une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint &agrave; point pour les emp&ecirc;cher de
+p&eacute;rir. Leur r&eacute;mun&eacute;ration uniforme fut
+fix&eacute;e &agrave; un dollar par jour, qui ne devait leur
+&ecirc;tre pay&eacute; qu'apr&egrave;s l'ach&egrave;vement des
+travaux, et &agrave; des vivres en nature distribu&eacute;s par
+l'administration municipale. On &eacute;vita ainsi le
+d&eacute;sordre et les sp&eacute;culations &eacute;hont&eacute;es
+qui d&eacute;shonorent trop souvent ces grands d&eacute;placements
+de population. Le produit des travaux &eacute;tait
+d&eacute;pos&eacute; toutes les semaines, en pr&eacute;sence des
+d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, &agrave; la grande Banque de San
+Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant,
+&agrave; ne plus revenir. Pr&eacute;caution indispensable pour se
+d&eacute;barrasser d'une population jaune, qui n'aurait pas
+manqu&eacute; de modifier d'une mani&egrave;re assez f&acirc;cheuse
+le type et le g&eacute;nie de la Cit&eacute; nouvelle. Les
+fondateurs s'&eacute;tant d'ailleurs r&eacute;serv&eacute; le droit
+d'accorder ou de refuser le permis de s&eacute;jour, l'application
+de la mesure a &eacute;t&eacute; relativement ais&eacute;e.</p>
+
+<p>« La premi&egrave;re grande entreprise a
+&eacute;t&eacute; l'&eacute;tablissement d'un embranchement
+ferr&eacute;, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc
+du Pacific-Railroad et tombant &agrave; la ville de Sacramento. On
+eut soin d'&eacute;viter tous les bouleversements de terres ou
+tranch&eacute;es profondes qui auraient pu exercer sur la
+salubrit&eacute; une influence f&acirc;cheuse. Ces travaux et ceux
+du port furent pouss&eacute;s avec une activit&eacute;
+extraordinaire. D&egrave;s le mois d'avril, le premier train direct
+de New York amenait en gare de France-Ville les membres du
+comit&eacute;, jusqu'&agrave; ce jour rest&eacute;s en Europe.</p>
+
+<p>« Dans cet intervalle, les plans g&eacute;n&eacute;raux
+de la ville, le d&eacute;tail des habitations et des monuments
+publics avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>« Ce n'&eacute;taient pas les mat&eacute;riaux qui
+manquaient : d&egrave;s les premi&egrave;res nouvelles du projet,
+l'industrie am&eacute;ricaine s'&eacute;tait empress&eacute;e
+d'inonder les quais de France-Ville de tous les
+&eacute;l&eacute;ments imaginables de construction. Les fondateurs
+n'avaient que l'embarras du choix. Ils d&eacute;cid&egrave;rent que
+la pierre de taille serait r&eacute;serv&eacute;e pour les
+&eacute;difices nationaux et pour l'ornementation
+g&eacute;n&eacute;rale, tandis que les maisons seraient faites de
+briques. Non pas, bien entendu, de ces briques grossi&egrave;rement
+moul&eacute;es avec un g&acirc;teau de terre plus ou moins bien
+cuit, mais de briques l&eacute;g&egrave;res, parfaitement
+r&eacute;guli&egrave;res de forme, de poids et de densit&eacute;,
+transperc&eacute;es dans le sens de leur longueur d'une
+s&eacute;rie de trous cylindriques et parall&egrave;les. Ces trous,
+assembl&eacute;s bout &agrave; bout, devaient former dans
+l'&eacute;paisseur de tous les murs des conduits ouverts &agrave;
+leurs deux extr&eacute;mit&eacute;s, et permettre ainsi &agrave;
+l'air de circuler librement dans l'enveloppe ext&eacute;rieure des
+maisons, comme dans les cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi
+bien que l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du Bien-Etre, sont
+emprunt&eacute;es au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Soci&eacute;t&eacute; royale de Londres.] Cette
+disposition avait en m&ecirc;me temps le pr&eacute;cieux avantage
+d'amortir les sons et de procurer &agrave; chaque appartement une
+ind&eacute;pendance compl&egrave;te.</p>
+
+<p>« Le comit&eacute; ne pr&eacute;tendait pas d'ailleurs
+imposer aux constructeurs un type de maison. Il &eacute;tait
+plut&ocirc;t l'adversaire de cette uniformit&eacute; fatigante et
+insipide ; il s'&eacute;tait content&eacute; de poser un certain
+nombre de r&egrave;gles fixes, auxquelles les architectes
+&eacute;taient tenus de se plier :</p>
+
+<p>« 1&deg; Chaque maison sera isol&eacute;e dans un lot
+de terrain plant&eacute; d'arbres, de gazon et de fleurs. Elle sera
+affect&eacute;e &agrave; une seule famille.</p>
+
+<p>« 2&deg; Aucune maison n'aura plus de deux
+&eacute;tages ; l'air et la lumi&egrave;re ne doivent pas
+&ecirc;tre accapar&eacute;s par les uns au d&eacute;triment des
+autres.</p>
+
+<p>« 3&deg; Toutes les maisons seront en fa&ccedil;ade
+&agrave; dix m&egrave;tres en arri&egrave;re de la rue, dont elles
+seront s&eacute;par&eacute;es par une grille &agrave; hauteur
+d'appui. L'intervalle entre la grille et la fa&ccedil;ade sera
+am&eacute;nag&eacute; en parterre.</p>
+
+<p>« 4&deg; Les murs seront faits de briques tubulaires
+brevet&eacute;es, conformes au mod&egrave;le. Toute libert&eacute;
+est laiss&eacute;e aux architectes pour l'ornementation.</p>
+
+<p>« 5&deg; Les toits seront en terrasses,
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;s dans les quatre sens,
+couverts de bitume, bord&eacute;s d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalis&eacute;s
+pour l'&eacute;coulement imm&eacute;diat des eaux de pluie.</p>
+
+<p>« 6&deg; Toutes les maisons seront b&acirc;ties sur une
+vo&ucirc;te de fondations, ouverte de tous c&ocirc;t&eacute;s, et
+formant sous le premier plan d'habitation un sous-sol
+d'a&eacute;ration en m&ecirc;me temps qu'une halle. Les conduits
+&agrave; eau et les d&eacute;charges y seront &agrave;
+d&eacute;couvert, appliqu&eacute;s au pilier central de la
+vo&ucirc;te, de telle sorte qu'il soit toujours ais&eacute; d'en
+v&eacute;rifier l'&eacute;tat, et, en cas d'incendie, d'avoir
+imm&eacute;diatement l'eau n&eacute;cessaire. L'aire de cette
+halle, &eacute;lev&eacute;e de cinq &agrave; six centim&egrave;tres
+au-dessus du niveau de la rue, sera proprement sabl&eacute;e. Une
+porte et un escalier sp&eacute;cial la mettront en communication
+directe avec les cuisines ou offices, et toutes les transactions
+m&eacute;nag&egrave;res pourront s'op&eacute;rer l&agrave; sans
+blesser la vue ou l'odorat.</p>
+
+<p>« 7&deg; Les cuisines, offices ou d&eacute;pendances
+seront, contrairement &agrave; l'usage ordinaire, plac&eacute;s
+&agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air.
+Un &eacute;l&eacute;vateur, m&ucirc; par une force
+m&eacute;canique, qui sera, comme la lumi&egrave;re artificielle et
+l'eau, mise &agrave; prix r&eacute;duit &agrave; la disposition des
+habitants, permettra ais&eacute;ment le transport de tous les
+fardeaux &agrave; cet &eacute;tage.</p>
+
+<p>« 8&deg; Le plan des appartements est laiss&eacute;
+&agrave; la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux
+&eacute;l&eacute;ments de maladie, v&eacute;ritables nids &agrave;
+miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement
+proscrits : les tapis et les papiers peints. Les parquets,
+artistement construits de bois pr&eacute;cieux assembl&eacute;s en
+mosa&iuml;ques par d'habiles &eacute;b&eacute;nistes, auraient tout
+&agrave; perdre &agrave; se cacher sous des lainages d'une
+propret&eacute; douteuse. Quant aux murs, rev&ecirc;tus de briques
+vernies, ils pr&eacute;sentent aux yeux l'&eacute;clat et la
+vari&eacute;t&eacute; des appartements int&eacute;rieurs de
+Pomp&eacute;i, avec un luxe de couleurs et de dur&eacute;e que le
+papier peint, charg&eacute; de ses mille poisons subtils, n'a
+jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces et les
+vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un germe
+morbide ne peut s'y mettre en embuscade.</p>
+
+<p>« 9&deg; Chaque chambre &agrave; coucher est distincte
+du cabinet de toilette. On ne saurait trop recommander de faire de
+cette pi&egrave;ce, o&ugrave; se passe un tiers de la vie, la plus
+vaste, la plus a&eacute;r&eacute;e et en m&ecirc;me temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit
+en fer, muni d'un sommier &agrave; jours et d'un matelas de laine
+fr&eacute;quemment battu, sont les seuls meubles
+n&eacute;cessaires. Les &eacute;dredons, couvre-pieds piqu&eacute;s
+et autres, alli&eacute;s puissants des maladies &eacute;pid&eacute;miques,
+en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine,
+l&eacute;g&egrave;res et chaudes, faciles &agrave; blanchir,
+suffisent amplement &agrave; les remplacer. Sans proscrire
+formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du
+moins de les choisir parmi les &eacute;toffes susceptibles de
+fr&eacute;quents lavages.</p>
+
+<p>« 10&deg; Chaque pi&egrave;ce a sa chemin&eacute;e
+chauff&eacute;e, selon les go&ucirc;ts, au feu de bois ou de
+houille, mais &agrave; toute chemin&eacute;e correspond une bouche
+d'appel d'air ext&eacute;rieur. Quant &agrave; la fum&eacute;e, au
+lieu d'&ecirc;tre expuls&eacute;e par les toits, elle s'engage
+&agrave; travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des
+fourneaux sp&eacute;ciaux, &eacute;tablis, aux frais de la ville,
+en arri&egrave;re des maisons, &agrave; raison d'un fourneau pour
+deux cents habitants. L&agrave;, elle est d&eacute;pouill&eacute;e
+des particules de carbone qu'elle emporte, et
+d&eacute;charg&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat incolore, &agrave;
+une hauteur de trente-cinq m&egrave;tres, dans
+l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>« Telles sont les dix r&egrave;gles fixes,
+impos&eacute;es pour la construction de chaque habitation
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>« Les dispositions g&eacute;n&eacute;rales ne sont pas
+moins soigneusement &eacute;tudi&eacute;es.</p>
+
+<p>« Et d'abord le plan de la ville est essentiellement
+simple et r&eacute;gulier, de mani&egrave;re &agrave; pouvoir se
+pr&ecirc;ter &agrave; tous les d&eacute;veloppements. Les rues,
+crois&eacute;es &agrave; angles droits, sont trac&eacute;es
+&agrave; distances &eacute;gales, de largeur uniforme,
+plant&eacute;es d'arbres et d&eacute;sign&eacute;es par des
+num&eacute;ros d'ordre.</p>
+
+<p>« De demi-kilom&egrave;tre en demi-kilom&egrave;tre, la
+rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et
+pr&eacute;sente sur un de ses c&ocirc;t&eacute;s une
+tranch&eacute;e &agrave; d&eacute;couvert pour les tramways et
+chemins de fer m&eacute;tropolitains. A tous les carrefours, un
+jardin public est r&eacute;serv&eacute; et orn&eacute; de belles
+copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les
+artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.</p>
+
+<p>« Toutes les industries et tous les commerces sont
+libres.</p>
+
+<p>« Pour obtenir le droit de r&eacute;sidence &agrave;
+France-Ville, il suffit, mais il est n&eacute;cessaire de donner de
+bonnes r&eacute;f&eacute;rences, d'&ecirc;tre apte &agrave; exercer
+une profession utile ou lib&eacute;rale, dans l'industrie, les
+sciences ou les arts, de s'engager &agrave; observer les lois de la
+ville. Les existences oisives n'y seraient pas
+tol&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>« Les &eacute;difices publics sont d&eacute;j&agrave; en
+grand nombre. Les plus importants sont la cath&eacute;drale, un
+certain nombre de chapelles, les mus&eacute;es, les
+biblioth&egrave;ques, les &eacute;coles et les gymnases,
+am&eacute;nag&eacute;s avec un luxe et une entente des convenances
+hygi&eacute;niques v&eacute;ritablement dignes d'une grande
+cit&eacute;.</p>
+
+<p>« Inutile de dire que les enfants sont astreints
+d&egrave;s l'&acirc;ge de quatre ans &agrave; suivre les exercices
+intellectuels et physiques, qui peuvent seuls d&eacute;velopper
+leurs forces c&eacute;r&eacute;brales et musculaires. On les
+habitue tous &agrave; une propret&eacute; si rigoureuse, qu'ils
+consid&egrave;rent une tache sur leurs simples habits comme un
+d&eacute;shonneur v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>« Cette question de la propret&eacute; individuelle et
+collective est du reste la pr&eacute;occupation capitale des
+fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse,
+d&eacute;truire et annuler aussit&ocirc;t qu'ils sont form&eacute;s
+les miasmes qui &eacute;manent constamment d'une
+agglom&eacute;ration humaine, telle est l'oeuvre principale du
+gouvernement central. A cet effet, les produits des &eacute;gouts
+sont centralis&eacute;s hors de la ville, trait&eacute;s par des
+proc&eacute;d&eacute;s qui en permettent la condensation et le
+transport quotidien dans les campagnes.</p>
+
+<p>« L'eau coule partout &agrave; flots. Les rues,
+pav&eacute;es de bois bitum&eacute;, et les trottoirs de pierre
+sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les
+march&eacute;s alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines s&eacute;v&egrave;res sont
+appliqu&eacute;es aux n&eacute;gociants qui osent sp&eacute;culer
+sur la sant&eacute; publique. Un marchand qui vend un oeuf
+g&acirc;t&eacute;, une viande avari&eacute;e, un litre de lait
+sophistiqu&eacute;, est tout simplement trait&eacute; comme un
+empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si
+n&eacute;cessaire et si d&eacute;licate, est confi&eacute;e
+&agrave; des hommes exp&eacute;riment&eacute;s, &agrave; de
+v&eacute;ritables sp&eacute;cialistes, &eacute;lev&eacute;s
+&agrave; cet effet dans les &eacute;coles normales.</p>
+
+<p>« Leur juridiction s'&eacute;tend jusqu'aux
+blanchisseries m&ecirc;mes, toutes &eacute;tablies sur un grand
+pied, pourvues de machines &agrave; vapeur, de s&eacute;choirs
+artificiels et surtout de chambres d&eacute;sinfectantes. Aucun
+linge de corps ne revient &agrave; son propri&eacute;taire sans
+avoir &eacute;t&eacute; v&eacute;ritablement blanchi &agrave; fond,
+et un soin sp&eacute;cial est pris de ne jamais r&eacute;unir les
+envois de deux familles distinctes. Cette simple pr&eacute;caution
+est d'un effet incalculable.</p>
+
+<p>« Les h&ocirc;pitaux sont peu nombreux, car le
+syst&egrave;me de l'assistance &agrave; domicile est
+g&eacute;n&eacute;ral, et ils sont r&eacute;serv&eacute;s aux
+&eacute;trangers sans asile et &agrave; quelques cas exceptionnels.
+Il est &agrave; peine besoin d'ajouter que l'id&eacute;e de faire
+d'un h&ocirc;pital un &eacute;difice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un m&ecirc;me foyer d'infection sept &agrave;
+huit cents malades, n'a pu entrer dans la t&ecirc;te d'un fondateur
+de la cit&eacute; mod&egrave;le. Loin de chercher, par une
+&eacute;trange aberration, &agrave; r&eacute;unir
+syst&eacute;matiquement plusieurs patients, on ne pense au
+contraire qu'&agrave; les isoler. C'est leur int&eacute;r&ecirc;t
+particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison,
+m&ecirc;me, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les h&ocirc;pitaux ne sont que des
+constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation
+temporaire de quelques cas pressants.</p>
+
+<p>« Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver --
+chacun ayant sa chambre particuli&egrave;re --, centralis&eacute;s
+dans ces baraques l&eacute;g&egrave;res, faites de bois de sapin,
+et qu'on br&ucirc;le r&eacute;guli&egrave;rement tous les ans pour
+les renouveler. Ces ambulances, fabriqu&eacute;es de toutes
+pi&egrave;ces sur un mod&egrave;le sp&eacute;cial, ont d'ailleurs
+l'avantage de pouvoir &ecirc;tre transport&eacute;es &agrave;
+volont&eacute; sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins,
+et multipli&eacute;es autant qu'il est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>« Une innovation ing&eacute;nieuse, rattach&eacute;e
+&agrave; ce service, est celle d'un corps de gardes-malades
+&eacute;prouv&eacute;es, dress&eacute;es sp&eacute;cialement
+&agrave; ce m&eacute;tier tout sp&eacute;cial, et tenues par
+l'administration centrale &agrave; la disposition du public. Ces
+femmes, choisies avec discernement, sont pour les m&eacute;decins
+les auxiliaires les plus pr&eacute;cieux et les plus
+d&eacute;vou&eacute;s. Elles apportent au sein des familles les
+connaissances pratiques si n&eacute;cessaires et si souvent
+absentes au moment du danger, et elles ont pour mission
+d'emp&ecirc;cher la propagation de la maladie en m&ecirc;me temps
+qu'elles soignent le malade.</p>
+
+<p>« On ne finirait pas si l'on voulait
+&eacute;num&eacute;rer tous les perfectionnements
+hygi&eacute;niques que les fondateurs de la ville nouvelle ont
+inaugur&eacute;s. Chaque citoyen re&ccedil;oit &agrave; son
+arriv&eacute;e une petite brochure, o&ugrave; les principes les
+plus importants d'une vie r&eacute;gl&eacute;e selon la science
+sont expos&eacute;s dans un langage simple et clair.</p>
+
+<p>« Il y voit que l'&eacute;quilibre parfait de toutes ses
+fonctions est une des n&eacute;cessit&eacute;s de la sant&eacute; ;
+que le travail et le repos sont &eacute;galement indispensables
+&agrave; ses organes ; que la fatigue est n&eacute;cessaire
+&agrave; son cerveau comme &agrave; ses muscles ; que les neuf
+dixi&egrave;mes des maladies sont dues &agrave; la contagion
+transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa
+demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter
+l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps,
+accomplir consciencieusement tous les jours une t&acirc;che
+fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des l&eacute;gumes sains et simplement pr&eacute;par&eacute;s,
+dormir r&eacute;guli&egrave;rement sept &agrave; huit heures par
+nuit, tel est l'ABC de la sant&eacute;.</p>
+
+<p>« Partis des premiers principes pos&eacute;s par les
+fondateurs, nous en sommes venus insensiblement &agrave; parler de
+cette cit&eacute; singuli&egrave;re comme d'une ville
+achev&eacute;e. C'est qu'en effet, les premi&egrave;res maisons une
+fois b&acirc;ties, les autres sont sorties de terre comme par
+enchantement. Il faut avoir visit&eacute; le Far West pour se
+rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore d&eacute;sert
+au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait
+d&eacute;j&agrave; six mille maisons en 1873. Il en
+poss&eacute;dait neuf mille et tous ses &eacute;difices au complet
+en 1874.</p>
+
+<p>« Il faut dire que la sp&eacute;culation a eu sa part
+dans ce succ&egrave;s inou&iuml;. Construites en grand sur des
+terrains immenses et sans valeur au d&eacute;but, les maisons
+&eacute;taient livr&eacute;es &agrave; des prix tr&egrave;s
+mod&eacute;r&eacute;s et lou&eacute;es &agrave; des conditions
+tr&egrave;s modestes. L'absence de tout octroi,
+l'ind&eacute;pendance politique de ce petit territoire
+isol&eacute;, l'attrait de la nouveaut&eacute;, la douceur du
+climat ont contribu&eacute; &agrave; appeler l'&eacute;migration. A
+l'heure qu'il est, France-Ville compte pr&egrave;s de cent mille
+habitants.</p>
+
+<p>« Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous
+int&eacute;resser, c'est que l'exp&eacute;rience sanitaire est des
+plus concluantes. Tandis que la mortalit&eacute; annuelle, dans les
+villes les plus favoris&eacute;es de la vieille Europe ou du
+Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de
+trois pour cent, &agrave; France-Ville la moyenne de ces cinq
+derni&egrave;res ann&eacute;es n'est que de un et demi. Encore ce
+chiffre est-il grossi par une petite &eacute;pid&eacute;mie de
+fi&egrave;vre palud&eacute;enne qui a signal&eacute; la
+premi&egrave;re campagne. Celui de l'an dernier, pris
+s&eacute;par&eacute;ment, n'est que de un et quart. Circonstance
+plus importante encore : &agrave; quelques exceptions pr&egrave;s,
+toutes les morts actuellement enregistr&eacute;es ont
+&eacute;t&eacute; dues &agrave; des affections sp&eacute;cifiques
+et la plupart h&eacute;r&eacute;ditaires. Les maladies
+accidentelles ont &eacute;t&eacute; &agrave; la fois infiniment
+plus rares, plus limit&eacute;es et moins dangereuses que dans
+aucun autre milieu. Quant aux &eacute;pid&eacute;mies proprement
+dites, on n'en a point vu.</p>
+
+<p>« Les d&eacute;veloppements de cette tentative seront
+int&eacute;ressants &agrave; suivre. Il sera curieux, notamment, de
+rechercher si l'influence d'un r&eacute;gime aussi scientifique sur
+toute la dur&eacute;e d'une g&eacute;n&eacute;ration, &agrave; plus
+forte raison de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, ne pourrait
+pas amortir les pr&eacute;dispositions morbides
+h&eacute;r&eacute;ditaires.</p>
+
+<p>« "Il n'est assur&eacute;ment pas outrecuidant de
+l'esp&eacute;rer, a &eacute;crit un des fondateurs de cette
+&eacute;tonnante agglom&eacute;ration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du r&eacute;sultat ! Les hommes vivant
+jusqu'&agrave; quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que
+de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes !
+"</p>
+
+<p>« Un tel r&ecirc;ve a de quoi s&eacute;duire !</p>
+
+<p>« S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre
+opinion sinc&egrave;re, nous n'avons qu'une foi m&eacute;diocre
+dans le succ&egrave;s d&eacute;finitif de l'exp&eacute;rience. Nous
+y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est
+de se trouver aux mains d'un comit&eacute; o&ugrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment latin domine et dont
+l'&eacute;l&eacute;ment germanique a &eacute;t&eacute;
+syst&eacute;matiquement exclu. C'est l&agrave; un f&acirc;cheux
+sympt&ocirc;me. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait
+de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+d&eacute;finitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu
+d&eacute;blayer le terrain, &eacute;lucider quelques points
+sp&eacute;ciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de
+l'Am&eacute;rique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons
+s'&eacute;lever un jour la vraie cit&eacute; mod&egrave;le.
+»</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XI">XI &#160;&#160;&#160;&#160;UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</h2>
+</div>
+<p>Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant
+fix&eacute; par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville
+--, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore
+de l'effroyable danger qui les mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sept heures du soir.</p>
+
+<p>Cach&eacute;e dans d'&eacute;pais massifs de lauriers-roses et
+de tamarins, la cit&eacute; s'allongeait gracieusement au pied des
+Cascade-Mounts et pr&eacute;sentait ses quais de marbre aux vagues
+courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les
+rues, arros&eacute;es avec soin, rafra&icirc;chies par la brise,
+offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus
+anim&eacute;. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient
+doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres,
+rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes &agrave; la fois leurs
+parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur
+blancheur. L'air &eacute;tait ti&egrave;de, le ciel bleu comme la
+mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.</p>
+
+<p>Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de l'air de sant&eacute; des habitants, de
+l'activit&eacute; qui r&eacute;gnait dans les rues. On fermait
+justement les acad&eacute;mies de peinture, de musique, de
+sculpture, la biblioth&egrave;que, qui &eacute;taient
+r&eacute;unies dans le m&ecirc;me quartier et o&ugrave;
+d'excellents cours publics &eacute;taient organis&eacute;s par
+sections peu nombreuses, -- ce qui permettait &agrave; chaque
+&eacute;l&egrave;ve de s'approprier &agrave; lui seul tout le fruit
+de la le&ccedil;on. La foule, sortant de ces &eacute;tablissements,
+occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais
+aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre.
+L'aspect g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait tout de calme et de
+satisfaction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait non au centre de la ville, mais sur le bord du
+Pacifique que la famille Sarrasin avait b&acirc;ti sa demeure.
+L&agrave;, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des
+premi&egrave;res --, le docteur &eacute;tait venu s'&eacute;tablir
+d&eacute;finitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.</p>
+
+<p>Octave, le millionnaire improvis&eacute;, avait voulu rester
+&agrave; Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de
+mentor.</p>
+
+<p>Les deux amis s'&eacute;taient presque perdus de vue depuis
+l'&eacute;poque o&ugrave; ils habitaient ensemble la rue du
+Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait &eacute;migr&eacute; avec
+sa femme et sa fille &agrave; la c&ocirc;te de l'Oregon, Octave
+&eacute;tait rest&eacute; ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me. Il avait
+bient&ocirc;t &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; fort loin de
+l'&eacute;cole, o&ugrave; son p&egrave;re avait voulu lui faire
+continuer ses &eacute;tudes, et il avait &eacute;chou&eacute; au
+dernier examen, d'o&ugrave; son ami &eacute;tait sorti avec le
+num&eacute;ro un.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Marcel avait &eacute;t&eacute; la boussole du
+pauvre Octave, incapable de se conduire lui-m&ecirc;me. Lorsque le
+jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu &agrave;
+peu par mener &agrave; Paris ce qu'on appelle la vie &agrave;
+grandes guides. Le mot &eacute;tait, dans le cas pr&eacute;sent,
+d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur
+le si&egrave;ge &eacute;lev&eacute; d'un &eacute;norme coach
+&agrave; quatre chevaux, perp&eacute;tuellement en voyage entre
+l'avenue Marigny, o&ugrave; il avait pris un appartement, et les
+divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui,
+trois mois plus t&ocirc;t, savait &agrave; peine rester en selle
+sur les chevaux de man&egrave;ge qu'il louait &agrave; l'heure,
+&eacute;tait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profond&eacute;ment vers&eacute;s dans les myst&egrave;res de
+l'hippologie. Son &eacute;rudition &eacute;tait emprunt&eacute;e
+&agrave; un groom anglais qu'il avait attach&eacute; &agrave; son
+service et qui le dominait enti&egrave;rement par l'&eacute;tendue
+de ses connaissances sp&eacute;ciales.</p>
+
+<p>Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matin&eacute;es. Ses soir&eacute;es appartenaient aux petits
+th&eacute;&acirc;tres et aux salons d'un cercle, tout flambant
+neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et
+qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait
+&agrave; son argent un hommage que ses seuls m&eacute;rites
+n'avaient pas rencontr&eacute; ailleurs. Ce monde lui paraissait
+l'id&eacute;al de la distinction. Chose particuli&egrave;re, la
+liste, somptueusement encadr&eacute;e, qui figurait dans le salon
+d'attente, ne portait gu&egrave;re que des noms &eacute;trangers.
+Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en
+les &eacute;num&eacute;rant, dans l'antichambre d'un coll&egrave;ge
+h&eacute;raldique. Mais, si l'on p&eacute;n&eacute;trait plus
+avant, on pensait plut&ocirc;t se trouver dans une exposition
+vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux
+des deux mondes semblaient s'&ecirc;tre donn&eacute; rendez-vous
+l&agrave;. Sup&eacute;rieurement habill&eacute;s, du reste, ces
+personnages cosmopolites, quoiqu'un go&ucirc;t marqu&eacute; pour
+les &eacute;toffes blanch&acirc;tres r&eacute;v&eacute;l&acirc;t
+l'&eacute;ternelle aspiration des races jaune ou noire vers la
+couleur des « faces p&acirc;les ».</p>
+
+<p>Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces
+bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait
+ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivr&eacute; de cet
+encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait
+r&eacute;guli&egrave;rement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-&ecirc;tre certains membres du club, en leur
+qualit&eacute; d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits &agrave;
+l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum. En tout cas, ils savaient
+l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais
+continu.</p>
+
+<p>Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave
+&agrave; Marcel Bruckmann s'&eacute;taient vite
+rel&acirc;ch&eacute;s. A peine, de loin en loin, les deux camarades
+&eacute;changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'&acirc;pre travailleur, uniquement occup&eacute;
+d'amener son intelligence &agrave; un degr&eacute; sup&eacute;rieur
+de culture et de force, et le joli gar&ccedil;on, tout
+gonfl&eacute; de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de
+club et d'&eacute;curie ?</p>
+
+<p>On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le m&ecirc;me terrain
+ind&eacute;pendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du
+Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de
+dissip&eacute;. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et,
+un beau jour, apr&egrave;s quelques millions d&eacute;vor&eacute;s,
+il rejoignit son p&egrave;re, -- ce qui le sauva d'une ruine
+mena&ccedil;ante, encore plus morale que physique. A cette
+&eacute;poque, il demeurait donc &agrave; France-Ville dans la
+maison du docteur.</p>
+
+<p>Sa soeur Jeanne, &agrave; en juger du moins par l'apparence,
+&eacute;tait alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans,
+&agrave; laquelle son s&eacute;jour de quatre ann&eacute;es dans sa
+nouvelle patrie avait donn&eacute; toutes les qualit&eacute;s
+am&eacute;ricaines, ajout&eacute;es &agrave; toutes les
+gr&acirc;ces fran&ccedil;aises. Sa m&egrave;re disait parfois
+qu'elle n'avait jamais soup&ccedil;onn&eacute;, avant de l'avoir
+pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimit&eacute;
+absolue.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant
+prodigue, son dauphin, le fils a&icirc;n&eacute; de ses
+esp&eacute;rances, elle &eacute;tait aussi compl&egrave;tement
+heureuse qu'on peut l'&ecirc;tre ici-bas, car elle s'associait
+&agrave; tout le bien que son mari pouvait faire et faisait,
+gr&acirc;ce &agrave; son immense fortune.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, le docteur Sarrasin avait re&ccedil;u,
+&agrave; sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel
+Hendon, un vieux d&eacute;bris de la guerre de S&eacute;cession,
+qui avait laiss&eacute; un bras &agrave; Pittsburgh et une oreille
+&agrave; Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout
+comme un autre &agrave; la table d'&eacute;checs ; puis M. Lentz,
+directeur g&eacute;n&eacute;ral de l'enseignement dans la nouvelle
+cit&eacute;.</p>
+
+<p>La conversation roulait sur les projets de l'administration de
+la ville, sur les r&eacute;sultats d&eacute;j&agrave; obtenus dans
+les &eacute;tablissements publics de toute nature, institutions,
+h&ocirc;pitaux, caisses de secours mutuel.</p>
+
+<p>M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel
+l'enseignement religieux n'&eacute;tait pas oubli&eacute;, avait
+fond&eacute; plusieurs &eacute;coles primaires o&ugrave; les soins
+du ma&icirc;tre tendaient &agrave; d&eacute;velopper l'esprit de
+l'enfant en le soumettant &agrave; une gymnastique intellectuelle,
+calcul&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; suivre
+l'&eacute;volution naturelle de ses facult&eacute;s. On lui
+apprenait &agrave; aimer une science avant de s'en bourrer,
+&eacute;vitant ce savoir qui, dit Montaigne, « nage en la
+superficie de la cervelle », ne p&eacute;n&egrave;tre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien pr&eacute;par&eacute;e saurait, elle-m&ecirc;me,
+choisir sa route et la suivre avec fruit.</p>
+
+<p>Les soins d'hygi&egrave;ne &eacute;taient au premier rang dans
+une &eacute;ducation si bien ordonn&eacute;e. C'est que l'homme,
+corps et esprit, doit &ecirc;tre &eacute;galement assur&eacute; de
+ces deux serviteurs ; si l'un fait d&eacute;faut, il en souffre, et
+l'esprit &agrave; lui seul succomberait bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, France-Ville avait atteint le plus haut
+degr&eacute; de prosp&eacute;rit&eacute;, non seulement
+mat&eacute;rielle, mais intellectuelle. L&agrave;, dans des
+congr&egrave;s, se r&eacute;unissaient les plus illustres savants
+des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens,
+attir&eacute;s par la r&eacute;putation de cette cit&eacute;, y
+affluaient. Sous ces ma&icirc;tres &eacute;tudiaient de jeunes
+Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la
+terre am&eacute;ricaine. Il &eacute;tait donc permis de
+pr&eacute;voir que cette nouvelle Ath&egrave;nes, fran&ccedil;aise
+d'origine, deviendrait avant peu la premi&egrave;re des
+cit&eacute;s.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que l'&eacute;ducation militaire des
+&eacute;l&egrave;ves se faisait dans les Lyc&eacute;es
+concurremment avec l'&eacute;ducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les
+premiers &eacute;l&eacute;ments de strat&eacute;gie et de
+tactique.</p>
+
+<p>Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre,
+d&eacute;clara-t-il qu'il &eacute;tait enchant&eacute; de toutes
+ses recrues.</p>
+
+<p>« Elles sont, dit-il, d&eacute;j&agrave;
+accoutum&eacute;es aux marches forc&eacute;es, &agrave; la fatigue,
+&agrave; tous les exercices du corps. Notre arm&eacute;e se compose
+de tous les citoyens, et tous, le jour o&ugrave; il le faudra, se
+trouveront soldats aguerris et disciplin&eacute;s. »</p>
+
+<p>France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les
+Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les
+obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions
+d'int&eacute;r&ecirc;t, que le docteur et ses amis n'avaient pas
+perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne
+voulaient compter que sur eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; la fin du d&icirc;ner ; le dessert
+venait d'&ecirc;tre enlev&eacute;, et, selon l'habitude
+anglo-saxonne qui avait pr&eacute;valu, les dames venaient de
+quitter la table.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz
+continuaient la conversation commenc&eacute;e, et entamaient les
+plus hautes questions d'&eacute;conomie politique, lorsqu'un
+domestique entra et remit au docteur son journal.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le <i>New York Herald</i>. Cette honorable
+feuille s'&eacute;tait toujours montr&eacute;e extr&ecirc;mement
+favorable &agrave; la fondation puis au d&eacute;veloppement de
+France-Ville, et les notables de la cit&eacute; avaient l'habitude
+de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion
+publique aux Etats-Unis &agrave; leur &eacute;gard. Cette
+agglom&eacute;ration de gens heureux, libres, ind&eacute;pendants,
+sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si
+les Francevillais avaient en Am&eacute;rique des partisans pour les
+d&eacute;fendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En
+tout cas, le <i>New York Herald</i> &eacute;tait pour eux, et il ne
+cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait
+d&eacute;chir&eacute; la bande du journal et jet&eacute;
+machinalement les yeux sur le premier article.</p>
+
+<p>Quelle fut donc sa stup&eacute;faction &agrave; la lecture des
+quelques lignes suivantes, qu'il lut &agrave; voix basse d'abord,
+&agrave; voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la
+plus profonde indignation de ses amis :</p>
+
+<p>« <i>New York, 8 septembre.</i> -- Un violent attentat
+contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous
+apprenons de source certaine que de formidables armements se font
+&agrave; Stahlstadt dans le but d'attaquer et de d&eacute;truire
+France-Ville, la cit&eacute; d'origine fran&ccedil;aise. Nous ne
+savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette
+lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous d&eacute;non&ccedil;ons aux honn&ecirc;tes gens cet
+odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure
+pour se mettre en &eacute;tat de d&eacute;fense... etc.
+»</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XII">XII &#160;&#160;&#160;&#160;LE CONSEIL</h2></div>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier
+pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il &eacute;tait
+venu &eacute;lever cit&eacute; contre cit&eacute;. Mais de
+l&agrave; &agrave; se ruer sur une ville paisible, &agrave; la
+d&eacute;truire par un coup de force, on devait croire qu'il y
+avait loin. Cependant, l'article du <i>New York Herald</i>
+&eacute;tait positif. Les correspondants de ce puissant journal
+avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les desseins de Herr Schultze,
+et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure &agrave;
+perdre !</p>
+
+<p>Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les
+&acirc;mes honn&ecirc;tes, il se refusait aussi longtemps qu'il le
+pouvait &agrave; croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on
+p&ucirc;t pousser la perversit&eacute; jusqu'&agrave; vouloir
+d&eacute;truire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une
+cit&eacute; qui &eacute;tait en quelque sorte la
+propri&eacute;t&eacute; commune de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>« Pensez donc que notre moyenne de mortalit&eacute; ne
+sera pas cette ann&eacute;e de un et quart pour cent !
+s'&eacute;cria-t-il na&iuml;vement, que nous n'avons pas un
+gar&ccedil;on de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas
+commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville !
+Et des barbares viendraient an&eacute;antir &agrave; son
+d&eacute;but une exp&eacute;rience si heureuse ! Non ! Je ne peux
+pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, f&ucirc;t-il cent fois
+germain, en soit capable ! »</p>
+
+<p>Il fallut bien, cependant, se rendre aux t&eacute;moignages d'un
+journal tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'oeuvre du docteur et
+aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement pass&eacute;, le
+docteur Sarrasin, redevenu ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me,
+s'adressa &agrave; ses amis :</p>
+
+<p>« Messieurs, leur dit-il, vous &ecirc;tes membres du
+Conseil civique, et il vous appartient comme &agrave; moi de
+prendre toutes les mesures n&eacute;cessaires pour le salut de la
+ville. Qu'avons nous &agrave; faire tout d'abord ?</p>
+
+<p>-- Y a-t-il possibilit&eacute; d'arrangement ? dit M. Lentz.
+Peut-on honorablement &eacute;viter la guerre ?</p>
+
+<p>-- C'est impossible, r&eacute;pliqua Octave. Il est
+&eacute;vident que Herr Schultze la veut &agrave; tout prix. Sa
+haine ne transigera pas !</p>
+
+<p>-- Soit ! s'&eacute;cria le docteur. On s'arrangera pour
+&ecirc;tre en mesure de lui r&eacute;pondre. Pensez-vous, colonel,
+qu'il y ait un moyen de r&eacute;sister aux canons de Stahlstadt
+?</p>
+
+<p>-- Toute force humaine peut &ecirc;tre efficacement combattue
+par une autre force humaine, r&eacute;pondit le colonel Hendon,
+mais il ne faut pas songer &agrave; nous d&eacute;fendre par les
+m&ecirc;mes moyens et les m&ecirc;mes armes dont Herr Schultze se
+servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre
+capables de lutter avec les siens exigerait un temps tr&egrave;s
+long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous r&eacute;ussirions
+&agrave; les fabriquer, puisque les ateliers sp&eacute;ciaux nous
+manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : emp&ecirc;cher
+l'ennemi d'arriver jusqu'&agrave; nous, et rendre l'investissement
+impossible.</p>
+
+<p>-- Je vais imm&eacute;diatement convoquer le Conseil »,
+dit le docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Le docteur pr&eacute;c&eacute;da ses h&ocirc;tes dans son
+cabinet de travail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pi&egrave;ce simplement meubl&eacute;e, dont
+trois c&ocirc;t&eacute;s &eacute;taient couverts par des rayons
+charg&eacute;s de livres, tandis que le quatri&egrave;me
+pr&eacute;sentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets
+d'art, une rang&eacute;e de pavillons num&eacute;rot&eacute;s,
+pareils &agrave; des cornets acoustiques.</p>
+
+<p>« Gr&acirc;ce au t&eacute;l&eacute;phone, dit-il, nous
+pouvons tenir conseil &agrave; France-Ville en restant chacun chez
+soi. »</p>
+
+<p>Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua
+instantan&eacute;ment son appel au logis de tous les membres du
+Conseil. En moins de trois minutes, le mot « pr&eacute;sent
+! » apport&eacute; successivement par chaque fil de
+communication, annon&ccedil;a que le Conseil &eacute;tait en
+s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Le docteur se pla&ccedil;a alors devant le pavillon de son
+appareil exp&eacute;diteur, agita une sonnette et dit :</p>
+
+<p>« La s&eacute;ance est ouverte... La parole est &agrave;
+mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique
+une communication de la plus haute gravit&eacute;. »</p>
+
+<p>Le colonel se pla&ccedil;a &agrave; son tour devant le
+t&eacute;l&eacute;phone, et, apr&egrave;s avoir lu l'article du New
+York Herald, il demanda que les premi&egrave;res mesures fussent
+imm&eacute;diatement prises.</p>
+
+<p>A peine avait-il conclu que le num&eacute;ro 6 lui posa une
+question :</p>
+
+<p>« Le colonel croyait-il la d&eacute;fense possible, au
+cas o&ugrave; les moyens sur lesquels il comptait pour
+emp&ecirc;cher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas r&eacute;ussi ?
+»</p>
+
+<p>Le colonel Hendon r&eacute;pondit affirmativement. La question
+et la r&eacute;ponse &eacute;taient parvenues instantan&eacute;ment
+&agrave; chaque membre invisible du Conseil comme les explications
+qui les avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es.</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 7 demanda combien de temps, &agrave; son
+estime, les Francevillais avaient pour se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>« Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme
+s'ils devaient &ecirc;tre attaqu&eacute;s avant quinze jours.</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 2 : « Faut-il attendre l'attaque ou
+croyez-vous pr&eacute;f&eacute;rable de la pr&eacute;venir ?</p>
+
+<p>-- Il faut tout faire pour la pr&eacute;venir, r&eacute;pondit
+le colonel, et, si nous sommes menac&eacute;s d'un
+d&eacute;barquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec
+nos torpilles. » Sur cette proposition, le docteur Sarrasin
+offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus
+distingu&eacute;s, ainsi que les officiers d'artillerie les plus
+exp&eacute;riment&eacute;s, et de leur confier le soin d'examiner
+les projets que le colonel Hendon avait &agrave; leur
+soumettre.</p>
+
+<p>Question du num&eacute;ro 1 :</p>
+
+<p>« Quelle est la somme n&eacute;cessaire pour commencer
+imm&eacute;diatement les travaux de d&eacute;fense ?</p>
+
+<p>-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze &agrave; vingt
+millions de dollars. »</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 4 : « Je propose de convoquer
+imm&eacute;diatement l'assembl&eacute;e pl&eacute;ni&egrave;re des
+citoyens. »</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident Sarrasin : « Je mets aux voix la
+proposition. »</p>
+
+<p>Deux coups de timbre, frapp&eacute;s dans chaque
+t&eacute;l&eacute;phone, annonc&egrave;rent qu'elle &eacute;tait
+adopt&eacute;e &agrave; l'unanimit&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait
+pas dur&eacute; dix- huit minutes et n'avait d&eacute;rang&eacute;
+personne.</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e populaire fut convoqu&eacute;e par un moyen
+aussi simple et presque aussi exp&eacute;ditif. A peine le docteur
+Sarrasin eut-il communiqu&eacute; le vote du Conseil &agrave;
+l'h&ocirc;tel de ville, toujours par l'interm&eacute;diaire de son
+t&eacute;l&eacute;phone, qu'un carillon &eacute;lectrique se mit en
+mouvement au sommet de chacune des colonnes plac&eacute;es dans les
+deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes
+&eacute;taient surmont&eacute;es de cadrans lumineux dont les
+aiguilles, mues par l'&eacute;lectricit&eacute;, s'&eacute;taient
+aussit&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute;es sur huit heures et demie, --
+heure de la convocation.</p>
+
+<p>Tous les habitants, avertis &agrave; la fois par cet appel
+bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure,
+s'empress&egrave;rent de sortir ou de lever la t&ecirc;te vers le
+cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les
+appelait &agrave; la halle municipale, ils s'empress&egrave;rent de
+s'y rendre.</p>
+
+<p>A l'heure dite, c'est-&agrave;-dire en moins de quarante-cinq
+minutes, l'assembl&eacute;e &eacute;tait au complet. Le docteur
+Sarrasin se trouvait d&eacute;j&agrave; &agrave; la place
+d'honneur, entour&eacute; de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui f&ucirc;t
+donn&eacute;e.</p>
+
+<p>La plupart des citoyens savaient d&eacute;j&agrave; la nouvelle
+qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil
+civique, automatiquement st&eacute;nographi&eacute;e par le
+t&eacute;l&eacute;phone de l'h&ocirc;tel de ville, avait
+&eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement envoy&eacute;e aux journaux,
+qui en avaient fait l'objet d'une &eacute;dition sp&eacute;ciale,
+placard&eacute;e sous forme d'affiches.</p>
+
+<p>La halle municipale &eacute;tait une immense nef &agrave; toit
+de verre, o&ugrave; l'air circulait librement, et dans laquelle la
+lumi&egrave;re tombait &agrave; flots d'un cordon de gaz qui
+dessinait les ar&ecirc;tes de la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>La foule &eacute;tait debout, calme, peu bruyante. Les visages
+&eacute;taient gais. La pl&eacute;nitude de la sant&eacute;,
+l'habitude d'une vie pleine et r&eacute;guli&egrave;re, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+&eacute;motion d&eacute;sordonn&eacute;e d'alarme ou de
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>A peine le pr&eacute;sident eut-il touch&eacute; la sonnette,
+&agrave; huit heures et demie pr&eacute;cises, qu'un silence
+profond s'&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Le colonel monta &agrave; la tribune.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans une langue sobre et forte, sans ornements
+inutiles et pr&eacute;tentions oratoires -- la langue des gens qui,
+sachant ce qu'ils disent, &eacute;noncent clairement les choses
+parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la
+haine inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e de Herr Schultze contre la
+France, contre Sarrasin et son oeuvre, les pr&eacute;paratifs
+formidables qu'annon&ccedil;ait le New York Herald, destin&eacute;s
+&agrave; d&eacute;truire France-Ville et ses habitants.</p>
+
+<p>« C'&eacute;tait &agrave; eux de choisir le parti qu'ils
+croyaient le meilleur &agrave; prendre, poursuivit-il. Bien des
+gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-&ecirc;tre
+mieux c&eacute;der le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer
+de la patrie nouvelle. Mais le colonel &eacute;tait s&ucirc;r
+d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas
+d'&eacute;cho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su
+comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la
+cit&eacute; mod&egrave;le, les hommes qui avaient su en accepter
+les lois, &eacute;taient n&eacute;cessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Repr&eacute;sentants sinc&egrave;res et militants
+du progr&egrave;s, ils voudraient tout faire pour sauver cette
+ville incomparable, monument glorieux &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'art d'am&eacute;liorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+&eacute;tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils
+repr&eacute;sentaient. »</p>
+
+<p>Une immense salve d'applaudissements accueillit cette
+p&eacute;roraison.</p>
+
+<p>Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel
+Hendon.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la
+n&eacute;cessit&eacute; de constituer sans d&eacute;lai un Conseil
+de d&eacute;fense, charg&eacute; de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux
+op&eacute;rations militaires, la proposition fut
+adopt&eacute;e.</p>
+
+<p>S&eacute;ance tenante, un membre du Conseil civique
+sugg&eacute;ra la convenance de voter un cr&eacute;dit provisoire
+de cinq millions de dollars, destin&eacute;s aux premiers travaux.
+Toutes les mains se lev&egrave;rent pour ratifier la mesure.</p>
+
+<p>A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting &eacute;tait
+termin&eacute;, et les habitants de France-Ville, s'&eacute;tant
+donn&eacute; des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident
+inattendu se produisit.</p>
+
+<p>La tribune, libre depuis un instant, venait d'&ecirc;tre
+occup&eacute;e par un inconnu de l'aspect le plus
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Cet homme avait surgi l&agrave; comme par magie. Sa figure
+&eacute;nergique portait les marques d'une surexcitation
+effroyable, mais son attitude &eacute;tait calme et r&eacute;solue.
+Ses v&ecirc;tements &agrave; demi coll&eacute;s &agrave; son corps
+et encore souill&eacute;s de vase, son front ensanglant&eacute;,
+disaient qu'il venait de passer par de terribles
+&eacute;preuves.</p>
+
+<p>A sa vue, tous s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s. D'un geste
+imp&eacute;rieux, l'inconnu avait command&eacute; &agrave; tous
+l'immobilit&eacute; et le silence.</p>
+
+<p>Qui &eacute;tait-il ? D'o&ugrave; venait-il ? Personne, pas
+m&ecirc;me le docteur Sarrasin, ne songea &agrave; le lui
+demander.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on fut bient&ocirc;t fix&eacute; sur sa
+personnalit&eacute;.</p>
+
+<p>« Je viens de m'&eacute;chapper de Stahlstadt, dit-il.
+Herr Schultze m'avait condamn&eacute; &agrave; mort. Dieu a permis
+que j'arrivasse jusqu'&agrave; vous assez &agrave; temps pour
+tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde
+ici. Mon v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre, le docteur
+Sarrasin, pourra vous dire, je l'esp&egrave;re qu'en d&eacute;pit
+de l'apparence qui me rend m&eacute;connaissable m&ecirc;me pour
+lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !</p>
+
+<p>- Marcel ! » s'&eacute;taient &eacute;cri&eacute;s
+&agrave; la fois le docteur et Octave.</p>
+
+<p>Tous deux allaient se pr&eacute;cipiter vers lui...</p>
+
+<p>Un nouveau geste les arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv&eacute;.
+Apr&egrave;s qu'il eut forc&eacute; la grille du canal, au moment
+o&ugrave; il tombait presque asphyxi&eacute;, le courant l'avait
+entra&icirc;n&eacute; comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte m&ecirc;me de Stahlstadt, et, deux
+minutes apr&egrave;s, Marcel &eacute;tait jet&eacute; au-dehors,
+sur la berge de la rivi&egrave;re, libre enfin, s'il revenait
+&agrave; la vie !</p>
+
+<p>Pendant de longues heures, le courageux jeune homme &eacute;tait
+rest&eacute; &eacute;tendu sans mouvement, au milieu de cette
+sombre nuit, dans cette campagne d&eacute;serte, loin de tout
+secours.</p>
+
+<p>Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il
+s'&eacute;tait alors souvenu !... Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, il
+&eacute;tait donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il
+n'&eacute;tait plus prisonnier. Toute sa pens&eacute;e se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !</p>
+
+<p>« Eux ! eux ! » s'&eacute;cria-t-il alors.</p>
+
+<p>Par un supr&ecirc;me effort, Marcel parvint &agrave; se remettre
+sur pied.</p>
+
+<p>Dix lieues le s&eacute;paraient de France-Ville, dix lieues
+&agrave; faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, &agrave;
+travers cette campagne qui &eacute;tait comme abandonn&eacute;e
+autour de la farouche Cit&eacute; de l'Acier. Ces dix lieues, il
+les franchit sans prendre un instant de repos, et, &agrave; dix
+heures et quart, il arrivait aux premi&egrave;res maisons de la
+cit&eacute; du docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il
+comprit que les habitants &eacute;taient pr&eacute;venus du danger
+qui les mena&ccedil;ait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient
+ni combien ce danger &eacute;tait imm&eacute;diat, ni surtout de
+quelle &eacute;trange nature il pouvait &ecirc;tre.</p>
+
+<p>La catastrophe pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e par Herr Schultze
+devait se produire ce soir-l&agrave;, &agrave; onze heures
+quarante-cinq... Il &eacute;tait dix heures un quart.</p>
+
+<p>Un dernier effort restait &agrave; faire. Marcel traversa la
+ville tout d'un &eacute;lan, et, &agrave; dix heures vingt-cinq
+minutes, au moment o&ugrave; l'assembl&eacute;e allait se retirer,
+il escaladait la tribune.</p>
+
+<p>« Ce n'est pas dans un mois, mes amis,
+s'&eacute;cria-t-il, ni m&ecirc;me dans huit jours, que le premier
+danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans
+pr&eacute;c&eacute;dent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte &agrave; dix
+lieues, est, &agrave; l'heure o&ugrave; je parle, braqu&eacute;
+contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent
+donc un abri au fond des caves qui pr&eacute;sentent quelques
+garanties de solidit&eacute;, ou qu'ils sortent de la ville
+&agrave; l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que
+les hommes valides se pr&eacute;parent pour combattre le feu par
+tous les moyens possibles ! Le feu, voil&agrave; pour le moment
+votre seul ennemi ! Ni arm&eacute;es ni soldats ne marchent encore
+contre vous. L'adversaire qui vous menace a d&eacute;daign&eacute;
+les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un
+homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+r&eacute;alisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la
+premi&egrave;re fois tromp&eacute;, c'est sur cent points &agrave;
+la fois que l'incendie va se d&eacute;clarer subitement dans
+France-Ville ! C'est sur cent points diff&eacute;rents qu'il
+s'agira de faire tout &agrave; l'heure face aux flammes ! Quoi
+qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut
+sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments
+qu'on ne pourra pr&eacute;server, d&ucirc;t m&ecirc;me la ville
+enti&egrave;re &ecirc;tre d&eacute;truite, l'or et le temps
+pourront les reb&acirc;tir ! »</p>
+
+<p>En Europe, on e&ucirc;t pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est
+pas en Am&eacute;rique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la
+science, m&ecirc;me les plus inattendus. On &eacute;couta le jeune
+ing&eacute;nieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le
+crut.</p>
+
+<p>La foule, subjugu&eacute;e plus encore par l'accent de l'orateur
+que par ses paroles, lui ob&eacute;it sans m&ecirc;me songer
+&agrave; les discuter. Le docteur r&eacute;pondait de Marcel
+Bruckmann. Cela suffisait.</p>
+
+<p>Des ordres furent imm&eacute;diatement donn&eacute;s, et des
+messagers partirent dans toutes les directions pour les
+r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur
+demeure, descendirent dans les caves, r&eacute;sign&eacute;s
+&agrave; subir les horreurs d'un bombardement ; les autres,
+&agrave; pied, &agrave; cheval, en voiture, gagn&egrave;rent la
+campagne et tourn&egrave;rent les premi&egrave;res rampes des
+Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute h&acirc;te, les hommes
+valides r&eacute;unissaient sur la grande place et sur quelques
+points indiqu&eacute;s par le docteur tout ce qui pouvait servir
+&agrave; combattre le feu, c'est-&agrave;-dire de l'eau, de la
+terre, du sable.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la salle des s&eacute;ances, la
+d&eacute;lib&eacute;ration continuait &agrave; l'&eacute;tat de
+dialogue.</p>
+
+<p>Mais il semblait alors que Marcel f&ucirc;t obs&eacute;d&eacute;
+par une id&eacute;e qui ne laissait place &agrave; aucune autre
+dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses l&egrave;vres
+murmuraient ces seuls mots :</p>
+
+<p>« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que
+ce Schultze maudit ait raison de nous par son ex&eacute;crable
+invention ?... »</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le
+geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon &agrave; la
+main, il tra&ccedil;a d'une main f&eacute;brile quelques chiffres
+sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu &agrave; peu
+son front s'&eacute;clairer, sa figure devenir rayonnante :</p>
+
+<p>« Ah ! mes amis ! s'&eacute;cria-t-il, mes amis ! Ou les
+chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va
+s'&eacute;vanouir comme un cauchemar devant l'&eacute;vidence d'un
+probl&egrave;me de balistique dont je cherchais en vain la solution
+! Herr Schultze s'est tromp&eacute; ! Le danger dont il nous menace
+n'est qu'un r&ecirc;ve ! Pour une fois, sa science est en
+d&eacute;faut ! Rien de ce qu'il a annonc&eacute; n'arrivera, ne
+peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de
+France-Ville sans y toucher, et, s'il reste &agrave; craindre
+quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! »</p>
+
+<p>Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !</p>
+
+<p>Mais alors, le jeune Alsacien exposa le r&eacute;sultat du
+calcul qu'il venait enfin de r&eacute;soudre. Sa voix nette et
+vibrante d&eacute;duisit sa d&eacute;monstration de fa&ccedil;on
+&agrave; la rendre lumineuse pour les ignorants eux-m&ecirc;mes.
+C'&eacute;tait la clart&eacute; succ&eacute;dant aux
+t&eacute;n&egrave;bres, le calme &agrave; l'angoisse. Non seulement
+le projectile ne toucherait pas &agrave; la cit&eacute; du docteur,
+mais il ne toucherait &agrave; « rien du tout ». Il
+&eacute;tait destin&eacute; &agrave; se perdre dans l'espace !</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos&eacute; des
+calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt
+vers le cadran lumineux de la salle :</p>
+
+<p>« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de
+Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes
+amis, ne regrettons aucune des pr&eacute;cautions prises et ne
+n&eacute;gligeons rien de ce qui peut d&eacute;jouer les inventions
+de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de
+nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de
+Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arr&ecirc;ter devant
+un &eacute;chec !</p>
+
+<p>- Venez ! » s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>Et tous le suivirent sur la grande place.</p>
+
+<p>Les trois minutes s'&eacute;coul&egrave;rent. Onze heures
+quarante-cinq sonn&egrave;rent &agrave; l'horloge !...</p>
+
+<p>Quatre secondes apr&egrave;s, une masse sombre passait dans les
+hauteurs du ciel, et, rapide comme la pens&eacute;e, se perdait
+bien au-del&agrave; de la ville avec un sifflement sinistre.</p>
+
+<p>« Bon voyage ! s'&eacute;cria Marcel, en &eacute;clatant
+de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a
+d&eacute;pass&eacute;, maintenant, les limites de
+l'atmosph&egrave;re, ne peut plus retomber sur le sol terrestre !
+»</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, une d&eacute;tonation se faisait
+entendre, comme un bruit sourd, qu'on e&ucirc;t cru sorti des
+entrailles de la terre !</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce
+bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile
+qui se d&eacute;pla&ccedil;ait avec une vitesse de cent cinquante
+lieues &agrave; la minute.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XIII">XIII &#160;&#160;&#160;&#160;MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</h2>
+</div>
+<p>« France-Ville, 14 septembre.</p>
+
+<p>« Il me para&icirc;t convenable d'informer le Roi de
+l'Acier que j'ai pass&eacute; fort heureusement, avant-hier soir,
+la fronti&egrave;re de ses possessions, pr&eacute;f&eacute;rant mon
+salut &agrave; celui du mod&egrave;le du canon Schultze.</p>
+
+<p>« En vous pr&eacute;sentant mes adieux, je manquerais
+&agrave; tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas
+conna&icirc;tre, &agrave; mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.</p>
+
+<p>« Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse.
+Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un
+ing&eacute;nieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant
+tout, je suis fran&ccedil;ais. Vous vous &ecirc;tes fait l'ennemi
+implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous
+nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+os&eacute;, j'ai tout fait pour les conna&icirc;tre ! Je ferai tout
+pour les d&eacute;jouer.</p>
+
+<p>« Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier
+coup n'a pas port&eacute;, que votre but, gr&acirc;ce &agrave;
+Dieu, n'a pas &eacute;t&eacute; atteint, et qu'il ne pouvait pas
+l'&ecirc;tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge
+de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal &agrave;
+personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais
+pressenti, et c'est aujourd'hui, &agrave; votre plus grande gloire,
+un fait acquis, que Herr Schultze a invent&eacute; un canon
+terrible... enti&egrave;rement inoffensif.</p>
+
+<p>« C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous
+avons vu votre obus trop perfectionn&eacute; passer hier soir,
+&agrave; onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes,
+au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant
+dans le vide, et il continuera &agrave; graviter ainsi
+jusqu'&agrave; la fin des si&egrave;cles. Un projectile,
+anim&eacute; d'une vitesse initiale vingt fois sup&eacute;rieure
+&agrave; la vitesse actuelle, soit dix mille m&egrave;tres &agrave;
+la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation,
+combin&eacute; avec l'attraction terrestre, en fait un mobile
+destin&eacute; &agrave; toujours circuler autour de notre
+globe.</p>
+
+<p>« Vous auriez d&ucirc; ne pas l'ignorer.</p>
+
+<p>« J'esp&egrave;re, en outre, que le canon de la Tour du
+Taureau est absolument d&eacute;t&eacute;rior&eacute; par ce
+premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille
+dollars, l'agr&eacute;ment d'avoir dot&eacute; le monde
+plan&eacute;taire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second
+satellite.</p>
+
+<p>« Marcel BRUCKMANN. »</p>
+
+<p>Un expr&egrave;s partit imm&eacute;diatement de France-Ville
+pour Stahlstadt. On pardonnera &agrave; Marcel de n'avoir pu se
+refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans
+d&eacute;lai cette lettre &agrave; Herr Schultze.</p>
+
+<p>Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux
+obus, anim&eacute; de cette vitesse et circulant au-del&agrave; de
+la couche atmosph&eacute;rique, ne tomberait plus sur la surface de
+la terre, -- raison aussi quant il esp&eacute;rait que, sous cette
+&eacute;norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau
+devait &ecirc;tre hors d'usage.</p>
+
+<p>Ce fut une rude d&eacute;convenue pour Herr Schultze, un
+&eacute;chec terrible &agrave; son indomptable amour-propre, que la
+r&eacute;ception de cette lettre. En la lisant, il devint livide,
+et, apr&egrave;s l'avoir lue, sa t&ecirc;te tomba sur sa poitrine
+comme s'il avait re&ccedil;u un coup de massue. Il ne sortit de cet
+&eacute;tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par
+quelle col&egrave;re !</p>
+
+<p>Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les
+&eacute;clats !</p>
+
+<p>Cependant, Herr Schultze n'&eacute;tait pas homme &agrave;
+s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager
+entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus charg&eacute;s
+d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais
+plus pratiques, pourraient lancer &agrave; courte distance ?</p>
+
+<p>Apais&eacute; par un effort soudain, le Roi de l'Acier
+&eacute;tait rentr&eacute; dans son cabinet et avait repris son
+travail.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que France-Ville, plus menac&eacute;e que
+jamais, ne devait rien n&eacute;gliger pour se mettre en
+&eacute;tat de d&eacute;fense.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XIV">XIV &#160;&#160;&#160;&#160;BRANLE-BAS DE COMBAT</h2>
+</div>
+<p>Si le danger n'&eacute;tait plus imminent, il &eacute;tait
+toujours grave. Marcel fit conna&icirc;tre au docteur Sarrasin et
+&agrave; ses amis tout ce qu'il savait des pr&eacute;paratifs de
+Herr Schultze et de ses engins de destruction. D&egrave;s le
+lendemain, le Conseil de d&eacute;fense, auquel il prit part,
+s'occupa de discuter un plan de r&eacute;sistance et d'en
+pr&eacute;parer l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>En tout ceci, Marcel fut bien second&eacute; par Octave, qu'il
+trouva moralement chang&eacute; et bien &agrave; son avantage.</p>
+
+<p>Quelles furent les r&eacute;solutions prises ? Personne n'en sut
+le d&eacute;tail. Les principes g&eacute;n&eacute;raux furent seuls
+syst&eacute;matiquement communiqu&eacute;s &agrave; la presse et
+r&eacute;pandus dans le public. Il n'&eacute;tait pas
+malais&eacute; d'y reconna&icirc;tre la main pratique de
+Marcel.</p>
+
+<p>« Dans toute d&eacute;fense, se disait-on par la ville,
+la grande affaire est de bien conna&icirc;tre les forces de
+l'ennemi et d'adapter le syst&egrave;me de r&eacute;sistance
+&agrave; ces forces m&ecirc;mes. Sans doute, les canons de Herr
+Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi
+ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la port&eacute;e et
+les effets, que d'avoir &agrave; lutter contre des engins mal
+connus. »</p>
+
+<p>Le tout &eacute;tait d'emp&ecirc;cher l'investissement de la
+ville, soit par terre, soit par mer.</p>
+
+<p>C'est cette question qu'&eacute;tudiait avec activit&eacute; le
+Conseil de d&eacute;fense, et, le jour o&ugrave; une affiche
+annon&ccedil;a que le probl&egrave;me &eacute;tait r&eacute;solu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse
+pour ex&eacute;cuter les travaux n&eacute;cessaires. Aucun emploi
+n'&eacute;tait d&eacute;daign&eacute;, qui devait contribuer
+&agrave; l'oeuvre de d&eacute;fense. Des hommes de tout &acirc;ge,
+de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette
+circonstance. Le travail &eacute;tait conduit rapidement et
+gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans
+furent emmagasin&eacute;s dans la ville. La houille et le fer
+arriv&egrave;rent aussi en quantit&eacute;s consid&eacute;rables :
+le fer, mati&egrave;re premi&egrave;re de l'armement ; la houille,
+r&eacute;servoir de chaleur et de mouvement, indispensables
+&agrave; la lutte.</p>
+
+<p>Mais, en m&ecirc;me temps que la houille et le fer,
+s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de
+farine et de quartiers de viande fum&eacute;e, des meules de
+fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de
+l&eacute;gumes dess&eacute;ch&eacute;s s'amoncelaient dans les
+halles transform&eacute;es en magasins. Des troupeaux nombreux
+&eacute;taient parqu&eacute;s dans les jardins qui faisaient de
+France-Ville une vaste pelouse.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque parut le d&eacute;cret de mobilisation de tous
+les hommes en &eacute;tat de porter les armes, l'enthousiasme qui
+l'accueillit t&eacute;moigna une fois de plus des excellentes
+dispositions de ces soldats citoyens. Equip&eacute;s simplement de
+vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes,
+coiff&eacute;s d'un bon chapeau de cuir bouilli, arm&eacute;s de
+fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.</p>
+
+<p>Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des
+foss&eacute;s, &eacute;levaient des retranchements et des redoutes
+sur tous les points favorables. La fonte des pi&egrave;ces
+d'artillerie avait commenc&eacute; et fut pouss&eacute;e avec
+activit&eacute;. Une circonstance tr&egrave;s favorable &agrave;
+ces travaux &eacute;tait qu'on put utiliser le grand nombre de
+fourneaux fumivores que poss&eacute;dait la ville et qu'il fut
+ais&eacute; de transformer en fours de fonte.</p>
+
+<p>Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait
+infatigable. Il &eacute;tait partout, et partout &agrave; la
+hauteur de sa t&acirc;che. Qu'une difficult&eacute;
+th&eacute;orique ou pratique se pr&eacute;sent&acirc;t, il savait
+imm&eacute;diatement la r&eacute;soudre. Au besoin, il retroussait
+ses manches et montrait un proc&eacute;d&eacute; exp&eacute;ditif,
+un tour de main rapide. Aussi son autorit&eacute; &eacute;tait-elle
+accept&eacute;e sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement
+ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout
+d'abord, il s'&eacute;tait promis de bien garnir son uniforme de
+galons d'or, il y renon&ccedil;a, comprenant qu'il ne devait rien
+&ecirc;tre, pour commencer, qu'un simple soldat.</p>
+
+<p>Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il
+s'y conduire en soldat mod&egrave;le. A ceux qui firent d'abord
+mine de le plaindre :</p>
+
+<p>« A chacun selon ses m&eacute;rites, r&eacute;pondit-il.
+Je n'aurais peut-&ecirc;tre pas su commander !... C'est le moins
+que j'apprenne &agrave; ob&eacute;ir ! »</p>
+
+<p>Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout &agrave; coup
+imprimer aux travaux de d&eacute;fense une impulsion plus vive
+encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait &agrave;
+n&eacute;gocier avec des compagnies maritimes pour le transport de
+ses canons. A partir de ce moment, les « canards » se
+succ&eacute;d&egrave;rent tous les jours. C'&eacute;tait
+tant&ocirc;t la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur
+France-Ville, tant&ocirc;t le chemin de fer de Sacramento qui avait
+&eacute;t&eacute; coup&eacute; par des « uhlans »,
+tomb&eacute;s du ciel apparemment.</p>
+
+<p>Mais ces rumeurs, aussit&ocirc;t contredites, &eacute;taient
+invent&eacute;es &agrave; plaisir par des chroniqueurs aux abois
+dans le but d'entretenir la curiosit&eacute; de leurs lecteurs. La
+v&eacute;rit&eacute;, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.</p>
+
+<p>Ce silence absolu, tout en laissant &agrave; Marcel le temps de
+compl&eacute;ter ses travaux de d&eacute;fense, n'&eacute;tait pas
+sans l'inqui&eacute;ter quelque peu dans ses rares instants de
+loisir.</p>
+
+<p>« Est-ce que ce brigand aurait chang&eacute; ses
+batteries et me pr&eacute;parerait quelque nouveau tour de sa
+fa&ccedil;on ? » se demandait-il parfois.</p>
+
+<p>Mais le plan, soit d'arr&ecirc;ter les navires ennemis, soit
+d'emp&ecirc;cher l'investissement, promettait de r&eacute;pondre
+&agrave; tout, et Marcel, en ses moments d'inqui&eacute;tude,
+redoublait encore d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Son unique plaisir et son unique repos, apr&egrave;s une
+laborieuse journ&eacute;e, &eacute;tait l'heure rapide qu'il
+passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin.</p>
+
+<p>Le docteur avait exig&eacute;, d&egrave;s les premiers jours,
+qu'il v&icirc;nt habituellement d&icirc;ner chez lui, sauf dans le
+cas o&ugrave; il en serait emp&ecirc;ch&eacute; par un autre
+engagement ; mais, par un ph&eacute;nom&egrave;ne singulier, le cas
+d'un engagement assez s&eacute;duisant pour que Marcel
+renon&ccedil;&acirc;t &agrave; ce privil&egrave;ge ne
+s'&eacute;tait pas encore pr&eacute;sent&eacute;.
+L'&eacute;ternelle partie d'&eacute;checs du docteur avec le
+colonel Hendon n'offrait cependant pas un int&eacute;r&ecirc;t
+assez palpitant pour expliquer cette assiduit&eacute;. Force est
+donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et
+peut-&ecirc;tre pourra-t- on en soup&ccedil;onner la nature,
+quoique, assur&eacute;ment, il ne la soup&ccedil;onn&acirc;t pas
+encore lui-m&ecirc;me, en observant l'int&eacute;r&ecirc;t que
+semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin
+et Mlle Jeanne, lorsqu'ils &eacute;taient tous trois assis
+pr&egrave;s de la grande table sur laquelle les deux vaillantes
+femmes pr&eacute;paraient ce qui pouvait &ecirc;tre
+n&eacute;cessaire au service futur des ambulances.</p>
+
+<p>« Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux
+que ceux dont vous nous aviez montr&eacute; le dessin ? demandait
+Jeanne, qui s'int&eacute;ressait &agrave; tous les travaux de la
+d&eacute;fense.</p>
+
+<p>-- Sans nul doute, mademoiselle, r&eacute;pondait Marcel.</p>
+
+<p>-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre
+d&eacute;tail industriel repr&eacute;sente de recherche et de peine
+!... Vous me disiez que le g&eacute;nie a creus&eacute; hier cinq
+cents nouveaux m&egrave;tres de foss&eacute;s ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?</p>
+
+<p>-- Mais non, ce n'est m&ecirc;me pas assez ! De ce
+train-l&agrave; nous n'aurons pas termin&eacute; l'enceinte
+&agrave; la fin du mois.</p>
+
+<p>-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux
+Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir
+agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux
+que pour nous, qui ne sommes bonnes &agrave; rien.</p>
+
+<p>-- Bonnes &agrave; rien ! s'&eacute;criait Marcel, d'ordinaire
+plus calme, bonnes &agrave; rien. Et pour qui donc, selon vous, ces
+braves gens, qui ont tout quitt&eacute; pour devenir soldats, pour
+qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur
+de leurs m&egrave;res, de leurs femmes, de leurs fianc&eacute;es ?
+Leur ardeur, &agrave; tous, d'o&ugrave; leur vient-elle, sinon de
+vous, et &agrave; qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice,
+sinon... »</p>
+
+<p>Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arr&ecirc;ta. Mlle Jeanne
+n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut
+oblig&eacute;e de fermer la discussion, en disant au jeune homme
+que l'amour du devoir suffisait sans doute &agrave; expliquer le
+z&egrave;le du plus grand nombre.</p>
+
+<p>Et lorsque Marcel, rappel&eacute; par la t&acirc;che
+impitoyable, press&eacute; d'aller achever un projet ou un devis,
+s'arrachait &agrave; regret &agrave; cette douce causerie, il
+emportait avec lui l'in&eacute;branlable r&eacute;solution de
+sauver France-Ville et le moindre de ses habitants.</p>
+
+<p>Il ne s'attendait gu&egrave;re &agrave; ce qui allait arriver,
+et, cependant, c'&eacute;tait la cons&eacute;quence naturelle,
+in&eacute;luctable, de cet &eacute;tat de choses contre nature, de
+cette concentration de tous en un seul, qui &eacute;tait la loi
+fondamentale de la Cit&eacute; de l'Acier.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XV">XV &#160;&#160;&#160;&#160;LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</h2>
+</div>
+<p>La Bourse de San Francisco, expression condens&eacute;e et en
+quelque sorte alg&eacute;brique d'un immense mouvement industriel
+et commercial, est l'une des plus anim&eacute;es et des plus
+&eacute;tranges du monde. Par une cons&eacute;quence naturelle de
+la position g&eacute;ographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caract&egrave;re cosmopolite, qui est un de ses
+traits les plus marqu&eacute;s. Sous ses portiques de beau granit
+rouge, le Saxon aux cheveux blonds, &agrave; la taille
+&eacute;lev&eacute;e, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux
+plus fonc&eacute;s, aux membres plus souples et plus fins. Le
+N&egrave;gre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polyn&eacute;sien
+y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques,
+&agrave; la natte soigneusement tress&eacute;e, y lutte de finesse
+avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous
+les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel
+moderne.</p>
+
+<p>L'ouverture du march&eacute; du 12 octobre, &agrave; cette
+Bourse unique au monde, ne pr&eacute;senta rien d'extraordinaire.
+Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et
+agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs
+temp&eacute;raments particuliers, &eacute;changer des
+poign&eacute;es de main, se diriger vers la buvette et
+pr&eacute;luder, par des libations propitiatoires, aux
+op&eacute;rations de la journ&eacute;e. Ils all&egrave;rent, un
+&agrave; un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers
+num&eacute;rot&eacute;s qui re&ccedil;oivent, dans le vestibule, la
+correspondance des abonn&eacute;s, en tirer d'&eacute;normes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, les premiers cours du jour se form&egrave;rent,
+en m&ecirc;me temps que la foule affair&eacute;e grossissait
+insensiblement. Un l&eacute;ger brouhaha s'&eacute;leva des
+groupes, de plus en plus nombreux.</p>
+
+<p>Les d&eacute;p&ecirc;ches t&eacute;l&eacute;graphiques
+commenc&egrave;rent alors &agrave; pleuvoir de tous les points du
+globe. Il ne se passait gu&egrave;re de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue &agrave; tue-t&ecirc;te au milieu de la
+temp&ecirc;te des voix, v&icirc;nt s'ajouter sur la muraille du
+nord &agrave; la collection des t&eacute;l&eacute;grammes
+placard&eacute;s par les gardes de la Bourse.</p>
+
+<p>L'intensit&eacute; du mouvement croissait de minute en minute.
+Des commis entraient en courant, repartaient, se
+pr&eacute;cipitaient vers le bureau t&eacute;l&eacute;graphique,
+apportaient des r&eacute;ponses. Tous les carnets &eacute;taient
+ouverts, annot&eacute;s, ratur&eacute;s, d&eacute;chir&eacute;s.
+Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la
+foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de myst&eacute;rieux
+sembla passer comme un frisson &agrave; travers ces groupes
+agit&eacute;s.</p>
+
+<p>Une nouvelle &eacute;tonnante, inattendue, incroyable, venait
+d'&ecirc;tre apport&eacute;e par l'un des associ&eacute;s de la
+Banque du Far West et circulait avec la rapidit&eacute; de
+l'&eacute;clair.</p>
+
+<p>Les uns disaient :</p>
+
+<p>« Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment
+admettre une bourde pareille ?</p>
+
+<p>-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fum&eacute;e
+sans feu !</p>
+
+<p>-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l&agrave;
+?</p>
+
+<p>-- On sombre dans toutes les situations !</p>
+
+<p>-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage
+repr&eacute;sentent plus de quatre-vingts millions de dollars !
+s'&eacute;criait celui-ci.</p>
+
+<p>-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et
+produits fabriqu&eacute;s ! r&eacute;pliquait celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les
+r&eacute;aliser quand on voudra sur son actif !</p>
+
+<p>-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements
+?</p>
+
+<p>-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !</p>
+
+<p>-- Comme si ces choses-l&agrave; n'arrivaient pas tous les jours
+et aux maisons r&eacute;put&eacute;es les plus solides !</p>
+
+<p>-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !</p>
+
+<p>-- Apr&egrave;s tout, il est impossible que ce soit fini ! Une
+compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires
+!</p>
+
+<p>-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas form&eacute;e,
+avant de se laisser protester ?</p>
+
+<p>-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne
+supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse
+nouvelle, probablement lanc&eacute;e par Nash, qui a terriblement
+besoin d'une hausse sur les aciers !</p>
+
+<p>-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est
+en faillite, mais il est en fuite !</p>
+
+<p>-- Allons donc !</p>
+
+<p>-- En fuite, monsieur. Le t&eacute;l&eacute;gramme qui le dit
+vient d'&ecirc;tre placard&eacute; &agrave; l'instant !
+»</p>
+
+<p>Une formidable vague humaine roula vers le cadre des
+d&eacute;p&ecirc;ches. La derni&egrave;re bande de papier bleu
+&eacute;tait libell&eacute;e en ces termes :</p>
+
+<p>« <i>New York</i>, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank.
+Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept
+millions de dollars. Schultze disparu. »</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait plus &agrave; douter, quelque
+surprenante que f&ucirc;t la nouvelle, et les hypoth&egrave;ses
+commenc&egrave;rent &agrave; se donner carri&egrave;re.</p>
+
+<p>A deux heures, les listes de faillites secondaires
+entra&icirc;n&eacute;es par celle de Herr Schultze,
+commenc&egrave;rent &agrave; inonder la place. C'&eacute;tait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley
+et fils, de Chicago, qui se trouvait impliqu&eacute;e pour sept
+millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq
+millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un
+million et demi ; puis le menu fretin des maisons de
+troisi&egrave;me ordre.</p>
+
+<p>D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups
+naturels de l'&eacute;v&eacute;nement se d&eacute;cha&icirc;naient
+avec fureur.</p>
+
+<p>Le march&eacute; de San Francisco, si lourd le matin, &agrave;
+dire d'experts, ne l'&eacute;tait certes pas &agrave; deux heures !
+Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel
+d&eacute;cha&icirc;nement effr&eacute;n&eacute; de la
+sp&eacute;culation !</p>
+
+<p>Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse
+sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies
+de l'Union am&eacute;ricaine ! Hausse sur les produits
+fabriqu&eacute;s de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi
+sur les terrains de France-Ville. Tomb&eacute;s &agrave;
+z&eacute;ro, disparus de la cote, depuis la d&eacute;claration de
+guerre, ils se trouv&egrave;rent subitement port&eacute;s &agrave;
+cent quatre-vingts dollars l'&acirc;cre demand&eacute; !</p>
+
+<p>D&egrave;s le soir m&ecirc;me, les boutiques &agrave; nouvelles
+furent prises d'assaut. Mais le <i>Herald</i> comme la
+<i>Tribune</i>, l'<i>Alto</i> comme le <i>Guardian</i>,
+l'<i>Echo</i> comme le <i>Globe</i>, eurent beau inscrire en
+caract&egrave;res gigantesques les maigres informations qu'ils
+avaient pu recueillir, ces informations se r&eacute;duisaient, en
+somme, presque &agrave; n&eacute;ant.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de
+huit millions de dollars, accept&eacute;e par Herr Schultze,
+tir&eacute;e par Jackson, Elder &amp; Co, de Buffalo, ayant
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Schring, Strauss
+&amp; Co, banquiers du Roi de l'Acier, &agrave; New York, ces
+messieurs avaient constat&eacute; que la balance port&eacute;e au
+cr&eacute;dit de leur client &eacute;tait insuffisante pour parer
+&agrave; cet &eacute;norme paiement, et lui avaient
+imm&eacute;diatement donn&eacute; avis t&eacute;l&eacute;graphique
+du fait, sans recevoir de r&eacute;ponse ; qu'ils avaient alors
+recouru &agrave; leurs livres et constat&eacute; avec
+stup&eacute;faction que, depuis treize jours, aucune lettre et
+aucune valeur ne leur &eacute;taient parvenues de Stahlstadt ;
+qu'&agrave; dater de ce moment les traites et les ch&egrave;ques
+tir&eacute;s par Herr Schultze sur leur caisse s'&eacute;taient
+accumul&eacute;s quotidiennement pour subir le sort commun et
+retourner &agrave; leur lieu d'origine avec la mention « No
+effects » (pas de fonds).</p>
+
+<p>Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les
+t&eacute;l&eacute;grammes inquiets, les questions furieuses,
+s'&eacute;taient abattus d'une part sur la maison de banque, de
+l'autre sur Stahlstadt.</p>
+
+<p>Enfin, une r&eacute;ponse d&eacute;cisive &eacute;tait
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>« Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le
+t&eacute;l&eacute;gramme. Personne ne peut donner la moindre lueur
+sur ce myst&egrave;re. Il n'a pas laiss&eacute; d'ordres, et les
+caisses de secteur sont vides. »</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il n'avait plus &eacute;t&eacute; possible de
+dissimuler la v&eacute;rit&eacute;. Des cr&eacute;anciers
+principaux avaient pris peur et d&eacute;pos&eacute; leurs effets
+au tribunal de commerce. La d&eacute;confiture s'&eacute;tait
+dessin&eacute;e en quelques heures avec la rapidit&eacute; de la
+foudre, entra&icirc;nant avec elle son cort&egrave;ge de ruines
+secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des cr&eacute;ances
+connues &eacute;tait de quarante-sept millions de dollars. Tout
+faisait pr&eacute;voir que, avec les cr&eacute;ances
+compl&eacute;mentaires, le passif approcherait de soixante
+millions.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce qu'on savait et ce que tous les journaux
+racontaient, &agrave; quelques amplifications pr&egrave;s. Il va
+sans dire qu'ils annon&ccedil;aient tous pour le lendemain les
+renseignements les plus in&eacute;dits et les plus
+sp&eacute;ciaux.</p>
+
+<p>Et, de fait, il n'en &eacute;tait pas un qui n'e&ucirc;t
+d&egrave;s la premi&egrave;re heure exp&eacute;di&eacute; ses
+correspondants sur les routes de Stahlstadt.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 14 octobre au soir, la Cit&eacute; de l'Acier
+s'&eacute;tait vue investie par une v&eacute;ritable arm&eacute;e
+de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette
+arm&eacute;e vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+ext&eacute;rieure de Stahlstadt. La consigne &eacute;tait toujours
+maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les
+moyens possibles de s&eacute;duction, il leur fut impossible de la
+faire plier.</p>
+
+<p>Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient
+rien et que rien n'&eacute;tait chang&eacute; dans la routine de
+leur section. Les contrema&icirc;tres avaient seulement
+annonc&eacute; la veille, par ordre sup&eacute;rieur, qu'il n'y
+avait plus de fonds aux caisses particuli&egrave;res, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en cons&eacute;quence
+les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis
+contraire.</p>
+
+<p>Tout cela, au lieu d'&eacute;clairer la situation, ne faisait
+que la compliquer. Que Herr Schultze e&ucirc;t disparu depuis
+pr&egrave;s d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais
+quelle &eacute;tait la cause et la port&eacute;e de cette
+disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression
+que le myst&eacute;rieux personnage allait repara&icirc;tre d'une
+minute &agrave; l'autre dominait encore obscur&eacute;ment les
+inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient
+continu&eacute; comme &agrave; l'ordinaire, en vertu de la vitesse
+acquise. Chacun avait poursuivi sa t&acirc;che partielle dans
+l'horizon limit&eacute; de sa section. Les caisses
+particuli&egrave;res avaient pay&eacute; les salaires tous les
+samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'&agrave; ce
+jour aux n&eacute;cessit&eacute;s locales. Mais la centralisation
+&eacute;tait pouss&eacute;e &agrave; Stahlstadt &agrave; un trop
+haut degr&eacute; de perfection, le ma&icirc;tre s'&eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; une trop absolue surintendance de toutes les
+affaires, pour que son absence n'entra&icirc;n&acirc;t pas, dans un
+temps tr&egrave;s court, un arr&ecirc;t forc&eacute; de la machine.
+C'est ainsi que, du 17 septembre, jour o&ugrave; pour la
+derni&egrave;re fois, le Roi de l'Acier avait sign&eacute; des
+ordres, jusqu'au 13 octobre, o&ugrave; la nouvelle de la suspension
+des paiements avait &eacute;clat&eacute; comme un coup de foudre,
+des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement
+des valeurs consid&eacute;rables --, pass&eacute;es par la poste de
+Stahlstadt, avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;es
+&agrave; la bo&icirc;te du Bloc central, et, sans nul doute,
+&eacute;taient arriv&eacute;es au cabinet de Herr Schultze. Mais
+lui seul se r&eacute;servait le droit de les ouvrir, de les annoter
+d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au
+caissier principal.</p>
+
+<p>Les fonctionnaires les plus &eacute;lev&eacute;s de l'usine
+n'auraient jamais song&eacute; seulement &agrave; sortir de leurs
+attributions r&eacute;guli&egrave;res. Investis en face de leurs
+subordonn&eacute;s d'un pouvoir presque absolu, ils &eacute;taient
+chacun, vis-&agrave;-vis de Herr Schultze -- et m&ecirc;me
+vis-&agrave;-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments
+sans autorit&eacute;, sans initiative, sans voix au chapitre.
+Chacun s'&eacute;tait donc cantonn&eacute; dans la
+responsabilit&eacute; &eacute;troite de son mandat, avait attendu,
+temporis&eacute;, « vu venir » les
+&eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>A la fin, les &eacute;v&eacute;nements &eacute;taient venus.
+Cette situation singuli&egrave;re s'&eacute;tait prolong&eacute;e
+jusqu'au moment o&ugrave; les principales maisons
+int&eacute;ress&eacute;es, subitement saisies d'alarme, avaient
+t&eacute;l&eacute;graphi&eacute;, sollicit&eacute; une
+r&eacute;ponse, r&eacute;clam&eacute;, protest&eacute;, enfin pris
+leurs pr&eacute;cautions l&eacute;gales. Il avait fallu du temps
+pour en arriver l&agrave;. On ne se d&eacute;cida pas
+ais&eacute;ment &agrave; soup&ccedil;onner une
+prosp&eacute;rit&eacute; si notoire de n'avoir que des pieds
+d'argile. Mais le fait &eacute;tait maintenant patent : Herr
+Schultze s'&eacute;tait d&eacute;rob&eacute; &agrave; ses
+cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>C'est tout ce que les reporters purent arriver &agrave; savoir.
+Le c&eacute;l&egrave;bre Meiklejohn lui-m&ecirc;me, illustre pour
+avoir r&eacute;ussi &agrave; soutirer des aveux politiques au
+pr&eacute;sident Grant l'homme le plus taciturne de son
+si&egrave;cle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le
+premier, lui simple correspondant du <i>World</i>, annonc&eacute;
+au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands
+hommes du reportage n'avaient pas &eacute;t&eacute; cette fois plus
+heureux que leurs confr&egrave;res. Ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de s'avouer &agrave; eux-m&ecirc;mes que la
+<i>Tribune</i> et le <i>World</i> ne pourraient encore donner le
+dernier mot de la faillite Schultze.</p>
+
+<p>Ce qui faisait de ce sinistre industriel un
+&eacute;v&eacute;nement presque unique, c'&eacute;tait cette
+situation bizarre de Stahlstadt, cet &eacute;tat de ville
+ind&eacute;pendante et isol&eacute;e qui ne permettait aucune
+enqu&ecirc;te r&eacute;guli&egrave;re et l&eacute;gale. La
+signature de Herr Schultze &eacute;tait, il est vrai,
+protest&eacute;e &agrave; New York, et ses cr&eacute;anciers
+avaient toute raison de penser que l'actif repr&eacute;sent&eacute;
+par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure &agrave; les
+indemniser. Mais &agrave; quel tribunal s'adresser pour en obtenir
+la saisie ou la mise sous s&eacute;questre ? Stahlstadt
+&eacute;tait rest&eacute;e un territoire sp&eacute;cial, non
+class&eacute; encore, o&ugrave; tout appartenait &agrave; Herr
+Schultze. Si seulement il avait laiss&eacute; un
+repr&eacute;sentant, un conseil d'administration, un substitut !
+Mais rien, pas m&ecirc;me un tribunal, pas m&ecirc;me un conseil
+judiciaire ! Il &eacute;tait &agrave; lui seul le roi, le grand
+juge, le g&eacute;n&eacute;ral en chef, le notaire, l'avou&eacute;,
+le tribunal de commerce de sa ville. Il avait r&eacute;alis&eacute;
+en sa personne l'id&eacute;al de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du n&eacute;ant pur et simple, et
+tout cet &eacute;difice formidable s'&eacute;croulait comme un
+ch&acirc;teau de cartes.</p>
+
+<p>En toute autre situation, les cr&eacute;anciers auraient pu
+former un syndicat, se substituer &agrave; Herr Schultze,
+&eacute;tendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des
+affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne
+manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent
+peut-&ecirc;tre et un pouvoir r&eacute;gulateur.</p>
+
+<p>Mais rien de tout cela n'&eacute;tait possible. L'instrument
+l&eacute;gal faisait d&eacute;faut pour op&eacute;rer cette
+substitution. On se trouvait arr&ecirc;t&eacute; par une
+barri&egrave;re morale, plus infranchissable, s'il est possible,
+que les circonvallations &eacute;lev&eacute;es autour de la
+Cit&eacute; de l'Acier. Les infortun&eacute;s cr&eacute;anciers
+voyaient le gage de leur cr&eacute;ance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilit&eacute; de le saisir.</p>
+
+<p>Tout ce qu'ils purent faire fut de se r&eacute;unir en
+assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, de se concerter et
+d'adresser une requ&ecirc;te au Congr&egrave;s pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'&eacute;pouser les
+int&eacute;r&ecirc;ts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de
+Stahlstadt au territoire am&eacute;ricain et de faire rentrer ainsi
+cette cr&eacute;ation monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congr&egrave;s &eacute;taient
+personnellement int&eacute;ress&eacute;s dans l'affaire ; la
+requ&ecirc;te, par plus d'un c&ocirc;t&eacute;, s&eacute;duisait le
+caract&egrave;re am&eacute;ricain, et il y avait lieu de penser
+qu'elle serait couronn&eacute;e d'un plein succ&egrave;s.
+Malheureusement, le Congr&egrave;s n'&eacute;tait pas en session,
+et de longs d&eacute;lais &eacute;taient &agrave; redouter avant
+que l'affaire p&ucirc;t lui &ecirc;tre soumise.</p>
+
+<p>En attendant ce moment, rien n'allait plus &agrave; Stahlstadt
+et les fourneaux s'&eacute;teignaient un &agrave; un.</p>
+
+<p>Aussi la consternation &eacute;tait-elle profonde dans cette
+population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que
+faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait
+peut-&ecirc;tre six mois &agrave; venir, ou qui ne viendrait pas du
+tout ? Personne n'en &eacute;tait d'avis. Quel travail, d'ailleurs
+? La source des commandes s'&eacute;tait tarie en m&ecirc;me temps
+que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour
+reprendre leurs relations, la solution l&eacute;gale. Les chefs de
+section, ing&eacute;nieurs et contrema&icirc;tres, priv&eacute;s
+d'ordres, ne pouvaient agir.</p>
+
+<p>Il y eut des r&eacute;unions, des meetings, des discours, des
+projets. Il n'y eut pas de plan arr&ecirc;t&eacute;, parce qu'il
+n'y en avait pas de possible. Le ch&ocirc;mage entra&icirc;na
+bient&ocirc;t avec lui son cort&egrave;ge de mis&egrave;res, de
+d&eacute;sespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se
+remplissait. Pour chaque chemin&eacute;e qui avait cess&eacute; de
+fumer &agrave; l'usine, on vit na&icirc;tre un cabaret dans les
+villages d'alentour.</p>
+
+<p>Les plus sages des ouvriers, les plus avis&eacute;s, ceux qui
+avaient su pr&eacute;voir les jours difficiles, &eacute;pargner une
+r&eacute;serve, se h&acirc;t&egrave;rent de fuir avec armes et
+bagages, -- les outils, la literie, ch&egrave;re au coeur de la
+m&eacute;nag&egrave;re, et les enfants joufflus, ravis par le
+spectacle du monde qui se r&eacute;v&eacute;lait &agrave; eux par
+la porti&egrave;re du wagon. Ils partirent, ceux-l&agrave;,
+s'&eacute;parpill&egrave;rent aux quatre coins de l'horizon, eurent
+bient&ocirc;t retrouv&eacute;, l'un &agrave; l'est, celui-ci au
+sud, celui-l&agrave; au nord, une autre usine, une autre enclume,
+un autre foyer...</p>
+
+<p>Mais pour un, pour dix qui pouvaient r&eacute;aliser ce
+r&ecirc;ve, combien en &eacute;tait-il que la mis&egrave;re clouait
+&agrave; la gl&egrave;be ! Ceux-l&agrave; rest&egrave;rent, l'oeil
+cave et le coeur navr&eacute; !</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent, vendant leurs pauvres hardes &agrave;
+cette nu&eacute;e d'oiseaux de proie &agrave; face humaine qui
+s'abat d'instinct sur tous les grands d&eacute;sastres,
+accul&eacute;s en quelques jours aux exp&eacute;dients
+supr&ecirc;mes, bient&ocirc;t priv&eacute;s de cr&eacute;dit comme
+de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant
+eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de
+mis&egrave;re !</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XVI">XVI &#160;&#160;&#160;&#160;DEUX FRAN&Ccedil;AIS CONTRE UNE VILLE</h2>
+</div>
+<p>Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva
+&agrave; France-Ville, le premier mot de Marcel avait
+&eacute;t&eacute; :</p>
+
+<p>« Si ce n'&eacute;tait qu'une ruse de guerre ?
+»</p>
+
+<p>Sans doute, &agrave; la r&eacute;flexion, il s'&eacute;tait bien
+dit que les r&eacute;sultats d'une telle ruse eussent
+&eacute;t&eacute; si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypoth&egrave;se &eacute;tait inadmissible. Mais il
+s'&eacute;tait dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la
+haine exasp&eacute;r&eacute;e d'un homme tel que Herr Schultze
+devait, &agrave; un moment donn&eacute;, le rendre capable de tout
+sacrifier &agrave; sa passion. Quoi qu'il en p&ucirc;t &ecirc;tre,
+cependant, il fallait rester sur le qui-vive.</p>
+
+<p>A sa requ&ecirc;te, le Conseil de d&eacute;fense r&eacute;digea
+imm&eacute;diatement une proclamation pour exhorter les habitants
+&agrave; se tenir en garde contre les fausses nouvelles
+sem&eacute;es par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.</p>
+
+<p>Les travaux et les exercices pouss&eacute;s avec plus d'ardeur
+que jamais, accentu&egrave;rent la r&eacute;plique que France-Ville
+jugea convenable d'adresser &agrave; ce qui pouvait &agrave; toute
+force n'&ecirc;tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les
+d&eacute;tails, vrais ou faux, apport&eacute;s par les journaux de
+San Francisco, de Chicago et de New York, les cons&eacute;quences
+financi&egrave;res et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt,
+tout cet ensemble de preuves insaisissables,
+s&eacute;par&eacute;ment sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...</p>
+
+<p>Un beau matin, la cit&eacute; du docteur se r&eacute;veilla
+d&eacute;finitivement sauv&eacute;e, comme un dormeur qui
+&eacute;chappe &agrave; un mauvais r&ecirc;ve par le simple fait de
+son r&eacute;veil. Oui ! France-Ville &eacute;tait
+&eacute;videmment hors de danger, sans avoir eu &agrave; coup
+f&eacute;rir, et ce fut Marcel, arriv&eacute; &agrave; une
+conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les
+moyens de publicit&eacute; dont il disposait.</p>
+
+<p>Ce fut alors un mouvement universel de d&eacute;tente et de
+soulagement. On se serrait les mains, on se f&eacute;licitait, on
+s'invitait &agrave; d&icirc;ner. Les femmes exhibaient de
+fra&icirc;ches toilettes, les hommes se donnaient
+momentan&eacute;ment cong&eacute; d'exercices, de manoeuvres et de
+travaux. Tout le monde &eacute;tait rassur&eacute;, satisfait,
+rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.</p>
+
+<p>Mais, le plus content de tous, c'&eacute;tait sans contredit le
+docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de
+tous ceux qui &eacute;taient venus avec confiance se fixer sur son
+territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la
+crainte de les avoir entra&icirc;n&eacute;s &agrave; leur perte,
+lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas
+laiss&eacute; un moment de repos. Enfin, il &eacute;tait
+d&eacute;charg&eacute; d'une si terrible inqui&eacute;tude et
+respirait &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'&eacute;tait
+rapproch&eacute; davantage, on s'&eacute;tait reconnus
+fr&egrave;res, anim&eacute;s de sentiments semblables,
+touch&eacute;s par les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts. Chacun
+avait senti s'agiter dans son coeur un &ecirc;tre nouveau.
+D&eacute;sormais, pour les habitants de France-Ville, la «
+patrie » &eacute;tait n&eacute;e. On avait craint, on avait
+souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait.</p>
+
+<p>Les r&eacute;sultats mat&eacute;riels de la mise en &eacute;tat
+de d&eacute;fense furent aussi tout &agrave; l'avantage de la
+cit&eacute;. On avait appris &agrave; conna&icirc;tre ses forces.
+On n'aurait plus &agrave; les improviser. On &eacute;tait plus
+s&ucirc;r de soi. A l'avenir, &agrave; tout
+&eacute;v&eacute;nement, on serait pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne
+s'&eacute;tait annonc&eacute; si brillant. Et, chose rare, on ne se
+montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; son ouvrage, des remerciements
+publics furent vot&eacute;s au jeune ing&eacute;nieur comme
+&agrave; l'organisateur de la d&eacute;fense, &agrave; celui au
+d&eacute;vouement duquel la ville aurait d&ucirc; de ne pas
+p&eacute;rir, si les projets de Herr Schultze avaient
+&eacute;t&eacute; mis &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Marcel, cependant, ne trouvait pas que son r&ocirc;le f&ucirc;t
+termin&eacute;. Le myst&egrave;re qui environnait Stahlstadt
+pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait
+pour satisfait qu'apr&egrave;s avoir port&eacute; une
+lumi&egrave;re compl&egrave;te au milieu m&ecirc;me des
+t&eacute;n&egrave;bres qui enveloppaient encore la Cit&eacute; de
+l'Acier.</p>
+
+<p>Il r&eacute;solut donc de retourner &agrave; Stahlstadt, et de
+ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers
+secrets.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin essaya bien de lui repr&eacute;senter que
+l'entreprise serait difficile, h&eacute;riss&eacute;e de dangers,
+peut-&ecirc;tre ; qu'il allait faire l&agrave; une sorte de
+descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels
+ab&icirc;mes cach&eacute;s sous chacun de ses pas... Herr Schultze,
+tel qu'il le lui avait d&eacute;peint, n'&eacute;tait pas homme
+&agrave; dispara&icirc;tre impun&eacute;ment pour les autres,
+&agrave; s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esp&eacute;rances... On &eacute;tait en droit de tout redouter de
+la derni&egrave;re pens&eacute;e d'un tel personnage... Elle ne
+pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...</p>
+
+<p>« C'est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que je pense,
+cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui
+r&eacute;pondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller &agrave;
+Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la
+m&egrave;che avant qu'elle n'&eacute;clate, et je vous demanderai
+m&ecirc;me la permission d'emmener Octave avec moi.</p>
+
+<p>-- Octave ! s'&eacute;cria le docteur.</p>
+
+<p>-- Oui ! C'est maintenant un brave gar&ccedil;on, sur lequel on
+peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du
+bien !</p>
+
+<p>-- Que Dieu vous prot&egrave;ge donc tous les deux ! »
+r&eacute;pondit le vieillard &eacute;mu en l'embrassant.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, une voiture, apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; les villages abandonn&eacute;s, d&eacute;posait
+Marcel et Octave &agrave; la porte de Stahlstadt. Tous deux
+&eacute;taient bien &eacute;quip&eacute;s, bien arm&eacute;s, et
+tr&egrave;s d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne pas revenir sans
+avoir &eacute;clairci ce sombre myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils marchaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur le chemin de
+ceinture ext&eacute;rieur qui faisait le tour des fortifications,
+et la v&eacute;rit&eacute;, dont Marcel s'&eacute;tait
+obstin&eacute; &agrave; douter jusqu'&agrave; ce moment, se
+dessinait maintenant devant lui.</p>
+
+<p>L'usine &eacute;tait compl&egrave;tement arr&ecirc;t&eacute;e,
+c'&eacute;tait &eacute;vident. De cette route qu'il longeait avec
+Octave, sous le ciel noir, sans une &eacute;toile au ciel, il
+aurait aper&ccedil;u, jadis, la lumi&egrave;re du gaz,
+l'&eacute;clair parti de la ba&iuml;onnette d'une sentinelle, mille
+signes de vie d&eacute;sormais absents. Les fen&ecirc;tres
+illumin&eacute;es des secteurs se seraient montr&eacute;es comme
+autant de verri&egrave;res &eacute;tincelantes. Maintenant, tout
+&eacute;tait sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la
+cit&eacute;, dont les hautes chemin&eacute;es se dressaient
+&agrave; l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chauss&eacute;e r&eacute;sonnaient dans le
+vide. L'expression de solitude et de d&eacute;solation &eacute;tait
+si forte, qu'Octave ne put s'emp&ecirc;cher de dire :</p>
+
+<p>« C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence
+pareil &agrave; celui-ci ! On se croirait dans un cimeti&egrave;re
+! »</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sept heures, lorsque Marcel et Octave
+arriv&egrave;rent au bord du foss&eacute;, en face de la principale
+porte de Stahlstadt. Aucun &ecirc;tre vivant ne se montrait sur la
+cr&ecirc;te de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y
+dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux
+humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+&eacute;tait relev&eacute;, laissant devant la porte un gouffre
+large de cinq &agrave; six m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Il fallut plus d'une heure pour r&eacute;ussir &agrave; amarrer
+un bout de c&acirc;ble, en le lan&ccedil;ant &agrave; tour de bras
+&agrave; l'une des poutrelles. Apr&egrave;s bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant &agrave; la
+corde, put se hisser &agrave; la force des poignets jusqu'au toit
+de la porte. Marcel lui fit alors passer une &agrave; une les armes
+et munitions ; puis, il prit &agrave; son tour le m&ecirc;me
+chemin.</p>
+
+<p>Il ne resta plus alors qu'&agrave; ramener le c&acirc;ble de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la muraille, &agrave; faire descendre
+tous les <i>impedimenta</i> comme on les avait hiss&eacute;s, et,
+enfin, &agrave; se laisser glisser en bas.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se trouv&egrave;rent alors sur le chemin de
+ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son
+entr&eacute;e &agrave; Stahlstadt. Partout la solitude et le
+silence le plus complet. Devant eux s'&eacute;levait, noire et
+muette, la masse imposante des b&acirc;timents, qui, de leurs mille
+fen&ecirc;tres vitr&eacute;es, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :</p>
+
+<p>« Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir
+p&eacute;n&eacute;trer nos secrets ! »</p>
+
+<p>Marcel et Octave tinrent conseil.</p>
+
+<p>« Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais
+», dit Marcel.</p>
+
+<p>Ils se dirig&egrave;rent vers l'ouest et arriv&egrave;rent
+bient&ocirc;t devant l'arche monumentale qui portait &agrave; son
+front la lettre O. Les deux battants massifs de ch&ecirc;ne,
+&agrave; gros clous d'acier, &eacute;taient ferm&eacute;s. Marcel
+s'en approcha, heurta &agrave; plusieurs reprises avec un
+pav&eacute; qu'il ramassa sur la chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&eacute;cho seul lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>« Allons ! &agrave; l'ouvrage ! » cria-t-il
+&agrave; Octave.</p>
+
+<p>Il fallut recommencer le p&eacute;nible travail du lancement de
+l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle
+o&ugrave; elle p&ucirc;t s'accrocher solidement. Ce fut difficile.
+Mais, enfin, Marcel et Octave r&eacute;ussirent &agrave; franchir
+la muraille, et se trouv&egrave;rent dans l'axe du secteur O.</p>
+
+<p>« Bon ! s'&eacute;cria Octave, &agrave; quoi bon tant de
+peines ? Nous voil&agrave; bien avanc&eacute;s ! Quand nous avons
+franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous !</p>
+
+<p>-- Silence dans les rangs ! r&eacute;pondit Marcel...
+Voil&agrave; justement mon ancien atelier. Je ne serai pas
+f&acirc;ch&eacute; de le revoir et d'y prendre certains outils dont
+nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de
+dynamite. »</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la grande halle de coul&eacute;e o&ugrave; le
+jeune Alsacien avait &eacute;t&eacute; admis lors de son
+arriv&eacute;e &agrave; l'usine. Qu'elle &eacute;tait lugubre,
+maintenant, avec ses fourneaux &eacute;teints, ses rails
+rouill&eacute;s, ses grues poussi&eacute;reuses qui levaient en
+l'air leurs grands bras &eacute;plor&eacute;s comme autant de
+potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la
+n&eacute;cessit&eacute; d'une diversion.</p>
+
+<p>« Voici un atelier qui t'int&eacute;ressera davantage
+», dit-il &agrave; Octave en le pr&eacute;c&eacute;dant sur
+le chemin de la cantine.</p>
+
+<p>Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il aper&ccedil;ut, rang&eacute;s en bataille
+sur une tablette de bois, un r&eacute;giment de flacons rouges,
+jaunes et verts. Quelques bo&icirc;tes de conserve montraient aussi
+leurs &eacute;tuis de fer-blanc, poin&ccedil;onn&eacute;s aux
+meilleures marques. Il y avait l&agrave; de quoi faire un
+d&eacute;jeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le
+couvert fut donc mis sur le comptoir d'&eacute;tain, et les deux
+jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur
+exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Marcel, tout en mangeant, songeait &agrave; ce qu'il avait
+&agrave; faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait
+pas &agrave; y songer. Cette muraille &eacute;tait prodigieusement
+haute, isol&eacute;e de tous les autres b&acirc;timents, sans une
+saillie &agrave; laquelle on p&ucirc;t accrocher une corde. Pour en
+trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'&eacute;tait pas une
+op&eacute;ration facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours
+bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze
+e&ucirc;t disparu sans semer d'emb&ucirc;ches le terrain qu'il
+abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui
+voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas
+d'&eacute;tablir. Mais rien de tout cela n'&eacute;tait pour faire
+reculer Marcel.</p>
+
+<p>Voyant Octave refait et repos&eacute;, Marcel se dirigea avec
+lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au
+pied de la grande muraille en pierre de taille.</p>
+
+<p>« Que dirais-tu d'un boyau de mine l&agrave;-dedans ?
+demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des
+fain&eacute;ants ! » r&eacute;pondit Octave, pr&ecirc;t
+&agrave; tout tenter.</p>
+
+<p>Le travail commen&ccedil;a. Il fallut d&eacute;chausser la base
+de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux
+pierres, en d&eacute;tacher une, et enfin, &agrave; l'aide d'un
+foret, op&eacute;rer la perc&eacute;e de plusieurs petits boyaux
+parall&egrave;les. A dix heures, tout &eacute;tait termin&eacute;,
+les saucissons de dynamite &eacute;taient en place, et la
+m&egrave;che fut allum&eacute;e.</p>
+
+<p>Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait
+remarqu&eacute; que la cantine, situ&eacute;e dans un sous-sol,
+formait une v&eacute;ritable cave vo&ucirc;t&eacute;e, il vint s'y
+r&eacute;fugier avec Octave.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, l'&eacute;difice et la cave m&ecirc;me
+furent secou&eacute;s comme par l'effet d'un tremblement de terre.
+Une d&eacute;tonation formidable, pareille &agrave; celle de trois
+ou quatre batteries de canons tonnant &agrave; la fois,
+d&eacute;chira les airs, suivant de pr&egrave;s la secousse. Puis,
+apr&egrave;s deux &agrave; trois secondes, une avalanche de
+d&eacute;bris projet&eacute;s de tous les c&ocirc;t&eacute;s
+retomba sur le sol.</p>
+
+<p>Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'&eacute;croulant, au
+milieu des cascades claires des vitres cass&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel
+quitt&egrave;rent alors leur retraite.</p>
+
+<p>Si habitu&eacute; qu'il f&ucirc;t aux prodigieux effets des
+substances explosives, Marcel fut &eacute;merveill&eacute; des
+r&eacute;sultats qu'il constata. La moiti&eacute; du secteur avait
+saut&eacute;, et les murs d&eacute;mantel&eacute;s de tous les
+ateliers voisins du Bloc central ressemblaient &agrave; ceux d'une
+ville bombard&eacute;e. De toutes parts les d&eacute;combres
+amoncel&eacute;s, les &eacute;clats de verre et les pl&acirc;tres
+couvraient le sol, tandis que des nuages de poussi&egrave;re,
+retombant lentement du ciel o&ugrave; l'explosion les avait
+projet&eacute;s, s'&eacute;talaient comme une neige sur toutes ces
+ruines.</p>
+
+<p>Marcel et Octave coururent &agrave; la muraille
+int&eacute;rieure. Elle &eacute;tait d&eacute;truite aussi sur une
+largeur de quinze &agrave; vingt m&egrave;tres, et, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la br&egrave;che, l'ex-dessinateur du Bloc
+central aper&ccedil;ut la cour, &agrave; lui bien connue, o&ugrave;
+il avait pass&eacute; tant d'heures monotones.</p>
+
+<p>Du moment o&ugrave; cette cour n'&eacute;tait plus
+gard&eacute;e, la grille de fer qui l'entourait n'&eacute;tait pas
+infranchissable... Elle fut bient&ocirc;t franchie.</p>
+
+<p>Partout le m&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>Marcel passa en revue les ateliers o&ugrave; jadis ses camarades
+admiraient ses &eacute;pures. Dans un coin, il retrouva, &agrave;
+demi &eacute;bauch&eacute; sur sa planche, le dessin de machine
+&agrave; vapeur qu'il avait commenc&eacute;, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appel&eacute; au parc. Au salon de lecture,
+il revit les journaux et les livres familiers.</p>
+
+<p>Toutes choses avaient gard&eacute; la physionomie d'un mouvement
+suspendu, d'une vie interrompue brusquement.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens arriv&egrave;rent &agrave; la limite
+int&eacute;rieure du Bloc central et se trouv&egrave;rent
+bient&ocirc;t au pied de la muraille qui devait, dans la
+pens&eacute;e de Marcel, les s&eacute;parer du parc.</p>
+
+<p>« Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces
+moellons-l&agrave; ? lui demanda Octave.</p>
+
+<p>-- Peut-&ecirc;tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord
+chercher une porte qu'une simple fus&eacute;e enverrait en l'air.
+»</p>
+
+<p>Tous deux se mirent &agrave; tourner autour du parc en longeant
+la muraille. De temps &agrave; autre, ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de faire un d&eacute;tour, de doubler un corps de
+b&acirc;timent qui s'en d&eacute;tachait comme un &eacute;peron, ou
+d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et
+ils furent bient&ocirc;t r&eacute;compens&eacute;s de leurs peines.
+Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le
+muraillement, leur apparut.</p>
+
+<p>En deux minutes, Octave eut perc&eacute; un trou de vrille
+&agrave; travers les planches de ch&ecirc;ne. Marcel, appliquant
+aussit&ocirc;t son oeil &agrave; cette ouverture, reconnut,
+&agrave; sa vive satisfaction, que, de l'autre c&ocirc;t&eacute;,
+s'&eacute;tendait le parc tropical avec sa verdure &eacute;ternelle
+et sa temp&eacute;rature de printemps.</p>
+
+<p>« Encore une porte &agrave; faire sauter, et nous
+voil&agrave; dans la place ! dit-il &agrave; son compagnon.</p>
+
+<p>-- Une fus&eacute;e pour ce carr&eacute; de bois,
+r&eacute;pondit Octave, ce serait trop d'honneur ! »</p>
+
+<p>Et il commen&ccedil;a d'attaquer la poterne &agrave; grands
+coups de pic.</p>
+
+<p>Il l'avait &agrave; peine &eacute;branl&eacute;e, qu'on entendit
+une serrure int&eacute;rieure grincer sous l'effort d'une clef, et
+deux verrous glisser dans leurs gardes.</p>
+
+<p>La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse
+cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>« <i>Wer da ?</i> » (Qui va l&agrave; ?) dit une
+voix rauque.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XVII">XVII &#160;&#160;&#160;&#160;EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL</h2>
+</div>
+<p>Les deux jeunes gens ne s'attendaient &agrave; rien moins
+qu'&agrave; une pareille question. Ils en furent plus surpris
+v&eacute;ritablement qu'ils ne l'auraient &eacute;t&eacute; d'un
+coup de fusil.</p>
+
+<p>De toutes les hypoth&egrave;ses que Marcel avait
+imagin&eacute;es au sujet de cette ville en l&eacute;thargie, la
+seule qui ne se f&ucirc;t pas pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son
+esprit, &eacute;tait celle-ci : un &ecirc;tre vivant lui demandant
+tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque
+l&eacute;gitime, si l'on admettait que Stahlstadt f&ucirc;t
+compl&egrave;tement d&eacute;serte, rev&ecirc;tait une tout autre
+physionomie, du moment o&ugrave; la cit&eacute; poss&eacute;dait
+encore des habitants. Ce qui n'&eacute;tait, dans le premier cas,
+qu'une sorte d'enqu&ecirc;te arch&eacute;ologique, devenait, dans
+le second, une attaque &agrave; main arm&eacute;e avec
+effraction.</p>
+
+<p>Toutes ces id&eacute;es se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave;
+l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme
+frapp&eacute; de mutisme.</p>
+
+<p>« <i>Wer da ?</i> » r&eacute;p&eacute;ta la voix,
+avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>L'impatience n'&eacute;tait &eacute;videmment pas tout &agrave;
+fait d&eacute;plac&eacute;e. Franchir pour arriver &agrave; cette
+porte des obstacles si vari&eacute;s, escalader des murailles et
+faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien
+&agrave; r&eacute;pondre lorsqu'on vous demande simplement :</p>
+
+<p>« Qui va l&agrave; ? » cela ne laissait pas
+d'&ecirc;tre surprenant.</p>
+
+<p>Une demi-minute suffit &agrave; Marcel pour se rendre compte de
+la fausset&eacute; de sa position, et aussit&ocirc;t, s'exprimant
+en allemand :</p>
+
+<p>« Ami ou ennemi &agrave; votre gr&eacute; !
+r&eacute;pondit-il. Je demande &agrave; parler &agrave; Herr
+Schultze. »</p>
+
+<p>Il n'avait pas articul&eacute; ces mots qu'une exclamation de
+surprise se fit entendre &agrave; travers la porte
+entreb&acirc;ill&eacute;e :</p>
+
+<p>« <i>Ach !</i> »</p>
+
+<p>Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris
+rouges, une moustache h&eacute;riss&eacute;e, un oeil
+h&eacute;b&eacute;t&eacute;, qu'il reconnut aussit&ocirc;t. Le tout
+appartenait &agrave; Sigimer, son ancien garde du corps.</p>
+
+<p>« Johann Schwartz ! s'&eacute;cria le g&eacute;ant avec
+une stup&eacute;faction m&ecirc;l&eacute;e de joie. Johann Schwartz
+! »</p>
+
+<p>Le retour inopin&eacute; de son prisonnier paraissait
+l'&eacute;tonner presque autant qu'il avait d&ucirc; l'&ecirc;tre
+de sa disparition myst&eacute;rieuse. « Puis-je parler
+&agrave; Herr Schultze ? » r&eacute;p&eacute;ta Marcel,
+voyant qu'il ne recevait d'autre r&eacute;ponse que cette
+exclamation.</p>
+
+<p>Sigimer secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>« Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !</p>
+
+<p>-- Pouvez-vous du moins faire savoir &agrave; Herr Schultze que
+je suis l&agrave; et que je d&eacute;sire l'entretenir ?</p>
+
+<p>-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! r&eacute;pondit
+le g&eacute;ant avec une nuance de tristesse.</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; est-il ? Quand reviendra-t-il ?</p>
+
+<p>-- Ne sais ! Consigne pas chang&eacute;e ! Personne entrer sans
+ordre ! »</p>
+
+<p>Ces phrases entrecoup&eacute;es furent tout ce que Marcel put
+tirer de Sigimer, qui, &agrave; toutes les questions, opposa un
+ent&ecirc;tement bestial.</p>
+
+<p>Octave finit par s'impatienter.</p>
+
+<p>« A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il
+est bien plus simple de la prendre ! »</p>
+
+<p>Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la
+cha&icirc;ne r&eacute;sista, et une pouss&eacute;e,
+sup&eacute;rieure &agrave; la sienne, eut bient&ocirc;t
+referm&eacute; le battant, dont les deux verrous furent
+successivement tir&eacute;s.</p>
+
+<p>« Il faut qu'ils soient plusieurs derri&egrave;re cette
+planche ! » s'&eacute;cria Octave, assez humili&eacute; de
+ce r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque
+aussit&ocirc;t, il poussa un cri de surprise :</p>
+
+<p>« Il y a un second g&eacute;ant !</p>
+
+<p>-- Arminius ? » r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Et il regarda &agrave; son tour par le trou de vrille.</p>
+
+<p>« Oui ! c'est Arminius, le coll&egrave;gue de Sigimer !
+»</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel,
+fit lever la t&ecirc;te &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>« <i>Wer da ?</i> » disait la voix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle d'Arminius, cette fois.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te du gardien d&eacute;passait la cr&ecirc;te de la
+muraille, qu'il devait avoir atteinte &agrave; l'aide d'une
+&eacute;chelle.</p>
+
+<p>« Allons, vous le savez bien, Arminius ! r&eacute;pondit
+Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? »</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; ces mots que le canon d'un fusil se
+montra sur la cr&ecirc;te du mur. Une d&eacute;tonation retentit,
+et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave.</p>
+
+<p>« Eh bien, voil&agrave; pour te r&eacute;pondre !
+» s'&eacute;cria Marcel, qui, introduisant un saucisson de
+dynamite sous la porte, la fit voler en &eacute;clats.</p>
+
+<p>A peine la br&egrave;che &eacute;tait-elle faite, que Marcel et
+Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents,
+s'&eacute;lanc&egrave;rent dans le parc.</p>
+
+<p>Contre le pan du mur, l&eacute;zard&eacute; par l'explosion,
+qu'ils venaient de franchir, une &eacute;chelle &eacute;tait encore
+dress&eacute;e, et, au pied de cette &eacute;chelle, on voyait des
+traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'&eacute;taient
+l&agrave; pour d&eacute;fendre le passage.</p>
+
+<p>Les jardins s'ouvraient devant les deux assi&eacute;geants dans
+toute la splendeur de leur v&eacute;g&eacute;tation. Octave
+&eacute;tait &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>« C'&eacute;tait magnifique !... dit-il. Mais attention
+!... D&eacute;ployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de
+choucroute pourraient bien s'&ecirc;tre tapis derri&egrave;re les
+buissons ! »</p>
+
+<p>Octave et Marcel se s&eacute;par&egrave;rent, et, prenant chacun
+l'un des c&ocirc;t&eacute;s de l'all&eacute;e qui s'ouvrait devant
+eux ils avanc&egrave;rent avec prudence, d'arbre en arbre,
+d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strat&eacute;gie
+individuelle la plus &eacute;l&eacute;mentaire.</p>
+
+<p>La pr&eacute;caution &eacute;tait sage. Ils n'avaient pas fait
+cent pas, qu'un second coup de fusil &eacute;clata. Une balle fit
+sauter l'&eacute;corce d'un arbre que Marcel venait &agrave; peine
+de quitter.</p>
+
+<p>« Pas de b&ecirc;tises !... Ventre &agrave; terre !
+» dit Octave &agrave; demi voix.</p>
+
+<p>Et, joignant l'exemple au pr&eacute;cepte, il rampa sur les
+genoux et sur les coudes jusqu'&agrave; un buisson &eacute;pineux
+qui bordait le rond-point au centre duquel s'&eacute;levait la Tour
+du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet
+avis, essuya un troisi&egrave;me coup de feu et n'eut que le temps
+de se jeter derri&egrave;re le tronc d'un palmier pour en
+&eacute;viter un quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>« Heureusement que ces animaux-l&agrave; tirent comme des
+conscrits ! cria Octave &agrave; son compagnon,
+s&eacute;par&eacute; de lui par une trentaine de pas.</p>
+
+<p>-- Chut ! r&eacute;pondit Marcel des yeux autant que des
+l&egrave;vres. Vois-tu la fum&eacute;e qui sort de cette
+fen&ecirc;tre, au rez-de-chauss&eacute;e ?... C'est l&agrave;
+qu'ils sont embusqu&eacute;s, les bandits !... Mais je veux leur
+jouer un tour de ma fa&ccedil;on ! »</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, Marcel eut coup&eacute; derri&egrave;re le
+buisson un &eacute;chalas de longueur raisonnable ; puis, se
+d&eacute;barrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce b&acirc;ton,
+qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin
+pr&eacute;sentable. Il le planta alors &agrave; la place qu'il
+occupait, de mani&egrave;re &agrave; laisser visibles le chapeau et
+les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans
+l'oreille :</p>
+
+<p>« Amuse-les par ici en tirant sur la fen&ecirc;tre,
+tant&ocirc;t de ta place, tant&ocirc;t de la mienne ! Moi, je vais
+les prendre &agrave; revers ! »</p>
+
+<p>Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula
+discr&egrave;tement dans les massifs qui faisaient le tour du
+rond-point.</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de
+balles furent &eacute;chang&eacute;es sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>La veste de Marcel et son chapeau &eacute;taient
+litt&eacute;ralement cribl&eacute;s ; mais, personnellement, il ne
+s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du
+rez-de-chauss&eacute;e, la carabine d'Octave les avait mises en
+miettes.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, le feu cessa, et Octave entendit
+distinctement ce cri &eacute;touff&eacute; :</p>
+
+<p>« A moi !... Je le tiens !... »</p>
+
+<p>Quitter son abri, s'&eacute;lancer &agrave; d&eacute;couvert
+dans le rond-point, monter &agrave; l'assaut de la fen&ecirc;tre,
+ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant
+apr&egrave;s, il tombait dans le salon.</p>
+
+<p>Sur le tapis, enlac&eacute;s comme deux serpents, Marcel et
+Sigimer luttaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment. Surpris par
+l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert &agrave;
+l'improviste une porte int&eacute;rieure, le g&eacute;ant n'avait
+pu faire usage de ses armes. Mais sa force hercul&eacute;enne en
+faisait un redoutable adversaire, et, quoique jet&eacute; &agrave;
+terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus.
+Marcel, de son c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;ployait une vigueur et
+une souplesse remarquables.</p>
+
+<p>La lutte e&ucirc;t n&eacute;cessairement fini par la mort de
+l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat
+arriv&eacute;e &agrave; point pour amener un r&eacute;sultat moins
+tragique. Sigimer, pris par les deux bras et d&eacute;sarm&eacute;,
+se vit attach&eacute; de mani&egrave;re &agrave; ne pouvoir plus
+faire un mouvement.</p>
+
+<p>« Et l'autre ? » demanda Octave.</p>
+
+<p>Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel
+Arminius &eacute;tait &eacute;tendu tout sanglant.</p>
+
+<p>« Est-ce qu'il a re&ccedil;u une balle ? demanda
+Octave.</p>
+
+<p>-- Oui », r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Puis il s'approcha d'Arminius.</p>
+
+<p>« Mort ! dit-il.</p>
+
+<p>-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol&eacute; ! s'&eacute;cria
+Octave.</p>
+
+<p>-- Nous voil&agrave; ma&icirc;tres de la place ! r&eacute;pondit
+Marcel. Nous allons proc&eacute;der &agrave; une visite
+s&eacute;rieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! »</p>
+
+<p>Du salon d'attente o&ugrave; venait de se passer le dernier acte
+du si&egrave;ge, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade
+d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Octave &eacute;tait en admiration devant toutes ces
+splendeurs.</p>
+
+<p>Marcel souriait en le regardant et ouvrait une &agrave; une les
+portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.</p>
+
+<p>Il s'attendait bien &agrave; y trouver du nouveau, mais rien
+d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit &agrave; ses yeux.
+On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de
+Paris, subitement d&eacute;valis&eacute;, avait &eacute;t&eacute;
+jet&eacute; p&ecirc;le-m&ecirc;le dans ce salon. Ce
+n'&eacute;taient de tous c&ocirc;t&eacute;s que lettres et paquets
+cachet&eacute;s, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On
+enfon&ccedil;ait jusqu'&agrave; mi-jambe dans cette inondation.
+Toute la correspondance financi&egrave;re, industrielle et
+personnelle de Herr Schultze, accumul&eacute;e de jour en jour dans
+la bo&icirc;te ext&eacute;rieure du parc, et fid&egrave;lement
+relev&eacute;e par Arminius et Sigimer, &eacute;tait l&agrave; dans
+le cabinet du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de
+mis&egrave;res, de larmes enferm&eacute;es dans ces plis muets
+&agrave; l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans
+doute, en papier, en ch&egrave;ques, en mandats, en ordres de tout
+genre !... Tout cela dormait l&agrave;, immobilis&eacute; par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.</p>
+
+<p>« Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte
+secr&egrave;te du laboratoire ! »</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a donc &agrave; enlever tous les livres de la
+biblioth&egrave;que. Ce fut en vain. Il ne parvint pas &agrave;
+d&eacute;couvrir le passage masqu&eacute; qu'il avait un jour
+franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il &eacute;branla un
+&agrave; un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il
+prit dans la chemin&eacute;e, il les fit sauter l'un apr&egrave;s
+l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre
+sonner le creux ! Il fut bient&ocirc;t &eacute;vident que Herr
+Schultze, inquiet de n'&ecirc;tre plus seul &agrave;
+poss&eacute;der le secret de la porte de son laboratoire, l'avait
+supprim&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il avait n&eacute;cessairement d&ucirc; en faire ouvrir une
+autre.</p>
+
+<p>« O&ugrave; ?... se demandait Marcel. Ce ne peut
+&ecirc;tre qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont
+apport&eacute; les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr
+Schultze a continu&eacute; de se tenir apr&egrave;s mon
+d&eacute;part ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en
+faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre
+&agrave; sa port&eacute;e, &agrave; l'abri des regards indiscrets
+!... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »</p>
+
+<p>Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas
+moins d&eacute;clou&eacute; et relev&eacute;. Le parquet,
+examin&eacute; feuille &agrave; feuille, ne pr&eacute;sentait rien
+de suspect.</p>
+
+<p>« Qui te dit que l'ouverture est dans cette pi&egrave;ce
+? demanda Octave.</p>
+
+<p>-- J'en suis moralement s&ucirc;r ! r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>-- Alors il ne me reste plus qu'&agrave; explorer le plafond
+», dit Octave en montant sur une chaise.</p>
+
+<p>Son dessein &eacute;tait de grimper jusque sur le lustre et de
+sonder le tour de la rosace centrale &agrave; coups de crosse de
+fusil.</p>
+
+<p>Mais Octave ne fut pas plus t&ocirc;t suspendu au
+cand&eacute;labre dor&eacute;, qu'&agrave; son extr&ecirc;me
+surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et
+laissa &agrave; d&eacute;couvert un trou b&eacute;ant, d'o&ugrave;
+une l&eacute;g&egrave;re &eacute;chelle d'acier descendit
+automatiquement jusqu'au ras du parquet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme une invitation &agrave; monter.</p>
+
+<p>« Allons donc ! Nous y voil&agrave; ! » dit
+tranquillement Marcel ; et il s'&eacute;lan&ccedil;a aussit&ocirc;t
+sur l'&eacute;chelle, suivi de pr&egrave;s par son compagnon.</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XVIII">XVIII &#160;&#160;&#160;&#160;L'AMANDE DU NOYAU</h2>
+</div>
+<p>L'&eacute;chelle d'acier s'accrochait par son dernier
+&eacute;chelon au parquet m&ecirc;me d'une vaste salle circulaire,
+sans communication avec l'ext&eacute;rieur. Cette salle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plong&eacute;e dans l'obscurit&eacute; la plus
+compl&egrave;te, si une &eacute;blouissante lumi&egrave;re
+blanch&acirc;tre n'e&ucirc;t filtr&eacute; &agrave; travers
+l'&eacute;paisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastr&eacute; au
+centre de son plancher de ch&ecirc;ne. On e&ucirc;t dit le disque
+lunaire, au moment o&ugrave; dans son opposition avec le soleil, il
+appara&icirc;t dans toute sa puret&eacute;.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait absolu entre ces murs sourds et
+aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes
+gens se crurent dans l'antichambre d'un monument
+fun&eacute;raire.</p>
+
+<p>Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre
+&eacute;tincelante, eut un moment d'h&eacute;sitation. Il touchait
+&agrave; son but ! De l&agrave;, il n'en pouvait douter, allait
+sortir l'imp&eacute;n&eacute;trable secret qu'il &eacute;tait venu
+chercher &agrave; Stahlstadt !</p>
+
+<p>Mais son h&eacute;sitation ne dura qu'un instant. Octave et lui
+all&egrave;rent s'agenouiller pr&egrave;s du disque et
+inclin&egrave;rent la t&ecirc;te de mani&egrave;re &agrave; pouvoir
+explorer dans toutes ses parties la chambre plac&eacute;e
+au-dessous d'eux.</p>
+
+<p>Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors &agrave;
+leurs regards.</p>
+
+<p>Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de
+lentille, grossissait d&eacute;mesur&eacute;ment les objets que
+l'on regardait &agrave; travers.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait le laboratoire secret de Herr Schultze.
+L'intense lumi&egrave;re qui sortait &agrave; travers le disque,
+comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'appareil dioptrique d'un
+phare, venait d'une double lampe &eacute;lectrique br&ucirc;lant
+encore dans sa cloche vide d'air, que le courant volta&iuml;que
+d'une pile puissante n'avait pas cess&eacute; d'alimenter. Au
+milieu de la chambre, dans cette atmosph&egrave;re
+&eacute;blouissante, une forme humaine, &eacute;norm&eacute;ment
+agrandie par la r&eacute;fraction de la lentille -- quelque chose
+comme un des sphinx du d&eacute;sert libyque --, &eacute;tait
+assise dans une immobilit&eacute; de marbre.</p>
+
+<p>Autour de ce spectre, des &eacute;clats d'obus jonchaient le
+sol.</p>
+
+<p>Plus de doute !... C'&eacute;tait Herr Schultze, reconnaissable
+au rictus effrayant de sa m&acirc;choire, &agrave; ses dents
+&eacute;clatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que
+l'explosion de l'un de ses terribles engins avait &agrave; la fois
+asphyxi&eacute; et congel&eacute; sous l'action d'un froid terrible
+!</p>
+
+<p>Le Roi de l'Acier &eacute;tait devant sa table, tenant une plume
+de g&eacute;ant, grande comme une lance, et il semblait
+&eacute;crire encore ! N'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le regard
+atone de ses pupilles dilat&eacute;es, l'immobilit&eacute; de sa
+bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on
+retrouve enfouis dans les gla&ccedil;ons des r&eacute;gions
+polaires, ce cadavre &eacute;tait l&agrave;, depuis un mois,
+cach&eacute; &agrave; tous les yeux. Autour de lui tout
+&eacute;tait encore gel&eacute;, les r&eacute;actifs dans leurs
+bocaux, l'eau dans ses r&eacute;cipients, le mercure dans sa
+cuvette !</p>
+
+<p>Marcel, en d&eacute;pit de l'horreur de ce spectacle, eut un
+mouvement de satisfaction en se disant combien il &eacute;tait
+heureux qu'il e&ucirc;t pu observer du dehors l'int&eacute;rieur de
+ce laboratoire, car tr&egrave;s certainement Octave et lui auraient
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute;s de mort en y
+p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>Comment donc s'&eacute;tait produit cet effroyable accident
+?</p>
+
+<p>Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu&eacute; que
+les fragments d'obus, &eacute;pars sur le plancher,
+n'&eacute;taient autres que de petits morceaux de verre. Or,
+l'enveloppe int&eacute;rieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait &agrave; supporter, &eacute;tait
+faite de ce verre tremp&eacute;, qui a dix ou douze fois la
+r&eacute;sistance du verre ordinaire ; mais un des d&eacute;fauts
+de ce produit, qui &eacute;tait encore tout nouveau, c'est que, par
+l'effet d'une action mol&eacute;culaire myst&eacute;rieuse, il
+&eacute;clate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C'est
+ce qui avait d&ucirc; arriver. Peut- &ecirc;tre m&ecirc;me la
+pression int&eacute;rieure avait-elle provoqu&eacute; plus
+in&eacute;vitablement encore l'&eacute;clatement de l'obus qui
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; dans le laboratoire.
+L'acide carbonique, subitement d&eacute;comprim&eacute;, avait
+alors d&eacute;termin&eacute;, en retournant &agrave; l'&eacute;tat
+gazeux, un effroyable abaissement de la temp&eacute;rature
+ambiante.</p>
+
+<p>Toujours est-il que l'effet avait d&ucirc; &ecirc;tre
+foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l'attitude
+qu'il avait au moment de l'explosion, s'&eacute;tait
+instantan&eacute;ment momifi&eacute; au milieu d'un froid de cent
+degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de
+l'Acier avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; pendant qu'il
+&eacute;crivait.</p>
+
+<p>Or, qu'&eacute;crivait-il sur cette feuille de papier avec cette
+plume que sa main tenait encore ? Il pouvait &ecirc;tre
+int&eacute;ressant de recueillir la derni&egrave;re pens&eacute;e,
+de conna&icirc;tre le dernier mot d'un tel homme.</p>
+
+<p>Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant &agrave; briser le disque lumineux pour descendre dans le
+laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasin&eacute; sous une
+effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et
+asphyxi&eacute; tout &ecirc;tre vivant qu'il e&ucirc;t
+envelopp&eacute; de ses vapeurs irrespirables. C'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; courir &agrave; une mort certaine, et,
+&eacute;videmment, les risques &eacute;taient hors de proportion
+avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de
+ce papier.</p>
+
+<p>Cependant, s'il n'&eacute;tait pas possible de reprendre au
+cadavre de Herr Schultze les derni&egrave;res lignes trac&eacute;es
+par sa main, il &eacute;tait probable qu'on pourrait les
+d&eacute;chiffrer, agrandies qu'elles devaient &ecirc;tre par la
+r&eacute;fraction de la lentille. Le disque n'&eacute;tait-il pas
+l&agrave;, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur
+tous les objets renferm&eacute;s dans ce laboratoire, si
+puissamment &eacute;clair&eacute; par la double lampe
+&eacute;lectrique ?</p>
+
+<p>Marcel connaissait l'&eacute;criture de Herr Schultze, et,
+apr&egrave;s quelques t&acirc;tonnements, il parvint &agrave; lire
+les dix lignes suivantes.</p>
+
+<p>Ainsi que tout ce qu'&eacute;crivait Herr Schultze,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t un ordre qu'une instruction.</p>
+
+<p>« Ordre &agrave; B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours
+l'exp&eacute;dition projet&eacute;e contre France-Ville. --
+Sit&ocirc;t cet ordre re&ccedil;u, ex&eacute;cuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'exp&eacute;rience, cette fois, soit
+foudroyante et compl&egrave;te. -- Ne changez pas un iota &agrave;
+ce que j'ai d&eacute;cid&eacute;. -- Je veux que dans quinze jours
+France-Ville soit une cit&eacute; morte et que pas un de ses
+habitants ne survive. -- Il me faut une Pomp&eacute;i moderne, et
+que ce soit en m&ecirc;me temps l'effroi et l'&eacute;tonnement du
+monde entier. -- Mes ordres bien ex&eacute;cut&eacute;s rendent ce
+r&eacute;sultat in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>« Vous m'exp&eacute;dierez les cadavres du docteur
+Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les
+avoir.</p>
+
+<p>« SCHULTZ... »</p>
+
+<p>Cette signature &eacute;tait inachev&eacute;e ; 1'E final et le
+paraphe habituel y manquaient.</p>
+
+<p>Marcel et Octave demeur&egrave;rent d'abord muets et immobiles
+devant cet &eacute;trange spectacle, devant cette sorte
+d'&eacute;vocation d'un g&eacute;nie malfaisant, qui touchait au
+fantastique.</p>
+
+<p>Mais il fallut enfin s'arracher &agrave; cette lugubre
+sc&egrave;ne. Les deux amis, tr&egrave;s &eacute;mus,
+quitt&egrave;rent donc la salle, situ&eacute;e au-dessus du
+laboratoire.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans ce tombeau o&ugrave; r&eacute;gnerait
+l'obscurit&eacute; compl&egrave;te lorsque la lampe
+s'&eacute;teindrait, faute de courant &eacute;lectrique, le cadavre
+du Roi de l'Acier allait rester seul, dess&eacute;ch&eacute; comme
+une de ces momies des Pharaons que vingt si&egrave;cles n'ont pu
+r&eacute;duire en poussi&egrave;re !...</p>
+
+<p>Une heure plus tard, apr&egrave;s avoir d&eacute;li&eacute;
+Sigimer, fort embarrass&eacute; de la libert&eacute; qu'on lui
+rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la
+route de France-Ville, o&ugrave; ils rentraient le soir
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui
+annon&ccedil;a le retour des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>« Qu'ils entrent ! s'&eacute;cria-t-il, qu'ils entrent
+vite ! »</p>
+
+<p>Son premier mot en les voyant tous deux fut :</p>
+
+<p>« Eh bien ?</p>
+
+<p>-- Docteur, r&eacute;pondit Marcel, les nouvelles que nous vous
+apportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour
+longtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !</p>
+
+<p>-- Mort ! » s'&eacute;cria le docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans
+ajouter un mot.</p>
+
+<p>« Mon pauvre enfant, lui dit-il apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me
+r&eacute;jouir puisqu'elle &eacute;loigne de nous ce que
+j'ex&egrave;cre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste,
+la moins motiv&eacute;e ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute
+raison, serr&eacute; le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux
+facult&eacute;s puissantes s'&eacute;tait-il constitu&eacute; notre
+ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualit&eacute;s intellectuelles au service du bien ? Que de forces
+perdues dont l'emploi e&ucirc;t &eacute;t&eacute; utile, si l'on
+avait pu les associer avec les n&ocirc;tres et leur donner un but
+commun ! Voil&agrave; ce qui tout d'abord m'a frapp&eacute;, quand
+tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, raconte-
+moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.</p>
+
+<p>-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv&eacute; la mort dans le
+myst&eacute;rieux laboratoire qu'avec une habilet&eacute;
+diabolique il s'&eacute;tait appliqu&eacute; &agrave; rendre
+inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par cons&eacute;quent, n'e&ucirc;t pu y
+p&eacute;n&eacute;trer m&ecirc;me pour lui porter secours. Il a
+donc &eacute;t&eacute; victime de cette incroyable concentration de
+toutes les forces rassembl&eacute;es dans ses mains, sur laquelle
+il avait compt&eacute; bien &agrave; tort pour &ecirc;tre &agrave;
+lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration,
+&agrave; l'heure marqu&eacute;e de Dieu, s'est soudain
+tourn&eacute;e contre lui et contre son but !</p>
+
+<p>-- Il n'en pouvait &ecirc;tre autrement ! r&eacute;pondit le
+docteur Sarrasin. Herr Schultze &eacute;tait parti d'une
+donn&eacute;e absolument erron&eacute;e. En effet, le meilleur
+gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apr&egrave;s sa mort,
+peut &ecirc;tre le plus facilement remplac&eacute;, et qui continue
+de fonctionner pr&eacute;cis&eacute;ment parce que ses rouages
+n'ont rien de secret ?</p>
+
+<p>-- Vous allez voir, docteur, r&eacute;pondit Marcel, que ce qui
+s'est pass&eacute; &agrave; Stahlstadt est la d&eacute;monstration,
+<i>ipso facto</i>, de ce que vous venez de dire. J'ai trouv&eacute;
+Herr Schultze assis devant son bureau, point central d'o&ugrave;
+partaient tous les ordres auxquels ob&eacute;issait la Cit&eacute;
+de l'Acier, sans que jamais un seul e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+discut&eacute; La mort lui avait &agrave; ce point laiss&eacute;
+l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a
+&eacute;t&eacute; le martyr de sa propre invention ! Il a
+&eacute;t&eacute; foudroy&eacute; par l'un de ces obus qui devaient
+an&eacute;antir notre ville ! Son arme s'est bris&eacute;e dans sa
+main, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il allait tracer la
+derni&egrave;re lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez !
+»</p>
+
+<p>Et Marcel lut &agrave; haute voix les terribles lignes,
+trac&eacute;es par la main de Herr Schultze, dont il avait pris
+copie.</p>
+
+<p>Puis, il ajouta :</p>
+
+<p>« Ce qui d'ailleurs m'e&ucirc;t prouv&eacute; mieux
+encore que Herr Schultze &eacute;tait mort, si j'avais pu en douter
+plus longtemps, c'est que tout avait cess&eacute; de vivre autour
+de lui ! C'est que tout avait cess&eacute; de respirer dans
+Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arr&ecirc;t&eacute; tous
+les mouvements ! La paralysie du ma&icirc;tre avait du m&ecirc;me
+coup paralys&eacute; les serviteurs et s'&eacute;tait
+&eacute;tendue jusqu'aux instruments !</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit le docteur Sarrasin, il y a eu,
+l&agrave;, justice de Dieu ! C'est en voulant pr&eacute;cipiter
+hors de toute mesure son attaque contre nous, c'est en
+for&ccedil;ant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succomb&eacute; !</p>
+
+<p>-- En effet, r&eacute;pondit Marcel ; mais maintenant, docteur,
+ne pensons plus au pass&eacute; et soyons tout au pr&eacute;sent.
+Herr Schultze mort, si c'est la paix pour nous, c'est aussi la
+ruine pour l'admirable &eacute;tablissement qu'il avait
+cr&eacute;&eacute;, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier
+imaginait, ont creus&eacute; dix ab&icirc;mes. Aveugl&eacute;,
+d'une part, par ses succ&egrave;s, de l'autre par sa passion contre
+la France et contre vous, il a fourni d'immenses armements, sans
+prendre de garanties suffisantes &agrave; tout ce qui pouvait nous
+&ecirc;tre ennemi. Malgr&eacute; cela, et bien que le paiement de
+la plupart de ses cr&eacute;ances puisse se faire attendre
+longtemps, je crois qu'une main ferme pourrait remettre Stahlstadt
+sur pied et faire tourner au bien les forces qu'elle avait
+accumul&eacute;es pour le mal. Herr Schultze n'a qu'un
+h&eacute;ritier possible, docteur, et cet h&eacute;ritier, c'est
+vous. Il ne faut pas laisser p&eacute;rir son oeuvre. On croit trop
+en ce monde qu'il n'y a que profit &agrave; tirer de
+l'an&eacute;antissement d'une force rivale. C'est une grande
+erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'esp&egrave;re,
+qu'il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui
+peut servir au bien de l'humanit&eacute;. Or, &agrave; cette
+t&acirc;che, je suis pr&ecirc;t &agrave; me d&eacute;vouer tout
+entier.</p>
+
+<p>-- Marcel a raison, r&eacute;pondit Octave, en serrant la main
+de son ami, et me voil&agrave; pr&ecirc;t &agrave; travailler sous
+ses ordres, si mon p&egrave;re y consent.</p>
+
+<p>-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin.
+Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, gr&acirc;ce
+&agrave; toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscit&eacute;e, un
+arsenal d'instruments tel que personne au monde ne pensera plus
+d&eacute;sormais &agrave; nous attaquer ! Et, comme, en m&ecirc;me
+temps que nous serons les plus forts, nous t&acirc;cherons
+d'&ecirc;tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits
+de la paix et de la justice &agrave; tout ce qui nous entoure. Ah !
+Marcel, que de beaux r&ecirc;ves ! Et quand je sens que par toi et
+avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande
+pourquoi... oui ! pourquoi je n'ai pas deux fils !... pourquoi tu
+n'es pas le fr&egrave;re d'Octave !... A nous trois, rien ne
+m'e&ucirc;t paru impossible !... »</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="XIX">XIX &#160;&#160;&#160;&#160;UNE AFFAIRE DE FAMILLE</h2>
+</div>
+<p>Peut-&ecirc;tre, dans le courant de ce r&eacute;cit, n'a-t-il
+pas &eacute;t&eacute; suffisamment question des affaires
+personnelles de ceux qui en sont les h&eacute;ros. C'est une raison
+de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser enfin
+&agrave; eux pour eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement
+&agrave; l'&ecirc;tre collectif, &agrave; l'humanit&eacute;, que
+l'individu tout entier dispar&ucirc;t pour lui, alors m&ecirc;me
+qu'il venait de s'&eacute;lancer en plein id&eacute;al. Il fut donc
+frapp&eacute; de la p&acirc;leur subite qui venait de couvrir le
+visage de Marcel &agrave; ses derni&egrave;res paroles. Ses yeux
+cherch&egrave;rent &agrave; lire dans ceux du jeune homme le sens
+cach&eacute; de cette soudaine &eacute;motion. Le silence du vieux
+praticien interrogeait le silence du jeune ing&eacute;nieur et
+attendait peut- &ecirc;tre que celui-ci le romp&icirc;t ; mais
+Marcel, redevenu ma&icirc;tre de lui par un rude effort de
+volont&eacute;, n'avait pas tard&eacute; &agrave; retrouver tout
+son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et
+son attitude n'&eacute;tait plus que celle d'un homme qui attend la
+suite d'un entretien commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, un peu impatient&eacute; peut-&ecirc;tre de
+cette prompte reprise de Marcel par lui-m&ecirc;me, se rapprocha de
+son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de
+m&eacute;decin, il s'empara de son bras et le tint comme il
+e&ucirc;t fait de celui d'un malade dont il aurait voulu
+discr&egrave;tement ou distraitement t&acirc;ter le pouls.</p>
+
+<p>Marcel s'&eacute;tait laiss&eacute; faire sans trop se rendre
+compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les
+l&egrave;vres :</p>
+
+<p>« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous
+reprendrons plus tard notre entretien sur les futures
+destin&eacute;es de Stahlstadt. Mais il n'est pas d&eacute;fendu,
+alors m&ecirc;me qu'on se voue &agrave; l'am&eacute;lioration du
+sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de
+ceux qui vous touchent de plus pr&egrave;s. Eh bien, je crois le
+moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai
+le nom tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondait, il n'y a pas
+longtemps encore, &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa
+m&egrave;re, &agrave; qui, pour la vingti&egrave;me fois depuis un
+an, on venait de la demander en mariage. Les demandes
+&eacute;taient pour la plupart de celles que les plus difficiles
+auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille
+r&eacute;pondait non, et toujours non ! »</p>
+
+<p>A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque,
+d&eacute;gagea son poignet rest&eacute; jusque-l&agrave; dans la
+main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sent&icirc;t
+suffisamment &eacute;difi&eacute; sur la sant&eacute; de son
+patient, soit qu'il ne se f&ucirc;t pas aper&ccedil;u que le jeune
+homme lui e&ucirc;t retir&eacute; tout &agrave; la fois son bras et
+sa confiance, il continua son r&eacute;cit sans para&icirc;tre
+tenir compte de ce petit incident.</p>
+
+<p>« "Mais enfin, disait &agrave; sa fille la m&egrave;re de
+la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons
+de ces refus multipli&eacute;s. Education, fortune, situation
+honorable, avantages physiques, tout est l&agrave; ! Pourquoi ces
+non si fermes, si r&eacute;solus, si prompts, &agrave; des demandes
+que tu ne te donnes pas m&ecirc;me la peine d'examiner ? Tu es
+moins p&eacute;remptoire d'ordinaire !"</p>
+
+<p>« Devant cette objurgations de sa m&egrave;re, la jeune
+fille se d&eacute;cida enfin &agrave; parler, et alors, comme c'est
+un esprit net et un coeur droit, une fois r&eacute;solue &agrave;
+rompre le silence, voici ce qu'elle dit :</p>
+
+<p>« "Je vous r&eacute;ponds non avec autant de
+sinc&eacute;rit&eacute; que j'en mettrais &agrave; vous
+r&eacute;pondre oui, ch&egrave;re maman, si oui &eacute;tait en
+effet pr&ecirc;t &agrave; sortir de mon coeur. Je tombe d'accord
+avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont &agrave;
+des degr&eacute;s divers acceptables ; mais, outre que j'imagine
+que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus &agrave; ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est-&agrave;-dire le plus riche parti de la
+ville, qu'&agrave; ma personne, et que cette id&eacute;e-l&agrave;
+ne serait pas pour me donner l'envie de r&eacute;pondre oui,
+j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces
+demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore,
+et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se
+faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !</p>
+
+<p>« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la m&egrave;re
+stup&eacute;faite, vous...</p>
+
+<p>« Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la
+terminer, et dans sa d&eacute;tresse, elle tourna vers son mari des
+regards qui imploraient visiblement aide et secours.</p>
+
+<p>« Mais, soit qu'il ne t&icirc;nt pas &agrave; entrer dans
+cette bagarre, soit qu'il trouv&acirc;t n&eacute;cessaire qu'un peu
+plus de lumi&egrave;re se f&icirc;t entre la m&egrave;re et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-&ecirc;tre
+aussi d'un peu de col&egrave;re, prit soudain le parti d'aller
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>« "Je vous ai dit, ch&egrave;re m&egrave;re, reprit-elle,
+que la demande que j'esp&eacute;rais pourrait bien se faire
+attendre longtemps, et qu'il n'&eacute;tait m&ecirc;me pas
+impossible qu'elle ne se f&icirc;t jamais. J'ajoute que ce retard,
+f&ucirc;t-il ind&eacute;fini, ne saurait ni m'&eacute;tonner ni me
+blesser. J'ai le malheur d'&ecirc;tre, dit-on, tr&egrave;s riche ;
+celui qui devrait faire cette demande est tr&egrave;s pauvre ;
+alors il ne la fait pas et il a raison. C'est &agrave; lui
+d'attendre...</p>
+
+<p>« - Pourquoi pas &agrave; nous d'arriver ? " dit la
+m&egrave;re voulant peut-&ecirc;tre arr&ecirc;ter sur les
+l&egrave;vres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.</p>
+
+<p>« Ce fut alors que le mari intervint.</p>
+
+<p>« "Ma ch&egrave;re amie, dit-il en prenant
+affectueusement les deux mains de sa femme, ce n'est pas
+impun&eacute;ment qu'une m&egrave;re aussi justement
+&eacute;cout&eacute;e de sa fille que vous, c&eacute;l&egrave;bre
+devant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en faut, les
+louanges d'un beau et brave gar&ccedil;on qui est presque de notre
+famille, qu'elle fait remarquer &agrave; tous la solidit&eacute; de
+son caract&egrave;re, et qu'elle applaudit &agrave; ce que dit son
+mari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter &agrave; son tour son
+intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des
+mille preuves de d&eacute;vouement qu'il en a re&ccedil;ues ! Si
+celle qui voyait ce jeune homme, distingu&eacute; entre tous par
+son p&egrave;re et par sa m&egrave;re, ne l'avait pas
+remarqu&eacute; &agrave; son tour, elle aurait manqu&eacute;
+&agrave; tous ses devoirs !</p>
+
+<p>« -- Ah ! p&egrave;re ! s'&eacute;cria alors la jeune
+fille en se jetant dans les bras de sa m&egrave;re pour y cacher
+son trouble, si vous m'aviez devin&eacute;e, pourquoi m'avoir
+forc&eacute;e de parler ?</p>
+
+<p>« -- Pourquoi ? reprit le p&egrave;re, mais pour avoir la
+joie de t'entendre, ma mignonne, pour &ecirc;tre plus assur&eacute;
+encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te
+faire dire par ta m&egrave;re que nous approuvons le chemin qu'a
+pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour
+&eacute;pargner &agrave; l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande &agrave; laquelle sa d&eacute;licatesse
+r&eacute;pugne, cette demande, c'est moi qui la ferai, -- oui ! je
+la ferai, parce que j'ai lu dans son coeur comme dans le tien !
+Sois donc tranquille ! A la premi&egrave;re bonne occasion qui se
+pr&eacute;sentera, je me permettrai de demander &agrave; Marcel,
+si, par impossible, il ne lui plairait pas d'&ecirc;tre mon gendre
+!..." »</p>
+
+<p>Pris &agrave; l'improviste par cette brusque p&eacute;roraison,
+Marcel s'&eacute;tait dress&eacute; sur ses pieds comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; m&ucirc; par un ressort. Octave lui
+avait silencieusement serr&eacute; la main pendant que le docteur
+Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien &eacute;tait
+p&acirc;le comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que
+prend le bonheur, dans les &acirc;mes fortes, quand il y entre sans
+avoir cri&eacute; : gare !...</p>
+
+<div class="chapter">
+<hr class="chap e-xbookmaker-drop">
+<h2 id="CON">XX &#160;&#160;&#160;&#160;CONCLUSION</h2>
+</div>
+<p>France-Ville, d&eacute;barrass&eacute;e de toute
+inqui&eacute;tude, en paix avec tous ses voisins, bien
+administr&eacute;e, heureuse, gr&acirc;ce &agrave; la sagesse de
+ses habitants, est en pleine prosp&eacute;rit&eacute;. Son bonheur,
+si justement m&eacute;rit&eacute;, ne lui fait pas d'envieux, et sa
+force impose le respect aux plus batailleurs.</p>
+
+<p>La Cit&eacute; de l'Acier n'&eacute;tait qu'une usine
+formidable, qu'un engin de destruction redout&eacute; sous la main
+de fer de Herr Schultze ; mais, gr&acirc;ce &agrave; Marcel
+Bruckmann, sa liquidation s'est op&eacute;r&eacute;e sans encombre
+pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.</p>
+
+<p>Marcel est, depuis un an, le tr&egrave;s heureux &eacute;poux de
+Jeanne, et la naissance d'un enfant vient d'ajouter &agrave; leur
+f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de
+son beau- fr&egrave;re, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur
+est maintenant en train de le marier &agrave; l'une de ses amies,
+charmante d'ailleurs, dont les qualit&eacute;s de bon sens et de
+raison garantiront son mari contre toutes rechutes.</p>
+
+<p>Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour
+tout dire, ils seraient au comble du bonheur et m&ecirc;me de la
+gloire, -- si la gloire avait jamais figur&eacute; pour quoi que ce
+soit dans le programme de leurs honn&ecirc;tes ambitions.</p>
+
+<p>On peut donc assurer d&egrave;s maintenant que l'avenir
+appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann,
+et que l'exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et
+cit&eacute; mod&egrave;les, ne sera pas perdu pour les
+g&eacute;n&eacute;rations futures.</p>
+<p class="center p2 p0">Fin de Les Cinq Cents Millions de la B&eacute;gum</p>
+
+
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM **</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+</div>
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
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+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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+</div>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+Project Gutenberg's Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: September 11, 2012 [EBook #4968]
+Release Date: January, 2004
+First Posted: April 6, 2002
+Last Updated: January 16, 2005
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Bgum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIRES
+I - O MR. SHARP FAIT SON ENTRE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART DEUX
+V - LA CIT DE L'ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - P. P. C.
+X - UN ARTICLE DE L' UNSERE CENTURIE , REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS COUPS DE FUSIL
+XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+
+<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit lui-mme
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit premire vue : voil un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune
+recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'htel, Brighton,
+s'talaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hpital, de rentrer son htel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d'un mmoire qu'il avait prsent l'avant-veille au grand
+Congrs international d'Hygine, sur un << compte-globules du sang >>
+dont il tait l'inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
+ctelette cuite point, une tasse de th fumant et quelques-unes de
+ces rties au beurre que les cuisinires anglaises font merveille,
+grce aux petits pains spciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+<< Oui, rptait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trs
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+prsident, la rponse du docteur Cicogna, de Naples, les dveloppements
+de mon mmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographi. >>
+
+<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associ
+s'exprime en franais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dbutant,
+si je prends cette libert ; mais ils comprennent assurment mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur..." >>
+
+<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
+plus exact et plus prcis ! >>
+
+Le docteur Sarrasin en tait l de ses rflexions, lorsque le matre
+des crmonies lui-mme -- on n'oserait donner un moindre titre un
+personnage si correctement vtu de noir -- frappa la porte et demanda
+si << monsiou >> tait visible...
+
+<< Monsiou >> est une appellation gnrale que les Anglais se croient
+obligs d'appliquer tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils
+s'imagineraient manquer toutes les rgles de la civilit en ne
+dsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
+sous celui de << Herr >>. Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble
+la nationalit des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui tait prsente. Assez
+tonn de recevoir une visite en un pays o il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carr de papier minuscule :
+
+<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>
+
+Il savait qu'un << solicitor >> est le congnre anglais d'un avou, ou
+plutt homme de loi hybride, intermdiaire entre le notaire, l'avou et
+l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
+
+<< Que diable puis-je avoir dmler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>
+
+<< Vous tes bien sr que c'est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. >>
+
+Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, premire vue, classa dans la grande famille des << ttes de
+mort >>. Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents
+blanches, ses cavits temporales presque nu sous une peau
+parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons l'occiput sous un <<
+ulster-coat >> grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne
+d'un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa terre son sac et son
+chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :
+
+<< William Henry Sharp junior, associ de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Franois Sarrasin ?
+
+-- C'est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma rsidence.
+
+-- Votre pre s'appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C'est exact.
+
+-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+<< Isidore Sarrasin est mort Paris en 1857, VIme arrondissement, rue
+Taranne, numro 54, htel des Ecoles, actuellement dmoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mre tait Julie Langvol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle tait originaire de Bar-le-Duc, fille de Bndict
+Langvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalit de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien prcieuse, monsieur, bien prcieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langvol, tambour-major au 36me lger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, merveill par cette
+connaissance approfondie de sa gnalogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux inform que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mre tait Langvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pre,
+Jean Sarrasin, qu'elle avait pous en 1799. Tous deux allrent
+s'tablir Melun comme ferblantiers et y restrent jusqu'en 1811, date
+de la mort de Julie Langvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
+avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pre. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouve
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par
+cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir
+Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait la carrire
+mdicale. Il mourut, en 1832, Palaiseau, prs Versailles, o mon pre
+exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822.
+
+-- Vous tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frres ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j'tais fils unique, et ma mre est morte deux ans aprs ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir dcouvert et d'tre le premier vous
+prsenter mes hommages ! >>
+
+<< Cet homme est alin, pensa le docteur. C'est assez frquent chez
+les "ttes de mort". >>
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rpondit-il avec calme. Vous
+tes, l'heure actuelle, le seul hritier connu du titre de baronnet,
+concd, sur la prsentation du gouverneur gnral de la province de
+Bengale, Jean-Jacques Langvol, naturalis sujet anglais en 1819,
+veuf de la Bgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dcd en 1841,
+ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postrit,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s'levait, il y a trente
+ans, environ cinq millions de livres sterling. Elle est reste sous
+squestre et tutelle, et les intrts en ont t capitaliss presque
+intgralement pendant la vie du fils imbcile de Jean-Jacques Langvol.
+Cette succession a t value en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En excution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirm par la
+cour de Delhi, homologu par le Conseil priv, les biens immeubles et
+mobiliers ont t vendus, les valeurs ralises, et le total a t
+plac en dpt la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple chque, aussitt aprs avoir fait vos preuves gnalogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre ds aujourd'hui vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
+acompte valoir... >>
+
+Le docteur Sarrasin tait ptrifi. Il resta un instant sans trouver un
+mot dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait exprimental ce rve des _Mille et une nuits_, il
+s'cria :
+
+<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous t conduit me dcouvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, rpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant la manire dont je vous ai trouv, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
+proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en dshrence qui sont enregistres tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une spcialit de notre
+maison. Or, prcisment, l'hritage de la Bgum Gokool exerce notre
+activit depuis un lustre entier. Nous avons port nos investigations
+de tous cts, pass en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui tait issue d'Isidore. J'tais mme arriv la
+conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
+t frapp hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congrs d'Hygine, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'tait pas
+connu. Recourant aussitt mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassembles au sujet de cette succession,
+j'ai constat avec tonnement que la ville de Douai avait chapp
+notre attention. Presque sr dsormais d'tre sur la piste, j'ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu la sortie du Congrs, et ma
+conviction a t faite. Vous tes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langvol, tel qu'il est reprsent dans une photographie de
+lui que nous possdons, d'aprs une toile du peintre indien Saranoni. >>
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie reprsentait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban aigrette et une robe de brocart
+chamarre de vert, dans cette attitude particulire aux portraits
+historiques d'un gnral en chef qui crit un ordre d'attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fume d'une bataille et une charge de cavalerie.
+
+<< Ces pices vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. >>
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept huit volumes
+de dossiers, les uns imprims, les autres manuscrits, les dposa sur la
+table et sortit reculons, en murmurant :
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>
+
+Moiti croyant, moiti sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commena les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui dmontrer que l'histoire tait
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hsiter, par
+exemple, en prsence d'un document imprim sous ce titre :
+
+<< _Rapport aux Trs Honorables Lords du Conseil priv de la Reine,
+dpos le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bgum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de proprit de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers difices, palais, btiments d'exploitation,
+villages, objets mobiliers, trsors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Bgum Gokool de Ragginahra. Des exposs soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et la Cour suprieure de
+Delhi, il rsulte qu'en 1819, la Bgum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et hritire de son propre chef de biens considrables,
+pousa un tranger, franais d'origine, du nom de Jean-Jacques
+Langvol. Cet tranger, aprs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'arme
+franaise, o il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36me lger, s'embarqua Nantes, lors du licenciement de l'arme de la
+Loire, comme subrcargue d'un navire de commerce. Il arriva Calcutta,
+passa dans l'intrieur et obtint bientt les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite arme indigne que le rajah Luckmissur tait
+autoris entretenir. De ce grade, il ne tarda pas s'lever celui
+de commandant en chef, et, peu de temps aprs la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considrations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+prilleuse aux Europens d'Agra par Jean-Jacques Langvol, qui s'tait
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gnral
+de la province de Bengale demander et obtenir pour l'poux de la
+Bgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors rige en fief. La Bgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
+ses biens Langvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n'y avait qu'un fils en tat d'imbcillit depuis
+son bas ge, et qu'il fallut immdiatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont t fidlement administrs jusqu' sa mort, survenue en 1869.
+Il n'y a point d'hritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn la licitation,
+la requte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
+l'honneur de demander aux Lords du Conseil priv l'homologation de ces
+jugements, etc. >> Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifies des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donns pour le dpt du capital la Banque
+d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des hritiers Langvol, et toute une masse imposante de
+documents du mme ordre, ne permirent bientt plus la moindre
+hsitation au docteur Sarrasin. Il tait bien et dment le << next of
+kin >> et successeur de la Bgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions dposs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
+l'paisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de dcs !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entirement chapper l'motion qu'une
+certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son
+motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre
+passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorb en de profondes rflexions.
+
+Puis, tout coup, il se remit marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
+pense gnreuse et noble se dveloppait en lui. Il l'accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
+
+A ce moment, on frappa la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblig pour les peines
+que vous vous tes donnes.
+
+-- Pas oblig du tout... simple affaire... mon mtier.... rpondit Mr.
+Sharp. Puis-je esprer que Sir Bryah me conservera sa clientle ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer me donner ce titre absurde... >>
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas
+cder.
+
+<< Comme il vous plaira, vous tes le matre, rpondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. >>
+
+Le docteur Sarrasin, rest seul, s'assit son bureau, prit une feuille
+de papier lettres et crivit ce qui suit :
+
+<< Brighton,28 octobre 1871.
+
+<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune norme, colossale,
+insense ! Ne me crois pas atteint d'alination mentale et lis les deux
+ou trois pices imprimes que je joins ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'hritier d'un titre de baronnet anglais
+ou plutt indien, et d'un capital qui dpasse un demi-milliard de
+francs, actuellement dpos la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir notre
+sagesse. Il y a une heure peine que j'ai connaissance du fait, et
+dj le souci d'une pareille responsabilit touffe demi la joie
+qu'en pensant toi la certitude acquise m'avait d'abord cause.
+Peut-tre ce changement sera-t-il fatal dans nos destines... Modestes
+pionniers de la science, nous tions heureux dans notre obscurit. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-tre, moins... Mais je n'ose te parler
+d'une ide arrte dans ma pense... moins que cette fortune mme ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l'apprendre ta mre. Je suis assur qu'en femme sense,
+elle l'accueillera avec calme et tranquillit. Quant ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tte.
+D'ailleurs, elle est dj solide, sa petite tte, et dut-elle
+comprendre toutes les consquences possibles de la nouvelle que je
+t'annonce, je suis sr qu'elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poigne de main Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
+d'avenir.
+
+<< Ton pre affectionn, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>
+
+Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, lve l'Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
+le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au
+Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme
+plus ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n'tait pas ce qu'on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n'tait ni sot ni d'une intelligence
+suprieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+tait chtain, et, en tout, membre-n de la classe moyenne. Au collge
+il obtenait gnralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalaurat, il avait eu la note << passable >>. Repouss une premire
+fois au concours de l'Ecole centrale, il avait t admis la seconde
+preuve avec le numro 127. C'tait un caractre indcis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incomplte, qui vivent
+toujours dans l'-peu-prs et passent travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destine ce qu'un
+bouchon de lige est sur la crte d'une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emports vers l'quateur ou vers
+le ple. C'est le hasard qui dcide de leur carrire. Si le docteur
+Sarrasin ne se ft pas fait quelques illusions sur le caractre de son
+fils, peut-tre aurait-il hsit avant de lui crire la lettre qu'on a
+lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous
+la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s'tait de vive force impose lui. Au lyce
+Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave
+s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt
+cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, rest orphelin douze ans, avait hrit d'une petite
+rente qui suffisait tout juste payer son collge. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'et jamais mis le pied
+hors des murs du lyce.
+
+Il suivit de l que la famille du docteur Sarrasin fut bientt celle du
+jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de pre et de mre. Il en arriva donc tout naturellement
+ adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dj srieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s'tait donn la tche agrable de faire de Jeanne, qui aimait l'tude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+mme temps, d'Octave un fils digne de son pre. Cette dernire tche,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, dj suprieure pour son ge son frre. Mais Marcel s'tait
+promis d'atteindre son double but.
+
+C'est que Marcel Bruckmann tait un de ces champions vaillants et
+aviss que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dj par la
+duret et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacit de son
+intelligence. Il tait tout volont et tout courage au-dedans, comme il
+tait au-dehors taill angles droits. Ds le collge, un besoin
+imprieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqut un prix
+ sa moisson annuelle, il pensait l'anne perdue. C'tait vingt ans
+un grand corps dhanch et robuste, plein de vie et d'action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tte
+intelligente tait dj de celles qui arrtent le regard des esprits
+attentifs. Entr le second l'Ecole centrale, la mme anne qu'Octave,
+il tait rsolu en sortir le premier.
+
+C'est d'ailleurs son nergie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait
+<< pistonn >>, pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il
+prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti
+amicale, pareil celui qu'un lion pourrait accorder un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante
+anmique et de la faire fructifier auprs de lui.
+
+La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils
+passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours,
+Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg
+et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de
+chasseurs pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple.
+
+Cte cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du sige. Marcel avait reu Champigny une balle au bras
+droit ; Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six
+mtres. Mais ces six mtres-l taient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux tudiants
+habitaient ensemble deux chambres contigus d'un modeste htel voisin
+de l'cole. Les malheurs de la France, la sparation de l'Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprim au caractre de Marcel une maturit toute
+virile.
+
+<< C'est affaire la jeunesse franaise, disait-il, de rparer les
+fautes de ses pres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
+arriver. >>
+
+Debout cinq heures, il obligeait Octave l'imiter. Il l'entranait
+aux cours, et, la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps autre
+d'une pipe et d'une tasse de caf. On se couchait dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course cheval jusqu'au bois de
+Verrires, une promenade en fort, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d'escrime, tels taient leurs dlassements. Octave manifestait
+bien par instants des vellits de rvolte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
+voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu'elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis taient,
+selon leur coutume, assis cte cte la mme table, sous l'abat-jour
+d'une lampe commune. Marcel tait plong corps et me dans un problme,
+palpitant d'intrt, de gomtrie descriptive applique la coupe des
+pierres. Octave procdait avec un soin religieux la fabrication,
+malheureusement plus importante son sens, d'un litre de caf. C'tait
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
+peut-tre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'chapper pour
+quelques minutes la terrible ncessit d'aligner des quations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte goutte son eau bouillante travers une couche paisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d lui suffire. Mais
+l'assiduit de Marcel lui pesait comme un remords, et il prouvait
+l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout coup. Ce
+filtre antique et solennel n'est plus la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achte un percolateur ! Cela t'empchera peut-tre de perdre une
+heure tous les soirs cette cuisine >>, rpondit Marcel.
+
+Et il se remit son problme.
+
+<< Une vote a pour intrados un ellipsode trois axes ingaux. Soit A
+B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
+l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
+gal c, ce qui rend la vote surbaisse... >>
+
+A ce moment, on frappa la porte.
+
+<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garon de l'htel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+tudiant.
+
+<< C'est de mon pre, fit Octave. Je reconnais l'criture... Voil ce
+qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage
+ Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+<< Tu me diras si ton pre te parle de son Congrs d'Hygine, dit
+Marcel. C'est une bonne ide qu'il a eue d'aller l. Les savants
+franais sont trop ports s'isoler. >>
+
+Et Marcel reprit son problme :
+
+<< ... L'extrados sera form par un ellipsode semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprs avoir
+marqu les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+traons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+>>
+
+Un cri d'Octave lui fit relever la tte.
+
+<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout ple.
+
+-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d'oeil sur les documents imprims qui l'accompagnaient, et
+dit :
+
+<< C'est curieux ! >>
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mthodiquement. Octave tait
+suspendu ses lvres.
+
+<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix trangle.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton pre a trop de bon sens et d'esprit
+scientifique pour accepter l'tourdie une conviction pareille.
+D'ailleurs, les preuves sont l, et c'est au fond trs simple. >>
+
+La pipe tant bien et dment allume, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable mme d'achever son caf,
+plus forte raison d'assembler deux ides logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rvait pas.
+
+<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
+qu'un demi-milliard, c'est une fortune norme ? >>
+
+Marcel releva la tte et approuva :
+
+<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-tre pas une pareille en France,
+et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le march ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn d'en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mme plus
+lgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
+
+Marcel lana une bouffe de fume et n'articula pas un mot. Cette
+bouffe de fume disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule leur nom, ou s'inventent un
+marquisat de carton ! Mais possder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
+d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... >>
+
+La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
+
+Il s'arrta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de
+mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la
+numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour
+que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+ide juste, si elles n'avaient leur disposition les ressources d'une
+reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui
+verserait un franc chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
+est l'hritier d'un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s'cria Marcel, secou par le mot plus
+qu'il ne l'avait t par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner la France pour payer sa
+ranon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t'aviser au moins de suggrer une pareille ide mon pre
+!... s'cria Octave du ton d'un homme effray. Il serait capable de
+l'adopter ! Je vois dj qu'il rumine quelque projet de sa faon !...
+Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit
+droit et sens, que ce gros hritage ft rduit des proportions plus
+modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant Octave, il lui tait impossible de rien faire, et il s'agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatient, finit par lui
+dire :
+
+<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est vident que tu n'es
+bon rien ce soir !
+
+-- Tu as raison >>, rpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d'abandonner toute espce de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il dgringola l'escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son pre. Il avait besoin de s'assurer de
+nouveau qu'il tait bien veill.
+
+<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en
+donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart
+d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
+pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu l'Ecole centrale !...
+Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
+
+<< J'aurai un htel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment o je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'tait.
+Comme cela vient point tout de mme !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C'est drle, maintenant que c'est venu, il me semble que
+je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occup trimer sur des livres et des planches dessin !...
+Tout de mme, c'est un fameux rve ! >>
+
+Octave suivait, en ruminant ces ides, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elyses, tourna le coin de la rue Royale, dboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides talages
+qu'avec indiffrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s'y arrta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces trsors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomtres, que le
+lustre de l'Opra verse ses cascades de lumire, que les violons
+grincent, que les chanteuses s'gosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
+des pur-sang au fond des manges, et que s'allume le Caf Anglais !...
+Paris est moi !... Tout est moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d'ivoire par-dessus le march !... J'aurai des lphants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht vapeur pour me
+conduire o je voudrai, m'arrter et repartir ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis charg de donner la nouvelle ma mre. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l'cole... Oh ! oh ! l'cole ! on peut
+s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prvenir. Je vais lui envoyer
+une dpche. Il comprendra bien que je suis press de voir ma mre et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
+
+Octave entra dans un bureau tlgraphique, prvint son ami qu'il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hla un fiacre et se
+fit transporter la gare du Nord.
+
+Ds qu'il fut en wagon, il se reprit dvelopper son rve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+moi le paisible quartier des Aubettes.
+
+<< Qui donc est malade ? se demandaient les commres d'une fentre
+l'autre.
+
+-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier tage.
+
+-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
+
+Aprs dix minutes d'attente, Octave russit pntrer dans la maison.
+Sa mre et sa soeur Jeanne, prcipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue haute voix, eut bientt donn la clef du
+mystre.
+
+Mme Sarrasin fut un moment blouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait tre eux
+maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer des jeunes
+gens qui possdaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tt fait que les hommes de s'habituer ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c'tait lui, en somme, qu'il appartenait de dcider de sa destine et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant
+Jeanne, elle tait heureuse la joie de sa mre et de son frre ; mais
+son imagination de treize ans ne rvait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste o sa vie s'coulait doucement
+entre les leons de ses matres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, marie trs jeune un homme absorb tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l'tude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s'tait quelquefois sentie un peu seule ct de ce
+travailleur acharn, et avait par suite concentr sur ses deux enfants
+toutes ses esprances. Elle avait toujours rv pour eux un avenir
+brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
+doutait pas, tait appel aux plus hautes destines. Depuis qu'il avait
+pris rang l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadmie de jeunes
+ingnieurs s'tait transforme dans son esprit en une ppinire
+d'hommes illustres. Sa seule inquitude tait que la modestie de leur
+fortune ne ft un obstacle, une difficult tout au moins la carrire
+glorieuse de son fils, et ne nuist plus tard l'tablissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
+c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'tre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complte.
+
+La mre et le fils passrent une grande partie de la nuit causer et
+faire des projets, tandis que Jeanne, trs contente du prsent, sans
+aucun souci de l'avenir, s'tait endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
+
+<< Tu ne m'as pas parl de Marcel, dit Mme Sarrasin son fils. Ne lui
+as-tu pas donn connaissance de la lettre de ton pre ? Qu'en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
+c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit
+de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas
+jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr
+un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n'avait peut-tre pas tort, rpondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! >>
+
+Jeanne venait de se rveiller. Elle avait entendu les dernires paroles
+de sa mre :
+
+<< Tu sais, mre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! >>
+
+Et, ayant embrass sa mre, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les
+marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait peine si le
+trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la
+prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de
+l'existence individuelle du mdecin franais.
+
+Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait dclarer
+la sance ouverte ou leve et donner mcaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
+boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de
+chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus
+follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, la faon des yeux de poupe ou de mannequin.
+
+Lors des premires prsentations, le prsident du Congrs d'Hygine
+avait adress au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+crature aussi loigne de moi dans l'chelle des tres !...
+Mettez-vous l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu' lui montrer un sige vide sa droite.
+D'autre part, tous les membres du Congrs s'taient levs.
+
+Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'aprs rflexion le compte-globules avait
+sans doute paru ses confrres une dcouverte plus considrable qu'
+premire vue, le docteur Sarrasin s'assit la place qui lui tait
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolrent, lorsque Lord
+Glandover se pencha son oreille avec une contorsion des vertbres
+cervicales telle qu'il pouvait en rsulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+<< J'apprends, dit-il, que vous tes un homme de proprit considrable
+? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
+
+Lord Glandover paraissait dsol d'avoir pu traiter avec lgret
+l'quivalent en chair et en os d'une valeur monnaye aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+<< Pourquoi ne nous avoir pas prvenus ?... Franchement ce n'est pas
+bien ! Exposer les gens des mprises semblables ! >>
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
+sou de plus qu'aux sances prcdentes, se demandait comment la
+nouvelle avait dj pu se rpandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+<< Vous voil aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
+
+Et il lui passa un numro du journal, dat du matin mme. On y lisait
+le << fait divers >> suivant, dont la rdaction rvlait suffisamment
+l'auteur :
+
+<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bgum
+Gokool vient enfin de trouver son lgitime hritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L'heureux propritaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement dposs la Banque d'Angleterre, est un mdecin franais,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analys ici
+mme le beau mmoire au Congrs de Brighton. A force de peines et
+travers des pripties qui formeraient elles seules un vritable
+roman, Mr. Sharp est arriv tablir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langvol, baronnet, poux en secondes noces de la Bgum Gokool. Ce
+soldat de fortune tait, parat-il, originaire de la petite ville
+franaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalits. La requte est dj loge en
+Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchanement de circonstances
+qui a accumul sur la tte d'un savant franais, avec un titre
+britannique, les trsors entasss par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se fliciter qu'un capital aussi considrable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. >>
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrari de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n'tait pas seulement cause des
+importunit que son exprience des choses humaines lui faisait dj
+prvoir, mais il tait humili de l'importance qu'on paraissait
+attribuer cet vnement. Il lui semblait tre rapetiss
+personnellement de tout l'norme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son mrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient dj noys dans cet ocan d'or et d'argent, mme aux yeux de
+ses confrres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l'intelligence suprieure et dlie, l'inventeur ingnieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Et-il t un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des spcimens les plus dgrads de l'humanit au
+lieu d'en tre un des reprsentants suprieurs, son poids et t le
+mme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dsormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette ide l'coeura, et le Congrs, qui regardait, avec une curiosit
+toute scientifique, comment tait fait un << demi milliardaire >>,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagre. La grandeur du but
+auquel il avait rsolu de consacrer cette fortune inespre se
+reprsenta tout coup la pense du docteur et le rassrna. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda l'instant et par prfrence mme au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y
+serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest
+la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment
+l'intonation toute spciale de la voix du prsident.
+
+<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singulire qui
+m'arrive et des consquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait tant devenu public, il y aurait peut-tre de
+l'affectation ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considrable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement dpose la Banque
+d'Angleterre, se trouve me revenir lgitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considre, en ces conjonctures, que comme le
+fidicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
+pas moi que ce capital appartient de droit, c'est l'Humanit, c'est
+au Progrs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congrs se lve, lectris par cette dclaration._)
+Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne ft ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
+propre que de dvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les rsultats. Je le dclare donc, dfinitivement et sans
+rserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas
+moi, il est la science ! Voulez-vous tre le parlement qui rpartira
+ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumires une confiance
+suffisante pour prtendre en disposer en matre absolu. Je vous fais
+juges, et vous-mmes vous dciderez du meilleur emploi donner ce
+trsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Dlire gnral._)
+
+Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac
+d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de
+raliser un programme si extravagant.
+
+<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s'il m'est permis de suggrer un plan qu'il serait
+ais de dvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >>
+
+Ici le Congrs, revenu enfin au sang-froid, coute avec une attention
+religieuse.
+
+<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misre et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une laquelle je crois rationnel
+d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hyginiques
+dplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placs. Ils
+s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent prives d'air et
+de lumire, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomrations humaines deviennent parfois de vritables foyers
+d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur sant ; leur force productive diminue, et la socit perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient tre appliques aux
+plus prcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+runirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d'une cit modle sur des donnes rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons difier cette ville et la
+prsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d'applaudissements._)
+
+Les membres du Congrs, pris d'un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l'enlvent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rintgrer sa place,
+cette cit que chacun de nous voit dj par les yeux de l'imagination,
+qui peut tre dans quelques mois une ralit, cette ville de la sant
+et du bien-tre, nous inviterions tous les peuples venir la visiter,
+nous en rpandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honntes que la pauvret et le manque
+de travail auraient chasses des pays encombrs. Celles aussi -- vous
+ne vous tonnerez pas que j'y songe --, qui la conqute trangre a
+fait une cruelle ncessit de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activit, l'application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus prcieuses mille fois que les
+mines d'or et de diamant. Nous aurions l de vastes collges o la
+jeunesse leve d'aprs des principes sages, propres dvelopper et
+quilibrer toutes les facults morales, physiques et intellectuelles,
+nous prparerait des gnrations fortes pour l'avenir ! >>
+
+Il faut renoncer dcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
+se succdrent pendant plus d'un quart d'heure.
+
+Le docteur Sarrasin tait peine parvenu se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura son oreille en
+clignant de l'oeil :
+
+<< Bonne spculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
+?... Affaire sre, pourvu qu'elle soit bien lance et patronne de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valtudinaires voudront
+habiter l !... J'espre que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n'est-ce pas ? >>
+
+Le pauvre docteur, bless de cette obstination donner ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois rpondre Sa Seigneurie, lorsqu'il
+entendit le vice-prsident rclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d'tre soumise l'assemble.
+
+<< Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une
+ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et
+la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide
+tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise
+en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien
+de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre
+consacrs un tel essai ! >>
+
+L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit nouvelle, comme un
+juste hommage son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
+
+Sa motion tait dj acclame, lorsqu'il fallut revenir sur le vote,
+la requte du docteur Sarrasin lui-mme.
+
+<< Non, dit-il, mon nom n'a rien faire en ceci. Gardons nous aussi
+d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
+prtexte de driver du grec ou du latin, donnent la chose ou l'tre
+qui les porte une allure pdante. Ce sera la Cit du bien-tre, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
+France-Ville ! >>
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui tait bien
+due.
+
+France-Ville tait d'ores et dj fonde en paroles ; elle allait,
+grce au procs-verbal qui devait clore la sance, exister aussi sur le
+papier. On passa immdiatement la discussion des articles gnraux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congrs cette occupation pratique, si
+diffrente des soins ordinairement rservs ces assembles, pour
+suivre pas pas, dans un de ses innombrables itinraires, la fortune
+du fait divers publi par le _Daily Telegraph_.
+
+Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commenait rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta
+le 1er novembre Rotterdam.
+
+Immdiatement coup par les ciseaux diligents du rdacteur en chef et
+secrtaire unique de l'_Echo nerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Mmorial de Brme_. L, il revtit, sans changer de
+corps, un vtement neuf, et ne tarda pas se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+aprs avoir crit en tte de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir un subterfuge mesquin et
+d'abuser de la crdulit de ses lecteurs en ajoutant entre parenthses
+: _Correspondance spciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
+l'anecdote arriva la rdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisime page, en se
+contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C'est aprs avoir pass par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
+son entre, le 3 novembre au soir, entre les mains paisses d'un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle manger de M. le
+professeur Schultze, de l'Universit d'Ina.
+
+Si haut plac que ft un tel personnage dans l'chelle des tres, il ne
+prsentait premire vue rien d'extraordinaire. C'tait un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses paules carres
+indiquaient une constitution robuste ; son front tait chauve, et le
+peu de cheveux qu'il avait gards l'occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux taient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pense. Aucune lueur ne s'en chappe, et cependant on
+se sent comme gn sitt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze tait grande, garnie d'une de ces doubles ranges de dents
+formidables qui ne lchent jamais leur proie, mais enfermes dans des
+lvres minces, dont le principal emploi devait tre de numroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquitant et dsobligeant pour les autres, dont le professeur tait
+visiblement trs satisfait pour lui-mme.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+chemine, regarda l'heure une trs jolie pendule de Barbedienne,
+singulirement dpayse au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
+
+<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive six trente,
+dernire heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La premire fois qu'il ne sera pas sur ma table six heures
+trente, vous quitterez mon service huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dne sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous tes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne rpte jamais un ordre. >>
+
+Le professeur dposa son journal sur le bord de sa table et se remit
+crire un mmoire qui devait paratre le surlendemain dans les _Annalen
+fr Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrtion constater
+que ce mmoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Franais sont-ils atteints des degrs diffrents
+de dgnrescence hrditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un
+grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de
+bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
+de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis
+il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il tait prs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitt dans sa chambre coucher pour y prendre
+un repos bien gagn. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
+bande de son journal et en commena la lecture, avant de s'endormir. Au
+moment o le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attire par un nom tranger, celui de << Langvol >>, dans le fait
+divers relatif l'hritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien voquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Aprs quelques minutes donnes cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientt entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phnomne physiologique que lui-mme avait tudi et
+expliqu avec de grands dveloppements, ce nom de Langvol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses rves. Si bien que,
+machinalement, en se rveillant le lendemain matin, il se surprit le
+rpter.
+
+Tout coup, et au moment o il allait demander sa montre quelle
+heure il tait, il fut illumin d'un clair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses ides, l'alina qu'il avait failli la veille laisser
+passer inaperu. La lumire, videmment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre ramages, il
+courut la chemine, dtacha un petit portrait en miniature pendu prs
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussireux qui en formait l'envers.
+
+Le professeur ne s'tait pas tromp. Derrire le portrait, on lisait ce
+nom trac d'une encre jauntre, presque effac par un demi-sicle :
+
+<< _Thrse Schultze eingeborene Langvol_ >> (Thrse Schultze ne
+Langvol).
+
+Le soir mme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, sept heures du matin, Herr Schultze arrivait la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se prsentait au numro 93, Southampton
+row, dans une grande salle divise en deux parties par une barrire de
+bois -- ct de MM. les clercs, ct du public --, meuble de six
+chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+taient en train de manger paisiblement le djeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mme
+voix dont il demandait son dner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d'Ina, affaire Langvol. >>
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
+acoustique et reut en rponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+<< Au diable l'affaire Langvol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! >>
+
+Rponse du jeune clerc :
+
+<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrable,
+mais ce n'est pas la tte du premier venu. >>
+
+Nouvelle exclamation mystrieuse :
+
+<< Et il vient d'Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. >>
+
+Un soupir passa travers le tuyau :
+
+<< Faites monter.
+
+- Deux tages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage intrieur.
+
+Le professeur s'enfona dans le couloir, monta les deux tages et se
+trouva devant une porte matelasse, o le nom de Mr. Sharp se dtachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage tait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
+cabinet vulgaire tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers bants. Il se souleva peine sur son fauteuil, et, selon
+l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trs occup.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'tait plac
+auprs de lui :
+
+<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amne.
+Mon temps est extraordinairement limit, et je ne puis vous donner
+qu'un trs petit nombre de minutes. >>
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inquitait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+<< Peut-tre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
+supplmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amne.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en
+1792 mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien l'arme de
+Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle crites sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices
+dment lgalises qui tablissent ma filiation. >>
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
+donna Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c'tait le seul point o il tait inpuisable. En effet,
+il s'agissait pour lui de dmontrer Mr. Sharp, Anglais, la ncessit
+de faire prdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
+poursuivait l'ide de rclamer cette succession, c'tait surtout pour
+l'arracher des mains franaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu'il dtestait dans son adversaire, c'tait
+surtout sa nationalit !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assurment, etc. Mais l'ide qu'un prtendu savant, qu'un Franais
+pourrait employer cet norme capital au service des ides franaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits outrance.
+
+A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre
+cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu
+Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme
+ordre.
+
+D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pt
+tre pour un professeur l'Universit d'Ina d'avoir des rapports de
+parent avec des gens de race infrieure, il tait vident qu'une
+aeule franaise avait sa part de responsabilit dans la fabrication de
+ce produit humain sans gal. Seulement, cette parent d'un degr
+secondaire celle du docteur Sarrasin ne lui crait aussi que des
+droits secondaires ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilit de les soutenir avec quelques apparences de lgalit et,
+dans cette possibilit, il en entrevit une autre tout l'avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langvol, dj
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprsentation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbr,
+d'actes, de pices de toute nature s'tendit devant les yeux de l'homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea un compromis mnag
+par lui, Sharp, dans l'intrt de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connatre Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves l'appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rsisteraient
+pas un bon procs >> --, que lui donnait sa parent avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possdaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquraient
+aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffrent, mais bien plus
+imprieux, la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci tait trop bien dou pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
+repos, sans toutefois rien prciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire
+loisir et le reconduisit avec des gards marqus. Il n'tait plus
+question cette heure de ces minutes strictement limites, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
+ faire valoir sur l'hritage de la Bgum, mais persuad cependant
+qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
+tait toujours mritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner l'avantage de la premire.
+
+L'important tait de tter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dpche
+tlgraphique, immdiatement expdie Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant franais dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'tonna Mr. Sharp
+l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+dclara en toute loyaut qu'en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante leve
+par une femme riche et titre, migre avec elle, et qui se serait
+marie en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degr
+prcis de parent de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait dj recours ses fiches, soigneusement catalogues
+dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait l -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matire procs, et
+les procs de ce genre peuvent aisment traner en longueur. A la
+vrit, on n'tait pas oblig de faire la partie adverse l'aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincrit, son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langvol sa soeur, dont Herr Schultze avait parl, et
+qui taient une prsomption en sa faveur. Prsomption faible la
+vrit, dnue de tout caractre lgal, mais enfin prsomption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhumes de la poussire des
+archives municipales. Peut-tre mme la partie adverse, dfaut de
+pices authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
+fallait tout prvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n'assigneraient mme pas cette Thrse Langvol, subitement sortie de
+terre, et ses reprsentants actuels, des droits suprieurs ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+vrifications, solution lointaine !... Les probabilits de gain tant
+considrables des deux parts, on formerait aisment de chaque ct une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procdure et
+puiser tous les moyens de juridiction. Un procs clbre du mme genre
+avait t pendant quatre-vingt-trois annes conscutives en Cour de
+Chancellerie et ne s'tait termin que faute de fonds : intrts et
+capital, tout y avait pass !... Enqutes, commissions, transports,
+procdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait tre encore indcise, et le demi milliard toujours endormi
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il
+s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il
+entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme
+un voyageur pench l'avant d'un navire voit le port o il croyait
+entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il
+se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout
+l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer
+ l'tat gazeux et s'vanouir !
+
+<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C'tait difficile dterminer. Plus difficile
+encore raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente
+justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
+sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres taient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement branl dans
+sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une srie
+d'interminables procs, ou renoncer son rve. Alors, pensant son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en prouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laiss
+son adresse. Il lui annona que le docteur Sarrasin n'avait jamais
+entendu parler d'une Thrse Langvol, contestait formellement
+l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien tablis,
+qu' << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
+dsintressement absolu, une vritable curiosit d'amateur, n'avait
+certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un procs, dix procs, trente ans de procs, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en tait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait pouss le dsintressement
+jusqu' lui indiquer un de ses confrres, qu'il pt charger de ses
+intrts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrire
+lgale tait devenue un vritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+<< Si le docteur franais voulait s'arranger, combien cela coterait-il
+? >> demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
+pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin composition, il fallait un peu traner les choses
+afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt
+ une transaction.
+
+<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en moi et je rponds de tout.
+
+-- Moi aussi, rpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir quoi m'en
+tenir. >>
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp quel chiffre le
+solicitor valuait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappel ds le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillit s'il avait quelques nouvelles srieuses
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillit mme, l'informa
+qu'un examen srieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-tre de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction ce
+prtendant nouveau. C'tait l, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement dsintress et que bien peu de solicitors
+eussent donn la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre rgler rapidement cette affaire, qu'il considrait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin coutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s'tait si bien habitu depuis quelques jours l'ide
+de raliser immdiatement son rve scientifique, qu'il subordonnait
+tout ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l'excuter aurait t maintenant pour lui une cruelle dception. Peu
+familier d'ailleurs avec les questions lgales et financires, et sans
+tre dupe des belles paroles de matre Sharp, il aurait fait bon march
+de ses droits pour une bonne somme paye comptant qui lui permt de
+passer de la thorie la pratique. Il donna donc galement carte
+blanche Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il tait bien vrai qu'un
+autre aurait peut-tre cd, sa place, la tentation d'entamer et de
+prolonger des procdures destines devenir, pour son tude, une
+grosse rente viagre. Mais Mr. Sharp n'tait pas de ces gens qui font
+des spculations long terme. Il voyait sa porte le moyen facile
+d'oprer d'un coup une abondante moisson, et il avait rsolu de le
+saisir. Le lendemain, il crivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-tre pas oppos toute ide
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit Herr Schultze, il disait alternativement
+l'un et l'autre que la partie adverse ne voulait dcidment rien
+entendre, et que, par surcrot, il tait question d'un troisime
+candidat allch par l'odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'levait subitement une objection imprvue qui drangeait tout. Ce
+n'tait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hsitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dcider tirer l'hameon, tant
+il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dbattt et ne ft
+casser la corde. Mais tant de prcaution tait, en ce cas, superflu.
+Ds le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'pargner les ennuis d'un procs, avait t prt
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l'expression clbre, tait arriv, ou que, dans
+son langage moins noble, son client tait << cuit point >>, il
+dmasqua tout coup ses batteries et proposa une transaction immdiate.
+
+Un homme bienfaisant se prsentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le diffrend entre les parties, de leur compter chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre titre de commission que
+l'excdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il tait tout prt signer, il ne demandait qu' signer, il
+aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, toute la haute banque et toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes taient rdigs, les tmoins racols, les machines timbrer
+de Somerset House prtes fonctionner. Herr Schultze s'tait rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frmissant
+qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en et t certainement pour ses frais. Ce fut bientt
+termin. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
+gal, les deux hritiers reurent chacun un chque valoir de cent
+mille livres sterling, payable vue, et des promesses de rglement
+dfinitif, aussitt aprs l'accomplissement des formalits lgales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supriorit anglo-
+saxonne, cette tonnante affaire.
+
+On assure que le soir mme, en dnant Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne la sant du docteur
+Sarrasin, un autre la sant du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, cette exclamation indiscrte : <<
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>
+
+La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un
+pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en
+effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville franaise dans des conditions d'hygine morale et physique
+propres dvelopper toutes les qualits de la race et former de
+jeunes gnrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, son sens, devait chouer, comme oppose la
+loi de progrs qui dcrtait l'effondrement de la race latine, son
+asservissement la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces rsultats pouvaient tre
+tenus en chec si le programme du docteur avait un commencement de
+ralisation, plus forte raison si l'on pouvait croire son succs.
+Il appartenait donc tout Saxon, dans l'intrt de l'ordre gnral et
+pour obir une loi inluctable, de mettre nant, s'il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+prsentaient, il tait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie l'Universit d'Ina, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les diffrentes races humaines -- travaux o il tait
+prouv que la race germanique devait les absorber toutes --, il tait
+clair enfin qu'il tait particulirement dsign par la grande force
+constamment crative et destructive de la nature, pour anantir ces
+pygmes qui se rebellaient contre elle. De toute ternit, il avait t
+arrt que Thrse Langvol pouserait Martin Schultze, et qu'un jour
+les deux nationalits, se trouvant en prsence dans la personne du
+docteur franais et du professeur allemand, celui-ci craserait
+celui-l. Dj il avait en main la moiti de la fortune du docteur.
+C'tait l'instrument qu'il lui fallait.
+
+D'ailleurs, ce projet n'tait pour Herr Schultze que trs secondaire ;
+il ne faisait que s'ajouter ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se runir au Vaterland.
+Cependant, voulant connatre fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dj
+l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrs international
+d'Hygine et en suivit assidment les sances. C'est au sortir de cette
+assemble que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- mme, l'entendirent un jour faire cette dclaration :
+qu'il s'lverait en mme temps que France-Ville une cit forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmilire absurde et anormale.
+
+<< J'espre, ajouta-t-il, que l'exprience que nous ferons sur elle
+servira d'exemple au monde ! >>
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit,
+n'en tait pas avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
+mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne
+devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant Marcel pour
+l'inviter l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+<< Nous aurons besoin d'hommes forts et nergiques, de savants actifs,
+non seulement pour difier, mais pour nous dfendre >>, Marcel lui
+rpondit :
+
+<< Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit
+de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout
+dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques
+annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin
+comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par
+consquent, servir la France. >>
+
+V LA CITE DE L'ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage
+de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est
+transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, dix lieues
+du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal
+dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse amricaine.
+
+Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les valles profondes qui
+sparent de longues chanes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris vol d'oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europenne, livre
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du matre d'htel. Ce
+n'est qu'un dcor alpestre, une crote de rocs, de terre et de pins
+sculaires, pose sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits
+de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol
+soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment l'autre
+s'abmer dans de mystrieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de
+scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet
+par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante,
+gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est
+charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de
+mmoire d'homme on n'y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chanes de collines
+maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dsert rouge >>, cause
+de la couleur du sol, tout imprgn d'oxydes de fer, et ce qu'on
+appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
+
+Qu'on imagine un plateau de cinq six lieues carres, au sol
+sablonneux, parsem de galets, aride et dsol comme le lit de quelque
+ancienne mer intrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dploy tout
+ coup une nergie et une vigueur sans gales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apports tout btis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C'est au centre de ces villages, au pied mme des CoalsButts,
+inpuisables montagnes de charbon de terre, que s'lve une masse
+sombre, colossale, trange, une agglomration de btiments rguliers
+percs de fentres symtriques, couverts de toits rouges, surmonts
+d'une fort de chemines cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voil d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+clairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil celui
+d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rgulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cit de l'Acier, la ville allemande, la
+proprit personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
+d'Ina, devenu, de par les millions de la Bgum, le plus grand
+travailleur du fer et, spcialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en vrit, de toutes formes et de tout calibre, me lisse
+et raies, culasse mobile et culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
+
+Grce la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une
+ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de
+terre comme un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d leur
+crasante supriorit une clbrit universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, le
+raliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqu un canon en fer forg de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arriv fondre des blocs d'acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connat pas de limites :
+demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
+qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les dlais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en apptit.
+
+En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se
+dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt
+semble avoir des proprits spciales. Il court cet gard des
+lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
+sr, c'est que personne n'en sait le fin mot.
+
+Ce qu'il y a de sr aussi, c'est qu' Stahlstadt, le secret est gard
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin cart de l'Amrique septentrionale, entour de dserts,
+isol du monde par un rempart de montagnes, situ cinq cents milles
+des petites agglomrations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette libert qui a fond la puissance de la
+rpublique des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
+n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre,
+signe et paraphe.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possdait sans doute, car, aprs avoir laiss
+l'auberge une petite valise de cuir tout use, il se dirigea pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu, la
+mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours ctes, engouffr dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait
+imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arriv au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprime et fut aussitt admis.
+
+<< Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et vous
+prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous
+entrez dans un autre secteur que le vtre >>, ajouta-t-il au moment o
+le nouveau venu s'loignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et
+s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss,
+sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait
+d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s'levait, pareille la muraille extrieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cit de l'Acier.
+
+C'tait celle d'une circonfrence dont les secteurs, limits en guise
+de rayons par une ligne fortifie, taient parfaitement indpendants
+les uns des autres, quoique envelopps d'un mur et d'un foss communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientt la borne K, place la lisire du
+chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mme lettre
+sculpte dans la pierre, et il se prsenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d'avoir affaire un soldat, il se trouvait en
+prsence d'un invalide, jambe de bois et poitrine mdaille.
+
+L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+<< Tout droit. Neuvime rue gauche. >>
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranche et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui dbouchait de la porte en tait
+l'axe. De chaque ct s'allongeaient angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines tait alors assourdissant. Ces btiments
+gris, percs jour de milliers de fentres, semblaient plutt des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu tait
+sans doute blas sur le spectacle, car il n'y prta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouv la rue IX l'atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prsence du
+contrematre Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vrifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+<< Embauch comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L'ge ne fait rien, rpondit l'autre. J'ai bientt vingt-six ans, et
+j'ai dj puddl pendant sept mois... Si cela vous intresse, je puis
+vous montrer les certificats sur la prsentation desquels j'ai t
+engag New York par le chef du personnel. >>
+
+Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit, mais avec un lger
+accent qui sembla veiller les dfiances du contrematre.
+
+<< Est-ce que vous tes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en rgle. >>
+
+Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contrematre un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+<< C'est bon. Aprs tout, vous tes embauch et je n'ai plus qu' vous
+dsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassur par ce dploiement
+de documents officiels.
+
+Il crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
+la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue son nom
+portant le numro 57938, et ajouta :
+
+<< Vous devez tre la porte K tous les matins sept heures,
+prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
+extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence votre
+numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc plac la porte de l'atelier
+et qui n'est ouvert qu' cet instant.
+
+-- Je connais le systme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure l'extrieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas la cantine de l'atelier pour un prix trs
+modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il
+s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule
+peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par
+l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement...
+Commencez-vous aujourd'hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu'une demi-journe >>, fit observer le contrematre en
+guidant Schwartz vers une galerie intrieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traversrent une cour et
+pntrrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa lgre charpente, au dbarcadre d'une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
+retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
+
+De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre
+qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines
+d'autant de fours puddler, maonns leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque range.
+
+A l'une des extrmits, des locomotives amenaient tout instant des
+trains de wagons chargs de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l'autre extrmit, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transforme en acier.
+
+L'opration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
+mtamorphose. Des quipes de cyclopes demi-nus, arms d'un long crochet
+de fer, s'y livraient avec activit.
+
+Les lingots de fonte, jets dans un four doubl d'un revtement de
+scories, y taient d'abord ports une temprature leve. Pour
+obtenir du fer, on aurait commenc brasser cette fonte aussitt
+qu'elle serait devenue pteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprits de son
+congnre, on attendait que la fonte ft fluide et l'on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, ptrissait et roulait en tous sens la masse
+mtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment prcis o elle atteignait, par son mlange avec les
+scories, un certain degr de rsistance, il la divisait en quatre
+boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C'est dans l'axe mme de la halle que se poursuivait l'opration. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d'une chaudire verticale loge dans la
+chemine mme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arm de pied en cap
+de bottes et de brassards de tle, protg par un pais tablier de
+cuir, masqu de toile mtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette norme
+masse, elle exprimait comme une ponge toutes les matires impures dont
+elle s'tait charge, au milieu d'une pluie d'tincelles et
+d'claboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois rchauffe, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l'immensit de cette forge monstre, c'tait un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
+rouges, des blouissements de fours chauffs blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matire asservie, l'homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Ptrir bout de bras, dans une
+temprature torride, une pte mtallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l'oeil fix sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c'est un rgime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le
+supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commena manoeuvrer.
+
+Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contrematre ne
+tarda pas le laisser pour rentrer son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur l'ouvrage,
+soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel
+qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las
+et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut.
+
+<< Vous n'tes pas fait pour puddler, mon garon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'tait
+qu'une fatigue passagre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d'quipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immdiatement appel chez l'ingnieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tte, et lui demanda d'un
+ton inquisitorial :
+
+<< Est-ce que vous tiez puddleur Brooklyn ? >>
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'tais employ la
+coule, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous tes tous les mmes ! rpondit l'ingnieur en haussant les
+paules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
+trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J'tais depuis deux mois la premire classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisime. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
+
+L'ingnieur crivit quelques mots sur un laissez-passer, expdia une
+dpche et dit :
+
+<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l'ingnieur en chef. Il est prvenu. >>
+
+Les mmes formalits qui avaient arrt Schwartz la porte du secteur
+K l'accueillirent au secteur O. L, comme le matin, il fut interrog,
+accept, adress un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
+de coule. Mais ici le travail tait plus silencieux et plus mthodique.
+
+<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pices de 42, lui
+dit le contrematre. Les ouvriers de premire classe seuls sont admis
+aux halles de coule de gros canons. >>
+
+La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mtres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, l'estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, placs par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latraux.
+
+Les moules destins recevoir l'acier en fusion taient allongs dans
+l'axe de la galerie, au fond d'une tranche mdiane. De chaque ct de
+la tranche, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant
+volont, venait oprer o il tait ncessaire le dplacement de ces
+normes poids. Comme dans les halles de puddlage, un bout dbouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, l'autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Prs de chaque moule, un homme arm d'une tige en fer surveillait la
+temprature l'tat de la fusion dans les creusets.
+
+Les procds que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs taient
+ports l un degr singulier de perfection.
+
+Le moment venu d'oprer une coule, un timbre avertisseur donnait le
+signal tous les surveillants de fusion. Aussitt, d'un pas gal et
+rigoureusement mesur, des ouvriers de mme taille, soutenant sur les
+paules une barre de fer horizontale, venaient deux deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier arm d'un sifflet, son chronomtre fractions de seconde
+en main, se portait prs du moule, convenablement log proximit de
+tous les fours en action. De chaque ct, des conduits en terre
+rfractaire, recouverte de tle, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu' une cuvette en entonnoir, place directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitt,
+un creuset, tir du feu l'aide d'une pince, tait suspendu la barre
+de fer des deux ouvriers arrts devant le premier four. Le sifflet
+commenait alors une srie de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rcipient vide et
+brlant.
+
+Sans interruption, intervalles exactement compts, afin que la coule
+ft absolument rgulire et constante, les quipes des autres fours
+agissaient successivement de mme.
+
+La prcision tait si extraordinaire, qu'au dixime de seconde fix par
+le dernier mouvement, le dernier creuset tait vide et prcipit dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutt le rsultat d'un
+mcanisme aveugle que celui du concours de cent volonts humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientt
+accoupl un ouvrier de sa taille, prouv dans une coule peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'quipe, la fin
+de la journe, lui promit mme un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, peine sorti, sept heures du soir, du secteur O et
+de l'enceinte extrieure, il tait all reprendre sa valise
+l'auberge. Il suivit alors un des chemins extrieurs, et, arrivant
+bientt un groupe d'habitations qu'il avait remarques dans la
+matine, il trouva aisment un logis de garon chez une brave femme qui
+<< recevait des pensionnaires >>.
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller aprs souper la
+recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d'acier ramass sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, la lueur d'une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn, en feuilleta
+les pages charges de notes, de formules et de calculs, et crivit ce
+qui suit en bon franais, mais, pour plus de prcautions, dans une
+langue chiffre dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
+tempratures diffrentes et relativement basses pour la premire
+chauffe et le rchauffage, selon les rgles dtermines par Chernoff.
+Quant la coule, elle s'opre suivant le procd Krupp, mais avec une
+galit de mouvements vritablement admirable. Cette prcision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procde du sentiment
+musical inn dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Franais peuvent y arriver aisment, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystrieux dans les
+succs si remarquables de cette fabrication. Les chantillons de
+minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues nos bons fers. Les spcimens de houille sont assurment
+trs beaux et de qualit minemment mtallurgique, mais sans rien non
+plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin spcial de dgager ces matires premires de tout
+mlange tranger et ne les emploie qu' l'tat de puret parfaite. Mais
+c'est encore l un rsultat facile raliser. Il ne reste donc, pour
+tre en possession de tous les lments du problme, qu' dterminer la
+composition de cette terre rfractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coule. Cet objet atteint et nos quipes de fondeurs
+convenablement disciplines, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
+central, le dpartement des plans et des modles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis aprs les menaces formules par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entr en possession de son hritage ? >>
+
+Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe,
+se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait
+tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se
+succdaient en cadence et faisaient :
+
+<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>
+
+Il finit par dposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorb dans la solution d'un problme difficile.
+
+<< Ah ! s'cria-t-il enfin, quand le diable lui-mme s'en mlerait, je
+dcouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
+mditer contre France-Ville ! >>
+
+Schwartz s'endormit en prononant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses lvres. Le souvenir de la fillette tait rest entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu'il l'avait quitte, ft devenue une jeune
+demoiselle. Ce phnomne s'explique aisment par les lois ordinaires de
+l'association des ides : l'ide du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contigut. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutt
+Marcel Bruckmann, s'veilla, ayant encore le nom de Jeanne la pense,
+il ne s'en tonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, tait la veuve d'un mineur tu
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, laquelle elle ajoutait le
+mince produit d'une chambre meuble et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garon Carl.
+
+Quoique peine g de treize ans, Carl tait employ dans la houillre
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d'air qui sont indispensables la ventilation des galeries, en
+forant le courant suivre une direction dtermine. La maison tenue
+bail par sa mre, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+pt rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donn par surcrot
+une petite fonction nocturne au fond de la mine mme. Il tait charg
+de garder et de panser six chevaux dans leur curie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entire cinq cents mtres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+auprs de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprs de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait la lumire et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, aprs une pareille semaine, lorsqu'il
+sortait du puits, son aspect n'tait pas prcisment celui d'un jeune
+<< gommeux >>. Il ressemblait plutt un gnome de ferie, un
+ramoneur ou un Ngre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+gnralement une grande heure le dbarbouiller grand renfort d'eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revtir un bon costume de
+gros drap vert, taill dans une dfroque paternelle qu'elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
+soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus
+laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
+tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl
+une quantit tout fait insuffisante de monnaie hmatique.
+
+Au moral, c'tait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fiert que le sentiment du pril continuel,
+l'habitude du travail rgulier et la satisfaction de la difficult
+vaincue donnent tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur tait de s'asseoir auprs de sa mre, la table
+carre qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
+de la terre. L'atmosphre tide et gale des mines a sa faune spciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore trange de mousses verdtres, de champignons non dcrits et
+de flocons amorphes. C'est ce que l'ingnieur Maulesmulhe, amoureux
+d'entomologie, avait remarqu, et il avait promis un petit cu pour
+chaque espce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spcimen.
+Perspective dore, qui avait d'abord amen le garonnet explorer avec
+soin tous les recoins de la houillre, et qui, petit petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c'tait pour son propre compte
+qu'il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignes et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mme, s'il fallait l'en
+croire, ces trois animaux taient les btes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu'avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'curie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans cinq cents mtres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumire du jour. Il
+tait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner droite ou gauche,
+en tranant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
+s'arrtait point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
+ncessaire les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, la minute exacte o sa provende lui tait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+<< Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de
+lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>
+
+Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'coutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
+portait son garon, et ne manquait gure, l'occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donn pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en mme temps visiter
+l'emplacement sinistre o le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l'encre, carbonis par le feu grisou, avait t retrouv aprs
+l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillre, ce grand trou noir d'o
+son mari n'tait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprs de
+cette gueule bante, de dix-huit pieds de diamtre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chne dans
+laquelle glissaient les bennes accroches leur cble et suspendues
+aux poulies d'acier, visit la haute charpente extrieure, le btiment
+de la machine vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s'tait rchauffe au brasier toujours ardent de cette norme
+corbeille de fer o les mineurs schent leurs habits en mergeant du
+gouffre, o les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+tait familire avec le bruit et l'activit de cette porte infernale !
+Les receveurs qui dtachent les wagons chargs de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mcaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus la tche !
+
+Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'tait
+engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur,
+s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui
+s'enfonait dans le boyau troit et vertical, cinq, six cents mtres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied terre !
+
+Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un
+droite, l'autre gauche ; les rouleurs allant leur wagon ; les
+piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+ remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont
+t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies,
+posant les rails ; les maons assemblant les votes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+ un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent
+ angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par
+la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !...
+
+Et dans ce ddale de rues, gales de largeur et de longueur, toute une
+arme de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant la lueur de
+leurs lampes de sret !...
+
+Voil ce que dame Bauer se reprsentait souvent, quand elle tait
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la
+borde de nuit. Mais son garon, elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de
+l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s'endormait sur la litire de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+ demi-mot tous les dtails que lui donnait Carl !
+
+<< Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique
+qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane
+d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s'criait dame Bauer enchante, M. l'ingnieur
+Maulesmulhe a dit cela ! >>
+
+Et elle se reprsentait dj son garon tenant la chane, le long des
+galeries, tandis que l'ingnieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l'oeil fix sur la boussole, dterminait la direction de
+la perce.
+
+<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmtique, et j'ai bien peur de mal
+rpondre ! >>
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualit de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mla
+de la conversation pour dire l'enfant :
+
+<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-tre te
+l'expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrdulit.
+
+-- Sans doute, rpondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
+cours du soir, o je vais rgulirement aprs souper ? Le matre est
+trs content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>
+
+Ces principes poss, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s'installa auprs du petit garon, lui demanda ce qui
+l'arrtait dans son problme et le lui expliqua avec tant de clart,
+que Carl, merveill, n'y trouva plus la moindre difficult.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considration pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-mme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
+tard tre promu d'abord la seconde, puis la premire classe.
+Tous les matins, sept heures, il tait la porte 0. Tous les soirs,
+aprs son souper, il se rendait au cours profess par l'ingnieur
+Trubner. Gomtrie, algbre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une gale ardeur, et ses progrs taient si rapides,
+que le matre en fut vivement frapp. Deux mois aprs tre entr
+l'usine Schultze, le jeune ouvrier tait dj not comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cit de l'Acier. Un rapport de son chef immdiat, expdi la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premire classe. Je
+dois signaler ce sujet l'administration centrale, comme tout fait
+"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances thoriques, de
+l'habilet pratique et de l'esprit d'invention le plus caractris. >>
+
+Il fallut nanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tt ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl
+aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s'ils avaient vu le petit garon ; puis, aprs avoir reu une
+rponse ngative et avoir chang avec eux ce _Glck auf !_ (<< Bonne
+sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en tait
+pas tumultueux et anim comme il l'est dans la semaine. C'est peine
+si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, tait en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, mme en ce jour
+fri, la gueule du puits.
+
+<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numro 41902 ? >> demanda
+Marcel ce fonctionnaire.
+
+L'homme consulta sa liste et secoua la tte.
+
+<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c'est la seule, rpondit le marqueur. La "fendue", qui doit
+affleurer au nord, n'est pas encore acheve.
+
+-- Alors, le garon est en bas ?
+
+-- Ncessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens spciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m'informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d'accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contrematre de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s'y trouve... >>
+
+Le contrematre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s'tait heureusement attard ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inquitude de Marcel.
+
+<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.
+
+Et, donnant l'ordre au mcanicien de service de se tenir prt filer
+du cble, il se disposa descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+>>
+
+Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de << coco >> portent Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses air comprim, mises en communication avec
+les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit l'aide de soufflets spciaux,
+construits de manire se vider compltement. Le nez serr dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer
+impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable.
+
+Les prparatifs achevs, le contrematre et Marcel s'accrochrent la
+benne, le cble fila sur les poulies et la descente commena. Eclairs
+par deux petites lampes lectriques, tous deux causaient en s'enfonant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
+yeux, disait le contrematre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
+dcider descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? rpondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillres. >>
+
+On fut bientt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d'arrive, n'avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l'curie. Les chevaux y taient seuls et
+paraissaient mme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu'il tait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou tait
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, ct d'une
+trille, son livre d'arithmtique.
+
+Marcel fit aussitt remarquer que sa lanterne n'tait plus l, nouvelle
+preuve que l'enfant devait tre dans la mine.
+
+<< Il peut avoir t pris dans un boulement, dit le contrematre, mais
+c'est peu probable ! Qu'aurait-il t faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-tre a-t-il t chercher des insectes avant de sortir !
+rpondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>
+
+Le garon de l'curie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu' commencer des recherches rgulires. On
+appela coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commena l'exploration des galeries de second et de troisime ordre qui
+lui avaient t dvolues.
+
+En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un
+apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
+avoir pass inaperu et se trouver tout simplement la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une rgion
+pointille, qui ressemblait, au milieu de la prcision des dtails
+avoisinants, ces _terrae ignotae_ que les gographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C'est la zone provisoirement abandonne, cause de l'amincissement
+de la couche exploitable, rpondit le contrematre.
+
+-- Il y a une zone abandonne ?... Alors c'est l qu'il faut chercher !
+>> reprit Marcel avec une autorit que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tardrent pas atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
+effet, en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+t dlaisses depuis plusieurs annes. Ils les suivaient dj depuis
+quelque temps sans rien dcouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arrtant, leur dit :
+
+<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tte ?
+
+-- Tiens ! c'est vrai ! rpondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens demi
+tourdi. Il y a srement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contrematre.
+
+-- Allumez, mon garon, ne vous gnez pas. >>
+
+Marcel tira de sa poche une petite bote de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s'teignit aussitt.
+
+<< J'en tais sr... dit-il. Le gaz, tant plus lourd que l'air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, matre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. >>
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrematre prirent chacun
+entre leurs dents l'embouchure de leur caisse air, placrent la pince
+sur leurs narines et s'enfoncrent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
+des rservoirs ; puis, cette opration accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisime reprise, leurs efforts furent enfin couronns de succs.
+Une petite lueur bleutre, celle d'une lampe lectrique, se montra au
+loin dans l'ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et dj froid, le
+pauvre petit Carl. Ses lvres bleues, sa face injecte, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s'tait pass.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose terre, il s'tait baiss et
+avait t littralement noy dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler la vie. La mort
+remontait dj quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetire neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, tait veuve de son enfant comme elle l'tait de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, mdecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait tabli que la mort de Carl Bauer, n
+41902, g de treize ans, << trappeur >> la galerie 228, tait due
+l'asphyxie rsultant de l'absorption par les organes respiratoires
+d'une forte proportion d'acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l'ingnieur Maulesmulhe avait
+expos la ncessit de comprendre dans un systme d'aration la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz dltre
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du mme fonctionnaire signalait l'autorit comptente
+le dvouement du contrematre Rayer et du fondeur de premire classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de prsence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprim son adresse :
+
+<< Le nomm Schwartz se prsentera aujourd'hui dix heures au bureau
+du directeur gnral. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'extrieur. >>
+
+<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! >>
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l'organisation gnrale de la cit suffisante pour savoir que
+l'autorisation de pntrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De vritables lgendes s'taient rpandues cet gard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte rserve, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employs
+y taient soumis, avant leur admission, toute une srie de crmonies
+maonniques, obligs de s'engager sous les serments les plus solennels
+ ne rien rvler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s'y tenait parfois des conseils suprmes o des personnages
+mystrieux venaient s'asseoir et participer aux dlibrations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait tous ces rcits Marcel
+savait qu'ils taient, en somme, l'expression populaire d'un fait
+parfaitement rel : l'extrme difficult qu'il y avait pntrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employs des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.
+
+C'est donc avec un sentiment de curiosit profonde et de plaisir intime
+qu'il s'y prsenta l'heure indique. Il put bientt s'assurer que les
+prcautions taient des plus svres.
+
+Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme
+gris, sabre au ct et revolver la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un
+couvent clotr, avait deux portes, l'une l'extrieur, l'autre
+intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps.
+
+Le laissez-passer examin et vis, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, prsenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui bandrent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle trs simple, meuble de quelques
+chaises, d'un tableau noir et d'une large planche pures, garnie de
+tous les instruments ncessaires au dessin linaire. Le jour venait par
+de hautes fentres vitres dpolies.
+
+Presque aussitt, deux personnages de tournure universitaire entrrent
+dans la salle.
+
+<< Vous tes signal comme un sujet distingu, dit l'un d'eux. Nous
+allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre la
+division des modles. Etes-vous dispos rpondre nos questions ? >>
+
+Marcel se dclara modestement prt l'preuve.
+
+Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses.
+Les figures qu'il traait la craie sur le tableau taient nettes,
+aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en
+rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses
+dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il
+l'avait apprise.
+
+<< A Schaffouse, mon pays, l'cole primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C'tait ma meilleure partie.
+
+-- L'ducation qui se donne en Suisse est dcidment bien remarquable !
+dit l'un des examinateurs l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour excuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine vapeur, assez complique. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... >>
+
+Marcel, rest seul, se mit l'ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrrent, l'expiration du dlai de rigueur, ils
+furent si merveills de son pure, qu'ils ajoutrent la mention
+promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent gal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+mme crmonial, c'est--dire les yeux bands, conduit au bureau du
+directeur gnral.
+
+<< Vous tes prsent pour l'un des ateliers de dessin la division
+des modles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispos vous soumettre
+aux conditions du rglement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je prsume qu'elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1 Vous tes astreint, pour toute la dure de votre
+engagement, rsider dans la division mme. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation spciale et tout fait exceptionnelle. -- 2 Vous
+tes soumis au rgime militaire, et vous devez obissance absolue, sous
+les peines militaires, vos suprieurs. Par contre, vous tes assimil
+aux sous-officiers d'une arme active, et vous pouvez, par un
+avancement rgulier, vous lever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
+engagez par serment ne jamais rvler personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division o vous avez accs. -- 4 Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hirarchiques, la sortie
+comme la rentre, et doit tre limite votre famille. >>
+
+<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
+
+Puis, il rpondit trs simplement :
+
+<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prt m'y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Prtez serment... Vous tes nomm dessinateur
+au 4e atelier... Un logement vous sera assign, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisss chez
+mon htesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. >>
+
+<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'crire mes notes en langage chiffr
+! On n'aurait eu qu' les trouver !... >>
+
+Avant la fin du jour, Marcel tait tabli dans une jolie chambrette, au
+quatrime tage d'un btiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une premire ide de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir tre aussi triste qu'il l'aurait cru
+d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+taient en gnral calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s'gayer un peu, car la gaiet manquait cette vie
+automatique, plusieurs d'entre eux avaient form un orchestre et
+faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothque, un
+salon de lecture offraient l'esprit de prcieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+spciaux, faits par des professeurs de premier mrite, taient
+obligatoires pour tous les employs, soumis en outre des examens et
+des concours frquents. Mais la libert, l'air manquaient dans cet
+troit milieu. C'tait le collge avec beaucoup de svrits en plus et
+ l'usage d'hommes faits. L'atmosphre ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si faonns qu'ils fussent une discipline de
+fer.
+
+L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'tait donn corps
+et me. Son assiduit, la perfection de ses dessins, les progrs
+extraordinaires de son instruction, signals unanimement par tous les
+matres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une clbrit relative. Du consentement
+gnral, il tait le dessinateur le plus habile, le plus ingnieux, le
+plus fcond en ressources. Y avait-il une difficult ? C'est lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-mmes s'adressaient son exprience
+avec le respect que le mrite arrache toujours la jalousie la plus
+marque. Mais si le jeune homme avait compt, en arrivant au coeur de
+la division des modles, en pntrer les secrets intimes, il tait loin
+de compte.
+
+Sa vie tait enferme dans une grille de fer de trois cents mtres de
+diamtre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il tait
+attach. Intellectuellement, son activit pouvait et devait s'tendre
+aux branches les plus lointaines de l'industrie mtallurgique. En
+pratique, elle tait limite des dessins de machines vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spcialit. La
+division du travail pousse son extrme limite l'enserrait dans son
+tau.
+
+Aprs quatre mois passs dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
+sur l'ensemble des oeuvres de la Cit de l'Acier qu'avant d'y entrer.
+Tout au plus avait-il rassembl quelques renseignements gnraux sur
+l'organisation dont il n'tait -- malgr ses mrites -- qu'un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araigne figure
+par Stahlstadt tait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopenne, qui dominait tous les btiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les rcits lgendaires de la cantine, que
+l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle vote, garantie contre tout danger d incendie
+et blinde intrieurement comme un monitor l'est l'extrieur, tait
+ferme par un systme de portes d'acier serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus souponneuse. L'opinion gnrale tait
+d'ailleurs que Herr Schultze travaillait l'achvement d'un engin de
+guerre terrible, d'un effet sans prcdent et destin assurer bientt
+ l'Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa
+tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il
+avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de
+lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ;
+Jamais un ensemble !
+
+N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
+o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la
+race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu accomplir ses
+menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour
+but en taient une preuve.
+
+Plusieurs mois s'coulrent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millime fois, de se
+renouveler lui-mme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
+l'informa que le directeur gnral avait lui parler.
+
+<< Je reois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous tes promu au grade de
+lieutenant. >>
+
+Ainsi, au moment mme o il dsesprait presque du succs, l'effet
+logique et naturel d'un travail hroque lui procurait cette admission
+tant dsire ! Marcel en fut si pntr de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+<< Je suis heureux d'avoir vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. >>
+
+Enfin, Marcel, aprs une si longue preuve, entrevoyait le but qu'il
+s'tait jur d'atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vtements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette dernire enceinte dont l'entre unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
+encore aperu que la tte sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s'tendait devant lui tait assurment des plus
+imprvus. Qu'on imagine un homme transport subitement, sans
+transition, du milieu d'un atelier europen, bruyant et banal, au fond
+d'une fort vierge de la zone torride. Telle tait la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une fort vierge gagne-t-elle beaucoup a tre vu travers les
+descriptions des grands crivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+tait le mieux peign des Jardins d'agrment. Les palmiers les plus
+lancs, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obses en
+formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient lgamment aux grles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves mrissaient auprs des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis talaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la temprature mme tait aussi
+tropicale que la vgtation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifres qui
+produisaient ce miracle, et, tonn de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupfait.
+
+Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l une houillre en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingnieusement utilis ces trsors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux mtalliques une temprature constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n'empcha pas ses yeux d'tre blouis et charms du vert des pelouses,
+et ses narines d'aspirer avec ravissement les armes qui emplissaient
+l'atmosphre. Aprs six mois passs sans voir un brin d'herbe, il
+prenait sa revanche. Une alle sable le conduisit par une pente
+insensible au pied d'un beau degr de marbre, domin par une
+majestueuse colonnade. En arrire se dressait la masse norme d'un
+grand btiment carr qui tait comme le pidestal de la Tour du
+Taureau. Sous le pristyle, Marcel aperut sept huit valets en livre
+rouge, un suisse tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candlabres de bronze, et, comme il montait le
+degr, un lger grondement lui rvla que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitt admis dans un vestibule qui tait un
+vritable muse de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva un
+salon jaune et or o le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre ct d'une
+chope de bire, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans mme tourner la tte, le Roi de l'Acier dit
+froidement et simplement :
+
+<< Vous tes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'ai vu de vos pures. Elles sont trs bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines vapeur ?
+
+-- On ne m'a jamais demand autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l'ai tudie mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
+
+Cette rponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employ.
+
+<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine remplacer cet imbcile de Sohne, qui s'est tu ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! >>
+
+Il faut bien l'avouer ; ce manque d'gards ne semblait pas trop
+rvoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous
+deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un
+collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour
+ainsi dire demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes
+thoriques.
+
+Marcel n'tait pas seulement d'un mrite transcendant dans toutes les
+branches du mtier, c'tait aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fcond.
+
+Herr Schultze tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon ! >> La vrit est
+que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son
+terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme
+immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il
+s'tait religieusement attach rgler l-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigt
+spcial de ce clavier, qu'il tait arriv jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement montrer autant que
+possible son propre mrite, mais de manire laisser toujours
+l'autre une occasion de rtablir sa supriorit sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un dfaut facile
+ voir comme corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitt avec
+exaltation.
+
+Avait-il une ide thorique, il cherchait la faire natre dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze pt croire l'avoir
+trouve. Quelquefois mme il allait plus loin, disant par exemple :
+
+<< J'ai trac le plan de ce navire peron dtachable, que vous m'avez
+demand.
+
+-- Moi ? rpondait Herr Schultze, qui n'avait jamais song pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli ?... Un peron dtachable,
+laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui clate
+aprs un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'ides en tte ! >>
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternit de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisment se contenter de << paratre >>
+suprieur, et surtout de faire illusion son subordonn.
+
+<< Est-il bte, avec tout son esprit, ce mtin-l ! >> se disait il
+parfois en dcouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+<< dominos >> de sa mchoire.
+
+D'ailleurs, sa vanit avait bientt trouv une chelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait raliser ces sortes de rves industriels !...
+Ces rves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n'tait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
+Schultze, avait su crer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq
+mois de sjour la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
+plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons
+taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment
+vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l'nigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en tait bientt venu se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se dcida la provoquer.
+
+C'tait un soir, le 5 septembre, la fin du dner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide
+qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en
+rose au lieu de tomber en flocons.
+
+<< Ces saucisses la choucroute taient dlicieuses, n'est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bgum n'avaient pas
+lass de son mets favori.
+
+-- Dlicieuses >>, rpondit Marcel, qui en mangeait hroquement tous
+les soirs, quoiqu'il et fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les rvoltes de son estomac achevrent de le dcider tenter l'preuve
+qu'il mditait.
+
+<< Je me demande mme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni bire, peuvent tolrer l'existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit tre pour eux un long supplice, rpondit Marcel. Ce sera
+vritablement faire preuve d'humanit que de les runir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'cria le Roi de l'Acier.
+Nous voici dj installs au coeur de l'Amrique. Laissez-nous prendre
+une le ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambes
+nous saurons faire autour du globe ! >>
+
+Le valet de pied avait apport les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec prmditation ce moment
+quotidien de complte batitude.
+
+<< Je dois dire, ajouta-t-il aprs un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup cette conqute !
+
+-- Quelle conqute ? demanda Herr Schultze, qui n'tait dj plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conqute du monde par les Allemands. >>
+
+L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
+
+<< Vous ne croyez pas la conqute du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voil qui est fort !... Et je serais curieux de
+connatre les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs franais finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour ide fixe qu'un Franais averti en vaut
+deux. 1870 est une leon qui se retournera contre ceux qui l'ont
+donne. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
+faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. >>
+
+Marcel avait profr ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphme, lanc de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoqu, hagard, ananti. Le sang lui monta
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'tre
+all trop loin. Voyant toutefois que sa victime, aprs avoir failli
+touffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+<< Oui, c'est fcheux constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
+n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement
+ augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons la premire occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+prdcesseurs ont fait en bronze, voil tout ! Nous doublons les
+proportions et la porte de nos pices !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
+vrit ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la vrit ? La facult d'invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Franais trouvent, eux,
+soyez-en sr ! >>
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses lvres, la pleur qui avait succd la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
+
+Fallait-il en arriver ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze,
+tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire
+fonderie de canons du monde entier, voir ses pieds les rois et les
+parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
+manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !...
+Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur
+blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la
+bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible
+d'endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg d'ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutt il siffla ces mots :
+
+<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d'invention ! >>
+
+Marcel avait jou gros jeu, mais il avait gagn, grce la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grce la
+violence du dpit qu'il avait provoqu, la vanit tant plus forte chez
+l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dvoiler son
+secret, et, comme malgr lui, pntrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit sa bibliothque
+et en toucha un des panneaux. Aussitt, une ouverture, masque par des
+ranges de livres, apparut dans la muraille. C'tait l'entre d'un
+passage troit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
+mme de la Tour du Taureau.
+
+L, une porte de chne fut ouverte l'aide d'une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisime porte, sans serrure
+apparente, qui s'ouvrit sur une simple pousse, opre, bien entendu,
+selon des rgles dtermines.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+ gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivrent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cit de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidit tait toute preuve,
+s'arrondissait une sorte de casemate, perce de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
+
+<< Voil ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffl mot depuis le
+trajet.
+
+C'tait la plus grosse pice de sige que Marcel et jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diamtre de sa bouche mesurait un mtre et demi. Monte
+sur un afft d'acier et roulant sur des rubans de mme mtal, elle
+aurait pu tre manoeuvre par un enfant, tant les mouvements en taient
+rendus faciles par un systme de roues dentes. Un ressort
+compensateur, tabli en arrire de l'afft, avait pour effet d'annuler
+le recul ou du moins de produire une raction rigoureusement gale, et
+de replacer automatiquement la pice, aprs chaque coup, dans sa
+position premire.
+
+<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pice ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille mtres, avec un projectile plein, nous perons une
+plaque de quarante pouces aussi aisment que si c'tait une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa porte ?
+
+-- Sa porte ! s'cria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout l'heure que notre gnie imitateur n'avait rien obtenu de plus
+que de doubler la porte des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+l, je me charge d'envoyer, avec une prcision suffisante, un
+projectile la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s'cria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze
+d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient vous dvoiler mes
+secrets ! La poudre gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+suprieure celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune pice, mme faite du meilleur
+acier, ne pourra rsister la dflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, aprs trois, quatre, cinq coups, sera dtrior et mis hors
+d'usage !
+
+-- Ne tirt-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il coterait cher !
+
+-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pice !
+
+-- Un coup d'un million !...
+
+-- Qu'importe, s'il peut dtruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! >> s'cria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser clater l'horreur mle
+d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+<< C'est assurment une tonnante et merveilleuse pice d'artillerie,
+mais qui, malgr tous ses mrites, justifie absolument ma thse : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
+
+-- Pas d'invention ! rpondit Herr Schultze en haussant les paules. Je
+vous rpte que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
+
+Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une
+certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient
+pu tre pris distance pour d'autres canons dmonts. << Voil nos
+obus >>, dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne
+ressemblaient rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes
+de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus
+extrieurement d'une chemise de plomb propre se mouler sur les
+rayures de la pice, ferms l'arrire par une plaque d'acier
+boulonne et l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
+bouton de percussion.
+
+Quelle tait la nature spciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+dpassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
+
+<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L'apparence est trompeuse, rpondit Herr Schultze, et le poids ne
+diffre pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
+mme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fuse de
+verre, revtu de bois de chne, charg, soixante-douze atmosphres de
+pression intrieure acide carbonique liquide. La chute dtermine
+l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide l'tat gazeux.
+Consquence : un froid d'environ cent degrs au-dessous de zro dans
+toute la zone avoisinante, en mme temps mlange d'un norme volume de
+gaz acide carbonique l'air ambiant. Tout tre vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente mtres du centre d'explosion est en mme temps
+congel et asphyxi. Je dis trente mtres pour prendre une base de
+calcul, mais l'action s'tend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-tre cent et deux cents mtres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant trs longtemps dans
+les couches infrieures de l'atmosphre, en raison de son poids qui est
+suprieur celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprits
+septiques plusieurs heures aprs l'explosion, et tout tre qui tente
+d'y pntrer prit infailliblement. C'est un coup de canon effet la
+fois instantan et durable !... Aussi, avec mon systme pas de blesss,
+rien que des morts ! >>
+
+Herr Schultze prouvait un plaisir manifeste dvelopper les mrites
+de son invention. Sa bonne humeur tait venue, il tait rouge d'orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches
+feu braques sur une ville assige ! Supposons une pice pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pices convenablement tablies. Supposons ensuite
+toutes nos pices en position, chacune avec son tir rgl, une
+atmosphre calme et favorable, enfin le signal gnral donn par un fil
+lectrique... En une minute, il ne restera pas un tre vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un vritable ocan d'acide carbonique
+aura submerg la ville ! C'est pourtant une ide qui m'est venue l'an
+dernier en lisant le rapport mdical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premire
+inspiration Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom la proprit
+curieuse que possde son atmosphre d'asphyxier un chien ou un
+quadrupde quelconque bas sur jambes, sans faire de mal un homme
+debout, -- proprit due une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimtres environ que son poids spcifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner ma pense
+l'essor dfinitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
+ocan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
+cinquime de ce gaz suffit rendre l'air irrespirable. >>
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il tait vritablement rduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
+abuser.
+
+<< Il n'y a qu'un dtail qui m'ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C'est que je n'ai pas russi supprimer le bruit de l'explosion.
+Cela donne trop d'analogie mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu ce que ce serait, si j'arrivais obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit cent mille
+hommes la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
+
+L'idal enchanteur qu'il voquait rendit Herr Schultze tout rveur, et
+peut-tre sa rverie, qui n'tait qu'une immersion profonde dans un
+bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolonge, si Marcel ne
+l'et interrompue par cette observation :
+
+<< Trs bien, monsieur, trs bien ! mais mille canons de ce genre c'est
+du temps et de l'argent.
+
+-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est nous !
+>>
+
+Et, en vrit, ce Germain, le dernier de son cole, croyait ce qu'il
+disait !
+
+<< Soit, rpondit Marcel. Votre obus, charg d'acide carbonique, n'est
+pas absolument nouveau, puisqu'il drive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des annes ; mais il peut tre minemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement lger pour son volume, et si celui-l va jamais
+ dix lieues !...
+
+-- Il n'est fait que pour aller deux lieues, rpondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-l et contient cent petits
+canons symtriquement disposs encastrs les uns dans les autres comme
+les tubes d'une lunette, et qui, aprs avoir t lancs comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir leur tour de petits obus
+chargs de matires incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
+dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parl ! Et, avant
+peu, l'exprience en sera faite de telle manire, que les incrdules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchs
+terre ! >>
+
+Les dominos brillaient ce moment d'un si insupportable clat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n'tait pas au bout de ce qu'il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+<< Je vous ai dit qu'avant peu, une exprience dcisive serait tente !
+
+-- Comment ? O ?... s'cria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chane des
+Cascade-Mounts, lanc par mon canon de la plate-forme !... O ? Sur une
+cit dont dix lieues au plus nous sparent, qui ne peut s'attendre ce
+coup de tonnerre, et qui s'y attendt-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants rsultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+ onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparatra
+du sol amricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura dchan tous les feux du ciel son tour ! >>
+
+Cette fois, cette dclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+<< Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils
+cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isole, a mis sans s'en douter ma porte le plus
+magnifique champ d'expriences. >>
+
+Marcel ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre.
+
+<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organis sous d'autres rapports, un fonds d'ides celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
+a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l'est au mme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insense ; s'y ranger et agir dans le sens
+qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voil
+pourquoi je dtruirai la cit du docteur Sarrasin. Grce mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement bout des cent
+mille rveurs qui constituent l-bas un groupe condamn prir. >>
+
+Marcel, comprenant l'inutilit de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus le ramener.
+
+Tous deux quittrent alors la chambre des obus, dont les portes
+secret furent refermes, et ils redescendirent la salle manger.
+
+De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+bire sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu'il avait casse, et s'adressant au valet de pied :
+
+<< Arminius et Sigimer sont-ils l ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir porte de ma voix. >>
+
+Lorsque le domestique eut quitt la salle manger, le Roi de l'Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+duret mtallique.
+
+<< Rellement, dit-il, vous excuterez ce projet ?
+
+-- Rellement. Je connais, un dixime de seconde prs en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vcu.
+
+-- Peut-tre auriez-vous d tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, dcidment vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s'tait lev.
+
+<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? >>
+
+Le timbre rsonna. Arminius et Sigimer, deux gants, apparurent la
+porte de la salle.
+
+<< Vous avez voulu connatre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu' mourir. >>
+
+Marcel ne rpondit pas.
+
+<< Vous tes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une lgret impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me dfend d'en compromettre le succs
+pour une considration d'une valeur relative aussi minime que la vie
+d'un homme, -- mme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
+tout particulirement la bonne organisation crbrale. Aussi, je
+regrette vritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entran trop loin et me mette prsent dans la ncessit de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intrts
+auxquels je me suis consacr, il n'y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pntr mon secret que votre
+prdcesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
+dynamite !... La rgle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
+Je n'y puis rien changer. >>
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix,
+l'enttement bestial de cette tte chauve, qu'il tait perdu. Aussi ne
+se donna-t-il mme pas la peine de protester.
+
+<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera pargne. Un
+matin, vous ne vous rveillerez pas. Voil tout. >>
+
+Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen et consign dans
+sa chambre, dont la porte fut garde par les deux gants.
+
+Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frmissant d'angoisse
+et de colre, au docteur, tous les siens, tous ses compatriotes,
+tous ceux qu'il aimait !
+
+<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! >>
+
+IX << P.P.C. >>
+
+La situation, en effet, tait excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d'existence taient maintenant comptes, et qui
+voyait peut-tre arriver sa dernire nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se rveiller,
+ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pense ne
+parvenait pas quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+<< Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, quitter Stahlstadt,
+comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !" >>
+
+Puis, les ides de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+<< Ce misrable Schultze ! pensait-il. En admettant mme qu'il ait
+exagr les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entire il est certain qu'il peut
+d'un seul coup en incendier une partie considrable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagin l, et, malgr la distance qui spare les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois suprieure la vitesse obtenue jusqu'
+ici ! Quelque chose comme dix mille mtres, deux lieues et demie la
+seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n'clate pas au premier coup !... Et il n'clatera pas, car
+il est fait d'un mtal dont la rsistance l'clatement est presque
+infinie ! Le coquin connat trs exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+prcision mathmatique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
+centre mme de la cit ! Comment en prvenir les infortuns habitants !
+>>
+
+Marcel n'avait pas ferm l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s'tait vainement tendu pendant toute cette
+insomnie fivreuse.
+
+<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m'pargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l'emportant sur l'inquitude, se soit empar de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me rserve-t-il donc ? Songe-t-il me tuer avec
+quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a
+discrtion ? N'emploiera-t-il pas plutt ce gaz l'tat liquide tel
+qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour l'tat
+gazeux dterminera un froid de cent degrs ! Et le lendemain, la
+place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitu, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu'une momie dessche, glace, racornie !... Ah !
+le misrable ! Eh bien, que mon coeur se sche, s'il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable temprature, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauvs ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+>>
+
+En prononant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu'il dt se croire renferm dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extrme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
+d'habitude, dans le jardin o il avait coutume de se promener.
+
+<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C'est dj quelque chose ! >> Seulement,
+peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans tre escort des deux
+personnages qui rpondaient aux noms historiques, ou plutt
+prhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
+
+Il s'tait dj demand plus d'une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien tre la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculens, aux faces
+rouges embroussailles de moustaches paisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'taient les excuteurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux gants le tenaient vue, couchaient la porte de sa chambre,
+embotaient le pas derrire lui s'il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajout leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en rponse que
+des regards froces. Mme l'offre d'un verre de bire, qu'il avait
+quelque raison de croire irrsistible, tait reste infructueuse. Aprs
+quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
+seul --, la pipe, qu'ils prenaient la libert de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
+s'tait jur lui-mme de fuir, et rien ne devait tre nglig de ce
+qui pouvait amener son vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s'y prendre ?
+
+Au moindre signe de rvolte ou de fuite, Marcel tait sr de recevoir
+deux balles dans la tte. En admettant qu'il ft manqu, il se trouvait
+au centre mme d'une triple ligne fortifie, borde d'un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l'ancien lve de l'Ecole centrale s'tait
+correctement pos le problme en mathmaticien.
+
+<< Soit un homme gard vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus arms jusque aux dents.
+Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'chapper la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste sortir d'une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveills... >>
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+ une impossibilit.
+
+Enfin, l'extrme gravit de la situation donna-t-elle ses facults d
+invention le coup de fouet suprme ? Le hasard dcida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s'arrtrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
+dont l'aspect le frappa.
+
+C'tait une plante de triste mine, herbace, feuilles alternes,
+ovales, aigus et gmines, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monoptales et soutenues par un pdoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconnatre dans cet arbuste la physionomie caractristique de
+la famille des solanaces. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la mcha lgrement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s'tait pas tromp. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagn d'un commencement de nauses 1'avertit bientt qu'il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est--dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flnant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
+s'tendait vers le sud du parc pour aller alimenter, l'une de ses
+extrmits, une cascade assez servilement copie sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+<< O donc se dgage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.
+
+C'tait d'abord dans le lit d'une petite rivire, qui, aprs avoir
+dcrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver l un dversoir, et, selon toute apparence,
+la rivire s'chappait en l'emplissant travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit l une porte de sortie. Ce n'tait pas une porte
+cochre videmment, mais c'tait une porte.
+
+<< Et si le canal tait barr par des grilles de fer ! objecta tout
+d'abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas t inventes pour
+roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
+rpliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les rsolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la dcision de Marcel fut prise. Une ide -- ce qu'on
+appelle une ide ! -- lui tait venue, ide irralisable, peut-tre,
+mais qu'il tenterait de raliser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l'arbuste fleurs rouges, il en
+dtacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentr dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+scher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+craser, et les mla son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, son extrme surprise, se
+rveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonc ce
+projet de se dfaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
+dtruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui tait laisse de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but tait simplement d'veiller la
+curiosit d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils taient,
+ces deux brutes devaient bientt en venir remarquer l'arbuste dont il
+cueillait les feuilles, imiter son opration et essayer du got que
+ce mlange communiquait au tabac.
+
+Le calcul tait juste, et le rsultat prvu se produisit pour ainsi
+dire mcaniquement.
+
+Ds le sixime jour -- c'tait la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derrire lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
+d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient scher la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+mlaient leur tabac. Ils semblaient mme se pourlcher les lvres
+l'avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n'tait pas assez d'chapper leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilit de passer par le canal, travers la
+masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs
+kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie,
+dj condamne, tait fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
+dernire promenade. L'insparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hsiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea dlibrment
+vers un btiment lev dans un massif, et qui n'tait autre que
+l'atelier des modles. Il choisit un banc cart, bourra sa pipe et se
+mit la fumer.
+
+Aussitt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prtes,
+s'installrent sur le banc voisin et commencrent aspirer des
+bouffes normes.
+
+L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons
+billaient et s'tiraient l'envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs
+ttes se renversrent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulrent terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu'un t perptuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamne par Herr Schultze, aurait cess d'exister.
+
+Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle
+renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines vapeur, locomobiles, pompes d'puisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en
+bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation,
+et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
+n'y manquaient pas.
+
+La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre excution. En mme temps qu'il allait
+prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des
+modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la
+casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
+propre scier le fer, qui tait pendue un des rteliers d'outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
+sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de
+lgers modles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires
+combustibles, projetait d'intenses flammes travers les fentres de la
+salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, tranant leurs engins vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au mme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la prsence tait bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudires vapeur avaient t mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit.
+C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait son contact au lieu de
+l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on
+devait renoncer tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de
+cet incendie tait grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
+d'ailleurs, faire la part du feu. Le muse des modles tait isol
+dans le parc, et il tait maintenant certain qu'il serait consum tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien prserver du
+btiment lui-mme, fit entendre ces mots jets d'une voix clatante :
+
+<< Dix mille dollars qui sauvera le modle n 3175, enferm sous la
+vitrine du centre ! >>
+
+Ce modle tait prcisment le gabarit du fameux canon perfectionn par
+Schultze, et plus prcieux pour lui qu'aucun des autres objets enferms
+dans le muse.
+
+Mais, pour sauver ce modle, il s'agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, travers une atmosphre de fume noire qui devait tre
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
+malgr l'appt des dix mille dollars, personne ne rpondait l'appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se prsenta alors.
+
+C'tait Marcel.
+
+<< J'irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s'cria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononce contre vous !
+
+-- Je n'ai pas la prtention de m'y soustraire, mais d'arracher la
+destruction ce prcieux modle !
+
+-- Va donc, rpondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu russis,
+les dix mille dollars seront fidlement remis tes hritiers.
+
+-- J'y compte bien >>, rpondit Marcel.
+
+On avait apport plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prpars
+en cas d'incendie, et qui permettent de pntrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait dj fait usage, lorsqu'il avait tent
+d'arracher la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, charg d'air sous une pression de plusieurs
+atmosphres, fut aussitt plac sur son dos. La pince fixe son nez,
+l'embouchure des tuyaux sa bouche, il s'lana dans la fume.
+
+<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
+rservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>
+
+On l'imagine aisment, Marcel ne songeait en aucune faon sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au pril de sa vie,
+la salle emplie de fume, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcines, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment o le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'chappait
+par une porte oppose qui s'ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite rivire, en descendre la berge jusqu'au dversoir
+inconnu qui l'entranait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
+hsitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
+sept huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
+car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il
+s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier.
+
+<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est l
+! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
+je suis perdu ! >>
+
+Marcel avait conserv tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta un obstacle.
+
+C'tait une grille de fer, monte sur gonds, qui fermait le canal.
+
+<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commena
+scier le pne l'affleurement de la gche.
+
+Cinq minutes de travail n'avaient pas encore dtach ce pne. La grille
+restait obstinment ferme. Dj Marcel ne respirait plus qu'avec une
+difficult extrme. L'air, trs rarfi dans le rservoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantit. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant la tte, tout
+indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il rsistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygne que ses poumons taient impropres dgager de
+ce milieu !... mais le pne ne cdait pas, quoique largement entam !
+
+A ce moment, la scie lui chappa.
+
+<< Dieu ne peut tre contre moi ! >> pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le suprme instinct de la conservation.
+
+La grille s'ouvrit. Le pne tait bris, et le courant emporta
+l'infortun Marcel, presque entirement suffoqu, et qui s'puisait
+aspirer les dernires molcules d'air du rservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans
+l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi
+les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre
+humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t
+victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu
+dans les ateliers de l'usine.
+
+Le modle si prcieux n'avait donc pas pu tre sauv, mais l'homme qui
+possdait les secrets du Roi de l'Acier tait mort.
+
+<< Le Ciel m'est tmoin que je voulais lui pargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une conomie de
+dix mille dollars ! >>
+
+Et ce fut toute l'oraison funbre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l'poque laquelle se passaient les vnements qui ont
+t raconts ci-dessus, une revue couverture saumon, intitule
+_Unsere Centurie_ (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulirement got par les
+dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait
+tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel.
+
+<< Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire
+qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande
+rpublique amricaine, grce la proportion considrable d'migrants
+que renferme sa population, a de longue date habitu le monde une
+succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est
+vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme
+n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
+arrive au plus haut degr de prosprit.
+
+<< Cette merveilleuse cit s'est leve comme par enchantement sur la
+rive embaume du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'ide premire de cette entreprise
+appartiennent un Franais, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, tant donn que ce mdecin peut se targuer d'une parent
+loigne avec notre illustre Roi de l'Acier. Mme, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d'un hritage considrable, qui revenait
+lgitimement Herr Schultze, n'a pas t trangre la fondation de
+France-Ville. Partout o il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+tre certain de trouver une semence germanique ; c'est une vrit que
+nous sommes fiers de constater l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
+nous devons nos lecteurs des dtails prcis et authentiques sur cette
+vgtation spontane d'une cit modle.
+
+<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Mme le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre minent
+Tuchtigmann, o sont indiqus avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, mme ce
+monument gnreux de la science gographique applique l'art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place o s'lve maintenant la cit nouvelle s'tendait encore, il y a
+cinq ans, une lande dserte. C'est le point exact indiqu sur la carte
+par le 43e degr 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degr 41' 17" de
+longitude l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l'ocan Pacifique et au pied de la chane secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a reu le nom de Monts-des-Cascades, vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amrique septentrionale.
+
+<< L'emplacement le plus avantageux avait t recherch avec soin et
+choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont dtermin l'adoption, on fait valoir spcialement sa
+latitude tempre dans l'hmisphre Nord, qui a toujours t la tte
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une rpublique
+fdrative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son indpendance et des droits analogues ceux
+que possde en Europe la principaut de Monaco, sous la condition de
+rentrer aprs un certain nombre d'annes dans l'Union ; -- sa situation
+sur l'Ocan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidente, fertile et minemment salubre du sol ; -- la
+proximit d'une chane de montagnes qui arrte la fois les vents du
+nord, du midi et de l'est, en laissant la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l'atmosphre de la cit, -- la possession d'une petite
+rivire dont l'eau frache, douce lgre, oxygne par des chutes
+rptes et par la rapidit de son cours, arrive parfaitement pure la
+mer ; -- enfin, un port naturel trs ais dvelopper par des jetes
+et form par un long promontoire recourb en crochet.
+
+<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de
+belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fivre de 1'or vnt se mettre la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les ppites taient petites et rares.
+
+<< Le choix du territoire, quoique dtermin seulement par des tudes
+srieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
+n'avait pas ncessit d'expdition spciale. La science du globe est
+maintenant assez avance pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les rgions les plus lointaines des renseignements exacts
+et prcis.
+
+<< Ce point dcid, deux commissaires du comit d'organisation ont pris
+ Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivs en onze jours
+ New York, et sept jours plus tard San Francisco, o ils ont mobilis
+un steamer, qui les dposait en dix heures au site dsign.
+
+<< S'entendre avec la lgislature d'Oregon, obtenir une concession de
+terre allonge du bord de la mer la crte des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, dsintresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits rels ou supposs, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.
+
+<< En janvier 1872, le territoire tait dj reconnu, mesur, jalonn,
+sond, et une arme de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contrematres et ingnieurs europens, tait l'oeuvre.
+Des affiches placardes dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajout en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent amricain, et une
+rclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+mme t inutile d'adopter le procd de publicit en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptes sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu'une compagnie tait venue offrir prix rduits. Il faut dire aussi
+que l'affluence des coolies chinois dans l'Amrique occidentale jetait
+ ce moment une perturbation grave sur le march des salaires.
+Plusieurs Etats avaient d recourir, pour protger les moyens
+d'existence de leurs propres habitants et pour empcher des violences
+sanglantes, une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint point pour les empcher de prir. Leur
+rmunration uniforme fut fixe un dollar par jour, qui ne devait
+leur tre pay qu'aprs l'achvement des travaux, et des vivres en
+nature distribus par l'administration municipale. On vita ainsi le
+dsordre et les spculations hontes qui dshonorent trop souvent ces
+grands dplacements de population. Le produit des travaux tait dpos
+toutes les semaines, en prsence des dlgus, la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, ne
+plus revenir. Prcaution indispensable pour se dbarrasser d'une
+population jaune, qui n'aurait pas manqu de modifier d'une manire
+assez fcheuse le type et le gnie de la Cit nouvelle. Les fondateurs
+s'tant d'ailleurs rserv le droit d'accorder ou de refuser le permis
+de sjour, l'application de la mesure a t relativement aise.
+
+<< La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un
+embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant la ville de Sacramento. On eut
+soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent pousss avec une activit
+extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce
+jour rests en Europe.
+
+<< Dans cet intervalle, les plans gnraux de la ville, le dtail des
+habitations et des monuments publics avaient t arrts.
+
+<< Ce n'taient pas les matriaux qui manquaient : ds les premires
+nouvelles du projet, l'industrie amricaine s'tait empresse d'inonder
+les quais de France-Ville de tous les lments imaginables de
+construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
+dcidrent que la pierre de taille serait rserve pour les difices
+nationaux et pour l'ornementation gnrale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossirement moules avec un gteau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques lgres, parfaitement rgulires de forme, de poids et
+de densit, transperces dans le sens de leur longueur d'une srie de
+trous cylindriques et parallles. Ces trous, assembls bout bout,
+devaient former dans l'paisseur de tous les murs des conduits ouverts
+ leurs deux extrmits, et permettre ainsi l'air de circuler
+librement dans l'enveloppe extrieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'ide gnrale du
+Bien-Etre, sont empruntes au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Socit royale de Londres.] Cette disposition avait en
+mme temps le prcieux avantage d'amortir les sons et de procurer
+chaque appartement une indpendance complte.
+
+<< Le comit ne prtendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il tait plutt l'adversaire de cette uniformit
+fatigante et insipide ; il s'tait content de poser un certain nombre
+de rgles fixes, auxquelles les architectes taient tenus de se plier :
+
+<< 1 Chaque maison sera isole dans un lot de terrain plant d'arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affecte une seule famille.
+
+<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux tages ; l'air et la lumire ne
+doivent pas tre accapars par les uns au dtriment des autres.
+
+<< 3 Toutes les maisons seront en faade dix mtres en arrire de la
+rue, dont elles seront spares par une grille hauteur d'appui.
+L'intervalle entre la grille et la faade sera amnag en parterre.
+
+<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetes, conformes
+au modle. Toute libert est laisse aux architectes pour
+l'ornementation.
+
+<< 5 Les toits seront en terrasses, lgrement inclins dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bords d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canaliss pour
+l'coulement immdiat des eaux de pluie.
+
+<< 6 Toutes les maisons seront bties sur une vote de fondations,
+ouverte de tous cts, et formant sous le premier plan d'habitation un
+sous-sol d'aration en mme temps qu'une halle. Les conduits eau et
+les dcharges y seront dcouvert, appliqus au pilier central de la
+vote, de telle sorte qu'il soit toujours ais d'en vrifier l'tat,
+et, en cas d'incendie, d'avoir immdiatement l'eau ncessaire. L'aire
+de cette halle, leve de cinq six centimtres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sable. Une porte et un escalier spcial la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions mnagres pourront s'oprer l sans blesser la
+vue ou l'odorat.
+
+<< 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement
+l'usage ordinaire, placs l'tage suprieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire
+artificielle et l'eau, mise prix rduit la disposition des
+habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux cet
+tage.
+
+<< 8 Le plan des appartements est laiss la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux lments de maladie, vritables nids miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+prcieux assembls en mosaques par d'habiles bnistes, auraient tout
+ perdre se cacher sous des lainages d'une propret douteuse. Quant
+aux murs, revtus de briques vernies, ils prsentent aux yeux l'clat
+et la varit des appartements intrieurs de Pompi, avec un luxe de
+couleurs et de dure que le papier peint, charg de ses mille poisons
+subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.
+
+<< 9 Chaque chambre coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette pice, o se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus are et en mme temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d'un sommier jours et d'un matelas de laine frquemment
+battu, sont les seuls meubles ncessaires. Les dredons, couvre-pieds
+piqus et autres, allis puissants des maladies pidmiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, lgres et
+chaudes, faciles blanchir, suffisent amplement les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les toffes susceptibles de frquents
+lavages.
+
+<< 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de
+bois ou de houille, mais toute chemine correspond une bouche d'appel
+d'air extrieur. Quant la fume, au lieu d'tre expulse par les
+toits, elle s'engage travers des conduits souterrains qui l'appellent
+dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire
+des maisons, raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle
+est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge
+ l'tat incolore, une hauteur de trente-cinq mtres, dans
+l'atmosphre.
+
+<< Telles sont les dix rgles fixes, imposes pour la construction de
+chaque habitation particulire.
+
+<< Les dispositions gnrales ne sont pas moins soigneusement tudies.
+
+<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+rgulier, de manire pouvoir se prter tous les dveloppements. Les
+rues, croises angles droits, sont traces distances gales, de
+largeur uniforme, plantes d'arbres et dsignes par des numros
+d'ordre.
+
+<< De demi-kilomtre en demi-kilomtre, la rue, plus large d'un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et prsente sur un de ses cts
+une tranche dcouvert pour les tramways et chemins de fer
+mtropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est rserv et
+orn de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+<< Pour obtenir le droit de rsidence France-Ville, il suffit, mais
+il est ncessaire de donner de bonnes rfrences, d'tre apte exercer
+une profession utile ou librale, dans l'industrie, les sciences ou les
+arts, de s'engager observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n'y seraient pas tolres.
+
+<< Les difices publics sont dj en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathdrale, un certain nombre de chapelles, les muses, les
+bibliothques, les coles et les gymnases, amnags avec un luxe et une
+entente des convenances hyginiques vritablement dignes d'une grande
+cit.
+
+<< Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre
+ans suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue
+tous une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur
+leurs simples habits comme un dshonneur vritable.
+
+<< Cette question de la propret individuelle et collective est du
+reste la proccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, dtruire et annuler aussitt qu'ils sont
+forms les miasmes qui manent constamment d'une agglomration humaine,
+telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des gouts sont centraliss hors de la ville, traits par des
+procds qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+<< L'eau coule partout flots. Les rues, paves de bois bitum, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
+hollandaise. Les marchs alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines svres sont appliques aux ngociants qui
+osent spculer sur la sant publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gt, une viande avarie, un litre de lait sophistiqu, est tout
+simplement trait comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
+sanitaire, si ncessaire et si dlicate, est confie des hommes
+expriments, de vritables spcialistes, levs cet effet dans les
+coles normales.
+
+<< Leur juridiction s'tend jusqu'aux blanchisseries mmes, toutes
+tablies sur un grand pied, pourvues de machines vapeur, de schoirs
+artificiels et surtout de chambres dsinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient son propritaire sans avoir t vritablement blanchi
+fond, et un soin spcial est pris de ne jamais runir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple prcaution est d'un effet
+incalculable.
+
+<< Les hpitaux sont peu nombreux, car le systme de l'assistance
+domicile est gnral, et ils sont rservs aux trangers sans asile et
+ quelques cas exceptionnels. Il est peine besoin d'ajouter que
+l'ide de faire d'un hpital un difice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un mme foyer d'infection sept huit cents malades,
+n'a pu entrer dans la tte d'un fondateur de la cit modle. Loin de
+chercher, par une trange aberration, runir systmatiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu' les isoler. C'est
+leur intrt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, mme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hpitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites
+de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle
+spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes
+volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multiplies autant qu'il est ncessaire.
+
+<< Une innovation ingnieuse, rattache ce service, est celle d'un
+corps de gardes-malades prouves, dresses spcialement ce mtier
+tout spcial, et tenues par l'administration centrale la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+mdecins les auxiliaires les plus prcieux et les plus dvous. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+ncessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d'empcher la propagation de la maladie en mme temps
+qu'elles soignent le malade.
+
+<< On ne finirait pas si l'on voulait numrer tous les
+perfectionnements hyginiques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugurs. Chaque citoyen reoit son arrive une petite brochure,
+o les principes les plus importants d'une vie rgle selon la science
+sont exposs dans un langage simple et clair.
+
+<< Il y voit que l'quilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des ncessits de la sant ; que le travail et le repos sont galement
+indispensables ses organes ; que la fatigue est ncessaire son
+cerveau comme ses muscles ; que les neuf diximes des maladies sont
+dues la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
+sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des lgumes sains et simplement prpars, dormir rgulirement sept
+huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sant.
+
+<< Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement parler de cette cit singulire comme
+d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois
+bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872,
+l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en
+possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874.
+
+<< Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut,
+les maisons taient livres des prix trs modrs et loues des
+conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance
+politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la
+douceur du climat ont contribu appeler l'migration. A l'heure qu'il
+est, France-Ville compte prs de cent mille habitants.
+
+<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intresser, c'est que
+l'exprience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalit annuelle, dans les villes les plus favorises de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernires annes n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite pidmie de fivre paludenne qui a signal la
+premire campagne. Celui de l'an dernier, pris sparment, n'est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : quelques
+exceptions prs, toutes les morts actuellement enregistres ont t
+dues des affections spcifiques et la plupart hrditaires. Les
+maladies accidentelles ont t la fois infiniment plus rares, plus
+limites et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+pidmies proprement dites, on n'en a point vu.
+
+<< Les dveloppements de cette tentative seront intressants suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un rgime
+aussi scientifique sur toute la dure d'une gnration, plus forte
+raison de plusieurs gnrations, ne pourrait pas amortir les
+prdispositions morbides hrditaires.
+
+<< "Il n'est assurment pas outrecuidant de l'esprer, a crit un des
+fondateurs de cette tonnante agglomration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du rsultat ! Les hommes vivant jusqu' quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! "
+
+<< Un tel rve a de quoi sduire !
+
+<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincre,
+nous n'avons qu'une foi mdiocre dans le succs dfinitif de
+l'exprience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comit o l'lment latin
+domine et dont l'lment germanique a t systmatiquement exclu. C'est
+l un fcheux symptme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
+fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+dfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu dblayer le
+terrain, lucider quelques points spciaux ; mais ce n'est pas encore
+sur ce point de l'Amrique, c'est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s'lever un jour la vraie cit modle. >>
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fix par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
+qui les menaait.
+
+Il tait sept heures du soir.
+
+Cache dans d'pais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cit
+s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et prsentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arroses avec soin, rafrachies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anim.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air tait tide, le ciel
+bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait t frapp de l'air de
+sant des habitants, de l'activit qui rgnait dans les rues. On
+fermait justement les acadmies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliothque, qui taient runies dans le mme quartier et o
+d'excellents cours publics taient organiss par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait chaque lve de s'approprier lui
+seul tout le fruit de la leon. La foule, sortant de ces
+tablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L'aspect gnral tait tout de calme et de satisfaction.
+
+C'tait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bti sa demeure. L, tout d'abord -- car cette
+maison fut construite une des premires --, le docteur tait venu
+s'tablir dfinitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvis, avait voulu rester Paris, mais il
+n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+migr avec sa femme et sa fille la cte de l'Oregon, Octave tait
+rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de
+l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il
+avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro
+un.
+
+Jusque-l, Marcel avait t la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-mme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d'enfance finit peu peu par mener Paris ce qu'on appelle la vie
+grandes guides. Le mot tait, dans le cas prsent, d'autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le sige lev d'un
+norme coach quatre chevaux, perptuellement en voyage entre l'avenue
+Marigny, o il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tt,
+savait peine rester en selle sur les chevaux de mange qu'il louait
+l'heure, tait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondment verss dans les mystres de l'hippologie. Son rudition
+tait emprunte un groom anglais qu'il avait attach son service et
+qui le dominait entirement par l'tendue de ses connaissances
+spciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matines. Ses soires appartenaient aux petits thtres et aux salons
+d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
+trouvait rendait son argent un hommage que ses seuls mrites
+n'avaient pas rencontr ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idal de la
+distinction. Chose particulire, la liste, somptueusement encadre, qui
+figurait dans le salon d'attente, ne portait gure que des noms
+trangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
+moins en les numrant, dans l'antichambre d'un collge hraldique.
+Mais, si l'on pntrait plus avant, on pensait plutt se trouver dans
+une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s'tre donn rendez-vous l.
+Suprieurement habills, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu'un got marqu pour les toffes blanchtres rvlt l'ternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces ples
+>>.
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivr de cet encens, ne s'apercevait
+pas qu'il perdait rgulirement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-tre certains membres du club, en leur qualit
+d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits l'hritage de la Bgum.
+En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave
+Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son
+intelligence un degr suprieur de culture et de force, et le joli
+garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
+de club et d'curie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le mme terrain indpendant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin,
+l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques
+millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine
+menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il
+demeurait donc France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, en juger du moins par l'apparence, tait alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, laquelle son sjour de quatre
+annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits
+amricaines, ajoutes toutes les grces franaises. Sa mre disait
+parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue.
+
+Quant Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
+dauphin, le fils an de ses esprances, elle tait aussi compltement
+heureuse qu'on peut l'tre ici-bas, car elle s'associait tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grce son immense fortune.
+
+Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu, sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de
+Scession, qui avait laiss un bras Pittsburgh et une oreille
+Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de
+l'enseignement dans la nouvelle cit.
+
+La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
+ville, sur les rsultats dj obtenus dans les tablissements publics
+de toute nature, institutions, hpitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
+religieux n'tait pas oubli, avait fond plusieurs coles primaires o
+les soins du matre tendaient dvelopper l'esprit de l'enfant en le
+soumettant une gymnastique intellectuelle, calcule de manire
+suivre l'volution naturelle de ses facults. On lui apprenait aimer
+une science avant de s'en bourrer, vitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pntre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien prpare saurait, elle-mme, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d'hygine taient au premier rang dans une ducation si bien
+ordonne. C'est que l'homme, corps et esprit, doit tre galement
+assur de ces deux serviteurs ; si l'un fait dfaut, il en souffre, et
+l'esprit lui seul succomberait bientt.
+
+A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de
+prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des
+congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la
+rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
+la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle
+Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des
+cits.
+
+Il faut dire aussi que l'ducation militaire des lves se faisait dans
+les Lyces concurremment avec l'ducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+lments de stratgie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, dclara-t-il
+qu'il tait enchant de toutes ses recrues.
+
+<< Elles sont, dit-il, dj accoutumes aux marches forces, la
+fatigue, tous les exercices du corps. Notre arme se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour o il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplins. >>
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intrt, que le
+docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mmes.
+
+On tait la fin du dner ; le dessert venait d'tre enlev, et, selon
+l'habitude anglo-saxonne qui avait prvalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commence, et entamaient les plus hautes questions
+d'conomie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C'tait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'tait toujours
+montre extrmement favorable la fondation puis au dveloppement de
+France-Ville, et les notables de la cit avaient l'habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
+Etats-Unis leur gard. Cette agglomration de gens heureux, libres,
+indpendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amrique des partisans pour
+les dfendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ tait pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d'admiration et d'estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dchir la bande du journal
+et jet machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupfaction la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu'il lut voix basse d'abord, voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font Stahlstadt dans le but
+d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de
+dfense... etc. >>
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n'tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu'il tait venu lever cit contre
+cit. Mais de l se ruer sur une ville paisible, la dtruire par un
+coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
+l'article du _New York Herald_ tait positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient pntr les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n'y avait pas une heure perdre !
+
+Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes
+honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu'
+vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui
+tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit.
+
+<< Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne
+de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas
+un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient anantir son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois
+germain, en soit capable ! >>
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux tmoignages d'un journal tout
+dvou l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d'abattement pass, le docteur Sarrasin, redevenu matre de lui-mme,
+s'adressa ses amis :
+
+<< Messieurs, leur dit-il, vous tes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme moi de prendre toutes les mesures ncessaires
+pour le salut de la ville. Qu'avons nous faire tout d'abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilit d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement viter la guerre ?
+
+-- C'est impossible, rpliqua Octave. Il est vident que Herr Schultze
+la veut tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s'cria le docteur. On s'arrangera pour tre en mesure de lui
+rpondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de rsister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre
+force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer
+nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long,
+et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions les fabriquer, puisque
+les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
+salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre
+l'investissement impossible.
+
+-- Je vais immdiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur prcda ses htes dans son cabinet de travail.
+
+C'tait une pice simplement meuble, dont trois cts taient couverts
+par des rayons chargs de livres, tandis que le quatrime prsentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une range de
+pavillons numrots, pareils des cornets acoustiques.
+
+<< Grce au tlphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil
+France-Ville en restant chacun chez soi. >>
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanment
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot << prsent ! >> apport successivement par chaque fil
+de communication, annona que le Conseil tait en sance.
+
+Le docteur se plaa alors devant le pavillon de son appareil
+expditeur, agita une sonnette et dit :
+
+<< La sance est ouverte... La parole est mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravit. >>
+
+Le colonel se plaa son tour devant le tlphone, et, aprs avoir lu
+l'article du New York Herald, il demanda que les premires mesures
+fussent immdiatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numro 6 lui posa une question :
+
+<< Le colonel croyait-il la dfense possible, au cas o les moyens sur
+lesquels il comptait pour empcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
+russi ? >>
+
+Le colonel Hendon rpondit affirmativement. La question et la rponse
+taient parvenues instantanment chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient prcdes.
+
+Le numro 7 demanda combien de temps, son estime, les Francevillais
+avaient pour se prparer.
+
+<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
+devaient tre attaqus avant quinze jours.
+
+Le numro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous prfrable
+de la prvenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prvenir, rpondit le colonel, et, si
+nous sommes menacs d'un dbarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingus,
+ainsi que les officiers d'artillerie les plus expriments, et de leur
+confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait
+leur soumettre.
+
+Question du numro 1 :
+
+<< Quelle est la somme ncessaire pour commencer immdiatement les
+travaux de dfense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze vingt millions de dollars.
+>>
+
+Le numro 4 : << Je propose de convoquer immdiatement l'assemble
+plnire des citoyens. >>
+
+Le prsident Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>
+
+Deux coups de timbre, frapps dans chaque tlphone, annoncrent
+qu'elle tait adopte l'unanimit.
+
+Il tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dur dix-
+huit minutes et n'avait drang personne.
+
+L'assemble populaire fut convoque par un moyen aussi simple et
+presque aussi expditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqu
+le vote du Conseil l'htel de ville, toujours par l'intermdiaire de
+son tlphone, qu'un carillon lectrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes places dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes taient surmontes de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l'lectricit, s'taient aussitt
+arrtes sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressrent de sortir ou
+de lever la tte vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
+devoir national les appelait la halle municipale, ils s'empressrent
+de s'y rendre.
+
+A l'heure dite, c'est--dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l'assemble tait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait dj la
+place d'honneur, entour de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui ft donne.
+
+La plupart des citoyens savaient dj la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+stnographie par le tlphone de l'htel de ville, avait t
+immdiatement envoye aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
+dition spciale, placarde sous forme d'affiches.
+
+La halle municipale tait une immense nef toit de verre, o l'air
+circulait librement, et dans laquelle la lumire tombait flots d'un
+cordon de gaz qui dessinait les artes de la vote.
+
+La foule tait debout, calme, peu bruyante. Les visages taient gais.
+La plnitude de la sant, l'habitude d'une vie pleine et rgulire, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+motion dsordonne d'alarme ou de colre.
+
+A peine le prsident eut-il touch la sonnette, huit heures et demie
+prcises, qu'un silence profond s'tablit.
+
+Le colonel monta la tribune.
+
+L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
+disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs
+formidables qu'annonait le New York Herald, destins dtruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+<< C'tait eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-tre mieux cder le terrain, et laisser les agresseurs
+s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel tait sr d'avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'cho parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cit modle, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, taient ncessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Reprsentants sincres et militants du progrs, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux lev l'art d'amliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils reprsentaient. >>
+
+Une immense salve d'applaudissements accueillit cette proraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la ncessit de constituer
+sans dlai un Conseil de dfense, charg de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux oprations
+militaires, la proposition fut adopte.
+
+Sance tenante, un membre du Conseil civique suggra la convenance de
+voter un crdit provisoire de cinq millions de dollars, destins aux
+premiers travaux. Toutes les mains se levrent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting tait termin, et les
+habitants de France-Ville, s'tant donn des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d'tre occupe par un
+inconnu de l'aspect le plus trange.
+
+Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait
+les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait
+calme et rsolue. Ses vtements demi colls son corps et encore
+souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de
+passer par de terribles preuves.
+
+A sa vue, tous s'taient arrts. D'un geste imprieux, l'inconnu avait
+command tous l'immobilit et le silence.
+
+Qui tait-il ? D'o venait-il ? Personne, pas mme le docteur Sarrasin,
+ne songea le lui demander.
+
+D'ailleurs, on fut bientt fix sur sa personnalit.
+
+<< Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
+condamn mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! >> s'taient cris la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se prcipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arrta.
+
+C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc
+la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le
+courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes
+aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre
+enfin, s'il revenait la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme tait rest tendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+dserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'tait alors
+souvenu !... Grce Dieu, il tait donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n'tait plus prisonnier. Toute sa pense se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+<< Eux ! eux ! >> s'cria-t-il alors.
+
+Par un suprme effort, Marcel parvint se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le sparaient de France-Ville, dix lieues faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, travers cette campagne qui tait
+comme abandonne autour de la farouche Cit de l'Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, dix heures et
+quart, il arrivait aux premires maisons de la cit du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants taient prvenus du danger qui les menaait ; mais il
+comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger tait immdiat,
+ni surtout de quelle trange nature il pouvait tre.
+
+La catastrophe prmdite par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-l, onze heures quarante-cinq... Il tait dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait faire. Marcel traversa la ville tout d'un
+lan, et, dix heures vingt-cinq minutes, au moment o l'assemble
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'cria-t-il, ni mme dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans prcdent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte dix lieues, est,
+ l'heure o je parle, braqu contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui prsentent
+quelques garanties de solidit, ou qu'ils sortent de la ville
+l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se prparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voil pour le moment votre seul ennemi ! Ni armes
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
+a ddaign les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+ralisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premire fois tromp,
+c'est sur cent points la fois que l'incendie va se dclarer
+subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points diffrents qu'il
+s'agira de faire tout l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
+advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra prserver,
+dt mme la ville entire tre dtruite, l'or et le temps pourront les
+rebtir ! >>
+
+En Europe, on et pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
+Amrique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, mme les
+plus inattendus. On couta le jeune ingnieur, et, sur l'avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjugue plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
+paroles, lui obit sans mme songer les discuter. Le docteur
+rpondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immdiatement donns, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les rpandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, rsigns subir les horreurs d'un
+bombardement ; les autres, pied, cheval, en voiture, gagnrent la
+campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui
+pouvait servir combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, la salle des sances, la dlibration continuait l'tat
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel ft obsd par une ide qui ne
+laissait place aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses lvres murmuraient ces seuls mots :
+
+<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son excrable invention ?... >>
+
+Tout coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
+homme qui demande le silence, et, le crayon la main, il traa d'une
+main fbrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu peu son front s'clairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+<< Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un
+cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger
+dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en
+dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s'il reste craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait
+enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration
+de faon la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la
+clart succdant aux tnbres, le calme l'angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas la cit du docteur, mais il ne
+toucherait << rien du tout >>. Il tait destin se perdre dans
+l'espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des prcautions prises et ne ngligeons rien de ce qui peut
+djouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrter
+devant un chec !
+
+- Venez ! >> s'cria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s'coulrent. Onze heures quarante-cinq sonnrent
+l'horloge !...
+
+Quatre secondes aprs, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pense, se perdait bien au-del de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+<< Bon voyage ! s'cria Marcel, en clatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dpass, maintenant, les
+limites de l'atmosphre, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>
+
+Deux minutes plus tard, une dtonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu'on et cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C'tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se dplaait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+<< France-Ville, 14 septembre.
+
+<< Il me parat convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai pass
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontire de ses possessions,
+prfrant mon salut celui du modle du canon Schultze.
+
+<< En vous prsentant mes adieux, je manquerais tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connatre, mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable,
+s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous
+tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer.
+
+<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
+port, que votre but, grce Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne
+pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
+aujourd'hui, votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif.
+
+<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionn passer hier soir, onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera graviter ainsi
+jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale
+vingt fois suprieure la vitesse actuelle, soit dix mille mtres la
+seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin
+avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+<< Vous auriez d ne pas l'ignorer.
+
+<< J'espre, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument dtrior par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l'agrment d'avoir dot le monde
+plantaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.
+
+<< Marcel BRUCKMANN. >>
+
+Un exprs partit immdiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans dlai cette lettre Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim
+de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait tre hors d'usage.
+
+Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible son
+indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa
+poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
+colre !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les clats !
+
+Cependant, Herr Schultze n'tait pas homme s'avouer vaincu. C'est une
+lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus chargs d'acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer courte
+distance ?
+
+Apais par un effort soudain, le Roi de l'Acier tait rentr dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il tait clair que France-Ville, plus menace que jamais, ne devait
+rien ngliger pour se mettre en tat de dfense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit
+connatre au docteur Sarrasin et ses amis tout ce qu'il savait des
+prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le
+lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de
+discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien second par Octave, qu'il trouva
+moralement chang et bien son avantage.
+
+Quelles furent les rsolutions prises ? Personne n'en sut le dtail.
+Les principes gnraux furent seuls systmatiquement communiqus la
+presse et rpandus dans le public. Il n'tait pas malais d'y
+reconnatre la main pratique de Marcel.
+
+<< Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de
+rsistance ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que
+d'avoir lutter contre des engins mal connus. >>
+
+Le tout tait d'empcher l'investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C'est cette question qu'tudiait avec activit le Conseil de dfense,
+et, le jour o une affiche annona que le problme tait rsolu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+excuter les travaux ncessaires. Aucun emploi n'tait ddaign, qui
+devait contribuer l'oeuvre de dfense. Des hommes de tout ge, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail tait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasins dans la ville. La
+houille et le fer arrivrent aussi en quantits considrables : le fer,
+matire premire de l'armement ; la houille, rservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables la lutte.
+
+Mais, en mme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fume, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de lgumes desschs s'amoncelaient dans les halles
+transformes en magasins. Des troupeaux nombreux taient parqus dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le dcret de mobilisation de tous les hommes en
+tat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit tmoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equips simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffs d'un bon chapeau de cuir bouilli, arms de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosss,
+levaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pices d'artillerie avait commenc et fut
+pousse avec activit. Une circonstance trs favorable ces travaux
+tait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possdait la ville et qu'il fut ais de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+tait partout, et partout la hauteur de sa tche. Qu'une difficult
+thorique ou pratique se prsentt, il savait immdiatement la
+rsoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procd
+expditif, un tour de main rapide. Aussi son autorit tait-elle
+accepte sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement excuts.
+
+Auprs de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
+s'tait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
+renona, comprenant qu'il ne devait rien tre, pour commencer, qu'un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
+conduire en soldat modle. A ceux qui firent d'abord mine de le
+plaindre :
+
+<< A chacun selon ses mrites, rpondit-il. Je n'aurais peut-tre pas
+su commander !... C'est le moins que j'apprenne obir ! >>
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout coup imprimer aux
+travaux de dfense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait ngocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
+succdrent tous les jours. C'tait tantt la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantt le chemin de fer de
+Sacramento qui avait t coup par des << uhlans >>, tombs du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitt contredites, taient inventes plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosit de
+leurs lecteurs. La vrit, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant Marcel le temps de complter ses
+travaux de dfense, n'tait pas sans l'inquiter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+<< Est-ce que ce brigand aurait chang ses batteries et me prparerait
+quelque nouveau tour de sa faon ? >> se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d'arrter les navires ennemis, soit d'empcher
+l'investissement, promettait de rpondre tout, et Marcel, en ses
+moments d'inquitude, redoublait encore d'activit.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, aprs une laborieuse journe,
+tait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exig, ds les premiers jours, qu'il vnt
+habituellement dner chez lui, sauf dans le cas o il en serait empch
+par un autre engagement ; mais, par un phnomne singulier, le cas d'un
+engagement assez sduisant pour que Marcel renont ce privilge ne
+s'tait pas encore prsent. L'ternelle partie d'checs du docteur
+avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intrt assez
+palpitant pour expliquer cette assiduit. Force est donc de penser
+qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-tre pourra-t- on en
+souponner la nature, quoique, assurment, il ne la souponnt pas
+encore lui-mme, en observant l'intrt que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
+taient tous trois assis prs de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes prparaient ce qui pouvait tre ncessaire au service
+futur des ambulances.
+
+<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montr le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intressait
+ tous les travaux de la dfense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, rpondait Marcel.
+
+-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre dtail industriel
+reprsente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le gnie a
+creus hier cinq cents nouveaux mtres de fosss ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n'est mme pas assez ! De ce train-l nous n'aurons pas
+termin l'enceinte la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes rien.
+
+-- Bonnes rien ! s'criait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitt pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs mres, de leurs femmes, de
+leurs fiances ? Leur ardeur, tous, d'o leur vient-elle, sinon de
+vous, et qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrta. Mlle Jeanne n'insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut oblige de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
+sans doute expliquer le zle du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappel par la tche impitoyable, press d'aller
+achever un projet ou un devis, s'arrachait regret cette douce
+causerie, il emportait avec lui l'inbranlable rsolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s'attendait gure ce qui allait arriver, et, cependant, c'tait
+la consquence naturelle, inluctable, de cet tat de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui tait la loi
+fondamentale de la Cit de l'Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condense et en quelque sorte
+algbrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
+des plus animes et des plus tranges du monde. Par une consquence
+naturelle de la position gographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractre cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marqus. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, la taille leve, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus foncs, aux membres plus souples et plus fins. Le Ngre y
+rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynsien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, la natte soigneusement
+tresse, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L'ouverture du march du 12 octobre, cette Bourse unique au monde, ne
+prsenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs tempraments particuliers, changer des poignes
+de main, se diriger vers la buvette et prluder, par des libations
+propitiatoires, aux oprations de la journe. Ils allrent, un un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numrots qui reoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonns, en tirer d'normes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.
+
+Bientt, les premiers cours du jour se formrent, en mme temps que la
+foule affaire grossissait insensiblement. Un lger brouhaha s'leva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les dpches tlgraphiques commencrent alors pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt
+s'ajouter sur la muraille du nord la collection des tlgrammes
+placards par les gardes de la Bourse.
+
+L'intensit du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se prcipitaient vers le bureau
+tlgraphique, apportaient des rponses. Tous les carnets taient
+ouverts, annots, raturs, dchirs. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mystrieux sembla passer comme un frisson travers
+ces groupes agits.
+
+Une nouvelle tonnante, inattendue, incroyable, venait d'tre apporte
+par l'un des associs de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidit de l'clair.
+
+Les uns disaient :
+
+<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fume sans feu !
+
+-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage reprsentent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s'criait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriqus ! rpliquait celui-l.
+
+-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les raliser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-l n'arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons rputes les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !
+
+-- Aprs tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forme, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lance par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le tlgramme qui le dit vient d'tre placard
+l'instant ! >>
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dpches. La
+dernire bande de papier bleu tait libelle en ces termes :
+
+<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. >>
+
+Cette fois, il n'y avait plus douter, quelque surprenante que ft la
+nouvelle, et les hypothses commencrent se donner carrire.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle
+de Herr Schultze, commencrent inonder la place. C'tait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisime ordre.
+
+D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l'vnement se dchanaient avec fureur.
+
+Le march de San Francisco, si lourd le matin, dire d'experts, ne
+l'tait certes pas deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel dchanement effrn de la spculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
+amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de
+l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombs zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre,
+ils se trouvrent subitement ports cent quatre-vingts dollars l'cre
+demand !
+
+Ds le soir mme, les boutiques nouvelles furent prises d'assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_,
+l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractres
+gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
+informations se rduisaient, en somme, presque nant.
+
+Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, accepte par Herr Schultze, tire par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant t prsente Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l'Acier, New York, ces messieurs avaient constat
+que la balance porte au crdit de leur client tait insuffisante pour
+parer cet norme paiement, et lui avaient immdiatement donn avis
+tlgraphique du fait, sans recevoir de rponse ; qu'ils avaient alors
+recouru leurs livres et constat avec stupfaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur taient parvenues de
+Stahlstadt ; qu' dater de ce moment les traites et les chques tirs
+par Herr Schultze sur leur caisse s'taient accumuls quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner leur lieu d'origine avec la
+mention << No effects >> (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les tlgrammes
+inquiets, les questions furieuses, s'taient abattus d'une part sur la
+maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une rponse dcisive tait arrive.
+
+<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le tlgramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystre. Il n'a pas
+laiss d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>
+
+Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des
+cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au
+tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques
+heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances
+connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voil ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient,
+quelques amplifications prs. Il va sans dire qu'ils annonaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus indits et les plus
+spciaux.
+
+Et, de fait, il n'en tait pas un qui n'et ds la premire heure
+expdi ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Ds le 14 octobre au soir, la Cit de l'Acier s'tait vue investie par
+une vritable arme de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette arme vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+extrieure de Stahlstadt. La consigne tait toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+sduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les
+contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur,
+qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte
+de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute
+ l'autre dominait encore obscurment les inquitudes.
+
+A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continu
+comme l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tche partielle dans l'horizon limit de sa section. Les
+caisses particulires avaient pay les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu' ce jour aux ncessits
+locales. Mais la centralisation tait pousse Stahlstadt un trop
+haut degr de perfection, le matre s'tait rserv une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrant
+pas, dans un temps trs court, un arrt forc de la machine. C'est
+ainsi que, du 17 septembre, jour o pour la dernire fois, le Roi de
+l'Acier avait sign des ordres, jusqu'au 13 octobre, o la nouvelle de
+la suspension des paiements avait clat comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considrables --, passes par la poste de Stahlstadt, avaient
+t dposes la bote du Bloc central, et, sans nul doute, taient
+arrives au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se rservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song
+seulement sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face
+de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun,
+vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --,
+comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite
+de son mandat, avait attendu, temporis, << vu venir >> les vnements.
+
+A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire
+s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons
+intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi,
+sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions
+lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida
+pas aisment souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des
+pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze
+s'tait drob ses cranciers.
+
+C'est tout ce que les reporters purent arriver savoir. Le clbre
+Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi soutirer des aveux
+politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle,
+l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annonc au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
+t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de
+s'avouer eux-mmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un vnement presque unique,
+c'tait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet tat de ville
+indpendante et isole qui ne permettait aucune enqute rgulire et
+lgale. La signature de Herr Schultze tait, il est vrai, proteste
+New York, et ses cranciers avaient toute raison de penser que l'actif
+reprsent par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure les
+indemniser. Mais quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous squestre ? Stahlstadt tait reste un territoire
+spcial, non class encore, o tout appartenait Herr Schultze. Si
+seulement il avait laiss un reprsentant, un conseil d'administration,
+un substitut ! Mais rien, pas mme un tribunal, pas mme un conseil
+judiciaire ! Il tait lui seul le roi, le grand juge, le gnral en
+chef, le notaire, l'avou, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait ralis en sa personne l'idal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du nant pur et simple, et tout cet
+difice formidable s'croulait comme un chteau de cartes.
+
+En toute autre situation, les cranciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer Herr Schultze, tendre la main sur son actif,
+s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu'un peu d'argent peut-tre et un pouvoir rgulateur.
+
+Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait
+dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une
+barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
+circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns
+cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilit de le saisir.
+
+Tout ce qu'ils purent faire fut de se runir en assemble gnrale, de
+se concerter et d'adresser une requte au Congrs pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'pouser les intrts de ses nationaux, de
+prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire amricain et de faire
+rentrer ainsi cette cration monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congrs taient personnellement
+intresss dans l'affaire ; la requte, par plus d'un ct, sduisait
+le caractre amricain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
+couronne d'un plein succs. Malheureusement, le Congrs n'tait pas en
+session, et de longs dlais taient redouter avant que l'affaire pt
+lui tre soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n'allait plus Stahlstadt et les
+fourneaux s'teignaient un un.
+
+Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis.
+Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en
+mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les
+chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
+eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
+chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs
+et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+chemine qui avait cess de fumer l'usine, on vit natre un cabaret
+dans les villages d'alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su
+prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la
+mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se rvlait eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l,
+s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv,
+l'un l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient raliser ce rve, combien en
+tait-il que la misre clouait la glbe ! Ceux-l restrent, l'oeil
+cave et le coeur navr !
+
+Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes cette nue d'oiseaux de
+proie face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
+dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt
+privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
+s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
+avenir de misre !
+
+XVI DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait t :
+
+<< Si ce n'tait qu'une ruse de guerre ? >>
+
+Sans doute, la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une
+telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr
+Schultze devait, un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier
+ sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requte, le Conseil de dfense rdigea immdiatement une
+proclamation pour exhorter les habitants se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semes par l'ennemi dans le but d'endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais,
+accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser
+ce qui pouvait toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cit du docteur se rveilla dfinitivement sauve,
+comme un dormeur qui chappe un mauvais rve par le simple fait de
+son rveil. Oui ! France-Ville tait videmment hors de danger, sans
+avoir eu coup frir, et ce fut Marcel, arriv une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicit
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de dtente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se flicitait, on s'invitait dner. Les femmes
+exhibaient de fraches toilettes, les hommes se donnaient momentanment
+cong d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde tait
+rassur, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c'tait sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui taient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entrans leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laiss un moment de repos. Enfin, il tait dcharg d'une si
+terrible inquitude et respirait l'aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on
+s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par
+les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre
+nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
+tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l'aimait.
+
+Les rsultats matriels de la mise en tat de dfense furent aussi tout
+ l'avantage de la cit. On avait appris connatre ses forces. On
+n'aurait plus les improviser. On tait plus sr de soi. A l'avenir,
+tout vnement, on serait prt.
+
+Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'tait
+annonc si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n'et pas t son ouvrage, des
+remerciements publics furent vots au jeune ingnieur comme
+l'organisateur de la dfense, celui au dvouement duquel la ville
+aurait d de ne pas prir, si les projets de Herr Schultze avaient t
+mis excution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rle ft termin. Le mystre
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprs avoir port une
+lumire complte au milieu mme des tnbres qui enveloppaient encore
+la Cit de l'Acier.
+
+Il rsolut donc de retourner Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise
+serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire
+l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
+quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
+le lui avait dpeint, n'tait pas homme disparatre impunment pour
+les autres, s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense
+d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
+du requin !...
+
+<< C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d'aller Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
+d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme
+la permission d'emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s'cria le docteur.
+
+-- Oui ! C'est maintenant un brave garon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protge donc tous les deux ! >> rpondit le vieillard
+mu en l'embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, aprs avoir travers les villages
+abandonns, dposait Marcel et Octave la porte de Stahlstadt. Tous
+deux taient bien quips, bien arms, et trs dcids ne pas revenir
+sans avoir clairci ce sombre mystre.
+
+Ils marchaient cte cte sur le chemin de ceinture extrieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la vrit, dont Marcel s'tait
+obstin douter jusqu' ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L'usine tait compltement arrte, c'tait vident. De cette route
+qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une toile au ciel,
+il aurait aperu, jadis, la lumire du gaz, l'clair parti de la
+baonnette d'une sentinelle, mille signes de vie dsormais absents. Les
+fentres illumines des secteurs se seraient montres comme autant de
+verrires tincelantes. Maintenant, tout tait sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cit, dont les hautes chemines se
+dressaient l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chausse rsonnaient dans le vide. L'expression de
+solitude et de dsolation tait si forte, qu'Octave ne put s'empcher
+de dire :
+
+<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil celui-ci
+! On se croirait dans un cimetire ! >>
+
+Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du
+foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant
+ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq six
+mtres.
+
+Il fallut plus d'une heure pour russir amarrer un bout de cble, en
+le lanant tour de bras l'une des poutrelles. Aprs bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant la corde, put se
+hisser la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une une les armes et munitions ; puis, il prit son
+tour le mme chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu' ramener le cble de l'autre ct de la
+muraille, faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hisss, et, enfin, se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui,
+de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pntrer nos
+secrets ! >>
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.
+
+Ils se dirigrent vers l'ouest et arrivrent bientt devant l'arche
+monumentale qui portait son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chne, gros clous d'acier, taient ferms. Marcel s'en
+approcha, heurta plusieurs reprises avec un pav qu'il ramassa sur la
+chausse.
+
+L'cho seul lui rpondit.
+
+<< Allons ! l'ouvrage ! >> cria-t-il Octave.
+
+Il fallut recommencer le pnible travail du lancement de l'amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle o elle pt s'accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave russirent
+ franchir la muraille, et se trouvrent dans l'axe du secteur O.
+
+<< Bon ! s'cria Octave, quoi bon tant de peines ? Nous voil bien
+avancs ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! rpondit Marcel... Voil justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fch de le revoir et d'y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. >>
+
+C'tait la grande halle de coule o le jeune Alsacien avait t admis
+lors de son arrive l'usine. Qu'elle tait lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux teints, ses rails rouills, ses grues poussireuses qui
+levaient en l'air leurs grands bras plors comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la ncessit d'une
+diversion.
+
+<< Voici un atelier qui t'intressera davantage >>, dit-il Octave en
+le prcdant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de
+bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes
+de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux
+meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le
+besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expdition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait ce qu'il avait faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n'y avait pas y songer. Cette
+muraille tait prodigieusement haute, isole de tous les autres
+btiments, sans une saillie laquelle on pt accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'tait pas une opration facile.
+Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze et disparu sans semer
+d'embches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d'tablir. Mais rien de tout cela n'tait pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et repos, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+<< Que dirais-tu d'un boyau de mine l-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des fainants ! >> rpondit Octave, prt
+tout tenter.
+
+Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher
+une, et enfin, l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs
+petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les
+saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume.
+
+Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqu
+que la cantine, situe dans un sous-sol, formait une vritable cave
+vote, il vint s'y rfugier avec Octave.
+
+Tout coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet
+d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant la fois, dchira les
+airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux trois secondes,
+une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'croulant, au milieu des
+cascades claires des vitres casses.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittrent alors
+leur retraite.
+
+Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du
+secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient ceux d'une ville bombarde. De
+toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les
+pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire,
+retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets,
+s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent la muraille intrieure. Elle tait
+dtruite aussi sur une largeur de quinze vingt mtres, et, de l'autre
+ct de la brche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperut la cour,
+lui bien connue, o il avait pass tant d'heures monotones.
+
+Du moment o cette cour n'tait plus garde, la grille de fer qui
+l'entourait n'tait pas infranchissable... Elle fut bientt franchie.
+
+Partout le mme silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers o jadis ses camarades admiraient
+ses pures. Dans un coin, il retrouva, demi bauch sur sa planche,
+le dessin de machine vapeur qu'il avait commenc, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appel au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient gard la physionomie d'un mouvement suspendu,
+d'une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arrivrent la limite intrieure du Bloc central
+et se trouvrent bientt au pied de la muraille qui devait, dans la
+pense de Marcel, les sparer du parc.
+
+<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-l ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
+porte qu'une simple fuse enverrait en l'air. >>
+
+Tous deux se mirent tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps autre, ils taient obligs de faire un dtour, de doubler un
+corps de btiment qui s'en dtachait comme un peron, ou d'escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientt rcompenss de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut perc un trou de vrille travers les
+planches de chne. Marcel, appliquant aussitt son oeil cette
+ouverture, reconnut, sa vive satisfaction, que, de l'autre ct,
+s'tendait le parc tropical avec sa verdure ternelle et sa temprature
+de printemps.
+
+<< Encore une porte faire sauter, et nous voil dans la place !
+dit-il son compagnon.
+
+-- Une fuse pour ce carr de bois, rpondit Octave, ce serait trop
+d'honneur ! >>
+
+Et il commena d'attaquer la poterne grands coups de pic.
+
+Il l'avait peine branle, qu'on entendit une serrure intrieure
+grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chane.
+
+<< _Wer da ?_ >> (Qui va l ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s'attendaient rien moins qu' une pareille
+question. Ils en furent plus surpris vritablement qu'ils ne l'auraient
+t d'un coup de fusil.
+
+De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette
+ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente son esprit,
+tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que
+Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre
+physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce
+qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique,
+devenait, dans le second, une attaque main arme avec effraction.
+
+Toutes ces ides se prsentrent l'esprit de Marcel avec tant de
+force, qu'il resta d'abord comme frapp de mutisme.
+
+<< _Wer da ?_ >> rpta la voix, avec un peu d'impatience.
+
+L'impatience n'tait videmment pas tout fait dplace. Franchir pour
+arriver cette porte des obstacles si varis, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien
+rpondre lorsqu'on vous demande simplement :
+
+<< Qui va l ? >> cela ne laissait pas d'tre surprenant.
+
+Une demi-minute suffit Marcel pour se rendre compte de la fausset de
+sa position, et aussitt, s'exprimant en allemand :
+
+<< Ami ou ennemi votre gr ! rpondit-il. Je demande parler Herr
+Schultze. >>
+
+Il n'avait pas articul ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
+entendre travers la porte entrebille :
+
+<< _Ach !_ >>
+
+Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache hrisse, un oeil hbt, qu'il reconnut aussitt. Le
+tout appartenait Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+<< Johann Schwartz ! s'cria le gant avec une stupfaction mle de
+joie. Johann Schwartz ! >>
+
+Le retour inopin de son prisonnier paraissait l'tonner presque autant
+qu'il avait d l'tre de sa disparition mystrieuse. << Puis-je parler
+ Herr Schultze ? >> rpta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
+rponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tte.
+
+<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir Herr Schultze que je suis l et
+que je dsire l'entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! rpondit le gant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais o est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas change ! Personne entrer sans ordre ! >>
+
+Ces phrases entrecoupes furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, toutes les questions, opposa un enttement bestial.
+
+Octave finit par s'impatienter.
+
+<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! >>
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chane
+rsista, et une pousse, suprieure la sienne, eut bientt referm le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tirs.
+
+<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrire cette planche ! >> s'cria
+Octave, assez humili de ce rsultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitt, il poussa
+un cri de surprise :
+
+<< Il y a un second gant !
+
+-- Arminius ? >> rpondit Marcel.
+
+Et il regarda son tour par le trou de vrille.
+
+<< Oui ! c'est Arminius, le collgue de Sigimer ! >>
+
+Tout coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tte Marcel.
+
+<< _Wer da ?_ >> disait la voix.
+
+C'tait celle d'Arminius, cette fois.
+
+La tte du gardien dpassait la crte de la muraille, qu'il devait
+avoir atteinte l'aide d'une chelle.
+
+<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! rpondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? >>
+
+Il n'avait pas achev ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
+crte du mur. Une dtonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d'Octave.
+
+<< Eh bien, voil pour te rpondre ! >> s'cria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+clats.
+
+A peine la brche tait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s'lancrent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lzard par l'explosion, qu'ils venaient de
+franchir, une chelle tait encore dresse, et, au pied de cette
+chelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n'taient l pour dfendre le passage.
+
+Les jardins s'ouvraient devant les deux assigeants dans toute la
+splendeur de leur vgtation. Octave tait merveill.
+
+<< C'tait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Dployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'tre
+tapis derrire les buissons ! >>
+
+Octave et Marcel se sparrent, et, prenant chacun l'un des cts de
+l'alle qui s'ouvrait devant eux ils avancrent avec prudence, d'arbre
+en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratgie
+individuelle la plus lmentaire.
+
+La prcaution tait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
+coup de fusil clata. Une balle fit sauter l'corce d'un arbre que
+Marcel venait peine de quitter.
+
+<< Pas de btises !... Ventre terre ! >> dit Octave demi voix.
+
+Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut
+que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter
+un quatrime.
+
+<< Heureusement que ces animaux-l tirent comme des conscrits ! cria
+Octave son compagnon, spar de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! rpondit Marcel des yeux autant que des lvres. Vois-tu la
+fume qui sort de cette fentre, au rez-de-chausse ?... C'est l
+qu'ils sont embusqus, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma faon ! >>
+
+En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de
+longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin prsentable. Il le planta alors la place qu'il occupait, de
+manire laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :
+
+<< Amuse-les par ici en tirant sur la fentre, tantt de ta place,
+tantt de la mienne ! Moi, je vais les prendre revers ! >>
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrtement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent changes sans rsultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau taient littralement cribls ; mais,
+personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chausse, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+touff :
+
+<< A moi !... Je le tiens !... >>
+
+Quitter son abri, s'lancer dcouvert dans le rond-point, monter
+l'assaut de la fentre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
+Un instant aprs, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlacs comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+dsesprment. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert l'improviste une porte intrieure, le gant n'avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jet terre, il n'avait pas perdu
+l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son ct, dployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte et ncessairement fini par la mort de l'un des combattants,
+si l'intervention d'Octave ne fat arrive point pour amener un
+rsultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et dsarm, se
+vit attach de manire ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+<< Et l'autre ? >> demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
+tait tendu tout sanglant.
+
+<< Est-ce qu'il a reu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui >>, rpondit Marcel.
+
+Puis il s'approcha d'Arminius.
+
+<< Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol ! s'cria Octave.
+
+-- Nous voil matres de la place ! rpondit Marcel. Nous allons
+procder une visite srieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>
+
+Du salon d'attente o venait de se passer le dernier acte du sige, les
+deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l'Acier.
+
+Octave tait en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une une les portes qu'il
+rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.
+
+Il s'attendait bien y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
+que le spectacle qui s'offrit ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement dvalis, avait
+t jet ple-mle dans ce salon. Ce n'taient de tous cts que
+lettres et paquets cachets, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfonait jusqu' mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financire, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumule de jour en jour dans la bote extrieure du parc,
+et fidlement releve par Arminius et Sigimer, tait l dans le cabinet
+du matre.
+
+Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de
+larmes enfermes dans ces plis muets l'adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrte du
+laboratoire ! >>
+
+Il commena donc enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas dcouvrir le passage masqu qu'il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un un
+tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
+chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt
+vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul possder le
+secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime.
+
+Mais il avait ncessairement d en faire ouvrir une autre.
+
+<< O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est
+ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre sa porte, l'abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
+dclou et relev. Le parquet, examin feuille feuille, ne prsentait
+rien de suspect.
+
+<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pice ? demanda Octave.
+
+-- J'en suis moralement sr ! rpondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu' explorer le plafond >>, dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein tait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tt suspendu au candlabre dor, qu' son
+extrme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa dcouvert un trou bant, d'o une lgre chelle d'acier
+descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.
+
+C'tait comme une invitation monter.
+
+<< Allons donc ! Nous y voil ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
+s'lana aussitt sur l'chelle, suivi de prs par son compagnon.
+
+XVIII L'AMANDE DU NOYAU
+
+L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme
+d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur.
+Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une
+blouissante lumire blanchtre n'et filtr travers l'paisse vitre
+d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et
+dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil,
+il apparat dans toute sa puret.
+
+Le silence tait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l'antichambre d'un monument funraire.
+
+Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre tincelante, eut un
+moment d'hsitation. Il touchait son but ! De l, il n'en pouvait
+douter, allait sortir l'impntrable secret qu'il tait venu chercher
+Stahlstadt !
+
+Mais son hsitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allrent
+s'agenouiller prs du disque et inclinrent la tte de manire
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre place au-dessous
+d'eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait dmesurment les objets que l'on regardait travers.
+
+L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui
+sortait travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique
+d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa
+cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante
+n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la
+rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des clats d'obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C'tait Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa mchoire, ses dents clatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait la
+fois asphyxi et congel sous l'action d'un froid terrible !
+
+Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant,
+grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le
+regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on
+l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans
+les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois,
+cach tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les
+ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en dpit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il tait heureux qu'il et pu
+observer du dehors l'intrieur de ce laboratoire, car trs certainement
+Octave et lui auraient t frapps de mort en y pntrant.
+
+Comment donc s'tait produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu que les fragments
+d'obus, pars sur le plancher, n'taient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l'enveloppe intrieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait supporter, tait faite de ce verre
+tremp, qui a dix ou douze fois la rsistance du verre ordinaire ; mais
+un des dfauts de ce produit, qui tait encore tout nouveau, c'est que,
+par l'effet d'une action molculaire mystrieuse, il clate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait d arriver.
+Peut- tre mme la pression intrieure avait-elle provoqu plus
+invitablement encore l'clatement de l'obus qui avait t dpos dans
+le laboratoire. L'acide carbonique, subitement dcomprim, avait alors
+dtermin, en retournant l'tat gazeux, un effroyable abaissement de
+la temprature ambiante.
+
+Toujours est-il que l'effet avait d tre foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de
+l'explosion, s'tait instantanment momifi au milieu d'un froid de
+cent degrs au-dessous de zro.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier
+avait t frapp pendant qu'il crivait.
+
+Or, qu'crivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait tre intressant de recueillir la
+dernire pense, de connatre le dernier mot d'un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et
+envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir une mort
+certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec
+les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable
+qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la
+rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les
+puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms
+dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe
+lectrique ?
+
+Marcel connaissait l'criture de Herr Schultze, et, aprs quelques
+ttonnements, il parvint lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu'crivait Herr Schultze, c'tait plutt un ordre
+qu'une instruction.
+
+<< Ordre B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete
+contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante
+et complte. -- Ne changez pas un iota ce que j'ai dcid. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce
+soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable.
+
+<< Vous m'expdierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+<< SCHULTZ... >>
+
+Cette signature tait inacheve ; 1'E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurrent d'abord muets et immobiles devant cet
+trange spectacle, devant cette sorte d'vocation d'un gnie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s'arracher cette lugubre scne. Les deux amis,
+trs mus, quittrent donc la salle, situe au-dessus du laboratoire.
+
+L, dans ce tombeau o rgnerait l'obscurit complte lorsque la lampe
+s'teindrait, faute de courant lectrique, le cadavre du Roi de l'Acier
+allait rester seul, dessch comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt sicles n'ont pu rduire en poussire !...
+
+Une heure plus tard, aprs avoir dli Sigimer, fort embarrass de la
+libert qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, o ils rentraient le soir mme.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annona
+le retour des deux jeunes gens.
+
+<< Qu'ils entrent ! s'cria-t-il, qu'ils entrent vite ! >>
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+<< Eh bien ?
+
+-- Docteur, rpondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! >> s'cria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+<< Mon pauvre enfant, lui dit-il aprs s'tre remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me rjouir puisqu'elle loigne de nous ce
+que j'excre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motive ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serr le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facults puissantes s'tait-il
+constitu notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualits intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l'emploi et t utile, si l'on avait pu les associer avec les
+ntres et leur donner un but commun ! Voil ce qui tout d'abord m'a
+frapp, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux
+laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui
+porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait
+compt bien tort pour tre lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le
+meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort,
+peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner
+prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, rpondit Marcel, que ce qui s'est pass
+Stahlstadt est la dmonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J'ai trouv Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d'o partaient tous les ordres auxquels obissait la Cit de l'Acier,
+sans que jamais un seul et t discut La mort lui avait ce point
+laiss l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a t le
+martyr de sa propre invention ! Il a t foudroy par l'un de ces obus
+qui devaient anantir notre ville ! Son arme s'est brise dans sa main,
+au moment mme o il allait tracer la dernire lettre d'un ordre
+d'extermination ! Ecoutez ! >>
+
+Et Marcel lut haute voix les terribles lignes, traces par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+<< Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait
+mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait
+cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La
+paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et
+s'tait tendue jusqu'aux instruments !
+
+-- Oui, rpondit le docteur Sarrasin, il y a eu, l, justice de Dieu !
+C'est en voulant prcipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c'est en forant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succomb !
+
+-- En effet, rpondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au pass et soyons tout au prsent. Herr Schultze mort, si c'est
+la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable tablissement
+qu'il avait cr, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait,
+ont creus dix abmes. Aveugl, d'une part, par ses succs, de l'autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes tout ce qui pouvait
+nous tre ennemi. Malgr cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses crances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu'elle avait accumules pour le mal. Herr Schultze n'a
+qu'un hritier possible, docteur, et cet hritier, c'est vous. Il ne
+faut pas laisser prir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y
+a que profit tirer de l'anantissement d'une force rivale. C'est une
+grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espre, qu'il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l'humanit. Or, cette tche, je suis prt me
+dvouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, rpondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voil prt travailler sous ses ordres, si mon pre y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grce toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscite, un arsenal d'instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus dsormais nous attaquer ! Et,
+comme, en mme temps que nous serons les plus forts, nous tcherons
+d'tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux rves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frre d'Octave !... A
+nous trois, rien ne m'et paru impossible !... >>
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-tre, dans le courant de ce rcit, n'a-t-il pas t suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les hros. C'est
+une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser
+enfin eux pour eux-mmes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement l'tre
+collectif, l'humanit, que l'individu tout entier dispart pour lui,
+alors mme qu'il venait de s'lancer en plein idal. Il fut donc frapp
+de la pleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel ses
+dernires paroles. Ses yeux cherchrent lire dans ceux du jeune homme
+le sens cach de cette soudaine motion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingnieur et attendait peut- tre que
+celui-ci le rompt ; mais Marcel, redevenu matre de lui par un rude
+effort de volont, n'avait pas tard retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'tait
+plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commenc.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son
+bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait
+voulu discrtement ou distraitement tter le pouls.
+
+Marcel s'tait laiss faire sans trop se rendre compte de l'intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les lvres :
+
+<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destines de Stahlstadt. Mais il n'est
+pas dfendu, alors mme qu'on se voue l'amlioration du sort de tous,
+de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus prs. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout l'heure,
+rpondait, il n'y a pas longtemps encore, son pre et sa mre,
+qui, pour la vingtime fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes taient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune
+fille rpondait non, et toujours non ! >>
+
+A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet
+rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne
+se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout la fois son
+bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte
+de ce petit incident.
+
+<< "Mais enfin, disait sa fille la mre de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts, des demandes
+que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins
+premptoire d'ordinaire !"
+
+<< Devant cette objurgations de sa mre, la jeune fille se dcida enfin
+ parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une
+fois rsolue rompre le silence, voici ce qu'elle dit :
+
+<< "Je vous rponds non avec autant de sincrit que j'en mettrais
+vous rpondre oui, chre maman, si oui tait en effet prt sortir de
+mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m'offrez sont des degrs divers acceptables ; mais, outre que
+j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est--dire le plus riche parti de la ville,
+qu' ma personne, et que cette ide-l ne serait pas pour me donner
+l'envie de rpondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que
+j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que
+j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mre stupfaite, vous...
+
+<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa dtresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+<< Mais, soit qu'il ne tnt pas entrer dans cette bagarre, soit qu'il
+trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu
+de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.
+
+<< "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que
+j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait
+mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard,
+ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur
+d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est lui
+d'attendre...
+
+<< - Pourquoi pas nous d'arriver ? " dit la mre voulant peut-tre
+arrter sur les lvres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.
+
+<< Ce fut alors que le mari intervint.
+
+<< "Ma chre amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n'est pas impunment qu'une mre aussi justement coute
+de sa fille que vous, clbre devant elle depuis qu'elle est au monde
+ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garon qui est
+presque de notre famille, qu'elle fait remarquer tous la solidit de
+son caractre, et qu'elle applaudit ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l'occasion de vanter son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+dvouement qu'il en a reues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingu entre tous par son pre et par sa mre, ne l'avait pas
+remarqu son tour, elle aurait manqu tous ses devoirs !
+
+<< -- Ah ! pre ! s'cria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mre pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devine,
+pourquoi m'avoir force de parler ?
+
+<< -- Pourquoi ? reprit le pre, mais pour avoir la joie de t'entendre,
+ma mignonne, pour tre plus assur encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mre que nous
+approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour pargner l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande laquelle sa dlicatesse rpugne, cette demande,
+c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premire
+bonne occasion qui se prsentera, je me permettrai de demander
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'tre mon gendre
+!..." >>
+
+Pris l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress
+sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais
+n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes
+fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, dbarrasse de toute inquitude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administre, heureuse, grce la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prosprit. Son bonheur, si justement mrit,
+ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cit de l'Acier n'tait qu'une usine formidable, qu'un engin de
+destruction redout sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grce
+ Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est opre sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le trs heureux poux de Jeanne, et la
+naissance d'un enfant vient d'ajouter leur flicit.
+
+Quant Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frre, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les
+qualits de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et mme de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figur pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honntes ambitions.
+
+On peut donc assurer ds maintenant que l'avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cit modles, ne sera pas perdu
+pour les gnrations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bgum
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+++ b/old/7ccmb10.txt
@@ -0,0 +1,6768 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne
+(#23 in our series by Jules Verne)
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+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January, 2004 [EBook #4968]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 6, 2002]
+[Date last updated: January 16, 2005]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+
+
+
+This eBook was prepared by Norm Wolcott.
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Begum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIERES
+I - OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART A DEUX
+V - LA CITE DE L'ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - << P. P. C. >>
+X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+
+<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune
+recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton,
+s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand
+Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >>
+dont il etait l'inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
+cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de
+ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille,
+grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+<< Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements
+de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographie. >>
+
+<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe
+s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant,
+si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur..." >>
+
+<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
+plus exact et plus precis ! >>
+
+Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre
+des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un
+personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda
+si << monsiou >> etait visible...
+
+<< Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient
+obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils
+s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne
+designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
+sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee
+la nationalite des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez
+etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule :
+
+<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>
+
+Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou
+plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et
+l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
+
+<< Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>
+
+<< Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. >>
+
+Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de
+mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents
+blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau
+parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un <<
+ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee
+d'un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son
+chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :
+
+<< William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Francois Sarrasin ?
+
+-- C'est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma residence.
+
+-- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C'est exact.
+
+-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+<< Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue
+Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict
+Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette
+connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere,
+Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent
+s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date
+de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
+avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par
+cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a
+Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere
+medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere
+exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822.
+
+-- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous
+presenter mes hommages ! >>
+
+<< Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez
+les "tetes de mort". >>
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+<< Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous
+etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet,
+concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de
+Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819,
+veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841,
+ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente
+ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous
+sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque
+integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol.
+Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la
+cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et
+mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete
+place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
+acompte a valoir... >>
+
+Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un
+mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il
+s'ecria :
+
+<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
+proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre
+maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre
+activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations
+de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la
+conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
+ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas
+connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession,
+j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a
+notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma
+conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de
+lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >>
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart
+chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits
+historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie.
+
+<< Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. >>
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes
+de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la
+table et sortit a reculons, en murmurant :
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>
+
+Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commenca a les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par
+exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre :
+
+<< _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine,
+depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation,
+villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de
+Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables,
+epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques
+Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee
+francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la
+Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta,
+passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait
+autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui
+de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general
+de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la
+Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
+ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis
+son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869.
+Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a
+la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
+l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces
+jugements, etc. >> Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque
+d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de
+documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre
+hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of
+kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
+l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de deces !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une
+certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son
+emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre
+passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorbe en de profondes reflexions.
+
+Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
+pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
+
+A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines
+que vous vous etes donnees.
+
+-- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr.
+Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >>
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas
+ceder.
+
+<< Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. >>
+
+Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille
+de papier a lettres et ecrivit ce qui suit :
+
+<< Brighton,28 octobre 1871.
+
+<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale,
+insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux
+ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais
+ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de
+francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre
+sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et
+deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie
+qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee.
+Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes
+pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler
+d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee,
+elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete.
+D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle
+comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je
+t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
+d'avenir.
+
+<< Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>
+
+Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
+le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au
+Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme
+plus a ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence
+superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college
+il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere
+fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde
+epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent
+toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un
+bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers
+le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur
+Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son
+fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a
+lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous
+la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee
+Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave
+s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot
+ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite
+rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied
+hors des murs du lycee.
+
+Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du
+jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement
+a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait
+promis d'atteindre son double but.
+
+C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et
+avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la
+durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son
+intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il
+etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin
+imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix
+a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans
+un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete
+intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits
+attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave,
+il etait resolu a en sortir le premier.
+
+C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait
+<< pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il
+eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie
+amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante
+anemique et de la faire fructifier aupres de lui.
+
+La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils
+passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours,
+Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg
+et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de
+chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple.
+
+Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras
+droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six
+metres. Mais ces six metres-la etaient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants
+habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin
+de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute
+virile.
+
+<< C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les
+fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
+arriver. >>
+
+Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait
+aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre
+d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de
+Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait
+bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
+voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu'elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis etaient,
+selon leur coutume, assis cote a cote a la meme table, sous l'abat-jour
+d'une lampe commune. Marcel etait plonge corps et ame dans un probleme,
+palpitant d'interet, de geometrie descriptive appliquee a la coupe des
+pierres. Octave procedait avec un soin religieux a la fabrication,
+malheureusement plus importante a son sens, d'un litre de cafe. C'etait
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
+peut-etre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'echapper pour
+quelques minutes a la terrible necessite d'aligner des equations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte a goutte son eau bouillante a travers une couche epaisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait du lui suffire. Mais
+l'assiduite de Marcel lui pesait comme un remords, et il eprouvait
+l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout a coup. Ce
+filtre antique et solennel n'est plus a la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achete un percolateur ! Cela t'empechera peut-etre de perdre une
+heure tous les soirs a cette cuisine >>, repondit Marcel.
+
+Et il se remit a son probleme.
+
+<< Une voute a pour intrados un ellipsoide a trois axes inegaux. Soit A
+B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
+l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
+egal a c, ce qui rend la voute surbaissee... >>
+
+A ce moment, on frappa a la porte.
+
+<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garcon de l'hotel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+etudiant.
+
+<< C'est de mon pere, fit Octave. Je reconnais l'ecriture... Voila ce
+qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant a
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur etait en Angleterre. Son passage
+a Paris, huit jours auparavant, avait meme ete signale par un diner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui demode, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considerer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+<< Tu me diras si ton pere te parle de son Congres d'Hygiene, dit
+Marcel. C'est une bonne idee qu'il a eue d'aller la. Les savants
+francais sont trop portes a s'isoler. >>
+
+Et Marcel reprit son probleme :
+
+<< ... L'extrados sera forme par un ellipsoide semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Apres avoir
+marque les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+tracons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+>>
+
+Un cri d'Octave lui fit relever la tete.
+
+<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout pale.
+
+-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d'oeil sur les documents imprimes qui l'accompagnaient, et
+dit :
+
+<< C'est curieux ! >>
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma methodiquement. Octave etait
+suspendu a ses levres.
+
+<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix etranglee.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton pere a trop de bon sens et d'esprit
+scientifique pour accepter a l'etourdie une conviction pareille.
+D'ailleurs, les preuves sont la, et c'est au fond tres simple. >>
+
+La pipe etant bien et dument allumee, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable meme d'achever son cafe, a
+plus forte raison d'assembler deux idees logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s'assurer qu'il ne revait pas.
+
+<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
+qu'un demi-milliard, c'est une fortune enorme ? >>
+
+Marcel releva la tete et approuva :
+
+<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-etre pas une pareille en France,
+et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, a peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le marche ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionne d'en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de meme plus
+elegant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
+
+Marcel lanca une bouffee de fumee et n'articula pas un mot. Cette
+bouffee de fumee disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule a leur nom, ou s'inventent un
+marquisat de carton ! Mais posseder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dument inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
+d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... >>
+
+La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
+
+Il s'arreta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binome, notre professeur de
+mathematiques, rabachait tous les ans, dans sa premiere lecon sur la
+numeration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considerable pour
+que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+idee juste, si elles n'avaient a leur disposition les ressources d'une
+representation graphique ?... Te dis-tu bien qu'a un homme qui
+verserait un franc a chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
+est l'heritier d'un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s'ecria Marcel, secoue par le mot plus
+qu'il ne l'avait ete par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner a la France pour payer sa
+rancon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t'aviser au moins de suggerer une pareille idee a mon pere
+!... s'ecria Octave du ton d'un homme effraye. Il serait capable de
+l'adopter ! Je vois deja qu'il rumine quelque projet de sa facon !...
+Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu etais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour etre
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu'il eut mieux valu pour toi, sinon pour ton pere, qui est un esprit
+droit et sense, que ce gros heritage fut reduit a des proportions plus
+modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente a
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant a Octave, il lui etait impossible de rien faire, et il s'agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatiente, finit par lui
+dire :
+
+<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est evident que tu n'es
+bon a rien ce soir !
+
+-- Tu as raison >>, repondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d'abandonner toute espece de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il degringola l'escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arreta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son pere. Il avait besoin de s'assurer de
+nouveau qu'il etait bien eveille.
+
+<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... repetait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pere ne m'en
+donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitie d'un, que le quart
+d'un, je serais encore tres heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis sur que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
+pas un imbecile, n'est-ce pas ? On a ete recu a l'Ecole centrale !...
+Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
+
+<< J'aurai un hotel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment ou je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'etait.
+Comme cela vient a point tout de meme !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C'est drole, maintenant que c'est venu, il me semble que
+je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occupe a trimer sur des livres et des planches a dessin !...
+Tout de meme, c'est un fameux reve ! >>
+
+Octave suivait, en ruminant ces idees, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elysees, tourna le coin de la rue Royale, deboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides etalages
+qu'avec indifference, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s'y arreta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces tresors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronometres, que le
+lustre de l'Opera verse ses cascades de lumiere, que les violons
+grincent, que les chanteuses s'egosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
+des pur-sang au fond des maneges, et que s'allume le Cafe Anglais !...
+Paris est a moi !... Tout est a moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d'ivoire par-dessus le marche !... J'aurai des elephants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht a vapeur pour me
+conduire ou je voudrai, m'arreter et repartir a ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis charge de donner la nouvelle a ma mere. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l'ecole... Oh ! oh ! l'ecole ! on peut
+s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prevenir. Je vais lui envoyer
+une depeche. Il comprendra bien que je suis presse de voir ma mere et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
+
+Octave entra dans un bureau telegraphique, prevint son ami qu'il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hela un fiacre et se
+fit transporter a la gare du Nord.
+
+Des qu'il fut en wagon, il se reprit a developper son reve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment a la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+emoi le paisible quartier des Aubettes.
+
+<< Qui donc est malade ? se demandaient les commeres d'une fenetre a
+l'autre.
+
+-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier etage.
+
+-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
+
+Apres dix minutes d'attente, Octave reussit a penetrer dans la maison.
+Sa mere et sa soeur Jeanne, precipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue a haute voix, eut bientot donne la clef du
+mystere.
+
+Mme Sarrasin fut un moment eblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait etre a eux
+maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer a des jeunes
+gens qui possedaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tot fait que les hommes de s'habituer a ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c'etait a lui, en somme, qu'il appartenait de decider de sa destinee et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant a
+Jeanne, elle etait heureuse a la joie de sa mere et de son frere ; mais
+son imagination de treize ans ne revait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste ou sa vie s'ecoulait doucement
+entre les lecons de ses maitres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose a son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, mariee tres jeune a un homme absorbe tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l'etude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s'etait quelquefois sentie un peu seule a cote de ce
+travailleur acharne, et avait par suite concentre sur ses deux enfants
+toutes ses esperances. Elle avait toujours reve pour eux un avenir
+brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
+doutait pas, etait appele aux plus hautes destinees. Depuis qu'il avait
+pris rang a l'Ecole centrale, cette modeste et utile academie de jeunes
+ingenieurs s'etait transformee dans son esprit en une pepiniere
+d'hommes illustres. Sa seule inquietude etait que la modestie de leur
+fortune ne fut un obstacle, une difficulte tout au moins a la carriere
+glorieuse de son fils, et ne nuisit plus tard a l'etablissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
+c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'etre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complete.
+
+La mere et le fils passerent une grande partie de la nuit a causer et a
+faire des projets, tandis que Jeanne, tres contente du present, sans
+aucun souci de l'avenir, s'etait endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
+
+<< Tu ne m'as pas parle de Marcel, dit Mme Sarrasin a son fils. Ne lui
+as-tu pas donne connaissance de la lettre de ton pere ? Qu'en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! repondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
+c'est un stoique ! Je crois qu'il a ete effraye pour nous de l'enormite
+de l'heritage ! Je dis pour nous ; mais son inquietude ne remontait pas
+jusqu'a mon pere, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mere,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cache qu'il eut prefere
+un heritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n'avait peut-etre pas tort, repondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! >>
+
+Jeanne venait de se reveiller. Elle avait entendu les dernieres paroles
+de sa mere :
+
+<< Tu sais, mere, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! >>
+
+Et, ayant embrasse sa mere, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant a la quatrieme seance du Congres d'Hygiene, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collegues I'accueillaient avec les
+marques d'un respect extraordinaire. Jusque-la, c'etait a peine si le
+tres noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretiere, qui avait la
+presidence nominale de l'assemblee, avait daigne s'apercevoir de
+l'existence individuelle du medecin francais.
+
+Ce lord etait un personnage auguste, dont le role se bornait a declarer
+la seance ouverte ou levee et a donner mecaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on placait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
+boutonnee -- non pas qu'il eut fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a ete donnee par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaquee de taches rouges, une perruque de
+chiendent pretentieusement relevee en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, completaient la figure la plus comiquement gourmee et la plus
+follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+piece, comme s'il avait ete de bois ou de carton-pate. Ses yeux memes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, a la facon des yeux de poupee ou de mannequin.
+
+Lors des premieres presentations, le president du Congres d'Hygiene
+avait adresse au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+creature aussi eloignee de moi dans l'echelle des etres !...
+Mettez-vous a l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu'a lui montrer un siege vide a sa droite.
+D'autre part, tous les membres du Congres s'etaient leves.
+
+Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'apres reflexion le compte-globules avait
+sans doute paru a ses confreres une decouverte plus considerable qu'a
+premiere vue, le docteur Sarrasin s'assit a la place qui lui etait
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolerent, lorsque Lord
+Glandover se pencha a son oreille avec une contorsion des vertebres
+cervicales telle qu'il pouvait en resulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+<< J'apprends, dit-il, que vous etes un homme de propriete considerable
+? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
+
+Lord Glandover paraissait desole d'avoir pu traiter avec legerete
+l'equivalent en chair et en os d'une valeur monnayee aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+<< Pourquoi ne nous avoir pas prevenus ?... Franchement ce n'est pas
+bien ! Exposer les gens a des meprises semblables ! >>
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
+sou de plus qu'aux seances precedentes, se demandait comment la
+nouvelle avait deja pu se repandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+<< Vous voila aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
+
+Et il lui passa un numero du journal, date du matin meme. On y lisait
+le << fait divers >> suivant, dont la redaction revelait suffisamment
+l'auteur :
+
+<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Begum
+Gokool vient enfin de trouver son legitime heritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L'heureux proprietaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement deposes a la Banque d'Angleterre, est un medecin francais,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analyse ici
+meme le beau memoire au Congres de Brighton. A force de peines et a
+travers des peripeties qui formeraient a elles seules un veritable
+roman, Mr. Sharp est arrive a etablir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langevol, baronnet, epoux en secondes noces de la Begum Gokool. Ce
+soldat de fortune etait, parait-il, originaire de la petite ville
+francaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus a accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalites. La requete est deja logee en
+Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchainement de circonstances
+qui a accumule sur la tete d'un savant francais, avec un titre
+britannique, les tresors entasses par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se feliciter qu'un capital aussi considerable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. >>
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarie de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n'etait pas seulement a cause des
+importunite que son experience des choses humaines lui faisait deja
+prevoir, mais il etait humilie de l'importance qu'on paraissait
+attribuer a cet evenement. Il lui semblait etre rapetisse
+personnellement de tout l'enorme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son merite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient deja noyes dans cet ocean d'or et d'argent, meme aux yeux de
+ses confreres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l'intelligence superieure et deliee, l'inventeur ingenieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Eut-il ete un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des specimens les plus degrades de l'humanite au
+lieu d'en etre un des representants superieurs, son poids eut ete le
+meme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> desormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette idee l'ecoeura, et le Congres, qui regardait, avec une curiosite
+toute scientifique, comment etait fait un << demi milliardaire >>,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagere. La grandeur du but
+auquel il avait resolu de consacrer cette fortune inesperee se
+representa tout a coup a la pensee du docteur et le rasserena. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda a l'instant et par preference meme au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accordee, quand tout le Congres s'y
+serait oppose, quand tous les savants de l'Europe auraient proteste a
+la fois contre ce tour de faveur ! Voila ce que disait eloquemment
+l'intonation toute speciale de la voix du president.
+
+<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliere qui
+m'arrive et des consequences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait etant devenu public, il y aurait peut-etre de
+l'affectation a ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considerable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement deposee a la Banque
+d'Angleterre, se trouve me revenir legitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considere, en ces conjonctures, que comme le
+fideicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
+pas a moi que ce capital appartient de droit, c'est a l'Humanite, c'est
+au Progres !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congres se leve, electrise par cette declaration._)
+Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fit a ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
+propre que de devouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les resultats. Je le declare donc, definitivement et sans
+reserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas a
+moi, il est a la science ! Voulez-vous etre le parlement qui repartira
+ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumieres une confiance
+suffisante pour pretendre en disposer en maitre absolu. Je vous fais
+juges, et vous-memes vous deciderez du meilleur emploi a donner a ce
+tresor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Delire general._)
+
+Le Congres est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+montes sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parait menace
+d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient a
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agreablement, et n'a pas la moindre intention de
+realiser un programme si extravagant.
+
+<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s'il m'est permis de suggerer un plan qu'il serait
+aise de developper et de perfectionner, je propose le suivant. >>
+
+Ici le Congres, revenu enfin au sang-froid, ecoute avec une attention
+religieuse.
+
+<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misere et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une a laquelle je crois rationnel
+d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygieniques
+deplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont places. Ils
+s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privees d'air et
+de lumiere, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomerations humaines deviennent parfois de veritables foyers
+d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur sante ; leur force productive diminue, et la societe perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient etre appliquees aux
+plus precieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+reunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d'une cite modele sur des donnees rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons a edifier cette ville et a la
+presenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d'applaudissements._)
+
+Les membres du Congres, pris d'un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l'enlevent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu reintegrer sa place,
+cette cite que chacun de nous voit deja par les yeux de l'imagination,
+qui peut etre dans quelques mois une realite, cette ville de la sante
+et du bien-etre, nous inviterions tous les peuples a venir la visiter,
+nous en repandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honnetes que la pauvrete et le manque
+de travail auraient chassees des pays encombres. Celles aussi -- vous
+ne vous etonnerez pas que j'y songe --, a qui la conquete etrangere a
+fait une cruelle necessite de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activite, l'application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus precieuses mille fois que les
+mines d'or et de diamant. Nous aurions la de vastes colleges ou la
+jeunesse elevee d'apres des principes sages, propres a developper et a
+equilibrer toutes les facultes morales, physiques et intellectuelles,
+nous preparerait des generations fortes pour l'avenir ! >>
+
+Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
+se succederent pendant plus d'un quart d'heure.
+
+Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en
+clignant de l'oeil :
+
+<< Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
+?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront
+habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n'est-ce pas ? >>
+
+Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il
+entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d'etre soumise a l'assemblee.
+
+<< Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une
+idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a
+la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee
+etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise
+en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien
+de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre
+consacres a un tel essai ! >>
+
+L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un
+juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
+
+Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a
+la requete du docteur Sarrasin lui-meme.
+
+<< Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi
+d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
+pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre
+qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
+France-Ville ! >>
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien
+due.
+
+France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait,
+grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le
+papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si
+differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour
+suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune
+du fait divers publie par le _Daily Telegraph_.
+
+Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta
+le 1er novembre a Rotterdam.
+
+Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et
+secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de
+corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et
+d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses
+: _Correspondance speciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
+l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se
+contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
+son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le
+professeur Schultze, de l'Universite d'Iena.
+
+Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne
+presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees
+indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le
+peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on
+se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents
+formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des
+levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait
+visiblement tres satisfait pour lui-meme.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne,
+singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
+
+<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente,
+derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures
+trente, vous quitterez mon service a huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >>
+
+Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a
+ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen
+fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater
+que ce memoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents
+de degenerescence hereditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un
+grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de
+biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
+de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis
+il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre
+un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
+bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au
+moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait
+divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et
+explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que,
+machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le
+repeter.
+
+Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle
+heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser
+passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il
+courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussiereux qui en formait l'envers.
+
+Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce
+nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle :
+
+<< _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee
+Langevol).
+
+Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton
+row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de
+bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six
+chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme
+voix dont il demandait son diner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >>
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
+acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+<< Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! >>
+
+Reponse du jeune clerc :
+
+<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable,
+mais ce n'est pas la tete du premier venu. >>
+
+Nouvelle exclamation mysterieuse :
+
+<< Et il vient d'Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. >>
+
+Un soupir passa a travers le tuyau :
+
+<< Faites monter.
+
+- Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage interieur.
+
+Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se
+trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
+cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon
+l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place
+aupres de lui :
+
+<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene.
+Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner
+qu'un tres petit nombre de minutes. >>
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+<< Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
+supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en
+1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de
+Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces
+dument legalisees qui etablissent ma filiation. >>
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
+donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet,
+il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite
+de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
+poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour
+l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait
+surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais
+pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits a outrance.
+
+A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre
+cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu
+Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme
+ordre.
+
+D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put
+etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de
+parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une
+aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de
+ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre
+secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des
+droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et,
+dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre,
+d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage
+par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient
+pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient
+aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus
+imperieux, a la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
+repos, sans toutefois rien preciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a
+loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus
+question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
+a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant
+qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
+etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner a l'avantage de la premiere.
+
+L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche
+telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant francais dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp
+l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee
+par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait
+mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre
+precis de parente de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees
+dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et
+les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la
+verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et
+qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la
+verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des
+archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de
+pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
+fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de
+terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant
+considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et
+epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre
+avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de
+Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et
+capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports,
+procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il
+s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il
+entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme
+un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait
+entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il
+se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a
+l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer
+a l'etat gazeux et s'evanouir !
+
+<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile
+encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente
+justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
+sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans
+sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie
+d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse
+son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais
+entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement
+l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis,
+qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
+desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait
+certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement
+jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses
+interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere
+legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+<< Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il
+? >> demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
+pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses
+afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret
+a une transaction.
+
+<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en a moi et je reponds de tout.
+
+-- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en
+tenir. >>
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le
+solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa
+qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce
+pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors
+eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee
+de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait
+tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu
+familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans
+etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche
+de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de
+passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte
+blanche a Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un
+autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de
+prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une
+grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font
+des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile
+d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le
+saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a
+l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien
+entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme
+candidat alleche par l'odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce
+n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant
+il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit
+casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu.
+Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans
+son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il
+demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate.
+
+Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que
+l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il
+aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer
+de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant
+qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot
+termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
+egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent
+mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement
+definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo-
+saxonne, cette etonnante affaire.
+
+On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur
+Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : <<
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>
+
+La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un
+pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en
+effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique
+propres a developper toutes les qualites de la race et a former de
+jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la
+loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son
+asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre
+tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de
+realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes.
+Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et
+pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait
+prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait
+clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force
+constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces
+pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete
+arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour
+les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du
+docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait
+celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur.
+C'etait l'instrument qu'il lui fallait.
+
+D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ;
+il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland.
+Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja
+l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international
+d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette
+assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration :
+qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale.
+
+<< J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle
+servira d'exemple au monde ! >>
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite,
+n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
+meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne
+devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour
+l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+<< Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs,
+non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui
+repondit :
+
+<< Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit
+de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout
+devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques
+annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin
+comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par
+consequent, servir la France. >>
+
+V LA CITE DE L'ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage
+de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est
+transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues
+du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal
+delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse americaine.
+
+Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui
+separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris a vol d'oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce
+n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins
+seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits
+de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol
+soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre
+s'abimer dans de mysterieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de
+scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete
+par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante,
+gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est
+charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de
+memoire d'homme on n'y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines
+maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause
+de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on
+appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
+
+Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol
+sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque
+ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout
+a coup une energie et une vigueur sans egales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts,
+inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse
+sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers
+perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes
+d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui
+d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la
+propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
+d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand
+travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse
+et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
+
+Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une
+ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de
+terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur
+ecrasante superiorite une celebrite universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le
+realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites :
+demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
+qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les delais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit.
+
+En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se
+deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
+semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des
+legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
+sur, c'est que personne n'en sait le fin mot.
+
+Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts,
+isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles
+des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la
+republique des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
+n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree,
+signee et paraphee.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a
+l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la
+mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait
+impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprimee et fut aussitot admis.
+
+<< Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous
+presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous
+entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou
+le nouveau venu s'eloignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et
+s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse,
+sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait
+d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cite de l'Acier.
+
+C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise
+de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants
+les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du
+chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre
+sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en
+presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee.
+
+L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+<< Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >>
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait
+l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments
+gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait
+sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du
+contremaitre Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+<< Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et
+j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis
+vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete
+engage a New York par le chef du personnel. >>
+
+Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger
+accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre.
+
+<< Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en regle. >>
+
+Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+<< C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous
+designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement
+de documents officiels.
+
+Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
+la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom
+portant le numero 57938, et ajouta :
+
+<< Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures,
+presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
+exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre
+numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier
+et qui n'est ouvert qu'a cet instant.
+
+-- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres
+modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il
+s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule
+peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par
+l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement...
+Commencez-vous aujourd'hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en
+guidant Schwartz vers une galerie interieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et
+penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
+retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
+
+De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre
+qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees
+d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque rangee.
+
+A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des
+trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transformee en acier.
+
+L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
+metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet
+de fer, s'y livraient avec activite.
+
+Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de
+scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour
+obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot
+qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son
+congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse
+metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les
+scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre
+boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la
+cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap
+de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de
+cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme
+masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont
+elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et
+d'eclaboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois rechauffee, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
+rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une
+temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le
+supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commenca a manoeuvrer.
+
+Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne
+tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage,
+soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel
+qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las
+et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut.
+
+<< Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait
+qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immediatement appele chez l'ingenieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un
+ton inquisitorial :
+
+<< Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >>
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la
+coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les
+epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
+trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J'etais depuis deux mois a la premiere classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
+
+L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une
+depeche et dit :
+
+<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >>
+
+Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur
+K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge,
+accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
+de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique.
+
+<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui
+dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis
+aux halles de coulee de gros canons. >>
+
+La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux.
+
+Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans
+l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de
+la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a
+volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces
+enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la
+temperature a l'etat de la fusion dans les creusets.
+
+Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient
+portes la a un degre singulier de perfection.
+
+Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le
+signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et
+rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les
+epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde
+en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de
+tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre
+refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot,
+un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre
+de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet
+commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et
+brulant.
+
+Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee
+fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours
+agissaient successivement de meme.
+
+La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par
+le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un
+mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot
+accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin
+de la journee, lui promit meme un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et
+de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a
+l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant
+bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la
+matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui
+<< recevait des pensionnaires >>.
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la
+recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta
+les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce
+qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une
+langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
+temperatures differentes et relativement basses pour la premiere
+chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff.
+Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une
+egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment
+musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les
+succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de
+minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement
+tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non
+plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout
+melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais
+c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour
+etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la
+composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs
+convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
+central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >>
+
+Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee,
+se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait
+etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se
+succedaient en cadence et faisaient :
+
+<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>
+
+Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile.
+
+<< Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je
+decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
+mediter contre France-Ville ! >>
+
+Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune
+demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de
+l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot
+Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee,
+il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le
+mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garcon Carl.
+
+Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en
+forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a
+bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit
+une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge
+de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il
+sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune
+<< gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un
+ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de
+gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
+soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus
+laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
+etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele
+une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique.
+
+Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel,
+l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte
+vaincue donnent a tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table
+carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
+de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et
+de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux
+d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour
+chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen.
+Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec
+soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte
+qu'il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en
+croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu'avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il
+etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche,
+en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
+s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
+necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+<< Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de
+lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>
+
+Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
+portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter
+l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres
+l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou
+son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de
+cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans
+laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues
+aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment
+de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme
+corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du
+gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale !
+Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus a la tache !
+
+Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait
+engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur,
+s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui
+s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied a terre !
+
+Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a
+droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les
+piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont
+ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies,
+posant les rails ; les macons assemblant les voutes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent
+a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par
+la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !...
+
+Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une
+armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de
+leurs lampes de surete !...
+
+Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la
+bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de
+la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s'endormait sur la litiere de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+a demi-mot tous les details que lui donnait Carl !
+
+<< Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique
+qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine
+d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort a faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur
+Maulesmulhe a dit cela ! >>
+
+Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des
+galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de
+la percee.
+
+<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal
+repondre ! >>
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela
+de la conversation pour dire a l'enfant :
+
+<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te
+l'expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite.
+
+-- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
+cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est
+tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>
+
+Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui
+l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte,
+que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
+tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe.
+Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs,
+apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur
+Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides,
+que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a
+l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je
+dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait
+"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de
+l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >>
+
+Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl
+aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une
+reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne
+sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait
+pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine
+si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour
+ferie, a la gueule du puits.
+
+<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda
+Marcel a ce fonctionnaire.
+
+L'homme consulta sa liste et secoua la tete.
+
+<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit
+affleurer au nord, n'est pas encore achevee.
+
+-- Alors, le garcon est en bas ?
+
+-- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m'informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d'accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s'y trouve... >>
+
+Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inquietude de Marcel.
+
+<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.
+
+Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer
+du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+>>
+
+Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec
+les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux,
+construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer
+impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable.
+
+Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la
+benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires
+par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
+yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
+decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >>
+
+On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et
+paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une
+etrille, son livre d'arithmetique.
+
+Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle
+preuve que l'enfant devait etre dans la mine.
+
+<< Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais
+c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir !
+repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>
+
+Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On
+appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui
+lui avaient ete devolues.
+
+En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un
+appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
+avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region
+pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details
+avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement
+de la couche exploitable, repondit le contremaitre.
+
+-- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher !
+>> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
+effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis
+quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arretant, leur dit :
+
+<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ?
+
+-- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi
+etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre.
+
+-- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >>
+
+Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s'eteignit aussitot.
+
+<< J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. >>
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun
+entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince
+sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
+des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes.
+Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au
+loin dans l'ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et deja froid, le
+pauvre petit Carl. Ses levres bleues, sa face injectee, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s'etait passe.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose a terre, il s'etait baisse et
+avait ete litteralement noye dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler a la vie. La mort
+remontait deja a quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetiere neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, etait veuve de son enfant comme elle l'etait de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, medecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait etabli que la mort de Carl Bauer, no.
+41902, age de treize ans, << trappeur >> a la galerie 228, etait due a
+l'asphyxie resultant de l'absorption par les organes respiratoires
+d'une forte proportion d'acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l'ingenieur Maulesmulhe avait
+expose la necessite de comprendre dans un systeme d'aeration la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz deletere
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du meme fonctionnaire signalait a l'autorite competente
+le devouement du contremaitre Rayer et du fondeur de premiere classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit a dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de presence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprime a son adresse :
+
+<< Le nomme Schwartz se presentera aujourd'hui a dix heures au bureau
+du directeur general. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'exterieur. >>
+
+<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! >>
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l'organisation generale de la cite suffisante pour savoir que
+l'autorisation de penetrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De veritables legendes s'etaient repandues a cet egard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte reservee, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employes
+y etaient soumis, avant leur admission, a toute une serie de ceremonies
+maconniques, obliges de s'engager sous les serments les plus solennels
+a ne rien reveler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s'y tenait parfois des conseils supremes ou des personnages
+mysterieux venaient s'asseoir et participer aux deliberations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait a tous ces recits Marcel
+savait qu'ils etaient, en somme, l'expression populaire d'un fait
+parfaitement reel : l'extreme difficulte qu'il y avait a penetrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employes des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.
+
+C'est donc avec un sentiment de curiosite profonde et de plaisir intime
+qu'il s'y presenta a l'heure indiquee. Il put bientot s'assurer que les
+precautions etaient des plus severes.
+
+Et d'abord, Marcel etait attendu. Deux hommes revetus d'un uniforme
+gris, sabre au cote et revolver a la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touriere d'un
+couvent cloitre, avait deux portes, l'une a l'exterieur, l'autre
+interieure, qui ne s'ouvraient jamais en meme temps.
+
+Le laissez-passer examine et vise, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, presenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui banderent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux a trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorise a retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle tres simple, meublee de quelques
+chaises, d'un tableau noir et d'une large planche a epures, garnie de
+tous les instruments necessaires au dessin lineaire. Le jour venait par
+de hautes fenetres a vitres depolies.
+
+Presque aussitot, deux personnages de tournure universitaire entrerent
+dans la salle.
+
+<< Vous etes signale comme un sujet distingue, dit l'un d'eux. Nous
+allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre a la
+division des modeles. Etes-vous dispose a repondre a nos questions ? >>
+
+Marcel se declara modestement pret a l'epreuve.
+
+Les deux examinateurs lui poserent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la geometrie et sur l'algebre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clarte et la precision de ses reponses.
+Les figures qu'il tracait a la craie sur le tableau etaient nettes,
+aisees, elegantes. Ses equations s'alignaient menues et serrees, en
+rangs egaux comme les lignes d'un regiment d'elite. Une de ses
+demonstrations meme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu'ils lui en exprimerent leur etonnement en lui demandant ou il
+l'avait apprise.
+
+<< A Schaffouse, mon pays, a l'ecole primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C'etait ma meilleure partie.
+
+-- L'education qui se donne en Suisse est decidement bien remarquable !
+dit l'un des examinateurs a l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour executer ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine a vapeur, assez compliquee. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... >>
+
+Marcel, reste seul, se mit a l'ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrerent, a l'expiration du delai de rigueur, ils
+furent si emerveilles de son epure, qu'ils ajouterent a la mention
+promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent egal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+meme ceremonial, c'est-a-dire les yeux bandes, conduit au bureau du
+directeur general.
+
+<< Vous etes presente pour l'un des ateliers de dessin a la division
+des modeles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispose a vous soumettre
+aux conditions du reglement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je presume qu'elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1 Vous etes astreint, pour toute la duree de votre
+engagement, a resider dans la division meme. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation speciale et tout a fait exceptionnelle. -- 2 Vous
+etes soumis au regime militaire, et vous devez obeissance absolue, sous
+les peines militaires, a vos superieurs. Par contre, vous etes assimile
+aux sous-officiers d'une armee active, et vous pouvez, par un
+avancement regulier, vous elever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
+engagez par serment a ne jamais reveler a personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division ou vous avez acces. -- 4 Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hierarchiques, a la sortie
+comme a la rentree, et doit etre limitee a votre famille. >>
+
+<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
+
+Puis, il repondit tres simplement :
+
+<< Ces conditions me paraissent justes et je suis pret a m'y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Pretez serment... Vous etes nomme dessinateur
+au 4 atelier... Un logement vous sera assigne, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisses chez
+mon hotesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. >>
+
+<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'ecrire mes notes en langage chiffre
+! On n'aurait eu qu'a les trouver !... >>
+
+Avant la fin du jour, Marcel etait etabli dans une jolie chambrette, au
+quatrieme etage d'un batiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une premiere idee de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir etre aussi triste qu'il l'aurait cru
+d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+etaient en general calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s'egayer un peu, car la gaiete manquait a cette vie
+automatique, plusieurs d'entre eux avaient forme un orchestre et
+faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliotheque, un
+salon de lecture offraient a l'esprit de precieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+speciaux, faits par des professeurs de premier merite, etaient
+obligatoires pour tous les employes, soumis en outre a des examens et a
+des concours frequents. Mais la liberte, l'air manquaient dans cet
+etroit milieu. C'etait le college avec beaucoup de severites en plus et
+a l'usage d'hommes faits. L'atmosphere ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si faconnes qu'ils fussent a une discipline de
+fer.
+
+L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'etait donne corps
+et ame. Son assiduite, la perfection de ses dessins, les progres
+extraordinaires de son instruction, signales unanimement par tous les
+maitres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une celebrite relative. Du consentement
+general, il etait le dessinateur le plus habile, le plus ingenieux, le
+plus fecond en ressources. Y avait-il une difficulte ? C'est a lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-memes s'adressaient a son experience
+avec le respect que le merite arrache toujours a la jalousie la plus
+marquee. Mais si le jeune homme avait compte, en arrivant au coeur de
+la division des modeles, en penetrer les secrets intimes, il etait loin
+de compte.
+
+Sa vie etait enfermee dans une grille de fer de trois cents metres de
+diametre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il etait
+attache. Intellectuellement, son activite pouvait et devait s'etendre
+aux branches les plus lointaines de l'industrie metallurgique. En
+pratique, elle etait limitee a des dessins de machines a vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses a imprimer ; mais il ne sortait pas de cette specialite. La
+division du travail poussee a son extreme limite l'enserrait dans son
+etau.
+
+Apres quatre mois passes dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
+sur l'ensemble des oeuvres de la Cite de l'Acier qu'avant d'y entrer.
+Tout au plus avait-il rassemble quelques renseignements generaux sur
+l'organisation dont il n'etait -- malgre ses merites -- qu'un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignee figuree
+par Stahlstadt etait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopeenne, qui dominait tous les batiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les recits legendaires de la cantine, que
+l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait a la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle voutee, garantie contre tout danger d incendie
+et blindee interieurement comme un monitor l'est a l'exterieur, etait
+fermee par un systeme de portes d'acier a serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soupconneuse. L'opinion generale etait
+d'ailleurs que Herr Schultze travaillait a l'achevement d'un engin de
+guerre terrible, d'un effet sans precedent et destine a assurer bientot
+a l'Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystere, Marcel avait vainement roule dans sa
+tete les plans les plus audacieux d'escalade et de deguisement. Il
+avait du s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, eclairees la nuit par des flots de
+lumiere, gardees par des sentinelles eprouvees, opposeraient toujours a
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il meme a les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des details, toujours des details ;
+Jamais un ensemble !
+
+N'importe. Il s'etait jure de ne pas ceder ; il ne cederait pas. S'il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
+ou ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prosperait alors, cite heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+decourages Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succes de la
+race latine,. Schultze ne fut plus que jamais resolu a accomplir ses
+menaces. La Cite de l'Acier elle-meme et les travaux qu'elle avait pour
+but en etaient une preuve.
+
+Plusieurs mois s'ecoulerent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millieme fois, de se
+renouveler a lui-meme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
+l'informa que le directeur general avait a lui parler.
+
+<< Je recois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous etes promu au grade de
+lieutenant. >>
+
+Ainsi, au moment meme ou il desesperait presque du succes, l'effet
+logique et naturel d'un travail heroique lui procurait cette admission
+tant desiree ! Marcel en fut si penetre de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+<< Je suis heureux d'avoir a vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. >>
+
+Enfin, Marcel, apres une si longue epreuve, entrevoyait le but qu'il
+s'etait jure d'atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vetements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette derniere enceinte dont l'entree unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il etait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
+encore apercu que la tete sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s'etendait devant lui etait assurement des plus
+imprevus. Qu'on imagine un homme transporte subitement, sans
+transition, du milieu d'un atelier europeen, bruyant et banal, au fond
+d'une foret vierge de la zone torride. Telle etait la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une foret vierge gagne-t-elle beaucoup a etre vu a travers les
+descriptions des grands ecrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+etait le mieux peigne des Jardins d'agrement. Les palmiers les plus
+elances, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obeses en
+formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient elegamment aux greles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves murissaient aupres des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis etalaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la temperature meme etait aussi
+tropicale que la vegetation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les caloriferes qui
+produisaient ce miracle, et, etonne de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupefait.
+
+Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de la une houillere en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingenieusement utilise ces tresors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux metalliques une temperature constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n'empecha pas ses yeux d'etre eblouis et charmes du vert des pelouses,
+et ses narines d'aspirer avec ravissement les aromes qui emplissaient
+l'atmosphere. Apres six mois passes sans voir un brin d'herbe, il
+prenait sa revanche. Une allee sablee le conduisit par une pente
+insensible au pied d'un beau degre de marbre, domine par une
+majestueuse colonnade. En arriere se dressait la masse enorme d'un
+grand batiment carre qui etait comme le piedestal de la Tour du
+Taureau. Sous le peristyle, Marcel apercut sept a huit valets en livree
+rouge, un suisse a tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candelabres de bronze, et, comme il montait le
+degre, un leger grondement lui revela que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitot admis dans un vestibule qui etait un
+veritable musee de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arreter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva a un
+salon jaune et or ou le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre a cote d'une
+chope de biere, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans meme tourner la tete, le Roi de l'Acier dit
+froidement et simplement :
+
+<< Vous etes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'ai vu de vos epures. Elles sont tres bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines a vapeur ?
+
+-- On ne m'a jamais demande autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l'ai etudiee a mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
+
+Cette reponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employe.
+
+<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine a remplacer cet imbecile de Sohne, qui s'est tue ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! >>
+
+Il faut bien l'avouer ; ce manque d'egards ne semblait pas trop
+revoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progres de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement etabli, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarite de Herr Schultze. Tous
+deux etaient devenus inseparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumees sur des mooss de biere -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iena n'avait rencontre un
+collaborateur qui fut aussi bien selon son coeur, qui le comprit pour
+ainsi dire a demi-mot, qui sut utiliser aussi rapidement ses donnees
+theoriques.
+
+Marcel n'etait pas seulement d'un merite transcendant dans toutes les
+branches du metier, c'etait aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fecond.
+
+Herr Schultze etait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garcon ! >> La verite est
+que Marcel avait penetre du premier coup d'oeil le caractere de son
+terrible patron. Il avait vu que sa faculte maitresse etait un egoisme
+immense, omnivore, manifeste au-dehors par une vanite feroce, et il
+s'etait religieusement attache a regler la-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigte
+special de ce clavier, qu'il etait arrive a jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement a montrer autant que
+possible son propre merite, mais de maniere a laisser toujours a
+l'autre une occasion de retablir sa superiorite sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un defaut facile
+a voir comme a corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitot avec
+exaltation.
+
+Avait-il une idee theorique, il cherchait a la faire naitre dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze put croire l'avoir
+trouvee. Quelquefois meme il allait plus loin, disant par exemple :
+
+<< J'ai trace le plan de ce navire a eperon detachable, que vous m'avez
+demande.
+
+-- Moi ? repondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songe a pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublie ?... Un eperon detachable,
+laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui eclate
+apres un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idees en tete ! >>
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternite de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-etre, apres tout, n'etait-il qu'a demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mysterieuses fermentations qui s'operent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisement a se contenter de << paraitre >>
+superieur, et surtout de faire illusion a son subordonne.
+
+<< Est-il bete, avec tout son esprit, ce matin-la ! >> se disait il
+parfois en decouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+<< dominos >> de sa machoire.
+
+D'ailleurs, sa vanite avait bientot trouve une echelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait realiser ces sortes de reves industriels !...
+Ces reves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n'etait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
+Schultze, avait su creer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se deboutonnait pas, comme on dit. Apres cinq
+mois de sejour a la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
+plus sur les mysteres du Bloc central. A la verite, ses soupcons
+etaient devenus des quasi-certitudes. Il etait de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+preoccupations, celle de son industrie meme rendaient infiniment
+vraisemblable l'hypothese qu'il avait invente quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l'enigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en etait bientot venu a se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se decida a la provoquer.
+
+C'etait un soir, le 5 septembre, a la fin du diner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouve dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+americaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temperature etait aussi tiede
+qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se deposait en
+rosee au lieu de tomber en flocons.
+
+<< Ces saucisses a la choucroute etaient delicieuses, n'est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Begum n'avaient pas
+lasse de son mets favori.
+
+-- Delicieuses >>, repondit Marcel, qui en mangeait heroiquement tous
+les soirs, quoiqu'il eut fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les revoltes de son estomac acheverent de le decider a tenter l'epreuve
+qu'il meditait.
+
+<< Je me demande meme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni biere, peuvent tolerer l'existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit etre pour eux un long supplice, repondit Marcel. Ce sera
+veritablement faire preuve d'humanite que de les reunir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'ecria le Roi de l'Acier.
+Nous voici deja installes au coeur de l'Amerique. Laissez-nous prendre
+une ile ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambees
+nous saurons faire autour du globe ! >>
+
+Le valet de pied avait apporte les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec premeditation ce moment
+quotidien de complete beatitude.
+
+<< Je dois dire, ajouta-t-il apres un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup a cette conquete !
+
+-- Quelle conquete ? demanda Herr Schultze, qui n'etait deja plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conquete du monde par les Allemands. >>
+
+L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
+
+<< Vous ne croyez pas a la conquete du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voila qui est fort !... Et je serais curieux de
+connaitre les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs francais finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour idee fixe qu'un Francais averti en vaut
+deux. 1870 est une lecon qui se retournera contre ceux qui l'ont
+donnee. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
+faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. >>
+
+Marcel avait profere ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blaspheme, lance de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoque, hagard, aneanti. Le sang lui monta a
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'etre
+alle trop loin. Voyant toutefois que sa victime, apres avoir failli
+etouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+<< Oui, c'est facheux a constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
+n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes betement
+a augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils preparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons a la premiere occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+predecesseurs ont fait en bronze, voila tout ! Nous doublons les
+proportions et la portee de nos pieces !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
+verite ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la verite ? La faculte d'invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Francais trouvent, eux,
+soyez-en sur ! >>
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses levres, la paleur qui avait succede a la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
+
+Fallait-il en arriver a ce degre d'humiliation ? S'appeler Schultze,
+etre le maitre absolu de la plus grande usine et de la premiere
+fonderie de canons du monde entier, voir a ses pieds les rois et les
+parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
+manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur francais !...
+Et cela quand on avait pres de soi, derriere l'epaisseur d'un mur
+blinde, de quoi confondre mille fois ce drole impudent, lui fermer la
+bouche, aneantir ses sots arguments ? Non, il n'etait pas possible
+d'endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charge d'ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutot il siffla ces mots :
+
+<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d'invention ! >>
+
+Marcel avait joue gros jeu, mais il avait gagne, grace a la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grace a la
+violence du depit qu'il avait provoque, la vanite etant plus forte chez
+l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de devoiler son
+secret, et, comme malgre lui, penetrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit a sa bibliotheque
+et en toucha un des panneaux. Aussitot, une ouverture, masquee par des
+rangees de livres, apparut dans la muraille. C'etait l'entree d'un
+passage etroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
+meme de la Tour du Taureau.
+
+La, une porte de chene fut ouverte a l'aide d'une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermee
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui etait interieurement arme d'un appareil complique d'engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosite professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisieme porte, sans serrure
+apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussee, operee, bien entendu,
+selon des regles determinees.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+a gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arriverent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cite de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidite etait a toute epreuve,
+s'arrondissait une sorte de casemate, percee de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
+
+<< Voila ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffle mot depuis le
+trajet.
+
+C'etait la plus grosse piece de siege que Marcel eut jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diametre de sa bouche mesurait un metre et demi. Montee
+sur un affut d'acier et roulant sur des rubans de meme metal, elle
+aurait pu etre manoeuvree par un enfant, tant les mouvements en etaient
+rendus faciles par un systeme de roues dentees. Un ressort
+compensateur, etabli en arriere de l'affut, avait pour effet d'annuler
+le recul ou du moins de produire une reaction rigoureusement egale, et
+de replacer automatiquement la piece, apres chaque coup, dans sa
+position premiere.
+
+<< Et quelle est la puissance de perforation de cette piece ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille metres, avec un projectile plein, nous percons une
+plaque de quarante pouces aussi aisement que si c'etait une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa portee ?
+
+-- Sa portee ! s'ecria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout a l'heure que notre genie imitateur n'avait rien obtenu de plus
+que de doubler la portee des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+la, je me charge d'envoyer, avec une precision suffisante, un
+projectile a la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s'ecria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! repondit Herr Schultze
+d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvenient a vous devoiler mes
+secrets ! La poudre a gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+superieure a celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y melant les huit dixiemes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune piece, meme faite du meilleur
+acier, ne pourra resister a la deflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, apres trois, quatre, cinq coups, sera deteriore et mis hors
+d'usage !
+
+-- Ne tirat-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il couterait cher !
+
+-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la piece !
+
+-- Un coup d'un million !...
+
+-- Qu'importe, s'il peut detruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! >> s'ecria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser eclater l'horreur melee
+d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+<< C'est assurement une etonnante et merveilleuse piece d'artillerie,
+mais qui, malgre tous ses merites, justifie absolument ma these : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
+
+-- Pas d'invention ! repondit Herr Schultze en haussant les epaules. Je
+vous repete que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
+
+Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent a l'etage inferieur, qui etait mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. La se voyaient une
+certaine quantite d'objets allonges, de forme cylindrique, qui auraient
+pu etre pris a distance pour d'autres canons demontes. << Voila nos
+obus >>, dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut oblige de reconnaitre que ces engins ne
+ressemblaient a rien de ce qu'il connaissait. C'etaient d'enormes tubes
+de deux metres de long et d'un metre dix de diametre, revetus
+exterieurement d'une chemise de plomb propre a se mouler sur les
+rayures de la piece, fermes a l'arriere par une plaque d'acier
+boulonnee et a l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
+bouton de percussion.
+
+Quelle etait la nature speciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+depassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
+
+<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L'apparence est trompeuse, repondit Herr Schultze, et le poids ne
+differe pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
+meme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusee de
+verre, revetu de bois de chene, charge, a soixante-douze atmospheres de
+pression interieure acide carbonique liquide. La chute determine
+l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide a l'etat gazeux.
+Consequence : un froid d'environ cent degres au-dessous de zero dans
+toute la zone avoisinante, en meme temps melange d'un enorme volume de
+gaz acide carbonique a l'air ambiant. Tout etre vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente metres du centre d'explosion est en meme temps
+congele et asphyxie. Je dis trente metres pour prendre une base de
+calcul, mais l'action s'etend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-etre a cent et deux cents metres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tres longtemps dans
+les couches inferieures de l'atmosphere, en raison de son poids qui est
+superieur a celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprietes
+septiques plusieurs heures apres l'explosion, et tout etre qui tente
+d'y penetrer perit infailliblement. C'est un coup de canon a effet a la
+fois instantane et durable !... Aussi, avec mon systeme pas de blesses,
+rien que des morts ! >>
+
+Herr Schultze eprouvait un plaisir manifeste a developper les merites
+de son invention. Sa bonne humeur etait venue, il etait rouge d'orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches a
+feu braquees sur une ville assiegee ! Supposons une piece pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pieces convenablement etablies. Supposons ensuite
+toutes nos pieces en position, chacune avec son tir regle, une
+atmosphere calme et favorable, enfin le signal general donne par un fil
+electrique... En une minute, il ne restera pas un etre vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un veritable ocean d'acide carbonique
+aura submerge la ville ! C'est pourtant une idee qui m'est venue l'an
+dernier en lisant le rapport medical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premiere
+inspiration a Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom a la propriete
+curieuse que possede son atmosphere d'asphyxier un chien ou un
+quadrupede quelconque bas sur jambes, sans faire de mal a un homme
+debout, -- propriete due a une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimetres environ que son poids specifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner a ma pensee
+l'essor definitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
+ocean artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
+cinquieme de ce gaz suffit a rendre l'air irrespirable. >>
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il etait veritablement reduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
+abuser.
+
+<< Il n'y a qu'un detail qui m'ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C'est que je n'ai pas reussi a supprimer le bruit de l'explosion.
+Cela donne trop d'analogie a mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu a ce que ce serait, si j'arrivais a obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit a cent mille
+hommes a la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
+
+L'ideal enchanteur qu'il evoquait rendit Herr Schultze tout reveur, et
+peut-etre sa reverie, qui n'etait qu'une immersion profonde dans un
+bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongee, si Marcel ne
+l'eut interrompue par cette observation :
+
+<< Tres bien, monsieur, tres bien ! mais mille canons de ce genre c'est
+du temps et de l'argent.
+
+-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est a nous !
+>>
+
+Et, en verite, ce Germain, le dernier de son ecole, croyait ce qu'il
+disait !
+
+<< Soit, repondit Marcel. Votre obus, charge d'acide carbonique, n'est
+pas absolument nouveau, puisqu'il derive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des annees ; mais il peut etre eminemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement leger pour son volume, et si celui-la va jamais
+a dix lieues !...
+
+-- Il n'est fait que pour aller a deux lieues, repondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-la et contient cent petits
+canons symetriquement disposes encastres les uns dans les autres comme
+les tubes d'une lunette, et qui, apres avoir ete lances comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir a leur tour de petits obus
+charges de matieres incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
+dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parle ! Et, avant
+peu, l'experience en sera faite de telle maniere, que les incredules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couches a
+terre ! >>
+
+Les dominos brillaient a ce moment d'un si insupportable eclat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n'etait pas au bout de ce qu'il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+<< Je vous ai dit qu'avant peu, une experience decisive serait tentee !
+
+-- Comment ? Ou ?... s'ecria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaine des
+Cascade-Mounts, lance par mon canon de la plate-forme !... Ou ? Sur une
+cite dont dix lieues au plus nous separent, qui ne peut s'attendre a ce
+coup de tonnerre, et qui s'y attendit-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants resultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+a onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaitra
+du sol americain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura dechaine tous les feux du ciel a son tour ! >>
+
+Cette fois, a cette declaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+<< Voila ! reprit-il du ton le plus degage. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d'abreger la vie des hommes tandis qu'ils
+cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamnee, et c'est de la mort, semee par nous, que doit naitre la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isolee, a mis sans s'en douter a ma portee le plus
+magnifique champ d'experiences. >>
+
+Marcel ne pouvait croire a ce qu'il venait d'entendre.
+
+<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, repondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organise sous d'autres rapports, un fonds d'idees celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
+a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l'est au meme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insensee ; s'y ranger et agir dans le sens
+qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voila
+pourquoi je detruirai la cite du docteur Sarrasin. Grace a mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement a bout des cent
+mille reveurs qui constituent la-bas un groupe condamne a perir. >>
+
+Marcel, comprenant l'inutilite de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus a le ramener.
+
+Tous deux quitterent alors la chambre des obus, dont les portes a
+secret furent refermees, et ils redescendirent a la salle a manger.
+
+De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+biere a sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu'il avait cassee, et s'adressant au valet de pied :
+
+<< Arminius et Sigimer sont-ils la ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir a portee de ma voix. >>
+
+Lorsque le domestique eut quitte la salle a manger, le Roi de l'Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+durete metallique.
+
+<< Reellement, dit-il, vous executerez ce projet ?
+
+-- Reellement. Je connais, a un dixieme de seconde pres en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, a onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vecu.
+
+-- Peut-etre auriez-vous du tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, repondit Herr Schultze, decidement vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s'etait leve.
+
+<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? >>
+
+Le timbre resonna. Arminius et Sigimer, deux geants, apparurent a la
+porte de la salle.
+
+<< Vous avez voulu connaitre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu'a mourir. >>
+
+Marcel ne repondit pas.
+
+<< Vous etes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez a quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une legerete impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me defend d'en compromettre le succes
+pour une consideration d'une valeur relative aussi minime que la vie
+d'un homme, -- meme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
+tout particulierement la bonne organisation cerebrale. Aussi, je
+regrette veritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entraine trop loin et me mette a present dans la necessite de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des interets
+auxquels je me suis consacre, il n'y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir penetre mon secret que votre
+predecesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
+dynamite !... La regle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
+Je n'y puis rien changer. >>
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, a
+l'entetement bestial de cette tete chauve, qu'il etait perdu. Aussi ne
+se donna-t-il meme pas la peine de protester.
+
+<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquietez pas de ce detail, repondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera epargnee. Un
+matin, vous ne vous reveillerez pas. Voila tout. >>
+
+Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmene et consigne dans
+sa chambre, dont la porte fut gardee par les deux geants.
+
+Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en fremissant d'angoisse
+et de colere, au docteur, a tous les siens, a tous ses compatriotes, a
+tous ceux qu'il aimait !
+
+<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! >>
+
+IX << P.P.C. >>
+
+La situation, en effet, etait excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d'existence etaient maintenant comptees, et qui
+voyait peut-etre arriver sa derniere nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se reveiller,
+ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensee ne
+parvenait pas a quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+<< Que tenter ? se repetait-il. Detruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est gardee par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, a quitter Stahlstadt,
+comment empecherais-je ?... Mais si ! A defaut de notre chere cite, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'a eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous etes menaces de perir par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !" >>
+
+Puis, les idees de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+<< Ce miserable Schultze ! pensait-il. En admettant meme qu'il ait
+exagere les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entiere il est certain qu'il peut
+d'un seul coup en incendier une partie considerable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagine la, et, malgre la distance qui separe les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois superieure a la vitesse obtenue jusqu'
+ici ! Quelque chose comme dix mille metres, deux lieues et demie a la
+seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n'eclate pas au premier coup !... Et il n'eclatera pas, car
+il est fait d'un metal dont la resistance a l'eclatement est presque
+infinie ! Le coquin connait tres exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+precision mathematique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
+centre meme de la cite ! Comment en prevenir les infortunes habitants !
+>>
+
+Marcel n'avait pas ferme l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s'etait vainement etendu pendant toute cette
+insomnie fievreuse.
+
+<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m'epargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l'emportant sur l'inquietude, se soit empare de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me reserve-t-il donc ? Songe-t-il a me tuer avec
+quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a a
+discretion ? N'emploiera-t-il pas plutot ce gaz a l'etat liquide tel
+qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour a l'etat
+gazeux determinera un froid de cent degres ! Et le lendemain, a la
+place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitue, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu'une momie dessechee, glacee, racornie !... Ah !
+le miserable ! Eh bien, que mon coeur se seche, s'il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable temperature, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauves ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+>>
+
+En prononcant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu'il dut se croire renferme dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extreme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
+d'habitude, dans le jardin ou il avait coutume de se promener.
+
+<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C'est deja quelque chose ! >> Seulement, a
+peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans etre escorte des deux
+personnages qui repondaient aux noms historiques, ou plutot
+prehistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
+
+Il s'etait deja demande plus d'une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien etre la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculeens, aux faces
+rouges embroussaillees de moustaches epaisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'etaient les executeurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux geants le tenaient a vue, couchaient a la porte de sa chambre,
+emboitaient le pas derriere lui s'il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajoute a leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en reponse que
+des regards feroces. Meme l'offre d'un verre de biere, qu'il avait
+quelque raison de croire irresistible, etait restee infructueuse. Apres
+quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
+seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberte de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
+s'etait jure a lui-meme de fuir, et rien ne devait etre neglige de ce
+qui pouvait amener son evasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s'y prendre ?
+
+Au moindre signe de revolte ou de fuite, Marcel etait sur de recevoir
+deux balles dans la tete. En admettant qu'il fut manque, il se trouvait
+au centre meme d'une triple ligne fortifiee, bordee d'un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l'ancien eleve de l'Ecole centrale s'etait
+correctement pose le probleme en mathematicien.
+
+<< Soit un homme garde a vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus armes jusque aux dents.
+Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'echapper a la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste a sortir d'une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveilles... >>
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+a une impossibilite.
+
+Enfin, l'extreme gravite de la situation donna-t-elle a ses facultes d
+invention le coup de fouet supreme ? Le hasard decida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile a dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s'arreterent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
+dont l'aspect le frappa.
+
+C'etait une plante de triste mine, herbacee, a feuilles alternes,
+ovales, aigues et geminees, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monopetales et soutenues par un pedoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconnaitre dans cet arbuste la physionomie caracteristique de
+la famille des solanacees. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la macha legerement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s'etait pas trompe. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagne d'un commencement de nausees 1'avertit bientot qu'il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-a-dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flanant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
+s'etendait vers le sud du parc pour aller alimenter, a l'une de ses
+extremites, une cascade assez servilement copiee sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+<< Ou donc se degage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.
+
+C'etait d'abord dans le lit d'une petite riviere, qui, apres avoir
+decrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver la un deversoir, et, selon toute apparence,
+la riviere s'echappait en l'emplissant a travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit la une porte de sortie. Ce n'etait pas une porte
+cochere evidemment, mais c'etait une porte.
+
+<< Et si le canal etait barre par des grilles de fer ! objecta tout
+d'abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas ete inventees pour
+roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
+repliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les resolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la decision de Marcel fut prise. Une idee -- ce qu'on
+appelle une idee ! -- lui etait venue, idee irrealisable, peut-etre,
+mais qu'il tenterait de realiser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l'arbuste a fleurs rouges, il en
+detacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentre dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+secher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+ecraser, et les mela a son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, a son extreme surprise, se
+reveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonce a ce
+projet de se defaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
+detruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui etait laissee de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, a cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but etait simplement d'eveiller la
+curiosite d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils etaient,
+ces deux brutes devaient bientot en venir a remarquer l'arbuste dont il
+cueillait les feuilles, a imiter son operation et a essayer du gout que
+ce melange communiquait au tabac.
+
+Le calcul etait juste, et le resultat prevu se produisit pour ainsi
+dire mecaniquement.
+
+Des le sixieme jour -- c'etait la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derriere lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
+d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient secher a la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+melaient a leur tabac. Ils semblaient meme se pourlecher les levres a
+l'avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n'etait pas assez d'echapper a leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilite de passer par le canal, a travers la
+masse d'eau qui s'y deversait, meme si ce canal mesurait plusieurs
+kilometres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagine. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de perir, mais le sacrifice de sa vie,
+deja condamnee, etait fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
+derniere promenade. L'inseparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hesiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea deliberement
+vers un batiment eleve dans un massif, et qui n'etait autre que
+l'atelier des modeles. Il choisit un banc ecarte, bourra sa pipe et se
+mit a la fumer.
+
+Aussitot, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes pretes,
+s'installerent sur le banc voisin et commencerent a aspirer des
+bouffees enormes.
+
+L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que les deux lourds Teutons
+baillaient et s'etiraient a l'envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnerent ; leurs faces passerent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomberent inertes ; leurs
+tetes se renverserent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulerent a terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se meler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu'un ete perpetuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, a onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamnee par Herr Schultze, aurait cesse d'exister.
+
+Marcel s'etait precipite dans l'atelier des modeles. Cette vaste salle
+renfermait tout un musee. Reductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines a vapeur, locomobiles, pompes d'epuisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+la pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'etaient les modeles en
+bois de tout ce qu'avait fabrique l'usine Schultze depuis sa fondation,
+et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
+n'y manquaient pas.
+
+La nuit etait noire, consequemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre a execution. En meme temps qu'il allait
+preparer son supreme plan d'evasion, il voulait aneantir le musee des
+modeles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu detruire, avec la
+casemate et le canon qu'elle abritait, l'enorme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
+propre a scier le fer, qui etait pendue a un des rateliers d'outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
+sa boite, sans que sa main hesitat un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle ou etaient entasses des cartons d'epures et de
+legers modeles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant apres, l'incendie, alimente par toutes ces matieres
+combustibles, projetait d'intenses flammes a travers les fenetres de la
+salle. Aussitot, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons electriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, trainant leurs engins a vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au meme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la presence etait bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudieres a vapeur avaient ete mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidite.
+C'etait un deluge d'eau qu'elles deversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du musee des modeles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait a son contact au lieu de
+l'eteindre, eut bientot attaque toutes les parties de l'edifice a la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensite telle, que l'on
+devait renoncer a tout espoir de s'en rendre maitre. Le spectacle de
+cet incendie etait grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme a l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
+d'ailleurs, a faire la part du feu. Le musee des modeles etait isole
+dans le parc, et il etait maintenant certain qu'il serait consume tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien preserver du
+batiment lui-meme, fit entendre ces mots jetes d'une voix eclatante :
+
+<< Dix mille dollars a qui sauvera le modele no. 3175, enferme sous la
+vitrine du centre ! >>
+
+Ce modele etait precisement le gabarit du fameux canon perfectionne par
+Schultze, et plus precieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermes
+dans le musee.
+
+Mais, pour sauver ce modele, il s'agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, a travers une atmosphere de fumee noire qui devait etre
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
+malgre l'appat des dix mille dollars, personne ne repondait a l'appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se presenta alors.
+
+C'etait Marcel.
+
+<< J'irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s'ecria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononcee contre vous !
+
+-- Je n'ai pas la pretention de m'y soustraire, mais d'arracher a la
+destruction ce precieux modele !
+
+-- Va donc, repondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu reussis,
+les dix mille dollars seront fidelement remis a tes heritiers.
+
+-- J'y compte bien >>, repondit Marcel.
+
+On avait apporte plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prepares
+en cas d'incendie, et qui permettent de penetrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait deja fait usage, lorsqu'il avait tente
+d'arracher a la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, charge d'air sous une pression de plusieurs
+atmospheres, fut aussitot place sur son dos. La pince fixee a son nez,
+l'embouchure des tuyaux a sa bouche, il s'elanca dans la fumee.
+
+<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
+reservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>
+
+On l'imagine aisement, Marcel ne songeait en aucune facon a sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au peril de sa vie,
+la salle emplie de fumee, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcinees, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment ou le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'etincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'echappait
+par une porte opposee qui s'ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite riviere, en descendre la berge jusqu'au deversoir
+inconnu qui l'entrainait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
+hesitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
+sept a huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
+car le courant le conduisait comme s'il eut tenu un fil d'Ariane. Il
+s'apercut presque aussitot qu'il etait entre dans un etroit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la riviere emplissait tout entier.
+
+<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est la
+! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
+je suis perdu ! >>
+
+Marcel avait conserve tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta a un obstacle.
+
+C'etait une grille de fer, montee sur gonds, qui fermait le canal.
+
+<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commenca a
+scier le pene a l'affleurement de la gache.
+
+Cinq minutes de travail n'avaient pas encore detache ce pene. La grille
+restait obstinement fermee. Deja Marcel ne respirait plus qu'avec une
+difficulte extreme. L'air, tres rarefie dans le reservoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantite. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant a la tete, tout
+indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il resistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygene que ses poumons etaient impropres a degager de
+ce milieu !... mais le pene ne cedait pas, quoique largement entame !
+
+A ce moment, la scie lui echappa.
+
+<< Dieu ne peut etre contre moi ! >> pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille a deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le supreme instinct de la conservation.
+
+La grille s'ouvrit. Le pene etait brise, et le courant emporta
+l'infortune Marcel, presque entierement suffoque, et qui s'epuisait a
+aspirer les dernieres molecules d'air du reservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze penetrerent dans
+l'edifice entierement devore par l'incendie, ils ne trouverent ni parmi
+les debris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restat d'un etre
+humain. Il etait donc certain que le courageux ouvrier avait ete
+victime de son devouement. Cela n'etonnait pas ceux qui l'avaient connu
+dans les ateliers de l'usine.
+
+Le modele si precieux n'avait donc pas pu etre sauve, mais l'homme qui
+possedait les secrets du Roi de l'Acier etait mort.
+
+<< Le Ciel m'est temoin que je voulais lui epargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une economie de
+dix mille dollars ! >>
+
+Et ce fut toute l'oraison funebre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l'epoque a laquelle se passaient les evenements qui ont
+ete racontes ci-dessus, une revue a couverture saumon, intitulee
+_Unsere Centurie_ (Notre Siecle), publiait l'article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulierement goute par les
+delicats de l'Empire germanique, peut-etre parce qu'il ne pretendait
+etudier cette cite qu'a un point de vue exclusivement materiel.
+
+<< Nous avons deja entretenu nos lecteurs du phenomene extraordinaire
+qui s'est produit sur la cote occidentale des Etats-Unis. La grande
+republique americaine, grace a la proportion considerable d'emigrants
+que renferme sa population, a de longue date habitue le monde a une
+succession de surprises. Mais la derniere et la plus singuliere est
+veritablement celle d'une cite appelee France-Ville, dont l'idee meme
+n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
+arrivee au plus haut degre de prosperite.
+
+<< Cette merveilleuse cite s'est elevee comme par enchantement sur la
+rive embaumee du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'idee premiere de cette entreprise
+appartiennent a un Francais, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, etant donne que ce medecin peut se targuer d'une parente
+eloignee avec notre illustre Roi de l'Acier. Meme, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d'un heritage considerable, qui revenait
+legitimement a Herr Schultze, n'a pas ete etrangere a la fondation de
+France-Ville. Partout ou il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+etre certain de trouver une semence germanique ; c'est une verite que
+nous sommes fiers de constater a l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
+nous devons a nos lecteurs des details precis et authentiques sur cette
+vegetation spontanee d'une cite modele.
+
+<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Meme le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre eminent
+Tuchtigmann, ou sont indiques avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, meme ce
+monument genereux de la science geographique appliquee a l'art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place ou s'eleve maintenant la cite nouvelle s'etendait encore, il y a
+cinq ans, une lande deserte. C'est le point exact indique sur la carte
+par le 43e degre 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degre 41' 17" de
+longitude a l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l'ocean Pacifique et au pied de la chaine secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a recu le nom de Monts-des-Cascades, a vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amerique septentrionale.
+
+<< L'emplacement le plus avantageux avait ete recherche avec soin et
+choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont determine l'adoption, on fait valoir specialement sa
+latitude temperee dans l'hemisphere Nord, qui a toujours ete a la tete
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une republique
+federative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son independance et des droits analogues a ceux
+que possede en Europe la principaute de Monaco, sous la condition de
+rentrer apres un certain nombre d'annees dans l'Union ; -- sa situation
+sur l'Ocean, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidentee, fertile et eminemment salubre du sol ; -- la
+proximite d'une chaine de montagnes qui arrete a la fois les vents du
+nord, du midi et de l'est, en laissant a la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l'atmosphere de la cite, -- la possession d'une petite
+riviere dont l'eau fraiche, douce legere, oxygenee par des chutes
+repetees et par la rapidite de son cours, arrive parfaitement pure a la
+mer ; -- enfin, un port naturel tres aise a developper par des jetees
+et forme par un long promontoire recourbe en crochet.
+
+<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximite de
+belles carrieres de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+meme des traces de pepites auriferes. En fait, ce detail a manque faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fievre de 1'or vint se mettre a la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les pepites etaient petites et rares.
+
+<< Le choix du territoire, quoique determine seulement par des etudes
+serieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
+n'avait pas necessite d'expedition speciale. La science du globe est
+maintenant assez avancee pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les regions les plus lointaines des renseignements exacts
+et precis.
+
+<< Ce point decide, deux commissaires du comite d'organisation ont pris
+a Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrives en onze jours
+a New York, et sept jours plus tard a San Francisco, ou ils ont mobilise
+un steamer, qui les deposait en dix heures au site designe.
+
+<< S'entendre avec la legislature d'Oregon, obtenir une concession de
+terre allongee du bord de la mer a la crete des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, desinteresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits reels ou supposes, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.
+
+<< En janvier 1872, le territoire etait deja reconnu, mesure, jalonne,
+sonde, et une armee de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contremaitres et ingenieurs europeens, etait a l'oeuvre.
+Des affiches placardees dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajoute en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent americain, et une
+reclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+meme ete inutile d'adopter le procede de publicite en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptees sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu'une compagnie etait venue offrir a prix reduits. Il faut dire aussi
+que l'affluence des coolies chinois dans l'Amerique occidentale jetait
+a ce moment une perturbation grave sur le marche des salaires.
+Plusieurs Etats avaient du recourir, pour proteger les moyens
+d'existence de leurs propres habitants et pour empecher des violences
+sanglantes, a une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint a point pour les empecher de perir. Leur
+remuneration uniforme fut fixee a un dollar par jour, qui ne devait
+leur etre paye qu'apres l'achevement des travaux, et a des vivres en
+nature distribues par l'administration municipale. On evita ainsi le
+desordre et les speculations ehontees qui deshonorent trop souvent ces
+grands deplacements de population. Le produit des travaux etait depose
+toutes les semaines, en presence des delegues, a la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, a ne
+plus revenir. Precaution indispensable pour se debarrasser d'une
+population jaune, qui n'aurait pas manque de modifier d'une maniere
+assez facheuse le type et le genie de la Cite nouvelle. Les fondateurs
+s'etant d'ailleurs reserve le droit d'accorder ou de refuser le permis
+de sejour, l'application de la mesure a ete relativement aisee.
+
+<< La premiere grande entreprise a ete l'etablissement d'un
+embranchement ferre, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant a la ville de Sacramento. On eut
+soin d'eviter tous les bouleversements de terres ou tranchees profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrite une influence facheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent pousses avec une activite
+extraordinaire. Des le mois d'avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comite, jusqu'a ce
+jour restes en Europe.
+
+<< Dans cet intervalle, les plans generaux de la ville, le detail des
+habitations et des monuments publics avaient ete arretes.
+
+<< Ce n'etaient pas les materiaux qui manquaient : des les premieres
+nouvelles du projet, l'industrie americaine s'etait empressee d'inonder
+les quais de France-Ville de tous les elements imaginables de
+construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
+deciderent que la pierre de taille serait reservee pour les edifices
+nationaux et pour l'ornementation generale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossierement moulees avec un gateau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques legeres, parfaitement regulieres de forme, de poids et
+de densite, transpercees dans le sens de leur longueur d'une serie de
+trous cylindriques et paralleles. Ces trous, assembles bout a bout,
+devaient former dans l'epaisseur de tous les murs des conduits ouverts
+a leurs deux extremites, et permettre ainsi a l'air de circuler
+librement dans l'enveloppe exterieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idee generale du
+Bien-Etre, sont empruntees au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Societe royale de Londres.] Cette disposition avait en
+meme temps le precieux avantage d'amortir les sons et de procurer a
+chaque appartement une independance complete.
+
+<< Le comite ne pretendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il etait plutot l'adversaire de cette uniformite
+fatigante et insipide ; il s'etait contente de poser un certain nombre
+de regles fixes, auxquelles les architectes etaient tenus de se plier :
+
+<< 1 Chaque maison sera isolee dans un lot de terrain plante d'arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affectee a une seule famille.
+
+<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux etages ; l'air et la lumiere ne
+doivent pas etre accapares par les uns au detriment des autres.
+
+<< 3 Toutes les maisons seront en facade a dix metres en arriere de la
+rue, dont elles seront separees par une grille a hauteur d'appui.
+L'intervalle entre la grille et la facade sera amenage en parterre.
+
+<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetees, conformes
+au modele. Toute liberte est laissee aux architectes pour
+l'ornementation.
+
+<< 5 Les toits seront en terrasses, legerement inclines dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bordes d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalises pour
+l'ecoulement immediat des eaux de pluie.
+
+<< 6 Toutes les maisons seront baties sur une voute de fondations,
+ouverte de tous cotes, et formant sous le premier plan d'habitation un
+sous-sol d'aeration en meme temps qu'une halle. Les conduits a eau et
+les decharges y seront a decouvert, appliques au pilier central de la
+voute, de telle sorte qu'il soit toujours aise d'en verifier l'etat,
+et, en cas d'incendie, d'avoir immediatement l'eau necessaire. L'aire
+de cette halle, elevee de cinq a six centimetres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sablee. Une porte et un escalier special la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions menageres pourront s'operer la sans blesser la
+vue ou l'odorat.
+
+<< 7 Les cuisines, offices ou dependances seront, contrairement a
+l'usage ordinaire, places a l'etage superieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+elevateur, mu par une force mecanique, qui sera, comme la lumiere
+artificielle et l'eau, mise a prix reduit a la disposition des
+habitants, permettra aisement le transport de tous les fardeaux a cet
+etage.
+
+<< 8 Le plan des appartements est laisse a la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux elements de maladie, veritables nids a miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+precieux assembles en mosaiques par d'habiles ebenistes, auraient tout
+a perdre a se cacher sous des lainages d'une proprete douteuse. Quant
+aux murs, revetus de briques vernies, ils presentent aux yeux l'eclat
+et la variete des appartements interieurs de Pompei, avec un luxe de
+couleurs et de duree que le papier peint, charge de ses mille poisons
+subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.
+
+<< 9 Chaque chambre a coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette piece, ou se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus aeree et en meme temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d'un sommier a jours et d'un matelas de laine frequemment
+battu, sont les seuls meubles necessaires. Les edredons, couvre-pieds
+piques et autres, allies puissants des maladies epidemiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, legeres et
+chaudes, faciles a blanchir, suffisent amplement a les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les etoffes susceptibles de frequents
+lavages.
+
+<< 10 Chaque piece a sa cheminee chauffee, selon les gouts, au feu de
+bois ou de houille, mais a toute cheminee correspond une bouche d'appel
+d'air exterieur. Quant a la fumee, au lieu d'etre expulsee par les
+toits, elle s'engage a travers des conduits souterrains qui l'appellent
+dans des fourneaux speciaux, etablis, aux frais de la ville, en arriere
+des maisons, a raison d'un fourneau pour deux cents habitants. La, elle
+est depouillee des particules de carbone qu'elle emporte, et dechargee
+a l'etat incolore, a une hauteur de trente-cinq metres, dans
+l'atmosphere.
+
+<< Telles sont les dix regles fixes, imposees pour la construction de
+chaque habitation particuliere.
+
+<< Les dispositions generales ne sont pas moins soigneusement etudiees.
+
+<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+regulier, de maniere a pouvoir se preter a tous les developpements. Les
+rues, croisees a angles droits, sont tracees a distances egales, de
+largeur uniforme, plantees d'arbres et designees par des numeros
+d'ordre.
+
+<< De demi-kilometre en demi-kilometre, la rue, plus large d'un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et presente sur un de ses cotes
+une tranchee a decouvert pour les tramways et chemins de fer
+metropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est reserve et
+orne de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+<< Pour obtenir le droit de residence a France-Ville, il suffit, mais
+il est necessaire de donner de bonnes references, d'etre apte a exercer
+une profession utile ou liberale, dans l'industrie, les sciences ou les
+arts, de s'engager a observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n'y seraient pas tolerees.
+
+<< Les edifices publics sont deja en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathedrale, un certain nombre de chapelles, les musees, les
+bibliotheques, les ecoles et les gymnases, amenages avec un luxe et une
+entente des convenances hygieniques veritablement dignes d'une grande
+cite.
+
+<< Inutile de dire que les enfants sont astreints des l'age de quatre
+ans a suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls developper leurs forces cerebrales et musculaires. On les habitue
+tous a une proprete si rigoureuse, qu'ils considerent une tache sur
+leurs simples habits comme un deshonneur veritable.
+
+<< Cette question de la proprete individuelle et collective est du
+reste la preoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, detruire et annuler aussitot qu'ils sont
+formes les miasmes qui emanent constamment d'une agglomeration humaine,
+telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des egouts sont centralises hors de la ville, traites par des
+procedes qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+<< L'eau coule partout a flots. Les rues, pavees de bois bitume, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
+hollandaise. Les marches alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines severes sont appliquees aux negociants qui
+osent speculer sur la sante publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gate, une viande avariee, un litre de lait sophistique, est tout
+simplement traite comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
+sanitaire, si necessaire et si delicate, est confiee a des hommes
+experimentes, a de veritables specialistes, eleves a cet effet dans les
+ecoles normales.
+
+<< Leur juridiction s'etend jusqu'aux blanchisseries memes, toutes
+etablies sur un grand pied, pourvues de machines a vapeur, de sechoirs
+artificiels et surtout de chambres desinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient a son proprietaire sans avoir ete veritablement blanchi a
+fond, et un soin special est pris de ne jamais reunir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple precaution est d'un effet
+incalculable.
+
+<< Les hopitaux sont peu nombreux, car le systeme de l'assistance a
+domicile est general, et ils sont reserves aux etrangers sans asile et
+a quelques cas exceptionnels. Il est a peine besoin d'ajouter que
+l'idee de faire d'un hopital un edifice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un meme foyer d'infection sept a huit cents malades,
+n'a pu entrer dans la tete d'un fondateur de la cite modele. Loin de
+chercher, par une etrange aberration, a reunir systematiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'a les isoler. C'est
+leur interet particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, meme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hopitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particuliere --, centralises dans ces baraques legeres, faites
+de bois de sapin, et qu'on brule regulierement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriquees de toutes pieces sur un modele
+special, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir etre transportees a
+volonte sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multipliees autant qu'il est necessaire.
+
+<< Une innovation ingenieuse, rattachee a ce service, est celle d'un
+corps de gardes-malades eprouvees, dressees specialement a ce metier
+tout special, et tenues par l'administration centrale a la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+medecins les auxiliaires les plus precieux et les plus devoues. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+necessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d'empecher la propagation de la maladie en meme temps
+qu'elles soignent le malade.
+
+<< On ne finirait pas si l'on voulait enumerer tous les
+perfectionnements hygieniques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugures. Chaque citoyen recoit a son arrivee une petite brochure,
+ou les principes les plus importants d'une vie reglee selon la science
+sont exposes dans un langage simple et clair.
+
+<< Il y voit que l'equilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des necessites de la sante ; que le travail et le repos sont egalement
+indispensables a ses organes ; que la fatigue est necessaire a son
+cerveau comme a ses muscles ; que les neuf dixiemes des maladies sont
+dues a la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
+sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tache fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des legumes sains et simplement prepares, dormir regulierement sept a
+huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sante.
+
+<< Partis des premiers principes poses par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement a parler de cette cite singuliere comme
+d'une ville achevee. C'est qu'en effet, les premieres maisons une fois
+baties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visite le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore desert au mois de janvier 1872,
+l'emplacement choisi comptait deja six mille maisons en 1873. Il en
+possedait neuf mille et tous ses edifices au complet en 1874.
+
+<< Il faut dire que la speculation a eu sa part dans ce succes inoui.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au debut,
+les maisons etaient livrees a des prix tres moderes et louees a des
+conditions tres modestes. L'absence de tout octroi, l'independance
+politique de ce petit territoire isole, l'attrait de la nouveaute, la
+douceur du climat ont contribue a appeler l'emigration. A l'heure qu'il
+est, France-Ville compte pres de cent mille habitants.
+
+<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous interesser, c'est que
+l'experience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalite annuelle, dans les villes les plus favorisees de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, a France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernieres annees n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite epidemie de fievre paludeenne qui a signale la
+premiere campagne. Celui de l'an dernier, pris separement, n'est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : a quelques
+exceptions pres, toutes les morts actuellement enregistrees ont ete
+dues a des affections specifiques et la plupart hereditaires. Les
+maladies accidentelles ont ete a la fois infiniment plus rares, plus
+limitees et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+epidemies proprement dites, on n'en a point vu.
+
+<< Les developpements de cette tentative seront interessants a suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un regime
+aussi scientifique sur toute la duree d'une generation, a plus forte
+raison de plusieurs generations, ne pourrait pas amortir les
+predispositions morbides hereditaires.
+
+<< "Il n'est assurement pas outrecuidant de l'esperer, a ecrit un des
+fondateurs de cette etonnante agglomeration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du resultat ! Les hommes vivant jusqu'a quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! "
+
+<< Un tel reve a de quoi seduire !
+
+<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincere,
+nous n'avons qu'une foi mediocre dans le succes definitif de
+l'experience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comite ou l'element latin
+domine et dont l'element germanique a ete systematiquement exclu. C'est
+la un facheux symptome. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
+fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+definitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu deblayer le
+terrain, elucider quelques points speciaux ; mais ce n'est pas encore
+sur ce point de l'Amerique, c'est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s'elever un jour la vraie cite modele. >>
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixe par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
+qui les menacait.
+
+Il etait sept heures du soir.
+
+Cachee dans d'epais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cite
+s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et presentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arrosees avec soin, rafraichies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anime.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes a la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air etait tiede, le ciel
+bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait ete frappe de l'air de
+sante des habitants, de l'activite qui regnait dans les rues. On
+fermait justement les academies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliotheque, qui etaient reunies dans le meme quartier et ou
+d'excellents cours publics etaient organises par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait a chaque eleve de s'approprier a lui
+seul tout le fruit de la lecon. La foule, sortant de ces
+etablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L'aspect general etait tout de calme et de satisfaction.
+
+C'etait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bati sa demeure. La, tout d'abord -- car cette
+maison fut construite une des premieres --, le docteur etait venu
+s'etablir definitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvise, avait voulu rester a Paris, mais il
+n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s'etaient presque perdus de vue depuis l'epoque ou ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+emigre avec sa femme et sa fille a la cote de l'Oregon, Octave etait
+reste maitre de lui-meme. Il avait bientot ete entraine fort loin de
+l'ecole, ou son pere avait voulu lui faire continuer ses etudes, et il
+avait echoue au dernier examen, d'ou son ami etait sorti avec le numero
+un.
+
+Jusque-la, Marcel avait ete la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-meme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d'enfance finit peu a peu par mener a Paris ce qu'on appelle la vie a
+grandes guides. Le mot etait, dans le cas present, d'autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le siege eleve d'un
+enorme coach a quatre chevaux, perpetuellement en voyage entre l'avenue
+Marigny, ou il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tot,
+savait a peine rester en selle sur les chevaux de manege qu'il louait a
+l'heure, etait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondement verses dans les mysteres de l'hippologie. Son erudition
+etait empruntee a un groom anglais qu'il avait attache a son service et
+qui le dominait entierement par l'etendue de ses connaissances
+speciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matinees. Ses soirees appartenaient aux petits theatres et aux salons
+d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
+trouvait rendait a son argent un hommage que ses seuls merites
+n'avaient pas rencontre ailleurs. Ce monde lui paraissait l'ideal de la
+distinction. Chose particuliere, la liste, somptueusement encadree, qui
+figurait dans le salon d'attente, ne portait guere que des noms
+etrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
+moins en les enumerant, dans l'antichambre d'un college heraldique.
+Mais, si l'on penetrait plus avant, on pensait plutot se trouver dans
+une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s'etre donne rendez-vous la.
+Superieurement habilles, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu'un gout marque pour les etoffes blanchatres revelat l'eternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pales
+>>.
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivre de cet encens, ne s'apercevait
+pas qu'il perdait regulierement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-etre certains membres du club, en leur qualite
+d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits a l'heritage de la Begum.
+En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave a
+Marcel Bruckmann s'etaient vite relaches. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades echangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'apre travailleur, uniquement occupe d'amener son
+intelligence a un degre superieur de culture et de force, et le joli
+garcon, tout gonfle de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
+de club et d'ecurie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le meme terrain independant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipe. Enfin,
+l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, apres quelques
+millions devores, il rejoignit son pere, -- ce qui le sauva d'une ruine
+menacante, encore plus morale que physique. A cette epoque, il
+demeurait donc a France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, a en juger du moins par l'apparence, etait alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, a laquelle son sejour de quatre
+annees dans sa nouvelle patrie avait donne toutes les qualites
+americaines, ajoutees a toutes les graces francaises. Sa mere disait
+parfois qu'elle n'avait jamais soupconne, avant de l'avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l'intimite absolue.
+
+Quant a Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
+dauphin, le fils aine de ses esperances, elle etait aussi completement
+heureuse qu'on peut l'etre ici-bas, car elle s'associait a tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grace a son immense fortune.
+
+Ce soir-la, le docteur Sarrasin avait recu, a sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux debris de la guerre de
+Secession, qui avait laisse un bras a Pittsburgh et une oreille a
+Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre a la table d'echecs ; puis M. Lentz, directeur general de
+l'enseignement dans la nouvelle cite.
+
+La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
+ville, sur les resultats deja obtenus dans les etablissements publics
+de toute nature, institutions, hopitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
+religieux n'etait pas oublie, avait fonde plusieurs ecoles primaires ou
+les soins du maitre tendaient a developper l'esprit de l'enfant en le
+soumettant a une gymnastique intellectuelle, calculee de maniere a
+suivre l'evolution naturelle de ses facultes. On lui apprenait a aimer
+une science avant de s'en bourrer, evitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne penetre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien preparee saurait, elle-meme, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d'hygiene etaient au premier rang dans une education si bien
+ordonnee. C'est que l'homme, corps et esprit, doit etre egalement
+assure de ces deux serviteurs ; si l'un fait defaut, il en souffre, et
+l'esprit a lui seul succomberait bientot.
+
+A cette epoque, France-Ville avait atteint le plus haut degre de
+prosperite, non seulement materielle, mais intellectuelle. La, dans des
+congres, se reunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attires par la
+reputation de cette cite, y affluaient. Sous ces maitres etudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
+la terre americaine. Il etait donc permis de prevoir que cette nouvelle
+Athenes, francaise d'origine, deviendrait avant peu la premiere des
+cites.
+
+Il faut dire aussi que l'education militaire des eleves se faisait dans
+les Lycees concurremment avec l'education civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+elements de strategie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, declara-t-il
+qu'il etait enchante de toutes ses recrues.
+
+<< Elles sont, dit-il, deja accoutumees aux marches forcees, a la
+fatigue, a tous les exercices du corps. Notre armee se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour ou il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplines. >>
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'interet, que le
+docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-memes.
+
+On etait a la fin du diner ; le dessert venait d'etre enleve, et, selon
+l'habitude anglo-saxonne qui avait prevalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commencee, et entamaient les plus hautes questions
+d'economie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C'etait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'etait toujours
+montree extremement favorable a la fondation puis au developpement de
+France-Ville, et les notables de la cite avaient l'habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
+Etats-Unis a leur egard. Cette agglomeration de gens heureux, libres,
+independants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amerique des partisans pour
+les defendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ etait pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d'admiration et d'estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dechire la bande du journal
+et jete machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupefaction a la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu'il lut a voix basse d'abord, a voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font a Stahlstadt dans le but
+d'attaquer et de detruire France-Ville, la cite d'origine francaise.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous denoncons aux honnetes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en etat de
+defense... etc. >>
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n'etait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu'il etait venu elever cite contre
+cite. Mais de la a se ruer sur une ville paisible, a la detruire par un
+coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
+l'article du _New York Herald_ etait positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient penetre les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n'y avait pas une heure a perdre !
+
+Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les ames
+honnetes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait a croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu'on put pousser la perversite jusqu'a
+vouloir detruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cite qui
+etait en quelque sorte la propriete commune de l'humanite.
+
+<< Pensez donc que notre moyenne de mortalite ne sera pas cette annee
+de un et quart pour cent ! s'ecria-t-il naivement, que nous n'avons pas
+un garcon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient aneantir a son debut une experience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fut-il cent fois
+germain, en soit capable ! >>
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux temoignages d'un journal tout
+devoue a l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d'abattement passe, le docteur Sarrasin, redevenu maitre de lui-meme,
+s'adressa a ses amis :
+
+<< Messieurs, leur dit-il, vous etes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme a moi de prendre toutes les mesures necessaires
+pour le salut de la ville. Qu'avons nous a faire tout d'abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilite d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement eviter la guerre ?
+
+-- C'est impossible, repliqua Octave. Il est evident que Herr Schultze
+la veut a tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s'ecria le docteur. On s'arrangera pour etre en mesure de lui
+repondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de resister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut etre efficacement combattue par une autre
+force humaine, repondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer a
+nous defendre par les memes moyens et les memes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps tres long,
+et je ne sais, d'ailleurs, si nous reussirions a les fabriquer, puisque
+les ateliers speciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
+salut : empecher l'ennemi d'arriver jusqu'a nous, et rendre
+l'investissement impossible.
+
+-- Je vais immediatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur preceda ses hotes dans son cabinet de travail.
+
+C'etait une piece simplement meublee, dont trois cotes etaient couverts
+par des rayons charges de livres, tandis que le quatrieme presentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangee de
+pavillons numerotes, pareils a des cornets acoustiques.
+
+<< Grace au telephone, dit-il, nous pouvons tenir conseil a
+France-Ville en restant chacun chez soi. >>
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanement
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot << present ! >> apporte successivement par chaque fil
+de communication, annonca que le Conseil etait en seance.
+
+Le docteur se placa alors devant le pavillon de son appareil
+expediteur, agita une sonnette et dit :
+
+<< La seance est ouverte... La parole est a mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravite. >>
+
+Le colonel se placa a son tour devant le telephone, et, apres avoir lu
+l'article du New York Herald, il demanda que les premieres mesures
+fussent immediatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numero 6 lui posa une question :
+
+<< Le colonel croyait-il la defense possible, au cas ou les moyens sur
+lesquels il comptait pour empecher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
+reussi ? >>
+
+Le colonel Hendon repondit affirmativement. La question et la reponse
+etaient parvenues instantanement a chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient precedees.
+
+Le numero 7 demanda combien de temps, a son estime, les Francevillais
+avaient pour se preparer.
+
+<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
+devaient etre attaques avant quinze jours.
+
+Le numero 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous preferable
+de la prevenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prevenir, repondit le colonel, et, si
+nous sommes menaces d'un debarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingues,
+ainsi que les officiers d'artillerie les plus experimentes, et de leur
+confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait a
+leur soumettre.
+
+Question du numero 1 :
+
+<< Quelle est la somme necessaire pour commencer immediatement les
+travaux de defense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze a vingt millions de dollars.
+>>
+
+Le numero 4 : << Je propose de convoquer immediatement l'assemblee
+pleniere des citoyens. >>
+
+Le president Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>
+
+Deux coups de timbre, frappes dans chaque telephone, annoncerent
+qu'elle etait adoptee a l'unanimite.
+
+Il etait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dure dix-
+huit minutes et n'avait derange personne.
+
+L'assemblee populaire fut convoquee par un moyen aussi simple et
+presque aussi expeditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communique
+le vote du Conseil a l'hotel de ville, toujours par l'intermediaire de
+son telephone, qu'un carillon electrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes placees dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes etaient surmontees de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l'electricite, s'etaient aussitot
+arretees sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis a la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empresserent de sortir ou
+de lever la tete vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
+devoir national les appelait a la halle municipale, ils s'empresserent
+de s'y rendre.
+
+A l'heure dite, c'est-a-dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l'assemblee etait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait deja a la
+place d'honneur, entoure de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fut donnee.
+
+La plupart des citoyens savaient deja la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+stenographiee par le telephone de l'hotel de ville, avait ete
+immediatement envoyee aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
+edition speciale, placardee sous forme d'affiches.
+
+La halle municipale etait une immense nef a toit de verre, ou l'air
+circulait librement, et dans laquelle la lumiere tombait a flots d'un
+cordon de gaz qui dessinait les aretes de la voute.
+
+La foule etait debout, calme, peu bruyante. Les visages etaient gais.
+La plenitude de la sante, l'habitude d'une vie pleine et reguliere, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+emotion desordonnee d'alarme ou de colere.
+
+A peine le president eut-il touche la sonnette, a huit heures et demie
+precises, qu'un silence profond s'etablit.
+
+Le colonel monta a la tribune.
+
+La, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+pretentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
+disent, enoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine inveteree de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les preparatifs
+formidables qu'annoncait le New York Herald, destines a detruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+<< C'etait a eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur a
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-etre mieux ceder le terrain, et laisser les agresseurs
+s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel etait sur d'avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'echo parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cite modele, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, etaient necessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Representants sinceres et militants du progres, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux eleve a l'art d'ameliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+etait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils representaient. >>
+
+Une immense salve d'applaudissements accueillit cette peroraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la necessite de constituer
+sans delai un Conseil de defense, charge de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux operations
+militaires, la proposition fut adoptee.
+
+Seance tenante, un membre du Conseil civique suggera la convenance de
+voter un credit provisoire de cinq millions de dollars, destines aux
+premiers travaux. Toutes les mains se leverent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting etait termine, et les
+habitants de France-Ville, s'etant donne des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d'etre occupee par un
+inconnu de l'aspect le plus etrange.
+
+Cet homme avait surgi la comme par magie. Sa figure energique portait
+les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude etait
+calme et resolue. Ses vetements a demi colles a son corps et encore
+souilles de vase, son front ensanglante, disaient qu'il venait de
+passer par de terribles epreuves.
+
+A sa vue, tous s'etaient arretes. D'un geste imperieux, l'inconnu avait
+commande a tous l'immobilite et le silence.
+
+Qui etait-il ? D'ou venait-il ? Personne, pas meme le docteur Sarrasin,
+ne songea a le lui demander.
+
+D'ailleurs, on fut bientot fixe sur sa personnalite.
+
+<< Je viens de m'echapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
+condamne a mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'a vous assez a
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon venere maitre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l'espere qu'en depit de l'apparence qui me rend meconnaissable meme
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! >> s'etaient ecries a la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se precipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arreta.
+
+C'etait Marcel, en effet, miraculeusement sauve. Apres qu'il eut force
+la grille du canal, au moment ou il tombait presque asphyxie, le
+courant l'avait entraine comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte meme de Stahlstadt, et, deux minutes
+apres, Marcel etait jete au-dehors, sur la berge de la riviere, libre
+enfin, s'il revenait a la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme etait reste etendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+deserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'etait alors
+souvenu !... Grace a Dieu, il etait donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n'etait plus prisonnier. Toute sa pensee se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+<< Eux ! eux ! >> s'ecria-t-il alors.
+
+Par un supreme effort, Marcel parvint a se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le separaient de France-Ville, dix lieues a faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, a travers cette campagne qui etait
+comme abandonnee autour de la farouche Cite de l'Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, a dix heures et
+quart, il arrivait aux premieres maisons de la cite du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants etaient prevenus du danger qui les menacait ; mais il
+comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger etait immediat,
+ni surtout de quelle etrange nature il pouvait etre.
+
+La catastrophe premeditee par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-la, a onze heures quarante-cinq... Il etait dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait a faire. Marcel traversa la ville tout d'un
+elan, et, a dix heures vingt-cinq minutes, au moment ou l'assemblee
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'ecria-t-il, ni meme dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans precedent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte a dix lieues, est,
+a l'heure ou je parle, braque contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui presentent
+quelques garanties de solidite, ou qu'ils sortent de la ville a
+l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se preparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voila pour le moment votre seul ennemi ! Ni armees
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
+a dedaigne les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+realisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premiere fois trompe,
+c'est sur cent points a la fois que l'incendie va se declarer
+subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points differents qu'il
+s'agira de faire tout a l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
+advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra preserver,
+dut meme la ville entiere etre detruite, l'or et le temps pourront les
+rebatir ! >>
+
+En Europe, on eut pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
+Amerique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, meme les
+plus inattendus. On ecouta le jeune ingenieur, et, sur l'avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjuguee plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
+paroles, lui obeit sans meme songer a les discuter. Le docteur
+repondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immediatement donnes, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les repandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, resignes a subir les horreurs d'un
+bombardement ; les autres, a pied, a cheval, en voiture, gagnerent la
+campagne et tournerent les premieres rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hate, les hommes valides reunissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiques par le docteur tout ce qui
+pouvait servir a combattre le feu, c'est-a-dire de l'eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, a la salle des seances, la deliberation continuait a l'etat
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel fut obsede par une idee qui ne
+laissait place a aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses levres murmuraient ces seuls mots :
+
+<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son execrable invention ?... >>
+
+Tout a coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
+homme qui demande le silence, et, le crayon a la main, il traca d'une
+main febrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu a peu son front s'eclairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+<< Ah ! mes amis ! s'ecria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'evanouir comme un
+cauchemar devant l'evidence d'un probleme de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompe ! Le danger
+dont il nous menace n'est qu'un reve ! Pour une fois, sa science est en
+defaut ! Rien de ce qu'il a annonce n'arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s'il reste a craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le resultat du calcul qu'il venait
+enfin de resoudre. Sa voix nette et vibrante deduisit sa demonstration
+de facon a la rendre lumineuse pour les ignorants eux-memes. C'etait la
+clarte succedant aux tenebres, le calme a l'angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas a la cite du docteur, mais il ne
+toucherait a << rien du tout >>. Il etait destine a se perdre dans
+l'espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expose des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des precautions prises et ne negligeons rien de ce qui peut
+dejouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arreter
+devant un echec !
+
+- Venez ! >> s'ecria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s'ecoulerent. Onze heures quarante-cinq sonnerent a
+l'horloge !...
+
+Quatre secondes apres, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pensee, se perdait bien au-dela de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+<< Bon voyage ! s'ecria Marcel, en eclatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l'obus de Herr Schultze qui a depasse, maintenant, les
+limites de l'atmosphere, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>
+
+Deux minutes plus tard, une detonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu'on eut cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C'etait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se deplacait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues a la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+<< France-Ville, 14 septembre.
+
+<< Il me parait convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passe
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontiere de ses possessions,
+preferant mon salut a celui du modele du canon Schultze.
+
+<< En vous presentant mes adieux, je manquerais a tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connaitre, a mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingenieur passable,
+s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis francais. Vous vous
+etes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+ose, j'ai tout fait pour les connaitre ! Je ferai tout pour les dejouer.
+
+<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
+porte, que votre but, grace a Dieu, n'a pas ete atteint, et qu'il ne
+pouvait pas l'etre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal a personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
+aujourd'hui, a votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a invente un canon terrible... entierement inoffensif.
+
+<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionne passer hier soir, a onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera a graviter ainsi
+jusqu'a la fin des siecles. Un projectile, anime d'une vitesse initiale
+vingt fois superieure a la vitesse actuelle, soit dix mille metres a la
+seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combine
+avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destine a toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+<< Vous auriez du ne pas l'ignorer.
+
+<< J'espere, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument deteriore par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l'agrement d'avoir dote le monde
+planetaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.
+
+<< Marcel BRUCKMANN. >>
+
+Un expres partit immediatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera a Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans delai cette lettre a Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anime
+de cette vitesse et circulant au-dela de la couche atmospherique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+esperait que, sous cette enorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait etre hors d'usage.
+
+Ce fut une rude deconvenue pour Herr Schultze, un echec terrible a son
+indomptable amour-propre, que la reception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, apres l'avoir lue, sa tete tomba sur sa
+poitrine comme s'il avait recu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+etat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
+colere !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les eclats !
+
+Cependant, Herr Schultze n'etait pas homme a s'avouer vaincu. C'est une
+lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus charges d'acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer a courte
+distance ?
+
+Apaise par un effort soudain, le Roi de l'Acier etait rentre dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il etait clair que France-Ville, plus menacee que jamais, ne devait
+rien negliger pour se mettre en etat de defense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n'etait plus imminent, il etait toujours grave. Marcel fit
+connaitre au docteur Sarrasin et a ses amis tout ce qu'il savait des
+preparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Des le
+lendemain, le Conseil de defense, auquel il prit part, s'occupa de
+discuter un plan de resistance et d'en preparer l'execution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien seconde par Octave, qu'il trouva
+moralement change et bien a son avantage.
+
+Quelles furent les resolutions prises ? Personne n'en sut le detail.
+Les principes generaux furent seuls systematiquement communiques a la
+presse et repandus dans le public. Il n'etait pas malaise d'y
+reconnaitre la main pratique de Marcel.
+
+<< Dans toute defense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connaitre les forces de l'ennemi et d'adapter le systeme de
+resistance a ces forces memes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la portee et les effets, que
+d'avoir a lutter contre des engins mal connus. >>
+
+Le tout etait d'empecher l'investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C'est cette question qu'etudiait avec activite le Conseil de defense,
+et, le jour ou une affiche annonca que le probleme etait resolu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+executer les travaux necessaires. Aucun emploi n'etait dedaigne, qui
+devait contribuer a l'oeuvre de defense. Des hommes de tout age, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail etait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasines dans la ville. La
+houille et le fer arriverent aussi en quantites considerables : le fer,
+matiere premiere de l'armement ; la houille, reservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables a la lutte.
+
+Mais, en meme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fumee, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de legumes desseches s'amoncelaient dans les halles
+transformees en magasins. Des troupeaux nombreux etaient parques dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le decret de mobilisation de tous les hommes en
+etat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit temoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equipes simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffes d'un bon chapeau de cuir bouilli, armes de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosses,
+elevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pieces d'artillerie avait commence et fut
+poussee avec activite. Une circonstance tres favorable a ces travaux
+etait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possedait la ville et qu'il fut aise de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+etait partout, et partout a la hauteur de sa tache. Qu'une difficulte
+theorique ou pratique se presentat, il savait immediatement la
+resoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procede
+expeditif, un tour de main rapide. Aussi son autorite etait-elle
+acceptee sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement executes.
+
+Aupres de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
+s'etait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
+renonca, comprenant qu'il ne devait rien etre, pour commencer, qu'un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
+conduire en soldat modele. A ceux qui firent d'abord mine de le
+plaindre :
+
+<< A chacun selon ses merites, repondit-il. Je n'aurais peut-etre pas
+su commander !... C'est le moins que j'apprenne a obeir ! >>
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout a coup imprimer aux
+travaux de defense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait a negocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
+succederent tous les jours. C'etait tantot la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantot le chemin de fer de
+Sacramento qui avait ete coupe par des << uhlans >>, tombes du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitot contredites, etaient inventees a plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosite de
+leurs lecteurs. La verite, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant a Marcel le temps de completer ses
+travaux de defense, n'etait pas sans l'inquieter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+<< Est-ce que ce brigand aurait change ses batteries et me preparerait
+quelque nouveau tour de sa facon ? >> se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d'arreter les navires ennemis, soit d'empecher
+l'investissement, promettait de repondre a tout, et Marcel, en ses
+moments d'inquietude, redoublait encore d'activite.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, apres une laborieuse journee,
+etait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exige, des les premiers jours, qu'il vint
+habituellement diner chez lui, sauf dans le cas ou il en serait empeche
+par un autre engagement ; mais, par un phenomene singulier, le cas d'un
+engagement assez seduisant pour que Marcel renoncat a ce privilege ne
+s'etait pas encore presente. L'eternelle partie d'echecs du docteur
+avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un interet assez
+palpitant pour expliquer cette assiduite. Force est donc de penser
+qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-etre pourra-t- on en
+soupconner la nature, quoique, assurement, il ne la soupconnat pas
+encore lui-meme, en observant l'interet que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
+etaient tous trois assis pres de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes preparaient ce qui pouvait etre necessaire au service
+futur des ambulances.
+
+<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montre le dessin ? demandait Jeanne, qui s'interessait
+a tous les travaux de la defense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, repondait Marcel.
+
+-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre detail industriel
+represente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le genie a
+creuse hier cinq cents nouveaux metres de fosses ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n'est meme pas assez ! De ce train-la nous n'aurons pas
+termine l'enceinte a la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes a rien.
+
+-- Bonnes a rien ! s'ecriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes a
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitte pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs meres, de leurs femmes, de
+leurs fiancees ? Leur ardeur, a tous, d'ou leur vient-elle, sinon de
+vous, et a qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arreta. Mlle Jeanne n'insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligee de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
+sans doute a expliquer le zele du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappele par la tache impitoyable, presse d'aller
+achever un projet ou un devis, s'arrachait a regret a cette douce
+causerie, il emportait avec lui l'inebranlable resolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s'attendait guere a ce qui allait arriver, et, cependant, c'etait
+la consequence naturelle, ineluctable, de cet etat de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui etait la loi
+fondamentale de la Cite de l'Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condensee et en quelque sorte
+algebrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
+des plus animees et des plus etranges du monde. Par une consequence
+naturelle de la position geographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractere cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marques. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, a la taille elevee, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus fonces, aux membres plus souples et plus fins. Le Negre y
+rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynesien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, a la natte soigneusement
+tressee, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L'ouverture du marche du 12 octobre, a cette Bourse unique au monde, ne
+presenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs temperaments particuliers, echanger des poignees
+de main, se diriger vers la buvette et preluder, par des libations
+propitiatoires, aux operations de la journee. Ils allerent, un a un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numerotes qui recoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonnes, en tirer d'enormes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.
+
+Bientot, les premiers cours du jour se formerent, en meme temps que la
+foule affairee grossissait insensiblement. Un leger brouhaha s'eleva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les depeches telegraphiques commencerent alors a pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait guere de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue a tue-tete au milieu de la tempete des voix, vint
+s'ajouter sur la muraille du nord a la collection des telegrammes
+placardes par les gardes de la Bourse.
+
+L'intensite du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se precipitaient vers le bureau
+telegraphique, apportaient des reponses. Tous les carnets etaient
+ouverts, annotes, ratures, dechires. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mysterieux sembla passer comme un frisson a travers
+ces groupes agites.
+
+Une nouvelle etonnante, inattendue, incroyable, venait d'etre apportee
+par l'un des associes de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidite de l'eclair.
+
+Les uns disaient :
+
+<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumee sans feu !
+
+-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-la ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage representent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s'ecriait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriques ! repliquait celui-la.
+
+-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les realiser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-la n'arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons reputees les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !
+
+-- Apres tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formee, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lancee par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le telegramme qui le dit vient d'etre placarde a
+l'instant ! >>
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des depeches. La
+derniere bande de papier bleu etait libellee en ces termes :
+
+<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. >>
+
+Cette fois, il n'y avait plus a douter, quelque surprenante que fut la
+nouvelle, et les hypotheses commencerent a se donner carriere.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entrainees par celle
+de Herr Schultze, commencerent a inonder la place. C'etait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait impliquee pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisieme ordre.
+
+D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l'evenement se dechainaient avec fureur.
+
+Le marche de San Francisco, si lourd le matin, a dire d'experts, ne
+l'etait certes pas a deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel dechainement effrene de la speculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
+americaine ! Hausse sur les produits fabriques de tout genre de
+l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombes a zero, disparus de la cote, depuis la declaration de guerre,
+ils se trouverent subitement portes a cent quatre-vingts dollars l'acre
+demande !
+
+Des le soir meme, les boutiques a nouvelles furent prises d'assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_,
+l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caracteres
+gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
+informations se reduisaient, en somme, presque a neant.
+
+Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, acceptee par Herr Schultze, tiree par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant ete presentee a Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l'Acier, a New York, ces messieurs avaient constate
+que la balance portee au credit de leur client etait insuffisante pour
+parer a cet enorme paiement, et lui avaient immediatement donne avis
+telegraphique du fait, sans recevoir de reponse ; qu'ils avaient alors
+recouru a leurs livres et constate avec stupefaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur etaient parvenues de
+Stahlstadt ; qu'a dater de ce moment les traites et les cheques tires
+par Herr Schultze sur leur caisse s'etaient accumules quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner a leur lieu d'origine avec la
+mention << No effects >> (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les telegrammes
+inquiets, les questions furieuses, s'etaient abattus d'une part sur la
+maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une reponse decisive etait arrivee.
+
+<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le telegramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystere. Il n'a pas
+laisse d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>
+
+Des lors, il n'avait plus ete possible de dissimuler la verite. Des
+creanciers principaux avaient pris peur et depose leurs effets au
+tribunal de commerce. La deconfiture s'etait dessinee en quelques
+heures avec la rapidite de la foudre, entrainant avec elle son cortege
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des creances
+connues etait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prevoir que, avec les creances complementaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voila ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, a
+quelques amplifications pres. Il va sans dire qu'ils annoncaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus inedits et les plus
+speciaux.
+
+Et, de fait, il n'en etait pas un qui n'eut des la premiere heure
+expedie ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Des le 14 octobre au soir, la Cite de l'Acier s'etait vue investie par
+une veritable armee de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette armee vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+exterieure de Stahlstadt. La consigne etait toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+seduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n'etait change dans la routine de leur section. Les
+contremaitres avaient seulement annonce la veille, par ordre superieur,
+qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulieres, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consequence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d'eclairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze eut disparu depuis pres d'un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle etait la cause et la portee
+de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mysterieux personnage allait reparaitre d'une minute
+a l'autre dominait encore obscurement les inquietudes.
+
+A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continue
+comme a l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tache partielle dans l'horizon limite de sa section. Les
+caisses particulieres avaient paye les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu'a ce jour aux necessites
+locales. Mais la centralisation etait poussee a Stahlstadt a un trop
+haut degre de perfection, le maitre s'etait reserve une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrainat
+pas, dans un temps tres court, un arret force de la machine. C'est
+ainsi que, du 17 septembre, jour ou pour la derniere fois, le Roi de
+l'Acier avait signe des ordres, jusqu'au 13 octobre, ou la nouvelle de
+la suspension des paiements avait eclate comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considerables --, passees par la poste de Stahlstadt, avaient
+ete deposees a la boite du Bloc central, et, sans nul doute, etaient
+arrivees au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se reservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus eleves de l'usine n'auraient jamais songe
+seulement a sortir de leurs attributions regulieres. Investis en face
+de leurs subordonnes d'un pouvoir presque absolu, ils etaient chacun,
+vis-a-vis de Herr Schultze -- et meme vis-a-vis de son souvenir --,
+comme autant d'instruments sans autorite, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s'etait donc cantonne dans la responsabilite etroite
+de son mandat, avait attendu, temporise, << vu venir >> les evenements.
+
+A la fin, les evenements etaient venus. Cette situation singuliere
+s'etait prolongee jusqu'au moment ou les principales maisons
+interessees, subitement saisies d'alarme, avaient telegraphie,
+sollicite une reponse, reclame, proteste, enfin pris leurs precautions
+legales. Il avait fallu du temps pour en arriver la. On ne se decida
+pas aisement a soupconner une prosperite si notoire de n'avoir que des
+pieds d'argile. Mais le fait etait maintenant patent : Herr Schultze
+s'etait derobe a ses creanciers.
+
+C'est tout ce que les reporters purent arriver a savoir. Le celebre
+Meiklejohn lui-meme, illustre pour avoir reussi a soutirer des aveux
+politiques au president Grant l'homme le plus taciturne de son siecle,
+l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annonce au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
+ete cette fois plus heureux que leurs confreres. Ils etaient obliges de
+s'avouer a eux-memes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un evenement presque unique,
+c'etait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet etat de ville
+independante et isolee qui ne permettait aucune enquete reguliere et
+legale. La signature de Herr Schultze etait, il est vrai, protestee a
+New York, et ses creanciers avaient toute raison de penser que l'actif
+represente par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure a les
+indemniser. Mais a quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous sequestre ? Stahlstadt etait restee un territoire
+special, non classe encore, ou tout appartenait a Herr Schultze. Si
+seulement il avait laisse un representant, un conseil d'administration,
+un substitut ! Mais rien, pas meme un tribunal, pas meme un conseil
+judiciaire ! Il etait a lui seul le roi, le grand juge, le general en
+chef, le notaire, l'avoue, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait realise en sa personne l'ideal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du neant pur et simple, et tout cet
+edifice formidable s'ecroulait comme un chateau de cartes.
+
+En toute autre situation, les creanciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer a Herr Schultze, etendre la main sur son actif,
+s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu'un peu d'argent peut-etre et un pouvoir regulateur.
+
+Mais rien de tout cela n'etait possible. L'instrument legal faisait
+defaut pour operer cette substitution. On se trouvait arrete par une
+barriere morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
+circonvallations elevees autour de la Cite de l'Acier. Les infortunes
+creanciers voyaient le gage de leur creance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilite de le saisir.
+
+Tout ce qu'ils purent faire fut de se reunir en assemblee generale, de
+se concerter et d'adresser une requete au Congres pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'epouser les interets de ses nationaux, de
+prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire americain et de faire
+rentrer ainsi cette creation monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congres etaient personnellement
+interesses dans l'affaire ; la requete, par plus d'un cote, seduisait
+le caractere americain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
+couronnee d'un plein succes. Malheureusement, le Congres n'etait pas en
+session, et de longs delais etaient a redouter avant que l'affaire put
+lui etre soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n'allait plus a Stahlstadt et les
+fourneaux s'eteignaient un a un.
+
+Aussi la consternation etait-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-etre six mois a
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en etait d'avis.
+Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'etait tarie en
+meme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution legale. Les
+chefs de section, ingenieurs et contremaitres, prives d'ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des reunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
+eut pas de plan arrete, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
+chomage entraina bientot avec lui son cortege de miseres, de desespoirs
+et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+cheminee qui avait cesse de fumer a l'usine, on vit naitre un cabaret
+dans les villages d'alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus avises, ceux qui avaient su
+prevoir les jours difficiles, epargner une reserve, se haterent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chere au coeur de la
+menagere, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se revelait a eux par la portiere du wagon. Ils partirent, ceux-la,
+s'eparpillerent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientot retrouve,
+l'un a l'est, celui-ci au sud, celui-la au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient realiser ce reve, combien en
+etait-il que la misere clouait a la glebe ! Ceux-la resterent, l'oeil
+cave et le coeur navre !
+
+Ils resterent, vendant leurs pauvres hardes a cette nuee d'oiseaux de
+proie a face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
+desastres, accules en quelques jours aux expedients supremes, bientot
+prives de credit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
+s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
+avenir de misere !
+
+XVI DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva a
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait ete :
+
+<< Si ce n'etait qu'une ruse de guerre ? >>
+
+Sans doute, a la reflexion, il s'etait bien dit que les resultats d'une
+telle ruse eussent ete si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypothese etait inadmissible. Mais il s'etait dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exasperee d'un homme tel que Herr
+Schultze devait, a un moment donne, le rendre capable de tout sacrifier
+a sa passion. Quoi qu'il en put etre, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requete, le Conseil de defense redigea immediatement une
+proclamation pour exhorter les habitants a se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semees par l'ennemi dans le but d'endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices pousses avec plus d'ardeur que jamais,
+accentuerent la replique que France-Ville jugea convenable d'adresser a
+ce qui pouvait a toute force n'etre qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les details, vrais ou faux, apportes par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les consequences financieres et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, separement sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cite du docteur se reveilla definitivement sauvee,
+comme un dormeur qui echappe a un mauvais reve par le simple fait de
+son reveil. Oui ! France-Ville etait evidemment hors de danger, sans
+avoir eu a coup ferir, et ce fut Marcel, arrive a une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicite
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de detente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se felicitait, on s'invitait a diner. Les femmes
+exhibaient de fraiches toilettes, les hommes se donnaient momentanement
+conge d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde etait
+rassure, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c'etait sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui etaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entraines a leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laisse un moment de repos. Enfin, il etait decharge d'une si
+terrible inquietude et respirait a l'aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'etait rapproche davantage, on
+s'etait reconnus freres, animes de sentiments semblables, touches par
+les memes interets. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un etre
+nouveau. Desormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
+etait nee. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l'aimait.
+
+Les resultats materiels de la mise en etat de defense furent aussi tout
+a l'avantage de la cite. On avait appris a connaitre ses forces. On
+n'aurait plus a les improviser. On etait plus sur de soi. A l'avenir, a
+tout evenement, on serait pret.
+
+Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'etait
+annonce si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eut pas ete son ouvrage, des
+remerciements publics furent votes au jeune ingenieur comme a
+l'organisateur de la defense, a celui au devouement duquel la ville
+aurait du de ne pas perir, si les projets de Herr Schultze avaient ete
+mis a execution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son role fut termine. Le mystere
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'apres avoir porte une
+lumiere complete au milieu meme des tenebres qui enveloppaient encore
+la Cite de l'Acier.
+
+Il resolut donc de retourner a Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui representer que l'entreprise
+serait difficile, herissee de dangers, peut-etre ; qu'il allait faire
+la une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
+quels abimes caches sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
+le lui avait depeint, n'etait pas homme a disparaitre impunement pour
+les autres, a s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esperances... On etait en droit de tout redouter de la derniere pensee
+d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
+du requin !...
+
+<< C'est precisement parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui repondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d'aller a Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
+d'arracher la meche avant qu'elle n'eclate, et je vous demanderai meme
+la permission d'emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s'ecria le docteur.
+
+-- Oui ! C'est maintenant un brave garcon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protege donc tous les deux ! >> repondit le vieillard
+emu en l'embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, apres avoir traverse les villages
+abandonnes, deposait Marcel et Octave a la porte de Stahlstadt. Tous
+deux etaient bien equipes, bien armes, et tres decides a ne pas revenir
+sans avoir eclairci ce sombre mystere.
+
+Ils marchaient cote a cote sur le chemin de ceinture exterieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la verite, dont Marcel s'etait
+obstine a douter jusqu'a ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L'usine etait completement arretee, c'etait evident. De cette route
+qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une etoile au ciel,
+il aurait apercu, jadis, la lumiere du gaz, l'eclair parti de la
+baionnette d'une sentinelle, mille signes de vie desormais absents. Les
+fenetres illuminees des secteurs se seraient montrees comme autant de
+verrieres etincelantes. Maintenant, tout etait sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cite, dont les hautes cheminees se
+dressaient a l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chaussee resonnaient dans le vide. L'expression de
+solitude et de desolation etait si forte, qu'Octave ne put s'empecher
+de dire :
+
+<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil a celui-ci
+! On se croirait dans un cimetiere ! >>
+
+Il etait sept heures, lorsque Marcel et Octave arriverent au bord du
+fosse, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun etre vivant
+ne se montrait sur la crete de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+etait releve, laissant devant la porte un gouffre large de cinq a six
+metres.
+
+Il fallut plus d'une heure pour reussir a amarrer un bout de cable, en
+le lancant a tour de bras a l'une des poutrelles. Apres bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant a la corde, put se
+hisser a la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une a une les armes et munitions ; puis, il prit a son
+tour le meme chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu'a ramener le cable de l'autre cote de la
+muraille, a faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hisses, et, enfin, a se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouverent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entree a
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s'elevait, noire et muette, la masse imposante des batiments, qui,
+de leurs mille fenetres vitrees, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir penetrer nos
+secrets ! >>
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.
+
+Ils se dirigerent vers l'ouest et arriverent bientot devant l'arche
+monumentale qui portait a son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chene, a gros clous d'acier, etaient fermes. Marcel s'en
+approcha, heurta a plusieurs reprises avec un pave qu'il ramassa sur la
+chaussee.
+
+L'echo seul lui repondit.
+
+<< Allons ! a l'ouvrage ! >> cria-t-il a Octave.
+
+Il fallut recommencer le penible travail du lancement de l'amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle ou elle put s'accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave reussirent
+a franchir la muraille, et se trouverent dans l'axe du secteur O.
+
+<< Bon ! s'ecria Octave, a quoi bon tant de peines ? Nous voila bien
+avances ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! repondit Marcel... Voila justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fache de le revoir et d'y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. >>
+
+C'etait la grande halle de coulee ou le jeune Alsacien avait ete admis
+lors de son arrivee a l'usine. Qu'elle etait lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux eteints, ses rails rouilles, ses grues poussiereuses qui
+levaient en l'air leurs grands bras eplores comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la necessite d'une
+diversion.
+
+<< Voici un atelier qui t'interessera davantage >>, dit-il a Octave en
+le precedant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il apercut, ranges en bataille sur une tablette de
+bois, un regiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boites
+de conserve montraient aussi leurs etuis de fer-blanc, poinconnes aux
+meilleures marques. Il y avait la de quoi faire un dejeuner dont le
+besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d'etain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expedition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait a ce qu'il avait a faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n'y avait pas a y songer. Cette
+muraille etait prodigieusement haute, isolee de tous les autres
+batiments, sans une saillie a laquelle on put accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'etait pas une operation facile.
+Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze eut disparu sans semer
+d'embuches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d'etablir. Mais rien de tout cela n'etait pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et repose, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+<< Que dirais-tu d'un boyau de mine la-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des faineants ! >> repondit Octave, pret a
+tout tenter.
+
+Le travail commenca. Il fallut dechausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en detacher
+une, et enfin, a l'aide d'un foret, operer la percee de plusieurs
+petits boyaux paralleles. A dix heures, tout etait termine, les
+saucissons de dynamite etaient en place, et la meche fut allumee.
+
+Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarque
+que la cantine, situee dans un sous-sol, formait une veritable cave
+voutee, il vint s'y refugier avec Octave.
+
+Tout a coup, l'edifice et la cave meme furent secoues comme par l'effet
+d'un tremblement de terre. Une detonation formidable, pareille a celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant a la fois, dechira les
+airs, suivant de pres la secousse. Puis, apres deux a trois secondes,
+une avalanche de debris projetes de tous les cotes retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'ecroulant, au milieu des
+cascades claires des vitres cassees.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quitterent alors
+leur retraite.
+
+Si habitue qu'il fut aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut emerveille des resultats qu'il constata. La moitie du
+secteur avait saute, et les murs demanteles de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient a ceux d'une ville bombardee. De
+toutes parts les decombres amonceles, les eclats de verre et les
+platres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussiere,
+retombant lentement du ciel ou l'explosion les avait projetes,
+s'etalaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent a la muraille interieure. Elle etait
+detruite aussi sur une largeur de quinze a vingt metres, et, de l'autre
+cote de la breche, l'ex-dessinateur du Bloc central apercut la cour, a
+lui bien connue, ou il avait passe tant d'heures monotones.
+
+Du moment ou cette cour n'etait plus gardee, la grille de fer qui
+l'entourait n'etait pas infranchissable... Elle fut bientot franchie.
+
+Partout le meme silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers ou jadis ses camarades admiraient
+ses epures. Dans un coin, il retrouva, a demi ebauche sur sa planche,
+le dessin de machine a vapeur qu'il avait commence, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appele au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient garde la physionomie d'un mouvement suspendu,
+d'une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arriverent a la limite interieure du Bloc central
+et se trouverent bientot au pied de la muraille qui devait, dans la
+pensee de Marcel, les separer du parc.
+
+<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-la ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-etre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
+porte qu'une simple fusee enverrait en l'air. >>
+
+Tous deux se mirent a tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps a autre, ils etaient obliges de faire un detour, de doubler un
+corps de batiment qui s'en detachait comme un eperon, ou d'escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientot recompenses de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut perce un trou de vrille a travers les
+planches de chene. Marcel, appliquant aussitot son oeil a cette
+ouverture, reconnut, a sa vive satisfaction, que, de l'autre cote,
+s'etendait le parc tropical avec sa verdure eternelle et sa temperature
+de printemps.
+
+<< Encore une porte a faire sauter, et nous voila dans la place !
+dit-il a son compagnon.
+
+-- Une fusee pour ce carre de bois, repondit Octave, ce serait trop
+d'honneur ! >>
+
+Et il commenca d'attaquer la poterne a grands coups de pic.
+
+Il l'avait a peine ebranlee, qu'on entendit une serrure interieure
+grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaine.
+
+<< _Wer da ?_ >> (Qui va la ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s'attendaient a rien moins qu'a une pareille
+question. Ils en furent plus surpris veritablement qu'ils ne l'auraient
+ete d'un coup de fusil.
+
+De toutes les hypotheses que Marcel avait imaginees au sujet de cette
+ville en lethargie, la seule qui ne se fut pas presentee a son esprit,
+etait celle-ci : un etre vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque legitime, si l'on admettait que
+Stahlstadt fut completement deserte, revetait une tout autre
+physionomie, du moment ou la cite possedait encore des habitants. Ce
+qui n'etait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquete archeologique,
+devenait, dans le second, une attaque a main armee avec effraction.
+
+Toutes ces idees se presenterent a l'esprit de Marcel avec tant de
+force, qu'il resta d'abord comme frappe de mutisme.
+
+<< _Wer da ?_ >> repeta la voix, avec un peu d'impatience.
+
+L'impatience n'etait evidemment pas tout a fait deplacee. Franchir pour
+arriver a cette porte des obstacles si varies, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien a
+repondre lorsqu'on vous demande simplement :
+
+<< Qui va la ? >> cela ne laissait pas d'etre surprenant.
+
+Une demi-minute suffit a Marcel pour se rendre compte de la faussete de
+sa position, et aussitot, s'exprimant en allemand :
+
+<< Ami ou ennemi a votre gre ! repondit-il. Je demande a parler a Herr
+Schultze. >>
+
+Il n'avait pas articule ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
+entendre a travers la porte entrebaillee :
+
+<< _Ach !_ >>
+
+Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache herissee, un oeil hebete, qu'il reconnut aussitot. Le
+tout appartenait a Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+<< Johann Schwartz ! s'ecria le geant avec une stupefaction melee de
+joie. Johann Schwartz ! >>
+
+Le retour inopine de son prisonnier paraissait l'etonner presque autant
+qu'il avait du l'etre de sa disparition mysterieuse. << Puis-je parler
+a Herr Schultze ? >> repeta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
+reponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tete.
+
+<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir a Herr Schultze que je suis la et
+que je desire l'entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! repondit le geant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais ou est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas changee ! Personne entrer sans ordre ! >>
+
+Ces phrases entrecoupees furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, a toutes les questions, opposa un entetement bestial.
+
+Octave finit par s'impatienter.
+
+<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! >>
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaine
+resista, et une poussee, superieure a la sienne, eut bientot referme le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tires.
+
+<< Il faut qu'ils soient plusieurs derriere cette planche ! >> s'ecria
+Octave, assez humilie de ce resultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitot, il poussa
+un cri de surprise :
+
+<< Il y a un second geant !
+
+-- Arminius ? >> repondit Marcel.
+
+Et il regarda a son tour par le trou de vrille.
+
+<< Oui ! c'est Arminius, le collegue de Sigimer ! >>
+
+Tout a coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tete a Marcel.
+
+<< _Wer da ?_ >> disait la voix.
+
+C'etait celle d'Arminius, cette fois.
+
+La tete du gardien depassait la crete de la muraille, qu'il devait
+avoir atteinte a l'aide d'une echelle.
+
+<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! repondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? >>
+
+Il n'avait pas acheve ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
+crete du mur. Une detonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d'Octave.
+
+<< Eh bien, voila pour te repondre ! >> s'ecria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+eclats.
+
+A peine la breche etait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s'elancerent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lezarde par l'explosion, qu'ils venaient de
+franchir, une echelle etait encore dressee, et, au pied de cette
+echelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n'etaient la pour defendre le passage.
+
+Les jardins s'ouvraient devant les deux assiegeants dans toute la
+splendeur de leur vegetation. Octave etait emerveille.
+
+<< C'etait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Deployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'etre
+tapis derriere les buissons ! >>
+
+Octave et Marcel se separerent, et, prenant chacun l'un des cotes de
+l'allee qui s'ouvrait devant eux ils avancerent avec prudence, d'arbre
+en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strategie
+individuelle la plus elementaire.
+
+La precaution etait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
+coup de fusil eclata. Une balle fit sauter l'ecorce d'un arbre que
+Marcel venait a peine de quitter.
+
+<< Pas de betises !... Ventre a terre ! >> dit Octave a demi voix.
+
+Et, joignant l'exemple au precepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu'a un buisson epineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s'elevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisieme coup de feu et n'eut
+que le temps de se jeter derriere le tronc d'un palmier pour en eviter
+un quatrieme.
+
+<< Heureusement que ces animaux-la tirent comme des conscrits ! cria
+Octave a son compagnon, separe de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! repondit Marcel des yeux autant que des levres. Vois-tu la
+fumee qui sort de cette fenetre, au rez-de-chaussee ?... C'est la
+qu'ils sont embusques, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma facon ! >>
+
+En un clin d'oeil, Marcel eut coupe derriere le buisson un echalas de
+longueur raisonnable ; puis, se debarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce baton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin presentable. Il le planta alors a la place qu'il occupait, de
+maniere a laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :
+
+<< Amuse-les par ici en tirant sur la fenetre, tantot de ta place,
+tantot de la mienne ! Moi, je vais les prendre a revers ! >>
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discretement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent echangees sans resultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau etaient litteralement cribles ; mais,
+personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chaussee, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout a coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+etouffe :
+
+<< A moi !... Je le tiens !... >>
+
+Quitter son abri, s'elancer a decouvert dans le rond-point, monter a
+l'assaut de la fenetre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
+Un instant apres, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlaces comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+desesperement. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert a l'improviste une porte interieure, le geant n'avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculeenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jete a terre, il n'avait pas perdu
+l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son cote, deployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte eut necessairement fini par la mort de l'un des combattants,
+si l'intervention d'Octave ne fat arrivee a point pour amener un
+resultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et desarme, se
+vit attache de maniere a ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+<< Et l'autre ? >> demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
+etait etendu tout sanglant.
+
+<< Est-ce qu'il a recu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui >>, repondit Marcel.
+
+Puis il s'approcha d'Arminius.
+
+<< Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vole ! s'ecria Octave.
+
+-- Nous voila maitres de la place ! repondit Marcel. Nous allons
+proceder a une visite serieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>
+
+Du salon d'attente ou venait de se passer le dernier acte du siege, les
+deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l'Acier.
+
+Octave etait en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une a une les portes qu'il
+rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.
+
+Il s'attendait bien a y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
+que le spectacle qui s'offrit a ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement devalise, avait
+ete jete pele-mele dans ce salon. Ce n'etaient de tous cotes que
+lettres et paquets cachetes, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfoncait jusqu'a mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financiere, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumulee de jour en jour dans la boite exterieure du parc,
+et fidelement relevee par Arminius et Sigimer, etait la dans le cabinet
+du maitre.
+
+Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de miseres, de
+larmes enfermees dans ces plis muets a l'adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en cheques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait la, immobilise par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrete du
+laboratoire ! >>
+
+Il commenca donc a enlever tous les livres de la bibliotheque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas a decouvrir le passage masque qu'il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ebranla un a un
+tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
+cheminee, il les fit sauter l'un apres l'autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientot
+evident que Herr Schultze, inquiet de n'etre plus seul a posseder le
+secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimee.
+
+Mais il avait necessairement du en faire ouvrir une autre.
+
+<< Ou ?... se demandait Marcel. Ce ne peut etre qu'ici, puisque c'est
+ici qu'Arminius et Sigimer ont apporte les lettres ! C'est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continue de se tenir apres mon depart !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre a sa portee, a l'abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
+decloue et releve. Le parquet, examine feuille a feuille, ne presentait
+rien de suspect.
+
+<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette piece ? demanda Octave.
+
+-- J'en suis moralement sur ! repondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu'a explorer le plafond >>, dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein etait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale a coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tot suspendu au candelabre dore, qu'a son
+extreme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa a decouvert un trou beant, d'ou une legere echelle d'acier
+descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.
+
+C'etait comme une invitation a monter.
+
+<< Allons donc ! Nous y voila ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
+s'elanca aussitot sur l'echelle, suivi de pres par son compagnon.
+
+XVIII L'AMANDE DU NOYAU
+
+L'echelle d'acier s'accrochait par son dernier echelon au parquet meme
+d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'exterieur.
+Cette salle eut ete plongee dans l'obscurite la plus complete, si une
+eblouissante lumiere blanchatre n'eut filtre a travers l'epaisse vitre
+d'un oeil-de-boeuf, encastre au centre de son plancher de chene. On eut
+dit le disque lunaire, au moment ou dans son opposition avec le soleil,
+il apparait dans toute sa purete.
+
+Le silence etait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l'antichambre d'un monument funeraire.
+
+Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre etincelante, eut un
+moment d'hesitation. Il touchait a son but ! De la, il n'en pouvait
+douter, allait sortir l'impenetrable secret qu'il etait venu chercher a
+Stahlstadt !
+
+Mais son hesitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allerent
+s'agenouiller pres du disque et inclinerent la tete de maniere a
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placee au-dessous
+d'eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors a leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait demesurement les objets que l'on regardait a travers.
+
+La etait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumiere qui
+sortait a travers le disque, comme si c'eut ete l'appareil dioptrique
+d'un phare, venait d'une double lampe electrique brulant encore dans sa
+cloche vide d'air, que le courant voltaique d'une pile puissante
+n'avait pas cesse d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphere eblouissante, une forme humaine, enormement agrandie par la
+refraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+desert libyque --, etait assise dans une immobilite de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des eclats d'obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C'etait Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa machoire, a ses dents eclatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait a la
+fois asphyxie et congele sous l'action d'un froid terrible !
+
+Le Roi de l'Acier etait devant sa table, tenant une plume de geant,
+grande comme une lance, et il semblait ecrire encore ! N'eut ete le
+regard atone de ses pupilles dilatees, l'immobilite de sa bouche, on
+l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans
+les glacons des regions polaires, ce cadavre etait la, depuis un mois,
+cache a tous les yeux. Autour de lui tout etait encore gele, les
+reactifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses recipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en depit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il etait heureux qu'il eut pu
+observer du dehors l'interieur de ce laboratoire, car tres certainement
+Octave et lui auraient ete frappes de mort en y penetrant.
+
+Comment donc s'etait produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarque que les fragments
+d'obus, epars sur le plancher, n'etaient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l'enveloppe interieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait a supporter, etait faite de ce verre
+trempe, qui a dix ou douze fois la resistance du verre ordinaire ; mais
+un des defauts de ce produit, qui etait encore tout nouveau, c'est que,
+par l'effet d'une action moleculaire mysterieuse, il eclate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait du arriver.
+Peut- etre meme la pression interieure avait-elle provoque plus
+inevitablement encore l'eclatement de l'obus qui avait ete depose dans
+le laboratoire. L'acide carbonique, subitement decomprime, avait alors
+determine, en retournant a l'etat gazeux, un effroyable abaissement de
+la temperature ambiante.
+
+Toujours est-il que l'effet avait du etre foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de
+l'explosion, s'etait instantanement momifie au milieu d'un froid de
+cent degres au-dessous de zero.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier
+avait ete frappe pendant qu'il ecrivait.
+
+Or, qu'ecrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait etre interessant de recueillir la
+derniere pensee, de connaitre le dernier mot d'un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant a briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasine sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxie tout etre vivant qu'il eut
+enveloppe de ses vapeurs irrespirables. C'eut ete courir a une mort
+certaine, et, evidemment, les risques etaient hors de proportion avec
+les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s'il n'etait pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernieres lignes tracees par sa main, il etait probable
+qu'on pourrait les dechiffrer, agrandies qu'elles devaient etre par la
+refraction de la lentille. Le disque n'etait-il pas la, avec les
+puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renfermes
+dans ce laboratoire, si puissamment eclaire par la double lampe
+electrique ?
+
+Marcel connaissait l'ecriture de Herr Schultze, et, apres quelques
+tatonnements, il parvint a lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu'ecrivait Herr Schultze, c'etait plutot un ordre
+qu'une instruction.
+
+<< Ordre a B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expedition projetee
+contre France-Ville. -- Sitot cet ordre recu, executer les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'experience, cette fois, soit foudroyante
+et complete. -- Ne changez pas un iota a ce que j'ai decide. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cite morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompei moderne, et que ce
+soit en meme temps l'effroi et l'etonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien executes rendent ce resultat inevitable.
+
+<< Vous m'expedierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+<< SCHULTZ... >>
+
+Cette signature etait inachevee ; 1'E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurerent d'abord muets et immobiles devant cet
+etrange spectacle, devant cette sorte d'evocation d'un genie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s'arracher a cette lugubre scene. Les deux amis,
+tres emus, quitterent donc la salle, situee au-dessus du laboratoire.
+
+La, dans ce tombeau ou regnerait l'obscurite complete lorsque la lampe
+s'eteindrait, faute de courant electrique, le cadavre du Roi de l'Acier
+allait rester seul, desseche comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt siecles n'ont pu reduire en poussiere !...
+
+Une heure plus tard, apres avoir delie Sigimer, fort embarrasse de la
+liberte qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, ou ils rentraient le soir meme.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annonca
+le retour des deux jeunes gens.
+
+<< Qu'ils entrent ! s'ecria-t-il, qu'ils entrent vite ! >>
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+<< Eh bien ?
+
+-- Docteur, repondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! >> s'ecria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+<< Mon pauvre enfant, lui dit-il apres s'etre remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me rejouir puisqu'elle eloigne de nous ce
+que j'execre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motivee ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serre le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultes puissantes s'etait-il
+constitue notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualites intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l'emploi eut ete utile, si l'on avait pu les associer avec les
+notres et leur donner un but commun ! Voila ce qui tout d'abord m'a
+frappe, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouve la mort dans le mysterieux
+laboratoire qu'avec une habilete diabolique il s'etait applique a
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par consequent, n'eut pu y penetrer meme pour lui
+porter secours. Il a donc ete victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassemblees dans ses mains, sur laquelle il avait
+compte bien a tort pour etre a lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, a l'heure marquee de Dieu, s'est soudain tournee
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n'en pouvait etre autrement ! repondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze etait parti d'une donnee absolument erronee. En effet, le
+meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apres sa mort,
+peut etre le plus facilement remplace, et qui continue de fonctionner
+precisement parce que ses rouages n'ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, repondit Marcel, que ce qui s'est passe a
+Stahlstadt est la demonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J'ai trouve Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d'ou partaient tous les ordres auxquels obeissait la Cite de l'Acier,
+sans que jamais un seul eut ete discute La mort lui avait a ce point
+laisse l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a ete le
+martyr de sa propre invention ! Il a ete foudroye par l'un de ces obus
+qui devaient aneantir notre ville ! Son arme s'est brisee dans sa main,
+au moment meme ou il allait tracer la derniere lettre d'un ordre
+d'extermination ! Ecoutez ! >>
+
+Et Marcel lut a haute voix les terribles lignes, tracees par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+<< Ce qui d'ailleurs m'eut prouve mieux encore que Herr Schultze etait
+mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait
+cesse de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cesse de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrete tous les mouvements ! La
+paralysie du maitre avait du meme coup paralyse les serviteurs et
+s'etait etendue jusqu'aux instruments !
+
+-- Oui, repondit le docteur Sarrasin, il y a eu, la, justice de Dieu !
+C'est en voulant precipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c'est en forcant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succombe !
+
+-- En effet, repondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au passe et soyons tout au present. Herr Schultze mort, si c'est
+la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable etablissement
+qu'il avait cree, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait,
+ont creuse dix abimes. Aveugle, d'une part, par ses succes, de l'autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes a tout ce qui pouvait
+nous etre ennemi. Malgre cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses creances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu'elle avait accumulees pour le mal. Herr Schultze n'a
+qu'un heritier possible, docteur, et cet heritier, c'est vous. Il ne
+faut pas laisser perir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y
+a que profit a tirer de l'aneantissement d'une force rivale. C'est une
+grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espere, qu'il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l'humanite. Or, a cette tache, je suis pret a me
+devouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, repondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voila pret a travailler sous ses ordres, si mon pere y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grace a toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscitee, un arsenal d'instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus desormais a nous attaquer ! Et,
+comme, en meme temps que nous serons les plus forts, nous tacherons
+d'etre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice a tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux reves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frere d'Octave !... A
+nous trois, rien ne m'eut paru impossible !... >>
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-etre, dans le courant de ce recit, n'a-t-il pas ete suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les heros. C'est
+une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser
+enfin a eux pour eux-memes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement a l'etre
+collectif, a l'humanite, que l'individu tout entier disparut pour lui,
+alors meme qu'il venait de s'elancer en plein ideal. Il fut donc frappe
+de la paleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel a ses
+dernieres paroles. Ses yeux chercherent a lire dans ceux du jeune homme
+le sens cache de cette soudaine emotion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingenieur et attendait peut- etre que
+celui-ci le rompit ; mais Marcel, redevenu maitre de lui par un rude
+effort de volonte, n'avait pas tarde a retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'etait
+plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commence.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatiente peut-etre de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-meme, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de medecin, il s'empara de son
+bras et le tint comme il eut fait de celui d'un malade dont il aurait
+voulu discretement ou distraitement tater le pouls.
+
+Marcel s'etait laisse faire sans trop se rendre compte de l'intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les levres :
+
+<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destinees de Stahlstadt. Mais il n'est
+pas defendu, alors meme qu'on se voue a l'amelioration du sort de tous,
+de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus pres. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout a l'heure,
+repondait, il n'y a pas longtemps encore, a son pere et a sa mere, a
+qui, pour la vingtieme fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes etaient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune
+fille repondait non, et toujours non ! >>
+
+A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, degagea son poignet
+reste jusque-la dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentit suffisamment edifie sur la sante de son patient, soit qu'il ne
+se fut pas apercu que le jeune homme lui eut retire tout a la fois son
+bras et sa confiance, il continua son recit sans paraitre tenir compte
+de ce petit incident.
+
+<< "Mais enfin, disait a sa fille la mere de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplies.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+la ! Pourquoi ces non si fermes, si resolus, si prompts, a des demandes
+que tu ne te donnes pas meme la peine d'examiner ? Tu es moins
+peremptoire d'ordinaire !"
+
+<< Devant cette objurgations de sa mere, la jeune fille se decida enfin
+a parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une
+fois resolue a rompre le silence, voici ce qu'elle dit :
+
+<< "Je vous reponds non avec autant de sincerite que j'en mettrais a
+vous repondre oui, chere maman, si oui etait en effet pret a sortir de
+mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m'offrez sont a des degres divers acceptables ; mais, outre que
+j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus a ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est-a-dire le plus riche parti de la ville,
+qu'a ma personne, et que cette idee-la ne serait pas pour me donner
+l'envie de repondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que
+j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que
+j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mere stupefaite, vous...
+
+<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa detresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+<< Mais, soit qu'il ne tint pas a entrer dans cette bagarre, soit qu'il
+trouvat necessaire qu'un peu plus de lumiere se fit entre la mere et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-etre aussi d'un peu
+de colere, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.
+
+<< "Je vous ai dit, chere mere, reprit-elle, que la demande que
+j'esperais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'etait
+meme pas impossible qu'elle ne se fit jamais. J'ajoute que ce retard,
+fut-il indefini, ne saurait ni m'etonner ni me blesser. J'ai le malheur
+d'etre, dit-on, tres riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+tres pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est a lui
+d'attendre...
+
+<< - Pourquoi pas a nous d'arriver ? " dit la mere voulant peut-etre
+arreter sur les levres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.
+
+<< Ce fut alors que le mari intervint.
+
+<< "Ma chere amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n'est pas impunement qu'une mere aussi justement ecoutee
+de sa fille que vous, celebre devant elle depuis qu'elle est au monde
+ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garcon qui est
+presque de notre famille, qu'elle fait remarquer a tous la solidite de
+son caractere, et qu'elle applaudit a ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l'occasion de vanter a son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+devouement qu'il en a recues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingue entre tous par son pere et par sa mere, ne l'avait pas
+remarque a son tour, elle aurait manque a tous ses devoirs !
+
+<< -- Ah ! pere ! s'ecria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mere pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devinee,
+pourquoi m'avoir forcee de parler ?
+
+<< -- Pourquoi ? reprit le pere, mais pour avoir la joie de t'entendre,
+ma mignonne, pour etre plus assure encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mere que nous
+approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour epargner a l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande a laquelle sa delicatesse repugne, cette demande,
+c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premiere
+bonne occasion qui se presentera, je me permettrai de demander a
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'etre mon gendre
+!..." >>
+
+Pris a l'improviste par cette brusque peroraison, Marcel s'etait dresse
+sur ses pieds comme s'il eut ete mu par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serre la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien etait pale comme un mort. Mais
+n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les ames
+fortes, quand il y entre sans avoir crie : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, debarrassee de toute inquietude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administree, heureuse, grace a la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prosperite. Son bonheur, si justement merite,
+ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cite de l'Acier n'etait qu'une usine formidable, qu'un engin de
+destruction redoute sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grace
+a Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est operee sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le tres heureux epoux de Jeanne, et la
+naissance d'un enfant vient d'ajouter a leur felicite.
+
+Quant a Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frere, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier a l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les
+qualites de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et meme de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figure pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honnetes ambitions.
+
+On peut donc assurer des maintenant que l'avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cite modeles, ne sera pas perdu
+pour les generations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+This file should be named 7ccmb10.txt or 7ccmb10.zip
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+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ccmb10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
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+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
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new file mode 100644
index 0000000..8da5c34
--- /dev/null
+++ b/old/7ccmb10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8ccmb10.txt b/old/8ccmb10.txt
new file mode 100644
index 0000000..6cc0d83
--- /dev/null
+++ b/old/8ccmb10.txt
@@ -0,0 +1,6768 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne
+(#23 in our series by Jules Verne)
+
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+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
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+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January, 2004 [EBook #4968]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 6, 2002]
+[Date last updated: January 16, 2005]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+
+
+
+This eBook was prepared by Norm Wolcott.
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Bgum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIRES
+I - O MR. SHARP FAIT SON ENTRE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART DEUX
+V - LA CIT DE L'ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - P. P. C.
+X - UN ARTICLE DE L' UNSERE CENTURIE , REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS COUPS DE FUSIL
+XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+
+<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit lui-mme
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C'tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit premire vue : voil un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne traht aucune
+recherche, le docteur tait dj ras de frais et cravat de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'htel, Brighton,
+s'talaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hpital, de rentrer son htel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d'un mmoire qu'il avait prsent l'avant-veille au grand
+Congrs international d'Hygine, sur un << compte-globules du sang >>
+dont il tait l'inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
+ctelette cuite point, une tasse de th fumant et quelques-unes de
+ces rties au beurre que les cuisinires anglaises font merveille,
+grce aux petits pains spciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+<< Oui, rptait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment trs
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+prsident, la rponse du docteur Cicogna, de Naples, les dveloppements
+de mon mmoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographi. >>
+
+<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associ
+s'exprime en franais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en dbutant,
+si je prends cette libert ; mais ils comprennent assurment mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur..." >>
+
+<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
+plus exact et plus prcis ! >>
+
+Le docteur Sarrasin en tait l de ses rflexions, lorsque le matre
+des crmonies lui-mme -- on n'oserait donner un moindre titre un
+personnage si correctement vtu de noir -- frappa la porte et demanda
+si << monsiou >> tait visible...
+
+<< Monsiou >> est une appellation gnrale que les Anglais se croient
+obligs d'appliquer tous les Franais indistinctement, de mme qu'ils
+s'imagineraient manquer toutes les rgles de la civilit en ne
+dsignant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
+sous celui de << Herr >>. Peut-tre, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routinire a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emble
+la nationalit des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui tait prsente. Assez
+tonn de recevoir une visite en un pays o il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carr de papier minuscule :
+
+<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>
+
+Il savait qu'un << solicitor >> est le congnre anglais d'un avou, ou
+plutt homme de loi hybride, intermdiaire entre le notaire, l'avou et
+l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
+
+<< Que diable puis-je avoir dmler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>
+
+<< Vous tes bien sr que c'est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. >>
+
+Le matre des crmonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, premire vue, classa dans la grande famille des << ttes de
+mort >>. Ses lvres minces ou plutt dessches, ses longues dents
+blanches, ses cavits temporales presque nu sous une peau
+parchemine, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons l'occiput sous un <<
+ulster-coat >> grands carreaux, et dans sa main il serrait la poigne
+d'un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa terre son sac et son
+chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :
+
+<< William Henry Sharp junior, associ de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Franois Sarrasin ?
+
+-- C'est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma rsidence.
+
+-- Votre pre s'appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C'est exact.
+
+-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+<< Isidore Sarrasin est mort Paris en 1857, VIme arrondissement, rue
+Taranne, numro 54, htel des Ecoles, actuellement dmoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mre tait Julie Langvol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle tait originaire de Bar-le-Duc, fille de Bndict
+Langvol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalit de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien prcieuse, monsieur, bien prcieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langvol, tambour-major au 36me lger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, merveill par cette
+connaissance approfondie de sa gnalogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux inform que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mre tait Langvol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pre,
+Jean Sarrasin, qu'elle avait pous en 1799. Tous deux allrent
+s'tablir Melun comme ferblantiers et y restrent jusqu'en 1811, date
+de la mort de Julie Langvol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
+avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pre. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouve
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entran malgr lui par
+cette prcision toute mathmatique. Mon grand-pre vint s'tablir
+Paris pour l'ducation de son fils, qui se destinait la carrire
+mdicale. Il mourut, en 1832, Palaiseau, prs Versailles, o mon pre
+exerait sa profession et o je suis n moi-mme en 1822.
+
+-- Vous tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frres ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j'tais fils unique, et ma mre est morte deux ans aprs ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir dcouvert et d'tre le premier vous
+prsenter mes hommages ! >>
+
+<< Cet homme est alin, pensa le docteur. C'est assez frquent chez
+les "ttes de mort". >>
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+<< Je ne suis pas fou le moins du monde, rpondit-il avec calme. Vous
+tes, l'heure actuelle, le seul hritier connu du titre de baronnet,
+concd, sur la prsentation du gouverneur gnral de la province de
+Bengale, Jean-Jacques Langvol, naturalis sujet anglais en 1819,
+veuf de la Bgum Gokool, usufruitier de ses biens, et dcd en 1841,
+ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans postrit,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s'levait, il y a trente
+ans, environ cinq millions de livres sterling. Elle est reste sous
+squestre et tutelle, et les intrts en ont t capitaliss presque
+intgralement pendant la vie du fils imbcile de Jean-Jacques Langvol.
+Cette succession a t value en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En excution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirm par la
+cour de Delhi, homologu par le Conseil priv, les biens immeubles et
+mobiliers ont t vendus, les valeurs ralises, et le total a t
+plac en dpt la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple chque, aussitt aprs avoir fait vos preuves gnalogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre ds aujourd'hui vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
+acompte valoir... >>
+
+Le docteur Sarrasin tait ptrifi. Il resta un instant sans trouver un
+mot dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait exprimental ce rve des _Mille et une nuits_, il
+s'cria :
+
+<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous t conduit me dcouvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, rpondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant la manire dont je vous ai trouv, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
+proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en dshrence qui sont enregistres tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une spcialit de notre
+maison. Or, prcisment, l'hritage de la Bgum Gokool exerce notre
+activit depuis un lustre entier. Nous avons port nos investigations
+de tous cts, pass en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui tait issue d'Isidore. J'tais mme arriv la
+conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
+t frapp hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congrs d'Hygine, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'tait pas
+connu. Recourant aussitt mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassembles au sujet de cette succession,
+j'ai constat avec tonnement que la ville de Douai avait chapp
+notre attention. Presque sr dsormais d'tre sur la piste, j'ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu la sortie du Congrs, et ma
+conviction a t faite. Vous tes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langvol, tel qu'il est reprsent dans une photographie de
+lui que nous possdons, d'aprs une toile du peintre indien Saranoni. >>
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie reprsentait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban aigrette et une robe de brocart
+chamarre de vert, dans cette attitude particulire aux portraits
+historiques d'un gnral en chef qui crit un ordre d'attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fume d'une bataille et une charge de cavalerie.
+
+<< Ces pices vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. >>
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept huit volumes
+de dossiers, les uns imprims, les autres manuscrits, les dposa sur la
+table et sortit reculons, en murmurant :
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>
+
+Moiti croyant, moiti sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commena les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui dmontrer que l'histoire tait
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hsiter, par
+exemple, en prsence d'un document imprim sous ce titre :
+
+<< _Rapport aux Trs Honorables Lords du Conseil priv de la Reine,
+dpos le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bgum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de proprit de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers difices, palais, btiments d'exploitation,
+villages, objets mobiliers, trsors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Bgum Gokool de Ragginahra. Des exposs soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et la Cour suprieure de
+Delhi, il rsulte qu'en 1819, la Bgum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et hritire de son propre chef de biens considrables,
+pousa un tranger, franais d'origine, du nom de Jean-Jacques
+Langvol. Cet tranger, aprs avoir servi jusqu'en 1815 dans l'arme
+franaise, o il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36me lger, s'embarqua Nantes, lors du licenciement de l'arme de la
+Loire, comme subrcargue d'un navire de commerce. Il arriva Calcutta,
+passa dans l'intrieur et obtint bientt les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite arme indigne que le rajah Luckmissur tait
+autoris entretenir. De ce grade, il ne tarda pas s'lever celui
+de commandant en chef, et, peu de temps aprs la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considrations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+prilleuse aux Europens d'Agra par Jean-Jacques Langvol, qui s'tait
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur gnral
+de la province de Bengale demander et obtenir pour l'poux de la
+Bgum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors rige en fief. La Bgum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
+ses biens Langvol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n'y avait qu'un fils en tat d'imbcillit depuis
+son bas ge, et qu'il fallut immdiatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont t fidlement administrs jusqu' sa mort, survenue en 1869.
+Il n'y a point d'hritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn la licitation,
+la requte du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
+l'honneur de demander aux Lords du Conseil priv l'homologation de ces
+jugements, etc. >> Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifies des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donns pour le dpt du capital la Banque
+d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des hritiers Langvol, et toute une masse imposante de
+documents du mme ordre, ne permirent bientt plus la moindre
+hsitation au docteur Sarrasin. Il tait bien et dment le << next of
+kin >> et successeur de la Bgum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions dposs dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
+l'paisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de dcs !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi blouir l'esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entirement chapper l'motion qu'une
+certitude aussi inattendue tait faite pour causer. Toutefois, son
+motion fut de courte dure et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-mme, se reprocha comme une faiblesse cette fivre
+passagre, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorb en de profondes rflexions.
+
+Puis, tout coup, il se remit marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
+pense gnreuse et noble se dveloppait en lui. Il l'accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
+
+A ce moment, on frappa la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblig pour les peines
+que vous vous tes donnes.
+
+-- Pas oblig du tout... simple affaire... mon mtier.... rpondit Mr.
+Sharp. Puis-je esprer que Sir Bryah me conservera sa clientle ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer me donner ce titre absurde... >>
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il tait trop bon courtisan pour ne pas
+cder.
+
+<< Comme il vous plaira, vous tes le matre, rpondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. >>
+
+Le docteur Sarrasin, rest seul, s'assit son bureau, prit une feuille
+de papier lettres et crivit ce qui suit :
+
+<< Brighton,28 octobre 1871.
+
+<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune norme, colossale,
+insense ! Ne me crois pas atteint d'alination mentale et lis les deux
+ou trois pices imprimes que je joins ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'hritier d'un titre de baronnet anglais
+ou plutt indien, et d'un capital qui dpasse un demi-milliard de
+francs, actuellement dpos la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir notre
+sagesse. Il y a une heure peine que j'ai connaissance du fait, et
+dj le souci d'une pareille responsabilit touffe demi la joie
+qu'en pensant toi la certitude acquise m'avait d'abord cause.
+Peut-tre ce changement sera-t-il fatal dans nos destines... Modestes
+pionniers de la science, nous tions heureux dans notre obscurit. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-tre, moins... Mais je n'ose te parler
+d'une ide arrte dans ma pense... moins que cette fortune mme ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l'apprendre ta mre. Je suis assur qu'en femme sense,
+elle l'accueillera avec calme et tranquillit. Quant ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tte.
+D'ailleurs, elle est dj solide, sa petite tte, et dut-elle
+comprendre toutes les consquences possibles de la nouvelle que je
+t'annonce, je suis sr qu'elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poigne de main Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
+d'avenir.
+
+<< Ton pre affectionn, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>
+
+Cette lettre place sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, lve l'Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
+le docteur prit son chapeau, revtit son pardessus et s'en alla au
+Congrs. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait mme
+plus ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n'tait pas ce qu'on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n'tait ni sot ni d'une intelligence
+suprieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+tait chtain, et, en tout, membre-n de la classe moyenne. Au collge
+il obtenait gnralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalaurat, il avait eu la note << passable >>. Repouss une premire
+fois au concours de l'Ecole centrale, il avait t admis la seconde
+preuve avec le numro 127. C'tait un caractre indcis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incomplte, qui vivent
+toujours dans l'-peu-prs et passent travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destine ce qu'un
+bouchon de lige est sur la crte d'une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emports vers l'quateur ou vers
+le ple. C'est le hasard qui dcide de leur carrire. Si le docteur
+Sarrasin ne se ft pas fait quelques illusions sur le caractre de son
+fils, peut-tre aurait-il hsit avant de lui crire la lettre qu'on a
+lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu'au dbut de son ducation, Octave tombt sous
+la domination d'une nature nergique dont l'influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s'tait de vive force impose lui. Au lyce
+Charlemagne, o son pre l'avait envoy terminer ses tudes, Octave
+s'tait li d'une amiti troite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientt
+cras de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, rest orphelin douze ans, avait hrit d'une petite
+rente qui suffisait tout juste payer son collge. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'et jamais mis le pied
+hors des murs du lyce.
+
+Il suivit de l que la famille du docteur Sarrasin fut bientt celle du
+jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de pre et de mre. Il en arriva donc tout naturellement
+ adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et dj srieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s'tait donn la tche agrable de faire de Jeanne, qui aimait l'tude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+mme temps, d'Octave un fils digne de son pre. Cette dernire tche,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, dj suprieure pour son ge son frre. Mais Marcel s'tait
+promis d'atteindre son double but.
+
+C'est que Marcel Bruckmann tait un de ces champions vaillants et
+aviss que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait dj par la
+duret et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacit de son
+intelligence. Il tait tout volont et tout courage au-dedans, comme il
+tait au-dehors taill angles droits. Ds le collge, un besoin
+imprieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manqut un prix
+ sa moisson annuelle, il pensait l'anne perdue. C'tait vingt ans
+un grand corps dhanch et robuste, plein de vie et d'action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tte
+intelligente tait dj de celles qui arrtent le regard des esprits
+attentifs. Entr le second l'Ecole centrale, la mme anne qu'Octave,
+il tait rsolu en sortir le premier.
+
+C'est d'ailleurs son nergie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu'Octave avait d son admission. Un an durant, Marcel l'avait
+<< pistonn >>, pouss au travail, de haute lutte oblig au succs. Il
+prouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de piti
+amicale, pareil celui qu'un lion pourrait accorder un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sve, cette plante
+anmique et de la faire fructifier auprs de lui.
+
+La guerre de 1870 tait venue surprendre les deux amis au moment o ils
+passaient leurs examens. Ds le lendemain de la clture du concours,
+Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menaait Strasbourg
+et l'Alsace avait exaspre, tait all s'engager au 31me bataillon de
+chasseurs pied. Aussitt Octave avait suivi cet exemple.
+
+Cte cte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du sige. Marcel avait reu Champigny une balle au bras
+droit ; Buzenval, une paulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n'tait pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine tait-il en arrire de six
+mtres. Mais ces six mtres-l taient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux tudiants
+habitaient ensemble deux chambres contigus d'un modeste htel voisin
+de l'cole. Les malheurs de la France, la sparation de l'Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprim au caractre de Marcel une maturit toute
+virile.
+
+<< C'est affaire la jeunesse franaise, disait-il, de rparer les
+fautes de ses pres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
+arriver. >>
+
+Debout cinq heures, il obligeait Octave l'imiter. Il l'entranait
+aux cours, et, la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps autre
+d'une pipe et d'une tasse de caf. On se couchait dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course cheval jusqu'au bois de
+Verrires, une promenade en fort, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d'escrime, tels taient leurs dlassements. Octave manifestait
+bien par instants des vellits de rvolte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
+voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu'elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis taient,
+selon leur coutume, assis cte cte la mme table, sous l'abat-jour
+d'une lampe commune. Marcel tait plong corps et me dans un problme,
+palpitant d'intrt, de gomtrie descriptive applique la coupe des
+pierres. Octave procdait avec un soin religieux la fabrication,
+malheureusement plus importante son sens, d'un litre de caf. C'tait
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
+peut-tre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'chapper pour
+quelques minutes la terrible ncessit d'aligner des quations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte goutte son eau bouillante travers une couche paisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d lui suffire. Mais
+l'assiduit de Marcel lui pesait comme un remords, et il prouvait
+l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout coup. Ce
+filtre antique et solennel n'est plus la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achte un percolateur ! Cela t'empchera peut-tre de perdre une
+heure tous les soirs cette cuisine >>, rpondit Marcel.
+
+Et il se remit son problme.
+
+<< Une vote a pour intrados un ellipsode trois axes ingaux. Soit A
+B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
+l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
+gal c, ce qui rend la vote surbaisse... >>
+
+A ce moment, on frappa la porte.
+
+<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garon de l'htel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+tudiant.
+
+<< C'est de mon pre, fit Octave. Je reconnais l'criture... Voil ce
+qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur tait en Angleterre. Son passage
+ Paris, huit jours auparavant, avait mme t signal par un dner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui dmod, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considrer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+<< Tu me diras si ton pre te parle de son Congrs d'Hygine, dit
+Marcel. C'est une bonne ide qu'il a eue d'aller l. Les savants
+franais sont trop ports s'isoler. >>
+
+Et Marcel reprit son problme :
+
+<< ... L'extrados sera form par un ellipsode semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Aprs avoir
+marqu les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+traons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+>>
+
+Un cri d'Octave lui fit relever la tte.
+
+<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout ple.
+
+-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d'oeil sur les documents imprims qui l'accompagnaient, et
+dit :
+
+<< C'est curieux ! >>
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma mthodiquement. Octave tait
+suspendu ses lvres.
+
+<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix trangle.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton pre a trop de bon sens et d'esprit
+scientifique pour accepter l'tourdie une conviction pareille.
+D'ailleurs, les preuves sont l, et c'est au fond trs simple. >>
+
+La pipe tant bien et dment allume, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable mme d'achever son caf,
+plus forte raison d'assembler deux ides logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s'assurer qu'il ne rvait pas.
+
+<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
+qu'un demi-milliard, c'est une fortune norme ? >>
+
+Marcel releva la tte et approuva :
+
+<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-tre pas une pareille en France,
+et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le march ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn d'en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de mme plus
+lgant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
+
+Marcel lana une bouffe de fume et n'articula pas un mot. Cette
+bouffe de fume disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule leur nom, ou s'inventent un
+marquisat de carton ! Mais possder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dment inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
+d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... >>
+
+La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
+
+Il s'arrta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binme, notre professeur de
+mathmatiques, rabchait tous les ans, dans sa premire leon sur la
+numration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considrable pour
+que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+ide juste, si elles n'avaient leur disposition les ressources d'une
+reprsentation graphique ?... Te dis-tu bien qu' un homme qui
+verserait un franc chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
+est l'hritier d'un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s'cria Marcel, secou par le mot plus
+qu'il ne l'avait t par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner la France pour payer sa
+ranon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t'aviser au moins de suggrer une pareille ide mon pre
+!... s'cria Octave du ton d'un homme effray. Il serait capable de
+l'adopter ! Je vois dj qu'il rumine quelque projet de sa faon !...
+Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu tais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour tre
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu'il et mieux valu pour toi, sinon pour ton pre, qui est un esprit
+droit et sens, que ce gros hritage ft rduit des proportions plus
+modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant Octave, il lui tait impossible de rien faire, et il s'agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatient, finit par lui
+dire :
+
+<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est vident que tu n'es
+bon rien ce soir !
+
+-- Tu as raison >>, rpondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d'abandonner toute espce de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il dgringola l'escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arrta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son pre. Il avait besoin de s'assurer de
+nouveau qu'il tait bien veill.
+
+<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... rptait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pre ne m'en
+donnerait qu'un par an, comme pension, que la moiti d'un, que le quart
+d'un, je serais encore trs heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis sr que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
+pas un imbcile, n'est-ce pas ? On a t reu l'Ecole centrale !...
+Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
+
+<< J'aurai un htel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment o je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'tait.
+Comme cela vient point tout de mme !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C'est drle, maintenant que c'est venu, il me semble que
+je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occup trimer sur des livres et des planches dessin !...
+Tout de mme, c'est un fameux rve ! >>
+
+Octave suivait, en ruminant ces ides, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elyses, tourna le coin de la rue Royale, dboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides talages
+qu'avec indiffrence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s'y arrta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces trsors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomtres, que le
+lustre de l'Opra verse ses cascades de lumire, que les violons
+grincent, que les chanteuses s'gosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
+des pur-sang au fond des manges, et que s'allume le Caf Anglais !...
+Paris est moi !... Tout est moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d'ivoire par-dessus le march !... J'aurai des lphants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht vapeur pour me
+conduire o je voudrai, m'arrter et repartir ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis charg de donner la nouvelle ma mre. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l'cole... Oh ! oh ! l'cole ! on peut
+s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prvenir. Je vais lui envoyer
+une dpche. Il comprendra bien que je suis press de voir ma mre et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
+
+Octave entra dans un bureau tlgraphique, prvint son ami qu'il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hla un fiacre et se
+fit transporter la gare du Nord.
+
+Ds qu'il fut en wagon, il se reprit dvelopper son rve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+moi le paisible quartier des Aubettes.
+
+<< Qui donc est malade ? se demandaient les commres d'une fentre
+l'autre.
+
+-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier tage.
+
+-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
+
+Aprs dix minutes d'attente, Octave russit pntrer dans la maison.
+Sa mre et sa soeur Jeanne, prcipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue haute voix, eut bientt donn la clef du
+mystre.
+
+Mme Sarrasin fut un moment blouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait tre eux
+maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer des jeunes
+gens qui possdaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tt fait que les hommes de s'habituer ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c'tait lui, en somme, qu'il appartenait de dcider de sa destine et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant
+Jeanne, elle tait heureuse la joie de sa mre et de son frre ; mais
+son imagination de treize ans ne rvait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste o sa vie s'coulait doucement
+entre les leons de ses matres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, marie trs jeune un homme absorb tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l'tude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s'tait quelquefois sentie un peu seule ct de ce
+travailleur acharn, et avait par suite concentr sur ses deux enfants
+toutes ses esprances. Elle avait toujours rv pour eux un avenir
+brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
+doutait pas, tait appel aux plus hautes destines. Depuis qu'il avait
+pris rang l'Ecole centrale, cette modeste et utile acadmie de jeunes
+ingnieurs s'tait transforme dans son esprit en une ppinire
+d'hommes illustres. Sa seule inquitude tait que la modestie de leur
+fortune ne ft un obstacle, une difficult tout au moins la carrire
+glorieuse de son fils, et ne nuist plus tard l'tablissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
+c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'tre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complte.
+
+La mre et le fils passrent une grande partie de la nuit causer et
+faire des projets, tandis que Jeanne, trs contente du prsent, sans
+aucun souci de l'avenir, s'tait endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
+
+<< Tu ne m'as pas parl de Marcel, dit Mme Sarrasin son fils. Ne lui
+as-tu pas donn connaissance de la lettre de ton pre ? Qu'en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! rpondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
+c'est un stoque ! Je crois qu'il a t effray pour nous de l'normit
+de l'hritage ! Je dis pour nous ; mais son inquitude ne remontait pas
+jusqu' mon pre, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mre,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach qu'il et prfr
+un hritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n'avait peut-tre pas tort, rpondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! >>
+
+Jeanne venait de se rveiller. Elle avait entendu les dernires paroles
+de sa mre :
+
+<< Tu sais, mre, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! >>
+
+Et, ayant embrass sa mre, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant la quatrime sance du Congrs d'Hygine, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collgues I'accueillaient avec les
+marques d'un respect extraordinaire. Jusque-l, c'tait peine si le
+trs noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretire, qui avait la
+prsidence nominale de l'assemble, avait daign s'apercevoir de
+l'existence individuelle du mdecin franais.
+
+Ce lord tait un personnage auguste, dont le rle se bornait dclarer
+la sance ouverte ou leve et donner mcaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on plaait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
+boutonne -- non pas qu'il et fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a t donne par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaque de taches rouges, une perruque de
+chiendent prtentieusement releve en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, compltaient la figure la plus comiquement gourme et la plus
+follement raide qu'on pt voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+pice, comme s'il avait t de bois ou de carton-pte. Ses yeux mmes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, la faon des yeux de poupe ou de mannequin.
+
+Lors des premires prsentations, le prsident du Congrs d'Hygine
+avait adress au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+crature aussi loigne de moi dans l'chelle des tres !...
+Mettez-vous l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu' lui montrer un sige vide sa droite.
+D'autre part, tous les membres du Congrs s'taient levs.
+
+Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'aprs rflexion le compte-globules avait
+sans doute paru ses confrres une dcouverte plus considrable qu'
+premire vue, le docteur Sarrasin s'assit la place qui lui tait
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolrent, lorsque Lord
+Glandover se pencha son oreille avec une contorsion des vertbres
+cervicales telle qu'il pouvait en rsulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+<< J'apprends, dit-il, que vous tes un homme de proprit considrable
+? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
+
+Lord Glandover paraissait dsol d'avoir pu traiter avec lgret
+l'quivalent en chair et en os d'une valeur monnaye aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+<< Pourquoi ne nous avoir pas prvenus ?... Franchement ce n'est pas
+bien ! Exposer les gens des mprises semblables ! >>
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
+sou de plus qu'aux sances prcdentes, se demandait comment la
+nouvelle avait dj pu se rpandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+<< Vous voil aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
+
+Et il lui passa un numro du journal, dat du matin mme. On y lisait
+le << fait divers >> suivant, dont la rdaction rvlait suffisamment
+l'auteur :
+
+<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bgum
+Gokool vient enfin de trouver son lgitime hritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L'heureux propritaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement dposs la Banque d'Angleterre, est un mdecin franais,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analys ici
+mme le beau mmoire au Congrs de Brighton. A force de peines et
+travers des pripties qui formeraient elles seules un vritable
+roman, Mr. Sharp est arriv tablir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langvol, baronnet, poux en secondes noces de la Bgum Gokool. Ce
+soldat de fortune tait, parat-il, originaire de la petite ville
+franaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalits. La requte est dj loge en
+Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchanement de circonstances
+qui a accumul sur la tte d'un savant franais, avec un titre
+britannique, les trsors entasss par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se fliciter qu'un capital aussi considrable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. >>
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrari de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n'tait pas seulement cause des
+importunit que son exprience des choses humaines lui faisait dj
+prvoir, mais il tait humili de l'importance qu'on paraissait
+attribuer cet vnement. Il lui semblait tre rapetiss
+personnellement de tout l'norme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son mrite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient dj noys dans cet ocan d'or et d'argent, mme aux yeux de
+ses confrres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l'intelligence suprieure et dlie, l'inventeur ingnieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Et-il t un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des spcimens les plus dgrads de l'humanit au
+lieu d'en tre un des reprsentants suprieurs, son poids et t le
+mme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> dsormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette ide l'coeura, et le Congrs, qui regardait, avec une curiosit
+toute scientifique, comment tait fait un << demi milliardaire >>,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagre. La grandeur du but
+auquel il avait rsolu de consacrer cette fortune inespre se
+reprsenta tout coup la pense du docteur et le rassrna. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda l'instant et par prfrence mme au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accorde, quand tout le Congrs s'y
+serait oppos, quand tous les savants de l'Europe auraient protest
+la fois contre ce tour de faveur ! Voil ce que disait loquemment
+l'intonation toute spciale de la voix du prsident.
+
+<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singulire qui
+m'arrive et des consquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait tant devenu public, il y aurait peut-tre de
+l'affectation ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considrable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement dpose la Banque
+d'Angleterre, se trouve me revenir lgitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considre, en ces conjonctures, que comme le
+fidicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
+pas moi que ce capital appartient de droit, c'est l'Humanit, c'est
+au Progrs !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congrs se lve, lectris par cette dclaration._)
+Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne ft ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
+propre que de dvouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les rsultats. Je le dclare donc, dfinitivement et sans
+rserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas
+moi, il est la science ! Voulez-vous tre le parlement qui rpartira
+ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumires une confiance
+suffisante pour prtendre en disposer en matre absolu. Je vous fais
+juges, et vous-mmes vous dciderez du meilleur emploi donner ce
+trsor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Dlire gnral._)
+
+Le Congrs est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+monts sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parat menac
+d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agrablement, et n'a pas la moindre intention de
+raliser un programme si extravagant.
+
+<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s'il m'est permis de suggrer un plan qu'il serait
+ais de dvelopper et de perfectionner, je propose le suivant. >>
+
+Ici le Congrs, revenu enfin au sang-froid, coute avec une attention
+religieuse.
+
+<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misre et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une laquelle je crois rationnel
+d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hyginiques
+dplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placs. Ils
+s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent prives d'air et
+de lumire, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomrations humaines deviennent parfois de vritables foyers
+d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur sant ; leur force productive diminue, et la socit perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient tre appliques aux
+plus prcieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+runirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d'une cit modle sur des donnes rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons difier cette ville et la
+prsenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d'applaudissements._)
+
+Les membres du Congrs, pris d'un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l'enlvent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu rintgrer sa place,
+cette cit que chacun de nous voit dj par les yeux de l'imagination,
+qui peut tre dans quelques mois une ralit, cette ville de la sant
+et du bien-tre, nous inviterions tous les peuples venir la visiter,
+nous en rpandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honntes que la pauvret et le manque
+de travail auraient chasses des pays encombrs. Celles aussi -- vous
+ne vous tonnerez pas que j'y songe --, qui la conqute trangre a
+fait une cruelle ncessit de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activit, l'application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus prcieuses mille fois que les
+mines d'or et de diamant. Nous aurions l de vastes collges o la
+jeunesse leve d'aprs des principes sages, propres dvelopper et
+quilibrer toutes les facults morales, physiques et intellectuelles,
+nous prparerait des gnrations fortes pour l'avenir ! >>
+
+Il faut renoncer dcrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
+se succdrent pendant plus d'un quart d'heure.
+
+Le docteur Sarrasin tait peine parvenu se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura son oreille en
+clignant de l'oeil :
+
+<< Bonne spculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
+?... Affaire sre, pourvu qu'elle soit bien lance et patronne de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valtudinaires voudront
+habiter l !... J'espre que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n'est-ce pas ? >>
+
+Le pauvre docteur, bless de cette obstination donner ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois rpondre Sa Seigneurie, lorsqu'il
+entendit le vice-prsident rclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d'tre soumise l'assemble.
+
+<< Ce serait, dit-il, l'ternel honneur du Congrs de Brighton qu'une
+ide si sublime y et pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et
+la gnrosit la plus inoue... Et pourtant, maintenant que l'ide
+tait suggre, on s'tonnait presque qu'elle n'et pas dj t mise
+en pratique ! Combien de milliards dpenss en folles guerres, combien
+de capitaux dissips en spculations ridicules auraient pu tre
+consacrs un tel essai ! >>
+
+L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit nouvelle, comme un
+juste hommage son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
+
+Sa motion tait dj acclame, lorsqu'il fallut revenir sur le vote,
+la requte du docteur Sarrasin lui-mme.
+
+<< Non, dit-il, mon nom n'a rien faire en ceci. Gardons nous aussi
+d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
+prtexte de driver du grec ou du latin, donnent la chose ou l'tre
+qui les porte une allure pdante. Ce sera la Cit du bien-tre, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
+France-Ville ! >>
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui tait bien
+due.
+
+France-Ville tait d'ores et dj fonde en paroles ; elle allait,
+grce au procs-verbal qui devait clore la sance, exister aussi sur le
+papier. On passa immdiatement la discussion des articles gnraux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congrs cette occupation pratique, si
+diffrente des soins ordinairement rservs ces assembles, pour
+suivre pas pas, dans un de ses innombrables itinraires, la fortune
+du fait divers publi par le _Daily Telegraph_.
+
+Ds le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commenait rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numro de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mts-barque charg de charbon, apporta
+le 1er novembre Rotterdam.
+
+Immdiatement coup par les ciseaux diligents du rdacteur en chef et
+secrtaire unique de l'_Echo nerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Mmorial de Brme_. L, il revtit, sans changer de
+corps, un vtement neuf, et ne tarda pas se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+aprs avoir crit en tte de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir un subterfuge mesquin et
+d'abuser de la crdulit de ses lecteurs en ajoutant entre parenthses
+: _Correspondance spciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
+l'anecdote arriva la rdaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisime page, en se
+contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C'est aprs avoir pass par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
+son entre, le 3 novembre au soir, entre les mains paisses d'un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle manger de M. le
+professeur Schultze, de l'Universit d'Ina.
+
+Si haut plac que ft un tel personnage dans l'chelle des tres, il ne
+prsentait premire vue rien d'extraordinaire. C'tait un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses paules carres
+indiquaient une constitution robuste ; son front tait chauve, et le
+peu de cheveux qu'il avait gards l'occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux taient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pense. Aucune lueur ne s'en chappe, et cependant on
+se sent comme gn sitt qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze tait grande, garnie d'une de ces doubles ranges de dents
+formidables qui ne lchent jamais leur proie, mais enfermes dans des
+lvres minces, dont le principal emploi devait tre de numroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquitant et dsobligeant pour les autres, dont le professeur tait
+visiblement trs satisfait pour lui-mme.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+chemine, regarda l'heure une trs jolie pendule de Barbedienne,
+singulirement dpayse au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
+
+<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive six trente,
+dernire heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La premire fois qu'il ne sera pas sur ma table six heures
+trente, vous quitterez mon service huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dne sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous tes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne rpte jamais un ordre. >>
+
+Le professeur dposa son journal sur le bord de sa table et se remit
+crire un mmoire qui devait paratre le surlendemain dans les _Annalen
+fr Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrtion constater
+que ce mmoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Franais sont-ils atteints des degrs diffrents
+de dgnrescence hrditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tche, le dner, compos d'un
+grand plat de saucisses aux choux, flanqu d'un gigantesque mooss de
+bire, avait t discrtement servi sur un guridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
+de complaisance qu'on n'en et attendu d'un homme aussi srieux. Puis
+il sonna pour avoir son caf, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il tait prs de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitt dans sa chambre coucher pour y prendre
+un repos bien gagn. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
+bande de son journal et en commena la lecture, avant de s'endormir. Au
+moment o le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attire par un nom tranger, celui de << Langvol >>, dans le fait
+divers relatif l'hritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien voquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Aprs quelques minutes donnes cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientt entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phnomne physiologique que lui-mme avait tudi et
+expliqu avec de grands dveloppements, ce nom de Langvol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses rves. Si bien que,
+machinalement, en se rveillant le lendemain matin, il se surprit le
+rpter.
+
+Tout coup, et au moment o il allait demander sa montre quelle
+heure il tait, il fut illumin d'un clair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses ides, l'alina qu'il avait failli la veille laisser
+passer inaperu. La lumire, videmment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre ramages, il
+courut la chemine, dtacha un petit portrait en miniature pendu prs
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussireux qui en formait l'envers.
+
+Le professeur ne s'tait pas tromp. Derrire le portrait, on lisait ce
+nom trac d'une encre jauntre, presque effac par un demi-sicle :
+
+<< _Thrse Schultze eingeborene Langvol_ >> (Thrse Schultze ne
+Langvol).
+
+Le soir mme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, sept heures du matin, Herr Schultze arrivait la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se prsentait au numro 93, Southampton
+row, dans une grande salle divise en deux parties par une barrire de
+bois -- ct de MM. les clercs, ct du public --, meuble de six
+chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+taient en train de manger paisiblement le djeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la mme
+voix dont il demandait son dner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d'Ina, affaire Langvol. >>
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
+acoustique et reut en rponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+<< Au diable l'affaire Langvol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! >>
+
+Rponse du jeune clerc :
+
+<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agrable,
+mais ce n'est pas la tte du premier venu. >>
+
+Nouvelle exclamation mystrieuse :
+
+<< Et il vient d'Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. >>
+
+Un soupir passa travers le tuyau :
+
+<< Faites monter.
+
+- Deux tages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage intrieur.
+
+Le professeur s'enfona dans le couloir, monta les deux tages et se
+trouva devant une porte matelasse, o le nom de Mr. Sharp se dtachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage tait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
+cabinet vulgaire tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers bants. Il se souleva peine sur son fauteuil, et, selon
+l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air trs occup.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'tait plac
+auprs de lui :
+
+<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amne.
+Mon temps est extraordinairement limit, et je ne puis vous donner
+qu'un trs petit nombre de minutes. >>
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inquitait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+<< Peut-tre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
+supplmentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amne.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langvol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur ane, Thrse Langvol, marie en
+1792 mon grand-pre Martin Schultze, chirurgien l'arme de
+Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle crites sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage la maison, aprs la bataille d'Ina, sans compter les pices
+dment lgalises qui tablissent ma filiation. >>
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
+donna Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c'tait le seul point o il tait inpuisable. En effet,
+il s'agissait pour lui de dmontrer Mr. Sharp, Anglais, la ncessit
+de faire prdominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
+poursuivait l'ide de rclamer cette succession, c'tait surtout pour
+l'arracher des mains franaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu'il dtestait dans son adversaire, c'tait
+surtout sa nationalit !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assurment, etc. Mais l'ide qu'un prtendu savant, qu'un Franais
+pourrait employer cet norme capital au service des ides franaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits outrance.
+
+A premire vue, la liaison des ides pouvait ne pas tre vidente entre
+cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+suprieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en gnral et les aspirations particulires de l'individu
+Schultze vers l'hritage de la Bgum. Elles taient, au fond, du mme
+ordre.
+
+D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il pt
+tre pour un professeur l'Universit d'Ina d'avoir des rapports de
+parent avec des gens de race infrieure, il tait vident qu'une
+aeule franaise avait sa part de responsabilit dans la fabrication de
+ce produit humain sans gal. Seulement, cette parent d'un degr
+secondaire celle du docteur Sarrasin ne lui crait aussi que des
+droits secondaires ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilit de les soutenir avec quelques apparences de lgalit et,
+dans cette possibilit, il en entrevit une autre tout l'avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langvol, dj
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle reprsentation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbr,
+d'actes, de pices de toute nature s'tendit devant les yeux de l'homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea un compromis mnag
+par lui, Sharp, dans l'intrt de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connatre Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves l'appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne rsisteraient
+pas un bon procs >> --, que lui donnait sa parent avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possdaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquraient
+aussi, en cette occasion, des droits d'ordre diffrent, mais bien plus
+imprieux, la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci tait trop bien dou pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
+repos, sans toutefois rien prciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire
+loisir et le reconduisit avec des gards marqus. Il n'tait plus
+question cette heure de ces minutes strictement limites, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
+ faire valoir sur l'hritage de la Bgum, mais persuad cependant
+qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
+tait toujours mritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner l'avantage de la premire.
+
+L'important tait de tter l'opinion du docteur Sarrasin. Une dpche
+tlgraphique, immdiatement expdie Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant franais dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'tonna Mr. Sharp
+l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+dclara en toute loyaut qu'en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante leve
+par une femme riche et titre, migre avec elle, et qui se serait
+marie en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degr
+prcis de parent de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait dj recours ses fiches, soigneusement catalogues
+dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait l -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matire procs, et
+les procs de ce genre peuvent aisment traner en longueur. A la
+vrit, on n'tait pas oblig de faire la partie adverse l'aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincrit, son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langvol sa soeur, dont Herr Schultze avait parl, et
+qui taient une prsomption en sa faveur. Prsomption faible la
+vrit, dnue de tout caractre lgal, mais enfin prsomption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhumes de la poussire des
+archives municipales. Peut-tre mme la partie adverse, dfaut de
+pices authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
+fallait tout prvoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n'assigneraient mme pas cette Thrse Langvol, subitement sortie de
+terre, et ses reprsentants actuels, des droits suprieurs ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+vrifications, solution lointaine !... Les probabilits de gain tant
+considrables des deux parts, on formerait aisment de chaque ct une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procdure et
+puiser tous les moyens de juridiction. Un procs clbre du mme genre
+avait t pendant quatre-vingt-trois annes conscutives en Cour de
+Chancellerie et ne s'tait termin que faute de fonds : intrts et
+capital, tout y avait pass !... Enqutes, commissions, transports,
+procdures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait tre encore indcise, et le demi milliard toujours endormi
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin coutait ce verbiage et se demandait quand il
+s'arrterait. Sans accepter pour parole d'vangile tout ce qu'il
+entendait, une sorte de dcouragement se glissait dans son me. Comme
+un voyageur pench l'avant d'un navire voit le port o il croyait
+entrer s'loigner, puis devenir moins distinct et enfin disparatre, il
+se disait qu'il n'tait pas impossible que cette fortune, tout
+l'heure si proche et d'un emploi dj tout trouv, ne fint par passer
+ l'tat gazeux et s'vanouir !
+
+<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C'tait difficile dterminer. Plus difficile
+encore raliser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise tait une excellente
+justice -- un peu lente, peut-tre, il en convenait --, oui, dcidment
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
+sre !... Assurment le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques annes d'tre en possession de cet hritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres taient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement branl dans
+sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une srie
+d'interminables procs, ou renoncer son rve. Alors, pensant son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en prouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laiss
+son adresse. Il lui annona que le docteur Sarrasin n'avait jamais
+entendu parler d'une Thrse Langvol, contestait formellement
+l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien tablis,
+qu' << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
+dsintressement absolu, une vritable curiosit d'amateur, n'avait
+certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un procs, dix procs, trente ans de procs, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en tait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait pouss le dsintressement
+jusqu' lui indiquer un de ses confrres, qu'il pt charger de ses
+intrts... Et certes le choix avait de l'importance ! La carrire
+lgale tait devenue un vritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+<< Si le docteur franais voulait s'arranger, combien cela coterait-il
+? >> demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l'tourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps prcieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu dconcert par cette faon d'agir. Il reprsenta Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
+pouvait prvoir la fin quand on en tait au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin composition, il fallait un peu traner les choses
+afin de ne pas lui laisser connatre que lui, Schultze, tait dj prt
+ une transaction.
+
+<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en moi et je rponds de tout.
+
+-- Moi aussi, rpliqua Schultze, mais j'aimerais savoir quoi m'en
+tenir. >>
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp quel chiffre le
+solicitor valuait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser l-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappel ds le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillit s'il avait quelques nouvelles srieuses
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillit mme, l'informa
+qu'un examen srieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-tre de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction ce
+prtendant nouveau. C'tait l, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement dsintress et que bien peu de solicitors
+eussent donn la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre rgler rapidement cette affaire, qu'il considrait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin coutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s'tait si bien habitu depuis quelques jours l'ide
+de raliser immdiatement son rve scientifique, qu'il subordonnait
+tout ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l'excuter aurait t maintenant pour lui une cruelle dception. Peu
+familier d'ailleurs avec les questions lgales et financires, et sans
+tre dupe des belles paroles de matre Sharp, il aurait fait bon march
+de ses droits pour une bonne somme paye comptant qui lui permt de
+passer de la thorie la pratique. Il donna donc galement carte
+blanche Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il tait bien vrai qu'un
+autre aurait peut-tre cd, sa place, la tentation d'entamer et de
+prolonger des procdures destines devenir, pour son tude, une
+grosse rente viagre. Mais Mr. Sharp n'tait pas de ces gens qui font
+des spculations long terme. Il voyait sa porte le moyen facile
+d'oprer d'un coup une abondante moisson, et il avait rsolu de le
+saisir. Le lendemain, il crivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-tre pas oppos toute ide
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit Herr Schultze, il disait alternativement
+l'un et l'autre que la partie adverse ne voulait dcidment rien
+entendre, et que, par surcrot, il tait question d'un troisime
+candidat allch par l'odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'levait subitement une objection imprvue qui drangeait tout. Ce
+n'tait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hsitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se dcider tirer l'hameon, tant
+il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se dbattt et ne ft
+casser la corde. Mais tant de prcaution tait, en ce cas, superflu.
+Ds le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'pargner les ennuis d'un procs, avait t prt
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l'expression clbre, tait arriv, ou que, dans
+son langage moins noble, son client tait << cuit point >>, il
+dmasqua tout coup ses batteries et proposa une transaction immdiate.
+
+Un homme bienfaisant se prsentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le diffrend entre les parties, de leur compter chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre titre de commission que
+l'excdent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass Mr. Sharp, lorsqu'il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il tait tout prt signer, il ne demandait qu' signer, il
+aurait vot par-dessus le march des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, toute la haute banque et toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes taient rdigs, les tmoins racols, les machines timbrer
+de Somerset House prtes fonctionner. Herr Schultze s'tait rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en frmissant
+qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en et t certainement pour ses frais. Ce fut bientt
+termin. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
+gal, les deux hritiers reurent chacun un chque valoir de cent
+mille livres sterling, payable vue, et des promesses de rglement
+dfinitif, aussitt aprs l'accomplissement des formalits lgales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supriorit anglo-
+saxonne, cette tonnante affaire.
+
+On assure que le soir mme, en dnant Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne la sant du docteur
+Sarrasin, un autre la sant du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, cette exclamation indiscrte : <<
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>
+
+La vrit est que le banquier Stilbing considrait son hte comme un
+pauvre homme, qui avait lch pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de mme, du moment, en
+effet, o lui, Herr Schultze, se sentait forc d'accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, lger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville franaise dans des conditions d'hygine morale et physique
+propres dvelopper toutes les qualits de la race et former de
+jeunes gnrations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, son sens, devait chouer, comme oppose la
+loi de progrs qui dcrtait l'effondrement de la race latine, son
+asservissement la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces rsultats pouvaient tre
+tenus en chec si le programme du docteur avait un commencement de
+ralisation, plus forte raison si l'on pouvait croire son succs.
+Il appartenait donc tout Saxon, dans l'intrt de l'ordre gnral et
+pour obir une loi inluctable, de mettre nant, s'il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+prsentaient, il tait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie l'Universit d'Ina, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les diffrentes races humaines -- travaux o il tait
+prouv que la race germanique devait les absorber toutes --, il tait
+clair enfin qu'il tait particulirement dsign par la grande force
+constamment crative et destructive de la nature, pour anantir ces
+pygmes qui se rebellaient contre elle. De toute ternit, il avait t
+arrt que Thrse Langvol pouserait Martin Schultze, et qu'un jour
+les deux nationalits, se trouvant en prsence dans la personne du
+docteur franais et du professeur allemand, celui-ci craserait
+celui-l. Dj il avait en main la moiti de la fortune du docteur.
+C'tait l'instrument qu'il lui fallait.
+
+D'ailleurs, ce projet n'tait pour Herr Schultze que trs secondaire ;
+il ne faisait que s'ajouter ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se runir au Vaterland.
+Cependant, voulant connatre fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait dj
+l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congrs international
+d'Hygine et en suivit assidment les sances. C'est au sortir de cette
+assemble que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- mme, l'entendirent un jour faire cette dclaration :
+qu'il s'lverait en mme temps que France-Ville une cit forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmilire absurde et anormale.
+
+<< J'espre, ajouta-t-il, que l'exprience que nous ferons sur elle
+servira d'exemple au monde ! >>
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il ft pour l'humanit,
+n'en tait pas avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
+mritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sens, qu'aucune menace ne
+devait tre nglige. Quelque temps aprs, crivant Marcel pour
+l'inviter l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait l un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+<< Nous aurons besoin d'hommes forts et nergiques, de savants actifs,
+non seulement pour difier, mais pour nous dfendre >>, Marcel lui
+rpondit :
+
+<< Si je ne puis immdiatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cit, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me dpeignez si bien. Ma qualit d'Alsacien me donne le droit
+de m'occuper de ses affaires. De prs ou de loin, je vous suis tout
+dvou. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou mme quelques
+annes sans entendre parler de moi, ne vous en inquitez pas. De loin
+comme de prs, je n'aurai qu'une pense : travailler pour vous, et, par
+consquent, servir la France. >>
+
+V LA CITE DE L'ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changs. Il y a cinq annes que l'hritage
+de la Bgum est aux mains de ses deux hritiers et la scne est
+transporte maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, dix lieues
+du littoral du Pacifique. L s'tend un district vague encore, mal
+dlimit entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse amricaine.
+
+Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les valles profondes qui
+sparent de longues chanes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris vol d'oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europenne, livre
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du matre d'htel. Ce
+n'est qu'un dcor alpestre, une crote de rocs, de terre et de pins
+sculaires, pose sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrt dans ces solitudes, prte l'oreille aux bruits
+de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie ml au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les dtonations touffes de la poudre. Il semble que le sol
+soit machin comme les dessous d'un thtre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment l'autre
+s'abmer dans de mystrieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamiss de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d'herbes jauntres, de petits tas de
+scories, diapres de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. et l, un vieux puits de mine abandonn, dchiquet
+par les pluies, dshonor par les ronces, ouvre sa gueule bante,
+gouffre sans fond, pareil au cratre d'un volcan teint. L'air est
+charg de fume et pse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes mmes semblent le fuir, et de
+mmoire d'homme on n'y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chanes de collines
+maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << dsert rouge >>, cause
+de la couleur du sol, tout imprgn d'oxydes de fer, et ce qu'on
+appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
+
+Qu'on imagine un plateau de cinq six lieues carres, au sol
+sablonneux, parsem de galets, aride et dsol comme le lit de quelque
+ancienne mer intrieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a dploy tout
+ coup une nergie et une vigueur sans gales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apports tout btis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C'est au centre de ces villages, au pied mme des CoalsButts,
+inpuisables montagnes de charbon de terre, que s'lve une masse
+sombre, colossale, trange, une agglomration de btiments rguliers
+percs de fentres symtriques, couverts de toits rouges, surmonts
+d'une fort de chemines cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voil d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+clairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil celui
+d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus rgulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cit de l'Acier, la ville allemande, la
+proprit personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
+d'Ina, devenu, de par les millions de la Bgum, le plus grand
+travailleur du fer et, spcialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en vrit, de toutes formes et de tout calibre, me lisse
+et raies, culasse mobile et culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
+
+Grce la puissance d'un capital norme, un tablissement monstre, une
+ville vritable, qui est en mme temps une usine modle, est sortie de
+terre comme un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont d leur
+crasante supriorit une clbrit universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, le
+raliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqu un canon en fer forg de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arriv fondre des blocs d'acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connat pas de limites :
+demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
+qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les dlais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en apptit.
+
+En industrie canonnire comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans prcdent, mais, s'ils sont susceptibles de se
+dtriorer par l'usage, ils n'clatent jamais. L'acier de Stahlstadt
+semble avoir des proprits spciales. Il court cet gard des
+lgendes d'alliages mystrieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
+sr, c'est que personne n'en sait le fin mot.
+
+Ce qu'il y a de sr aussi, c'est qu' Stahlstadt, le secret est gard
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin cart de l'Amrique septentrionale, entour de dserts,
+isol du monde par un rempart de montagnes, situ cinq cents milles
+des petites agglomrations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette libert qui a fond la puissance de la
+rpublique des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles mmes de Stahlstadt, n'essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fosss et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
+n'entrerez dans la Cit de l'Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dment timbre,
+signe et paraphe.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possdait sans doute, car, aprs avoir laiss
+l'auberge une petite valise de cuir tout use, il se dirigea pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C'tait un grand gaillard, fortement charpent, ngligemment vtu, la
+mode des pionniers amricains, d'une vareuse lche, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours ctes, engouffr dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussire de charbon dont sa peau tait
+imprgne, et marchait d'un pas lastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arriv au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprime et fut aussitt admis.
+
+<< Votre ordre porte l'adresse du contrematre Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu' suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu' la borne K, et vous
+prsenter au concierge... Vous savez le rglement ? Expuls, si vous
+entrez dans un autre secteur que le vtre >>, ajouta-t-il au moment o
+le nouveau venu s'loignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui tait indique et
+s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un foss,
+sur la crte duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des btiments, se dessinait
+d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s'levait, pareille la muraille extrieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cit de l'Acier.
+
+C'tait celle d'une circonfrence dont les secteurs, limits en guise
+de rayons par une ligne fortifie, taient parfaitement indpendants
+les uns des autres, quoique envelopps d'un mur et d'un foss communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientt la borne K, place la lisire du
+chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la mme lettre
+sculpte dans la pierre, et il se prsenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d'avoir affaire un soldat, il se trouvait en
+prsence d'un invalide, jambe de bois et poitrine mdaille.
+
+L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+<< Tout droit. Neuvime rue gauche. >>
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranche et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui dbouchait de la porte en tait
+l'axe. De chaque ct s'allongeaient angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines tait alors assourdissant. Ces btiments
+gris, percs jour de milliers de fentres, semblaient plutt des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu tait
+sans doute blas sur le spectacle, car il n'y prta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouv la rue IX l'atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en prsence du
+contrematre Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vrifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+<< Embauch comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L'ge ne fait rien, rpondit l'autre. J'ai bientt vingt-six ans, et
+j'ai dj puddl pendant sept mois... Si cela vous intresse, je puis
+vous montrer les certificats sur la prsentation desquels j'ai t
+engag New York par le chef du personnel. >>
+
+Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit, mais avec un lger
+accent qui sembla veiller les dfiances du contrematre.
+
+<< Est-ce que vous tes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en rgle. >>
+
+Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contrematre un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+<< C'est bon. Aprs tout, vous tes embauch et je n'ai plus qu' vous
+dsigner votre place >>, reprit Seligmann, rassur par ce dploiement
+de documents officiels.
+
+Il crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
+la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue son nom
+portant le numro 57938, et ajouta :
+
+<< Vous devez tre la porte K tous les matins sept heures,
+prsenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
+extrieure, prendre au rtelier de la loge un jeton de prsence votre
+numro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc plac la porte de l'atelier
+et qui n'est ouvert qu' cet instant.
+
+-- Je connais le systme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure l'extrieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas la cantine de l'atelier pour un prix trs
+modr. Votre salaire est d'un dollar par jour en dbutant. Il
+s'accrot d'un vingtime par trimestre... L'expulsion est la seule
+peine. Elle est prononce par moi en premire instance, et par
+l'ingnieur en appel, sur toute infraction au rglement...
+Commencez-vous aujourd'hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu'une demi-journe >>, fit observer le contrematre en
+guidant Schwartz vers une galerie intrieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traversrent une cour et
+pntrrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa lgre charpente, au dbarcadre d'une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
+retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
+
+De chaque ct de cette longue halle, deux ranges d'normes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diamtre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s'levaient du sol jusqu' la vote de verre
+qu'elles transperaient de part en part. C'taient les chemines
+d'autant de fours puddler, maonns leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque range.
+
+A l'une des extrmits, des locomotives amenaient tout instant des
+trains de wagons chargs de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l'autre extrmit, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transforme en acier.
+
+L'opration du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
+mtamorphose. Des quipes de cyclopes demi-nus, arms d'un long crochet
+de fer, s'y livraient avec activit.
+
+Les lingots de fonte, jets dans un four doubl d'un revtement de
+scories, y taient d'abord ports une temprature leve. Pour
+obtenir du fer, on aurait commenc brasser cette fonte aussitt
+qu'elle serait devenue pteuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprits de son
+congnre, on attendait que la fonte ft fluide et l'on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, ptrissait et roulait en tous sens la masse
+mtallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment prcis o elle atteignait, par son mlange avec les
+scories, un certain degr de rsistance, il la divisait en quatre
+boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C'est dans l'axe mme de la halle que se poursuivait l'opration. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d'une chaudire verticale loge dans la
+chemine mme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arm de pied en cap
+de bottes et de brassards de tle, protg par un pais tablier de
+cuir, masqu de toile mtallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette norme
+masse, elle exprimait comme une ponge toutes les matires impures dont
+elle s'tait charge, au milieu d'une pluie d'tincelles et
+d'claboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois rchauffe, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l'immensit de cette forge monstre, c'tait un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
+rouges, des blouissements de fours chauffs blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matire asservie, l'homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Ptrir bout de bras, dans une
+temprature torride, une pte mtallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l'oeil fix sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c'est un rgime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contrematre qu'il tait capable de le
+supporter, se dpouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d'athlte, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commena manoeuvrer.
+
+Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contrematre ne
+tarda pas le laisser pour rentrer son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu' l'heure du dner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportt trop d'ardeur l'ouvrage,
+soit qu'il et nglig de prendre ce matin-l le repas substantiel
+qu'exige un pareil dploiement de force physique, il parut bientt las
+et dfaillant. Dfaillant au point que le chef d'quipe s'en aperut.
+
+<< Vous n'tes pas fait pour puddler, mon garon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'tait
+qu'une fatigue passagre ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d'quipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immdiatement appel chez l'ingnieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tte, et lui demanda d'un
+ton inquisitorial :
+
+<< Est-ce que vous tiez puddleur Brooklyn ? >>
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'tais employ la
+coule, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous tes tous les mmes ! rpondit l'ingnieur en haussant les
+paules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
+trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J'tais depuis deux mois la premire classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisime. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
+
+L'ingnieur crivit quelques mots sur un laissez-passer, expdia une
+dpche et dit :
+
+<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l'ingnieur en chef. Il est prvenu. >>
+
+Les mmes formalits qui avaient arrt Schwartz la porte du secteur
+K l'accueillirent au secteur O. L, comme le matin, il fut interrog,
+accept, adress un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
+de coule. Mais ici le travail tait plus silencieux et plus mthodique.
+
+<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pices de 42, lui
+dit le contrematre. Les ouvriers de premire classe seuls sont admis
+aux halles de coule de gros canons. >>
+
+La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante mtres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, l'estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, placs par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latraux.
+
+Les moules destins recevoir l'acier en fusion taient allongs dans
+l'axe de la galerie, au fond d'une tranche mdiane. De chaque ct de
+la tranche, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant
+volont, venait oprer o il tait ncessaire le dplacement de ces
+normes poids. Comme dans les halles de puddlage, un bout dbouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, l'autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Prs de chaque moule, un homme arm d'une tige en fer surveillait la
+temprature l'tat de la fusion dans les creusets.
+
+Les procds que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs taient
+ports l un degr singulier de perfection.
+
+Le moment venu d'oprer une coule, un timbre avertisseur donnait le
+signal tous les surveillants de fusion. Aussitt, d'un pas gal et
+rigoureusement mesur, des ouvriers de mme taille, soutenant sur les
+paules une barre de fer horizontale, venaient deux deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier arm d'un sifflet, son chronomtre fractions de seconde
+en main, se portait prs du moule, convenablement log proximit de
+tous les fours en action. De chaque ct, des conduits en terre
+rfractaire, recouverte de tle, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu' une cuvette en entonnoir, place directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitt,
+un creuset, tir du feu l'aide d'une pince, tait suspendu la barre
+de fer des deux ouvriers arrts devant le premier four. Le sifflet
+commenait alors une srie de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le rcipient vide et
+brlant.
+
+Sans interruption, intervalles exactement compts, afin que la coule
+ft absolument rgulire et constante, les quipes des autres fours
+agissaient successivement de mme.
+
+La prcision tait si extraordinaire, qu'au dixime de seconde fix par
+le dernier mouvement, le dernier creuset tait vide et prcipit dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutt le rsultat d'un
+mcanisme aveugle que celui du concours de cent volonts humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientt
+accoupl un ouvrier de sa taille, prouv dans une coule peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'quipe, la fin
+de la journe, lui promit mme un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, peine sorti, sept heures du soir, du secteur O et
+de l'enceinte extrieure, il tait all reprendre sa valise
+l'auberge. Il suivit alors un des chemins extrieurs, et, arrivant
+bientt un groupe d'habitations qu'il avait remarques dans la
+matine, il trouva aisment un logis de garon chez une brave femme qui
+<< recevait des pensionnaires >>.
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller aprs souper la
+recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d'acier ramass sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, la lueur d'une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn, en feuilleta
+les pages charges de notes, de formules et de calculs, et crivit ce
+qui suit en bon franais, mais, pour plus de prcautions, dans une
+langue chiffre dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
+tempratures diffrentes et relativement basses pour la premire
+chauffe et le rchauffage, selon les rgles dtermines par Chernoff.
+Quant la coule, elle s'opre suivant le procd Krupp, mais avec une
+galit de mouvements vritablement admirable. Cette prcision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procde du sentiment
+musical inn dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Franais peuvent y arriver aisment, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mystrieux dans les
+succs si remarquables de cette fabrication. Les chantillons de
+minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues nos bons fers. Les spcimens de houille sont assurment
+trs beaux et de qualit minemment mtallurgique, mais sans rien non
+plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin spcial de dgager ces matires premires de tout
+mlange tranger et ne les emploie qu' l'tat de puret parfaite. Mais
+c'est encore l un rsultat facile raliser. Il ne reste donc, pour
+tre en possession de tous les lments du problme, qu' dterminer la
+composition de cette terre rfractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coule. Cet objet atteint et nos quipes de fondeurs
+convenablement disciplines, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
+central, le dpartement des plans et des modles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis aprs les menaces formules par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entr en possession de son hritage ? >>
+
+Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu de sa journe,
+se dshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l'tre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pense semblait
+tre ailleurs. Sur ses lvres, les petits jets de vapeur odorante se
+succdaient en cadence et faisaient :
+
+<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>
+
+Il finit par dposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorb dans la solution d'un problme difficile.
+
+<< Ah ! s'cria-t-il enfin, quand le diable lui-mme s'en mlerait, je
+dcouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
+mditer contre France-Ville ! >>
+
+Schwartz s'endormit en prononant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses lvres. Le souvenir de la fillette tait rest entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu'il l'avait quitte, ft devenue une jeune
+demoiselle. Ce phnomne s'explique aisment par les lois ordinaires de
+l'association des ides : l'ide du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contigut. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutt
+Marcel Bruckmann, s'veilla, ayant encore le nom de Jeanne la pense,
+il ne s'en tonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, tait la veuve d'un mineur tu
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, laquelle elle ajoutait le
+mince produit d'une chambre meuble et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garon Carl.
+
+Quoique peine g de treize ans, Carl tait employ dans la houillre
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d'air qui sont indispensables la ventilation des galeries, en
+forant le courant suivre une direction dtermine. La maison tenue
+bail par sa mre, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+pt rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donn par surcrot
+une petite fonction nocturne au fond de la mine mme. Il tait charg
+de garder et de panser six chevaux dans leur curie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entire cinq cents mtres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+auprs de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille auprs de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait la lumire et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, aprs une pareille semaine, lorsqu'il
+sortait du puits, son aspect n'tait pas prcisment celui d'un jeune
+<< gommeux >>. Il ressemblait plutt un gnome de ferie, un
+ramoneur ou un Ngre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+gnralement une grande heure le dbarbouiller grand renfort d'eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revtir un bon costume de
+gros drap vert, taill dans une dfroque paternelle qu'elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
+soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Dpouill de son sdiment de charbon, Carl, vraiment, n'tait pas plus
+laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
+tait trop exigu pour son ge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anmique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, appliqu au sang du petit mineur, y aurait rvl
+une quantit tout fait insuffisante de monnaie hmatique.
+
+Au moral, c'tait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fiert que le sentiment du pril continuel,
+l'habitude du travail rgulier et la satisfaction de la difficult
+vaincue donnent tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur tait de s'asseoir auprs de sa mre, la table
+carre qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
+de la terre. L'atmosphre tide et gale des mines a sa faune spciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore trange de mousses verdtres, de champignons non dcrits et
+de flocons amorphes. C'est ce que l'ingnieur Maulesmulhe, amoureux
+d'entomologie, avait remarqu, et il avait promis un petit cu pour
+chaque espce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spcimen.
+Perspective dore, qui avait d'abord amen le garonnet explorer avec
+soin tous les recoins de la houillre, et qui, petit petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c'tait pour son propre compte
+qu'il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignes et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Mme, s'il fallait l'en
+croire, ces trois animaux taient les btes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu'avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'curie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans cinq cents mtres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumire du jour. Il
+tait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner droite ou gauche,
+en tranant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
+s'arrtait point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
+ncessaire les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, la minute exacte o sa provende lui tait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+<< Je vous assure, mre, qu'il me donne rellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tte auprs de
+lui, disait Carl. Et c'est trs commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tte ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>
+
+Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'coutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
+portait son garon, et ne manquait gure, l'occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donn pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en mme temps visiter
+l'emplacement sinistre o le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l'encre, carbonis par le feu grisou, avait t retrouv aprs
+l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillre, ce grand trou noir d'o
+son mari n'tait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprs de
+cette gueule bante, de dix-huit pieds de diamtre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chne dans
+laquelle glissaient les bennes accroches leur cble et suspendues
+aux poulies d'acier, visit la haute charpente extrieure, le btiment
+de la machine vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s'tait rchauffe au brasier toujours ardent de cette norme
+corbeille de fer o les mineurs schent leurs habits en mergeant du
+gouffre, o les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+tait familire avec le bruit et l'activit de cette porte infernale !
+Les receveurs qui dtachent les wagons chargs de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mcaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus la tche !
+
+Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'tait
+engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s'loigner dans la profondeur,
+s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pense cette cage, qui
+s'enfonait dans le boyau troit et vertical, cinq, six cents mtres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied terre !
+
+Les voil se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un
+droite, l'autre gauche ; les rouleurs allant leur wagon ; les
+piqueurs, arms du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+ remplacer par des matriaux solides les trsors de charbon qui ont
+t extraits, les boiseurs tablissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non murailles ; les cantonniers rparant les voies,
+posant les rails ; les maons assemblant les votes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+ un autre puits loign de trois ou quatre kilomtres. De l rayonnent
+ angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parallles, les galeries de troisime ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers forms par la houille mme ou par
+la roche. Tout cela rgulier, carr, solide, noir !...
+
+Et dans ce ddale de rues, gales de largeur et de longueur, toute une
+arme de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant la lueur de
+leurs lampes de sret !...
+
+Voil ce que dame Bauer se reprsentait souvent, quand elle tait
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la borde de jour remontait pour tre remplace par la
+borde de nuit. Mais son garon, elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait l'curie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait son tour le petit dner froid qu'on lui descendait de
+l-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s'endormait sur la litire de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+ demi-mot tous les dtails que lui donnait Carl !
+
+<< Savez-vous, mre, ce que m'a dit hier M. l'ingnieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je rpondais bien sur les questions d'arithmtique
+qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chane
+d'arpentage, quand il lve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+parat qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s'criait dame Bauer enchante, M. l'ingnieur
+Maulesmulhe a dit cela ! >>
+
+Et elle se reprsentait dj son garon tenant la chane, le long des
+galeries, tandis que l'ingnieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l'oeil fix sur la boussole, dterminait la direction de
+la perce.
+
+<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmtique, et j'ai bien peur de mal
+rpondre ! >>
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualit de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mla
+de la conversation pour dire l'enfant :
+
+<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-tre te
+l'expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrdulit.
+
+-- Sans doute, rpondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
+cours du soir, o je vais rgulirement aprs souper ? Le matre est
+trs content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>
+
+Ces principes poss, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s'installa auprs du petit garon, lui demanda ce qui
+l'arrtait dans son problme et le lui expliqua avec tant de clart,
+que Carl, merveill, n'y trouva plus la moindre difficult.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considration pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-mme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
+tard tre promu d'abord la seconde, puis la premire classe.
+Tous les matins, sept heures, il tait la porte 0. Tous les soirs,
+aprs son souper, il se rendait au cours profess par l'ingnieur
+Trubner. Gomtrie, algbre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une gale ardeur, et ses progrs taient si rapides,
+que le matre en fut vivement frapp. Deux mois aprs tre entr
+l'usine Schultze, le jeune ouvrier tait dj not comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cit de l'Acier. Un rapport de son chef immdiat, expdi la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premire classe. Je
+dois signaler ce sujet l'administration centrale, comme tout fait
+"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances thoriques, de
+l'habilet pratique et de l'esprit d'invention le plus caractris. >>
+
+Il fallut nanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tt ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez tonn d'entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl et paru, descendit demander dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva trs inquite. Carl
+aurait d tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxit, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s'ils avaient vu le petit garon ; puis, aprs avoir reu une
+rponse ngative et avoir chang avec eux ce _Glck auf !_ (<< Bonne
+sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en tait
+pas tumultueux et anim comme il l'est dans la semaine. C'est peine
+si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, tait en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, mme en ce jour
+fri, la gueule du puits.
+
+<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numro 41902 ? >> demanda
+Marcel ce fonctionnaire.
+
+L'homme consulta sa liste et secoua la tte.
+
+<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c'est la seule, rpondit le marqueur. La "fendue", qui doit
+affleurer au nord, n'est pas encore acheve.
+
+-- Alors, le garon est en bas ?
+
+-- Ncessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens spciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m'informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d'accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contrematre de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s'y trouve... >>
+
+Le contrematre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s'tait heureusement attard ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inquitude de Marcel.
+
+<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.
+
+Et, donnant l'ordre au mcanicien de service de se tenir prt filer
+du cble, il se disposa descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+>>
+
+Le contrematre prit dans une armoire deux rservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de << coco >> portent Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses air comprim, mises en communication avec
+les lvres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit l'aide de soufflets spciaux,
+construits de manire se vider compltement. Le nez serr dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, pntrer
+impunment dans l'atmosphre la plus irrespirable.
+
+Les prparatifs achevs, le contrematre et Marcel s'accrochrent la
+benne, le cble fila sur les poulies et la descente commena. Eclairs
+par deux petites lampes lectriques, tous deux causaient en s'enfonant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
+yeux, disait le contrematre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
+dcider descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? rpondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillres. >>
+
+On fut bientt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d'arrive, n'avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l'curie. Les chevaux y taient seuls et
+paraissaient mme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu'il tait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou tait
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, ct d'une
+trille, son livre d'arithmtique.
+
+Marcel fit aussitt remarquer que sa lanterne n'tait plus l, nouvelle
+preuve que l'enfant devait tre dans la mine.
+
+<< Il peut avoir t pris dans un boulement, dit le contrematre, mais
+c'est peu probable ! Qu'aurait-il t faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-tre a-t-il t chercher des insectes avant de sortir !
+rpondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>
+
+Le garon de l'curie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu' commencer des recherches rgulires. On
+appela coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commena l'exploration des galeries de second et de troisime ordre qui
+lui avaient t dvolues.
+
+En deux heures, toutes les rgions de la houillre avaient t passes
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n'y avait la moindre trace d'boulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contrematre, peut-tre influenc par un
+apptit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
+avoir pass inaperu et se trouver tout simplement la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une rgion
+pointille, qui ressemblait, au milieu de la prcision des dtails
+avoisinants, ces _terrae ignotae_ que les gographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C'est la zone provisoirement abandonne, cause de l'amincissement
+de la couche exploitable, rpondit le contrematre.
+
+-- Il y a une zone abandonne ?... Alors c'est l qu'il faut chercher !
+>> reprit Marcel avec une autorit que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tardrent pas atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
+effet, en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+t dlaisses depuis plusieurs annes. Ils les suivaient dj depuis
+quelque temps sans rien dcouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arrtant, leur dit :
+
+<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tte ?
+
+-- Tiens ! c'est vrai ! rpondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens demi
+tourdi. Il y a srement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contrematre.
+
+-- Allumez, mon garon, ne vous gnez pas. >>
+
+Marcel tira de sa poche une petite bote de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s'teignit aussitt.
+
+<< J'en tais sr... dit-il. Le gaz, tant plus lourd que l'air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, matre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. >>
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrematre prirent chacun
+entre leurs dents l'embouchure de leur caisse air, placrent la pince
+sur leurs narines et s'enfoncrent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
+des rservoirs ; puis, cette opration accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisime reprise, leurs efforts furent enfin couronns de succs.
+Une petite lueur bleutre, celle d'une lampe lectrique, se montra au
+loin dans l'ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et dj froid, le
+pauvre petit Carl. Ses lvres bleues, sa face injecte, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s'tait pass.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose terre, il s'tait baiss et
+avait t littralement noy dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler la vie. La mort
+remontait dj quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetire neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, tait veuve de son enfant comme elle l'tait de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, mdecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait tabli que la mort de Carl Bauer, n
+41902, g de treize ans, << trappeur >> la galerie 228, tait due
+l'asphyxie rsultant de l'absorption par les organes respiratoires
+d'une forte proportion d'acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l'ingnieur Maulesmulhe avait
+expos la ncessit de comprendre dans un systme d'aration la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz dltre
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du mme fonctionnaire signalait l'autorit comptente
+le dvouement du contrematre Rayer et du fondeur de premire classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de prsence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprim son adresse :
+
+<< Le nomm Schwartz se prsentera aujourd'hui dix heures au bureau
+du directeur gnral. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'extrieur. >>
+
+<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! >>
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l'organisation gnrale de la cit suffisante pour savoir que
+l'autorisation de pntrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De vritables lgendes s'taient rpandues cet gard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte rserve, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employs
+y taient soumis, avant leur admission, toute une srie de crmonies
+maonniques, obligs de s'engager sous les serments les plus solennels
+ ne rien rvler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s'y tenait parfois des conseils suprmes o des personnages
+mystrieux venaient s'asseoir et participer aux dlibrations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait tous ces rcits Marcel
+savait qu'ils taient, en somme, l'expression populaire d'un fait
+parfaitement rel : l'extrme difficult qu'il y avait pntrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employs des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.
+
+C'est donc avec un sentiment de curiosit profonde et de plaisir intime
+qu'il s'y prsenta l'heure indique. Il put bientt s'assurer que les
+prcautions taient des plus svres.
+
+Et d'abord, Marcel tait attendu. Deux hommes revtus d'un uniforme
+gris, sabre au ct et revolver la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourire d'un
+couvent clotr, avait deux portes, l'une l'extrieur, l'autre
+intrieure, qui ne s'ouvraient jamais en mme temps.
+
+Le laissez-passer examin et vis, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, prsenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui bandrent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle trs simple, meuble de quelques
+chaises, d'un tableau noir et d'une large planche pures, garnie de
+tous les instruments ncessaires au dessin linaire. Le jour venait par
+de hautes fentres vitres dpolies.
+
+Presque aussitt, deux personnages de tournure universitaire entrrent
+dans la salle.
+
+<< Vous tes signal comme un sujet distingu, dit l'un d'eux. Nous
+allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre la
+division des modles. Etes-vous dispos rpondre nos questions ? >>
+
+Marcel se dclara modestement prt l'preuve.
+
+Les deux examinateurs lui posrent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la gomtrie et sur l'algbre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clart et la prcision de ses rponses.
+Les figures qu'il traait la craie sur le tableau taient nettes,
+aises, lgantes. Ses quations s'alignaient menues et serres, en
+rangs gaux comme les lignes d'un rgiment d'lite. Une de ses
+dmonstrations mme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu'ils lui en exprimrent leur tonnement en lui demandant o il
+l'avait apprise.
+
+<< A Schaffouse, mon pays, l'cole primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C'tait ma meilleure partie.
+
+-- L'ducation qui se donne en Suisse est dcidment bien remarquable !
+dit l'un des examinateurs l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour excuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine vapeur, assez complique. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... >>
+
+Marcel, rest seul, se mit l'ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrrent, l'expiration du dlai de rigueur, ils
+furent si merveills de son pure, qu'ils ajoutrent la mention
+promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent gal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+mme crmonial, c'est--dire les yeux bands, conduit au bureau du
+directeur gnral.
+
+<< Vous tes prsent pour l'un des ateliers de dessin la division
+des modles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispos vous soumettre
+aux conditions du rglement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je prsume qu'elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1 Vous tes astreint, pour toute la dure de votre
+engagement, rsider dans la division mme. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation spciale et tout fait exceptionnelle. -- 2 Vous
+tes soumis au rgime militaire, et vous devez obissance absolue, sous
+les peines militaires, vos suprieurs. Par contre, vous tes assimil
+aux sous-officiers d'une arme active, et vous pouvez, par un
+avancement rgulier, vous lever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
+engagez par serment ne jamais rvler personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division o vous avez accs. -- 4 Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hirarchiques, la sortie
+comme la rentre, et doit tre limite votre famille. >>
+
+<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
+
+Puis, il rpondit trs simplement :
+
+<< Ces conditions me paraissent justes et je suis prt m'y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Prtez serment... Vous tes nomm dessinateur
+au 4e atelier... Un logement vous sera assign, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisss chez
+mon htesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. >>
+
+<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'crire mes notes en langage chiffr
+! On n'aurait eu qu' les trouver !... >>
+
+Avant la fin du jour, Marcel tait tabli dans une jolie chambrette, au
+quatrime tage d'un btiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une premire ide de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir tre aussi triste qu'il l'aurait cru
+d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+taient en gnral calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s'gayer un peu, car la gaiet manquait cette vie
+automatique, plusieurs d'entre eux avaient form un orchestre et
+faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliothque, un
+salon de lecture offraient l'esprit de prcieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+spciaux, faits par des professeurs de premier mrite, taient
+obligatoires pour tous les employs, soumis en outre des examens et
+des concours frquents. Mais la libert, l'air manquaient dans cet
+troit milieu. C'tait le collge avec beaucoup de svrits en plus et
+ l'usage d'hommes faits. L'atmosphre ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si faonns qu'ils fussent une discipline de
+fer.
+
+L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'tait donn corps
+et me. Son assiduit, la perfection de ses dessins, les progrs
+extraordinaires de son instruction, signals unanimement par tous les
+matres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une clbrit relative. Du consentement
+gnral, il tait le dessinateur le plus habile, le plus ingnieux, le
+plus fcond en ressources. Y avait-il une difficult ? C'est lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-mmes s'adressaient son exprience
+avec le respect que le mrite arrache toujours la jalousie la plus
+marque. Mais si le jeune homme avait compt, en arrivant au coeur de
+la division des modles, en pntrer les secrets intimes, il tait loin
+de compte.
+
+Sa vie tait enferme dans une grille de fer de trois cents mtres de
+diamtre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il tait
+attach. Intellectuellement, son activit pouvait et devait s'tendre
+aux branches les plus lointaines de l'industrie mtallurgique. En
+pratique, elle tait limite des dessins de machines vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spcialit. La
+division du travail pousse son extrme limite l'enserrait dans son
+tau.
+
+Aprs quatre mois passs dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
+sur l'ensemble des oeuvres de la Cit de l'Acier qu'avant d'y entrer.
+Tout au plus avait-il rassembl quelques renseignements gnraux sur
+l'organisation dont il n'tait -- malgr ses mrites -- qu'un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araigne figure
+par Stahlstadt tait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopenne, qui dominait tous les btiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les rcits lgendaires de la cantine, que
+l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle vote, garantie contre tout danger d incendie
+et blinde intrieurement comme un monitor l'est l'extrieur, tait
+ferme par un systme de portes d'acier serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus souponneuse. L'opinion gnrale tait
+d'ailleurs que Herr Schultze travaillait l'achvement d'un engin de
+guerre terrible, d'un effet sans prcdent et destin assurer bientt
+ l'Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystre, Marcel avait vainement roul dans sa
+tte les plans les plus audacieux d'escalade et de dguisement. Il
+avait d s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, claires la nuit par des flots de
+lumire, gardes par des sentinelles prouves, opposeraient toujours
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il mme les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des dtails, toujours des dtails ;
+Jamais un ensemble !
+
+N'importe. Il s'tait jur de ne pas cder ; il ne cderait pas. S'il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
+o ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prosprait alors, cit heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+dcourags Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succs de la
+race latine,. Schultze ne ft plus que jamais rsolu accomplir ses
+menaces. La Cit de l'Acier elle-mme et les travaux qu'elle avait pour
+but en taient une preuve.
+
+Plusieurs mois s'coulrent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millime fois, de se
+renouveler lui-mme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
+l'informa que le directeur gnral avait lui parler.
+
+<< Je reois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous tes promu au grade de
+lieutenant. >>
+
+Ainsi, au moment mme o il dsesprait presque du succs, l'effet
+logique et naturel d'un travail hroque lui procurait cette admission
+tant dsire ! Marcel en fut si pntr de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+<< Je suis heureux d'avoir vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. >>
+
+Enfin, Marcel, aprs une si longue preuve, entrevoyait le but qu'il
+s'tait jur d'atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vtements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette dernire enceinte dont l'entre unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
+encore aperu que la tte sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s'tendait devant lui tait assurment des plus
+imprvus. Qu'on imagine un homme transport subitement, sans
+transition, du milieu d'un atelier europen, bruyant et banal, au fond
+d'une fort vierge de la zone torride. Telle tait la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une fort vierge gagne-t-elle beaucoup a tre vu travers les
+descriptions des grands crivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+tait le mieux peign des Jardins d'agrment. Les palmiers les plus
+lancs, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obses en
+formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient lgamment aux grles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves mrissaient auprs des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis talaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la temprature mme tait aussi
+tropicale que la vgtation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifres qui
+produisaient ce miracle, et, tonn de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupfait.
+
+Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l une houillre en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingnieusement utilis ces trsors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux mtalliques une temprature constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n'empcha pas ses yeux d'tre blouis et charms du vert des pelouses,
+et ses narines d'aspirer avec ravissement les armes qui emplissaient
+l'atmosphre. Aprs six mois passs sans voir un brin d'herbe, il
+prenait sa revanche. Une alle sable le conduisit par une pente
+insensible au pied d'un beau degr de marbre, domin par une
+majestueuse colonnade. En arrire se dressait la masse norme d'un
+grand btiment carr qui tait comme le pidestal de la Tour du
+Taureau. Sous le pristyle, Marcel aperut sept huit valets en livre
+rouge, un suisse tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candlabres de bronze, et, comme il montait le
+degr, un lger grondement lui rvla que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitt admis dans un vestibule qui tait un
+vritable muse de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arrter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva un
+salon jaune et or o le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre ct d'une
+chope de bire, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans mme tourner la tte, le Roi de l'Acier dit
+froidement et simplement :
+
+<< Vous tes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'ai vu de vos pures. Elles sont trs bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines vapeur ?
+
+-- On ne m'a jamais demand autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l'ai tudie mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
+
+Cette rponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employ.
+
+<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine remplacer cet imbcile de Sohne, qui s'est tu ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! >>
+
+Il faut bien l'avouer ; ce manque d'gards ne semblait pas trop
+rvoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progrs de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement tabli, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarit de Herr Schultze. Tous
+deux taient devenus insparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumes sur des mooss de bire -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l'ex-professeur d'Ina n'avait rencontr un
+collaborateur qui ft aussi bien selon son coeur, qui le comprt pour
+ainsi dire demi-mot, qui st utiliser aussi rapidement ses donnes
+thoriques.
+
+Marcel n'tait pas seulement d'un mrite transcendant dans toutes les
+branches du mtier, c'tait aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fcond.
+
+Herr Schultze tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garon ! >> La vrit est
+que Marcel avait pntr du premier coup d'oeil le caractre de son
+terrible patron. Il avait vu que sa facult matresse tait un gosme
+immense, omnivore, manifest au-dehors par une vanit froce, et il
+s'tait religieusement attach rgler l-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigt
+spcial de ce clavier, qu'il tait arriv jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement montrer autant que
+possible son propre mrite, mais de manire laisser toujours
+l'autre une occasion de rtablir sa supriorit sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un dfaut facile
+ voir comme corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitt avec
+exaltation.
+
+Avait-il une ide thorique, il cherchait la faire natre dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze pt croire l'avoir
+trouve. Quelquefois mme il allait plus loin, disant par exemple :
+
+<< J'ai trac le plan de ce navire peron dtachable, que vous m'avez
+demand.
+
+-- Moi ? rpondait Herr Schultze, qui n'avait jamais song pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli ?... Un peron dtachable,
+laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui clate
+aprs un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'ides en tte ! >>
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternit de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-tre, aprs tout, n'tait-il qu' demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mystrieuses fermentations qui s'oprent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisment se contenter de << paratre >>
+suprieur, et surtout de faire illusion son subordonn.
+
+<< Est-il bte, avec tout son esprit, ce mtin-l ! >> se disait il
+parfois en dcouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+<< dominos >> de sa mchoire.
+
+D'ailleurs, sa vanit avait bientt trouv une chelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait raliser ces sortes de rves industriels !...
+Ces rves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n'tait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
+Schultze, avait su crer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se dboutonnait pas, comme on dit. Aprs cinq
+mois de sjour la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
+plus sur les mystres du Bloc central. A la vrit, ses soupons
+taient devenus des quasi-certitudes. Il tait de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+proccupations, celle de son industrie mme rendaient infiniment
+vraisemblable l'hypothse qu'il avait invent quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l'nigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en tait bientt venu se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se dcida la provoquer.
+
+C'tait un soir, le 5 septembre, la fin du dner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouv dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+amricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temprature tait aussi tide
+qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se dposait en
+rose au lieu de tomber en flocons.
+
+<< Ces saucisses la choucroute taient dlicieuses, n'est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bgum n'avaient pas
+lass de son mets favori.
+
+-- Dlicieuses >>, rpondit Marcel, qui en mangeait hroquement tous
+les soirs, quoiqu'il et fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les rvoltes de son estomac achevrent de le dcider tenter l'preuve
+qu'il mditait.
+
+<< Je me demande mme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni bire, peuvent tolrer l'existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit tre pour eux un long supplice, rpondit Marcel. Ce sera
+vritablement faire preuve d'humanit que de les runir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'cria le Roi de l'Acier.
+Nous voici dj installs au coeur de l'Amrique. Laissez-nous prendre
+une le ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambes
+nous saurons faire autour du globe ! >>
+
+Le valet de pied avait apport les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec prmditation ce moment
+quotidien de complte batitude.
+
+<< Je dois dire, ajouta-t-il aprs un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup cette conqute !
+
+-- Quelle conqute ? demanda Herr Schultze, qui n'tait dj plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conqute du monde par les Allemands. >>
+
+L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
+
+<< Vous ne croyez pas la conqute du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voil qui est fort !... Et je serais curieux de
+connatre les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs franais finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour ide fixe qu'un Franais averti en vaut
+deux. 1870 est une leon qui se retournera contre ceux qui l'ont
+donne. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
+faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. >>
+
+Marcel avait profr ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blasphme, lanc de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoqu, hagard, ananti. Le sang lui monta
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'tre
+all trop loin. Voyant toutefois que sa victime, aprs avoir failli
+touffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+<< Oui, c'est fcheux constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
+n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes btement
+ augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils prparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons la premire occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+prdcesseurs ont fait en bronze, voil tout ! Nous doublons les
+proportions et la porte de nos pices !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
+vrit ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la vrit ? La facult d'invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Franais trouvent, eux,
+soyez-en sr ! >>
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses lvres, la pleur qui avait succd la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
+
+Fallait-il en arriver ce degr d'humiliation ? S'appeler Schultze,
+tre le matre absolu de la plus grande usine et de la premire
+fonderie de canons du monde entier, voir ses pieds les rois et les
+parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
+manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur franais !...
+Et cela quand on avait prs de soi, derrire l'paisseur d'un mur
+blind, de quoi confondre mille fois ce drle impudent, lui fermer la
+bouche, anantir ses sots arguments ? Non, il n'tait pas possible
+d'endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg d'ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutt il siffla ces mots :
+
+<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d'invention ! >>
+
+Marcel avait jou gros jeu, mais il avait gagn, grce la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grce la
+violence du dpit qu'il avait provoqu, la vanit tant plus forte chez
+l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dvoiler son
+secret, et, comme malgr lui, pntrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit sa bibliothque
+et en toucha un des panneaux. Aussitt, une ouverture, masque par des
+ranges de livres, apparut dans la muraille. C'tait l'entre d'un
+passage troit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
+mme de la Tour du Taureau.
+
+L, une porte de chne fut ouverte l'aide d'une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, ferme
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui tait intrieurement arm d'un appareil compliqu d'engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisime porte, sans serrure
+apparente, qui s'ouvrit sur une simple pousse, opre, bien entendu,
+selon des rgles dtermines.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+ gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arrivrent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cit de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidit tait toute preuve,
+s'arrondissait une sorte de casemate, perce de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
+
+<< Voil ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffl mot depuis le
+trajet.
+
+C'tait la plus grosse pice de sige que Marcel et jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diamtre de sa bouche mesurait un mtre et demi. Monte
+sur un afft d'acier et roulant sur des rubans de mme mtal, elle
+aurait pu tre manoeuvre par un enfant, tant les mouvements en taient
+rendus faciles par un systme de roues dentes. Un ressort
+compensateur, tabli en arrire de l'afft, avait pour effet d'annuler
+le recul ou du moins de produire une raction rigoureusement gale, et
+de replacer automatiquement la pice, aprs chaque coup, dans sa
+position premire.
+
+<< Et quelle est la puissance de perforation de cette pice ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille mtres, avec un projectile plein, nous perons une
+plaque de quarante pouces aussi aisment que si c'tait une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa porte ?
+
+-- Sa porte ! s'cria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout l'heure que notre gnie imitateur n'avait rien obtenu de plus
+que de doubler la porte des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+l, je me charge d'envoyer, avec une prcision suffisante, un
+projectile la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s'cria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! rpondit Herr Schultze
+d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvnient vous dvoiler mes
+secrets ! La poudre gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+suprieure celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y mlant les huit diximes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune pice, mme faite du meilleur
+acier, ne pourra rsister la dflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, aprs trois, quatre, cinq coups, sera dtrior et mis hors
+d'usage !
+
+-- Ne tirt-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il coterait cher !
+
+-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la pice !
+
+-- Un coup d'un million !...
+
+-- Qu'importe, s'il peut dtruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! >> s'cria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser clater l'horreur mle
+d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+<< C'est assurment une tonnante et merveilleuse pice d'artillerie,
+mais qui, malgr tous ses mrites, justifie absolument ma thse : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
+
+-- Pas d'invention ! rpondit Herr Schultze en haussant les paules. Je
+vous rpte que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
+
+Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent l'tage infrieur, qui tait mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. L se voyaient une
+certaine quantit d'objets allongs, de forme cylindrique, qui auraient
+pu tre pris distance pour d'autres canons dmonts. << Voil nos
+obus >>, dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut oblig de reconnatre que ces engins ne
+ressemblaient rien de ce qu'il connaissait. C'taient d'normes tubes
+de deux mtres de long et d'un mtre dix de diamtre, revtus
+extrieurement d'une chemise de plomb propre se mouler sur les
+rayures de la pice, ferms l'arrire par une plaque d'acier
+boulonne et l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
+bouton de percussion.
+
+Quelle tait la nature spciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+dpassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
+
+<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L'apparence est trompeuse, rpondit Herr Schultze, et le poids ne
+diffre pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
+mme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fuse de
+verre, revtu de bois de chne, charg, soixante-douze atmosphres de
+pression intrieure acide carbonique liquide. La chute dtermine
+l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide l'tat gazeux.
+Consquence : un froid d'environ cent degrs au-dessous de zro dans
+toute la zone avoisinante, en mme temps mlange d'un norme volume de
+gaz acide carbonique l'air ambiant. Tout tre vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente mtres du centre d'explosion est en mme temps
+congel et asphyxi. Je dis trente mtres pour prendre une base de
+calcul, mais l'action s'tend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-tre cent et deux cents mtres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant trs longtemps dans
+les couches infrieures de l'atmosphre, en raison de son poids qui est
+suprieur celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprits
+septiques plusieurs heures aprs l'explosion, et tout tre qui tente
+d'y pntrer prit infailliblement. C'est un coup de canon effet la
+fois instantan et durable !... Aussi, avec mon systme pas de blesss,
+rien que des morts ! >>
+
+Herr Schultze prouvait un plaisir manifeste dvelopper les mrites
+de son invention. Sa bonne humeur tait venue, il tait rouge d'orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches
+feu braques sur une ville assige ! Supposons une pice pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pices convenablement tablies. Supposons ensuite
+toutes nos pices en position, chacune avec son tir rgl, une
+atmosphre calme et favorable, enfin le signal gnral donn par un fil
+lectrique... En une minute, il ne restera pas un tre vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un vritable ocan d'acide carbonique
+aura submerg la ville ! C'est pourtant une ide qui m'est venue l'an
+dernier en lisant le rapport mdical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premire
+inspiration Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom la proprit
+curieuse que possde son atmosphre d'asphyxier un chien ou un
+quadrupde quelconque bas sur jambes, sans faire de mal un homme
+debout, -- proprit due une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimtres environ que son poids spcifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner ma pense
+l'essor dfinitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
+ocan artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
+cinquime de ce gaz suffit rendre l'air irrespirable. >>
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il tait vritablement rduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
+abuser.
+
+<< Il n'y a qu'un dtail qui m'ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C'est que je n'ai pas russi supprimer le bruit de l'explosion.
+Cela donne trop d'analogie mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu ce que ce serait, si j'arrivais obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit cent mille
+hommes la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
+
+L'idal enchanteur qu'il voquait rendit Herr Schultze tout rveur, et
+peut-tre sa rverie, qui n'tait qu'une immersion profonde dans un
+bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolonge, si Marcel ne
+l'et interrompue par cette observation :
+
+<< Trs bien, monsieur, trs bien ! mais mille canons de ce genre c'est
+du temps et de l'argent.
+
+-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est nous !
+>>
+
+Et, en vrit, ce Germain, le dernier de son cole, croyait ce qu'il
+disait !
+
+<< Soit, rpondit Marcel. Votre obus, charg d'acide carbonique, n'est
+pas absolument nouveau, puisqu'il drive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des annes ; mais il peut tre minemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement lger pour son volume, et si celui-l va jamais
+ dix lieues !...
+
+-- Il n'est fait que pour aller deux lieues, rpondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-l et contient cent petits
+canons symtriquement disposs encastrs les uns dans les autres comme
+les tubes d'une lunette, et qui, aprs avoir t lancs comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir leur tour de petits obus
+chargs de matires incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
+dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parl ! Et, avant
+peu, l'exprience en sera faite de telle manire, que les incrdules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couchs
+terre ! >>
+
+Les dominos brillaient ce moment d'un si insupportable clat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n'tait pas au bout de ce qu'il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+<< Je vous ai dit qu'avant peu, une exprience dcisive serait tente !
+
+-- Comment ? O ?... s'cria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chane des
+Cascade-Mounts, lanc par mon canon de la plate-forme !... O ? Sur une
+cit dont dix lieues au plus nous sparent, qui ne peut s'attendre ce
+coup de tonnerre, et qui s'y attendt-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants rsultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+ onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparatra
+du sol amricain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura dchan tous les feux du ciel son tour ! >>
+
+Cette fois, cette dclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+<< Voil ! reprit-il du ton le plus dgag. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d'abrger la vie des hommes tandis qu'ils
+cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamne, et c'est de la mort, seme par nous, que doit natre la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isole, a mis sans s'en douter ma porte le plus
+magnifique champ d'expriences. >>
+
+Marcel ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre.
+
+<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organis sous d'autres rapports, un fonds d'ides celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
+a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l'est au mme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insense ; s'y ranger et agir dans le sens
+qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voil
+pourquoi je dtruirai la cit du docteur Sarrasin. Grce mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement bout des cent
+mille rveurs qui constituent l-bas un groupe condamn prir. >>
+
+Marcel, comprenant l'inutilit de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus le ramener.
+
+Tous deux quittrent alors la chambre des obus, dont les portes
+secret furent refermes, et ils redescendirent la salle manger.
+
+De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+bire sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu'il avait casse, et s'adressant au valet de pied :
+
+<< Arminius et Sigimer sont-ils l ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir porte de ma voix. >>
+
+Lorsque le domestique eut quitt la salle manger, le Roi de l'Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+duret mtallique.
+
+<< Rellement, dit-il, vous excuterez ce projet ?
+
+-- Rellement. Je connais, un dixime de seconde prs en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vcu.
+
+-- Peut-tre auriez-vous d tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, rpondit Herr Schultze, dcidment vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s'tait lev.
+
+<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? >>
+
+Le timbre rsonna. Arminius et Sigimer, deux gants, apparurent la
+porte de la salle.
+
+<< Vous avez voulu connatre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu' mourir. >>
+
+Marcel ne rpondit pas.
+
+<< Vous tes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une lgret impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me dfend d'en compromettre le succs
+pour une considration d'une valeur relative aussi minime que la vie
+d'un homme, -- mme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
+tout particulirement la bonne organisation crbrale. Aussi, je
+regrette vritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entran trop loin et me mette prsent dans la ncessit de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intrts
+auxquels je me suis consacr, il n'y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir pntr mon secret que votre
+prdcesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
+dynamite !... La rgle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
+Je n'y puis rien changer. >>
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix,
+l'enttement bestial de cette tte chauve, qu'il tait perdu. Aussi ne
+se donna-t-il mme pas la peine de protester.
+
+<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquitez pas de ce dtail, rpondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera pargne. Un
+matin, vous ne vous rveillerez pas. Voil tout. >>
+
+Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen et consign dans
+sa chambre, dont la porte fut garde par les deux gants.
+
+Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en frmissant d'angoisse
+et de colre, au docteur, tous les siens, tous ses compatriotes,
+tous ceux qu'il aimait !
+
+<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! >>
+
+IX << P.P.C. >>
+
+La situation, en effet, tait excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d'existence taient maintenant comptes, et qui
+voyait peut-tre arriver sa dernire nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se rveiller,
+ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pense ne
+parvenait pas quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+<< Que tenter ? se rptait-il. Dtruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est garde par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, quitter Stahlstadt,
+comment empcherais-je ?... Mais si ! A dfaut de notre chre cit, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu' eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous tes menacs de prir par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !" >>
+
+Puis, les ides de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+<< Ce misrable Schultze ! pensait-il. En admettant mme qu'il ait
+exagr les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entire il est certain qu'il peut
+d'un seul coup en incendier une partie considrable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagin l, et, malgr la distance qui spare les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois suprieure la vitesse obtenue jusqu'
+ici ! Quelque chose comme dix mille mtres, deux lieues et demie la
+seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n'clate pas au premier coup !... Et il n'clatera pas, car
+il est fait d'un mtal dont la rsistance l'clatement est presque
+infinie ! Le coquin connat trs exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+prcision mathmatique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
+centre mme de la cit ! Comment en prvenir les infortuns habitants !
+>>
+
+Marcel n'avait pas ferm l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s'tait vainement tendu pendant toute cette
+insomnie fivreuse.
+
+<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m'pargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l'emportant sur l'inquitude, se soit empar de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me rserve-t-il donc ? Songe-t-il me tuer avec
+quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a
+discrtion ? N'emploiera-t-il pas plutt ce gaz l'tat liquide tel
+qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour l'tat
+gazeux dterminera un froid de cent degrs ! Et le lendemain, la
+place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitu, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu'une momie dessche, glace, racornie !... Ah !
+le misrable ! Eh bien, que mon coeur se sche, s'il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable temprature, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauvs ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+>>
+
+En prononant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu'il dt se croire renferm dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extrme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
+d'habitude, dans le jardin o il avait coutume de se promener.
+
+<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C'est dj quelque chose ! >> Seulement,
+peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans tre escort des deux
+personnages qui rpondaient aux noms historiques, ou plutt
+prhistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
+
+Il s'tait dj demand plus d'une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien tre la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculens, aux faces
+rouges embroussailles de moustaches paisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'taient les excuteurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux gants le tenaient vue, couchaient la porte de sa chambre,
+embotaient le pas derrire lui s'il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajout leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en rponse que
+des regards froces. Mme l'offre d'un verre de bire, qu'il avait
+quelque raison de croire irrsistible, tait reste infructueuse. Aprs
+quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
+seul --, la pipe, qu'ils prenaient la libert de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
+s'tait jur lui-mme de fuir, et rien ne devait tre nglig de ce
+qui pouvait amener son vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s'y prendre ?
+
+Au moindre signe de rvolte ou de fuite, Marcel tait sr de recevoir
+deux balles dans la tte. En admettant qu'il ft manqu, il se trouvait
+au centre mme d'une triple ligne fortifie, borde d'un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l'ancien lve de l'Ecole centrale s'tait
+correctement pos le problme en mathmaticien.
+
+<< Soit un homme gard vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus arms jusque aux dents.
+Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'chapper la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste sortir d'une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveills... >>
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+ une impossibilit.
+
+Enfin, l'extrme gravit de la situation donna-t-elle ses facults d
+invention le coup de fouet suprme ? Le hasard dcida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s'arrtrent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
+dont l'aspect le frappa.
+
+C'tait une plante de triste mine, herbace, feuilles alternes,
+ovales, aigus et gmines, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monoptales et soutenues par un pdoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconnatre dans cet arbuste la physionomie caractristique de
+la famille des solanaces. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la mcha lgrement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s'tait pas tromp. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagn d'un commencement de nauses 1'avertit bientt qu'il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est--dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flnant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
+s'tendait vers le sud du parc pour aller alimenter, l'une de ses
+extrmits, une cascade assez servilement copie sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+<< O donc se dgage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.
+
+C'tait d'abord dans le lit d'une petite rivire, qui, aprs avoir
+dcrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver l un dversoir, et, selon toute apparence,
+la rivire s'chappait en l'emplissant travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit l une porte de sortie. Ce n'tait pas une porte
+cochre videmment, mais c'tait une porte.
+
+<< Et si le canal tait barr par des grilles de fer ! objecta tout
+d'abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas t inventes pour
+roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
+rpliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les rsolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la dcision de Marcel fut prise. Une ide -- ce qu'on
+appelle une ide ! -- lui tait venue, ide irralisable, peut-tre,
+mais qu'il tenterait de raliser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l'arbuste fleurs rouges, il en
+dtacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentr dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+scher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+craser, et les mla son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, son extrme surprise, se
+rveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonc ce
+projet de se dfaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
+dtruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui tait laisse de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but tait simplement d'veiller la
+curiosit d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils taient,
+ces deux brutes devaient bientt en venir remarquer l'arbuste dont il
+cueillait les feuilles, imiter son opration et essayer du got que
+ce mlange communiquait au tabac.
+
+Le calcul tait juste, et le rsultat prvu se produisit pour ainsi
+dire mcaniquement.
+
+Ds le sixime jour -- c'tait la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derrire lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
+d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient scher la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+mlaient leur tabac. Ils semblaient mme se pourlcher les lvres
+l'avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n'tait pas assez d'chapper leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilit de passer par le canal, travers la
+masse d'eau qui s'y dversait, mme si ce canal mesurait plusieurs
+kilomtres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagin. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de prir, mais le sacrifice de sa vie,
+dj condamne, tait fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
+dernire promenade. L'insparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hsiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea dlibrment
+vers un btiment lev dans un massif, et qui n'tait autre que
+l'atelier des modles. Il choisit un banc cart, bourra sa pipe et se
+mit la fumer.
+
+Aussitt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prtes,
+s'installrent sur le banc voisin et commencrent aspirer des
+bouffes normes.
+
+L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s'taient pas coules, que les deux lourds Teutons
+billaient et s'tiraient l'envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnrent ; leurs faces passrent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombrent inertes ; leurs
+ttes se renversrent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulrent terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu'un t perptuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamne par Herr Schultze, aurait cess d'exister.
+
+Marcel s'tait prcipit dans l'atelier des modles. Cette vaste salle
+renfermait tout un muse. Rductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines vapeur, locomobiles, pompes d'puisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+l pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'taient les modles en
+bois de tout ce qu'avait fabriqu l'usine Schultze depuis sa fondation,
+et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
+n'y manquaient pas.
+
+La nuit tait noire, consquemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre excution. En mme temps qu'il allait
+prparer son suprme plan d'vasion, il voulait anantir le muse des
+modles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu dtruire, avec la
+casemate et le canon qu'elle abritait, l'norme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
+propre scier le fer, qui tait pendue un des rteliers d'outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
+sa bote, sans que sa main hsitt un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle o taient entasss des cartons d'pures et de
+lgers modles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant aprs, l'incendie, aliment par toutes ces matires
+combustibles, projetait d'intenses flammes travers les fentres de la
+salle. Aussitt, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons lectriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, tranant leurs engins vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au mme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la prsence tait bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudires vapeur avaient t mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidit.
+C'tait un dluge d'eau qu'elles dversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du muse des modles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait son contact au lieu de
+l'teindre, eut bientt attaqu toutes les parties de l'difice la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensit telle, que l'on
+devait renoncer tout espoir de s'en rendre matre. Le spectacle de
+cet incendie tait grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
+d'ailleurs, faire la part du feu. Le muse des modles tait isol
+dans le parc, et il tait maintenant certain qu'il serait consum tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien prserver du
+btiment lui-mme, fit entendre ces mots jets d'une voix clatante :
+
+<< Dix mille dollars qui sauvera le modle n 3175, enferm sous la
+vitrine du centre ! >>
+
+Ce modle tait prcisment le gabarit du fameux canon perfectionn par
+Schultze, et plus prcieux pour lui qu'aucun des autres objets enferms
+dans le muse.
+
+Mais, pour sauver ce modle, il s'agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, travers une atmosphre de fume noire qui devait tre
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
+malgr l'appt des dix mille dollars, personne ne rpondait l'appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se prsenta alors.
+
+C'tait Marcel.
+
+<< J'irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s'cria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononce contre vous !
+
+-- Je n'ai pas la prtention de m'y soustraire, mais d'arracher la
+destruction ce prcieux modle !
+
+-- Va donc, rpondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu russis,
+les dix mille dollars seront fidlement remis tes hritiers.
+
+-- J'y compte bien >>, rpondit Marcel.
+
+On avait apport plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prpars
+en cas d'incendie, et qui permettent de pntrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait dj fait usage, lorsqu'il avait tent
+d'arracher la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, charg d'air sous une pression de plusieurs
+atmosphres, fut aussitt plac sur son dos. La pince fixe son nez,
+l'embouchure des tuyaux sa bouche, il s'lana dans la fume.
+
+<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
+rservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>
+
+On l'imagine aisment, Marcel ne songeait en aucune faon sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au pril de sa vie,
+la salle emplie de fume, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcines, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment o le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'chappait
+par une porte oppose qui s'ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite rivire, en descendre la berge jusqu'au dversoir
+inconnu qui l'entranait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
+hsitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
+sept huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
+car le courant le conduisait comme s'il et tenu un fil d'Ariane. Il
+s'aperut presque aussitt qu'il tait entr dans un troit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la rivire emplissait tout entier.
+
+<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est l
+! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
+je suis perdu ! >>
+
+Marcel avait conserv tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta un obstacle.
+
+C'tait une grille de fer, monte sur gonds, qui fermait le canal.
+
+<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commena
+scier le pne l'affleurement de la gche.
+
+Cinq minutes de travail n'avaient pas encore dtach ce pne. La grille
+restait obstinment ferme. Dj Marcel ne respirait plus qu'avec une
+difficult extrme. L'air, trs rarfi dans le rservoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantit. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant la tte, tout
+indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il rsistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygne que ses poumons taient impropres dgager de
+ce milieu !... mais le pne ne cdait pas, quoique largement entam !
+
+A ce moment, la scie lui chappa.
+
+<< Dieu ne peut tre contre moi ! >> pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le suprme instinct de la conservation.
+
+La grille s'ouvrit. Le pne tait bris, et le courant emporta
+l'infortun Marcel, presque entirement suffoqu, et qui s'puisait
+aspirer les dernires molcules d'air du rservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pntrrent dans
+l'difice entirement dvor par l'incendie, ils ne trouvrent ni parmi
+les dbris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restt d'un tre
+humain. Il tait donc certain que le courageux ouvrier avait t
+victime de son dvouement. Cela n'tonnait pas ceux qui l'avaient connu
+dans les ateliers de l'usine.
+
+Le modle si prcieux n'avait donc pas pu tre sauv, mais l'homme qui
+possdait les secrets du Roi de l'Acier tait mort.
+
+<< Le Ciel m'est tmoin que je voulais lui pargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une conomie de
+dix mille dollars ! >>
+
+Et ce fut toute l'oraison funbre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l'poque laquelle se passaient les vnements qui ont
+t raconts ci-dessus, une revue couverture saumon, intitule
+_Unsere Centurie_ (Notre Sicle), publiait l'article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulirement got par les
+dlicats de l'Empire germanique, peut-tre parce qu'il ne prtendait
+tudier cette cit qu' un point de vue exclusivement matriel.
+
+<< Nous avons dj entretenu nos lecteurs du phnomne extraordinaire
+qui s'est produit sur la cte occidentale des Etats-Unis. La grande
+rpublique amricaine, grce la proportion considrable d'migrants
+que renferme sa population, a de longue date habitu le monde une
+succession de surprises. Mais la dernire et la plus singulire est
+vritablement celle d'une cit appele France-Ville, dont l'ide mme
+n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
+arrive au plus haut degr de prosprit.
+
+<< Cette merveilleuse cit s'est leve comme par enchantement sur la
+rive embaume du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'ide premire de cette entreprise
+appartiennent un Franais, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, tant donn que ce mdecin peut se targuer d'une parent
+loigne avec notre illustre Roi de l'Acier. Mme, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d'un hritage considrable, qui revenait
+lgitimement Herr Schultze, n'a pas t trangre la fondation de
+France-Ville. Partout o il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+tre certain de trouver une semence germanique ; c'est une vrit que
+nous sommes fiers de constater l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
+nous devons nos lecteurs des dtails prcis et authentiques sur cette
+vgtation spontane d'une cit modle.
+
+<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Mme le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre minent
+Tuchtigmann, o sont indiqus avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, mme ce
+monument gnreux de la science gographique applique l'art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place o s'lve maintenant la cit nouvelle s'tendait encore, il y a
+cinq ans, une lande dserte. C'est le point exact indiqu sur la carte
+par le 43e degr 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degr 41' 17" de
+longitude l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l'ocan Pacifique et au pied de la chane secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a reu le nom de Monts-des-Cascades, vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amrique septentrionale.
+
+<< L'emplacement le plus avantageux avait t recherch avec soin et
+choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont dtermin l'adoption, on fait valoir spcialement sa
+latitude tempre dans l'hmisphre Nord, qui a toujours t la tte
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une rpublique
+fdrative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son indpendance et des droits analogues ceux
+que possde en Europe la principaut de Monaco, sous la condition de
+rentrer aprs un certain nombre d'annes dans l'Union ; -- sa situation
+sur l'Ocan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidente, fertile et minemment salubre du sol ; -- la
+proximit d'une chane de montagnes qui arrte la fois les vents du
+nord, du midi et de l'est, en laissant la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l'atmosphre de la cit, -- la possession d'une petite
+rivire dont l'eau frache, douce lgre, oxygne par des chutes
+rptes et par la rapidit de son cours, arrive parfaitement pure la
+mer ; -- enfin, un port naturel trs ais dvelopper par des jetes
+et form par un long promontoire recourb en crochet.
+
+<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximit de
+belles carrires de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+mme des traces de ppites aurifres. En fait, ce dtail a manqu faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fivre de 1'or vnt se mettre la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les ppites taient petites et rares.
+
+<< Le choix du territoire, quoique dtermin seulement par des tudes
+srieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
+n'avait pas ncessit d'expdition spciale. La science du globe est
+maintenant assez avance pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les rgions les plus lointaines des renseignements exacts
+et prcis.
+
+<< Ce point dcid, deux commissaires du comit d'organisation ont pris
+ Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivs en onze jours
+ New York, et sept jours plus tard San Francisco, o ils ont mobilis
+un steamer, qui les dposait en dix heures au site dsign.
+
+<< S'entendre avec la lgislature d'Oregon, obtenir une concession de
+terre allonge du bord de la mer la crte des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, dsintresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits rels ou supposs, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.
+
+<< En janvier 1872, le territoire tait dj reconnu, mesur, jalonn,
+sond, et une arme de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contrematres et ingnieurs europens, tait l'oeuvre.
+Des affiches placardes dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajout en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent amricain, et une
+rclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+mme t inutile d'adopter le procd de publicit en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptes sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu'une compagnie tait venue offrir prix rduits. Il faut dire aussi
+que l'affluence des coolies chinois dans l'Amrique occidentale jetait
+ ce moment une perturbation grave sur le march des salaires.
+Plusieurs Etats avaient d recourir, pour protger les moyens
+d'existence de leurs propres habitants et pour empcher des violences
+sanglantes, une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint point pour les empcher de prir. Leur
+rmunration uniforme fut fixe un dollar par jour, qui ne devait
+leur tre pay qu'aprs l'achvement des travaux, et des vivres en
+nature distribus par l'administration municipale. On vita ainsi le
+dsordre et les spculations hontes qui dshonorent trop souvent ces
+grands dplacements de population. Le produit des travaux tait dpos
+toutes les semaines, en prsence des dlgus, la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, ne
+plus revenir. Prcaution indispensable pour se dbarrasser d'une
+population jaune, qui n'aurait pas manqu de modifier d'une manire
+assez fcheuse le type et le gnie de la Cit nouvelle. Les fondateurs
+s'tant d'ailleurs rserv le droit d'accorder ou de refuser le permis
+de sjour, l'application de la mesure a t relativement aise.
+
+<< La premire grande entreprise a t l'tablissement d'un
+embranchement ferr, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant la ville de Sacramento. On eut
+soin d'viter tous les bouleversements de terres ou tranches profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrit une influence fcheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent pousss avec une activit
+extraordinaire. Ds le mois d'avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comit, jusqu' ce
+jour rests en Europe.
+
+<< Dans cet intervalle, les plans gnraux de la ville, le dtail des
+habitations et des monuments publics avaient t arrts.
+
+<< Ce n'taient pas les matriaux qui manquaient : ds les premires
+nouvelles du projet, l'industrie amricaine s'tait empresse d'inonder
+les quais de France-Ville de tous les lments imaginables de
+construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
+dcidrent que la pierre de taille serait rserve pour les difices
+nationaux et pour l'ornementation gnrale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossirement moules avec un gteau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques lgres, parfaitement rgulires de forme, de poids et
+de densit, transperces dans le sens de leur longueur d'une srie de
+trous cylindriques et parallles. Ces trous, assembls bout bout,
+devaient former dans l'paisseur de tous les murs des conduits ouverts
+ leurs deux extrmits, et permettre ainsi l'air de circuler
+librement dans l'enveloppe extrieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'ide gnrale du
+Bien-Etre, sont empruntes au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Socit royale de Londres.] Cette disposition avait en
+mme temps le prcieux avantage d'amortir les sons et de procurer
+chaque appartement une indpendance complte.
+
+<< Le comit ne prtendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il tait plutt l'adversaire de cette uniformit
+fatigante et insipide ; il s'tait content de poser un certain nombre
+de rgles fixes, auxquelles les architectes taient tenus de se plier :
+
+<< 1 Chaque maison sera isole dans un lot de terrain plant d'arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affecte une seule famille.
+
+<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux tages ; l'air et la lumire ne
+doivent pas tre accapars par les uns au dtriment des autres.
+
+<< 3 Toutes les maisons seront en faade dix mtres en arrire de la
+rue, dont elles seront spares par une grille hauteur d'appui.
+L'intervalle entre la grille et la faade sera amnag en parterre.
+
+<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetes, conformes
+au modle. Toute libert est laisse aux architectes pour
+l'ornementation.
+
+<< 5 Les toits seront en terrasses, lgrement inclins dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bords d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canaliss pour
+l'coulement immdiat des eaux de pluie.
+
+<< 6 Toutes les maisons seront bties sur une vote de fondations,
+ouverte de tous cts, et formant sous le premier plan d'habitation un
+sous-sol d'aration en mme temps qu'une halle. Les conduits eau et
+les dcharges y seront dcouvert, appliqus au pilier central de la
+vote, de telle sorte qu'il soit toujours ais d'en vrifier l'tat,
+et, en cas d'incendie, d'avoir immdiatement l'eau ncessaire. L'aire
+de cette halle, leve de cinq six centimtres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sable. Une porte et un escalier spcial la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions mnagres pourront s'oprer l sans blesser la
+vue ou l'odorat.
+
+<< 7 Les cuisines, offices ou dpendances seront, contrairement
+l'usage ordinaire, placs l'tage suprieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+lvateur, m par une force mcanique, qui sera, comme la lumire
+artificielle et l'eau, mise prix rduit la disposition des
+habitants, permettra aisment le transport de tous les fardeaux cet
+tage.
+
+<< 8 Le plan des appartements est laiss la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux lments de maladie, vritables nids miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+prcieux assembls en mosaques par d'habiles bnistes, auraient tout
+ perdre se cacher sous des lainages d'une propret douteuse. Quant
+aux murs, revtus de briques vernies, ils prsentent aux yeux l'clat
+et la varit des appartements intrieurs de Pompi, avec un luxe de
+couleurs et de dure que le papier peint, charg de ses mille poisons
+subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.
+
+<< 9 Chaque chambre coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette pice, o se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus are et en mme temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d'un sommier jours et d'un matelas de laine frquemment
+battu, sont les seuls meubles ncessaires. Les dredons, couvre-pieds
+piqus et autres, allis puissants des maladies pidmiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, lgres et
+chaudes, faciles blanchir, suffisent amplement les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les toffes susceptibles de frquents
+lavages.
+
+<< 10 Chaque pice a sa chemine chauffe, selon les gots, au feu de
+bois ou de houille, mais toute chemine correspond une bouche d'appel
+d'air extrieur. Quant la fume, au lieu d'tre expulse par les
+toits, elle s'engage travers des conduits souterrains qui l'appellent
+dans des fourneaux spciaux, tablis, aux frais de la ville, en arrire
+des maisons, raison d'un fourneau pour deux cents habitants. L, elle
+est dpouille des particules de carbone qu'elle emporte, et dcharge
+ l'tat incolore, une hauteur de trente-cinq mtres, dans
+l'atmosphre.
+
+<< Telles sont les dix rgles fixes, imposes pour la construction de
+chaque habitation particulire.
+
+<< Les dispositions gnrales ne sont pas moins soigneusement tudies.
+
+<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+rgulier, de manire pouvoir se prter tous les dveloppements. Les
+rues, croises angles droits, sont traces distances gales, de
+largeur uniforme, plantes d'arbres et dsignes par des numros
+d'ordre.
+
+<< De demi-kilomtre en demi-kilomtre, la rue, plus large d'un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et prsente sur un de ses cts
+une tranche dcouvert pour les tramways et chemins de fer
+mtropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est rserv et
+orn de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+<< Pour obtenir le droit de rsidence France-Ville, il suffit, mais
+il est ncessaire de donner de bonnes rfrences, d'tre apte exercer
+une profession utile ou librale, dans l'industrie, les sciences ou les
+arts, de s'engager observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n'y seraient pas tolres.
+
+<< Les difices publics sont dj en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathdrale, un certain nombre de chapelles, les muses, les
+bibliothques, les coles et les gymnases, amnags avec un luxe et une
+entente des convenances hyginiques vritablement dignes d'une grande
+cit.
+
+<< Inutile de dire que les enfants sont astreints ds l'ge de quatre
+ans suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls dvelopper leurs forces crbrales et musculaires. On les habitue
+tous une propret si rigoureuse, qu'ils considrent une tache sur
+leurs simples habits comme un dshonneur vritable.
+
+<< Cette question de la propret individuelle et collective est du
+reste la proccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, dtruire et annuler aussitt qu'ils sont
+forms les miasmes qui manent constamment d'une agglomration humaine,
+telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des gouts sont centraliss hors de la ville, traits par des
+procds qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+<< L'eau coule partout flots. Les rues, paves de bois bitum, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
+hollandaise. Les marchs alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines svres sont appliques aux ngociants qui
+osent spculer sur la sant publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gt, une viande avarie, un litre de lait sophistiqu, est tout
+simplement trait comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
+sanitaire, si ncessaire et si dlicate, est confie des hommes
+expriments, de vritables spcialistes, levs cet effet dans les
+coles normales.
+
+<< Leur juridiction s'tend jusqu'aux blanchisseries mmes, toutes
+tablies sur un grand pied, pourvues de machines vapeur, de schoirs
+artificiels et surtout de chambres dsinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient son propritaire sans avoir t vritablement blanchi
+fond, et un soin spcial est pris de ne jamais runir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple prcaution est d'un effet
+incalculable.
+
+<< Les hpitaux sont peu nombreux, car le systme de l'assistance
+domicile est gnral, et ils sont rservs aux trangers sans asile et
+ quelques cas exceptionnels. Il est peine besoin d'ajouter que
+l'ide de faire d'un hpital un difice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un mme foyer d'infection sept huit cents malades,
+n'a pu entrer dans la tte d'un fondateur de la cit modle. Loin de
+chercher, par une trange aberration, runir systmatiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu' les isoler. C'est
+leur intrt particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, mme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hpitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particulire --, centraliss dans ces baraques lgres, faites
+de bois de sapin, et qu'on brle rgulirement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriques de toutes pices sur un modle
+spcial, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir tre transportes
+volont sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multiplies autant qu'il est ncessaire.
+
+<< Une innovation ingnieuse, rattache ce service, est celle d'un
+corps de gardes-malades prouves, dresses spcialement ce mtier
+tout spcial, et tenues par l'administration centrale la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+mdecins les auxiliaires les plus prcieux et les plus dvous. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+ncessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d'empcher la propagation de la maladie en mme temps
+qu'elles soignent le malade.
+
+<< On ne finirait pas si l'on voulait numrer tous les
+perfectionnements hyginiques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugurs. Chaque citoyen reoit son arrive une petite brochure,
+o les principes les plus importants d'une vie rgle selon la science
+sont exposs dans un langage simple et clair.
+
+<< Il y voit que l'quilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des ncessits de la sant ; que le travail et le repos sont galement
+indispensables ses organes ; que la fatigue est ncessaire son
+cerveau comme ses muscles ; que les neuf diximes des maladies sont
+dues la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
+sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tche fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des lgumes sains et simplement prpars, dormir rgulirement sept
+huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sant.
+
+<< Partis des premiers principes poss par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement parler de cette cit singulire comme
+d'une ville acheve. C'est qu'en effet, les premires maisons une fois
+bties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visit le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore dsert au mois de janvier 1872,
+l'emplacement choisi comptait dj six mille maisons en 1873. Il en
+possdait neuf mille et tous ses difices au complet en 1874.
+
+<< Il faut dire que la spculation a eu sa part dans ce succs inou.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au dbut,
+les maisons taient livres des prix trs modrs et loues des
+conditions trs modestes. L'absence de tout octroi, l'indpendance
+politique de ce petit territoire isol, l'attrait de la nouveaut, la
+douceur du climat ont contribu appeler l'migration. A l'heure qu'il
+est, France-Ville compte prs de cent mille habitants.
+
+<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous intresser, c'est que
+l'exprience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalit annuelle, dans les villes les plus favorises de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernires annes n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite pidmie de fivre paludenne qui a signal la
+premire campagne. Celui de l'an dernier, pris sparment, n'est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : quelques
+exceptions prs, toutes les morts actuellement enregistres ont t
+dues des affections spcifiques et la plupart hrditaires. Les
+maladies accidentelles ont t la fois infiniment plus rares, plus
+limites et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+pidmies proprement dites, on n'en a point vu.
+
+<< Les dveloppements de cette tentative seront intressants suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un rgime
+aussi scientifique sur toute la dure d'une gnration, plus forte
+raison de plusieurs gnrations, ne pourrait pas amortir les
+prdispositions morbides hrditaires.
+
+<< "Il n'est assurment pas outrecuidant de l'esprer, a crit un des
+fondateurs de cette tonnante agglomration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du rsultat ! Les hommes vivant jusqu' quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! "
+
+<< Un tel rve a de quoi sduire !
+
+<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincre,
+nous n'avons qu'une foi mdiocre dans le succs dfinitif de
+l'exprience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comit o l'lment latin
+domine et dont l'lment germanique a t systmatiquement exclu. C'est
+l un fcheux symptme. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
+fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+dfinitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu dblayer le
+terrain, lucider quelques points spciaux ; mais ce n'est pas encore
+sur ce point de l'Amrique, c'est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s'lever un jour la vraie cit modle. >>
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fix par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
+qui les menaait.
+
+Il tait sept heures du soir.
+
+Cache dans d'pais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cit
+s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et prsentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arroses avec soin, rafrachies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anim.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air tait tide, le ciel
+bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait t frapp de l'air de
+sant des habitants, de l'activit qui rgnait dans les rues. On
+fermait justement les acadmies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliothque, qui taient runies dans le mme quartier et o
+d'excellents cours publics taient organiss par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait chaque lve de s'approprier lui
+seul tout le fruit de la leon. La foule, sortant de ces
+tablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L'aspect gnral tait tout de calme et de satisfaction.
+
+C'tait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bti sa demeure. L, tout d'abord -- car cette
+maison fut construite une des premires --, le docteur tait venu
+s'tablir dfinitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvis, avait voulu rester Paris, mais il
+n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s'taient presque perdus de vue depuis l'poque o ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+migr avec sa femme et sa fille la cte de l'Oregon, Octave tait
+rest matre de lui-mme. Il avait bientt t entran fort loin de
+l'cole, o son pre avait voulu lui faire continuer ses tudes, et il
+avait chou au dernier examen, d'o son ami tait sorti avec le numro
+un.
+
+Jusque-l, Marcel avait t la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-mme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d'enfance finit peu peu par mener Paris ce qu'on appelle la vie
+grandes guides. Le mot tait, dans le cas prsent, d'autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le sige lev d'un
+norme coach quatre chevaux, perptuellement en voyage entre l'avenue
+Marigny, o il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tt,
+savait peine rester en selle sur les chevaux de mange qu'il louait
+l'heure, tait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondment verss dans les mystres de l'hippologie. Son rudition
+tait emprunte un groom anglais qu'il avait attach son service et
+qui le dominait entirement par l'tendue de ses connaissances
+spciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matines. Ses soires appartenaient aux petits thtres et aux salons
+d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
+trouvait rendait son argent un hommage que ses seuls mrites
+n'avaient pas rencontr ailleurs. Ce monde lui paraissait l'idal de la
+distinction. Chose particulire, la liste, somptueusement encadre, qui
+figurait dans le salon d'attente, ne portait gure que des noms
+trangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
+moins en les numrant, dans l'antichambre d'un collge hraldique.
+Mais, si l'on pntrait plus avant, on pensait plutt se trouver dans
+une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s'tre donn rendez-vous l.
+Suprieurement habills, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu'un got marqu pour les toffes blanchtres rvlt l'ternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces ples
+>>.
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivr de cet encens, ne s'apercevait
+pas qu'il perdait rgulirement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-tre certains membres du club, en leur qualit
+d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits l'hritage de la Bgum.
+En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave
+Marcel Bruckmann s'taient vite relchs. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'pre travailleur, uniquement occup d'amener son
+intelligence un degr suprieur de culture et de force, et le joli
+garon, tout gonfl de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
+de club et d'curie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le mme terrain indpendant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissip. Enfin,
+l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, aprs quelques
+millions dvors, il rejoignit son pre, -- ce qui le sauva d'une ruine
+menaante, encore plus morale que physique. A cette poque, il
+demeurait donc France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, en juger du moins par l'apparence, tait alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, laquelle son sjour de quatre
+annes dans sa nouvelle patrie avait donn toutes les qualits
+amricaines, ajoutes toutes les grces franaises. Sa mre disait
+parfois qu'elle n'avait jamais souponn, avant de l'avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l'intimit absolue.
+
+Quant Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
+dauphin, le fils an de ses esprances, elle tait aussi compltement
+heureuse qu'on peut l'tre ici-bas, car elle s'associait tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grce son immense fortune.
+
+Ce soir-l, le docteur Sarrasin avait reu, sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux dbris de la guerre de
+Scession, qui avait laiss un bras Pittsburgh et une oreille
+Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre la table d'checs ; puis M. Lentz, directeur gnral de
+l'enseignement dans la nouvelle cit.
+
+La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
+ville, sur les rsultats dj obtenus dans les tablissements publics
+de toute nature, institutions, hpitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
+religieux n'tait pas oubli, avait fond plusieurs coles primaires o
+les soins du matre tendaient dvelopper l'esprit de l'enfant en le
+soumettant une gymnastique intellectuelle, calcule de manire
+suivre l'volution naturelle de ses facults. On lui apprenait aimer
+une science avant de s'en bourrer, vitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne pntre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien prpare saurait, elle-mme, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d'hygine taient au premier rang dans une ducation si bien
+ordonne. C'est que l'homme, corps et esprit, doit tre galement
+assur de ces deux serviteurs ; si l'un fait dfaut, il en souffre, et
+l'esprit lui seul succomberait bientt.
+
+A cette poque, France-Ville avait atteint le plus haut degr de
+prosprit, non seulement matrielle, mais intellectuelle. L, dans des
+congrs, se runissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attirs par la
+rputation de cette cit, y affluaient. Sous ces matres tudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
+la terre amricaine. Il tait donc permis de prvoir que cette nouvelle
+Athnes, franaise d'origine, deviendrait avant peu la premire des
+cits.
+
+Il faut dire aussi que l'ducation militaire des lves se faisait dans
+les Lyces concurremment avec l'ducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+lments de stratgie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, dclara-t-il
+qu'il tait enchant de toutes ses recrues.
+
+<< Elles sont, dit-il, dj accoutumes aux marches forces, la
+fatigue, tous les exercices du corps. Notre arme se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour o il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplins. >>
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'intrt, que le
+docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-mmes.
+
+On tait la fin du dner ; le dessert venait d'tre enlev, et, selon
+l'habitude anglo-saxonne qui avait prvalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commence, et entamaient les plus hautes questions
+d'conomie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C'tait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'tait toujours
+montre extrmement favorable la fondation puis au dveloppement de
+France-Ville, et les notables de la cit avaient l'habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
+Etats-Unis leur gard. Cette agglomration de gens heureux, libres,
+indpendants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amrique des partisans pour
+les dfendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ tait pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d'admiration et d'estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dchir la bande du journal
+et jet machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupfaction la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu'il lut voix basse d'abord, voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font Stahlstadt dans le but
+d'attaquer et de dtruire France-Ville, la cit d'origine franaise.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous dnonons aux honntes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en tat de
+dfense... etc. >>
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n'tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu'il tait venu lever cit contre
+cit. Mais de l se ruer sur une ville paisible, la dtruire par un
+coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
+l'article du _New York Herald_ tait positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient pntr les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n'y avait pas une heure perdre !
+
+Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les mes
+honntes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu'on pt pousser la perversit jusqu'
+vouloir dtruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cit qui
+tait en quelque sorte la proprit commune de l'humanit.
+
+<< Pensez donc que notre moyenne de mortalit ne sera pas cette anne
+de un et quart pour cent ! s'cria-t-il navement, que nous n'avons pas
+un garon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient anantir son dbut une exprience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, ft-il cent fois
+germain, en soit capable ! >>
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux tmoignages d'un journal tout
+dvou l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d'abattement pass, le docteur Sarrasin, redevenu matre de lui-mme,
+s'adressa ses amis :
+
+<< Messieurs, leur dit-il, vous tes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme moi de prendre toutes les mesures ncessaires
+pour le salut de la ville. Qu'avons nous faire tout d'abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilit d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement viter la guerre ?
+
+-- C'est impossible, rpliqua Octave. Il est vident que Herr Schultze
+la veut tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s'cria le docteur. On s'arrangera pour tre en mesure de lui
+rpondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de rsister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut tre efficacement combattue par une autre
+force humaine, rpondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer
+nous dfendre par les mmes moyens et les mmes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps trs long,
+et je ne sais, d'ailleurs, si nous russirions les fabriquer, puisque
+les ateliers spciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
+salut : empcher l'ennemi d'arriver jusqu' nous, et rendre
+l'investissement impossible.
+
+-- Je vais immdiatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur prcda ses htes dans son cabinet de travail.
+
+C'tait une pice simplement meuble, dont trois cts taient couverts
+par des rayons chargs de livres, tandis que le quatrime prsentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une range de
+pavillons numrots, pareils des cornets acoustiques.
+
+<< Grce au tlphone, dit-il, nous pouvons tenir conseil
+France-Ville en restant chacun chez soi. >>
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanment
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot << prsent ! >> apport successivement par chaque fil
+de communication, annona que le Conseil tait en sance.
+
+Le docteur se plaa alors devant le pavillon de son appareil
+expditeur, agita une sonnette et dit :
+
+<< La sance est ouverte... La parole est mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravit. >>
+
+Le colonel se plaa son tour devant le tlphone, et, aprs avoir lu
+l'article du New York Herald, il demanda que les premires mesures
+fussent immdiatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numro 6 lui posa une question :
+
+<< Le colonel croyait-il la dfense possible, au cas o les moyens sur
+lesquels il comptait pour empcher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
+russi ? >>
+
+Le colonel Hendon rpondit affirmativement. La question et la rponse
+taient parvenues instantanment chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient prcdes.
+
+Le numro 7 demanda combien de temps, son estime, les Francevillais
+avaient pour se prparer.
+
+<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
+devaient tre attaqus avant quinze jours.
+
+Le numro 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous prfrable
+de la prvenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prvenir, rpondit le colonel, et, si
+nous sommes menacs d'un dbarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingus,
+ainsi que les officiers d'artillerie les plus expriments, et de leur
+confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait
+leur soumettre.
+
+Question du numro 1 :
+
+<< Quelle est la somme ncessaire pour commencer immdiatement les
+travaux de dfense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze vingt millions de dollars.
+>>
+
+Le numro 4 : << Je propose de convoquer immdiatement l'assemble
+plnire des citoyens. >>
+
+Le prsident Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>
+
+Deux coups de timbre, frapps dans chaque tlphone, annoncrent
+qu'elle tait adopte l'unanimit.
+
+Il tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dur dix-
+huit minutes et n'avait drang personne.
+
+L'assemble populaire fut convoque par un moyen aussi simple et
+presque aussi expditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqu
+le vote du Conseil l'htel de ville, toujours par l'intermdiaire de
+son tlphone, qu'un carillon lectrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes places dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes taient surmontes de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l'lectricit, s'taient aussitt
+arrtes sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empressrent de sortir ou
+de lever la tte vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
+devoir national les appelait la halle municipale, ils s'empressrent
+de s'y rendre.
+
+A l'heure dite, c'est--dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l'assemble tait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait dj la
+place d'honneur, entour de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui ft donne.
+
+La plupart des citoyens savaient dj la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+stnographie par le tlphone de l'htel de ville, avait t
+immdiatement envoye aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
+dition spciale, placarde sous forme d'affiches.
+
+La halle municipale tait une immense nef toit de verre, o l'air
+circulait librement, et dans laquelle la lumire tombait flots d'un
+cordon de gaz qui dessinait les artes de la vote.
+
+La foule tait debout, calme, peu bruyante. Les visages taient gais.
+La plnitude de la sant, l'habitude d'une vie pleine et rgulire, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+motion dsordonne d'alarme ou de colre.
+
+A peine le prsident eut-il touch la sonnette, huit heures et demie
+prcises, qu'un silence profond s'tablit.
+
+Le colonel monta la tribune.
+
+L, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+prtentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
+disent, noncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine invtre de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les prparatifs
+formidables qu'annonait le New York Herald, destins dtruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+<< C'tait eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-tre mieux cder le terrain, et laisser les agresseurs
+s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel tait sr d'avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'cho parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cit modle, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, taient ncessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Reprsentants sincres et militants du progrs, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux lev l'art d'amliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils reprsentaient. >>
+
+Une immense salve d'applaudissements accueillit cette proraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la ncessit de constituer
+sans dlai un Conseil de dfense, charg de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux oprations
+militaires, la proposition fut adopte.
+
+Sance tenante, un membre du Conseil civique suggra la convenance de
+voter un crdit provisoire de cinq millions de dollars, destins aux
+premiers travaux. Toutes les mains se levrent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting tait termin, et les
+habitants de France-Ville, s'tant donn des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d'tre occupe par un
+inconnu de l'aspect le plus trange.
+
+Cet homme avait surgi l comme par magie. Sa figure nergique portait
+les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude tait
+calme et rsolue. Ses vtements demi colls son corps et encore
+souills de vase, son front ensanglant, disaient qu'il venait de
+passer par de terribles preuves.
+
+A sa vue, tous s'taient arrts. D'un geste imprieux, l'inconnu avait
+command tous l'immobilit et le silence.
+
+Qui tait-il ? D'o venait-il ? Personne, pas mme le docteur Sarrasin,
+ne songea le lui demander.
+
+D'ailleurs, on fut bientt fix sur sa personnalit.
+
+<< Je viens de m'chapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
+condamn mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu' vous assez
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon vnr matre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l'espre qu'en dpit de l'apparence qui me rend mconnaissable mme
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! >> s'taient cris la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se prcipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arrta.
+
+C'tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv. Aprs qu'il eut forc
+la grille du canal, au moment o il tombait presque asphyxi, le
+courant l'avait entran comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte mme de Stahlstadt, et, deux minutes
+aprs, Marcel tait jet au-dehors, sur la berge de la rivire, libre
+enfin, s'il revenait la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme tait rest tendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+dserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'tait alors
+souvenu !... Grce Dieu, il tait donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n'tait plus prisonnier. Toute sa pense se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+<< Eux ! eux ! >> s'cria-t-il alors.
+
+Par un suprme effort, Marcel parvint se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le sparaient de France-Ville, dix lieues faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, travers cette campagne qui tait
+comme abandonne autour de la farouche Cit de l'Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, dix heures et
+quart, il arrivait aux premires maisons de la cit du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants taient prvenus du danger qui les menaait ; mais il
+comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger tait immdiat,
+ni surtout de quelle trange nature il pouvait tre.
+
+La catastrophe prmdite par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-l, onze heures quarante-cinq... Il tait dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait faire. Marcel traversa la ville tout d'un
+lan, et, dix heures vingt-cinq minutes, au moment o l'assemble
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'cria-t-il, ni mme dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans prcdent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte dix lieues, est,
+ l'heure o je parle, braqu contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui prsentent
+quelques garanties de solidit, ou qu'ils sortent de la ville
+l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se prparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voil pour le moment votre seul ennemi ! Ni armes
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
+a ddaign les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+ralisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premire fois tromp,
+c'est sur cent points la fois que l'incendie va se dclarer
+subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points diffrents qu'il
+s'agira de faire tout l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
+advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra prserver,
+dt mme la ville entire tre dtruite, l'or et le temps pourront les
+rebtir ! >>
+
+En Europe, on et pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
+Amrique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, mme les
+plus inattendus. On couta le jeune ingnieur, et, sur l'avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjugue plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
+paroles, lui obit sans mme songer les discuter. Le docteur
+rpondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immdiatement donns, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les rpandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, rsigns subir les horreurs d'un
+bombardement ; les autres, pied, cheval, en voiture, gagnrent la
+campagne et tournrent les premires rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hte, les hommes valides runissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiqus par le docteur tout ce qui
+pouvait servir combattre le feu, c'est--dire de l'eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, la salle des sances, la dlibration continuait l'tat
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel ft obsd par une ide qui ne
+laissait place aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses lvres murmuraient ces seuls mots :
+
+<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son excrable invention ?... >>
+
+Tout coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
+homme qui demande le silence, et, le crayon la main, il traa d'une
+main fbrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu peu son front s'clairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+<< Ah ! mes amis ! s'cria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'vanouir comme un
+cauchemar devant l'vidence d'un problme de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est tromp ! Le danger
+dont il nous menace n'est qu'un rve ! Pour une fois, sa science est en
+dfaut ! Rien de ce qu'il a annonc n'arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s'il reste craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le rsultat du calcul qu'il venait
+enfin de rsoudre. Sa voix nette et vibrante dduisit sa dmonstration
+de faon la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mmes. C'tait la
+clart succdant aux tnbres, le calme l'angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas la cit du docteur, mais il ne
+toucherait << rien du tout >>. Il tait destin se perdre dans
+l'espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des prcautions prises et ne ngligeons rien de ce qui peut
+djouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arrter
+devant un chec !
+
+- Venez ! >> s'cria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s'coulrent. Onze heures quarante-cinq sonnrent
+l'horloge !...
+
+Quatre secondes aprs, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pense, se perdait bien au-del de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+<< Bon voyage ! s'cria Marcel, en clatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l'obus de Herr Schultze qui a dpass, maintenant, les
+limites de l'atmosphre, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>
+
+Deux minutes plus tard, une dtonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu'on et cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C'tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se dplaait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+<< France-Ville, 14 septembre.
+
+<< Il me parat convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai pass
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontire de ses possessions,
+prfrant mon salut celui du modle du canon Schultze.
+
+<< En vous prsentant mes adieux, je manquerais tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connatre, mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingnieur passable,
+s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis franais. Vous vous
+tes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+os, j'ai tout fait pour les connatre ! Je ferai tout pour les djouer.
+
+<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
+port, que votre but, grce Dieu, n'a pas t atteint, et qu'il ne
+pouvait pas l'tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
+aujourd'hui, votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a invent un canon terrible... entirement inoffensif.
+
+<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionn passer hier soir, onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera graviter ainsi
+jusqu' la fin des sicles. Un projectile, anim d'une vitesse initiale
+vingt fois suprieure la vitesse actuelle, soit dix mille mtres la
+seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combin
+avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destin toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+<< Vous auriez d ne pas l'ignorer.
+
+<< J'espre, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument dtrior par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l'agrment d'avoir dot le monde
+plantaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.
+
+<< Marcel BRUCKMANN. >>
+
+Un exprs partit immdiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans dlai cette lettre Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anim
+de cette vitesse et circulant au-del de la couche atmosphrique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+esprait que, sous cette norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait tre hors d'usage.
+
+Ce fut une rude dconvenue pour Herr Schultze, un chec terrible son
+indomptable amour-propre, que la rception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, aprs l'avoir lue, sa tte tomba sur sa
+poitrine comme s'il avait reu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
+colre !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les clats !
+
+Cependant, Herr Schultze n'tait pas homme s'avouer vaincu. C'est une
+lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus chargs d'acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer courte
+distance ?
+
+Apais par un effort soudain, le Roi de l'Acier tait rentr dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il tait clair que France-Ville, plus menace que jamais, ne devait
+rien ngliger pour se mettre en tat de dfense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n'tait plus imminent, il tait toujours grave. Marcel fit
+connatre au docteur Sarrasin et ses amis tout ce qu'il savait des
+prparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Ds le
+lendemain, le Conseil de dfense, auquel il prit part, s'occupa de
+discuter un plan de rsistance et d'en prparer l'excution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien second par Octave, qu'il trouva
+moralement chang et bien son avantage.
+
+Quelles furent les rsolutions prises ? Personne n'en sut le dtail.
+Les principes gnraux furent seuls systmatiquement communiqus la
+presse et rpandus dans le public. Il n'tait pas malais d'y
+reconnatre la main pratique de Marcel.
+
+<< Dans toute dfense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connatre les forces de l'ennemi et d'adapter le systme de
+rsistance ces forces mmes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la porte et les effets, que
+d'avoir lutter contre des engins mal connus. >>
+
+Le tout tait d'empcher l'investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C'est cette question qu'tudiait avec activit le Conseil de dfense,
+et, le jour o une affiche annona que le problme tait rsolu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+excuter les travaux ncessaires. Aucun emploi n'tait ddaign, qui
+devait contribuer l'oeuvre de dfense. Des hommes de tout ge, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail tait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasins dans la ville. La
+houille et le fer arrivrent aussi en quantits considrables : le fer,
+matire premire de l'armement ; la houille, rservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables la lutte.
+
+Mais, en mme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fume, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de lgumes desschs s'amoncelaient dans les halles
+transformes en magasins. Des troupeaux nombreux taient parqus dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le dcret de mobilisation de tous les hommes en
+tat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit tmoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equips simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffs d'un bon chapeau de cuir bouilli, arms de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosss,
+levaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pices d'artillerie avait commenc et fut
+pousse avec activit. Une circonstance trs favorable ces travaux
+tait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possdait la ville et qu'il fut ais de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+tait partout, et partout la hauteur de sa tche. Qu'une difficult
+thorique ou pratique se prsentt, il savait immdiatement la
+rsoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procd
+expditif, un tour de main rapide. Aussi son autorit tait-elle
+accepte sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement excuts.
+
+Auprs de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
+s'tait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
+renona, comprenant qu'il ne devait rien tre, pour commencer, qu'un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
+conduire en soldat modle. A ceux qui firent d'abord mine de le
+plaindre :
+
+<< A chacun selon ses mrites, rpondit-il. Je n'aurais peut-tre pas
+su commander !... C'est le moins que j'apprenne obir ! >>
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout coup imprimer aux
+travaux de dfense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait ngocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
+succdrent tous les jours. C'tait tantt la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantt le chemin de fer de
+Sacramento qui avait t coup par des << uhlans >>, tombs du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitt contredites, taient inventes plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosit de
+leurs lecteurs. La vrit, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant Marcel le temps de complter ses
+travaux de dfense, n'tait pas sans l'inquiter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+<< Est-ce que ce brigand aurait chang ses batteries et me prparerait
+quelque nouveau tour de sa faon ? >> se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d'arrter les navires ennemis, soit d'empcher
+l'investissement, promettait de rpondre tout, et Marcel, en ses
+moments d'inquitude, redoublait encore d'activit.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, aprs une laborieuse journe,
+tait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exig, ds les premiers jours, qu'il vnt
+habituellement dner chez lui, sauf dans le cas o il en serait empch
+par un autre engagement ; mais, par un phnomne singulier, le cas d'un
+engagement assez sduisant pour que Marcel renont ce privilge ne
+s'tait pas encore prsent. L'ternelle partie d'checs du docteur
+avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un intrt assez
+palpitant pour expliquer cette assiduit. Force est donc de penser
+qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-tre pourra-t- on en
+souponner la nature, quoique, assurment, il ne la souponnt pas
+encore lui-mme, en observant l'intrt que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
+taient tous trois assis prs de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes prparaient ce qui pouvait tre ncessaire au service
+futur des ambulances.
+
+<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montr le dessin ? demandait Jeanne, qui s'intressait
+ tous les travaux de la dfense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, rpondait Marcel.
+
+-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre dtail industriel
+reprsente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le gnie a
+creus hier cinq cents nouveaux mtres de fosss ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n'est mme pas assez ! De ce train-l nous n'aurons pas
+termin l'enceinte la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes rien.
+
+-- Bonnes rien ! s'criait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitt pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs mres, de leurs femmes, de
+leurs fiances ? Leur ardeur, tous, d'o leur vient-elle, sinon de
+vous, et qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arrta. Mlle Jeanne n'insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut oblige de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
+sans doute expliquer le zle du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappel par la tche impitoyable, press d'aller
+achever un projet ou un devis, s'arrachait regret cette douce
+causerie, il emportait avec lui l'inbranlable rsolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s'attendait gure ce qui allait arriver, et, cependant, c'tait
+la consquence naturelle, inluctable, de cet tat de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui tait la loi
+fondamentale de la Cit de l'Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condense et en quelque sorte
+algbrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
+des plus animes et des plus tranges du monde. Par une consquence
+naturelle de la position gographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractre cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marqus. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, la taille leve, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus foncs, aux membres plus souples et plus fins. Le Ngre y
+rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynsien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, la natte soigneusement
+tresse, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L'ouverture du march du 12 octobre, cette Bourse unique au monde, ne
+prsenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs tempraments particuliers, changer des poignes
+de main, se diriger vers la buvette et prluder, par des libations
+propitiatoires, aux oprations de la journe. Ils allrent, un un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numrots qui reoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonns, en tirer d'normes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.
+
+Bientt, les premiers cours du jour se formrent, en mme temps que la
+foule affaire grossissait insensiblement. Un lger brouhaha s'leva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les dpches tlgraphiques commencrent alors pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait gure de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue tue-tte au milieu de la tempte des voix, vnt
+s'ajouter sur la muraille du nord la collection des tlgrammes
+placards par les gardes de la Bourse.
+
+L'intensit du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se prcipitaient vers le bureau
+tlgraphique, apportaient des rponses. Tous les carnets taient
+ouverts, annots, raturs, dchirs. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mystrieux sembla passer comme un frisson travers
+ces groupes agits.
+
+Une nouvelle tonnante, inattendue, incroyable, venait d'tre apporte
+par l'un des associs de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidit de l'clair.
+
+Les uns disaient :
+
+<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fume sans feu !
+
+-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage reprsentent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s'criait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriqus ! rpliquait celui-l.
+
+-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les raliser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-l n'arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons rputes les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !
+
+-- Aprs tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas forme, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lance par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le tlgramme qui le dit vient d'tre placard
+l'instant ! >>
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des dpches. La
+dernire bande de papier bleu tait libelle en ces termes :
+
+<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. >>
+
+Cette fois, il n'y avait plus douter, quelque surprenante que ft la
+nouvelle, et les hypothses commencrent se donner carrire.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entranes par celle
+de Herr Schultze, commencrent inonder la place. C'tait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait implique pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisime ordre.
+
+D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l'vnement se dchanaient avec fureur.
+
+Le march de San Francisco, si lourd le matin, dire d'experts, ne
+l'tait certes pas deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel dchanement effrn de la spculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
+amricaine ! Hausse sur les produits fabriqus de tout genre de
+l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombs zro, disparus de la cote, depuis la dclaration de guerre,
+ils se trouvrent subitement ports cent quatre-vingts dollars l'cre
+demand !
+
+Ds le soir mme, les boutiques nouvelles furent prises d'assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_,
+l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caractres
+gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
+informations se rduisaient, en somme, presque nant.
+
+Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, accepte par Herr Schultze, tire par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant t prsente Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l'Acier, New York, ces messieurs avaient constat
+que la balance porte au crdit de leur client tait insuffisante pour
+parer cet norme paiement, et lui avaient immdiatement donn avis
+tlgraphique du fait, sans recevoir de rponse ; qu'ils avaient alors
+recouru leurs livres et constat avec stupfaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur taient parvenues de
+Stahlstadt ; qu' dater de ce moment les traites et les chques tirs
+par Herr Schultze sur leur caisse s'taient accumuls quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner leur lieu d'origine avec la
+mention << No effects >> (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les tlgrammes
+inquiets, les questions furieuses, s'taient abattus d'une part sur la
+maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une rponse dcisive tait arrive.
+
+<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le tlgramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystre. Il n'a pas
+laiss d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>
+
+Ds lors, il n'avait plus t possible de dissimuler la vrit. Des
+cranciers principaux avaient pris peur et dpos leurs effets au
+tribunal de commerce. La dconfiture s'tait dessine en quelques
+heures avec la rapidit de la foudre, entranant avec elle son cortge
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des crances
+connues tait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prvoir que, avec les crances complmentaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voil ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient,
+quelques amplifications prs. Il va sans dire qu'ils annonaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus indits et les plus
+spciaux.
+
+Et, de fait, il n'en tait pas un qui n'et ds la premire heure
+expdi ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Ds le 14 octobre au soir, la Cit de l'Acier s'tait vue investie par
+une vritable arme de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette arme vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+extrieure de Stahlstadt. La consigne tait toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+sduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n'tait chang dans la routine de leur section. Les
+contrematres avaient seulement annonc la veille, par ordre suprieur,
+qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulires, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consquence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d'clairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze et disparu depuis prs d'un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle tait la cause et la porte
+de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mystrieux personnage allait reparatre d'une minute
+ l'autre dominait encore obscurment les inquitudes.
+
+A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continu
+comme l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tche partielle dans l'horizon limit de sa section. Les
+caisses particulires avaient pay les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu' ce jour aux ncessits
+locales. Mais la centralisation tait pousse Stahlstadt un trop
+haut degr de perfection, le matre s'tait rserv une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrant
+pas, dans un temps trs court, un arrt forc de la machine. C'est
+ainsi que, du 17 septembre, jour o pour la dernire fois, le Roi de
+l'Acier avait sign des ordres, jusqu'au 13 octobre, o la nouvelle de
+la suspension des paiements avait clat comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considrables --, passes par la poste de Stahlstadt, avaient
+t dposes la bote du Bloc central, et, sans nul doute, taient
+arrives au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se rservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus levs de l'usine n'auraient jamais song
+seulement sortir de leurs attributions rgulires. Investis en face
+de leurs subordonns d'un pouvoir presque absolu, ils taient chacun,
+vis--vis de Herr Schultze -- et mme vis--vis de son souvenir --,
+comme autant d'instruments sans autorit, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s'tait donc cantonn dans la responsabilit troite
+de son mandat, avait attendu, temporis, << vu venir >> les vnements.
+
+A la fin, les vnements taient venus. Cette situation singulire
+s'tait prolonge jusqu'au moment o les principales maisons
+intresses, subitement saisies d'alarme, avaient tlgraphi,
+sollicit une rponse, rclam, protest, enfin pris leurs prcautions
+lgales. Il avait fallu du temps pour en arriver l. On ne se dcida
+pas aisment souponner une prosprit si notoire de n'avoir que des
+pieds d'argile. Mais le fait tait maintenant patent : Herr Schultze
+s'tait drob ses cranciers.
+
+C'est tout ce que les reporters purent arriver savoir. Le clbre
+Meiklejohn lui-mme, illustre pour avoir russi soutirer des aveux
+politiques au prsident Grant l'homme le plus taciturne de son sicle,
+l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annonc au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
+t cette fois plus heureux que leurs confrres. Ils taient obligs de
+s'avouer eux-mmes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un vnement presque unique,
+c'tait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet tat de ville
+indpendante et isole qui ne permettait aucune enqute rgulire et
+lgale. La signature de Herr Schultze tait, il est vrai, proteste
+New York, et ses cranciers avaient toute raison de penser que l'actif
+reprsent par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure les
+indemniser. Mais quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous squestre ? Stahlstadt tait reste un territoire
+spcial, non class encore, o tout appartenait Herr Schultze. Si
+seulement il avait laiss un reprsentant, un conseil d'administration,
+un substitut ! Mais rien, pas mme un tribunal, pas mme un conseil
+judiciaire ! Il tait lui seul le roi, le grand juge, le gnral en
+chef, le notaire, l'avou, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait ralis en sa personne l'idal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du nant pur et simple, et tout cet
+difice formidable s'croulait comme un chteau de cartes.
+
+En toute autre situation, les cranciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer Herr Schultze, tendre la main sur son actif,
+s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu'un peu d'argent peut-tre et un pouvoir rgulateur.
+
+Mais rien de tout cela n'tait possible. L'instrument lgal faisait
+dfaut pour oprer cette substitution. On se trouvait arrt par une
+barrire morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
+circonvallations leves autour de la Cit de l'Acier. Les infortuns
+cranciers voyaient le gage de leur crance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilit de le saisir.
+
+Tout ce qu'ils purent faire fut de se runir en assemble gnrale, de
+se concerter et d'adresser une requte au Congrs pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'pouser les intrts de ses nationaux, de
+prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire amricain et de faire
+rentrer ainsi cette cration monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congrs taient personnellement
+intresss dans l'affaire ; la requte, par plus d'un ct, sduisait
+le caractre amricain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
+couronne d'un plein succs. Malheureusement, le Congrs n'tait pas en
+session, et de longs dlais taient redouter avant que l'affaire pt
+lui tre soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n'allait plus Stahlstadt et les
+fourneaux s'teignaient un un.
+
+Aussi la consternation tait-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-tre six mois
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en tait d'avis.
+Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'tait tarie en
+mme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution lgale. Les
+chefs de section, ingnieurs et contrematres, privs d'ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des runions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
+eut pas de plan arrt, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
+chmage entrana bientt avec lui son cortge de misres, de dsespoirs
+et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+chemine qui avait cess de fumer l'usine, on vit natre un cabaret
+dans les villages d'alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus aviss, ceux qui avaient su
+prvoir les jours difficiles, pargner une rserve, se htrent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chre au coeur de la
+mnagre, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se rvlait eux par la portire du wagon. Ils partirent, ceux-l,
+s'parpillrent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientt retrouv,
+l'un l'est, celui-ci au sud, celui-l au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient raliser ce rve, combien en
+tait-il que la misre clouait la glbe ! Ceux-l restrent, l'oeil
+cave et le coeur navr !
+
+Ils restrent, vendant leurs pauvres hardes cette nue d'oiseaux de
+proie face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
+dsastres, acculs en quelques jours aux expdients suprmes, bientt
+privs de crdit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
+s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
+avenir de misre !
+
+XVI DEUX FRANAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait t :
+
+<< Si ce n'tait qu'une ruse de guerre ? >>
+
+Sans doute, la rflexion, il s'tait bien dit que les rsultats d'une
+telle ruse eussent t si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypothse tait inadmissible. Mais il s'tait dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exaspre d'un homme tel que Herr
+Schultze devait, un moment donn, le rendre capable de tout sacrifier
+ sa passion. Quoi qu'il en pt tre, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requte, le Conseil de dfense rdigea immdiatement une
+proclamation pour exhorter les habitants se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semes par l'ennemi dans le but d'endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices pousss avec plus d'ardeur que jamais,
+accenturent la rplique que France-Ville jugea convenable d'adresser
+ce qui pouvait toute force n'tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les dtails, vrais ou faux, apports par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les consquences financires et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, sparment sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cit du docteur se rveilla dfinitivement sauve,
+comme un dormeur qui chappe un mauvais rve par le simple fait de
+son rveil. Oui ! France-Ville tait videmment hors de danger, sans
+avoir eu coup frir, et ce fut Marcel, arriv une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicit
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de dtente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se flicitait, on s'invitait dner. Les femmes
+exhibaient de fraches toilettes, les hommes se donnaient momentanment
+cong d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde tait
+rassur, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c'tait sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui taient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entrans leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laiss un moment de repos. Enfin, il tait dcharg d'une si
+terrible inquitude et respirait l'aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'tait rapproch davantage, on
+s'tait reconnus frres, anims de sentiments semblables, touchs par
+les mmes intrts. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un tre
+nouveau. Dsormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
+tait ne. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l'aimait.
+
+Les rsultats matriels de la mise en tat de dfense furent aussi tout
+ l'avantage de la cit. On avait appris connatre ses forces. On
+n'aurait plus les improviser. On tait plus sr de soi. A l'avenir,
+tout vnement, on serait prt.
+
+Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'tait
+annonc si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n'et pas t son ouvrage, des
+remerciements publics furent vots au jeune ingnieur comme
+l'organisateur de la dfense, celui au dvouement duquel la ville
+aurait d de ne pas prir, si les projets de Herr Schultze avaient t
+mis excution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son rle ft termin. Le mystre
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'aprs avoir port une
+lumire complte au milieu mme des tnbres qui enveloppaient encore
+la Cit de l'Acier.
+
+Il rsolut donc de retourner Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui reprsenter que l'entreprise
+serait difficile, hrisse de dangers, peut-tre ; qu'il allait faire
+l une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
+quels abmes cachs sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
+le lui avait dpeint, n'tait pas homme disparatre impunment pour
+les autres, s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esprances... On tait en droit de tout redouter de la dernire pense
+d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
+du requin !...
+
+<< C'est prcisment parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui rpondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d'aller Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
+d'arracher la mche avant qu'elle n'clate, et je vous demanderai mme
+la permission d'emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s'cria le docteur.
+
+-- Oui ! C'est maintenant un brave garon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protge donc tous les deux ! >> rpondit le vieillard
+mu en l'embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, aprs avoir travers les villages
+abandonns, dposait Marcel et Octave la porte de Stahlstadt. Tous
+deux taient bien quips, bien arms, et trs dcids ne pas revenir
+sans avoir clairci ce sombre mystre.
+
+Ils marchaient cte cte sur le chemin de ceinture extrieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la vrit, dont Marcel s'tait
+obstin douter jusqu' ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L'usine tait compltement arrte, c'tait vident. De cette route
+qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une toile au ciel,
+il aurait aperu, jadis, la lumire du gaz, l'clair parti de la
+baonnette d'une sentinelle, mille signes de vie dsormais absents. Les
+fentres illumines des secteurs se seraient montres comme autant de
+verrires tincelantes. Maintenant, tout tait sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cit, dont les hautes chemines se
+dressaient l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chausse rsonnaient dans le vide. L'expression de
+solitude et de dsolation tait si forte, qu'Octave ne put s'empcher
+de dire :
+
+<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil celui-ci
+! On se croirait dans un cimetire ! >>
+
+Il tait sept heures, lorsque Marcel et Octave arrivrent au bord du
+foss, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun tre vivant
+ne se montrait sur la crte de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+tait relev, laissant devant la porte un gouffre large de cinq six
+mtres.
+
+Il fallut plus d'une heure pour russir amarrer un bout de cble, en
+le lanant tour de bras l'une des poutrelles. Aprs bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant la corde, put se
+hisser la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une une les armes et munitions ; puis, il prit son
+tour le mme chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu' ramener le cble de l'autre ct de la
+muraille, faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hisss, et, enfin, se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouvrent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entre
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s'levait, noire et muette, la masse imposante des btiments, qui,
+de leurs mille fentres vitres, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir pntrer nos
+secrets ! >>
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.
+
+Ils se dirigrent vers l'ouest et arrivrent bientt devant l'arche
+monumentale qui portait son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chne, gros clous d'acier, taient ferms. Marcel s'en
+approcha, heurta plusieurs reprises avec un pav qu'il ramassa sur la
+chausse.
+
+L'cho seul lui rpondit.
+
+<< Allons ! l'ouvrage ! >> cria-t-il Octave.
+
+Il fallut recommencer le pnible travail du lancement de l'amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle o elle pt s'accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave russirent
+ franchir la muraille, et se trouvrent dans l'axe du secteur O.
+
+<< Bon ! s'cria Octave, quoi bon tant de peines ? Nous voil bien
+avancs ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! rpondit Marcel... Voil justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fch de le revoir et d'y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. >>
+
+C'tait la grande halle de coule o le jeune Alsacien avait t admis
+lors de son arrive l'usine. Qu'elle tait lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux teints, ses rails rouills, ses grues poussireuses qui
+levaient en l'air leurs grands bras plors comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la ncessit d'une
+diversion.
+
+<< Voici un atelier qui t'intressera davantage >>, dit-il Octave en
+le prcdant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il aperut, rangs en bataille sur une tablette de
+bois, un rgiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques botes
+de conserve montraient aussi leurs tuis de fer-blanc, poinonns aux
+meilleures marques. Il y avait l de quoi faire un djeuner dont le
+besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d'tain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expdition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait ce qu'il avait faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n'y avait pas y songer. Cette
+muraille tait prodigieusement haute, isole de tous les autres
+btiments, sans une saillie laquelle on pt accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'tait pas une opration facile.
+Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze et disparu sans semer
+d'embches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d'tablir. Mais rien de tout cela n'tait pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et repos, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+<< Que dirais-tu d'un boyau de mine l-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des fainants ! >> rpondit Octave, prt
+tout tenter.
+
+Le travail commena. Il fallut dchausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en dtacher
+une, et enfin, l'aide d'un foret, oprer la perce de plusieurs
+petits boyaux parallles. A dix heures, tout tait termin, les
+saucissons de dynamite taient en place, et la mche fut allume.
+
+Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqu
+que la cantine, situe dans un sous-sol, formait une vritable cave
+vote, il vint s'y rfugier avec Octave.
+
+Tout coup, l'difice et la cave mme furent secous comme par l'effet
+d'un tremblement de terre. Une dtonation formidable, pareille celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant la fois, dchira les
+airs, suivant de prs la secousse. Puis, aprs deux trois secondes,
+une avalanche de dbris projets de tous les cts retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'croulant, au milieu des
+cascades claires des vitres casses.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittrent alors
+leur retraite.
+
+Si habitu qu'il ft aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut merveill des rsultats qu'il constata. La moiti du
+secteur avait saut, et les murs dmantels de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient ceux d'une ville bombarde. De
+toutes parts les dcombres amoncels, les clats de verre et les
+pltres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussire,
+retombant lentement du ciel o l'explosion les avait projets,
+s'talaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent la muraille intrieure. Elle tait
+dtruite aussi sur une largeur de quinze vingt mtres, et, de l'autre
+ct de la brche, l'ex-dessinateur du Bloc central aperut la cour,
+lui bien connue, o il avait pass tant d'heures monotones.
+
+Du moment o cette cour n'tait plus garde, la grille de fer qui
+l'entourait n'tait pas infranchissable... Elle fut bientt franchie.
+
+Partout le mme silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers o jadis ses camarades admiraient
+ses pures. Dans un coin, il retrouva, demi bauch sur sa planche,
+le dessin de machine vapeur qu'il avait commenc, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appel au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient gard la physionomie d'un mouvement suspendu,
+d'une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arrivrent la limite intrieure du Bloc central
+et se trouvrent bientt au pied de la muraille qui devait, dans la
+pense de Marcel, les sparer du parc.
+
+<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-l ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
+porte qu'une simple fuse enverrait en l'air. >>
+
+Tous deux se mirent tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps autre, ils taient obligs de faire un dtour, de doubler un
+corps de btiment qui s'en dtachait comme un peron, ou d'escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientt rcompenss de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut perc un trou de vrille travers les
+planches de chne. Marcel, appliquant aussitt son oeil cette
+ouverture, reconnut, sa vive satisfaction, que, de l'autre ct,
+s'tendait le parc tropical avec sa verdure ternelle et sa temprature
+de printemps.
+
+<< Encore une porte faire sauter, et nous voil dans la place !
+dit-il son compagnon.
+
+-- Une fuse pour ce carr de bois, rpondit Octave, ce serait trop
+d'honneur ! >>
+
+Et il commena d'attaquer la poterne grands coups de pic.
+
+Il l'avait peine branle, qu'on entendit une serrure intrieure
+grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chane.
+
+<< _Wer da ?_ >> (Qui va l ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s'attendaient rien moins qu' une pareille
+question. Ils en furent plus surpris vritablement qu'ils ne l'auraient
+t d'un coup de fusil.
+
+De toutes les hypothses que Marcel avait imagines au sujet de cette
+ville en lthargie, la seule qui ne se ft pas prsente son esprit,
+tait celle-ci : un tre vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque lgitime, si l'on admettait que
+Stahlstadt ft compltement dserte, revtait une tout autre
+physionomie, du moment o la cit possdait encore des habitants. Ce
+qui n'tait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enqute archologique,
+devenait, dans le second, une attaque main arme avec effraction.
+
+Toutes ces ides se prsentrent l'esprit de Marcel avec tant de
+force, qu'il resta d'abord comme frapp de mutisme.
+
+<< _Wer da ?_ >> rpta la voix, avec un peu d'impatience.
+
+L'impatience n'tait videmment pas tout fait dplace. Franchir pour
+arriver cette porte des obstacles si varis, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien
+rpondre lorsqu'on vous demande simplement :
+
+<< Qui va l ? >> cela ne laissait pas d'tre surprenant.
+
+Une demi-minute suffit Marcel pour se rendre compte de la fausset de
+sa position, et aussitt, s'exprimant en allemand :
+
+<< Ami ou ennemi votre gr ! rpondit-il. Je demande parler Herr
+Schultze. >>
+
+Il n'avait pas articul ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
+entendre travers la porte entrebille :
+
+<< _Ach !_ >>
+
+Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache hrisse, un oeil hbt, qu'il reconnut aussitt. Le
+tout appartenait Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+<< Johann Schwartz ! s'cria le gant avec une stupfaction mle de
+joie. Johann Schwartz ! >>
+
+Le retour inopin de son prisonnier paraissait l'tonner presque autant
+qu'il avait d l'tre de sa disparition mystrieuse. << Puis-je parler
+ Herr Schultze ? >> rpta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
+rponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tte.
+
+<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir Herr Schultze que je suis l et
+que je dsire l'entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! rpondit le gant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais o est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas change ! Personne entrer sans ordre ! >>
+
+Ces phrases entrecoupes furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, toutes les questions, opposa un enttement bestial.
+
+Octave finit par s'impatienter.
+
+<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! >>
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chane
+rsista, et une pousse, suprieure la sienne, eut bientt referm le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tirs.
+
+<< Il faut qu'ils soient plusieurs derrire cette planche ! >> s'cria
+Octave, assez humili de ce rsultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitt, il poussa
+un cri de surprise :
+
+<< Il y a un second gant !
+
+-- Arminius ? >> rpondit Marcel.
+
+Et il regarda son tour par le trou de vrille.
+
+<< Oui ! c'est Arminius, le collgue de Sigimer ! >>
+
+Tout coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tte Marcel.
+
+<< _Wer da ?_ >> disait la voix.
+
+C'tait celle d'Arminius, cette fois.
+
+La tte du gardien dpassait la crte de la muraille, qu'il devait
+avoir atteinte l'aide d'une chelle.
+
+<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! rpondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? >>
+
+Il n'avait pas achev ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
+crte du mur. Une dtonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d'Octave.
+
+<< Eh bien, voil pour te rpondre ! >> s'cria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+clats.
+
+A peine la brche tait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s'lancrent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lzard par l'explosion, qu'ils venaient de
+franchir, une chelle tait encore dresse, et, au pied de cette
+chelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n'taient l pour dfendre le passage.
+
+Les jardins s'ouvraient devant les deux assigeants dans toute la
+splendeur de leur vgtation. Octave tait merveill.
+
+<< C'tait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Dployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'tre
+tapis derrire les buissons ! >>
+
+Octave et Marcel se sparrent, et, prenant chacun l'un des cts de
+l'alle qui s'ouvrait devant eux ils avancrent avec prudence, d'arbre
+en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la stratgie
+individuelle la plus lmentaire.
+
+La prcaution tait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
+coup de fusil clata. Une balle fit sauter l'corce d'un arbre que
+Marcel venait peine de quitter.
+
+<< Pas de btises !... Ventre terre ! >> dit Octave demi voix.
+
+Et, joignant l'exemple au prcepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu' un buisson pineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s'levait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisime coup de feu et n'eut
+que le temps de se jeter derrire le tronc d'un palmier pour en viter
+un quatrime.
+
+<< Heureusement que ces animaux-l tirent comme des conscrits ! cria
+Octave son compagnon, spar de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! rpondit Marcel des yeux autant que des lvres. Vois-tu la
+fume qui sort de cette fentre, au rez-de-chausse ?... C'est l
+qu'ils sont embusqus, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma faon ! >>
+
+En un clin d'oeil, Marcel eut coup derrire le buisson un chalas de
+longueur raisonnable ; puis, se dbarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce bton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin prsentable. Il le planta alors la place qu'il occupait, de
+manire laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :
+
+<< Amuse-les par ici en tirant sur la fentre, tantt de ta place,
+tantt de la mienne ! Moi, je vais les prendre revers ! >>
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrtement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent changes sans rsultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau taient littralement cribls ; mais,
+personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chausse, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+touff :
+
+<< A moi !... Je le tiens !... >>
+
+Quitter son abri, s'lancer dcouvert dans le rond-point, monter
+l'assaut de la fentre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
+Un instant aprs, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlacs comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+dsesprment. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert l'improviste une porte intrieure, le gant n'avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jet terre, il n'avait pas perdu
+l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son ct, dployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte et ncessairement fini par la mort de l'un des combattants,
+si l'intervention d'Octave ne fat arrive point pour amener un
+rsultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et dsarm, se
+vit attach de manire ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+<< Et l'autre ? >> demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
+tait tendu tout sanglant.
+
+<< Est-ce qu'il a reu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui >>, rpondit Marcel.
+
+Puis il s'approcha d'Arminius.
+
+<< Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol ! s'cria Octave.
+
+-- Nous voil matres de la place ! rpondit Marcel. Nous allons
+procder une visite srieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>
+
+Du salon d'attente o venait de se passer le dernier acte du sige, les
+deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l'Acier.
+
+Octave tait en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une une les portes qu'il
+rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.
+
+Il s'attendait bien y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
+que le spectacle qui s'offrit ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement dvalis, avait
+t jet ple-mle dans ce salon. Ce n'taient de tous cts que
+lettres et paquets cachets, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfonait jusqu' mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financire, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumule de jour en jour dans la bote extrieure du parc,
+et fidlement releve par Arminius et Sigimer, tait l dans le cabinet
+du matre.
+
+Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de misres, de
+larmes enfermes dans ces plis muets l'adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en chques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait l, immobilis par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrte du
+laboratoire ! >>
+
+Il commena donc enlever tous les livres de la bibliothque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas dcouvrir le passage masqu qu'il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il branla un un
+tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
+chemine, il les fit sauter l'un aprs l'autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientt
+vident que Herr Schultze, inquiet de n'tre plus seul possder le
+secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprime.
+
+Mais il avait ncessairement d en faire ouvrir une autre.
+
+<< O ?... se demandait Marcel. Ce ne peut tre qu'ici, puisque c'est
+ici qu'Arminius et Sigimer ont apport les lettres ! C'est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continu de se tenir aprs mon dpart !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre sa porte, l'abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
+dclou et relev. Le parquet, examin feuille feuille, ne prsentait
+rien de suspect.
+
+<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette pice ? demanda Octave.
+
+-- J'en suis moralement sr ! rpondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu' explorer le plafond >>, dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein tait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tt suspendu au candlabre dor, qu' son
+extrme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa dcouvert un trou bant, d'o une lgre chelle d'acier
+descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.
+
+C'tait comme une invitation monter.
+
+<< Allons donc ! Nous y voil ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
+s'lana aussitt sur l'chelle, suivi de prs par son compagnon.
+
+XVIII L'AMANDE DU NOYAU
+
+L'chelle d'acier s'accrochait par son dernier chelon au parquet mme
+d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'extrieur.
+Cette salle et t plonge dans l'obscurit la plus complte, si une
+blouissante lumire blanchtre n'et filtr travers l'paisse vitre
+d'un oeil-de-boeuf, encastr au centre de son plancher de chne. On et
+dit le disque lunaire, au moment o dans son opposition avec le soleil,
+il apparat dans toute sa puret.
+
+Le silence tait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l'antichambre d'un monument funraire.
+
+Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre tincelante, eut un
+moment d'hsitation. Il touchait son but ! De l, il n'en pouvait
+douter, allait sortir l'impntrable secret qu'il tait venu chercher
+Stahlstadt !
+
+Mais son hsitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allrent
+s'agenouiller prs du disque et inclinrent la tte de manire
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre place au-dessous
+d'eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait dmesurment les objets que l'on regardait travers.
+
+L tait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumire qui
+sortait travers le disque, comme si c'et t l'appareil dioptrique
+d'un phare, venait d'une double lampe lectrique brlant encore dans sa
+cloche vide d'air, que le courant voltaque d'une pile puissante
+n'avait pas cess d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphre blouissante, une forme humaine, normment agrandie par la
+rfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+dsert libyque --, tait assise dans une immobilit de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des clats d'obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C'tait Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa mchoire, ses dents clatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait la
+fois asphyxi et congel sous l'action d'un froid terrible !
+
+Le Roi de l'Acier tait devant sa table, tenant une plume de gant,
+grande comme une lance, et il semblait crire encore ! N'et t le
+regard atone de ses pupilles dilates, l'immobilit de sa bouche, on
+l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans
+les glaons des rgions polaires, ce cadavre tait l, depuis un mois,
+cach tous les yeux. Autour de lui tout tait encore gel, les
+ractifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses rcipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en dpit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il tait heureux qu'il et pu
+observer du dehors l'intrieur de ce laboratoire, car trs certainement
+Octave et lui auraient t frapps de mort en y pntrant.
+
+Comment donc s'tait produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu que les fragments
+d'obus, pars sur le plancher, n'taient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l'enveloppe intrieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait supporter, tait faite de ce verre
+tremp, qui a dix ou douze fois la rsistance du verre ordinaire ; mais
+un des dfauts de ce produit, qui tait encore tout nouveau, c'est que,
+par l'effet d'une action molculaire mystrieuse, il clate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait d arriver.
+Peut- tre mme la pression intrieure avait-elle provoqu plus
+invitablement encore l'clatement de l'obus qui avait t dpos dans
+le laboratoire. L'acide carbonique, subitement dcomprim, avait alors
+dtermin, en retournant l'tat gazeux, un effroyable abaissement de
+la temprature ambiante.
+
+Toujours est-il que l'effet avait d tre foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de
+l'explosion, s'tait instantanment momifi au milieu d'un froid de
+cent degrs au-dessous de zro.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier
+avait t frapp pendant qu'il crivait.
+
+Or, qu'crivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait tre intressant de recueillir la
+dernire pense, de connatre le dernier mot d'un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasin sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxi tout tre vivant qu'il et
+envelopp de ses vapeurs irrespirables. C'et t courir une mort
+certaine, et, videmment, les risques taient hors de proportion avec
+les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s'il n'tait pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernires lignes traces par sa main, il tait probable
+qu'on pourrait les dchiffrer, agrandies qu'elles devaient tre par la
+rfraction de la lentille. Le disque n'tait-il pas l, avec les
+puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renferms
+dans ce laboratoire, si puissamment clair par la double lampe
+lectrique ?
+
+Marcel connaissait l'criture de Herr Schultze, et, aprs quelques
+ttonnements, il parvint lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu'crivait Herr Schultze, c'tait plutt un ordre
+qu'une instruction.
+
+<< Ordre B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expdition projete
+contre France-Ville. -- Sitt cet ordre reu, excuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'exprience, cette fois, soit foudroyante
+et complte. -- Ne changez pas un iota ce que j'ai dcid. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cit morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompi moderne, et que ce
+soit en mme temps l'effroi et l'tonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien excuts rendent ce rsultat invitable.
+
+<< Vous m'expdierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+<< SCHULTZ... >>
+
+Cette signature tait inacheve ; 1'E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurrent d'abord muets et immobiles devant cet
+trange spectacle, devant cette sorte d'vocation d'un gnie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s'arracher cette lugubre scne. Les deux amis,
+trs mus, quittrent donc la salle, situe au-dessus du laboratoire.
+
+L, dans ce tombeau o rgnerait l'obscurit complte lorsque la lampe
+s'teindrait, faute de courant lectrique, le cadavre du Roi de l'Acier
+allait rester seul, dessch comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt sicles n'ont pu rduire en poussire !...
+
+Une heure plus tard, aprs avoir dli Sigimer, fort embarrass de la
+libert qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, o ils rentraient le soir mme.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annona
+le retour des deux jeunes gens.
+
+<< Qu'ils entrent ! s'cria-t-il, qu'ils entrent vite ! >>
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+<< Eh bien ?
+
+-- Docteur, rpondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! >> s'cria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+<< Mon pauvre enfant, lui dit-il aprs s'tre remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me rjouir puisqu'elle loigne de nous ce
+que j'excre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motive ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serr le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facults puissantes s'tait-il
+constitu notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualits intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l'emploi et t utile, si l'on avait pu les associer avec les
+ntres et leur donner un but commun ! Voil ce qui tout d'abord m'a
+frapp, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv la mort dans le mystrieux
+laboratoire qu'avec une habilet diabolique il s'tait appliqu
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par consquent, n'et pu y pntrer mme pour lui
+porter secours. Il a donc t victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassembles dans ses mains, sur laquelle il avait
+compt bien tort pour tre lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, l'heure marque de Dieu, s'est soudain tourne
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n'en pouvait tre autrement ! rpondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze tait parti d'une donne absolument errone. En effet, le
+meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, aprs sa mort,
+peut tre le plus facilement remplac, et qui continue de fonctionner
+prcisment parce que ses rouages n'ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, rpondit Marcel, que ce qui s'est pass
+Stahlstadt est la dmonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J'ai trouv Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d'o partaient tous les ordres auxquels obissait la Cit de l'Acier,
+sans que jamais un seul et t discut La mort lui avait ce point
+laiss l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a t le
+martyr de sa propre invention ! Il a t foudroy par l'un de ces obus
+qui devaient anantir notre ville ! Son arme s'est brise dans sa main,
+au moment mme o il allait tracer la dernire lettre d'un ordre
+d'extermination ! Ecoutez ! >>
+
+Et Marcel lut haute voix les terribles lignes, traces par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+<< Ce qui d'ailleurs m'et prouv mieux encore que Herr Schultze tait
+mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait
+cess de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cess de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrt tous les mouvements ! La
+paralysie du matre avait du mme coup paralys les serviteurs et
+s'tait tendue jusqu'aux instruments !
+
+-- Oui, rpondit le docteur Sarrasin, il y a eu, l, justice de Dieu !
+C'est en voulant prcipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c'est en forant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succomb !
+
+-- En effet, rpondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au pass et soyons tout au prsent. Herr Schultze mort, si c'est
+la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable tablissement
+qu'il avait cr, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait,
+ont creus dix abmes. Aveugl, d'une part, par ses succs, de l'autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes tout ce qui pouvait
+nous tre ennemi. Malgr cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses crances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu'elle avait accumules pour le mal. Herr Schultze n'a
+qu'un hritier possible, docteur, et cet hritier, c'est vous. Il ne
+faut pas laisser prir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y
+a que profit tirer de l'anantissement d'une force rivale. C'est une
+grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espre, qu'il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l'humanit. Or, cette tche, je suis prt me
+dvouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, rpondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voil prt travailler sous ses ordres, si mon pre y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grce toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscite, un arsenal d'instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus dsormais nous attaquer ! Et,
+comme, en mme temps que nous serons les plus forts, nous tcherons
+d'tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux rves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frre d'Octave !... A
+nous trois, rien ne m'et paru impossible !... >>
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-tre, dans le courant de ce rcit, n'a-t-il pas t suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les hros. C'est
+une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser
+enfin eux pour eux-mmes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement l'tre
+collectif, l'humanit, que l'individu tout entier dispart pour lui,
+alors mme qu'il venait de s'lancer en plein idal. Il fut donc frapp
+de la pleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel ses
+dernires paroles. Ses yeux cherchrent lire dans ceux du jeune homme
+le sens cach de cette soudaine motion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingnieur et attendait peut- tre que
+celui-ci le rompt ; mais Marcel, redevenu matre de lui par un rude
+effort de volont, n'avait pas tard retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'tait
+plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commenc.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatient peut-tre de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-mme, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de mdecin, il s'empara de son
+bras et le tint comme il et fait de celui d'un malade dont il aurait
+voulu discrtement ou distraitement tter le pouls.
+
+Marcel s'tait laiss faire sans trop se rendre compte de l'intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les lvres :
+
+<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destines de Stahlstadt. Mais il n'est
+pas dfendu, alors mme qu'on se voue l'amlioration du sort de tous,
+de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus prs. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout l'heure,
+rpondait, il n'y a pas longtemps encore, son pre et sa mre,
+qui, pour la vingtime fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes taient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune
+fille rpondait non, et toujours non ! >>
+
+A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, dgagea son poignet
+rest jusque-l dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentt suffisamment difi sur la sant de son patient, soit qu'il ne
+se ft pas aperu que le jeune homme lui et retir tout la fois son
+bras et sa confiance, il continua son rcit sans paratre tenir compte
+de ce petit incident.
+
+<< "Mais enfin, disait sa fille la mre de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplis.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+l ! Pourquoi ces non si fermes, si rsolus, si prompts, des demandes
+que tu ne te donnes pas mme la peine d'examiner ? Tu es moins
+premptoire d'ordinaire !"
+
+<< Devant cette objurgations de sa mre, la jeune fille se dcida enfin
+ parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une
+fois rsolue rompre le silence, voici ce qu'elle dit :
+
+<< "Je vous rponds non avec autant de sincrit que j'en mettrais
+vous rpondre oui, chre maman, si oui tait en effet prt sortir de
+mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m'offrez sont des degrs divers acceptables ; mais, outre que
+j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est--dire le plus riche parti de la ville,
+qu' ma personne, et que cette ide-l ne serait pas pour me donner
+l'envie de rpondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que
+j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que
+j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mre stupfaite, vous...
+
+<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa dtresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+<< Mais, soit qu'il ne tnt pas entrer dans cette bagarre, soit qu'il
+trouvt ncessaire qu'un peu plus de lumire se ft entre la mre et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-tre aussi d'un peu
+de colre, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.
+
+<< "Je vous ai dit, chre mre, reprit-elle, que la demande que
+j'esprais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'tait
+mme pas impossible qu'elle ne se ft jamais. J'ajoute que ce retard,
+ft-il indfini, ne saurait ni m'tonner ni me blesser. J'ai le malheur
+d'tre, dit-on, trs riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+trs pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est lui
+d'attendre...
+
+<< - Pourquoi pas nous d'arriver ? " dit la mre voulant peut-tre
+arrter sur les lvres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.
+
+<< Ce fut alors que le mari intervint.
+
+<< "Ma chre amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n'est pas impunment qu'une mre aussi justement coute
+de sa fille que vous, clbre devant elle depuis qu'elle est au monde
+ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garon qui est
+presque de notre famille, qu'elle fait remarquer tous la solidit de
+son caractre, et qu'elle applaudit ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l'occasion de vanter son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+dvouement qu'il en a reues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingu entre tous par son pre et par sa mre, ne l'avait pas
+remarqu son tour, elle aurait manqu tous ses devoirs !
+
+<< -- Ah ! pre ! s'cria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mre pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devine,
+pourquoi m'avoir force de parler ?
+
+<< -- Pourquoi ? reprit le pre, mais pour avoir la joie de t'entendre,
+ma mignonne, pour tre plus assur encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mre que nous
+approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour pargner l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande laquelle sa dlicatesse rpugne, cette demande,
+c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premire
+bonne occasion qui se prsentera, je me permettrai de demander
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'tre mon gendre
+!..." >>
+
+Pris l'improviste par cette brusque proraison, Marcel s'tait dress
+sur ses pieds comme s'il et t m par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serr la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien tait ple comme un mort. Mais
+n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les mes
+fortes, quand il y entre sans avoir cri : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, dbarrasse de toute inquitude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administre, heureuse, grce la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prosprit. Son bonheur, si justement mrit,
+ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cit de l'Acier n'tait qu'une usine formidable, qu'un engin de
+destruction redout sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grce
+ Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est opre sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le trs heureux poux de Jeanne, et la
+naissance d'un enfant vient d'ajouter leur flicit.
+
+Quant Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frre, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les
+qualits de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et mme de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figur pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honntes ambitions.
+
+On peut donc assurer ds maintenant que l'avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cit modles, ne sera pas perdu
+pour les gnrations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bgum
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+This file should be named 8ccmb10.txt or 8ccmb10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8ccmb11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8ccmb10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
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+10000 2004 January*
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+(Three Pages)
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+<h1>The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne</h1>
+<h2>(#23 in our series by Jules Verne)</h2>
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+<pre>
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
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+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
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+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January, 2004 [EBook #4968]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 6, 2002]
+[Date last updated: January 16, 2005]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+
+
+
+This eBook was prepared by Norm Wolcott.
+
+
+TABLE DES MATI&Egrave;RES
+I - O&Ugrave; MR. SHARP FAIT SON ENTR&Eacute;E
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART &Acirc; DEUX
+V - LA CIT&Eacute; DE L'ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - &laquo; P. P. C. &raquo;
+X - UN ARTICLE DE L' &laquo; UNSERE CENTURIE &raquo;, REVUE ALLEMANDE
+XI - UN D&Icirc;NER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRAN&Ccedil;AIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS &Agrave; COUPS DE FUSIL
+XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+</pre>
+
+<p>I &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ces journaux anglais sont vraiment bien faits !
+&gt;&gt; se dit &agrave; lui-m&ecirc;me le bon docteur en se
+renversant dans un grand fauteuil de cuir.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqu&eacute; le
+monologue, qui est une des formes de la distraction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux
+yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie
+&agrave; la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se
+dit &agrave; premi&egrave;re vue : voil&agrave; un brave homme. A
+cette heure matinale, bien que sa tenue ne trah&icirc;t aucune
+recherche, le docteur &eacute;tait d&eacute;j&agrave; ras&eacute;
+de frais et cravat&eacute; de blanc.</p>
+
+<p>Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'h&ocirc;tel,
+&agrave; Brighton, s'&eacute;talaient le <i>Times</i>, le <i>Daily
+Telegraph</i>, le <i>Daily News</i>. Dix heures sonnaient &agrave;
+peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la
+ville, de visiter un h&ocirc;pital, de rentrer &agrave; son
+h&ocirc;tel et de lire dans les principaux journaux de Londres le
+compte rendu <i>in extenso</i> d'un m&eacute;moire qu'il avait
+pr&eacute;sent&eacute; l'avant-veille au grand Congr&egrave;s
+international d'Hygi&egrave;ne, sur un &lt;&lt; compte-globules du
+sang &gt;&gt; dont il &eacute;tait l'inventeur.</p>
+
+<p>Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait
+une c&ocirc;telette cuite &agrave; point, une tasse de th&eacute;
+fumant et quelques-unes de ces r&ocirc;ties au beurre que les
+cuisini&egrave;res anglaises font &agrave; merveille, gr&acirc;ce
+aux petits pains sp&eacute;ciaux que les boulangers leur
+fournissent.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Oui, r&eacute;p&eacute;tait-il, ces journaux du
+Royaume-Uni sont vraiment tr&egrave;s bien faits, on ne peut pas
+dire le contraire !... Le speech du vice- pr&eacute;sident, la
+r&eacute;ponse du docteur Cicogna, de Naples, les
+d&eacute;veloppements de mon m&eacute;moire, tout y est saisi au
+vol, pris sur le fait, photographi&eacute;. &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; La parole est au docteur Sarrasin, de Douai.
+L'honorable associ&eacute; s'exprime en fran&ccedil;ais. "Mes
+auditeurs m'excuseront, dit-il en d&eacute;butant, si je prends
+cette libert&eacute; ; mais ils comprennent assur&eacute;ment mieux
+ma langue que je ne saurais parler la leur..." &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel
+vaut mieux du compte rendu du <i>Times</i> ou de celui du
+<i>Telegraph</i>... On n'est pas plus exact et plus pr&eacute;cis !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin en &eacute;tait l&agrave; de ses
+r&eacute;flexions, lorsque le ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies lui-m&ecirc;me -- on n'oserait donner un
+moindre titre &agrave; un personnage si correctement v&ecirc;tu de
+noir -- frappa &agrave; la porte et demanda si &lt;&lt; monsiou
+&gt;&gt; &eacute;tait visible...</p>
+
+<p>&lt;&lt; Monsiou &gt;&gt; est une appellation
+g&eacute;n&eacute;rale que les Anglais se croient oblig&eacute;s
+d'appliquer &agrave; tous les Fran&ccedil;ais indistinctement, de
+m&ecirc;me qu'ils s'imagineraient manquer &agrave; toutes les
+r&egrave;gles de la civilit&eacute; en ne d&eacute;signant pas un
+Italien sous le titre de &lt;&lt; Signor &gt;&gt; et un Allemand
+sous celui de &lt;&lt; Herr &gt;&gt;. Peut-&ecirc;tre, au surplus,
+ont-ils raison. Cette habitude routini&egrave;re a
+incontestablement l'avantage d'indiquer d'embl&eacute;e la
+nationalit&eacute; des gens.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui &eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute;e. Assez &eacute;tonn&eacute; de recevoir une
+visite en un pays o&ugrave; il ne connaissait personne, il le fut
+plus encore lorsqu'il lut sur le carr&eacute; de papier minuscule
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; MR. SHARP, <i>solicitor</i>, &lt;&lt; 93,
+<i>Southampton row</i> &lt;&lt; LONDON. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il savait qu'un &lt;&lt; solicitor &gt;&gt; est le
+cong&eacute;n&egrave;re anglais d'un avou&eacute;, ou plut&ocirc;t
+homme de loi hybride, interm&eacute;diaire entre le notaire,
+l'avou&eacute; et l'avocat, -- le procureur d'autrefois.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Que diable puis-je avoir &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans
+y songer une mauvaise affaire ?... &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous &ecirc;tes bien s&ucirc;r que c'est pour moi ?
+reprit-il.</p>
+
+<p>-- Oh ! yes, monsiou.</p>
+
+<p>-- Eh bien ! faites entrer. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre des c&eacute;r&eacute;monies introduisit un
+homme jeune encore, que le docteur, &agrave; premi&egrave;re vue,
+classa dans la grande famille des &lt;&lt; t&ecirc;tes de mort
+&gt;&gt;. Ses l&egrave;vres minces ou plut&ocirc;t
+dess&eacute;ch&eacute;es, ses longues dents blanches, ses
+cavit&eacute;s temporales presque &agrave; nu sous une peau
+parchemin&eacute;e, son teint de momie et ses petits yeux gris au
+regard de vrille lui donnaient des titres incontestables &agrave;
+cette qualification. Son squelette disparaissait des talons
+&agrave; l'occiput sous un &lt;&lt; ulster-coat &gt;&gt; &agrave;
+grands carreaux, et dans sa main il serrait la poign&eacute;e d'un
+sac de voyage en cuir verni.</p>
+
+<p>Ce personnage entra, salua rapidement, posa &agrave; terre son
+sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; William Henry Sharp junior, associ&eacute; de la maison
+Billows, Green, Sharp &amp; Co. C'est bien au docteur Sarrasin que
+j'ai l'honneur ?...</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- Fran&ccedil;ois Sarrasin ?</p>
+
+<p>-- C'est en effet mon nom.</p>
+
+<p>-- De Douai ?</p>
+
+<p>-- Douai est ma r&eacute;sidence.</p>
+
+<p>-- Votre p&egrave;re s'appelait Isidore Sarrasin ?</p>
+
+<p>-- C'est exact.</p>
+
+<p>-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; Isidore Sarrasin est mort &agrave; Paris en 1857,
+VI&egrave;me arrondissement, rue Taranne, num&eacute;ro 54,
+h&ocirc;tel des Ecoles, actuellement d&eacute;moli.</p>
+
+<p>-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...</p>
+
+<p>-- Le nom de sa m&egrave;re &eacute;tait Julie Lang&eacute;vol,
+poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle &eacute;tait originaire
+de Bar-le-Duc, fille de B&eacute;n&eacute;dict Lang&eacute;vol,
+demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalit&eacute; de ladite ville... Ces
+registres sont une institution bien pr&eacute;cieuse, monsieur,
+bien pr&eacute;cieuse !... Hem !... hem !... et soeur de
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, tambour-major au 36&egrave;me
+l&eacute;ger...</p>
+
+<p>-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin,
+&eacute;merveill&eacute; par cette connaissance approfondie de sa
+g&eacute;n&eacute;alogie, que vous paraissez sur ces divers points
+mieux inform&eacute; que moi. Il est vrai que le nom de famille de
+ma grand-m&egrave;re &eacute;tait Lang&eacute;vol, mais c'est tout
+ce que je sais d'elle.</p>
+
+<p>-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre
+grand-p&egrave;re, Jean Sarrasin, qu'elle avait
+&eacute;pous&eacute; en 1799. Tous deux all&egrave;rent
+s'&eacute;tablir &agrave; Melun comme ferblantiers et y
+rest&egrave;rent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie
+Lang&eacute;vol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait
+qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre p&egrave;re. A dater de ce
+moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui,
+retrouv&eacute;e &agrave; Paris...</p>
+
+<p>-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur,
+entra&icirc;n&eacute; malgr&eacute; lui par cette pr&eacute;cision
+toute math&eacute;matique. Mon grand-p&egrave;re vint
+s'&eacute;tablir &agrave; Paris pour l'&eacute;ducation de son
+fils, qui se destinait &agrave; la carri&egrave;re m&eacute;dicale.
+Il mourut, en 1832, &agrave; Palaiseau, pr&egrave;s Versailles,
+o&ugrave; mon p&egrave;re exer&ccedil;ait sa profession et
+o&ugrave; je suis n&eacute; moi-m&ecirc;me en 1822.</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de
+fr&egrave;res ni de soeurs ?...</p>
+
+<p>-- Non ! j'&eacute;tais fils unique, et ma m&egrave;re est morte
+deux ans apr&egrave;s ma naissance... Mais enfin, monsieur, me
+direz vous ?... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Mr. Sharp se leva.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en
+pronon&ccedil;ant ces noms avec le respect que tout Anglais
+professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir
+d&eacute;couvert et d'&ecirc;tre le premier &agrave; vous
+pr&eacute;senter mes hommages ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Cet homme est ali&eacute;n&eacute;, pensa le docteur.
+C'est assez fr&eacute;quent chez les "t&ecirc;tes de mort".
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je ne suis pas fou le moins du monde,
+r&eacute;pondit-il avec calme. Vous &ecirc;tes, &agrave; l'heure
+actuelle, le seul h&eacute;ritier connu du titre de baronnet,
+conc&eacute;d&eacute;, sur la pr&eacute;sentation du gouverneur
+g&eacute;n&eacute;ral de la province de Bengale, &agrave;
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, naturalis&eacute; sujet anglais en
+1819, veuf de la B&eacute;gum Gokool, usufruitier de ses biens, et
+d&eacute;c&eacute;d&eacute; en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel
+est mort idiot et sans post&eacute;rit&eacute;, incapable et
+intestat, en 1869. La succession s'&eacute;levait, il y a trente
+ans, &agrave; environ cinq millions de livres sterling. Elle est
+rest&eacute;e sous s&eacute;questre et tutelle, et les
+int&eacute;r&ecirc;ts en ont &eacute;t&eacute; capitalis&eacute;s
+presque int&eacute;gralement pendant la vie du fils imb&eacute;cile
+de Jean-Jacques Lang&eacute;vol. Cette succession a
+&eacute;t&eacute; &eacute;valu&eacute;e en 1870 au chiffre rond de
+vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq
+millions de francs. En ex&eacute;cution d'un jugement du tribunal
+d'Agra, confirm&eacute; par la cour de Delhi, homologu&eacute; par
+le Conseil priv&eacute;, les biens immeubles et mobiliers ont
+&eacute;t&eacute; vendus, les valeurs r&eacute;alis&eacute;es, et
+le total a &eacute;t&eacute; plac&eacute; en d&eacute;p&ocirc;t
+&agrave; la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent
+vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple ch&egrave;que, aussit&ocirc;t apr&egrave;s avoir fait vos
+preuves g&eacute;n&eacute;alogiques en cour de chancellerie, et sur
+lesquels je m'offre d&egrave;s aujourd'hui &agrave; vous faire
+avancer par M. Trollop, Smith &amp; Co., banquiers, n'importe quel
+acompte &agrave; valoir... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;. Il
+resta un instant sans trouver un mot &agrave; dire. Puis, mordu par
+un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait
+exp&eacute;rimental ce r&ecirc;ve des <i>Mille et une nuits</i>, il
+s'&eacute;cria :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me
+donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous
+&eacute;t&eacute; conduit &agrave; me d&eacute;couvrir ?</p>
+
+<p>-- Les preuves sont ici, r&eacute;pondit Mr. Sharp, en tapant
+sur le sac de cuir verni. Quant &agrave; la mani&egrave;re dont je
+vous ai trouv&eacute;, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que
+je vous cherche. L'invention des proches, ou &lt;&lt; next of kin
+&gt;&gt;, comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses
+successions en d&eacute;sh&eacute;rence qui sont
+enregistr&eacute;es tous les ans dans les possessions britanniques,
+est une sp&eacute;cialit&eacute; de notre maison. Or,
+pr&eacute;cis&eacute;ment, l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum
+Gokool exerce notre activit&eacute; depuis un lustre entier. Nous
+avons port&eacute; nos investigations de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+pass&eacute; en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui &eacute;tait issue d'Isidore. J'&eacute;tais
+m&ecirc;me arriv&eacute; &agrave; la conviction qu'il n'y avait pas
+un autre Sarrasin en France, quand j'ai &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; hier matin, en lisant dans le <i>Daily News</i> le
+compte rendu du Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, d'y voir un
+docteur de ce nom qui ne m'&eacute;tait pas connu. Recourant
+aussit&ocirc;t &agrave; mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassembl&eacute;es au sujet de cette
+succession, j'ai constat&eacute; avec &eacute;tonnement que la
+ville de Douai avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; notre
+attention. Presque s&ucirc;r d&eacute;sormais d'&ecirc;tre sur la
+piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu &agrave; la
+sortie du Congr&egrave;s, et ma conviction a &eacute;t&eacute;
+faite. Vous &ecirc;tes le portrait vivant de votre grand-oncle
+Lang&eacute;vol, tel qu'il est repr&eacute;sent&eacute; dans une
+photographie de lui que nous poss&eacute;dons, d'apr&egrave;s une
+toile du peintre indien Saranoni. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au
+docteur Sarrasin. Cette photographie repr&eacute;sentait un homme
+de haute taille avec une barbe splendide, un turban &agrave;
+aigrette et une robe de brocart chamarr&eacute;e de vert, dans
+cette attitude particuli&egrave;re aux portraits historiques d'un
+g&eacute;n&eacute;ral en chef qui &eacute;crit un ordre d'attaque
+en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on
+distinguait vaguement la fum&eacute;e d'une bataille et une charge
+de cavalerie.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ces pi&egrave;ces vous en diront plus long que moi,
+reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans
+deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos
+ordres. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept &agrave;
+huit volumes de dossiers, les uns imprim&eacute;s, les autres
+manuscrits, les d&eacute;posa sur la table et sortit &agrave;
+reculons, en murmurant :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous
+saluer. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Moiti&eacute; croyant, moiti&eacute; sceptique, le docteur prit
+les dossiers et commen&ccedil;a &agrave; les feuilleter.</p>
+
+<p>Un examen rapide suffit pour lui d&eacute;montrer que l'histoire
+&eacute;tait parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment
+h&eacute;siter, par exemple, en pr&eacute;sence d'un document
+imprim&eacute; sous ce titre :</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Rapport aux Tr&egrave;s Honorables Lords du Conseil
+priv&eacute; de la Reine, d&eacute;pos&eacute; le 5 janvier 1870,
+concernant la succession vacante de la B&eacute;gum Gokool de
+Ragginahra, province de Bengale.</i></p>
+
+<p>Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de
+propri&eacute;t&eacute; de certains mehals et de quarante-trois
+mille beegales de terre arable, ensemble de divers &eacute;difices,
+palais, b&acirc;timents d'exploitation, villages, objets mobiliers,
+tr&eacute;sors, armes, etc., provenant de la succession de la
+B&eacute;gum Gokool de Ragginahra. Des expos&eacute;s soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et &agrave; la Cour
+sup&eacute;rieure de Delhi, il r&eacute;sulte qu'en 1819, la
+B&eacute;gum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et
+h&eacute;riti&egrave;re de son propre chef de biens
+consid&eacute;rables, &eacute;pousa un &eacute;tranger,
+fran&ccedil;ais d'origine, du nom de Jean-Jacques Lang&eacute;vol.
+Cet &eacute;tranger, apr&egrave;s avoir servi jusqu'en 1815 dans
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, o&ugrave; il avait eu le grade de
+sous-officier (tambour-major) au 36&egrave;me l&eacute;ger,
+s'embarqua &agrave; Nantes, lors du licenciement de l'arm&eacute;e
+de la Loire, comme subr&eacute;cargue d'un navire de commerce. Il
+arriva &agrave; Calcutta, passa dans l'int&eacute;rieur et obtint
+bient&ocirc;t les fonctions de capitaine instructeur dans la petite
+arm&eacute;e indig&egrave;ne que le rajah Luckmissur &eacute;tait
+autoris&eacute; &agrave; entretenir. De ce grade, il ne tarda pas
+&agrave; s'&eacute;lever &agrave; celui de commandant en chef, et,
+peu de temps apr&egrave;s la mort du rajah, il obtint la main de sa
+veuve. Diverses consid&eacute;rations de politique coloniale, et
+des services importants rendus dans une circonstance
+p&eacute;rilleuse aux Europ&eacute;ens d'Agra par Jean-Jacques
+Lang&eacute;vol, qui s'&eacute;tait fait naturaliser sujet
+britannique, conduisirent le gouverneur g&eacute;n&eacute;ral de la
+province de Bengale &agrave; demander et obtenir pour
+l'&eacute;poux de la B&eacute;gum le titre de baronnet. La terre de
+Bryah Jowahir Mothooranath fut alors &eacute;rig&eacute;e en fief.
+La B&eacute;gum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens
+&agrave; Lang&eacute;vol, qui la suivit deux ans plus tard dans la
+tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en &eacute;tat
+d'imb&eacute;cillit&eacute; depuis son bas &acirc;ge, et qu'il
+fallut imm&eacute;diatement placer sous tutelle. Ses biens ont
+&eacute;t&eacute; fid&egrave;lement administr&eacute;s
+jusqu'&agrave; sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point
+d'h&eacute;ritiers connus de cette immense succession. Le tribunal
+d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonn&eacute; la licitation,
+&agrave; la requ&ecirc;te du gouvernement local agissant au nom de
+l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil
+priv&eacute; l'homologation de ces jugements, etc. &gt;&gt;
+Suivaient les signatures.</p>
+
+<p>Des copies certifi&eacute;es des jugements d'Agra et de Delhi,
+des actes de vente, des ordres donn&eacute;s pour le
+d&eacute;p&ocirc;t du capital &agrave; la Banque d'Angleterre, un
+historique des recherches faites en France pour retrouver des
+h&eacute;ritiers Lang&eacute;vol, et toute une masse imposante de
+documents du m&ecirc;me ordre, ne permirent bient&ocirc;t plus la
+moindre h&eacute;sitation au docteur Sarrasin. Il &eacute;tait bien
+et d&ucirc;ment le &lt;&lt; next of kin &gt;&gt; et successeur de
+la B&eacute;gum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions
+d&eacute;pos&eacute;s dans les caves de la Banque, il n'y avait
+plus que l'&eacute;paisseur d'un jugement de forme, sur simple
+production des actes authentiques de naissance et de
+d&eacute;c&egrave;s !</p>
+
+<p>Un pareil coup de fortune avait de quoi &eacute;blouir l'esprit
+le plus calme, et le bon docteur ne put enti&egrave;rement
+&eacute;chapper &agrave; l'&eacute;motion qu'une certitude aussi
+inattendue &eacute;tait faite pour causer. Toutefois, son
+&eacute;motion fut de courte dur&eacute;e et ne se traduisit que
+par une rapide promenade de quelques minutes &agrave; travers la
+chambre. Il reprit ensuite possession de lui-m&ecirc;me, se
+reprocha comme une faiblesse cette fi&egrave;vre passag&egrave;re,
+et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorb&eacute; en de profondes r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, il se remit &agrave; marcher de long
+en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure,
+et l'on voyait qu'une pens&eacute;e g&eacute;n&eacute;reuse et
+noble se d&eacute;veloppait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la
+choya, et, finalement, l'adopta.</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa &agrave; la porte. Mr. Sharp
+revenait.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit
+cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre
+oblig&eacute; pour les peines que vous vous &ecirc;tes
+donn&eacute;es.</p>
+
+<p>-- Pas oblig&eacute; du tout... simple affaire... mon
+m&eacute;tier.... r&eacute;pondit Mr. Sharp. Puis-je esp&eacute;rer
+que Sir Bryah me conservera sa client&egrave;le ?</p>
+
+<p>-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos
+mains... Je vous demanderai seulement de renoncer &agrave; me
+donner ce titre absurde... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling !
+disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il &eacute;tait trop bon
+courtisan pour ne pas c&eacute;der.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Comme il vous plaira, vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre,
+r&eacute;pondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et
+attendre vos ordres.</p>
+
+<p>-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.</p>
+
+<p>-- Parfaitement, nous en avons copie. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, rest&eacute; seul, s'assit &agrave; son
+bureau, prit une feuille de papier &agrave; lettres et
+&eacute;crivit ce qui suit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Brighton,28 octobre 1871.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mon cher enfant, il nous arrive une fortune
+&eacute;norme, colossale, insens&eacute;e ! Ne me crois pas atteint
+d'ali&eacute;nation mentale et lis les deux ou trois pi&egrave;ces
+imprim&eacute;es que je joins &agrave; ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'h&eacute;ritier d'un titre de
+baronnet anglais ou plut&ocirc;t indien, et d'un capital qui
+d&eacute;passe un demi-milliard de francs, actuellement
+d&eacute;pos&eacute; &agrave; la Banque d'Angleterre. Je ne doute
+pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras
+cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux
+qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire
+courir &agrave; notre sagesse. Il y a une heure &agrave; peine que
+j'ai connaissance du fait, et d&eacute;j&agrave; le souci d'une
+pareille responsabilit&eacute; &eacute;touffe &agrave; demi la joie
+qu'en pensant &agrave; toi la certitude acquise m'avait d'abord
+caus&eacute;e. Peut-&ecirc;tre ce changement sera-t-il fatal dans
+nos destin&eacute;es... Modestes pionniers de la science, nous
+&eacute;tions heureux dans notre obscurit&eacute;. Le serons-nous
+encore ? Non, peut-&ecirc;tre, &agrave; moins... Mais je n'ose te
+parler d'une id&eacute;e arr&ecirc;t&eacute;e dans ma
+pens&eacute;e... &agrave; moins que cette fortune m&ecirc;me ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique,
+un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons.
+Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette
+grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre &agrave; ta
+m&egrave;re. Je suis assur&eacute; qu'en femme sens&eacute;e, elle
+l'accueillera avec calme et tranquillit&eacute;. Quant &agrave; ta
+soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse
+perdre la t&ecirc;te. D'ailleurs, elle est d&eacute;j&agrave;
+solide, sa petite t&ecirc;te, et dut-elle comprendre toutes les
+cons&eacute;quences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je
+suis s&ucirc;r qu'elle sera de nous tous celle que ce changement
+survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poign&eacute;e de main &agrave; Marcel. Il n'est absent d'aucun de
+mes projets d'avenir.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ton p&egrave;re affectionn&eacute;, &lt;&lt; Fr.
+Sarrasin &lt;&lt; D.M.P. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette lettre plac&eacute;e sous enveloppe, avec les papiers les
+plus importants, &agrave; l'adresse de &lt;&lt; Monsieur Octave
+Sarrasin, &eacute;l&egrave;ve &agrave; l'Ecole centrale des Arts et
+Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris &gt;&gt;, le docteur
+prit son chapeau, rev&ecirc;tit son pardessus et s'en alla au
+Congr&egrave;s. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne
+songeait m&ecirc;me plus &agrave; ses millions.</p>
+
+<p>II &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;DEUX COPAINS</p>
+
+<p>Octave Sarrasin, fils du docteur, n'&eacute;tait pas ce qu'on
+peut appeler proprement un paresseux. Il n'&eacute;tait ni sot ni
+d'une intelligence sup&eacute;rieure, ni beau ni laid, ni grand ni
+petit, ni brun ni blond. Il &eacute;tait ch&acirc;tain, et, en
+tout, membre-n&eacute; de la classe moyenne. Au coll&egrave;ge il
+obtenait g&eacute;n&eacute;ralement un second prix et deux ou trois
+accessits. Au baccalaur&eacute;at, il avait eu la note &lt;&lt;
+passable &gt;&gt;. Repouss&eacute; une premi&egrave;re fois au
+concours de l'Ecole centrale, il avait &eacute;t&eacute; admis
+&agrave; la seconde &eacute;preuve avec le num&eacute;ro 127.
+C'&eacute;tait un caract&egrave;re ind&eacute;cis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incompl&egrave;te, qui
+vivent toujours dans l'&agrave;-peu-pr&egrave;s et passent &agrave;
+travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont
+aux mains de la destin&eacute;e ce qu'un bouchon de li&egrave;ge
+est sur la cr&ecirc;te d'une vague. Selon que le vent souffle du
+nord ou du midi, ils sont emport&eacute;s vers l'&eacute;quateur ou
+vers le p&ocirc;le. C'est le hasard qui d&eacute;cide de leur
+carri&egrave;re. Si le docteur Sarrasin ne se f&ucirc;t pas fait
+quelques illusions sur le caract&egrave;re de son fils,
+peut-&ecirc;tre aurait-il h&eacute;sit&eacute; avant de lui
+&eacute;crire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement
+paternel est permis aux meilleurs esprits.</p>
+
+<p>Le bonheur avait voulu qu'au d&eacute;but de son
+&eacute;ducation, Octave tomb&acirc;t sous la domination d'une
+nature &eacute;nergique dont l'influence un peu tyrannique mais
+bienfaisante s'&eacute;tait de vive force impos&eacute;e &agrave;
+lui. Au lyc&eacute;e Charlemagne, o&ugrave; son p&egrave;re l'avait
+envoy&eacute; terminer ses &eacute;tudes, Octave s'&eacute;tait
+li&eacute; d'une amiti&eacute; &eacute;troite avec un de ses
+camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un
+an, mais qui l'avait bient&ocirc;t &eacute;cras&eacute; de sa
+vigueur physique, intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Marcel Bruckmann, rest&eacute; orphelin &agrave; douze ans,
+avait h&eacute;rit&eacute; d'une petite rente qui suffisait tout
+juste &agrave; payer son coll&egrave;ge. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'e&ucirc;t jamais mis
+le pied hors des murs du lyc&eacute;e.</p>
+
+<p>Il suivit de l&agrave; que la famille du docteur Sarrasin fut
+bient&ocirc;t celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous
+son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait
+appartenir &agrave; ces braves gens qui lui tenaient lieu de
+p&egrave;re et de m&egrave;re. Il en arriva donc tout naturellement
+&agrave; adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et
+d&eacute;j&agrave; s&eacute;rieuse fillette qui lui avaient rouvert
+le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il
+leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'&eacute;tait
+donn&eacute; la t&acirc;che agr&eacute;able de faire de Jeanne, qui
+aimait l'&eacute;tude, une jeune fille au sens droit, un esprit
+ferme et judicieux, et, en m&ecirc;me temps, d'Octave un fils digne
+de son p&egrave;re. Cette derni&egrave;re t&acirc;che, il faut bien
+le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur,
+d&eacute;j&agrave; sup&eacute;rieure pour son &acirc;ge &agrave;
+son fr&egrave;re. Mais Marcel s'&eacute;tait promis d'atteindre son
+double but.</p>
+
+<p>C'est que Marcel Bruckmann &eacute;tait un de ces champions
+vaillants et avis&eacute;s que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous
+les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se
+distinguait d&eacute;j&agrave; par la duret&eacute; et la souplesse
+de ses muscles autant que par la vivacit&eacute; de son
+intelligence. Il &eacute;tait tout volont&eacute; et tout courage
+au-dedans, comme il &eacute;tait au-dehors taill&eacute; &agrave;
+angles droits. D&egrave;s le coll&egrave;ge, un besoin
+imp&eacute;rieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres
+comme &agrave; la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie.
+Qu'il manqu&acirc;t un prix &agrave; sa moisson annuelle, il
+pensait l'ann&eacute;e perdue. C'&eacute;tait &agrave; vingt ans un
+grand corps d&eacute;hanch&eacute; et robuste, plein de vie et
+d'action, une machine organique au maximum de tension et de
+rendement. Sa t&ecirc;te intelligente &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; de celles qui arr&ecirc;tent le regard des
+esprits attentifs. Entr&eacute; le second &agrave; l'Ecole
+centrale, la m&ecirc;me ann&eacute;e qu'Octave, il &eacute;tait
+r&eacute;solu &agrave; en sortir le premier.</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs &agrave; son &eacute;nergie persistante et
+surabondante pour deux hommes qu'Octave avait d&ucirc; son
+admission. Un an durant, Marcel l'avait &lt;&lt; pistonn&eacute;
+&gt;&gt;, pouss&eacute; au travail, de haute lutte oblig&eacute; au
+succ&egrave;s. Il &eacute;prouvait pour cette nature faible et
+vacillante un sentiment de piti&eacute; amicale, pareil &agrave;
+celui qu'un lion pourrait accorder &agrave; un jeune chien. Il lui
+plaisait de fortifier, du surplus de sa s&egrave;ve, cette plante
+an&eacute;mique et de la faire fructifier aupr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>La guerre de 1870 &eacute;tait venue surprendre les deux amis au
+moment o&ugrave; ils passaient leurs examens. D&egrave;s le
+lendemain de la cl&ocirc;ture du concours, Marcel, plein d'une
+douleur patriotique que ce qui mena&ccedil;ait Strasbourg et
+l'Alsace avait exasp&eacute;r&eacute;e, &eacute;tait all&eacute;
+s'engager au 31&egrave;me bataillon de chasseurs &agrave; pied.
+Aussit&ocirc;t Octave avait suivi cet exemple.</p>
+
+<p>C&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, tous deux avaient fait aux
+avant-postes de Paris la dure campagne du si&egrave;ge. Marcel
+avait re&ccedil;u &agrave; Champigny une balle au bras droit ;
+&agrave; Buzenval, une &eacute;paulette au bras gauche, Octave
+n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'&eacute;tait pas
+sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine
+&eacute;tait-il en arri&egrave;re de six m&egrave;tres. Mais ces
+six m&egrave;tres-l&agrave; &eacute;taient tout.</p>
+
+<p>Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux
+&eacute;tudiants habitaient ensemble deux chambres contigu&euml;s
+d'un modeste h&ocirc;tel voisin de l'&eacute;cole. Les malheurs de
+la France, la s&eacute;paration de l'Alsace et de la Lorraine,
+avaient imprim&eacute; au caract&egrave;re de Marcel une
+maturit&eacute; toute virile.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est affaire &agrave; la jeunesse fran&ccedil;aise,
+disait-il, de r&eacute;parer les fautes de ses p&egrave;res, et
+c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Debout &agrave; cinq heures, il obligeait Octave &agrave;
+l'imiter. Il l'entra&icirc;nait aux cours, et, &agrave; la sortie,
+ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au
+travail, en le coupant de temps &agrave; autre d'une pipe et d'une
+tasse de caf&eacute;. On se couchait &agrave; dix heures, le coeur
+satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course &agrave; cheval jusqu'au
+bois de Verri&egrave;res, une promenade en for&ecirc;t, deux fois
+par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels &eacute;taient
+leurs d&eacute;lassements. Octave manifestait bien par instants des
+vell&eacute;it&eacute;s de r&eacute;volte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait
+d'aller voir Aristide Leroux qui &lt;&lt; faisait son droit
+&gt;&gt;, &agrave; la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se
+moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus
+souvent.</p>
+
+<p>Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis
+&eacute;taient, selon leur coutume, assis c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te &agrave; la m&ecirc;me table, sous l'abat-jour d'une
+lampe commune. Marcel &eacute;tait plong&eacute; corps et &acirc;me
+dans un probl&egrave;me, palpitant d'int&eacute;r&ecirc;t, de
+g&eacute;om&eacute;trie descriptive appliqu&eacute;e &agrave; la
+coupe des pierres. Octave proc&eacute;dait avec un soin religieux
+&agrave; la fabrication, malheureusement plus importante &agrave;
+son sens, d'un litre de caf&eacute;. C'&eacute;tait un des rares
+articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-&ecirc;tre
+parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'&eacute;chapper
+pour quelques minutes &agrave; la terrible n&eacute;cessit&eacute;
+d'aligner des &eacute;quations, dont il lui paraissait que Marcel
+abusait un peu. Il faisait donc passer goutte &agrave; goutte son
+eau bouillante &agrave; travers une couche &eacute;paisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait d&ucirc; lui suffire.
+Mais l'assiduit&eacute; de Marcel lui pesait comme un remords, et
+il &eacute;prouvait l'invincible besoin de la troubler de son
+bavardage.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout
+&agrave; coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus &agrave; la
+hauteur de la civilisation.</p>
+
+<p>-- Ach&egrave;te un percolateur ! Cela t'emp&ecirc;chera
+peut-&ecirc;tre de perdre une heure tous les soirs &agrave; cette
+cuisine &gt;&gt;, r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Et il se remit &agrave; son probl&egrave;me.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Une vo&ucirc;te a pour intrados un ellipso&iuml;de
+&agrave; trois axes in&eacute;gaux. Soit A B D E l'ellipse de
+naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b,
+tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et &eacute;gal
+&agrave; c, ce qui rend la vo&ucirc;te surbaiss&eacute;e...
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>A ce moment, on frappa &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Une lettre pour M. Octave Sarrasin &gt;&gt;, dit le
+gar&ccedil;on de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie
+du jeune &eacute;tudiant.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est de mon p&egrave;re, fit Octave. Je reconnais
+l'&eacute;criture... Voil&agrave; ce qui s'appelle une missive, au
+moins &gt;&gt;, ajouta-t-il en soupesant &agrave; petits coups le
+paquet de papiers.</p>
+
+<p>Marcel savait comme lui que le docteur &eacute;tait en
+Angleterre. Son passage &agrave; Paris, huit jours auparavant,
+avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; signal&eacute; par un
+d&icirc;ner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un
+restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui
+d&eacute;mod&eacute;, mais que le docteur Sarrasin continuait de
+consid&eacute;rer comme le dernier mot du raffinement parisien.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tu me diras si ton p&egrave;re te parle de son
+Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, dit Marcel. C'est une bonne
+id&eacute;e qu'il a eue d'aller l&agrave;. Les savants
+fran&ccedil;ais sont trop port&eacute;s &agrave; s'isoler.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Et Marcel reprit son probl&egrave;me :</p>
+
+<p>&lt;&lt; ... L'extrados sera form&eacute; par un ellipso&iuml;de
+semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la
+verticale o. Apr&egrave;s avoir marqu&eacute; les foyers Fl, F2, F3
+des trois ellipses principales, nous tra&ccedil;ons l'ellipse et
+l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Un cri d'Octave lui fit relever la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en
+voyant son ami tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>-- Lis ! &gt;&gt; dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il
+venait de recevoir.</p>
+
+<p>Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une
+seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprim&eacute;s
+qui l'accompagnaient, et dit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est curieux ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma m&eacute;thodiquement.
+Octave &eacute;tait suspendu &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix
+&eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>-Vrai ?... Evidemment. Ton p&egrave;re a trop de bon sens et
+d'esprit scientifique pour accepter &agrave; l'&eacute;tourdie une
+conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont l&agrave;, et
+c'est au fond tr&egrave;s simple. &gt;&gt;</p>
+
+<p>La pipe &eacute;tant bien et d&ucirc;ment allum&eacute;e, Marcel
+se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable
+m&ecirc;me d'achever son caf&eacute;, &agrave; plus forte raison
+d'assembler deux id&eacute;es logiques. Pourtant, il avait besoin
+de parler pour s'assurer qu'il ne r&ecirc;vait pas.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !...
+Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune &eacute;norme ?
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel releva la t&ecirc;te et approuva :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Enorme est le mot. Il n'y en a peut-&ecirc;tre pas une
+pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux
+Etats-Unis, &agrave; peine cinq ou six en Angleterre, en tout
+quinze ou vingt au monde.</p>
+
+<p>- Et un titre par-dessus le march&eacute; ! reprit Octave, un
+titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionn&eacute;
+d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est
+tout de m&ecirc;me plus &eacute;l&eacute;gant que de s'appeler
+Sarrasin tout court. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel lan&ccedil;a une bouff&eacute;e de fum&eacute;e et
+n'articula pas un mot. Cette bouff&eacute;e de fum&eacute;e disait
+clairement : &lt;&lt; Peuh !... Peuh ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu
+faire comme tant de gens qui collent une particule &agrave; leur
+nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais poss&eacute;der
+un vrai titre, un titre authentique, bien et d&ucirc;ment inscrit
+au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni
+confusion possible, comme cela se voit trop souvent... &gt;&gt;</p>
+
+<p>La pipe faisait toujours : &lt;&lt; Peuh !... Peuh !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave
+avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les
+Anglais ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta court devant le regard railleur de Marcel et
+se rabattit sur les millions.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Te rappelles-tu, reprit-il, que Bin&ocirc;me, notre
+professeur de math&eacute;matiques, rab&acirc;chait tous les ans,
+dans sa premi&egrave;re le&ccedil;on sur la num&eacute;ration,
+qu'un demi-milliard est un nombre trop consid&eacute;rable pour que
+les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+id&eacute;e juste, si elles n'avaient &agrave; leur disposition les
+ressources d'une repr&eacute;sentation graphique ?... Te dis-tu
+bien qu'&agrave; un homme qui verserait un franc &agrave; chaque
+minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah !
+c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'h&eacute;ritier
+d'un demi-milliard de francs !</p>
+
+<p>-- Un demi-milliard de francs ! s'&eacute;cria Marcel,
+secou&eacute; par le mot plus qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute;
+par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce
+serait de le donner &agrave; la France pour payer sa ran&ccedil;on
+! Il n'en faudrait que dix fois autant !...</p>
+
+<p>-- Ne va pas t'aviser au moins de sugg&eacute;rer une pareille
+id&eacute;e &agrave; mon p&egrave;re !... s'&eacute;cria Octave du
+ton d'un homme effray&eacute;. Il serait capable de l'adopter ! Je
+vois d&eacute;j&agrave; qu'il rumine quelque projet de sa
+fa&ccedil;on !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais
+gardons au moins la rente !</p>
+
+<p>-- Allons, tu &eacute;tais fait, sans t'en douter jusqu'ici,
+pour &ecirc;tre capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit,
+mon pauvre Octave, qu'il e&ucirc;t mieux valu pour toi, sinon pour
+ton p&egrave;re, qui est un esprit droit et sens&eacute;, que ce
+gros h&eacute;ritage f&ucirc;t r&eacute;duit &agrave; des
+proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq
+mille livres de rente &agrave; partager avec ta brave petite soeur,
+que cette montagne d'or ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et il se remit au travail.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Octave, il lui &eacute;tait impossible de rien
+faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu
+impatient&eacute;, finit par lui dire :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est
+&eacute;vident que tu n'es bon &agrave; rien ce soir !</p>
+
+<p>-- Tu as raison &gt;&gt;, r&eacute;pondit Octave, saisissant
+avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute esp&egrave;ce
+de travail.</p>
+
+<p>Et, sautant sur son chapeau, il d&eacute;gringola l'escalier et
+se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il
+s'arr&ecirc;ta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son
+p&egrave;re. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il
+&eacute;tait bien &eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Un demi-milliard !... Un demi-milliard !...
+r&eacute;p&eacute;tait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions
+de rente !... Quand mon p&egrave;re ne m'en donnerait qu'un par an,
+comme pension, que la moiti&eacute; d'un, que le quart d'un, je
+serais encore tr&egrave;s heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis s&ucirc;r que je saurais bien l'employer ! Je
+ne suis pas un imb&eacute;cile, n'est-ce pas ? On a
+&eacute;t&eacute; re&ccedil;u &agrave; l'Ecole centrale !... Et
+j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'aurai un h&ocirc;tel, des chevaux !... Il y en aura
+un pour Marcel. Du moment o&ugrave; je serai riche, il est clair
+que ce sera comme s'il l'&eacute;tait. Comme cela vient &agrave;
+point tout de m&ecirc;me !... Un demi-milliard !... Baronnet !...
+C'est dr&ocirc;le, maintenant que c'est venu, il me semble que je
+m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occup&eacute; &agrave; trimer sur des livres et des
+planches &agrave; dessin !... Tout de m&ecirc;me, c'est un fameux
+r&ecirc;ve ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Octave suivait, en ruminant ces id&eacute;es, les arcades de la
+rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elys&eacute;es, tourna le coin
+de la rue Royale, d&eacute;boucha sur le boulevard. Jadis, il n'en
+regardait les splendides &eacute;talages qu'avec
+indiff&eacute;rence, comme choses futiles et sans place dans sa
+vie. Maintenant, il s'y arr&ecirc;ta et songea avec un vif
+mouvement de joie que tous ces tr&eacute;sors lui appartiendraient
+quand il le voudrait.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la
+Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf
+tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers
+construisent leurs chronom&egrave;tres, que le lustre de
+l'Op&eacute;ra verse ses cascades de lumi&egrave;re, que les
+violons grincent, que les chanteuses s'&eacute;gosillent ! C'est
+pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des man&egrave;ges, et
+que s'allume le Caf&eacute; Anglais !... Paris est &agrave; moi
+!... Tout est &agrave; moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je
+point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque
+jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire
+par-dessus le march&eacute; !... J'aurai des
+&eacute;l&eacute;phants !... Je chasserai le tigre !... Et les
+belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas !
+mais un bel et bon yacht &agrave; vapeur pour me conduire o&ugrave;
+je voudrai, m'arr&ecirc;ter et repartir &agrave; ma fantaisie !...
+A propos de vapeur, je suis charg&eacute; de donner la nouvelle
+&agrave; ma m&egrave;re. Si je partais pour Douai !... Il y a
+l'&eacute;cole... Oh ! oh ! l'&eacute;cole ! on peut s'en passer
+!... Mais Marcel ! il faut le pr&eacute;venir. Je vais lui envoyer
+une d&eacute;p&ecirc;che. Il comprendra bien que je suis
+press&eacute; de voir ma m&egrave;re et ma soeur dans une pareille
+circonstance ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Octave entra dans un bureau t&eacute;l&eacute;graphique,
+pr&eacute;vint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux
+jours. Puis, il h&eacute;la un fiacre et se fit transporter
+&agrave; la gare du Nord.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut en wagon, il se reprit &agrave;
+d&eacute;velopper son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment &agrave;
+la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit
+--, et mettait en &eacute;moi le paisible quartier des
+Aubettes.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qui donc est malade ? se demandaient les
+comm&egrave;res d'une fen&ecirc;tre &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de
+sa lucarne au dernier &eacute;tage.</p>
+
+<p>-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s dix minutes d'attente, Octave r&eacute;ussit
+&agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans la maison. Sa m&egrave;re et
+sa soeur Jeanne, pr&eacute;cipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.</p>
+
+<p>La lettre du docteur, lue &agrave; haute voix, eut bient&ocirc;t
+donn&eacute; la clef du myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Mme Sarrasin fut un moment &eacute;blouie. Elle embrassa son
+fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers
+allait &ecirc;tre &agrave; eux maintenant, et que le malheur
+n'oserait jamais s'attaquer &agrave; des jeunes gens qui
+poss&eacute;daient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus t&ocirc;t fait que les hommes de s'habituer
+&agrave; ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de
+son mari, se dit que c'&eacute;tait &agrave; lui, en somme, qu'il
+appartenait de d&eacute;cider de sa destin&eacute;e et de celle de
+ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant &agrave;
+Jeanne, elle &eacute;tait heureuse &agrave; la joie de sa
+m&egrave;re et de son fr&egrave;re ; mais son imagination de treize
+ans ne r&ecirc;vait pas de bonheur plus grand que celui de cette
+petite maison modeste o&ugrave; sa vie s'&eacute;coulait doucement
+entre les le&ccedil;ons de ses ma&icirc;tres et les caresses de ses
+parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de
+billets de banque pouvaient changer grand-chose &agrave; son
+existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant.</p>
+
+<p>Mme Sarrasin, mari&eacute;e tr&egrave;s jeune &agrave; un homme
+absorb&eacute; tout entier par les occupations silencieuses du
+savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait
+tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager
+les bonheurs que l'&eacute;tude donnait au docteur Sarrasin, elle
+s'&eacute;tait quelquefois sentie un peu seule &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de ce travailleur acharn&eacute;, et avait par
+suite concentr&eacute; sur ses deux enfants toutes ses
+esp&eacute;rances. Elle avait toujours r&ecirc;v&eacute; pour eux
+un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux.
+Octave, elle n'en doutait pas, &eacute;tait appel&eacute; aux plus
+hautes destin&eacute;es. Depuis qu'il avait pris rang &agrave;
+l'Ecole centrale, cette modeste et utile acad&eacute;mie de jeunes
+ing&eacute;nieurs s'&eacute;tait transform&eacute;e dans son esprit
+en une p&eacute;pini&egrave;re d'hommes illustres. Sa seule
+inqui&eacute;tude &eacute;tait que la modestie de leur fortune ne
+f&ucirc;t un obstacle, une difficult&eacute; tout au moins &agrave;
+la carri&egrave;re glorieuse de son fils, et ne nuis&icirc;t plus
+tard &agrave; l'&eacute;tablissement de sa fille. Maintenant, ce
+qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses
+craintes n'avaient plus de raison d'&ecirc;tre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle compl&egrave;te.</p>
+
+<p>La m&egrave;re et le fils pass&egrave;rent une grande partie de
+la nuit &agrave; causer et &agrave; faire des projets, tandis que
+Jeanne, tr&egrave;s contente du pr&eacute;sent, sans aucun souci de
+l'avenir, s'&eacute;tait endormie dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tu ne m'as pas parl&eacute; de Marcel, dit Mme Sarrasin
+&agrave; son fils. Ne lui as-tu pas donn&eacute; connaissance de la
+lettre de ton p&egrave;re ? Qu'en a-t-il dit ?</p>
+
+<p>-- Oh ! r&eacute;pondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus
+qu'un sage, c'est un sto&iuml;que ! Je crois qu'il a
+&eacute;t&eacute; effray&eacute; pour nous de
+l'&eacute;normit&eacute; de l'h&eacute;ritage ! Je dis pour nous ;
+mais son inqui&eacute;tude ne remontait pas jusqu'&agrave; mon
+p&egrave;re, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique
+le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, m&egrave;re,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cach&eacute; qu'il
+e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; un h&eacute;ritage modeste,
+vingt-cinq mille livres de rente...</p>
+
+<p>-- Marcel n'avait peut-&ecirc;tre pas tort, r&eacute;pondit Mme
+Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger,
+une subite fortune, pour certaines natures ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Jeanne venait de se r&eacute;veiller. Elle avait entendu les
+derni&egrave;res paroles de sa m&egrave;re :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tu sais, m&egrave;re, lui dit-elle, en se frottant les
+yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as
+dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout
+ce que dit notre ami Marcel ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et, ayant embrass&eacute; sa m&egrave;re, Jeanne se retira.</p>
+
+<p>III &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;UN FAIT DIVERS</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la quatri&egrave;me s&eacute;ance du
+Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne, le docteur Sarrasin put constater
+que tous ses coll&egrave;gues I'accueillaient avec les marques d'un
+respect extraordinaire. Jusque-l&agrave;, c'&eacute;tait &agrave;
+peine si le tr&egrave;s noble Lord Glandover, chevalier de la
+Jarreti&egrave;re, qui avait la pr&eacute;sidence nominale de
+l'assembl&eacute;e, avait daign&eacute; s'apercevoir de l'existence
+individuelle du m&eacute;decin fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Ce lord &eacute;tait un personnage auguste, dont le r&ocirc;le
+se bornait &agrave; d&eacute;clarer la s&eacute;ance ouverte ou
+lev&eacute;e et &agrave; donner m&eacute;caniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on pla&ccedil;ait devant lui. Il
+gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa
+redingote boutonn&eacute;e -- non pas qu'il e&ucirc;t fait une
+chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude
+incommode a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e par les sculpteurs
+anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.</p>
+
+<p>Une face blafarde et glabre, plaqu&eacute;e de taches rouges,
+une perruque de chiendent pr&eacute;tentieusement relev&eacute;e en
+toupet sur un front qui sonnait le creux, compl&eacute;taient la
+figure la plus comiquement gourm&eacute;e et la plus follement
+raide qu'on p&ucirc;t voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+pi&egrave;ce, comme s'il avait &eacute;t&eacute; de bois ou de
+carton-p&acirc;te. Ses yeux m&ecirc;mes semblaient ne rouler sous
+leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, &agrave;
+la fa&ccedil;on des yeux de poup&eacute;e ou de mannequin.</p>
+
+<p>Lors des premi&egrave;res pr&eacute;sentations, le
+pr&eacute;sident du Congr&egrave;s d'Hygi&egrave;ne avait
+adress&eacute; au docteur Sarrasin un salut protecteur et
+condescendant qui aurait pu se traduire ainsi :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui,
+pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de
+petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne
+pour apercevoir une cr&eacute;ature aussi &eacute;loign&eacute;e de
+moi dans l'&eacute;chelle des &ecirc;tres !... Mettez-vous &agrave;
+l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des
+sourires et poussa la courtoisie jusqu'&agrave; lui montrer un
+si&egrave;ge vide &agrave; sa droite. D'autre part, tous les
+membres du Congr&egrave;s s'&eacute;taient lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'apr&egrave;s r&eacute;flexion le
+compte-globules avait sans doute paru &agrave; ses confr&egrave;res
+une d&eacute;couverte plus consid&eacute;rable qu'&agrave;
+premi&egrave;re vue, le docteur Sarrasin s'assit &agrave; la place
+qui lui &eacute;tait offerte.</p>
+
+<p>Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envol&egrave;rent,
+lorsque Lord Glandover se pencha &agrave; son oreille avec une
+contorsion des vert&egrave;bres cervicales telle qu'il pouvait en
+r&eacute;sulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie :</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'apprends, dit-il, que vous &ecirc;tes un homme de
+propri&eacute;t&eacute; consid&eacute;rable ? On me dit que vous "
+valez " vingt et un millions sterling ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Lord Glandover paraissait d&eacute;sol&eacute; d'avoir pu
+traiter avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute; l'&eacute;quivalent en
+chair et en os d'une valeur monnay&eacute;e aussi ronde. Toute son
+attitude disait :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pourquoi ne nous avoir pas pr&eacute;venus ?...
+Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens &agrave; des
+m&eacute;prises semblables ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, &lt;&lt;
+valoir &gt;&gt; un sou de plus qu'aux s&eacute;ances
+pr&eacute;c&eacute;dentes, se demandait comment la nouvelle avait
+d&eacute;j&agrave; pu se r&eacute;pandre lorsque le docteur
+Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire
+faux et plat :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous voil&agrave; aussi fort que les Rothschild !... Le
+<i>Daily Telegraph</i> donne la nouvelle !... Tous mes compliments
+! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et il lui passa un num&eacute;ro du journal, dat&eacute; du
+matin m&ecirc;me. On y lisait le &lt;&lt; fait divers &gt;&gt;
+suivant, dont la r&eacute;daction r&eacute;v&eacute;lait
+suffisamment l'auteur :</p>
+
+<p>&lt;&lt; UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de
+la B&eacute;gum Gokool vient enfin de trouver son l&eacute;gitime
+h&eacute;ritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et
+Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux
+propri&eacute;taire des vingt et un millions sterling, actuellement
+d&eacute;pos&eacute;s &agrave; la Banque d'Angleterre, est un
+m&eacute;decin fran&ccedil;ais, le docteur Sarrasin, dont nous
+avons, il y a trois jours, analys&eacute; ici m&ecirc;me le beau
+m&eacute;moire au Congr&egrave;s de Brighton. A force de peines et
+&agrave; travers des p&eacute;rip&eacute;ties qui formeraient
+&agrave; elles seules un v&eacute;ritable roman, Mr. Sharp est
+arriv&eacute; &agrave; &eacute;tablir, sans contestation possible,
+que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de
+Jean-Jacques Lang&eacute;vol, baronnet, &eacute;poux en secondes
+noces de la B&eacute;gum Gokool. Ce soldat de fortune &eacute;tait,
+para&icirc;t-il, originaire de la petite ville fran&ccedil;aise de
+Bar-le-Duc. Il ne reste plus &agrave; accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalit&eacute;s. La requ&ecirc;te est
+d&eacute;j&agrave; log&eacute;e en Cour de Chancellerie. C'est un
+curieux encha&icirc;nement de circonstances qui a accumul&eacute;
+sur la t&ecirc;te d'un savant fran&ccedil;ais, avec un titre
+britannique, les tr&eacute;sors entass&eacute;s par une longue
+suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins
+intelligente, et il faut se f&eacute;liciter qu'un capital aussi
+consid&eacute;rable tombe en des mains qui sauront en faire bon
+usage. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut
+contrari&eacute; de voir la nouvelle rendue publique. Ce
+n'&eacute;tait pas seulement &agrave; cause des importunit&eacute;
+que son exp&eacute;rience des choses humaines lui faisait
+d&eacute;j&agrave; pr&eacute;voir, mais il &eacute;tait
+humili&eacute; de l'importance qu'on paraissait attribuer &agrave;
+cet &eacute;v&eacute;nement. Il lui semblait &ecirc;tre
+rapetiss&eacute; personnellement de tout l'&eacute;norme chiffre de
+son capital. Ses travaux, son m&eacute;rite personnel -- il en
+avait le sentiment profond --, se trouvaient d&eacute;j&agrave;
+noy&eacute;s dans cet oc&eacute;an d'or et d'argent, m&ecirc;me aux
+yeux de ses confr&egrave;res. Ils ne voyaient plus en lui le
+chercheur infatigable, l'intelligence sup&eacute;rieure et
+d&eacute;li&eacute;e, l'inventeur ing&eacute;nieux, ils voyaient le
+demi-milliard. E&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; un goitreux des
+Alpes, un Hottentot abruti, un des sp&eacute;cimens les plus
+d&eacute;grad&eacute;s de l'humanit&eacute; au lieu d'en &ecirc;tre
+un des repr&eacute;sentants sup&eacute;rieurs, son poids e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le m&ecirc;me. Lord Glandover avait dit le mot,
+il &lt;&lt; valait &gt;&gt; d&eacute;sormais vingt et un millions
+sterling, ni plus, ni moins.</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e l'&eacute;coeura, et le Congr&egrave;s, qui
+regardait, avec une curiosit&eacute; toute scientifique, comment
+&eacute;tait fait un &lt;&lt; demi milliardaire &gt;&gt;, constata
+non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.</p>
+
+<p>Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passag&egrave;re. La
+grandeur du but auquel il avait r&eacute;solu de consacrer cette
+fortune inesp&eacute;r&eacute;e se repr&eacute;senta tout &agrave;
+coup &agrave; la pens&eacute;e du docteur et le
+rass&eacute;r&eacute;na. Il attendit la fin de la lecture que
+faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'<i>Education des
+jeunes idiots</i>, et demanda la parole pour une communication.</p>
+
+<p>Lord Glandover la lui accorda &agrave; l'instant et par
+pr&eacute;f&eacute;rence m&ecirc;me au docteur Ovidius. Il la lui
+aurait accord&eacute;e, quand tout le Congr&egrave;s s'y serait
+oppos&eacute;, quand tous les savants de l'Europe auraient
+protest&eacute; &agrave; la fois contre ce tour de faveur !
+Voil&agrave; ce que disait &eacute;loquemment l'intonation toute
+sp&eacute;ciale de la voix du pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais
+attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la
+fortune singuli&egrave;re qui m'arrive et des cons&eacute;quences
+heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait
+&eacute;tant devenu public, il y aurait peut-&ecirc;tre de
+l'affectation &agrave; ne pas le placer tout de suite sur son vrai
+terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme
+consid&eacute;rable, une somme de plusieurs centaines de millions,
+actuellement d&eacute;pos&eacute;e &agrave; la Banque d'Angleterre,
+se trouve me revenir l&eacute;gitimement. Ai-je besoin de vous dire
+que je ne me consid&egrave;re, en ces conjonctures, que comme le
+fid&eacute;icommissaire de la science ?... (<i>Sensation
+profonde.</i>) Ce n'est pas &agrave; moi que ce capital appartient
+de droit, c'est &agrave; l'Humanit&eacute;, c'est au Progr&egrave;s
+!... (<i>Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congr&egrave;s se l&egrave;ve,
+&eacute;lectris&eacute; par cette d&eacute;claration.</i>) Ne
+m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne f&icirc;t &agrave;
+ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne
+penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a
+pas en celle-ci plus d'amour- propre que de d&eacute;vouement ?...
+(<i>Non ! Non !</i>) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les
+r&eacute;sultats. Je le d&eacute;clare donc, d&eacute;finitivement
+et sans r&eacute;serve : le demi-milliard que le hasard met dans
+mes mains n'est pas &agrave; moi, il est &agrave; la science !
+Voulez-vous &ecirc;tre le parlement qui r&eacute;partira ce budget
+?... Je n'ai pas en mes propres lumi&egrave;res une confiance
+suffisante pour pr&eacute;tendre en disposer en ma&icirc;tre
+absolu. Je vous fais juges, et vous-m&ecirc;mes vous
+d&eacute;ciderez du meilleur emploi &agrave; donner &agrave; ce
+tr&eacute;sor !... &gt;&gt; (<i>Hurrahs. Agitation profonde.
+D&eacute;lire g&eacute;n&eacute;ral.</i>)</p>
+
+<p>Le Congr&egrave;s est debout. Quelques membres, dans leur
+exaltation, sont mont&eacute;s sur la table. Le professeur
+Turnbull, de Glasgow, para&icirc;t menac&eacute; d'apoplexie. Le
+docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover
+seul conserve le calme digne et serein qui convient &agrave; son
+rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agr&eacute;ablement, et n'a pas la moindre
+intention de r&eacute;aliser un programme si extravagant.</p>
+
+<p>&lt;&lt; S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand
+il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de
+sugg&eacute;rer un plan qu'il serait ais&eacute; de
+d&eacute;velopper et de perfectionner, je propose le suivant.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Ici le Congr&egrave;s, revenu enfin au sang-froid, &eacute;coute
+avec une attention religieuse.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Messieurs, parmi les causes de maladie, de
+mis&egrave;re et de mort qui nous entourent, il faut en compter une
+&agrave; laquelle je crois rationnel d'attacher une grande
+importance : ce sont les conditions hygi&eacute;niques
+d&eacute;plorables dans lesquelles la plupart des hommes sont
+plac&eacute;s. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures
+souvent priv&eacute;es d'air et de lumi&egrave;re, ces deux agents
+indispensables de la vie. Ces agglom&eacute;rations humaines
+deviennent parfois de v&eacute;ritables foyers d'infection. Ceux
+qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur
+sant&eacute; ; leur force productive diminue, et la
+soci&eacute;t&eacute; perd ainsi de grandes sommes de travail qui
+pourraient &ecirc;tre appliqu&eacute;es aux plus pr&eacute;cieux
+usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus
+puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+r&eacute;unirions-nous pas toutes les forces de notre imagination
+pour tracer le plan d'une cit&eacute; mod&egrave;le sur des
+donn&eacute;es rigoureusement scientifiques ?... (<i>Oui ! oui !
+c'est vrai !</i>) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le
+capital dont nous disposons &agrave; &eacute;difier cette ville et
+&agrave; la pr&eacute;senter au monde comme un enseignement
+pratique... &gt;&gt; (<i>Oui ! oui ! -- Tonnerre
+d'applaudissements.</i>)</p>
+
+<p>Les membres du Congr&egrave;s, pris d'un transport de folie
+contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur
+le docteur Sarrasin, l'enl&egrave;vent, le portent en triomphe
+autour de la salle.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu
+r&eacute;int&eacute;grer sa place, cette cit&eacute; que chacun de
+nous voit d&eacute;j&agrave; par les yeux de l'imagination, qui
+peut &ecirc;tre dans quelques mois une r&eacute;alit&eacute;, cette
+ville de la sant&eacute; et du bien-&ecirc;tre, nous inviterions
+tous les peuples &agrave; venir la visiter, nous en
+r&eacute;pandrions dans toutes les langues le plan et la
+description, nous y appellerions les familles honn&ecirc;tes que la
+pauvret&eacute; et le manque de travail auraient chass&eacute;es
+des pays encombr&eacute;s. Celles aussi -- vous ne vous
+&eacute;tonnerez pas que j'y songe --, &agrave; qui la
+conqu&ecirc;te &eacute;trang&egrave;re a fait une cruelle
+n&eacute;cessit&eacute; de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activit&eacute;, l'application de leur intelligence, et
+nous apporteraient ces richesses morales, plus pr&eacute;cieuses
+mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions l&agrave;
+de vastes coll&egrave;ges o&ugrave; la jeunesse
+&eacute;lev&eacute;e d'apr&egrave;s des principes sages, propres
+&agrave; d&eacute;velopper et &agrave; &eacute;quilibrer toutes les
+facult&eacute;s morales, physiques et intellectuelles, nous
+pr&eacute;parerait des g&eacute;n&eacute;rations fortes pour
+l'avenir ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il faut renoncer &agrave; d&eacute;crire le tumulte enthousiaste
+qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs,
+les &lt;&lt; hip ! hip ! &gt;&gt; se succ&eacute;d&egrave;rent
+pendant plus d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;tait &agrave; peine parvenu &agrave;
+se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui,
+murmura &agrave; son oreille en clignant de l'oeil :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Bonne sp&eacute;culation !... Vous comptez sur le
+revenu de l'octroi, hein ?... Affaire s&ucirc;re, pourvu qu'elle
+soit bien lanc&eacute;e et patronn&eacute;e de noms choisis !...
+Tous les convalescents et les val&eacute;tudinaires voudront
+habiter l&agrave; !... J'esp&egrave;re que vous me retiendrez un
+bon lot de terrain, n'est-ce pas ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le pauvre docteur, bless&eacute; de cette obstination &agrave;
+donner &agrave; ses actions un mobile cupide, allait cette fois
+r&eacute;pondre &agrave; Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le
+vice-pr&eacute;sident r&eacute;clamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui
+venait d'&ecirc;tre soumise &agrave; l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce serait, dit-il, l'&eacute;ternel honneur du
+Congr&egrave;s de Brighton qu'une id&eacute;e si sublime y
+e&ucirc;t pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir
+que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et &agrave;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; la plus inou&iuml;e... Et
+pourtant, maintenant que l'id&eacute;e &eacute;tait
+sugg&eacute;r&eacute;e, on s'&eacute;tonnait presque qu'elle
+n'e&ucirc;t pas d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; mise en
+pratique ! Combien de milliards d&eacute;pens&eacute;s en folles
+guerres, combien de capitaux dissip&eacute;s en sp&eacute;culations
+ridicules auraient pu &ecirc;tre consacr&eacute;s &agrave; un tel
+essai ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>L'orateur, en terminant, demandait, pour la cit&eacute;
+nouvelle, comme un juste hommage &agrave; son fondateur, le nom de
+&lt;&lt; Sarrasina &gt;&gt;.</p>
+
+<p>Sa motion &eacute;tait d&eacute;j&agrave; acclam&eacute;e,
+lorsqu'il fallut revenir sur le vote, &agrave; la requ&ecirc;te du
+docteur Sarrasin lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Non, dit-il, mon nom n'a rien &agrave; faire en ceci.
+Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces
+appellations qui, sous pr&eacute;texte de d&eacute;river du grec ou
+du latin, donnent &agrave; la chose ou &agrave; l'&ecirc;tre qui
+les porte une allure p&eacute;dante. Ce sera la Cit&eacute; du
+bien-&ecirc;tre, mais je demande que son nom soit celui de ma
+patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui
+&eacute;tait bien due.</p>
+
+<p>France-Ville &eacute;tait d'ores et d&eacute;j&agrave;
+fond&eacute;e en paroles ; elle allait, gr&acirc;ce au
+proc&egrave;s-verbal qui devait clore la s&eacute;ance, exister
+aussi sur le papier. On passa imm&eacute;diatement &agrave; la
+discussion des articles g&eacute;n&eacute;raux du projet.</p>
+
+<p>Mais il convient de laisser le Congr&egrave;s &agrave; cette
+occupation pratique, si diff&eacute;rente des soins ordinairement
+r&eacute;serv&eacute;s &agrave; ces assembl&eacute;es, pour suivre
+pas &agrave; pas, dans un de ses innombrables itin&eacute;raires,
+la fortune du fait divers publi&eacute; par le <i>Daily
+Telegraph</i>.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement
+reproduit par les journaux anglais, commen&ccedil;ait &agrave;
+rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait
+notamment dans la <i>Gazette de Hull</i> et figurait en haut de la
+seconde page dans un num&eacute;ro de cette feuille modeste que le
+Mary Queen, trois-m&acirc;ts-barque charg&eacute; de charbon,
+apporta le 1er novembre &agrave; Rotterdam.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement coup&eacute; par les ciseaux diligents du
+r&eacute;dacteur en chef et secr&eacute;taire unique de l'<i>Echo
+n&eacute;erlandais</i> et traduit dans la langue de Cuyp et de
+Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la
+vapeur, au <i>M&eacute;morial de Br&ecirc;me</i>. L&agrave;, il
+rev&ecirc;tit, sans changer de corps, un v&ecirc;tement neuf, et ne
+tarda pas &agrave; se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il
+constater ici que le journaliste teuton, apr&egrave;s avoir
+&eacute;crit en t&ecirc;te de la traduction : <i>Eine ubergrosse
+Erbschaft</i>, ne craignit pas de recourir &agrave; un subterfuge
+mesquin et d'abuser de la cr&eacute;dulit&eacute; de ses lecteurs
+en ajoutant entre parenth&egrave;ses : <i>Correspondance
+sp&eacute;ciale de Brighton</i> ?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit
+d'annexion, l'anecdote arriva &agrave; la r&eacute;daction de
+l'imposante <i>Gazette du Nord</i>, qui lui donna une place dans la
+seconde colonne de sa troisi&egrave;me page, en se contentant d'en
+supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave
+personne.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s avoir pass&eacute; par ces avatars successifs
+qu'elle fit enfin son entr&eacute;e, le 3 novembre au soir, entre
+les mains &eacute;paisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le
+cabinet-salon-salle &agrave; manger de M. le professeur Schultze,
+de l'Universit&eacute; d'I&eacute;na.</p>
+
+<p>Si haut plac&eacute; que f&ucirc;t un tel personnage dans
+l'&eacute;chelle des &ecirc;tres, il ne pr&eacute;sentait &agrave;
+premi&egrave;re vue rien d'extraordinaire. C'&eacute;tait un homme
+de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses
+&eacute;paules carr&eacute;es indiquaient une constitution robuste
+; son front &eacute;tait chauve, et le peu de cheveux qu'il avait
+gard&eacute;s &agrave; l'occiput et aux tempes rappelaient le blond
+filasse. Ses yeux &eacute;taient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pens&eacute;e. Aucune lueur ne s'en
+&eacute;chappe, et cependant on se sent comme g&ecirc;n&eacute;
+sit&ocirc;t qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze
+&eacute;tait grande, garnie d'une de ces doubles rang&eacute;es de
+dents formidables qui ne l&acirc;chent jamais leur proie, mais
+enferm&eacute;es dans des l&egrave;vres minces, dont le principal
+emploi devait &ecirc;tre de num&eacute;roter les paroles qui
+pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inqui&eacute;tant et d&eacute;sobligeant pour les autres, dont le
+professeur &eacute;tait visiblement tr&egrave;s satisfait pour
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+chemin&eacute;e, regarda l'heure &agrave; une tr&egrave;s jolie
+pendule de Barbedienne, singuli&egrave;rement
+d&eacute;pays&eacute;e au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive
+&agrave; six trente, derni&egrave;re heure. Vous le montez
+aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La premi&egrave;re
+fois qu'il ne sera pas sur ma table &agrave; six heures trente,
+vous quitterez mon service &agrave; huit.</p>
+
+<p>-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il
+d&icirc;ner maintenant ?</p>
+
+<p>-- Il est six heures cinquante-cinq et je d&icirc;ne &agrave;
+sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous &ecirc;tes chez
+moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne
+r&eacute;p&egrave;te jamais un ordre. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le professeur d&eacute;posa son journal sur le bord de sa table
+et se remit &agrave; &eacute;crire un m&eacute;moire qui devait
+para&icirc;tre le surlendemain dans les <i>Annalen f&uuml;r
+Physiologie</i>. Il ne saurait y avoir aucune indiscr&eacute;tion
+&agrave; constater que ce m&eacute;moire avait pour titre :</p>
+
+<p><i>Pourquoi tous les Fran&ccedil;ais sont-ils atteints &agrave;
+des degr&eacute;s diff&eacute;rents de
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence h&eacute;r&eacute;ditaire
+?</i></p>
+
+<p>Tandis que le professeur poursuivait sa t&acirc;che, le
+d&icirc;ner, compos&eacute; d'un grand plat de saucisses aux choux,
+flanqu&eacute; d'un gigantesque mooss de bi&egrave;re, avait
+&eacute;t&eacute; discr&egrave;tement servi sur un gu&eacute;ridon
+au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas,
+qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en e&ucirc;t
+attendu d'un homme aussi s&eacute;rieux. Puis il sonna pour avoir
+son caf&eacute;, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit
+au travail.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de minuit, lorsque le professeur
+signa le dernier feuillet, et il passa aussit&ocirc;t dans sa
+chambre &agrave; coucher pour y prendre un repos bien gagn&eacute;.
+Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal
+et en commen&ccedil;a la lecture, avant de s'endormir. Au moment
+o&ugrave; le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attir&eacute;e par un nom &eacute;tranger, celui de &lt;&lt;
+Lang&eacute;vol &gt;&gt;, dans le fait divers relatif &agrave;
+l'h&eacute;ritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler
+quel souvenir pouvait bien &eacute;voquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Apr&egrave;s quelques minutes donn&eacute;es &agrave;
+cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit
+bient&ocirc;t entendre un ronflement sonore.</p>
+
+<p>Cependant, par un ph&eacute;nom&egrave;ne physiologique que
+lui-m&ecirc;me avait &eacute;tudi&eacute; et expliqu&eacute; avec
+de grands d&eacute;veloppements, ce nom de Lang&eacute;vol
+poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses r&ecirc;ves. Si
+bien que, machinalement, en se r&eacute;veillant le lendemain
+matin, il se surprit &agrave; le r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, et au moment o&ugrave; il allait demander
+&agrave; sa montre quelle heure il &eacute;tait, il fut
+illumin&eacute; d'un &eacute;clair subit. Se jetant alors sur le
+journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut
+plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme
+pour y concentrer ses id&eacute;es, l'alin&eacute;a qu'il avait
+failli la veille laisser passer inaper&ccedil;u. La lumi&egrave;re,
+&eacute;videmment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre
+le temps de passer sa robe de chambre &agrave; ramages, il courut
+&agrave; la chemin&eacute;e, d&eacute;tacha un petit portrait en
+miniature pendu pr&egrave;s de la glace, et, le retournant, passa
+sa manche sur le carton poussi&eacute;reux qui en formait
+l'envers.</p>
+
+<p>Le professeur ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;.
+Derri&egrave;re le portrait, on lisait ce nom trac&eacute; d'une
+encre jaun&acirc;tre, presque effac&eacute; par un
+demi-si&egrave;cle :</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Th&eacute;r&egrave;se Schultze eingeborene
+Lang&eacute;vol</i> &gt;&gt; (Th&eacute;r&egrave;se Schultze
+n&eacute;e Lang&eacute;vol).</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le professeur avait pris le train direct
+pour Londres.</p>
+
+<p>IV &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;PART A DEUX</p>
+
+<p>Le 6 novembre, &agrave; sept heures du matin, Herr Schultze
+arrivait &agrave; la gare de Charing-Cross. A midi, il se
+pr&eacute;sentait au num&eacute;ro 93, Southampton row, dans une
+grande salle divis&eacute;e en deux parties par une barri&egrave;re
+de bois -- c&ocirc;t&eacute; de MM. les clercs, c&ocirc;t&eacute;
+du public --, meubl&eacute;e de six chaises, d'une table noire,
+d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses.
+Deux jeunes gens, assis devant la table, &eacute;taient en train de
+manger paisiblement le d&eacute;jeuner de pain et de fromage
+traditionnel en tous les pays de basoche.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur
+de la m&ecirc;me voix dont il demandait son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire
+?</p>
+
+<p>- Le professeur Schultze, d'I&eacute;na, affaire
+Lang&eacute;vol. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un
+tuyau acoustique et re&ccedil;ut en r&eacute;ponse dans le pavillon
+de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre
+publique. Elle pouvait se traduire ainsi :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Au diable l'affaire Lang&eacute;vol ! Encore un fou qui
+croit avoir des titres ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>R&eacute;ponse du jeune clerc :</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas
+l'air agr&eacute;able, mais ce n'est pas la t&ecirc;te du premier
+venu. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Nouvelle exclamation myst&eacute;rieuse :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Et il vient d'Allemagne ?...</p>
+
+<p>-- Il le dit, du moins. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Un soupir passa &agrave; travers le tuyau :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Faites monter.</p>
+
+<p>- Deux &eacute;tages, la porte en face &gt;&gt;, dit tout haut
+le clerc en indiquant un passage int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Le professeur s'enfon&ccedil;a dans le couloir, monta les deux
+&eacute;tages et se trouva devant une porte matelass&eacute;e,
+o&ugrave; le nom de Mr. Sharp se d&eacute;tachait en lettres noires
+sur un fond de cuivre.</p>
+
+<p>Ce personnage &eacute;tait assis devant un grand bureau
+d'acajou, dans un cabinet vulgaire &agrave; tapis de feutre,
+chaises de cuir et larges cartonniers b&eacute;ants. Il se souleva
+&agrave; peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise
+des gens de bureau, il se remit &agrave; feuilleter des dossiers
+pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tr&egrave;s occup&eacute;.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui
+s'&eacute;tait plac&eacute; aupr&egrave;s de lui :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce
+qui vous am&egrave;ne. Mon temps est extraordinairement
+limit&eacute;, et je ne puis vous donner qu'un tr&egrave;s petit
+nombre de minutes. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inqui&eacute;tait assez peu de la nature de cet accueil.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Peut-&ecirc;tre trouverez-vous bon de m'accorder
+quelques minutes suppl&eacute;mentaires, dit-il, quand vous saurez
+ce qui m'am&egrave;ne.</p>
+
+<p>-- Parlez donc, monsieur.</p>
+
+<p>-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Lang&eacute;vol,
+de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur
+a&icirc;n&eacute;e, Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol,
+mari&eacute;e en 1792 &agrave; mon grand-p&egrave;re Martin
+Schultze, chirurgien &agrave; l'arm&eacute;e de Brunswick et mort
+en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle
+&eacute;crites &agrave; sa soeur, et de nombreuses traditions de
+son passage &agrave; la maison, apr&egrave;s la bataille
+d'I&eacute;na, sans compter les pi&egrave;ces d&ucirc;ment
+l&eacute;galis&eacute;es qui &eacute;tablissent ma filiation.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications
+qu'il donna &agrave; Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes,
+presque prolixe. Il est vrai que c'&eacute;tait le seul point
+o&ugrave; il &eacute;tait in&eacute;puisable. En effet, il
+s'agissait pour lui de d&eacute;montrer &agrave; Mr. Sharp,
+Anglais, la n&eacute;cessit&eacute; de faire pr&eacute;dominer la
+race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait
+l'id&eacute;e de r&eacute;clamer cette succession, c'&eacute;tait
+surtout pour l'arracher des mains fran&ccedil;aises, qui ne
+pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il
+d&eacute;testait dans son adversaire, c'&eacute;tait surtout sa
+nationalit&eacute; !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assur&eacute;ment, etc. Mais l'id&eacute;e qu'un pr&eacute;tendu
+savant, qu'un Fran&ccedil;ais pourrait employer cet &eacute;norme
+capital au service des id&eacute;es fran&ccedil;aises, le mettait
+hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits
+&agrave; outrance.</p>
+
+<p>A premi&egrave;re vue, la liaison des id&eacute;es pouvait ne
+pas &ecirc;tre &eacute;vidente entre cette digression politique et
+l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des
+affaires pour apercevoir le rapport sup&eacute;rieur qu'il y avait
+entre les aspirations nationales de la race germanique en
+g&eacute;n&eacute;ral et les aspirations particuli&egrave;res de
+l'individu Schultze vers l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum.
+Elles &eacute;taient, au fond, du m&ecirc;me ordre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant
+qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre pour un professeur &agrave;
+l'Universit&eacute; d'I&eacute;na d'avoir des rapports de
+parent&eacute; avec des gens de race inf&eacute;rieure, il
+&eacute;tait &eacute;vident qu'une a&iuml;eule fran&ccedil;aise
+avait sa part de responsabilit&eacute; dans la fabrication de ce
+produit humain sans &eacute;gal. Seulement, cette parent&eacute;
+d'un degr&eacute; secondaire &agrave; celle du docteur Sarrasin ne
+lui cr&eacute;ait aussi que des droits secondaires &agrave; ladite
+succession. Le solicitor vit cependant la possibilit&eacute; de les
+soutenir avec quelques apparences de l&eacute;galit&eacute; et,
+dans cette possibilit&eacute;, il en entrevit une autre tout
+&agrave; l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de
+transformer l'affaire Lang&eacute;vol, d&eacute;j&agrave; belle, en
+une affaire magnifique, quelque nouvelle repr&eacute;sentation du
+<i>Jarndyce contre Jarndyce</i>, de Dickens. Un horizon de papier
+timbr&eacute;, d'actes, de pi&egrave;ces de toute nature
+s'&eacute;tendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce
+qui valait mieux, il songea &agrave; un compromis
+m&eacute;nag&eacute; par lui, Sharp, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de
+ses deux clients, et qui lui rapporterait, &agrave; lui Sharp,
+presque autant d'honneur que de profit.</p>
+
+<p>Cependant, il fit conna&icirc;tre &agrave; Herr Schultze les
+titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves &agrave; l'appui
+et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient
+cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de
+l'apparence de droits -- &lt;&lt; apparences seulement, mon cher
+monsieur, et qui, je le crains, ne r&eacute;sisteraient pas
+&agrave; un bon proc&egrave;s &gt;&gt; --, que lui donnait sa
+parent&eacute; avec le docteur, il comptait que le sens si
+remarquable de la justice que poss&eacute;daient tous les Allemands
+admettrait que Billows, Green et Sharp acqu&eacute;raient aussi, en
+cette occasion, des droits d'ordre diff&eacute;rent, mais bien plus
+imp&eacute;rieux, &agrave; la reconnaissance du professeur.</p>
+
+<p>Celui-ci &eacute;tait trop bien dou&eacute; pour ne pas
+comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui
+mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien
+pr&eacute;ciser.</p>
+
+<p>Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son
+affaire &agrave; loisir et le reconduisit avec des &eacute;gards
+marqu&eacute;s. Il n'&eacute;tait plus question &agrave; cette
+heure de ces minutes strictement limit&eacute;es, dont il se disait
+si avare !</p>
+
+<p>Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre
+suffisant &agrave; faire valoir sur l'h&eacute;ritage de la
+B&eacute;gum, mais persuad&eacute; cependant qu'une lutte entre la
+race saxonne et la race latine, outre qu'elle &eacute;tait toujours
+m&eacute;ritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner &agrave; l'avantage de la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>L'important &eacute;tait de t&acirc;ter l'opinion du docteur
+Sarrasin. Une d&eacute;p&ecirc;che t&eacute;l&eacute;graphique,
+imm&eacute;diatement exp&eacute;di&eacute;e &agrave; Brighton,
+amenait vers cinq heures le savant fran&ccedil;ais dans le cabinet
+du solicitor.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'&eacute;tonna
+Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr.
+Sharp, il lui d&eacute;clara en toute loyaut&eacute; qu'en effet il
+se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa
+famille, d'une grand-tante &eacute;lev&eacute;e par une femme riche
+et titr&eacute;e, &eacute;migr&eacute;e avec elle, et qui se serait
+mari&eacute;e en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le
+degr&eacute; pr&eacute;cis de parent&eacute; de cette
+grand-tante.</p>
+
+<p>Mr. Sharp avait d&eacute;j&agrave; recours &agrave; ses fiches,
+soigneusement catalogu&eacute;es dans des cartons qu'il montra avec
+complaisance au docteur.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; -- Mr. Sharp ne le dissimula pas --
+mati&egrave;re &agrave; proc&egrave;s, et les proc&egrave;s de ce
+genre peuvent ais&eacute;ment tra&icirc;ner en longueur. A la
+v&eacute;rit&eacute;, on n'&eacute;tait pas oblig&eacute; de faire
+&agrave; la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille,
+que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa
+sinc&eacute;rit&eacute;, &agrave; son solicitor... Mais il y avait
+ces lettres de Jean-Jacques Lang&eacute;vol &agrave; sa soeur, dont
+Herr Schultze avait parl&eacute;, et qui &eacute;taient une
+pr&eacute;somption en sa faveur. Pr&eacute;somption faible &agrave;
+la v&eacute;rit&eacute;, d&eacute;nu&eacute;e de tout
+caract&egrave;re l&eacute;gal, mais enfin pr&eacute;somption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhum&eacute;es de la
+poussi&egrave;re des archives municipales. Peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me la partie adverse, &agrave; d&eacute;faut de
+pi&egrave;ces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer
+d'imaginaires. Il fallait tout pr&eacute;voir ! Qui sait si de
+nouvelles investigations n'assigneraient m&ecirc;me pas &agrave;
+cette Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol, subitement sortie de
+terre, et &agrave; ses repr&eacute;sentants actuels, des droits
+sup&eacute;rieurs &agrave; ceux du docteur Sarrasin ?... En tout
+cas, longues chicanes, longues v&eacute;rifications, solution
+lointaine !... Les probabilit&eacute;s de gain &eacute;tant
+consid&eacute;rables des deux parts, on formerait ais&eacute;ment
+de chaque c&ocirc;t&eacute; une compagnie en commandite pour
+avancer les frais de la proc&eacute;dure et &eacute;puiser tous les
+moyens de juridiction. Un proc&egrave;s c&eacute;l&egrave;bre du
+m&ecirc;me genre avait &eacute;t&eacute; pendant quatre-vingt-trois
+ann&eacute;es cons&eacute;cutives en Cour de Chancellerie et ne
+s'&eacute;tait termin&eacute; que faute de fonds :
+int&eacute;r&ecirc;ts et capital, tout y avait pass&eacute; !...
+Enqu&ecirc;tes, commissions, transports, proc&eacute;dures
+prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait
+&ecirc;tre encore ind&eacute;cise, et le demi milliard toujours
+endormi &agrave; la Banque...</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;coutait ce verbiage et se demandait
+quand il s'arr&ecirc;terait. Sans accepter pour parole
+d'&eacute;vangile tout ce qu'il entendait, une sorte de
+d&eacute;couragement se glissait dans son &acirc;me. Comme un
+voyageur pench&eacute; &agrave; l'avant d'un navire voit le port
+o&ugrave; il croyait entrer s'&eacute;loigner, puis devenir moins
+distinct et enfin dispara&icirc;tre, il se disait qu'il
+n'&eacute;tait pas impossible que cette fortune, tout &agrave;
+l'heure si proche et d'un emploi d&eacute;j&agrave; tout
+trouv&eacute;, ne fin&icirc;t par passer &agrave; l'&eacute;tat
+gazeux et s'&eacute;vanouir !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Enfin que faire ? &gt;&gt; demanda-t-il au
+solicitor.</p>
+
+<p>Que faire ?... Hem !... C'&eacute;tait difficile &agrave;
+d&eacute;terminer. Plus difficile encore &agrave; r&eacute;aliser.
+Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la
+certitude. La justice anglaise &eacute;tait une excellente justice
+-- un peu lente, peut-&ecirc;tre, il en convenait --, oui,
+d&eacute;cid&eacute;ment un peu lente, <i>pede claudo</i>... hem
+!... hem !... mais d'autant plus s&ucirc;re !... Assur&eacute;ment
+le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques ann&eacute;es
+d'&ecirc;tre en possession de cet h&eacute;ritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres &eacute;taient suffisants !...</p>
+
+<p>Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement
+&eacute;branl&eacute; dans sa confiance et convaincu qu'il allait,
+ou falloir entamer une s&eacute;rie d'interminables proc&egrave;s,
+ou renoncer &agrave; son r&ecirc;ve. Alors, pensant &agrave; son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en
+&eacute;prouver quelque regret.</p>
+
+<p>Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait
+laiss&eacute; son adresse. Il lui annon&ccedil;a que le docteur
+Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Th&eacute;r&egrave;se
+Lang&eacute;vol, contestait formellement l'existence d'une branche
+allemande de la famille et se refusait &agrave; toute
+transaction.</p>
+
+<p>Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien
+&eacute;tablis, qu'&agrave; &lt;&lt; plaider &gt;&gt;. Mr. Sharp,
+qui n'apportait en cette affaire qu'un
+d&eacute;sint&eacute;ressement absolu, une v&eacute;ritable
+curiosit&eacute; d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en
+dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un
+proc&egrave;s, dix proc&egrave;s, trente ans de proc&egrave;s,
+comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp,
+personnellement, en &eacute;tait ravi. S'il n'avait pas craint de
+faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il
+aurait pouss&eacute; le d&eacute;sint&eacute;ressement
+jusqu'&agrave; lui indiquer un de ses confr&egrave;res, qu'il
+p&ucirc;t charger de ses int&eacute;r&ecirc;ts... Et certes le
+choix avait de l'importance ! La carri&egrave;re l&eacute;gale
+&eacute;tait devenue un v&eacute;ritable grand chemin !... Les
+aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait,
+la rougeur au front !...</p>
+
+<p>&lt;&lt; Si le docteur fran&ccedil;ais voulait s'arranger,
+combien cela co&ucirc;terait-il ? &gt;&gt; demanda le
+professeur.</p>
+
+<p>Homme sage, les paroles ne pouvaient l'&eacute;tourdir ! Homme
+pratique, il allait droit au but sans perdre un temps
+pr&eacute;cieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu
+d&eacute;concert&eacute; par cette fa&ccedil;on d'agir. Il
+repr&eacute;senta &agrave; Herr Schultze que les affaires ne
+marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait pr&eacute;voir la fin
+quand on en &eacute;tait au commencement ; que, pour amener M.
+Sarrasin &agrave; composition, il fallait un peu tra&icirc;ner les
+choses afin de ne pas lui laisser conna&icirc;tre que lui,
+Schultze, &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t &agrave; une
+transaction.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en &agrave; moi et je r&eacute;ponds de tout.</p>
+
+<p>-- Moi aussi, r&eacute;pliqua Schultze, mais j'aimerais savoir
+&agrave; quoi m'en tenir. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp &agrave;
+quel chiffre le solicitor &eacute;valuait la reconnaissance
+saxonne, et il dut lui laisser l&agrave;- dessus carte blanche.</p>
+
+<p>Lorsque le docteur Sarrasin, rappel&eacute; d&egrave;s le
+lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillit&eacute; s'il
+avait quelques nouvelles s&eacute;rieuses &agrave; lui donner, le
+solicitor, inquiet de cette tranquillit&eacute; m&ecirc;me,
+l'informa qu'un examen s&eacute;rieux l'avait convaincu que le
+mieux serait peut-&ecirc;tre de couper le mal dans sa racine et de
+proposer une transaction &agrave; ce pr&eacute;tendant nouveau.
+C'&eacute;tait l&agrave;, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et que
+bien peu de solicitors eussent donn&eacute; &agrave; la place de
+Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre &agrave;
+r&eacute;gler rapidement cette affaire, qu'il consid&eacute;rait
+avec des yeux presque paternels.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin &eacute;coutait ces conseils et les trouvait
+relativement assez sages. Il s'&eacute;tait si bien habitu&eacute;
+depuis quelques jours &agrave; l'id&eacute;e de r&eacute;aliser
+imm&eacute;diatement son r&ecirc;ve scientifique, qu'il
+subordonnait tout &agrave; ce projet. Attendre dix ans ou seulement
+un an avant de pouvoir l'ex&eacute;cuter aurait &eacute;t&eacute;
+maintenant pour lui une cruelle d&eacute;ception. Peu familier
+d'ailleurs avec les questions l&eacute;gales et financi&egrave;res,
+et sans &ecirc;tre dupe des belles paroles de ma&icirc;tre Sharp,
+il aurait fait bon march&eacute; de ses droits pour une bonne somme
+pay&eacute;e comptant qui lui perm&icirc;t de passer de la
+th&eacute;orie &agrave; la pratique. Il donna donc &eacute;galement
+carte blanche &agrave; Mr. Sharp et repartit.</p>
+
+<p>Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il &eacute;tait bien
+vrai qu'un autre aurait peut-&ecirc;tre c&eacute;d&eacute;,
+&agrave; sa place, &agrave; la tentation d'entamer et de prolonger
+des proc&eacute;dures destin&eacute;es &agrave; devenir, pour son
+&eacute;tude, une grosse rente viag&egrave;re. Mais Mr. Sharp
+n'&eacute;tait pas de ces gens qui font des sp&eacute;culations
+&agrave; long terme. Il voyait &agrave; sa port&eacute;e le moyen
+facile d'op&eacute;rer d'un coup une abondante moisson, et il avait
+r&eacute;solu de le saisir. Le lendemain, il &eacute;crivit au
+docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait
+peut-&ecirc;tre pas oppos&eacute; &agrave; toute id&eacute;e
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit &agrave; Herr Schultze, il disait
+alternativement &agrave; l'un et &agrave; l'autre que la partie
+adverse ne voulait d&eacute;cid&eacute;ment rien entendre, et que,
+par surcro&icirc;t, il &eacute;tait question d'un troisi&egrave;me
+candidat all&eacute;ch&eacute; par l'odeur...</p>
+
+<p>Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'&eacute;levait subitement une objection impr&eacute;vue qui
+d&eacute;rangeait tout. Ce n'&eacute;tait plus pour le bon docteur
+que chausse-trapes, h&eacute;sitations, fluctuations. Mr. Sharp ne
+pouvait se d&eacute;cider &agrave; tirer l'hame&ccedil;on, tant il
+craignait qu'au dernier moment le poisson ne se
+d&eacute;batt&icirc;t et ne f&icirc;t casser la corde. Mais tant de
+pr&eacute;caution &eacute;tait, en ce cas, superflu. D&egrave;s le
+premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'&eacute;pargner les ennuis d'un proc&egrave;s,
+avait &eacute;t&eacute; pr&ecirc;t pour un arrangement. Lorsque
+enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon
+l'expression c&eacute;l&egrave;bre, &eacute;tait arriv&eacute;, ou
+que, dans son langage moins noble, son client &eacute;tait &lt;&lt;
+cuit &agrave; point &gt;&gt;, il d&eacute;masqua tout &agrave; coup
+ses batteries et proposa une transaction imm&eacute;diate.</p>
+
+<p>Un homme bienfaisant se pr&eacute;sentait, le banquier Stilbing,
+qui offrait de partager le diff&eacute;rend entre les parties, de
+leur compter &agrave; chacun deux cent cinquante millions et de ne
+prendre &agrave; titre de commission que l'exc&eacute;dent du
+demi-milliard, soit vingt-sept millions.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrass&eacute; Mr. Sharp,
+lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui
+paraissait encore superbe. Il &eacute;tait tout pr&ecirc;t &agrave;
+signer, il ne demandait qu'&agrave; signer, il aurait vot&eacute;
+par-dessus le march&eacute; des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, &agrave; toute la haute banque et &agrave;
+toute la chicane du Royaume-Uni.</p>
+
+<p>Les actes &eacute;taient r&eacute;dig&eacute;s, les
+t&eacute;moins racol&eacute;s, les machines &agrave; timbrer de
+Somerset House pr&ecirc;tes &agrave; fonctionner. Herr Schultze
+s'&eacute;tait rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait
+pu s'assurer en fr&eacute;missant qu'avec un adversaire de moins
+bonne composition que le docteur Sarrasin, il en e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; certainement pour ses frais. Ce fut bient&ocirc;t
+termin&eacute;. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un
+partage &eacute;gal, les deux h&eacute;ritiers re&ccedil;urent
+chacun un ch&egrave;que &agrave; valoir de cent mille livres
+sterling, payable &agrave; vue, et des promesses de
+r&egrave;glement d&eacute;finitif, aussit&ocirc;t apr&egrave;s
+l'accomplissement des formalit&eacute;s l&eacute;gales.</p>
+
+<p>Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la
+sup&eacute;riorit&eacute; anglo- saxonne, cette &eacute;tonnante
+affaire.</p>
+
+<p>On assure que le soir m&ecirc;me, en d&icirc;nant &agrave;
+Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de
+champagne &agrave; la sant&eacute; du docteur Sarrasin, un autre
+&agrave; la sant&eacute; du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, &agrave; cette exclamation
+indiscr&egrave;te : &lt;&lt; <i>Hurrah</i> !... <i>Rule
+Britannia</i> !... Il n'y a encore que nous !... &gt;&gt;</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que le banquier Stilbing
+consid&eacute;rait son h&ocirc;te comme un pauvre homme, qui avait
+l&acirc;ch&eacute; pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de m&ecirc;me, du
+moment, en effet, o&ugrave; lui, Herr Schultze, se sentait
+forc&eacute; d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que
+n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un
+Celte, l&eacute;ger, mobile, et, bien certainement, visionnaire
+!</p>
+
+<p>Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de
+fonder une ville fran&ccedil;aise dans des conditions
+d'hygi&egrave;ne morale et physique propres &agrave;
+d&eacute;velopper toutes les qualit&eacute;s de la race et &agrave;
+former de jeunes g&eacute;n&eacute;rations fortes et vaillantes.
+Cette entreprise lui paraissait absurde, et, &agrave; son sens,
+devait &eacute;chouer, comme oppos&eacute;e &agrave; la loi de
+progr&egrave;s qui d&eacute;cr&eacute;tait l'effondrement de la
+race latine, son asservissement &agrave; la race saxonne, et, dans
+la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant,
+ces r&eacute;sultats pouvaient &ecirc;tre tenus en &eacute;chec si
+le programme du docteur avait un commencement de
+r&eacute;alisation, &agrave; plus forte raison si l'on pouvait
+croire &agrave; son succ&egrave;s. Il appartenait donc &agrave;
+tout Saxon, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'ordre
+g&eacute;n&eacute;ral et pour ob&eacute;ir &agrave; une loi
+in&eacute;luctable, de mettre &agrave; n&eacute;ant, s'il le
+pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui
+se pr&eacute;sentaient, il &eacute;tait clair que lui, Schultze, M.
+D. <i>privat docent</i> de chimie &agrave; l'Universit&eacute;
+d'I&eacute;na, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les
+diff&eacute;rentes races humaines -- travaux o&ugrave; il
+&eacute;tait prouv&eacute; que la race germanique devait les
+absorber toutes --, il &eacute;tait clair enfin qu'il &eacute;tait
+particuli&egrave;rement d&eacute;sign&eacute; par la grande force
+constamment cr&eacute;ative et destructive de la nature, pour
+an&eacute;antir ces pygm&eacute;es qui se rebellaient contre elle.
+De toute &eacute;ternit&eacute;, il avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; que Th&eacute;r&egrave;se Lang&eacute;vol
+&eacute;pouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux
+nationalit&eacute;s, se trouvant en pr&eacute;sence dans la
+personne du docteur fran&ccedil;ais et du professeur allemand,
+celui-ci &eacute;craserait celui-l&agrave;. D&eacute;j&agrave; il
+avait en main la moiti&eacute; de la fortune du docteur.
+C'&eacute;tait l'instrument qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce projet n'&eacute;tait pour Herr Schultze que
+tr&egrave;s secondaire ; il ne faisait que s'ajouter &agrave; ceux,
+beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les
+peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et
+de se r&eacute;unir au Vaterland. Cependant, voulant
+conna&icirc;tre &agrave; fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait
+d&eacute;j&agrave; l'implacable ennemi, il se fit admettre au
+Congr&egrave;s international d'Hygi&egrave;ne et en suivit
+assid&ucirc;ment les s&eacute;ances. C'est au sortir de cette
+assembl&eacute;e que quelques membres, parmi lesquels se trouvait
+le docteur Sarrasin lui- m&ecirc;me, l'entendirent un jour faire
+cette d&eacute;claration : qu'il s'&eacute;l&egrave;verait en
+m&ecirc;me temps que France-Ville une cit&eacute; forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmili&egrave;re absurde et
+anormale.</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'esp&egrave;re, ajouta-t-il, que l'exp&eacute;rience
+que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il f&ucirc;t pour
+l'humanit&eacute;, n'en &eacute;tait pas &agrave; avoir besoin
+d'apprendre que tous ses semblables ne m&eacute;ritaient pas le nom
+de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son
+adversaire, pensant, en homme sens&eacute;, qu'aucune menace ne
+devait &ecirc;tre n&eacute;glig&eacute;e. Quelque temps
+apr&egrave;s, &eacute;crivant &agrave; Marcel pour l'inviter
+&agrave; l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna &agrave; penser
+au jeune Alsacien que le bon docteur aurait l&agrave; un rude
+adversaire. Et comme le docteur ajoutait :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Nous aurons besoin d'hommes forts et &eacute;nergiques,
+de savants actifs, non seulement pour &eacute;difier, mais pour
+nous d&eacute;fendre &gt;&gt;, Marcel lui r&eacute;pondit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Si je ne puis imm&eacute;diatement vous apporter mon
+concours pour la fondation de votre cit&eacute;, comptez cependant
+que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul
+jour de vue ce Herr Schultze, que vous me d&eacute;peignez si bien.
+Ma qualit&eacute; d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses
+affaires. De pr&egrave;s ou de loin, je vous suis tout
+d&eacute;vou&eacute;. Si, par impossible, vous restiez quelques
+mois ou m&ecirc;me quelques ann&eacute;es sans entendre parler de
+moi, ne vous en inqui&eacute;tez pas. De loin comme de pr&egrave;s,
+je n'aurai qu'une pens&eacute;e : travailler pour vous, et, par
+cons&eacute;quent, servir la France. &gt;&gt;</p>
+
+<p>V &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LA CITE DE L'ACIER</p>
+
+<p>Les lieux et les temps sont chang&eacute;s. Il y a cinq
+ann&eacute;es que l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum est aux
+mains de ses deux h&eacute;ritiers et la sc&egrave;ne est
+transport&eacute;e maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon,
+&agrave; dix lieues du littoral du Pacifique. L&agrave;
+s'&eacute;tend un district vague encore, mal d&eacute;limit&eacute;
+entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte
+de Suisse am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des
+choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les
+vall&eacute;es profondes qui s&eacute;parent de longues
+cha&icirc;nes de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous
+les sites pris &agrave; vol d'oiseau.</p>
+
+<p>Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse
+europ&eacute;enne, livr&eacute;e aux industries pacifiques du
+berger, du guide et du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Ce n'est qu'un
+d&eacute;cor alpestre, une cro&ucirc;te de rocs, de terre et de
+pins s&eacute;culaires, pos&eacute;e sur un bloc de fer et de
+houille.</p>
+
+<p>Si le touriste, arr&ecirc;t&eacute; dans ces solitudes,
+pr&ecirc;te l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas,
+comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la
+vie m&ecirc;l&eacute; au grand silence de la montagne. Mais il
+saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les d&eacute;tonations &eacute;touff&eacute;es de la poudre.
+Il semble que le sol soit machin&eacute; comme les dessous d'un
+th&eacute;&acirc;tre, que ces roches gigantesques sonnent creux et
+qu'elles peuvent d'un moment &agrave; l'autre s'ab&icirc;mer dans
+de myst&eacute;rieuses profondeurs.</p>
+
+<p>Les chemins, macadamis&eacute;s de cendres et de coke,
+s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes
+jaun&acirc;tres, de petits tas de scories, diapr&eacute;es de
+toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic.
+&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, un vieux puits de mine
+abandonn&eacute;, d&eacute;chiquet&eacute; par les pluies,
+d&eacute;shonor&eacute; par les ronces, ouvre sa gueule
+b&eacute;ante, gouffre sans fond, pareil au crat&egrave;re d'un
+volcan &eacute;teint. L'air est charg&eacute; de fum&eacute;e et
+p&egrave;se comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne
+le traverse, les insectes m&ecirc;mes semblent le fuir, et de
+m&eacute;moire d'homme on n'y a vu un papillon.</p>
+
+<p>Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point o&ugrave; les
+contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux
+cha&icirc;nes de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871
+le &lt;&lt; d&eacute;sert rouge &gt;&gt;, &agrave; cause de la
+couleur du sol, tout impr&eacute;gn&eacute; d'oxydes de fer, et ce
+qu'on appelle maintenant Stahlfield, &lt;&lt; le champ d'acier
+&gt;&gt;.</p>
+
+<p>Qu'on imagine un plateau de cinq &agrave; six lieues
+carr&eacute;es, au sol sablonneux, parsem&eacute; de galets, aride
+et d&eacute;sol&eacute; comme le lit de quelque ancienne mer
+int&eacute;rieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le
+mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a
+d&eacute;ploy&eacute; tout &agrave; coup une &eacute;nergie et une
+vigueur sans &eacute;gales.</p>
+
+<p>Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont
+surgi, apport&eacute;s tout b&acirc;tis de Chicago, et renferment
+une nombreuse population de rudes travailleurs.</p>
+
+<p>C'est au centre de ces villages, au pied m&ecirc;me des
+CoalsButts, in&eacute;puisables montagnes de charbon de terre, que
+s'&eacute;l&egrave;ve une masse sombre, colossale, &eacute;trange,
+une agglom&eacute;ration de b&acirc;timents r&eacute;guliers
+perc&eacute;s de fen&ecirc;tres sym&eacute;triques, couverts de
+toits rouges, surmont&eacute;s d'une for&ecirc;t de
+chemin&eacute;es cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en
+est voil&eacute; d'un rideau noir, sur lequel passent par instants
+de rapides &eacute;clairs rouges. Le vent apporte un grondement
+lointain, pareil &agrave; celui d'un tonnerre ou d'une grosse
+houle, mais plus r&eacute;gulier et plus grave.</p>
+
+<p>Cette masse est Stahlstadt, la Cit&eacute; de l'Acier, la ville
+allemande, la propri&eacute;t&eacute; personnelle de Herr Schultze,
+l'ex-professeur de chimie d'I&eacute;na, devenu, de par les
+millions de la B&eacute;gum, le plus grand travailleur du fer et,
+sp&eacute;cialement, le plus grand fondeur de canons des deux
+mondes.</p>
+
+<p>Il en fond, en v&eacute;rit&eacute;, de toutes formes et de tout
+calibre, &agrave; &acirc;me lisse et &agrave; raies, &agrave;
+culasse mobile et &agrave; culasse fixe, pour la Russie et pour la
+Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour
+la Chine, mais surtout pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la puissance d'un capital &eacute;norme, un
+&eacute;tablissement monstre, une ville v&eacute;ritable, qui est
+en m&ecirc;me temps une usine mod&egrave;le, est sortie de terre
+comme &agrave; un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour
+la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle
+et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont
+d&ucirc; &agrave; leur &eacute;crasante sup&eacute;riorit&eacute;
+une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; universelle.</p>
+
+<p>Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille
+de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu.
+Sur place, il en fait des canons.</p>
+
+<p>Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui,
+&agrave; le r&eacute;aliser. En France, on obtient des lingots
+d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a
+fabriqu&eacute; un canon en fer forg&eacute; de cent tonnes. A
+Essen, M. Krupp est arriv&eacute; &agrave; fondre des blocs d'acier
+de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne conna&icirc;t pas
+de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une
+puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant
+comme un sou neuf, dans les d&eacute;lais convenus.</p>
+
+<p>Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les
+deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en
+app&eacute;tit.</p>
+
+<p>En industrie canonni&egrave;re comme en toutes choses, on est
+bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il
+n'y a pas &agrave; dire, non seulement les canons de Herr Schultze
+atteignent des dimensions sans pr&eacute;c&eacute;dent, mais, s'ils
+sont susceptibles de se d&eacute;t&eacute;riorer par l'usage, ils
+n'&eacute;clatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des
+propri&eacute;t&eacute;s sp&eacute;ciales. Il court &agrave; cet
+&eacute;gard des l&eacute;gendes d'alliages myst&eacute;rieux, de
+secrets chimiques. Ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que personne
+n'en sait le fin mot.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de s&ucirc;r aussi, c'est qu'&agrave; Stahlstadt,
+le secret est gard&eacute; avec un soin jaloux.</p>
+
+<p>Dans ce coin &eacute;cart&eacute; de l'Am&eacute;rique
+septentrionale, entour&eacute; de d&eacute;serts, isol&eacute; du
+monde par un rempart de montagnes, situ&eacute; &agrave; cinq cents
+milles des petites agglom&eacute;rations humaines les plus
+voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette
+libert&eacute; qui a fond&eacute; la puissance de la
+r&eacute;publique des Etats-Unis.</p>
+
+<p>En arrivant sous les murailles m&ecirc;mes de Stahlstadt,
+n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de
+distance en distance la ligne des foss&eacute;s et des
+fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait.
+Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la
+Cit&eacute; de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot
+d'ordre, ou tout au moins une autorisation d&ucirc;ment
+timbr&eacute;e, sign&eacute;e et paraph&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait &agrave;
+Stahlstadt, un matin de novembre, la poss&eacute;dait sans doute,
+car, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; &agrave; l'auberge une petite
+valise de cuir tout us&eacute;e, il se dirigea &agrave; pied vers
+la porte la plus voisine du village.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand gaillard, fortement charpent&eacute;,
+n&eacute;gligemment v&ecirc;tu, &agrave; la mode des pionniers
+am&eacute;ricains, d'une vareuse l&acirc;che, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours &agrave; c&ocirc;tes,
+engouffr&eacute; dans de grosses bottes. Il rabattait sur son
+visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la
+poussi&egrave;re de charbon dont sa peau &eacute;tait
+impr&eacute;gn&eacute;e, et marchait d'un pas &eacute;lastique en
+sifflotant dans sa barbe brune. Arriv&eacute; au guichet, ce jeune
+homme exhiba au chef de poste une feuille imprim&eacute;e et fut
+aussit&ocirc;t admis.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Votre ordre porte l'adresse du contrema&icirc;tre
+Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier.
+Vous n'avez qu'&agrave; suivre le chemin de ronde, sur votre
+droite, jusqu'&agrave; la borne K, et &agrave; vous
+pr&eacute;senter au concierge... Vous savez le r&egrave;glement ?
+Expuls&eacute;, si vous entrez dans un autre secteur que le
+v&ocirc;tre &gt;&gt;, ajouta-t-il au moment o&ugrave; le nouveau
+venu s'&eacute;loignait.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui &eacute;tait
+indiqu&eacute;e et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite,
+se creusait un foss&eacute;, sur la cr&ecirc;te duquel se
+promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route
+circulaire et la masse des b&acirc;timents, se dessinait d'abord la
+double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde
+muraille s'&eacute;levait, pareille &agrave; la muraille
+ext&eacute;rieure, ce qui indiquait la configuration de la
+Cit&eacute; de l'Acier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle d'une circonf&eacute;rence dont les
+secteurs, limit&eacute;s en guise de rayons par une ligne
+fortifi&eacute;e, &eacute;taient parfaitement ind&eacute;pendants
+les uns des autres, quoique envelopp&eacute;s d'un mur et d'un
+foss&eacute; communs.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier arriva bient&ocirc;t &agrave; la borne K,
+plac&eacute;e &agrave; la lisi&egrave;re du chemin, en face d'une
+porte monumentale que surmontait la m&ecirc;me lettre
+sculpt&eacute;e dans la pierre, et il se pr&eacute;senta au
+concierge.</p>
+
+<p>Cette fois, au lieu d'avoir affaire &agrave; un soldat, il se
+trouvait en pr&eacute;sence d'un invalide, &agrave; jambe de bois
+et poitrine m&eacute;daill&eacute;e.</p>
+
+<p>L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tout droit. Neuvi&egrave;me rue &agrave; gauche.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranch&eacute;e et
+se trouva enfin dans le secteur K. La route qui d&eacute;bouchait
+de la porte en &eacute;tait l'axe. De chaque c&ocirc;t&eacute;
+s'allongeaient &agrave; angle droit des files de constructions
+uniformes.</p>
+
+<p>Le tintamarre des machines &eacute;tait alors assourdissant. Ces
+b&acirc;timents gris, perc&eacute;s &agrave; jour de milliers de
+fen&ecirc;tres, semblaient plut&ocirc;t des monstres vivants que
+des choses inertes. Mais le nouveau venu &eacute;tait sans doute
+blas&eacute; sur le spectacle, car il n'y pr&ecirc;ta pas la
+moindre attention.</p>
+
+<p>En cinq minutes, il eut trouv&eacute; la rue IX l'atelier 743,
+et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres,
+en pr&eacute;sence du contrema&icirc;tre Seligmann.</p>
+
+<p>Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la
+v&eacute;rifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Embauch&eacute; comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous
+paraissez bien jeune ?</p>
+
+<p>-- L'&acirc;ge ne fait rien, r&eacute;pondit l'autre. J'ai
+bient&ocirc;t vingt-six ans, et j'ai d&eacute;j&agrave;
+puddl&eacute; pendant sept mois... Si cela vous int&eacute;resse,
+je puis vous montrer les certificats sur la pr&eacute;sentation
+desquels j'ai &eacute;t&eacute; engag&eacute; &agrave; New York par
+le chef du personnel. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilit&eacute;, mais
+avec un l&eacute;ger accent qui sembla &eacute;veiller les
+d&eacute;fiances du contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce que vous &ecirc;tes alsacien ? lui demanda
+celui-ci.</p>
+
+<p>-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes
+papiers qui sont en r&egrave;gle. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au
+contrema&icirc;tre un passeport, un livret, des certificats.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est bon. Apr&egrave;s tout, vous &ecirc;tes
+embauch&eacute; et je n'ai plus qu'&agrave; vous d&eacute;signer
+votre place &gt;&gt;, reprit Seligmann, rassur&eacute; par ce
+d&eacute;ploiement de documents officiels.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit sur un registre le nom de Johann Schwartz,
+qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une
+carte bleue &agrave; son nom portant le num&eacute;ro 57938, et
+ajouta :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous devez &ecirc;tre &agrave; la porte K tous les
+matins &agrave; sept heures, pr&eacute;senter cette carte qui vous
+aura permis de franchir l'enceinte ext&eacute;rieure, prendre au
+r&acirc;telier de la loge un jeton de pr&eacute;sence &agrave;
+votre num&eacute;ro matricule et me le montrer en arrivant. A sept
+heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc
+plac&eacute; &agrave; la porte de l'atelier et qui n'est ouvert
+qu'&agrave; cet instant.</p>
+
+<p>-- Je connais le syst&egrave;me... Peut-on loger dans l'enceinte
+? demanda Schwartz.</p>
+
+<p>-- Non. Vous devez vous procurer une demeure &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, mais vous pourrez prendre vos repas &agrave; la
+cantine de l'atelier pour un prix tr&egrave;s mod&eacute;r&eacute;.
+Votre salaire est d'un dollar par jour en d&eacute;butant. Il
+s'accro&icirc;t d'un vingti&egrave;me par trimestre... L'expulsion
+est la seule peine. Elle est prononc&eacute;e par moi en
+premi&egrave;re instance, et par l'ing&eacute;nieur en appel, sur
+toute infraction au r&egrave;glement... Commencez-vous aujourd'hui
+?</p>
+
+<p>-- Pourquoi pas ?</p>
+
+<p>-- Ce ne sera qu'une demi-journ&eacute;e &gt;&gt;, fit observer
+le contrema&icirc;tre en guidant Schwartz vers une galerie
+int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Tous deux suivirent un large couloir, travers&egrave;rent une
+cour et p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans une vaste halle,
+semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa
+l&eacute;g&egrave;re charpente, au d&eacute;barcad&egrave;re d'une
+gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil,
+ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle.</p>
+
+<p>De chaque c&ocirc;t&eacute; de cette longue halle, deux
+rang&eacute;es d'&eacute;normes colonnes cylindriques, aussi
+grandes, en diam&egrave;tre comme en hauteur, que celles de
+Saint-Pierre de Rome, s'&eacute;levaient du sol jusqu'&agrave; la
+vo&ucirc;te de verre qu'elles transper&ccedil;aient de part en
+part. C'&eacute;taient les chemin&eacute;es d'autant de fours
+&agrave; puddler, ma&ccedil;onn&eacute;s &agrave; leur base. Il y
+en avait cinquante sur chaque rang&eacute;e.</p>
+
+<p>A l'une des extr&eacute;mit&eacute;s, des locomotives amenaient
+&agrave; tout instant des trains de wagons charg&eacute;s de
+lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre
+extr&eacute;mit&eacute;, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transform&eacute;e en acier.</p>
+
+<p>L'op&eacute;ration du &lt;&lt; puddlage &gt;&gt; a pour but
+d'effectuer cette m&eacute;tamorphose. Des &eacute;quipes de
+cyclopes demi-nus, arm&eacute;s d'un long crochet de fer, s'y
+livraient avec activit&eacute;.</p>
+
+<p>Les lingots de fonte, jet&eacute;s dans un four doubl&eacute;
+d'un rev&ecirc;tement de scories, y &eacute;taient d'abord
+port&eacute;s &agrave; une temp&eacute;rature &eacute;lev&eacute;e.
+Pour obtenir du fer, on aurait commenc&eacute; &agrave; brasser
+cette fonte aussit&ocirc;t qu'elle serait devenue p&acirc;teuse.
+Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant
+si distinct par ses propri&eacute;t&eacute;s de son
+cong&eacute;n&egrave;re, on attendait que la fonte f&ucirc;t fluide
+et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus
+forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet,
+p&eacute;trissait et roulait en tous sens la masse
+m&eacute;tallique ; il la tournait et retournait au milieu de la
+flamme ; puis, au moment pr&eacute;cis o&ugrave; elle atteignait,
+par son m&eacute;lange avec les scories, un certain degr&eacute; de
+r&eacute;sistance, il la divisait en quatre boules ou &lt;&lt;
+loupes &gt;&gt; spongieuses, qu'il livrait, une &agrave; une, aux
+aides-marteleurs.</p>
+
+<p>C'est dans l'axe m&ecirc;me de la halle que se poursuivait
+l'op&eacute;ration. En face de chaque four et lui correspondant, un
+marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une
+chaudi&egrave;re verticale log&eacute;e dans la chemin&eacute;e
+m&ecirc;me, occupait un ouvrier &lt;&lt; cingleur &gt;&gt;.
+Arm&eacute; de pied en cap de bottes et de brassards de t&ocirc;le,
+prot&eacute;g&eacute; par un &eacute;pais tablier de cuir,
+masqu&eacute; de toile m&eacute;tallique, ce cuirassier de
+l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe
+incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous
+le poids de cette &eacute;norme masse, elle exprimait comme une
+&eacute;ponge toutes les mati&egrave;res impures dont elle
+s'&eacute;tait charg&eacute;e, au milieu d'une pluie
+d'&eacute;tincelles et d'&eacute;claboussures.</p>
+
+<p>Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et,
+une fois r&eacute;chauff&eacute;e, la rebattre de nouveau.</p>
+
+<p>Dans l'immensit&eacute; de cette forge monstre, c'&eacute;tait
+un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des
+coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux
+d'artifice de paillettes rouges, des &eacute;blouissements de fours
+chauff&eacute;s &agrave; blanc. Au milieu de ces grondements et de
+ces rages de la mati&egrave;re asservie, l'homme semblait presque
+un enfant.</p>
+
+<p>De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! P&eacute;trir &agrave;
+bout de bras, dans une temp&eacute;rature torride, une p&acirc;te
+m&eacute;tallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures
+l'oeil fix&eacute; sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un
+r&eacute;gime terrible et qui use son homme en dix ans.</p>
+
+<p>Schwartz, comme pour montrer au contrema&icirc;tre qu'il
+&eacute;tait capable de le supporter, se d&eacute;pouilla de sa
+vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse
+d'athl&egrave;te, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs
+attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commen&ccedil;a &agrave; manoeuvrer.</p>
+
+<p>Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le
+contrema&icirc;tre ne tarda pas &agrave; le laisser pour rentrer
+&agrave; son bureau.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier continua, jusqu'&agrave; l'heure du
+d&icirc;ner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il
+apport&acirc;t trop d'ardeur &agrave; l'ouvrage, soit qu'il
+e&ucirc;t n&eacute;glig&eacute; de prendre ce matin-l&agrave; le
+repas substantiel qu'exige un pareil d&eacute;ploiement de force
+physique, il parut bient&ocirc;t las et d&eacute;faillant.
+D&eacute;faillant au point que le chef d'&eacute;quipe s'en
+aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous n'&ecirc;tes pas fait pour puddler, mon
+gar&ccedil;on, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander
+tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas
+plus tard. &gt;&gt; Schwartz protesta. Ce n'&eacute;tait qu'une
+fatigue passag&egrave;re ! Il pourrait puddler tout comme un autre
+!...</p>
+
+<p>Le chef d'&eacute;quipe n'en fit pas moins son rapport, et le
+jeune homme fut imm&eacute;diatement appel&eacute; chez
+l'ing&eacute;nieur en chef.</p>
+
+<p>Ce personnage examina ses papiers, hocha la t&ecirc;te, et lui
+demanda d'un ton inquisitorial :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce que vous &eacute;tiez puddleur &agrave; Brooklyn
+? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Schwartz baissait les yeux tout confus.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il.
+J'&eacute;tais employ&eacute; &agrave; la coul&eacute;e, et c'est
+dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du
+puddlage !</p>
+
+<p>-- Vous &ecirc;tes tous les m&ecirc;mes ! r&eacute;pondit
+l'ing&eacute;nieur en haussant les &eacute;paules. A vingt-cinq
+ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait
+qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ?</p>
+
+<p>-- J'&eacute;tais depuis deux mois &agrave; la premi&egrave;re
+classe.</p>
+
+<p>-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous
+allez commencer par entrer dans la troisi&egrave;me. Encore
+pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement
+de secteur ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>L'ing&eacute;nieur &eacute;crivit quelques mots sur un
+laissez-passer, exp&eacute;dia une d&eacute;p&ecirc;che et dit
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; Rendez votre jeton, sortez de la division et allez
+directement au secteur O, bureau de l'ing&eacute;nieur en chef. Il
+est pr&eacute;venu. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes formalit&eacute;s qui avaient
+arr&ecirc;t&eacute; Schwartz &agrave; la porte du secteur K
+l'accueillirent au secteur O. L&agrave;, comme le matin, il fut
+interrog&eacute;, accept&eacute;, adress&eacute; &agrave; un chef
+d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coul&eacute;e. Mais
+ici le travail &eacute;tait plus silencieux et plus
+m&eacute;thodique.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des
+pi&egrave;ces de 42, lui dit le contrema&icirc;tre. Les ouvriers de
+premi&egrave;re classe seuls sont admis aux halles de coul&eacute;e
+de gros canons. &gt;&gt;</p>
+
+<p>La &lt;&lt; petite &gt;&gt; galerie n'en avait pas moins cent
+cinquante m&egrave;tres de long sur soixante-cinq de large. Elle
+devait, &agrave; l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents
+creusets, plac&eacute;s par quatre, par huit ou par douze, selon
+leurs dimensions, dans les fours lat&eacute;raux.</p>
+
+<p>Les moules destin&eacute;s &agrave; recevoir l'acier en fusion
+&eacute;taient allong&eacute;s dans l'axe de la galerie, au fond
+d'une tranch&eacute;e m&eacute;diane. De chaque c&ocirc;t&eacute;
+de la tranch&eacute;e, une ligne de rails portait une grue mobile,
+qui, roulant &agrave; volont&eacute;, venait op&eacute;rer
+o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;cessaire le d&eacute;placement
+de ces &eacute;normes poids. Comme dans les halles de puddlage,
+&agrave; un bout d&eacute;bouchait le chemin de fer qui apportait
+les blocs d'acier fondu, &agrave; l'autre celui qui emportait les
+canons sortant du moule.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de chaque moule, un homme arm&eacute; d'une tige en
+fer surveillait la temp&eacute;rature &agrave; l'&eacute;tat de la
+fusion dans les creusets.</p>
+
+<p>Les proc&eacute;d&eacute;s que Schwartz avait vu mettre en
+oeuvre ailleurs &eacute;taient port&eacute;s l&agrave; &agrave; un
+degr&eacute; singulier de perfection.</p>
+
+<p>Le moment venu d'op&eacute;rer une coul&eacute;e, un timbre
+avertisseur donnait le signal &agrave; tous les surveillants de
+fusion. Aussit&ocirc;t, d'un pas &eacute;gal et rigoureusement
+mesur&eacute;, des ouvriers de m&ecirc;me taille, soutenant sur les
+&eacute;paules une barre de fer horizontale, venaient deux &agrave;
+deux se placer devant chaque four.</p>
+
+<p>Un officier arm&eacute; d'un sifflet, son chronom&egrave;tre
+&agrave; fractions de seconde en main, se portait pr&egrave;s du
+moule, convenablement log&eacute; &agrave; proximit&eacute; de tous
+les fours en action. De chaque c&ocirc;t&eacute;, des conduits en
+terre r&eacute;fractaire, recouverte de t&ocirc;le, convergeaient,
+en descendant sur des pentes douces, jusqu'&agrave; une cuvette en
+entonnoir, plac&eacute;e directement au-dessus du moule. Le
+commandant donnait un coup de sifflet. Aussit&ocirc;t, un creuset,
+tir&eacute; du feu &agrave; l'aide d'une pince, &eacute;tait
+suspendu &agrave; la barre de fer des deux ouvriers
+arr&ecirc;t&eacute;s devant le premier four. Le sifflet
+commen&ccedil;ait alors une s&eacute;rie de modulations, et les
+deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset
+dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le
+r&eacute;cipient vide et br&ucirc;lant.</p>
+
+<p>Sans interruption, &agrave; intervalles exactement
+compt&eacute;s, afin que la coul&eacute;e f&ucirc;t absolument
+r&eacute;guli&egrave;re et constante, les &eacute;quipes des autres
+fours agissaient successivement de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La pr&eacute;cision &eacute;tait si extraordinaire, qu'au
+dixi&egrave;me de seconde fix&eacute; par le dernier mouvement, le
+dernier creuset &eacute;tait vide et pr&eacute;cipit&eacute; dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plut&ocirc;t le
+r&eacute;sultat d'un m&eacute;canisme aveugle que celui du concours
+de cent volont&eacute;s humaines. Une discipline inflexible, la
+force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient
+pourtant ce miracle.</p>
+
+<p>Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut
+bient&ocirc;t accoupl&eacute; &agrave; un ouvrier de sa taille,
+&eacute;prouv&eacute; dans une coul&eacute;e peu importante et
+reconnu excellent praticien. Son chef d'&eacute;quipe, &agrave; la
+fin de la journ&eacute;e, lui promit m&ecirc;me un avancement
+rapide.</p>
+
+<p>Lui, cependant, &agrave; peine sorti, &agrave; sept heures du
+soir, du secteur O et de l'enceinte ext&eacute;rieure, il
+&eacute;tait all&eacute; reprendre sa valise &agrave; l'auberge. Il
+suivit alors un des chemins ext&eacute;rieurs, et, arrivant
+bient&ocirc;t &agrave; un groupe d'habitations qu'il avait
+remarqu&eacute;es dans la matin&eacute;e, il trouva ais&eacute;ment
+un logis de gar&ccedil;on chez une brave femme qui &lt;&lt;
+recevait des pensionnaires &gt;&gt;.</p>
+
+<p>Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apr&egrave;s
+souper &agrave; la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa
+chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramass&eacute; sans
+doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre &agrave;
+creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un
+soin singulier, &agrave; la lueur d'une lampe fumeuse.</p>
+
+<p>Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonn&eacute;,
+en feuilleta les pages charg&eacute;es de notes, de formules et de
+calculs, et &eacute;crivit ce qui suit en bon fran&ccedil;ais,
+mais, pour plus de pr&eacute;cautions, dans une langue
+chiffr&eacute;e dont lui seul connaissait le chiffre :</p>
+
+<p>&lt;&lt; 10 novembre. -- <i>Stahlstadt.</i> -- Il n'y a rien de
+particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le
+choix de deux temp&eacute;ratures diff&eacute;rentes et
+relativement basses pour la premi&egrave;re chauffe et le
+r&eacute;chauffage, selon les r&egrave;gles
+d&eacute;termin&eacute;es par Chernoff. Quant &agrave; la
+coul&eacute;e, elle s'op&egrave;re suivant le proc&eacute;d&eacute;
+Krupp, mais avec une &eacute;galit&eacute; de mouvements
+v&eacute;ritablement admirable. Cette pr&eacute;cision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle proc&egrave;de du
+sentiment musical inn&eacute; dans la race germanique. Jamais les
+Anglais ne pourront atteindre &agrave; cette perfection : l'oreille
+leur manque, sinon la discipline. Des Fran&ccedil;ais peuvent y
+arriver ais&eacute;ment, eux qui sont les premiers danseurs du
+monde. Jusqu'ici donc, rien de myst&eacute;rieux dans les
+succ&egrave;s si remarquables de cette fabrication. Les
+&eacute;chantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne
+sont sensiblement analogues &agrave; nos bons fers. Les
+sp&eacute;cimens de houille sont assur&eacute;ment tr&egrave;s
+beaux et de qualit&eacute; &eacute;minemment m&eacute;tallurgique,
+mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la
+fabrication Schultze ne prenne un soin sp&eacute;cial de
+d&eacute;gager ces mati&egrave;res premi&egrave;res de tout
+m&eacute;lange &eacute;tranger et ne les emploie qu'&agrave;
+l'&eacute;tat de puret&eacute; parfaite. Mais c'est encore
+l&agrave; un r&eacute;sultat facile &agrave; r&eacute;aliser. Il ne
+reste donc, pour &ecirc;tre en possession de tous les
+&eacute;l&eacute;ments du probl&egrave;me, qu'&agrave;
+d&eacute;terminer la composition de cette terre r&eacute;fractaire,
+dont sont faits les creusets et les tuyaux de coul&eacute;e. Cet
+objet atteint et nos &eacute;quipes de fondeurs convenablement
+disciplin&eacute;es, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce
+qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter
+l'organisme central, le d&eacute;partement des plans et des
+mod&egrave;les, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner
+dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis
+apr&egrave;s les menaces formul&eacute;es par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entr&eacute; en possession de son h&eacute;ritage ?
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigu&eacute;
+de sa journ&eacute;e, se d&eacute;shabilla, se glissa dans un petit
+lit aussi inconfortable que peut l'&ecirc;tre un lit allemand -- ce
+qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit &agrave; fumer
+en lisant un vieux livre. Mais sa pens&eacute;e semblait &ecirc;tre
+ailleurs. Sur ses l&egrave;vres, les petits jets de vapeur odorante
+se succ&eacute;daient en cadence et faisaient :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il finit par d&eacute;poser son livre et resta songeur pendant
+longtemps, comme absorb&eacute; dans la solution d'un
+probl&egrave;me difficile.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ah ! s'&eacute;cria-t-il enfin, quand le diable
+lui-m&ecirc;me s'en m&ecirc;lerait, je d&eacute;couvrirai le secret
+de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut m&eacute;diter contre
+France-Ville ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Schwartz s'endormit en pronon&ccedil;ant le nom du docteur
+Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite
+fille, qui revint sur ses l&egrave;vres. Le souvenir de la fillette
+&eacute;tait rest&eacute; entier, encore bien que Jeanne, depuis
+qu'il l'avait quitt&eacute;e, f&ucirc;t devenue une jeune
+demoiselle. Ce ph&eacute;nom&egrave;ne s'explique ais&eacute;ment
+par les lois ordinaires de l'association des id&eacute;es :
+l'id&eacute;e du docteur renfermait celle de sa fille, association
+par contigu&iuml;t&eacute;. Aussi, lorsque Schwartz, ou
+plut&ocirc;t Marcel Bruckmann, s'&eacute;veilla, ayant encore le
+nom de Jeanne &agrave; la pens&eacute;e, il ne s'en &eacute;tonna
+pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des
+principes psychologiques de Stuart Mill.</p>
+
+<p>VI &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LE PUITS ALBRECHT</p>
+
+<p>Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalit&eacute;
+&agrave; Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, &eacute;tait la
+veuve d'un mineur tu&eacute; quatre ans auparavant dans un de ces
+cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous
+les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de
+trente dollars, &agrave; laquelle elle ajoutait le mince produit
+d'une chambre meubl&eacute;e et le salaire que lui apportait tous
+les dimanches son petit gar&ccedil;on Carl.</p>
+
+<p>Quoique &agrave; peine &acirc;g&eacute; de treize ans, Carl
+&eacute;tait employ&eacute; dans la houill&egrave;re pour fermer et
+ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes
+d'air qui sont indispensables &agrave; la ventilation des galeries,
+en for&ccedil;ant le courant &agrave; suivre une direction
+d&eacute;termin&eacute;e. La maison tenue &agrave; bail par sa
+m&egrave;re, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+p&ucirc;t rentrer tous les soirs au logis, on lui avait
+donn&eacute; par surcro&icirc;t une petite fonction nocturne au
+fond de la mine m&ecirc;me. Il &eacute;tait charg&eacute; de garder
+et de panser six chevaux dans leur &eacute;curie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.</p>
+
+<p>La vie de Carl se passait donc presque tout enti&egrave;re
+&agrave; cinq cents m&egrave;tres au-dessous de la surface
+terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle aupr&egrave;s de sa
+porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupr&egrave;s de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait &agrave; la
+lumi&egrave;re et pouvait pour quelques heures profiter de ce
+patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le
+sourire maternel.</p>
+
+<p>Comme on peut bien penser, apr&egrave;s une pareille semaine,
+lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment celui d'un jeune &lt;&lt; gommeux
+&gt;&gt;. Il ressemblait plut&ocirc;t &agrave; un gnome de
+f&eacute;erie, &agrave; un ramoneur ou &agrave; un N&egrave;gre
+papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle g&eacute;n&eacute;ralement
+une grande heure &agrave; le d&eacute;barbouiller &agrave; grand
+renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait
+rev&ecirc;tir un bon costume de gros drap vert, taill&eacute; dans
+une d&eacute;froque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa
+grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se
+lassait pas d'admirer son gar&ccedil;on, le trouvant le plus beau
+du monde.</p>
+
+<p>D&eacute;pouill&eacute; de son s&eacute;diment de charbon, Carl,
+vraiment, n'&eacute;tait pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux
+blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien &agrave;
+son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille &eacute;tait
+trop exigu&euml; pour son &acirc;ge. Cette vie sans soleil le
+rendait aussi an&eacute;mique qu'une laitue, et il est
+vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin,
+appliqu&eacute; au sang du petit mineur, y aurait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute; une quantit&eacute; tout &agrave; fait
+insuffisante de monnaie h&eacute;matique.</p>
+
+<p>Au moral, c'&eacute;tait un enfant silencieux, flegmatique,
+tranquille, avec une pointe de cette fiert&eacute; que le sentiment
+du p&eacute;ril continuel, l'habitude du travail r&eacute;gulier et
+la satisfaction de la difficult&eacute; vaincue donnent &agrave;
+tous les mineurs sans exception.</p>
+
+<p>Son grand bonheur &eacute;tait de s'asseoir aupr&egrave;s de sa
+m&egrave;re, &agrave; la table carr&eacute;e qui occupait le milieu
+de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude
+d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre.
+L'atmosph&egrave;re ti&egrave;de et &eacute;gale des mines a sa
+faune sp&eacute;ciale, peu connue des naturalistes, comme les
+parois humides de la houille ont leur flore &eacute;trange de
+mousses verd&acirc;tres, de champignons non d&eacute;crits et de
+flocons amorphes. C'est ce que l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe,
+amoureux d'entomologie, avait remarqu&eacute;, et il avait promis
+un petit &eacute;cu pour chaque esp&egrave;ce nouvelle dont Carl
+pourrait lui apporter un sp&eacute;cimen. Perspective dor&eacute;e,
+qui avait d'abord amen&eacute; le gar&ccedil;onnet &agrave;
+explorer avec soin tous les recoins de la houill&egrave;re, et qui,
+petit &agrave; petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi,
+c'&eacute;tait pour son propre compte qu'il recherchait maintenant
+les insectes.</p>
+
+<p>Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux
+araign&eacute;es et aux cloportes. Il entretenait, dans sa
+solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un
+gros rat mulot. M&ecirc;me, s'il fallait l'en croire, ces trois
+animaux &eacute;taient les b&ecirc;tes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses
+chevaux aux longs poils soyeux et &agrave; la croupe luisante, dont
+Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration.</p>
+
+<p>Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'&eacute;curie, un
+vieux philosophe, descendu depuis six ans &agrave; cinq cents
+m&egrave;tres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais
+revu la lumi&egrave;re du jour. Il &eacute;tait maintenant presque
+aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain !
+Comme il savait tourner &agrave; droite ou &agrave; gauche, en
+tra&icirc;nant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme
+il s'arr&ecirc;tait &agrave; point devant les portes d'air, afin de
+laisser l'espace n&eacute;cessaire &agrave; les ouvrir ! Comme il
+hennissait amicalement, matin et soir, &agrave; la minute exacte
+o&ugrave; sa provende lui &eacute;tait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je vous assure, m&egrave;re, qu'il me donne
+r&eacute;ellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne,
+quand j'avance ma t&ecirc;te aupr&egrave;s de lui, disait Carl. Et
+c'est tr&egrave;s commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi
+une horloge dans la t&ecirc;te ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'&eacute;coutait avec
+ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute
+l'affection que lui portait son gar&ccedil;on, et ne manquait
+gu&egrave;re, &agrave; l'occasion, de lui envoyer un morceau de
+sucre. Que n'aurait-elle pas donn&eacute; pour aller voir ce vieux
+serviteur, que son homme avait connu, et en m&ecirc;me temps
+visiter l'emplacement sinistre o&ugrave; le cadavre du pauvre
+Bauer, noir comme de l'encre, carbonis&eacute; par le feu grisou,
+avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; apr&egrave;s l'explosion
+?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il
+fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en
+faisait son fils.</p>
+
+<p>Ah ! elle la connaissait bien, cette houill&egrave;re, ce grand
+trou noir d'o&ugrave; son mari n'&eacute;tait pas revenu ! Que de
+fois elle avait attendu, aupr&egrave;s de cette gueule
+b&eacute;ante, de dix-huit pieds de diam&egrave;tre, suivi du
+regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double
+cage en ch&ecirc;ne dans laquelle glissaient les bennes
+accroch&eacute;es &agrave; leur c&acirc;ble et suspendues aux
+poulies d'acier, visit&eacute; la haute charpente
+ext&eacute;rieure, le b&acirc;timent de la machine &agrave; vapeur,
+la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle
+s'&eacute;tait r&eacute;chauff&eacute;e au brasier toujours ardent
+de cette &eacute;norme corbeille de fer o&ugrave; les mineurs
+s&egrave;chent leurs habits en &eacute;mergeant du gouffre,
+o&ugrave; les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+&eacute;tait famili&egrave;re avec le bruit et l'activit&eacute; de
+cette porte infernale ! Les receveurs qui d&eacute;tachent les
+wagons charg&eacute;s de houille, les accrocheurs, les trieurs, les
+laveurs, les m&eacute;caniciens, les chauffeurs, elle les avait
+tous vus et revus &agrave; la t&acirc;che !</p>
+
+<p>Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant,
+par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne
+s'&eacute;tait engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers,
+parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant !</p>
+
+<p>Elle entendait leurs voix et leurs rires s'&eacute;loigner dans
+la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la
+pens&eacute;e cette cage, qui s'enfon&ccedil;ait dans le boyau
+&eacute;troit et vertical, &agrave; cinq, six cents m&egrave;tres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied &agrave; terre !</p>
+
+<p>Les voil&agrave; se dispersant dans la ville souterraine,
+prenant l'un &agrave; droite, l'autre &agrave; gauche ; les
+rouleurs allant &agrave; leur wagon ; les piqueurs, arm&eacute;s du
+pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de
+houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+&agrave; remplacer par des mat&eacute;riaux solides les
+tr&eacute;sors de charbon qui ont &eacute;t&eacute; extraits, les
+boiseurs &eacute;tablissant les charpentes qui soutiennent les
+galeries non muraill&eacute;es ; les cantonniers r&eacute;parant
+les voies, posant les rails ; les ma&ccedil;ons assemblant les
+vo&ucirc;tes...</p>
+
+<p>Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large
+boulevard &agrave; un autre puits &eacute;loign&eacute; de trois ou
+quatre kilom&egrave;tres. De l&agrave; rayonnent &agrave; angles
+droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+parall&egrave;les, les galeries de troisi&egrave;me ordre. Entre
+ces voies se dressent des murailles, des piliers form&eacute;s par
+la houille m&ecirc;me ou par la roche. Tout cela r&eacute;gulier,
+carr&eacute;, solide, noir !...</p>
+
+<p>Et dans ce d&eacute;dale de rues, &eacute;gales de largeur et de
+longueur, toute une arm&eacute;e de mineurs demi-nus s'agitant,
+causant, travaillant &agrave; la lueur de leurs lampes de
+s&ucirc;ret&eacute; !...</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que dame Bauer se repr&eacute;sentait souvent,
+quand elle &eacute;tait seule, songeuse, au coin de son feu.</p>
+
+<p>Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une
+surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son
+petit Carl ouvrait et refermait la porte.</p>
+
+<p>Le soir venu, la bord&eacute;e de jour remontait pour &ecirc;tre
+remplac&eacute;e par la bord&eacute;e de nuit. Mais son
+gar&ccedil;on, &agrave; elle, ne reprenait pas place dans la benne.
+Il se rendait &agrave; l'&eacute;curie, il retrouvait son cher
+Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de
+foin ; puis il mangeait &agrave; son tour le petit d&icirc;ner
+froid qu'on lui descendait de l&agrave;-haut, jouait un instant
+avec son gros rat, immobile &agrave; ses pieds, avec ses deux
+chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait
+sur la liti&egrave;re de paille.</p>
+
+<p>Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle
+comprenait &agrave; demi-mot tous les d&eacute;tails que lui
+donnait Carl !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Savez-vous, m&egrave;re, ce que m'a dit hier M.
+l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je
+r&eacute;pondais bien sur les questions d'arithm&eacute;tique qu'il
+me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la
+cha&icirc;ne d'arpentage, quand il l&egrave;ve des plans dans la
+mine avec sa boussole. Il para&icirc;t qu'on va percer une galerie
+pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort &agrave; faire
+pour tomber juste !</p>
+
+<p>-- Vraiment ! s'&eacute;criait dame Bauer enchant&eacute;e, M.
+l'ing&eacute;nieur Maulesmulhe a dit cela ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et elle se repr&eacute;sentait d&eacute;j&agrave; son
+gar&ccedil;on tenant la cha&icirc;ne, le long des galeries, tandis
+que l'ing&eacute;nieur, carnet en main, relevait les chiffres, et,
+l'oeil fix&eacute; sur la boussole, d&eacute;terminait la direction
+de la perc&eacute;e.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour
+m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon
+arithm&eacute;tique, et j'ai bien peur de mal r&eacute;pondre !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualit&eacute; de pensionnaire de la maison lui en donnait le
+droit, se m&ecirc;la de la conversation pour dire &agrave; l'enfant
+:</p>
+
+<p>&lt;&lt; Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai
+peut-&ecirc;tre te l'expliquer.</p>
+
+<p>-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque
+incr&eacute;dulit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Sans doute, r&eacute;pondit Marcel. Croyez-vous que je
+n'apprenne rien aux cours du soir, o&ugrave; je vais
+r&eacute;guli&egrave;rement apr&egrave;s souper ? Le ma&icirc;tre
+est tr&egrave;s content de moi et dit que je pourrais servir de
+moniteur ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Ces principes pos&eacute;s, Marcel alla prendre dans sa chambre
+un cahier de papier blanc, s'installa aupr&egrave;s du petit
+gar&ccedil;on, lui demanda ce qui l'arr&ecirc;tait dans son
+probl&egrave;me et le lui expliqua avec tant de clart&eacute;, que
+Carl, &eacute;merveill&eacute;, n'y trouva plus la moindre
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consid&eacute;ration
+pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit
+camarade.</p>
+
+<p>Du reste il se montrait lui-m&ecirc;me un ouvrier exemplaire et
+n'avait pas tard&eacute; &agrave; &ecirc;tre promu d'abord &agrave;
+la seconde, puis &agrave; la premi&egrave;re classe. Tous les
+matins, &agrave; sept heures, il &eacute;tait &agrave; la porte 0.
+Tous les soirs, apr&egrave;s son souper, il se rendait au cours
+profess&eacute; par l'ing&eacute;nieur Trubner.
+G&eacute;om&eacute;trie, alg&egrave;bre, dessin de figures et de
+machines, il abordait tout avec une &eacute;gale ardeur, et ses
+progr&egrave;s &eacute;taient si rapides, que le ma&icirc;tre en
+fut vivement frapp&eacute;. Deux mois apr&egrave;s &ecirc;tre
+entr&eacute; &agrave; l'usine Schultze, le jeune ouvrier
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; not&eacute; comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais
+de toute la Cit&eacute; de l'Acier. Un rapport de son chef
+imm&eacute;diat, exp&eacute;di&eacute; &agrave; la fin du
+trimestre, portait cette mention formelle :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de
+premi&egrave;re classe. Je dois signaler ce sujet &agrave;
+l'administration centrale, comme tout &agrave; fait "hors ligne"
+sous le triple rapport des connaissances th&eacute;oriques, de
+l'habilet&eacute; pratique et de l'esprit d'invention le plus
+caract&eacute;ris&eacute;. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il fallut n&eacute;anmoins une circonstance extraordinaire pour
+achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette
+circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours
+t&ocirc;t ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les
+plus tragiques.</p>
+
+<p>Un dimanche matin, Marcel, assez &eacute;tonn&eacute; d'entendre
+sonner dix heures sans que son petit ami Carl e&ucirc;t paru,
+descendit demander &agrave; dame Bauer si elle savait la cause de
+ce retard. Il la trouva tr&egrave;s inqui&egrave;te. Carl aurait
+d&ucirc; &ecirc;tre au logis depuis deux heures au moins. Voyant
+son anxi&eacute;t&eacute;, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles,
+et partit dans la direction du puits Albrecht.</p>
+
+<p>En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de
+leur demander s'ils avaient vu le petit gar&ccedil;on ; puis,
+apr&egrave;s avoir re&ccedil;u une r&eacute;ponse n&eacute;gative
+et avoir &eacute;chang&eacute; avec eux ce <i>Gl&uuml;ck auf !</i>
+(&lt;&lt; Bonne sortie ! &gt;&gt;) qui est le salut des houilleurs
+allemands, Marcel poursuivit sa promenade.</p>
+
+<p>Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect
+n'en &eacute;tait pas tumultueux et anim&eacute; comme il l'est
+dans la semaine. C'est &agrave; peine si une jeune &lt;&lt; modiste
+&gt;&gt; -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par
+antiphrase aux trieuses de charbon --, &eacute;tait en train de
+bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, m&ecirc;me en
+ce jour f&eacute;ri&eacute;, &agrave; la gueule du puits.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, num&eacute;ro
+41902 ? &gt;&gt; demanda Marcel &agrave; ce fonctionnaire.</p>
+
+<p>L'homme consulta sa liste et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?</p>
+
+<p>-- Non, c'est la seule, r&eacute;pondit le marqueur. La
+"fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore
+achev&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Alors, le gar&ccedil;on est en bas ?</p>
+
+<p>-- N&eacute;cessairement, et c'est en effet extraordinaire,
+puisque, le dimanche, les cinq gardiens sp&eacute;ciaux doivent
+seuls y rester.</p>
+
+<p>-- Puis-je descendre pour m'informer ?...</p>
+
+<p>-- Pas sans permission.</p>
+
+<p>-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.</p>
+
+<p>-- Pas d'accident possible le dimanche !</p>
+
+<p>-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est
+devenu cet enfant !</p>
+
+<p>-- Adressez-vous au contrema&icirc;tre de la machine, dans ce
+bureau... si toutefois il s'y trouve... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le contrema&icirc;tre, en grand costume du dimanche, avec un col
+de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'&eacute;tait
+heureusement attard&eacute; &agrave; ses comptes. En homme
+intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inqui&eacute;tude de Marcel.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Nous allons voir ce qu'il en est &gt;&gt;, dit-il.</p>
+
+<p>Et, donnant l'ordre au m&eacute;canicien de service de se tenir
+pr&ecirc;t &agrave; filer du c&acirc;ble, il se disposa &agrave;
+descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.</p>
+
+<p>&lt;&lt; N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda
+celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...</p>
+
+<p>-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond
+du trou. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le contrema&icirc;tre prit dans une armoire deux
+r&eacute;servoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands
+de &lt;&lt; coco &gt;&gt; portent &agrave; Paris sur le dos. Ce
+sont des caisses &agrave; air comprim&eacute;, mises en
+communication avec les l&egrave;vres par deux tubes de caoutchouc
+dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit
+&agrave; l'aide de soufflets sp&eacute;ciaux, construits de
+mani&egrave;re &agrave; se vider compl&egrave;tement. Le nez
+serr&eacute; dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une
+provision d'air, p&eacute;n&eacute;trer impun&eacute;ment dans
+l'atmosph&egrave;re la plus irrespirable.</p>
+
+<p>Les pr&eacute;paratifs achev&eacute;s, le contrema&icirc;tre et
+Marcel s'accroch&egrave;rent &agrave; la benne, le c&acirc;ble fila
+sur les poulies et la descente commen&ccedil;a. Eclair&eacute;s par
+deux petites lampes &eacute;lectriques, tous deux causaient en
+s'enfon&ccedil;ant dans les profondeurs de la terre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez
+pas froid aux yeux, disait le contrema&icirc;tre. J'ai vu des gens
+ne pas pouvoir se d&eacute;cider &agrave; descendre ou rester
+accroupis comme des lapins au fond de la benne !</p>
+
+<p>-- Vraiment ? r&eacute;pondit Marcel. Cela ne me fait rien du
+tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les
+houill&egrave;res. &gt;&gt;</p>
+
+<p>On fut bient&ocirc;t au fond du puits. Un gardien, qui se
+trouvait au rond- point d'arriv&eacute;e, n'avait point vu le petit
+Carl.</p>
+
+<p>On se dirigea vers l'&eacute;curie. Les chevaux y &eacute;taient
+seuls et paraissaient m&ecirc;me s'ennuyer de tout leur coeur.
+Telle est du moins la conclusion qu'il &eacute;tait permis de tirer
+du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois
+figures humaines. A un clou &eacute;tait pendu le sac de toile de
+Carl, et dans un petit coin, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une
+&eacute;trille, son livre d'arithm&eacute;tique.</p>
+
+<p>Marcel fit aussit&ocirc;t remarquer que sa lanterne
+n'&eacute;tait plus l&agrave;, nouvelle preuve que l'enfant devait
+&ecirc;tre dans la mine.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il peut avoir &eacute;t&eacute; pris dans un
+&eacute;boulement, dit le contrema&icirc;tre, mais c'est peu
+probable ! Qu'aurait-il &eacute;t&eacute; faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?</p>
+
+<p>-- Oh ! peut-&ecirc;tre a-t-il &eacute;t&eacute; chercher des
+insectes avant de sortir ! r&eacute;pondit le gardien. C'est une
+vraie passion chez lui ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on de l'&eacute;curie, qui arriva sur ces
+entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir
+avant sept heures avec sa lanterne.</p>
+
+<p>Il ne restait donc plus qu'&agrave; commencer des recherches
+r&eacute;guli&egrave;res. On appela &agrave; coups de sifflet les
+autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la
+mine, et chacun, muni de sa lampe, commen&ccedil;a l'exploration
+des galeries de second et de troisi&egrave;me ordre qui lui avaient
+&eacute;t&eacute; d&eacute;volues.</p>
+
+<p>En deux heures, toutes les r&eacute;gions de la houill&egrave;re
+avaient &eacute;t&eacute; pass&eacute;es en revue, et les sept
+hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la
+moindre trace d'&eacute;boulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contrema&icirc;tre, peut-&ecirc;tre
+influenc&eacute; par un app&eacute;tit grandissant, inclinait vers
+l'opinion que l'enfant pouvait avoir pass&eacute; inaper&ccedil;u
+et se trouver tout simplement &agrave; la maison ; mais Marcel,
+convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une
+r&eacute;gion pointill&eacute;e, qui ressemblait, au milieu de la
+pr&eacute;cision des d&eacute;tails avoisinants, &agrave; ces
+<i>terrae ignotae</i> que les g&eacute;ographes marquent aux
+confins des continents arctiques.</p>
+
+<p>-- C'est la zone provisoirement abandonn&eacute;e, &agrave;
+cause de l'amincissement de la couche exploitable, r&eacute;pondit
+le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Il y a une zone abandonn&eacute;e ?... Alors c'est l&agrave;
+qu'il faut chercher ! &gt;&gt; reprit Marcel avec une
+autorit&eacute; que les autres hommes subirent.</p>
+
+<p>Ils ne tard&egrave;rent pas &agrave; atteindre l'orifice de
+galeries qui devaient, en effet, &agrave; en juger par l'aspect
+gluant et moisi de leurs parois, avoir &eacute;t&eacute;
+d&eacute;laiss&eacute;es depuis plusieurs ann&eacute;es. Ils les
+suivaient d&eacute;j&agrave; depuis quelque temps sans rien
+d&eacute;couvrir de suspect, lorsque Marcel, les arr&ecirc;tant,
+leur dit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de
+maux de t&ecirc;te ?</p>
+
+<p>-- Tiens ! c'est vrai ! r&eacute;pondirent ses compagnons.</p>
+
+<p>-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens
+&agrave; demi &eacute;tourdi. Il y a s&ucirc;rement ici de l'acide
+carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette
+? demanda-t-il au contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>-- Allumez, mon gar&ccedil;on, ne vous g&ecirc;nez pas.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel tira de sa poche une petite bo&icirc;te de fumeur, frotta
+une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme.
+Elle s'&eacute;teignit aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'en &eacute;tais s&ucirc;r... dit-il. Le gaz,
+&eacute;tant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il
+ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas
+d'appareils Galibert. Si vous voulez, ma&icirc;tre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Les choses ainsi convenues, Marcel et le contrema&icirc;tre
+prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse
+&agrave; air, plac&egrave;rent la pince sur leurs narines et
+s'enfonc&egrave;rent dans une succession de vieilles galeries.</p>
+
+<p>Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler
+l'air des r&eacute;servoirs ; puis, cette op&eacute;ration
+accomplie, ils repartaient.</p>
+
+<p>A la troisi&egrave;me reprise, leurs efforts furent enfin
+couronn&eacute;s de succ&egrave;s. Une petite lueur bleu&acirc;tre,
+celle d'une lampe &eacute;lectrique, se montra au loin dans
+l'ombre. Ils y coururent...</p>
+
+<p>Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et
+d&eacute;j&agrave; froid, le pauvre petit Carl. Ses l&egrave;vres
+bleues, sa face inject&eacute;e, son pouls muet, disaient, avec son
+attitude, ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait voulu ramasser quelque chose &agrave; terre, il
+s'&eacute;tait baiss&eacute; et avait &eacute;t&eacute;
+litt&eacute;ralement noy&eacute; dans le gaz acide carbonique.</p>
+
+<p>Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler &agrave; la
+vie. La mort remontait d&eacute;j&agrave; &agrave; quatre ou cinq
+heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans
+le cimeti&egrave;re neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre
+femme, &eacute;tait veuve de son enfant comme elle l'&eacute;tait
+de son mari.</p>
+
+<p>VII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LE BLOC CENTRAL</p>
+
+<p>Un rapport lumineux du docteur Echternach, m&eacute;decin en
+chef de la section du puits Albrecht, avait &eacute;tabli que la
+mort de Carl Bauer, n&Ecirc; 41902, &acirc;g&eacute; de treize ans,
+&lt;&lt; trappeur &gt;&gt; &agrave; la galerie 228, &eacute;tait
+due &agrave; l'asphyxie r&eacute;sultant de l'absorption par les
+organes respiratoires d'une forte proportion d'acide
+carbonique.</p>
+
+<p>Un autre rapport non moins lumineux de l'ing&eacute;nieur
+Maulesmulhe avait expos&eacute; la n&eacute;cessit&eacute; de
+comprendre dans un syst&egrave;me d'a&eacute;ration la zone B du
+plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz
+d&eacute;l&eacute;t&egrave;re par une sorte de distillation lente
+et insensible.</p>
+
+<p>Enfin, une note du m&ecirc;me fonctionnaire signalait &agrave;
+l'autorit&eacute; comp&eacute;tente le d&eacute;vouement du
+contrema&icirc;tre Rayer et du fondeur de premi&egrave;re classe
+Johann Schwartz.</p>
+
+<p>Huit &agrave; dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant
+pour prendre son jeton de pr&eacute;sence dans la loge du
+concierge, trouva au clou un ordre imprim&eacute; &agrave; son
+adresse :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le nomm&eacute; Schwartz se pr&eacute;sentera
+aujourd'hui &agrave; dix heures au bureau du directeur
+g&eacute;n&eacute;ral. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'ext&eacute;rieur. &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais
+ils y viennent ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses
+camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt,
+une connaissance de l'organisation g&eacute;n&eacute;rale de la
+cit&eacute; suffisante pour savoir que l'autorisation de
+p&eacute;n&eacute;trer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De v&eacute;ritables l&eacute;gendes s'&eacute;taient
+r&eacute;pandues &agrave; cet &eacute;gard. On disait que des
+indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte r&eacute;serv&eacute;e, n'avaient plus reparu ; que les
+ouvriers et employ&eacute;s y &eacute;taient soumis, avant leur
+admission, &agrave; toute une s&eacute;rie de
+c&eacute;r&eacute;monies ma&ccedil;onniques, oblig&eacute;s de
+s'engager sous les serments les plus solennels &agrave; ne rien
+r&eacute;v&eacute;ler de ce qui se passait, et impitoyablement
+punis de mort par un tribunal secret s'ils violaient leur
+serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en
+communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y
+amenaient des visiteurs inconnus... Il s'y tenait parfois des
+conseils supr&ecirc;mes o&ugrave; des personnages myst&eacute;rieux
+venaient s'asseoir et participer aux
+d&eacute;lib&eacute;rations...</p>
+
+<p>Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait &agrave; tous ces
+r&eacute;cits Marcel savait qu'ils &eacute;taient, en somme,
+l'expression populaire d'un fait parfaitement r&eacute;el :
+l'extr&ecirc;me difficult&eacute; qu'il y avait &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans la division centrale. De tous les
+ouvriers qu'il connaissait -- et il avait des amis parmi les
+mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs
+comme parmi les employ&eacute;s des hauts fourneaux, parmi les
+brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.</p>
+
+<p>C'est donc avec un sentiment de curiosit&eacute; profonde et de
+plaisir intime qu'il s'y pr&eacute;senta &agrave; l'heure
+indiqu&eacute;e. Il put bient&ocirc;t s'assurer que les
+pr&eacute;cautions &eacute;taient des plus
+s&eacute;v&egrave;res.</p>
+
+<p>Et d'abord, Marcel &eacute;tait attendu. Deux hommes
+rev&ecirc;tus d'un uniforme gris, sabre au c&ocirc;t&eacute; et
+revolver &agrave; la ceinture, se trouvaient dans la loge du
+concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touri&egrave;re d'un
+couvent clo&icirc;tr&eacute;, avait deux portes, l'une &agrave;
+l'ext&eacute;rieur, l'autre int&eacute;rieure, qui ne s'ouvraient
+jamais en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Le laissez-passer examin&eacute; et vis&eacute;, Marcel se vit,
+sans manifester aucune surprise, pr&eacute;senter un mouchoir
+blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui
+band&egrave;rent soigneusement les yeux.</p>
+
+<p>Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec
+lui sans mot dire.</p>
+
+<p>Au bout de deux &agrave; trois mille pas, on monta un escalier,
+une porte s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autoris&eacute;
+&agrave; retirer son bandeau.</p>
+
+<p>Il se trouvait alors dans une salle tr&egrave;s simple,
+meubl&eacute;e de quelques chaises, d'un tableau noir et d'une
+large planche &agrave; &eacute;pures, garnie de tous les
+instruments n&eacute;cessaires au dessin lin&eacute;aire. Le jour
+venait par de hautes fen&ecirc;tres &agrave; vitres
+d&eacute;polies.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t, deux personnages de tournure
+universitaire entr&egrave;rent dans la salle.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous &ecirc;tes signal&eacute; comme un sujet
+distingu&eacute;, dit l'un d'eux. Nous allons vous examiner et voir
+s'il y a lieu de vous admettre &agrave; la division des
+mod&egrave;les. Etes-vous dispos&eacute; &agrave; r&eacute;pondre
+&agrave; nos questions ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel se d&eacute;clara modestement pr&ecirc;t &agrave;
+l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Les deux examinateurs lui pos&egrave;rent alors successivement
+des questions sur la chimie, sur la g&eacute;om&eacute;trie et sur
+l'alg&egrave;bre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par
+la clart&eacute; et la pr&eacute;cision de ses r&eacute;ponses. Les
+figures qu'il tra&ccedil;ait &agrave; la craie sur le tableau
+&eacute;taient nettes, ais&eacute;es, &eacute;l&eacute;gantes. Ses
+&eacute;quations s'alignaient menues et serr&eacute;es, en rangs
+&eacute;gaux comme les lignes d'un r&eacute;giment d'&eacute;lite.
+Une de ses d&eacute;monstrations m&ecirc;me fut si remarquable et
+si nouvelle pour ses juges, qu'ils lui en exprim&egrave;rent leur
+&eacute;tonnement en lui demandant o&ugrave; il l'avait
+apprise.</p>
+
+<p>&lt;&lt; A Schaffouse, mon pays, &agrave; l'&eacute;cole
+primaire.</p>
+
+<p>-- Vous paraissez bon dessinateur ?</p>
+
+<p>-- C'&eacute;tait ma meilleure partie.</p>
+
+<p>-- L'&eacute;ducation qui se donne en Suisse est
+d&eacute;cid&eacute;ment bien remarquable ! dit l'un des
+examinateurs &agrave; l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour ex&eacute;cuter ce dessin, reprit-il, en remettant au
+candidat une coupe de machine &agrave; vapeur, assez
+compliqu&eacute;e. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis
+avec la mention : <i>Parfaitement satisfaisant et hors ligne</i>...
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel, rest&eacute; seul, se mit &agrave; l'ouvrage avec
+ardeur.</p>
+
+<p>Quand ses juges rentr&egrave;rent, &agrave; l'expiration du
+d&eacute;lai de rigueur, ils furent si &eacute;merveill&eacute;s de
+son &eacute;pure, qu'ils ajout&egrave;rent &agrave; la mention
+promise : <i>Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent
+&eacute;gal</i>.</p>
+
+<p>Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et,
+avec le m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monial, c'est-&agrave;-dire
+les yeux band&eacute;s, conduit au bureau du directeur
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous &ecirc;tes pr&eacute;sent&eacute; pour l'un des
+ateliers de dessin &agrave; la division des mod&egrave;les, lui dit
+ce personnage. Etes-vous dispos&eacute; &agrave; vous soumettre aux
+conditions du r&egrave;glement ?</p>
+
+<p>-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je pr&eacute;sume
+qu'elles sont acceptables.</p>
+
+<p>-- Les voici : 1&deg; Vous &ecirc;tes astreint, pour toute la
+dur&eacute;e de votre engagement, &agrave; r&eacute;sider dans la
+division m&ecirc;me. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation
+sp&eacute;ciale et tout &agrave; fait exceptionnelle. -- 2&deg;
+Vous &ecirc;tes soumis au r&eacute;gime militaire, et vous devez
+ob&eacute;issance absolue, sous les peines militaires, &agrave; vos
+sup&eacute;rieurs. Par contre, vous &ecirc;tes assimil&eacute; aux
+sous-officiers d'une arm&eacute;e active, et vous pouvez, par un
+avancement r&eacute;gulier, vous &eacute;lever aux plus hauts
+grades. -- 3&deg; Vous vous engagez par serment &agrave; ne
+jamais r&eacute;v&eacute;ler &agrave; personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division o&ugrave; vous avez acc&egrave;s. --
+4&deg; Votre correspondance est ouverte par vos chefs
+hi&eacute;rarchiques, &agrave; la sortie comme &agrave; la
+rentr&eacute;e, et doit &ecirc;tre limit&eacute;e &agrave; votre
+famille. &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; Bref, je suis en prison &gt;&gt;, pensa Marcel.</p>
+
+<p>Puis, il r&eacute;pondit tr&egrave;s simplement :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ces conditions me paraissent justes et je suis
+pr&ecirc;t &agrave; m'y soumettre.</p>
+
+<p>-- Bien. Levez la main... Pr&ecirc;tez serment... Vous
+&ecirc;tes nomm&eacute; dessinateur au 4e atelier... Un logement
+vous sera assign&eacute;, et, pour les repas, vous avez ici une
+cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos effets avec vous
+?</p>
+
+<p>-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai
+laiss&eacute;s chez mon h&ocirc;tesse.</p>
+
+<p>-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. &gt;&gt;</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'ai bien fait, pensa Marcel, d'&eacute;crire mes notes
+en langage chiffr&eacute; ! On n'aurait eu qu'&agrave; les trouver
+!... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Avant la fin du jour, Marcel &eacute;tait &eacute;tabli dans une
+jolie chambrette, au quatri&egrave;me &eacute;tage d'un
+b&acirc;timent ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre
+une premi&egrave;re id&eacute;e de sa vie nouvelle.</p>
+
+<p>Elle ne paraissait pas devoir &ecirc;tre aussi triste qu'il
+l'aurait cru d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au
+restaurant -- &eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral calmes et
+doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de
+s'&eacute;gayer un peu, car la gaiet&eacute; manquait &agrave;
+cette vie automatique, plusieurs d'entre eux avaient form&eacute;
+un orchestre et faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une
+biblioth&egrave;que, un salon de lecture offraient &agrave;
+l'esprit de pr&eacute;cieuses ressources au point de vue
+scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+sp&eacute;ciaux, faits par des professeurs de premier
+m&eacute;rite, &eacute;taient obligatoires pour tous les
+employ&eacute;s, soumis en outre &agrave; des examens et &agrave;
+des concours fr&eacute;quents. Mais la libert&eacute;, l'air
+manquaient dans cet &eacute;troit milieu. C'&eacute;tait le
+coll&egrave;ge avec beaucoup de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s en
+plus et &agrave; l'usage d'hommes faits. L'atmosph&egrave;re
+ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si
+fa&ccedil;onn&eacute;s qu'ils fussent &agrave; une discipline de
+fer.</p>
+
+<p>L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel
+s'&eacute;tait donn&eacute; corps et &acirc;me. Son
+assiduit&eacute;, la perfection de ses dessins, les progr&egrave;s
+extraordinaires de son instruction, signal&eacute;s unanimement par
+tous les ma&icirc;tres et tous les examinateurs, lui avaient fait
+en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute; relative. Du consentement
+g&eacute;n&eacute;ral, il &eacute;tait le dessinateur le plus
+habile, le plus ing&eacute;nieux, le plus f&eacute;cond en
+ressources. Y avait-il une difficult&eacute; ? C'est &agrave; lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-m&ecirc;mes s'adressaient &agrave;
+son exp&eacute;rience avec le respect que le m&eacute;rite arrache
+toujours &agrave; la jalousie la plus marqu&eacute;e. Mais si le
+jeune homme avait compt&eacute;, en arrivant au coeur de la
+division des mod&egrave;les, en p&eacute;n&eacute;trer les secrets
+intimes, il &eacute;tait loin de compte.</p>
+
+<p>Sa vie &eacute;tait enferm&eacute;e dans une grille de fer de
+trois cents m&egrave;tres de diam&egrave;tre, qui entourait le
+segment du Bloc central auquel il &eacute;tait attach&eacute;.
+Intellectuellement, son activit&eacute; pouvait et devait
+s'&eacute;tendre aux branches les plus lointaines de l'industrie
+m&eacute;tallurgique. En pratique, elle &eacute;tait limit&eacute;e
+&agrave; des dessins de machines &agrave; vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour
+des presses &agrave; imprimer ; mais il ne sortait pas de cette
+sp&eacute;cialit&eacute;. La division du travail pouss&eacute;e
+&agrave; son extr&ecirc;me limite l'enserrait dans son
+&eacute;tau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quatre mois pass&eacute;s dans la section A, Marcel
+n'en savait pas plus sur l'ensemble des oeuvres de la Cit&eacute;
+de l'Acier qu'avant d'y entrer. Tout au plus avait-il
+rassembl&eacute; quelques renseignements g&eacute;n&eacute;raux sur
+l'organisation dont il n'&eacute;tait -- malgr&eacute; ses
+m&eacute;rites -- qu'un rouage presque infime. Il savait que le
+centre de la toile d'araign&eacute;e figur&eacute;e par Stahlstadt
+&eacute;tait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclop&eacute;enne, qui dominait tous les b&acirc;timents voisins.
+Il avait appris aussi, toujours par les r&eacute;cits
+l&eacute;gendaires de la cantine, que l'habitation personnelle de
+Herr Schultze se trouvait &agrave; la base de cette tour, et que le
+fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette
+salle vo&ucirc;t&eacute;e, garantie contre tout danger d incendie
+et blind&eacute;e int&eacute;rieurement comme un monitor l'est
+&agrave; l'ext&eacute;rieur, &eacute;tait ferm&eacute;e par un
+syst&egrave;me de portes d'acier &agrave; serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soup&ccedil;onneuse. L'opinion
+g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait d'ailleurs que Herr Schultze
+travaillait &agrave; l'ach&egrave;vement d'un engin de guerre
+terrible, d'un effet sans pr&eacute;c&eacute;dent et destin&eacute;
+&agrave; assurer bient&ocirc;t &agrave; l'Allemagne la domination
+universelle</p>
+
+<p>Pour achever de percer le myst&egrave;re, Marcel avait vainement
+roul&eacute; dans sa t&ecirc;te les plans les plus audacieux
+d'escalade et de d&eacute;guisement. Il avait d&ucirc; s'avouer
+qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles
+sombres et massives, &eacute;clair&eacute;es la nuit par des flots
+de lumi&egrave;re, gard&eacute;es par des sentinelles
+&eacute;prouv&eacute;es, opposeraient toujours &agrave; ses efforts
+un obstacle infranchissable. Parvint-il m&ecirc;me &agrave; les
+forcer sur un point, que verrait-il ? Des d&eacute;tails, toujours
+des d&eacute;tails ; Jamais un ensemble !</p>
+
+<p>N'importe. Il s'&eacute;tait jur&eacute; de ne pas c&eacute;der
+; il ne c&eacute;derait pas. S'il fallait dix ans de stage, il
+attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait o&ugrave; ce secret
+deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prosp&eacute;rait
+alors, cit&eacute; heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux
+peuples d&eacute;courag&eacute;s Marcel ne doutait pas qu'en face
+d'un pareil succ&egrave;s de la race latine,. Schultze ne f&ucirc;t
+plus que jamais r&eacute;solu &agrave; accomplir ses menaces. La
+Cit&eacute; de l'Acier elle-m&ecirc;me et les travaux qu'elle avait
+pour but en &eacute;taient une preuve.</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi.</p>
+
+<p>Un jour, en mars, Marcel venait, pour la milli&egrave;me fois,
+de se renouveler &agrave; lui-m&ecirc;me ce serment d'Annibal,
+lorsqu'un des acolytes gris l'informa que le directeur
+g&eacute;n&eacute;ral avait &agrave; lui parler.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je re&ccedil;ois de Herr Schultze, lui dit ce haut
+fonctionnaire, l'ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur.
+C'est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle
+interne. Vous &ecirc;tes promu au grade de lieutenant. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Ainsi, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il
+d&eacute;sesp&eacute;rait presque du succ&egrave;s, l'effet logique
+et naturel d'un travail h&eacute;ro&iuml;que lui procurait cette
+admission tant d&eacute;sir&eacute;e ! Marcel en fut si
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je suis heureux d'avoir &agrave; vous annoncer une si
+bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager
+a persister dans la voie que vous suivez si courageusement.
+L'avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Enfin, Marcel, apr&egrave;s une si longue &eacute;preuve,
+entrevoyait le but qu'il s'&eacute;tait jur&eacute; d'atteindre
+!</p>
+
+<p>Entasser dans sa valise tous ses v&ecirc;tements, suivre les
+hommes gris, franchir enfin cette derni&egrave;re enceinte dont
+l'entr&eacute;e unique, ouverte sur la route A, aurait pu si
+longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l'affaire de
+quelques minutes pour Marcel.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau
+dont il n'avait encore aper&ccedil;u que la t&ecirc;te sourcilleuse
+perdue au loin dans les nuages.</p>
+
+<p>Le spectacle qui s'&eacute;tendait devant lui &eacute;tait
+assur&eacute;ment des plus impr&eacute;vus. Qu'on imagine un homme
+transport&eacute; subitement, sans transition, du milieu d'un atelier
+europ&eacute;en, bruyant et banal, au fond d'une for&ecirc;t vierge
+de la zone torride. Telle &eacute;tait la surprise qui attendait
+Marcel au centre de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Encore une for&ecirc;t vierge gagne-t-elle beaucoup a &ecirc;tre
+vu &agrave; travers les descriptions des grands &eacute;crivains,
+tandis que le parc de Herr Schultze &eacute;tait le mieux
+peign&eacute; des Jardins d'agr&eacute;ment. Les palmiers les plus
+&eacute;lanc&eacute;s, les bananiers les plus touffus, les cactus
+les plus ob&egrave;ses en formaient les massifs. Des lianes
+s'enroulaient &eacute;l&eacute;gamment aux gr&ecirc;les eucalyptus,
+se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables
+fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves
+m&ucirc;rissaient aupr&egrave;s des oranges. Les colibris et les
+oiseaux de paradis &eacute;talaient en plein air les richesses de
+leur plumage. Enfin, la temp&eacute;rature m&ecirc;me &eacute;tait
+aussi tropicale que la v&eacute;g&eacute;tation.</p>
+
+<p>Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorif&egrave;res
+qui produisaient ce miracle, et, &eacute;tonn&eacute; de ne voir
+que le ciel bleu, il resta un instant stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de l&agrave; une
+houill&egrave;re en combustion permanente, et il comprit que Herr
+Schultze avait ing&eacute;nieusement utilis&eacute; ces
+tr&eacute;sors de chaleur souterraine pour se faire servir par des
+tuyaux m&eacute;talliques une temp&eacute;rature constante de serre
+chaude.</p>
+
+<p>Mais cette explication, que se donna la raison du jeune
+Alsacien, n'emp&ecirc;cha pas ses yeux d'&ecirc;tre &eacute;blouis
+et charm&eacute;s du vert des pelouses, et ses narines d'aspirer
+avec ravissement les ar&ocirc;mes qui emplissaient
+l'atmosph&egrave;re. Apr&egrave;s six mois pass&eacute;s sans voir
+un brin d'herbe, il prenait sa revanche. Une all&eacute;e
+sabl&eacute;e le conduisit par une pente insensible au pied d'un
+beau degr&eacute; de marbre, domin&eacute; par une majestueuse
+colonnade. En arri&egrave;re se dressait la masse &eacute;norme
+d'un grand b&acirc;timent carr&eacute; qui &eacute;tait comme le
+pi&eacute;destal de la Tour du Taureau. Sous le p&eacute;ristyle,
+Marcel aper&ccedil;ut sept &agrave; huit valets en livr&eacute;e
+rouge, un suisse &agrave; tricorne et hallebarde ; il remarqua
+entre les colonnes de riches cand&eacute;labres de bronze, et,
+comme il montait le degr&eacute;, un l&eacute;ger grondement lui
+r&eacute;v&eacute;la que le chemin de fer souterrain passait sous
+ses pieds.</p>
+
+<p>Marcel se nomma et fut aussit&ocirc;t admis dans un vestibule
+qui &eacute;tait un v&eacute;ritable mus&eacute;e de sculpture.
+Sans avoir le temps de s'y arr&ecirc;ter, il traversa un salon
+rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva &agrave; un salon
+jaune et or o&ugrave; le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert
+et or.</p>
+
+<p>Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une chope de bi&egrave;re, faisait au
+milieu de ce luxe l'effet d'une tache de boue sur une botte
+vernie.</p>
+
+<p>Sans se lever, sans m&ecirc;me tourner la t&ecirc;te, le Roi de
+l'Acier dit froidement et simplement :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous &ecirc;tes le dessinateur</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- J'ai vu de vos &eacute;pures. Elles sont tr&egrave;s bien.
+Mais vous ne savez donc faire que des machines &agrave; vapeur
+?</p>
+
+<p>-- On ne m'a jamais demand&eacute; autre chose.</p>
+
+<p>-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?</p>
+
+<p>-- Je l'ai &eacute;tudi&eacute;e &agrave; mes moments perdus et
+pour mon plaisir. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna
+regarder alors son employ&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi
+?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah !
+vous aurez de la peine &agrave; remplacer cet imb&eacute;cile de
+Sohne, qui s'est tu&eacute; ce matin en maniant un sachet de
+dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter tous !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Il faut bien l'avouer ; ce manque d'&eacute;gards ne semblait
+pas trop r&eacute;voltant dans la bouche de Herr Schultze !</p>
+
+<p>VIII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LA CAVERNE DU DRAGON</p>
+
+<p>Le lecteur qui a suivi les progr&egrave;s de la fortune du jeune
+Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver
+parfaitement &eacute;tabli, au bout de quelques semaines, dans la
+familiarit&eacute; de Herr Schultze. Tous deux &eacute;taient
+devenus ins&eacute;parables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fum&eacute;es sur des mooss de bi&egrave;re --
+ils prenaient tout en commun. Jamais l'ex-professeur d'I&eacute;na
+n'avait rencontr&eacute; un collaborateur qui f&ucirc;t aussi bien
+selon son coeur, qui le compr&icirc;t pour ainsi dire &agrave;
+demi-mot, qui s&ucirc;t utiliser aussi rapidement ses
+donn&eacute;es th&eacute;oriques.</p>
+
+<p>Marcel n'&eacute;tait pas seulement d'un m&eacute;rite
+transcendant dans toutes les branches du m&eacute;tier,
+c'&eacute;tait aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le
+plus assidu, l'inventeur le plus modestement f&eacute;cond.</p>
+
+<p>Herr Schultze &eacute;tait ravi de lui. Dix fois par jour, il se
+disait in petto :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce gar&ccedil;on !
+&gt;&gt; La v&eacute;rit&eacute; est que Marcel avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; du premier coup d'oeil le
+caract&egrave;re de son terrible patron. Il avait vu que sa
+facult&eacute; ma&icirc;tresse &eacute;tait un &eacute;go&iuml;sme
+immense, omnivore, manifest&eacute; au-dehors par une vanit&eacute;
+f&eacute;roce, et il s'&eacute;tait religieusement attach&eacute;
+&agrave; r&eacute;gler l&agrave;-dessus sa conduite de tous les
+instants.</p>
+
+<p>En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le
+doigt&eacute; sp&eacute;cial de ce clavier, qu'il &eacute;tait
+arriv&eacute; &agrave; jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa
+tactique consistait simplement &agrave; montrer autant que possible
+son propre m&eacute;rite, mais de mani&egrave;re &agrave; laisser
+toujours &agrave; l'autre une occasion de r&eacute;tablir sa
+sup&eacute;riorit&eacute; sur lui. Par exemple, achevait-il un
+dessin, il le faisait parfait -- moins un d&eacute;faut facile
+&agrave; voir comme &agrave; corriger, et que l'ex-professeur
+signalait aussit&ocirc;t avec exaltation.</p>
+
+<p>Avait-il une id&eacute;e th&eacute;orique, il cherchait &agrave;
+la faire na&icirc;tre dans la conversation, de telle sorte que Herr
+Schultze p&ucirc;t croire l'avoir trouv&eacute;e. Quelquefois
+m&ecirc;me il allait plus loin, disant par exemple :</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'ai trac&eacute; le plan de ce navire &agrave;
+&eacute;peron d&eacute;tachable, que vous m'avez
+demand&eacute;.</p>
+
+<p>-- Moi ? r&eacute;pondait Herr Schultze, qui n'avait jamais
+song&eacute; &agrave; pareille chose.</p>
+
+<p>-- Mais oui ! Vous l'avez donc oubli&eacute; ?... Un
+&eacute;peron d&eacute;tachable, laissant dans le flanc de l'ennemi
+une torpille en fuseau, qui &eacute;clate apr&egrave;s un
+intervalle de trois minutes !</p>
+
+<p>-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'id&eacute;es
+en t&ecirc;te ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et Herr Schultze empochait consciencieusement la
+paternit&eacute; de la nouvelle invention.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s tout, n'&eacute;tait-il
+qu'&agrave; demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable
+qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces
+myst&eacute;rieuses fermentations qui s'op&egrave;rent dans les
+cervelles humaines, il en arrivait ais&eacute;ment &agrave; se
+contenter de &lt;&lt; para&icirc;tre &gt;&gt; sup&eacute;rieur, et
+surtout de faire illusion &agrave; son subordonn&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-il b&ecirc;te, avec tout son esprit, ce
+m&acirc;tin-l&agrave; ! &gt;&gt; se disait il parfois en
+d&eacute;couvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+&lt;&lt; dominos &gt;&gt; de sa m&acirc;choire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, sa vanit&eacute; avait bient&ocirc;t trouv&eacute;
+une &eacute;chelle de compensation. Lui seul au monde pouvait
+r&eacute;aliser ces sortes de r&ecirc;ves industriels !... Ces
+r&ecirc;ves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !...
+Marcel, au bout du compte, n'&eacute;tait qu'un des rouages de
+l'organisme que lui, Schultze, avait su cr&eacute;er, etc.</p>
+
+<p>Avec tout cela, il ne se d&eacute;boutonnait pas, comme on dit.
+Apr&egrave;s cinq mois de s&eacute;jour &agrave; la Tour du
+Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup plus sur les
+myst&egrave;res du Bloc central. A la v&eacute;rit&eacute;, ses
+soup&ccedil;ons &eacute;taient devenus des quasi-certitudes. Il
+&eacute;tait de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un
+secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que
+celui du gain. La nature de ses pr&eacute;occupations, celle de son
+industrie m&ecirc;me rendaient infiniment vraisemblable
+l'hypoth&egrave;se qu'il avait invent&eacute; quelque nouvel engin
+de guerre.</p>
+
+<p>Mais le mot de l'&eacute;nigme restait toujours obscur.</p>
+
+<p>Marcel en &eacute;tait bient&ocirc;t venu &agrave; se dire qu'il
+ne l'obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se
+d&eacute;cida &agrave; la provoquer.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un soir, le 5 septembre, &agrave; la fin du
+d&icirc;ner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait
+retrouv&eacute; dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami
+Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+am&eacute;ricaine couvrait encore toute la campagne de son manteau
+blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temp&eacute;rature
+&eacute;tait aussi ti&egrave;de qu'en juin, et la neige, fondue
+avant de toucher le sol, se d&eacute;posait en ros&eacute;e au lieu
+de tomber en flocons.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ces saucisses &agrave; la choucroute &eacute;taient
+d&eacute;licieuses, n'est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que
+les millions de la B&eacute;gum n'avaient pas lass&eacute; de son
+mets favori.</p>
+
+<p>-- D&eacute;licieuses &gt;&gt;, r&eacute;pondit Marcel, qui en
+mangeait h&eacute;ro&iuml;quement tous les soirs, quoiqu'il
+e&ucirc;t fini par avoir ce plat en horreur.</p>
+
+<p>Les r&eacute;voltes de son estomac achev&egrave;rent de le
+d&eacute;cider &agrave; tenter l'&eacute;preuve qu'il
+m&eacute;ditait.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je me demande m&ecirc;me, comment les peuples qui n'ont
+ni saucisses, ni choucroute, ni bi&egrave;re, peuvent
+tol&eacute;rer l'existence ! reprit Herr Schultze avec un
+soupir.</p>
+
+<p>-- La vie doit &ecirc;tre pour eux un long supplice,
+r&eacute;pondit Marcel. Ce sera v&eacute;ritablement faire preuve
+d'humanit&eacute; que de les r&eacute;unir au Vaterland.</p>
+
+<p>-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'&eacute;cria le
+Roi de l'Acier. Nous voici d&eacute;j&agrave; install&eacute;s au
+coeur de l'Am&eacute;rique. Laissez-nous prendre une &icirc;le ou
+deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjamb&eacute;es
+nous saurons faire autour du globe ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le valet de pied avait apport&eacute; les pipes. Herr Schultze
+bourra la sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec
+pr&eacute;m&eacute;ditation ce moment quotidien de compl&egrave;te
+b&eacute;atitude.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je dois dire, ajouta-t-il apr&egrave;s un instant de
+silence, que je ne crois pas beaucoup &agrave; cette conqu&ecirc;te
+!</p>
+
+<p>-- Quelle conqu&ecirc;te ? demanda Herr Schultze, qui
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus au sujet de la
+conversation.</p>
+
+<p>-- La conqu&ecirc;te du monde par les Allemands. &gt;&gt;</p>
+
+<p>L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous ne croyez pas &agrave; la conqu&ecirc;te du monde
+par les Allemands ?</p>
+
+<p>-- Non.</p>
+
+<p>-- Ah ! par exemple, voil&agrave; qui est fort !... Et je serais
+curieux de conna&icirc;tre les motifs de ce doute !</p>
+
+<p>-- Tout simplement parce que les artilleurs fran&ccedil;ais
+finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes
+compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour id&eacute;e fixe
+qu'un Fran&ccedil;ais averti en vaut deux. 1870 est une
+le&ccedil;on qui se retournera contre ceux qui l'ont donn&eacute;e.
+Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il faut
+tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel avait prof&eacute;r&eacute; ces mots d'un ton froid, sec
+et tranchant, qui doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel
+blasph&egrave;me, lanc&eacute; de but en blanc, devait produire sur
+le Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Herr Schultze en resta suffoqu&eacute;, hagard, an&eacute;anti.
+Le sang lui monta &agrave; la face avec une telle violence, que le
+jeune homme craignit d'&ecirc;tre all&eacute; trop loin. Voyant
+toutefois que sa victime, apr&egrave;s avoir failli &eacute;touffer
+de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Oui, c'est f&acirc;cheux &agrave; constater, mais c'est
+ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne.
+Croyez-vous donc qu'ils n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis
+que nous en sommes b&ecirc;tement &agrave; augmenter le poids de
+nos canons, tenez pour certain qu'ils pr&eacute;parent du nouveau
+et que nous nous en apercevrons &agrave; la premi&egrave;re
+occasion !</p>
+
+<p>-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en
+faisons aussi, monsieur !</p>
+
+<p>-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs ont fait en bronze, voil&agrave; tout !
+Nous doublons les proportions et la port&eacute;e de nos
+pi&egrave;ces !</p>
+
+<p>-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait :
+En v&eacute;rit&eacute; ! nous faisons mieux que doubler !</p>
+
+<p>-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des
+plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la
+v&eacute;rit&eacute; ? La facult&eacute; d'invention nous manque.
+Nous ne trouvons rien, et les Fran&ccedil;ais trouvent, eux,
+soyez-en s&ucirc;r ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois,
+le tremblement de ses l&egrave;vres, la p&acirc;leur qui avait
+succ&eacute;d&eacute; &agrave; la rougeur apoplectique de sa face
+montraient assez les sentiments qui l'agitaient.</p>
+
+<p>Fallait-il en arriver &agrave; ce degr&eacute; d'humiliation ?
+S'appeler Schultze, &ecirc;tre le ma&icirc;tre absolu de la plus
+grande usine et de la premi&egrave;re fonderie de canons du monde
+entier, voir &agrave; ses pieds les rois et les parlements, et
+s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on manque
+d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur fran&ccedil;ais
+!... Et cela quand on avait pr&egrave;s de soi, derri&egrave;re
+l'&eacute;paisseur d'un mur blind&eacute;, de quoi confondre mille
+fois ce dr&ocirc;le impudent, lui fermer la bouche, an&eacute;antir
+ses sots arguments ? Non, il n'&eacute;tait pas possible d'endurer
+un pareil supplice !</p>
+
+<p>Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa
+sa pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charg&eacute; d'ironie,
+et, serrant les dents, il lui dit, ou plut&ocirc;t il siffla ces
+mots :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr
+Schultze, je manque d'invention ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel avait jou&eacute; gros jeu, mais il avait gagn&eacute;,
+gr&acirc;ce &agrave; la surprise produite par un langage si
+audacieux et si inattendu, gr&acirc;ce &agrave; la violence du
+d&eacute;pit qu'il avait provoqu&eacute;, la vanit&eacute;
+&eacute;tant plus forte chez l'ex-professeur que la prudence.
+Schultze avait soif de d&eacute;voiler son secret, et, comme
+malgr&eacute; lui, p&eacute;n&eacute;trant dans son cabinet de
+travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit
+&agrave; sa biblioth&egrave;que et en toucha un des panneaux.
+Aussit&ocirc;t, une ouverture, masqu&eacute;e par des
+rang&eacute;es de livres, apparut dans la muraille. C'&eacute;tait
+l'entr&eacute;e d'un passage &eacute;troit qui conduisait, par un
+escalier de pierre, jusqu'au pied m&ecirc;me de la Tour du
+Taureau.</p>
+
+<p>L&agrave;, une porte de ch&ecirc;ne fut ouverte &agrave; l'aide
+d'une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une
+seconde porte apparut, ferm&eacute;e par un cadenas syllabique, du
+genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze
+forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui &eacute;tait
+int&eacute;rieurement arm&eacute; d'un appareil compliqu&eacute;
+d'engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosit&eacute;
+professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui
+en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>Tous deux se trouvaient alors devant une troisi&egrave;me porte,
+sans serrure apparente, qui s'ouvrit sur une simple pouss&eacute;e,
+op&eacute;r&eacute;e, bien entendu, selon des r&egrave;gles
+d&eacute;termin&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon
+eurent &agrave; gravir les deux cents marches d'un escalier de fer,
+et ils arriv&egrave;rent au sommet de la Tour du Taureau, qui
+dominait toute la cit&eacute; de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Sur cette tour de granit, dont la solidit&eacute; &eacute;tait
+&agrave; toute &eacute;preuve, s'arrondissait une sorte de
+casemate, perc&eacute;e de plusieurs embrasures. Au centre de la
+casemate s'allongeait un canon d'acier.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Voil&agrave; ! &gt;&gt; dit le professeur, qui n'avait
+pas souffl&eacute; mot depuis le trajet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la plus grosse pi&egrave;ce de si&egrave;ge que
+Marcel e&ucirc;t jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent
+mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le
+diam&egrave;tre de sa bouche mesurait un m&egrave;tre et demi.
+Mont&eacute;e sur un aff&ucirc;t d'acier et roulant sur des rubans
+de m&ecirc;me m&eacute;tal, elle aurait pu &ecirc;tre
+manoeuvr&eacute;e par un enfant, tant les mouvements en
+&eacute;taient rendus faciles par un syst&egrave;me de roues
+dent&eacute;es. Un ressort compensateur, &eacute;tabli en
+arri&egrave;re de l'aff&ucirc;t, avait pour effet d'annuler le
+recul ou du moins de produire une r&eacute;action rigoureusement
+&eacute;gale, et de replacer automatiquement la pi&egrave;ce,
+apr&egrave;s chaque coup, dans sa position premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Et quelle est la puissance de perforation de cette
+pi&egrave;ce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un
+pareil engin.</p>
+
+<p>-- A vingt mille m&egrave;tres, avec un projectile plein, nous
+per&ccedil;ons une plaque de quarante pouces aussi ais&eacute;ment
+que si c'&eacute;tait une tartine de beurre !</p>
+
+<p>-- Quelle est donc sa port&eacute;e ?</p>
+
+<p>-- Sa port&eacute;e ! s'&eacute;cria Schultze, qui
+s'enthousiasmait Ah ! vous disiez tout &agrave; l'heure que notre
+g&eacute;nie imitateur n'avait rien obtenu de plus que de doubler
+la port&eacute;e des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+l&agrave;, je me charge d'envoyer, avec une pr&eacute;cision
+suffisante, un projectile &agrave; la distance de dix lieues !</p>
+
+<p>-- Dix lieues ! s'&eacute;cria Marcel. Dix lieues ! Quelle
+poudre nouvelle employez-vous donc ?</p>
+
+<p>-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! r&eacute;pondit
+Herr Schultze d'un ton singulier. Il n'y a plus
+d'inconv&eacute;nient &agrave; vous d&eacute;voiler mes secrets !
+La poudre &agrave; gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+sup&eacute;rieure &agrave; celle de la poudre ordinaire, puissance
+que je quintuple encore en y m&ecirc;lant les huit dixi&egrave;mes
+de son poids de nitrate de potasse !</p>
+
+<p>-- Mais, fit observer Marcel, aucune pi&egrave;ce, m&ecirc;me
+faite du meilleur acier, ne pourra r&eacute;sister &agrave; la
+d&eacute;flagration de ce pyroxyle ! Votre canon, apr&egrave;s
+trois, quatre, cinq coups, sera d&eacute;t&eacute;rior&eacute; et
+mis hors d'usage !</p>
+
+<p>-- Ne tir&acirc;t-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait
+!</p>
+
+<p>-- Il co&ucirc;terait cher !</p>
+
+<p>-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la
+pi&egrave;ce !</p>
+
+<p>-- Un coup d'un million !...</p>
+
+<p>-- Qu'importe, s'il peut d&eacute;truire un milliard !</p>
+
+<p>-- Un milliard ! &gt;&gt; s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>Cependant, il se contint pour ne pas laisser &eacute;clater
+l'horreur m&ecirc;l&eacute;e d'admiration que lui inspirait ce
+prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est assur&eacute;ment une &eacute;tonnante et
+merveilleuse pi&egrave;ce d'artillerie, mais qui, malgr&eacute;
+tous ses m&eacute;rites, justifie absolument ma th&egrave;se : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !</p>
+
+<p>-- Pas d'invention ! r&eacute;pondit Herr Schultze en haussant
+les &eacute;paules. Je vous r&eacute;p&egrave;te que je n'ai plus
+de secrets pour vous ! Venez donc ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent &agrave; l'&eacute;tage inf&eacute;rieur, qui
+&eacute;tait mis en communication avec la plate-forme par des
+monte-charge hydrauliques. L&agrave; se voyaient une certaine
+quantit&eacute; d'objets allong&eacute;s, de forme cylindrique, qui
+auraient pu &ecirc;tre pris &agrave; distance pour d'autres canons
+d&eacute;mont&eacute;s. &lt;&lt; Voil&agrave; nos obus &gt;&gt;,
+dit Herr Schultze.</p>
+
+<p>Cette fois, Marcel fut oblig&eacute; de reconna&icirc;tre que
+ces engins ne ressemblaient &agrave; rien de ce qu'il connaissait.
+C'&eacute;taient d'&eacute;normes tubes de deux m&egrave;tres de
+long et d'un m&egrave;tre dix de diam&egrave;tre, rev&ecirc;tus
+ext&eacute;rieurement d'une chemise de plomb propre &agrave; se
+mouler sur les rayures de la pi&egrave;ce, ferm&eacute;s &agrave;
+l'arri&egrave;re par une plaque d'acier boulonn&eacute;e et
+&agrave; l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un bouton
+de percussion.</p>
+
+<p>Quelle &eacute;tait la nature sp&eacute;ciale de ces obus ?
+C'est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On
+pressentait seulement qu'ils devaient contenir dans leurs flancs
+quelque explosion terrible, d&eacute;passant tout ce qu'on avait
+jamais fait ans ce genre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant
+Marcel rester silencieux.</p>
+
+<p>-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd,
+- au moins en apparence ?</p>
+
+<p>-- L'apparence est trompeuse, r&eacute;pondit Herr Schultze, et
+le poids ne diff&egrave;re pas sensiblement de ce qu'il serait pour
+un obus ordinaire de m&ecirc;me calibre... Allons, il faut tout
+vous dire ! . . Obus-fus&eacute;e de verre, rev&ecirc;tu de bois de
+ch&ecirc;ne, charg&eacute;, &agrave; soixante-douze
+atmosph&egrave;res de pression int&eacute;rieure acide carbonique
+liquide. La chute d&eacute;termine l'explosion de l'enveloppe et le
+retour du liquide &agrave; l'&eacute;tat gazeux. Cons&eacute;quence
+: un froid d'environ cent degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro
+dans toute la zone avoisinante, en m&ecirc;me temps m&eacute;lange
+d'un &eacute;norme volume de gaz acide carbonique &agrave; l'air
+ambiant. Tout &ecirc;tre vivant qui se trouve dans un rayon de
+trente m&egrave;tres du centre d'explosion est en m&ecirc;me temps
+congel&eacute; et asphyxi&eacute;. Je dis trente m&egrave;tres pour
+prendre une base de calcul, mais l'action s'&eacute;tend
+vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-&ecirc;tre &agrave; cent
+et deux cents m&egrave;tres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tr&egrave;s
+longtemps dans les couches inf&eacute;rieures de
+l'atmosph&egrave;re, en raison de son poids qui est
+sup&eacute;rieur &agrave; celui de l'air, la zone dangereuse
+conserve ses propri&eacute;t&eacute;s septiques plusieurs heures
+apr&egrave;s l'explosion, et tout &ecirc;tre qui tente d'y
+p&eacute;n&eacute;trer p&eacute;rit infailliblement. C'est un coup
+de canon &agrave; effet &agrave; la fois instantan&eacute; et
+durable !... Aussi, avec mon syst&egrave;me pas de bless&eacute;s,
+rien que des morts ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Herr Schultze &eacute;prouvait un plaisir manifeste &agrave;
+d&eacute;velopper les m&eacute;rites de son invention. Sa bonne
+humeur &eacute;tait venue, il &eacute;tait rouge d'orgueil et
+montrait toutes ses dents.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de
+mes bouches &agrave; feu braqu&eacute;es sur une ville
+assi&eacute;g&eacute;e ! Supposons une pi&egrave;ce pour un hectare
+de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries
+de dix pi&egrave;ces convenablement &eacute;tablies. Supposons
+ensuite toutes nos pi&egrave;ces en position, chacune avec son tir
+r&eacute;gl&eacute;, une atmosph&egrave;re calme et favorable,
+enfin le signal g&eacute;n&eacute;ral donn&eacute; par un fil
+&eacute;lectrique... En une minute, il ne restera pas un &ecirc;tre
+vivant sur une superficie de mille hectares ! Un v&eacute;ritable
+oc&eacute;an d'acide carbonique aura submerg&eacute; la ville !
+C'est pourtant une id&eacute;e qui m'est venue l'an dernier en
+lisant le rapport m&eacute;dical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la
+premi&egrave;re inspiration &agrave; Naples, lorsque je visitai la
+grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples,
+emprunte son nom &agrave; la propri&eacute;t&eacute; curieuse que
+poss&egrave;de son atmosph&egrave;re d'asphyxier un chien ou un
+quadrup&egrave;de quelconque bas sur jambes, sans faire de mal
+&agrave; un homme debout, -- propri&eacute;t&eacute; due &agrave;
+une couche de gaz acide carbonique de soixante centim&egrave;tres
+environ que son poids sp&eacute;cifique maintient au ras de
+terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner &agrave; ma
+pens&eacute;e l'essor d&eacute;finitif. Vous saisissez bien le
+principe, n'est-ce pas ? Un oc&eacute;an artificiel d'acide
+carbonique pur ! Or, une proportion d'un cinqui&egrave;me de ce gaz
+suffit &agrave; rendre l'air irrespirable. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel ne disait pas un mot. Il &eacute;tait
+v&eacute;ritablement r&eacute;duit au silence. Herr Schultze sentit
+si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en abuser.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il n'y a qu'un d&eacute;tail qui m'ennuie, dit-il.</p>
+
+<p>-- Lequel donc ? demanda Marcel.</p>
+
+<p>-- C'est que je n'ai pas r&eacute;ussi &agrave; supprimer le
+bruit de l'explosion. Cela donne trop d'analogie &agrave; mon coup
+de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu &agrave; ce
+que ce serait, si j'arrivais &agrave; obtenir un tir silencieux !
+Cette mort subite, arrivant sans bruit &agrave; cent mille hommes
+&agrave; la fois, par une nuit calme et sereine ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>L'id&eacute;al enchanteur qu'il &eacute;voquait rendit Herr
+Schultze tout r&ecirc;veur, et peut-&ecirc;tre sa r&ecirc;verie,
+qui n'&eacute;tait qu'une immersion profonde dans un bain
+d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolong&eacute;e, si Marcel
+ne l'e&ucirc;t interrompue par cette observation :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Tr&egrave;s bien, monsieur, tr&egrave;s bien ! mais
+mille canons de ce genre c'est du temps et de l'argent.</p>
+
+<p>-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est
+&agrave; nous ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et, en v&eacute;rit&eacute;, ce Germain, le dernier de son
+&eacute;cole, croyait ce qu'il disait !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Soit, r&eacute;pondit Marcel. Votre obus, charg&eacute;
+d'acide carbonique, n'est pas absolument nouveau, puisqu'il
+d&eacute;rive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des
+ann&eacute;es ; mais il peut &ecirc;tre &eacute;minemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...</p>
+
+<p>-- Seulement ?...</p>
+
+<p>-- Il est relativement l&eacute;ger pour son volume, et si
+celui-l&agrave; va jamais &agrave; dix lieues !...</p>
+
+<p>-- Il n'est fait que pour aller &agrave; deux lieues,
+r&eacute;pondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en
+montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein,
+celui-l&agrave; et contient cent petits canons
+sym&eacute;triquement dispos&eacute;s encastr&eacute;s les uns dans
+les autres comme les tubes d'une lunette, et qui, apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; lanc&eacute;s comme projectiles
+redeviennent canons, pour vomir &agrave; leur tour de petits obus
+charg&eacute;s de mati&egrave;res incendiaires. C'est comme une
+batterie que je lance dans l'espace et qui peut porter l'incendie
+et la mort sur toute une ville en la couvrant d'une averse de feux
+inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues
+dont j'ai parl&eacute; ! Et, avant peu, l'exp&eacute;rience en sera
+faite de telle mani&egrave;re, que les incr&eacute;dules pourront
+toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couch&eacute;s
+&agrave; terre ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Les dominos brillaient &agrave; ce moment d'un si insupportable
+&eacute;clat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la
+plus violente envie d'en briser une douzaine. Il eut pourtant la
+force de se contenir encore. Il n'&eacute;tait pas au bout de ce
+qu'il devait entendre.</p>
+
+<p>En effet, Herr Schultze reprit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je vous ai dit qu'avant peu, une exp&eacute;rience
+d&eacute;cisive serait tent&eacute;e !</p>
+
+<p>-- Comment ? O&ugrave; ?... s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la cha&icirc;ne
+des Cascade-Mounts, lanc&eacute; par mon canon de la plate-forme
+!... O&ugrave; ? Sur une cit&eacute; dont dix lieues au plus nous
+s&eacute;parent, qui ne peut s'attendre &agrave; ce coup de
+tonnerre, et qui s'y attend&icirc;t-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants r&eacute;sultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh
+bien, le 13 &agrave; onze heures quarante-cinq minutes du soir,
+France-Ville dispara&icirc;tra du sol am&eacute;ricain ! L'incendie
+de Sodome aura eu son pendant ! Le professeur Schultze aura
+d&eacute;cha&icirc;n&eacute; tous les feux du ciel &agrave; son
+tour ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette fois, &agrave; cette d&eacute;claration inattendue, tout
+le sang de Marcel lui reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze
+ne vit rien de ce qui se passait en lui.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Voil&agrave; ! reprit-il du ton le plus
+d&eacute;gag&eacute;. Nous faisons ici le contraire de ce que font
+les inventeurs de France-Ville ! Nous cherchons le secret
+d'abr&eacute;ger la vie des hommes tandis qu'ils cherchent, eux, le
+moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est condamn&eacute;e, et
+c'est de la mort, sem&eacute;e par nous, que doit na&icirc;tre la
+vie. Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur
+Sarrasin, en fondant une ville isol&eacute;e, a mis sans s'en
+douter &agrave; ma port&eacute;e le plus magnifique champ
+d'exp&eacute;riences. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel ne pouvait croire &agrave; ce qu'il venait
+d'entendre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement
+involontaire parut attirer un instant l'attention du Roi de
+l'Acier, les habitants de France- Ville ne vous ont rien fait,
+monsieur ! Vous n'avez, que je sache, aucune raison de leur
+chercher querelle ?</p>
+
+<p>-- Mon cher, r&eacute;pondit Herr Schultze, il y a dans votre
+cerveau, bien organis&eacute; sous d'autres rapports, un fonds
+d'id&eacute;es celtiques qui vous nuiraient beaucoup, si vous
+deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, le mal, sont choses
+purement relatives et toutes de convention. Il n'y a d'absolu que
+les grandes lois naturelles. La loi de concurrence vitale l'est au
+m&ecirc;me titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insens&eacute;e ; s'y ranger et agir dans
+le sens qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et
+voil&agrave; pourquoi je d&eacute;truirai la cit&eacute; du docteur
+Sarrasin. Gr&acirc;ce &agrave; mon canon, mes cinquante mille
+Allemands viendront facilement &agrave; bout des cent mille
+r&ecirc;veurs qui constituent l&agrave;-bas un groupe
+condamn&eacute; &agrave; p&eacute;rir. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel, comprenant l'inutilit&eacute; de vouloir raisonner avec
+Herr Schultze, ne chercha plus &agrave; le ramener.</p>
+
+<p>Tous deux quitt&egrave;rent alors la chambre des obus, dont les
+portes &agrave; secret furent referm&eacute;es, et ils
+redescendirent &agrave; la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son
+mooss de bi&egrave;re &agrave; sa bouche, toucha un timbre, se fit
+donner une autre pipe pour remplacer celle qu'il avait
+cass&eacute;e, et s'adressant au valet de pied :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Arminius et Sigimer sont-ils l&agrave; ?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>-- Oui, monsieur.</p>
+
+<p>-- Dites-leur de se tenir &agrave; port&eacute;e de ma voix.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Lorsque le domestique eut quitt&eacute; la salle &agrave;
+manger, le Roi de l'Acier, se tournant vers Marcel, le regarda bien
+en face.</p>
+
+<p>Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris
+une duret&eacute; m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>&lt;&lt; R&eacute;ellement, dit-il, vous ex&eacute;cuterez ce
+projet ?</p>
+
+<p>-- R&eacute;ellement. Je connais, &agrave; un dixi&egrave;me de
+seconde pr&egrave;s en longitude et en latitude, la situation de
+France-Ville, et le 13 septembre, &agrave; onze heures
+quarante-cinq du soir, elle aura v&eacute;cu.</p>
+
+<p>-- Peut-&ecirc;tre auriez-vous d&ucirc; tenir ce plan absolument
+secret !</p>
+
+<p>-- Mon cher, r&eacute;pondit Herr Schultze,
+d&eacute;cid&eacute;ment vous ne serez jamais logique. Ceci me fait
+moins regretter que vous deviez mourir jeune. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel, sur ces derniers mots, s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr
+Schultze, que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui
+ne pourront plus les redire ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le timbre r&eacute;sonna. Arminius et Sigimer, deux
+g&eacute;ants, apparurent &agrave; la porte de la salle.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous avez voulu conna&icirc;tre mon secret, dit Herr
+Schultze, vous le connaissez !... Il ne vous reste plus qu'&agrave;
+mourir. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous &ecirc;tes trop intelligent, reprit Herr Schultze,
+pour supposer que je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous
+savez &agrave; quoi vous en tenir sur mes projets. Ce serait une
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impardonnable, ce serait illogique.
+La grandeur de mon but me d&eacute;fend d'en compromettre le
+succ&egrave;s pour une consid&eacute;ration d'une valeur relative
+aussi minime que la vie d'un homme, -- m&ecirc;me d'un homme tel
+que vous, mon cher, dont j'estime tout particuli&egrave;rement la
+bonne organisation c&eacute;r&eacute;brale. Aussi, je regrette
+v&eacute;ritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entra&icirc;n&eacute; trop loin et me mette &agrave; pr&eacute;sent
+dans la n&eacute;cessit&eacute; de vous supprimer. Mais, vous devez
+le comprendre, en face des int&eacute;r&ecirc;ts auxquels je me
+suis consacr&eacute;, il n'y a plus de question de sentiment. Je
+puis bien vous le dire, c'est d'avoir p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+mon secret que votre pr&eacute;d&eacute;cesseur Sohne est mort, et
+non pas par l'explosion d'un sachet de dynamite !... La
+r&egrave;gle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! Je n'y
+puis rien changer. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix,
+&agrave; l'ent&ecirc;tement bestial de cette t&ecirc;te chauve,
+qu'il &eacute;tait perdu. Aussi ne se donna-t-il m&ecirc;me pas la
+peine de protester.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>-- Ne vous inqui&eacute;tez pas de ce d&eacute;tail,
+r&eacute;pondit tranquillement Herr Schultze. Vous mourrez, mais la
+souffrance vous sera &eacute;pargn&eacute;e. Un matin, vous ne vous
+r&eacute;veillerez pas. Voil&agrave; tout. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmen&eacute; et
+consign&eacute; dans sa chambre, dont la porte fut gard&eacute;e
+par les deux g&eacute;ants.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en
+fr&eacute;missant d'angoisse et de col&egrave;re, au docteur,
+&agrave; tous les siens, &agrave; tous ses compatriotes, &agrave;
+tous ceux qu'il aimait !</p>
+
+<p>&lt;&lt; La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le
+danger qui les menace, comment le conjurer ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>IX &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&lt;&lt; P.P.C. &gt;&gt;</p>
+
+<p>La situation, en effet, &eacute;tait excessivement grave. Que
+pouvait faire Marcel, dont les heures d'existence &eacute;taient
+maintenant compt&eacute;es, et qui voyait peut-&ecirc;tre arriver
+sa derni&egrave;re nuit avec le coucher du soleil ?</p>
+
+<p>Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se
+r&eacute;veiller, ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais
+parce que sa pens&eacute;e ne parvenait pas &agrave; quitter
+France-Ville, sous le coup de cette imminente catastrophe !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Que tenter ? se r&eacute;p&eacute;tait-il.
+D&eacute;truire ce canon ? Faire sauter la tour qui le porte ? Et
+comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma chambre est
+gard&eacute;e par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, &agrave; quitter
+Stahlstadt, comment emp&ecirc;cherais-je ?... Mais si ! A
+d&eacute;faut de notre ch&egrave;re cit&eacute;, je pourrais au
+moins sauver ses habitants, arriver jusqu'&agrave; eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous &ecirc;tes menac&eacute;s de
+p&eacute;rir par le feu, par le fer ! Fuyez tous !" &gt;&gt;</p>
+
+<p>Puis, les id&eacute;es de Marcel se jetaient dans un autre
+courant.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce mis&eacute;rable Schultze ! pensait-il. En admettant
+m&ecirc;me qu'il ait exag&eacute;r&eacute; les effets destructeurs
+de son obus, et qu'il ne puisse couvrir de ce feu inextinguible la
+ville tout enti&egrave;re il est certain qu'il peut d'un seul coup
+en incendier une partie consid&eacute;rable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagin&eacute; l&agrave;, et, malgr&eacute; la
+distance qui s&eacute;pare les deux villes, ce formidable canon
+saura bien y envoyer son projectile ! Une vitesse initiale vingt
+fois sup&eacute;rieure &agrave; la vitesse obtenue jusqu' ici !
+Quelque chose comme dix mille m&egrave;tres, deux lieues et demie
+&agrave; la seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de
+translation de la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?...
+Oui, oui !... si son canon n'&eacute;clate pas au premier coup !...
+Et il n'&eacute;clatera pas, car il est fait d'un m&eacute;tal dont
+la r&eacute;sistance &agrave; l'&eacute;clatement est presque
+infinie ! Le coquin conna&icirc;t tr&egrave;s exactement la
+situation de France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son
+canon avec une pr&eacute;cision math&eacute;matique, et, comme il
+l'a dit, l'obus ira tomber sur le centre m&ecirc;me de la
+cit&eacute; ! Comment en pr&eacute;venir les infortun&eacute;s
+habitants ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel n'avait pas ferm&eacute; l'oeil, quand le jour reparut.
+Il quitta alors le lit sur lequel il s'&eacute;tait vainement
+&eacute;tendu pendant toute cette insomnie fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce
+bourreau, qui veut bien m'&eacute;pargner la souffrance, attendra
+sans doute que le sommeil, l'emportant sur l'inqui&eacute;tude, se
+soit empar&eacute; de moi ! Et alors !... Mais quelle mort me
+r&eacute;serve-t-il donc ? Songe-t-il &agrave; me tuer avec quelque
+inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a
+&agrave; discr&eacute;tion ? N'emploiera-t-il pas plut&ocirc;t ce
+gaz &agrave; l'&eacute;tat liquide tel qu'il le met dans ses obus
+de verre, et dont le subit retour &agrave; l'&eacute;tat gazeux
+d&eacute;terminera un froid de cent degr&eacute;s ! Et le
+lendemain, &agrave; la place de "moi", de ce corps vigoureux bien
+constitu&eacute;, plein de vie, on ne retrouverait plus qu'une
+momie dess&eacute;ch&eacute;e, glac&eacute;e, racornie !... Ah ! le
+mis&eacute;rable ! Eh bien, que mon coeur se s&egrave;che, s'il le
+faut, que ma vie se refroidisse dans cette insoutenable
+temp&eacute;rature, mais que mes amis, que le docteur Sarrasin, sa
+famille, Jeanne, ma petite Jeanne, soient sauv&eacute;s ! Or, pour
+cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement
+instinctif, bien qu'il d&ucirc;t se croire renferm&eacute; dans sa
+chambre, avait mis la main sur la serrure de la porte.</p>
+
+<p>A son extr&ecirc;me surprise, la porte s'ouvrit, et il put
+descendre, comme d'habitude, dans le jardin o&ugrave; il avait
+coutume de se promener.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central,
+mais je ne le suis pas dans ma chambre ! C'est d&eacute;j&agrave;
+quelque chose ! &gt;&gt; Seulement, &agrave; peine Marcel fut-il
+dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en apparence, il ne
+pourrait plus faire un pas sans &ecirc;tre escort&eacute; des deux
+personnages qui r&eacute;pondaient aux noms historiques, ou
+plut&ocirc;t pr&eacute;historiques, d'Arminius et de Sigimer.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; demand&eacute; plus d'une
+fois, en les rencontrant sur son passage, quelle pouvait bien
+&ecirc;tre la fonction de ces deux colosses en casaque grise, au
+cou de taureau, aux biceps hercul&eacute;ens, aux faces rouges
+embroussaill&eacute;es de moustaches &eacute;paisses et de favoris
+buissonnants !</p>
+
+<p>Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'&eacute;taient
+les ex&eacute;cuteurs des hautes oeuvres de Herr Schultze, et
+provisoirement ses gardes du corps personnels.</p>
+
+<p>Ces deux g&eacute;ants le tenaient &agrave; vue, couchaient
+&agrave; la porte de sa chambre, embo&icirc;taient le pas
+derri&egrave;re lui s'il sortait dans le parc. Un formidable
+armement de revolvers et de poignards, ajout&eacute; &agrave; leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.</p>
+
+<p>Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un
+but diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en
+r&eacute;ponse que des regards f&eacute;roces. M&ecirc;me l'offre
+d'un verre de bi&egrave;re, qu'il avait quelque raison de croire
+irr&eacute;sistible, &eacute;tait rest&eacute;e infructueuse.
+Apr&egrave;s quinze heures d'observation, il ne leur connaissait
+qu'un vice -- un seul --, la pipe, qu'ils prenaient la
+libert&eacute; de fumer sur ses talons. Cet unique vice, Marcel
+pourrait-il l'exploiter au profit de son propre salut ? Il ne le
+savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il s'&eacute;tait
+jur&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me de fuir, et rien ne devait
+&ecirc;tre n&eacute;glig&eacute; de ce qui pouvait amener son
+&eacute;vasion. Or, cela pressait. Seulement, comment s'y prendre
+?</p>
+
+<p>Au moindre signe de r&eacute;volte ou de fuite, Marcel
+&eacute;tait s&ucirc;r de recevoir deux balles dans la t&ecirc;te.
+En admettant qu'il f&ucirc;t manqu&eacute;, il se trouvait au
+centre m&ecirc;me d'une triple ligne fortifi&eacute;e,
+bord&eacute;e d'un triple rang de sentinelles.</p>
+
+<p>Selon son habitude, l'ancien &eacute;l&egrave;ve de l'Ecole
+centrale s'&eacute;tait correctement pos&eacute; le probl&egrave;me
+en math&eacute;maticien.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Soit un homme gard&eacute; &agrave; vue par des
+gaillards sans scrupules, individuellement plus forts que lui, et
+de plus arm&eacute;s jusque aux dents. Il s'agit d'abord, pour cet
+homme, d'&eacute;chapper &agrave; la vigilance de ses argousins. Ce
+premier point acquis il lui reste &agrave; sortir d'une place forte
+dont tous les abords sont rigoureusement surveill&eacute;s...
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il
+se buta &agrave; une impossibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, l'extr&ecirc;me gravit&eacute; de la situation
+donna-t-elle &agrave; ses facult&eacute;s d invention le coup de
+fouet supr&ecirc;me ? Le hasard d&eacute;cida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile &agrave; dire.</p>
+
+<p>Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se
+promenait dans le parc, ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent, au bord
+d'un parterre, sur un arbuste dont l'aspect le frappa.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une plante de triste mine, herbac&eacute;e,
+&agrave; feuilles alternes, ovales, aigu&euml;s et
+g&eacute;min&eacute;es, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monop&eacute;tales et soutenues par un p&eacute;doncule
+axillaire.</p>
+
+<p>Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconna&icirc;tre dans cet arbuste la physionomie
+caract&eacute;ristique de la famille des solanac&eacute;es. A tout
+hasard, il en cueillit une petite feuille et la m&acirc;cha
+l&eacute;g&egrave;rement en poursuivant sa promenade.</p>
+
+<p>Il ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;. Un alourdissement de
+tous ses membres, accompagn&eacute; d'un commencement de
+naus&eacute;es 1'avertit bient&ocirc;t qu'il avait sous la main un
+laboratoire naturel de belladone, c'est-&agrave;-dire du plus actif
+des narcotiques.</p>
+
+<p>Toujours fl&acirc;nant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel
+qui s'&eacute;tendait vers le sud du parc pour aller alimenter,
+&agrave; l'une de ses extr&eacute;mit&eacute;s, une cascade assez
+servilement copi&eacute;e sur celle du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>&lt;&lt; O&ugrave; donc se d&eacute;gage l'eau de cette cascade
+? &gt;&gt; se demanda Marcel.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord dans le lit d'une petite rivi&egrave;re,
+qui, apr&egrave;s avoir d&eacute;crit une douzaine de courbes,
+disparaissait sur la limite du parc.</p>
+
+<p>Il devait donc se trouver l&agrave; un d&eacute;versoir, et,
+selon toute apparence, la rivi&egrave;re s'&eacute;chappait en
+l'emplissant &agrave; travers un des canaux souterrains qui
+allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Marcel entrevit l&agrave; une porte de sortie. Ce n'&eacute;tait
+pas une porte coch&egrave;re &eacute;videmment, mais c'&eacute;tait
+une porte.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Et si le canal &eacute;tait barr&eacute; par des
+grilles de fer ! objecta tout d'abord la voix de la prudence.</p>
+
+<p>-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas
+&eacute;t&eacute; invent&eacute;es pour roder les bouchons, et il y
+en a d'excellentes dans le laboratoire ! &gt;&gt; r&eacute;pliqua
+une autre voix ironique, celle qui dicte les r&eacute;solutions
+hardies.</p>
+
+<p>En deux minutes, la d&eacute;cision de Marcel fut prise. Une
+id&eacute;e -- ce qu'on appelle une id&eacute;e ! -- lui
+&eacute;tait venue, id&eacute;e irr&eacute;alisable,
+peut-&ecirc;tre, mais qu'il tenterait de r&eacute;aliser, si la
+mort ne le surprenait pas auparavant.</p>
+
+<p>Il revint alors sans affectation vers l'arbuste &agrave; fleurs
+rouges, il en d&eacute;tacha deux ou trois feuilles, de telle sorte
+que ses gardiens ne pussent manquer de le voir.</p>
+
+<p>Puis, une fois rentr&eacute; dans sa chambre, il fit, toujours
+ostensiblement, s&eacute;cher ces feuilles devant le feu, les roula
+dans ses mains pour les &eacute;craser, et les m&ecirc;la &agrave;
+son tabac.</p>
+
+<p>Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, &agrave; son
+extr&ecirc;me surprise, se r&eacute;veilla chaque matin. Herr
+Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne rencontrait jamais pendant
+ses promenades, avait-il donc renonc&eacute; &agrave; ce projet de
+se d&eacute;faire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet
+de d&eacute;truire la ville du docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Marcel profita donc de la permission qui lui &eacute;tait
+laiss&eacute;e de vivre, et, chaque jour, il renouvela sa
+manoeuvre. Il prenait soin, bien entendu, de ne pas fumer de
+belladone, et, &agrave; cet effet, il avait deux paquets de tabac,
+l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa manipulation
+quotidienne. Son but &eacute;tait simplement d'&eacute;veiller la
+curiosit&eacute; d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis
+qu'ils &eacute;taient, ces deux brutes devaient bient&ocirc;t en
+venir &agrave; remarquer l'arbuste dont il cueillait les feuilles,
+&agrave; imiter son op&eacute;ration et &agrave; essayer du
+go&ucirc;t que ce m&eacute;lange communiquait au tabac.</p>
+
+<p>Le calcul &eacute;tait juste, et le r&eacute;sultat pr&eacute;vu
+se produisit pour ainsi dire m&eacute;caniquement.</p>
+
+<p>D&egrave;s le sixi&egrave;me jour -- c'&eacute;tait la veille du
+fatal 13 septembre --, Marcel, en regardant derri&egrave;re lui du
+coin de l'oeil, sans avoir l'air d'y songer, eut la satisfaction de
+voir ses gardiens faire leur petite provision de feuilles
+vertes.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient
+s&eacute;cher &agrave; la chaleur du feu, les roulaient dans leurs
+grosses mains calleuses, les m&ecirc;laient &agrave; leur tabac.
+Ils semblaient m&ecirc;me se pourl&eacute;cher les l&egrave;vres
+&agrave; l'avance !</p>
+
+<p>Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et
+Sigimer ? Non. Ce n'&eacute;tait pas assez d'&eacute;chapper
+&agrave; leur surveillance. Il fallait encore trouver la
+possibilit&eacute; de passer par le canal, &agrave; travers la
+masse d'eau qui s'y d&eacute;versait, m&ecirc;me si ce canal
+mesurait plusieurs kilom&egrave;tres de long. Or, ce moyen, Marcel
+l'avait imagin&eacute;. Il avait, il est vrai, neuf chances sur dix
+de p&eacute;rir, mais le sacrifice de sa vie, d&eacute;j&agrave;
+condamn&eacute;e, &eacute;tait fait depuis longtemps.</p>
+
+<p>Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis
+l'heure de la derni&egrave;re promenade. L'ins&eacute;parable trio
+prit le chemin du parc.</p>
+
+<p>Sans h&eacute;siter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment vers un b&acirc;timent
+&eacute;lev&eacute; dans un massif, et qui n'&eacute;tait autre que
+l'atelier des mod&egrave;les. Il choisit un banc
+&eacute;cart&eacute;, bourra sa pipe et se mit &agrave; la
+fumer.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes
+toutes pr&ecirc;tes, s'install&egrave;rent sur le banc voisin et
+commenc&egrave;rent &agrave; aspirer des bouff&eacute;es
+&eacute;normes.</p>
+
+<p>L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es, que
+les deux lourds Teutons b&acirc;illaient et s'&eacute;tiraient
+&agrave; l'envi comme des ours en cage. Un nuage voila leurs yeux ;
+leurs oreilles bourdonn&egrave;rent ; leurs faces pass&egrave;rent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomb&egrave;rent
+inertes ; leurs t&ecirc;tes se renvers&egrave;rent sur le dossier
+du banc.</p>
+
+<p>Les pipes roul&egrave;rent &agrave; terre.</p>
+
+<p>Finalement, deux ronflements sonores vinrent se m&ecirc;ler en
+cadence au gazouillement des oiseaux, qu'un &eacute;t&eacute;
+perp&eacute;tuel retenait au parc de Stahlstadt.</p>
+
+<p>Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, &agrave; onze heures
+quarante-cinq, France-Ville, condamn&eacute;e par Herr Schultze,
+aurait cess&eacute; d'exister.</p>
+
+<p>Marcel s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; dans l'atelier des
+mod&egrave;les. Cette vaste salle renfermait tout un mus&eacute;e.
+R&eacute;ductions de machines hydrauliques, locomotives, machines
+&agrave; vapeur, locomobiles, pompes d'&eacute;puisement, turbines,
+perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+l&agrave; pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre.
+C'&eacute;taient les mod&egrave;les en bois de tout ce qu'avait
+fabriqu&eacute; l'usine Schultze depuis sa fondation, et l'on peut
+croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, n'y
+manquaient pas.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait noire, cons&eacute;quemment propice au
+projet hardi que le jeune Alsacien comptait mettre &agrave;
+ex&eacute;cution. En m&ecirc;me temps qu'il allait pr&eacute;parer
+son supr&ecirc;me plan d'&eacute;vasion, il voulait an&eacute;antir
+le mus&eacute;e des mod&egrave;les de Stahlstadt. Ah ! s'il avait
+aussi pu d&eacute;truire, avec la casemate et le canon qu'elle
+abritait, l'&eacute;norme et indestructible Tour du Taureau ! Mais
+il n'y fallait pas songer.</p>
+
+<p>Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie
+d'acier, propre &agrave; scier le fer, qui &eacute;tait pendue
+&agrave; un des r&acirc;teliers d'outils, et de la glisser dans sa
+poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de sa bo&icirc;te,
+sans que sa main h&eacute;sit&acirc;t un instant, il porta la
+flamme dans un coin de la salle o&ugrave; &eacute;taient
+entass&eacute;s des cartons d'&eacute;pures et de l&eacute;gers
+mod&egrave;les en bois de sapin.</p>
+
+<p>Puis, il sortit.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, l'incendie, aliment&eacute; par toutes
+ces mati&egrave;res combustibles, projetait d'intenses flammes
+&agrave; travers les fen&ecirc;tres de la salle. Aussit&ocirc;t, la
+cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en mouvement les
+carillons &eacute;lectriques des divers quartiers de Stahlstadt, et
+les pompiers, tra&icirc;nant leurs engins &agrave; vapeur,
+accouraient de toutes parts.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, apparaissait Herr Schultze, dont la
+pr&eacute;sence &eacute;tait bien faite pour encourager tous ces
+travailleurs.</p>
+
+<p>En quelques minutes, les chaudi&egrave;res &agrave; vapeur
+avaient &eacute;t&eacute; mises en pression, et les puissantes
+pompes fonctionnaient avec rapidit&eacute;. C'&eacute;tait un
+d&eacute;luge d'eau qu'elles d&eacute;versaient sur les murs et
+jusque sur les toits du mus&eacute;e des mod&egrave;les. Mais le
+feu, plus fort que cette eau, qui, pour ainsi dire, se vaporisait
+&agrave; son contact au lieu de l'&eacute;teindre, eut
+bient&ocirc;t attaqu&eacute; toutes les parties de l'&eacute;difice
+&agrave; la fois. En cinq minutes, il avait acquis une
+intensit&eacute; telle, que l'on devait renoncer &agrave; tout
+espoir de s'en rendre ma&icirc;tre. Le spectacle de cet incendie
+&eacute;tait grandiose et terrible.</p>
+
+<p>Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr
+Schultze, qui poussait ses hommes comme &agrave; l'assaut d'une
+ville. Il n'y avait pas, d'ailleurs, &agrave; faire la part du feu.
+Le mus&eacute;e des mod&egrave;les &eacute;tait isol&eacute; dans
+le parc, et il &eacute;tait maintenant certain qu'il serait
+consum&eacute; tout entier.</p>
+
+<p>A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien
+pr&eacute;server du b&acirc;timent lui-m&ecirc;me, fit entendre ces
+mots jet&eacute;s d'une voix &eacute;clatante :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Dix mille dollars &agrave; qui sauvera le mod&egrave;le
+n&Ecirc; 3175, enferm&eacute; sous la vitrine du centre !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Ce mod&egrave;le &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment le
+gabarit du fameux canon perfectionn&eacute; par Schultze, et plus
+pr&eacute;cieux pour lui qu'aucun des autres objets enferm&eacute;s
+dans le mus&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, pour sauver ce mod&egrave;le, il s'agissait de se jeter
+sous une pluie de feu, &agrave; travers une atmosph&egrave;re de
+fum&eacute;e noire qui devait &ecirc;tre irrespirable. Sur dix
+chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, malgr&eacute;
+l'app&acirc;t des dix mille dollars, personne ne r&eacute;pondait
+&agrave; l'appel de Herr Schultze.</p>
+
+<p>Un homme se pr&eacute;senta alors.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marcel.</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'irai, dit-il.</p>
+
+<p>-- Vous ! s'&eacute;cria Herr Schultze.</p>
+
+<p>-- Moi !</p>
+
+<p>-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononc&eacute;e contre vous !</p>
+
+<p>-- Je n'ai pas la pr&eacute;tention de m'y soustraire, mais
+d'arracher &agrave; la destruction ce pr&eacute;cieux mod&egrave;le
+!</p>
+
+<p>-- Va donc, r&eacute;pondit Herr Schultze, et je te jure que, si
+tu r&eacute;ussis, les dix mille dollars seront fid&egrave;lement
+remis &agrave; tes h&eacute;ritiers.</p>
+
+<p>-- J'y compte bien &gt;&gt;, r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>On avait apport&eacute; plusieurs de ces appareils Galibert,
+toujours pr&eacute;par&eacute;s en cas d'incendie, et qui
+permettent de p&eacute;n&eacute;trer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait d&eacute;j&agrave; fait usage,
+lorsqu'il avait tent&eacute; d'arracher &agrave; la mort le petit
+Carl, l'enfant de dame Bauer.</p>
+
+<p>Un de ces appareils, charg&eacute; d'air sous une pression de
+plusieurs atmosph&egrave;res, fut aussit&ocirc;t plac&eacute; sur
+son dos. La pince fix&eacute;e &agrave; son nez, l'embouchure des
+tuyaux &agrave; sa bouche, il s'&eacute;lan&ccedil;a dans la
+fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air
+dans le r&eacute;servoir !... Dieu veuille que cela me suffise !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>On l'imagine ais&eacute;ment, Marcel ne songeait en aucune
+fa&ccedil;on &agrave; sauver le gabarit du canon Schultze. Il ne
+fit que traverser, au p&eacute;ril de sa vie, la salle emplie de
+fum&eacute;e, sous une averse de brandons ignescents, de poutres
+calcin&eacute;es, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment o&ugrave; le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'&eacute;tincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il
+s'&eacute;chappait par une porte oppos&eacute;e qui s'ouvrait sur
+le parc.</p>
+
+<p>Courir vers la petite rivi&egrave;re, en descendre la berge
+jusqu'au d&eacute;versoir inconnu qui l'entra&icirc;nait au-dehors
+de Stahlstadt, s'y plonger sans h&eacute;sitation, ce fut pour
+Marcel l'affaire de quelques secondes.</p>
+
+<p>Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui
+mesurait sept &agrave; huit pieds de profondeur. Il n'avait pas
+besoin de s'orienter, car le courant le conduisait comme s'il
+e&ucirc;t tenu un fil d'Ariane. Il s'aper&ccedil;ut presque
+aussit&ocirc;t qu'il &eacute;tait entr&eacute; dans un
+&eacute;troit canal, sorte de boyau, que le trop-plein de la
+rivi&egrave;re emplissait tout entier.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel.
+Tout est l&agrave; ! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure,
+l'air me manquera, et je suis perdu ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel avait conserv&eacute; tout son sang-froid. Depuis dix
+minutes, le courant le poussait ainsi, quand il se heurta &agrave;
+un obstacle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une grille de fer, mont&eacute;e sur gonds, qui
+fermait le canal.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je devais le craindre ! &gt;&gt; se dit simplement
+Marcel.</p>
+
+<p>Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et
+commen&ccedil;a &agrave; scier le p&ecirc;ne &agrave;
+l'affleurement de la g&acirc;che.</p>
+
+<p>Cinq minutes de travail n'avaient pas encore
+d&eacute;tach&eacute; ce p&ecirc;ne. La grille restait
+obstin&eacute;ment ferm&eacute;e. D&eacute;j&agrave; Marcel ne
+respirait plus qu'avec une difficult&eacute; extr&ecirc;me. L'air,
+tr&egrave;s rar&eacute;fi&eacute; dans le r&eacute;servoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantit&eacute;. Des bourdonnements
+aux oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant &agrave;
+la t&ecirc;te, tout indiquait qu'une imminente asphyxie allait le
+foudroyer ! Il r&eacute;sistait, cependant, il retenait sa
+respiration afin de consommer le moins possible de cet
+oxyg&egrave;ne que ses poumons &eacute;taient impropres &agrave;
+d&eacute;gager de ce milieu !... mais le p&ecirc;ne ne
+c&eacute;dait pas, quoique largement entam&eacute; !</p>
+
+<p>A ce moment, la scie lui &eacute;chappa.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Dieu ne peut &ecirc;tre contre moi ! &gt;&gt;
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et, secouant la grille &agrave; deux mains, il le fit avec cette
+vigueur que donne le supr&ecirc;me instinct de la conservation.</p>
+
+<p>La grille s'ouvrit. Le p&ecirc;ne &eacute;tait bris&eacute;, et
+le courant emporta l'infortun&eacute; Marcel, presque
+enti&egrave;rement suffoqu&eacute;, et qui s'&eacute;puisait
+&agrave; aspirer les derni&egrave;res mol&eacute;cules d'air du
+r&eacute;servoir !</p>
+
+<p>....</p>
+
+<p>Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze
+p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans l'&eacute;difice
+enti&egrave;rement d&eacute;vor&eacute; par l'incendie, ils ne
+trouv&egrave;rent ni parmi les d&eacute;bris, ni dans les cendres
+chaudes, rien qui rest&acirc;t d'un &ecirc;tre humain. Il
+&eacute;tait donc certain que le courageux ouvrier avait
+&eacute;t&eacute; victime de son d&eacute;vouement. Cela
+n'&eacute;tonnait pas ceux qui l'avaient connu dans les ateliers de
+l'usine.</p>
+
+<p>Le mod&egrave;le si pr&eacute;cieux n'avait donc pas pu
+&ecirc;tre sauv&eacute;, mais l'homme qui poss&eacute;dait les
+secrets du Roi de l'Acier &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le Ciel m'est t&eacute;moin que je voulais lui
+&eacute;pargner la souffrance, se dit tout bonnement Herr Schultze
+! En tout cas c'est une &eacute;conomie de dix mille dollars !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Et ce fut toute l'oraison fun&egrave;bre du jeune Alsacien !</p>
+
+<p>X &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;UN ARTICLE DE L'<i>UNSERE CENTURIE</i>, REVUE ALLEMANDE</p>
+
+<p>Un mois avant l'&eacute;poque &agrave; laquelle se passaient les
+&eacute;v&eacute;nements qui ont &eacute;t&eacute; racont&eacute;s
+ci-dessus, une revue &agrave; couverture saumon, intitul&eacute;e
+<i>Unsere Centurie</i> (Notre Si&egrave;cle), publiait l'article
+suivant au sujet de France-Ville, article qui fut
+particuli&egrave;rement go&ucirc;t&eacute; par les d&eacute;licats
+de l'Empire germanique, peut-&ecirc;tre parce qu'il ne
+pr&eacute;tendait &eacute;tudier cette cit&eacute; qu'&agrave; un
+point de vue exclusivement mat&eacute;riel.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Nous avons d&eacute;j&agrave; entretenu nos lecteurs du
+ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire qui s'est produit sur la
+c&ocirc;te occidentale des Etats-Unis. La grande r&eacute;publique
+am&eacute;ricaine, gr&acirc;ce &agrave; la proportion
+consid&eacute;rable d'&eacute;migrants que renferme sa population,
+a de longue date habitu&eacute; le monde &agrave; une succession de
+surprises. Mais la derni&egrave;re et la plus singuli&egrave;re est
+v&eacute;ritablement celle d'une cit&eacute; appel&eacute;e
+France-Ville, dont l'id&eacute;e m&ecirc;me n'existait pas il y a
+cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement arriv&eacute;e au
+plus haut degr&eacute; de prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Cette merveilleuse cit&eacute; s'est
+&eacute;lev&eacute;e comme par enchantement sur la rive
+embaum&eacute;e du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'id&eacute;e premi&egrave;re de
+cette entreprise appartiennent &agrave; un Fran&ccedil;ais, le
+docteur Sarrasin. La chose est possible, &eacute;tant donn&eacute;
+que ce m&eacute;decin peut se targuer d'une parent&eacute;
+&eacute;loign&eacute;e avec notre illustre Roi de l'Acier.
+M&ecirc;me, soit dit en passant, on ajoute que la captation d'un
+h&eacute;ritage consid&eacute;rable, qui revenait
+l&eacute;gitimement &agrave; Herr Schultze, n'a pas
+&eacute;t&eacute; &eacute;trang&egrave;re &agrave; la fondation de
+France-Ville. Partout o&ugrave; il se fait quelque bien dans le
+monde, on peut &ecirc;tre certain de trouver une semence germanique
+; c'est une v&eacute;rit&eacute; que nous sommes fiers de constater
+&agrave; l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, nous devons &agrave;
+nos lecteurs des d&eacute;tails pr&eacute;cis et authentiques sur
+cette v&eacute;g&eacute;tation spontan&eacute;e d'une cit&eacute;
+mod&egrave;le.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. M&ecirc;me
+le grand atlas en trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de
+notre &eacute;minent Tuchtigmann, o&ugrave; sont indiqu&eacute;s
+avec une exactitude rigoureuse tous les buissons et bouquets
+d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, m&ecirc;me ce monument
+g&eacute;n&eacute;reux de la science g&eacute;ographique
+appliqu&eacute;e &agrave; l'art du tirailleur, ne porte pas encore
+la moindre trace de France- Ville. A la place o&ugrave;
+s'&eacute;l&egrave;ve maintenant la cit&eacute; nouvelle
+s'&eacute;tendait encore, il y a cinq ans, une lande
+d&eacute;serte. C'est le point exact indiqu&eacute; sur la carte
+par le 43e degr&eacute; 11' 3'' de latitude nord, et le 124e
+degr&eacute; 41' 17" de longitude &agrave; l'ouest de Greenwich. Il
+se trouve, comme on voit, au bord de l'oc&eacute;an Pacifique et au
+pied de la cha&icirc;ne secondaire des montagnes Rocheuses qui a
+re&ccedil;u le nom de Monts-des-Cascades, &agrave; vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Am&eacute;rique
+septentrionale.</p>
+
+<p>&lt;&lt; L'emplacement le plus avantageux avait
+&eacute;t&eacute; recherch&eacute; avec soin et choisi entre un
+grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les raisons qui en
+ont d&eacute;termin&eacute; l'adoption, on fait valoir
+sp&eacute;cialement sa latitude temp&eacute;r&eacute;e dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re Nord, qui a toujours &eacute;t&eacute;
+&agrave; la t&ecirc;te de la civilisation terrestre - sa position
+au milieu d'une r&eacute;publique f&eacute;d&eacute;rative et dans
+un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire garantir
+provisoirement son ind&eacute;pendance et des droits analogues
+&agrave; ceux que poss&egrave;de en Europe la principaut&eacute; de
+Monaco, sous la condition de rentrer apr&egrave;s un certain nombre
+d'ann&eacute;es dans l'Union ; -- sa situation sur l'Oc&eacute;an,
+qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- la nature
+accident&eacute;e, fertile et &eacute;minemment salubre du sol ; --
+la proximit&eacute; d'une cha&icirc;ne de montagnes qui
+arr&ecirc;te &agrave; la fois les vents du nord, du midi et de
+l'est, en laissant &agrave; la brise du Pacifique le soin de
+renouveler l'atmosph&egrave;re de la cit&eacute;, -- la possession
+d'une petite rivi&egrave;re dont l'eau fra&icirc;che, douce
+l&eacute;g&egrave;re, oxyg&eacute;n&eacute;e par des chutes
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es et par la rapidit&eacute; de son
+cours, arrive parfaitement pure &agrave; la mer ; -- enfin, un port
+naturel tr&egrave;s ais&eacute; &agrave; d&eacute;velopper par des
+jet&eacute;es et form&eacute; par un long promontoire
+recourb&eacute; en crochet.</p>
+
+<p>&lt;&lt; On indique seulement quelques avantages secondaires :
+proximit&eacute; de belles carri&egrave;res de marbre et de pierre,
+gisements de kaolin, voire m&ecirc;me des traces de p&eacute;pites
+aurif&egrave;res. En fait, ce d&eacute;tail a manqu&eacute; faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient
+que la fi&egrave;vre de 1'or v&icirc;nt se mettre &agrave; la
+traverse de leurs projets. Mais, par bonheur, les p&eacute;pites
+&eacute;taient petites et rares.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le choix du territoire, quoique d&eacute;termin&eacute;
+seulement par des &eacute;tudes s&eacute;rieuses et approfondies,
+n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et n'avait pas
+n&eacute;cessit&eacute; d'exp&eacute;dition sp&eacute;ciale. La
+science du globe est maintenant assez avanc&eacute;e pour qu'on
+puisse, sans sortir de son cabinet, obtenir sur les r&eacute;gions
+les plus lointaines des renseignements exacts et pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce point d&eacute;cid&eacute;, deux commissaires du
+comit&eacute; d'organisation ont pris &agrave; Liverpool le premier
+paquebot en partance, sont arriv&eacute;s en onze jours &agrave;
+New York, et sept jours plus tard &agrave; San Francisco, o&ugrave;
+ils ont mobilis&eacute; un steamer, qui les d&eacute;posait en dix
+heures au site d&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; S'entendre avec la l&eacute;gislature d'Oregon, obtenir
+une concession de terre allong&eacute;e du bord de la mer &agrave;
+la cr&ecirc;te des Cascade-Mounts, sur une largeur de quatre
+lieues, d&eacute;sint&eacute;resser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres
+des droits r&eacute;els ou suppos&eacute;s, tout cela n'a pas pris
+plus d'un mois.</p>
+
+<p>&lt;&lt; En janvier 1872, le territoire &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; reconnu, mesur&eacute;, jalonn&eacute;,
+sond&eacute;, et une arm&eacute;e de vingt mille coolies chinois,
+sous la direction de cinq cents contrema&icirc;tres et
+ing&eacute;nieurs europ&eacute;ens, &eacute;tait &agrave; l'oeuvre.
+Des affiches placard&eacute;es dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajout&eacute; en permanence au train rapide qui part
+tous les matins de San Francisco pour traverser le continent
+am&eacute;ricain, et une r&eacute;clame quotidienne dans les
+vingt-trois journaux de cette ville, avaient suffi pour assurer le
+recrutement des travailleurs. Il avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute;
+inutile d'adopter le proc&eacute;d&eacute; de publicit&eacute; en
+grand, par voie de lettres gigantesques sculpt&eacute;es sur les
+pics des montagnes Rocheuses, qu'une compagnie &eacute;tait venue
+offrir &agrave; prix r&eacute;duits. Il faut dire aussi que
+l'affluence des coolies chinois dans l'Am&eacute;rique occidentale
+jetait &agrave; ce moment une perturbation grave sur le
+march&eacute; des salaires. Plusieurs Etats avaient d&ucirc;
+recourir, pour prot&eacute;ger les moyens d'existence de leurs
+propres habitants et pour emp&ecirc;cher des violences sanglantes,
+&agrave; une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint &agrave; point pour les emp&ecirc;cher de
+p&eacute;rir. Leur r&eacute;mun&eacute;ration uniforme fut
+fix&eacute;e &agrave; un dollar par jour, qui ne devait leur
+&ecirc;tre pay&eacute; qu'apr&egrave;s l'ach&egrave;vement des
+travaux, et &agrave; des vivres en nature distribu&eacute;s par
+l'administration municipale. On &eacute;vita ainsi le
+d&eacute;sordre et les sp&eacute;culations &eacute;hont&eacute;es
+qui d&eacute;shonorent trop souvent ces grands d&eacute;placements
+de population. Le produit des travaux &eacute;tait
+d&eacute;pos&eacute; toutes les semaines, en pr&eacute;sence des
+d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s, &agrave; la grande Banque de San
+Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant,
+&agrave; ne plus revenir. Pr&eacute;caution indispensable pour se
+d&eacute;barrasser d'une population jaune, qui n'aurait pas
+manqu&eacute; de modifier d'une mani&egrave;re assez f&acirc;cheuse
+le type et le g&eacute;nie de la Cit&eacute; nouvelle. Les
+fondateurs s'&eacute;tant d'ailleurs r&eacute;serv&eacute; le droit
+d'accorder ou de refuser le permis de s&eacute;jour, l'application
+de la mesure a &eacute;t&eacute; relativement ais&eacute;e.</p>
+
+<p>&lt;&lt; La premi&egrave;re grande entreprise a
+&eacute;t&eacute; l'&eacute;tablissement d'un embranchement
+ferr&eacute;, reliant le territoire de la ville nouvelle au tronc
+du Pacific-Railroad et tombant &agrave; la ville de Sacramento. On
+eut soin d'&eacute;viter tous les bouleversements de terres ou
+tranch&eacute;es profondes qui auraient pu exercer sur la
+salubrit&eacute; une influence f&acirc;cheuse. Ces travaux et ceux
+du port furent pouss&eacute;s avec une activit&eacute;
+extraordinaire. D&egrave;s le mois d'avril, le premier train direct
+de New York amenait en gare de France-Ville les membres du
+comit&eacute;, jusqu'&agrave; ce jour rest&eacute;s en Europe.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Dans cet intervalle, les plans g&eacute;n&eacute;raux
+de la ville, le d&eacute;tail des habitations et des monuments
+publics avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce n'&eacute;taient pas les mat&eacute;riaux qui
+manquaient : d&egrave;s les premi&egrave;res nouvelles du projet,
+l'industrie am&eacute;ricaine s'&eacute;tait empress&eacute;e
+d'inonder les quais de France-Ville de tous les
+&eacute;l&eacute;ments imaginables de construction. Les fondateurs
+n'avaient que l'embarras du choix. Ils d&eacute;cid&egrave;rent que
+la pierre de taille serait r&eacute;serv&eacute;e pour les
+&eacute;difices nationaux et pour l'ornementation
+g&eacute;n&eacute;rale, tandis que les maisons seraient faites de
+briques. Non pas, bien entendu, de ces briques grossi&egrave;rement
+moul&eacute;es avec un g&acirc;teau de terre plus ou moins bien
+cuit, mais de briques l&eacute;g&egrave;res, parfaitement
+r&eacute;guli&egrave;res de forme, de poids et de densit&eacute;,
+transperc&eacute;es dans le sens de leur longueur d'une
+s&eacute;rie de trous cylindriques et parall&egrave;les. Ces trous,
+assembl&eacute;s bout &agrave; bout, devaient former dans
+l'&eacute;paisseur de tous les murs des conduits ouverts &agrave;
+leurs deux extr&eacute;mit&eacute;s, et permettre ainsi &agrave;
+l'air de circuler librement dans l'enveloppe ext&eacute;rieure des
+maisons, comme dans les cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi
+bien que l'id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du Bien-Etre, sont
+emprunt&eacute;es au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Soci&eacute;t&eacute; royale de Londres.] Cette
+disposition avait en m&ecirc;me temps le pr&eacute;cieux avantage
+d'amortir les sons et de procurer &agrave; chaque appartement une
+ind&eacute;pendance compl&egrave;te.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le comit&eacute; ne pr&eacute;tendait pas d'ailleurs
+imposer aux constructeurs un type de maison. Il &eacute;tait
+plut&ocirc;t l'adversaire de cette uniformit&eacute; fatigante et
+insipide ; il s'&eacute;tait content&eacute; de poser un certain
+nombre de r&egrave;gles fixes, auxquelles les architectes
+&eacute;taient tenus de se plier :</p>
+
+<p>&lt;&lt; 1&deg; Chaque maison sera isol&eacute;e dans un lot
+de terrain plant&eacute; d'arbres, de gazon et de fleurs. Elle sera
+affect&eacute;e &agrave; une seule famille.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 2&deg; Aucune maison n'aura plus de deux
+&eacute;tages ; l'air et la lumi&egrave;re ne doivent pas
+&ecirc;tre accapar&eacute;s par les uns au d&eacute;triment des
+autres.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 3&deg; Toutes les maisons seront en fa&ccedil;ade
+&agrave; dix m&egrave;tres en arri&egrave;re de la rue, dont elles
+seront s&eacute;par&eacute;es par une grille &agrave; hauteur
+d'appui. L'intervalle entre la grille et la fa&ccedil;ade sera
+am&eacute;nag&eacute; en parterre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 4&deg; Les murs seront faits de briques tubulaires
+brevet&eacute;es, conformes au mod&egrave;le. Toute libert&eacute;
+est laiss&eacute;e aux architectes pour l'ornementation.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 5&deg; Les toits seront en terrasses,
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;s dans les quatre sens,
+couverts de bitume, bord&eacute;s d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalis&eacute;s
+pour l'&eacute;coulement imm&eacute;diat des eaux de pluie.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 6&deg; Toutes les maisons seront b&acirc;ties sur une
+vo&ucirc;te de fondations, ouverte de tous c&ocirc;t&eacute;s, et
+formant sous le premier plan d'habitation un sous-sol
+d'a&eacute;ration en m&ecirc;me temps qu'une halle. Les conduits
+&agrave; eau et les d&eacute;charges y seront &agrave;
+d&eacute;couvert, appliqu&eacute;s au pilier central de la
+vo&ucirc;te, de telle sorte qu'il soit toujours ais&eacute; d'en
+v&eacute;rifier l'&eacute;tat, et, en cas d'incendie, d'avoir
+imm&eacute;diatement l'eau n&eacute;cessaire. L'aire de cette
+halle, &eacute;lev&eacute;e de cinq &agrave; six centim&egrave;tres
+au-dessus du niveau de la rue, sera proprement sabl&eacute;e. Une
+porte et un escalier sp&eacute;cial la mettront en communication
+directe avec les cuisines ou offices, et toutes les transactions
+m&eacute;nag&egrave;res pourront s'op&eacute;rer l&agrave; sans
+blesser la vue ou l'odorat.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 7&deg; Les cuisines, offices ou d&eacute;pendances
+seront, contrairement &agrave; l'usage ordinaire, plac&eacute;s
+&agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air.
+Un &eacute;l&eacute;vateur, m&ucirc; par une force
+m&eacute;canique, qui sera, comme la lumi&egrave;re artificielle et
+l'eau, mise &agrave; prix r&eacute;duit &agrave; la disposition des
+habitants, permettra ais&eacute;ment le transport de tous les
+fardeaux &agrave; cet &eacute;tage.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 8&deg; Le plan des appartements est laiss&eacute;
+&agrave; la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux
+&eacute;l&eacute;ments de maladie, v&eacute;ritables nids &agrave;
+miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement
+proscrits : les tapis et les papiers peints. Les parquets,
+artistement construits de bois pr&eacute;cieux assembl&eacute;s en
+mosa&iuml;ques par d'habiles &eacute;b&eacute;nistes, auraient tout
+&agrave; perdre &agrave; se cacher sous des lainages d'une
+propret&eacute; douteuse. Quant aux murs, rev&ecirc;tus de briques
+vernies, ils pr&eacute;sentent aux yeux l'&eacute;clat et la
+vari&eacute;t&eacute; des appartements int&eacute;rieurs de
+Pomp&eacute;i, avec un luxe de couleurs et de dur&eacute;e que le
+papier peint, charg&eacute; de ses mille poisons subtils, n'a
+jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces et les
+vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un germe
+morbide ne peut s'y mettre en embuscade.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 9&deg; Chaque chambre &agrave; coucher est distincte
+du cabinet de toilette. On ne saurait trop recommander de faire de
+cette pi&egrave;ce, o&ugrave; se passe un tiers de la vie, la plus
+vaste, la plus a&eacute;r&eacute;e et en m&ecirc;me temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit
+en fer, muni d'un sommier &agrave; jours et d'un matelas de laine
+fr&eacute;quemment battu, sont les seuls meubles
+n&eacute;cessaires. Les &eacute;dredons, couvre-pieds piqu&eacute;s
+et autres, alli&eacute;s puissants des maladies &eacute;pid&eacute;miques,
+en sont naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine,
+l&eacute;g&egrave;res et chaudes, faciles &agrave; blanchir,
+suffisent amplement &agrave; les remplacer. Sans proscrire
+formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller du
+moins de les choisir parmi les &eacute;toffes susceptibles de
+fr&eacute;quents lavages.</p>
+
+<p>&lt;&lt; 10&deg; Chaque pi&egrave;ce a sa chemin&eacute;e
+chauff&eacute;e, selon les go&ucirc;ts, au feu de bois ou de
+houille, mais &agrave; toute chemin&eacute;e correspond une bouche
+d'appel d'air ext&eacute;rieur. Quant &agrave; la fum&eacute;e, au
+lieu d'&ecirc;tre expuls&eacute;e par les toits, elle s'engage
+&agrave; travers des conduits souterrains qui l'appellent dans des
+fourneaux sp&eacute;ciaux, &eacute;tablis, aux frais de la ville,
+en arri&egrave;re des maisons, &agrave; raison d'un fourneau pour
+deux cents habitants. L&agrave;, elle est d&eacute;pouill&eacute;e
+des particules de carbone qu'elle emporte, et
+d&eacute;charg&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat incolore, &agrave;
+une hauteur de trente-cinq m&egrave;tres, dans
+l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Telles sont les dix r&egrave;gles fixes,
+impos&eacute;es pour la construction de chaque habitation
+particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Les dispositions g&eacute;n&eacute;rales ne sont pas
+moins soigneusement &eacute;tudi&eacute;es.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Et d'abord le plan de la ville est essentiellement
+simple et r&eacute;gulier, de mani&egrave;re &agrave; pouvoir se
+pr&ecirc;ter &agrave; tous les d&eacute;veloppements. Les rues,
+crois&eacute;es &agrave; angles droits, sont trac&eacute;es
+&agrave; distances &eacute;gales, de largeur uniforme,
+plant&eacute;es d'arbres et d&eacute;sign&eacute;es par des
+num&eacute;ros d'ordre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; De demi-kilom&egrave;tre en demi-kilom&egrave;tre, la
+rue, plus large d'un tiers, prend le nom de boulevard ou avenue, et
+pr&eacute;sente sur un de ses c&ocirc;t&eacute;s une
+tranch&eacute;e &agrave; d&eacute;couvert pour les tramways et
+chemins de fer m&eacute;tropolitains. A tous les carrefours, un
+jardin public est r&eacute;serv&eacute; et orn&eacute; de belles
+copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant que les
+artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Toutes les industries et tous les commerces sont
+libres.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pour obtenir le droit de r&eacute;sidence &agrave;
+France-Ville, il suffit, mais il est n&eacute;cessaire de donner de
+bonnes r&eacute;f&eacute;rences, d'&ecirc;tre apte &agrave; exercer
+une profession utile ou lib&eacute;rale, dans l'industrie, les
+sciences ou les arts, de s'engager &agrave; observer les lois de la
+ville. Les existences oisives n'y seraient pas
+tol&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Les &eacute;difices publics sont d&eacute;j&agrave; en
+grand nombre. Les plus importants sont la cath&eacute;drale, un
+certain nombre de chapelles, les mus&eacute;es, les
+biblioth&egrave;ques, les &eacute;coles et les gymnases,
+am&eacute;nag&eacute;s avec un luxe et une entente des convenances
+hygi&eacute;niques v&eacute;ritablement dignes d'une grande
+cit&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Inutile de dire que les enfants sont astreints
+d&egrave;s l'&acirc;ge de quatre ans &agrave; suivre les exercices
+intellectuels et physiques, qui peuvent seuls d&eacute;velopper
+leurs forces c&eacute;r&eacute;brales et musculaires. On les
+habitue tous &agrave; une propret&eacute; si rigoureuse, qu'ils
+consid&egrave;rent une tache sur leurs simples habits comme un
+d&eacute;shonneur v&eacute;ritable.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Cette question de la propret&eacute; individuelle et
+collective est du reste la pr&eacute;occupation capitale des
+fondateurs de France-Ville. Nettoyer, nettoyer sans cesse,
+d&eacute;truire et annuler aussit&ocirc;t qu'ils sont form&eacute;s
+les miasmes qui &eacute;manent constamment d'une
+agglom&eacute;ration humaine, telle est l'oeuvre principale du
+gouvernement central. A cet effet, les produits des &eacute;gouts
+sont centralis&eacute;s hors de la ville, trait&eacute;s par des
+proc&eacute;d&eacute;s qui en permettent la condensation et le
+transport quotidien dans les campagnes.</p>
+
+<p>&lt;&lt; L'eau coule partout &agrave; flots. Les rues,
+pav&eacute;es de bois bitum&eacute;, et les trottoirs de pierre
+sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les
+march&eacute;s alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines s&eacute;v&egrave;res sont
+appliqu&eacute;es aux n&eacute;gociants qui osent sp&eacute;culer
+sur la sant&eacute; publique. Un marchand qui vend un oeuf
+g&acirc;t&eacute;, une viande avari&eacute;e, un litre de lait
+sophistiqu&eacute;, est tout simplement trait&eacute; comme un
+empoisonneur qu'il est. Cette police sanitaire, si
+n&eacute;cessaire et si d&eacute;licate, est confi&eacute;e
+&agrave; des hommes exp&eacute;riment&eacute;s, &agrave; de
+v&eacute;ritables sp&eacute;cialistes, &eacute;lev&eacute;s
+&agrave; cet effet dans les &eacute;coles normales.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Leur juridiction s'&eacute;tend jusqu'aux
+blanchisseries m&ecirc;mes, toutes &eacute;tablies sur un grand
+pied, pourvues de machines &agrave; vapeur, de s&eacute;choirs
+artificiels et surtout de chambres d&eacute;sinfectantes. Aucun
+linge de corps ne revient &agrave; son propri&eacute;taire sans
+avoir &eacute;t&eacute; v&eacute;ritablement blanchi &agrave; fond,
+et un soin sp&eacute;cial est pris de ne jamais r&eacute;unir les
+envois de deux familles distinctes. Cette simple pr&eacute;caution
+est d'un effet incalculable.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Les h&ocirc;pitaux sont peu nombreux, car le
+syst&egrave;me de l'assistance &agrave; domicile est
+g&eacute;n&eacute;ral, et ils sont r&eacute;serv&eacute;s aux
+&eacute;trangers sans asile et &agrave; quelques cas exceptionnels.
+Il est &agrave; peine besoin d'ajouter que l'id&eacute;e de faire
+d'un h&ocirc;pital un &eacute;difice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un m&ecirc;me foyer d'infection sept &agrave;
+huit cents malades, n'a pu entrer dans la t&ecirc;te d'un fondateur
+de la cit&eacute; mod&egrave;le. Loin de chercher, par une
+&eacute;trange aberration, &agrave; r&eacute;unir
+syst&eacute;matiquement plusieurs patients, on ne pense au
+contraire qu'&agrave; les isoler. C'est leur int&eacute;r&ecirc;t
+particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque maison,
+m&ecirc;me, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les h&ocirc;pitaux ne sont que des
+constructions exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation
+temporaire de quelques cas pressants.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver --
+chacun ayant sa chambre particuli&egrave;re --, centralis&eacute;s
+dans ces baraques l&eacute;g&egrave;res, faites de bois de sapin,
+et qu'on br&ucirc;le r&eacute;guli&egrave;rement tous les ans pour
+les renouveler. Ces ambulances, fabriqu&eacute;es de toutes
+pi&egrave;ces sur un mod&egrave;le sp&eacute;cial, ont d'ailleurs
+l'avantage de pouvoir &ecirc;tre transport&eacute;es &agrave;
+volont&eacute; sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins,
+et multipli&eacute;es autant qu'il est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Une innovation ing&eacute;nieuse, rattach&eacute;e
+&agrave; ce service, est celle d'un corps de gardes-malades
+&eacute;prouv&eacute;es, dress&eacute;es sp&eacute;cialement
+&agrave; ce m&eacute;tier tout sp&eacute;cial, et tenues par
+l'administration centrale &agrave; la disposition du public. Ces
+femmes, choisies avec discernement, sont pour les m&eacute;decins
+les auxiliaires les plus pr&eacute;cieux et les plus
+d&eacute;vou&eacute;s. Elles apportent au sein des familles les
+connaissances pratiques si n&eacute;cessaires et si souvent
+absentes au moment du danger, et elles ont pour mission
+d'emp&ecirc;cher la propagation de la maladie en m&ecirc;me temps
+qu'elles soignent le malade.</p>
+
+<p>&lt;&lt; On ne finirait pas si l'on voulait
+&eacute;num&eacute;rer tous les perfectionnements
+hygi&eacute;niques que les fondateurs de la ville nouvelle ont
+inaugur&eacute;s. Chaque citoyen re&ccedil;oit &agrave; son
+arriv&eacute;e une petite brochure, o&ugrave; les principes les
+plus importants d'une vie r&eacute;gl&eacute;e selon la science
+sont expos&eacute;s dans un langage simple et clair.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il y voit que l'&eacute;quilibre parfait de toutes ses
+fonctions est une des n&eacute;cessit&eacute;s de la sant&eacute; ;
+que le travail et le repos sont &eacute;galement indispensables
+&agrave; ses organes ; que la fatigue est n&eacute;cessaire
+&agrave; son cerveau comme &agrave; ses muscles ; que les neuf
+dixi&egrave;mes des maladies sont dues &agrave; la contagion
+transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait donc entourer sa
+demeure et sa personne de trop de "quarantaines" sanitaires. Eviter
+l'usage des poisons excitants, pratiquer les exercices du corps,
+accomplir consciencieusement tous les jours une t&acirc;che
+fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des l&eacute;gumes sains et simplement pr&eacute;par&eacute;s,
+dormir r&eacute;guli&egrave;rement sept &agrave; huit heures par
+nuit, tel est l'ABC de la sant&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Partis des premiers principes pos&eacute;s par les
+fondateurs, nous en sommes venus insensiblement &agrave; parler de
+cette cit&eacute; singuli&egrave;re comme d'une ville
+achev&eacute;e. C'est qu'en effet, les premi&egrave;res maisons une
+fois b&acirc;ties, les autres sont sorties de terre comme par
+enchantement. Il faut avoir visit&eacute; le Far West pour se
+rendre compte de ces efflorescences urbaines. Encore d&eacute;sert
+au mois de janvier 1872, l'emplacement choisi comptait
+d&eacute;j&agrave; six mille maisons en 1873. Il en
+poss&eacute;dait neuf mille et tous ses &eacute;difices au complet
+en 1874.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il faut dire que la sp&eacute;culation a eu sa part
+dans ce succ&egrave;s inou&iuml;. Construites en grand sur des
+terrains immenses et sans valeur au d&eacute;but, les maisons
+&eacute;taient livr&eacute;es &agrave; des prix tr&egrave;s
+mod&eacute;r&eacute;s et lou&eacute;es &agrave; des conditions
+tr&egrave;s modestes. L'absence de tout octroi,
+l'ind&eacute;pendance politique de ce petit territoire
+isol&eacute;, l'attrait de la nouveaut&eacute;, la douceur du
+climat ont contribu&eacute; &agrave; appeler l'&eacute;migration. A
+l'heure qu'il est, France-Ville compte pr&egrave;s de cent mille
+habitants.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous
+int&eacute;resser, c'est que l'exp&eacute;rience sanitaire est des
+plus concluantes. Tandis que la mortalit&eacute; annuelle, dans les
+villes les plus favoris&eacute;es de la vieille Europe ou du
+Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue au-dessous de
+trois pour cent, &agrave; France-Ville la moyenne de ces cinq
+derni&egrave;res ann&eacute;es n'est que de un et demi. Encore ce
+chiffre est-il grossi par une petite &eacute;pid&eacute;mie de
+fi&egrave;vre palud&eacute;enne qui a signal&eacute; la
+premi&egrave;re campagne. Celui de l'an dernier, pris
+s&eacute;par&eacute;ment, n'est que de un et quart. Circonstance
+plus importante encore : &agrave; quelques exceptions pr&egrave;s,
+toutes les morts actuellement enregistr&eacute;es ont
+&eacute;t&eacute; dues &agrave; des affections sp&eacute;cifiques
+et la plupart h&eacute;r&eacute;ditaires. Les maladies
+accidentelles ont &eacute;t&eacute; &agrave; la fois infiniment
+plus rares, plus limit&eacute;es et moins dangereuses que dans
+aucun autre milieu. Quant aux &eacute;pid&eacute;mies proprement
+dites, on n'en a point vu.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Les d&eacute;veloppements de cette tentative seront
+int&eacute;ressants &agrave; suivre. Il sera curieux, notamment, de
+rechercher si l'influence d'un r&eacute;gime aussi scientifique sur
+toute la dur&eacute;e d'une g&eacute;n&eacute;ration, &agrave; plus
+forte raison de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, ne pourrait
+pas amortir les pr&eacute;dispositions morbides
+h&eacute;r&eacute;ditaires.</p>
+
+<p>&lt;&lt; "Il n'est assur&eacute;ment pas outrecuidant de
+l'esp&eacute;rer, a &eacute;crit un des fondateurs de cette
+&eacute;tonnante agglom&eacute;ration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du r&eacute;sultat ! Les hommes vivant
+jusqu'&agrave; quatre- vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que
+de vieillesse, comme la plupart des animaux, comme les plantes !
+"</p>
+
+<p>&lt;&lt; Un tel r&ecirc;ve a de quoi s&eacute;duire !</p>
+
+<p>&lt;&lt; S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre
+opinion sinc&egrave;re, nous n'avons qu'une foi m&eacute;diocre
+dans le succ&egrave;s d&eacute;finitif de l'exp&eacute;rience. Nous
+y apercevons un vice originel et vraisemblablement fatal, qui est
+de se trouver aux mains d'un comit&eacute; o&ugrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment latin domine et dont
+l'&eacute;l&eacute;ment germanique a &eacute;t&eacute;
+syst&eacute;matiquement exclu. C'est l&agrave; un f&acirc;cheux
+sympt&ocirc;me. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien fait
+de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+d&eacute;finitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu
+d&eacute;blayer le terrain, &eacute;lucider quelques points
+sp&eacute;ciaux ; mais ce n'est pas encore sur ce point de
+l'Am&eacute;rique, c'est aux bords de la Syrie que nous verrons
+s'&eacute;lever un jour la vraie cit&eacute; mod&egrave;le.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>XI &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN</p>
+
+<p>Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant
+fix&eacute; par Herr Schultze pour la destruction de France-Ville
+--, ni le gouverneur ni aucun des habitants ne se doutaient encore
+de l'effroyable danger qui les mena&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sept heures du soir.</p>
+
+<p>Cach&eacute;e dans d'&eacute;pais massifs de lauriers-roses et
+de tamarins, la cit&eacute; s'allongeait gracieusement au pied des
+Cascade-Mounts et pr&eacute;sentait ses quais de marbre aux vagues
+courtes du Pacifique, qui venaient les caresser sans bruit. Les
+rues, arros&eacute;es avec soin, rafra&icirc;chies par la brise,
+offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus
+anim&eacute;. Les arbres qui les ombrageaient bruissaient
+doucement. Les pelouses verdissaient. Les fleurs des parterres,
+rouvrant leurs corolles, exhalaient toutes &agrave; la fois leurs
+parfums. Les maisons souriaient, calmes et coquettes dans leur
+blancheur. L'air &eacute;tait ti&egrave;de, le ciel bleu comme la
+mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.</p>
+
+<p>Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de l'air de sant&eacute; des habitants, de
+l'activit&eacute; qui r&eacute;gnait dans les rues. On fermait
+justement les acad&eacute;mies de peinture, de musique, de
+sculpture, la biblioth&egrave;que, qui &eacute;taient
+r&eacute;unies dans le m&ecirc;me quartier et o&ugrave;
+d'excellents cours publics &eacute;taient organis&eacute;s par
+sections peu nombreuses, -- ce qui permettait &agrave; chaque
+&eacute;l&egrave;ve de s'approprier &agrave; lui seul tout le fruit
+de la le&ccedil;on. La foule, sortant de ces &eacute;tablissements,
+occasionna pendant quelques instants un certain encombrement ; mais
+aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se fit entendre.
+L'aspect g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait tout de calme et de
+satisfaction.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait non au centre de la ville, mais sur le bord du
+Pacifique que la famille Sarrasin avait b&acirc;ti sa demeure.
+L&agrave;, tout d'abord -- car cette maison fut construite une des
+premi&egrave;res --, le docteur &eacute;tait venu s'&eacute;tablir
+d&eacute;finitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.</p>
+
+<p>Octave, le millionnaire improvis&eacute;, avait voulu rester
+&agrave; Paris, mais il n'avait plus Marcel pour lui servir de
+mentor.</p>
+
+<p>Les deux amis s'&eacute;taient presque perdus de vue depuis
+l'&eacute;poque o&ugrave; ils habitaient ensemble la rue du
+Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait &eacute;migr&eacute; avec
+sa femme et sa fille &agrave; la c&ocirc;te de l'Oregon, Octave
+&eacute;tait rest&eacute; ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me. Il avait
+bient&ocirc;t &eacute;t&eacute; entra&icirc;n&eacute; fort loin de
+l'&eacute;cole, o&ugrave; son p&egrave;re avait voulu lui faire
+continuer ses &eacute;tudes, et il avait &eacute;chou&eacute; au
+dernier examen, d'o&ugrave; son ami &eacute;tait sorti avec le
+num&eacute;ro un.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, Marcel avait &eacute;t&eacute; la boussole du
+pauvre Octave, incapable de se conduire lui-m&ecirc;me. Lorsque le
+jeune Alsacien fut parti, son camarade d'enfance finit peu &agrave;
+peu par mener &agrave; Paris ce qu'on appelle la vie &agrave;
+grandes guides. Le mot &eacute;tait, dans le cas pr&eacute;sent,
+d'autant plus juste que la sienne se passait en grande partie sur
+le si&egrave;ge &eacute;lev&eacute; d'un &eacute;norme coach
+&agrave; quatre chevaux, perp&eacute;tuellement en voyage entre
+l'avenue Marigny, o&ugrave; il avait pris un appartement, et les
+divers champs de courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui,
+trois mois plus t&ocirc;t, savait &agrave; peine rester en selle
+sur les chevaux de man&egrave;ge qu'il louait &agrave; l'heure,
+&eacute;tait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profond&eacute;ment vers&eacute;s dans les myst&egrave;res de
+l'hippologie. Son &eacute;rudition &eacute;tait emprunt&eacute;e
+&agrave; un groom anglais qu'il avait attach&eacute; &agrave; son
+service et qui le dominait enti&egrave;rement par l'&eacute;tendue
+de ses connaissances sp&eacute;ciales.</p>
+
+<p>Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matin&eacute;es. Ses soir&eacute;es appartenaient aux petits
+th&eacute;&acirc;tres et aux salons d'un cercle, tout flambant
+neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la rue Tronchet, et
+qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y trouvait rendait
+&agrave; son argent un hommage que ses seuls m&eacute;rites
+n'avaient pas rencontr&eacute; ailleurs. Ce monde lui paraissait
+l'id&eacute;al de la distinction. Chose particuli&egrave;re, la
+liste, somptueusement encadr&eacute;e, qui figurait dans le salon
+d'attente, ne portait gu&egrave;re que des noms &eacute;trangers.
+Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du moins en
+les &eacute;num&eacute;rant, dans l'antichambre d'un coll&egrave;ge
+h&eacute;raldique. Mais, si l'on p&eacute;n&eacute;trait plus
+avant, on pensait plut&ocirc;t se trouver dans une exposition
+vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les teints bilieux
+des deux mondes semblaient s'&ecirc;tre donn&eacute; rendez-vous
+l&agrave;. Sup&eacute;rieurement habill&eacute;s, du reste, ces
+personnages cosmopolites, quoiqu'un go&ucirc;t marqu&eacute; pour
+les &eacute;toffes blanch&acirc;tres r&eacute;v&eacute;l&acirc;t
+l'&eacute;ternelle aspiration des races jaune ou noire vers la
+couleur des &lt;&lt; faces p&acirc;les &gt;&gt;.</p>
+
+<p>Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces
+bimanes. On citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait
+ses jugements comme articles de foi. Et lui, enivr&eacute; de cet
+encens, ne s'apercevait pas qu'il perdait
+r&eacute;guli&egrave;rement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-&ecirc;tre certains membres du club, en leur
+qualit&eacute; d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits &agrave;
+l'h&eacute;ritage de la B&eacute;gum. En tout cas, ils savaient
+l'attirer dans leurs poches par un mouvement lent, mais
+continu.</p>
+
+<p>Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave
+&agrave; Marcel Bruckmann s'&eacute;taient vite
+rel&acirc;ch&eacute;s. A peine, de loin en loin, les deux camarades
+&eacute;changeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'&acirc;pre travailleur, uniquement occup&eacute;
+d'amener son intelligence &agrave; un degr&eacute; sup&eacute;rieur
+de culture et de force, et le joli gar&ccedil;on, tout
+gonfl&eacute; de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires de
+club et d'&eacute;curie ?</p>
+
+<p>On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le m&ecirc;me terrain
+ind&eacute;pendant des Etats- Unis, puis pour entrer au service du
+Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de
+dissip&eacute;. Enfin, l'ennui de ces choses creuses le prit, et,
+un beau jour, apr&egrave;s quelques millions d&eacute;vor&eacute;s,
+il rejoignit son p&egrave;re, -- ce qui le sauva d'une ruine
+mena&ccedil;ante, encore plus morale que physique. A cette
+&eacute;poque, il demeurait donc &agrave; France-Ville dans la
+maison du docteur.</p>
+
+<p>Sa soeur Jeanne, &agrave; en juger du moins par l'apparence,
+&eacute;tait alors une exquise jeune fille de dix-neuf ans,
+&agrave; laquelle son s&eacute;jour de quatre ann&eacute;es dans sa
+nouvelle patrie avait donn&eacute; toutes les qualit&eacute;s
+am&eacute;ricaines, ajout&eacute;es &agrave; toutes les
+gr&acirc;ces fran&ccedil;aises. Sa m&egrave;re disait parfois
+qu'elle n'avait jamais soup&ccedil;onn&eacute;, avant de l'avoir
+pour compagne de tous les instants, le charme de l'intimit&eacute;
+absolue.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant
+prodigue, son dauphin, le fils a&icirc;n&eacute; de ses
+esp&eacute;rances, elle &eacute;tait aussi compl&egrave;tement
+heureuse qu'on peut l'&ecirc;tre ici-bas, car elle s'associait
+&agrave; tout le bien que son mari pouvait faire et faisait,
+gr&acirc;ce &agrave; son immense fortune.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, le docteur Sarrasin avait re&ccedil;u,
+&agrave; sa table, deux de ses plus intimes amis, le colonel
+Hendon, un vieux d&eacute;bris de la guerre de S&eacute;cession,
+qui avait laiss&eacute; un bras &agrave; Pittsburgh et une oreille
+&agrave; Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout
+comme un autre &agrave; la table d'&eacute;checs ; puis M. Lentz,
+directeur g&eacute;n&eacute;ral de l'enseignement dans la nouvelle
+cit&eacute;.</p>
+
+<p>La conversation roulait sur les projets de l'administration de
+la ville, sur les r&eacute;sultats d&eacute;j&agrave; obtenus dans
+les &eacute;tablissements publics de toute nature, institutions,
+h&ocirc;pitaux, caisses de secours mutuel.</p>
+
+<p>M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel
+l'enseignement religieux n'&eacute;tait pas oubli&eacute;, avait
+fond&eacute; plusieurs &eacute;coles primaires o&ugrave; les soins
+du ma&icirc;tre tendaient &agrave; d&eacute;velopper l'esprit de
+l'enfant en le soumettant &agrave; une gymnastique intellectuelle,
+calcul&eacute;e de mani&egrave;re &agrave; suivre
+l'&eacute;volution naturelle de ses facult&eacute;s. On lui
+apprenait &agrave; aimer une science avant de s'en bourrer,
+&eacute;vitant ce savoir qui, dit Montaigne, &lt;&lt; nage en la
+superficie de la cervelle &gt;&gt;, ne p&eacute;n&egrave;tre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien pr&eacute;par&eacute;e saurait, elle-m&ecirc;me,
+choisir sa route et la suivre avec fruit.</p>
+
+<p>Les soins d'hygi&egrave;ne &eacute;taient au premier rang dans
+une &eacute;ducation si bien ordonn&eacute;e. C'est que l'homme,
+corps et esprit, doit &ecirc;tre &eacute;galement assur&eacute; de
+ces deux serviteurs ; si l'un fait d&eacute;faut, il en souffre, et
+l'esprit &agrave; lui seul succomberait bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, France-Ville avait atteint le plus haut
+degr&eacute; de prosp&eacute;rit&eacute;, non seulement
+mat&eacute;rielle, mais intellectuelle. L&agrave;, dans des
+congr&egrave;s, se r&eacute;unissaient les plus illustres savants
+des deux mondes. Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens,
+attir&eacute;s par la r&eacute;putation de cette cit&eacute;, y
+affluaient. Sous ces ma&icirc;tres &eacute;tudiaient de jeunes
+Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de la
+terre am&eacute;ricaine. Il &eacute;tait donc permis de
+pr&eacute;voir que cette nouvelle Ath&egrave;nes, fran&ccedil;aise
+d'origine, deviendrait avant peu la premi&egrave;re des
+cit&eacute;s.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que l'&eacute;ducation militaire des
+&eacute;l&egrave;ves se faisait dans les Lyc&eacute;es
+concurremment avec l'&eacute;ducation civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les
+premiers &eacute;l&eacute;ments de strat&eacute;gie et de
+tactique.</p>
+
+<p>Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre,
+d&eacute;clara-t-il qu'il &eacute;tait enchant&eacute; de toutes
+ses recrues.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Elles sont, dit-il, d&eacute;j&agrave;
+accoutum&eacute;es aux marches forc&eacute;es, &agrave; la fatigue,
+&agrave; tous les exercices du corps. Notre arm&eacute;e se compose
+de tous les citoyens, et tous, le jour o&ugrave; il le faudra, se
+trouveront soldats aguerris et disciplin&eacute;s. &gt;&gt;</p>
+
+<p>France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les
+Etats voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les
+obliger ; mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions
+d'int&eacute;r&ecirc;t, que le docteur et ses amis n'avaient pas
+perdu de vue la maxime : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! et ils ne
+voulaient compter que sur eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; la fin du d&icirc;ner ; le dessert
+venait d'&ecirc;tre enlev&eacute;, et, selon l'habitude
+anglo-saxonne qui avait pr&eacute;valu, les dames venaient de
+quitter la table.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz
+continuaient la conversation commenc&eacute;e, et entamaient les
+plus hautes questions d'&eacute;conomie politique, lorsqu'un
+domestique entra et remit au docteur son journal.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le <i>New York Herald</i>. Cette honorable
+feuille s'&eacute;tait toujours montr&eacute;e extr&ecirc;mement
+favorable &agrave; la fondation puis au d&eacute;veloppement de
+France-Ville, et les notables de la cit&eacute; avaient l'habitude
+de chercher dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion
+publique aux Etats-Unis &agrave; leur &eacute;gard. Cette
+agglom&eacute;ration de gens heureux, libres, ind&eacute;pendants,
+sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des envieux, et si
+les Francevillais avaient en Am&eacute;rique des partisans pour les
+d&eacute;fendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En
+tout cas, le <i>New York Herald</i> &eacute;tait pour eux, et il ne
+cessait de leur donner des marques d'admiration et d'estime.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait
+d&eacute;chir&eacute; la bande du journal et jet&eacute;
+machinalement les yeux sur le premier article.</p>
+
+<p>Quelle fut donc sa stup&eacute;faction &agrave; la lecture des
+quelques lignes suivantes, qu'il lut &agrave; voix basse d'abord,
+&agrave; voix haute ensuite, pour la plus grande surprise et la
+plus profonde indignation de ses amis :</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>New York, 8 septembre.</i> -- Un violent attentat
+contre le droit des gens va prochainement s'accomplir. Nous
+apprenons de source certaine que de formidables armements se font
+&agrave; Stahlstadt dans le but d'attaquer et de d&eacute;truire
+France-Ville, la cit&eacute; d'origine fran&ccedil;aise. Nous ne
+savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans cette
+lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous d&eacute;non&ccedil;ons aux honn&ecirc;tes gens cet
+odieux abus de la force. Que France-Ville ne perde pas une heure
+pour se mettre en &eacute;tat de d&eacute;fense... etc.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>XII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LE CONSEIL</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier
+pour l'oeuvre du docteur Sarrasin. On savait qu'il &eacute;tait
+venu &eacute;lever cit&eacute; contre cit&eacute;. Mais de
+l&agrave; &agrave; se ruer sur une ville paisible, &agrave; la
+d&eacute;truire par un coup de force, on devait croire qu'il y
+avait loin. Cependant, l'article du <i>New York Herald</i>
+&eacute;tait positif. Les correspondants de ce puissant journal
+avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; les desseins de Herr Schultze,
+et -- ils le disaient --, il n'y avait pas une heure &agrave;
+perdre !</p>
+
+<p>Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les
+&acirc;mes honn&ecirc;tes, il se refusait aussi longtemps qu'il le
+pouvait &agrave; croire le mal. Il lui semblait impossible qu'on
+p&ucirc;t pousser la perversit&eacute; jusqu'&agrave; vouloir
+d&eacute;truire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une
+cit&eacute; qui &eacute;tait en quelque sorte la
+propri&eacute;t&eacute; commune de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pensez donc que notre moyenne de mortalit&eacute; ne
+sera pas cette ann&eacute;e de un et quart pour cent !
+s'&eacute;cria-t-il na&iuml;vement, que nous n'avons pas un
+gar&ccedil;on de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas
+commis un meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville !
+Et des barbares viendraient an&eacute;antir &agrave; son
+d&eacute;but une exp&eacute;rience si heureuse ! Non ! Je ne peux
+pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, f&ucirc;t-il cent fois
+germain, en soit capable ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il fallut bien, cependant, se rendre aux t&eacute;moignages d'un
+journal tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'oeuvre du docteur et
+aviser sans retard. Ce premier moment d'abattement pass&eacute;, le
+docteur Sarrasin, redevenu ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me,
+s'adressa &agrave; ses amis :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Messieurs, leur dit-il, vous &ecirc;tes membres du
+Conseil civique, et il vous appartient comme &agrave; moi de
+prendre toutes les mesures n&eacute;cessaires pour le salut de la
+ville. Qu'avons nous &agrave; faire tout d'abord ?</p>
+
+<p>-- Y a-t-il possibilit&eacute; d'arrangement ? dit M. Lentz.
+Peut-on honorablement &eacute;viter la guerre ?</p>
+
+<p>-- C'est impossible, r&eacute;pliqua Octave. Il est
+&eacute;vident que Herr Schultze la veut &agrave; tout prix. Sa
+haine ne transigera pas !</p>
+
+<p>-- Soit ! s'&eacute;cria le docteur. On s'arrangera pour
+&ecirc;tre en mesure de lui r&eacute;pondre. Pensez-vous, colonel,
+qu'il y ait un moyen de r&eacute;sister aux canons de Stahlstadt
+?</p>
+
+<p>-- Toute force humaine peut &ecirc;tre efficacement combattue
+par une autre force humaine, r&eacute;pondit le colonel Hendon,
+mais il ne faut pas songer &agrave; nous d&eacute;fendre par les
+m&ecirc;mes moyens et les m&ecirc;mes armes dont Herr Schultze se
+servira pour nous attaquer. La construction d'engins de guerre
+capables de lutter avec les siens exigerait un temps tr&egrave;s
+long, et je ne sais, d'ailleurs, si nous r&eacute;ussirions
+&agrave; les fabriquer, puisque les ateliers sp&eacute;ciaux nous
+manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de salut : emp&ecirc;cher
+l'ennemi d'arriver jusqu'&agrave; nous, et rendre l'investissement
+impossible.</p>
+
+<p>-- Je vais imm&eacute;diatement convoquer le Conseil &gt;&gt;,
+dit le docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Le docteur pr&eacute;c&eacute;da ses h&ocirc;tes dans son
+cabinet de travail.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pi&egrave;ce simplement meubl&eacute;e, dont
+trois c&ocirc;t&eacute;s &eacute;taient couverts par des rayons
+charg&eacute;s de livres, tandis que le quatri&egrave;me
+pr&eacute;sentait, au-dessous de quelques tableaux et d'objets
+d'art, une rang&eacute;e de pavillons num&eacute;rot&eacute;s,
+pareils &agrave; des cornets acoustiques.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Gr&acirc;ce au t&eacute;l&eacute;phone, dit-il, nous
+pouvons tenir conseil &agrave; France-Ville en restant chacun chez
+soi. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua
+instantan&eacute;ment son appel au logis de tous les membres du
+Conseil. En moins de trois minutes, le mot &lt;&lt; pr&eacute;sent
+! &gt;&gt; apport&eacute; successivement par chaque fil de
+communication, annon&ccedil;a que le Conseil &eacute;tait en
+s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Le docteur se pla&ccedil;a alors devant le pavillon de son
+appareil exp&eacute;diteur, agita une sonnette et dit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; La s&eacute;ance est ouverte... La parole est &agrave;
+mon honorable ami le colonel Hendon, pour faire au Conseil civique
+une communication de la plus haute gravit&eacute;. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le colonel se pla&ccedil;a &agrave; son tour devant le
+t&eacute;l&eacute;phone, et, apr&egrave;s avoir lu l'article du New
+York Herald, il demanda que les premi&egrave;res mesures fussent
+imm&eacute;diatement prises.</p>
+
+<p>A peine avait-il conclu que le num&eacute;ro 6 lui posa une
+question :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le colonel croyait-il la d&eacute;fense possible, au
+cas o&ugrave; les moyens sur lesquels il comptait pour
+emp&ecirc;cher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas r&eacute;ussi ?
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Le colonel Hendon r&eacute;pondit affirmativement. La question
+et la r&eacute;ponse &eacute;taient parvenues instantan&eacute;ment
+&agrave; chaque membre invisible du Conseil comme les explications
+qui les avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;es.</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 7 demanda combien de temps, &agrave; son
+estime, les Francevillais avaient pour se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme
+s'ils devaient &ecirc;tre attaqu&eacute;s avant quinze jours.</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 2 : &lt;&lt; Faut-il attendre l'attaque ou
+croyez-vous pr&eacute;f&eacute;rable de la pr&eacute;venir ?</p>
+
+<p>-- Il faut tout faire pour la pr&eacute;venir, r&eacute;pondit
+le colonel, et, si nous sommes menac&eacute;s d'un
+d&eacute;barquement, faire sauter les navires de Herr Schultze avec
+nos torpilles. &gt;&gt; Sur cette proposition, le docteur Sarrasin
+offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus
+distingu&eacute;s, ainsi que les officiers d'artillerie les plus
+exp&eacute;riment&eacute;s, et de leur confier le soin d'examiner
+les projets que le colonel Hendon avait &agrave; leur
+soumettre.</p>
+
+<p>Question du num&eacute;ro 1 :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Quelle est la somme n&eacute;cessaire pour commencer
+imm&eacute;diatement les travaux de d&eacute;fense ?</p>
+
+<p>-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze &agrave; vingt
+millions de dollars. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le num&eacute;ro 4 : &lt;&lt; Je propose de convoquer
+imm&eacute;diatement l'assembl&eacute;e pl&eacute;ni&egrave;re des
+citoyens. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident Sarrasin : &lt;&lt; Je mets aux voix la
+proposition. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Deux coups de timbre, frapp&eacute;s dans chaque
+t&eacute;l&eacute;phone, annonc&egrave;rent qu'elle &eacute;tait
+adopt&eacute;e &agrave; l'unanimit&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait
+pas dur&eacute; dix- huit minutes et n'avait d&eacute;rang&eacute;
+personne.</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e populaire fut convoqu&eacute;e par un moyen
+aussi simple et presque aussi exp&eacute;ditif. A peine le docteur
+Sarrasin eut-il communiqu&eacute; le vote du Conseil &agrave;
+l'h&ocirc;tel de ville, toujours par l'interm&eacute;diaire de son
+t&eacute;l&eacute;phone, qu'un carillon &eacute;lectrique se mit en
+mouvement au sommet de chacune des colonnes plac&eacute;es dans les
+deux cent quatre-vingts carrefours de la ville. Ces colonnes
+&eacute;taient surmont&eacute;es de cadrans lumineux dont les
+aiguilles, mues par l'&eacute;lectricit&eacute;, s'&eacute;taient
+aussit&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute;es sur huit heures et demie, --
+heure de la convocation.</p>
+
+<p>Tous les habitants, avertis &agrave; la fois par cet appel
+bruyant qui se prolongea pendant plus d'un quart d'heure,
+s'empress&egrave;rent de sortir ou de lever la t&ecirc;te vers le
+cadran le plus voisin, et, constatant qu'un devoir national les
+appelait &agrave; la halle municipale, ils s'empress&egrave;rent de
+s'y rendre.</p>
+
+<p>A l'heure dite, c'est-&agrave;-dire en moins de quarante-cinq
+minutes, l'assembl&eacute;e &eacute;tait au complet. Le docteur
+Sarrasin se trouvait d&eacute;j&agrave; &agrave; la place
+d'honneur, entour&eacute; de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui f&ucirc;t
+donn&eacute;e.</p>
+
+<p>La plupart des citoyens savaient d&eacute;j&agrave; la nouvelle
+qui motivait le meeting. En effet, la discussion du Conseil
+civique, automatiquement st&eacute;nographi&eacute;e par le
+t&eacute;l&eacute;phone de l'h&ocirc;tel de ville, avait
+&eacute;t&eacute; imm&eacute;diatement envoy&eacute;e aux journaux,
+qui en avaient fait l'objet d'une &eacute;dition sp&eacute;ciale,
+placard&eacute;e sous forme d'affiches.</p>
+
+<p>La halle municipale &eacute;tait une immense nef &agrave; toit
+de verre, o&ugrave; l'air circulait librement, et dans laquelle la
+lumi&egrave;re tombait &agrave; flots d'un cordon de gaz qui
+dessinait les ar&ecirc;tes de la vo&ucirc;te.</p>
+
+<p>La foule &eacute;tait debout, calme, peu bruyante. Les visages
+&eacute;taient gais. La pl&eacute;nitude de la sant&eacute;,
+l'habitude d'une vie pleine et r&eacute;guli&egrave;re, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+&eacute;motion d&eacute;sordonn&eacute;e d'alarme ou de
+col&egrave;re.</p>
+
+<p>A peine le pr&eacute;sident eut-il touch&eacute; la sonnette,
+&agrave; huit heures et demie pr&eacute;cises, qu'un silence
+profond s'&eacute;tablit.</p>
+
+<p>Le colonel monta &agrave; la tribune.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans une langue sobre et forte, sans ornements
+inutiles et pr&eacute;tentions oratoires -- la langue des gens qui,
+sachant ce qu'ils disent, &eacute;noncent clairement les choses
+parce qu'ils les comprennent bien --, le colonel Hendon raconta la
+haine inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e de Herr Schultze contre la
+France, contre Sarrasin et son oeuvre, les pr&eacute;paratifs
+formidables qu'annon&ccedil;ait le New York Herald, destin&eacute;s
+&agrave; d&eacute;truire France-Ville et ses habitants.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'&eacute;tait &agrave; eux de choisir le parti qu'ils
+croyaient le meilleur &agrave; prendre, poursuivit-il. Bien des
+gens sans courage et sans patriotisme aimeraient peut-&ecirc;tre
+mieux c&eacute;der le terrain, et laisser les agresseurs s'emparer
+de la patrie nouvelle. Mais le colonel &eacute;tait s&ucirc;r
+d'avance que des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas
+d'&eacute;cho parmi ses concitoyens. Les hommes qui avaient su
+comprendre la grandeur du but poursuivi par les fondateurs de la
+cit&eacute; mod&egrave;le, les hommes qui avaient su en accepter
+les lois, &eacute;taient n&eacute;cessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Repr&eacute;sentants sinc&egrave;res et militants
+du progr&egrave;s, ils voudraient tout faire pour sauver cette
+ville incomparable, monument glorieux &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'art d'am&eacute;liorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+&eacute;tait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils
+repr&eacute;sentaient. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Une immense salve d'applaudissements accueillit cette
+p&eacute;roraison.</p>
+
+<p>Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel
+Hendon.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la
+n&eacute;cessit&eacute; de constituer sans d&eacute;lai un Conseil
+de d&eacute;fense, charg&eacute; de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux
+op&eacute;rations militaires, la proposition fut
+adopt&eacute;e.</p>
+
+<p>S&eacute;ance tenante, un membre du Conseil civique
+sugg&eacute;ra la convenance de voter un cr&eacute;dit provisoire
+de cinq millions de dollars, destin&eacute;s aux premiers travaux.
+Toutes les mains se lev&egrave;rent pour ratifier la mesure.</p>
+
+<p>A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting &eacute;tait
+termin&eacute;, et les habitants de France-Ville, s'&eacute;tant
+donn&eacute; des chefs, allaient se retirer, lorsqu'un incident
+inattendu se produisit.</p>
+
+<p>La tribune, libre depuis un instant, venait d'&ecirc;tre
+occup&eacute;e par un inconnu de l'aspect le plus
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Cet homme avait surgi l&agrave; comme par magie. Sa figure
+&eacute;nergique portait les marques d'une surexcitation
+effroyable, mais son attitude &eacute;tait calme et r&eacute;solue.
+Ses v&ecirc;tements &agrave; demi coll&eacute;s &agrave; son corps
+et encore souill&eacute;s de vase, son front ensanglant&eacute;,
+disaient qu'il venait de passer par de terribles
+&eacute;preuves.</p>
+
+<p>A sa vue, tous s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s. D'un geste
+imp&eacute;rieux, l'inconnu avait command&eacute; &agrave; tous
+l'immobilit&eacute; et le silence.</p>
+
+<p>Qui &eacute;tait-il ? D'o&ugrave; venait-il ? Personne, pas
+m&ecirc;me le docteur Sarrasin, ne songea &agrave; le lui
+demander.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on fut bient&ocirc;t fix&eacute; sur sa
+personnalit&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je viens de m'&eacute;chapper de Stahlstadt, dit-il.
+Herr Schultze m'avait condamn&eacute; &agrave; mort. Dieu a permis
+que j'arrivasse jusqu'&agrave; vous assez &agrave; temps pour
+tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout le monde
+ici. Mon v&eacute;n&eacute;r&eacute; ma&icirc;tre, le docteur
+Sarrasin, pourra vous dire, je l'esp&egrave;re qu'en d&eacute;pit
+de l'apparence qui me rend m&eacute;connaissable m&ecirc;me pour
+lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !</p>
+
+<p>- Marcel ! &gt;&gt; s'&eacute;taient &eacute;cri&eacute;s
+&agrave; la fois le docteur et Octave.</p>
+
+<p>Tous deux allaient se pr&eacute;cipiter vers lui...</p>
+
+<p>Un nouveau geste les arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Marcel, en effet, miraculeusement sauv&eacute;.
+Apr&egrave;s qu'il eut forc&eacute; la grille du canal, au moment
+o&ugrave; il tombait presque asphyxi&eacute;, le courant l'avait
+entra&icirc;n&eacute; comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte m&ecirc;me de Stahlstadt, et, deux
+minutes apr&egrave;s, Marcel &eacute;tait jet&eacute; au-dehors,
+sur la berge de la rivi&egrave;re, libre enfin, s'il revenait
+&agrave; la vie !</p>
+
+<p>Pendant de longues heures, le courageux jeune homme &eacute;tait
+rest&eacute; &eacute;tendu sans mouvement, au milieu de cette
+sombre nuit, dans cette campagne d&eacute;serte, loin de tout
+secours.</p>
+
+<p>Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il
+s'&eacute;tait alors souvenu !... Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, il
+&eacute;tait donc enfin hors de la maudite Stahlstadt ! Il
+n'&eacute;tait plus prisonnier. Toute sa pens&eacute;e se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !</p>
+
+<p>&lt;&lt; Eux ! eux ! &gt;&gt; s'&eacute;cria-t-il alors.</p>
+
+<p>Par un supr&ecirc;me effort, Marcel parvint &agrave; se remettre
+sur pied.</p>
+
+<p>Dix lieues le s&eacute;paraient de France-Ville, dix lieues
+&agrave; faire, sans railway, sans voiture, sans cheval, &agrave;
+travers cette campagne qui &eacute;tait comme abandonn&eacute;e
+autour de la farouche Cit&eacute; de l'Acier. Ces dix lieues, il
+les franchit sans prendre un instant de repos, et, &agrave; dix
+heures et quart, il arrivait aux premi&egrave;res maisons de la
+cit&eacute; du docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il
+comprit que les habitants &eacute;taient pr&eacute;venus du danger
+qui les mena&ccedil;ait ; mais il comprit aussi qu'ils ne savaient
+ni combien ce danger &eacute;tait imm&eacute;diat, ni surtout de
+quelle &eacute;trange nature il pouvait &ecirc;tre.</p>
+
+<p>La catastrophe pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e par Herr Schultze
+devait se produire ce soir-l&agrave;, &agrave; onze heures
+quarante-cinq... Il &eacute;tait dix heures un quart.</p>
+
+<p>Un dernier effort restait &agrave; faire. Marcel traversa la
+ville tout d'un &eacute;lan, et, &agrave; dix heures vingt-cinq
+minutes, au moment o&ugrave; l'assembl&eacute;e allait se retirer,
+il escaladait la tribune.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce n'est pas dans un mois, mes amis,
+s'&eacute;cria-t-il, ni m&ecirc;me dans huit jours, que le premier
+danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une catastrophe sans
+pr&eacute;c&eacute;dent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte &agrave; dix
+lieues, est, &agrave; l'heure o&ugrave; je parle, braqu&eacute;
+contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes et les enfants cherchent
+donc un abri au fond des caves qui pr&eacute;sentent quelques
+garanties de solidit&eacute;, ou qu'ils sortent de la ville
+&agrave; l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que
+les hommes valides se pr&eacute;parent pour combattre le feu par
+tous les moyens possibles ! Le feu, voil&agrave; pour le moment
+votre seul ennemi ! Ni arm&eacute;es ni soldats ne marchent encore
+contre vous. L'adversaire qui vous menace a d&eacute;daign&eacute;
+les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les calculs d'un
+homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+r&eacute;alisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la
+premi&egrave;re fois tromp&eacute;, c'est sur cent points &agrave;
+la fois que l'incendie va se d&eacute;clarer subitement dans
+France-Ville ! C'est sur cent points diff&eacute;rents qu'il
+s'agira de faire tout &agrave; l'heure face aux flammes ! Quoi
+qu'il en doive advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut
+sauver, car enfin, celles de vos maisons, ceux de vos monuments
+qu'on ne pourra pr&eacute;server, d&ucirc;t m&ecirc;me la ville
+enti&egrave;re &ecirc;tre d&eacute;truite, l'or et le temps
+pourront les reb&acirc;tir ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>En Europe, on e&ucirc;t pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est
+pas en Am&eacute;rique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la
+science, m&ecirc;me les plus inattendus. On &eacute;couta le jeune
+ing&eacute;nieur, et, sur l'avis du docteur Sarrasin, on le
+crut.</p>
+
+<p>La foule, subjugu&eacute;e plus encore par l'accent de l'orateur
+que par ses paroles, lui ob&eacute;it sans m&ecirc;me songer
+&agrave; les discuter. Le docteur r&eacute;pondait de Marcel
+Bruckmann. Cela suffisait.</p>
+
+<p>Des ordres furent imm&eacute;diatement donn&eacute;s, et des
+messagers partirent dans toutes les directions pour les
+r&eacute;pandre.</p>
+
+<p>Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur
+demeure, descendirent dans les caves, r&eacute;sign&eacute;s
+&agrave; subir les horreurs d'un bombardement ; les autres,
+&agrave; pied, &agrave; cheval, en voiture, gagn&egrave;rent la
+campagne et tourn&egrave;rent les premi&egrave;res rampes des
+Cascade-Mounts. Pendant ce temps et en toute h&acirc;te, les hommes
+valides r&eacute;unissaient sur la grande place et sur quelques
+points indiqu&eacute;s par le docteur tout ce qui pouvait servir
+&agrave; combattre le feu, c'est-&agrave;-dire de l'eau, de la
+terre, du sable.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la salle des s&eacute;ances, la
+d&eacute;lib&eacute;ration continuait &agrave; l'&eacute;tat de
+dialogue.</p>
+
+<p>Mais il semblait alors que Marcel f&ucirc;t obs&eacute;d&eacute;
+par une id&eacute;e qui ne laissait place &agrave; aucune autre
+dans son cerveau. Il ne parlait plus, et ses l&egrave;vres
+murmuraient ces seuls mots :</p>
+
+<p>&lt;&lt; A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que
+ce Schultze maudit ait raison de nous par son ex&eacute;crable
+invention ?... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le
+geste d'un homme qui demande le silence, et, le crayon &agrave; la
+main, il tra&ccedil;a d'une main f&eacute;brile quelques chiffres
+sur une des pages de son carnet. Et alors, on vit peu &agrave; peu
+son front s'&eacute;clairer, sa figure devenir rayonnante :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ah ! mes amis ! s'&eacute;cria-t-il, mes amis ! Ou les
+chiffres que voici sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va
+s'&eacute;vanouir comme un cauchemar devant l'&eacute;vidence d'un
+probl&egrave;me de balistique dont je cherchais en vain la solution
+! Herr Schultze s'est tromp&eacute; ! Le danger dont il nous menace
+n'est qu'un r&ecirc;ve ! Pour une fois, sa science est en
+d&eacute;faut ! Rien de ce qu'il a annonc&eacute; n'arrivera, ne
+peut arriver ! Son formidable obus passera au-dessus de
+France-Ville sans y toucher, et, s'il reste &agrave; craindre
+quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !</p>
+
+<p>Mais alors, le jeune Alsacien exposa le r&eacute;sultat du
+calcul qu'il venait enfin de r&eacute;soudre. Sa voix nette et
+vibrante d&eacute;duisit sa d&eacute;monstration de fa&ccedil;on
+&agrave; la rendre lumineuse pour les ignorants eux-m&ecirc;mes.
+C'&eacute;tait la clart&eacute; succ&eacute;dant aux
+t&eacute;n&egrave;bres, le calme &agrave; l'angoisse. Non seulement
+le projectile ne toucherait pas &agrave; la cit&eacute; du docteur,
+mais il ne toucherait &agrave; &lt;&lt; rien du tout &gt;&gt;. Il
+&eacute;tait destin&eacute; &agrave; se perdre dans l'espace !</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expos&eacute; des
+calculs de Marcel, lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt
+vers le cadran lumineux de la salle :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de
+Schultze ou de Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes
+amis, ne regrettons aucune des pr&eacute;cautions prises et ne
+n&eacute;gligeons rien de ce qui peut d&eacute;jouer les inventions
+de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, comme Marcel vient de
+nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! La haine de
+Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arr&ecirc;ter devant
+un &eacute;chec !</p>
+
+<p>- Venez ! &gt;&gt; s'&eacute;cria Marcel.</p>
+
+<p>Et tous le suivirent sur la grande place.</p>
+
+<p>Les trois minutes s'&eacute;coul&egrave;rent. Onze heures
+quarante-cinq sonn&egrave;rent &agrave; l'horloge !...</p>
+
+<p>Quatre secondes apr&egrave;s, une masse sombre passait dans les
+hauteurs du ciel, et, rapide comme la pens&eacute;e, se perdait
+bien au-del&agrave; de la ville avec un sifflement sinistre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Bon voyage ! s'&eacute;cria Marcel, en &eacute;clatant
+de rire. Avec cette vitesse initiale, l'obus de Herr Schultze qui a
+d&eacute;pass&eacute;, maintenant, les limites de
+l'atmosph&egrave;re, ne peut plus retomber sur le sol terrestre !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, une d&eacute;tonation se faisait
+entendre, comme un bruit sourd, qu'on e&ucirc;t cru sorti des
+entrailles de la terre !</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce
+bruit arrivait en retard de cent treize secondes sur le projectile
+qui se d&eacute;pla&ccedil;ait avec une vitesse de cent cinquante
+lieues &agrave; la minute.</p>
+
+<p>XIII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT</p>
+
+<p>&lt;&lt; France-Ville, 14 septembre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il me para&icirc;t convenable d'informer le Roi de
+l'Acier que j'ai pass&eacute; fort heureusement, avant-hier soir,
+la fronti&egrave;re de ses possessions, pr&eacute;f&eacute;rant mon
+salut &agrave; celui du mod&egrave;le du canon Schultze.</p>
+
+<p>&lt;&lt; En vous pr&eacute;sentant mes adieux, je manquerais
+&agrave; tous mes devoirs, si je ne vous faisais pas
+conna&icirc;tre, &agrave; mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse.
+Je suis alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un
+ing&eacute;nieur passable, s'il faut vous en croire, mais, avant
+tout, je suis fran&ccedil;ais. Vous vous &ecirc;tes fait l'ennemi
+implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. Vous
+nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+os&eacute;, j'ai tout fait pour les conna&icirc;tre ! Je ferai tout
+pour les d&eacute;jouer.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier
+coup n'a pas port&eacute;, que votre but, gr&acirc;ce &agrave;
+Dieu, n'a pas &eacute;t&eacute; atteint, et qu'il ne pouvait pas
+l'&ecirc;tre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge
+de poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal &agrave;
+personne ! Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais
+pressenti, et c'est aujourd'hui, &agrave; votre plus grande gloire,
+un fait acquis, que Herr Schultze a invent&eacute; un canon
+terrible... enti&egrave;rement inoffensif.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous
+avons vu votre obus trop perfectionn&eacute; passer hier soir,
+&agrave; onze heures quarante-cinq minutes et quatre secondes,
+au-dessus de notre ville. Il se dirigeait vers l'ouest, circulant
+dans le vide, et il continuera &agrave; graviter ainsi
+jusqu'&agrave; la fin des si&egrave;cles. Un projectile,
+anim&eacute; d'une vitesse initiale vingt fois sup&eacute;rieure
+&agrave; la vitesse actuelle, soit dix mille m&egrave;tres &agrave;
+la seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation,
+combin&eacute; avec l'attraction terrestre, en fait un mobile
+destin&eacute; &agrave; toujours circuler autour de notre
+globe.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous auriez d&ucirc; ne pas l'ignorer.</p>
+
+<p>&lt;&lt; J'esp&egrave;re, en outre, que le canon de la Tour du
+Taureau est absolument d&eacute;t&eacute;rior&eacute; par ce
+premier essai ; mais ce n'est pas payer trop cher, deux cent mille
+dollars, l'agr&eacute;ment d'avoir dot&eacute; le monde
+plan&eacute;taire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second
+satellite.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Marcel BRUCKMANN. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Un expr&egrave;s partit imm&eacute;diatement de France-Ville
+pour Stahlstadt. On pardonnera &agrave; Marcel de n'avoir pu se
+refuser la satisfaction gouailleuse de faire parvenir sans
+d&eacute;lai cette lettre &agrave; Herr Schultze.</p>
+
+<p>Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux
+obus, anim&eacute; de cette vitesse et circulant au-del&agrave; de
+la couche atmosph&eacute;rique, ne tomberait plus sur la surface de
+la terre, -- raison aussi quant il esp&eacute;rait que, sous cette
+&eacute;norme charge de pyroxyle, le canon de la Tour du Taureau
+devait &ecirc;tre hors d'usage.</p>
+
+<p>Ce fut une rude d&eacute;convenue pour Herr Schultze, un
+&eacute;chec terrible &agrave; son indomptable amour-propre, que la
+r&eacute;ception de cette lettre. En la lisant, il devint livide,
+et, apr&egrave;s l'avoir lue, sa t&ecirc;te tomba sur sa poitrine
+comme s'il avait re&ccedil;u un coup de massue. Il ne sortit de cet
+&eacute;tat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par
+quelle col&egrave;re !</p>
+
+<p>Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les
+&eacute;clats !</p>
+
+<p>Cependant, Herr Schultze n'&eacute;tait pas homme &agrave;
+s'avouer vaincu. C'est une lutte sans merci qui allait s'engager
+entre lui et Marcel. Ne lui restait-il pas ses obus charg&eacute;s
+d'acide carbonique liquide, que des canons moins puissants, mais
+plus pratiques, pourraient lancer &agrave; courte distance ?</p>
+
+<p>Apais&eacute; par un effort soudain, le Roi de l'Acier
+&eacute;tait rentr&eacute; dans son cabinet et avait repris son
+travail.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait clair que France-Ville, plus menac&eacute;e que
+jamais, ne devait rien n&eacute;gliger pour se mettre en
+&eacute;tat de d&eacute;fense.</p>
+
+<p>XIV &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;BRANLE-BAS DE COMBAT</p>
+
+<p>Si le danger n'&eacute;tait plus imminent, il &eacute;tait
+toujours grave. Marcel fit conna&icirc;tre au docteur Sarrasin et
+&agrave; ses amis tout ce qu'il savait des pr&eacute;paratifs de
+Herr Schultze et de ses engins de destruction. D&egrave;s le
+lendemain, le Conseil de d&eacute;fense, auquel il prit part,
+s'occupa de discuter un plan de r&eacute;sistance et d'en
+pr&eacute;parer l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>En tout ceci, Marcel fut bien second&eacute; par Octave, qu'il
+trouva moralement chang&eacute; et bien &agrave; son avantage.</p>
+
+<p>Quelles furent les r&eacute;solutions prises ? Personne n'en sut
+le d&eacute;tail. Les principes g&eacute;n&eacute;raux furent seuls
+syst&eacute;matiquement communiqu&eacute;s &agrave; la presse et
+r&eacute;pandus dans le public. Il n'&eacute;tait pas
+malais&eacute; d'y reconna&icirc;tre la main pratique de
+Marcel.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Dans toute d&eacute;fense, se disait-on par la ville,
+la grande affaire est de bien conna&icirc;tre les forces de
+l'ennemi et d'adapter le syst&egrave;me de r&eacute;sistance
+&agrave; ces forces m&ecirc;mes. Sans doute, les canons de Herr
+Schultze sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi
+ces canons, dont on sait le nombre, le calibre, la port&eacute;e et
+les effets, que d'avoir &agrave; lutter contre des engins mal
+connus. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le tout &eacute;tait d'emp&ecirc;cher l'investissement de la
+ville, soit par terre, soit par mer.</p>
+
+<p>C'est cette question qu'&eacute;tudiait avec activit&eacute; le
+Conseil de d&eacute;fense, et, le jour o&ugrave; une affiche
+annon&ccedil;a que le probl&egrave;me &eacute;tait r&eacute;solu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse
+pour ex&eacute;cuter les travaux n&eacute;cessaires. Aucun emploi
+n'&eacute;tait d&eacute;daign&eacute;, qui devait contribuer
+&agrave; l'oeuvre de d&eacute;fense. Des hommes de tout &acirc;ge,
+de toute position, se faisaient simples ouvriers en cette
+circonstance. Le travail &eacute;tait conduit rapidement et
+gaiement. Des approvisionnements de vivres suffisants pour deux ans
+furent emmagasin&eacute;s dans la ville. La houille et le fer
+arriv&egrave;rent aussi en quantit&eacute;s consid&eacute;rables :
+le fer, mati&egrave;re premi&egrave;re de l'armement ; la houille,
+r&eacute;servoir de chaleur et de mouvement, indispensables
+&agrave; la lutte.</p>
+
+<p>Mais, en m&ecirc;me temps que la houille et le fer,
+s'entassaient sur les places, des piles gigantesques de sacs de
+farine et de quartiers de viande fum&eacute;e, des meules de
+fromages, des montagnes de conserves alimentaires et de
+l&eacute;gumes dess&eacute;ch&eacute;s s'amoncelaient dans les
+halles transform&eacute;es en magasins. Des troupeaux nombreux
+&eacute;taient parqu&eacute;s dans les jardins qui faisaient de
+France-Ville une vaste pelouse.</p>
+
+<p>Enfin, lorsque parut le d&eacute;cret de mobilisation de tous
+les hommes en &eacute;tat de porter les armes, l'enthousiasme qui
+l'accueillit t&eacute;moigna une fois de plus des excellentes
+dispositions de ces soldats citoyens. Equip&eacute;s simplement de
+vareuses de laine, pantalons de toile et demi- bottes,
+coiff&eacute;s d'un bon chapeau de cuir bouilli, arm&eacute;s de
+fusils Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.</p>
+
+<p>Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des
+foss&eacute;s, &eacute;levaient des retranchements et des redoutes
+sur tous les points favorables. La fonte des pi&egrave;ces
+d'artillerie avait commenc&eacute; et fut pouss&eacute;e avec
+activit&eacute;. Une circonstance tr&egrave;s favorable &agrave;
+ces travaux &eacute;tait qu'on put utiliser le grand nombre de
+fourneaux fumivores que poss&eacute;dait la ville et qu'il fut
+ais&eacute; de transformer en fours de fonte.</p>
+
+<p>Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait
+infatigable. Il &eacute;tait partout, et partout &agrave; la
+hauteur de sa t&acirc;che. Qu'une difficult&eacute;
+th&eacute;orique ou pratique se pr&eacute;sent&acirc;t, il savait
+imm&eacute;diatement la r&eacute;soudre. Au besoin, il retroussait
+ses manches et montrait un proc&eacute;d&eacute; exp&eacute;ditif,
+un tour de main rapide. Aussi son autorit&eacute; &eacute;tait-elle
+accept&eacute;e sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement
+ex&eacute;cut&eacute;s.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout
+d'abord, il s'&eacute;tait promis de bien garnir son uniforme de
+galons d'or, il y renon&ccedil;a, comprenant qu'il ne devait rien
+&ecirc;tre, pour commencer, qu'un simple soldat.</p>
+
+<p>Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il
+s'y conduire en soldat mod&egrave;le. A ceux qui firent d'abord
+mine de le plaindre :</p>
+
+<p>&lt;&lt; A chacun selon ses m&eacute;rites, r&eacute;pondit-il.
+Je n'aurais peut-&ecirc;tre pas su commander !... C'est le moins
+que j'apprenne &agrave; ob&eacute;ir ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout &agrave; coup
+imprimer aux travaux de d&eacute;fense une impulsion plus vive
+encore. Herr Schultze, disait-on, cherchait &agrave;
+n&eacute;gocier avec des compagnies maritimes pour le transport de
+ses canons. A partir de ce moment, les &lt;&lt; canards &gt;&gt; se
+succ&eacute;d&egrave;rent tous les jours. C'&eacute;tait
+tant&ocirc;t la flotte schultzienne qui avait mis le cap sur
+France-Ville, tant&ocirc;t le chemin de fer de Sacramento qui avait
+&eacute;t&eacute; coup&eacute; par des &lt;&lt; uhlans &gt;&gt;,
+tomb&eacute;s du ciel apparemment.</p>
+
+<p>Mais ces rumeurs, aussit&ocirc;t contredites, &eacute;taient
+invent&eacute;es &agrave; plaisir par des chroniqueurs aux abois
+dans le but d'entretenir la curiosit&eacute; de leurs lecteurs. La
+v&eacute;rit&eacute;, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.</p>
+
+<p>Ce silence absolu, tout en laissant &agrave; Marcel le temps de
+compl&eacute;ter ses travaux de d&eacute;fense, n'&eacute;tait pas
+sans l'inqui&eacute;ter quelque peu dans ses rares instants de
+loisir.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce que ce brigand aurait chang&eacute; ses
+batteries et me pr&eacute;parerait quelque nouveau tour de sa
+fa&ccedil;on ? &gt;&gt; se demandait-il parfois.</p>
+
+<p>Mais le plan, soit d'arr&ecirc;ter les navires ennemis, soit
+d'emp&ecirc;cher l'investissement, promettait de r&eacute;pondre
+&agrave; tout, et Marcel, en ses moments d'inqui&eacute;tude,
+redoublait encore d'activit&eacute;.</p>
+
+<p>Son unique plaisir et son unique repos, apr&egrave;s une
+laborieuse journ&eacute;e, &eacute;tait l'heure rapide qu'il
+passait tous les soirs dans le salon de Mme Sarrasin.</p>
+
+<p>Le docteur avait exig&eacute;, d&egrave;s les premiers jours,
+qu'il v&icirc;nt habituellement d&icirc;ner chez lui, sauf dans le
+cas o&ugrave; il en serait emp&ecirc;ch&eacute; par un autre
+engagement ; mais, par un ph&eacute;nom&egrave;ne singulier, le cas
+d'un engagement assez s&eacute;duisant pour que Marcel
+renon&ccedil;&acirc;t &agrave; ce privil&egrave;ge ne
+s'&eacute;tait pas encore pr&eacute;sent&eacute;.
+L'&eacute;ternelle partie d'&eacute;checs du docteur avec le
+colonel Hendon n'offrait cependant pas un int&eacute;r&ecirc;t
+assez palpitant pour expliquer cette assiduit&eacute;. Force est
+donc de penser qu'un autre charme agissait sur Marcel, et
+peut-&ecirc;tre pourra-t- on en soup&ccedil;onner la nature,
+quoique, assur&eacute;ment, il ne la soup&ccedil;onn&acirc;t pas
+encore lui-m&ecirc;me, en observant l'int&eacute;r&ecirc;t que
+semblaient avoir pour lui ses causeries du soir avec Mme Sarrasin
+et Mlle Jeanne, lorsqu'ils &eacute;taient tous trois assis
+pr&egrave;s de la grande table sur laquelle les deux vaillantes
+femmes pr&eacute;paraient ce qui pouvait &ecirc;tre
+n&eacute;cessaire au service futur des ambulances.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux
+que ceux dont vous nous aviez montr&eacute; le dessin ? demandait
+Jeanne, qui s'int&eacute;ressait &agrave; tous les travaux de la
+d&eacute;fense.</p>
+
+<p>-- Sans nul doute, mademoiselle, r&eacute;pondait Marcel.</p>
+
+<p>-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre
+d&eacute;tail industriel repr&eacute;sente de recherche et de peine
+!... Vous me disiez que le g&eacute;nie a creus&eacute; hier cinq
+cents nouveaux m&egrave;tres de foss&eacute;s ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?</p>
+
+<p>-- Mais non, ce n'est m&ecirc;me pas assez ! De ce
+train-l&agrave; nous n'aurons pas termin&eacute; l'enceinte
+&agrave; la fin du mois.</p>
+
+<p>-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux
+Schultziens arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir
+agir et se rendre utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux
+que pour nous, qui ne sommes bonnes &agrave; rien.</p>
+
+<p>-- Bonnes &agrave; rien ! s'&eacute;criait Marcel, d'ordinaire
+plus calme, bonnes &agrave; rien. Et pour qui donc, selon vous, ces
+braves gens, qui ont tout quitt&eacute; pour devenir soldats, pour
+qui donc travaillent-ils, sinon pour assurer le repos et le bonheur
+de leurs m&egrave;res, de leurs femmes, de leurs fianc&eacute;es ?
+Leur ardeur, &agrave; tous, d'o&ugrave; leur vient-elle, sinon de
+vous, et &agrave; qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice,
+sinon... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arr&ecirc;ta. Mlle Jeanne
+n'insista pas, et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut
+oblig&eacute;e de fermer la discussion, en disant au jeune homme
+que l'amour du devoir suffisait sans doute &agrave; expliquer le
+z&egrave;le du plus grand nombre.</p>
+
+<p>Et lorsque Marcel, rappel&eacute; par la t&acirc;che
+impitoyable, press&eacute; d'aller achever un projet ou un devis,
+s'arrachait &agrave; regret &agrave; cette douce causerie, il
+emportait avec lui l'in&eacute;branlable r&eacute;solution de
+sauver France-Ville et le moindre de ses habitants.</p>
+
+<p>Il ne s'attendait gu&egrave;re &agrave; ce qui allait arriver,
+et, cependant, c'&eacute;tait la cons&eacute;quence naturelle,
+in&eacute;luctable, de cet &eacute;tat de choses contre nature, de
+cette concentration de tous en un seul, qui &eacute;tait la loi
+fondamentale de la Cit&eacute; de l'Acier.</p>
+
+<p>XV &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;LA BOURSE DE SAN FRANCISCO</p>
+
+<p>La Bourse de San Francisco, expression condens&eacute;e et en
+quelque sorte alg&eacute;brique d'un immense mouvement industriel
+et commercial, est l'une des plus anim&eacute;es et des plus
+&eacute;tranges du monde. Par une cons&eacute;quence naturelle de
+la position g&eacute;ographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caract&egrave;re cosmopolite, qui est un de ses
+traits les plus marqu&eacute;s. Sous ses portiques de beau granit
+rouge, le Saxon aux cheveux blonds, &agrave; la taille
+&eacute;lev&eacute;e, coudoie le Celte au teint mat, aux cheveux
+plus fonc&eacute;s, aux membres plus souples et plus fins. Le
+N&egrave;gre y rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polyn&eacute;sien
+y voit avec surprise le Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques,
+&agrave; la natte soigneusement tress&eacute;e, y lutte de finesse
+avec le Japonais, son ennemi historique. Toutes les langues, tous
+les dialectes, tous les jargons s'y heurtent comme dans une Babel
+moderne.</p>
+
+<p>L'ouverture du march&eacute; du 12 octobre, &agrave; cette
+Bourse unique au monde, ne pr&eacute;senta rien d'extraordinaire.
+Comme onze heures approchaient, on vit les principaux courtiers et
+agents d'affaires s'aborder gaiement ou gravement, selon leurs
+temp&eacute;raments particuliers, &eacute;changer des
+poign&eacute;es de main, se diriger vers la buvette et
+pr&eacute;luder, par des libations propitiatoires, aux
+op&eacute;rations de la journ&eacute;e. Ils all&egrave;rent, un
+&agrave; un, ouvrir la petite porte de cuivre des casiers
+num&eacute;rot&eacute;s qui re&ccedil;oivent, dans le vestibule, la
+correspondance des abonn&eacute;s, en tirer d'&eacute;normes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, les premiers cours du jour se form&egrave;rent,
+en m&ecirc;me temps que la foule affair&eacute;e grossissait
+insensiblement. Un l&eacute;ger brouhaha s'&eacute;leva des
+groupes, de plus en plus nombreux.</p>
+
+<p>Les d&eacute;p&ecirc;ches t&eacute;l&eacute;graphiques
+commenc&egrave;rent alors &agrave; pleuvoir de tous les points du
+globe. Il ne se passait gu&egrave;re de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue &agrave; tue-t&ecirc;te au milieu de la
+temp&ecirc;te des voix, v&icirc;nt s'ajouter sur la muraille du
+nord &agrave; la collection des t&eacute;l&eacute;grammes
+placard&eacute;s par les gardes de la Bourse.</p>
+
+<p>L'intensit&eacute; du mouvement croissait de minute en minute.
+Des commis entraient en courant, repartaient, se
+pr&eacute;cipitaient vers le bureau t&eacute;l&eacute;graphique,
+apportaient des r&eacute;ponses. Tous les carnets &eacute;taient
+ouverts, annot&eacute;s, ratur&eacute;s, d&eacute;chir&eacute;s.
+Une sorte de folie contagieuse semblait avoir pris possession de la
+foule, lorsque, vers une heure, quelque chose de myst&eacute;rieux
+sembla passer comme un frisson &agrave; travers ces groupes
+agit&eacute;s.</p>
+
+<p>Une nouvelle &eacute;tonnante, inattendue, incroyable, venait
+d'&ecirc;tre apport&eacute;e par l'un des associ&eacute;s de la
+Banque du Far West et circulait avec la rapidit&eacute; de
+l'&eacute;clair.</p>
+
+<p>Les uns disaient :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment
+admettre une bourde pareille ?</p>
+
+<p>-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fum&eacute;e
+sans feu !</p>
+
+<p>-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-l&agrave;
+?</p>
+
+<p>-- On sombre dans toutes les situations !</p>
+
+<p>-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage
+repr&eacute;sentent plus de quatre-vingts millions de dollars !
+s'&eacute;criait celui-ci.</p>
+
+<p>-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et
+produits fabriqu&eacute;s ! r&eacute;pliquait celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les
+r&eacute;aliser quand on voudra sur son actif !</p>
+
+<p>-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements
+?</p>
+
+<p>-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !</p>
+
+<p>-- Comme si ces choses-l&agrave; n'arrivaient pas tous les jours
+et aux maisons r&eacute;put&eacute;es les plus solides !</p>
+
+<p>-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !</p>
+
+<p>-- Apr&egrave;s tout, il est impossible que ce soit fini ! Une
+compagnie ne peut manquer de se former pour reprendre ses affaires
+!</p>
+
+<p>-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas form&eacute;e,
+avant de se laisser protester ?</p>
+
+<p>-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne
+supporte pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse
+nouvelle, probablement lanc&eacute;e par Nash, qui a terriblement
+besoin d'une hausse sur les aciers !</p>
+
+<p>-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est
+en faillite, mais il est en fuite !</p>
+
+<p>-- Allons donc !</p>
+
+<p>-- En fuite, monsieur. Le t&eacute;l&eacute;gramme qui le dit
+vient d'&ecirc;tre placard&eacute; &agrave; l'instant !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Une formidable vague humaine roula vers le cadre des
+d&eacute;p&ecirc;ches. La derni&egrave;re bande de papier bleu
+&eacute;tait libell&eacute;e en ces termes :</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>New York</i>, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank.
+Usine Stahlstadt. Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept
+millions de dollars. Schultze disparu. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait plus &agrave; douter, quelque
+surprenante que f&ucirc;t la nouvelle, et les hypoth&egrave;ses
+commenc&egrave;rent &agrave; se donner carri&egrave;re.</p>
+
+<p>A deux heures, les listes de faillites secondaires
+entra&icirc;n&eacute;es par celle de Herr Schultze,
+commenc&egrave;rent &agrave; inonder la place. C'&eacute;tait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley
+et fils, de Chicago, qui se trouvait impliqu&eacute;e pour sept
+millions de dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq
+millions ; la Banque industrielle, de San Francisco, pour un
+million et demi ; puis le menu fretin des maisons de
+troisi&egrave;me ordre.</p>
+
+<p>D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups
+naturels de l'&eacute;v&eacute;nement se d&eacute;cha&icirc;naient
+avec fureur.</p>
+
+<p>Le march&eacute; de San Francisco, si lourd le matin, &agrave;
+dire d'experts, ne l'&eacute;tait certes pas &agrave; deux heures !
+Quels soubresauts ! quelles hausses ! quel
+d&eacute;cha&icirc;nement effr&eacute;n&eacute; de la
+sp&eacute;culation !</p>
+
+<p>Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse
+sur les houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies
+de l'Union am&eacute;ricaine ! Hausse sur les produits
+fabriqu&eacute;s de tout genre de l'industrie du fer ! Hausse aussi
+sur les terrains de France-Ville. Tomb&eacute;s &agrave;
+z&eacute;ro, disparus de la cote, depuis la d&eacute;claration de
+guerre, ils se trouv&egrave;rent subitement port&eacute;s &agrave;
+cent quatre-vingts dollars l'&acirc;cre demand&eacute; !</p>
+
+<p>D&egrave;s le soir m&ecirc;me, les boutiques &agrave; nouvelles
+furent prises d'assaut. Mais le <i>Herald</i> comme la
+<i>Tribune</i>, l'<i>Alto</i> comme le <i>Guardian</i>,
+l'<i>Echo</i> comme le <i>Globe</i>, eurent beau inscrire en
+caract&egrave;res gigantesques les maigres informations qu'ils
+avaient pu recueillir, ces informations se r&eacute;duisaient, en
+somme, presque &agrave; n&eacute;ant.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de
+huit millions de dollars, accept&eacute;e par Herr Schultze,
+tir&eacute;e par Jackson, Elder &amp; Co, de Buffalo, ayant
+&eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Schring, Strauss
+&amp; Co, banquiers du Roi de l'Acier, &agrave; New York, ces
+messieurs avaient constat&eacute; que la balance port&eacute;e au
+cr&eacute;dit de leur client &eacute;tait insuffisante pour parer
+&agrave; cet &eacute;norme paiement, et lui avaient
+imm&eacute;diatement donn&eacute; avis t&eacute;l&eacute;graphique
+du fait, sans recevoir de r&eacute;ponse ; qu'ils avaient alors
+recouru &agrave; leurs livres et constat&eacute; avec
+stup&eacute;faction que, depuis treize jours, aucune lettre et
+aucune valeur ne leur &eacute;taient parvenues de Stahlstadt ;
+qu'&agrave; dater de ce moment les traites et les ch&egrave;ques
+tir&eacute;s par Herr Schultze sur leur caisse s'&eacute;taient
+accumul&eacute;s quotidiennement pour subir le sort commun et
+retourner &agrave; leur lieu d'origine avec la mention &lt;&lt; No
+effects &gt;&gt; (pas de fonds).</p>
+
+<p>Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les
+t&eacute;l&eacute;grammes inquiets, les questions furieuses,
+s'&eacute;taient abattus d'une part sur la maison de banque, de
+l'autre sur Stahlstadt.</p>
+
+<p>Enfin, une r&eacute;ponse d&eacute;cisive &eacute;tait
+arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le
+t&eacute;l&eacute;gramme. Personne ne peut donner la moindre lueur
+sur ce myst&egrave;re. Il n'a pas laiss&eacute; d'ordres, et les
+caisses de secteur sont vides. &gt;&gt;</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, il n'avait plus &eacute;t&eacute; possible de
+dissimuler la v&eacute;rit&eacute;. Des cr&eacute;anciers
+principaux avaient pris peur et d&eacute;pos&eacute; leurs effets
+au tribunal de commerce. La d&eacute;confiture s'&eacute;tait
+dessin&eacute;e en quelques heures avec la rapidit&eacute; de la
+foudre, entra&icirc;nant avec elle son cort&egrave;ge de ruines
+secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des cr&eacute;ances
+connues &eacute;tait de quarante-sept millions de dollars. Tout
+faisait pr&eacute;voir que, avec les cr&eacute;ances
+compl&eacute;mentaires, le passif approcherait de soixante
+millions.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce qu'on savait et ce que tous les journaux
+racontaient, &agrave; quelques amplifications pr&egrave;s. Il va
+sans dire qu'ils annon&ccedil;aient tous pour le lendemain les
+renseignements les plus in&eacute;dits et les plus
+sp&eacute;ciaux.</p>
+
+<p>Et, de fait, il n'en &eacute;tait pas un qui n'e&ucirc;t
+d&egrave;s la premi&egrave;re heure exp&eacute;di&eacute; ses
+correspondants sur les routes de Stahlstadt.</p>
+
+<p>D&egrave;s le 14 octobre au soir, la Cit&eacute; de l'Acier
+s'&eacute;tait vue investie par une v&eacute;ritable arm&eacute;e
+de reporters, le carnet ouvert et le crayon au vent. Mais cette
+arm&eacute;e vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+ext&eacute;rieure de Stahlstadt. La consigne &eacute;tait toujours
+maintenue, et les reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les
+moyens possibles de s&eacute;duction, il leur fut impossible de la
+faire plier.</p>
+
+<p>Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient
+rien et que rien n'&eacute;tait chang&eacute; dans la routine de
+leur section. Les contrema&icirc;tres avaient seulement
+annonc&eacute; la veille, par ordre sup&eacute;rieur, qu'il n'y
+avait plus de fonds aux caisses particuli&egrave;res, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en cons&eacute;quence
+les travaux seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis
+contraire.</p>
+
+<p>Tout cela, au lieu d'&eacute;clairer la situation, ne faisait
+que la compliquer. Que Herr Schultze e&ucirc;t disparu depuis
+pr&egrave;s d'un mois, cela ne faisait doute pour personne. Mais
+quelle &eacute;tait la cause et la port&eacute;e de cette
+disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague impression
+que le myst&eacute;rieux personnage allait repara&icirc;tre d'une
+minute &agrave; l'autre dominait encore obscur&eacute;ment les
+inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient
+continu&eacute; comme &agrave; l'ordinaire, en vertu de la vitesse
+acquise. Chacun avait poursuivi sa t&acirc;che partielle dans
+l'horizon limit&eacute; de sa section. Les caisses
+particuli&egrave;res avaient pay&eacute; les salaires tous les
+samedis. La caisse principale avait fait face jusqu'&agrave; ce
+jour aux n&eacute;cessit&eacute;s locales. Mais la centralisation
+&eacute;tait pouss&eacute;e &agrave; Stahlstadt &agrave; un trop
+haut degr&eacute; de perfection, le ma&icirc;tre s'&eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; une trop absolue surintendance de toutes les
+affaires, pour que son absence n'entra&icirc;n&acirc;t pas, dans un
+temps tr&egrave;s court, un arr&ecirc;t forc&eacute; de la machine.
+C'est ainsi que, du 17 septembre, jour o&ugrave; pour la
+derni&egrave;re fois, le Roi de l'Acier avait sign&eacute; des
+ordres, jusqu'au 13 octobre, o&ugrave; la nouvelle de la suspension
+des paiements avait &eacute;clat&eacute; comme un coup de foudre,
+des milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement
+des valeurs consid&eacute;rables --, pass&eacute;es par la poste de
+Stahlstadt, avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;es
+&agrave; la bo&icirc;te du Bloc central, et, sans nul doute,
+&eacute;taient arriv&eacute;es au cabinet de Herr Schultze. Mais
+lui seul se r&eacute;servait le droit de les ouvrir, de les annoter
+d'un coup de crayon rouge et d'en transmettre le contenu au
+caissier principal.</p>
+
+<p>Les fonctionnaires les plus &eacute;lev&eacute;s de l'usine
+n'auraient jamais song&eacute; seulement &agrave; sortir de leurs
+attributions r&eacute;guli&egrave;res. Investis en face de leurs
+subordonn&eacute;s d'un pouvoir presque absolu, ils &eacute;taient
+chacun, vis-&agrave;-vis de Herr Schultze -- et m&ecirc;me
+vis-&agrave;-vis de son souvenir --, comme autant d'instruments
+sans autorit&eacute;, sans initiative, sans voix au chapitre.
+Chacun s'&eacute;tait donc cantonn&eacute; dans la
+responsabilit&eacute; &eacute;troite de son mandat, avait attendu,
+temporis&eacute;, &lt;&lt; vu venir &gt;&gt; les
+&eacute;v&eacute;nements.</p>
+
+<p>A la fin, les &eacute;v&eacute;nements &eacute;taient venus.
+Cette situation singuli&egrave;re s'&eacute;tait prolong&eacute;e
+jusqu'au moment o&ugrave; les principales maisons
+int&eacute;ress&eacute;es, subitement saisies d'alarme, avaient
+t&eacute;l&eacute;graphi&eacute;, sollicit&eacute; une
+r&eacute;ponse, r&eacute;clam&eacute;, protest&eacute;, enfin pris
+leurs pr&eacute;cautions l&eacute;gales. Il avait fallu du temps
+pour en arriver l&agrave;. On ne se d&eacute;cida pas
+ais&eacute;ment &agrave; soup&ccedil;onner une
+prosp&eacute;rit&eacute; si notoire de n'avoir que des pieds
+d'argile. Mais le fait &eacute;tait maintenant patent : Herr
+Schultze s'&eacute;tait d&eacute;rob&eacute; &agrave; ses
+cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>C'est tout ce que les reporters purent arriver &agrave; savoir.
+Le c&eacute;l&egrave;bre Meiklejohn lui-m&ecirc;me, illustre pour
+avoir r&eacute;ussi &agrave; soutirer des aveux politiques au
+pr&eacute;sident Grant l'homme le plus taciturne de son
+si&egrave;cle, l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le
+premier, lui simple correspondant du <i>World</i>, annonc&eacute;
+au tsar la grosse nouvelle de la capitulation de Plewna, ces grands
+hommes du reportage n'avaient pas &eacute;t&eacute; cette fois plus
+heureux que leurs confr&egrave;res. Ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de s'avouer &agrave; eux-m&ecirc;mes que la
+<i>Tribune</i> et le <i>World</i> ne pourraient encore donner le
+dernier mot de la faillite Schultze.</p>
+
+<p>Ce qui faisait de ce sinistre industriel un
+&eacute;v&eacute;nement presque unique, c'&eacute;tait cette
+situation bizarre de Stahlstadt, cet &eacute;tat de ville
+ind&eacute;pendante et isol&eacute;e qui ne permettait aucune
+enqu&ecirc;te r&eacute;guli&egrave;re et l&eacute;gale. La
+signature de Herr Schultze &eacute;tait, il est vrai,
+protest&eacute;e &agrave; New York, et ses cr&eacute;anciers
+avaient toute raison de penser que l'actif repr&eacute;sent&eacute;
+par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure &agrave; les
+indemniser. Mais &agrave; quel tribunal s'adresser pour en obtenir
+la saisie ou la mise sous s&eacute;questre ? Stahlstadt
+&eacute;tait rest&eacute;e un territoire sp&eacute;cial, non
+class&eacute; encore, o&ugrave; tout appartenait &agrave; Herr
+Schultze. Si seulement il avait laiss&eacute; un
+repr&eacute;sentant, un conseil d'administration, un substitut !
+Mais rien, pas m&ecirc;me un tribunal, pas m&ecirc;me un conseil
+judiciaire ! Il &eacute;tait &agrave; lui seul le roi, le grand
+juge, le g&eacute;n&eacute;ral en chef, le notaire, l'avou&eacute;,
+le tribunal de commerce de sa ville. Il avait r&eacute;alis&eacute;
+en sa personne l'id&eacute;al de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du n&eacute;ant pur et simple, et
+tout cet &eacute;difice formidable s'&eacute;croulait comme un
+ch&acirc;teau de cartes.</p>
+
+<p>En toute autre situation, les cr&eacute;anciers auraient pu
+former un syndicat, se substituer &agrave; Herr Schultze,
+&eacute;tendre la main sur son actif, s'emparer de la direction des
+affaires. Selon toute apparence, ils auraient reconnu qu'il ne
+manquait, pour faire fonctionner la machine, qu'un peu d'argent
+peut-&ecirc;tre et un pouvoir r&eacute;gulateur.</p>
+
+<p>Mais rien de tout cela n'&eacute;tait possible. L'instrument
+l&eacute;gal faisait d&eacute;faut pour op&eacute;rer cette
+substitution. On se trouvait arr&ecirc;t&eacute; par une
+barri&egrave;re morale, plus infranchissable, s'il est possible,
+que les circonvallations &eacute;lev&eacute;es autour de la
+Cit&eacute; de l'Acier. Les infortun&eacute;s cr&eacute;anciers
+voyaient le gage de leur cr&eacute;ance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilit&eacute; de le saisir.</p>
+
+<p>Tout ce qu'ils purent faire fut de se r&eacute;unir en
+assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale, de se concerter et
+d'adresser une requ&ecirc;te au Congr&egrave;s pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'&eacute;pouser les
+int&eacute;r&ecirc;ts de ses nationaux, de prononcer l'annexion de
+Stahlstadt au territoire am&eacute;ricain et de faire rentrer ainsi
+cette cr&eacute;ation monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congr&egrave;s &eacute;taient
+personnellement int&eacute;ress&eacute;s dans l'affaire ; la
+requ&ecirc;te, par plus d'un c&ocirc;t&eacute;, s&eacute;duisait le
+caract&egrave;re am&eacute;ricain, et il y avait lieu de penser
+qu'elle serait couronn&eacute;e d'un plein succ&egrave;s.
+Malheureusement, le Congr&egrave;s n'&eacute;tait pas en session,
+et de longs d&eacute;lais &eacute;taient &agrave; redouter avant
+que l'affaire p&ucirc;t lui &ecirc;tre soumise.</p>
+
+<p>En attendant ce moment, rien n'allait plus &agrave; Stahlstadt
+et les fourneaux s'&eacute;teignaient un &agrave; un.</p>
+
+<p>Aussi la consternation &eacute;tait-elle profonde dans cette
+population de dix mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que
+faire ? Continuer le travail sur la foi d'un salaire qui mettrait
+peut-&ecirc;tre six mois &agrave; venir, ou qui ne viendrait pas du
+tout ? Personne n'en &eacute;tait d'avis. Quel travail, d'ailleurs
+? La source des commandes s'&eacute;tait tarie en m&ecirc;me temps
+que les autres. Tous les clients de Herr Schultze attendaient pour
+reprendre leurs relations, la solution l&eacute;gale. Les chefs de
+section, ing&eacute;nieurs et contrema&icirc;tres, priv&eacute;s
+d'ordres, ne pouvaient agir.</p>
+
+<p>Il y eut des r&eacute;unions, des meetings, des discours, des
+projets. Il n'y eut pas de plan arr&ecirc;t&eacute;, parce qu'il
+n'y en avait pas de possible. Le ch&ocirc;mage entra&icirc;na
+bient&ocirc;t avec lui son cort&egrave;ge de mis&egrave;res, de
+d&eacute;sespoirs et de vices. L'atelier vide, le cabaret se
+remplissait. Pour chaque chemin&eacute;e qui avait cess&eacute; de
+fumer &agrave; l'usine, on vit na&icirc;tre un cabaret dans les
+villages d'alentour.</p>
+
+<p>Les plus sages des ouvriers, les plus avis&eacute;s, ceux qui
+avaient su pr&eacute;voir les jours difficiles, &eacute;pargner une
+r&eacute;serve, se h&acirc;t&egrave;rent de fuir avec armes et
+bagages, -- les outils, la literie, ch&egrave;re au coeur de la
+m&eacute;nag&egrave;re, et les enfants joufflus, ravis par le
+spectacle du monde qui se r&eacute;v&eacute;lait &agrave; eux par
+la porti&egrave;re du wagon. Ils partirent, ceux-l&agrave;,
+s'&eacute;parpill&egrave;rent aux quatre coins de l'horizon, eurent
+bient&ocirc;t retrouv&eacute;, l'un &agrave; l'est, celui-ci au
+sud, celui-l&agrave; au nord, une autre usine, une autre enclume,
+un autre foyer...</p>
+
+<p>Mais pour un, pour dix qui pouvaient r&eacute;aliser ce
+r&ecirc;ve, combien en &eacute;tait-il que la mis&egrave;re clouait
+&agrave; la gl&egrave;be ! Ceux-l&agrave; rest&egrave;rent, l'oeil
+cave et le coeur navr&eacute; !</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent, vendant leurs pauvres hardes &agrave;
+cette nu&eacute;e d'oiseaux de proie &agrave; face humaine qui
+s'abat d'instinct sur tous les grands d&eacute;sastres,
+accul&eacute;s en quelques jours aux exp&eacute;dients
+supr&ecirc;mes, bient&ocirc;t priv&eacute;s de cr&eacute;dit comme
+de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant s'allonger devant
+eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un avenir de
+mis&egrave;re !</p>
+
+<p>XVI &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;DEUX FRAN&Ccedil;AIS CONTRE UNE VILLE</p>
+
+<p>Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva
+&agrave; France-Ville, le premier mot de Marcel avait
+&eacute;t&eacute; :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Si ce n'&eacute;tait qu'une ruse de guerre ?
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Sans doute, &agrave; la r&eacute;flexion, il s'&eacute;tait bien
+dit que les r&eacute;sultats d'une telle ruse eussent
+&eacute;t&eacute; si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypoth&egrave;se &eacute;tait inadmissible. Mais il
+s'&eacute;tait dit encore que la haine ne raisonne pas, et que la
+haine exasp&eacute;r&eacute;e d'un homme tel que Herr Schultze
+devait, &agrave; un moment donn&eacute;, le rendre capable de tout
+sacrifier &agrave; sa passion. Quoi qu'il en p&ucirc;t &ecirc;tre,
+cependant, il fallait rester sur le qui-vive.</p>
+
+<p>A sa requ&ecirc;te, le Conseil de d&eacute;fense r&eacute;digea
+imm&eacute;diatement une proclamation pour exhorter les habitants
+&agrave; se tenir en garde contre les fausses nouvelles
+sem&eacute;es par l'ennemi dans le but d'endormir sa vigilance.</p>
+
+<p>Les travaux et les exercices pouss&eacute;s avec plus d'ardeur
+que jamais, accentu&egrave;rent la r&eacute;plique que France-Ville
+jugea convenable d'adresser &agrave; ce qui pouvait &agrave; toute
+force n'&ecirc;tre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. Mais les
+d&eacute;tails, vrais ou faux, apport&eacute;s par les journaux de
+San Francisco, de Chicago et de New York, les cons&eacute;quences
+financi&egrave;res et commerciales de la catastrophe de Stahlstadt,
+tout cet ensemble de preuves insaisissables,
+s&eacute;par&eacute;ment sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...</p>
+
+<p>Un beau matin, la cit&eacute; du docteur se r&eacute;veilla
+d&eacute;finitivement sauv&eacute;e, comme un dormeur qui
+&eacute;chappe &agrave; un mauvais r&ecirc;ve par le simple fait de
+son r&eacute;veil. Oui ! France-Ville &eacute;tait
+&eacute;videmment hors de danger, sans avoir eu &agrave; coup
+f&eacute;rir, et ce fut Marcel, arriv&eacute; &agrave; une
+conviction absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les
+moyens de publicit&eacute; dont il disposait.</p>
+
+<p>Ce fut alors un mouvement universel de d&eacute;tente et de
+soulagement. On se serrait les mains, on se f&eacute;licitait, on
+s'invitait &agrave; d&icirc;ner. Les femmes exhibaient de
+fra&icirc;ches toilettes, les hommes se donnaient
+momentan&eacute;ment cong&eacute; d'exercices, de manoeuvres et de
+travaux. Tout le monde &eacute;tait rassur&eacute;, satisfait,
+rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.</p>
+
+<p>Mais, le plus content de tous, c'&eacute;tait sans contredit le
+docteur Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de
+tous ceux qui &eacute;taient venus avec confiance se fixer sur son
+territoire et se mettre sous sa protection. Depuis un mois, la
+crainte de les avoir entra&icirc;n&eacute;s &agrave; leur perte,
+lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui avait pas
+laiss&eacute; un moment de repos. Enfin, il &eacute;tait
+d&eacute;charg&eacute; d'une si terrible inqui&eacute;tude et
+respirait &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'&eacute;tait
+rapproch&eacute; davantage, on s'&eacute;tait reconnus
+fr&egrave;res, anim&eacute;s de sentiments semblables,
+touch&eacute;s par les m&ecirc;mes int&eacute;r&ecirc;ts. Chacun
+avait senti s'agiter dans son coeur un &ecirc;tre nouveau.
+D&eacute;sormais, pour les habitants de France-Ville, la &lt;&lt;
+patrie &gt;&gt; &eacute;tait n&eacute;e. On avait craint, on avait
+souffert pour elle ; on avait mieux senti combien on l'aimait.</p>
+
+<p>Les r&eacute;sultats mat&eacute;riels de la mise en &eacute;tat
+de d&eacute;fense furent aussi tout &agrave; l'avantage de la
+cit&eacute;. On avait appris &agrave; conna&icirc;tre ses forces.
+On n'aurait plus &agrave; les improviser. On &eacute;tait plus
+s&ucirc;r de soi. A l'avenir, &agrave; tout
+&eacute;v&eacute;nement, on serait pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne
+s'&eacute;tait annonc&eacute; si brillant. Et, chose rare, on ne se
+montra pas ingrat envers Marcel. Encore bien que le salut de tous
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; son ouvrage, des remerciements
+publics furent vot&eacute;s au jeune ing&eacute;nieur comme
+&agrave; l'organisateur de la d&eacute;fense, &agrave; celui au
+d&eacute;vouement duquel la ville aurait d&ucirc; de ne pas
+p&eacute;rir, si les projets de Herr Schultze avaient
+&eacute;t&eacute; mis &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Marcel, cependant, ne trouvait pas que son r&ocirc;le f&ucirc;t
+termin&eacute;. Le myst&egrave;re qui environnait Stahlstadt
+pouvait encore receler un danger, pensait-il. Il ne se tiendrait
+pour satisfait qu'apr&egrave;s avoir port&eacute; une
+lumi&egrave;re compl&egrave;te au milieu m&ecirc;me des
+t&eacute;n&egrave;bres qui enveloppaient encore la Cit&eacute; de
+l'Acier.</p>
+
+<p>Il r&eacute;solut donc de retourner &agrave; Stahlstadt, et de
+ne reculer devant rien pour avoir le dernier mot de ses derniers
+secrets.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin essaya bien de lui repr&eacute;senter que
+l'entreprise serait difficile, h&eacute;riss&eacute;e de dangers,
+peut-&ecirc;tre ; qu'il allait faire l&agrave; une sorte de
+descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait quels
+ab&icirc;mes cach&eacute;s sous chacun de ses pas... Herr Schultze,
+tel qu'il le lui avait d&eacute;peint, n'&eacute;tait pas homme
+&agrave; dispara&icirc;tre impun&eacute;ment pour les autres,
+&agrave; s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esp&eacute;rances... On &eacute;tait en droit de tout redouter de
+la derni&egrave;re pens&eacute;e d'un tel personnage... Elle ne
+pouvait rappeler que l'agonie terrible du requin !...</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que je pense,
+cher docteur, que tout ce que vous imaginez est possible, lui
+r&eacute;pondit Marcel, que je crois de mon devoir d'aller &agrave;
+Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient d'arracher la
+m&egrave;che avant qu'elle n'&eacute;clate, et je vous demanderai
+m&ecirc;me la permission d'emmener Octave avec moi.</p>
+
+<p>-- Octave ! s'&eacute;cria le docteur.</p>
+
+<p>-- Oui ! C'est maintenant un brave gar&ccedil;on, sur lequel on
+peut compter, et je vous assure que cette promenade lui fera du
+bien !</p>
+
+<p>-- Que Dieu vous prot&egrave;ge donc tous les deux ! &gt;&gt;
+r&eacute;pondit le vieillard &eacute;mu en l'embrassant.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, une voiture, apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; les villages abandonn&eacute;s, d&eacute;posait
+Marcel et Octave &agrave; la porte de Stahlstadt. Tous deux
+&eacute;taient bien &eacute;quip&eacute;s, bien arm&eacute;s, et
+tr&egrave;s d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne pas revenir sans
+avoir &eacute;clairci ce sombre myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Ils marchaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te sur le chemin de
+ceinture ext&eacute;rieur qui faisait le tour des fortifications,
+et la v&eacute;rit&eacute;, dont Marcel s'&eacute;tait
+obstin&eacute; &agrave; douter jusqu'&agrave; ce moment, se
+dessinait maintenant devant lui.</p>
+
+<p>L'usine &eacute;tait compl&egrave;tement arr&ecirc;t&eacute;e,
+c'&eacute;tait &eacute;vident. De cette route qu'il longeait avec
+Octave, sous le ciel noir, sans une &eacute;toile au ciel, il
+aurait aper&ccedil;u, jadis, la lumi&egrave;re du gaz,
+l'&eacute;clair parti de la ba&iuml;onnette d'une sentinelle, mille
+signes de vie d&eacute;sormais absents. Les fen&ecirc;tres
+illumin&eacute;es des secteurs se seraient montr&eacute;es comme
+autant de verri&egrave;res &eacute;tincelantes. Maintenant, tout
+&eacute;tait sombre et muet. La mort seule semblait planer sur la
+cit&eacute;, dont les hautes chemin&eacute;es se dressaient
+&agrave; l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chauss&eacute;e r&eacute;sonnaient dans le
+vide. L'expression de solitude et de d&eacute;solation &eacute;tait
+si forte, qu'Octave ne put s'emp&ecirc;cher de dire :</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence
+pareil &agrave; celui-ci ! On se croirait dans un cimeti&egrave;re
+! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sept heures, lorsque Marcel et Octave
+arriv&egrave;rent au bord du foss&eacute;, en face de la principale
+porte de Stahlstadt. Aucun &ecirc;tre vivant ne se montrait sur la
+cr&ecirc;te de la muraille, et, des sentinelles qui autrefois s'y
+dressaient de distance en distance, comme autant de poteaux
+humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+&eacute;tait relev&eacute;, laissant devant la porte un gouffre
+large de cinq &agrave; six m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Il fallut plus d'une heure pour r&eacute;ussir &agrave; amarrer
+un bout de c&acirc;ble, en le lan&ccedil;ant &agrave; tour de bras
+&agrave; l'une des poutrelles. Apr&egrave;s bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant &agrave; la
+corde, put se hisser &agrave; la force des poignets jusqu'au toit
+de la porte. Marcel lui fit alors passer une &agrave; une les armes
+et munitions ; puis, il prit &agrave; son tour le m&ecirc;me
+chemin.</p>
+
+<p>Il ne resta plus alors qu'&agrave; ramener le c&acirc;ble de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la muraille, &agrave; faire descendre
+tous les <i>impedimenta</i> comme on les avait hiss&eacute;s, et,
+enfin, &agrave; se laisser glisser en bas.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se trouv&egrave;rent alors sur le chemin de
+ronde que Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son
+entr&eacute;e &agrave; Stahlstadt. Partout la solitude et le
+silence le plus complet. Devant eux s'&eacute;levait, noire et
+muette, la masse imposante des b&acirc;timents, qui, de leurs mille
+fen&ecirc;tres vitr&eacute;es, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir
+p&eacute;n&eacute;trer nos secrets ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Marcel et Octave tinrent conseil.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais
+&gt;&gt;, dit Marcel.</p>
+
+<p>Ils se dirig&egrave;rent vers l'ouest et arriv&egrave;rent
+bient&ocirc;t devant l'arche monumentale qui portait &agrave; son
+front la lettre O. Les deux battants massifs de ch&ecirc;ne,
+&agrave; gros clous d'acier, &eacute;taient ferm&eacute;s. Marcel
+s'en approcha, heurta &agrave; plusieurs reprises avec un
+pav&eacute; qu'il ramassa sur la chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&eacute;cho seul lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Allons ! &agrave; l'ouvrage ! &gt;&gt; cria-t-il
+&agrave; Octave.</p>
+
+<p>Il fallut recommencer le p&eacute;nible travail du lancement de
+l'amarre par- dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle
+o&ugrave; elle p&ucirc;t s'accrocher solidement. Ce fut difficile.
+Mais, enfin, Marcel et Octave r&eacute;ussirent &agrave; franchir
+la muraille, et se trouv&egrave;rent dans l'axe du secteur O.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Bon ! s'&eacute;cria Octave, &agrave; quoi bon tant de
+peines ? Nous voil&agrave; bien avanc&eacute;s ! Quand nous avons
+franchi un mur, nous en trouvons un autre devant nous !</p>
+
+<p>-- Silence dans les rangs ! r&eacute;pondit Marcel...
+Voil&agrave; justement mon ancien atelier. Je ne serai pas
+f&acirc;ch&eacute; de le revoir et d'y prendre certains outils dont
+nous aurons certainement besoin, sans oublier quelques sachets de
+dynamite. &gt;&gt;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la grande halle de coul&eacute;e o&ugrave; le
+jeune Alsacien avait &eacute;t&eacute; admis lors de son
+arriv&eacute;e &agrave; l'usine. Qu'elle &eacute;tait lugubre,
+maintenant, avec ses fourneaux &eacute;teints, ses rails
+rouill&eacute;s, ses grues poussi&eacute;reuses qui levaient en
+l'air leurs grands bras &eacute;plor&eacute;s comme autant de
+potences ! Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la
+n&eacute;cessit&eacute; d'une diversion.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Voici un atelier qui t'int&eacute;ressera davantage
+&gt;&gt;, dit-il &agrave; Octave en le pr&eacute;c&eacute;dant sur
+le chemin de la cantine.</p>
+
+<p>Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il aper&ccedil;ut, rang&eacute;s en bataille
+sur une tablette de bois, un r&eacute;giment de flacons rouges,
+jaunes et verts. Quelques bo&icirc;tes de conserve montraient aussi
+leurs &eacute;tuis de fer-blanc, poin&ccedil;onn&eacute;s aux
+meilleures marques. Il y avait l&agrave; de quoi faire un
+d&eacute;jeuner dont le besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le
+couvert fut donc mis sur le comptoir d'&eacute;tain, et les deux
+jeunes gens reprirent des forces pour continuer leur
+exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Marcel, tout en mangeant, songeait &agrave; ce qu'il avait
+&agrave; faire. Escalader la muraille du Bloc central, il n'y avait
+pas &agrave; y songer. Cette muraille &eacute;tait prodigieusement
+haute, isol&eacute;e de tous les autres b&acirc;timents, sans une
+saillie &agrave; laquelle on p&ucirc;t accrocher une corde. Pour en
+trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'&eacute;tait pas une
+op&eacute;ration facile. Restait l'emploi de la dynamite, toujours
+bien chanceux, car il paraissait impossible que Herr Schultze
+e&ucirc;t disparu sans semer d'emb&ucirc;ches le terrain qu'il
+abandonnait, sans opposer des contre-mines aux mines que ceux qui
+voudraient s'emparer de Stahlstadt ne manqueraient pas
+d'&eacute;tablir. Mais rien de tout cela n'&eacute;tait pour faire
+reculer Marcel.</p>
+
+<p>Voyant Octave refait et repos&eacute;, Marcel se dirigea avec
+lui vers le bout de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au
+pied de la grande muraille en pierre de taille.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Que dirais-tu d'un boyau de mine l&agrave;-dedans ?
+demanda-t-il. -- Ce sera dur, mais nous ne sommes pas des
+fain&eacute;ants ! &gt;&gt; r&eacute;pondit Octave, pr&ecirc;t
+&agrave; tout tenter.</p>
+
+<p>Le travail commen&ccedil;a. Il fallut d&eacute;chausser la base
+de la muraille, introduire un levier dans l'interstice de deux
+pierres, en d&eacute;tacher une, et enfin, &agrave; l'aide d'un
+foret, op&eacute;rer la perc&eacute;e de plusieurs petits boyaux
+parall&egrave;les. A dix heures, tout &eacute;tait termin&eacute;,
+les saucissons de dynamite &eacute;taient en place, et la
+m&egrave;che fut allum&eacute;e.</p>
+
+<p>Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait
+remarqu&eacute; que la cantine, situ&eacute;e dans un sous-sol,
+formait une v&eacute;ritable cave vo&ucirc;t&eacute;e, il vint s'y
+r&eacute;fugier avec Octave.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, l'&eacute;difice et la cave m&ecirc;me
+furent secou&eacute;s comme par l'effet d'un tremblement de terre.
+Une d&eacute;tonation formidable, pareille &agrave; celle de trois
+ou quatre batteries de canons tonnant &agrave; la fois,
+d&eacute;chira les airs, suivant de pr&egrave;s la secousse. Puis,
+apr&egrave;s deux &agrave; trois secondes, une avalanche de
+d&eacute;bris projet&eacute;s de tous les c&ocirc;t&eacute;s
+retomba sur le sol.</p>
+
+<p>Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'&eacute;croulant, au
+milieu des cascades claires des vitres cass&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel
+quitt&egrave;rent alors leur retraite.</p>
+
+<p>Si habitu&eacute; qu'il f&ucirc;t aux prodigieux effets des
+substances explosives, Marcel fut &eacute;merveill&eacute; des
+r&eacute;sultats qu'il constata. La moiti&eacute; du secteur avait
+saut&eacute;, et les murs d&eacute;mantel&eacute;s de tous les
+ateliers voisins du Bloc central ressemblaient &agrave; ceux d'une
+ville bombard&eacute;e. De toutes parts les d&eacute;combres
+amoncel&eacute;s, les &eacute;clats de verre et les pl&acirc;tres
+couvraient le sol, tandis que des nuages de poussi&egrave;re,
+retombant lentement du ciel o&ugrave; l'explosion les avait
+projet&eacute;s, s'&eacute;talaient comme une neige sur toutes ces
+ruines.</p>
+
+<p>Marcel et Octave coururent &agrave; la muraille
+int&eacute;rieure. Elle &eacute;tait d&eacute;truite aussi sur une
+largeur de quinze &agrave; vingt m&egrave;tres, et, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la br&egrave;che, l'ex-dessinateur du Bloc
+central aper&ccedil;ut la cour, &agrave; lui bien connue, o&ugrave;
+il avait pass&eacute; tant d'heures monotones.</p>
+
+<p>Du moment o&ugrave; cette cour n'&eacute;tait plus
+gard&eacute;e, la grille de fer qui l'entourait n'&eacute;tait pas
+infranchissable... Elle fut bient&ocirc;t franchie.</p>
+
+<p>Partout le m&ecirc;me silence.</p>
+
+<p>Marcel passa en revue les ateliers o&ugrave; jadis ses camarades
+admiraient ses &eacute;pures. Dans un coin, il retrouva, &agrave;
+demi &eacute;bauch&eacute; sur sa planche, le dessin de machine
+&agrave; vapeur qu'il avait commenc&eacute;, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appel&eacute; au parc. Au salon de lecture,
+il revit les journaux et les livres familiers.</p>
+
+<p>Toutes choses avaient gard&eacute; la physionomie d'un mouvement
+suspendu, d'une vie interrompue brusquement.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens arriv&egrave;rent &agrave; la limite
+int&eacute;rieure du Bloc central et se trouv&egrave;rent
+bient&ocirc;t au pied de la muraille qui devait, dans la
+pens&eacute;e de Marcel, les s&eacute;parer du parc.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces
+moellons-l&agrave; ? lui demanda Octave.</p>
+
+<p>-- Peut-&ecirc;tre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord
+chercher une porte qu'une simple fus&eacute;e enverrait en l'air.
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Tous deux se mirent &agrave; tourner autour du parc en longeant
+la muraille. De temps &agrave; autre, ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de faire un d&eacute;tour, de doubler un corps de
+b&acirc;timent qui s'en d&eacute;tachait comme un &eacute;peron, ou
+d'escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et
+ils furent bient&ocirc;t r&eacute;compens&eacute;s de leurs peines.
+Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le
+muraillement, leur apparut.</p>
+
+<p>En deux minutes, Octave eut perc&eacute; un trou de vrille
+&agrave; travers les planches de ch&ecirc;ne. Marcel, appliquant
+aussit&ocirc;t son oeil &agrave; cette ouverture, reconnut,
+&agrave; sa vive satisfaction, que, de l'autre c&ocirc;t&eacute;,
+s'&eacute;tendait le parc tropical avec sa verdure &eacute;ternelle
+et sa temp&eacute;rature de printemps.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Encore une porte &agrave; faire sauter, et nous
+voil&agrave; dans la place ! dit-il &agrave; son compagnon.</p>
+
+<p>-- Une fus&eacute;e pour ce carr&eacute; de bois,
+r&eacute;pondit Octave, ce serait trop d'honneur ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et il commen&ccedil;a d'attaquer la poterne &agrave; grands
+coups de pic.</p>
+
+<p>Il l'avait &agrave; peine &eacute;branl&eacute;e, qu'on entendit
+une serrure int&eacute;rieure grincer sous l'effort d'une clef, et
+deux verrous glisser dans leurs gardes.</p>
+
+<p>La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse
+cha&icirc;ne.</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Wer da ?</i> &gt;&gt; (Qui va l&agrave; ?) dit une
+voix rauque.</p>
+
+<p>XVII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens ne s'attendaient &agrave; rien moins
+qu'&agrave; une pareille question. Ils en furent plus surpris
+v&eacute;ritablement qu'ils ne l'auraient &eacute;t&eacute; d'un
+coup de fusil.</p>
+
+<p>De toutes les hypoth&egrave;ses que Marcel avait
+imagin&eacute;es au sujet de cette ville en l&eacute;thargie, la
+seule qui ne se f&ucirc;t pas pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; son
+esprit, &eacute;tait celle-ci : un &ecirc;tre vivant lui demandant
+tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque
+l&eacute;gitime, si l'on admettait que Stahlstadt f&ucirc;t
+compl&egrave;tement d&eacute;serte, rev&ecirc;tait une tout autre
+physionomie, du moment o&ugrave; la cit&eacute; poss&eacute;dait
+encore des habitants. Ce qui n'&eacute;tait, dans le premier cas,
+qu'une sorte d'enqu&ecirc;te arch&eacute;ologique, devenait, dans
+le second, une attaque &agrave; main arm&eacute;e avec
+effraction.</p>
+
+<p>Toutes ces id&eacute;es se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave;
+l'esprit de Marcel avec tant de force, qu'il resta d'abord comme
+frapp&eacute; de mutisme.</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Wer da ?</i> &gt;&gt; r&eacute;p&eacute;ta la voix,
+avec un peu d'impatience.</p>
+
+<p>L'impatience n'&eacute;tait &eacute;videmment pas tout &agrave;
+fait d&eacute;plac&eacute;e. Franchir pour arriver &agrave; cette
+porte des obstacles si vari&eacute;s, escalader des murailles et
+faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien
+&agrave; r&eacute;pondre lorsqu'on vous demande simplement :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qui va l&agrave; ? &gt;&gt; cela ne laissait pas
+d'&ecirc;tre surprenant.</p>
+
+<p>Une demi-minute suffit &agrave; Marcel pour se rendre compte de
+la fausset&eacute; de sa position, et aussit&ocirc;t, s'exprimant
+en allemand :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ami ou ennemi &agrave; votre gr&eacute; !
+r&eacute;pondit-il. Je demande &agrave; parler &agrave; Herr
+Schultze. &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il n'avait pas articul&eacute; ces mots qu'une exclamation de
+surprise se fit entendre &agrave; travers la porte
+entreb&acirc;ill&eacute;e :</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Ach !</i> &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris
+rouges, une moustache h&eacute;riss&eacute;e, un oeil
+h&eacute;b&eacute;t&eacute;, qu'il reconnut aussit&ocirc;t. Le tout
+appartenait &agrave; Sigimer, son ancien garde du corps.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Johann Schwartz ! s'&eacute;cria le g&eacute;ant avec
+une stup&eacute;faction m&ecirc;l&eacute;e de joie. Johann Schwartz
+! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le retour inopin&eacute; de son prisonnier paraissait
+l'&eacute;tonner presque autant qu'il avait d&ucirc; l'&ecirc;tre
+de sa disparition myst&eacute;rieuse. &lt;&lt; Puis-je parler
+&agrave; Herr Schultze ? &gt;&gt; r&eacute;p&eacute;ta Marcel,
+voyant qu'il ne recevait d'autre r&eacute;ponse que cette
+exclamation.</p>
+
+<p>Sigimer secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !</p>
+
+<p>-- Pouvez-vous du moins faire savoir &agrave; Herr Schultze que
+je suis l&agrave; et que je d&eacute;sire l'entretenir ?</p>
+
+<p>-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! r&eacute;pondit
+le g&eacute;ant avec une nuance de tristesse.</p>
+
+<p>-- Mais o&ugrave; est-il ? Quand reviendra-t-il ?</p>
+
+<p>-- Ne sais ! Consigne pas chang&eacute;e ! Personne entrer sans
+ordre ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Ces phrases entrecoup&eacute;es furent tout ce que Marcel put
+tirer de Sigimer, qui, &agrave; toutes les questions, opposa un
+ent&ecirc;tement bestial.</p>
+
+<p>Octave finit par s'impatienter.</p>
+
+<p>&lt;&lt; A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il
+est bien plus simple de la prendre ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la
+cha&icirc;ne r&eacute;sista, et une pouss&eacute;e,
+sup&eacute;rieure &agrave; la sienne, eut bient&ocirc;t
+referm&eacute; le battant, dont les deux verrous furent
+successivement tir&eacute;s.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il faut qu'ils soient plusieurs derri&egrave;re cette
+planche ! &gt;&gt; s'&eacute;cria Octave, assez humili&eacute; de
+ce r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque
+aussit&ocirc;t, il poussa un cri de surprise :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il y a un second g&eacute;ant !</p>
+
+<p>-- Arminius ? &gt;&gt; r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Et il regarda &agrave; son tour par le trou de vrille.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Oui ! c'est Arminius, le coll&egrave;gue de Sigimer !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel,
+fit lever la t&ecirc;te &agrave; Marcel.</p>
+
+<p>&lt;&lt; <i>Wer da ?</i> &gt;&gt; disait la voix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celle d'Arminius, cette fois.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te du gardien d&eacute;passait la cr&ecirc;te de la
+muraille, qu'il devait avoir atteinte &agrave; l'aide d'une
+&eacute;chelle.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Allons, vous le savez bien, Arminius ! r&eacute;pondit
+Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il n'avait pas achev&eacute; ces mots que le canon d'un fusil se
+montra sur la cr&ecirc;te du mur. Une d&eacute;tonation retentit,
+et une balle vint raser le bord du chapeau d'Octave.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Eh bien, voil&agrave; pour te r&eacute;pondre !
+&gt;&gt; s'&eacute;cria Marcel, qui, introduisant un saucisson de
+dynamite sous la porte, la fit voler en &eacute;clats.</p>
+
+<p>A peine la br&egrave;che &eacute;tait-elle faite, que Marcel et
+Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents,
+s'&eacute;lanc&egrave;rent dans le parc.</p>
+
+<p>Contre le pan du mur, l&eacute;zard&eacute; par l'explosion,
+qu'ils venaient de franchir, une &eacute;chelle &eacute;tait encore
+dress&eacute;e, et, au pied de cette &eacute;chelle, on voyait des
+traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n'&eacute;taient
+l&agrave; pour d&eacute;fendre le passage.</p>
+
+<p>Les jardins s'ouvraient devant les deux assi&eacute;geants dans
+toute la splendeur de leur v&eacute;g&eacute;tation. Octave
+&eacute;tait &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>&lt;&lt; C'&eacute;tait magnifique !... dit-il. Mais attention
+!... D&eacute;ployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de
+choucroute pourraient bien s'&ecirc;tre tapis derri&egrave;re les
+buissons ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Octave et Marcel se s&eacute;par&egrave;rent, et, prenant chacun
+l'un des c&ocirc;t&eacute;s de l'all&eacute;e qui s'ouvrait devant
+eux ils avanc&egrave;rent avec prudence, d'arbre en arbre,
+d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strat&eacute;gie
+individuelle la plus &eacute;l&eacute;mentaire.</p>
+
+<p>La pr&eacute;caution &eacute;tait sage. Ils n'avaient pas fait
+cent pas, qu'un second coup de fusil &eacute;clata. Une balle fit
+sauter l'&eacute;corce d'un arbre que Marcel venait &agrave; peine
+de quitter.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Pas de b&ecirc;tises !... Ventre &agrave; terre !
+&gt;&gt; dit Octave &agrave; demi voix.</p>
+
+<p>Et, joignant l'exemple au pr&eacute;cepte, il rampa sur les
+genoux et sur les coudes jusqu'&agrave; un buisson &eacute;pineux
+qui bordait le rond-point au centre duquel s'&eacute;levait la Tour
+du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi assez promptement cet
+avis, essuya un troisi&egrave;me coup de feu et n'eut que le temps
+de se jeter derri&egrave;re le tronc d'un palmier pour en
+&eacute;viter un quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Heureusement que ces animaux-l&agrave; tirent comme des
+conscrits ! cria Octave &agrave; son compagnon,
+s&eacute;par&eacute; de lui par une trentaine de pas.</p>
+
+<p>-- Chut ! r&eacute;pondit Marcel des yeux autant que des
+l&egrave;vres. Vois-tu la fum&eacute;e qui sort de cette
+fen&ecirc;tre, au rez-de-chauss&eacute;e ?... C'est l&agrave;
+qu'ils sont embusqu&eacute;s, les bandits !... Mais je veux leur
+jouer un tour de ma fa&ccedil;on ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, Marcel eut coup&eacute; derri&egrave;re le
+buisson un &eacute;chalas de longueur raisonnable ; puis, se
+d&eacute;barrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce b&acirc;ton,
+qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin
+pr&eacute;sentable. Il le planta alors &agrave; la place qu'il
+occupait, de mani&egrave;re &agrave; laisser visibles le chapeau et
+les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans
+l'oreille :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Amuse-les par ici en tirant sur la fen&ecirc;tre,
+tant&ocirc;t de ta place, tant&ocirc;t de la mienne ! Moi, je vais
+les prendre &agrave; revers ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula
+discr&egrave;tement dans les massifs qui faisaient le tour du
+rond-point.</p>
+
+<p>Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de
+balles furent &eacute;chang&eacute;es sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>La veste de Marcel et son chapeau &eacute;taient
+litt&eacute;ralement cribl&eacute;s ; mais, personnellement, il ne
+s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du
+rez-de-chauss&eacute;e, la carabine d'Octave les avait mises en
+miettes.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, le feu cessa, et Octave entendit
+distinctement ce cri &eacute;touff&eacute; :</p>
+
+<p>&lt;&lt; A moi !... Je le tiens !... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Quitter son abri, s'&eacute;lancer &agrave; d&eacute;couvert
+dans le rond-point, monter &agrave; l'assaut de la fen&ecirc;tre,
+ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. Un instant
+apr&egrave;s, il tombait dans le salon.</p>
+
+<p>Sur le tapis, enlac&eacute;s comme deux serpents, Marcel et
+Sigimer luttaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment. Surpris par
+l'attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert &agrave;
+l'improviste une porte int&eacute;rieure, le g&eacute;ant n'avait
+pu faire usage de ses armes. Mais sa force hercul&eacute;enne en
+faisait un redoutable adversaire, et, quoique jet&eacute; &agrave;
+terre, il n'avait pas perdu l'espoir de reprendre le dessus.
+Marcel, de son c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;ployait une vigueur et
+une souplesse remarquables.</p>
+
+<p>La lutte e&ucirc;t n&eacute;cessairement fini par la mort de
+l'un des combattants, si l'intervention d'Octave ne fat
+arriv&eacute;e &agrave; point pour amener un r&eacute;sultat moins
+tragique. Sigimer, pris par les deux bras et d&eacute;sarm&eacute;,
+se vit attach&eacute; de mani&egrave;re &agrave; ne pouvoir plus
+faire un mouvement.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Et l'autre ? &gt;&gt; demanda Octave.</p>
+
+<p>Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel
+Arminius &eacute;tait &eacute;tendu tout sanglant.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Est-ce qu'il a re&ccedil;u une balle ? demanda
+Octave.</p>
+
+<p>-- Oui &gt;&gt;, r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>Puis il s'approcha d'Arminius.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mort ! dit-il.</p>
+
+<p>-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vol&eacute; ! s'&eacute;cria
+Octave.</p>
+
+<p>-- Nous voil&agrave; ma&icirc;tres de la place ! r&eacute;pondit
+Marcel. Nous allons proc&eacute;der &agrave; une visite
+s&eacute;rieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Du salon d'attente o&ugrave; venait de se passer le dernier acte
+du si&egrave;ge, les deux jeunes gens suivirent l'enfilade
+d'appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l'Acier.</p>
+
+<p>Octave &eacute;tait en admiration devant toutes ces
+splendeurs.</p>
+
+<p>Marcel souriait en le regardant et ouvrait une &agrave; une les
+portes qu'il rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.</p>
+
+<p>Il s'attendait bien &agrave; y trouver du nouveau, mais rien
+d'aussi singulier que le spectacle qui s'offrit &agrave; ses yeux.
+On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de
+Paris, subitement d&eacute;valis&eacute;, avait &eacute;t&eacute;
+jet&eacute; p&ecirc;le-m&ecirc;le dans ce salon. Ce
+n'&eacute;taient de tous c&ocirc;t&eacute;s que lettres et paquets
+cachet&eacute;s, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On
+enfon&ccedil;ait jusqu'&agrave; mi-jambe dans cette inondation.
+Toute la correspondance financi&egrave;re, industrielle et
+personnelle de Herr Schultze, accumul&eacute;e de jour en jour dans
+la bo&icirc;te ext&eacute;rieure du parc, et fid&egrave;lement
+relev&eacute;e par Arminius et Sigimer, &eacute;tait l&agrave; dans
+le cabinet du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de
+mis&egrave;res, de larmes enferm&eacute;es dans ces plis muets
+&agrave; l'adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans
+doute, en papier, en ch&egrave;ques, en mandats, en ordres de tout
+genre !... Tout cela dormait l&agrave;, immobilis&eacute; par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte
+secr&egrave;te du laboratoire ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;a donc &agrave; enlever tous les livres de la
+biblioth&egrave;que. Ce fut en vain. Il ne parvint pas &agrave;
+d&eacute;couvrir le passage masqu&eacute; qu'il avait un jour
+franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il &eacute;branla un
+&agrave; un tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il
+prit dans la chemin&eacute;e, il les fit sauter l'un apr&egrave;s
+l'autre ! En vain il sonda la muraille avec l'espoir de l'entendre
+sonner le creux ! Il fut bient&ocirc;t &eacute;vident que Herr
+Schultze, inquiet de n'&ecirc;tre plus seul &agrave;
+poss&eacute;der le secret de la porte de son laboratoire, l'avait
+supprim&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il avait n&eacute;cessairement d&ucirc; en faire ouvrir une
+autre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; O&ugrave; ?... se demandait Marcel. Ce ne peut
+&ecirc;tre qu'ici, puisque c'est ici qu'Arminius et Sigimer ont
+apport&eacute; les lettres ! C'est donc dans cette salle que Herr
+Schultze a continu&eacute; de se tenir apr&egrave;s mon
+d&eacute;part ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en
+faisant murer l'ancien passage, il aura voulu en avoir un autre
+&agrave; sa port&eacute;e, &agrave; l'abri des regards indiscrets
+!... Serait-ce une trappe sous le tapis ? &gt;&gt;</p>
+
+<p>Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas
+moins d&eacute;clou&eacute; et relev&eacute;. Le parquet,
+examin&eacute; feuille &agrave; feuille, ne pr&eacute;sentait rien
+de suspect.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qui te dit que l'ouverture est dans cette pi&egrave;ce
+? demanda Octave.</p>
+
+<p>-- J'en suis moralement s&ucirc;r ! r&eacute;pondit Marcel.</p>
+
+<p>-- Alors il ne me reste plus qu'&agrave; explorer le plafond
+&gt;&gt;, dit Octave en montant sur une chaise.</p>
+
+<p>Son dessein &eacute;tait de grimper jusque sur le lustre et de
+sonder le tour de la rosace centrale &agrave; coups de crosse de
+fusil.</p>
+
+<p>Mais Octave ne fut pas plus t&ocirc;t suspendu au
+cand&eacute;labre dor&eacute;, qu'&agrave; son extr&ecirc;me
+surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula et
+laissa &agrave; d&eacute;couvert un trou b&eacute;ant, d'o&ugrave;
+une l&eacute;g&egrave;re &eacute;chelle d'acier descendit
+automatiquement jusqu'au ras du parquet.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait comme une invitation &agrave; monter.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Allons donc ! Nous y voil&agrave; ! &gt;&gt; dit
+tranquillement Marcel ; et il s'&eacute;lan&ccedil;a aussit&ocirc;t
+sur l'&eacute;chelle, suivi de pr&egrave;s par son compagnon.</p>
+
+<p>XVIII &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'AMANDE DU NOYAU</p>
+
+<p>L'&eacute;chelle d'acier s'accrochait par son dernier
+&eacute;chelon au parquet m&ecirc;me d'une vaste salle circulaire,
+sans communication avec l'ext&eacute;rieur. Cette salle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plong&eacute;e dans l'obscurit&eacute; la plus
+compl&egrave;te, si une &eacute;blouissante lumi&egrave;re
+blanch&acirc;tre n'e&ucirc;t filtr&eacute; &agrave; travers
+l'&eacute;paisse vitre d'un oeil-de-boeuf, encastr&eacute; au
+centre de son plancher de ch&ecirc;ne. On e&ucirc;t dit le disque
+lunaire, au moment o&ugrave; dans son opposition avec le soleil, il
+appara&icirc;t dans toute sa puret&eacute;.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait absolu entre ces murs sourds et
+aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes
+gens se crurent dans l'antichambre d'un monument
+fun&eacute;raire.</p>
+
+<p>Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre
+&eacute;tincelante, eut un moment d'h&eacute;sitation. Il touchait
+&agrave; son but ! De l&agrave;, il n'en pouvait douter, allait
+sortir l'imp&eacute;n&eacute;trable secret qu'il &eacute;tait venu
+chercher &agrave; Stahlstadt !</p>
+
+<p>Mais son h&eacute;sitation ne dura qu'un instant. Octave et lui
+all&egrave;rent s'agenouiller pr&egrave;s du disque et
+inclin&egrave;rent la t&ecirc;te de mani&egrave;re &agrave; pouvoir
+explorer dans toutes ses parties la chambre plac&eacute;e
+au-dessous d'eux.</p>
+
+<p>Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors &agrave;
+leurs regards.</p>
+
+<p>Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de
+lentille, grossissait d&eacute;mesur&eacute;ment les objets que
+l'on regardait &agrave; travers.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait le laboratoire secret de Herr Schultze.
+L'intense lumi&egrave;re qui sortait &agrave; travers le disque,
+comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'appareil dioptrique d'un
+phare, venait d'une double lampe &eacute;lectrique br&ucirc;lant
+encore dans sa cloche vide d'air, que le courant volta&iuml;que
+d'une pile puissante n'avait pas cess&eacute; d'alimenter. Au
+milieu de la chambre, dans cette atmosph&egrave;re
+&eacute;blouissante, une forme humaine, &eacute;norm&eacute;ment
+agrandie par la r&eacute;fraction de la lentille -- quelque chose
+comme un des sphinx du d&eacute;sert libyque --, &eacute;tait
+assise dans une immobilit&eacute; de marbre.</p>
+
+<p>Autour de ce spectre, des &eacute;clats d'obus jonchaient le
+sol.</p>
+
+<p>Plus de doute !... C'&eacute;tait Herr Schultze, reconnaissable
+au rictus effrayant de sa m&acirc;choire, &agrave; ses dents
+&eacute;clatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que
+l'explosion de l'un de ses terribles engins avait &agrave; la fois
+asphyxi&eacute; et congel&eacute; sous l'action d'un froid terrible
+!</p>
+
+<p>Le Roi de l'Acier &eacute;tait devant sa table, tenant une plume
+de g&eacute;ant, grande comme une lance, et il semblait
+&eacute;crire encore ! N'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le regard
+atone de ses pupilles dilat&eacute;es, l'immobilit&eacute; de sa
+bouche, on l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on
+retrouve enfouis dans les gla&ccedil;ons des r&eacute;gions
+polaires, ce cadavre &eacute;tait l&agrave;, depuis un mois,
+cach&eacute; &agrave; tous les yeux. Autour de lui tout
+&eacute;tait encore gel&eacute;, les r&eacute;actifs dans leurs
+bocaux, l'eau dans ses r&eacute;cipients, le mercure dans sa
+cuvette !</p>
+
+<p>Marcel, en d&eacute;pit de l'horreur de ce spectacle, eut un
+mouvement de satisfaction en se disant combien il &eacute;tait
+heureux qu'il e&ucirc;t pu observer du dehors l'int&eacute;rieur de
+ce laboratoire, car tr&egrave;s certainement Octave et lui auraient
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute;s de mort en y
+p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>Comment donc s'&eacute;tait produit cet effroyable accident
+?</p>
+
+<p>Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarqu&eacute; que
+les fragments d'obus, &eacute;pars sur le plancher,
+n'&eacute;taient autres que de petits morceaux de verre. Or,
+l'enveloppe int&eacute;rieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait &agrave; supporter, &eacute;tait
+faite de ce verre tremp&eacute;, qui a dix ou douze fois la
+r&eacute;sistance du verre ordinaire ; mais un des d&eacute;fauts
+de ce produit, qui &eacute;tait encore tout nouveau, c'est que, par
+l'effet d'une action mol&eacute;culaire myst&eacute;rieuse, il
+&eacute;clate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C'est
+ce qui avait d&ucirc; arriver. Peut- &ecirc;tre m&ecirc;me la
+pression int&eacute;rieure avait-elle provoqu&eacute; plus
+in&eacute;vitablement encore l'&eacute;clatement de l'obus qui
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; dans le laboratoire.
+L'acide carbonique, subitement d&eacute;comprim&eacute;, avait
+alors d&eacute;termin&eacute;, en retournant &agrave; l'&eacute;tat
+gazeux, un effroyable abaissement de la temp&eacute;rature
+ambiante.</p>
+
+<p>Toujours est-il que l'effet avait d&ucirc; &ecirc;tre
+foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l'attitude
+qu'il avait au moment de l'explosion, s'&eacute;tait
+instantan&eacute;ment momifi&eacute; au milieu d'un froid de cent
+degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de
+l'Acier avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; pendant qu'il
+&eacute;crivait.</p>
+
+<p>Or, qu'&eacute;crivait-il sur cette feuille de papier avec cette
+plume que sa main tenait encore ? Il pouvait &ecirc;tre
+int&eacute;ressant de recueillir la derni&egrave;re pens&eacute;e,
+de conna&icirc;tre le dernier mot d'un tel homme.</p>
+
+<p>Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant &agrave; briser le disque lumineux pour descendre dans le
+laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasin&eacute; sous une
+effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et
+asphyxi&eacute; tout &ecirc;tre vivant qu'il e&ucirc;t
+envelopp&eacute; de ses vapeurs irrespirables. C'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; courir &agrave; une mort certaine, et,
+&eacute;videmment, les risques &eacute;taient hors de proportion
+avec les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de
+ce papier.</p>
+
+<p>Cependant, s'il n'&eacute;tait pas possible de reprendre au
+cadavre de Herr Schultze les derni&egrave;res lignes trac&eacute;es
+par sa main, il &eacute;tait probable qu'on pourrait les
+d&eacute;chiffrer, agrandies qu'elles devaient &ecirc;tre par la
+r&eacute;fraction de la lentille. Le disque n'&eacute;tait-il pas
+l&agrave;, avec les puissants rayons qu'il faisait converger sur
+tous les objets renferm&eacute;s dans ce laboratoire, si
+puissamment &eacute;clair&eacute; par la double lampe
+&eacute;lectrique ?</p>
+
+<p>Marcel connaissait l'&eacute;criture de Herr Schultze, et,
+apr&egrave;s quelques t&acirc;tonnements, il parvint &agrave; lire
+les dix lignes suivantes.</p>
+
+<p>Ainsi que tout ce qu'&eacute;crivait Herr Schultze,
+c'&eacute;tait plut&ocirc;t un ordre qu'une instruction.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ordre &agrave; B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours
+l'exp&eacute;dition projet&eacute;e contre France-Ville. --
+Sit&ocirc;t cet ordre re&ccedil;u, ex&eacute;cuter les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'exp&eacute;rience, cette fois, soit
+foudroyante et compl&egrave;te. -- Ne changez pas un iota &agrave;
+ce que j'ai d&eacute;cid&eacute;. -- Je veux que dans quinze jours
+France-Ville soit une cit&eacute; morte et que pas un de ses
+habitants ne survive. -- Il me faut une Pomp&eacute;i moderne, et
+que ce soit en m&ecirc;me temps l'effroi et l'&eacute;tonnement du
+monde entier. -- Mes ordres bien ex&eacute;cut&eacute;s rendent ce
+r&eacute;sultat in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Vous m'exp&eacute;dierez les cadavres du docteur
+Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les
+avoir.</p>
+
+<p>&lt;&lt; SCHULTZ... &gt;&gt;</p>
+
+<p>Cette signature &eacute;tait inachev&eacute;e ; 1'E final et le
+paraphe habituel y manquaient.</p>
+
+<p>Marcel et Octave demeur&egrave;rent d'abord muets et immobiles
+devant cet &eacute;trange spectacle, devant cette sorte
+d'&eacute;vocation d'un g&eacute;nie malfaisant, qui touchait au
+fantastique.</p>
+
+<p>Mais il fallut enfin s'arracher &agrave; cette lugubre
+sc&egrave;ne. Les deux amis, tr&egrave;s &eacute;mus,
+quitt&egrave;rent donc la salle, situ&eacute;e au-dessus du
+laboratoire.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans ce tombeau o&ugrave; r&eacute;gnerait
+l'obscurit&eacute; compl&egrave;te lorsque la lampe
+s'&eacute;teindrait, faute de courant &eacute;lectrique, le cadavre
+du Roi de l'Acier allait rester seul, dess&eacute;ch&eacute; comme
+une de ces momies des Pharaons que vingt si&egrave;cles n'ont pu
+r&eacute;duire en poussi&egrave;re !...</p>
+
+<p>Une heure plus tard, apr&egrave;s avoir d&eacute;li&eacute;
+Sigimer, fort embarrass&eacute; de la libert&eacute; qu'on lui
+rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la
+route de France-Ville, o&ugrave; ils rentraient le soir
+m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui
+annon&ccedil;a le retour des deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Qu'ils entrent ! s'&eacute;cria-t-il, qu'ils entrent
+vite ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>Son premier mot en les voyant tous deux fut :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Eh bien ?</p>
+
+<p>-- Docteur, r&eacute;pondit Marcel, les nouvelles que nous vous
+apportons de Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour
+longtemps. Herr Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !</p>
+
+<p>-- Mort ! &gt;&gt; s'&eacute;cria le docteur Sarrasin.</p>
+
+<p>Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans
+ajouter un mot.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mon pauvre enfant, lui dit-il apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me
+r&eacute;jouir puisqu'elle &eacute;loigne de nous ce que
+j'ex&egrave;cre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste,
+la moins motiv&eacute;e ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute
+raison, serr&eacute; le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux
+facult&eacute;s puissantes s'&eacute;tait-il constitu&eacute; notre
+ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualit&eacute;s intellectuelles au service du bien ? Que de forces
+perdues dont l'emploi e&ucirc;t &eacute;t&eacute; utile, si l'on
+avait pu les associer avec les n&ocirc;tres et leur donner un but
+commun ! Voil&agrave; ce qui tout d'abord m'a frapp&eacute;, quand
+tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, raconte-
+moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.</p>
+
+<p>-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouv&eacute; la mort dans le
+myst&eacute;rieux laboratoire qu'avec une habilet&eacute;
+diabolique il s'&eacute;tait appliqu&eacute; &agrave; rendre
+inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par cons&eacute;quent, n'e&ucirc;t pu y
+p&eacute;n&eacute;trer m&ecirc;me pour lui porter secours. Il a
+donc &eacute;t&eacute; victime de cette incroyable concentration de
+toutes les forces rassembl&eacute;es dans ses mains, sur laquelle
+il avait compt&eacute; bien &agrave; tort pour &ecirc;tre &agrave;
+lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration,
+&agrave; l'heure marqu&eacute;e de Dieu, s'est soudain
+tourn&eacute;e contre lui et contre son but !</p>
+
+<p>-- Il n'en pouvait &ecirc;tre autrement ! r&eacute;pondit le
+docteur Sarrasin. Herr Schultze &eacute;tait parti d'une
+donn&eacute;e absolument erron&eacute;e. En effet, le meilleur
+gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apr&egrave;s sa mort,
+peut &ecirc;tre le plus facilement remplac&eacute;, et qui continue
+de fonctionner pr&eacute;cis&eacute;ment parce que ses rouages
+n'ont rien de secret ?</p>
+
+<p>-- Vous allez voir, docteur, r&eacute;pondit Marcel, que ce qui
+s'est pass&eacute; &agrave; Stahlstadt est la d&eacute;monstration,
+<i>ipso facto</i>, de ce que vous venez de dire. J'ai trouv&eacute;
+Herr Schultze assis devant son bureau, point central d'o&ugrave;
+partaient tous les ordres auxquels ob&eacute;issait la Cit&eacute;
+de l'Acier, sans que jamais un seul e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+discut&eacute; La mort lui avait &agrave; ce point laiss&eacute;
+l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a
+&eacute;t&eacute; le martyr de sa propre invention ! Il a
+&eacute;t&eacute; foudroy&eacute; par l'un de ces obus qui devaient
+an&eacute;antir notre ville ! Son arme s'est bris&eacute;e dans sa
+main, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il allait tracer la
+derni&egrave;re lettre d'un ordre d'extermination ! Ecoutez !
+&gt;&gt;</p>
+
+<p>Et Marcel lut &agrave; haute voix les terribles lignes,
+trac&eacute;es par la main de Herr Schultze, dont il avait pris
+copie.</p>
+
+<p>Puis, il ajouta :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce qui d'ailleurs m'e&ucirc;t prouv&eacute; mieux
+encore que Herr Schultze &eacute;tait mort, si j'avais pu en douter
+plus longtemps, c'est que tout avait cess&eacute; de vivre autour
+de lui ! C'est que tout avait cess&eacute; de respirer dans
+Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arr&ecirc;t&eacute; tous
+les mouvements ! La paralysie du ma&icirc;tre avait du m&ecirc;me
+coup paralys&eacute; les serviteurs et s'&eacute;tait
+&eacute;tendue jusqu'aux instruments !</p>
+
+<p>-- Oui, r&eacute;pondit le docteur Sarrasin, il y a eu,
+l&agrave;, justice de Dieu ! C'est en voulant pr&eacute;cipiter
+hors de toute mesure son attaque contre nous, c'est en
+for&ccedil;ant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succomb&eacute; !</p>
+
+<p>-- En effet, r&eacute;pondit Marcel ; mais maintenant, docteur,
+ne pensons plus au pass&eacute; et soyons tout au pr&eacute;sent.
+Herr Schultze mort, si c'est la paix pour nous, c'est aussi la
+ruine pour l'admirable &eacute;tablissement qu'il avait
+cr&eacute;&eacute;, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier
+imaginait, ont creus&eacute; dix ab&icirc;mes. Aveugl&eacute;,
+d'une part, par ses succ&egrave;s, de l'autre par sa passion contre
+la France et contre vous, il a fourni d'immenses armements, sans
+prendre de garanties suffisantes &agrave; tout ce qui pouvait nous
+&ecirc;tre ennemi. Malgr&eacute; cela, et bien que le paiement de
+la plupart de ses cr&eacute;ances puisse se faire attendre
+longtemps, je crois qu'une main ferme pourrait remettre Stahlstadt
+sur pied et faire tourner au bien les forces qu'elle avait
+accumul&eacute;es pour le mal. Herr Schultze n'a qu'un
+h&eacute;ritier possible, docteur, et cet h&eacute;ritier, c'est
+vous. Il ne faut pas laisser p&eacute;rir son oeuvre. On croit trop
+en ce monde qu'il n'y a que profit &agrave; tirer de
+l'an&eacute;antissement d'une force rivale. C'est une grande
+erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'esp&egrave;re,
+qu'il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui
+peut servir au bien de l'humanit&eacute;. Or, &agrave; cette
+t&acirc;che, je suis pr&ecirc;t &agrave; me d&eacute;vouer tout
+entier.</p>
+
+<p>-- Marcel a raison, r&eacute;pondit Octave, en serrant la main
+de son ami, et me voil&agrave; pr&ecirc;t &agrave; travailler sous
+ses ordres, si mon p&egrave;re y consent.</p>
+
+<p>-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin.
+Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, gr&acirc;ce
+&agrave; toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscit&eacute;e, un
+arsenal d'instruments tel que personne au monde ne pensera plus
+d&eacute;sormais &agrave; nous attaquer ! Et, comme, en m&ecirc;me
+temps que nous serons les plus forts, nous t&acirc;cherons
+d'&ecirc;tre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits
+de la paix et de la justice &agrave; tout ce qui nous entoure. Ah !
+Marcel, que de beaux r&ecirc;ves ! Et quand je sens que par toi et
+avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande
+pourquoi... oui ! pourquoi je n'ai pas deux fils !... pourquoi tu
+n'es pas le fr&egrave;re d'Octave !... A nous trois, rien ne
+m'e&ucirc;t paru impossible !... &gt;&gt;</p>
+
+<p>XIX &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;UNE AFFAIRE DE FAMILLE</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre, dans le courant de ce r&eacute;cit, n'a-t-il
+pas &eacute;t&eacute; suffisamment question des affaires
+personnelles de ceux qui en sont les h&eacute;ros. C'est une raison
+de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser enfin
+&agrave; eux pour eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement
+&agrave; l'&ecirc;tre collectif, &agrave; l'humanit&eacute;, que
+l'individu tout entier dispar&ucirc;t pour lui, alors m&ecirc;me
+qu'il venait de s'&eacute;lancer en plein id&eacute;al. Il fut donc
+frapp&eacute; de la p&acirc;leur subite qui venait de couvrir le
+visage de Marcel &agrave; ses derni&egrave;res paroles. Ses yeux
+cherch&egrave;rent &agrave; lire dans ceux du jeune homme le sens
+cach&eacute; de cette soudaine &eacute;motion. Le silence du vieux
+praticien interrogeait le silence du jeune ing&eacute;nieur et
+attendait peut- &ecirc;tre que celui-ci le romp&icirc;t ; mais
+Marcel, redevenu ma&icirc;tre de lui par un rude effort de
+volont&eacute;, n'avait pas tard&eacute; &agrave; retrouver tout
+son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et
+son attitude n'&eacute;tait plus que celle d'un homme qui attend la
+suite d'un entretien commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Le docteur Sarrasin, un peu impatient&eacute; peut-&ecirc;tre de
+cette prompte reprise de Marcel par lui-m&ecirc;me, se rapprocha de
+son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de
+m&eacute;decin, il s'empara de son bras et le tint comme il
+e&ucirc;t fait de celui d'un malade dont il aurait voulu
+discr&egrave;tement ou distraitement t&acirc;ter le pouls.</p>
+
+<p>Marcel s'&eacute;tait laiss&eacute; faire sans trop se rendre
+compte de l'intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les
+l&egrave;vres :</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous
+reprendrons plus tard notre entretien sur les futures
+destin&eacute;es de Stahlstadt. Mais il n'est pas d&eacute;fendu,
+alors m&ecirc;me qu'on se voue &agrave; l'am&eacute;lioration du
+sort de tous, de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de
+ceux qui vous touchent de plus pr&egrave;s. Eh bien, je crois le
+moment venu de te raconter ce qu'une jeune fille, dont je te dirai
+le nom tout &agrave; l'heure, r&eacute;pondait, il n'y a pas
+longtemps encore, &agrave; son p&egrave;re et &agrave; sa
+m&egrave;re, &agrave; qui, pour la vingti&egrave;me fois depuis un
+an, on venait de la demander en mariage. Les demandes
+&eacute;taient pour la plupart de celles que les plus difficiles
+auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune fille
+r&eacute;pondait non, et toujours non ! &gt;&gt;</p>
+
+<p>A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque,
+d&eacute;gagea son poignet rest&eacute; jusque-l&agrave; dans la
+main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sent&icirc;t
+suffisamment &eacute;difi&eacute; sur la sant&eacute; de son
+patient, soit qu'il ne se f&ucirc;t pas aper&ccedil;u que le jeune
+homme lui e&ucirc;t retir&eacute; tout &agrave; la fois son bras et
+sa confiance, il continua son r&eacute;cit sans para&icirc;tre
+tenir compte de ce petit incident.</p>
+
+<p>&lt;&lt; "Mais enfin, disait &agrave; sa fille la m&egrave;re de
+la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons
+de ces refus multipli&eacute;s. Education, fortune, situation
+honorable, avantages physiques, tout est l&agrave; ! Pourquoi ces
+non si fermes, si r&eacute;solus, si prompts, &agrave; des demandes
+que tu ne te donnes pas m&ecirc;me la peine d'examiner ? Tu es
+moins p&eacute;remptoire d'ordinaire !"</p>
+
+<p>&lt;&lt; Devant cette objurgations de sa m&egrave;re, la jeune
+fille se d&eacute;cida enfin &agrave; parler, et alors, comme c'est
+un esprit net et un coeur droit, une fois r&eacute;solue &agrave;
+rompre le silence, voici ce qu'elle dit :</p>
+
+<p>&lt;&lt; "Je vous r&eacute;ponds non avec autant de
+sinc&eacute;rit&eacute; que j'en mettrais &agrave; vous
+r&eacute;pondre oui, ch&egrave;re maman, si oui &eacute;tait en
+effet pr&ecirc;t &agrave; sortir de mon coeur. Je tombe d'accord
+avec vous que bon nombre des partis que vous m'offrez sont &agrave;
+des degr&eacute;s divers acceptables ; mais, outre que j'imagine
+que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus &agrave; ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est-&agrave;-dire le plus riche parti de la
+ville, qu'&agrave; ma personne, et que cette id&eacute;e-l&agrave;
+ne serait pas pour me donner l'envie de r&eacute;pondre oui,
+j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu'aucune de ces
+demandes n'est celle que j'attendais, celle que j'attends encore,
+et j'ajouterai que, malheureusement, celle que j'attends pourra se
+faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !</p>
+
+<p>&lt;&lt; - Eh quoi ! mademoiselle, dit la m&egrave;re
+stup&eacute;faite, vous...</p>
+
+<p>&lt;&lt; Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la
+terminer, et dans sa d&eacute;tresse, elle tourna vers son mari des
+regards qui imploraient visiblement aide et secours.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Mais, soit qu'il ne t&icirc;nt pas &agrave; entrer dans
+cette bagarre, soit qu'il trouv&acirc;t n&eacute;cessaire qu'un peu
+plus de lumi&egrave;re se f&icirc;t entre la m&egrave;re et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-&ecirc;tre
+aussi d'un peu de col&egrave;re, prit soudain le parti d'aller
+jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&lt;&lt; "Je vous ai dit, ch&egrave;re m&egrave;re, reprit-elle,
+que la demande que j'esp&eacute;rais pourrait bien se faire
+attendre longtemps, et qu'il n'&eacute;tait m&ecirc;me pas
+impossible qu'elle ne se f&icirc;t jamais. J'ajoute que ce retard,
+f&ucirc;t-il ind&eacute;fini, ne saurait ni m'&eacute;tonner ni me
+blesser. J'ai le malheur d'&ecirc;tre, dit-on, tr&egrave;s riche ;
+celui qui devrait faire cette demande est tr&egrave;s pauvre ;
+alors il ne la fait pas et il a raison. C'est &agrave; lui
+d'attendre...</p>
+
+<p>&lt;&lt; - Pourquoi pas &agrave; nous d'arriver ? " dit la
+m&egrave;re voulant peut-&ecirc;tre arr&ecirc;ter sur les
+l&egrave;vres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.</p>
+
+<p>&lt;&lt; Ce fut alors que le mari intervint.</p>
+
+<p>&lt;&lt; "Ma ch&egrave;re amie, dit-il en prenant
+affectueusement les deux mains de sa femme, ce n'est pas
+impun&eacute;ment qu'une m&egrave;re aussi justement
+&eacute;cout&eacute;e de sa fille que vous, c&eacute;l&egrave;bre
+devant elle depuis qu'elle est au monde ou peu s'en faut, les
+louanges d'un beau et brave gar&ccedil;on qui est presque de notre
+famille, qu'elle fait remarquer &agrave; tous la solidit&eacute; de
+son caract&egrave;re, et qu'elle applaudit &agrave; ce que dit son
+mari lorsque celui- ci a l'occasion de vanter &agrave; son tour son
+intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des
+mille preuves de d&eacute;vouement qu'il en a re&ccedil;ues ! Si
+celle qui voyait ce jeune homme, distingu&eacute; entre tous par
+son p&egrave;re et par sa m&egrave;re, ne l'avait pas
+remarqu&eacute; &agrave; son tour, elle aurait manqu&eacute;
+&agrave; tous ses devoirs !</p>
+
+<p>&lt;&lt; -- Ah ! p&egrave;re ! s'&eacute;cria alors la jeune
+fille en se jetant dans les bras de sa m&egrave;re pour y cacher
+son trouble, si vous m'aviez devin&eacute;e, pourquoi m'avoir
+forc&eacute;e de parler ?</p>
+
+<p>&lt;&lt; -- Pourquoi ? reprit le p&egrave;re, mais pour avoir la
+joie de t'entendre, ma mignonne, pour &ecirc;tre plus assur&eacute;
+encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te
+faire dire par ta m&egrave;re que nous approuvons le chemin qu'a
+pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour
+&eacute;pargner &agrave; l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande &agrave; laquelle sa d&eacute;licatesse
+r&eacute;pugne, cette demande, c'est moi qui la ferai, -- oui ! je
+la ferai, parce que j'ai lu dans son coeur comme dans le tien !
+Sois donc tranquille ! A la premi&egrave;re bonne occasion qui se
+pr&eacute;sentera, je me permettrai de demander &agrave; Marcel,
+si, par impossible, il ne lui plairait pas d'&ecirc;tre mon gendre
+!..." &gt;&gt;</p>
+
+<p>Pris &agrave; l'improviste par cette brusque p&eacute;roraison,
+Marcel s'&eacute;tait dress&eacute; sur ses pieds comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; m&ucirc; par un ressort. Octave lui
+avait silencieusement serr&eacute; la main pendant que le docteur
+Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien &eacute;tait
+p&acirc;le comme un mort. Mais n'est-ce pas l'un des aspects que
+prend le bonheur, dans les &acirc;mes fortes, quand il y entre sans
+avoir cri&eacute; : gare !...</p>
+
+<p>XX &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;CONCLUSION</p>
+
+<p>France-Ville, d&eacute;barrass&eacute;e de toute
+inqui&eacute;tude, en paix avec tous ses voisins, bien
+administr&eacute;e, heureuse, gr&acirc;ce &agrave; la sagesse de
+ses habitants, est en pleine prosp&eacute;rit&eacute;. Son bonheur,
+si justement m&eacute;rit&eacute;, ne lui fait pas d'envieux, et sa
+force impose le respect aux plus batailleurs.</p>
+
+<p>La Cit&eacute; de l'Acier n'&eacute;tait qu'une usine
+formidable, qu'un engin de destruction redout&eacute; sous la main
+de fer de Herr Schultze ; mais, gr&acirc;ce &agrave; Marcel
+Bruckmann, sa liquidation s'est op&eacute;r&eacute;e sans encombre
+pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.</p>
+
+<p>Marcel est, depuis un an, le tr&egrave;s heureux &eacute;poux de
+Jeanne, et la naissance d'un enfant vient d'ajouter &agrave; leur
+f&eacute;licit&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de
+son beau- fr&egrave;re, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur
+est maintenant en train de le marier &agrave; l'une de ses amies,
+charmante d'ailleurs, dont les qualit&eacute;s de bon sens et de
+raison garantiront son mari contre toutes rechutes.</p>
+
+<p>Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour
+tout dire, ils seraient au comble du bonheur et m&ecirc;me de la
+gloire, -- si la gloire avait jamais figur&eacute; pour quoi que ce
+soit dans le programme de leurs honn&ecirc;tes ambitions.</p>
+
+<p>On peut donc assurer d&egrave;s maintenant que l'avenir
+appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann,
+et que l'exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et
+cit&eacute; mod&egrave;les, ne sera pas perdu pour les
+g&eacute;n&eacute;rations futures.</p>
+<p>Fin de Les Cinq Cents Millions de la B&eacute;gum</p>
+
+<pre>
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
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+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
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+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
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+and editing by those who wish to do so.
+
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
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+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
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+
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+
+eBooks Year Month
+
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+ 100 1994 January
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