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diff --git a/old/7ccmb10.txt b/old/7ccmb10.txt new file mode 100644 index 0000000..8abea73 --- /dev/null +++ b/old/7ccmb10.txt @@ -0,0 +1,6768 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne +(#23 in our series by Jules Verne) + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. You can also find out about how to make a +donation to Project Gutenberg, and how to get involved. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + + +Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum + +Author: Jules Verne + +Release Date: January, 2004 [EBook #4968] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on April 6, 2002] +[Date last updated: January 16, 2005] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** + + + + +This eBook was prepared by Norm Wolcott. + + + +Les cinq cents millions de la Begum de Jules Verne + +TABLE DES MATIERES +I - OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE +II - DEUX COPAINS +III - UN FAIT DIVERS +IV - PART A DEUX +V - LA CITE DE L'ACIER +VI - LE PUITS ALBRECHT +VII - LE BLOC CENTRAL +VIII - LA CAVERNE DU DRAGON +IX - << P. P. C. >> +X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE +XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN +XII - LE CONSEIL +XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT +XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT +XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO +XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE +XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL +XVIII- L'AMANDE DU NOYAU +XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE +XX - CONCLUSION + +I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE + +<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme +le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. + +Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est +une des formes de la distraction. + +C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et +purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et +aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un +brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune +recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc. + +Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton, +s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix +heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le +tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de +lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in +extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand +Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >> +dont il etait l'inventeur. + +Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une +cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de +ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille, +grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent. + +<< Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres +bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- +president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements +de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, +photographie. >> + +<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe +s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant, +si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma +langue que je ne saurais parler la leur..." >> + +<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux +du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas +plus exact et plus precis ! >> + +Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre +des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un +personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda +si << monsiou >> etait visible... + +<< Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient +obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils +s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne +designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand +sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette +habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee +la nationalite des gens. + +Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez +etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne, +il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule : + +<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >> + +Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou +plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et +l'avocat, -- le procureur d'autrefois. + +<< Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. +Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >> + +<< Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il. + +-- Oh ! yes, monsiou. + +-- Eh bien ! faites entrer. >> + +Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le +docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de +mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents +blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau +parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de +vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification. +Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un << +ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee +d'un sac de voyage en cuir verni. + +Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son +chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit : + +<< William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green, +Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?... + +-- Oui, monsieur. + +-- Francois Sarrasin ? + +-- C'est en effet mon nom. + +-- De Douai ? + +-- Douai est ma residence. + +-- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ? + +-- C'est exact. + +-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >> + +Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : + +<< Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue +Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli. + +-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais +voudriez-vous m'expliquer ?... + +-- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp, +imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict +Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des +registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une +institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem +!... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger... + +-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette +connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces +divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille +de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle. + +-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere, +Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent +s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date +de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y +avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment, +le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a +Paris... + +-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par +cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a +Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere +medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere +exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822. + +-- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs +?... + +-- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma +naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >> + +Mr. Sharp se leva. + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec +le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je +suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous +presenter mes hommages ! >> + +<< Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez +les "tetes de mort". >> + +Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. + +<< Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous +etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet, +concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de +Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819, +veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841, +ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite, +incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente +ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous +sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque +integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol. +Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un +millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de +francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la +cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et +mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete +place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq +cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un +simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en +cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous +faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel +acompte a valoir... >> + +Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un +mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant +accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il +s'ecria : + +<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous +de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ? + +-- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de +cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort +naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des +proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour +les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les +ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre +maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre +activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations +de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans +trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la +conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai +ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu +du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas +connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches +manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession, +j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a +notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris +le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma +conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre +grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de +lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >> + +Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur +Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec +une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart +chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits +historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en +regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait +vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie. + +<< Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je +vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez +bien me le permettre, prendre vos ordres. >> + +Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes +de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la +table et sortit a reculons, en murmurant : + +<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >> + +Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et +commenca a les feuilleter. + +Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait +parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par +exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre : + +<< _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine, +depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum +Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ + +Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de +certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, +ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation, +villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la +succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis +successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de +Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah +Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables, +epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques +Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee +francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au +36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la +Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta, +passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine +instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait +autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui +de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il +obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique +coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance +perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait +fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general +de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la +Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut +alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de +ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. +De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis +son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses +biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869. +Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le +tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a +la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons +l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces +jugements, etc. >> Suivaient les signatures. + +Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de +vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque +d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour +retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de +documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre +hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of +kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept +millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que +l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes +authentiques de naissance et de deces ! + +Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme, +et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une +certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son +emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide +promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite +possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre +passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps +absorbe en de profondes reflexions. + +Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette +fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une +pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la +caressa, la choya, et, finalement, l'adopta. + +A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait. + +<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le +docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines +que vous vous etes donnees. + +-- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr. +Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ? + +-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je +vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >> + +Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la +physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas +ceder. + +<< Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais +reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. + +-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. + +-- Parfaitement, nous en avons copie. >> + +Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille +de papier a lettres et ecrivit ce qui suit : + +<< Brighton,28 octobre 1871. + +<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale, +insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux +ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras +clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais +ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de +francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, +mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette +nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle +fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre +sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et +deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie +qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee. +Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes +pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le +serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler +d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne +devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un +outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, +dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et +charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee, +elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle +est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete. +D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle +comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je +t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce +changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne +poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets +d'avenir. + +<< Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >> + +Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus +importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole +centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, +le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au +Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme +plus a ses millions. + +II DEUX COPAINS + +Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler +proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence +superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il +etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college +il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au +baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere +fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde +epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces +esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent +toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs +de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un +bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent +souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers +le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur +Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son +fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a +lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs +esprits. + +Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous +la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique +mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee +Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave +s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien, +Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot +ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. + +Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite +rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui +l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied +hors des murs du lycee. + +Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du +jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il +comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui +tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement +a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse +fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, +non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il +s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude, +une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en +meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache, +il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa +soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait +promis d'atteindre son double but. + +C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et +avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans +la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la +durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son +intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il +etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin +imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la +balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix +a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans +un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une +machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete +intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits +attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave, +il etait resolu a en sortir le premier. + +C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux +hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait +<< pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il +eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie +amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien. +Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante +anemique et de la faire fructifier aupres de lui. + +La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils +passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours, +Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg +et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de +chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple. + +Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure +campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras +droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni +galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait +toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six +metres. Mais ces six metres-la etaient tout. + +Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants +habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin +de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de +la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute +virile. + +<< C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les +fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y +arriver. >> + +Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait +aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On +rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre +d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le +coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de +billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du +Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de +Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de +boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait +bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil +d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller +voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie +Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, +qu'elles reculaient le plus souvent. + +Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis etaient, +selon leur coutume, assis cote a cote a la meme table, sous l'abat-jour +d'une lampe commune. Marcel etait plonge corps et ame dans un probleme, +palpitant d'interet, de geometrie descriptive appliquee a la coupe des +pierres. Octave procedait avec un soin religieux a la fabrication, +malheureusement plus importante a son sens, d'un litre de cafe. C'etait +un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- +peut-etre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'echapper pour +quelques minutes a la terrible necessite d'aligner des equations, dont +il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer +goutte a goutte son eau bouillante a travers une couche epaisse de moka +en poudre, et ce bonheur tranquille aurait du lui suffire. Mais +l'assiduite de Marcel lui pesait comme un remords, et il eprouvait +l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. + +<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout a coup. Ce +filtre antique et solennel n'est plus a la hauteur de la civilisation. + +-- Achete un percolateur ! Cela t'empechera peut-etre de perdre une +heure tous les soirs a cette cuisine >>, repondit Marcel. + +Et il se remit a son probleme. + +<< Une voute a pour intrados un ellipsoide a trois axes inegaux. Soit A +B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et +l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et +egal a c, ce qui rend la voute surbaissee... >> + +A ce moment, on frappa a la porte. + +<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garcon de l'hotel. + +On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune +etudiant. + +<< C'est de mon pere, fit Octave. Je reconnais l'ecriture... Voila ce +qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant a +petits coups le paquet de papiers. + +Marcel savait comme lui que le docteur etait en Angleterre. Son passage +a Paris, huit jours auparavant, avait meme ete signale par un diner de +Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du +Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui demode, mais que le docteur +Sarrasin continuait de considerer comme le dernier mot du raffinement +parisien. + +<< Tu me diras si ton pere te parle de son Congres d'Hygiene, dit +Marcel. C'est une bonne idee qu'il a eue d'aller la. Les savants +francais sont trop portes a s'isoler. >> + +Et Marcel reprit son probleme : + +<< ... L'extrados sera forme par un ellipsoide semblable au premier +ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Apres avoir +marque les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous +tracons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... +>> + +Un cri d'Octave lui fit relever la tete. + +<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami +tout pale. + +-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de +recevoir. + +Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois, +jeta un coup d'oeil sur les documents imprimes qui l'accompagnaient, et +dit : + +<< C'est curieux ! >> + +Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma methodiquement. Octave etait +suspendu a ses levres. + +<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix etranglee. + +-Vrai ?... Evidemment. Ton pere a trop de bon sens et d'esprit +scientifique pour accepter a l'etourdie une conviction pareille. +D'ailleurs, les preuves sont la, et c'est au fond tres simple. >> + +La pipe etant bien et dument allumee, Marcel se remit au travail. +Octave restait les bras ballants, incapable meme d'achever son cafe, a +plus forte raison d'assembler deux idees logiques. Pourtant, il avait +besoin de parler pour s'assurer qu'il ne revait pas. + +<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu +qu'un demi-milliard, c'est une fortune enorme ? >> + +Marcel releva la tete et approuva : + +<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-etre pas une pareille en France, +et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, a peine cinq ou +six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. + +- Et un titre par-dessus le marche ! reprit Octave, un titre de +baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionne d'en avoir un, mais +puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de meme plus +elegant que de s'appeler Sarrasin tout court. >> + +Marcel lanca une bouffee de fumee et n'articula pas un mot. Cette +bouffee de fumee disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme +tant de gens qui collent une particule a leur nom, ou s'inventent un +marquisat de carton ! Mais posseder un vrai titre, un titre +authentique, bien et dument inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et +d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop +souvent... >> + +La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >> + +<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec +conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >> + +Il s'arreta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit +sur les millions. + +<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binome, notre professeur de +mathematiques, rabachait tous les ans, dans sa premiere lecon sur la +numeration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considerable pour +que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une +idee juste, si elles n'avaient a leur disposition les ressources d'une +representation graphique ?... Te dis-tu bien qu'a un homme qui +verserait un franc a chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour +payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on +est l'heritier d'un demi-milliard de francs ! + +-- Un demi-milliard de francs ! s'ecria Marcel, secoue par le mot plus +qu'il ne l'avait ete par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en +faire de mieux ? Ce serait de le donner a la France pour payer sa +rancon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !... + +-- Ne va pas t'aviser au moins de suggerer une pareille idee a mon pere +!... s'ecria Octave du ton d'un homme effraye. Il serait capable de +l'adopter ! Je vois deja qu'il rumine quelque projet de sa facon !... +Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la +rente ! + +-- Allons, tu etais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour etre +capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, +qu'il eut mieux valu pour toi, sinon pour ton pere, qui est un esprit +droit et sense, que ce gros heritage fut reduit a des proportions plus +modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente a +partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >> + +Et il se remit au travail. + +Quant a Octave, il lui etait impossible de rien faire, et il s'agita si +fort dans la chambre, que son ami, un peu impatiente, finit par lui +dire : + +<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est evident que tu n'es +bon a rien ce soir ! + +-- Tu as raison >>, repondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- +permission d'abandonner toute espece de travail. + +Et, sautant sur son chapeau, il degringola l'escalier et se trouva dans +la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arreta sous un bec de gaz +pour relire la lettre de son pere. Il avait besoin de s'assurer de +nouveau qu'il etait bien eveille. + +<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... repetait-il. Cela fait +au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pere ne m'en +donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitie d'un, que le quart +d'un, je serais encore tres heureux ! On fait beaucoup de choses avec +de l'argent ! Je suis sur que je saurais bien l'employer ! Je ne suis +pas un imbecile, n'est-ce pas ? On a ete recu a l'Ecole centrale !... +Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >> + +Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin. + +<< J'aurai un hotel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du +moment ou je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'etait. +Comme cela vient a point tout de meme !... Un demi-milliard !... +Baronnet !... C'est drole, maintenant que c'est venu, il me semble que +je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas +toujours occupe a trimer sur des livres et des planches a dessin !... +Tout de meme, c'est un fameux reve ! >> + +Octave suivait, en ruminant ces idees, les arcades de la rue de Rivoli. +Il arriva aux Champs-Elysees, tourna le coin de la rue Royale, deboucha +sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides etalages +qu'avec indifference, comme choses futiles et sans place dans sa vie. +Maintenant, il s'y arreta et songea avec un vif mouvement de joie que +tous ces tresors lui appartiendraient quand il le voudrait. + +<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent +leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les +plus souples, que les horlogers construisent leurs chronometres, que le +lustre de l'Opera verse ses cascades de lumiere, que les violons +grincent, que les chanteuses s'egosillent ! C'est pour moi qu'on dresse +des pur-sang au fond des maneges, et que s'allume le Cafe Anglais !... +Paris est a moi !... Tout est a moi !... Ne voyagerai-je pas ? +N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien +quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles +d'ivoire par-dessus le marche !... J'aurai des elephants !... Je +chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . +Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht a vapeur pour me +conduire ou je voudrai, m'arreter et repartir a ma fantaisie !... A +propos de vapeur, je suis charge de donner la nouvelle a ma mere. Si je +partais pour Douai !... Il y a l'ecole... Oh ! oh ! l'ecole ! on peut +s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prevenir. Je vais lui envoyer +une depeche. Il comprendra bien que je suis presse de voir ma mere et +ma soeur dans une pareille circonstance ! >> + +Octave entra dans un bureau telegraphique, prevint son ami qu'il +partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hela un fiacre et se +fit transporter a la gare du Nord. + +Des qu'il fut en wagon, il se reprit a developper son reve. + +A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment a la porte de la +maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en +emoi le paisible quartier des Aubettes. + +<< Qui donc est malade ? se demandaient les commeres d'une fenetre a +l'autre. + +-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa +lucarne au dernier etage. + +-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >> + +Apres dix minutes d'attente, Octave reussit a penetrer dans la maison. +Sa mere et sa soeur Jeanne, precipitamment descendues en robe de +chambre, attendaient l'explication de cette visite. + +La lettre du docteur, lue a haute voix, eut bientot donne la clef du +mystere. + +Mme Sarrasin fut un moment eblouie. Elle embrassa son fils et sa fille +en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait etre a eux +maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer a des jeunes +gens qui possedaient quelques centaines de millions. Cependant, les +femmes ont plus tot fait que les hommes de s'habituer a ces grands +coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que +c'etait a lui, en somme, qu'il appartenait de decider de sa destinee et +de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant a +Jeanne, elle etait heureuse a la joie de sa mere et de son frere ; mais +son imagination de treize ans ne revait pas de bonheur plus grand que +celui de cette petite maison modeste ou sa vie s'ecoulait doucement +entre les lecons de ses maitres et les caresses de ses parents. Elle ne +voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient +changer grand-chose a son existence, et cette perspective ne la troubla +pas un instant. + +Mme Sarrasin, mariee tres jeune a un homme absorbe tout entier par les +occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de +son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. +Ne pouvant partager les bonheurs que l'etude donnait au docteur +Sarrasin, elle s'etait quelquefois sentie un peu seule a cote de ce +travailleur acharne, et avait par suite concentre sur ses deux enfants +toutes ses esperances. Elle avait toujours reve pour eux un avenir +brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en +doutait pas, etait appele aux plus hautes destinees. Depuis qu'il avait +pris rang a l'Ecole centrale, cette modeste et utile academie de jeunes +ingenieurs s'etait transformee dans son esprit en une pepiniere +d'hommes illustres. Sa seule inquietude etait que la modestie de leur +fortune ne fut un obstacle, une difficulte tout au moins a la carriere +glorieuse de son fils, et ne nuisit plus tard a l'etablissement de sa +fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, +c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'etre. Aussi sa +satisfaction fut- elle complete. + +La mere et le fils passerent une grande partie de la nuit a causer et a +faire des projets, tandis que Jeanne, tres contente du present, sans +aucun souci de l'avenir, s'etait endormie dans un fauteuil. + +Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos : + +<< Tu ne m'as pas parle de Marcel, dit Mme Sarrasin a son fils. Ne lui +as-tu pas donne connaissance de la lettre de ton pere ? Qu'en a-t-il +dit ? + +-- Oh ! repondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, +c'est un stoique ! Je crois qu'il a ete effraye pour nous de l'enormite +de l'heritage ! Je dis pour nous ; mais son inquietude ne remontait pas +jusqu'a mon pere, dont le bon sens, disait-il, et la raison +scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mere, +et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cache qu'il eut prefere +un heritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... + +-- Marcel n'avait peut-etre pas tort, repondit Mme Sarrasin en +regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite +fortune, pour certaines natures ! >> + +Jeanne venait de se reveiller. Elle avait entendu les dernieres paroles +de sa mere : + +<< Tu sais, mere, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant +vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel +avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel +! >> + +Et, ayant embrasse sa mere, Jeanne se retira. + +III UN FAIT DIVERS + +En arrivant a la quatrieme seance du Congres d'Hygiene, le docteur +Sarrasin put constater que tous ses collegues I'accueillaient avec les +marques d'un respect extraordinaire. Jusque-la, c'etait a peine si le +tres noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretiere, qui avait la +presidence nominale de l'assemblee, avait daigne s'apercevoir de +l'existence individuelle du medecin francais. + +Ce lord etait un personnage auguste, dont le role se bornait a declarer +la seance ouverte ou levee et a donner mecaniquement la parole aux +orateurs inscrits sur une liste qu'on placait devant lui. Il gardait +habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote +boutonnee -- non pas qu'il eut fait une chute de cheval --, mais +uniquement parce que cette attitude incommode a ete donnee par les +sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. + +Une face blafarde et glabre, plaquee de taches rouges, une perruque de +chiendent pretentieusement relevee en toupet sur un front qui sonnait +le creux, completaient la figure la plus comiquement gourmee et la plus +follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une +piece, comme s'il avait ete de bois ou de carton-pate. Ses yeux memes +semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades +intermittentes, a la facon des yeux de poupee ou de mannequin. + +Lors des premieres presentations, le president du Congres d'Hygiene +avait adresse au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant +qui aurait pu se traduire ainsi : + +<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner +votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes +?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une +creature aussi eloignee de moi dans l'echelle des etres !... +Mettez-vous a l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >> + +Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et +poussa la courtoisie jusqu'a lui montrer un siege vide a sa droite. +D'autre part, tous les membres du Congres s'etaient leves. + +Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement +flatteuse, et se disant qu'apres reflexion le compte-globules avait +sans doute paru a ses confreres une decouverte plus considerable qu'a +premiere vue, le docteur Sarrasin s'assit a la place qui lui etait +offerte. + +Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolerent, lorsque Lord +Glandover se pencha a son oreille avec une contorsion des vertebres +cervicales telle qu'il pouvait en resulter un torticolis violent pour +Sa Seigneurie : + +<< J'apprends, dit-il, que vous etes un homme de propriete considerable +? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >> + +Lord Glandover paraissait desole d'avoir pu traiter avec legerete +l'equivalent en chair et en os d'une valeur monnayee aussi ronde. Toute +son attitude disait : + +<< Pourquoi ne nous avoir pas prevenus ?... Franchement ce n'est pas +bien ! Exposer les gens a des meprises semblables ! >> + +Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un +sou de plus qu'aux seances precedentes, se demandait comment la +nouvelle avait deja pu se repandre lorsque le docteur Ovidius, de +Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : + +<< Vous voila aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ +donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >> + +Et il lui passa un numero du journal, date du matin meme. On y lisait +le << fait divers >> suivant, dont la redaction revelait suffisamment +l'auteur : + +<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Begum +Gokool vient enfin de trouver son legitime heritier par les soins +habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton +row, London. L'heureux proprietaire des vingt et un millions sterling, +actuellement deposes a la Banque d'Angleterre, est un medecin francais, +le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analyse ici +meme le beau memoire au Congres de Brighton. A force de peines et a +travers des peripeties qui formeraient a elles seules un veritable +roman, Mr. Sharp est arrive a etablir, sans contestation possible, que +le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques +Langevol, baronnet, epoux en secondes noces de la Begum Gokool. Ce +soldat de fortune etait, parait-il, originaire de la petite ville +francaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus a accomplir, pour l'envoi en +possession, que de simples formalites. La requete est deja logee en +Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchainement de circonstances +qui a accumule sur la tete d'un savant francais, avec un titre +britannique, les tresors entasses par une longue suite de rajahs +indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut +se feliciter qu'un capital aussi considerable tombe en des mains qui +sauront en faire bon usage. >> + +Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarie de +voir la nouvelle rendue publique. Ce n'etait pas seulement a cause des +importunite que son experience des choses humaines lui faisait deja +prevoir, mais il etait humilie de l'importance qu'on paraissait +attribuer a cet evenement. Il lui semblait etre rapetisse +personnellement de tout l'enorme chiffre de son capital. Ses travaux, +son merite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se +trouvaient deja noyes dans cet ocean d'or et d'argent, meme aux yeux de +ses confreres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, +l'intelligence superieure et deliee, l'inventeur ingenieux, ils +voyaient le demi-milliard. Eut-il ete un goitreux des Alpes, un +Hottentot abruti, un des specimens les plus degrades de l'humanite au +lieu d'en etre un des representants superieurs, son poids eut ete le +meme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> desormais vingt +et un millions sterling, ni plus, ni moins. + +Cette idee l'ecoeura, et le Congres, qui regardait, avec une curiosite +toute scientifique, comment etait fait un << demi milliardaire >>, +constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une +sorte de tristesse. + +Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagere. La grandeur du but +auquel il avait resolu de consacrer cette fortune inesperee se +representa tout a coup a la pensee du docteur et le rasserena. Il +attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de +Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour +une communication. + +Lord Glandover la lui accorda a l'instant et par preference meme au +docteur Ovidius. Il la lui aurait accordee, quand tout le Congres s'y +serait oppose, quand tous les savants de l'Europe auraient proteste a +la fois contre ce tour de faveur ! Voila ce que disait eloquemment +l'intonation toute speciale de la voix du president. + +<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques +jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliere qui +m'arrive et des consequences heureuses que ce hasard peut avoir pour la +science. Mais, le fait etant devenu public, il y aurait peut-etre de +l'affectation a ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... +Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considerable, une somme de +plusieurs centaines de millions, actuellement deposee a la Banque +d'Angleterre, se trouve me revenir legitimement. Ai-je besoin de vous +dire que je ne me considere, en ces conjonctures, que comme le +fideicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est +pas a moi que ce capital appartient de droit, c'est a l'Humanite, c'est +au Progres !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements +unanimes. Tout le Congres se leve, electrise par cette declaration._) +Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de +science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fit a ma place ce que je +veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans +beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- +propre que de devouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! +Ne voyons que les resultats. Je le declare donc, definitivement et sans +reserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas a +moi, il est a la science ! Voulez-vous etre le parlement qui repartira +ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumieres une confiance +suffisante pour pretendre en disposer en maitre absolu. Je vous fais +juges, et vous-memes vous deciderez du meilleur emploi a donner a ce +tresor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Delire general._) + +Le Congres est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont +montes sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parait menace +d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. +Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient a +son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur +Sarrasin plaisante agreablement, et n'a pas la moindre intention de +realiser un programme si extravagant. + +<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu +un peu de silence, s'il m'est permis de suggerer un plan qu'il serait +aise de developper et de perfectionner, je propose le suivant. >> + +Ici le Congres, revenu enfin au sang-froid, ecoute avec une attention +religieuse. + +<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misere et de mort qui +nous entourent, il faut en compter une a laquelle je crois rationnel +d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygieniques +deplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont places. Ils +s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privees d'air et +de lumiere, ces deux agents indispensables de la vie. Ces +agglomerations humaines deviennent parfois de veritables foyers +d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints +dans leur sante ; leur force productive diminue, et la societe perd +ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient etre appliquees aux +plus precieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du +plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne +reunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer +le plan d'une cite modele sur des donnees rigoureusement scientifiques +?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas +ensuite le capital dont nous disposons a edifier cette ville et a la +presenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui ! +-- Tonnerre d'applaudissements._) + +Les membres du Congres, pris d'un transport de folie contagieuse, se +serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, +l'enlevent, le portent en triomphe autour de la salle. + +<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu reintegrer sa place, +cette cite que chacun de nous voit deja par les yeux de l'imagination, +qui peut etre dans quelques mois une realite, cette ville de la sante +et du bien-etre, nous inviterions tous les peuples a venir la visiter, +nous en repandrions dans toutes les langues le plan et la description, +nous y appellerions les familles honnetes que la pauvrete et le manque +de travail auraient chassees des pays encombres. Celles aussi -- vous +ne vous etonnerez pas que j'y songe --, a qui la conquete etrangere a +fait une cruelle necessite de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi +de leur activite, l'application de leur intelligence, et nous +apporteraient ces richesses morales, plus precieuses mille fois que les +mines d'or et de diamant. Nous aurions la de vastes colleges ou la +jeunesse elevee d'apres des principes sages, propres a developper et a +equilibrer toutes les facultes morales, physiques et intellectuelles, +nous preparerait des generations fortes pour l'avenir ! >> + +Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette +communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >> +se succederent pendant plus d'un quart d'heure. + +Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord +Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en +clignant de l'oeil : + +<< Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein +?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms +choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront +habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain, +n'est-ce pas ? >> + +Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions +un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il +entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par +acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait +d'etre soumise a l'assemblee. + +<< Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une +idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la +concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a +la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee +etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise +en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien +de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre +consacres a un tel essai ! >> + +L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un +juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. + +Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a +la requete du docteur Sarrasin lui-meme. + +<< Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi +d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous +pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre +qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je +demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions +France-Ville ! >> + +On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien +due. + +France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait, +grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le +papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du +projet. + +Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si +differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour +suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune +du fait divers publie par le _Daily Telegraph_. + +Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par +les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du +Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et +figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille +modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta +le 1er novembre a Rotterdam. + +Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et +secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de +Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes +de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de +corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en +allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, +apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse +Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et +d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses +: _Correspondance speciale de Brighton_ ? + +Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, +l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui +lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se +contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si +grave personne. + +C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin +son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros +valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le +professeur Schultze, de l'Universite d'Iena. + +Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne +presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de +quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees +indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le +peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient +le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne +trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on +se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur +Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents +formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des +levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les +paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble +inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait +visiblement tres satisfait pour lui-meme. + +Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la +cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne, +singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui +l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : + +<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente, +derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de +retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures +trente, vous quitterez mon service a huit. + +-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner +maintenant ? + +-- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez +depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne +change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >> + +Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a +ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen +fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater +que ce memoire avait pour titre : + +_Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents +de degenerescence hereditaire ?_ + +Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un +grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de +biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le +professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus +de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis +il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et +se remit au travail. + +Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier +feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre +un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la +bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au +moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut +attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait +divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se +rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y +parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il +jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un +ronflement sonore. + +Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et +explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit +le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que, +machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le +repeter. + +Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle +heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur +le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs +fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y +concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser +passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau, +car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il +courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres +de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton +poussiereux qui en formait l'envers. + +Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce +nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle : + +<< _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee +Langevol). + +Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres. + +IV PART A DEUX + +Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare +de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton +row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de +bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six +chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un +dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, +etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de +fromage traditionnel en tous les pays de basoche. + +<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme +voix dont il demandait son diner. + +-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? + +- Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >> + +Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau +acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille +une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se +traduire ainsi : + +<< Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des +titres ! >> + +Reponse du jeune clerc : + +<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable, +mais ce n'est pas la tete du premier venu. >> + +Nouvelle exclamation mysterieuse : + +<< Et il vient d'Allemagne ?... + +-- Il le dit, du moins. >> + +Un soupir passa a travers le tuyau : + +<< Faites monter. + +- Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant +un passage interieur. + +Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se +trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait +en lettres noires sur un fond de cuivre. + +Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un +cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges +cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon +l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter +des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe. +Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place +aupres de lui : + +<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene. +Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner +qu'un tres petit nombre de minutes. >> + +Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il +s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil. + +<< Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes +supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene. + +-- Parlez donc, monsieur. + +-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc, +et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en +1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de +Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon +grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son +passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces +dument legalisees qui etablissent ma filiation. >> + +Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il +donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il +est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet, +il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite +de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il +poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour +l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque +inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait +surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas +assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais +pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises, +le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses +droits a outrance. + +A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre +cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp +avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport +superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race +germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu +Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme +ordre. + +D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put +etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de +parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une +aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de +ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre +secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des +droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la +possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et, +dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de +Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja +belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du +_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre, +d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme +de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage +par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui +rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. + +Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur +Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si +Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti +avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences +seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient +pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur, +il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient +tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient +aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus +imperieux, a la reconnaissance du professeur. + +Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du +raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en +repos, sans toutefois rien preciser. + +Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a +loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus +question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se +disait si avare ! + +Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant +a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant +qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle +etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que +tourner a l'avantage de la premiere. + +L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche +telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq +heures le savant francais dans le cabinet du solicitor. + +Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp +l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui +declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu +parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee +par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait +mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre +precis de parente de cette grand-tante. + +Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees +dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. + +Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et +les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la +verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de +cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, +dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de +Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et +qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la +verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption... +D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des +archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de +pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il +fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations +n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de +terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du +docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues +verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant +considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une +compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et +epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre +avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de +Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et +capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports, +procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question +pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a +la Banque... + +Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il +s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il +entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme +un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait +entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il +se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a +l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer +a l'etat gazeux et s'evanouir ! + +<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. + +Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile +encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, +Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente +justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement +un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus +sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans +quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois... +hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !... + +Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans +sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie +d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son +beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver +quelque regret. + +Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse +son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais +entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement +l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a +toute transaction. + +Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis, +qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un +desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait +certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un +solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la +cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, +en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze +une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement +jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses +interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere +legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et +les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front +!... + +<< Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il +? >> demanda le professeur. + +Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il +allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp +fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr +Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en +pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour +amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses +afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret +a une transaction. + +<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, +remettez-vous- en a moi et je reponds de tout. + +-- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en +tenir. >> + +Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le +solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la- +dessus carte blanche. + +Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp, +lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a +lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa +qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de +couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce +pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un +conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors +eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- +propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des +yeux presque paternels. + +Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement +assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee +de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait +tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir +l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu +familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans +etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche +de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de +passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte +blanche a Mr. Sharp et repartit. + +Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un +autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de +prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une +grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font +des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile +d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le +saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir +que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee +d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au +docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a +l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien +entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme +candidat alleche par l'odeur... + +Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il +s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce +n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations, +fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant +il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit +casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu. +Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui +voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret +pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment +psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans +son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il +demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate. + +Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait +de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun +deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que +l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. + +Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il +vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore +superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il +aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing, +au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du +Royaume-Uni. + +Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer +de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu. +Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant +qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur +Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot +termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage +egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent +mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement +definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales. + +Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo- +saxonne, cette etonnante affaire. + +On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami +Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur +Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa +aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : << +_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >> + +La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un +pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de +cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en +effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout +arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme +comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien +certainement, visionnaire ! + +Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une +ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique +propres a developper toutes les qualites de la race et a former de +jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui +paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la +loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son +asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition +totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre +tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de +realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes. +Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et +pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait, +une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se +presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ +de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux +comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait +prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait +clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force +constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces +pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete +arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour +les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du +docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait +celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur. +C'etait l'instrument qu'il lui fallait. + +D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ; +il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait +pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se +fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland. +Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir +un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja +l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international +d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette +assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur +Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration : +qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne +laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale. + +<< J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle +servira d'exemple au monde ! >> + +Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite, +n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne +meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces +paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne +devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour +l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, +et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune +Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le +docteur ajoutait : + +<< Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs, +non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui +repondit : + +<< Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la +fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en +temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, +que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit +de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout +devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques +annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin +comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par +consequent, servir la France. >> + +V LA CITE DE L'ACIER + +Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage +de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est +transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues +du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal +delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une +sorte de Suisse americaine. + +Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les +pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui +separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage +de tous les sites pris a vol d'oiseau. + +Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree +aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce +n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins +seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille. + +Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits +de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, +le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne. +Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses +pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol +soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches +gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre +s'abimer dans de mysterieuses profondeurs. + +Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs +des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de +scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des +yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete +par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante, +gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est +charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un +oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de +memoire d'homme on n'y a vu un papillon. + +Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent +se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines +maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause +de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on +appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. + +Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol +sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque +ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et +le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout +a coup une energie et une vigueur sans egales. + +Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages +d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, +apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population +de rudes travailleurs. + +C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts, +inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse +sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers +perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes +d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille +bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est +voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides +eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui +d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave. + +Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la +propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie +d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand +travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons +des deux mondes. + +Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse +et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour +la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la +Chine, mais surtout pour l'Allemagne. + +Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une +ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de +terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la +plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en +former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur +ecrasante superiorite une celebrite universelle. + +Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses +propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, +il en fait des canons. + +Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le +realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille +kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent +tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq +cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites : +demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle +qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, +dans les delais convenus. + +Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent +cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit. + +En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort +lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a +dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des +dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se +deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt +semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des +legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de +sur, c'est que personne n'en sait le fin mot. + +Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde +avec un soin jaloux. + +Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts, +isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles +des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait +vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la +republique des Etats-Unis. + +En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de +franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la +ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable +vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous +n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique, +le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree, +signee et paraphee. + +Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un +matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a +l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied +vers la porte la plus voisine du village. + +C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la +mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de +laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de +grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, +comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait +impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe +brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une +feuille imprimee et fut aussitot admis. + +<< Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K, +rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le +chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous +presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous +entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou +le nouveau venu s'eloignait. + +Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et +s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse, +sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre +la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait +d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une +seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui +indiquait la configuration de la Cite de l'Acier. + +C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise +de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants +les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs. + +Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du +chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre +sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge. + +Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en +presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee. + +L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : + +<< Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >> + +Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva +enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait +l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de +constructions uniformes. + +Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments +gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des +monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait +sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre +attention. + +En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva +dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du +contremaitre Seligmann. + +Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et, +reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : + +<< Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune +? + +-- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et +j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis +vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete +engage a New York par le chef du personnel. >> + +Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger +accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre. + +<< Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci. + +-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers +qui sont en regle. >> + +Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un +passeport, un livret, des certificats. + +<< C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous +designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement +de documents officiels. + +Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur +la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom +portant le numero 57938, et ajouta : + +<< Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures, +presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte +exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre +numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, +en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier +et qui n'est ouvert qu'a cet instant. + +-- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda +Schwartz. + +-- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous +pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres +modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il +s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule +peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par +l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement... +Commencez-vous aujourd'hui ? + +-- Pourquoi pas ? + +-- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en +guidant Schwartz vers une galerie interieure. + +Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et +penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme +par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de +premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put +retenir un mouvement d'admiration professionnelle. + +De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes +cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles +de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre +qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees +d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait +cinquante sur chaque rangee. + +A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des +trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les +fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et +emportaient cette fonte transformee en acier. + +L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette +metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet +de fer, s'y livraient avec activite. + +Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de +scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour +obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot +qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de +fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son +congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de +maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du +bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse +metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; +puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les +scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre +boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux +aides-marteleurs. + +C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En +face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en +mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la +cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap +de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de +cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait +au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la +soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme +masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont +elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et +d'eclaboussures. + +Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une +fois rechauffee, la rebattre de nouveau. + +Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement +incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la +basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes +rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces +grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait +presque un enfant. + +De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une +temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes, +rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui +aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans. + +Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le +supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, +exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes +leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et +commenca a manoeuvrer. + +Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne +tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau. + +Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des +blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage, +soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel +qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las +et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut. + +<< Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et +vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, +qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait +qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... + +Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut +immediatement appele chez l'ingenieur en chef. + +Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un +ton inquisitorial : + +<< Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >> + +Schwartz baissait les yeux tout confus. + +<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la +coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais +voulu essayer du puddlage ! + +-- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les +epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de +trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, +au moins ? + +-- J'etais depuis deux mois a la premiere classe. + +-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez +commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer +heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> + +L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une +depeche et dit : + +<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au +secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >> + +Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur +K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge, +accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle +de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique. + +<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui +dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis +aux halles de coulee de gros canons. >> + +La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de +long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz, +chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou +par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux. + +Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans +l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de +la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a +volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces +enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait +le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui +qui emportait les canons sortant du moule. + +Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la +temperature a l'etat de la fusion dans les creusets. + +Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient +portes la a un degre singulier de perfection. + +Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le +signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et +rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les +epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer +devant chaque four. + +Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde +en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de +tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre +refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des +pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement +au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot, +un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre +de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet +commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient +en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit +correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et +brulant. + +Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee +fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours +agissaient successivement de meme. + +La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par +le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans +la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un +mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une +discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une +mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. + +Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot +accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu +importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin +de la journee, lui promit meme un avancement rapide. + +Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et +de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a +l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant +bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la +matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui +<< recevait des pensionnaires >>. + +Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la +recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa +poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage, +et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis, +il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse. + +Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta +les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce +qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une +langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre : + +<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans +le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux +temperatures differentes et relativement basses pour la premiere +chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff. +Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une +egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les +manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment +musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront +atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la +discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les +premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les +succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de +minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement +analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement +tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non +plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne +prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout +melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais +c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour +etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la +composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et +les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs +convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions +pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux +secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme +central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret ! +Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas +craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze, +lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >> + +Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee, +se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut +l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe +et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait +etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se +succedaient en cadence et faisaient : + +<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >> + +Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps, +comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile. + +<< Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je +decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut +mediter contre France-Ville ! >> + +Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais, +dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur +ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien +que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune +demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de +l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa +fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot +Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee, +il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de +l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. + +VI LE PUITS ALBRECHT + +Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel +Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue +quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du +houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une +petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le +mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait +tous les dimanches son petit garcon Carl. + +Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere +pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces +portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en +forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a +bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il +put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit +une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge +de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine, +pendant que le palefrenier remontait au-dehors. + +La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres +au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle +aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de +ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et +pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des +hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. + +Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il +sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune +<< gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un +ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle +generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau +chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de +gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des +profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au +soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus +beau du monde. + +Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus +laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, +allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille +etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi +anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules +du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele +une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique. + +Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec +une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel, +l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte +vaincue donnent a tous les mineurs sans exception. + +Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table +carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un +carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles +de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale, +peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont +leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et +de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux +d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour +chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen. +Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec +soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait +fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte +qu'il recherchait maintenant les insectes. + +Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux +cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec +deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en +croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et +les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux +aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait +pourtant qu'avec admiration. + +Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux +philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du +niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il +etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son +labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche, +en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il +s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace +necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et +soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si +caressant, si tendre ! + +<< Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en +frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de +lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol +ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de +toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >> + +Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement. +Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui +portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer +un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce +vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter +l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de +l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres +l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et +il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait +son fils. + +Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou +son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de +cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le +long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans +laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues +aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment +de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de +fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme +corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du +gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle +etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale ! +Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les +accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs, +elle les avait tous vus et revus a la tache ! + +Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les +yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait +engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari +jadis, et maintenant son unique enfant ! + +Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur, +s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui +s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres, +-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait +arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de +mettre pied a terre ! + +Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a +droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les +piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers +le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant +a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont +ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent +les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies, +posant les rails ; les macons assemblant les voutes... + +Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard +a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent +a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes +paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se +dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par +la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !... + +Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une +armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de +leurs lampes de surete !... + +Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait +seule, songeuse, au coin de son feu. + +Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une +qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait +et refermait la porte. + +Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la +bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la +benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il +lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il +mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de +la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds, +avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et +s'endormait sur la litiere de paille. + +Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait +a demi-mot tous les details que lui donnait Carl ! + +<< Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ? +Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique +qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine +d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il +parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, +et il aura fort a faire pour tomber juste ! + +-- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur +Maulesmulhe a dit cela ! >> + +Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des +galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les +chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de +la percee. + +<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce +que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal +repondre ! >> + +Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa +qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela +de la conversation pour dire a l'enfant : + +<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te +l'expliquer. + +-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite. + +-- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux +cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est +tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >> + +Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de +papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui +l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte, +que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte. + +A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son +pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade. + +Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas +tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe. +Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs, +apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur +Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il +abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides, +que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a +l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des +intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de +toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la +fin du trimestre, portait cette mention formelle : + +<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je +dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait +"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de +l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >> + +Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever +d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne +manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard : +malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. + +Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures +sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer +si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl +aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son +anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la +direction du puits Albrecht. + +En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur +demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une +reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne +sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel +poursuivit sa promenade. + +Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait +pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine +si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent +gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train +de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour +ferie, a la gueule du puits. + +<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda +Marcel a ce fonctionnaire. + +L'homme consulta sa liste et secoua la tete. + +<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ? + +-- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit +affleurer au nord, n'est pas encore achevee. + +-- Alors, le garcon est en bas ? + +-- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le +dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester. + +-- Puis-je descendre pour m'informer ?... + +-- Pas sans permission. + +-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. + +-- Pas d'accident possible le dimanche ! + +-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet +enfant ! + +-- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si +toutefois il s'y trouve... >> + +Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise +aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses +comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite +l'inquietude de Marcel. + +<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il. + +Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer +du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. + +<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils +pourraient devenir utiles... + +-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. +>> + +Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils +aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le +dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec +les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se +place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux, +construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une +pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer +impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable. + +Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la +benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires +par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant +dans les profondeurs de la terre. + +<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux +yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se +decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la +benne ! + +-- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est +vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >> + +On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- +point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl. + +On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et +paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la +conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par +lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait +pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une +etrille, son livre d'arithmetique. + +Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle +preuve que l'enfant devait etre dans la mine. + +<< Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais +c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries +d'exploitation, un dimanche ? + +-- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir ! +repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >> + +Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette +supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. + +Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On +appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la +besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, +commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui +lui avaient ete devolues. + +En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees +en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, +il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la +moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un +appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait +avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais +Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles +recherches. + +<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region +pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details +avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux +confins des continents arctiques. + +-- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement +de la couche exploitable, repondit le contremaitre. + +-- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher ! +>> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent. + +Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en +effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir +ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis +quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les +arretant, leur dit : + +<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ? + +-- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons. + +-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi +etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me +permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre. + +-- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >> + +Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une +allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle +s'eteignit aussitot. + +<< J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se +maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de +ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous +poursuivrons seuls la recherche. >> + +Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun +entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince +sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles +galeries. + +Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air +des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient. + +A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes. +Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au +loin dans l'ombre. Ils y coururent... + +Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et deja froid, le +pauvre petit Carl. Ses levres bleues, sa face injectee, son pouls muet, +disaient, avec son attitude, ce qui s'etait passe. + +Il avait voulu ramasser quelque chose a terre, il s'etait baisse et +avait ete litteralement noye dans le gaz acide carbonique. + +Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler a la vie. La mort +remontait deja a quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait +une petite tombe de plus dans le cimetiere neuf de Stahlstadt, et dame +Bauer, la pauvre femme, etait veuve de son enfant comme elle l'etait de +son mari. + +VII LE BLOC CENTRAL + +Un rapport lumineux du docteur Echternach, medecin en chef de la +section du puits Albrecht, avait etabli que la mort de Carl Bauer, no. +41902, age de treize ans, << trappeur >> a la galerie 228, etait due a +l'asphyxie resultant de l'absorption par les organes respiratoires +d'une forte proportion d'acide carbonique. + +Un autre rapport non moins lumineux de l'ingenieur Maulesmulhe avait +expose la necessite de comprendre dans un systeme d'aeration la zone B +du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz deletere +par une sorte de distillation lente et insensible. + +Enfin, une note du meme fonctionnaire signalait a l'autorite competente +le devouement du contremaitre Rayer et du fondeur de premiere classe +Johann Schwartz. + +Huit a dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre +son jeton de presence dans la loge du concierge, trouva au clou un +ordre imprime a son adresse : + +<< Le nomme Schwartz se presentera aujourd'hui a dix heures au bureau +du directeur general. Bloc central, porte et route A. Tenue +d'exterieur. >> + +<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent +! >> + +Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et +dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance +de l'organisation generale de la cite suffisante pour savoir que +l'autorisation de penetrer dans le Bloc central ne courait pas les +rues. De veritables legendes s'etaient repandues a cet egard. On disait +que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette +enceinte reservee, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employes +y etaient soumis, avant leur admission, a toute une serie de ceremonies +maconniques, obliges de s'engager sous les serments les plus solennels +a ne rien reveler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de +mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin +de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne +de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... +Il s'y tenait parfois des conseils supremes ou des personnages +mysterieux venaient s'asseoir et participer aux deliberations... + +Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait a tous ces recits Marcel +savait qu'ils etaient, en somme, l'expression populaire d'un fait +parfaitement reel : l'extreme difficulte qu'il y avait a penetrer dans +la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il +avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, +parmi les affineurs comme parmi les employes des hauts fourneaux, parmi +les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un +seul n'avait jamais franchi la porte A. + +C'est donc avec un sentiment de curiosite profonde et de plaisir intime +qu'il s'y presenta a l'heure indiquee. Il put bientot s'assurer que les +precautions etaient des plus severes. + +Et d'abord, Marcel etait attendu. Deux hommes revetus d'un uniforme +gris, sabre au cote et revolver a la ceinture, se trouvaient dans la +loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touriere d'un +couvent cloitre, avait deux portes, l'une a l'exterieur, l'autre +interieure, qui ne s'ouvraient jamais en meme temps. + +Le laissez-passer examine et vise, Marcel se vit, sans manifester +aucune surprise, presenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux +acolytes en uniforme lui banderent soigneusement les yeux. + +Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans +mot dire. + +Au bout de deux a trois mille pas, on monta un escalier, une porte +s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorise a retirer son bandeau. + +Il se trouvait alors dans une salle tres simple, meublee de quelques +chaises, d'un tableau noir et d'une large planche a epures, garnie de +tous les instruments necessaires au dessin lineaire. Le jour venait par +de hautes fenetres a vitres depolies. + +Presque aussitot, deux personnages de tournure universitaire entrerent +dans la salle. + +<< Vous etes signale comme un sujet distingue, dit l'un d'eux. Nous +allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre a la +division des modeles. Etes-vous dispose a repondre a nos questions ? >> + +Marcel se declara modestement pret a l'epreuve. + +Les deux examinateurs lui poserent alors successivement des questions +sur la chimie, sur la geometrie et sur l'algebre. Le jeune ouvrier les +satisfit en tous points par la clarte et la precision de ses reponses. +Les figures qu'il tracait a la craie sur le tableau etaient nettes, +aisees, elegantes. Ses equations s'alignaient menues et serrees, en +rangs egaux comme les lignes d'un regiment d'elite. Une de ses +demonstrations meme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, +qu'ils lui en exprimerent leur etonnement en lui demandant ou il +l'avait apprise. + +<< A Schaffouse, mon pays, a l'ecole primaire. + +-- Vous paraissez bon dessinateur ? + +-- C'etait ma meilleure partie. + +-- L'education qui se donne en Suisse est decidement bien remarquable ! +dit l'un des examinateurs a l'autre... Nous allons vous laisser deux +heures pour executer ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une +coupe de machine a vapeur, assez compliquee. Si vous vous en acquittez +bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et +hors ligne_... >> + +Marcel, reste seul, se mit a l'ouvrage avec ardeur. + +Quand ses juges rentrerent, a l'expiration du delai de rigueur, ils +furent si emerveilles de son epure, qu'ils ajouterent a la mention +promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent egal_. + +Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le +meme ceremonial, c'est-a-dire les yeux bandes, conduit au bureau du +directeur general. + +<< Vous etes presente pour l'un des ateliers de dessin a la division +des modeles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispose a vous soumettre +aux conditions du reglement ? + +-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je presume qu'elles sont +acceptables. + +-- Les voici : 1 Vous etes astreint, pour toute la duree de votre +engagement, a resider dans la division meme. Vous ne pouvez en sortir +que sur autorisation speciale et tout a fait exceptionnelle. -- 2 Vous +etes soumis au regime militaire, et vous devez obeissance absolue, sous +les peines militaires, a vos superieurs. Par contre, vous etes assimile +aux sous-officiers d'une armee active, et vous pouvez, par un +avancement regulier, vous elever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous +engagez par serment a ne jamais reveler a personne ce que vous voyez +dans la partie de la division ou vous avez acces. -- 4 Votre +correspondance est ouverte par vos chefs hierarchiques, a la sortie +comme a la rentree, et doit etre limitee a votre famille. >> + +<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel. + +Puis, il repondit tres simplement : + +<< Ces conditions me paraissent justes et je suis pret a m'y soumettre. + +-- Bien. Levez la main... Pretez serment... Vous etes nomme dessinateur +au 4 atelier... Un logement vous sera assigne, et, pour les repas, +vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos +effets avec vous ? + +-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisses chez +mon hotesse. + +-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la +division. >> + +<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'ecrire mes notes en langage chiffre +! On n'aurait eu qu'a les trouver !... >> + +Avant la fin du jour, Marcel etait etabli dans une jolie chambrette, au +quatrieme etage d'un batiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu +prendre une premiere idee de sa vie nouvelle. + +Elle ne paraissait pas devoir etre aussi triste qu'il l'aurait cru +d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- +etaient en general calmes et doux, comme tous les hommes de travail. +Pour essayer de s'egayer un peu, car la gaiete manquait a cette vie +automatique, plusieurs d'entre eux avaient forme un orchestre et +faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliotheque, un +salon de lecture offraient a l'esprit de precieuses ressources au point +de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours +speciaux, faits par des professeurs de premier merite, etaient +obligatoires pour tous les employes, soumis en outre a des examens et a +des concours frequents. Mais la liberte, l'air manquaient dans cet +etroit milieu. C'etait le college avec beaucoup de severites en plus et +a l'usage d'hommes faits. L'atmosphere ambiante ne laissait donc pas de +peser sur ces esprits, si faconnes qu'ils fussent a une discipline de +fer. + +L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'etait donne corps +et ame. Son assiduite, la perfection de ses dessins, les progres +extraordinaires de son instruction, signales unanimement par tous les +maitres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au +milieu de ces hommes laborieux, une celebrite relative. Du consentement +general, il etait le dessinateur le plus habile, le plus ingenieux, le +plus fecond en ressources. Y avait-il une difficulte ? C'est a lui +qu'on recourait. Les chefs eux-memes s'adressaient a son experience +avec le respect que le merite arrache toujours a la jalousie la plus +marquee. Mais si le jeune homme avait compte, en arrivant au coeur de +la division des modeles, en penetrer les secrets intimes, il etait loin +de compte. + +Sa vie etait enfermee dans une grille de fer de trois cents metres de +diametre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il etait +attache. Intellectuellement, son activite pouvait et devait s'etendre +aux branches les plus lointaines de l'industrie metallurgique. En +pratique, elle etait limitee a des dessins de machines a vapeur. Il en +construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes +sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des +presses a imprimer ; mais il ne sortait pas de cette specialite. La +division du travail poussee a son extreme limite l'enserrait dans son +etau. + +Apres quatre mois passes dans la section A, Marcel n'en savait pas plus +sur l'ensemble des oeuvres de la Cite de l'Acier qu'avant d'y entrer. +Tout au plus avait-il rassemble quelques renseignements generaux sur +l'organisation dont il n'etait -- malgre ses merites -- qu'un rouage +presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignee figuree +par Stahlstadt etait la Tour du Taureau, sorte de construction +cyclopeenne, qui dominait tous les batiments voisins. Il avait appris +aussi, toujours par les recits legendaires de la cantine, que +l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait a la base de +cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On +ajoutait que cette salle voutee, garantie contre tout danger d incendie +et blindee interieurement comme un monitor l'est a l'exterieur, etait +fermee par un systeme de portes d'acier a serrures mitrailleuses, +dignes de la banque la plus soupconneuse. L'opinion generale etait +d'ailleurs que Herr Schultze travaillait a l'achevement d'un engin de +guerre terrible, d'un effet sans precedent et destine a assurer bientot +a l'Allemagne la domination universelle + +Pour achever de percer le mystere, Marcel avait vainement roule dans sa +tete les plans les plus audacieux d'escalade et de deguisement. Il +avait du s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de +murailles sombres et massives, eclairees la nuit par des flots de +lumiere, gardees par des sentinelles eprouvees, opposeraient toujours a +ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il meme a les forcer +sur un point, que verrait-il ? Des details, toujours des details ; +Jamais un ensemble ! + +N'importe. Il s'etait jure de ne pas ceder ; il ne cederait pas. S'il +fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait +ou ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville +prosperait alors, cite heureuse, dont les institutions bienfaisantes +favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples +decourages Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succes de la +race latine,. Schultze ne fut plus que jamais resolu a accomplir ses +menaces. La Cite de l'Acier elle-meme et les travaux qu'elle avait pour +but en etaient une preuve. + +Plusieurs mois s'ecoulerent ainsi. + +Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millieme fois, de se +renouveler a lui-meme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris +l'informa que le directeur general avait a lui parler. + +<< Je recois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre +de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire +vos paquets pour passer au cercle interne. Vous etes promu au grade de +lieutenant. >> + +Ainsi, au moment meme ou il desesperait presque du succes, l'effet +logique et naturel d'un travail heroique lui procurait cette admission +tant desiree ! Marcel en fut si penetre de joie, qu'il ne put contenir +l'expression de ce sentiment sur sa physionomie. + +<< Je suis heureux d'avoir a vous annoncer une si bonne nouvelle, +reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la +voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous +est offert. Allez, monsieur. >> + +Enfin, Marcel, apres une si longue epreuve, entrevoyait le but qu'il +s'etait jure d'atteindre ! + +Entasser dans sa valise tous ses vetements, suivre les hommes gris, +franchir enfin cette derniere enceinte dont l'entree unique, ouverte +sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, +tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel. + +Il etait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait +encore apercu que la tete sourcilleuse perdue au loin dans les nuages. + +Le spectacle qui s'etendait devant lui etait assurement des plus +imprevus. Qu'on imagine un homme transporte subitement, sans +transition, du milieu d'un atelier europeen, bruyant et banal, au fond +d'une foret vierge de la zone torride. Telle etait la surprise qui +attendait Marcel au centre de Stahlstadt. + +Encore une foret vierge gagne-t-elle beaucoup a etre vu a travers les +descriptions des grands ecrivains, tandis que le parc de Herr Schultze +etait le mieux peigne des Jardins d'agrement. Les palmiers les plus +elances, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obeses en +formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient elegamment aux greles +eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures +opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient +en pleine terre. Les ananas et les goyaves murissaient aupres des +oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis etalaient en plein air +les richesses de leur plumage. Enfin, la temperature meme etait aussi +tropicale que la vegetation. + +Marcel cherchait des yeux les vitrages et les caloriferes qui +produisaient ce miracle, et, etonne de ne voir que le ciel bleu, il +resta un instant stupefait. + +Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de la une houillere en +combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait +ingenieusement utilise ces tresors de chaleur souterraine pour se faire +servir par des tuyaux metalliques une temperature constante de serre +chaude. + +Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, +n'empecha pas ses yeux d'etre eblouis et charmes du vert des pelouses, +et ses narines d'aspirer avec ravissement les aromes qui emplissaient +l'atmosphere. Apres six mois passes sans voir un brin d'herbe, il +prenait sa revanche. Une allee sablee le conduisit par une pente +insensible au pied d'un beau degre de marbre, domine par une +majestueuse colonnade. En arriere se dressait la masse enorme d'un +grand batiment carre qui etait comme le piedestal de la Tour du +Taureau. Sous le peristyle, Marcel apercut sept a huit valets en livree +rouge, un suisse a tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les +colonnes de riches candelabres de bronze, et, comme il montait le +degre, un leger grondement lui revela que le chemin de fer souterrain +passait sous ses pieds. + +Marcel se nomma et fut aussitot admis dans un vestibule qui etait un +veritable musee de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arreter, il +traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva a un +salon jaune et or ou le valet de pied le laissa seul cinq minutes. +Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or. + +Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre a cote d'une +chope de biere, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de +boue sur une botte vernie. + +Sans se lever, sans meme tourner la tete, le Roi de l'Acier dit +froidement et simplement : + +<< Vous etes le dessinateur + +-- Oui, monsieur. + +-- J'ai vu de vos epures. Elles sont tres bien. Mais vous ne savez donc +faire que des machines a vapeur ? + +-- On ne m'a jamais demande autre chose. + +-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ? + +-- Je l'ai etudiee a mes moments perdus et pour mon plaisir. >> + +Cette reponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors +son employe. + +<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous +verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la +peine a remplacer cet imbecile de Sohne, qui s'est tue ce matin en +maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter +tous ! >> + +Il faut bien l'avouer ; ce manque d'egards ne semblait pas trop +revoltant dans la bouche de Herr Schultze ! + +VIII LA CAVERNE DU DRAGON + +Le lecteur qui a suivi les progres de la fortune du jeune Alsacien ne +sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement etabli, au +bout de quelques semaines, dans la familiarite de Herr Schultze. Tous +deux etaient devenus inseparables. Travaux, repas, promenades dans le +parc, longues pipes fumees sur des mooss de biere -- ils prenaient tout +en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iena n'avait rencontre un +collaborateur qui fut aussi bien selon son coeur, qui le comprit pour +ainsi dire a demi-mot, qui sut utiliser aussi rapidement ses donnees +theoriques. + +Marcel n'etait pas seulement d'un merite transcendant dans toutes les +branches du metier, c'etait aussi le plus charmant compagnon, le +travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fecond. + +Herr Schultze etait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in +petto : + +<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garcon ! >> La verite est +que Marcel avait penetre du premier coup d'oeil le caractere de son +terrible patron. Il avait vu que sa faculte maitresse etait un egoisme +immense, omnivore, manifeste au-dehors par une vanite feroce, et il +s'etait religieusement attache a regler la-dessus sa conduite de tous +les instants. + +En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigte +special de ce clavier, qu'il etait arrive a jouer du Schultze comme on +joue du piano. Sa tactique consistait simplement a montrer autant que +possible son propre merite, mais de maniere a laisser toujours a +l'autre une occasion de retablir sa superiorite sur lui. Par exemple, +achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un defaut facile +a voir comme a corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitot avec +exaltation. + +Avait-il une idee theorique, il cherchait a la faire naitre dans la +conversation, de telle sorte que Herr Schultze put croire l'avoir +trouvee. Quelquefois meme il allait plus loin, disant par exemple : + +<< J'ai trace le plan de ce navire a eperon detachable, que vous m'avez +demande. + +-- Moi ? repondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songe a pareille +chose. + +-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublie ?... Un eperon detachable, +laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui eclate +apres un intervalle de trois minutes ! + +-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idees en tete ! >> + +Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternite de la +nouvelle invention. + +Peut-etre, apres tout, n'etait-il qu'a demi dupe de cette manoeuvre. Au +fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par +une de ces mysterieuses fermentations qui s'operent dans les cervelles +humaines, il en arrivait aisement a se contenter de << paraitre >> +superieur, et surtout de faire illusion a son subordonne. + +<< Est-il bete, avec tout son esprit, ce matin-la ! >> se disait il +parfois en decouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux +<< dominos >> de sa machoire. + +D'ailleurs, sa vanite avait bientot trouve une echelle de compensation. +Lui seul au monde pouvait realiser ces sortes de reves industriels !... +Ces reves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au +bout du compte, n'etait qu'un des rouages de l'organisme que lui, +Schultze, avait su creer, etc. + +Avec tout cela, il ne se deboutonnait pas, comme on dit. Apres cinq +mois de sejour a la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup +plus sur les mysteres du Bloc central. A la verite, ses soupcons +etaient devenus des quasi-certitudes. Il etait de plus en plus +convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait +encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses +preoccupations, celle de son industrie meme rendaient infiniment +vraisemblable l'hypothese qu'il avait invente quelque nouvel engin de +guerre. + +Mais le mot de l'enigme restait toujours obscur. + +Marcel en etait bientot venu a se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans +une crise. Ne la voyant pas venir, il se decida a la provoquer. + +C'etait un soir, le 5 septembre, a la fin du diner. Un an auparavant, +jour pour jour, il avait retrouve dans le puits Albrecht le cadavre de +son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse +americaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. +Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temperature etait aussi tiede +qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se deposait en +rosee au lieu de tomber en flocons. + +<< Ces saucisses a la choucroute etaient delicieuses, n'est-ce pas ? +fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Begum n'avaient pas +lasse de son mets favori. + +-- Delicieuses >>, repondit Marcel, qui en mangeait heroiquement tous +les soirs, quoiqu'il eut fini par avoir ce plat en horreur. + +Les revoltes de son estomac acheverent de le decider a tenter l'epreuve +qu'il meditait. + +<< Je me demande meme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni +choucroute, ni biere, peuvent tolerer l'existence ! reprit Herr +Schultze avec un soupir. + +-- La vie doit etre pour eux un long supplice, repondit Marcel. Ce sera +veritablement faire preuve d'humanite que de les reunir au Vaterland. + +-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'ecria le Roi de l'Acier. +Nous voici deja installes au coeur de l'Amerique. Laissez-nous prendre +une ile ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambees +nous saurons faire autour du globe ! >> + +Le valet de pied avait apporte les pipes. Herr Schultze bourra la +sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec premeditation ce moment +quotidien de complete beatitude. + +<< Je dois dire, ajouta-t-il apres un instant de silence, que je ne +crois pas beaucoup a cette conquete ! + +-- Quelle conquete ? demanda Herr Schultze, qui n'etait deja plus au +sujet de la conversation. + +-- La conquete du monde par les Allemands. >> + +L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu. + +<< Vous ne croyez pas a la conquete du monde par les Allemands ? + +-- Non. + +-- Ah ! par exemple, voila qui est fort !... Et je serais curieux de +connaitre les motifs de ce doute ! + +-- Tout simplement parce que les artilleurs francais finiront par faire +mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les +connaissent bien, ont pour idee fixe qu'un Francais averti en vaut +deux. 1870 est une lecon qui se retournera contre ceux qui l'ont +donnee. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il +faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en +Angleterre. >> + +Marcel avait profere ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui +doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blaspheme, lance de but en +blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier. + +Herr Schultze en resta suffoque, hagard, aneanti. Le sang lui monta a +la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'etre +alle trop loin. Voyant toutefois que sa victime, apres avoir failli +etouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit : + +<< Oui, c'est facheux a constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne +font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils +n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes betement +a augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils preparent +du nouveau et que nous nous en apercevrons a la premiere occasion ! + +-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons +aussi, monsieur ! + +-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos +predecesseurs ont fait en bronze, voila tout ! Nous doublons les +proportions et la portee de nos pieces ! + +-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En +verite ! nous faisons mieux que doubler ! + +-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. +Tenez, voulez-vous que je vous dise la verite ? La faculte d'invention +nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Francais trouvent, eux, +soyez-en sur ! >> + +Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le +tremblement de ses levres, la paleur qui avait succede a la rougeur +apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient. + +Fallait-il en arriver a ce degre d'humiliation ? S'appeler Schultze, +etre le maitre absolu de la plus grande usine et de la premiere +fonderie de canons du monde entier, voir a ses pieds les rois et les +parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on +manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur francais !... +Et cela quand on avait pres de soi, derriere l'epaisseur d'un mur +blinde, de quoi confondre mille fois ce drole impudent, lui fermer la +bouche, aneantir ses sots arguments ? Non, il n'etait pas possible +d'endurer un pareil supplice ! + +Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa +pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charge d'ironie, et, serrant les +dents, il lui dit, ou plutot il siffla ces mots : + +<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je +manque d'invention ! >> + +Marcel avait joue gros jeu, mais il avait gagne, grace a la surprise +produite par un langage si audacieux et si inattendu, grace a la +violence du depit qu'il avait provoque, la vanite etant plus forte chez +l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de devoiler son +secret, et, comme malgre lui, penetrant dans son cabinet de travail, +dont il referma la porte avec soin, il marcha droit a sa bibliotheque +et en toucha un des panneaux. Aussitot, une ouverture, masquee par des +rangees de livres, apparut dans la muraille. C'etait l'entree d'un +passage etroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied +meme de la Tour du Taureau. + +La, une porte de chene fut ouverte a l'aide d'une petite clef qui ne +quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermee +par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les +coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de +fer, qui etait interieurement arme d'un appareil complique d'engins +explosibles, que Marcel, sans doute par curiosite professionnelle, +aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le +temps. + +Tous deux se trouvaient alors devant une troisieme porte, sans serrure +apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussee, operee, bien entendu, +selon des regles determinees. + +Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent +a gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arriverent +au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cite de +Stahlstadt. + +Sur cette tour de granit, dont la solidite etait a toute epreuve, +s'arrondissait une sorte de casemate, percee de plusieurs embrasures. +Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier. + +<< Voila ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffle mot depuis le +trajet. + +C'etait la plus grosse piece de siege que Marcel eut jamais vue. Elle +devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par +la culasse. Le diametre de sa bouche mesurait un metre et demi. Montee +sur un affut d'acier et roulant sur des rubans de meme metal, elle +aurait pu etre manoeuvree par un enfant, tant les mouvements en etaient +rendus faciles par un systeme de roues dentees. Un ressort +compensateur, etabli en arriere de l'affut, avait pour effet d'annuler +le recul ou du moins de produire une reaction rigoureusement egale, et +de replacer automatiquement la piece, apres chaque coup, dans sa +position premiere. + +<< Et quelle est la puissance de perforation de cette piece ? demanda +Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin. + +-- A vingt mille metres, avec un projectile plein, nous percons une +plaque de quarante pouces aussi aisement que si c'etait une tartine de +beurre ! + +-- Quelle est donc sa portee ? + +-- Sa portee ! s'ecria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez +tout a l'heure que notre genie imitateur n'avait rien obtenu de plus +que de doubler la portee des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- +la, je me charge d'envoyer, avec une precision suffisante, un +projectile a la distance de dix lieues ! + +-- Dix lieues ! s'ecria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle +employez-vous donc ? + +-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! repondit Herr Schultze +d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvenient a vous devoiler mes +secrets ! La poudre a gros grains a fait son temps. Celle dont je me +sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois +superieure a celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple +encore en y melant les huit dixiemes de son poids de nitrate de potasse +! + +-- Mais, fit observer Marcel, aucune piece, meme faite du meilleur +acier, ne pourra resister a la deflagration de ce pyroxyle ! Votre +canon, apres trois, quatre, cinq coups, sera deteriore et mis hors +d'usage ! + +-- Ne tirat-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait ! + +-- Il couterait cher ! + +-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la piece ! + +-- Un coup d'un million !... + +-- Qu'importe, s'il peut detruire un milliard ! + +-- Un milliard ! >> s'ecria Marcel. + +Cependant, il se contint pour ne pas laisser eclater l'horreur melee +d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. +Puis, il ajouta : + +<< C'est assurement une etonnante et merveilleuse piece d'artillerie, +mais qui, malgre tous ses merites, justifie absolument ma these : des +perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention ! + +-- Pas d'invention ! repondit Herr Schultze en haussant les epaules. Je +vous repete que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >> + +Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, +redescendirent a l'etage inferieur, qui etait mis en communication avec +la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. La se voyaient une +certaine quantite d'objets allonges, de forme cylindrique, qui auraient +pu etre pris a distance pour d'autres canons demontes. << Voila nos +obus >>, dit Herr Schultze. + +Cette fois, Marcel fut oblige de reconnaitre que ces engins ne +ressemblaient a rien de ce qu'il connaissait. C'etaient d'enormes tubes +de deux metres de long et d'un metre dix de diametre, revetus +exterieurement d'une chemise de plomb propre a se mouler sur les +rayures de la piece, fermes a l'arriere par une plaque d'acier +boulonnee et a l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un +bouton de percussion. + +Quelle etait la nature speciale de ces obus ? C'est ce que rien dans +leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils +devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, +depassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre. + +<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester +silencieux. + +-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au +moins en apparence ? + +-- L'apparence est trompeuse, repondit Herr Schultze, et le poids ne +differe pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de +meme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusee de +verre, revetu de bois de chene, charge, a soixante-douze atmospheres de +pression interieure acide carbonique liquide. La chute determine +l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide a l'etat gazeux. +Consequence : un froid d'environ cent degres au-dessous de zero dans +toute la zone avoisinante, en meme temps melange d'un enorme volume de +gaz acide carbonique a l'air ambiant. Tout etre vivant qui se trouve +dans un rayon de trente metres du centre d'explosion est en meme temps +congele et asphyxie. Je dis trente metres pour prendre une base de +calcul, mais l'action s'etend vraisemblablement beaucoup plus loin, +peut-etre a cent et deux cents metres de rayon ! Circonstance plus +avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tres longtemps dans +les couches inferieures de l'atmosphere, en raison de son poids qui est +superieur a celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprietes +septiques plusieurs heures apres l'explosion, et tout etre qui tente +d'y penetrer perit infailliblement. C'est un coup de canon a effet a la +fois instantane et durable !... Aussi, avec mon systeme pas de blesses, +rien que des morts ! >> + +Herr Schultze eprouvait un plaisir manifeste a developper les merites +de son invention. Sa bonne humeur etait venue, il etait rouge d'orgueil +et montrait toutes ses dents. + +<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches a +feu braquees sur une ville assiegee ! Supposons une piece pour un +hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent +batteries de dix pieces convenablement etablies. Supposons ensuite +toutes nos pieces en position, chacune avec son tir regle, une +atmosphere calme et favorable, enfin le signal general donne par un fil +electrique... En une minute, il ne restera pas un etre vivant sur une +superficie de mille hectares ! Un veritable ocean d'acide carbonique +aura submerge la ville ! C'est pourtant une idee qui m'est venue l'an +dernier en lisant le rapport medical sur la mort accidentelle d'un +petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premiere +inspiration a Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte +du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom a la propriete +curieuse que possede son atmosphere d'asphyxier un chien ou un +quadrupede quelconque bas sur jambes, sans faire de mal a un homme +debout, -- propriete due a une couche de gaz acide carbonique de +soixante centimetres environ que son poids specifique maintient au ras +de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner a ma pensee +l'essor definitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un +ocean artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un +cinquieme de ce gaz suffit a rendre l'air irrespirable. >> + +Marcel ne disait pas un mot. Il etait veritablement reduit au silence. +Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en +abuser. + +<< Il n'y a qu'un detail qui m'ennuie, dit-il. + +-- Lequel donc ? demanda Marcel. + +-- C'est que je n'ai pas reussi a supprimer le bruit de l'explosion. +Cela donne trop d'analogie a mon coup de canon avec le coup du canon +vulgaire. Pensez un peu a ce que ce serait, si j'arrivais a obtenir un +tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit a cent mille +hommes a la fois, par une nuit calme et sereine ! >> + +L'ideal enchanteur qu'il evoquait rendit Herr Schultze tout reveur, et +peut-etre sa reverie, qui n'etait qu'une immersion profonde dans un +bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongee, si Marcel ne +l'eut interrompue par cette observation : + +<< Tres bien, monsieur, tres bien ! mais mille canons de ce genre c'est +du temps et de l'argent. + +-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est a nous ! +>> + +Et, en verite, ce Germain, le dernier de son ecole, croyait ce qu'il +disait ! + +<< Soit, repondit Marcel. Votre obus, charge d'acide carbonique, n'est +pas absolument nouveau, puisqu'il derive des projectiles asphyxiants, +connus depuis bien des annees ; mais il peut etre eminemment +destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement... + +-- Seulement ?... + +-- Il est relativement leger pour son volume, et si celui-la va jamais +a dix lieues !... + +-- Il n'est fait que pour aller a deux lieues, repondit Herr Schultze +en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un +projectile en fonte. Il est plein, celui-la et contient cent petits +canons symetriquement disposes encastres les uns dans les autres comme +les tubes d'une lunette, et qui, apres avoir ete lances comme +projectiles redeviennent canons, pour vomir a leur tour de petits obus +charges de matieres incendiaires. C'est comme une batterie que je lance +dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une +ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le +poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parle ! Et, avant +peu, l'experience en sera faite de telle maniere, que les incredules +pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couches a +terre ! >> + +Les dominos brillaient a ce moment d'un si insupportable eclat dans la +bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en +briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il +n'etait pas au bout de ce qu'il devait entendre. + +En effet, Herr Schultze reprit : + +<< Je vous ai dit qu'avant peu, une experience decisive serait tentee ! + +-- Comment ? Ou ?... s'ecria Marcel. + +-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaine des +Cascade-Mounts, lance par mon canon de la plate-forme !... Ou ? Sur une +cite dont dix lieues au plus nous separent, qui ne peut s'attendre a ce +coup de tonnerre, et qui s'y attendit-elle, n'en pourrait parer les +foudroyants resultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13 +a onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaitra +du sol americain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le +professeur Schultze aura dechaine tous les feux du ciel a son tour ! >> + +Cette fois, a cette declaration inattendue, tout le sang de Marcel lui +reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se +passait en lui. + +<< Voila ! reprit-il du ton le plus degage. Nous faisons ici le +contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous +cherchons le secret d'abreger la vie des hommes tandis qu'ils +cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est +condamnee, et c'est de la mort, semee par nous, que doit naitre la vie. +Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en +fondant une ville isolee, a mis sans s'en douter a ma portee le plus +magnifique champ d'experiences. >> + +Marcel ne pouvait croire a ce qu'il venait d'entendre. + +<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut +attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de +France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je +sache, aucune raison de leur chercher querelle ? + +-- Mon cher, repondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien +organise sous d'autres rapports, un fonds d'idees celtiques qui vous +nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien, +le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y +a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence +vitale l'est au meme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y +soustraire, c'est chose insensee ; s'y ranger et agir dans le sens +qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voila +pourquoi je detruirai la cite du docteur Sarrasin. Grace a mon canon, +mes cinquante mille Allemands viendront facilement a bout des cent +mille reveurs qui constituent la-bas un groupe condamne a perir. >> + +Marcel, comprenant l'inutilite de vouloir raisonner avec Herr Schultze, +ne chercha plus a le ramener. + +Tous deux quitterent alors la chambre des obus, dont les portes a +secret furent refermees, et ils redescendirent a la salle a manger. + +De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de +biere a sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour +remplacer celle qu'il avait cassee, et s'adressant au valet de pied : + +<< Arminius et Sigimer sont-ils la ? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-leur de se tenir a portee de ma voix. >> + +Lorsque le domestique eut quitte la salle a manger, le Roi de l'Acier, +se tournant vers Marcel, le regarda bien en face. + +Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une +durete metallique. + +<< Reellement, dit-il, vous executerez ce projet ? + +-- Reellement. Je connais, a un dixieme de seconde pres en longitude et +en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, a onze +heures quarante-cinq du soir, elle aura vecu. + +-- Peut-etre auriez-vous du tenir ce plan absolument secret ! + +-- Mon cher, repondit Herr Schultze, decidement vous ne serez jamais +logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >> + +Marcel, sur ces derniers mots, s'etait leve. + +<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze, +que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront +plus les redire ? >> + +Le timbre resonna. Arminius et Sigimer, deux geants, apparurent a la +porte de la salle. + +<< Vous avez voulu connaitre mon secret, dit Herr Schultze, vous le +connaissez !... Il ne vous reste plus qu'a mourir. >> + +Marcel ne repondit pas. + +<< Vous etes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que +je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez a quoi vous en +tenir sur mes projets. Ce serait une legerete impardonnable, ce serait +illogique. La grandeur de mon but me defend d'en compromettre le succes +pour une consideration d'une valeur relative aussi minime que la vie +d'un homme, -- meme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime +tout particulierement la bonne organisation cerebrale. Aussi, je +regrette veritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait +entraine trop loin et me mette a present dans la necessite de vous +supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des interets +auxquels je me suis consacre, il n'y a plus de question de sentiment. +Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir penetre mon secret que votre +predecesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de +dynamite !... La regle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible ! +Je n'y puis rien changer. >> + +Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, a +l'entetement bestial de cette tete chauve, qu'il etait perdu. Aussi ne +se donna-t-il meme pas la peine de protester. + +<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il. + +-- Ne vous inquietez pas de ce detail, repondit tranquillement Herr +Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera epargnee. Un +matin, vous ne vous reveillerez pas. Voila tout. >> + +Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmene et consigne dans +sa chambre, dont la porte fut gardee par les deux geants. + +Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en fremissant d'angoisse +et de colere, au docteur, a tous les siens, a tous ses compatriotes, a +tous ceux qu'il aimait ! + +<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les +menace, comment le conjurer ! >> + +IX << P.P.C. >> + +La situation, en effet, etait excessivement grave. Que pouvait faire +Marcel, dont les heures d'existence etaient maintenant comptees, et qui +voyait peut-etre arriver sa derniere nuit avec le coucher du soleil ? + +Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se reveiller, +ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensee ne +parvenait pas a quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente +catastrophe ! + +<< Que tenter ? se repetait-il. Detruire ce canon ? Faire sauter la +tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma +chambre est gardee par ces deux colosses ! Et puis, quand je +parviendrais, avant cette date du 13 septembre, a quitter Stahlstadt, +comment empecherais-je ?... Mais si ! A defaut de notre chere cite, je +pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'a eux, leur crier +: "Fuyez sans retard ! Vous etes menaces de perir par le feu, par le +fer ! Fuyez tous !" >> + +Puis, les idees de Marcel se jetaient dans un autre courant. + +<< Ce miserable Schultze ! pensait-il. En admettant meme qu'il ait +exagere les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir +de ce feu inextinguible la ville tout entiere il est certain qu'il peut +d'un seul coup en incendier une partie considerable ! C'est un engin +effroyable qu'il a imagine la, et, malgre la distance qui separe les +deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile ! +Une vitesse initiale vingt fois superieure a la vitesse obtenue jusqu' +ici ! Quelque chose comme dix mille metres, deux lieues et demie a la +seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de +la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si +son canon n'eclate pas au premier coup !... Et il n'eclatera pas, car +il est fait d'un metal dont la resistance a l'eclatement est presque +infinie ! Le coquin connait tres exactement la situation de +France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une +precision mathematique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le +centre meme de la cite ! Comment en prevenir les infortunes habitants ! +>> + +Marcel n'avait pas ferme l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors +le lit sur lequel il s'etait vainement etendu pendant toute cette +insomnie fievreuse. + +<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui +veut bien m'epargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil, +l'emportant sur l'inquietude, se soit empare de moi ! Et alors !... +Mais quelle mort me reserve-t-il donc ? Songe-t-il a me tuer avec +quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ? +Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a a +discretion ? N'emploiera-t-il pas plutot ce gaz a l'etat liquide tel +qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour a l'etat +gazeux determinera un froid de cent degres ! Et le lendemain, a la +place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitue, plein de vie, on +ne retrouverait plus qu'une momie dessechee, glacee, racornie !... Ah ! +le miserable ! Eh bien, que mon coeur se seche, s'il le faut, que ma +vie se refroidisse dans cette insoutenable temperature, mais que mes +amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne, +soient sauves ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai ! +>> + +En prononcant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien +qu'il dut se croire renferme dans sa chambre, avait mis la main sur la +serrure de la porte. + +A son extreme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme +d'habitude, dans le jardin ou il avait coutume de se promener. + +<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le +suis pas dans ma chambre ! C'est deja quelque chose ! >> Seulement, a +peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en +apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans etre escorte des deux +personnages qui repondaient aux noms historiques, ou plutot +prehistoriques, d'Arminius et de Sigimer. + +Il s'etait deja demande plus d'une fois, en les rencontrant sur son +passage, quelle pouvait bien etre la fonction de ces deux colosses en +casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculeens, aux faces +rouges embroussaillees de moustaches epaisses et de favoris +buissonnants ! + +Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'etaient les executeurs +des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du +corps personnels. + +Ces deux geants le tenaient a vue, couchaient a la porte de sa chambre, +emboitaient le pas derriere lui s'il sortait dans le parc. Un +formidable armement de revolvers et de poignards, ajoute a leur +uniforme, accentuait encore cette surveillance. + +Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but +diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en reponse que +des regards feroces. Meme l'offre d'un verre de biere, qu'il avait +quelque raison de croire irresistible, etait restee infructueuse. Apres +quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un +seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberte de fumer sur ses talons. +Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre +salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il +s'etait jure a lui-meme de fuir, et rien ne devait etre neglige de ce +qui pouvait amener son evasion. Or, cela pressait. Seulement, comment +s'y prendre ? + +Au moindre signe de revolte ou de fuite, Marcel etait sur de recevoir +deux balles dans la tete. En admettant qu'il fut manque, il se trouvait +au centre meme d'une triple ligne fortifiee, bordee d'un triple rang de +sentinelles. + +Selon son habitude, l'ancien eleve de l'Ecole centrale s'etait +correctement pose le probleme en mathematicien. + +<< Soit un homme garde a vue par des gaillards sans scrupules, +individuellement plus forts que lui, et de plus armes jusque aux dents. +Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'echapper a la vigilance de ses +argousins. Ce premier point acquis il lui reste a sortir d'une place +forte dont tous les abords sont rigoureusement surveilles... >> + +Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta +a une impossibilite. + +Enfin, l'extreme gravite de la situation donna-t-elle a ses facultes d +invention le coup de fouet supreme ? Le hasard decida-t-il seul de la +trouvaille ? Ce serait difficile a dire. + +Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans +le parc, ses yeux s'arreterent, au bord d'un parterre, sur un arbuste +dont l'aspect le frappa. + +C'etait une plante de triste mine, herbacee, a feuilles alternes, +ovales, aigues et geminees, avec de grandes fleurs rouges en forme de +clochettes monopetales et soutenues par un pedoncule axillaire. + +Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut +pourtant reconnaitre dans cet arbuste la physionomie caracteristique de +la famille des solanacees. A tout hasard, il en cueillit une petite +feuille et la macha legerement en poursuivant sa promenade. + +Il ne s'etait pas trompe. Un alourdissement de tous ses membres, +accompagne d'un commencement de nausees 1'avertit bientot qu'il avait +sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-a-dire du plus +actif des narcotiques. + +Toujours flanant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui +s'etendait vers le sud du parc pour aller alimenter, a l'une de ses +extremites, une cascade assez servilement copiee sur celle du bois de +Boulogne. + +<< Ou donc se degage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel. + +C'etait d'abord dans le lit d'une petite riviere, qui, apres avoir +decrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc. + +Il devait donc se trouver la un deversoir, et, selon toute apparence, +la riviere s'echappait en l'emplissant a travers un des canaux +souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt. + +Marcel entrevit la une porte de sortie. Ce n'etait pas une porte +cochere evidemment, mais c'etait une porte. + +<< Et si le canal etait barre par des grilles de fer ! objecta tout +d'abord la voix de la prudence. + +-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas ete inventees pour +roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >> +repliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les resolutions +hardies. + +En deux minutes, la decision de Marcel fut prise. Une idee -- ce qu'on +appelle une idee ! -- lui etait venue, idee irrealisable, peut-etre, +mais qu'il tenterait de realiser, si la mort ne le surprenait pas +auparavant. + +Il revint alors sans affectation vers l'arbuste a fleurs rouges, il en +detacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne +pussent manquer de le voir. + +Puis, une fois rentre dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement, +secher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les +ecraser, et les mela a son tabac. + +Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, a son extreme surprise, se +reveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne +rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonce a ce +projet de se defaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de +detruire la ville du docteur Sarrasin. + +Marcel profita donc de la permission qui lui etait laissee de vivre, +et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien +entendu, de ne pas fumer de belladone, et, a cet effet, il avait deux +paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa +manipulation quotidienne. Son but etait simplement d'eveiller la +curiosite d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils etaient, +ces deux brutes devaient bientot en venir a remarquer l'arbuste dont il +cueillait les feuilles, a imiter son operation et a essayer du gout que +ce melange communiquait au tabac. + +Le calcul etait juste, et le resultat prevu se produisit pour ainsi +dire mecaniquement. + +Des le sixieme jour -- c'etait la veille du fatal 13 septembre --, +Marcel, en regardant derriere lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air +d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite +provision de feuilles vertes. + +Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient secher a la +chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les +melaient a leur tabac. Ils semblaient meme se pourlecher les levres a +l'avance ! + +Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ? +Non. Ce n'etait pas assez d'echapper a leur surveillance. Il fallait +encore trouver la possibilite de passer par le canal, a travers la +masse d'eau qui s'y deversait, meme si ce canal mesurait plusieurs +kilometres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagine. Il avait, il +est vrai, neuf chances sur dix de perir, mais le sacrifice de sa vie, +deja condamnee, etait fait depuis longtemps. + +Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la +derniere promenade. L'inseparable trio prit le chemin du parc. + +Sans hesiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea deliberement +vers un batiment eleve dans un massif, et qui n'etait autre que +l'atelier des modeles. Il choisit un banc ecarte, bourra sa pipe et se +mit a la fumer. + +Aussitot, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes pretes, +s'installerent sur le banc voisin et commencerent a aspirer des +bouffees enormes. + +L'effet du narcotique ne se fit pas attendre. + +Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que les deux lourds Teutons +baillaient et s'etiraient a l'envi comme des ours en cage. Un nuage +voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnerent ; leurs faces passerent +du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomberent inertes ; leurs +tetes se renverserent sur le dossier du banc. + +Les pipes roulerent a terre. + +Finalement, deux ronflements sonores vinrent se meler en cadence au +gazouillement des oiseaux, qu'un ete perpetuel retenait au parc de +Stahlstadt. + +Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le +comprendra, puisque, le lendemain soir, a onze heures quarante-cinq, +France-Ville, condamnee par Herr Schultze, aurait cesse d'exister. + +Marcel s'etait precipite dans l'atelier des modeles. Cette vaste salle +renfermait tout un musee. Reductions de machines hydrauliques, +locomotives, machines a vapeur, locomobiles, pompes d'epuisement, +turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait +la pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'etaient les modeles en +bois de tout ce qu'avait fabrique l'usine Schultze depuis sa fondation, +et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus, +n'y manquaient pas. + +La nuit etait noire, consequemment propice au projet hardi que le jeune +Alsacien comptait mettre a execution. En meme temps qu'il allait +preparer son supreme plan d'evasion, il voulait aneantir le musee des +modeles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu detruire, avec la +casemate et le canon qu'elle abritait, l'enorme et indestructible Tour +du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer. + +Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier, +propre a scier le fer, qui etait pendue a un des rateliers d'outils, et +de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de +sa boite, sans que sa main hesitat un instant, il porta la flamme dans +un coin de la salle ou etaient entasses des cartons d'epures et de +legers modeles en bois de sapin. + +Puis, il sortit. + +Un instant apres, l'incendie, alimente par toutes ces matieres +combustibles, projetait d'intenses flammes a travers les fenetres de la +salle. Aussitot, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en +mouvement les carillons electriques des divers quartiers de Stahlstadt, +et les pompiers, trainant leurs engins a vapeur, accouraient de toutes +parts. + +Au meme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la presence etait bien +faite pour encourager tous ces travailleurs. + +En quelques minutes, les chaudieres a vapeur avaient ete mises en +pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidite. +C'etait un deluge d'eau qu'elles deversaient sur les murs et jusque sur +les toits du musee des modeles. Mais le feu, plus fort que cette eau, +qui, pour ainsi dire, se vaporisait a son contact au lieu de +l'eteindre, eut bientot attaque toutes les parties de l'edifice a la +fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensite telle, que l'on +devait renoncer a tout espoir de s'en rendre maitre. Le spectacle de +cet incendie etait grandiose et terrible. + +Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui +poussait ses hommes comme a l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas, +d'ailleurs, a faire la part du feu. Le musee des modeles etait isole +dans le parc, et il etait maintenant certain qu'il serait consume tout +entier. + +A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien preserver du +batiment lui-meme, fit entendre ces mots jetes d'une voix eclatante : + +<< Dix mille dollars a qui sauvera le modele no. 3175, enferme sous la +vitrine du centre ! >> + +Ce modele etait precisement le gabarit du fameux canon perfectionne par +Schultze, et plus precieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermes +dans le musee. + +Mais, pour sauver ce modele, il s'agissait de se jeter sous une pluie +de feu, a travers une atmosphere de fumee noire qui devait etre +irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi, +malgre l'appat des dix mille dollars, personne ne repondait a l'appel +de Herr Schultze. + +Un homme se presenta alors. + +C'etait Marcel. + +<< J'irai, dit-il. + +-- Vous ! s'ecria Herr Schultze. + +-- Moi ! + +-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort +prononcee contre vous ! + +-- Je n'ai pas la pretention de m'y soustraire, mais d'arracher a la +destruction ce precieux modele ! + +-- Va donc, repondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu reussis, +les dix mille dollars seront fidelement remis a tes heritiers. + +-- J'y compte bien >>, repondit Marcel. + +On avait apporte plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prepares +en cas d'incendie, et qui permettent de penetrer dans les milieux +irrespirables. Marcel en avait deja fait usage, lorsqu'il avait tente +d'arracher a la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer. + +Un de ces appareils, charge d'air sous une pression de plusieurs +atmospheres, fut aussitot place sur son dos. La pince fixee a son nez, +l'embouchure des tuyaux a sa bouche, il s'elanca dans la fumee. + +<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le +reservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >> + +On l'imagine aisement, Marcel ne songeait en aucune facon a sauver le +gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au peril de sa vie, +la salle emplie de fumee, sous une averse de brandons ignescents, de +poutres calcinees, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au +moment ou le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice +d'etincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'echappait +par une porte opposee qui s'ouvrait sur le parc. + +Courir vers la petite riviere, en descendre la berge jusqu'au deversoir +inconnu qui l'entrainait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans +hesitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes. + +Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait +sept a huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter, +car le courant le conduisait comme s'il eut tenu un fil d'Ariane. Il +s'apercut presque aussitot qu'il etait entre dans un etroit canal, +sorte de boyau, que le trop-plein de la riviere emplissait tout entier. + +<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est la +! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et +je suis perdu ! >> + +Marcel avait conserve tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le +courant le poussait ainsi, quand il se heurta a un obstacle. + +C'etait une grille de fer, montee sur gonds, qui fermait le canal. + +<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel. + +Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commenca a +scier le pene a l'affleurement de la gache. + +Cinq minutes de travail n'avaient pas encore detache ce pene. La grille +restait obstinement fermee. Deja Marcel ne respirait plus qu'avec une +difficulte extreme. L'air, tres rarefie dans le reservoir, ne lui +arrivait qu'en une insuffisante quantite. Des bourdonnements aux +oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant a la tete, tout +indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il resistait, +cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins +possible de cet oxygene que ses poumons etaient impropres a degager de +ce milieu !... mais le pene ne cedait pas, quoique largement entame ! + +A ce moment, la scie lui echappa. + +<< Dieu ne peut etre contre moi ! >> pensa-t-il. + +Et, secouant la grille a deux mains, il le fit avec cette vigueur que +donne le supreme instinct de la conservation. + +La grille s'ouvrit. Le pene etait brise, et le courant emporta +l'infortune Marcel, presque entierement suffoque, et qui s'epuisait a +aspirer les dernieres molecules d'air du reservoir ! + +.... + +Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze penetrerent dans +l'edifice entierement devore par l'incendie, ils ne trouverent ni parmi +les debris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restat d'un etre +humain. Il etait donc certain que le courageux ouvrier avait ete +victime de son devouement. Cela n'etonnait pas ceux qui l'avaient connu +dans les ateliers de l'usine. + +Le modele si precieux n'avait donc pas pu etre sauve, mais l'homme qui +possedait les secrets du Roi de l'Acier etait mort. + +<< Le Ciel m'est temoin que je voulais lui epargner la souffrance, se +dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une economie de +dix mille dollars ! >> + +Et ce fut toute l'oraison funebre du jeune Alsacien ! + +X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE + +Un mois avant l'epoque a laquelle se passaient les evenements qui ont +ete racontes ci-dessus, une revue a couverture saumon, intitulee +_Unsere Centurie_ (Notre Siecle), publiait l'article suivant au sujet +de France-Ville, article qui fut particulierement goute par les +delicats de l'Empire germanique, peut-etre parce qu'il ne pretendait +etudier cette cite qu'a un point de vue exclusivement materiel. + +<< Nous avons deja entretenu nos lecteurs du phenomene extraordinaire +qui s'est produit sur la cote occidentale des Etats-Unis. La grande +republique americaine, grace a la proportion considerable d'emigrants +que renferme sa population, a de longue date habitue le monde a une +succession de surprises. Mais la derniere et la plus singuliere est +veritablement celle d'une cite appelee France-Ville, dont l'idee meme +n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement +arrivee au plus haut degre de prosperite. + +<< Cette merveilleuse cite s'est elevee comme par enchantement sur la +rive embaumee du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on +l'assure, le plan primitif et l'idee premiere de cette entreprise +appartiennent a un Francais, le docteur Sarrasin. La chose est +possible, etant donne que ce medecin peut se targuer d'une parente +eloignee avec notre illustre Roi de l'Acier. Meme, soit dit en passant, +on ajoute que la captation d'un heritage considerable, qui revenait +legitimement a Herr Schultze, n'a pas ete etrangere a la fondation de +France-Ville. Partout ou il se fait quelque bien dans le monde, on peut +etre certain de trouver une semence germanique ; c'est une verite que +nous sommes fiers de constater a l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit, +nous devons a nos lecteurs des details precis et authentiques sur cette +vegetation spontanee d'une cite modele. + +<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Meme le grand atlas en +trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre eminent +Tuchtigmann, ou sont indiques avec une exactitude rigoureuse tous les +buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, meme ce +monument genereux de la science geographique appliquee a l'art du +tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la +place ou s'eleve maintenant la cite nouvelle s'etendait encore, il y a +cinq ans, une lande deserte. C'est le point exact indique sur la carte +par le 43e degre 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degre 41' 17" de +longitude a l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord +de l'ocean Pacifique et au pied de la chaine secondaire des montagnes +Rocheuses qui a recu le nom de Monts-des-Cascades, a vingt lieues au +nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amerique septentrionale. + +<< L'emplacement le plus avantageux avait ete recherche avec soin et +choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les +raisons qui en ont determine l'adoption, on fait valoir specialement sa +latitude temperee dans l'hemisphere Nord, qui a toujours ete a la tete +de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une republique +federative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire +garantir provisoirement son independance et des droits analogues a ceux +que possede en Europe la principaute de Monaco, sous la condition de +rentrer apres un certain nombre d'annees dans l'Union ; -- sa situation +sur l'Ocean, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; -- +la nature accidentee, fertile et eminemment salubre du sol ; -- la +proximite d'une chaine de montagnes qui arrete a la fois les vents du +nord, du midi et de l'est, en laissant a la brise du Pacifique le soin +de renouveler l'atmosphere de la cite, -- la possession d'une petite +riviere dont l'eau fraiche, douce legere, oxygenee par des chutes +repetees et par la rapidite de son cours, arrive parfaitement pure a la +mer ; -- enfin, un port naturel tres aise a developper par des jetees +et forme par un long promontoire recourbe en crochet. + +<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximite de +belles carrieres de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire +meme des traces de pepites auriferes. En fait, ce detail a manque faire +abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que +la fievre de 1'or vint se mettre a la traverse de leurs projets. Mais, +par bonheur, les pepites etaient petites et rares. + +<< Le choix du territoire, quoique determine seulement par des etudes +serieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et +n'avait pas necessite d'expedition speciale. La science du globe est +maintenant assez avancee pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet, +obtenir sur les regions les plus lointaines des renseignements exacts +et precis. + +<< Ce point decide, deux commissaires du comite d'organisation ont pris +a Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrives en onze jours +a New York, et sept jours plus tard a San Francisco, ou ils ont mobilise +un steamer, qui les deposait en dix heures au site designe. + +<< S'entendre avec la legislature d'Oregon, obtenir une concession de +terre allongee du bord de la mer a la crete des Cascade-Mounts, sur une +largeur de quatre lieues, desinteresser, avec quelques milliers de +dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des +droits reels ou supposes, tout cela n'a pas pris plus d'un mois. + +<< En janvier 1872, le territoire etait deja reconnu, mesure, jalonne, +sonde, et une armee de vingt mille coolies chinois, sous la direction +de cinq cents contremaitres et ingenieurs europeens, etait a l'oeuvre. +Des affiches placardees dans tout l'Etat de Californie, un +wagon-annonce ajoute en permanence au train rapide qui part tous les +matins de San Francisco pour traverser le continent americain, et une +reclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville, +avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait +meme ete inutile d'adopter le procede de publicite en grand, par voie +de lettres gigantesques sculptees sur les pics des montagnes Rocheuses, +qu'une compagnie etait venue offrir a prix reduits. Il faut dire aussi +que l'affluence des coolies chinois dans l'Amerique occidentale jetait +a ce moment une perturbation grave sur le marche des salaires. +Plusieurs Etats avaient du recourir, pour proteger les moyens +d'existence de leurs propres habitants et pour empecher des violences +sanglantes, a une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de +France- Ville vint a point pour les empecher de perir. Leur +remuneration uniforme fut fixee a un dollar par jour, qui ne devait +leur etre paye qu'apres l'achevement des travaux, et a des vivres en +nature distribues par l'administration municipale. On evita ainsi le +desordre et les speculations ehontees qui deshonorent trop souvent ces +grands deplacements de population. Le produit des travaux etait depose +toutes les semaines, en presence des delegues, a la grande Banque de +San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, a ne +plus revenir. Precaution indispensable pour se debarrasser d'une +population jaune, qui n'aurait pas manque de modifier d'une maniere +assez facheuse le type et le genie de la Cite nouvelle. Les fondateurs +s'etant d'ailleurs reserve le droit d'accorder ou de refuser le permis +de sejour, l'application de la mesure a ete relativement aisee. + +<< La premiere grande entreprise a ete l'etablissement d'un +embranchement ferre, reliant le territoire de la ville nouvelle au +tronc du Pacific-Railroad et tombant a la ville de Sacramento. On eut +soin d'eviter tous les bouleversements de terres ou tranchees profondes +qui auraient pu exercer sur la salubrite une influence facheuse. Ces +travaux et ceux du port furent pousses avec une activite +extraordinaire. Des le mois d'avril, le premier train direct de New +York amenait en gare de France-Ville les membres du comite, jusqu'a ce +jour restes en Europe. + +<< Dans cet intervalle, les plans generaux de la ville, le detail des +habitations et des monuments publics avaient ete arretes. + +<< Ce n'etaient pas les materiaux qui manquaient : des les premieres +nouvelles du projet, l'industrie americaine s'etait empressee d'inonder +les quais de France-Ville de tous les elements imaginables de +construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils +deciderent que la pierre de taille serait reservee pour les edifices +nationaux et pour l'ornementation generale, tandis que les maisons +seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques +grossierement moulees avec un gateau de terre plus ou moins bien cuit, +mais de briques legeres, parfaitement regulieres de forme, de poids et +de densite, transpercees dans le sens de leur longueur d'une serie de +trous cylindriques et paralleles. Ces trous, assembles bout a bout, +devaient former dans l'epaisseur de tous les murs des conduits ouverts +a leurs deux extremites, et permettre ainsi a l'air de circuler +librement dans l'enveloppe exterieure des maisons, comme dans les +cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idee generale du +Bien-Etre, sont empruntees au savant docteur Benjamin Ward Richardson, +membre de la Societe royale de Londres.] Cette disposition avait en +meme temps le precieux avantage d'amortir les sons et de procurer a +chaque appartement une independance complete. + +<< Le comite ne pretendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un +type de maison. Il etait plutot l'adversaire de cette uniformite +fatigante et insipide ; il s'etait contente de poser un certain nombre +de regles fixes, auxquelles les architectes etaient tenus de se plier : + +<< 1 Chaque maison sera isolee dans un lot de terrain plante d'arbres, +de gazon et de fleurs. Elle sera affectee a une seule famille. + +<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux etages ; l'air et la lumiere ne +doivent pas etre accapares par les uns au detriment des autres. + +<< 3 Toutes les maisons seront en facade a dix metres en arriere de la +rue, dont elles seront separees par une grille a hauteur d'appui. +L'intervalle entre la grille et la facade sera amenage en parterre. + +<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetees, conformes +au modele. Toute liberte est laissee aux architectes pour +l'ornementation. + +<< 5 Les toits seront en terrasses, legerement inclines dans les +quatre sens, couverts de bitume, bordes d'une galerie assez haute pour +rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalises pour +l'ecoulement immediat des eaux de pluie. + +<< 6 Toutes les maisons seront baties sur une voute de fondations, +ouverte de tous cotes, et formant sous le premier plan d'habitation un +sous-sol d'aeration en meme temps qu'une halle. Les conduits a eau et +les decharges y seront a decouvert, appliques au pilier central de la +voute, de telle sorte qu'il soit toujours aise d'en verifier l'etat, +et, en cas d'incendie, d'avoir immediatement l'eau necessaire. L'aire +de cette halle, elevee de cinq a six centimetres au-dessus du niveau de +la rue, sera proprement sablee. Une porte et un escalier special la +mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et +toutes les transactions menageres pourront s'operer la sans blesser la +vue ou l'odorat. + +<< 7 Les cuisines, offices ou dependances seront, contrairement a +l'usage ordinaire, places a l'etage superieur et en communication avec +la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un +elevateur, mu par une force mecanique, qui sera, comme la lumiere +artificielle et l'eau, mise a prix reduit a la disposition des +habitants, permettra aisement le transport de tous les fardeaux a cet +etage. + +<< 8 Le plan des appartements est laisse a la fantaisie individuelle. +Mais deux dangereux elements de maladie, veritables nids a miasmes et +laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis +et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois +precieux assembles en mosaiques par d'habiles ebenistes, auraient tout +a perdre a se cacher sous des lainages d'une proprete douteuse. Quant +aux murs, revetus de briques vernies, ils presentent aux yeux l'eclat +et la variete des appartements interieurs de Pompei, avec un luxe de +couleurs et de duree que le papier peint, charge de ses mille poisons +subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces +et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un +germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade. + +<< 9 Chaque chambre a coucher est distincte du cabinet de toilette. On +ne saurait trop recommander de faire de cette piece, ou se passe un +tiers de la vie, la plus vaste, la plus aeree et en meme temps la plus +simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en +fer, muni d'un sommier a jours et d'un matelas de laine frequemment +battu, sont les seuls meubles necessaires. Les edredons, couvre-pieds +piques et autres, allies puissants des maladies epidemiques, en sont +naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, legeres et +chaudes, faciles a blanchir, suffisent amplement a les remplacer. Sans +proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller +du moins de les choisir parmi les etoffes susceptibles de frequents +lavages. + +<< 10 Chaque piece a sa cheminee chauffee, selon les gouts, au feu de +bois ou de houille, mais a toute cheminee correspond une bouche d'appel +d'air exterieur. Quant a la fumee, au lieu d'etre expulsee par les +toits, elle s'engage a travers des conduits souterrains qui l'appellent +dans des fourneaux speciaux, etablis, aux frais de la ville, en arriere +des maisons, a raison d'un fourneau pour deux cents habitants. La, elle +est depouillee des particules de carbone qu'elle emporte, et dechargee +a l'etat incolore, a une hauteur de trente-cinq metres, dans +l'atmosphere. + +<< Telles sont les dix regles fixes, imposees pour la construction de +chaque habitation particuliere. + +<< Les dispositions generales ne sont pas moins soigneusement etudiees. + +<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et +regulier, de maniere a pouvoir se preter a tous les developpements. Les +rues, croisees a angles droits, sont tracees a distances egales, de +largeur uniforme, plantees d'arbres et designees par des numeros +d'ordre. + +<< De demi-kilometre en demi-kilometre, la rue, plus large d'un tiers, +prend le nom de boulevard ou avenue, et presente sur un de ses cotes +une tranchee a decouvert pour les tramways et chemins de fer +metropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est reserve et +orne de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant +que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux +dignes de les remplacer. + +<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres. + +<< Pour obtenir le droit de residence a France-Ville, il suffit, mais +il est necessaire de donner de bonnes references, d'etre apte a exercer +une profession utile ou liberale, dans l'industrie, les sciences ou les +arts, de s'engager a observer les lois de la ville. Les existences +oisives n'y seraient pas tolerees. + +<< Les edifices publics sont deja en grand nombre. Les plus importants +sont la cathedrale, un certain nombre de chapelles, les musees, les +bibliotheques, les ecoles et les gymnases, amenages avec un luxe et une +entente des convenances hygieniques veritablement dignes d'une grande +cite. + +<< Inutile de dire que les enfants sont astreints des l'age de quatre +ans a suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent +seuls developper leurs forces cerebrales et musculaires. On les habitue +tous a une proprete si rigoureuse, qu'ils considerent une tache sur +leurs simples habits comme un deshonneur veritable. + +<< Cette question de la proprete individuelle et collective est du +reste la preoccupation capitale des fondateurs de France-Ville. +Nettoyer, nettoyer sans cesse, detruire et annuler aussitot qu'ils sont +formes les miasmes qui emanent constamment d'une agglomeration humaine, +telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les +produits des egouts sont centralises hors de la ville, traites par des +procedes qui en permettent la condensation et le transport quotidien +dans les campagnes. + +<< L'eau coule partout a flots. Les rues, pavees de bois bitume, et les +trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour +hollandaise. Les marches alimentaires sont l'objet d'une surveillance +incessante, et des peines severes sont appliquees aux negociants qui +osent speculer sur la sante publique. Un marchand qui vend un oeuf +gate, une viande avariee, un litre de lait sophistique, est tout +simplement traite comme un empoisonneur qu'il est. Cette police +sanitaire, si necessaire et si delicate, est confiee a des hommes +experimentes, a de veritables specialistes, eleves a cet effet dans les +ecoles normales. + +<< Leur juridiction s'etend jusqu'aux blanchisseries memes, toutes +etablies sur un grand pied, pourvues de machines a vapeur, de sechoirs +artificiels et surtout de chambres desinfectantes. Aucun linge de corps +ne revient a son proprietaire sans avoir ete veritablement blanchi a +fond, et un soin special est pris de ne jamais reunir les envois de +deux familles distinctes. Cette simple precaution est d'un effet +incalculable. + +<< Les hopitaux sont peu nombreux, car le systeme de l'assistance a +domicile est general, et ils sont reserves aux etrangers sans asile et +a quelques cas exceptionnels. Il est a peine besoin d'ajouter que +l'idee de faire d'un hopital un edifice plus grand que tous les autres +et d'entasser dans un meme foyer d'infection sept a huit cents malades, +n'a pu entrer dans la tete d'un fondateur de la cite modele. Loin de +chercher, par une etrange aberration, a reunir systematiquement +plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'a les isoler. C'est +leur interet particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque +maison, meme, on recommande de tenir autant que possible le malade en +un appartement distinct. Les hopitaux ne sont que des constructions +exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de +quelques cas pressants. + +<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa +chambre particuliere --, centralises dans ces baraques legeres, faites +de bois de sapin, et qu'on brule regulierement tous les ans pour les +renouveler. Ces ambulances, fabriquees de toutes pieces sur un modele +special, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir etre transportees a +volonte sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et +multipliees autant qu'il est necessaire. + +<< Une innovation ingenieuse, rattachee a ce service, est celle d'un +corps de gardes-malades eprouvees, dressees specialement a ce metier +tout special, et tenues par l'administration centrale a la disposition +du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les +medecins les auxiliaires les plus precieux et les plus devoues. Elles +apportent au sein des familles les connaissances pratiques si +necessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont +pour mission d'empecher la propagation de la maladie en meme temps +qu'elles soignent le malade. + +<< On ne finirait pas si l'on voulait enumerer tous les +perfectionnements hygieniques que les fondateurs de la ville nouvelle +ont inaugures. Chaque citoyen recoit a son arrivee une petite brochure, +ou les principes les plus importants d'une vie reglee selon la science +sont exposes dans un langage simple et clair. + +<< Il y voit que l'equilibre parfait de toutes ses fonctions est une +des necessites de la sante ; que le travail et le repos sont egalement +indispensables a ses organes ; que la fatigue est necessaire a son +cerveau comme a ses muscles ; que les neuf dixiemes des maladies sont +dues a la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait +donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines" +sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les +exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une +tache fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et +des legumes sains et simplement prepares, dormir regulierement sept a +huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sante. + +<< Partis des premiers principes poses par les fondateurs, nous en +sommes venus insensiblement a parler de cette cite singuliere comme +d'une ville achevee. C'est qu'en effet, les premieres maisons une fois +baties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il +faut avoir visite le Far West pour se rendre compte de ces +efflorescences urbaines. Encore desert au mois de janvier 1872, +l'emplacement choisi comptait deja six mille maisons en 1873. Il en +possedait neuf mille et tous ses edifices au complet en 1874. + +<< Il faut dire que la speculation a eu sa part dans ce succes inoui. +Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au debut, +les maisons etaient livrees a des prix tres moderes et louees a des +conditions tres modestes. L'absence de tout octroi, l'independance +politique de ce petit territoire isole, l'attrait de la nouveaute, la +douceur du climat ont contribue a appeler l'emigration. A l'heure qu'il +est, France-Ville compte pres de cent mille habitants. + +<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous interesser, c'est que +l'experience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la +mortalite annuelle, dans les villes les plus favorisees de la vieille +Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue +au-dessous de trois pour cent, a France-Ville la moyenne de ces cinq +dernieres annees n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il +grossi par une petite epidemie de fievre paludeenne qui a signale la +premiere campagne. Celui de l'an dernier, pris separement, n'est que de +un et quart. Circonstance plus importante encore : a quelques +exceptions pres, toutes les morts actuellement enregistrees ont ete +dues a des affections specifiques et la plupart hereditaires. Les +maladies accidentelles ont ete a la fois infiniment plus rares, plus +limitees et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux +epidemies proprement dites, on n'en a point vu. + +<< Les developpements de cette tentative seront interessants a suivre. +Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un regime +aussi scientifique sur toute la duree d'une generation, a plus forte +raison de plusieurs generations, ne pourrait pas amortir les +predispositions morbides hereditaires. + +<< "Il n'est assurement pas outrecuidant de l'esperer, a ecrit un des +fondateurs de cette etonnante agglomeration, et, dans ce cas, quelle ne +serait pas la grandeur du resultat ! Les hommes vivant jusqu'a quatre- +vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la +plupart des animaux, comme les plantes ! " + +<< Un tel reve a de quoi seduire ! + +<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincere, +nous n'avons qu'une foi mediocre dans le succes definitif de +l'experience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement +fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comite ou l'element latin +domine et dont l'element germanique a ete systematiquement exclu. C'est +la un facheux symptome. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien +fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de +definitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu deblayer le +terrain, elucider quelques points speciaux ; mais ce n'est pas encore +sur ce point de l'Amerique, c'est aux bords de la Syrie que nous +verrons s'elever un jour la vraie cite modele. >> + +XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN + +Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixe par +Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur +ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger +qui les menacait. + +Il etait sept heures du soir. + +Cachee dans d'epais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cite +s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et presentait ses +quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les +caresser sans bruit. Les rues, arrosees avec soin, rafraichies par la +brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anime. +Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses +verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles, +exhalaient toutes a la fois leurs parfums. Les maisons souriaient, +calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air etait tiede, le ciel +bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues. + +Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait ete frappe de l'air de +sante des habitants, de l'activite qui regnait dans les rues. On +fermait justement les academies de peinture, de musique, de sculpture, +la bibliotheque, qui etaient reunies dans le meme quartier et ou +d'excellents cours publics etaient organises par sections peu +nombreuses, -- ce qui permettait a chaque eleve de s'approprier a lui +seul tout le fruit de la lecon. La foule, sortant de ces +etablissements, occasionna pendant quelques instants un certain +encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se +fit entendre. L'aspect general etait tout de calme et de satisfaction. + +C'etait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la +famille Sarrasin avait bati sa demeure. La, tout d'abord -- car cette +maison fut construite une des premieres --, le docteur etait venu +s'etablir definitivement avec sa femme et sa fille Jeanne. + +Octave, le millionnaire improvise, avait voulu rester a Paris, mais il +n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor. + +Les deux amis s'etaient presque perdus de vue depuis l'epoque ou ils +habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait +emigre avec sa femme et sa fille a la cote de l'Oregon, Octave etait +reste maitre de lui-meme. Il avait bientot ete entraine fort loin de +l'ecole, ou son pere avait voulu lui faire continuer ses etudes, et il +avait echoue au dernier examen, d'ou son ami etait sorti avec le numero +un. + +Jusque-la, Marcel avait ete la boussole du pauvre Octave, incapable de +se conduire lui-meme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade +d'enfance finit peu a peu par mener a Paris ce qu'on appelle la vie a +grandes guides. Le mot etait, dans le cas present, d'autant plus juste +que la sienne se passait en grande partie sur le siege eleve d'un +enorme coach a quatre chevaux, perpetuellement en voyage entre l'avenue +Marigny, ou il avait pris un appartement, et les divers champs de +courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tot, +savait a peine rester en selle sur les chevaux de manege qu'il louait a +l'heure, etait devenu subitement un des hommes de France les plus +profondement verses dans les mysteres de l'hippologie. Son erudition +etait empruntee a un groom anglais qu'il avait attache a son service et +qui le dominait entierement par l'etendue de ses connaissances +speciales. + +Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses +matinees. Ses soirees appartenaient aux petits theatres et aux salons +d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la +rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y +trouvait rendait a son argent un hommage que ses seuls merites +n'avaient pas rencontre ailleurs. Ce monde lui paraissait l'ideal de la +distinction. Chose particuliere, la liste, somptueusement encadree, qui +figurait dans le salon d'attente, ne portait guere que des noms +etrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du +moins en les enumerant, dans l'antichambre d'un college heraldique. +Mais, si l'on penetrait plus avant, on pensait plutot se trouver dans +une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les +teints bilieux des deux mondes semblaient s'etre donne rendez-vous la. +Superieurement habilles, du reste, ces personnages cosmopolites, +quoiqu'un gout marque pour les etoffes blanchatres revelat l'eternelle +aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pales +>>. + +Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On +citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements +comme articles de foi. Et lui, enivre de cet encens, ne s'apercevait +pas qu'il perdait regulierement tout son argent au baccara et aux +courses. Peut-etre certains membres du club, en leur qualite +d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits a l'heritage de la Begum. +En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement +lent, mais continu. + +Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave a +Marcel Bruckmann s'etaient vite relaches. A peine, de loin en loin, les +deux camarades echangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de +commun entre l'apre travailleur, uniquement occupe d'amener son +intelligence a un degre superieur de culture et de force, et le joli +garcon, tout gonfle de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires +de club et d'ecurie ? + +On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les +agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une +rivale de France-Ville, sur le meme terrain independant des Etats- +Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier. + +Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipe. Enfin, +l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, apres quelques +millions devores, il rejoignit son pere, -- ce qui le sauva d'une ruine +menacante, encore plus morale que physique. A cette epoque, il +demeurait donc a France-Ville dans la maison du docteur. + +Sa soeur Jeanne, a en juger du moins par l'apparence, etait alors une +exquise jeune fille de dix-neuf ans, a laquelle son sejour de quatre +annees dans sa nouvelle patrie avait donne toutes les qualites +americaines, ajoutees a toutes les graces francaises. Sa mere disait +parfois qu'elle n'avait jamais soupconne, avant de l'avoir pour +compagne de tous les instants, le charme de l'intimite absolue. + +Quant a Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son +dauphin, le fils aine de ses esperances, elle etait aussi completement +heureuse qu'on peut l'etre ici-bas, car elle s'associait a tout le bien +que son mari pouvait faire et faisait, grace a son immense fortune. + +Ce soir-la, le docteur Sarrasin avait recu, a sa table, deux de ses +plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux debris de la guerre de +Secession, qui avait laisse un bras a Pittsburgh et une oreille a +Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un +autre a la table d'echecs ; puis M. Lentz, directeur general de +l'enseignement dans la nouvelle cite. + +La conversation roulait sur les projets de l'administration de la +ville, sur les resultats deja obtenus dans les etablissements publics +de toute nature, institutions, hopitaux, caisses de secours mutuel. + +M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement +religieux n'etait pas oublie, avait fonde plusieurs ecoles primaires ou +les soins du maitre tendaient a developper l'esprit de l'enfant en le +soumettant a une gymnastique intellectuelle, calculee de maniere a +suivre l'evolution naturelle de ses facultes. On lui apprenait a aimer +une science avant de s'en bourrer, evitant ce savoir qui, dit +Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne penetre pas +l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une +intelligence bien preparee saurait, elle-meme, choisir sa route et la +suivre avec fruit. + +Les soins d'hygiene etaient au premier rang dans une education si bien +ordonnee. C'est que l'homme, corps et esprit, doit etre egalement +assure de ces deux serviteurs ; si l'un fait defaut, il en souffre, et +l'esprit a lui seul succomberait bientot. + +A cette epoque, France-Ville avait atteint le plus haut degre de +prosperite, non seulement materielle, mais intellectuelle. La, dans des +congres, se reunissaient les plus illustres savants des deux mondes. +Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attires par la +reputation de cette cite, y affluaient. Sous ces maitres etudiaient de +jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de +la terre americaine. Il etait donc permis de prevoir que cette nouvelle +Athenes, francaise d'origine, deviendrait avant peu la premiere des +cites. + +Il faut dire aussi que l'education militaire des eleves se faisait dans +les Lycees concurremment avec l'education civile. En en sortant, les +jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers +elements de strategie et de tactique. + +Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, declara-t-il +qu'il etait enchante de toutes ses recrues. + +<< Elles sont, dit-il, deja accoutumees aux marches forcees, a la +fatigue, a tous les exercices du corps. Notre armee se compose de tous +les citoyens, et tous, le jour ou il le faudra, se trouveront soldats +aguerris et disciplines. >> + +France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats +voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ; +mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'interet, que le +docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le +Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-memes. + +On etait a la fin du diner ; le dessert venait d'etre enleve, et, selon +l'habitude anglo-saxonne qui avait prevalu, les dames venaient de +quitter la table. + +Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient +la conversation commencee, et entamaient les plus hautes questions +d'economie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur +son journal. + +C'etait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'etait toujours +montree extremement favorable a la fondation puis au developpement de +France-Ville, et les notables de la cite avaient l'habitude de chercher +dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux +Etats-Unis a leur egard. Cette agglomeration de gens heureux, libres, +independants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des +envieux, et si les Francevillais avaient en Amerique des partisans pour +les defendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout +cas, le _New York Herald_ etait pour eux, et il ne cessait de leur +donner des marques d'admiration et d'estime. + +Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dechire la bande du journal +et jete machinalement les yeux sur le premier article. + +Quelle fut donc sa stupefaction a la lecture des quelques lignes +suivantes, qu'il lut a voix basse d'abord, a voix haute ensuite, pour +la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis : + +<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des +gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine +que de formidables armements se font a Stahlstadt dans le but +d'attaquer et de detruire France-Ville, la cite d'origine francaise. +Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans +cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ; +mais nous denoncons aux honnetes gens cet odieux abus de la force. Que +France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en etat de +defense... etc. >> + +XII LE CONSEIL + +Ce n'etait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre +du docteur Sarrasin. On savait qu'il etait venu elever cite contre +cite. Mais de la a se ruer sur une ville paisible, a la detruire par un +coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant, +l'article du _New York Herald_ etait positif. Les correspondants de ce +puissant journal avaient penetre les desseins de Herr Schultze, et -- +ils le disaient --, il n'y avait pas une heure a perdre ! + +Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les ames +honnetes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait a croire le +mal. Il lui semblait impossible qu'on put pousser la perversite jusqu'a +vouloir detruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cite qui +etait en quelque sorte la propriete commune de l'humanite. + +<< Pensez donc que notre moyenne de mortalite ne sera pas cette annee +de un et quart pour cent ! s'ecria-t-il naivement, que nous n'avons pas +un garcon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un +meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares +viendraient aneantir a son debut une experience si heureuse ! Non ! Je +ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fut-il cent fois +germain, en soit capable ! >> + +Il fallut bien, cependant, se rendre aux temoignages d'un journal tout +devoue a l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment +d'abattement passe, le docteur Sarrasin, redevenu maitre de lui-meme, +s'adressa a ses amis : + +<< Messieurs, leur dit-il, vous etes membres du Conseil civique, et il +vous appartient comme a moi de prendre toutes les mesures necessaires +pour le salut de la ville. Qu'avons nous a faire tout d'abord ? + +-- Y a-t-il possibilite d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on +honorablement eviter la guerre ? + +-- C'est impossible, repliqua Octave. Il est evident que Herr Schultze +la veut a tout prix. Sa haine ne transigera pas ! + +-- Soit ! s'ecria le docteur. On s'arrangera pour etre en mesure de lui +repondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de resister aux +canons de Stahlstadt ? + +-- Toute force humaine peut etre efficacement combattue par une autre +force humaine, repondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer a +nous defendre par les memes moyens et les memes armes dont Herr +Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de +guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps tres long, +et je ne sais, d'ailleurs, si nous reussirions a les fabriquer, puisque +les ateliers speciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de +salut : empecher l'ennemi d'arriver jusqu'a nous, et rendre +l'investissement impossible. + +-- Je vais immediatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur +Sarrasin. + +Le docteur preceda ses hotes dans son cabinet de travail. + +C'etait une piece simplement meublee, dont trois cotes etaient couverts +par des rayons charges de livres, tandis que le quatrieme presentait, +au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangee de +pavillons numerotes, pareils a des cornets acoustiques. + +<< Grace au telephone, dit-il, nous pouvons tenir conseil a +France-Ville en restant chacun chez soi. >> + +Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanement +son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois +minutes, le mot << present ! >> apporte successivement par chaque fil +de communication, annonca que le Conseil etait en seance. + +Le docteur se placa alors devant le pavillon de son appareil +expediteur, agita une sonnette et dit : + +<< La seance est ouverte... La parole est a mon honorable ami le +colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la +plus haute gravite. >> + +Le colonel se placa a son tour devant le telephone, et, apres avoir lu +l'article du New York Herald, il demanda que les premieres mesures +fussent immediatement prises. + +A peine avait-il conclu que le numero 6 lui posa une question : + +<< Le colonel croyait-il la defense possible, au cas ou les moyens sur +lesquels il comptait pour empecher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas +reussi ? >> + +Le colonel Hendon repondit affirmativement. La question et la reponse +etaient parvenues instantanement a chaque membre invisible du Conseil +comme les explications qui les avaient precedees. + +Le numero 7 demanda combien de temps, a son estime, les Francevillais +avaient pour se preparer. + +<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils +devaient etre attaques avant quinze jours. + +Le numero 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous preferable +de la prevenir ? + +-- Il faut tout faire pour la prevenir, repondit le colonel, et, si +nous sommes menaces d'un debarquement, faire sauter les navires de Herr +Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur +Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingues, +ainsi que les officiers d'artillerie les plus experimentes, et de leur +confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait a +leur soumettre. + +Question du numero 1 : + +<< Quelle est la somme necessaire pour commencer immediatement les +travaux de defense ? + +-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze a vingt millions de dollars. +>> + +Le numero 4 : << Je propose de convoquer immediatement l'assemblee +pleniere des citoyens. >> + +Le president Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >> + +Deux coups de timbre, frappes dans chaque telephone, annoncerent +qu'elle etait adoptee a l'unanimite. + +Il etait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dure dix- +huit minutes et n'avait derange personne. + +L'assemblee populaire fut convoquee par un moyen aussi simple et +presque aussi expeditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communique +le vote du Conseil a l'hotel de ville, toujours par l'intermediaire de +son telephone, qu'un carillon electrique se mit en mouvement au sommet +de chacune des colonnes placees dans les deux cent quatre-vingts +carrefours de la ville. Ces colonnes etaient surmontees de cadrans +lumineux dont les aiguilles, mues par l'electricite, s'etaient aussitot +arretees sur huit heures et demie, -- heure de la convocation. + +Tous les habitants, avertis a la fois par cet appel bruyant qui se +prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empresserent de sortir ou +de lever la tete vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un +devoir national les appelait a la halle municipale, ils s'empresserent +de s'y rendre. + +A l'heure dite, c'est-a-dire en moins de quarante-cinq minutes, +l'assemblee etait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait deja a la +place d'honneur, entoure de tout le Conseil. Le colonel Hendon +attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fut donnee. + +La plupart des citoyens savaient deja la nouvelle qui motivait le +meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement +stenographiee par le telephone de l'hotel de ville, avait ete +immediatement envoyee aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une +edition speciale, placardee sous forme d'affiches. + +La halle municipale etait une immense nef a toit de verre, ou l'air +circulait librement, et dans laquelle la lumiere tombait a flots d'un +cordon de gaz qui dessinait les aretes de la voute. + +La foule etait debout, calme, peu bruyante. Les visages etaient gais. +La plenitude de la sante, l'habitude d'une vie pleine et reguliere, la +conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute +emotion desordonnee d'alarme ou de colere. + +A peine le president eut-il touche la sonnette, a huit heures et demie +precises, qu'un silence profond s'etablit. + +Le colonel monta a la tribune. + +La, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et +pretentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils +disent, enoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent +bien --, le colonel Hendon raconta la haine inveteree de Herr Schultze +contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les preparatifs +formidables qu'annoncait le New York Herald, destines a detruire +France-Ville et ses habitants. + +<< C'etait a eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur a +prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme +aimeraient peut-etre mieux ceder le terrain, et laisser les agresseurs +s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel etait sur d'avance que +des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'echo parmi ses +concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but +poursuivi par les fondateurs de la cite modele, les hommes qui avaient +su en accepter les lois, etaient necessairement des gens de coeur et +d'intelligence. Representants sinceres et militants du progres, ils +voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument +glorieux eleve a l'art d'ameliorer le sort de l'homme ! Leur devoir +etait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils representaient. >> + +Une immense salve d'applaudissements accueillit cette peroraison. + +Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon. + +Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la necessite de constituer +sans delai un Conseil de defense, charge de prendre toutes les mesures +urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux operations +militaires, la proposition fut adoptee. + +Seance tenante, un membre du Conseil civique suggera la convenance de +voter un credit provisoire de cinq millions de dollars, destines aux +premiers travaux. Toutes les mains se leverent pour ratifier la mesure. + +A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting etait termine, et les +habitants de France-Ville, s'etant donne des chefs, allaient se +retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit. + +La tribune, libre depuis un instant, venait d'etre occupee par un +inconnu de l'aspect le plus etrange. + +Cet homme avait surgi la comme par magie. Sa figure energique portait +les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude etait +calme et resolue. Ses vetements a demi colles a son corps et encore +souilles de vase, son front ensanglante, disaient qu'il venait de +passer par de terribles epreuves. + +A sa vue, tous s'etaient arretes. D'un geste imperieux, l'inconnu avait +commande a tous l'immobilite et le silence. + +Qui etait-il ? D'ou venait-il ? Personne, pas meme le docteur Sarrasin, +ne songea a le lui demander. + +D'ailleurs, on fut bientot fixe sur sa personnalite. + +<< Je viens de m'echapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait +condamne a mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'a vous assez a +temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout +le monde ici. Mon venere maitre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire, +je l'espere qu'en depit de l'apparence qui me rend meconnaissable meme +pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann ! + +- Marcel ! >> s'etaient ecries a la fois le docteur et Octave. + +Tous deux allaient se precipiter vers lui... + +Un nouveau geste les arreta. + +C'etait Marcel, en effet, miraculeusement sauve. Apres qu'il eut force +la grille du canal, au moment ou il tombait presque asphyxie, le +courant l'avait entraine comme un corps sans vie. Mais, par bonheur, +cette grille fermait l'enceinte meme de Stahlstadt, et, deux minutes +apres, Marcel etait jete au-dehors, sur la berge de la riviere, libre +enfin, s'il revenait a la vie ! + +Pendant de longues heures, le courageux jeune homme etait reste etendu +sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne +deserte, loin de tout secours. + +Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'etait alors +souvenu !... Grace a Dieu, il etait donc enfin hors de la maudite +Stahlstadt ! Il n'etait plus prisonnier. Toute sa pensee se concentra +sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens ! + +<< Eux ! eux ! >> s'ecria-t-il alors. + +Par un supreme effort, Marcel parvint a se remettre sur pied. + +Dix lieues le separaient de France-Ville, dix lieues a faire, sans +railway, sans voiture, sans cheval, a travers cette campagne qui etait +comme abandonnee autour de la farouche Cite de l'Acier. Ces dix lieues, +il les franchit sans prendre un instant de repos, et, a dix heures et +quart, il arrivait aux premieres maisons de la cite du docteur Sarrasin. + +Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que +les habitants etaient prevenus du danger qui les menacait ; mais il +comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger etait immediat, +ni surtout de quelle etrange nature il pouvait etre. + +La catastrophe premeditee par Herr Schultze devait se produire ce +soir-la, a onze heures quarante-cinq... Il etait dix heures un quart. + +Un dernier effort restait a faire. Marcel traversa la ville tout d'un +elan, et, a dix heures vingt-cinq minutes, au moment ou l'assemblee +allait se retirer, il escaladait la tribune. + +<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'ecria-t-il, ni meme dans huit +jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une +catastrophe sans precedent, une pluie de fer et de feu va tomber sur +votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte a dix lieues, est, +a l'heure ou je parle, braque contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes +et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui presentent +quelques garanties de solidite, ou qu'ils sortent de la ville a +l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes +valides se preparent pour combattre le feu par tous les moyens +possibles ! Le feu, voila pour le moment votre seul ennemi ! Ni armees +ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace +a dedaigne les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les +calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se +realisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premiere fois trompe, +c'est sur cent points a la fois que l'incendie va se declarer +subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points differents qu'il +s'agira de faire tout a l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive +advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin, +celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra preserver, +dut meme la ville entiere etre detruite, l'or et le temps pourront les +rebatir ! >> + +En Europe, on eut pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en +Amerique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, meme les +plus inattendus. On ecouta le jeune ingenieur, et, sur l'avis du +docteur Sarrasin, on le crut. + +La foule, subjuguee plus encore par l'accent de l'orateur que par ses +paroles, lui obeit sans meme songer a les discuter. Le docteur +repondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait. + +Des ordres furent immediatement donnes, et des messagers partirent dans +toutes les directions pour les repandre. + +Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure, +descendirent dans les caves, resignes a subir les horreurs d'un +bombardement ; les autres, a pied, a cheval, en voiture, gagnerent la +campagne et tournerent les premieres rampes des Cascade-Mounts. Pendant +ce temps et en toute hate, les hommes valides reunissaient sur la +grande place et sur quelques points indiques par le docteur tout ce qui +pouvait servir a combattre le feu, c'est-a-dire de l'eau, de la terre, +du sable. + +Cependant, a la salle des seances, la deliberation continuait a l'etat +de dialogue. + +Mais il semblait alors que Marcel fut obsede par une idee qui ne +laissait place a aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et +ses levres murmuraient ces seuls mots : + +<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze +maudit ait raison de nous par son execrable invention ?... >> + +Tout a coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un +homme qui demande le silence, et, le crayon a la main, il traca d'une +main febrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et +alors, on vit peu a peu son front s'eclairer, sa figure devenir +rayonnante : + +<< Ah ! mes amis ! s'ecria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici +sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'evanouir comme un +cauchemar devant l'evidence d'un probleme de balistique dont je +cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompe ! Le danger +dont il nous menace n'est qu'un reve ! Pour une fois, sa science est en +defaut ! Rien de ce qu'il a annonce n'arrivera, ne peut arriver ! Son +formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et, +s'il reste a craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >> + +Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre ! + +Mais alors, le jeune Alsacien exposa le resultat du calcul qu'il venait +enfin de resoudre. Sa voix nette et vibrante deduisit sa demonstration +de facon a la rendre lumineuse pour les ignorants eux-memes. C'etait la +clarte succedant aux tenebres, le calme a l'angoisse. Non seulement le +projectile ne toucherait pas a la cite du docteur, mais il ne +toucherait a << rien du tout >>. Il etait destine a se perdre dans +l'espace ! + +Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expose des calculs de Marcel, +lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de +la salle : + +<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de +Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons +aucune des precautions prises et ne negligeons rien de ce qui peut +dejouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer, +comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier ! +La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arreter +devant un echec ! + +- Venez ! >> s'ecria Marcel. + +Et tous le suivirent sur la grande place. + +Les trois minutes s'ecoulerent. Onze heures quarante-cinq sonnerent a +l'horloge !... + +Quatre secondes apres, une masse sombre passait dans les hauteurs du +ciel, et, rapide comme la pensee, se perdait bien au-dela de la ville +avec un sifflement sinistre. + +<< Bon voyage ! s'ecria Marcel, en eclatant de rire. Avec cette vitesse +initiale, l'obus de Herr Schultze qui a depasse, maintenant, les +limites de l'atmosphere, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >> + +Deux minutes plus tard, une detonation se faisait entendre, comme un +bruit sourd, qu'on eut cru sorti des entrailles de la terre ! + +C'etait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait +en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se deplacait +avec une vitesse de cent cinquante lieues a la minute. + +XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT + +<< France-Ville, 14 septembre. + +<< Il me parait convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passe +fort heureusement, avant-hier soir, la frontiere de ses possessions, +preferant mon salut a celui du modele du canon Schultze. + +<< En vous presentant mes adieux, je manquerais a tous mes devoirs, si +je ne vous faisais pas connaitre, a mon tour, mes secrets ; mais, soyez +tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie. + +<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis +alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingenieur passable, +s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis francais. Vous vous +etes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille. +Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout +ose, j'ai tout fait pour les connaitre ! Je ferai tout pour les dejouer. + +<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas +porte, que votre but, grace a Dieu, n'a pas ete atteint, et qu'il ne +pouvait pas l'etre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi- +merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de +poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal a personne ! +Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est +aujourd'hui, a votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr +Schultze a invente un canon terrible... entierement inoffensif. + +<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre +obus trop perfectionne passer hier soir, a onze heures quarante-cinq +minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait +vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera a graviter ainsi +jusqu'a la fin des siecles. Un projectile, anime d'une vitesse initiale +vingt fois superieure a la vitesse actuelle, soit dix mille metres a la +seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combine +avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destine a toujours +circuler autour de notre globe. + +<< Vous auriez du ne pas l'ignorer. + +<< J'espere, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est +absolument deteriore par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer +trop cher, deux cent mille dollars, l'agrement d'avoir dote le monde +planetaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite. + +<< Marcel BRUCKMANN. >> + +Un expres partit immediatement de France-Ville pour Stahlstadt. On +pardonnera a Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction +gouailleuse de faire parvenir sans delai cette lettre a Herr Schultze. + +Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anime +de cette vitesse et circulant au-dela de la couche atmospherique, ne +tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il +esperait que, sous cette enorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour +du Taureau devait etre hors d'usage. + +Ce fut une rude deconvenue pour Herr Schultze, un echec terrible a son +indomptable amour-propre, que la reception de cette lettre. En la +lisant, il devint livide, et, apres l'avoir lue, sa tete tomba sur sa +poitrine comme s'il avait recu un coup de massue. Il ne sortit de cet +etat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle +colere ! + +Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les eclats ! + +Cependant, Herr Schultze n'etait pas homme a s'avouer vaincu. C'est une +lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui +restait-il pas ses obus charges d'acide carbonique liquide, que des +canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer a courte +distance ? + +Apaise par un effort soudain, le Roi de l'Acier etait rentre dans son +cabinet et avait repris son travail. + +Il etait clair que France-Ville, plus menacee que jamais, ne devait +rien negliger pour se mettre en etat de defense. + +XIV BRANLE-BAS DE COMBAT + +Si le danger n'etait plus imminent, il etait toujours grave. Marcel fit +connaitre au docteur Sarrasin et a ses amis tout ce qu'il savait des +preparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Des le +lendemain, le Conseil de defense, auquel il prit part, s'occupa de +discuter un plan de resistance et d'en preparer l'execution. + +En tout ceci, Marcel fut bien seconde par Octave, qu'il trouva +moralement change et bien a son avantage. + +Quelles furent les resolutions prises ? Personne n'en sut le detail. +Les principes generaux furent seuls systematiquement communiques a la +presse et repandus dans le public. Il n'etait pas malaise d'y +reconnaitre la main pratique de Marcel. + +<< Dans toute defense, se disait-on par la ville, la grande affaire est +de bien connaitre les forces de l'ennemi et d'adapter le systeme de +resistance a ces forces memes. Sans doute, les canons de Herr Schultze +sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons, +dont on sait le nombre, le calibre, la portee et les effets, que +d'avoir a lutter contre des engins mal connus. >> + +Le tout etait d'empecher l'investissement de la ville, soit par terre, +soit par mer. + +C'est cette question qu'etudiait avec activite le Conseil de defense, +et, le jour ou une affiche annonca que le probleme etait resolu, +personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour +executer les travaux necessaires. Aucun emploi n'etait dedaigne, qui +devait contribuer a l'oeuvre de defense. Des hommes de tout age, de +toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le +travail etait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de +vivres suffisants pour deux ans furent emmagasines dans la ville. La +houille et le fer arriverent aussi en quantites considerables : le fer, +matiere premiere de l'armement ; la houille, reservoir de chaleur et de +mouvement, indispensables a la lutte. + +Mais, en meme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les +places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de +viande fumee, des meules de fromages, des montagnes de conserves +alimentaires et de legumes desseches s'amoncelaient dans les halles +transformees en magasins. Des troupeaux nombreux etaient parques dans +les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse. + +Enfin, lorsque parut le decret de mobilisation de tous les hommes en +etat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit temoigna une +fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens. +Equipes simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi- +bottes, coiffes d'un bon chapeau de cuir bouilli, armes de fusils +Werder, ils manoeuvraient dans les avenues. + +Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosses, +elevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points +favorables. La fonte des pieces d'artillerie avait commence et fut +poussee avec activite. Une circonstance tres favorable a ces travaux +etait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que +possedait la ville et qu'il fut aise de transformer en fours de fonte. + +Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il +etait partout, et partout a la hauteur de sa tache. Qu'une difficulte +theorique ou pratique se presentat, il savait immediatement la +resoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procede +expeditif, un tour de main rapide. Aussi son autorite etait-elle +acceptee sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement executes. + +Aupres de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il +s'etait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y +renonca, comprenant qu'il ne devait rien etre, pour commencer, qu'un +simple soldat. + +Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y +conduire en soldat modele. A ceux qui firent d'abord mine de le +plaindre : + +<< A chacun selon ses merites, repondit-il. Je n'aurais peut-etre pas +su commander !... C'est le moins que j'apprenne a obeir ! >> + +Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout a coup imprimer aux +travaux de defense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze, +disait-on, cherchait a negocier avec des compagnies maritimes pour le +transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se +succederent tous les jours. C'etait tantot la flotte schultzienne qui +avait mis le cap sur France-Ville, tantot le chemin de fer de +Sacramento qui avait ete coupe par des << uhlans >>, tombes du ciel +apparemment. + +Mais ces rumeurs, aussitot contredites, etaient inventees a plaisir par +des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosite de +leurs lecteurs. La verite, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de +vie. + +Ce silence absolu, tout en laissant a Marcel le temps de completer ses +travaux de defense, n'etait pas sans l'inquieter quelque peu dans ses +rares instants de loisir. + +<< Est-ce que ce brigand aurait change ses batteries et me preparerait +quelque nouveau tour de sa facon ? >> se demandait-il parfois. + +Mais le plan, soit d'arreter les navires ennemis, soit d'empecher +l'investissement, promettait de repondre a tout, et Marcel, en ses +moments d'inquietude, redoublait encore d'activite. + +Son unique plaisir et son unique repos, apres une laborieuse journee, +etait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme +Sarrasin. + +Le docteur avait exige, des les premiers jours, qu'il vint +habituellement diner chez lui, sauf dans le cas ou il en serait empeche +par un autre engagement ; mais, par un phenomene singulier, le cas d'un +engagement assez seduisant pour que Marcel renoncat a ce privilege ne +s'etait pas encore presente. L'eternelle partie d'echecs du docteur +avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un interet assez +palpitant pour expliquer cette assiduite. Force est donc de penser +qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-etre pourra-t- on en +soupconner la nature, quoique, assurement, il ne la soupconnat pas +encore lui-meme, en observant l'interet que semblaient avoir pour lui +ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils +etaient tous trois assis pres de la grande table sur laquelle les deux +vaillantes femmes preparaient ce qui pouvait etre necessaire au service +futur des ambulances. + +<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont +vous nous aviez montre le dessin ? demandait Jeanne, qui s'interessait +a tous les travaux de la defense. + +-- Sans nul doute, mademoiselle, repondait Marcel. + +-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre detail industriel +represente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le genie a +creuse hier cinq cents nouveaux metres de fosses ? C'est beaucoup, +n'est-ce pas ? + +-- Mais non, ce n'est meme pas assez ! De ce train-la nous n'aurons pas +termine l'enceinte a la fin du mois. + +-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens +arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre +utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne +sommes bonnes a rien. + +-- Bonnes a rien ! s'ecriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes a +rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout +quitte pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour +assurer le repos et le bonheur de leurs meres, de leurs femmes, de +leurs fiancees ? Leur ardeur, a tous, d'ou leur vient-elle, sinon de +vous, et a qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >> + +Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arreta. Mlle Jeanne n'insista pas, +et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligee de fermer la +discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait +sans doute a expliquer le zele du plus grand nombre. + +Et lorsque Marcel, rappele par la tache impitoyable, presse d'aller +achever un projet ou un devis, s'arrachait a regret a cette douce +causerie, il emportait avec lui l'inebranlable resolution de sauver +France-Ville et le moindre de ses habitants. + +Il ne s'attendait guere a ce qui allait arriver, et, cependant, c'etait +la consequence naturelle, ineluctable, de cet etat de choses contre +nature, de cette concentration de tous en un seul, qui etait la loi +fondamentale de la Cite de l'Acier. + +XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO + +La Bourse de San Francisco, expression condensee et en quelque sorte +algebrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une +des plus animees et des plus etranges du monde. Par une consequence +naturelle de la position geographique de la capitale de la Californie, +elle participe du caractere cosmopolite, qui est un de ses traits les +plus marques. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux +cheveux blonds, a la taille elevee, coudoie le Celte au teint mat, aux +cheveux plus fonces, aux membres plus souples et plus fins. Le Negre y +rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynesien y voit avec surprise le +Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, a la natte soigneusement +tressee, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique. +Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent +comme dans une Babel moderne. + +L'ouverture du marche du 12 octobre, a cette Bourse unique au monde, ne +presenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit +les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou +gravement, selon leurs temperaments particuliers, echanger des poignees +de main, se diriger vers la buvette et preluder, par des libations +propitiatoires, aux operations de la journee. Ils allerent, un a un, +ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numerotes qui recoivent, +dans le vestibule, la correspondance des abonnes, en tirer d'enormes +paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait. + +Bientot, les premiers cours du jour se formerent, en meme temps que la +foule affairee grossissait insensiblement. Un leger brouhaha s'eleva +des groupes, de plus en plus nombreux. + +Les depeches telegraphiques commencerent alors a pleuvoir de tous les +points du globe. Il ne se passait guere de minute sans qu'une bande de +papier bleu, lue a tue-tete au milieu de la tempete des voix, vint +s'ajouter sur la muraille du nord a la collection des telegrammes +placardes par les gardes de la Bourse. + +L'intensite du mouvement croissait de minute en minute. Des commis +entraient en courant, repartaient, se precipitaient vers le bureau +telegraphique, apportaient des reponses. Tous les carnets etaient +ouverts, annotes, ratures, dechires. Une sorte de folie contagieuse +semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure, +quelque chose de mysterieux sembla passer comme un frisson a travers +ces groupes agites. + +Une nouvelle etonnante, inattendue, incroyable, venait d'etre apportee +par l'un des associes de la Banque du Far West et circulait avec la +rapidite de l'eclair. + +Les uns disaient : + +<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une +bourde pareille ? + +-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumee sans feu ! + +-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-la ? + +-- On sombre dans toutes les situations ! + +-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage representent plus +de quatre-vingts millions de dollars ! s'ecriait celui-ci. + +-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits +fabriques ! repliquait celui-la. + +-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour +quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les realiser +quand on voudra sur son actif ! + +-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ? + +-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas ! + +-- Comme si ces choses-la n'arrivaient pas tous les jours et aux +maisons reputees les plus solides ! + +-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville ! + +-- Apres tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne +peut manquer de se former pour reprendre ses affaires ! + +-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formee, avant de se +laisser protester ? + +-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte +pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle, +probablement lancee par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse +sur les aciers ! + +-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en +faillite, mais il est en fuite ! + +-- Allons donc ! + +-- En fuite, monsieur. Le telegramme qui le dit vient d'etre placarde a +l'instant ! >> + +Une formidable vague humaine roula vers le cadre des depeches. La +derniere bande de papier bleu etait libellee en ces termes : + +<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt. +Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars. +Schultze disparu. >> + +Cette fois, il n'y avait plus a douter, quelque surprenante que fut la +nouvelle, et les hypotheses commencerent a se donner carriere. + +A deux heures, les listes de faillites secondaires entrainees par celle +de Herr Schultze, commencerent a inonder la place. C'etait la +Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et +fils, de Chicago, qui se trouvait impliquee pour sept millions de +dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la +Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis +le menu fretin des maisons de troisieme ordre. + +D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels +de l'evenement se dechainaient avec fureur. + +Le marche de San Francisco, si lourd le matin, a dire d'experts, ne +l'etait certes pas a deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses +! quel dechainement effrene de la speculation ! + +Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les +houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union +americaine ! Hausse sur les produits fabriques de tout genre de +l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville. +Tombes a zero, disparus de la cote, depuis la declaration de guerre, +ils se trouverent subitement portes a cent quatre-vingts dollars l'acre +demande ! + +Des le soir meme, les boutiques a nouvelles furent prises d'assaut. +Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_, +l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caracteres +gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces +informations se reduisaient, en somme, presque a neant. + +Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit +millions de dollars, acceptee par Herr Schultze, tiree par Jackson, +Elder & Co, de Buffalo, ayant ete presentee a Schring, Strauss & Co, +banquiers du Roi de l'Acier, a New York, ces messieurs avaient constate +que la balance portee au credit de leur client etait insuffisante pour +parer a cet enorme paiement, et lui avaient immediatement donne avis +telegraphique du fait, sans recevoir de reponse ; qu'ils avaient alors +recouru a leurs livres et constate avec stupefaction que, depuis treize +jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur etaient parvenues de +Stahlstadt ; qu'a dater de ce moment les traites et les cheques tires +par Herr Schultze sur leur caisse s'etaient accumules quotidiennement +pour subir le sort commun et retourner a leur lieu d'origine avec la +mention << No effects >> (pas de fonds). + +Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les telegrammes +inquiets, les questions furieuses, s'etaient abattus d'une part sur la +maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt. + +Enfin, une reponse decisive etait arrivee. + +<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le telegramme. +Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystere. Il n'a pas +laisse d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >> + +Des lors, il n'avait plus ete possible de dissimuler la verite. Des +creanciers principaux avaient pris peur et depose leurs effets au +tribunal de commerce. La deconfiture s'etait dessinee en quelques +heures avec la rapidite de la foudre, entrainant avec elle son cortege +de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des creances +connues etait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait +prevoir que, avec les creances complementaires, le passif approcherait +de soixante millions. + +Voila ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, a +quelques amplifications pres. Il va sans dire qu'ils annoncaient tous +pour le lendemain les renseignements les plus inedits et les plus +speciaux. + +Et, de fait, il n'en etait pas un qui n'eut des la premiere heure +expedie ses correspondants sur les routes de Stahlstadt. + +Des le 14 octobre au soir, la Cite de l'Acier s'etait vue investie par +une veritable armee de reporters, le carnet ouvert et le crayon au +vent. Mais cette armee vint se briser comme une vague contre l'enceinte +exterieure de Stahlstadt. La consigne etait toujours maintenue, et les +reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de +seduction, il leur fut impossible de la faire plier. + +Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et +que rien n'etait change dans la routine de leur section. Les +contremaitres avaient seulement annonce la veille, par ordre superieur, +qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulieres, ni +d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consequence les travaux +seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire. + +Tout cela, au lieu d'eclairer la situation, ne faisait que la +compliquer. Que Herr Schultze eut disparu depuis pres d'un mois, cela +ne faisait doute pour personne. Mais quelle etait la cause et la portee +de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague +impression que le mysterieux personnage allait reparaitre d'une minute +a l'autre dominait encore obscurement les inquietudes. + +A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continue +comme a l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait +poursuivi sa tache partielle dans l'horizon limite de sa section. Les +caisses particulieres avaient paye les salaires tous les samedis. La +caisse principale avait fait face jusqu'a ce jour aux necessites +locales. Mais la centralisation etait poussee a Stahlstadt a un trop +haut degre de perfection, le maitre s'etait reserve une trop absolue +surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrainat +pas, dans un temps tres court, un arret force de la machine. C'est +ainsi que, du 17 septembre, jour ou pour la derniere fois, le Roi de +l'Acier avait signe des ordres, jusqu'au 13 octobre, ou la nouvelle de +la suspension des paiements avait eclate comme un coup de foudre, des +milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des +valeurs considerables --, passees par la poste de Stahlstadt, avaient +ete deposees a la boite du Bloc central, et, sans nul doute, etaient +arrivees au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se reservait le +droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en +transmettre le contenu au caissier principal. + +Les fonctionnaires les plus eleves de l'usine n'auraient jamais songe +seulement a sortir de leurs attributions regulieres. Investis en face +de leurs subordonnes d'un pouvoir presque absolu, ils etaient chacun, +vis-a-vis de Herr Schultze -- et meme vis-a-vis de son souvenir --, +comme autant d'instruments sans autorite, sans initiative, sans voix au +chapitre. Chacun s'etait donc cantonne dans la responsabilite etroite +de son mandat, avait attendu, temporise, << vu venir >> les evenements. + +A la fin, les evenements etaient venus. Cette situation singuliere +s'etait prolongee jusqu'au moment ou les principales maisons +interessees, subitement saisies d'alarme, avaient telegraphie, +sollicite une reponse, reclame, proteste, enfin pris leurs precautions +legales. Il avait fallu du temps pour en arriver la. On ne se decida +pas aisement a soupconner une prosperite si notoire de n'avoir que des +pieds d'argile. Mais le fait etait maintenant patent : Herr Schultze +s'etait derobe a ses creanciers. + +C'est tout ce que les reporters purent arriver a savoir. Le celebre +Meiklejohn lui-meme, illustre pour avoir reussi a soutirer des aveux +politiques au president Grant l'homme le plus taciturne de son siecle, +l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple +correspondant du _World_, annonce au tsar la grosse nouvelle de la +capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas +ete cette fois plus heureux que leurs confreres. Ils etaient obliges de +s'avouer a eux-memes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient +encore donner le dernier mot de la faillite Schultze. + +Ce qui faisait de ce sinistre industriel un evenement presque unique, +c'etait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet etat de ville +independante et isolee qui ne permettait aucune enquete reguliere et +legale. La signature de Herr Schultze etait, il est vrai, protestee a +New York, et ses creanciers avaient toute raison de penser que l'actif +represente par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure a les +indemniser. Mais a quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie +ou la mise sous sequestre ? Stahlstadt etait restee un territoire +special, non classe encore, ou tout appartenait a Herr Schultze. Si +seulement il avait laisse un representant, un conseil d'administration, +un substitut ! Mais rien, pas meme un tribunal, pas meme un conseil +judiciaire ! Il etait a lui seul le roi, le grand juge, le general en +chef, le notaire, l'avoue, le tribunal de commerce de sa ville. Il +avait realise en sa personne l'ideal de la centralisation. Aussi, lui +absent, on se trouvait en face du neant pur et simple, et tout cet +edifice formidable s'ecroulait comme un chateau de cartes. + +En toute autre situation, les creanciers auraient pu former un +syndicat, se substituer a Herr Schultze, etendre la main sur son actif, +s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils +auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine, +qu'un peu d'argent peut-etre et un pouvoir regulateur. + +Mais rien de tout cela n'etait possible. L'instrument legal faisait +defaut pour operer cette substitution. On se trouvait arrete par une +barriere morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les +circonvallations elevees autour de la Cite de l'Acier. Les infortunes +creanciers voyaient le gage de leur creance, et ils se trouvaient dans +l'impossibilite de le saisir. + +Tout ce qu'ils purent faire fut de se reunir en assemblee generale, de +se concerter et d'adresser une requete au Congres pour lui demander de +prendre leur cause en main, d'epouser les interets de ses nationaux, de +prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire americain et de faire +rentrer ainsi cette creation monstrueuse dans le droit commun de la +civilisation. Plusieurs membres du Congres etaient personnellement +interesses dans l'affaire ; la requete, par plus d'un cote, seduisait +le caractere americain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait +couronnee d'un plein succes. Malheureusement, le Congres n'etait pas en +session, et de longs delais etaient a redouter avant que l'affaire put +lui etre soumise. + +En attendant ce moment, rien n'allait plus a Stahlstadt et les +fourneaux s'eteignaient un a un. + +Aussi la consternation etait-elle profonde dans cette population de dix +mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le +travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-etre six mois a +venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en etait d'avis. +Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'etait tarie en +meme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze +attendaient pour reprendre leurs relations, la solution legale. Les +chefs de section, ingenieurs et contremaitres, prives d'ordres, ne +pouvaient agir. + +Il y eut des reunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y +eut pas de plan arrete, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le +chomage entraina bientot avec lui son cortege de miseres, de desespoirs +et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque +cheminee qui avait cesse de fumer a l'usine, on vit naitre un cabaret +dans les villages d'alentour. + +Les plus sages des ouvriers, les plus avises, ceux qui avaient su +prevoir les jours difficiles, epargner une reserve, se haterent de fuir +avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chere au coeur de la +menagere, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui +se revelait a eux par la portiere du wagon. Ils partirent, ceux-la, +s'eparpillerent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientot retrouve, +l'un a l'est, celui-ci au sud, celui-la au nord, une autre usine, une +autre enclume, un autre foyer... + +Mais pour un, pour dix qui pouvaient realiser ce reve, combien en +etait-il que la misere clouait a la glebe ! Ceux-la resterent, l'oeil +cave et le coeur navre ! + +Ils resterent, vendant leurs pauvres hardes a cette nuee d'oiseaux de +proie a face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands +desastres, accules en quelques jours aux expedients supremes, bientot +prives de credit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant +s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un +avenir de misere ! + +XVI DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE + +Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva a +France-Ville, le premier mot de Marcel avait ete : + +<< Si ce n'etait qu'une ruse de guerre ? >> + +Sans doute, a la reflexion, il s'etait bien dit que les resultats d'une +telle ruse eussent ete si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique +l'hypothese etait inadmissible. Mais il s'etait dit encore que la haine +ne raisonne pas, et que la haine exasperee d'un homme tel que Herr +Schultze devait, a un moment donne, le rendre capable de tout sacrifier +a sa passion. Quoi qu'il en put etre, cependant, il fallait rester sur +le qui-vive. + +A sa requete, le Conseil de defense redigea immediatement une +proclamation pour exhorter les habitants a se tenir en garde contre les +fausses nouvelles semees par l'ennemi dans le but d'endormir sa +vigilance. + +Les travaux et les exercices pousses avec plus d'ardeur que jamais, +accentuerent la replique que France-Ville jugea convenable d'adresser a +ce qui pouvait a toute force n'etre qu'une manoeuvre de Herr Schultze. +Mais les details, vrais ou faux, apportes par les journaux de San +Francisco, de Chicago et de New York, les consequences financieres et +commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de +preuves insaisissables, separement sans force, si puissantes par leur +accumulation, ne permit plus de doute... + +Un beau matin, la cite du docteur se reveilla definitivement sauvee, +comme un dormeur qui echappe a un mauvais reve par le simple fait de +son reveil. Oui ! France-Ville etait evidemment hors de danger, sans +avoir eu a coup ferir, et ce fut Marcel, arrive a une conviction +absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicite +dont il disposait. + +Ce fut alors un mouvement universel de detente et de soulagement. On se +serrait les mains, on se felicitait, on s'invitait a diner. Les femmes +exhibaient de fraiches toilettes, les hommes se donnaient momentanement +conge d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde etait +rassure, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents. + +Mais, le plus content de tous, c'etait sans contredit le docteur +Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux +qui etaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se +mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir +entraines a leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui +avait pas laisse un moment de repos. Enfin, il etait decharge d'une si +terrible inquietude et respirait a l'aise. + +Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les +citoyens. Dans toutes les classes, on s'etait rapproche davantage, on +s'etait reconnus freres, animes de sentiments semblables, touches par +les memes interets. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un etre +nouveau. Desormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >> +etait nee. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait +mieux senti combien on l'aimait. + +Les resultats materiels de la mise en etat de defense furent aussi tout +a l'avantage de la cite. On avait appris a connaitre ses forces. On +n'aurait plus a les improviser. On etait plus sur de soi. A l'avenir, a +tout evenement, on serait pret. + +Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'etait +annonce si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers +Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eut pas ete son ouvrage, des +remerciements publics furent votes au jeune ingenieur comme a +l'organisateur de la defense, a celui au devouement duquel la ville +aurait du de ne pas perir, si les projets de Herr Schultze avaient ete +mis a execution. + +Marcel, cependant, ne trouvait pas que son role fut termine. Le mystere +qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger, +pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'apres avoir porte une +lumiere complete au milieu meme des tenebres qui enveloppaient encore +la Cite de l'Acier. + +Il resolut donc de retourner a Stahlstadt, et de ne reculer devant rien +pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets. + +Le docteur Sarrasin essaya bien de lui representer que l'entreprise +serait difficile, herissee de dangers, peut-etre ; qu'il allait faire +la une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait +quels abimes caches sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il +le lui avait depeint, n'etait pas homme a disparaitre impunement pour +les autres, a s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses +esperances... On etait en droit de tout redouter de la derniere pensee +d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible +du requin !... + +<< C'est precisement parce que je pense, cher docteur, que tout ce que +vous imaginez est possible, lui repondit Marcel, que je crois de mon +devoir d'aller a Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient +d'arracher la meche avant qu'elle n'eclate, et je vous demanderai meme +la permission d'emmener Octave avec moi. + +-- Octave ! s'ecria le docteur. + +-- Oui ! C'est maintenant un brave garcon, sur lequel on peut compter, +et je vous assure que cette promenade lui fera du bien ! + +-- Que Dieu vous protege donc tous les deux ! >> repondit le vieillard +emu en l'embrassant. + +Le lendemain matin, une voiture, apres avoir traverse les villages +abandonnes, deposait Marcel et Octave a la porte de Stahlstadt. Tous +deux etaient bien equipes, bien armes, et tres decides a ne pas revenir +sans avoir eclairci ce sombre mystere. + +Ils marchaient cote a cote sur le chemin de ceinture exterieur qui +faisait le tour des fortifications, et la verite, dont Marcel s'etait +obstine a douter jusqu'a ce moment, se dessinait maintenant devant lui. + +L'usine etait completement arretee, c'etait evident. De cette route +qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une etoile au ciel, +il aurait apercu, jadis, la lumiere du gaz, l'eclair parti de la +baionnette d'une sentinelle, mille signes de vie desormais absents. Les +fenetres illuminees des secteurs se seraient montrees comme autant de +verrieres etincelantes. Maintenant, tout etait sombre et muet. La mort +seule semblait planer sur la cite, dont les hautes cheminees se +dressaient a l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de +son compagnon sur la chaussee resonnaient dans le vide. L'expression de +solitude et de desolation etait si forte, qu'Octave ne put s'empecher +de dire : + +<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil a celui-ci +! On se croirait dans un cimetiere ! >> + +Il etait sept heures, lorsque Marcel et Octave arriverent au bord du +fosse, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun etre vivant +ne se montrait sur la crete de la muraille, et, des sentinelles qui +autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de +poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis +etait releve, laissant devant la porte un gouffre large de cinq a six +metres. + +Il fallut plus d'une heure pour reussir a amarrer un bout de cable, en +le lancant a tour de bras a l'une des poutrelles. Apres bien des peines +pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant a la corde, put se +hisser a la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui +fit alors passer une a une les armes et munitions ; puis, il prit a son +tour le meme chemin. + +Il ne resta plus alors qu'a ramener le cable de l'autre cote de la +muraille, a faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait +hisses, et, enfin, a se laisser glisser en bas. + +Les deux jeunes gens se trouverent alors sur le chemin de ronde que +Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entree a +Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant +eux s'elevait, noire et muette, la masse imposante des batiments, qui, +de leurs mille fenetres vitrees, semblaient regarder ces intrus comme +pour leur dire : + +<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir penetrer nos +secrets ! >> + +Marcel et Octave tinrent conseil. + +<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel. + +Ils se dirigerent vers l'ouest et arriverent bientot devant l'arche +monumentale qui portait a son front la lettre O. Les deux battants +massifs de chene, a gros clous d'acier, etaient fermes. Marcel s'en +approcha, heurta a plusieurs reprises avec un pave qu'il ramassa sur la +chaussee. + +L'echo seul lui repondit. + +<< Allons ! a l'ouvrage ! >> cria-t-il a Octave. + +Il fallut recommencer le penible travail du lancement de l'amarre par- +dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle ou elle put s'accrocher +solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave reussirent +a franchir la muraille, et se trouverent dans l'axe du secteur O. + +<< Bon ! s'ecria Octave, a quoi bon tant de peines ? Nous voila bien +avances ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre +devant nous ! + +-- Silence dans les rangs ! repondit Marcel... Voila justement mon +ancien atelier. Je ne serai pas fache de le revoir et d'y prendre +certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier +quelques sachets de dynamite. >> + +C'etait la grande halle de coulee ou le jeune Alsacien avait ete admis +lors de son arrivee a l'usine. Qu'elle etait lugubre, maintenant, avec +ses fourneaux eteints, ses rails rouilles, ses grues poussiereuses qui +levaient en l'air leurs grands bras eplores comme autant de potences ! +Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la necessite d'une +diversion. + +<< Voici un atelier qui t'interessera davantage >>, dit-il a Octave en +le precedant sur le chemin de la cantine. + +Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de +satisfaction, lorsqu'il apercut, ranges en bataille sur une tablette de +bois, un regiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boites +de conserve montraient aussi leurs etuis de fer-blanc, poinconnes aux +meilleures marques. Il y avait la de quoi faire un dejeuner dont le +besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le +comptoir d'etain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour +continuer leur expedition. + +Marcel, tout en mangeant, songeait a ce qu'il avait a faire. Escalader +la muraille du Bloc central, il n'y avait pas a y songer. Cette +muraille etait prodigieusement haute, isolee de tous les autres +batiments, sans une saillie a laquelle on put accrocher une corde. Pour +en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu +parcourir tous les secteurs, et ce n'etait pas une operation facile. +Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il +paraissait impossible que Herr Schultze eut disparu sans semer +d'embuches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines +aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne +manqueraient pas d'etablir. Mais rien de tout cela n'etait pour faire +reculer Marcel. + +Voyant Octave refait et repose, Marcel se dirigea avec lui vers le bout +de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande +muraille en pierre de taille. + +<< Que dirais-tu d'un boyau de mine la-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera +dur, mais nous ne sommes pas des faineants ! >> repondit Octave, pret a +tout tenter. + +Le travail commenca. Il fallut dechausser la base de la muraille, +introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en detacher +une, et enfin, a l'aide d'un foret, operer la percee de plusieurs +petits boyaux paralleles. A dix heures, tout etait termine, les +saucissons de dynamite etaient en place, et la meche fut allumee. + +Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarque +que la cantine, situee dans un sous-sol, formait une veritable cave +voutee, il vint s'y refugier avec Octave. + +Tout a coup, l'edifice et la cave meme furent secoues comme par l'effet +d'un tremblement de terre. Une detonation formidable, pareille a celle +de trois ou quatre batteries de canons tonnant a la fois, dechira les +airs, suivant de pres la secousse. Puis, apres deux a trois secondes, +une avalanche de debris projetes de tous les cotes retomba sur le sol. + +Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits +s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'ecroulant, au milieu des +cascades claires des vitres cassees. + +Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quitterent alors +leur retraite. + +Si habitue qu'il fut aux prodigieux effets des substances explosives, +Marcel fut emerveille des resultats qu'il constata. La moitie du +secteur avait saute, et les murs demanteles de tous les ateliers +voisins du Bloc central ressemblaient a ceux d'une ville bombardee. De +toutes parts les decombres amonceles, les eclats de verre et les +platres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussiere, +retombant lentement du ciel ou l'explosion les avait projetes, +s'etalaient comme une neige sur toutes ces ruines. + +Marcel et Octave coururent a la muraille interieure. Elle etait +detruite aussi sur une largeur de quinze a vingt metres, et, de l'autre +cote de la breche, l'ex-dessinateur du Bloc central apercut la cour, a +lui bien connue, ou il avait passe tant d'heures monotones. + +Du moment ou cette cour n'etait plus gardee, la grille de fer qui +l'entourait n'etait pas infranchissable... Elle fut bientot franchie. + +Partout le meme silence. + +Marcel passa en revue les ateliers ou jadis ses camarades admiraient +ses epures. Dans un coin, il retrouva, a demi ebauche sur sa planche, +le dessin de machine a vapeur qu'il avait commence, lorsqu'un ordre de +Herr Schultze l'avait appele au parc. Au salon de lecture, il revit les +journaux et les livres familiers. + +Toutes choses avaient garde la physionomie d'un mouvement suspendu, +d'une vie interrompue brusquement. + +Les deux jeunes gens arriverent a la limite interieure du Bloc central +et se trouverent bientot au pied de la muraille qui devait, dans la +pensee de Marcel, les separer du parc. + +<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-la ? lui +demanda Octave. + +-- Peut-etre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une +porte qu'une simple fusee enverrait en l'air. >> + +Tous deux se mirent a tourner autour du parc en longeant la muraille. +De temps a autre, ils etaient obliges de faire un detour, de doubler un +corps de batiment qui s'en detachait comme un eperon, ou d'escalader +une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent +bientot recompenses de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, +qui interrompait le muraillement, leur apparut. + +En deux minutes, Octave eut perce un trou de vrille a travers les +planches de chene. Marcel, appliquant aussitot son oeil a cette +ouverture, reconnut, a sa vive satisfaction, que, de l'autre cote, +s'etendait le parc tropical avec sa verdure eternelle et sa temperature +de printemps. + +<< Encore une porte a faire sauter, et nous voila dans la place ! +dit-il a son compagnon. + +-- Une fusee pour ce carre de bois, repondit Octave, ce serait trop +d'honneur ! >> + +Et il commenca d'attaquer la poterne a grands coups de pic. + +Il l'avait a peine ebranlee, qu'on entendit une serrure interieure +grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs +gardes. + +La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaine. + +<< _Wer da ?_ >> (Qui va la ?) dit une voix rauque. + +XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL + +Les deux jeunes gens ne s'attendaient a rien moins qu'a une pareille +question. Ils en furent plus surpris veritablement qu'ils ne l'auraient +ete d'un coup de fusil. + +De toutes les hypotheses que Marcel avait imaginees au sujet de cette +ville en lethargie, la seule qui ne se fut pas presentee a son esprit, +etait celle-ci : un etre vivant lui demandant tranquillement compte de +sa visite. Son entreprise, presque legitime, si l'on admettait que +Stahlstadt fut completement deserte, revetait une tout autre +physionomie, du moment ou la cite possedait encore des habitants. Ce +qui n'etait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquete archeologique, +devenait, dans le second, une attaque a main armee avec effraction. + +Toutes ces idees se presenterent a l'esprit de Marcel avec tant de +force, qu'il resta d'abord comme frappe de mutisme. + +<< _Wer da ?_ >> repeta la voix, avec un peu d'impatience. + +L'impatience n'etait evidemment pas tout a fait deplacee. Franchir pour +arriver a cette porte des obstacles si varies, escalader des murailles +et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien a +repondre lorsqu'on vous demande simplement : + +<< Qui va la ? >> cela ne laissait pas d'etre surprenant. + +Une demi-minute suffit a Marcel pour se rendre compte de la faussete de +sa position, et aussitot, s'exprimant en allemand : + +<< Ami ou ennemi a votre gre ! repondit-il. Je demande a parler a Herr +Schultze. >> + +Il n'avait pas articule ces mots qu'une exclamation de surprise se fit +entendre a travers la porte entrebaillee : + +<< _Ach !_ >> + +Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, +une moustache herissee, un oeil hebete, qu'il reconnut aussitot. Le +tout appartenait a Sigimer, son ancien garde du corps. + +<< Johann Schwartz ! s'ecria le geant avec une stupefaction melee de +joie. Johann Schwartz ! >> + +Le retour inopine de son prisonnier paraissait l'etonner presque autant +qu'il avait du l'etre de sa disparition mysterieuse. << Puis-je parler +a Herr Schultze ? >> repeta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre +reponse que cette exclamation. + +Sigimer secoua la tete. + +<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre ! + +-- Pouvez-vous du moins faire savoir a Herr Schultze que je suis la et +que je desire l'entretenir ? + +-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! repondit le geant avec +une nuance de tristesse. + +-- Mais ou est-il ? Quand reviendra-t-il ? + +-- Ne sais ! Consigne pas changee ! Personne entrer sans ordre ! >> + +Ces phrases entrecoupees furent tout ce que Marcel put tirer de +Sigimer, qui, a toutes les questions, opposa un entetement bestial. + +Octave finit par s'impatienter. + +<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien +plus simple de la prendre ! >> + +Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaine +resista, et une poussee, superieure a la sienne, eut bientot referme le +battant, dont les deux verrous furent successivement tires. + +<< Il faut qu'ils soient plusieurs derriere cette planche ! >> s'ecria +Octave, assez humilie de ce resultat. + +Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitot, il poussa +un cri de surprise : + +<< Il y a un second geant ! + +-- Arminius ? >> repondit Marcel. + +Et il regarda a son tour par le trou de vrille. + +<< Oui ! c'est Arminius, le collegue de Sigimer ! >> + +Tout a coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la +tete a Marcel. + +<< _Wer da ?_ >> disait la voix. + +C'etait celle d'Arminius, cette fois. + +La tete du gardien depassait la crete de la muraille, qu'il devait +avoir atteinte a l'aide d'une echelle. + +<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! repondit Marcel. Voulez-vous +ouvrir, oui ou non ? >> + +Il n'avait pas acheve ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la +crete du mur. Une detonation retentit, et une balle vint raser le bord +du chapeau d'Octave. + +<< Eh bien, voila pour te repondre ! >> s'ecria Marcel, qui, +introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en +eclats. + +A peine la breche etait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine +au poing et le couteau aux dents, s'elancerent dans le parc. + +Contre le pan du mur, lezarde par l'explosion, qu'ils venaient de +franchir, une echelle etait encore dressee, et, au pied de cette +echelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius +n'etaient la pour defendre le passage. + +Les jardins s'ouvraient devant les deux assiegeants dans toute la +splendeur de leur vegetation. Octave etait emerveille. + +<< C'etait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Deployons nous +en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'etre +tapis derriere les buissons ! >> + +Octave et Marcel se separerent, et, prenant chacun l'un des cotes de +l'allee qui s'ouvrait devant eux ils avancerent avec prudence, d'arbre +en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strategie +individuelle la plus elementaire. + +La precaution etait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second +coup de fusil eclata. Une balle fit sauter l'ecorce d'un arbre que +Marcel venait a peine de quitter. + +<< Pas de betises !... Ventre a terre ! >> dit Octave a demi voix. + +Et, joignant l'exemple au precepte, il rampa sur les genoux et sur les +coudes jusqu'a un buisson epineux qui bordait le rond-point au centre +duquel s'elevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi +assez promptement cet avis, essuya un troisieme coup de feu et n'eut +que le temps de se jeter derriere le tronc d'un palmier pour en eviter +un quatrieme. + +<< Heureusement que ces animaux-la tirent comme des conscrits ! cria +Octave a son compagnon, separe de lui par une trentaine de pas. + +-- Chut ! repondit Marcel des yeux autant que des levres. Vois-tu la +fumee qui sort de cette fenetre, au rez-de-chaussee ?... C'est la +qu'ils sont embusques, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour +de ma facon ! >> + +En un clin d'oeil, Marcel eut coupe derriere le buisson un echalas de +longueur raisonnable ; puis, se debarrassant de sa vareuse, il la jeta +sur ce baton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un +mannequin presentable. Il le planta alors a la place qu'il occupait, de +maniere a laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se +glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille : + +<< Amuse-les par ici en tirant sur la fenetre, tantot de ta place, +tantot de la mienne ! Moi, je vais les prendre a revers ! >> + +Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discretement dans les +massifs qui faisaient le tour du rond-point. + +Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles +furent echangees sans resultat. + +La veste de Marcel et son chapeau etaient litteralement cribles ; mais, +personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes +du rez-de-chaussee, la carabine d'Octave les avait mises en miettes. + +Tout a coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri +etouffe : + +<< A moi !... Je le tiens !... >> + +Quitter son abri, s'elancer a decouvert dans le rond-point, monter a +l'assaut de la fenetre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute. +Un instant apres, il tombait dans le salon. + +Sur le tapis, enlaces comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient +desesperement. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui +avait ouvert a l'improviste une porte interieure, le geant n'avait pu +faire usage de ses armes. Mais sa force herculeenne en faisait un +redoutable adversaire, et, quoique jete a terre, il n'avait pas perdu +l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son cote, deployait une +vigueur et une souplesse remarquables. + +La lutte eut necessairement fini par la mort de l'un des combattants, +si l'intervention d'Octave ne fat arrivee a point pour amener un +resultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et desarme, se +vit attache de maniere a ne pouvoir plus faire un mouvement. + +<< Et l'autre ? >> demanda Octave. + +Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius +etait etendu tout sanglant. + +<< Est-ce qu'il a recu une balle ? demanda Octave. + +-- Oui >>, repondit Marcel. + +Puis il s'approcha d'Arminius. + +<< Mort ! dit-il. + +-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vole ! s'ecria Octave. + +-- Nous voila maitres de la place ! repondit Marcel. Nous allons +proceder a une visite serieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >> + +Du salon d'attente ou venait de se passer le dernier acte du siege, les +deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au +sanctuaire du Roi de l'Acier. + +Octave etait en admiration devant toutes ces splendeurs. + +Marcel souriait en le regardant et ouvrait une a une les portes qu'il +rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or. + +Il s'attendait bien a y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier +que le spectacle qui s'offrit a ses yeux. On eut dit que le bureau +central des postes de New York ou de Paris, subitement devalise, avait +ete jete pele-mele dans ce salon. Ce n'etaient de tous cotes que +lettres et paquets cachetes, sur le bureau, sur les meubles, sur le +tapis. On enfoncait jusqu'a mi-jambe dans cette inondation. Toute la +correspondance financiere, industrielle et personnelle de Herr +Schultze, accumulee de jour en jour dans la boite exterieure du parc, +et fidelement relevee par Arminius et Sigimer, etait la dans le cabinet +du maitre. + +Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de miseres, de +larmes enfermees dans ces plis muets a l'adresse de Herr Schultze ! Que +de millions aussi, sans doute, en papier, en cheques, en mandats, en +ordres de tout genre !... Tout cela dormait la, immobilise par +l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces +enveloppes fragiles mais inviolables. + +<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrete du +laboratoire ! >> + +Il commenca donc a enlever tous les livres de la bibliotheque. Ce fut +en vain. Il ne parvint pas a decouvrir le passage masque qu'il avait un +jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ebranla un a un +tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la +cheminee, il les fit sauter l'un apres l'autre ! En vain il sonda la +muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientot +evident que Herr Schultze, inquiet de n'etre plus seul a posseder le +secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimee. + +Mais il avait necessairement du en faire ouvrir une autre. + +<< Ou ?... se demandait Marcel. Ce ne peut etre qu'ici, puisque c'est +ici qu'Arminius et Sigimer ont apporte les lettres ! C'est donc dans +cette salle que Herr Schultze a continue de se tenir apres mon depart ! +Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien +passage, il aura voulu en avoir un autre a sa portee, a l'abri des +regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >> + +Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins +decloue et releve. Le parquet, examine feuille a feuille, ne presentait +rien de suspect. + +<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette piece ? demanda Octave. + +-- J'en suis moralement sur ! repondit Marcel. + +-- Alors il ne me reste plus qu'a explorer le plafond >>, dit Octave en +montant sur une chaise. + +Son dessein etait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour +de la rosace centrale a coups de crosse de fusil. + +Mais Octave ne fut pas plus tot suspendu au candelabre dore, qu'a son +extreme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula +et laissa a decouvert un trou beant, d'ou une legere echelle d'acier +descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet. + +C'etait comme une invitation a monter. + +<< Allons donc ! Nous y voila ! >> dit tranquillement Marcel ; et il +s'elanca aussitot sur l'echelle, suivi de pres par son compagnon. + +XVIII L'AMANDE DU NOYAU + +L'echelle d'acier s'accrochait par son dernier echelon au parquet meme +d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'exterieur. +Cette salle eut ete plongee dans l'obscurite la plus complete, si une +eblouissante lumiere blanchatre n'eut filtre a travers l'epaisse vitre +d'un oeil-de-boeuf, encastre au centre de son plancher de chene. On eut +dit le disque lunaire, au moment ou dans son opposition avec le soleil, +il apparait dans toute sa purete. + +Le silence etait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne +pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans +l'antichambre d'un monument funeraire. + +Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre etincelante, eut un +moment d'hesitation. Il touchait a son but ! De la, il n'en pouvait +douter, allait sortir l'impenetrable secret qu'il etait venu chercher a +Stahlstadt ! + +Mais son hesitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allerent +s'agenouiller pres du disque et inclinerent la tete de maniere a +pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placee au-dessous +d'eux. + +Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors a leurs regards. + +Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, +grossissait demesurement les objets que l'on regardait a travers. + +La etait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumiere qui +sortait a travers le disque, comme si c'eut ete l'appareil dioptrique +d'un phare, venait d'une double lampe electrique brulant encore dans sa +cloche vide d'air, que le courant voltaique d'une pile puissante +n'avait pas cesse d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette +atmosphere eblouissante, une forme humaine, enormement agrandie par la +refraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du +desert libyque --, etait assise dans une immobilite de marbre. + +Autour de ce spectre, des eclats d'obus jonchaient le sol. + +Plus de doute !... C'etait Herr Schultze, reconnaissable au rictus +effrayant de sa machoire, a ses dents eclatantes, mais un Herr Schultze +gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait a la +fois asphyxie et congele sous l'action d'un froid terrible ! + +Le Roi de l'Acier etait devant sa table, tenant une plume de geant, +grande comme une lance, et il semblait ecrire encore ! N'eut ete le +regard atone de ses pupilles dilatees, l'immobilite de sa bouche, on +l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans +les glacons des regions polaires, ce cadavre etait la, depuis un mois, +cache a tous les yeux. Autour de lui tout etait encore gele, les +reactifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses recipients, le mercure dans +sa cuvette ! + +Marcel, en depit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de +satisfaction en se disant combien il etait heureux qu'il eut pu +observer du dehors l'interieur de ce laboratoire, car tres certainement +Octave et lui auraient ete frappes de mort en y penetrant. + +Comment donc s'etait produit cet effroyable accident ? + +Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarque que les fragments +d'obus, epars sur le plancher, n'etaient autres que de petits morceaux +de verre. Or, l'enveloppe interieure, qui contenait l'acide carbonique +liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la +pression formidable qu'elle avait a supporter, etait faite de ce verre +trempe, qui a dix ou douze fois la resistance du verre ordinaire ; mais +un des defauts de ce produit, qui etait encore tout nouveau, c'est que, +par l'effet d'une action moleculaire mysterieuse, il eclate subitement, +quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait du arriver. +Peut- etre meme la pression interieure avait-elle provoque plus +inevitablement encore l'eclatement de l'obus qui avait ete depose dans +le laboratoire. L'acide carbonique, subitement decomprime, avait alors +determine, en retournant a l'etat gazeux, un effroyable abaissement de +la temperature ambiante. + +Toujours est-il que l'effet avait du etre foudroyant. Herr Schultze, +surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de +l'explosion, s'etait instantanement momifie au milieu d'un froid de +cent degres au-dessous de zero. + +Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier +avait ete frappe pendant qu'il ecrivait. + +Or, qu'ecrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa +main tenait encore ? Il pouvait etre interessant de recueillir la +derniere pensee, de connaitre le dernier mot d'un tel homme. + +Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un +instant a briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. +Le gaz acide carbonique, emmagasine sous une effroyable pression, +aurait fait irruption au-dehors, et asphyxie tout etre vivant qu'il eut +enveloppe de ses vapeurs irrespirables. C'eut ete courir a une mort +certaine, et, evidemment, les risques etaient hors de proportion avec +les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier. + +Cependant, s'il n'etait pas possible de reprendre au cadavre de Herr +Schultze les dernieres lignes tracees par sa main, il etait probable +qu'on pourrait les dechiffrer, agrandies qu'elles devaient etre par la +refraction de la lentille. Le disque n'etait-il pas la, avec les +puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renfermes +dans ce laboratoire, si puissamment eclaire par la double lampe +electrique ? + +Marcel connaissait l'ecriture de Herr Schultze, et, apres quelques +tatonnements, il parvint a lire les dix lignes suivantes. + +Ainsi que tout ce qu'ecrivait Herr Schultze, c'etait plutot un ordre +qu'une instruction. + +<< Ordre a B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expedition projetee +contre France-Ville. -- Sitot cet ordre recu, executer les mesures par +moi prises. -- Il faut que l'experience, cette fois, soit foudroyante +et complete. -- Ne changez pas un iota a ce que j'ai decide. -- Je veux +que dans quinze jours France-Ville soit une cite morte et que pas un de +ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompei moderne, et que ce +soit en meme temps l'effroi et l'etonnement du monde entier. -- Mes +ordres bien executes rendent ce resultat inevitable. + +<< Vous m'expedierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel +Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir. + +<< SCHULTZ... >> + +Cette signature etait inachevee ; 1'E final et le paraphe habituel y +manquaient. + +Marcel et Octave demeurerent d'abord muets et immobiles devant cet +etrange spectacle, devant cette sorte d'evocation d'un genie +malfaisant, qui touchait au fantastique. + +Mais il fallut enfin s'arracher a cette lugubre scene. Les deux amis, +tres emus, quitterent donc la salle, situee au-dessus du laboratoire. + +La, dans ce tombeau ou regnerait l'obscurite complete lorsque la lampe +s'eteindrait, faute de courant electrique, le cadavre du Roi de l'Acier +allait rester seul, desseche comme une de ces momies des Pharaons que +vingt siecles n'ont pu reduire en poussiere !... + +Une heure plus tard, apres avoir delie Sigimer, fort embarrasse de la +liberte qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et +reprenaient la route de France-Ville, ou ils rentraient le soir meme. + +Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annonca +le retour des deux jeunes gens. + +<< Qu'ils entrent ! s'ecria-t-il, qu'ils entrent vite ! >> + +Son premier mot en les voyant tous deux fut : + +<< Eh bien ? + +-- Docteur, repondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de +Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr +Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort ! + +-- Mort ! >> s'ecria le docteur Sarrasin. + +Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter +un mot. + +<< Mon pauvre enfant, lui dit-il apres s'etre remis, comprends-tu que +cette nouvelle qui devrait me rejouir puisqu'elle eloigne de nous ce +que j'execre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins +motivee ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serre le +coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultes puissantes s'etait-il +constitue notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares +qualites intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues +dont l'emploi eut ete utile, si l'on avait pu les associer avec les +notres et leur donner un but commun ! Voila ce qui tout d'abord m'a +frappe, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant, +raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue. + +-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouve la mort dans le mysterieux +laboratoire qu'avec une habilete diabolique il s'etait applique a +rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait +l'existence, et nul, par consequent, n'eut pu y penetrer meme pour lui +porter secours. Il a donc ete victime de cette incroyable concentration +de toutes les forces rassemblees dans ses mains, sur laquelle il avait +compte bien a tort pour etre a lui seul la clef de toute son oeuvre, et +cette concentration, a l'heure marquee de Dieu, s'est soudain tournee +contre lui et contre son but ! + +-- Il n'en pouvait etre autrement ! repondit le docteur Sarrasin. Herr +Schultze etait parti d'une donnee absolument erronee. En effet, le +meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apres sa mort, +peut etre le plus facilement remplace, et qui continue de fonctionner +precisement parce que ses rouages n'ont rien de secret ? + +-- Vous allez voir, docteur, repondit Marcel, que ce qui s'est passe a +Stahlstadt est la demonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de +dire. J'ai trouve Herr Schultze assis devant son bureau, point central +d'ou partaient tous les ordres auxquels obeissait la Cite de l'Acier, +sans que jamais un seul eut ete discute La mort lui avait a ce point +laisse l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un +instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a ete le +martyr de sa propre invention ! Il a ete foudroye par l'un de ces obus +qui devaient aneantir notre ville ! Son arme s'est brisee dans sa main, +au moment meme ou il allait tracer la derniere lettre d'un ordre +d'extermination ! Ecoutez ! >> + +Et Marcel lut a haute voix les terribles lignes, tracees par la main de +Herr Schultze, dont il avait pris copie. + +Puis, il ajouta : + +<< Ce qui d'ailleurs m'eut prouve mieux encore que Herr Schultze etait +mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait +cesse de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cesse de respirer +dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le +sommeil avait suspendu toutes les vies, arrete tous les mouvements ! La +paralysie du maitre avait du meme coup paralyse les serviteurs et +s'etait etendue jusqu'aux instruments ! + +-- Oui, repondit le docteur Sarrasin, il y a eu, la, justice de Dieu ! +C'est en voulant precipiter hors de toute mesure son attaque contre +nous, c'est en forcant les ressorts de son action que Herr Schultze a +succombe ! + +-- En effet, repondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons +plus au passe et soyons tout au present. Herr Schultze mort, si c'est +la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable etablissement +qu'il avait cree, et provisoirement, c'est la faillite. Des +imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait, +ont creuse dix abimes. Aveugle, d'une part, par ses succes, de l'autre +par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses +armements, sans prendre de garanties suffisantes a tout ce qui pouvait +nous etre ennemi. Malgre cela, et bien que le paiement de la plupart de +ses creances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main +ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien +les forces qu'elle avait accumulees pour le mal. Herr Schultze n'a +qu'un heritier possible, docteur, et cet heritier, c'est vous. Il ne +faut pas laisser perir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y +a que profit a tirer de l'aneantissement d'une force rivale. C'est une +grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espere, qu'il +faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut +servir au bien de l'humanite. Or, a cette tache, je suis pret a me +devouer tout entier. + +-- Marcel a raison, repondit Octave, en serrant la main de son ami, et +me voila pret a travailler sous ses ordres, si mon pere y consent. + +-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, +Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grace a toi, nous +aurons, dans Stahlstadt ressuscitee, un arsenal d'instruments tel que +personne au monde ne pensera plus desormais a nous attaquer ! Et, +comme, en meme temps que nous serons les plus forts, nous tacherons +d'etre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la +paix et de la justice a tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de +beaux reves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en +voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je +n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frere d'Octave !... A +nous trois, rien ne m'eut paru impossible !... >> + +XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE + +Peut-etre, dans le courant de ce recit, n'a-t-il pas ete suffisamment +question des affaires personnelles de ceux qui en sont les heros. C'est +une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser +enfin a eux pour eux-memes. + +Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement a l'etre +collectif, a l'humanite, que l'individu tout entier disparut pour lui, +alors meme qu'il venait de s'elancer en plein ideal. Il fut donc frappe +de la paleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel a ses +dernieres paroles. Ses yeux chercherent a lire dans ceux du jeune homme +le sens cache de cette soudaine emotion. Le silence du vieux praticien +interrogeait le silence du jeune ingenieur et attendait peut- etre que +celui-ci le rompit ; mais Marcel, redevenu maitre de lui par un rude +effort de volonte, n'avait pas tarde a retrouver tout son sang- froid. +Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'etait +plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commence. + +Le docteur Sarrasin, un peu impatiente peut-etre de cette prompte +reprise de Marcel par lui-meme, se rapprocha de son jeune ami ; puis, +par un geste familier de sa profession de medecin, il s'empara de son +bras et le tint comme il eut fait de celui d'un malade dont il aurait +voulu discretement ou distraitement tater le pouls. + +Marcel s'etait laisse faire sans trop se rendre compte de l'intention +du docteur, et comme il ne desserrait pas les levres : + +<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard +notre entretien sur les futures destinees de Stahlstadt. Mais il n'est +pas defendu, alors meme qu'on se voue a l'amelioration du sort de tous, +de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous +touchent de plus pres. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter +ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout a l'heure, +repondait, il n'y a pas longtemps encore, a son pere et a sa mere, a +qui, pour la vingtieme fois depuis un an, on venait de la demander en +mariage. Les demandes etaient pour la plupart de celles que les plus +difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune +fille repondait non, et toujours non ! >> + +A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, degagea son poignet +reste jusque-la dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se +sentit suffisamment edifie sur la sante de son patient, soit qu'il ne +se fut pas apercu que le jeune homme lui eut retire tout a la fois son +bras et sa confiance, il continua son recit sans paraitre tenir compte +de ce petit incident. + +<< "Mais enfin, disait a sa fille la mere de la jeune personne dont je +te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplies. +Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est +la ! Pourquoi ces non si fermes, si resolus, si prompts, a des demandes +que tu ne te donnes pas meme la peine d'examiner ? Tu es moins +peremptoire d'ordinaire !" + +<< Devant cette objurgations de sa mere, la jeune fille se decida enfin +a parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une +fois resolue a rompre le silence, voici ce qu'elle dit : + +<< "Je vous reponds non avec autant de sincerite que j'en mettrais a +vous repondre oui, chere maman, si oui etait en effet pret a sortir de +mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que +vous m'offrez sont a des degres divers acceptables ; mais, outre que +j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus a ce qu'on +appelle le plus beau, c'est-a-dire le plus riche parti de la ville, +qu'a ma personne, et que cette idee-la ne serait pas pour me donner +l'envie de repondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez, +qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que +j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que +j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive ! + +<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mere stupefaite, vous... + +<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et +dans sa detresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient +visiblement aide et secours. + +<< Mais, soit qu'il ne tint pas a entrer dans cette bagarre, soit qu'il +trouvat necessaire qu'un peu plus de lumiere se fit entre la mere et la +fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si +bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-etre aussi d'un peu +de colere, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout. + +<< "Je vous ai dit, chere mere, reprit-elle, que la demande que +j'esperais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'etait +meme pas impossible qu'elle ne se fit jamais. J'ajoute que ce retard, +fut-il indefini, ne saurait ni m'etonner ni me blesser. J'ai le malheur +d'etre, dit-on, tres riche ; celui qui devrait faire cette demande est +tres pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est a lui +d'attendre... + +<< - Pourquoi pas a nous d'arriver ? " dit la mere voulant peut-etre +arreter sur les levres de sa fille les paroles qu'elle craignait +d'entendre. + +<< Ce fut alors que le mari intervint. + +<< "Ma chere amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de +sa femme, ce n'est pas impunement qu'une mere aussi justement ecoutee +de sa fille que vous, celebre devant elle depuis qu'elle est au monde +ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garcon qui est +presque de notre famille, qu'elle fait remarquer a tous la solidite de +son caractere, et qu'elle applaudit a ce que dit son mari lorsque +celui- ci a l'occasion de vanter a son tour son intelligence hors +ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de +devouement qu'il en a recues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, +distingue entre tous par son pere et par sa mere, ne l'avait pas +remarque a son tour, elle aurait manque a tous ses devoirs ! + +<< -- Ah ! pere ! s'ecria alors la jeune fille en se jetant dans les +bras de sa mere pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devinee, +pourquoi m'avoir forcee de parler ? + +<< -- Pourquoi ? reprit le pere, mais pour avoir la joie de t'entendre, +ma mignonne, pour etre plus assure encore que je ne me trompais pas, +pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mere que nous +approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos +voeux, et que, pour epargner a l'homme pauvre et fier dont il s'agit de +faire une demande a laquelle sa delicatesse repugne, cette demande, +c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans +son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premiere +bonne occasion qui se presentera, je me permettrai de demander a +Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'etre mon gendre +!..." >> + +Pris a l'improviste par cette brusque peroraison, Marcel s'etait dresse +sur ses pieds comme s'il eut ete mu par un ressort. Octave lui avait +silencieusement serre la main pendant que le docteur Sarrasin lui +tendait les bras. Le jeune Alsacien etait pale comme un mort. Mais +n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les ames +fortes, quand il y entre sans avoir crie : gare !... + +XX CONCLUSION + +France-Ville, debarrassee de toute inquietude, en paix avec tous ses +voisins, bien administree, heureuse, grace a la sagesse de ses +habitants, est en pleine prosperite. Son bonheur, si justement merite, +ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus +batailleurs. + +La Cite de l'Acier n'etait qu'une usine formidable, qu'un engin de +destruction redoute sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grace +a Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est operee sans encombre pour +personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production +incomparable pour toutes les industries utiles. + +Marcel est, depuis un an, le tres heureux epoux de Jeanne, et la +naissance d'un enfant vient d'ajouter a leur felicite. + +Quant a Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau- +frere, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en +train de le marier a l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les +qualites de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes +rechutes. + +Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout +dire, ils seraient au comble du bonheur et meme de la gloire, -- si la +gloire avait jamais figure pour quoi que ce soit dans le programme de +leurs honnetes ambitions. + +On peut donc assurer des maintenant que l'avenir appartient aux efforts +du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de +France-Ville et de Stahlstadt, usine et cite modeles, ne sera pas perdu +pour les generations futures. + +Fin de Les Cinq Cents Millions de la Begum + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** + +This file should be named 7ccmb10.txt or 7ccmb10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7ccmb11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7ccmb10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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