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+The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne
+(#23 in our series by Jules Verne)
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: January, 2004 [EBook #4968]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 6, 2002]
+[Date last updated: January 16, 2005]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+
+
+
+This eBook was prepared by Norm Wolcott.
+
+
+
+Les cinq cents millions de la Begum de Jules Verne
+
+TABLE DES MATIERES
+I - OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+II - DEUX COPAINS
+III - UN FAIT DIVERS
+IV - PART A DEUX
+V - LA CITE DE L'ACIER
+VI - LE PUITS ALBRECHT
+VII - LE BLOC CENTRAL
+VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
+IX - << P. P. C. >>
+X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE
+XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+XII - LE CONSEIL
+XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT
+XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE
+XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+XVIII- L'AMANDE DU NOYAU
+XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+XX - CONCLUSION
+
+I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE
+
+<< Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme
+le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.
+
+Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est
+une des formes de la distraction.
+
+C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
+purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et
+aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un
+brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune
+recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc.
+
+Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton,
+s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
+heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
+tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de
+lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
+extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand
+Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >>
+dont il etait l'inventeur.
+
+Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une
+cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de
+ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille,
+grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent.
+
+<< Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres
+bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
+president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements
+de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
+photographie. >>
+
+<< La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe
+s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant,
+si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma
+langue que je ne saurais parler la leur..." >>
+
+<< Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
+du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas
+plus exact et plus precis ! >>
+
+Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre
+des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un
+personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda
+si << monsiou >> etait visible...
+
+<< Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient
+obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils
+s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne
+designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand
+sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette
+habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee
+la nationalite des gens.
+
+Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez
+etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne,
+il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule :
+
+<< MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >>
+
+Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou
+plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et
+l'avocat, -- le procureur d'autrefois.
+
+<< Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
+Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >>
+
+<< Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il.
+
+-- Oh ! yes, monsiou.
+
+-- Eh bien ! faites entrer. >>
+
+Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le
+docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de
+mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents
+blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau
+parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
+vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification.
+Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un <<
+ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee
+d'un sac de voyage en cuir verni.
+
+Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son
+chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit :
+
+<< William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green,
+Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?...
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Francois Sarrasin ?
+
+-- C'est en effet mon nom.
+
+-- De Douai ?
+
+-- Douai est ma residence.
+
+-- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ?
+
+-- C'est exact.
+
+-- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >>
+
+Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :
+
+<< Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue
+Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli.
+
+-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
+voudriez-vous m'expliquer ?...
+
+-- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp,
+imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict
+Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des
+registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une
+institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem
+!... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger...
+
+-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette
+connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces
+divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille
+de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle.
+
+-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere,
+Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent
+s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date
+de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y
+avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment,
+le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a
+Paris...
+
+-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par
+cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a
+Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere
+medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere
+exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822.
+
+-- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs
+?...
+
+-- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma
+naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >>
+
+Mr. Sharp se leva.
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec
+le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
+suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous
+presenter mes hommages ! >>
+
+<< Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez
+les "tetes de mort". >>
+
+Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.
+
+<< Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous
+etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet,
+concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de
+Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819,
+veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841,
+ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite,
+incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente
+ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous
+sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque
+integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol.
+Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un
+millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
+francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la
+cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et
+mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete
+place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq
+cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
+simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en
+cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous
+faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel
+acompte a valoir... >>
+
+Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un
+mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant
+accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il
+s'ecria :
+
+<< Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
+de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ?
+
+-- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
+cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort
+naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des
+proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour
+les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les
+ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre
+maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre
+activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations
+de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
+trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la
+conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai
+ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
+du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas
+connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches
+manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession,
+j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a
+notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris
+le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma
+conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre
+grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de
+lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >>
+
+Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
+Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec
+une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart
+chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits
+historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en
+regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
+vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie.
+
+<< Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
+vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
+bien me le permettre, prendre vos ordres. >>
+
+Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes
+de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la
+table et sortit a reculons, en murmurant :
+
+<< Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >>
+
+Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et
+commenca a les feuilleter.
+
+Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait
+parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par
+exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre :
+
+<< _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine,
+depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum
+Gokool de Ragginahra, province de Bengale._
+
+Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de
+certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
+ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation,
+villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la
+succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis
+successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de
+Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah
+Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables,
+epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques
+Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee
+francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
+36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la
+Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta,
+passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine
+instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait
+autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui
+de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il
+obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique
+coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
+perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait
+fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general
+de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la
+Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
+alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de
+ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
+De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis
+son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses
+biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869.
+Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le
+tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a
+la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons
+l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces
+jugements, etc. >> Suivaient les signatures.
+
+Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de
+vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque
+d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
+retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de
+documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre
+hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of
+kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
+millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que
+l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes
+authentiques de naissance et de deces !
+
+Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme,
+et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une
+certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son
+emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide
+promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite
+possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre
+passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
+absorbe en de profondes reflexions.
+
+Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette
+fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une
+pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la
+caressa, la choya, et, finalement, l'adopta.
+
+A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait.
+
+<< Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
+docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines
+que vous vous etes donnees.
+
+-- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr.
+Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ?
+
+-- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je
+vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >>
+
+Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
+physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas
+ceder.
+
+<< Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais
+reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.
+
+-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.
+
+-- Parfaitement, nous en avons copie. >>
+
+Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille
+de papier a lettres et ecrivit ce qui suit :
+
+<< Brighton,28 octobre 1871.
+
+<< Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale,
+insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux
+ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras
+clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais
+ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de
+francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas,
+mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
+nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle
+fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre
+sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et
+deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie
+qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee.
+Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes
+pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le
+serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler
+d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne
+devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
+outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
+dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
+charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee,
+elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle
+est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete.
+D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle
+comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je
+t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce
+changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
+poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets
+d'avenir.
+
+<< Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >>
+
+Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus
+importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole
+centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>,
+le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au
+Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme
+plus a ses millions.
+
+II DEUX COPAINS
+
+Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler
+proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence
+superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
+etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college
+il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au
+baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere
+fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde
+epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces
+esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent
+toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs
+de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un
+bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent
+souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers
+le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur
+Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son
+fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a
+lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs
+esprits.
+
+Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous
+la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique
+mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee
+Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave
+s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
+Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot
+ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.
+
+Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite
+rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui
+l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied
+hors des murs du lycee.
+
+Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du
+jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il
+comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui
+tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement
+a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse
+fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
+non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
+s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude,
+une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
+meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache,
+il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
+soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait
+promis d'atteindre son double but.
+
+C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et
+avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans
+la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la
+durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son
+intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il
+etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin
+imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la
+balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix
+a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans
+un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une
+machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete
+intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits
+attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave,
+il etait resolu a en sortir le premier.
+
+C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux
+hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait
+<< pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il
+eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie
+amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien.
+Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante
+anemique et de la faire fructifier aupres de lui.
+
+La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils
+passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours,
+Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg
+et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de
+chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple.
+
+Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
+campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras
+droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni
+galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait
+toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six
+metres. Mais ces six metres-la etaient tout.
+
+Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants
+habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin
+de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de
+la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute
+virile.
+
+<< C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les
+fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y
+arriver. >>
+
+Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait
+aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On
+rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre
+d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le
+coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
+billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
+Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de
+Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de
+boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait
+bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil
+d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller
+voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie
+Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
+qu'elles reculaient le plus souvent.
+
+Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis etaient,
+selon leur coutume, assis cote a cote a la meme table, sous l'abat-jour
+d'une lampe commune. Marcel etait plonge corps et ame dans un probleme,
+palpitant d'interet, de geometrie descriptive appliquee a la coupe des
+pierres. Octave procedait avec un soin religieux a la fabrication,
+malheureusement plus importante a son sens, d'un litre de cafe. C'etait
+un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, --
+peut-etre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'echapper pour
+quelques minutes a la terrible necessite d'aligner des equations, dont
+il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
+goutte a goutte son eau bouillante a travers une couche epaisse de moka
+en poudre, et ce bonheur tranquille aurait du lui suffire. Mais
+l'assiduite de Marcel lui pesait comme un remords, et il eprouvait
+l'invincible besoin de la troubler de son bavardage.
+
+<< Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout a coup. Ce
+filtre antique et solennel n'est plus a la hauteur de la civilisation.
+
+-- Achete un percolateur ! Cela t'empechera peut-etre de perdre une
+heure tous les soirs a cette cuisine >>, repondit Marcel.
+
+Et il se remit a son probleme.
+
+<< Une voute a pour intrados un ellipsoide a trois axes inegaux. Soit A
+B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et
+l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et
+egal a c, ce qui rend la voute surbaissee... >>
+
+A ce moment, on frappa a la porte.
+
+<< Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garcon de l'hotel.
+
+On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
+etudiant.
+
+<< C'est de mon pere, fit Octave. Je reconnais l'ecriture... Voila ce
+qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant a
+petits coups le paquet de papiers.
+
+Marcel savait comme lui que le docteur etait en Angleterre. Son passage
+a Paris, huit jours auparavant, avait meme ete signale par un diner de
+Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
+Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui demode, mais que le docteur
+Sarrasin continuait de considerer comme le dernier mot du raffinement
+parisien.
+
+<< Tu me diras si ton pere te parle de son Congres d'Hygiene, dit
+Marcel. C'est une bonne idee qu'il a eue d'aller la. Les savants
+francais sont trop portes a s'isoler. >>
+
+Et Marcel reprit son probleme :
+
+<< ... L'extrados sera forme par un ellipsoide semblable au premier
+ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Apres avoir
+marque les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
+tracons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
+>>
+
+Un cri d'Octave lui fit relever la tete.
+
+<< Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
+tout pale.
+
+-- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de
+recevoir.
+
+Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois,
+jeta un coup d'oeil sur les documents imprimes qui l'accompagnaient, et
+dit :
+
+<< C'est curieux ! >>
+
+Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma methodiquement. Octave etait
+suspendu a ses levres.
+
+<< Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix etranglee.
+
+-Vrai ?... Evidemment. Ton pere a trop de bon sens et d'esprit
+scientifique pour accepter a l'etourdie une conviction pareille.
+D'ailleurs, les preuves sont la, et c'est au fond tres simple. >>
+
+La pipe etant bien et dument allumee, Marcel se remit au travail.
+Octave restait les bras ballants, incapable meme d'achever son cafe, a
+plus forte raison d'assembler deux idees logiques. Pourtant, il avait
+besoin de parler pour s'assurer qu'il ne revait pas.
+
+<< Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu
+qu'un demi-milliard, c'est une fortune enorme ? >>
+
+Marcel releva la tete et approuva :
+
+<< Enorme est le mot. Il n'y en a peut-etre pas une pareille en France,
+et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, a peine cinq ou
+six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.
+
+- Et un titre par-dessus le marche ! reprit Octave, un titre de
+baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionne d'en avoir un, mais
+puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de meme plus
+elegant que de s'appeler Sarrasin tout court. >>
+
+Marcel lanca une bouffee de fumee et n'articula pas un mot. Cette
+bouffee de fumee disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme
+tant de gens qui collent une particule a leur nom, ou s'inventent un
+marquisat de carton ! Mais posseder un vrai titre, un titre
+authentique, bien et dument inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et
+d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
+souvent... >>
+
+La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >>
+
+<< Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
+conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >>
+
+Il s'arreta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
+sur les millions.
+
+<< Te rappelles-tu, reprit-il, que Binome, notre professeur de
+mathematiques, rabachait tous les ans, dans sa premiere lecon sur la
+numeration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considerable pour
+que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une
+idee juste, si elles n'avaient a leur disposition les ressources d'une
+representation graphique ?... Te dis-tu bien qu'a un homme qui
+verserait un franc a chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
+payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on
+est l'heritier d'un demi-milliard de francs !
+
+-- Un demi-milliard de francs ! s'ecria Marcel, secoue par le mot plus
+qu'il ne l'avait ete par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
+faire de mieux ? Ce serait de le donner a la France pour payer sa
+rancon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !...
+
+-- Ne va pas t'aviser au moins de suggerer une pareille idee a mon pere
+!... s'ecria Octave du ton d'un homme effraye. Il serait capable de
+l'adopter ! Je vois deja qu'il rumine quelque projet de sa facon !...
+Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la
+rente !
+
+-- Allons, tu etais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour etre
+capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
+qu'il eut mieux valu pour toi, sinon pour ton pere, qui est un esprit
+droit et sense, que ce gros heritage fut reduit a des proportions plus
+modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente a
+partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >>
+
+Et il se remit au travail.
+
+Quant a Octave, il lui etait impossible de rien faire, et il s'agita si
+fort dans la chambre, que son ami, un peu impatiente, finit par lui
+dire :
+
+<< Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est evident que tu n'es
+bon a rien ce soir !
+
+-- Tu as raison >>, repondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
+permission d'abandonner toute espece de travail.
+
+Et, sautant sur son chapeau, il degringola l'escalier et se trouva dans
+la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arreta sous un bec de gaz
+pour relire la lettre de son pere. Il avait besoin de s'assurer de
+nouveau qu'il etait bien eveille.
+
+<< Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... repetait-il. Cela fait
+au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pere ne m'en
+donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitie d'un, que le quart
+d'un, je serais encore tres heureux ! On fait beaucoup de choses avec
+de l'argent ! Je suis sur que je saurais bien l'employer ! Je ne suis
+pas un imbecile, n'est-ce pas ? On a ete recu a l'Ecole centrale !...
+Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >>
+
+Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin.
+
+<< J'aurai un hotel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
+moment ou je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'etait.
+Comme cela vient a point tout de meme !... Un demi-milliard !...
+Baronnet !... C'est drole, maintenant que c'est venu, il me semble que
+je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
+toujours occupe a trimer sur des livres et des planches a dessin !...
+Tout de meme, c'est un fameux reve ! >>
+
+Octave suivait, en ruminant ces idees, les arcades de la rue de Rivoli.
+Il arriva aux Champs-Elysees, tourna le coin de la rue Royale, deboucha
+sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides etalages
+qu'avec indifference, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
+Maintenant, il s'y arreta et songea avec un vif mouvement de joie que
+tous ces tresors lui appartiendraient quand il le voudrait.
+
+<< C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
+leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les
+plus souples, que les horlogers construisent leurs chronometres, que le
+lustre de l'Opera verse ses cascades de lumiere, que les violons
+grincent, que les chanteuses s'egosillent ! C'est pour moi qu'on dresse
+des pur-sang au fond des maneges, et que s'allume le Cafe Anglais !...
+Paris est a moi !... Tout est a moi !... Ne voyagerai-je pas ?
+N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien
+quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
+d'ivoire par-dessus le marche !... J'aurai des elephants !... Je
+chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
+Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht a vapeur pour me
+conduire ou je voudrai, m'arreter et repartir a ma fantaisie !... A
+propos de vapeur, je suis charge de donner la nouvelle a ma mere. Si je
+partais pour Douai !... Il y a l'ecole... Oh ! oh ! l'ecole ! on peut
+s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prevenir. Je vais lui envoyer
+une depeche. Il comprendra bien que je suis presse de voir ma mere et
+ma soeur dans une pareille circonstance ! >>
+
+Octave entra dans un bureau telegraphique, prevint son ami qu'il
+partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hela un fiacre et se
+fit transporter a la gare du Nord.
+
+Des qu'il fut en wagon, il se reprit a developper son reve.
+
+A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment a la porte de la
+maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
+emoi le paisible quartier des Aubettes.
+
+<< Qui donc est malade ? se demandaient les commeres d'une fenetre a
+l'autre.
+
+-- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
+lucarne au dernier etage.
+
+-- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >>
+
+Apres dix minutes d'attente, Octave reussit a penetrer dans la maison.
+Sa mere et sa soeur Jeanne, precipitamment descendues en robe de
+chambre, attendaient l'explication de cette visite.
+
+La lettre du docteur, lue a haute voix, eut bientot donne la clef du
+mystere.
+
+Mme Sarrasin fut un moment eblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
+en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait etre a eux
+maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer a des jeunes
+gens qui possedaient quelques centaines de millions. Cependant, les
+femmes ont plus tot fait que les hommes de s'habituer a ces grands
+coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
+c'etait a lui, en somme, qu'il appartenait de decider de sa destinee et
+de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant a
+Jeanne, elle etait heureuse a la joie de sa mere et de son frere ; mais
+son imagination de treize ans ne revait pas de bonheur plus grand que
+celui de cette petite maison modeste ou sa vie s'ecoulait doucement
+entre les lecons de ses maitres et les caresses de ses parents. Elle ne
+voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
+changer grand-chose a son existence, et cette perspective ne la troubla
+pas un instant.
+
+Mme Sarrasin, mariee tres jeune a un homme absorbe tout entier par les
+occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
+son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
+Ne pouvant partager les bonheurs que l'etude donnait au docteur
+Sarrasin, elle s'etait quelquefois sentie un peu seule a cote de ce
+travailleur acharne, et avait par suite concentre sur ses deux enfants
+toutes ses esperances. Elle avait toujours reve pour eux un avenir
+brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en
+doutait pas, etait appele aux plus hautes destinees. Depuis qu'il avait
+pris rang a l'Ecole centrale, cette modeste et utile academie de jeunes
+ingenieurs s'etait transformee dans son esprit en une pepiniere
+d'hommes illustres. Sa seule inquietude etait que la modestie de leur
+fortune ne fut un obstacle, une difficulte tout au moins a la carriere
+glorieuse de son fils, et ne nuisit plus tard a l'etablissement de sa
+fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari,
+c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'etre. Aussi sa
+satisfaction fut- elle complete.
+
+La mere et le fils passerent une grande partie de la nuit a causer et a
+faire des projets, tandis que Jeanne, tres contente du present, sans
+aucun souci de l'avenir, s'etait endormie dans un fauteuil.
+
+Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos :
+
+<< Tu ne m'as pas parle de Marcel, dit Mme Sarrasin a son fils. Ne lui
+as-tu pas donne connaissance de la lettre de ton pere ? Qu'en a-t-il
+dit ?
+
+-- Oh ! repondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage,
+c'est un stoique ! Je crois qu'il a ete effraye pour nous de l'enormite
+de l'heritage ! Je dis pour nous ; mais son inquietude ne remontait pas
+jusqu'a mon pere, dont le bon sens, disait-il, et la raison
+scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mere,
+et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cache qu'il eut prefere
+un heritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...
+
+-- Marcel n'avait peut-etre pas tort, repondit Mme Sarrasin en
+regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
+fortune, pour certaines natures ! >>
+
+Jeanne venait de se reveiller. Elle avait entendu les dernieres paroles
+de sa mere :
+
+<< Tu sais, mere, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
+vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel
+avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
+! >>
+
+Et, ayant embrasse sa mere, Jeanne se retira.
+
+III UN FAIT DIVERS
+
+En arrivant a la quatrieme seance du Congres d'Hygiene, le docteur
+Sarrasin put constater que tous ses collegues I'accueillaient avec les
+marques d'un respect extraordinaire. Jusque-la, c'etait a peine si le
+tres noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretiere, qui avait la
+presidence nominale de l'assemblee, avait daigne s'apercevoir de
+l'existence individuelle du medecin francais.
+
+Ce lord etait un personnage auguste, dont le role se bornait a declarer
+la seance ouverte ou levee et a donner mecaniquement la parole aux
+orateurs inscrits sur une liste qu'on placait devant lui. Il gardait
+habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote
+boutonnee -- non pas qu'il eut fait une chute de cheval --, mais
+uniquement parce que cette attitude incommode a ete donnee par les
+sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat.
+
+Une face blafarde et glabre, plaquee de taches rouges, une perruque de
+chiendent pretentieusement relevee en toupet sur un front qui sonnait
+le creux, completaient la figure la plus comiquement gourmee et la plus
+follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une
+piece, comme s'il avait ete de bois ou de carton-pate. Ses yeux memes
+semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
+intermittentes, a la facon des yeux de poupee ou de mannequin.
+
+Lors des premieres presentations, le president du Congres d'Hygiene
+avait adresse au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
+qui aurait pu se traduire ainsi :
+
+<< Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner
+votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
+?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
+creature aussi eloignee de moi dans l'echelle des etres !...
+Mettez-vous a l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >>
+
+Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
+poussa la courtoisie jusqu'a lui montrer un siege vide a sa droite.
+D'autre part, tous les membres du Congres s'etaient leves.
+
+Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement
+flatteuse, et se disant qu'apres reflexion le compte-globules avait
+sans doute paru a ses confreres une decouverte plus considerable qu'a
+premiere vue, le docteur Sarrasin s'assit a la place qui lui etait
+offerte.
+
+Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolerent, lorsque Lord
+Glandover se pencha a son oreille avec une contorsion des vertebres
+cervicales telle qu'il pouvait en resulter un torticolis violent pour
+Sa Seigneurie :
+
+<< J'apprends, dit-il, que vous etes un homme de propriete considerable
+? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >>
+
+Lord Glandover paraissait desole d'avoir pu traiter avec legerete
+l'equivalent en chair et en os d'une valeur monnayee aussi ronde. Toute
+son attitude disait :
+
+<< Pourquoi ne nous avoir pas prevenus ?... Franchement ce n'est pas
+bien ! Exposer les gens a des meprises semblables ! >>
+
+Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un
+sou de plus qu'aux seances precedentes, se demandait comment la
+nouvelle avait deja pu se repandre lorsque le docteur Ovidius, de
+Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :
+
+<< Vous voila aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
+donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >>
+
+Et il lui passa un numero du journal, date du matin meme. On y lisait
+le << fait divers >> suivant, dont la redaction revelait suffisamment
+l'auteur :
+
+<< UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Begum
+Gokool vient enfin de trouver son legitime heritier par les soins
+habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
+row, London. L'heureux proprietaire des vingt et un millions sterling,
+actuellement deposes a la Banque d'Angleterre, est un medecin francais,
+le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analyse ici
+meme le beau memoire au Congres de Brighton. A force de peines et a
+travers des peripeties qui formeraient a elles seules un veritable
+roman, Mr. Sharp est arrive a etablir, sans contestation possible, que
+le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
+Langevol, baronnet, epoux en secondes noces de la Begum Gokool. Ce
+soldat de fortune etait, parait-il, originaire de la petite ville
+francaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus a accomplir, pour l'envoi en
+possession, que de simples formalites. La requete est deja logee en
+Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchainement de circonstances
+qui a accumule sur la tete d'un savant francais, avec un titre
+britannique, les tresors entasses par une longue suite de rajahs
+indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
+se feliciter qu'un capital aussi considerable tombe en des mains qui
+sauront en faire bon usage. >>
+
+Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarie de
+voir la nouvelle rendue publique. Ce n'etait pas seulement a cause des
+importunite que son experience des choses humaines lui faisait deja
+prevoir, mais il etait humilie de l'importance qu'on paraissait
+attribuer a cet evenement. Il lui semblait etre rapetisse
+personnellement de tout l'enorme chiffre de son capital. Ses travaux,
+son merite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
+trouvaient deja noyes dans cet ocean d'or et d'argent, meme aux yeux de
+ses confreres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
+l'intelligence superieure et deliee, l'inventeur ingenieux, ils
+voyaient le demi-milliard. Eut-il ete un goitreux des Alpes, un
+Hottentot abruti, un des specimens les plus degrades de l'humanite au
+lieu d'en etre un des representants superieurs, son poids eut ete le
+meme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> desormais vingt
+et un millions sterling, ni plus, ni moins.
+
+Cette idee l'ecoeura, et le Congres, qui regardait, avec une curiosite
+toute scientifique, comment etait fait un << demi milliardaire >>,
+constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une
+sorte de tristesse.
+
+Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagere. La grandeur du but
+auquel il avait resolu de consacrer cette fortune inesperee se
+representa tout a coup a la pensee du docteur et le rasserena. Il
+attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
+Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
+une communication.
+
+Lord Glandover la lui accorda a l'instant et par preference meme au
+docteur Ovidius. Il la lui aurait accordee, quand tout le Congres s'y
+serait oppose, quand tous les savants de l'Europe auraient proteste a
+la fois contre ce tour de faveur ! Voila ce que disait eloquemment
+l'intonation toute speciale de la voix du president.
+
+<< Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
+jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliere qui
+m'arrive et des consequences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
+science. Mais, le fait etant devenu public, il y aurait peut-etre de
+l'affectation a ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
+Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considerable, une somme de
+plusieurs centaines de millions, actuellement deposee a la Banque
+d'Angleterre, se trouve me revenir legitimement. Ai-je besoin de vous
+dire que je ne me considere, en ces conjonctures, que comme le
+fideicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est
+pas a moi que ce capital appartient de droit, c'est a l'Humanite, c'est
+au Progres !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
+unanimes. Tout le Congres se leve, electrise par cette declaration._)
+Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
+science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fit a ma place ce que je
+veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
+beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour-
+propre que de devouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
+Ne voyons que les resultats. Je le declare donc, definitivement et sans
+reserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas a
+moi, il est a la science ! Voulez-vous etre le parlement qui repartira
+ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumieres une confiance
+suffisante pour pretendre en disposer en maitre absolu. Je vous fais
+juges, et vous-memes vous deciderez du meilleur emploi a donner a ce
+tresor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Delire general._)
+
+Le Congres est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
+montes sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parait menace
+d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
+Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient a
+son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur
+Sarrasin plaisante agreablement, et n'a pas la moindre intention de
+realiser un programme si extravagant.
+
+<< S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu
+un peu de silence, s'il m'est permis de suggerer un plan qu'il serait
+aise de developper et de perfectionner, je propose le suivant. >>
+
+Ici le Congres, revenu enfin au sang-froid, ecoute avec une attention
+religieuse.
+
+<< Messieurs, parmi les causes de maladie, de misere et de mort qui
+nous entourent, il faut en compter une a laquelle je crois rationnel
+d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygieniques
+deplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont places. Ils
+s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privees d'air et
+de lumiere, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
+agglomerations humaines deviennent parfois de veritables foyers
+d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints
+dans leur sante ; leur force productive diminue, et la societe perd
+ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient etre appliquees aux
+plus precieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du
+plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne
+reunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
+le plan d'une cite modele sur des donnees rigoureusement scientifiques
+?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
+ensuite le capital dont nous disposons a edifier cette ville et a la
+presenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui !
+-- Tonnerre d'applaudissements._)
+
+Les membres du Congres, pris d'un transport de folie contagieuse, se
+serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
+l'enlevent, le portent en triomphe autour de la salle.
+
+<< Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu reintegrer sa place,
+cette cite que chacun de nous voit deja par les yeux de l'imagination,
+qui peut etre dans quelques mois une realite, cette ville de la sante
+et du bien-etre, nous inviterions tous les peuples a venir la visiter,
+nous en repandrions dans toutes les langues le plan et la description,
+nous y appellerions les familles honnetes que la pauvrete et le manque
+de travail auraient chassees des pays encombres. Celles aussi -- vous
+ne vous etonnerez pas que j'y songe --, a qui la conquete etrangere a
+fait une cruelle necessite de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi
+de leur activite, l'application de leur intelligence, et nous
+apporteraient ces richesses morales, plus precieuses mille fois que les
+mines d'or et de diamant. Nous aurions la de vastes colleges ou la
+jeunesse elevee d'apres des principes sages, propres a developper et a
+equilibrer toutes les facultes morales, physiques et intellectuelles,
+nous preparerait des generations fortes pour l'avenir ! >>
+
+Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
+communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >>
+se succederent pendant plus d'un quart d'heure.
+
+Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord
+Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en
+clignant de l'oeil :
+
+<< Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein
+?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms
+choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront
+habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
+n'est-ce pas ? >>
+
+Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions
+un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il
+entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par
+acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait
+d'etre soumise a l'assemblee.
+
+<< Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une
+idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
+concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a
+la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee
+etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise
+en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien
+de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre
+consacres a un tel essai ! >>
+
+L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un
+juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>.
+
+Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a
+la requete du docteur Sarrasin lui-meme.
+
+<< Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi
+d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous
+pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre
+qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je
+demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions
+France-Ville ! >>
+
+On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien
+due.
+
+France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait,
+grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le
+papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du
+projet.
+
+Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si
+differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour
+suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune
+du fait divers publie par le _Daily Telegraph_.
+
+Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
+les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du
+Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
+figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille
+modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta
+le 1er novembre a Rotterdam.
+
+Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et
+secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de
+Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
+de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de
+corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en
+allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
+apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse
+Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et
+d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses
+: _Correspondance speciale de Brighton_ ?
+
+Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion,
+l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui
+lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se
+contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
+grave personne.
+
+C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin
+son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros
+valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le
+professeur Schultze, de l'Universite d'Iena.
+
+Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne
+presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de
+quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees
+indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le
+peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient
+le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne
+trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on
+se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur
+Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents
+formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des
+levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les
+paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
+inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait
+visiblement tres satisfait pour lui-meme.
+
+Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
+cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne,
+singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui
+l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude :
+
+<< Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente,
+derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de
+retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures
+trente, vous quitterez mon service a huit.
+
+-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner
+maintenant ?
+
+-- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez
+depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne
+change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >>
+
+Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a
+ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen
+fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater
+que ce memoire avait pour titre :
+
+_Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents
+de degenerescence hereditaire ?_
+
+Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un
+grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de
+biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le
+professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus
+de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis
+il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et
+se remit au travail.
+
+Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
+feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre
+un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la
+bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au
+moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut
+attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait
+divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
+rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y
+parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il
+jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un
+ronflement sonore.
+
+Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et
+explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit
+le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que,
+machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le
+repeter.
+
+Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle
+heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur
+le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
+fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
+concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser
+passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau,
+car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il
+courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres
+de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
+poussiereux qui en formait l'envers.
+
+Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce
+nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle :
+
+<< _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee
+Langevol).
+
+Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres.
+
+IV PART A DEUX
+
+Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare
+de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton
+row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de
+bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six
+chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un
+dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
+etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de
+fromage traditionnel en tous les pays de basoche.
+
+<< Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme
+voix dont il demandait son diner.
+
+-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?
+
+- Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >>
+
+Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau
+acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille
+une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
+traduire ainsi :
+
+<< Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des
+titres ! >>
+
+Reponse du jeune clerc :
+
+<< C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable,
+mais ce n'est pas la tete du premier venu. >>
+
+Nouvelle exclamation mysterieuse :
+
+<< Et il vient d'Allemagne ?...
+
+-- Il le dit, du moins. >>
+
+Un soupir passa a travers le tuyau :
+
+<< Faites monter.
+
+- Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant
+un passage interieur.
+
+Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se
+trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait
+en lettres noires sur un fond de cuivre.
+
+Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un
+cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges
+cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon
+l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter
+des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe.
+Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place
+aupres de lui :
+
+<< Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene.
+Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner
+qu'un tres petit nombre de minutes. >>
+
+Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il
+s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil.
+
+<< Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes
+supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene.
+
+-- Parlez donc, monsieur.
+
+-- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc,
+et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en
+1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de
+Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon
+grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son
+passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces
+dument legalisees qui etablissent ma filiation. >>
+
+Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il
+donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
+est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet,
+il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite
+de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il
+poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour
+l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque
+inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait
+surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas
+assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais
+pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises,
+le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
+droits a outrance.
+
+A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre
+cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp
+avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport
+superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race
+germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu
+Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme
+ordre.
+
+D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put
+etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de
+parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une
+aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de
+ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre
+secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des
+droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la
+possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et,
+dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de
+Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja
+belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du
+_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre,
+d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme
+de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage
+par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui
+rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit.
+
+Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur
+Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si
+Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
+avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences
+seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient
+pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur,
+il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient
+tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient
+aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus
+imperieux, a la reconnaissance du professeur.
+
+Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du
+raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en
+repos, sans toutefois rien preciser.
+
+Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a
+loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus
+question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se
+disait si avare !
+
+Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant
+a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant
+qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle
+etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que
+tourner a l'avantage de la premiere.
+
+L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche
+telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq
+heures le savant francais dans le cabinet du solicitor.
+
+Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp
+l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
+declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu
+parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee
+par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait
+mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre
+precis de parente de cette grand-tante.
+
+Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees
+dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur.
+
+Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et
+les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la
+verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de
+cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
+dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
+Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et
+qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la
+verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption...
+D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des
+archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de
+pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il
+fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
+n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de
+terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du
+docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
+verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant
+considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une
+compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et
+epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre
+avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de
+Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et
+capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports,
+procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
+pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a
+la Banque...
+
+Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il
+s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il
+entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme
+un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait
+entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il
+se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a
+l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer
+a l'etat gazeux et s'evanouir !
+
+<< Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor.
+
+Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile
+encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui,
+Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente
+justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement
+un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus
+sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
+quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois...
+hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !...
+
+Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans
+sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie
+d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son
+beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver
+quelque regret.
+
+Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse
+son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais
+entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement
+l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a
+toute transaction.
+
+Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis,
+qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un
+desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait
+certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un
+solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la
+cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
+en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze
+une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement
+jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses
+interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere
+legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et
+les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
+!...
+
+<< Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il
+? >> demanda le professeur.
+
+Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il
+allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp
+fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr
+Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en
+pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour
+amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses
+afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret
+a une transaction.
+
+<< Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
+remettez-vous- en a moi et je reponds de tout.
+
+-- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en
+tenir. >>
+
+Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le
+solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la-
+dessus carte blanche.
+
+Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp,
+lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a
+lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa
+qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de
+couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce
+pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
+conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors
+eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
+propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des
+yeux presque paternels.
+
+Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement
+assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee
+de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait
+tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
+l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu
+familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans
+etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche
+de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de
+passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte
+blanche a Mr. Sharp et repartit.
+
+Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un
+autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de
+prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une
+grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font
+des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile
+d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le
+saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir
+que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee
+d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
+docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a
+l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien
+entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme
+candidat alleche par l'odeur...
+
+Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
+s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce
+n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations,
+fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant
+il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit
+casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu.
+Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui
+voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret
+pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
+psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans
+son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il
+demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate.
+
+Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait
+de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun
+deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que
+l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.
+
+Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il
+vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
+superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il
+aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing,
+au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du
+Royaume-Uni.
+
+Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer
+de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu.
+Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant
+qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
+Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot
+termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage
+egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent
+mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement
+definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales.
+
+Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo-
+saxonne, cette etonnante affaire.
+
+On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami
+Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur
+Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa
+aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : <<
+_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >>
+
+La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un
+pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de
+cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en
+effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout
+arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme
+comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien
+certainement, visionnaire !
+
+Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
+ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique
+propres a developper toutes les qualites de la race et a former de
+jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
+paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la
+loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son
+asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
+totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre
+tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de
+realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes.
+Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et
+pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait,
+une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
+presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
+de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux
+comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait
+prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait
+clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force
+constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces
+pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete
+arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour
+les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du
+docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait
+celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur.
+C'etait l'instrument qu'il lui fallait.
+
+D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ;
+il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait
+pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
+fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland.
+Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir
+un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja
+l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international
+d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette
+assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
+Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration :
+qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne
+laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale.
+
+<< J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle
+servira d'exemple au monde ! >>
+
+Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite,
+n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne
+meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
+paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne
+devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour
+l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
+et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune
+Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le
+docteur ajoutait :
+
+<< Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs,
+non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui
+repondit :
+
+<< Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la
+fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en
+temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
+que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit
+de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout
+devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques
+annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin
+comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par
+consequent, servir la France. >>
+
+V LA CITE DE L'ACIER
+
+Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage
+de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est
+transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues
+du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal
+delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
+sorte de Suisse americaine.
+
+Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les
+pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui
+separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage
+de tous les sites pris a vol d'oiseau.
+
+Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree
+aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce
+n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins
+seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille.
+
+Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits
+de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland,
+le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne.
+Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
+pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol
+soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches
+gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre
+s'abimer dans de mysterieuses profondeurs.
+
+Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs
+des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de
+scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
+yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete
+par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante,
+gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est
+charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
+oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de
+memoire d'homme on n'y a vu un papillon.
+
+Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent
+se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines
+maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause
+de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on
+appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>.
+
+Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol
+sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque
+ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
+le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout
+a coup une energie et une vigueur sans egales.
+
+Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
+d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
+apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population
+de rudes travailleurs.
+
+C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts,
+inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse
+sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers
+perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes
+d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille
+bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
+voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
+eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui
+d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave.
+
+Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la
+propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie
+d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand
+travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons
+des deux mondes.
+
+Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse
+et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour
+la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la
+Chine, mais surtout pour l'Allemagne.
+
+Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une
+ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de
+terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
+plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en
+former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur
+ecrasante superiorite une celebrite universelle.
+
+Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
+propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
+il en fait des canons.
+
+Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le
+realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille
+kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent
+tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq
+cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites :
+demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle
+qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
+dans les delais convenus.
+
+Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
+cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit.
+
+En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort
+lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a
+dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
+dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se
+deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt
+semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des
+legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de
+sur, c'est que personne n'en sait le fin mot.
+
+Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde
+avec un soin jaloux.
+
+Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts,
+isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles
+des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait
+vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la
+republique des Etats-Unis.
+
+En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de
+franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
+ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
+vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous
+n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique,
+le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree,
+signee et paraphee.
+
+Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un
+matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a
+l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied
+vers la porte la plus voisine du village.
+
+C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la
+mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de
+laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de
+grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
+comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait
+impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe
+brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
+feuille imprimee et fut aussitot admis.
+
+<< Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K,
+rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le
+chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous
+presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous
+entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou
+le nouveau venu s'eloignait.
+
+Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et
+s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse,
+sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
+la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait
+d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une
+seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui
+indiquait la configuration de la Cite de l'Acier.
+
+C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise
+de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants
+les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs.
+
+Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du
+chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre
+sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge.
+
+Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en
+presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee.
+
+L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :
+
+<< Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >>
+
+Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva
+enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait
+l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de
+constructions uniformes.
+
+Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments
+gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des
+monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait
+sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre
+attention.
+
+En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva
+dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du
+contremaitre Seligmann.
+
+Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et,
+reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :
+
+<< Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
+?
+
+-- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et
+j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis
+vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete
+engage a New York par le chef du personnel. >>
+
+Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger
+accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre.
+
+<< Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci.
+
+-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
+qui sont en regle. >>
+
+Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un
+passeport, un livret, des certificats.
+
+<< C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous
+designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement
+de documents officiels.
+
+Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur
+la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom
+portant le numero 57938, et ajouta :
+
+<< Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures,
+presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte
+exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre
+numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
+en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier
+et qui n'est ouvert qu'a cet instant.
+
+-- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda
+Schwartz.
+
+-- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous
+pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres
+modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il
+s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule
+peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par
+l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement...
+Commencez-vous aujourd'hui ?
+
+-- Pourquoi pas ?
+
+-- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en
+guidant Schwartz vers une galerie interieure.
+
+Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et
+penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
+par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de
+premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put
+retenir un mouvement d'admiration professionnelle.
+
+De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes
+cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles
+de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre
+qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees
+d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait
+cinquante sur chaque rangee.
+
+A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des
+trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les
+fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et
+emportaient cette fonte transformee en acier.
+
+L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette
+metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet
+de fer, s'y livraient avec activite.
+
+Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de
+scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour
+obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot
+qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de
+fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son
+congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de
+maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
+bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse
+metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
+puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les
+scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre
+boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux
+aides-marteleurs.
+
+C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En
+face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
+mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la
+cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap
+de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de
+cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait
+au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
+soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme
+masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont
+elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et
+d'eclaboussures.
+
+Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
+fois rechauffee, la rebattre de nouveau.
+
+Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement
+incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
+basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes
+rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces
+grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait
+presque un enfant.
+
+De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une
+temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes,
+rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui
+aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans.
+
+Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le
+supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
+exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
+leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
+commenca a manoeuvrer.
+
+Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne
+tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau.
+
+Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des
+blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage,
+soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel
+qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las
+et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut.
+
+<< Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et
+vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
+qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait
+qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...
+
+Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
+immediatement appele chez l'ingenieur en chef.
+
+Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un
+ton inquisitorial :
+
+<< Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >>
+
+Schwartz baissait les yeux tout confus.
+
+<< Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la
+coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais
+voulu essayer du puddlage !
+
+-- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les
+epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de
+trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
+au moins ?
+
+-- J'etais depuis deux mois a la premiere classe.
+
+-- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
+commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer
+heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >>
+
+L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une
+depeche et dit :
+
+<< Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
+secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >>
+
+Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur
+K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge,
+accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle
+de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique.
+
+<< Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui
+dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis
+aux halles de coulee de gros canons. >>
+
+La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de
+long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz,
+chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou
+par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux.
+
+Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans
+l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de
+la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a
+volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces
+enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait
+le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui
+qui emportait les canons sortant du moule.
+
+Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la
+temperature a l'etat de la fusion dans les creusets.
+
+Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient
+portes la a un degre singulier de perfection.
+
+Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le
+signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et
+rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les
+epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer
+devant chaque four.
+
+Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde
+en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de
+tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre
+refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des
+pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement
+au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot,
+un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre
+de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet
+commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient
+en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
+correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et
+brulant.
+
+Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee
+fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours
+agissaient successivement de meme.
+
+La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par
+le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans
+la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un
+mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une
+discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une
+mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.
+
+Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot
+accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu
+importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin
+de la journee, lui promit meme un avancement rapide.
+
+Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et
+de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a
+l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant
+bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la
+matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui
+<< recevait des pensionnaires >>.
+
+Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la
+recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa
+poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage,
+et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
+il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse.
+
+Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta
+les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce
+qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une
+langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre :
+
+<< 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans
+le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux
+temperatures differentes et relativement basses pour la premiere
+chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff.
+Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une
+egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les
+manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment
+musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
+atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la
+discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les
+premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les
+succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de
+minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
+analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement
+tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non
+plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne
+prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout
+melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais
+c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour
+etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la
+composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et
+les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs
+convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
+pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux
+secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme
+central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret !
+Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
+craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze,
+lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >>
+
+Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee,
+se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
+l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
+et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait
+etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se
+succedaient en cadence et faisaient :
+
+<< Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >>
+
+Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
+comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile.
+
+<< Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je
+decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut
+mediter contre France-Ville ! >>
+
+Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
+dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
+ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien
+que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune
+demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de
+l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa
+fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot
+Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee,
+il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
+l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.
+
+VI LE PUITS ALBRECHT
+
+Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel
+Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue
+quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
+houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une
+petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le
+mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait
+tous les dimanches son petit garcon Carl.
+
+Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere
+pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
+portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en
+forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a
+bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il
+put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit
+une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge
+de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine,
+pendant que le palefrenier remontait au-dehors.
+
+La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres
+au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
+aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de
+ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et
+pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
+hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.
+
+Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il
+sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune
+<< gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un
+ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
+generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau
+chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de
+gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des
+profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au
+soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus
+beau du monde.
+
+Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus
+laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
+allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille
+etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi
+anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
+du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele
+une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique.
+
+Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
+une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel,
+l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte
+vaincue donnent a tous les mineurs sans exception.
+
+Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table
+carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
+carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles
+de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale,
+peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
+leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et
+de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux
+d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour
+chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen.
+Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec
+soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait
+fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte
+qu'il recherchait maintenant les insectes.
+
+Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux
+cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
+deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en
+croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et
+les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
+aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait
+pourtant qu'avec admiration.
+
+Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux
+philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du
+niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il
+etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
+labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche,
+en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il
+s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace
+necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
+soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si
+caressant, si tendre !
+
+<< Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en
+frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de
+lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol
+ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
+toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >>
+
+Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement.
+Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui
+portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer
+un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce
+vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter
+l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
+l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres
+l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
+il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
+son fils.
+
+Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou
+son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de
+cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le
+long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans
+laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues
+aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment
+de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
+fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme
+corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du
+gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
+etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale !
+Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les
+accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs,
+elle les avait tous vus et revus a la tache !
+
+Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les
+yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait
+engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari
+jadis, et maintenant son unique enfant !
+
+Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur,
+s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui
+s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres,
+-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
+arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de
+mettre pied a terre !
+
+Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a
+droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les
+piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
+le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant
+a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont
+ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent
+les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies,
+posant les rails ; les macons assemblant les voutes...
+
+Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
+a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent
+a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
+paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se
+dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par
+la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !...
+
+Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une
+armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de
+leurs lampes de surete !...
+
+Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait
+seule, songeuse, au coin de son feu.
+
+Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
+qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
+et refermait la porte.
+
+Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la
+bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la
+benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
+lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il
+mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de
+la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds,
+avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
+s'endormait sur la litiere de paille.
+
+Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
+a demi-mot tous les details que lui donnait Carl !
+
+<< Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ?
+Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique
+qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine
+d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il
+parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
+et il aura fort a faire pour tomber juste !
+
+-- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur
+Maulesmulhe a dit cela ! >>
+
+Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des
+galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les
+chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de
+la percee.
+
+<< Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce
+que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal
+repondre ! >>
+
+Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
+qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela
+de la conversation pour dire a l'enfant :
+
+<< Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te
+l'expliquer.
+
+-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite.
+
+-- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux
+cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est
+tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >>
+
+Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
+papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui
+l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte,
+que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte.
+
+A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son
+pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade.
+
+Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas
+tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe.
+Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs,
+apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur
+Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il
+abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides,
+que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a
+l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des
+intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
+toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la
+fin du trimestre, portait cette mention formelle :
+
+<< Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je
+dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait
+"hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de
+l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >>
+
+Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
+d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne
+manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard :
+malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.
+
+Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures
+sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer
+si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl
+aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
+anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la
+direction du puits Albrecht.
+
+En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
+demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une
+reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne
+sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
+poursuivit sa promenade.
+
+Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait
+pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine
+si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent
+gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train
+de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour
+ferie, a la gueule du puits.
+
+<< Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda
+Marcel a ce fonctionnaire.
+
+L'homme consulta sa liste et secoua la tete.
+
+<< Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ?
+
+-- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit
+affleurer au nord, n'est pas encore achevee.
+
+-- Alors, le garcon est en bas ?
+
+-- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le
+dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester.
+
+-- Puis-je descendre pour m'informer ?...
+
+-- Pas sans permission.
+
+-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.
+
+-- Pas d'accident possible le dimanche !
+
+-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet
+enfant !
+
+-- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si
+toutefois il s'y trouve... >>
+
+Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
+aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses
+comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
+l'inquietude de Marcel.
+
+<< Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il.
+
+Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer
+du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.
+
+<< N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
+pourraient devenir utiles...
+
+-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
+>>
+
+Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils
+aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le
+dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec
+les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se
+place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux,
+construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une
+pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer
+impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable.
+
+Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la
+benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires
+par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant
+dans les profondeurs de la terre.
+
+<< Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux
+yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se
+decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
+benne !
+
+-- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
+vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >>
+
+On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
+point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl.
+
+On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et
+paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
+conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par
+lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait
+pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une
+etrille, son livre d'arithmetique.
+
+Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle
+preuve que l'enfant devait etre dans la mine.
+
+<< Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais
+c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries
+d'exploitation, un dimanche ?
+
+-- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir !
+repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >>
+
+Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
+supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.
+
+Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On
+appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
+besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
+commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui
+lui avaient ete devolues.
+
+En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees
+en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
+il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la
+moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un
+appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait
+avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais
+Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
+recherches.
+
+<< Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region
+pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details
+avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux
+confins des continents arctiques.
+
+-- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement
+de la couche exploitable, repondit le contremaitre.
+
+-- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher !
+>> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent.
+
+Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en
+effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
+ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis
+quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les
+arretant, leur dit :
+
+<< Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ?
+
+-- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons.
+
+-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi
+etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me
+permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre.
+
+-- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >>
+
+Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une
+allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
+s'eteignit aussitot.
+
+<< J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se
+maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
+ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous
+poursuivrons seuls la recherche. >>
+
+Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun
+entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince
+sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles
+galeries.
+
+Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air
+des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient.
+
+A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes.
+Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au
+loin dans l'ombre. Ils y coururent...
+
+Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et deja froid, le
+pauvre petit Carl. Ses levres bleues, sa face injectee, son pouls muet,
+disaient, avec son attitude, ce qui s'etait passe.
+
+Il avait voulu ramasser quelque chose a terre, il s'etait baisse et
+avait ete litteralement noye dans le gaz acide carbonique.
+
+Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler a la vie. La mort
+remontait deja a quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
+une petite tombe de plus dans le cimetiere neuf de Stahlstadt, et dame
+Bauer, la pauvre femme, etait veuve de son enfant comme elle l'etait de
+son mari.
+
+VII LE BLOC CENTRAL
+
+Un rapport lumineux du docteur Echternach, medecin en chef de la
+section du puits Albrecht, avait etabli que la mort de Carl Bauer, no.
+41902, age de treize ans, << trappeur >> a la galerie 228, etait due a
+l'asphyxie resultant de l'absorption par les organes respiratoires
+d'une forte proportion d'acide carbonique.
+
+Un autre rapport non moins lumineux de l'ingenieur Maulesmulhe avait
+expose la necessite de comprendre dans un systeme d'aeration la zone B
+du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz deletere
+par une sorte de distillation lente et insensible.
+
+Enfin, une note du meme fonctionnaire signalait a l'autorite competente
+le devouement du contremaitre Rayer et du fondeur de premiere classe
+Johann Schwartz.
+
+Huit a dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
+son jeton de presence dans la loge du concierge, trouva au clou un
+ordre imprime a son adresse :
+
+<< Le nomme Schwartz se presentera aujourd'hui a dix heures au bureau
+du directeur general. Bloc central, porte et route A. Tenue
+d'exterieur. >>
+
+<< Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
+! >>
+
+Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
+dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
+de l'organisation generale de la cite suffisante pour savoir que
+l'autorisation de penetrer dans le Bloc central ne courait pas les
+rues. De veritables legendes s'etaient repandues a cet egard. On disait
+que des indiscrets, ayant voulu s'introduire par surprise dans cette
+enceinte reservee, n'avaient plus reparu ; que les ouvriers et employes
+y etaient soumis, avant leur admission, a toute une serie de ceremonies
+maconniques, obliges de s'engager sous les serments les plus solennels
+a ne rien reveler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
+mort par un tribunal secret s'ils violaient leur serment... Un chemin
+de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
+de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
+Il s'y tenait parfois des conseils supremes ou des personnages
+mysterieux venaient s'asseoir et participer aux deliberations...
+
+Sans ajouter plus de foi qu'il ne fallait a tous ces recits Marcel
+savait qu'ils etaient, en somme, l'expression populaire d'un fait
+parfaitement reel : l'extreme difficulte qu'il y avait a penetrer dans
+la division centrale. De tous les ouvriers qu'il connaissait -- et il
+avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
+parmi les affineurs comme parmi les employes des hauts fourneaux, parmi
+les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
+seul n'avait jamais franchi la porte A.
+
+C'est donc avec un sentiment de curiosite profonde et de plaisir intime
+qu'il s'y presenta a l'heure indiquee. Il put bientot s'assurer que les
+precautions etaient des plus severes.
+
+Et d'abord, Marcel etait attendu. Deux hommes revetus d'un uniforme
+gris, sabre au cote et revolver a la ceinture, se trouvaient dans la
+loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur touriere d'un
+couvent cloitre, avait deux portes, l'une a l'exterieur, l'autre
+interieure, qui ne s'ouvraient jamais en meme temps.
+
+Le laissez-passer examine et vise, Marcel se vit, sans manifester
+aucune surprise, presenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
+acolytes en uniforme lui banderent soigneusement les yeux.
+
+Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
+mot dire.
+
+Au bout de deux a trois mille pas, on monta un escalier, une porte
+s'ouvrit et se referma, et Marcel fut autorise a retirer son bandeau.
+
+Il se trouvait alors dans une salle tres simple, meublee de quelques
+chaises, d'un tableau noir et d'une large planche a epures, garnie de
+tous les instruments necessaires au dessin lineaire. Le jour venait par
+de hautes fenetres a vitres depolies.
+
+Presque aussitot, deux personnages de tournure universitaire entrerent
+dans la salle.
+
+<< Vous etes signale comme un sujet distingue, dit l'un d'eux. Nous
+allons vous examiner et voir s'il y a lieu de vous admettre a la
+division des modeles. Etes-vous dispose a repondre a nos questions ? >>
+
+Marcel se declara modestement pret a l'epreuve.
+
+Les deux examinateurs lui poserent alors successivement des questions
+sur la chimie, sur la geometrie et sur l'algebre. Le jeune ouvrier les
+satisfit en tous points par la clarte et la precision de ses reponses.
+Les figures qu'il tracait a la craie sur le tableau etaient nettes,
+aisees, elegantes. Ses equations s'alignaient menues et serrees, en
+rangs egaux comme les lignes d'un regiment d'elite. Une de ses
+demonstrations meme fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
+qu'ils lui en exprimerent leur etonnement en lui demandant ou il
+l'avait apprise.
+
+<< A Schaffouse, mon pays, a l'ecole primaire.
+
+-- Vous paraissez bon dessinateur ?
+
+-- C'etait ma meilleure partie.
+
+-- L'education qui se donne en Suisse est decidement bien remarquable !
+dit l'un des examinateurs a l'autre... Nous allons vous laisser deux
+heures pour executer ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
+coupe de machine a vapeur, assez compliquee. Si vous vous en acquittez
+bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
+hors ligne_... >>
+
+Marcel, reste seul, se mit a l'ouvrage avec ardeur.
+
+Quand ses juges rentrerent, a l'expiration du delai de rigueur, ils
+furent si emerveilles de son epure, qu'ils ajouterent a la mention
+promise : _Nous n'avons pas un autre dessinateur de talent egal_.
+
+Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
+meme ceremonial, c'est-a-dire les yeux bandes, conduit au bureau du
+directeur general.
+
+<< Vous etes presente pour l'un des ateliers de dessin a la division
+des modeles, lui dit ce personnage. Etes-vous dispose a vous soumettre
+aux conditions du reglement ?
+
+-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je presume qu'elles sont
+acceptables.
+
+-- Les voici : 1 Vous etes astreint, pour toute la duree de votre
+engagement, a resider dans la division meme. Vous ne pouvez en sortir
+que sur autorisation speciale et tout a fait exceptionnelle. -- 2 Vous
+etes soumis au regime militaire, et vous devez obeissance absolue, sous
+les peines militaires, a vos superieurs. Par contre, vous etes assimile
+aux sous-officiers d'une armee active, et vous pouvez, par un
+avancement regulier, vous elever aux plus hauts grades. -- 3 Vous vous
+engagez par serment a ne jamais reveler a personne ce que vous voyez
+dans la partie de la division ou vous avez acces. -- 4 Votre
+correspondance est ouverte par vos chefs hierarchiques, a la sortie
+comme a la rentree, et doit etre limitee a votre famille. >>
+
+<< Bref, je suis en prison >>, pensa Marcel.
+
+Puis, il repondit tres simplement :
+
+<< Ces conditions me paraissent justes et je suis pret a m'y soumettre.
+
+-- Bien. Levez la main... Pretez serment... Vous etes nomme dessinateur
+au 4 atelier... Un logement vous sera assigne, et, pour les repas,
+vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n'avez pas vos
+effets avec vous ?
+
+-- Non, monsieur. Ignorant ce qu'on me voulait, je les ai laisses chez
+mon hotesse.
+
+-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
+division. >>
+
+<< J'ai bien fait, pensa Marcel, d'ecrire mes notes en langage chiffre
+! On n'aurait eu qu'a les trouver !... >>
+
+Avant la fin du jour, Marcel etait etabli dans une jolie chambrette, au
+quatrieme etage d'un batiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
+prendre une premiere idee de sa vie nouvelle.
+
+Elle ne paraissait pas devoir etre aussi triste qu'il l'aurait cru
+d'abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
+etaient en general calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
+Pour essayer de s'egayer un peu, car la gaiete manquait a cette vie
+automatique, plusieurs d'entre eux avaient forme un orchestre et
+faisaient tous les soirs d'assez bonne musique. Une bibliotheque, un
+salon de lecture offraient a l'esprit de precieuses ressources au point
+de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
+speciaux, faits par des professeurs de premier merite, etaient
+obligatoires pour tous les employes, soumis en outre a des examens et a
+des concours frequents. Mais la liberte, l'air manquaient dans cet
+etroit milieu. C'etait le college avec beaucoup de severites en plus et
+a l'usage d'hommes faits. L'atmosphere ambiante ne laissait donc pas de
+peser sur ces esprits, si faconnes qu'ils fussent a une discipline de
+fer.
+
+L'hiver s'acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s'etait donne corps
+et ame. Son assiduite, la perfection de ses dessins, les progres
+extraordinaires de son instruction, signales unanimement par tous les
+maitres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
+milieu de ces hommes laborieux, une celebrite relative. Du consentement
+general, il etait le dessinateur le plus habile, le plus ingenieux, le
+plus fecond en ressources. Y avait-il une difficulte ? C'est a lui
+qu'on recourait. Les chefs eux-memes s'adressaient a son experience
+avec le respect que le merite arrache toujours a la jalousie la plus
+marquee. Mais si le jeune homme avait compte, en arrivant au coeur de
+la division des modeles, en penetrer les secrets intimes, il etait loin
+de compte.
+
+Sa vie etait enfermee dans une grille de fer de trois cents metres de
+diametre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il etait
+attache. Intellectuellement, son activite pouvait et devait s'etendre
+aux branches les plus lointaines de l'industrie metallurgique. En
+pratique, elle etait limitee a des dessins de machines a vapeur. Il en
+construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
+sortes d'industries et d'usages, pour des navires de guerre et pour des
+presses a imprimer ; mais il ne sortait pas de cette specialite. La
+division du travail poussee a son extreme limite l'enserrait dans son
+etau.
+
+Apres quatre mois passes dans la section A, Marcel n'en savait pas plus
+sur l'ensemble des oeuvres de la Cite de l'Acier qu'avant d'y entrer.
+Tout au plus avait-il rassemble quelques renseignements generaux sur
+l'organisation dont il n'etait -- malgre ses merites -- qu'un rouage
+presque infime. Il savait que le centre de la toile d'araignee figuree
+par Stahlstadt etait la Tour du Taureau, sorte de construction
+cyclopeenne, qui dominait tous les batiments voisins. Il avait appris
+aussi, toujours par les recits legendaires de la cantine, que
+l'habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait a la base de
+cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
+ajoutait que cette salle voutee, garantie contre tout danger d incendie
+et blindee interieurement comme un monitor l'est a l'exterieur, etait
+fermee par un systeme de portes d'acier a serrures mitrailleuses,
+dignes de la banque la plus soupconneuse. L'opinion generale etait
+d'ailleurs que Herr Schultze travaillait a l'achevement d'un engin de
+guerre terrible, d'un effet sans precedent et destine a assurer bientot
+a l'Allemagne la domination universelle
+
+Pour achever de percer le mystere, Marcel avait vainement roule dans sa
+tete les plans les plus audacieux d'escalade et de deguisement. Il
+avait du s'avouer qu'ils n'avaient rien de praticable. Ces lignes de
+murailles sombres et massives, eclairees la nuit par des flots de
+lumiere, gardees par des sentinelles eprouvees, opposeraient toujours a
+ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il meme a les forcer
+sur un point, que verrait-il ? Des details, toujours des details ;
+Jamais un ensemble !
+
+N'importe. Il s'etait jure de ne pas ceder ; il ne cederait pas. S'il
+fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l'heure sonnerait
+ou ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
+prosperait alors, cite heureuse, dont les institutions bienfaisantes
+favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
+decourages Marcel ne doutait pas qu'en face d'un pareil succes de la
+race latine,. Schultze ne fut plus que jamais resolu a accomplir ses
+menaces. La Cite de l'Acier elle-meme et les travaux qu'elle avait pour
+but en etaient une preuve.
+
+Plusieurs mois s'ecoulerent ainsi.
+
+Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millieme fois, de se
+renouveler a lui-meme ce serment d'Annibal, lorsqu'un des acolytes gris
+l'informa que le directeur general avait a lui parler.
+
+<< Je recois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l'ordre
+de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C'est vous. Veuillez faire
+vos paquets pour passer au cercle interne. Vous etes promu au grade de
+lieutenant. >>
+
+Ainsi, au moment meme ou il desesperait presque du succes, l'effet
+logique et naturel d'un travail heroique lui procurait cette admission
+tant desiree ! Marcel en fut si penetre de joie, qu'il ne put contenir
+l'expression de ce sentiment sur sa physionomie.
+
+<< Je suis heureux d'avoir a vous annoncer une si bonne nouvelle,
+reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
+voie que vous suivez si courageusement. L'avenir le plus brillant vous
+est offert. Allez, monsieur. >>
+
+Enfin, Marcel, apres une si longue epreuve, entrevoyait le but qu'il
+s'etait jure d'atteindre !
+
+Entasser dans sa valise tous ses vetements, suivre les hommes gris,
+franchir enfin cette derniere enceinte dont l'entree unique, ouverte
+sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
+tout cela fut l'affaire de quelques minutes pour Marcel.
+
+Il etait au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n'avait
+encore apercu que la tete sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.
+
+Le spectacle qui s'etendait devant lui etait assurement des plus
+imprevus. Qu'on imagine un homme transporte subitement, sans
+transition, du milieu d'un atelier europeen, bruyant et banal, au fond
+d'une foret vierge de la zone torride. Telle etait la surprise qui
+attendait Marcel au centre de Stahlstadt.
+
+Encore une foret vierge gagne-t-elle beaucoup a etre vu a travers les
+descriptions des grands ecrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
+etait le mieux peigne des Jardins d'agrement. Les palmiers les plus
+elances, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obeses en
+formaient les massifs. Des lianes s'enroulaient elegamment aux greles
+eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
+opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
+en pleine terre. Les ananas et les goyaves murissaient aupres des
+oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis etalaient en plein air
+les richesses de leur plumage. Enfin, la temperature meme etait aussi
+tropicale que la vegetation.
+
+Marcel cherchait des yeux les vitrages et les caloriferes qui
+produisaient ce miracle, et, etonne de ne voir que le ciel bleu, il
+resta un instant stupefait.
+
+Puis, il se rappela qu'il y avait non loin de la une houillere en
+combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
+ingenieusement utilise ces tresors de chaleur souterraine pour se faire
+servir par des tuyaux metalliques une temperature constante de serre
+chaude.
+
+Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
+n'empecha pas ses yeux d'etre eblouis et charmes du vert des pelouses,
+et ses narines d'aspirer avec ravissement les aromes qui emplissaient
+l'atmosphere. Apres six mois passes sans voir un brin d'herbe, il
+prenait sa revanche. Une allee sablee le conduisit par une pente
+insensible au pied d'un beau degre de marbre, domine par une
+majestueuse colonnade. En arriere se dressait la masse enorme d'un
+grand batiment carre qui etait comme le piedestal de la Tour du
+Taureau. Sous le peristyle, Marcel apercut sept a huit valets en livree
+rouge, un suisse a tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
+colonnes de riches candelabres de bronze, et, comme il montait le
+degre, un leger grondement lui revela que le chemin de fer souterrain
+passait sous ses pieds.
+
+Marcel se nomma et fut aussitot admis dans un vestibule qui etait un
+veritable musee de sculpture. Sans avoir le temps de s'y arreter, il
+traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva a un
+salon jaune et or ou le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
+Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.
+
+Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre a cote d'une
+chope de biere, faisait au milieu de ce luxe l'effet d'une tache de
+boue sur une botte vernie.
+
+Sans se lever, sans meme tourner la tete, le Roi de l'Acier dit
+froidement et simplement :
+
+<< Vous etes le dessinateur
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'ai vu de vos epures. Elles sont tres bien. Mais vous ne savez donc
+faire que des machines a vapeur ?
+
+-- On ne m'a jamais demande autre chose.
+
+-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?
+
+-- Je l'ai etudiee a mes moments perdus et pour mon plaisir. >>
+
+Cette reponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
+son employe.
+
+<< Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
+verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
+peine a remplacer cet imbecile de Sohne, qui s'est tue ce matin en
+maniant un sachet de dynamite !... L'animal aurait pu nous faire sauter
+tous ! >>
+
+Il faut bien l'avouer ; ce manque d'egards ne semblait pas trop
+revoltant dans la bouche de Herr Schultze !
+
+VIII LA CAVERNE DU DRAGON
+
+Le lecteur qui a suivi les progres de la fortune du jeune Alsacien ne
+sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement etabli, au
+bout de quelques semaines, dans la familiarite de Herr Schultze. Tous
+deux etaient devenus inseparables. Travaux, repas, promenades dans le
+parc, longues pipes fumees sur des mooss de biere -- ils prenaient tout
+en commun. Jamais l'ex-professeur d'Iena n'avait rencontre un
+collaborateur qui fut aussi bien selon son coeur, qui le comprit pour
+ainsi dire a demi-mot, qui sut utiliser aussi rapidement ses donnees
+theoriques.
+
+Marcel n'etait pas seulement d'un merite transcendant dans toutes les
+branches du metier, c'etait aussi le plus charmant compagnon, le
+travailleur le plus assidu, l'inventeur le plus modestement fecond.
+
+Herr Schultze etait ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
+petto :
+
+<< Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garcon ! >> La verite est
+que Marcel avait penetre du premier coup d'oeil le caractere de son
+terrible patron. Il avait vu que sa faculte maitresse etait un egoisme
+immense, omnivore, manifeste au-dehors par une vanite feroce, et il
+s'etait religieusement attache a regler la-dessus sa conduite de tous
+les instants.
+
+En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigte
+special de ce clavier, qu'il etait arrive a jouer du Schultze comme on
+joue du piano. Sa tactique consistait simplement a montrer autant que
+possible son propre merite, mais de maniere a laisser toujours a
+l'autre une occasion de retablir sa superiorite sur lui. Par exemple,
+achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un defaut facile
+a voir comme a corriger, et que l'ex-professeur signalait aussitot avec
+exaltation.
+
+Avait-il une idee theorique, il cherchait a la faire naitre dans la
+conversation, de telle sorte que Herr Schultze put croire l'avoir
+trouvee. Quelquefois meme il allait plus loin, disant par exemple :
+
+<< J'ai trace le plan de ce navire a eperon detachable, que vous m'avez
+demande.
+
+-- Moi ? repondait Herr Schultze, qui n'avait jamais songe a pareille
+chose.
+
+-- Mais oui ! Vous l'avez donc oublie ?... Un eperon detachable,
+laissant dans le flanc de l'ennemi une torpille en fuseau, qui eclate
+apres un intervalle de trois minutes !
+
+-- Je n'en avais plus aucun souvenir. J'ai tant d'idees en tete ! >>
+
+Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternite de la
+nouvelle invention.
+
+Peut-etre, apres tout, n'etait-il qu'a demi dupe de cette manoeuvre. Au
+fond, il est probable qu'il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
+une de ces mysterieuses fermentations qui s'operent dans les cervelles
+humaines, il en arrivait aisement a se contenter de << paraitre >>
+superieur, et surtout de faire illusion a son subordonne.
+
+<< Est-il bete, avec tout son esprit, ce matin-la ! >> se disait il
+parfois en decouvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
+<< dominos >> de sa machoire.
+
+D'ailleurs, sa vanite avait bientot trouve une echelle de compensation.
+Lui seul au monde pouvait realiser ces sortes de reves industriels !...
+Ces reves n'avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
+bout du compte, n'etait qu'un des rouages de l'organisme que lui,
+Schultze, avait su creer, etc.
+
+Avec tout cela, il ne se deboutonnait pas, comme on dit. Apres cinq
+mois de sejour a la Tour du Taureau, Marcel n'en savait pas beaucoup
+plus sur les mysteres du Bloc central. A la verite, ses soupcons
+etaient devenus des quasi-certitudes. Il etait de plus en plus
+convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
+encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
+preoccupations, celle de son industrie meme rendaient infiniment
+vraisemblable l'hypothese qu'il avait invente quelque nouvel engin de
+guerre.
+
+Mais le mot de l'enigme restait toujours obscur.
+
+Marcel en etait bientot venu a se dire qu'il ne l'obtiendrait pas sans
+une crise. Ne la voyant pas venir, il se decida a la provoquer.
+
+C'etait un soir, le 5 septembre, a la fin du diner. Un an auparavant,
+jour pour jour, il avait retrouve dans le puits Albrecht le cadavre de
+son petit ami Carl. Au loin, l'hiver si long et si rude de cette Suisse
+americaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
+Mais, dans le parc de Stahlstadt, la temperature etait aussi tiede
+qu'en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se deposait en
+rosee au lieu de tomber en flocons.
+
+<< Ces saucisses a la choucroute etaient delicieuses, n'est-ce pas ?
+fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Begum n'avaient pas
+lasse de son mets favori.
+
+-- Delicieuses >>, repondit Marcel, qui en mangeait heroiquement tous
+les soirs, quoiqu'il eut fini par avoir ce plat en horreur.
+
+Les revoltes de son estomac acheverent de le decider a tenter l'epreuve
+qu'il meditait.
+
+<< Je me demande meme, comment les peuples qui n'ont ni saucisses, ni
+choucroute, ni biere, peuvent tolerer l'existence ! reprit Herr
+Schultze avec un soupir.
+
+-- La vie doit etre pour eux un long supplice, repondit Marcel. Ce sera
+veritablement faire preuve d'humanite que de les reunir au Vaterland.
+
+-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s'ecria le Roi de l'Acier.
+Nous voici deja installes au coeur de l'Amerique. Laissez-nous prendre
+une ile ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambees
+nous saurons faire autour du globe ! >>
+
+Le valet de pied avait apporte les pipes. Herr Schultze bourra la
+sienne et l'alluma. Marcel avait choisi avec premeditation ce moment
+quotidien de complete beatitude.
+
+<< Je dois dire, ajouta-t-il apres un instant de silence, que je ne
+crois pas beaucoup a cette conquete !
+
+-- Quelle conquete ? demanda Herr Schultze, qui n'etait deja plus au
+sujet de la conversation.
+
+-- La conquete du monde par les Allemands. >>
+
+L'ex-professeur pensa qu'il avait mal entendu.
+
+<< Vous ne croyez pas a la conquete du monde par les Allemands ?
+
+-- Non.
+
+-- Ah ! par exemple, voila qui est fort !... Et je serais curieux de
+connaitre les motifs de ce doute !
+
+-- Tout simplement parce que les artilleurs francais finiront par faire
+mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
+connaissent bien, ont pour idee fixe qu'un Francais averti en vaut
+deux. 1870 est une lecon qui se retournera contre ceux qui l'ont
+donnee. Personne n'en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s'il
+faut tout vous dire, c'est l'opinion des hommes les plus forts en
+Angleterre. >>
+
+Marcel avait profere ces mots d'un ton froid, sec et tranchant, qui
+doubla, s'il est possible, l'effet qu'un tel blaspheme, lance de but en
+blanc, devait produire sur le Roi de l'Acier.
+
+Herr Schultze en resta suffoque, hagard, aneanti. Le sang lui monta a
+la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d'etre
+alle trop loin. Voyant toutefois que sa victime, apres avoir failli
+etouffer de rage, n'en mourait pas sur le coup, il reprit :
+
+<< Oui, c'est facheux a constater, mais c'est ainsi. Si nos rivaux ne
+font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu'ils
+n'ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes betement
+a augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu'ils preparent
+du nouveau et que nous nous en apercevrons a la premiere occasion !
+
+-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
+aussi, monsieur !
+
+-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
+predecesseurs ont fait en bronze, voila tout ! Nous doublons les
+proportions et la portee de nos pieces !
+
+-- Doublons !... riposta Herr Schultze d'un ton qui signifiait : En
+verite ! nous faisons mieux que doubler !
+
+-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
+Tenez, voulez-vous que je vous dise la verite ? La faculte d'invention
+nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Francais trouvent, eux,
+soyez-en sur ! >>
+
+Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
+tremblement de ses levres, la paleur qui avait succede a la rougeur
+apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l'agitaient.
+
+Fallait-il en arriver a ce degre d'humiliation ? S'appeler Schultze,
+etre le maitre absolu de la plus grande usine et de la premiere
+fonderie de canons du monde entier, voir a ses pieds les rois et les
+parlements, et s'entendre dire par un petit dessinateur suisse qu'on
+manque d'invention, qu'on est au-dessous d'un artilleur francais !...
+Et cela quand on avait pres de soi, derriere l'epaisseur d'un mur
+blinde, de quoi confondre mille fois ce drole impudent, lui fermer la
+bouche, aneantir ses sots arguments ? Non, il n'etait pas possible
+d'endurer un pareil supplice !
+
+Herr Schultze se leva d'un mouvement si brusque, qu'il en cassa sa
+pipe. Puis, regardant Marcel d'un oeil charge d'ironie, et, serrant les
+dents, il lui dit, ou plutot il siffla ces mots :
+
+<< Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
+manque d'invention ! >>
+
+Marcel avait joue gros jeu, mais il avait gagne, grace a la surprise
+produite par un langage si audacieux et si inattendu, grace a la
+violence du depit qu'il avait provoque, la vanite etant plus forte chez
+l'ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de devoiler son
+secret, et, comme malgre lui, penetrant dans son cabinet de travail,
+dont il referma la porte avec soin, il marcha droit a sa bibliotheque
+et en toucha un des panneaux. Aussitot, une ouverture, masquee par des
+rangees de livres, apparut dans la muraille. C'etait l'entree d'un
+passage etroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu'au pied
+meme de la Tour du Taureau.
+
+La, une porte de chene fut ouverte a l'aide d'une petite clef qui ne
+quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermee
+par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
+coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
+fer, qui etait interieurement arme d'un appareil complique d'engins
+explosibles, que Marcel, sans doute par curiosite professionnelle,
+aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
+temps.
+
+Tous deux se trouvaient alors devant une troisieme porte, sans serrure
+apparente, qui s'ouvrit sur une simple poussee, operee, bien entendu,
+selon des regles determinees.
+
+Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
+a gravir les deux cents marches d'un escalier de fer, et ils arriverent
+au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cite de
+Stahlstadt.
+
+Sur cette tour de granit, dont la solidite etait a toute epreuve,
+s'arrondissait une sorte de casemate, percee de plusieurs embrasures.
+Au centre de la casemate s'allongeait un canon d'acier.
+
+<< Voila ! >> dit le professeur, qui n'avait pas souffle mot depuis le
+trajet.
+
+C'etait la plus grosse piece de siege que Marcel eut jamais vue. Elle
+devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
+la culasse. Le diametre de sa bouche mesurait un metre et demi. Montee
+sur un affut d'acier et roulant sur des rubans de meme metal, elle
+aurait pu etre manoeuvree par un enfant, tant les mouvements en etaient
+rendus faciles par un systeme de roues dentees. Un ressort
+compensateur, etabli en arriere de l'affut, avait pour effet d'annuler
+le recul ou du moins de produire une reaction rigoureusement egale, et
+de replacer automatiquement la piece, apres chaque coup, dans sa
+position premiere.
+
+<< Et quelle est la puissance de perforation de cette piece ? demanda
+Marcel, qui ne put se retenir d'admirer un pareil engin.
+
+-- A vingt mille metres, avec un projectile plein, nous percons une
+plaque de quarante pouces aussi aisement que si c'etait une tartine de
+beurre !
+
+-- Quelle est donc sa portee ?
+
+-- Sa portee ! s'ecria Schultze, qui s'enthousiasmait Ah ! vous disiez
+tout a l'heure que notre genie imitateur n'avait rien obtenu de plus
+que de doubler la portee des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
+la, je me charge d'envoyer, avec une precision suffisante, un
+projectile a la distance de dix lieues !
+
+-- Dix lieues ! s'ecria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
+employez-vous donc ?
+
+-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! repondit Herr Schultze
+d'un ton singulier. Il n'y a plus d'inconvenient a vous devoiler mes
+secrets ! La poudre a gros grains a fait son temps. Celle dont je me
+sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
+superieure a celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
+encore en y melant les huit dixiemes de son poids de nitrate de potasse
+!
+
+-- Mais, fit observer Marcel, aucune piece, meme faite du meilleur
+acier, ne pourra resister a la deflagration de ce pyroxyle ! Votre
+canon, apres trois, quatre, cinq coups, sera deteriore et mis hors
+d'usage !
+
+-- Ne tirat-il qu'un coup, un seul, ce coup suffirait !
+
+-- Il couterait cher !
+
+-- Un million, puisque c'est le prix de revient de la piece !
+
+-- Un coup d'un million !...
+
+-- Qu'importe, s'il peut detruire un milliard !
+
+-- Un milliard ! >> s'ecria Marcel.
+
+Cependant, il se contint pour ne pas laisser eclater l'horreur melee
+d'admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
+Puis, il ajouta :
+
+<< C'est assurement une etonnante et merveilleuse piece d'artillerie,
+mais qui, malgre tous ses merites, justifie absolument ma these : des
+perfectionnements, de l'imitation, pas d'invention !
+
+-- Pas d'invention ! repondit Herr Schultze en haussant les epaules. Je
+vous repete que je n'ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! >>
+
+Le Roi de l'Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
+redescendirent a l'etage inferieur, qui etait mis en communication avec
+la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. La se voyaient une
+certaine quantite d'objets allonges, de forme cylindrique, qui auraient
+pu etre pris a distance pour d'autres canons demontes. << Voila nos
+obus >>, dit Herr Schultze.
+
+Cette fois, Marcel fut oblige de reconnaitre que ces engins ne
+ressemblaient a rien de ce qu'il connaissait. C'etaient d'enormes tubes
+de deux metres de long et d'un metre dix de diametre, revetus
+exterieurement d'une chemise de plomb propre a se mouler sur les
+rayures de la piece, fermes a l'arriere par une plaque d'acier
+boulonnee et a l'avant par une pointe d'acier ogivale, munie d'un
+bouton de percussion.
+
+Quelle etait la nature speciale de ces obus ? C'est ce que rien dans
+leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu'ils
+devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
+depassant tout ce qu'on avait jamais fait ans ce genre.
+
+<< Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
+silencieux.
+
+-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
+moins en apparence ?
+
+-- L'apparence est trompeuse, repondit Herr Schultze, et le poids ne
+differe pas sensiblement de ce qu'il serait pour un obus ordinaire de
+meme calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusee de
+verre, revetu de bois de chene, charge, a soixante-douze atmospheres de
+pression interieure acide carbonique liquide. La chute determine
+l'explosion de l'enveloppe et le retour du liquide a l'etat gazeux.
+Consequence : un froid d'environ cent degres au-dessous de zero dans
+toute la zone avoisinante, en meme temps melange d'un enorme volume de
+gaz acide carbonique a l'air ambiant. Tout etre vivant qui se trouve
+dans un rayon de trente metres du centre d'explosion est en meme temps
+congele et asphyxie. Je dis trente metres pour prendre une base de
+calcul, mais l'action s'etend vraisemblablement beaucoup plus loin,
+peut-etre a cent et deux cents metres de rayon ! Circonstance plus
+avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant tres longtemps dans
+les couches inferieures de l'atmosphere, en raison de son poids qui est
+superieur a celui de l'air, la zone dangereuse conserve ses proprietes
+septiques plusieurs heures apres l'explosion, et tout etre qui tente
+d'y penetrer perit infailliblement. C'est un coup de canon a effet a la
+fois instantane et durable !... Aussi, avec mon systeme pas de blesses,
+rien que des morts ! >>
+
+Herr Schultze eprouvait un plaisir manifeste a developper les merites
+de son invention. Sa bonne humeur etait venue, il etait rouge d'orgueil
+et montrait toutes ses dents.
+
+<< Voyez-vous d'ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches a
+feu braquees sur une ville assiegee ! Supposons une piece pour un
+hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
+batteries de dix pieces convenablement etablies. Supposons ensuite
+toutes nos pieces en position, chacune avec son tir regle, une
+atmosphere calme et favorable, enfin le signal general donne par un fil
+electrique... En une minute, il ne restera pas un etre vivant sur une
+superficie de mille hectares ! Un veritable ocean d'acide carbonique
+aura submerge la ville ! C'est pourtant une idee qui m'est venue l'an
+dernier en lisant le rapport medical sur la mort accidentelle d'un
+petit mineur du puits Albrecht ! J'en avais bien eu la premiere
+inspiration a Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
+du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom a la propriete
+curieuse que possede son atmosphere d'asphyxier un chien ou un
+quadrupede quelconque bas sur jambes, sans faire de mal a un homme
+debout, -- propriete due a une couche de gaz acide carbonique de
+soixante centimetres environ que son poids specifique maintient au ras
+de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner a ma pensee
+l'essor definitif. Vous saisissez bien le principe, n'est-ce pas ? Un
+ocean artificiel d'acide carbonique pur ! Or, une proportion d'un
+cinquieme de ce gaz suffit a rendre l'air irrespirable. >>
+
+Marcel ne disait pas un mot. Il etait veritablement reduit au silence.
+Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu'il ne voulut pas en
+abuser.
+
+<< Il n'y a qu'un detail qui m'ennuie, dit-il.
+
+-- Lequel donc ? demanda Marcel.
+
+-- C'est que je n'ai pas reussi a supprimer le bruit de l'explosion.
+Cela donne trop d'analogie a mon coup de canon avec le coup du canon
+vulgaire. Pensez un peu a ce que ce serait, si j'arrivais a obtenir un
+tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit a cent mille
+hommes a la fois, par une nuit calme et sereine ! >>
+
+L'ideal enchanteur qu'il evoquait rendit Herr Schultze tout reveur, et
+peut-etre sa reverie, qui n'etait qu'une immersion profonde dans un
+bain d'amour-propre, se fut-elle longtemps prolongee, si Marcel ne
+l'eut interrompue par cette observation :
+
+<< Tres bien, monsieur, tres bien ! mais mille canons de ce genre c'est
+du temps et de l'argent.
+
+-- L'argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est a nous !
+>>
+
+Et, en verite, ce Germain, le dernier de son ecole, croyait ce qu'il
+disait !
+
+<< Soit, repondit Marcel. Votre obus, charge d'acide carbonique, n'est
+pas absolument nouveau, puisqu'il derive des projectiles asphyxiants,
+connus depuis bien des annees ; mais il peut etre eminemment
+destructeur, je n'en disconviens pas. Seulement...
+
+-- Seulement ?...
+
+-- Il est relativement leger pour son volume, et si celui-la va jamais
+a dix lieues !...
+
+-- Il n'est fait que pour aller a deux lieues, repondit Herr Schultze
+en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
+projectile en fonte. Il est plein, celui-la et contient cent petits
+canons symetriquement disposes encastres les uns dans les autres comme
+les tubes d'une lunette, et qui, apres avoir ete lances comme
+projectiles redeviennent canons, pour vomir a leur tour de petits obus
+charges de matieres incendiaires. C'est comme une batterie que je lance
+dans l'espace et qui peut porter l'incendie et la mort sur toute une
+ville en la couvrant d'une averse de feux inextinguibles ! Il a le
+poids voulu pour franchir les dix lieues dont j'ai parle ! Et, avant
+peu, l'experience en sera faite de telle maniere, que les incredules
+pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu'il aura couches a
+terre ! >>
+
+Les dominos brillaient a ce moment d'un si insupportable eclat dans la
+bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d'en
+briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
+n'etait pas au bout de ce qu'il devait entendre.
+
+En effet, Herr Schultze reprit :
+
+<< Je vous ai dit qu'avant peu, une experience decisive serait tentee !
+
+-- Comment ? Ou ?... s'ecria Marcel.
+
+-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaine des
+Cascade-Mounts, lance par mon canon de la plate-forme !... Ou ? Sur une
+cite dont dix lieues au plus nous separent, qui ne peut s'attendre a ce
+coup de tonnerre, et qui s'y attendit-elle, n'en pourrait parer les
+foudroyants resultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
+a onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaitra
+du sol americain ! L'incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
+professeur Schultze aura dechaine tous les feux du ciel a son tour ! >>
+
+Cette fois, a cette declaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
+reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
+passait en lui.
+
+<< Voila ! reprit-il du ton le plus degage. Nous faisons ici le
+contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
+cherchons le secret d'abreger la vie des hommes tandis qu'ils
+cherchent, eux, le moyen de l'augmenter. Mais leur oeuvre est
+condamnee, et c'est de la mort, semee par nous, que doit naitre la vie.
+Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
+fondant une ville isolee, a mis sans s'en douter a ma portee le plus
+magnifique champ d'experiences. >>
+
+Marcel ne pouvait croire a ce qu'il venait d'entendre.
+
+<< Mais, dit-il, d'une voix dont le tremblement involontaire parut
+attirer un instant l'attention du Roi de l'Acier, les habitants de
+France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n'avez, que je
+sache, aucune raison de leur chercher querelle ?
+
+-- Mon cher, repondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
+organise sous d'autres rapports, un fonds d'idees celtiques qui vous
+nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
+le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n'y
+a d'absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
+vitale l'est au meme titre que celle de la gravitation. Vouloir s'y
+soustraire, c'est chose insensee ; s'y ranger et agir dans le sens
+qu'elle nous indique, c'est chose raisonnable et sage, et voila
+pourquoi je detruirai la cite du docteur Sarrasin. Grace a mon canon,
+mes cinquante mille Allemands viendront facilement a bout des cent
+mille reveurs qui constituent la-bas un groupe condamne a perir. >>
+
+Marcel, comprenant l'inutilite de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
+ne chercha plus a le ramener.
+
+Tous deux quitterent alors la chambre des obus, dont les portes a
+secret furent refermees, et ils redescendirent a la salle a manger.
+
+De l'air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
+biere a sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
+remplacer celle qu'il avait cassee, et s'adressant au valet de pied :
+
+<< Arminius et Sigimer sont-ils la ? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-leur de se tenir a portee de ma voix. >>
+
+Lorsque le domestique eut quitte la salle a manger, le Roi de l'Acier,
+se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.
+
+Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
+durete metallique.
+
+<< Reellement, dit-il, vous executerez ce projet ?
+
+-- Reellement. Je connais, a un dixieme de seconde pres en longitude et
+en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, a onze
+heures quarante-cinq du soir, elle aura vecu.
+
+-- Peut-etre auriez-vous du tenir ce plan absolument secret !
+
+-- Mon cher, repondit Herr Schultze, decidement vous ne serez jamais
+logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. >>
+
+Marcel, sur ces derniers mots, s'etait leve.
+
+<< Comment n'avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
+que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
+plus les redire ? >>
+
+Le timbre resonna. Arminius et Sigimer, deux geants, apparurent a la
+porte de la salle.
+
+<< Vous avez voulu connaitre mon secret, dit Herr Schultze, vous le
+connaissez !... Il ne vous reste plus qu'a mourir. >>
+
+Marcel ne repondit pas.
+
+<< Vous etes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
+je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez a quoi vous en
+tenir sur mes projets. Ce serait une legerete impardonnable, ce serait
+illogique. La grandeur de mon but me defend d'en compromettre le succes
+pour une consideration d'une valeur relative aussi minime que la vie
+d'un homme, -- meme d'un homme tel que vous, mon cher, dont j'estime
+tout particulierement la bonne organisation cerebrale. Aussi, je
+regrette veritablement qu'un petit mouvement d'amour-propre m'ait
+entraine trop loin et me mette a present dans la necessite de vous
+supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des interets
+auxquels je me suis consacre, il n'y a plus de question de sentiment.
+Je puis bien vous le dire, c'est d'avoir penetre mon secret que votre
+predecesseur Sohne est mort, et non pas par l'explosion d'un sachet de
+dynamite !... La regle est absolue, il faut qu'elle soit inflexible !
+Je n'y puis rien changer. >>
+
+Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, a
+l'entetement bestial de cette tete chauve, qu'il etait perdu. Aussi ne
+se donna-t-il meme pas la peine de protester.
+
+<< Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.
+
+-- Ne vous inquietez pas de ce detail, repondit tranquillement Herr
+Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera epargnee. Un
+matin, vous ne vous reveillerez pas. Voila tout. >>
+
+Sur un signe du Roi de l'Acier, Marcel se vit emmene et consigne dans
+sa chambre, dont la porte fut gardee par les deux geants.
+
+Mais, lorsqu'il se retrouva seul, il songea, en fremissant d'angoisse
+et de colere, au docteur, a tous les siens, a tous ses compatriotes, a
+tous ceux qu'il aimait !
+
+<< La mort qui m'attend n'est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
+menace, comment le conjurer ! >>
+
+IX << P.P.C. >>
+
+La situation, en effet, etait excessivement grave. Que pouvait faire
+Marcel, dont les heures d'existence etaient maintenant comptees, et qui
+voyait peut-etre arriver sa derniere nuit avec le coucher du soleil ?
+
+Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se reveiller,
+ainsi que l'avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensee ne
+parvenait pas a quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
+catastrophe !
+
+<< Que tenter ? se repetait-il. Detruire ce canon ? Faire sauter la
+tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
+chambre est gardee par ces deux colosses ! Et puis, quand je
+parviendrais, avant cette date du 13 septembre, a quitter Stahlstadt,
+comment empecherais-je ?... Mais si ! A defaut de notre chere cite, je
+pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu'a eux, leur crier
+: "Fuyez sans retard ! Vous etes menaces de perir par le feu, par le
+fer ! Fuyez tous !" >>
+
+Puis, les idees de Marcel se jetaient dans un autre courant.
+
+<< Ce miserable Schultze ! pensait-il. En admettant meme qu'il ait
+exagere les effets destructeurs de son obus, et qu'il ne puisse couvrir
+de ce feu inextinguible la ville tout entiere il est certain qu'il peut
+d'un seul coup en incendier une partie considerable ! C'est un engin
+effroyable qu'il a imagine la, et, malgre la distance qui separe les
+deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
+Une vitesse initiale vingt fois superieure a la vitesse obtenue jusqu'
+ici ! Quelque chose comme dix mille metres, deux lieues et demie a la
+seconde ! Mais c'est presque le tiers de la vitesse de translation de
+la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
+son canon n'eclate pas au premier coup !... Et il n'eclatera pas, car
+il est fait d'un metal dont la resistance a l'eclatement est presque
+infinie ! Le coquin connait tres exactement la situation de
+France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
+precision mathematique, et, comme il l'a dit, l'obus ira tomber sur le
+centre meme de la cite ! Comment en prevenir les infortunes habitants !
+>>
+
+Marcel n'avait pas ferme l'oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
+le lit sur lequel il s'etait vainement etendu pendant toute cette
+insomnie fievreuse.
+
+<< Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
+veut bien m'epargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
+l'emportant sur l'inquietude, se soit empare de moi ! Et alors !...
+Mais quelle mort me reserve-t-il donc ? Songe-t-il a me tuer avec
+quelque inhalation d'acide prussique pendant que je dormirai ?
+Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu'il a a
+discretion ? N'emploiera-t-il pas plutot ce gaz a l'etat liquide tel
+qu'il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour a l'etat
+gazeux determinera un froid de cent degres ! Et le lendemain, a la
+place de "moi", de ce corps vigoureux bien constitue, plein de vie, on
+ne retrouverait plus qu'une momie dessechee, glacee, racornie !... Ah !
+le miserable ! Eh bien, que mon coeur se seche, s'il le faut, que ma
+vie se refroidisse dans cette insoutenable temperature, mais que mes
+amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
+soient sauves ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
+>>
+
+En prononcant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
+qu'il dut se croire renferme dans sa chambre, avait mis la main sur la
+serrure de la porte.
+
+A son extreme surprise, la porte s'ouvrit, et il put descendre, comme
+d'habitude, dans le jardin ou il avait coutume de se promener.
+
+<< Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
+suis pas dans ma chambre ! C'est deja quelque chose ! >> Seulement, a
+peine Marcel fut-il dehors, qu'il vit bien que, quoique libre en
+apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans etre escorte des deux
+personnages qui repondaient aux noms historiques, ou plutot
+prehistoriques, d'Arminius et de Sigimer.
+
+Il s'etait deja demande plus d'une fois, en les rencontrant sur son
+passage, quelle pouvait bien etre la fonction de ces deux colosses en
+casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculeens, aux faces
+rouges embroussaillees de moustaches epaisses et de favoris
+buissonnants !
+
+Leur fonction, il la connaissait maintenant. C'etaient les executeurs
+des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
+corps personnels.
+
+Ces deux geants le tenaient a vue, couchaient a la porte de sa chambre,
+emboitaient le pas derriere lui s'il sortait dans le parc. Un
+formidable armement de revolvers et de poignards, ajoute a leur
+uniforme, accentuait encore cette surveillance.
+
+Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
+diplomatique, lier conversation avec eux, n'avait obtenu en reponse que
+des regards feroces. Meme l'offre d'un verre de biere, qu'il avait
+quelque raison de croire irresistible, etait restee infructueuse. Apres
+quinze heures d'observation, il ne leur connaissait qu'un vice -- un
+seul --, la pipe, qu'ils prenaient la liberte de fumer sur ses talons.
+Cet unique vice, Marcel pourrait-il l'exploiter au profit de son propre
+salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l'imaginer, mais il
+s'etait jure a lui-meme de fuir, et rien ne devait etre neglige de ce
+qui pouvait amener son evasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
+s'y prendre ?
+
+Au moindre signe de revolte ou de fuite, Marcel etait sur de recevoir
+deux balles dans la tete. En admettant qu'il fut manque, il se trouvait
+au centre meme d'une triple ligne fortifiee, bordee d'un triple rang de
+sentinelles.
+
+Selon son habitude, l'ancien eleve de l'Ecole centrale s'etait
+correctement pose le probleme en mathematicien.
+
+<< Soit un homme garde a vue par des gaillards sans scrupules,
+individuellement plus forts que lui, et de plus armes jusque aux dents.
+Il s'agit d'abord, pour cet homme, d'echapper a la vigilance de ses
+argousins. Ce premier point acquis il lui reste a sortir d'une place
+forte dont tous les abords sont rigoureusement surveilles... >>
+
+Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
+a une impossibilite.
+
+Enfin, l'extreme gravite de la situation donna-t-elle a ses facultes d
+invention le coup de fouet supreme ? Le hasard decida-t-il seul de la
+trouvaille ? Ce serait difficile a dire.
+
+Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
+le parc, ses yeux s'arreterent, au bord d'un parterre, sur un arbuste
+dont l'aspect le frappa.
+
+C'etait une plante de triste mine, herbacee, a feuilles alternes,
+ovales, aigues et geminees, avec de grandes fleurs rouges en forme de
+clochettes monopetales et soutenues par un pedoncule axillaire.
+
+Marcel, qui n'avait jamais fait de botanique qu'en amateur, crut
+pourtant reconnaitre dans cet arbuste la physionomie caracteristique de
+la famille des solanacees. A tout hasard, il en cueillit une petite
+feuille et la macha legerement en poursuivant sa promenade.
+
+Il ne s'etait pas trompe. Un alourdissement de tous ses membres,
+accompagne d'un commencement de nausees 1'avertit bientot qu'il avait
+sous la main un laboratoire naturel de belladone, c'est-a-dire du plus
+actif des narcotiques.
+
+Toujours flanant, il arriva jusqu'au petit lac artificiel qui
+s'etendait vers le sud du parc pour aller alimenter, a l'une de ses
+extremites, une cascade assez servilement copiee sur celle du bois de
+Boulogne.
+
+<< Ou donc se degage l'eau de cette cascade ? >> se demanda Marcel.
+
+C'etait d'abord dans le lit d'une petite riviere, qui, apres avoir
+decrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.
+
+Il devait donc se trouver la un deversoir, et, selon toute apparence,
+la riviere s'echappait en l'emplissant a travers un des canaux
+souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.
+
+Marcel entrevit la une porte de sortie. Ce n'etait pas une porte
+cochere evidemment, mais c'etait une porte.
+
+<< Et si le canal etait barre par des grilles de fer ! objecta tout
+d'abord la voix de la prudence.
+
+-- Qui ne risque rien n'a rien ! Les limes n'ont pas ete inventees pour
+roder les bouchons, et il y en a d'excellentes dans le laboratoire ! >>
+repliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les resolutions
+hardies.
+
+En deux minutes, la decision de Marcel fut prise. Une idee -- ce qu'on
+appelle une idee ! -- lui etait venue, idee irrealisable, peut-etre,
+mais qu'il tenterait de realiser, si la mort ne le surprenait pas
+auparavant.
+
+Il revint alors sans affectation vers l'arbuste a fleurs rouges, il en
+detacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
+pussent manquer de le voir.
+
+Puis, une fois rentre dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
+secher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
+ecraser, et les mela a son tabac.
+
+Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, a son extreme surprise, se
+reveilla chaque matin. Herr Schultze, qu'il ne voyait plus, qu'il ne
+rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renonce a ce
+projet de se defaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu'au projet de
+detruire la ville du docteur Sarrasin.
+
+Marcel profita donc de la permission qui lui etait laissee de vivre,
+et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
+entendu, de ne pas fumer de belladone, et, a cet effet, il avait deux
+paquets de tabac, l'un pour son usage personnel, l'autre pour sa
+manipulation quotidienne. Son but etait simplement d'eveiller la
+curiosite d'Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu'ils etaient,
+ces deux brutes devaient bientot en venir a remarquer l'arbuste dont il
+cueillait les feuilles, a imiter son operation et a essayer du gout que
+ce melange communiquait au tabac.
+
+Le calcul etait juste, et le resultat prevu se produisit pour ainsi
+dire mecaniquement.
+
+Des le sixieme jour -- c'etait la veille du fatal 13 septembre --,
+Marcel, en regardant derriere lui du coin de l'oeil, sans avoir l'air
+d'y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
+provision de feuilles vertes.
+
+Une heure plus tard, il s'assura qu'ils les faisaient secher a la
+chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
+melaient a leur tabac. Ils semblaient meme se pourlecher les levres a
+l'avance !
+
+Marcel se proposait-il donc seulement d'endormir Arminius et Sigimer ?
+Non. Ce n'etait pas assez d'echapper a leur surveillance. Il fallait
+encore trouver la possibilite de passer par le canal, a travers la
+masse d'eau qui s'y deversait, meme si ce canal mesurait plusieurs
+kilometres de long. Or, ce moyen, Marcel l'avait imagine. Il avait, il
+est vrai, neuf chances sur dix de perir, mais le sacrifice de sa vie,
+deja condamnee, etait fait depuis longtemps.
+
+Le soir arriva, et, avec le soir, l'heure du souper, puis l'heure de la
+derniere promenade. L'inseparable trio prit le chemin du parc.
+
+Sans hesiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea deliberement
+vers un batiment eleve dans un massif, et qui n'etait autre que
+l'atelier des modeles. Il choisit un banc ecarte, bourra sa pipe et se
+mit a la fumer.
+
+Aussitot, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes pretes,
+s'installerent sur le banc voisin et commencerent a aspirer des
+bouffees enormes.
+
+L'effet du narcotique ne se fit pas attendre.
+
+Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees, que les deux lourds Teutons
+baillaient et s'etiraient a l'envi comme des ours en cage. Un nuage
+voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnerent ; leurs faces passerent
+du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tomberent inertes ; leurs
+tetes se renverserent sur le dossier du banc.
+
+Les pipes roulerent a terre.
+
+Finalement, deux ronflements sonores vinrent se meler en cadence au
+gazouillement des oiseaux, qu'un ete perpetuel retenait au parc de
+Stahlstadt.
+
+Marcel n'attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
+comprendra, puisque, le lendemain soir, a onze heures quarante-cinq,
+France-Ville, condamnee par Herr Schultze, aurait cesse d'exister.
+
+Marcel s'etait precipite dans l'atelier des modeles. Cette vaste salle
+renfermait tout un musee. Reductions de machines hydrauliques,
+locomotives, machines a vapeur, locomobiles, pompes d'epuisement,
+turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
+la pour plusieurs millions de chefs-d'oeuvre. C'etaient les modeles en
+bois de tout ce qu'avait fabrique l'usine Schultze depuis sa fondation,
+et l'on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d'obus,
+n'y manquaient pas.
+
+La nuit etait noire, consequemment propice au projet hardi que le jeune
+Alsacien comptait mettre a execution. En meme temps qu'il allait
+preparer son supreme plan d'evasion, il voulait aneantir le musee des
+modeles de Stahlstadt. Ah ! s'il avait aussi pu detruire, avec la
+casemate et le canon qu'elle abritait, l'enorme et indestructible Tour
+du Taureau ! Mais il n'y fallait pas songer.
+
+Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d'acier,
+propre a scier le fer, qui etait pendue a un des rateliers d'outils, et
+de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu'il tira de
+sa boite, sans que sa main hesitat un instant, il porta la flamme dans
+un coin de la salle ou etaient entasses des cartons d'epures et de
+legers modeles en bois de sapin.
+
+Puis, il sortit.
+
+Un instant apres, l'incendie, alimente par toutes ces matieres
+combustibles, projetait d'intenses flammes a travers les fenetres de la
+salle. Aussitot, la cloche d'alarme sonnait, un courant mettait en
+mouvement les carillons electriques des divers quartiers de Stahlstadt,
+et les pompiers, trainant leurs engins a vapeur, accouraient de toutes
+parts.
+
+Au meme moment, apparaissait Herr Schultze, dont la presence etait bien
+faite pour encourager tous ces travailleurs.
+
+En quelques minutes, les chaudieres a vapeur avaient ete mises en
+pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidite.
+C'etait un deluge d'eau qu'elles deversaient sur les murs et jusque sur
+les toits du musee des modeles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
+qui, pour ainsi dire, se vaporisait a son contact au lieu de
+l'eteindre, eut bientot attaque toutes les parties de l'edifice a la
+fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensite telle, que l'on
+devait renoncer a tout espoir de s'en rendre maitre. Le spectacle de
+cet incendie etait grandiose et terrible.
+
+Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
+poussait ses hommes comme a l'assaut d'une ville. Il n'y avait pas,
+d'ailleurs, a faire la part du feu. Le musee des modeles etait isole
+dans le parc, et il etait maintenant certain qu'il serait consume tout
+entier.
+
+A ce moment, Herr Schultze, voyant qu'on ne pourrait rien preserver du
+batiment lui-meme, fit entendre ces mots jetes d'une voix eclatante :
+
+<< Dix mille dollars a qui sauvera le modele no. 3175, enferme sous la
+vitrine du centre ! >>
+
+Ce modele etait precisement le gabarit du fameux canon perfectionne par
+Schultze, et plus precieux pour lui qu'aucun des autres objets enfermes
+dans le musee.
+
+Mais, pour sauver ce modele, il s'agissait de se jeter sous une pluie
+de feu, a travers une atmosphere de fumee noire qui devait etre
+irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d'y rester ! Aussi,
+malgre l'appat des dix mille dollars, personne ne repondait a l'appel
+de Herr Schultze.
+
+Un homme se presenta alors.
+
+C'etait Marcel.
+
+<< J'irai, dit-il.
+
+-- Vous ! s'ecria Herr Schultze.
+
+-- Moi !
+
+-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
+prononcee contre vous !
+
+-- Je n'ai pas la pretention de m'y soustraire, mais d'arracher a la
+destruction ce precieux modele !
+
+-- Va donc, repondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu reussis,
+les dix mille dollars seront fidelement remis a tes heritiers.
+
+-- J'y compte bien >>, repondit Marcel.
+
+On avait apporte plusieurs de ces appareils Galibert, toujours prepares
+en cas d'incendie, et qui permettent de penetrer dans les milieux
+irrespirables. Marcel en avait deja fait usage, lorsqu'il avait tente
+d'arracher a la mort le petit Carl, l'enfant de dame Bauer.
+
+Un de ces appareils, charge d'air sous une pression de plusieurs
+atmospheres, fut aussitot place sur son dos. La pince fixee a son nez,
+l'embouchure des tuyaux a sa bouche, il s'elanca dans la fumee.
+
+<< Enfin ! se dit-il. J'ai pour un quart d'heure d'air dans le
+reservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! >>
+
+On l'imagine aisement, Marcel ne songeait en aucune facon a sauver le
+gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au peril de sa vie,
+la salle emplie de fumee, sous une averse de brandons ignescents, de
+poutres calcinees, qui, par miracle, ne l'atteignirent pas, et, au
+moment ou le toit s'effondrait au milieu d'un feu d'artifice
+d'etincelles, que le vent emportait jusqu'aux nuages, il s'echappait
+par une porte opposee qui s'ouvrait sur le parc.
+
+Courir vers la petite riviere, en descendre la berge jusqu'au deversoir
+inconnu qui l'entrainait au-dehors de Stahlstadt, s'y plonger sans
+hesitation, ce fut pour Marcel l'affaire de quelques secondes.
+
+Un rapide courant le poussa alors dans une masse d'eau qui mesurait
+sept a huit pieds de profondeur. Il n'avait pas besoin de s'orienter,
+car le courant le conduisait comme s'il eut tenu un fil d'Ariane. Il
+s'apercut presque aussitot qu'il etait entre dans un etroit canal,
+sorte de boyau, que le trop-plein de la riviere emplissait tout entier.
+
+<< Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est la
+! Si je ne l'ai pas franchi en un quart d'heure, l'air me manquera, et
+je suis perdu ! >>
+
+Marcel avait conserve tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
+courant le poussait ainsi, quand il se heurta a un obstacle.
+
+C'etait une grille de fer, montee sur gonds, qui fermait le canal.
+
+<< Je devais le craindre ! >> se dit simplement Marcel.
+
+Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commenca a
+scier le pene a l'affleurement de la gache.
+
+Cinq minutes de travail n'avaient pas encore detache ce pene. La grille
+restait obstinement fermee. Deja Marcel ne respirait plus qu'avec une
+difficulte extreme. L'air, tres rarefie dans le reservoir, ne lui
+arrivait qu'en une insuffisante quantite. Des bourdonnements aux
+oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant a la tete, tout
+indiquait qu'une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il resistait,
+cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
+possible de cet oxygene que ses poumons etaient impropres a degager de
+ce milieu !... mais le pene ne cedait pas, quoique largement entame !
+
+A ce moment, la scie lui echappa.
+
+<< Dieu ne peut etre contre moi ! >> pensa-t-il.
+
+Et, secouant la grille a deux mains, il le fit avec cette vigueur que
+donne le supreme instinct de la conservation.
+
+La grille s'ouvrit. Le pene etait brise, et le courant emporta
+l'infortune Marcel, presque entierement suffoque, et qui s'epuisait a
+aspirer les dernieres molecules d'air du reservoir !
+
+....
+
+Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze penetrerent dans
+l'edifice entierement devore par l'incendie, ils ne trouverent ni parmi
+les debris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restat d'un etre
+humain. Il etait donc certain que le courageux ouvrier avait ete
+victime de son devouement. Cela n'etonnait pas ceux qui l'avaient connu
+dans les ateliers de l'usine.
+
+Le modele si precieux n'avait donc pas pu etre sauve, mais l'homme qui
+possedait les secrets du Roi de l'Acier etait mort.
+
+<< Le Ciel m'est temoin que je voulais lui epargner la souffrance, se
+dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c'est une economie de
+dix mille dollars ! >>
+
+Et ce fut toute l'oraison funebre du jeune Alsacien !
+
+X UN ARTICLE DE L'_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE
+
+Un mois avant l'epoque a laquelle se passaient les evenements qui ont
+ete racontes ci-dessus, une revue a couverture saumon, intitulee
+_Unsere Centurie_ (Notre Siecle), publiait l'article suivant au sujet
+de France-Ville, article qui fut particulierement goute par les
+delicats de l'Empire germanique, peut-etre parce qu'il ne pretendait
+etudier cette cite qu'a un point de vue exclusivement materiel.
+
+<< Nous avons deja entretenu nos lecteurs du phenomene extraordinaire
+qui s'est produit sur la cote occidentale des Etats-Unis. La grande
+republique americaine, grace a la proportion considerable d'emigrants
+que renferme sa population, a de longue date habitue le monde a une
+succession de surprises. Mais la derniere et la plus singuliere est
+veritablement celle d'une cite appelee France-Ville, dont l'idee meme
+n'existait pas il y a cinq ans, aujourd'hui florissante et subitement
+arrivee au plus haut degre de prosperite.
+
+<< Cette merveilleuse cite s'est elevee comme par enchantement sur la
+rive embaumee du Pacifique. Nous n'examinerons pas si, comme on
+l'assure, le plan primitif et l'idee premiere de cette entreprise
+appartiennent a un Francais, le docteur Sarrasin. La chose est
+possible, etant donne que ce medecin peut se targuer d'une parente
+eloignee avec notre illustre Roi de l'Acier. Meme, soit dit en passant,
+on ajoute que la captation d'un heritage considerable, qui revenait
+legitimement a Herr Schultze, n'a pas ete etrangere a la fondation de
+France-Ville. Partout ou il se fait quelque bien dans le monde, on peut
+etre certain de trouver une semence germanique ; c'est une verite que
+nous sommes fiers de constater a l'occasion. Mais, quoi qu'il en soit,
+nous devons a nos lecteurs des details precis et authentiques sur cette
+vegetation spontanee d'une cite modele.
+
+<< Qu'on n'en cherche pas le nom sur la carte. Meme le grand atlas en
+trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre eminent
+Tuchtigmann, ou sont indiques avec une exactitude rigoureuse tous les
+buissons et bouquets d'arbres de l'Ancien et du Nouveau Monde, meme ce
+monument genereux de la science geographique appliquee a l'art du
+tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
+place ou s'eleve maintenant la cite nouvelle s'etendait encore, il y a
+cinq ans, une lande deserte. C'est le point exact indique sur la carte
+par le 43e degre 11' 3'' de latitude nord, et le 124e degre 41' 17" de
+longitude a l'ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
+de l'ocean Pacifique et au pied de la chaine secondaire des montagnes
+Rocheuses qui a recu le nom de Monts-des-Cascades, a vingt lieues au
+nord du cap Blanc, Etat d'Oregon, Amerique septentrionale.
+
+<< L'emplacement le plus avantageux avait ete recherche avec soin et
+choisi entre un grand nombre d'autres sites favorables. Parmi les
+raisons qui en ont determine l'adoption, on fait valoir specialement sa
+latitude temperee dans l'hemisphere Nord, qui a toujours ete a la tete
+de la civilisation terrestre - sa position au milieu d'une republique
+federative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
+garantir provisoirement son independance et des droits analogues a ceux
+que possede en Europe la principaute de Monaco, sous la condition de
+rentrer apres un certain nombre d'annees dans l'Union ; -- sa situation
+sur l'Ocean, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
+la nature accidentee, fertile et eminemment salubre du sol ; -- la
+proximite d'une chaine de montagnes qui arrete a la fois les vents du
+nord, du midi et de l'est, en laissant a la brise du Pacifique le soin
+de renouveler l'atmosphere de la cite, -- la possession d'une petite
+riviere dont l'eau fraiche, douce legere, oxygenee par des chutes
+repetees et par la rapidite de son cours, arrive parfaitement pure a la
+mer ; -- enfin, un port naturel tres aise a developper par des jetees
+et forme par un long promontoire recourbe en crochet.
+
+<< On indique seulement quelques avantages secondaires : proximite de
+belles carrieres de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
+meme des traces de pepites auriferes. En fait, ce detail a manque faire
+abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
+la fievre de 1'or vint se mettre a la traverse de leurs projets. Mais,
+par bonheur, les pepites etaient petites et rares.
+
+<< Le choix du territoire, quoique determine seulement par des etudes
+serieuses et approfondies, n'avait d'ailleurs pris que peu de jours et
+n'avait pas necessite d'expedition speciale. La science du globe est
+maintenant assez avancee pour qu'on puisse, sans sortir de son cabinet,
+obtenir sur les regions les plus lointaines des renseignements exacts
+et precis.
+
+<< Ce point decide, deux commissaires du comite d'organisation ont pris
+a Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrives en onze jours
+a New York, et sept jours plus tard a San Francisco, ou ils ont mobilise
+un steamer, qui les deposait en dix heures au site designe.
+
+<< S'entendre avec la legislature d'Oregon, obtenir une concession de
+terre allongee du bord de la mer a la crete des Cascade-Mounts, sur une
+largeur de quatre lieues, desinteresser, avec quelques milliers de
+dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
+droits reels ou supposes, tout cela n'a pas pris plus d'un mois.
+
+<< En janvier 1872, le territoire etait deja reconnu, mesure, jalonne,
+sonde, et une armee de vingt mille coolies chinois, sous la direction
+de cinq cents contremaitres et ingenieurs europeens, etait a l'oeuvre.
+Des affiches placardees dans tout l'Etat de Californie, un
+wagon-annonce ajoute en permanence au train rapide qui part tous les
+matins de San Francisco pour traverser le continent americain, et une
+reclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
+avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
+meme ete inutile d'adopter le procede de publicite en grand, par voie
+de lettres gigantesques sculptees sur les pics des montagnes Rocheuses,
+qu'une compagnie etait venue offrir a prix reduits. Il faut dire aussi
+que l'affluence des coolies chinois dans l'Amerique occidentale jetait
+a ce moment une perturbation grave sur le marche des salaires.
+Plusieurs Etats avaient du recourir, pour proteger les moyens
+d'existence de leurs propres habitants et pour empecher des violences
+sanglantes, a une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
+France- Ville vint a point pour les empecher de perir. Leur
+remuneration uniforme fut fixee a un dollar par jour, qui ne devait
+leur etre paye qu'apres l'achevement des travaux, et a des vivres en
+nature distribues par l'administration municipale. On evita ainsi le
+desordre et les speculations ehontees qui deshonorent trop souvent ces
+grands deplacements de population. Le produit des travaux etait depose
+toutes les semaines, en presence des delegues, a la grande Banque de
+San Francisco, et chaque coolie devait s'engager, en le touchant, a ne
+plus revenir. Precaution indispensable pour se debarrasser d'une
+population jaune, qui n'aurait pas manque de modifier d'une maniere
+assez facheuse le type et le genie de la Cite nouvelle. Les fondateurs
+s'etant d'ailleurs reserve le droit d'accorder ou de refuser le permis
+de sejour, l'application de la mesure a ete relativement aisee.
+
+<< La premiere grande entreprise a ete l'etablissement d'un
+embranchement ferre, reliant le territoire de la ville nouvelle au
+tronc du Pacific-Railroad et tombant a la ville de Sacramento. On eut
+soin d'eviter tous les bouleversements de terres ou tranchees profondes
+qui auraient pu exercer sur la salubrite une influence facheuse. Ces
+travaux et ceux du port furent pousses avec une activite
+extraordinaire. Des le mois d'avril, le premier train direct de New
+York amenait en gare de France-Ville les membres du comite, jusqu'a ce
+jour restes en Europe.
+
+<< Dans cet intervalle, les plans generaux de la ville, le detail des
+habitations et des monuments publics avaient ete arretes.
+
+<< Ce n'etaient pas les materiaux qui manquaient : des les premieres
+nouvelles du projet, l'industrie americaine s'etait empressee d'inonder
+les quais de France-Ville de tous les elements imaginables de
+construction. Les fondateurs n'avaient que l'embarras du choix. Ils
+deciderent que la pierre de taille serait reservee pour les edifices
+nationaux et pour l'ornementation generale, tandis que les maisons
+seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
+grossierement moulees avec un gateau de terre plus ou moins bien cuit,
+mais de briques legeres, parfaitement regulieres de forme, de poids et
+de densite, transpercees dans le sens de leur longueur d'une serie de
+trous cylindriques et paralleles. Ces trous, assembles bout a bout,
+devaient former dans l'epaisseur de tous les murs des conduits ouverts
+a leurs deux extremites, et permettre ainsi a l'air de circuler
+librement dans l'enveloppe exterieure des maisons, comme dans les
+cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l'idee generale du
+Bien-Etre, sont empruntees au savant docteur Benjamin Ward Richardson,
+membre de la Societe royale de Londres.] Cette disposition avait en
+meme temps le precieux avantage d'amortir les sons et de procurer a
+chaque appartement une independance complete.
+
+<< Le comite ne pretendait pas d'ailleurs imposer aux constructeurs un
+type de maison. Il etait plutot l'adversaire de cette uniformite
+fatigante et insipide ; il s'etait contente de poser un certain nombre
+de regles fixes, auxquelles les architectes etaient tenus de se plier :
+
+<< 1 Chaque maison sera isolee dans un lot de terrain plante d'arbres,
+de gazon et de fleurs. Elle sera affectee a une seule famille.
+
+<< 2 Aucune maison n'aura plus de deux etages ; l'air et la lumiere ne
+doivent pas etre accapares par les uns au detriment des autres.
+
+<< 3 Toutes les maisons seront en facade a dix metres en arriere de la
+rue, dont elles seront separees par une grille a hauteur d'appui.
+L'intervalle entre la grille et la facade sera amenage en parterre.
+
+<< 4 Les murs seront faits de briques tubulaires brevetees, conformes
+au modele. Toute liberte est laissee aux architectes pour
+l'ornementation.
+
+<< 5 Les toits seront en terrasses, legerement inclines dans les
+quatre sens, couverts de bitume, bordes d'une galerie assez haute pour
+rendre les accidents impossibles, et soigneusement canalises pour
+l'ecoulement immediat des eaux de pluie.
+
+<< 6 Toutes les maisons seront baties sur une voute de fondations,
+ouverte de tous cotes, et formant sous le premier plan d'habitation un
+sous-sol d'aeration en meme temps qu'une halle. Les conduits a eau et
+les decharges y seront a decouvert, appliques au pilier central de la
+voute, de telle sorte qu'il soit toujours aise d'en verifier l'etat,
+et, en cas d'incendie, d'avoir immediatement l'eau necessaire. L'aire
+de cette halle, elevee de cinq a six centimetres au-dessus du niveau de
+la rue, sera proprement sablee. Une porte et un escalier special la
+mettront en communication directe avec les cuisines ou offices, et
+toutes les transactions menageres pourront s'operer la sans blesser la
+vue ou l'odorat.
+
+<< 7 Les cuisines, offices ou dependances seront, contrairement a
+l'usage ordinaire, places a l'etage superieur et en communication avec
+la terrasse, qui en deviendra ainsi la large annexe en plein air. Un
+elevateur, mu par une force mecanique, qui sera, comme la lumiere
+artificielle et l'eau, mise a prix reduit a la disposition des
+habitants, permettra aisement le transport de tous les fardeaux a cet
+etage.
+
+<< 8 Le plan des appartements est laisse a la fantaisie individuelle.
+Mais deux dangereux elements de maladie, veritables nids a miasmes et
+laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis
+et les papiers peints. Les parquets, artistement construits de bois
+precieux assembles en mosaiques par d'habiles ebenistes, auraient tout
+a perdre a se cacher sous des lainages d'une proprete douteuse. Quant
+aux murs, revetus de briques vernies, ils presentent aux yeux l'eclat
+et la variete des appartements interieurs de Pompei, avec un luxe de
+couleurs et de duree que le papier peint, charge de ses mille poisons
+subtils, n'a jamais pu atteindre. On les lave comme on lave les glaces
+et les vitres, comme on frotte les parquets et les plafonds. Pas un
+germe morbide ne peut s'y mettre en embuscade.
+
+<< 9 Chaque chambre a coucher est distincte du cabinet de toilette. On
+ne saurait trop recommander de faire de cette piece, ou se passe un
+tiers de la vie, la plus vaste, la plus aeree et en meme temps la plus
+simple. Elle ne doit servir qu'au sommeil : quatre chaises, un lit en
+fer, muni d'un sommier a jours et d'un matelas de laine frequemment
+battu, sont les seuls meubles necessaires. Les edredons, couvre-pieds
+piques et autres, allies puissants des maladies epidemiques, en sont
+naturellement exclus. De bonnes couvertures de laine, legeres et
+chaudes, faciles a blanchir, suffisent amplement a les remplacer. Sans
+proscrire formellement les rideaux et les draperies, on doit conseiller
+du moins de les choisir parmi les etoffes susceptibles de frequents
+lavages.
+
+<< 10 Chaque piece a sa cheminee chauffee, selon les gouts, au feu de
+bois ou de houille, mais a toute cheminee correspond une bouche d'appel
+d'air exterieur. Quant a la fumee, au lieu d'etre expulsee par les
+toits, elle s'engage a travers des conduits souterrains qui l'appellent
+dans des fourneaux speciaux, etablis, aux frais de la ville, en arriere
+des maisons, a raison d'un fourneau pour deux cents habitants. La, elle
+est depouillee des particules de carbone qu'elle emporte, et dechargee
+a l'etat incolore, a une hauteur de trente-cinq metres, dans
+l'atmosphere.
+
+<< Telles sont les dix regles fixes, imposees pour la construction de
+chaque habitation particuliere.
+
+<< Les dispositions generales ne sont pas moins soigneusement etudiees.
+
+<< Et d'abord le plan de la ville est essentiellement simple et
+regulier, de maniere a pouvoir se preter a tous les developpements. Les
+rues, croisees a angles droits, sont tracees a distances egales, de
+largeur uniforme, plantees d'arbres et designees par des numeros
+d'ordre.
+
+<< De demi-kilometre en demi-kilometre, la rue, plus large d'un tiers,
+prend le nom de boulevard ou avenue, et presente sur un de ses cotes
+une tranchee a decouvert pour les tramways et chemins de fer
+metropolitains. A tous les carrefours, un jardin public est reserve et
+orne de belles copies des chefs-d'oeuvre de la sculpture, en attendant
+que les artistes de France-Ville aient produit des morceaux originaux
+dignes de les remplacer.
+
+<< Toutes les industries et tous les commerces sont libres.
+
+<< Pour obtenir le droit de residence a France-Ville, il suffit, mais
+il est necessaire de donner de bonnes references, d'etre apte a exercer
+une profession utile ou liberale, dans l'industrie, les sciences ou les
+arts, de s'engager a observer les lois de la ville. Les existences
+oisives n'y seraient pas tolerees.
+
+<< Les edifices publics sont deja en grand nombre. Les plus importants
+sont la cathedrale, un certain nombre de chapelles, les musees, les
+bibliotheques, les ecoles et les gymnases, amenages avec un luxe et une
+entente des convenances hygieniques veritablement dignes d'une grande
+cite.
+
+<< Inutile de dire que les enfants sont astreints des l'age de quatre
+ans a suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent
+seuls developper leurs forces cerebrales et musculaires. On les habitue
+tous a une proprete si rigoureuse, qu'ils considerent une tache sur
+leurs simples habits comme un deshonneur veritable.
+
+<< Cette question de la proprete individuelle et collective est du
+reste la preoccupation capitale des fondateurs de France-Ville.
+Nettoyer, nettoyer sans cesse, detruire et annuler aussitot qu'ils sont
+formes les miasmes qui emanent constamment d'une agglomeration humaine,
+telle est l'oeuvre principale du gouvernement central. A cet effet, les
+produits des egouts sont centralises hors de la ville, traites par des
+procedes qui en permettent la condensation et le transport quotidien
+dans les campagnes.
+
+<< L'eau coule partout a flots. Les rues, pavees de bois bitume, et les
+trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour
+hollandaise. Les marches alimentaires sont l'objet d'une surveillance
+incessante, et des peines severes sont appliquees aux negociants qui
+osent speculer sur la sante publique. Un marchand qui vend un oeuf
+gate, une viande avariee, un litre de lait sophistique, est tout
+simplement traite comme un empoisonneur qu'il est. Cette police
+sanitaire, si necessaire et si delicate, est confiee a des hommes
+experimentes, a de veritables specialistes, eleves a cet effet dans les
+ecoles normales.
+
+<< Leur juridiction s'etend jusqu'aux blanchisseries memes, toutes
+etablies sur un grand pied, pourvues de machines a vapeur, de sechoirs
+artificiels et surtout de chambres desinfectantes. Aucun linge de corps
+ne revient a son proprietaire sans avoir ete veritablement blanchi a
+fond, et un soin special est pris de ne jamais reunir les envois de
+deux familles distinctes. Cette simple precaution est d'un effet
+incalculable.
+
+<< Les hopitaux sont peu nombreux, car le systeme de l'assistance a
+domicile est general, et ils sont reserves aux etrangers sans asile et
+a quelques cas exceptionnels. Il est a peine besoin d'ajouter que
+l'idee de faire d'un hopital un edifice plus grand que tous les autres
+et d'entasser dans un meme foyer d'infection sept a huit cents malades,
+n'a pu entrer dans la tete d'un fondateur de la cite modele. Loin de
+chercher, par une etrange aberration, a reunir systematiquement
+plusieurs patients, on ne pense au contraire qu'a les isoler. C'est
+leur interet particulier aussi bien que celui du public. Dans chaque
+maison, meme, on recommande de tenir autant que possible le malade en
+un appartement distinct. Les hopitaux ne sont que des constructions
+exceptionnelles et restreintes, pour l'accommodation temporaire de
+quelques cas pressants.
+
+<< Vingt, trente malades au plus, peuvent se trouver -- chacun ayant sa
+chambre particuliere --, centralises dans ces baraques legeres, faites
+de bois de sapin, et qu'on brule regulierement tous les ans pour les
+renouveler. Ces ambulances, fabriquees de toutes pieces sur un modele
+special, ont d'ailleurs l'avantage de pouvoir etre transportees a
+volonte sur tel ou tel point de la ville, selon les besoins, et
+multipliees autant qu'il est necessaire.
+
+<< Une innovation ingenieuse, rattachee a ce service, est celle d'un
+corps de gardes-malades eprouvees, dressees specialement a ce metier
+tout special, et tenues par l'administration centrale a la disposition
+du public. Ces femmes, choisies avec discernement, sont pour les
+medecins les auxiliaires les plus precieux et les plus devoues. Elles
+apportent au sein des familles les connaissances pratiques si
+necessaires et si souvent absentes au moment du danger, et elles ont
+pour mission d'empecher la propagation de la maladie en meme temps
+qu'elles soignent le malade.
+
+<< On ne finirait pas si l'on voulait enumerer tous les
+perfectionnements hygieniques que les fondateurs de la ville nouvelle
+ont inaugures. Chaque citoyen recoit a son arrivee une petite brochure,
+ou les principes les plus importants d'une vie reglee selon la science
+sont exposes dans un langage simple et clair.
+
+<< Il y voit que l'equilibre parfait de toutes ses fonctions est une
+des necessites de la sante ; que le travail et le repos sont egalement
+indispensables a ses organes ; que la fatigue est necessaire a son
+cerveau comme a ses muscles ; que les neuf dixiemes des maladies sont
+dues a la contagion transmise par l'air ou les aliments. Il ne saurait
+donc entourer sa demeure et sa personne de trop de "quarantaines"
+sanitaires. Eviter l'usage des poisons excitants, pratiquer les
+exercices du corps, accomplir consciencieusement tous les jours une
+tache fonctionnelle, boire de la bonne eau pure, manger des viandes et
+des legumes sains et simplement prepares, dormir regulierement sept a
+huit heures par nuit, tel est l'ABC de la sante.
+
+<< Partis des premiers principes poses par les fondateurs, nous en
+sommes venus insensiblement a parler de cette cite singuliere comme
+d'une ville achevee. C'est qu'en effet, les premieres maisons une fois
+baties, les autres sont sorties de terre comme par enchantement. Il
+faut avoir visite le Far West pour se rendre compte de ces
+efflorescences urbaines. Encore desert au mois de janvier 1872,
+l'emplacement choisi comptait deja six mille maisons en 1873. Il en
+possedait neuf mille et tous ses edifices au complet en 1874.
+
+<< Il faut dire que la speculation a eu sa part dans ce succes inoui.
+Construites en grand sur des terrains immenses et sans valeur au debut,
+les maisons etaient livrees a des prix tres moderes et louees a des
+conditions tres modestes. L'absence de tout octroi, l'independance
+politique de ce petit territoire isole, l'attrait de la nouveaute, la
+douceur du climat ont contribue a appeler l'emigration. A l'heure qu'il
+est, France-Ville compte pres de cent mille habitants.
+
+<< Ce qui vaut mieux et ce qui peut seul nous interesser, c'est que
+l'experience sanitaire est des plus concluantes. Tandis que la
+mortalite annuelle, dans les villes les plus favorisees de la vieille
+Europe ou du Nouveau Monde, n'est jamais sensiblement descendue
+au-dessous de trois pour cent, a France-Ville la moyenne de ces cinq
+dernieres annees n'est que de un et demi. Encore ce chiffre est-il
+grossi par une petite epidemie de fievre paludeenne qui a signale la
+premiere campagne. Celui de l'an dernier, pris separement, n'est que de
+un et quart. Circonstance plus importante encore : a quelques
+exceptions pres, toutes les morts actuellement enregistrees ont ete
+dues a des affections specifiques et la plupart hereditaires. Les
+maladies accidentelles ont ete a la fois infiniment plus rares, plus
+limitees et moins dangereuses que dans aucun autre milieu. Quant aux
+epidemies proprement dites, on n'en a point vu.
+
+<< Les developpements de cette tentative seront interessants a suivre.
+Il sera curieux, notamment, de rechercher si l'influence d'un regime
+aussi scientifique sur toute la duree d'une generation, a plus forte
+raison de plusieurs generations, ne pourrait pas amortir les
+predispositions morbides hereditaires.
+
+<< "Il n'est assurement pas outrecuidant de l'esperer, a ecrit un des
+fondateurs de cette etonnante agglomeration, et, dans ce cas, quelle ne
+serait pas la grandeur du resultat ! Les hommes vivant jusqu'a quatre-
+vingt-dix ou cent ans, ne mourant plus que de vieillesse, comme la
+plupart des animaux, comme les plantes ! "
+
+<< Un tel reve a de quoi seduire !
+
+<< S'il nous est permis, toutefois, d'exprimer notre opinion sincere,
+nous n'avons qu'une foi mediocre dans le succes definitif de
+l'experience. Nous y apercevons un vice originel et vraisemblablement
+fatal, qui est de se trouver aux mains d'un comite ou l'element latin
+domine et dont l'element germanique a ete systematiquement exclu. C'est
+la un facheux symptome. Depuis que le monde existe, il ne s'est rien
+fait de durable que par l'Allemagne, et il ne se fera rien sans elle de
+definitif. Les fondateurs de France-Ville auront bien pu deblayer le
+terrain, elucider quelques points speciaux ; mais ce n'est pas encore
+sur ce point de l'Amerique, c'est aux bords de la Syrie que nous
+verrons s'elever un jour la vraie cite modele. >>
+
+XI UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
+
+Le 13 septembre -- quelques heures seulement avant l'instant fixe par
+Herr Schultze pour la destruction de France-Ville --, ni le gouverneur
+ni aucun des habitants ne se doutaient encore de l'effroyable danger
+qui les menacait.
+
+Il etait sept heures du soir.
+
+Cachee dans d'epais massifs de lauriers-roses et de tamarins, la cite
+s'allongeait gracieusement au pied des Cascade-Mounts et presentait ses
+quais de marbre aux vagues courtes du Pacifique, qui venaient les
+caresser sans bruit. Les rues, arrosees avec soin, rafraichies par la
+brise, offraient aux yeux le spectacle le plus riant et le plus anime.
+Les arbres qui les ombrageaient bruissaient doucement. Les pelouses
+verdissaient. Les fleurs des parterres, rouvrant leurs corolles,
+exhalaient toutes a la fois leurs parfums. Les maisons souriaient,
+calmes et coquettes dans leur blancheur. L'air etait tiede, le ciel
+bleu comme la mer, qu'on voyait miroiter au bout des longues avenues.
+
+Un voyageur, arrivant dans la ville, aurait ete frappe de l'air de
+sante des habitants, de l'activite qui regnait dans les rues. On
+fermait justement les academies de peinture, de musique, de sculpture,
+la bibliotheque, qui etaient reunies dans le meme quartier et ou
+d'excellents cours publics etaient organises par sections peu
+nombreuses, -- ce qui permettait a chaque eleve de s'approprier a lui
+seul tout le fruit de la lecon. La foule, sortant de ces
+etablissements, occasionna pendant quelques instants un certain
+encombrement ; mais aucune exclamation d'impatience, aucun cri ne se
+fit entendre. L'aspect general etait tout de calme et de satisfaction.
+
+C'etait non au centre de la ville, mais sur le bord du Pacifique que la
+famille Sarrasin avait bati sa demeure. La, tout d'abord -- car cette
+maison fut construite une des premieres --, le docteur etait venu
+s'etablir definitivement avec sa femme et sa fille Jeanne.
+
+Octave, le millionnaire improvise, avait voulu rester a Paris, mais il
+n'avait plus Marcel pour lui servir de mentor.
+
+Les deux amis s'etaient presque perdus de vue depuis l'epoque ou ils
+habitaient ensemble la rue du Roi-de-Sicile. Lorsque le docteur avait
+emigre avec sa femme et sa fille a la cote de l'Oregon, Octave etait
+reste maitre de lui-meme. Il avait bientot ete entraine fort loin de
+l'ecole, ou son pere avait voulu lui faire continuer ses etudes, et il
+avait echoue au dernier examen, d'ou son ami etait sorti avec le numero
+un.
+
+Jusque-la, Marcel avait ete la boussole du pauvre Octave, incapable de
+se conduire lui-meme. Lorsque le jeune Alsacien fut parti, son camarade
+d'enfance finit peu a peu par mener a Paris ce qu'on appelle la vie a
+grandes guides. Le mot etait, dans le cas present, d'autant plus juste
+que la sienne se passait en grande partie sur le siege eleve d'un
+enorme coach a quatre chevaux, perpetuellement en voyage entre l'avenue
+Marigny, ou il avait pris un appartement, et les divers champs de
+courses de la banlieue. Octave Sarrasin, qui, trois mois plus tot,
+savait a peine rester en selle sur les chevaux de manege qu'il louait a
+l'heure, etait devenu subitement un des hommes de France les plus
+profondement verses dans les mysteres de l'hippologie. Son erudition
+etait empruntee a un groom anglais qu'il avait attache a son service et
+qui le dominait entierement par l'etendue de ses connaissances
+speciales.
+
+Les tailleurs, les selliers et les bottiers se partageaient ses
+matinees. Ses soirees appartenaient aux petits theatres et aux salons
+d'un cercle, tout flambant neuf, qui venait de s'ouvrir au coin de la
+rue Tronchet, et qu'Octave avait choisi parce que le monde qu'il y
+trouvait rendait a son argent un hommage que ses seuls merites
+n'avaient pas rencontre ailleurs. Ce monde lui paraissait l'ideal de la
+distinction. Chose particuliere, la liste, somptueusement encadree, qui
+figurait dans le salon d'attente, ne portait guere que des noms
+etrangers. Les titres foisonnaient, et l'on aurait pu se croire, du
+moins en les enumerant, dans l'antichambre d'un college heraldique.
+Mais, si l'on penetrait plus avant, on pensait plutot se trouver dans
+une exposition vivante d'ethnologie. Tous les gros nez et tous les
+teints bilieux des deux mondes semblaient s'etre donne rendez-vous la.
+Superieurement habilles, du reste, ces personnages cosmopolites,
+quoiqu'un gout marque pour les etoffes blanchatres revelat l'eternelle
+aspiration des races jaune ou noire vers la couleur des << faces pales
+>>.
+
+Octave Sarrasin paraissait un jeune dieu au milieu de ces bimanes. On
+citait ses mots, on copiait ses cravates, on acceptait ses jugements
+comme articles de foi. Et lui, enivre de cet encens, ne s'apercevait
+pas qu'il perdait regulierement tout son argent au baccara et aux
+courses. Peut-etre certains membres du club, en leur qualite
+d'Orientaux, pensaient-ils avoir des droits a l'heritage de la Begum.
+En tout cas, ils savaient l'attirer dans leurs poches par un mouvement
+lent, mais continu.
+
+Dans cette existence nouvelle, les liens qui attachaient Octave a
+Marcel Bruckmann s'etaient vite relaches. A peine, de loin en loin, les
+deux camarades echangeaient-ils une lettre. Que pouvait-il y avoir de
+commun entre l'apre travailleur, uniquement occupe d'amener son
+intelligence a un degre superieur de culture et de force, et le joli
+garcon, tout gonfle de son opulence, l'esprit rempli de ses histoires
+de club et d'ecurie ?
+
+On sait comment Marcel quitta Paris, d'abord pour observer les
+agissements de Herr Schultze, qui venait de fonder Stahlstadt, une
+rivale de France-Ville, sur le meme terrain independant des Etats-
+Unis, puis pour entrer au service du Roi de l'Acier.
+
+Pendant deux ans, Octave mena cette vie d'inutile et de dissipe. Enfin,
+l'ennui de ces choses creuses le prit, et, un beau jour, apres quelques
+millions devores, il rejoignit son pere, -- ce qui le sauva d'une ruine
+menacante, encore plus morale que physique. A cette epoque, il
+demeurait donc a France-Ville dans la maison du docteur.
+
+Sa soeur Jeanne, a en juger du moins par l'apparence, etait alors une
+exquise jeune fille de dix-neuf ans, a laquelle son sejour de quatre
+annees dans sa nouvelle patrie avait donne toutes les qualites
+americaines, ajoutees a toutes les graces francaises. Sa mere disait
+parfois qu'elle n'avait jamais soupconne, avant de l'avoir pour
+compagne de tous les instants, le charme de l'intimite absolue.
+
+Quant a Mme Sarrasin, depuis le retour de l'enfant prodigue, son
+dauphin, le fils aine de ses esperances, elle etait aussi completement
+heureuse qu'on peut l'etre ici-bas, car elle s'associait a tout le bien
+que son mari pouvait faire et faisait, grace a son immense fortune.
+
+Ce soir-la, le docteur Sarrasin avait recu, a sa table, deux de ses
+plus intimes amis, le colonel Hendon, un vieux debris de la guerre de
+Secession, qui avait laisse un bras a Pittsburgh et une oreille a
+Seven- Oaks, mais qui n'en tenait pas moins sa partie tout comme un
+autre a la table d'echecs ; puis M. Lentz, directeur general de
+l'enseignement dans la nouvelle cite.
+
+La conversation roulait sur les projets de l'administration de la
+ville, sur les resultats deja obtenus dans les etablissements publics
+de toute nature, institutions, hopitaux, caisses de secours mutuel.
+
+M. Lentz, selon le programme du docteur, dans lequel l'enseignement
+religieux n'etait pas oublie, avait fonde plusieurs ecoles primaires ou
+les soins du maitre tendaient a developper l'esprit de l'enfant en le
+soumettant a une gymnastique intellectuelle, calculee de maniere a
+suivre l'evolution naturelle de ses facultes. On lui apprenait a aimer
+une science avant de s'en bourrer, evitant ce savoir qui, dit
+Montaigne, << nage en la superficie de la cervelle >>, ne penetre pas
+l'entendement, ne rend ni plus sage ni meilleur. Plus tard, une
+intelligence bien preparee saurait, elle-meme, choisir sa route et la
+suivre avec fruit.
+
+Les soins d'hygiene etaient au premier rang dans une education si bien
+ordonnee. C'est que l'homme, corps et esprit, doit etre egalement
+assure de ces deux serviteurs ; si l'un fait defaut, il en souffre, et
+l'esprit a lui seul succomberait bientot.
+
+A cette epoque, France-Ville avait atteint le plus haut degre de
+prosperite, non seulement materielle, mais intellectuelle. La, dans des
+congres, se reunissaient les plus illustres savants des deux mondes.
+Des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, attires par la
+reputation de cette cite, y affluaient. Sous ces maitres etudiaient de
+jeunes Francevillais, qui promettaient d'illustrer un jour ce coin de
+la terre americaine. Il etait donc permis de prevoir que cette nouvelle
+Athenes, francaise d'origine, deviendrait avant peu la premiere des
+cites.
+
+Il faut dire aussi que l'education militaire des eleves se faisait dans
+les Lycees concurremment avec l'education civile. En en sortant, les
+jeunes gens connaissaient, avec le maniement des armes, les premiers
+elements de strategie et de tactique.
+
+Aussi, le colonel Hendon, lorsqu'on fut sur ce chapitre, declara-t-il
+qu'il etait enchante de toutes ses recrues.
+
+<< Elles sont, dit-il, deja accoutumees aux marches forcees, a la
+fatigue, a tous les exercices du corps. Notre armee se compose de tous
+les citoyens, et tous, le jour ou il le faudra, se trouveront soldats
+aguerris et disciplines. >>
+
+France-Ville avait bien les meilleures relations avec tous les Etats
+voisins, car elle avait saisi toutes les occasions de les obliger ;
+mais l'ingratitude parle si haut, dans les questions d'interet, que le
+docteur et ses amis n'avaient pas perdu de vue la maxime : Aide-toi, le
+Ciel t'aidera ! et ils ne voulaient compter que sur eux-memes.
+
+On etait a la fin du diner ; le dessert venait d'etre enleve, et, selon
+l'habitude anglo-saxonne qui avait prevalu, les dames venaient de
+quitter la table.
+
+Le docteur Sarrasin, Octave, le colonel Hendon et M. Lentz continuaient
+la conversation commencee, et entamaient les plus hautes questions
+d'economie politique, lorsqu'un domestique entra et remit au docteur
+son journal.
+
+C'etait le _New York Herald_. Cette honorable feuille s'etait toujours
+montree extremement favorable a la fondation puis au developpement de
+France-Ville, et les notables de la cite avaient l'habitude de chercher
+dans ses colonnes les variations possibles de l'opinion publique aux
+Etats-Unis a leur egard. Cette agglomeration de gens heureux, libres,
+independants, sur ce petit territoire neutre, avait fait bien des
+envieux, et si les Francevillais avaient en Amerique des partisans pour
+les defendre, il se trouvait des ennemis pour les attaquer. En tout
+cas, le _New York Herald_ etait pour eux, et il ne cessait de leur
+donner des marques d'admiration et d'estime.
+
+Le docteur Sarrasin, tout en causant, avait dechire la bande du journal
+et jete machinalement les yeux sur le premier article.
+
+Quelle fut donc sa stupefaction a la lecture des quelques lignes
+suivantes, qu'il lut a voix basse d'abord, a voix haute ensuite, pour
+la plus grande surprise et la plus profonde indignation de ses amis :
+
+<< _New York, 8 septembre._ -- Un violent attentat contre le droit des
+gens va prochainement s'accomplir. Nous apprenons de source certaine
+que de formidables armements se font a Stahlstadt dans le but
+d'attaquer et de detruire France-Ville, la cite d'origine francaise.
+Nous ne savons si les Etats-Unis pourront et devront intervenir dans
+cette lutte qui mettra encore aux prises les races latine et saxonne ;
+mais nous denoncons aux honnetes gens cet odieux abus de la force. Que
+France-Ville ne perde pas une heure pour se mettre en etat de
+defense... etc. >>
+
+XII LE CONSEIL
+
+Ce n'etait pas un secret, cette haine du Roi de l'Acier pour l'oeuvre
+du docteur Sarrasin. On savait qu'il etait venu elever cite contre
+cite. Mais de la a se ruer sur une ville paisible, a la detruire par un
+coup de force, on devait croire qu'il y avait loin. Cependant,
+l'article du _New York Herald_ etait positif. Les correspondants de ce
+puissant journal avaient penetre les desseins de Herr Schultze, et --
+ils le disaient --, il n'y avait pas une heure a perdre !
+
+Le digne docteur resta d'abord confondu. Comme toutes les ames
+honnetes, il se refusait aussi longtemps qu'il le pouvait a croire le
+mal. Il lui semblait impossible qu'on put pousser la perversite jusqu'a
+vouloir detruire, sans motif ou par pure fanfaronnade, une cite qui
+etait en quelque sorte la propriete commune de l'humanite.
+
+<< Pensez donc que notre moyenne de mortalite ne sera pas cette annee
+de un et quart pour cent ! s'ecria-t-il naivement, que nous n'avons pas
+un garcon de dix ans qui ne sache lire, qu'il ne s'est pas commis un
+meurtre ni un vol depuis la fondation de France-Ville ! Et des barbares
+viendraient aneantir a son debut une experience si heureuse ! Non ! Je
+ne peux pas admettre qu'un chimiste, qu'un savant, fut-il cent fois
+germain, en soit capable ! >>
+
+Il fallut bien, cependant, se rendre aux temoignages d'un journal tout
+devoue a l'oeuvre du docteur et aviser sans retard. Ce premier moment
+d'abattement passe, le docteur Sarrasin, redevenu maitre de lui-meme,
+s'adressa a ses amis :
+
+<< Messieurs, leur dit-il, vous etes membres du Conseil civique, et il
+vous appartient comme a moi de prendre toutes les mesures necessaires
+pour le salut de la ville. Qu'avons nous a faire tout d'abord ?
+
+-- Y a-t-il possibilite d'arrangement ? dit M. Lentz. Peut-on
+honorablement eviter la guerre ?
+
+-- C'est impossible, repliqua Octave. Il est evident que Herr Schultze
+la veut a tout prix. Sa haine ne transigera pas !
+
+-- Soit ! s'ecria le docteur. On s'arrangera pour etre en mesure de lui
+repondre. Pensez-vous, colonel, qu'il y ait un moyen de resister aux
+canons de Stahlstadt ?
+
+-- Toute force humaine peut etre efficacement combattue par une autre
+force humaine, repondit le colonel Hendon, mais il ne faut pas songer a
+nous defendre par les memes moyens et les memes armes dont Herr
+Schultze se servira pour nous attaquer. La construction d'engins de
+guerre capables de lutter avec les siens exigerait un temps tres long,
+et je ne sais, d'ailleurs, si nous reussirions a les fabriquer, puisque
+les ateliers speciaux nous manquent. Nous n'avons donc qu'une chance de
+salut : empecher l'ennemi d'arriver jusqu'a nous, et rendre
+l'investissement impossible.
+
+-- Je vais immediatement convoquer le Conseil >>, dit le docteur
+Sarrasin.
+
+Le docteur preceda ses hotes dans son cabinet de travail.
+
+C'etait une piece simplement meublee, dont trois cotes etaient couverts
+par des rayons charges de livres, tandis que le quatrieme presentait,
+au-dessous de quelques tableaux et d'objets d'art, une rangee de
+pavillons numerotes, pareils a des cornets acoustiques.
+
+<< Grace au telephone, dit-il, nous pouvons tenir conseil a
+France-Ville en restant chacun chez soi. >>
+
+Le docteur toucha un timbre avertisseur, qui communiqua instantanement
+son appel au logis de tous les membres du Conseil. En moins de trois
+minutes, le mot << present ! >> apporte successivement par chaque fil
+de communication, annonca que le Conseil etait en seance.
+
+Le docteur se placa alors devant le pavillon de son appareil
+expediteur, agita une sonnette et dit :
+
+<< La seance est ouverte... La parole est a mon honorable ami le
+colonel Hendon, pour faire au Conseil civique une communication de la
+plus haute gravite. >>
+
+Le colonel se placa a son tour devant le telephone, et, apres avoir lu
+l'article du New York Herald, il demanda que les premieres mesures
+fussent immediatement prises.
+
+A peine avait-il conclu que le numero 6 lui posa une question :
+
+<< Le colonel croyait-il la defense possible, au cas ou les moyens sur
+lesquels il comptait pour empecher l'ennemi d'arriver n'y auraient pas
+reussi ? >>
+
+Le colonel Hendon repondit affirmativement. La question et la reponse
+etaient parvenues instantanement a chaque membre invisible du Conseil
+comme les explications qui les avaient precedees.
+
+Le numero 7 demanda combien de temps, a son estime, les Francevillais
+avaient pour se preparer.
+
+<< Le colonel ne le savait pas, mais il fallait agir comme s'ils
+devaient etre attaques avant quinze jours.
+
+Le numero 2 : << Faut-il attendre l'attaque ou croyez-vous preferable
+de la prevenir ?
+
+-- Il faut tout faire pour la prevenir, repondit le colonel, et, si
+nous sommes menaces d'un debarquement, faire sauter les navires de Herr
+Schultze avec nos torpilles. >> Sur cette proposition, le docteur
+Sarrasin offrit d'appeler en conseil les chimistes les plus distingues,
+ainsi que les officiers d'artillerie les plus experimentes, et de leur
+confier le soin d'examiner les projets que le colonel Hendon avait a
+leur soumettre.
+
+Question du numero 1 :
+
+<< Quelle est la somme necessaire pour commencer immediatement les
+travaux de defense ?
+
+-- Il faudrait pouvoir disposer de quinze a vingt millions de dollars.
+>>
+
+Le numero 4 : << Je propose de convoquer immediatement l'assemblee
+pleniere des citoyens. >>
+
+Le president Sarrasin : << Je mets aux voix la proposition. >>
+
+Deux coups de timbre, frappes dans chaque telephone, annoncerent
+qu'elle etait adoptee a l'unanimite.
+
+Il etait huit heures et demie. Le Conseil civique n'avait pas dure dix-
+huit minutes et n'avait derange personne.
+
+L'assemblee populaire fut convoquee par un moyen aussi simple et
+presque aussi expeditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communique
+le vote du Conseil a l'hotel de ville, toujours par l'intermediaire de
+son telephone, qu'un carillon electrique se mit en mouvement au sommet
+de chacune des colonnes placees dans les deux cent quatre-vingts
+carrefours de la ville. Ces colonnes etaient surmontees de cadrans
+lumineux dont les aiguilles, mues par l'electricite, s'etaient aussitot
+arretees sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
+
+Tous les habitants, avertis a la fois par cet appel bruyant qui se
+prolongea pendant plus d'un quart d'heure, s'empresserent de sortir ou
+de lever la tete vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu'un
+devoir national les appelait a la halle municipale, ils s'empresserent
+de s'y rendre.
+
+A l'heure dite, c'est-a-dire en moins de quarante-cinq minutes,
+l'assemblee etait au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait deja a la
+place d'honneur, entoure de tout le Conseil. Le colonel Hendon
+attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fut donnee.
+
+La plupart des citoyens savaient deja la nouvelle qui motivait le
+meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
+stenographiee par le telephone de l'hotel de ville, avait ete
+immediatement envoyee aux journaux, qui en avaient fait l'objet d'une
+edition speciale, placardee sous forme d'affiches.
+
+La halle municipale etait une immense nef a toit de verre, ou l'air
+circulait librement, et dans laquelle la lumiere tombait a flots d'un
+cordon de gaz qui dessinait les aretes de la voute.
+
+La foule etait debout, calme, peu bruyante. Les visages etaient gais.
+La plenitude de la sante, l'habitude d'une vie pleine et reguliere, la
+conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
+emotion desordonnee d'alarme ou de colere.
+
+A peine le president eut-il touche la sonnette, a huit heures et demie
+precises, qu'un silence profond s'etablit.
+
+Le colonel monta a la tribune.
+
+La, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
+pretentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu'ils
+disent, enoncent clairement les choses parce qu'ils les comprennent
+bien --, le colonel Hendon raconta la haine inveteree de Herr Schultze
+contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les preparatifs
+formidables qu'annoncait le New York Herald, destines a detruire
+France-Ville et ses habitants.
+
+<< C'etait a eux de choisir le parti qu'ils croyaient le meilleur a
+prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
+aimeraient peut-etre mieux ceder le terrain, et laisser les agresseurs
+s'emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel etait sur d'avance que
+des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d'echo parmi ses
+concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
+poursuivi par les fondateurs de la cite modele, les hommes qui avaient
+su en accepter les lois, etaient necessairement des gens de coeur et
+d'intelligence. Representants sinceres et militants du progres, ils
+voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
+glorieux eleve a l'art d'ameliorer le sort de l'homme ! Leur devoir
+etait donc de donner leur vie pour la cause qu'ils representaient. >>
+
+Une immense salve d'applaudissements accueillit cette peroraison.
+
+Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
+
+Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la necessite de constituer
+sans delai un Conseil de defense, charge de prendre toutes les mesures
+urgentes, en s'entourant du secret indispensable aux operations
+militaires, la proposition fut adoptee.
+
+Seance tenante, un membre du Conseil civique suggera la convenance de
+voter un credit provisoire de cinq millions de dollars, destines aux
+premiers travaux. Toutes les mains se leverent pour ratifier la mesure.
+
+A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting etait termine, et les
+habitants de France-Ville, s'etant donne des chefs, allaient se
+retirer, lorsqu'un incident inattendu se produisit.
+
+La tribune, libre depuis un instant, venait d'etre occupee par un
+inconnu de l'aspect le plus etrange.
+
+Cet homme avait surgi la comme par magie. Sa figure energique portait
+les marques d'une surexcitation effroyable, mais son attitude etait
+calme et resolue. Ses vetements a demi colles a son corps et encore
+souilles de vase, son front ensanglante, disaient qu'il venait de
+passer par de terribles epreuves.
+
+A sa vue, tous s'etaient arretes. D'un geste imperieux, l'inconnu avait
+commande a tous l'immobilite et le silence.
+
+Qui etait-il ? D'ou venait-il ? Personne, pas meme le docteur Sarrasin,
+ne songea a le lui demander.
+
+D'ailleurs, on fut bientot fixe sur sa personnalite.
+
+<< Je viens de m'echapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m'avait
+condamne a mort. Dieu a permis que j'arrivasse jusqu'a vous assez a
+temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
+le monde ici. Mon venere maitre, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
+je l'espere qu'en depit de l'apparence qui me rend meconnaissable meme
+pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
+
+- Marcel ! >> s'etaient ecries a la fois le docteur et Octave.
+
+Tous deux allaient se precipiter vers lui...
+
+Un nouveau geste les arreta.
+
+C'etait Marcel, en effet, miraculeusement sauve. Apres qu'il eut force
+la grille du canal, au moment ou il tombait presque asphyxie, le
+courant l'avait entraine comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
+cette grille fermait l'enceinte meme de Stahlstadt, et, deux minutes
+apres, Marcel etait jete au-dehors, sur la berge de la riviere, libre
+enfin, s'il revenait a la vie !
+
+Pendant de longues heures, le courageux jeune homme etait reste etendu
+sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
+deserte, loin de tout secours.
+
+Lorsqu'il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s'etait alors
+souvenu !... Grace a Dieu, il etait donc enfin hors de la maudite
+Stahlstadt ! Il n'etait plus prisonnier. Toute sa pensee se concentra
+sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
+
+<< Eux ! eux ! >> s'ecria-t-il alors.
+
+Par un supreme effort, Marcel parvint a se remettre sur pied.
+
+Dix lieues le separaient de France-Ville, dix lieues a faire, sans
+railway, sans voiture, sans cheval, a travers cette campagne qui etait
+comme abandonnee autour de la farouche Cite de l'Acier. Ces dix lieues,
+il les franchit sans prendre un instant de repos, et, a dix heures et
+quart, il arrivait aux premieres maisons de la cite du docteur Sarrasin.
+
+Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
+les habitants etaient prevenus du danger qui les menacait ; mais il
+comprit aussi qu'ils ne savaient ni combien ce danger etait immediat,
+ni surtout de quelle etrange nature il pouvait etre.
+
+La catastrophe premeditee par Herr Schultze devait se produire ce
+soir-la, a onze heures quarante-cinq... Il etait dix heures un quart.
+
+Un dernier effort restait a faire. Marcel traversa la ville tout d'un
+elan, et, a dix heures vingt-cinq minutes, au moment ou l'assemblee
+allait se retirer, il escaladait la tribune.
+
+<< Ce n'est pas dans un mois, mes amis, s'ecria-t-il, ni meme dans huit
+jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
+catastrophe sans precedent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
+votre ville. Un engin digne de l'enfer, et qui porte a dix lieues, est,
+a l'heure ou je parle, braque contre elle. Je l'ai vu. Que les femmes
+et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui presentent
+quelques garanties de solidite, ou qu'ils sortent de la ville a
+l'instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
+valides se preparent pour combattre le feu par tous les moyens
+possibles ! Le feu, voila pour le moment votre seul ennemi ! Ni armees
+ni soldats ne marchent encore contre vous. L'adversaire qui vous menace
+a dedaigne les moyens d'attaque ordinaires. Si les plans, si les
+calculs d'un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
+realisent, si Herr Schultze ne s'est pas pour la premiere fois trompe,
+c'est sur cent points a la fois que l'incendie va se declarer
+subitement dans France-Ville ! C'est sur cent points differents qu'il
+s'agira de faire tout a l'heure face aux flammes ! Quoi qu'il en doive
+advenir, c'est tout d'abord la population qu'il faut sauver, car enfin,
+celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu'on ne pourra preserver,
+dut meme la ville entiere etre detruite, l'or et le temps pourront les
+rebatir ! >>
+
+En Europe, on eut pris Marcel pour un fou. Mais ce n'est pas en
+Amerique qu'on s'aviserait de nier les miracles de la science, meme les
+plus inattendus. On ecouta le jeune ingenieur, et, sur l'avis du
+docteur Sarrasin, on le crut.
+
+La foule, subjuguee plus encore par l'accent de l'orateur que par ses
+paroles, lui obeit sans meme songer a les discuter. Le docteur
+repondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
+
+Des ordres furent immediatement donnes, et des messagers partirent dans
+toutes les directions pour les repandre.
+
+Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
+descendirent dans les caves, resignes a subir les horreurs d'un
+bombardement ; les autres, a pied, a cheval, en voiture, gagnerent la
+campagne et tournerent les premieres rampes des Cascade-Mounts. Pendant
+ce temps et en toute hate, les hommes valides reunissaient sur la
+grande place et sur quelques points indiques par le docteur tout ce qui
+pouvait servir a combattre le feu, c'est-a-dire de l'eau, de la terre,
+du sable.
+
+Cependant, a la salle des seances, la deliberation continuait a l'etat
+de dialogue.
+
+Mais il semblait alors que Marcel fut obsede par une idee qui ne
+laissait place a aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
+ses levres murmuraient ces seuls mots :
+
+<< A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
+maudit ait raison de nous par son execrable invention ?... >>
+
+Tout a coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d'un
+homme qui demande le silence, et, le crayon a la main, il traca d'une
+main febrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
+alors, on vit peu a peu son front s'eclairer, sa figure devenir
+rayonnante :
+
+<< Ah ! mes amis ! s'ecria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
+sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s'evanouir comme un
+cauchemar devant l'evidence d'un probleme de balistique dont je
+cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s'est trompe ! Le danger
+dont il nous menace n'est qu'un reve ! Pour une fois, sa science est en
+defaut ! Rien de ce qu'il a annonce n'arrivera, ne peut arriver ! Son
+formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
+s'il reste a craindre quelque chose, ce n'est que pour l'avenir ! >>
+
+Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
+
+Mais alors, le jeune Alsacien exposa le resultat du calcul qu'il venait
+enfin de resoudre. Sa voix nette et vibrante deduisit sa demonstration
+de facon a la rendre lumineuse pour les ignorants eux-memes. C'etait la
+clarte succedant aux tenebres, le calme a l'angoisse. Non seulement le
+projectile ne toucherait pas a la cite du docteur, mais il ne
+toucherait a << rien du tout >>. Il etait destine a se perdre dans
+l'espace !
+
+Le docteur Sarrasin approuvait du geste l'expose des calculs de Marcel,
+lorsque, tout d'un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
+la salle :
+
+<< Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
+Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu'il en soit, mes amis, ne regrettons
+aucune des precautions prises et ne negligeons rien de ce qui peut
+dejouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s'il doit manquer,
+comme Marcel vient de nous en donner l'espoir, ne sera pas le dernier !
+La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s'arreter
+devant un echec !
+
+- Venez ! >> s'ecria Marcel.
+
+Et tous le suivirent sur la grande place.
+
+Les trois minutes s'ecoulerent. Onze heures quarante-cinq sonnerent a
+l'horloge !...
+
+Quatre secondes apres, une masse sombre passait dans les hauteurs du
+ciel, et, rapide comme la pensee, se perdait bien au-dela de la ville
+avec un sifflement sinistre.
+
+<< Bon voyage ! s'ecria Marcel, en eclatant de rire. Avec cette vitesse
+initiale, l'obus de Herr Schultze qui a depasse, maintenant, les
+limites de l'atmosphere, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! >>
+
+Deux minutes plus tard, une detonation se faisait entendre, comme un
+bruit sourd, qu'on eut cru sorti des entrailles de la terre !
+
+C'etait le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
+en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se deplacait
+avec une vitesse de cent cinquante lieues a la minute.
+
+XIII MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
+
+<< France-Ville, 14 septembre.
+
+<< Il me parait convenable d'informer le Roi de l'Acier que j'ai passe
+fort heureusement, avant-hier soir, la frontiere de ses possessions,
+preferant mon salut a celui du modele du canon Schultze.
+
+<< En vous presentant mes adieux, je manquerais a tous mes devoirs, si
+je ne vous faisais pas connaitre, a mon tour, mes secrets ; mais, soyez
+tranquille, vous n'en paierez pas la connaissance de votre vie.
+
+<< Je ne m'appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
+alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingenieur passable,
+s'il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis francais. Vous vous
+etes fait l'ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
+Vous nourrissiez d'odieux projets contre tout ce que j'aime. J'ai tout
+ose, j'ai tout fait pour les connaitre ! Je ferai tout pour les dejouer.
+
+<< Je m'empresse de vous faire savoir que votre premier coup n'a pas
+porte, que votre but, grace a Dieu, n'a pas ete atteint, et qu'il ne
+pouvait pas l'etre ! Votre canon n'en est pas moins un canon archi-
+merveilleux, mais les projectiles qu'il lance sous une telle charge de
+poudre, et ceux qu'il pourrait lancer, ne feront de mal a personne !
+Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l'avais pressenti, et c'est
+aujourd'hui, a votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
+Schultze a invente un canon terrible... entierement inoffensif.
+
+<< C'est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
+obus trop perfectionne passer hier soir, a onze heures quarante-cinq
+minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
+vers l'ouest, circulant dans le vide, et il continuera a graviter ainsi
+jusqu'a la fin des siecles. Un projectile, anime d'une vitesse initiale
+vingt fois superieure a la vitesse actuelle, soit dix mille metres a la
+seconde, ne peut plus "tomber" ! Son mouvement de translation, combine
+avec l'attraction terrestre, en fait un mobile destine a toujours
+circuler autour de notre globe.
+
+<< Vous auriez du ne pas l'ignorer.
+
+<< J'espere, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
+absolument deteriore par ce premier essai ; mais ce n'est pas payer
+trop cher, deux cent mille dollars, l'agrement d'avoir dote le monde
+planetaire d'un nouvel astre, et la Terre d'un second satellite.
+
+<< Marcel BRUCKMANN. >>
+
+Un expres partit immediatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
+pardonnera a Marcel de n'avoir pu se refuser la satisfaction
+gouailleuse de faire parvenir sans delai cette lettre a Herr Schultze.
+
+Marcel avait en effet raison lorsqu'il disait que le fameux obus, anime
+de cette vitesse et circulant au-dela de la couche atmospherique, ne
+tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
+esperait que, sous cette enorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
+du Taureau devait etre hors d'usage.
+
+Ce fut une rude deconvenue pour Herr Schultze, un echec terrible a son
+indomptable amour-propre, que la reception de cette lettre. En la
+lisant, il devint livide, et, apres l'avoir lue, sa tete tomba sur sa
+poitrine comme s'il avait recu un coup de massue. Il ne sortit de cet
+etat de prostration qu'au bout d'un quart d'heure, mais par quelle
+colere !
+
+Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu'en furent les eclats !
+
+Cependant, Herr Schultze n'etait pas homme a s'avouer vaincu. C'est une
+lutte sans merci qui allait s'engager entre lui et Marcel. Ne lui
+restait-il pas ses obus charges d'acide carbonique liquide, que des
+canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer a courte
+distance ?
+
+Apaise par un effort soudain, le Roi de l'Acier etait rentre dans son
+cabinet et avait repris son travail.
+
+Il etait clair que France-Ville, plus menacee que jamais, ne devait
+rien negliger pour se mettre en etat de defense.
+
+XIV BRANLE-BAS DE COMBAT
+
+Si le danger n'etait plus imminent, il etait toujours grave. Marcel fit
+connaitre au docteur Sarrasin et a ses amis tout ce qu'il savait des
+preparatifs de Herr Schultze et de ses engins de destruction. Des le
+lendemain, le Conseil de defense, auquel il prit part, s'occupa de
+discuter un plan de resistance et d'en preparer l'execution.
+
+En tout ceci, Marcel fut bien seconde par Octave, qu'il trouva
+moralement change et bien a son avantage.
+
+Quelles furent les resolutions prises ? Personne n'en sut le detail.
+Les principes generaux furent seuls systematiquement communiques a la
+presse et repandus dans le public. Il n'etait pas malaise d'y
+reconnaitre la main pratique de Marcel.
+
+<< Dans toute defense, se disait-on par la ville, la grande affaire est
+de bien connaitre les forces de l'ennemi et d'adapter le systeme de
+resistance a ces forces memes. Sans doute, les canons de Herr Schultze
+sont formidables. Mieux vaut pourtant avoir en face de soi ces canons,
+dont on sait le nombre, le calibre, la portee et les effets, que
+d'avoir a lutter contre des engins mal connus. >>
+
+Le tout etait d'empecher l'investissement de la ville, soit par terre,
+soit par mer.
+
+C'est cette question qu'etudiait avec activite le Conseil de defense,
+et, le jour ou une affiche annonca que le probleme etait resolu,
+personne n'en douta. Les citoyens accoururent se proposer en masse pour
+executer les travaux necessaires. Aucun emploi n'etait dedaigne, qui
+devait contribuer a l'oeuvre de defense. Des hommes de tout age, de
+toute position, se faisaient simples ouvriers en cette circonstance. Le
+travail etait conduit rapidement et gaiement. Des approvisionnements de
+vivres suffisants pour deux ans furent emmagasines dans la ville. La
+houille et le fer arriverent aussi en quantites considerables : le fer,
+matiere premiere de l'armement ; la houille, reservoir de chaleur et de
+mouvement, indispensables a la lutte.
+
+Mais, en meme temps que la houille et le fer, s'entassaient sur les
+places, des piles gigantesques de sacs de farine et de quartiers de
+viande fumee, des meules de fromages, des montagnes de conserves
+alimentaires et de legumes desseches s'amoncelaient dans les halles
+transformees en magasins. Des troupeaux nombreux etaient parques dans
+les jardins qui faisaient de France-Ville une vaste pelouse.
+
+Enfin, lorsque parut le decret de mobilisation de tous les hommes en
+etat de porter les armes, l'enthousiasme qui l'accueillit temoigna une
+fois de plus des excellentes dispositions de ces soldats citoyens.
+Equipes simplement de vareuses de laine, pantalons de toile et demi-
+bottes, coiffes d'un bon chapeau de cuir bouilli, armes de fusils
+Werder, ils manoeuvraient dans les avenues.
+
+Des essaims de coolies remuaient la terre, creusaient des fosses,
+elevaient des retranchements et des redoutes sur tous les points
+favorables. La fonte des pieces d'artillerie avait commence et fut
+poussee avec activite. Une circonstance tres favorable a ces travaux
+etait qu'on put utiliser le grand nombre de fourneaux fumivores que
+possedait la ville et qu'il fut aise de transformer en fours de fonte.
+
+Au milieu de ce mouvement incessant, Marcel se montrait infatigable. Il
+etait partout, et partout a la hauteur de sa tache. Qu'une difficulte
+theorique ou pratique se presentat, il savait immediatement la
+resoudre. Au besoin, il retroussait ses manches et montrait un procede
+expeditif, un tour de main rapide. Aussi son autorite etait-elle
+acceptee sans murmure et ses ordres toujours ponctuellement executes.
+
+Aupres de lui, Octave faisait de son mieux. Si, tout d'abord, il
+s'etait promis de bien garnir son uniforme de galons d'or, il y
+renonca, comprenant qu'il ne devait rien etre, pour commencer, qu'un
+simple soldat.
+
+Aussi prit-il rang dans le bataillon qu'on lui assigna et sut-il s'y
+conduire en soldat modele. A ceux qui firent d'abord mine de le
+plaindre :
+
+<< A chacun selon ses merites, repondit-il. Je n'aurais peut-etre pas
+su commander !... C'est le moins que j'apprenne a obeir ! >>
+
+Une nouvelle -- fausse il est vrai -- vint tout a coup imprimer aux
+travaux de defense une impulsion plus vive encore. Herr Schultze,
+disait-on, cherchait a negocier avec des compagnies maritimes pour le
+transport de ses canons. A partir de ce moment, les << canards >> se
+succederent tous les jours. C'etait tantot la flotte schultzienne qui
+avait mis le cap sur France-Ville, tantot le chemin de fer de
+Sacramento qui avait ete coupe par des << uhlans >>, tombes du ciel
+apparemment.
+
+Mais ces rumeurs, aussitot contredites, etaient inventees a plaisir par
+des chroniqueurs aux abois dans le but d'entretenir la curiosite de
+leurs lecteurs. La verite, c'est que Stahlstadt ne donnait pas signe de
+vie.
+
+Ce silence absolu, tout en laissant a Marcel le temps de completer ses
+travaux de defense, n'etait pas sans l'inquieter quelque peu dans ses
+rares instants de loisir.
+
+<< Est-ce que ce brigand aurait change ses batteries et me preparerait
+quelque nouveau tour de sa facon ? >> se demandait-il parfois.
+
+Mais le plan, soit d'arreter les navires ennemis, soit d'empecher
+l'investissement, promettait de repondre a tout, et Marcel, en ses
+moments d'inquietude, redoublait encore d'activite.
+
+Son unique plaisir et son unique repos, apres une laborieuse journee,
+etait l'heure rapide qu'il passait tous les soirs dans le salon de Mme
+Sarrasin.
+
+Le docteur avait exige, des les premiers jours, qu'il vint
+habituellement diner chez lui, sauf dans le cas ou il en serait empeche
+par un autre engagement ; mais, par un phenomene singulier, le cas d'un
+engagement assez seduisant pour que Marcel renoncat a ce privilege ne
+s'etait pas encore presente. L'eternelle partie d'echecs du docteur
+avec le colonel Hendon n'offrait cependant pas un interet assez
+palpitant pour expliquer cette assiduite. Force est donc de penser
+qu'un autre charme agissait sur Marcel, et peut-etre pourra-t- on en
+soupconner la nature, quoique, assurement, il ne la soupconnat pas
+encore lui-meme, en observant l'interet que semblaient avoir pour lui
+ses causeries du soir avec Mme Sarrasin et Mlle Jeanne, lorsqu'ils
+etaient tous trois assis pres de la grande table sur laquelle les deux
+vaillantes femmes preparaient ce qui pouvait etre necessaire au service
+futur des ambulances.
+
+<< Est-ce que ces nouveaux boulons d'acier vaudront mieux que ceux dont
+vous nous aviez montre le dessin ? demandait Jeanne, qui s'interessait
+a tous les travaux de la defense.
+
+-- Sans nul doute, mademoiselle, repondait Marcel.
+
+-- Ah ! j'en suis bien heureuse ! Mais que le moindre detail industriel
+represente de recherche et de peine !... Vous me disiez que le genie a
+creuse hier cinq cents nouveaux metres de fosses ? C'est beaucoup,
+n'est-ce pas ?
+
+-- Mais non, ce n'est meme pas assez ! De ce train-la nous n'aurons pas
+termine l'enceinte a la fin du mois.
+
+-- Je voudrais bien la voir finie, et que ces affreux Schultziens
+arrivassent ! Les hommes sont bien heureux de pouvoir agir et se rendre
+utiles. L'attente est ainsi moins longue pour eux que pour nous, qui ne
+sommes bonnes a rien.
+
+-- Bonnes a rien ! s'ecriait Marcel, d'ordinaire plus calme, bonnes a
+rien. Et pour qui donc, selon vous, ces braves gens, qui ont tout
+quitte pour devenir soldats, pour qui donc travaillent-ils, sinon pour
+assurer le repos et le bonheur de leurs meres, de leurs femmes, de
+leurs fiancees ? Leur ardeur, a tous, d'ou leur vient-elle, sinon de
+vous, et a qui ferez vous remonter cet amour du sacrifice, sinon... >>
+
+Sur ce mot, Marcel, un peu confus, s'arreta. Mlle Jeanne n'insista pas,
+et ce fut la bonne Mme Sarrasin qui fut obligee de fermer la
+discussion, en disant au jeune homme que l'amour du devoir suffisait
+sans doute a expliquer le zele du plus grand nombre.
+
+Et lorsque Marcel, rappele par la tache impitoyable, presse d'aller
+achever un projet ou un devis, s'arrachait a regret a cette douce
+causerie, il emportait avec lui l'inebranlable resolution de sauver
+France-Ville et le moindre de ses habitants.
+
+Il ne s'attendait guere a ce qui allait arriver, et, cependant, c'etait
+la consequence naturelle, ineluctable, de cet etat de choses contre
+nature, de cette concentration de tous en un seul, qui etait la loi
+fondamentale de la Cite de l'Acier.
+
+XV LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
+
+La Bourse de San Francisco, expression condensee et en quelque sorte
+algebrique d'un immense mouvement industriel et commercial, est l'une
+des plus animees et des plus etranges du monde. Par une consequence
+naturelle de la position geographique de la capitale de la Californie,
+elle participe du caractere cosmopolite, qui est un de ses traits les
+plus marques. Sous ses portiques de beau granit rouge, le Saxon aux
+cheveux blonds, a la taille elevee, coudoie le Celte au teint mat, aux
+cheveux plus fonces, aux membres plus souples et plus fins. Le Negre y
+rencontre le Finnois et l'Indu. Le Polynesien y voit avec surprise le
+Groenlandais. Le Chinois aux yeux obliques, a la natte soigneusement
+tressee, y lutte de finesse avec le Japonais, son ennemi historique.
+Toutes les langues, tous les dialectes, tous les jargons s'y heurtent
+comme dans une Babel moderne.
+
+L'ouverture du marche du 12 octobre, a cette Bourse unique au monde, ne
+presenta rien d'extraordinaire. Comme onze heures approchaient, on vit
+les principaux courtiers et agents d'affaires s'aborder gaiement ou
+gravement, selon leurs temperaments particuliers, echanger des poignees
+de main, se diriger vers la buvette et preluder, par des libations
+propitiatoires, aux operations de la journee. Ils allerent, un a un,
+ouvrir la petite porte de cuivre des casiers numerotes qui recoivent,
+dans le vestibule, la correspondance des abonnes, en tirer d'enormes
+paquets de lettres et les parcourir d'un oeil distrait.
+
+Bientot, les premiers cours du jour se formerent, en meme temps que la
+foule affairee grossissait insensiblement. Un leger brouhaha s'eleva
+des groupes, de plus en plus nombreux.
+
+Les depeches telegraphiques commencerent alors a pleuvoir de tous les
+points du globe. Il ne se passait guere de minute sans qu'une bande de
+papier bleu, lue a tue-tete au milieu de la tempete des voix, vint
+s'ajouter sur la muraille du nord a la collection des telegrammes
+placardes par les gardes de la Bourse.
+
+L'intensite du mouvement croissait de minute en minute. Des commis
+entraient en courant, repartaient, se precipitaient vers le bureau
+telegraphique, apportaient des reponses. Tous les carnets etaient
+ouverts, annotes, ratures, dechires. Une sorte de folie contagieuse
+semblait avoir pris possession de la foule, lorsque, vers une heure,
+quelque chose de mysterieux sembla passer comme un frisson a travers
+ces groupes agites.
+
+Une nouvelle etonnante, inattendue, incroyable, venait d'etre apportee
+par l'un des associes de la Banque du Far West et circulait avec la
+rapidite de l'eclair.
+
+Les uns disaient :
+
+<< Quelle plaisanterie !... C'est une manoeuvre ! Comment admettre une
+bourde pareille ?
+
+-- Eh ! eh ! faisaient les autres, il n'y a pas de fumee sans feu !
+
+-- Est-ce qu'on sombre dans une situation comme celle-la ?
+
+-- On sombre dans toutes les situations !
+
+-- Mais, monsieur, les immeubles seuls et l'outillage representent plus
+de quatre-vingts millions de dollars ! s'ecriait celui-ci.
+
+-- Sans compter les fontes et aciers, approvisionnements et produits
+fabriques ! repliquait celui-la.
+
+-- Parbleu ! c'est ce que je disais ! Schultze est bon pour
+quatre-vingt- dix millions de dollars, et je me charge de les realiser
+quand on voudra sur son actif !
+
+-- Enfin, comment expliquez-vous cette suspension de paiements ?
+
+-- Je ne me l'explique pas du tout !... Je n'y crois pas !
+
+-- Comme si ces choses-la n'arrivaient pas tous les jours et aux
+maisons reputees les plus solides !
+
+-- Stahlstadt n'est pas une maison, c'est une ville !
+
+-- Apres tout, il est impossible que ce soit fini ! Une compagnie ne
+peut manquer de se former pour reprendre ses affaires !
+
+-- Mais pourquoi diable Schultze ne l'a-t-il pas formee, avant de se
+laisser protester ?
+
+-- Justement, monsieur, c'est tellement absurde que cela ne supporte
+pas l'examen ! C'est purement et simplement une fausse nouvelle,
+probablement lancee par Nash, qui a terriblement besoin d'une hausse
+sur les aciers !
+
+-- Pas du tout une fausse nouvelle ! Non seulement Schultze est en
+faillite, mais il est en fuite !
+
+-- Allons donc !
+
+-- En fuite, monsieur. Le telegramme qui le dit vient d'etre placarde a
+l'instant ! >>
+
+Une formidable vague humaine roula vers le cadre des depeches. La
+derniere bande de papier bleu etait libellee en ces termes :
+
+<< _New York_, 12 heures 10 minutes. -- Central-Bank. Usine Stahlstadt.
+Paiements suspendus. Passif connu : quarante-sept millions de dollars.
+Schultze disparu. >>
+
+Cette fois, il n'y avait plus a douter, quelque surprenante que fut la
+nouvelle, et les hypotheses commencerent a se donner carriere.
+
+A deux heures, les listes de faillites secondaires entrainees par celle
+de Herr Schultze, commencerent a inonder la place. C'etait la
+Mining-Bank de New York qui perdait le plus ; la maison Westerley et
+fils, de Chicago, qui se trouvait impliquee pour sept millions de
+dollars ; la maison Milwaukee, de Buffalo, pour cinq millions ; la
+Banque industrielle, de San Francisco, pour un million et demi ; puis
+le menu fretin des maisons de troisieme ordre.
+
+D'autre part, et sans attendre ces nouvelles, les contrecoups naturels
+de l'evenement se dechainaient avec fureur.
+
+Le marche de San Francisco, si lourd le matin, a dire d'experts, ne
+l'etait certes pas a deux heures ! Quels soubresauts ! quelles hausses
+! quel dechainement effrene de la speculation !
+
+Hausse sur les aciers, qui montent de minute en minute ! Hausse sur les
+houilles ! Hausse sur les actions de toutes les fonderies de l'Union
+americaine ! Hausse sur les produits fabriques de tout genre de
+l'industrie du fer ! Hausse aussi sur les terrains de France-Ville.
+Tombes a zero, disparus de la cote, depuis la declaration de guerre,
+ils se trouverent subitement portes a cent quatre-vingts dollars l'acre
+demande !
+
+Des le soir meme, les boutiques a nouvelles furent prises d'assaut.
+Mais le _Herald_ comme la _Tribune_, l'_Alto_ comme le _Guardian_,
+l'_Echo_ comme le _Globe_, eurent beau inscrire en caracteres
+gigantesques les maigres informations qu'ils avaient pu recueillir, ces
+informations se reduisaient, en somme, presque a neant.
+
+Tout ce qu'on savait, c'est que, le 25 septembre, une traite de huit
+millions de dollars, acceptee par Herr Schultze, tiree par Jackson,
+Elder & Co, de Buffalo, ayant ete presentee a Schring, Strauss & Co,
+banquiers du Roi de l'Acier, a New York, ces messieurs avaient constate
+que la balance portee au credit de leur client etait insuffisante pour
+parer a cet enorme paiement, et lui avaient immediatement donne avis
+telegraphique du fait, sans recevoir de reponse ; qu'ils avaient alors
+recouru a leurs livres et constate avec stupefaction que, depuis treize
+jours, aucune lettre et aucune valeur ne leur etaient parvenues de
+Stahlstadt ; qu'a dater de ce moment les traites et les cheques tires
+par Herr Schultze sur leur caisse s'etaient accumules quotidiennement
+pour subir le sort commun et retourner a leur lieu d'origine avec la
+mention << No effects >> (pas de fonds).
+
+Pendant quatre jours, les demandes de renseignements les telegrammes
+inquiets, les questions furieuses, s'etaient abattus d'une part sur la
+maison de banque, de l'autre sur Stahlstadt.
+
+Enfin, une reponse decisive etait arrivee.
+
+<< Herr Schultze disparu depuis le 17 septembre, disait le telegramme.
+Personne ne peut donner la moindre lueur sur ce mystere. Il n'a pas
+laisse d'ordres, et les caisses de secteur sont vides. >>
+
+Des lors, il n'avait plus ete possible de dissimuler la verite. Des
+creanciers principaux avaient pris peur et depose leurs effets au
+tribunal de commerce. La deconfiture s'etait dessinee en quelques
+heures avec la rapidite de la foudre, entrainant avec elle son cortege
+de ruines secondaires. A midi, le 13 octobre, le total des creances
+connues etait de quarante-sept millions de dollars. Tout faisait
+prevoir que, avec les creances complementaires, le passif approcherait
+de soixante millions.
+
+Voila ce qu'on savait et ce que tous les journaux racontaient, a
+quelques amplifications pres. Il va sans dire qu'ils annoncaient tous
+pour le lendemain les renseignements les plus inedits et les plus
+speciaux.
+
+Et, de fait, il n'en etait pas un qui n'eut des la premiere heure
+expedie ses correspondants sur les routes de Stahlstadt.
+
+Des le 14 octobre au soir, la Cite de l'Acier s'etait vue investie par
+une veritable armee de reporters, le carnet ouvert et le crayon au
+vent. Mais cette armee vint se briser comme une vague contre l'enceinte
+exterieure de Stahlstadt. La consigne etait toujours maintenue, et les
+reporters eurent beau mettre en oeuvre tous les moyens possibles de
+seduction, il leur fut impossible de la faire plier.
+
+Ils purent, toutefois, constater que les ouvriers ne savaient rien et
+que rien n'etait change dans la routine de leur section. Les
+contremaitres avaient seulement annonce la veille, par ordre superieur,
+qu'il n'y avait plus de fonds aux caisses particulieres, ni
+d'instructions venues du Bloc central, et qu'en consequence les travaux
+seraient suspendus le samedi suivant, sauf avis contraire.
+
+Tout cela, au lieu d'eclairer la situation, ne faisait que la
+compliquer. Que Herr Schultze eut disparu depuis pres d'un mois, cela
+ne faisait doute pour personne. Mais quelle etait la cause et la portee
+de cette disparition, c'est ce que personne ne savait. Une vague
+impression que le mysterieux personnage allait reparaitre d'une minute
+a l'autre dominait encore obscurement les inquietudes.
+
+A l'usine, pendant les premiers jours, les travaux avaient continue
+comme a l'ordinaire, en vertu de la vitesse acquise. Chacun avait
+poursuivi sa tache partielle dans l'horizon limite de sa section. Les
+caisses particulieres avaient paye les salaires tous les samedis. La
+caisse principale avait fait face jusqu'a ce jour aux necessites
+locales. Mais la centralisation etait poussee a Stahlstadt a un trop
+haut degre de perfection, le maitre s'etait reserve une trop absolue
+surintendance de toutes les affaires, pour que son absence n'entrainat
+pas, dans un temps tres court, un arret force de la machine. C'est
+ainsi que, du 17 septembre, jour ou pour la derniere fois, le Roi de
+l'Acier avait signe des ordres, jusqu'au 13 octobre, ou la nouvelle de
+la suspension des paiements avait eclate comme un coup de foudre, des
+milliers de lettres -- un grand nombre contenaient certainement des
+valeurs considerables --, passees par la poste de Stahlstadt, avaient
+ete deposees a la boite du Bloc central, et, sans nul doute, etaient
+arrivees au cabinet de Herr Schultze. Mais lui seul se reservait le
+droit de les ouvrir, de les annoter d'un coup de crayon rouge et d'en
+transmettre le contenu au caissier principal.
+
+Les fonctionnaires les plus eleves de l'usine n'auraient jamais songe
+seulement a sortir de leurs attributions regulieres. Investis en face
+de leurs subordonnes d'un pouvoir presque absolu, ils etaient chacun,
+vis-a-vis de Herr Schultze -- et meme vis-a-vis de son souvenir --,
+comme autant d'instruments sans autorite, sans initiative, sans voix au
+chapitre. Chacun s'etait donc cantonne dans la responsabilite etroite
+de son mandat, avait attendu, temporise, << vu venir >> les evenements.
+
+A la fin, les evenements etaient venus. Cette situation singuliere
+s'etait prolongee jusqu'au moment ou les principales maisons
+interessees, subitement saisies d'alarme, avaient telegraphie,
+sollicite une reponse, reclame, proteste, enfin pris leurs precautions
+legales. Il avait fallu du temps pour en arriver la. On ne se decida
+pas aisement a soupconner une prosperite si notoire de n'avoir que des
+pieds d'argile. Mais le fait etait maintenant patent : Herr Schultze
+s'etait derobe a ses creanciers.
+
+C'est tout ce que les reporters purent arriver a savoir. Le celebre
+Meiklejohn lui-meme, illustre pour avoir reussi a soutirer des aveux
+politiques au president Grant l'homme le plus taciturne de son siecle,
+l'infatigable Blunderbuss, fameux pour avoir le premier, lui simple
+correspondant du _World_, annonce au tsar la grosse nouvelle de la
+capitulation de Plewna, ces grands hommes du reportage n'avaient pas
+ete cette fois plus heureux que leurs confreres. Ils etaient obliges de
+s'avouer a eux-memes que la _Tribune_ et le _World_ ne pourraient
+encore donner le dernier mot de la faillite Schultze.
+
+Ce qui faisait de ce sinistre industriel un evenement presque unique,
+c'etait cette situation bizarre de Stahlstadt, cet etat de ville
+independante et isolee qui ne permettait aucune enquete reguliere et
+legale. La signature de Herr Schultze etait, il est vrai, protestee a
+New York, et ses creanciers avaient toute raison de penser que l'actif
+represente par l'usine pouvait suffire dans une certaine mesure a les
+indemniser. Mais a quel tribunal s'adresser pour en obtenir la saisie
+ou la mise sous sequestre ? Stahlstadt etait restee un territoire
+special, non classe encore, ou tout appartenait a Herr Schultze. Si
+seulement il avait laisse un representant, un conseil d'administration,
+un substitut ! Mais rien, pas meme un tribunal, pas meme un conseil
+judiciaire ! Il etait a lui seul le roi, le grand juge, le general en
+chef, le notaire, l'avoue, le tribunal de commerce de sa ville. Il
+avait realise en sa personne l'ideal de la centralisation. Aussi, lui
+absent, on se trouvait en face du neant pur et simple, et tout cet
+edifice formidable s'ecroulait comme un chateau de cartes.
+
+En toute autre situation, les creanciers auraient pu former un
+syndicat, se substituer a Herr Schultze, etendre la main sur son actif,
+s'emparer de la direction des affaires. Selon toute apparence, ils
+auraient reconnu qu'il ne manquait, pour faire fonctionner la machine,
+qu'un peu d'argent peut-etre et un pouvoir regulateur.
+
+Mais rien de tout cela n'etait possible. L'instrument legal faisait
+defaut pour operer cette substitution. On se trouvait arrete par une
+barriere morale, plus infranchissable, s'il est possible, que les
+circonvallations elevees autour de la Cite de l'Acier. Les infortunes
+creanciers voyaient le gage de leur creance, et ils se trouvaient dans
+l'impossibilite de le saisir.
+
+Tout ce qu'ils purent faire fut de se reunir en assemblee generale, de
+se concerter et d'adresser une requete au Congres pour lui demander de
+prendre leur cause en main, d'epouser les interets de ses nationaux, de
+prononcer l'annexion de Stahlstadt au territoire americain et de faire
+rentrer ainsi cette creation monstrueuse dans le droit commun de la
+civilisation. Plusieurs membres du Congres etaient personnellement
+interesses dans l'affaire ; la requete, par plus d'un cote, seduisait
+le caractere americain, et il y avait lieu de penser qu'elle serait
+couronnee d'un plein succes. Malheureusement, le Congres n'etait pas en
+session, et de longs delais etaient a redouter avant que l'affaire put
+lui etre soumise.
+
+En attendant ce moment, rien n'allait plus a Stahlstadt et les
+fourneaux s'eteignaient un a un.
+
+Aussi la consternation etait-elle profonde dans cette population de dix
+mille familles qui vivaient de l'usine. Mais que faire ? Continuer le
+travail sur la foi d'un salaire qui mettrait peut-etre six mois a
+venir, ou qui ne viendrait pas du tout ? Personne n'en etait d'avis.
+Quel travail, d'ailleurs ? La source des commandes s'etait tarie en
+meme temps que les autres. Tous les clients de Herr Schultze
+attendaient pour reprendre leurs relations, la solution legale. Les
+chefs de section, ingenieurs et contremaitres, prives d'ordres, ne
+pouvaient agir.
+
+Il y eut des reunions, des meetings, des discours, des projets. Il n'y
+eut pas de plan arrete, parce qu'il n'y en avait pas de possible. Le
+chomage entraina bientot avec lui son cortege de miseres, de desespoirs
+et de vices. L'atelier vide, le cabaret se remplissait. Pour chaque
+cheminee qui avait cesse de fumer a l'usine, on vit naitre un cabaret
+dans les villages d'alentour.
+
+Les plus sages des ouvriers, les plus avises, ceux qui avaient su
+prevoir les jours difficiles, epargner une reserve, se haterent de fuir
+avec armes et bagages, -- les outils, la literie, chere au coeur de la
+menagere, et les enfants joufflus, ravis par le spectacle du monde qui
+se revelait a eux par la portiere du wagon. Ils partirent, ceux-la,
+s'eparpillerent aux quatre coins de l'horizon, eurent bientot retrouve,
+l'un a l'est, celui-ci au sud, celui-la au nord, une autre usine, une
+autre enclume, un autre foyer...
+
+Mais pour un, pour dix qui pouvaient realiser ce reve, combien en
+etait-il que la misere clouait a la glebe ! Ceux-la resterent, l'oeil
+cave et le coeur navre !
+
+Ils resterent, vendant leurs pauvres hardes a cette nuee d'oiseaux de
+proie a face humaine qui s'abat d'instinct sur tous les grands
+desastres, accules en quelques jours aux expedients supremes, bientot
+prives de credit comme de salaire, d'espoir comme de travail, et voyant
+s'allonger devant eux, noir comme l'hiver qui allait s'ouvrir, un
+avenir de misere !
+
+XVI DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE
+
+Lorsque la nouvelle de la disparition de Schultze arriva a
+France-Ville, le premier mot de Marcel avait ete :
+
+<< Si ce n'etait qu'une ruse de guerre ? >>
+
+Sans doute, a la reflexion, il s'etait bien dit que les resultats d'une
+telle ruse eussent ete si graves pour Stahlstadt, qu'en bonne logique
+l'hypothese etait inadmissible. Mais il s'etait dit encore que la haine
+ne raisonne pas, et que la haine exasperee d'un homme tel que Herr
+Schultze devait, a un moment donne, le rendre capable de tout sacrifier
+a sa passion. Quoi qu'il en put etre, cependant, il fallait rester sur
+le qui-vive.
+
+A sa requete, le Conseil de defense redigea immediatement une
+proclamation pour exhorter les habitants a se tenir en garde contre les
+fausses nouvelles semees par l'ennemi dans le but d'endormir sa
+vigilance.
+
+Les travaux et les exercices pousses avec plus d'ardeur que jamais,
+accentuerent la replique que France-Ville jugea convenable d'adresser a
+ce qui pouvait a toute force n'etre qu'une manoeuvre de Herr Schultze.
+Mais les details, vrais ou faux, apportes par les journaux de San
+Francisco, de Chicago et de New York, les consequences financieres et
+commerciales de la catastrophe de Stahlstadt, tout cet ensemble de
+preuves insaisissables, separement sans force, si puissantes par leur
+accumulation, ne permit plus de doute...
+
+Un beau matin, la cite du docteur se reveilla definitivement sauvee,
+comme un dormeur qui echappe a un mauvais reve par le simple fait de
+son reveil. Oui ! France-Ville etait evidemment hors de danger, sans
+avoir eu a coup ferir, et ce fut Marcel, arrive a une conviction
+absolue, qui lui en donna la nouvelle par tous les moyens de publicite
+dont il disposait.
+
+Ce fut alors un mouvement universel de detente et de soulagement. On se
+serrait les mains, on se felicitait, on s'invitait a diner. Les femmes
+exhibaient de fraiches toilettes, les hommes se donnaient momentanement
+conge d'exercices, de manoeuvres et de travaux. Tout le monde etait
+rassure, satisfait, rayonnant. On aurait dit une ville de convalescents.
+
+Mais, le plus content de tous, c'etait sans contredit le docteur
+Sarrasin. Le digne homme se sentait responsable du sort de tous ceux
+qui etaient venus avec confiance se fixer sur son territoire et se
+mettre sous sa protection. Depuis un mois, la crainte de les avoir
+entraines a leur perte, lui qui n'avait en vue que leur bonheur, ne lui
+avait pas laisse un moment de repos. Enfin, il etait decharge d'une si
+terrible inquietude et respirait a l'aise.
+
+Cependant, le danger commun avait uni plus intimement tous les
+citoyens. Dans toutes les classes, on s'etait rapproche davantage, on
+s'etait reconnus freres, animes de sentiments semblables, touches par
+les memes interets. Chacun avait senti s'agiter dans son coeur un etre
+nouveau. Desormais, pour les habitants de France-Ville, la << patrie >>
+etait nee. On avait craint, on avait souffert pour elle ; on avait
+mieux senti combien on l'aimait.
+
+Les resultats materiels de la mise en etat de defense furent aussi tout
+a l'avantage de la cite. On avait appris a connaitre ses forces. On
+n'aurait plus a les improviser. On etait plus sur de soi. A l'avenir, a
+tout evenement, on serait pret.
+
+Enfin, jamais le sort de l'oeuvre du docteur Sarrasin ne s'etait
+annonce si brillant. Et, chose rare, on ne se montra pas ingrat envers
+Marcel. Encore bien que le salut de tous n'eut pas ete son ouvrage, des
+remerciements publics furent votes au jeune ingenieur comme a
+l'organisateur de la defense, a celui au devouement duquel la ville
+aurait du de ne pas perir, si les projets de Herr Schultze avaient ete
+mis a execution.
+
+Marcel, cependant, ne trouvait pas que son role fut termine. Le mystere
+qui environnait Stahlstadt pouvait encore receler un danger,
+pensait-il. Il ne se tiendrait pour satisfait qu'apres avoir porte une
+lumiere complete au milieu meme des tenebres qui enveloppaient encore
+la Cite de l'Acier.
+
+Il resolut donc de retourner a Stahlstadt, et de ne reculer devant rien
+pour avoir le dernier mot de ses derniers secrets.
+
+Le docteur Sarrasin essaya bien de lui representer que l'entreprise
+serait difficile, herissee de dangers, peut-etre ; qu'il allait faire
+la une sorte de descente aux enfers ; qu'il pouvait trouver on ne sait
+quels abimes caches sous chacun de ses pas... Herr Schultze, tel qu'il
+le lui avait depeint, n'etait pas homme a disparaitre impunement pour
+les autres, a s'ensevelir seul sous les ruines de toutes ses
+esperances... On etait en droit de tout redouter de la derniere pensee
+d'un tel personnage... Elle ne pouvait rappeler que l'agonie terrible
+du requin !...
+
+<< C'est precisement parce que je pense, cher docteur, que tout ce que
+vous imaginez est possible, lui repondit Marcel, que je crois de mon
+devoir d'aller a Stahlstadt. C'est une bombe dont il m'appartient
+d'arracher la meche avant qu'elle n'eclate, et je vous demanderai meme
+la permission d'emmener Octave avec moi.
+
+-- Octave ! s'ecria le docteur.
+
+-- Oui ! C'est maintenant un brave garcon, sur lequel on peut compter,
+et je vous assure que cette promenade lui fera du bien !
+
+-- Que Dieu vous protege donc tous les deux ! >> repondit le vieillard
+emu en l'embrassant.
+
+Le lendemain matin, une voiture, apres avoir traverse les villages
+abandonnes, deposait Marcel et Octave a la porte de Stahlstadt. Tous
+deux etaient bien equipes, bien armes, et tres decides a ne pas revenir
+sans avoir eclairci ce sombre mystere.
+
+Ils marchaient cote a cote sur le chemin de ceinture exterieur qui
+faisait le tour des fortifications, et la verite, dont Marcel s'etait
+obstine a douter jusqu'a ce moment, se dessinait maintenant devant lui.
+
+L'usine etait completement arretee, c'etait evident. De cette route
+qu'il longeait avec Octave, sous le ciel noir, sans une etoile au ciel,
+il aurait apercu, jadis, la lumiere du gaz, l'eclair parti de la
+baionnette d'une sentinelle, mille signes de vie desormais absents. Les
+fenetres illuminees des secteurs se seraient montrees comme autant de
+verrieres etincelantes. Maintenant, tout etait sombre et muet. La mort
+seule semblait planer sur la cite, dont les hautes cheminees se
+dressaient a l'horizon comme des squelettes. Les pas de Marcel et de
+son compagnon sur la chaussee resonnaient dans le vide. L'expression de
+solitude et de desolation etait si forte, qu'Octave ne put s'empecher
+de dire :
+
+<< C'est singulier, je n'ai jamais entendu un silence pareil a celui-ci
+! On se croirait dans un cimetiere ! >>
+
+Il etait sept heures, lorsque Marcel et Octave arriverent au bord du
+fosse, en face de la principale porte de Stahlstadt. Aucun etre vivant
+ne se montrait sur la crete de la muraille, et, des sentinelles qui
+autrefois s'y dressaient de distance en distance, comme autant de
+poteaux humains, il n'y avait plus la moindre trace. Le pont-levis
+etait releve, laissant devant la porte un gouffre large de cinq a six
+metres.
+
+Il fallut plus d'une heure pour reussir a amarrer un bout de cable, en
+le lancant a tour de bras a l'une des poutrelles. Apres bien des peines
+pourtant, Marcel y parvint, et Octave, se suspendant a la corde, put se
+hisser a la force des poignets jusqu'au toit de la porte. Marcel lui
+fit alors passer une a une les armes et munitions ; puis, il prit a son
+tour le meme chemin.
+
+Il ne resta plus alors qu'a ramener le cable de l'autre cote de la
+muraille, a faire descendre tous les _impedimenta_ comme on les avait
+hisses, et, enfin, a se laisser glisser en bas.
+
+Les deux jeunes gens se trouverent alors sur le chemin de ronde que
+Marcel se rappelait avoir suivi le premier jour de son entree a
+Stahlstadt. Partout la solitude et le silence le plus complet. Devant
+eux s'elevait, noire et muette, la masse imposante des batiments, qui,
+de leurs mille fenetres vitrees, semblaient regarder ces intrus comme
+pour leur dire :
+
+<< Allez-vous-en !... Vous n'avez que faire de vouloir penetrer nos
+secrets ! >>
+
+Marcel et Octave tinrent conseil.
+
+<< Le mieux est d'attaquer la porte O, que je connais >>, dit Marcel.
+
+Ils se dirigerent vers l'ouest et arriverent bientot devant l'arche
+monumentale qui portait a son front la lettre O. Les deux battants
+massifs de chene, a gros clous d'acier, etaient fermes. Marcel s'en
+approcha, heurta a plusieurs reprises avec un pave qu'il ramassa sur la
+chaussee.
+
+L'echo seul lui repondit.
+
+<< Allons ! a l'ouvrage ! >> cria-t-il a Octave.
+
+Il fallut recommencer le penible travail du lancement de l'amarre par-
+dessus la porte, afin de rencontrer un obstacle ou elle put s'accrocher
+solidement. Ce fut difficile. Mais, enfin, Marcel et Octave reussirent
+a franchir la muraille, et se trouverent dans l'axe du secteur O.
+
+<< Bon ! s'ecria Octave, a quoi bon tant de peines ? Nous voila bien
+avances ! Quand nous avons franchi un mur, nous en trouvons un autre
+devant nous !
+
+-- Silence dans les rangs ! repondit Marcel... Voila justement mon
+ancien atelier. Je ne serai pas fache de le revoir et d'y prendre
+certains outils dont nous aurons certainement besoin, sans oublier
+quelques sachets de dynamite. >>
+
+C'etait la grande halle de coulee ou le jeune Alsacien avait ete admis
+lors de son arrivee a l'usine. Qu'elle etait lugubre, maintenant, avec
+ses fourneaux eteints, ses rails rouilles, ses grues poussiereuses qui
+levaient en l'air leurs grands bras eplores comme autant de potences !
+Tout cela donnait froid au coeur, et Marcel sentait la necessite d'une
+diversion.
+
+<< Voici un atelier qui t'interessera davantage >>, dit-il a Octave en
+le precedant sur le chemin de la cantine.
+
+Octave fit un signe d'acquiescement, qui devint un signe de
+satisfaction, lorsqu'il apercut, ranges en bataille sur une tablette de
+bois, un regiment de flacons rouges, jaunes et verts. Quelques boites
+de conserve montraient aussi leurs etuis de fer-blanc, poinconnes aux
+meilleures marques. Il y avait la de quoi faire un dejeuner dont le
+besoin, d'ailleurs, se faisait sentir. Le couvert fut donc mis sur le
+comptoir d'etain, et les deux jeunes gens reprirent des forces pour
+continuer leur expedition.
+
+Marcel, tout en mangeant, songeait a ce qu'il avait a faire. Escalader
+la muraille du Bloc central, il n'y avait pas a y songer. Cette
+muraille etait prodigieusement haute, isolee de tous les autres
+batiments, sans une saillie a laquelle on put accrocher une corde. Pour
+en trouver la porte -- porte probablement unique --, il aurait fallu
+parcourir tous les secteurs, et ce n'etait pas une operation facile.
+Restait l'emploi de la dynamite, toujours bien chanceux, car il
+paraissait impossible que Herr Schultze eut disparu sans semer
+d'embuches le terrain qu'il abandonnait, sans opposer des contre-mines
+aux mines que ceux qui voudraient s'emparer de Stahlstadt ne
+manqueraient pas d'etablir. Mais rien de tout cela n'etait pour faire
+reculer Marcel.
+
+Voyant Octave refait et repose, Marcel se dirigea avec lui vers le bout
+de la rue qui formait l'axe du secteur, jusqu'au pied de la grande
+muraille en pierre de taille.
+
+<< Que dirais-tu d'un boyau de mine la-dedans ? demanda-t-il. -- Ce sera
+dur, mais nous ne sommes pas des faineants ! >> repondit Octave, pret a
+tout tenter.
+
+Le travail commenca. Il fallut dechausser la base de la muraille,
+introduire un levier dans l'interstice de deux pierres, en detacher
+une, et enfin, a l'aide d'un foret, operer la percee de plusieurs
+petits boyaux paralleles. A dix heures, tout etait termine, les
+saucissons de dynamite etaient en place, et la meche fut allumee.
+
+Marcel savait qu'elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarque
+que la cantine, situee dans un sous-sol, formait une veritable cave
+voutee, il vint s'y refugier avec Octave.
+
+Tout a coup, l'edifice et la cave meme furent secoues comme par l'effet
+d'un tremblement de terre. Une detonation formidable, pareille a celle
+de trois ou quatre batteries de canons tonnant a la fois, dechira les
+airs, suivant de pres la secousse. Puis, apres deux a trois secondes,
+une avalanche de debris projetes de tous les cotes retomba sur le sol.
+
+Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits
+s'effondrant, de poutres craquant, de murs s'ecroulant, au milieu des
+cascades claires des vitres cassees.
+
+Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quitterent alors
+leur retraite.
+
+Si habitue qu'il fut aux prodigieux effets des substances explosives,
+Marcel fut emerveille des resultats qu'il constata. La moitie du
+secteur avait saute, et les murs demanteles de tous les ateliers
+voisins du Bloc central ressemblaient a ceux d'une ville bombardee. De
+toutes parts les decombres amonceles, les eclats de verre et les
+platres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussiere,
+retombant lentement du ciel ou l'explosion les avait projetes,
+s'etalaient comme une neige sur toutes ces ruines.
+
+Marcel et Octave coururent a la muraille interieure. Elle etait
+detruite aussi sur une largeur de quinze a vingt metres, et, de l'autre
+cote de la breche, l'ex-dessinateur du Bloc central apercut la cour, a
+lui bien connue, ou il avait passe tant d'heures monotones.
+
+Du moment ou cette cour n'etait plus gardee, la grille de fer qui
+l'entourait n'etait pas infranchissable... Elle fut bientot franchie.
+
+Partout le meme silence.
+
+Marcel passa en revue les ateliers ou jadis ses camarades admiraient
+ses epures. Dans un coin, il retrouva, a demi ebauche sur sa planche,
+le dessin de machine a vapeur qu'il avait commence, lorsqu'un ordre de
+Herr Schultze l'avait appele au parc. Au salon de lecture, il revit les
+journaux et les livres familiers.
+
+Toutes choses avaient garde la physionomie d'un mouvement suspendu,
+d'une vie interrompue brusquement.
+
+Les deux jeunes gens arriverent a la limite interieure du Bloc central
+et se trouverent bientot au pied de la muraille qui devait, dans la
+pensee de Marcel, les separer du parc.
+
+<< Est-ce qu'il va falloir encore faire danser ces moellons-la ? lui
+demanda Octave.
+
+-- Peut-etre... mais, pour entrer, nous pourrions d'abord chercher une
+porte qu'une simple fusee enverrait en l'air. >>
+
+Tous deux se mirent a tourner autour du parc en longeant la muraille.
+De temps a autre, ils etaient obliges de faire un detour, de doubler un
+corps de batiment qui s'en detachait comme un eperon, ou d'escalader
+une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent
+bientot recompenses de leurs peines. Une petite porte, basse et louche,
+qui interrompait le muraillement, leur apparut.
+
+En deux minutes, Octave eut perce un trou de vrille a travers les
+planches de chene. Marcel, appliquant aussitot son oeil a cette
+ouverture, reconnut, a sa vive satisfaction, que, de l'autre cote,
+s'etendait le parc tropical avec sa verdure eternelle et sa temperature
+de printemps.
+
+<< Encore une porte a faire sauter, et nous voila dans la place !
+dit-il a son compagnon.
+
+-- Une fusee pour ce carre de bois, repondit Octave, ce serait trop
+d'honneur ! >>
+
+Et il commenca d'attaquer la poterne a grands coups de pic.
+
+Il l'avait a peine ebranlee, qu'on entendit une serrure interieure
+grincer sous l'effort d'une clef, et deux verrous glisser dans leurs
+gardes.
+
+La porte s'entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaine.
+
+<< _Wer da ?_ >> (Qui va la ?) dit une voix rauque.
+
+XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL
+
+Les deux jeunes gens ne s'attendaient a rien moins qu'a une pareille
+question. Ils en furent plus surpris veritablement qu'ils ne l'auraient
+ete d'un coup de fusil.
+
+De toutes les hypotheses que Marcel avait imaginees au sujet de cette
+ville en lethargie, la seule qui ne se fut pas presentee a son esprit,
+etait celle-ci : un etre vivant lui demandant tranquillement compte de
+sa visite. Son entreprise, presque legitime, si l'on admettait que
+Stahlstadt fut completement deserte, revetait une tout autre
+physionomie, du moment ou la cite possedait encore des habitants. Ce
+qui n'etait, dans le premier cas, qu'une sorte d'enquete archeologique,
+devenait, dans le second, une attaque a main armee avec effraction.
+
+Toutes ces idees se presenterent a l'esprit de Marcel avec tant de
+force, qu'il resta d'abord comme frappe de mutisme.
+
+<< _Wer da ?_ >> repeta la voix, avec un peu d'impatience.
+
+L'impatience n'etait evidemment pas tout a fait deplacee. Franchir pour
+arriver a cette porte des obstacles si varies, escalader des murailles
+et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n'avoir rien a
+repondre lorsqu'on vous demande simplement :
+
+<< Qui va la ? >> cela ne laissait pas d'etre surprenant.
+
+Une demi-minute suffit a Marcel pour se rendre compte de la faussete de
+sa position, et aussitot, s'exprimant en allemand :
+
+<< Ami ou ennemi a votre gre ! repondit-il. Je demande a parler a Herr
+Schultze. >>
+
+Il n'avait pas articule ces mots qu'une exclamation de surprise se fit
+entendre a travers la porte entrebaillee :
+
+<< _Ach !_ >>
+
+Et, par l'ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges,
+une moustache herissee, un oeil hebete, qu'il reconnut aussitot. Le
+tout appartenait a Sigimer, son ancien garde du corps.
+
+<< Johann Schwartz ! s'ecria le geant avec une stupefaction melee de
+joie. Johann Schwartz ! >>
+
+Le retour inopine de son prisonnier paraissait l'etonner presque autant
+qu'il avait du l'etre de sa disparition mysterieuse. << Puis-je parler
+a Herr Schultze ? >> repeta Marcel, voyant qu'il ne recevait d'autre
+reponse que cette exclamation.
+
+Sigimer secoua la tete.
+
+<< Pas d'ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !
+
+-- Pouvez-vous du moins faire savoir a Herr Schultze que je suis la et
+que je desire l'entretenir ?
+
+-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! repondit le geant avec
+une nuance de tristesse.
+
+-- Mais ou est-il ? Quand reviendra-t-il ?
+
+-- Ne sais ! Consigne pas changee ! Personne entrer sans ordre ! >>
+
+Ces phrases entrecoupees furent tout ce que Marcel put tirer de
+Sigimer, qui, a toutes les questions, opposa un entetement bestial.
+
+Octave finit par s'impatienter.
+
+<< A quoi bon demander la permission d'entrer ? dit-il. Il est bien
+plus simple de la prendre ! >>
+
+Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaine
+resista, et une poussee, superieure a la sienne, eut bientot referme le
+battant, dont les deux verrous furent successivement tires.
+
+<< Il faut qu'ils soient plusieurs derriere cette planche ! >> s'ecria
+Octave, assez humilie de ce resultat.
+
+Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitot, il poussa
+un cri de surprise :
+
+<< Il y a un second geant !
+
+-- Arminius ? >> repondit Marcel.
+
+Et il regarda a son tour par le trou de vrille.
+
+<< Oui ! c'est Arminius, le collegue de Sigimer ! >>
+
+Tout a coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la
+tete a Marcel.
+
+<< _Wer da ?_ >> disait la voix.
+
+C'etait celle d'Arminius, cette fois.
+
+La tete du gardien depassait la crete de la muraille, qu'il devait
+avoir atteinte a l'aide d'une echelle.
+
+<< Allons, vous le savez bien, Arminius ! repondit Marcel. Voulez-vous
+ouvrir, oui ou non ? >>
+
+Il n'avait pas acheve ces mots que le canon d'un fusil se montra sur la
+crete du mur. Une detonation retentit, et une balle vint raser le bord
+du chapeau d'Octave.
+
+<< Eh bien, voila pour te repondre ! >> s'ecria Marcel, qui,
+introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en
+eclats.
+
+A peine la breche etait-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine
+au poing et le couteau aux dents, s'elancerent dans le parc.
+
+Contre le pan du mur, lezarde par l'explosion, qu'ils venaient de
+franchir, une echelle etait encore dressee, et, au pied de cette
+echelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius
+n'etaient la pour defendre le passage.
+
+Les jardins s'ouvraient devant les deux assiegeants dans toute la
+splendeur de leur vegetation. Octave etait emerveille.
+
+<< C'etait magnifique !... dit-il. Mais attention !... Deployons nous
+en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s'etre
+tapis derriere les buissons ! >>
+
+Octave et Marcel se separerent, et, prenant chacun l'un des cotes de
+l'allee qui s'ouvrait devant eux ils avancerent avec prudence, d'arbre
+en arbre, d'obstacle en obstacle, selon les principes de la strategie
+individuelle la plus elementaire.
+
+La precaution etait sage. Ils n'avaient pas fait cent pas, qu'un second
+coup de fusil eclata. Une balle fit sauter l'ecorce d'un arbre que
+Marcel venait a peine de quitter.
+
+<< Pas de betises !... Ventre a terre ! >> dit Octave a demi voix.
+
+Et, joignant l'exemple au precepte, il rampa sur les genoux et sur les
+coudes jusqu'a un buisson epineux qui bordait le rond-point au centre
+duquel s'elevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n'avait pas suivi
+assez promptement cet avis, essuya un troisieme coup de feu et n'eut
+que le temps de se jeter derriere le tronc d'un palmier pour en eviter
+un quatrieme.
+
+<< Heureusement que ces animaux-la tirent comme des conscrits ! cria
+Octave a son compagnon, separe de lui par une trentaine de pas.
+
+-- Chut ! repondit Marcel des yeux autant que des levres. Vois-tu la
+fumee qui sort de cette fenetre, au rez-de-chaussee ?... C'est la
+qu'ils sont embusques, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour
+de ma facon ! >>
+
+En un clin d'oeil, Marcel eut coupe derriere le buisson un echalas de
+longueur raisonnable ; puis, se debarrassant de sa vareuse, il la jeta
+sur ce baton, qu'il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un
+mannequin presentable. Il le planta alors a la place qu'il occupait, de
+maniere a laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se
+glissant vers Octave, il lui siffla dans l'oreille :
+
+<< Amuse-les par ici en tirant sur la fenetre, tantot de ta place,
+tantot de la mienne ! Moi, je vais les prendre a revers ! >>
+
+Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discretement dans les
+massifs qui faisaient le tour du rond-point.
+
+Un quart d'heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles
+furent echangees sans resultat.
+
+La veste de Marcel et son chapeau etaient litteralement cribles ; mais,
+personnellement, il ne s'en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes
+du rez-de-chaussee, la carabine d'Octave les avait mises en miettes.
+
+Tout a coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri
+etouffe :
+
+<< A moi !... Je le tiens !... >>
+
+Quitter son abri, s'elancer a decouvert dans le rond-point, monter a
+l'assaut de la fenetre, ce fut pour Octave l'affaire d'une demi-minute.
+Un instant apres, il tombait dans le salon.
+
+Sur le tapis, enlaces comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient
+desesperement. Surpris par l'attaque soudaine de son adversaire, qui
+avait ouvert a l'improviste une porte interieure, le geant n'avait pu
+faire usage de ses armes. Mais sa force herculeenne en faisait un
+redoutable adversaire, et, quoique jete a terre, il n'avait pas perdu
+l'espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son cote, deployait une
+vigueur et une souplesse remarquables.
+
+La lutte eut necessairement fini par la mort de l'un des combattants,
+si l'intervention d'Octave ne fat arrivee a point pour amener un
+resultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et desarme, se
+vit attache de maniere a ne pouvoir plus faire un mouvement.
+
+<< Et l'autre ? >> demanda Octave.
+
+Marcel montra au bout de l'appartement un sofa sur lequel Arminius
+etait etendu tout sanglant.
+
+<< Est-ce qu'il a recu une balle ? demanda Octave.
+
+-- Oui >>, repondit Marcel.
+
+Puis il s'approcha d'Arminius.
+
+<< Mort ! dit-il.
+
+-- Ma foi, le coquin ne l'a pas vole ! s'ecria Octave.
+
+-- Nous voila maitres de la place ! repondit Marcel. Nous allons
+proceder a une visite serieuse. D'abord le cabinet de Herr Schultze ! >>
+
+Du salon d'attente ou venait de se passer le dernier acte du siege, les
+deux jeunes gens suivirent l'enfilade d'appartements qui conduisait au
+sanctuaire du Roi de l'Acier.
+
+Octave etait en admiration devant toutes ces splendeurs.
+
+Marcel souriait en le regardant et ouvrait une a une les portes qu'il
+rencontrait devant lui jusqu'au salon vert et or.
+
+Il s'attendait bien a y trouver du nouveau, mais rien d'aussi singulier
+que le spectacle qui s'offrit a ses yeux. On eut dit que le bureau
+central des postes de New York ou de Paris, subitement devalise, avait
+ete jete pele-mele dans ce salon. Ce n'etaient de tous cotes que
+lettres et paquets cachetes, sur le bureau, sur les meubles, sur le
+tapis. On enfoncait jusqu'a mi-jambe dans cette inondation. Toute la
+correspondance financiere, industrielle et personnelle de Herr
+Schultze, accumulee de jour en jour dans la boite exterieure du parc,
+et fidelement relevee par Arminius et Sigimer, etait la dans le cabinet
+du maitre.
+
+Que de questions, de souffrances, d'attentes anxieuses, de miseres, de
+larmes enfermees dans ces plis muets a l'adresse de Herr Schultze ! Que
+de millions aussi, sans doute, en papier, en cheques, en mandats, en
+ordres de tout genre !... Tout cela dormait la, immobilise par
+l'absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces
+enveloppes fragiles mais inviolables.
+
+<< Il s'agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrete du
+laboratoire ! >>
+
+Il commenca donc a enlever tous les livres de la bibliotheque. Ce fut
+en vain. Il ne parvint pas a decouvrir le passage masque qu'il avait un
+jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ebranla un a un
+tous les panneaux, et, s'armant d'une tige de fer qu'il prit dans la
+cheminee, il les fit sauter l'un apres l'autre ! En vain il sonda la
+muraille avec l'espoir de l'entendre sonner le creux ! Il fut bientot
+evident que Herr Schultze, inquiet de n'etre plus seul a posseder le
+secret de la porte de son laboratoire, l'avait supprimee.
+
+Mais il avait necessairement du en faire ouvrir une autre.
+
+<< Ou ?... se demandait Marcel. Ce ne peut etre qu'ici, puisque c'est
+ici qu'Arminius et Sigimer ont apporte les lettres ! C'est donc dans
+cette salle que Herr Schultze a continue de se tenir apres mon depart !
+Je connais assez ses habitudes pour savoir qu'en faisant murer l'ancien
+passage, il aura voulu en avoir un autre a sa portee, a l'abri des
+regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? >>
+
+Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n'en fut pas moins
+decloue et releve. Le parquet, examine feuille a feuille, ne presentait
+rien de suspect.
+
+<< Qui te dit que l'ouverture est dans cette piece ? demanda Octave.
+
+-- J'en suis moralement sur ! repondit Marcel.
+
+-- Alors il ne me reste plus qu'a explorer le plafond >>, dit Octave en
+montant sur une chaise.
+
+Son dessein etait de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour
+de la rosace centrale a coups de crosse de fusil.
+
+Mais Octave ne fut pas plus tot suspendu au candelabre dore, qu'a son
+extreme surprise, il le vit s'abaisser sous sa main. Le plafond bascula
+et laissa a decouvert un trou beant, d'ou une legere echelle d'acier
+descendit automatiquement jusqu'au ras du parquet.
+
+C'etait comme une invitation a monter.
+
+<< Allons donc ! Nous y voila ! >> dit tranquillement Marcel ; et il
+s'elanca aussitot sur l'echelle, suivi de pres par son compagnon.
+
+XVIII L'AMANDE DU NOYAU
+
+L'echelle d'acier s'accrochait par son dernier echelon au parquet meme
+d'une vaste salle circulaire, sans communication avec l'exterieur.
+Cette salle eut ete plongee dans l'obscurite la plus complete, si une
+eblouissante lumiere blanchatre n'eut filtre a travers l'epaisse vitre
+d'un oeil-de-boeuf, encastre au centre de son plancher de chene. On eut
+dit le disque lunaire, au moment ou dans son opposition avec le soleil,
+il apparait dans toute sa purete.
+
+Le silence etait absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne
+pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans
+l'antichambre d'un monument funeraire.
+
+Marcel, avant d'aller se pencher sur la vitre etincelante, eut un
+moment d'hesitation. Il touchait a son but ! De la, il n'en pouvait
+douter, allait sortir l'impenetrable secret qu'il etait venu chercher a
+Stahlstadt !
+
+Mais son hesitation ne dura qu'un instant. Octave et lui allerent
+s'agenouiller pres du disque et inclinerent la tete de maniere a
+pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placee au-dessous
+d'eux.
+
+Un spectacle aussi horrible qu'inattendu s'offrit alors a leurs regards.
+
+Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille,
+grossissait demesurement les objets que l'on regardait a travers.
+
+La etait le laboratoire secret de Herr Schultze. L'intense lumiere qui
+sortait a travers le disque, comme si c'eut ete l'appareil dioptrique
+d'un phare, venait d'une double lampe electrique brulant encore dans sa
+cloche vide d'air, que le courant voltaique d'une pile puissante
+n'avait pas cesse d'alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette
+atmosphere eblouissante, une forme humaine, enormement agrandie par la
+refraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du
+desert libyque --, etait assise dans une immobilite de marbre.
+
+Autour de ce spectre, des eclats d'obus jonchaient le sol.
+
+Plus de doute !... C'etait Herr Schultze, reconnaissable au rictus
+effrayant de sa machoire, a ses dents eclatantes, mais un Herr Schultze
+gigantesque, que l'explosion de l'un de ses terribles engins avait a la
+fois asphyxie et congele sous l'action d'un froid terrible !
+
+Le Roi de l'Acier etait devant sa table, tenant une plume de geant,
+grande comme une lance, et il semblait ecrire encore ! N'eut ete le
+regard atone de ses pupilles dilatees, l'immobilite de sa bouche, on
+l'aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l'on retrouve enfouis dans
+les glacons des regions polaires, ce cadavre etait la, depuis un mois,
+cache a tous les yeux. Autour de lui tout etait encore gele, les
+reactifs dans leurs bocaux, l'eau dans ses recipients, le mercure dans
+sa cuvette !
+
+Marcel, en depit de l'horreur de ce spectacle, eut un mouvement de
+satisfaction en se disant combien il etait heureux qu'il eut pu
+observer du dehors l'interieur de ce laboratoire, car tres certainement
+Octave et lui auraient ete frappes de mort en y penetrant.
+
+Comment donc s'etait produit cet effroyable accident ?
+
+Marcel le devina sans peine, lorsqu'il eut remarque que les fragments
+d'obus, epars sur le plancher, n'etaient autres que de petits morceaux
+de verre. Or, l'enveloppe interieure, qui contenait l'acide carbonique
+liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la
+pression formidable qu'elle avait a supporter, etait faite de ce verre
+trempe, qui a dix ou douze fois la resistance du verre ordinaire ; mais
+un des defauts de ce produit, qui etait encore tout nouveau, c'est que,
+par l'effet d'une action moleculaire mysterieuse, il eclate subitement,
+quelquefois, sans raison apparente. C'est ce qui avait du arriver.
+Peut- etre meme la pression interieure avait-elle provoque plus
+inevitablement encore l'eclatement de l'obus qui avait ete depose dans
+le laboratoire. L'acide carbonique, subitement decomprime, avait alors
+determine, en retournant a l'etat gazeux, un effroyable abaissement de
+la temperature ambiante.
+
+Toujours est-il que l'effet avait du etre foudroyant. Herr Schultze,
+surpris par la mort dans l'attitude qu'il avait au moment de
+l'explosion, s'etait instantanement momifie au milieu d'un froid de
+cent degres au-dessous de zero.
+
+Une circonstance frappa surtout Marcel, c'est que le Roi de l'Acier
+avait ete frappe pendant qu'il ecrivait.
+
+Or, qu'ecrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa
+main tenait encore ? Il pouvait etre interessant de recueillir la
+derniere pensee, de connaitre le dernier mot d'un tel homme.
+
+Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un
+instant a briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire.
+Le gaz acide carbonique, emmagasine sous une effroyable pression,
+aurait fait irruption au-dehors, et asphyxie tout etre vivant qu'il eut
+enveloppe de ses vapeurs irrespirables. C'eut ete courir a une mort
+certaine, et, evidemment, les risques etaient hors de proportion avec
+les avantages que l'on pouvait recueillir de la possession de ce papier.
+
+Cependant, s'il n'etait pas possible de reprendre au cadavre de Herr
+Schultze les dernieres lignes tracees par sa main, il etait probable
+qu'on pourrait les dechiffrer, agrandies qu'elles devaient etre par la
+refraction de la lentille. Le disque n'etait-il pas la, avec les
+puissants rayons qu'il faisait converger sur tous les objets renfermes
+dans ce laboratoire, si puissamment eclaire par la double lampe
+electrique ?
+
+Marcel connaissait l'ecriture de Herr Schultze, et, apres quelques
+tatonnements, il parvint a lire les dix lignes suivantes.
+
+Ainsi que tout ce qu'ecrivait Herr Schultze, c'etait plutot un ordre
+qu'une instruction.
+
+<< Ordre a B. K. R. Z. d'avancer de quinze jours l'expedition projetee
+contre France-Ville. -- Sitot cet ordre recu, executer les mesures par
+moi prises. -- Il faut que l'experience, cette fois, soit foudroyante
+et complete. -- Ne changez pas un iota a ce que j'ai decide. -- Je veux
+que dans quinze jours France-Ville soit une cite morte et que pas un de
+ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompei moderne, et que ce
+soit en meme temps l'effroi et l'etonnement du monde entier. -- Mes
+ordres bien executes rendent ce resultat inevitable.
+
+<< Vous m'expedierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel
+Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.
+
+<< SCHULTZ... >>
+
+Cette signature etait inachevee ; 1'E final et le paraphe habituel y
+manquaient.
+
+Marcel et Octave demeurerent d'abord muets et immobiles devant cet
+etrange spectacle, devant cette sorte d'evocation d'un genie
+malfaisant, qui touchait au fantastique.
+
+Mais il fallut enfin s'arracher a cette lugubre scene. Les deux amis,
+tres emus, quitterent donc la salle, situee au-dessus du laboratoire.
+
+La, dans ce tombeau ou regnerait l'obscurite complete lorsque la lampe
+s'eteindrait, faute de courant electrique, le cadavre du Roi de l'Acier
+allait rester seul, desseche comme une de ces momies des Pharaons que
+vingt siecles n'ont pu reduire en poussiere !...
+
+Une heure plus tard, apres avoir delie Sigimer, fort embarrasse de la
+liberte qu'on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et
+reprenaient la route de France-Ville, ou ils rentraient le soir meme.
+
+Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu'on lui annonca
+le retour des deux jeunes gens.
+
+<< Qu'ils entrent ! s'ecria-t-il, qu'ils entrent vite ! >>
+
+Son premier mot en les voyant tous deux fut :
+
+<< Eh bien ?
+
+-- Docteur, repondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de
+Stahlstadt vous mettront l'esprit en repos et pour longtemps. Herr
+Schultze n'est plus ! Herr Schultze est mort !
+
+-- Mort ! >> s'ecria le docteur Sarrasin.
+
+Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter
+un mot.
+
+<< Mon pauvre enfant, lui dit-il apres s'etre remis, comprends-tu que
+cette nouvelle qui devrait me rejouir puisqu'elle eloigne de nous ce
+que j'execre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins
+motivee ! comprends-tu qu'elle m'ait, contre toute raison, serre le
+coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultes puissantes s'etait-il
+constitue notre ennemi ? Pourquoi surtout n'a-t-il pas mis ses rares
+qualites intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues
+dont l'emploi eut ete utile, si l'on avait pu les associer avec les
+notres et leur donner un but commun ! Voila ce qui tout d'abord m'a
+frappe, quand tu m'as dit : "Herr Schultze est mort." Mais, maintenant,
+raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.
+
+-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouve la mort dans le mysterieux
+laboratoire qu'avec une habilete diabolique il s'etait applique a
+rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n'en connaissait
+l'existence, et nul, par consequent, n'eut pu y penetrer meme pour lui
+porter secours. Il a donc ete victime de cette incroyable concentration
+de toutes les forces rassemblees dans ses mains, sur laquelle il avait
+compte bien a tort pour etre a lui seul la clef de toute son oeuvre, et
+cette concentration, a l'heure marquee de Dieu, s'est soudain tournee
+contre lui et contre son but !
+
+-- Il n'en pouvait etre autrement ! repondit le docteur Sarrasin. Herr
+Schultze etait parti d'une donnee absolument erronee. En effet, le
+meilleur gouvernement n'est-il pas celui dont le chef, apres sa mort,
+peut etre le plus facilement remplace, et qui continue de fonctionner
+precisement parce que ses rouages n'ont rien de secret ?
+
+-- Vous allez voir, docteur, repondit Marcel, que ce qui s'est passe a
+Stahlstadt est la demonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de
+dire. J'ai trouve Herr Schultze assis devant son bureau, point central
+d'ou partaient tous les ordres auxquels obeissait la Cite de l'Acier,
+sans que jamais un seul eut ete discute La mort lui avait a ce point
+laisse l'attitude et toutes les apparences de la vie que j'ai cru un
+instant que ce spectre allait me parler !... Mais l'inventeur a ete le
+martyr de sa propre invention ! Il a ete foudroye par l'un de ces obus
+qui devaient aneantir notre ville ! Son arme s'est brisee dans sa main,
+au moment meme ou il allait tracer la derniere lettre d'un ordre
+d'extermination ! Ecoutez ! >>
+
+Et Marcel lut a haute voix les terribles lignes, tracees par la main de
+Herr Schultze, dont il avait pris copie.
+
+Puis, il ajouta :
+
+<< Ce qui d'ailleurs m'eut prouve mieux encore que Herr Schultze etait
+mort, si j'avais pu en douter plus longtemps, c'est que tout avait
+cesse de vivre autour de lui ! C'est que tout avait cesse de respirer
+dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le
+sommeil avait suspendu toutes les vies, arrete tous les mouvements ! La
+paralysie du maitre avait du meme coup paralyse les serviteurs et
+s'etait etendue jusqu'aux instruments !
+
+-- Oui, repondit le docteur Sarrasin, il y a eu, la, justice de Dieu !
+C'est en voulant precipiter hors de toute mesure son attaque contre
+nous, c'est en forcant les ressorts de son action que Herr Schultze a
+succombe !
+
+-- En effet, repondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons
+plus au passe et soyons tout au present. Herr Schultze mort, si c'est
+la paix pour nous, c'est aussi la ruine pour l'admirable etablissement
+qu'il avait cree, et provisoirement, c'est la faillite. Des
+imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l'Acier imaginait,
+ont creuse dix abimes. Aveugle, d'une part, par ses succes, de l'autre
+par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d'immenses
+armements, sans prendre de garanties suffisantes a tout ce qui pouvait
+nous etre ennemi. Malgre cela, et bien que le paiement de la plupart de
+ses creances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu'une main
+ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien
+les forces qu'elle avait accumulees pour le mal. Herr Schultze n'a
+qu'un heritier possible, docteur, et cet heritier, c'est vous. Il ne
+faut pas laisser perir son oeuvre. On croit trop en ce monde qu'il n'y
+a que profit a tirer de l'aneantissement d'une force rivale. C'est une
+grande erreur, et vous tomberez d'accord avec moi, je l'espere, qu'il
+faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut
+servir au bien de l'humanite. Or, a cette tache, je suis pret a me
+devouer tout entier.
+
+-- Marcel a raison, repondit Octave, en serrant la main de son ami, et
+me voila pret a travailler sous ses ordres, si mon pere y consent.
+
+-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui,
+Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grace a toi, nous
+aurons, dans Stahlstadt ressuscitee, un arsenal d'instruments tel que
+personne au monde ne pensera plus desormais a nous attaquer ! Et,
+comme, en meme temps que nous serons les plus forts, nous tacherons
+d'etre aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la
+paix et de la justice a tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de
+beaux reves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en
+voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je
+n'ai pas deux fils !... pourquoi tu n'es pas le frere d'Octave !... A
+nous trois, rien ne m'eut paru impossible !... >>
+
+XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE
+
+Peut-etre, dans le courant de ce recit, n'a-t-il pas ete suffisamment
+question des affaires personnelles de ceux qui en sont les heros. C'est
+une raison de plus pour qu'il soit permis d'y revenir et de penser
+enfin a eux pour eux-memes.
+
+Le bon docteur, il faut le dire, n'appartenait pas tellement a l'etre
+collectif, a l'humanite, que l'individu tout entier disparut pour lui,
+alors meme qu'il venait de s'elancer en plein ideal. Il fut donc frappe
+de la paleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel a ses
+dernieres paroles. Ses yeux chercherent a lire dans ceux du jeune homme
+le sens cache de cette soudaine emotion. Le silence du vieux praticien
+interrogeait le silence du jeune ingenieur et attendait peut- etre que
+celui-ci le rompit ; mais Marcel, redevenu maitre de lui par un rude
+effort de volonte, n'avait pas tarde a retrouver tout son sang- froid.
+Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n'etait
+plus que celle d'un homme qui attend la suite d'un entretien commence.
+
+Le docteur Sarrasin, un peu impatiente peut-etre de cette prompte
+reprise de Marcel par lui-meme, se rapprocha de son jeune ami ; puis,
+par un geste familier de sa profession de medecin, il s'empara de son
+bras et le tint comme il eut fait de celui d'un malade dont il aurait
+voulu discretement ou distraitement tater le pouls.
+
+Marcel s'etait laisse faire sans trop se rendre compte de l'intention
+du docteur, et comme il ne desserrait pas les levres :
+
+<< Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard
+notre entretien sur les futures destinees de Stahlstadt. Mais il n'est
+pas defendu, alors meme qu'on se voue a l'amelioration du sort de tous,
+de s'occuper aussi du sort de ceux qu'on aime, de ceux qui vous
+touchent de plus pres. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter
+ce qu'une jeune fille, dont je te dirai le nom tout a l'heure,
+repondait, il n'y a pas longtemps encore, a son pere et a sa mere, a
+qui, pour la vingtieme fois depuis un an, on venait de la demander en
+mariage. Les demandes etaient pour la plupart de celles que les plus
+difficiles auraient eu le droit d'accueillir, et cependant la jeune
+fille repondait non, et toujours non ! >>
+
+A ce moment, Marcel, d'un mouvement un peu brusque, degagea son poignet
+reste jusque-la dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se
+sentit suffisamment edifie sur la sante de son patient, soit qu'il ne
+se fut pas apercu que le jeune homme lui eut retire tout a la fois son
+bras et sa confiance, il continua son recit sans paraitre tenir compte
+de ce petit incident.
+
+<< "Mais enfin, disait a sa fille la mere de la jeune personne dont je
+te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multiplies.
+Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est
+la ! Pourquoi ces non si fermes, si resolus, si prompts, a des demandes
+que tu ne te donnes pas meme la peine d'examiner ? Tu es moins
+peremptoire d'ordinaire !"
+
+<< Devant cette objurgations de sa mere, la jeune fille se decida enfin
+a parler, et alors, comme c'est un esprit net et un coeur droit, une
+fois resolue a rompre le silence, voici ce qu'elle dit :
+
+<< "Je vous reponds non avec autant de sincerite que j'en mettrais a
+vous repondre oui, chere maman, si oui etait en effet pret a sortir de
+mon coeur. Je tombe d'accord avec vous que bon nombre des partis que
+vous m'offrez sont a des degres divers acceptables ; mais, outre que
+j'imagine que toutes ces demandes s'adressent beaucoup plus a ce qu'on
+appelle le plus beau, c'est-a-dire le plus riche parti de la ville,
+qu'a ma personne, et que cette idee-la ne serait pas pour me donner
+l'envie de repondre oui, j'oserai vous dire, puisque vous le voulez,
+qu'aucune de ces demandes n'est celle que j'attendais, celle que
+j'attends encore, et j'ajouterai que, malheureusement, celle que
+j'attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !
+
+<< - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mere stupefaite, vous...
+
+<< Elle n'acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et
+dans sa detresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient
+visiblement aide et secours.
+
+<< Mais, soit qu'il ne tint pas a entrer dans cette bagarre, soit qu'il
+trouvat necessaire qu'un peu plus de lumiere se fit entre la mere et la
+fille avant d'intervenir, le mari n'eut pas l'air de comprendre, si
+bien que la pauvre enfant, rouge d'embarras et peut-etre aussi d'un peu
+de colere, prit soudain le parti d'aller jusqu'au bout.
+
+<< "Je vous ai dit, chere mere, reprit-elle, que la demande que
+j'esperais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu'il n'etait
+meme pas impossible qu'elle ne se fit jamais. J'ajoute que ce retard,
+fut-il indefini, ne saurait ni m'etonner ni me blesser. J'ai le malheur
+d'etre, dit-on, tres riche ; celui qui devrait faire cette demande est
+tres pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C'est a lui
+d'attendre...
+
+<< - Pourquoi pas a nous d'arriver ? " dit la mere voulant peut-etre
+arreter sur les levres de sa fille les paroles qu'elle craignait
+d'entendre.
+
+<< Ce fut alors que le mari intervint.
+
+<< "Ma chere amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de
+sa femme, ce n'est pas impunement qu'une mere aussi justement ecoutee
+de sa fille que vous, celebre devant elle depuis qu'elle est au monde
+ou peu s'en faut, les louanges d'un beau et brave garcon qui est
+presque de notre famille, qu'elle fait remarquer a tous la solidite de
+son caractere, et qu'elle applaudit a ce que dit son mari lorsque
+celui- ci a l'occasion de vanter a son tour son intelligence hors
+ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de
+devouement qu'il en a recues ! Si celle qui voyait ce jeune homme,
+distingue entre tous par son pere et par sa mere, ne l'avait pas
+remarque a son tour, elle aurait manque a tous ses devoirs !
+
+<< -- Ah ! pere ! s'ecria alors la jeune fille en se jetant dans les
+bras de sa mere pour y cacher son trouble, si vous m'aviez devinee,
+pourquoi m'avoir forcee de parler ?
+
+<< -- Pourquoi ? reprit le pere, mais pour avoir la joie de t'entendre,
+ma mignonne, pour etre plus assure encore que je ne me trompais pas,
+pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mere que nous
+approuvons le chemin qu'a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos
+voeux, et que, pour epargner a l'homme pauvre et fier dont il s'agit de
+faire une demande a laquelle sa delicatesse repugne, cette demande,
+c'est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j'ai lu dans
+son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la premiere
+bonne occasion qui se presentera, je me permettrai de demander a
+Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d'etre mon gendre
+!..." >>
+
+Pris a l'improviste par cette brusque peroraison, Marcel s'etait dresse
+sur ses pieds comme s'il eut ete mu par un ressort. Octave lui avait
+silencieusement serre la main pendant que le docteur Sarrasin lui
+tendait les bras. Le jeune Alsacien etait pale comme un mort. Mais
+n'est-ce pas l'un des aspects que prend le bonheur, dans les ames
+fortes, quand il y entre sans avoir crie : gare !...
+
+XX CONCLUSION
+
+France-Ville, debarrassee de toute inquietude, en paix avec tous ses
+voisins, bien administree, heureuse, grace a la sagesse de ses
+habitants, est en pleine prosperite. Son bonheur, si justement merite,
+ne lui fait pas d'envieux, et sa force impose le respect aux plus
+batailleurs.
+
+La Cite de l'Acier n'etait qu'une usine formidable, qu'un engin de
+destruction redoute sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grace
+a Marcel Bruckmann, sa liquidation s'est operee sans encombre pour
+personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production
+incomparable pour toutes les industries utiles.
+
+Marcel est, depuis un an, le tres heureux epoux de Jeanne, et la
+naissance d'un enfant vient d'ajouter a leur felicite.
+
+Quant a Octave, il s'est mis bravement sous les ordres de son beau-
+frere, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en
+train de le marier a l'une de ses amies, charmante d'ailleurs, dont les
+qualites de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes
+rechutes.
+
+Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout
+dire, ils seraient au comble du bonheur et meme de la gloire, -- si la
+gloire avait jamais figure pour quoi que ce soit dans le programme de
+leurs honnetes ambitions.
+
+On peut donc assurer des maintenant que l'avenir appartient aux efforts
+du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l'exemple de
+France-Ville et de Stahlstadt, usine et cite modeles, ne sera pas perdu
+pour les generations futures.
+
+Fin de Les Cinq Cents Millions de la Begum
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM ***
+
+This file should be named 7ccmb10.txt or 7ccmb10.zip
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+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
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+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
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+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
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+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
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+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
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+ 2500 2000 December
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