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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6 - -Author: Joseph-Adolphe Aubenas - -Release Date: August 29, 2016 [EBook #52929] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - - - - - MÉMOIRES - - SUR MADAME - - DE SÉVIGNÉ - - SIXIÈME PARTIE - - - - -TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE). - - - - - MÉMOIRES - - TOUCHANT - - LA VIE ET LES ÉCRITS - - DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL - - DAME DE BOURBILLY - - MARQUISE DE SÉVIGNÉ - - SIXIÈME PARTIE - - DE 1676 A 1680 - - SUIVIS - - De Notes et d'Éclaircissements - - PAR - - M. AUBENAS - - CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR - PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY - - AUTEUR DE L'_Histoire de madame de Sévigné, de sa famille - et de ses amis_ - - PARIS - - LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE - - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 - - 1865 - - - - -PRÉFACE. - - -La mort de M. Walckenaer avait interrompu la suite des _Mémoires touchant -la vie et les écrits de Mme de Sévigné_, au grand regret du public qui a -su apprécier le mérite de cette Å“uvre historique si consciencieuse, si -intéressante, et qui nous introduit auprès de Mme de Sévigné dans ce -grand siècle où cette femme illustre occupe dans le genre épistolaire le -même rang que Corneille dans la tragédie, Molière dans la comédie et La -Fontaine dans l'apologue. - -M. Monmerqué était, par ses études spéciales, appelé à continuer cette -Å“uvre si bien commencée; mais tout occupé d'une nouvelle et grande -édition des Lettres de Mme de Sévigné, il ne put accepter cette tâche que -son ami lui léguait, et la mort qui vint aussi bientôt le frapper -l'aurait laissé inachevée. - -M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842 par une _Histoire de -Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis, suivie d'une Notice -historique sur Madame de Grignan_, voulut bien se charger de cette -continuation; une longue maladie, puis sa nomination aux fonctions de -procureur général à Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail, -après toutefois avoir achevé le VIe volume, qui s'arrête à l'année 1680. - - * * * * * - -M. Aubenas, se conformant au plan adopté par M. Walckenaer, s'est -efforcé, tout en s'astreignant à la plus grande exactitude, à donner à -ses appréciations historiques et littéraires, ce tour élégant qui rend si -attachante la lecture de l'ouvrage de M. Walckenaer. - - * * * * * - -La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort de Mme de Sévigné, en -1694, sera publiée avec le concours d'un ami de MM. Walckenaer et -Monmerqué, et qui, comme eux, s'est voué à l'étude et au culte de Mme de -Sévigné. - - A. F. D. - - - - -MÉMOIRES - -TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS - -DE - -MARIE DE RABUTIN-CHANTAL, - -DAME DE BOURBILLY, - -MARQUISE DE SÉVIGNÉ. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -1676. - - Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui - est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve Paris tout - occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle _repleure_ - Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour sur cette - perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien de cette - _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du caractère - et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son amitié; elle - reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné assiste à ses - obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.--Effet - produit par la mort de Turenne; consternation en France; mouvement - offensif des coalisés.--L'armée française repasse le Rhin.--Belle - conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.--Défaite du - maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de madame de Sévigné, - est fait prisonnier.--Louis XIV cherche à relever l'esprit - public.--Condé est envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les - Impériaux.--Patriotisme de madame de Sévigné.--Le coadjuteur - d'Arles harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des - félicitations.--Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans qui - veulent dissimuler nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait - peu.--Turenne haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se - préparent à prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter - des victoires. - - -A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers jours d'avril 1676, -madame de Sévigné reçut un accueil plus affectueux encore que par le -passé, de ses nombreux amis, qui, l'ayant sue gravement malade en -Bretagne, avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir aux -nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna, sur l'ordonnance -des médecins, à garder encore la chambre, et elle y resta huit jours «à -faire l'entendue[1].» Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable -assemblée. Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa -convalescence. Faisant la part de sa curiosité bien connue, et par tous -comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au courant de ce qui -s'était passé pendant son absence; on lui redonnait tous ces mille petits -riens, alors l'existence de la ville et de la cour, détails qui importent -à l'histoire des mÅ“urs et de la société, et que l'illustre épistolaire a -recueillis avec un soin de chaque jour pour le charme de la postérité, en -ne songeant qu'à l'amusement de sa fille. Madame de Sévigné se loue -auprès de celle-ci de l'empressement et des soins dont elle est l'objet. -Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan qu'elle rend meilleure -et plus facile justice: «Vos amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur -cour par les soins qu'elles ont eus de moi[2].» - - [1] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de - M. Monmerqué. - - [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd. - Monmerqué. - -Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée qu'elle eut de la peine -à se rétablir entièrement. De son rhumatisme articulaire il lui était -resté une enflure des mains et une roideur surtout dans les mouvements de -la main droite qui pendant quelque temps encore lui rendirent l'écriture -excessivement pénible. Se figure-t-on bien madame de Sévigné ne pouvant -tenir une plume, et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son -cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait une jeune -voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela affectionnée dans ce dernier -voyage, s'empressent «de soulager cette main tremblante[3].» Mais elle -est gênée, dit-elle, pour dicter, elle habituée _à laisser galoper sa -plume la bride sur le cou_. - - [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 245. - -Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé de madame de -Sévigné s'améliorait de jour en jour. C'est ce qu'elle répète sur tous -les tons et par chaque courrier à sa fille, prenant à tâche de la -convaincre de sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces -précautions indiquent combien avaient été vives les craintes de madame de -Grignan, et combien tendres étaient ses recommandations. Son malheureux -caractère, si peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait -rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa mère. Les grands -sentiments, les droites affections étaient en elle. Elle manquait -seulement de cette cordialité toujours prête, de cette communication de -soi naïve et franche, qui forment la douceur des rapports sociaux et le -charme de la vie de famille, et que madame de Sévigné possédait à un si -haut degré. - -Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère malade à ne pouvoir -écrire: son effroi et sa douleur, en ne recevant plus de cette écriture -si connue et tant aimée, furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois; -on peut croire que cette agitation fut cause de son accouchement -prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne vécut pas. «Je -crains, lui dit sa mère, qu'une si grande émotion n'ait contribué à votre -accouchement. Je vous connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup..... -J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes, en jouant, la -nouvelle de mon rhumatisme, et comme vous en fûtes touchée jusqu'aux -larmes. Le moyen de retenir les miennes quand je vois des marques si -naturelles de votre tendresse? mon cÅ“ur en est ému, et je ne puis vous -représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la ville dans la nécessité -de souhaiter ma santé, par la tristesse que la vôtre répandoit partout. -Peut-on jamais trop aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je -crois aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate; du moins -je vous avoue que je ne connois nul degré de tendresse au delà de celle -que j'ai pour vous[4].» Il n'est pas inutile, pour la réputation de -madame de Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de -reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi ce naïf -égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la passion, et qui, comme -l'autre amour, se plaît à lire dans les souffrances de l'objet aimé, la -certitude d'une mutuelle tendresse. - - [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t IV, p. 248 et 270. - -Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva en revenant à -Paris, ne purent achever la guérison de madame de Sévigné, et on lui -prescrivit d'aller aux eaux de Bourbon ou de Vichy, qui seules, -disait-on, devaient lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains. -Non-seulement cette maladie était la première, mais elle fut la seule que -madame de Sévigné eût à subir jusqu'à celle qui termina sa vie; aussi, -pendant quelques mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée -à ce sujet, qui tient tant au cÅ“ur de sa fille, et sur lequel elle ne -s'étend que pour lui complaire: comme tout ce qu'elle écrit, cela est dit -avec un agrément qu'elle seule peut apporter en une semblable matière. - -..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire immortelle; elle -commence présentement à se douter de quelque chose, et se trouve humiliée -jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la -barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce[5].» - - [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 250. - -..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la guérison de mes -mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez. Je me tourne la -nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du -gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort aisément -que vous avez vu ce _chien de visage-là quelque part_: c'est que je n'ai -point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas -des remèdes[6].» - - [6] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril, 1676), t. IV, p. 256. - -..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après, voulant -complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé tous les maux les -plus graves), elle est toujours très-bonne; je suis à mille lieues de -l'hydropisie, il n'en a jamais été question; mais je n'espère la guérison -de mes mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy, tant mes -pauvres nerfs ont été rudement affligés du rhumatisme..... J'ai vu les -meilleurs ignorants d'ici, qui me conseillent de petits remèdes si -différents pour mes mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais -aucun; et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou Bourbon ils -soient d'un même avis. Je crois qu'après ce voyage vous pourrez reprendre -l'idée de santé et de gaieté que vous avez conservée de moi. Pour -l'embonpoint, je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été: je suis -d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point qu'elle puisse -changer, et pour mon visage, cela est ridicule d'être encore comme il -est[7].» Depuis deux mois, madame de Sévigné avait atteint la -cinquantaine; mais, tous les contemporains en déposent, sa conservation -était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans invraisemblance -et sans flatterie. - - [7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril), t. IV, p. 265. - -Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le compte de la médecine -et des médecins, et que le lecteur doit retenir, car il nous servira à -établir la parfaite indépendance d'opinion de madame de Sévigné sur ce -sujet délicat, et qui tient une si grande place dans les mÅ“urs et les -conversations du dix-septième siècle. - -La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra à Paris, celle qui, -au commencement de ce printemps de 1676, préoccupait tout le monde, les -mères, les épouses, les filles, les sÅ“urs et les maîtresses, c'était la -guerre, cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait déjà -depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce n'est la ruine, de la -noblesse, obligée (c'est un mérite qu'on ne lui a pas assez reconnu) de -servir entièrement à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment -solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement personnel du -roi, qui tenait à prouver à ses sujets et à l'Europe, et voulait, sans -s'en douter, se prouver aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de -Turenne, mort l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte à -Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les vaincre. - -Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de Flandre, où il -s'agissait de soutenir l'honneur de la France et la réputation du roi. -Successivement, madame de Sévigné vit partir le marquis de La Trousse, -son cousin, et de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à son -mortel regret, était toujours cornette ou guidon, «guidon éternel, guidon -à barbe grise[8],» le chevalier de Grignan, et enfin son fils, lequel ne -resta que peu de jours avec elle. La veille du départ du chevalier, -madame de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan préféré, et, -revenant sur un passé toujours vivant, «ils repleurèrent ensemble M. de -Turenne[9],» qui avait distingué, comme un homme d'avenir, le frère du -gouverneur de la Provence. - - [8] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 252. - - [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1676), t. IV, p. 244. - -On était toujours sous l'impression de la perte faite par la France neuf -mois auparavant. _Cette grande mémoire_, pour parler comme madame de -Sévigné, «n'avoit point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.» -Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après avoir réparé, -autant que son génie pouvait le faire, le désastre de la mort de celui -qui seul avait été son rival, le peuple n'en regrettait que plus le -capitaine si glorieusement tué à Sasbach. - -Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné avait encore cette plaie -toute saignante dans le cÅ“ur. L'amitié de Turenne pour elle, son culte -pour lui, sont dans la vie de la femme un grand honneur: les pages -données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite du -dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux de l'écrivain. -Quel que soit notre désir de ne point nous attarder en des digressions -inutiles, il nous paraît impossible décrire l'histoire de madame de -Sévigné sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui n'ont pu -trouver place dans l'ordonnance des volumes publiés par M. le baron -Walckenaer, et où, mieux qu'aucun des contemporains de Turenne (je n'en -excepte pas ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente a su -parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive de la cour, de -l'affliction durable de la France. Cela est nécessaire, au reste, pour -l'intelligence de ce qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans -le texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun: il suffira -presque de réunir en un récit animé, saisissant, les divers passages -consacrés par madame de Sévigné, dans le courant de juillet et d'août -1675, à ce deuil national[10]. - - [10] Conférez M. Walckenaer, _Mémoires touchant la vie et les - écrits de madame de Sévigné_, t. V, p. 247. - -Transportons-nous donc à neuf mois en arrière. - -Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines toutes les -entreprises du plus habile général de l'Empire, l'Italien Montecuculli, -Turenne, à la tête d'une armée trop réduite par le mauvais vouloir de -Louvois, manÅ“uvrait pour arriver à une bataille décisive, sur un terrain -choisi par lui. On attendait, par chaque courrier, dans Paris, la -nouvelle d'une grande victoire; tout le monde la présageait; chacun y -comptait, quand tout d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à -Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord, puis -prend la plume, et, pleine du malheur public, en écrit à son gendre, à sa -fille, à Bussy, ne laissant partir aucun courrier, pendant ces deux mois, -sans revenir sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire où se -déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui vibre à l'unisson de -la douleur nationale. - -Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame de Grignan, du 31 -juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs de Versailles, et dans le temps -qu'on alloit à Fontainebleau s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne -tué, voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui court en -Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de voir finir la campagne et -d'avoir votre frère, on ne sait plus où l'on en est. Voilà le monde dans -son triomphe, et voilà des événements surprenants, puisque vous les -aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de celui-ci... Tout le -monde se cherche pour parler de M. de Turenne; on s'attroupe; tout étoit -hier en pleurs dans les rues, le commerce de toute chose étoit -suspendu[11].» _Le peuple_, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion -populaire à la justice et à la colère divines, _dit que c'est à cause de -Quantova_ (madame de Montespan, que le roi n'avait point sérieusement -quittée, ainsi qu'il l'avait promis à Bossuet quelques mois auparavant). - - [11] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 346. - -Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait être annoncée. -Madame de Sévigné, dans cette grave circonstance, choisit son gendre pour -correspondant. Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a -écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général de la -Provence se trouvait en ce moment seul avec sa femme: - - «Paris, le 31 juillet 1675. - -«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des -plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de -Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé -que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à Versailles: le -roi en a été affligé comme on doit l'être de la mort du plus grand -capitaine et du plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, -et M. de Condom pensa s'évanouir[12]. On étoit près d'aller se divertir à -Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si -sincèrement; tout ce quartier où il a logé[13], et tout Paris, et tout le -peuple étoit dans le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et -s'attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne -relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après -trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne -se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de -sa vie. Il avoit le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant -lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite hauteur, pour -observer leur marche: son dessein étoit de donner sur l'arrière-garde, et -il mandoit au roi, à midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à -Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du -jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi -la suite de cette entreprise: il cachette sa lettre et l'envoie à deux -heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes: on -tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe par -le milieu du corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette -armée: le courrier part à l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai -dit; de sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une lettre de -M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il est arrivé depuis un -gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées sont assez près -l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de son oncle, et -que rien ne peut être comparable à la violente affliction de toute cette -armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir en poste, en -attendant M. le Prince, qui doit y aller[14]; mais comme sa santé est -assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet -entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince; -Dieu veuille qu'il en revienne... Nous avons passé tout l'hiver à -entendre conter les divines perfections de ce héros[15]: jamais un homme -n'a été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus on -l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et madame, je vous -embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à qui parler de -cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense -là -dessus[16].» - - [12] C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la - conversion de Turenne. - - [13] Le Marais. - - [14] Le prince de Condé et son fils. - - [15] Turenne: on pourrait confondre. - - [16] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 347. - -Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de Grignan, presque -entièrement remplie de la _grande nouvelle_. - -«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous -aurez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon[17] est -inconsolable: il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de -Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son compliment; il -arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à Versailles: le -cardinal ne comprit rien à ce discours; comme le gentilhomme s'aperçut de -son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi -cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, où il a été -deux jours sans manger, dans les pleurs et dans des cris continuels. Je -viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui dis par avance -votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et -par l'admiration que vous aviez pour le héros... On paroît fort touché -dans Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le -courrier d'Allemagne; Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur -ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les -soldats faisoient des cris qui s'entendoient de deux lieues; nulle -considération ne les pouvoit retenir; ils crioient qu'on les menât au -combat; qu'ils vouloient venger la mort de leur père, de leur général, de -leur protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient rien, -mais qu'ils vengeroient bien sa mort; qu'on les laissât faire, qu'ils -étoient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme -qui étoit à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a toujours -été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis et les détails de la -mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps; vous -pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant le reste des -esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la -main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce -Boisguyot, c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût porté -sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges étoit à près d'une -demi-lieue de là ; jugez de son désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui -demeure chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de -M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille -fois le jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse -soutenir cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit M. de -Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de Turenne, qui, en -disant adieu à M. le cardinal de Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis -point un _diseur_; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces -affaires-ci, où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois comme -vous; et je vous donne ma parole que, si j'en reviens, je ne mourrai pas -sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la -vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que -depuis deux jours. Notre cardinal[18] sera sensiblement touché de cette -perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en -entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne -peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous -souhaiterois quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de M. de -Turenne[19].» - - [17] Neveu de Turenne. - - [18] Le cardinal de Retz. - - [19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354. - -7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles avec madame de -Verneuil pour faire ce qui s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point -encore consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est pas -connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant de pleurer, il se -détourna: j'en fis autant de mon côté, car je me sentis fort attendrie.» -Amenant une description de la cour et du triomphe de la favorite, un -instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec l'affliction publique: -«Toutes les dames de la reine, ajoute-t-elle, sont précisément celles qui -font la compagnie de madame de Montespan: on y joue tour à tour, on y -mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est caché, rien n'est -secret; les promenades en triomphe: cet air déplairoit encore plus à une -femme qui seroit un peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a -une grande femme[20] qui pourroit bien vous en mander si elle vouloit, et -vous dire à quel point la perte du héros a été promptement oubliée dans -cette maison[21]; ç'a été une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il -nous faudroit quelque manière de chiffre[22]?» Un chiffre eût été -nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des courts regrets -accordés à la perte de Turenne par les courtisans, qui savaient trop que -le roi ne l'aimait guère et que Louvois le haïssait. - - [20] Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons). - - [21] Versailles. - - [22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363. - -Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de ceux qui furent vite -consolés, plutôt par l'effet de ses sentiments propres que pour se -conformer à l'attitude du maître, qui peut-être, dans sa politique, -n'avait que le dessein de relever les cÅ“urs, en opposant, le premier -moment de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire et une -froide assurance au découragement chaque jour croissant. - -A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements, pour s'en dire -leur façon de penser, Bussy et sa cousine ne pouvaient laisser passer -celui-ci sans échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui -commence en une tirade vraiment éloquente, digne de figurer dans -l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes un très-bon almanach: vous avez -prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; -mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon -tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois -en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois -que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour -lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? il meurt au -milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvoit plus augmenter; il -jouissoit même, en ce moment, du plaisir de voir retirer les ennemis, et -voyoit le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de -vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, -principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées. -Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles Sainte-Marguerite -ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la -bataille de Rethel, n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne -n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous savez -la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France -nouveaux[23].» Ces maréchaux nommés pour réparer la perte que la patrie -venait de faire furent appelés par madame Cornuel _la monnoie de M. de -Turenne_. Si l'on en croit un contemporain, madame de Sévigné aurait eu -la primeur de ce mot: «Après la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de -Choisy, le roi fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné dit -qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre sous[24].» - - [23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. - 372.--_Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy_, édit. - de M. Ludovic Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p. - 69. - - [24] _Mélanges inédits_ de l'abbé de Choisy, cités par M. - Monmerqué dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III, - p. 349 de son édition). - -Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins aussi affligé que -sa cousine de la mort de Turenne: «Je ne dis pas seulement comme un bon -François, je dis même en mon particulier.» Et il lui apprend que, -quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon l'avait -raccommodé avec son ancien général, qui, on le sait, professait pour lui -fort peu de sympathie. Ayant appris que Turenne, dans une conversation, -avait montré au premier président de meilleurs sentiments à son égard: -«J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il, une lettre pleine de -reconnoissance, d'estime et de louanges, enfin une lettre où sa gloire -trouvoit son compte, cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en -reçus une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit peut-être -une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais écrites. Je perds donc un -ami puissant, qui m'auroit servi, ou pour le moins, mon fils; j'en suis -au désespoir[25].» - - [25] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 66, édit. Ludovic - Lalanne. - -Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir, autant -d'exagérations familières à l'esprit et à la plume de Bussy. S'il était -au désespoir de quelque chose, c'était de n'avoir point été nommé -maréchal, dans cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense -et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente, dit-il, la première -promotion qu'on en fera, ce seront véritablement des maréchaux _à la -douzaine_... Si le roi m'a fait tort en me privant des honneurs que -méritoient mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne me -donnant pas le bâton de maréchal de France, par le rabais où il l'a mis: -je dis _en quelque façon consolé_, car, tel qu'il est, je le voudrois -avoir, quand ce ne seroit que parce qu'il est toujours office de la -couronne, et qu'il est une marque des bonnes grâces du prince[26]...» - - [26] _Ibid._, p. 67. - -Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre de madame de -Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans réserve sa cousine, mais -mettant les plus singulières restrictions à l'éloge de Turenne: «Rien -n'est mieux-dit, plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites -de la Providence sur la mort de M. de Turenne, que vous voyez _ce canon -chargé de toute éternité_. Il est vrai que c'est un coup du ciel. Dieu, -qui laisse ordinairement agir les causes secondes, veut quelquefois agir -lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion: c'est lui qui a -pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous point, Madame, de la -physionomie funeste de ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas, -je disois que c'étoit une physionomie _patibulaire_... Tout ce que vous -me mandez de son bonheur de n'avoir pas survécu à sa réputation, comme -cela se pouvoit... est admirable; et il n'y a qu'une chose qui me -déplaît, c'est que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire, -si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous avez dit en -l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison, Madame, de compter pour un -bonheur à M. de Turenne de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a -que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la meilleure, les -saints et les athées. Véritablement M. de Turenne n'étoit pas de ces -derniers, mais aussi n'étoit-il pas un saint: je doute fort que la gloire -du monde, pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment -qui sauve les chrétiens[27].» - - [27] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. III, p. 77, éd. L. - Lalanne.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 377. - -Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique aigre-doux sans -répondre, et elle le fait avec un mélange d'éloquence et de persiflage -qui réduisent Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque sur -la mort prompte et imprévue de M. de Turenne; mais il faut bien espérer -pour lui, car enfin les dévots, qui sont toujours dévorés d'inquiétude -pour le salut de tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord, leur -esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas un d'eux n'a gémi sur -son état; ils ont cru sa conversion sincère et l'ont prise pour un -baptême; et il a si bien caché toute sa vie sa vanité sous des airs -humbles et modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont pas -douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit au ciel, d'où elle -étoit venue[28].» - - [28] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1675), t. III, p. 431. - -Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve, à l'émotion -sincère de madame de Sévigné: elle se hâte de sortir de cette -correspondance discordante et elle se remet exclusivement à son commerce -avec sa fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte et sa -douleur. - -«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le 9 août, en annonçant à -madame de Grignan notre retraite en deçà du Rhin, il y a longtemps que -nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions -heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit été un dégoût, s'il -étoit au monde, nous paroisse une prospérité parce que nous ne l'avons -plus: voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, -une chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que je lis -l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, -fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit toujours galopé, pour lui faire -voir une batterie; c'étoit comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un -peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc -et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit cette batterie, et tue -M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à -crier et à pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en lui -montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il faut pleurer -éternellement, voilà ce qui est irréparable.» Et, sans faire nulle -attention sur lui, il se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. -de la Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse de ce -sentiment[29].» - - [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 388. - -Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille, avide de tout savoir, -ces détails rétrospectifs sur la vie du héros, cette belle vie que ses -amis aiment à se redire quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort: -«Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas -connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit pas de vos -sentiments: il m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir. -Son oncle, apparemment, étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie -étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal, à la Pentecôte, -s'il ne pourroit pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit -que non, et que depuis Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir -point offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit à mille -lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse, pour la coutume; -il disoit: «Mais faut-il dire à ce récollet comme à M. de -Saint-Gervais[30]? Est-ce tout de même?» En vérité, une telle âme est -bien digne du ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner -s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il aimoit -tendrement le fils de M. d'Elbeuf[31]; c'est un prodige de valeur à -quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui -dit: «Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous -les jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez -les pas par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre -enfant se meurt de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, -à quoi l'on craint qu'il ne résiste pas[32].» Mais voici dans cette même -lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint éveiller M. de Reims (Le -Tellier) à cinq heures du matin, pour lui dire que M. de Turenne avoit -été tué. Il demanda si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il -gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre _coquin_, fit -retirer le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que voulez-vous que -je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce n'est que c'était là un -heureux prélat! - - [30] A la fois son curé et son confesseur. - - [31] Neveu de Turenne, par sa mère. - - [32] SÉVIGNÉ, t. III, p. 391. - -La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait naître chez madame de -Grignan les mêmes regrets, les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère. -Celle-ci se montre heureuse de cette conformité de sentiments, et loue sa -fille de si bien louer le héros, dans des lettres malheureusement -perdues: «Je voudrois mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne -dans une oraison funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une -beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne -l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit -déjà fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas -sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois, -l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame -de la Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint[33]: la -conversation dura deux heures sur les divines qualités de ce véritable -héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire -comme la douleur de sa perte étoit profondément gravée dans les cÅ“urs: -vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement _de soupirer tout -haut_ et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, c'est que -ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cÅ“ur, -l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme; tout le monde en -étoit plein pendant sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte -par-dessus ce qu'on étoit déjà ; enfin ne croyez point que cette mort soit -ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, -sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son -âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avoit -pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût -pas en bon état; on ne sauroit comprendre que le mal et le péché pussent -être dans son cÅ“ur; sa conversion si sincère nous a paru comme un -baptême; chacun conte l'innocence de ses mÅ“urs, la pureté de ses -intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la -solide gloire dont il étoit plein sans faste et sans ostentation, aimant -la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes; une -charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de jeunes soldats qui -s'impatientoient un peu dans les marais, où ils étoient dans l'eau -jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous -plaignez; on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne; il est -plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne songe, à l'heure qu'il -est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre -père, on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient ainsi. -Tout ce que je vous mande est vrai; je ne me charge point des fadaises -dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je -choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si vous -étiez ici...[34]» Madame de Sévigné revient souvent sur ce point du salut -de Turenne: époque de foi, où la préoccupation de l'autre vie se retrouve -sous toutes les distractions mondaines, et même au milieu des plus -fâcheux écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut les savoir au -ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de se réunir à eux. - - [33] Le comte de Beringhen, premier écuyer. - - [34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 397. - -Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne pouvons quitter un -pareil sujet, sans demander à madame de Sévigné le récit émouvant des -funérailles du grand capitaine, et de cette longue marche de deuil -commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur de toute une armée, -et terminée dans la basilique de Saint-Denis, aux pleurs d'un groupe de -parents et d'amis chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en -attendant la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame. Dans -ce que nous allons reproduire, on lit encore des circonstances nouvelles, -des variantes sur la mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne -craignant que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux à sa -fille, et que sa correspondance seule a conservées à l'histoire. - -...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à Turenne, comme on me -l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis, au pied de la sépulture des -Bourbons; on destine une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et -c'est M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je m'étois tant -tourmentée de cette place, que, ne pouvant comprendre qui peut avoir -donné ce conseil, je crois que c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines -aux pieds de leurs maîtres[35]; et, s'il n'y en avoit point, il me semble -que celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre -bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, des processions qui -ont obligé de marcher et d'arriver de nuit: ce sera une douleur bien -grande s'il passe par Paris[36]...» - - [35] Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le - connétable de Sancerre. - - [36] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 409. - -(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. -de Turenne. Madame d'Elbeuf, qui demeure pour quelques jours chez le -cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de -leur affliction: madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément -ce que nous avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame -d'Elbeuf avoit un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le -train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres gens étoient en -larmes, et déjà tout habillés de deuil; il vint trois gentilshommes qui -pensèrent mourir en voyant ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient -fendre le cÅ“ur; ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de -chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout étoit fondu en -larmes et faisoit fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler -répondit à nos tristes questions: nous nous fîmes raconter sa mort. Il -vouloit se confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres pour -le soir, et devoit communier le lendemain dimanche, qui étoit le jour -qu'il croyoit donner la bataille. - -«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme -il avoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la -hauteur où il vouloit aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, -demeurez là ; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez -reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il -alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on tire du côté où vous -allez.--Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout -être tué aujourd'hui, cela sera le mieux du monde.» Il eut à peine tourné -son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui -dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire -placer là .» M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il -eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporte le bras et la -main qui tenoient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le -regardoit toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il -avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé, mais il -étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête, le -héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux -et la bouche, et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort -et qu'il avoit une partie du cÅ“ur emportée. On crie, on pleure; M. -d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'étoit -jeté sur le corps, qui ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier. -On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à -petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente: ce fut là où -M. de Lorges, M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de -douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires -qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le -camp, où les larmes et les cris faisoient le véritable deuil... Quand ce -corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout -où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à Langres ils se -sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil, au -nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en -cérémonie; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment -ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, -parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et -voulurent défrayer tout le train. Que dites vous de ces marques -naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà -quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme vous pouvez -penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que soupirer. Le cardinal -de Bouillon parla de vous, et répondit que vous n'auriez point évité -cette triste partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre -douleur; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous dire -mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son -fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous -saviez déjà ; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de -vous faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce -pays-ci[37].» - - [37] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 438-441. - -(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de -Turenne; il en est véritablement très-affligé. Il nous contoit la -solidité de ses vertus, combien il étoit vrai, combien il aimoit la vertu -pour elle-même, combien par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis -finit par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de son mérite, -sans en être plus honnête homme. Sa société communiquoit une horreur pour -la friponnerie et pour la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus -des autres hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier (_de -Grignan_) comme un de ceux que ce grand homme aimoit et estimoit le plus, -et aussi comme un de ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas -un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en celui-ci, -au moins les gens que je vois: je crois que c'est se vanter d'être en -bonne compagnie... Au reste, il avoit quarante mille livres de rente de -partage, et M. Boucherat a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs -payés, il ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux cent -mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la chicane n'y mette pas -le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante années de service[38].» - - [38] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 443. - -«(30 août).--Je reviens du service de M. de Turenne à Saint-Denis. Madame -d'Elbeuf m'est venue prendre, elle a paru me souhaiter; le cardinal de -Bouillon m'en a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose -bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y est arrivé -cette nuit avec une cérémonie si lugubre que M. Boucherat, qui l'a reçu, -et qui y a veillé toute la nuit, en a pensé mourir de pleurer. Il n'y -avoit que la famille désolée, et tous les domestiques[39], en deuil et en -pleurs; on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y avoit -d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux et M. de Barillon; -mesdames Boucherat y étoient et les nièces... Ç'a été une chose triste de -voir tous ses gardes debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce -corps qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir -porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand autel, où il est -en dépôt. Cette translation a été touchante; tout étoit en pleurs, et -plusieurs crioient sans pouvoir s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus -dîner tristement chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous avoir; il -m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six heures, le prendre pour -le mener à Vincennes, et madame d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de -vous...; la lune nous conduira jusqu'où il lui plaira[40].» - - [39] On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et - civile, bien plus que le personnel de la domesticité. - - [40] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 445. - -Pendant que sa famille et ses plus intimes amis, parmi lesquels c'est un -grand honneur à madame de Sévigné d'être comptée, rendaient aux restes de -Turenne ces premiers et touchants hommages, la cour demandait à -Fontainebleau des distractions contre l'universelle inquiétude. «On y -jouera, mande madame de Sévigné dans la même lettre, quatre des belles -pièces de Corneille, quatre de Racine, et deux de Molière[41].» Mais la -cour, mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les -dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi, pour assister -au nouveau service qui devait se faire et qui eut lieu, en effet, en -grande pompe, le lundi suivant, dans l'église de Notre-Dame. Madame de -Sévigné se dispensa d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la -Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller compromettre sa -vraie douleur dans cette cérémonie d'apparat. «On fait présentement à -Notre-Dame, écrit-elle le jour même, le service de M. de Turenne en -grande pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en ai jamais -vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles qui arrivaient des -armées: «N'admirez-vous point, dit-elle en terminant, ce que fait la mort -de ce héros, et la face que prennent les affaires depuis que nous ne -l'avons plus[42]?» - - [41] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 447. - - [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1675), t. III, p. 461. - -En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée d'Allemagne -avait été obligée et s'était trouvée heureuse de repasser le Rhin, -conduite par le neveu de Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général, -et suivie de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de -Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient dans Trèves -une garnison française, avait été surpris lui-même à Consarbrüch, avec -perte de la plus grande partie de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit -un contemporain, il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour -son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que M. de Turenne -venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec au duc de Zell et au vieux -duc de Lorraine, qui marchoient à lui avec une armée plus forte que la -sienne[43].» Battu ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une -inspiration qui indiquait un génie militaire peu commun, se jeta avec -quelques débris dans la ville de Trèves, qu'il aurait sauvée si la -trahison d'une partie de la garnison n'avait livré la place ainsi que le -général malheureux à l'ennemi. - - [43] _Mémoires du marquis de La Fare_, Collection de MM. Michaud - et Poujoulat, t. XXXII, p. 282. - -Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho fidèle des sociétés -très-émues de Paris, madame de Sévigné, parlant de la défaite de Créqui, -l'appelle _une vraie déroute_[44]. Et, malgré sa réserve accoutumée, -poussée à écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La -consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont fiers de la -mort de M. de Turenne: en voilà les effets; ils ont repris courage: on ne -peut en écrire davantage; mais la consternation est grande ici, je vous -le dis pour la seconde fois.»--«Le courage de M. de Turenne, -répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis; ils ne trouvent -plus rien d'impossible[45].» - - [44] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 août 1675), t. III, p. 396. - - [45] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 401. - -Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation respective de la -France et de l'Europe. Ce fort bouclier renversé, ce prestige souverain -de Turenne évanoui, ce fut comme un mouvement spontané en avant de la -part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait rétablir parmi -nos soldats la confiance, et chez les ennemis le sentiment de notre -supériorité. Mais, lors de la mort de Turenne, il était en Flandre, -éloigné, malade: arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des -Impériaux? là était la question de l'envahissement de la France. - -Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors, comme au -reste dans toutes les classes, vivement excité, madame de Sévigné avait -bien des raisons pour s'intéresser aux événements de cette guerre, à -laquelle prenaient part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait en -Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au maréchal de -Luxembourg, son digne élève; le colonel de Grignan aidait le duc de -Lorges à maintenir la position de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce -prince, et M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans -l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des ennemis[46]. Il ne -nous est pas permis d'omettre des détails aussi intimement liés à la -biographie de madame de Sévigné. Ses lettres de cette date offrent, -d'ailleurs, le plus attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette -grave occurrence. - - [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 433. - -Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son fils, «dont -l'armée n'est point tant composée de _pâtissiers_ (_sic_) qu'elle ne soit -fort en peine de lui, non pas quand elle pense au prince d'Orange, mais à -M. de Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement[47].» Celui-ci -brûlait, en effet, de se distinguer. Mais on ne voit partout que défaite, -et il semble à madame de Sévigné que ce général «a bien envie de perdre -sa petite bataille[48].» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite -néanmoins de savoir son fils _à son devoir_, et non point honteusement -sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes dont elle a eu la -discrétion de taire les noms, sauf un seul. «Je vis, l'autre jour, à la -messe, mande-t-elle, le comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y -ont point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient leurs -enfants ni aux Minimes ni en Allemagne; j'ai voulu dire moi, qui sais mon -fils à son devoir, sans aucun péril présentement[49].»--«Je vous avoue -(ajoute-t-elle plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de petits -messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner _d'une vessie de -cochon par le nez_[50].» Cette boutade patriotique, chez une femme qui -n'affecte nullement des sentiments romains, est un indice de l'émotion -des âmes à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient une -très-rare exception qui se prélassaient tranquillement dans l'église de -la place Royale, au lieu de courir à la frontière. - - [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 457. - - [48] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 475. - - [49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1675), t. III, p. 358. - - [50] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 365. - -En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en fut pour la crainte. -Malgré son désir de faire parler de lui, l'élève de Condé, fidèle, du -reste, à ses instructions, se bornait à maintenir une défensive prudente -et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés, qui hésitaient, -eux aussi, à risquer une bataille décisive. «Les alliés craignoient, a -dit un bon témoin, que toute la Flandre ne fût perdue si les François -remportoient l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés -n'entrassent en France s'ils remportoient une victoire tant soit peu -considérable.[51]» On attendait en Flandre, comme par un tacite accord, -ce qui se passerait sur le Rhin, où était le nÅ“ud de la situation. - - [51] _Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en - Hollande_, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97. - -Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch, le cousin de -madame de Sévigné n'avait rien perdu de la bonne réputation qu'il s'était -déjà acquise comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin. -Pendant quelques jours on avait ignoré son sort. Le 16 août, on apprit -enfin qu'il était devenu le prisonnier du marquis de Grana, avec lequel -il avait eu occasion de lier amitié quelques années auparavant. Mais -voici de quelle honorable et piquante façon avait eu lieu sa capture; -rarement madame de Sévigné a jeté une plus jolie narration: - -«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si -parfaitement heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat -jusqu'à l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si -grande résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux; il -écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son -épée, à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; -il le fait son prisonnier; il le reconnoît pour un de ses amis, du temps -qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier -comme son propre frère; il le loue de son extrême valeur; mais il me -semble que le prisonnier soupire: je ne sais s'il n'est point amoureux: -je crois qu'on lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien -où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire[52].» On sait que M. -de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux de madame de Coulanges. -Il y a là un grain d'épigramme qui va atteindre cette dernière. La rivale -que sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être _cette grosse -maîtresse du Charmant_ (M. de Villeroi), dont elle parle, sans la nommer, -dans un autre endroit, comme ayant occupé quelque temps son cousin. -Celui-ci fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne resta -pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse se rengagea plus que -jamais dans une liaison qui devait durer autant que sa vie. - - [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1675), t. III, p. 414. - -Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui qui occupait le -plus madame de Sévigné était le chevalier de Grignan, placé, depuis la -mort de Turenne, au poste le plus périlleux. L'Å“uvre de M. Walckenaer, -porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de l'estime -particulière que madame de Sévigné professait pour ce frère de son -gendre, auquel madame de Grignan accordait aussi la préférence sur ses -autres beaux-frères. Le chevalier méritait ces sentiments par la -franchise et la vivacité de son dévouement pour sa belle-sÅ“ur et pour la -mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même un peu fier, des -maximes d'honneur et de vertu, un esprit sensé et mûr avant l'âge, une -aptitude militaire reconnue, lui avaient valu l'attention, puis la faveur -des hommes sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux qu'il -aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en trouvant peu dignes -de son estime. Le chevalier de Grignan, qui faisait la campagne -d'Allemagne à la tête du régiment de son nom, était intimement lié avec -le duc de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux lorsque -la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu la rude besogne de -maintenir une armée démoralisée, et de contenir un ennemi qui ne doutait -plus de rien. C'est ici, dans la biographie de ce membre le plus -distingué de la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il -faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront -l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de parler de lui. - -On voit que madame de Sévigné recherche tous les sujets d'entretenir sa -fille sur ce chapitre qui lui tient au cÅ“ur; heureuse d'écrire les -louanges du chevalier, car, dans cette circonstance, elle était plutôt -l'organe de l'opinion publique que de sa prédilection. - -«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant l'heureux combat -d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin, fort heureusement, -fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien -complète pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne qui étoit -retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire des actions héroïques au -chevalier de Grignan; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge, et que -sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur -extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault -ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de Lorges, qui parut neveu du -héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et -j'admire qu'il n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à -essuyer tant de fois le feu des ennemis[53].» - - [53] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386 et 389. - -Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a mandé ce que M. de Louvois -a dit à la bonne Langlée, et comme le roi est content des merveilles que -le chevalier de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable dans -la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion; il n'y a -pas une relation ni pas un homme qui ne parle de lui avec éloge; sans sa -cuirasse il étoit mort: il a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse -cuirasse, il n'en avoit jamais porté; Providence! Providence[54]!» - - [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août), t. III, p. 393. - -De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge du chevalier de -Grignan, madame de Sévigné écrit trois mois après: «Je fus hier chez la -princesse (madame la princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un -gentilhomme de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le jour que M. -de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler, sans me connoître, du -régiment de Grignan et de son colonel: vraiment je ne crois pas que rien -fût plus charmant que les sincères et naturelles louanges qu'il donna au -chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant tout le combat, le -chevalier fit des actions et de valeur et de jugement qui sont dignes de -toute sorte d'admiration: cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me -lasser de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le mérite -de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde: voilà de quoi son humeur -négative et sa qualité de _petit glorieux_ m'eussent fait douter; mais -point, c'est un autre homme; c'est le cÅ“ur de l'armée, dit ce pauvre -estropié[55].» - - [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 novembre 1675), t. IV, p. 89. - -Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme. Chacun sentait -qu'il y allait du salut de la France. La Fare rend la même justice au -neveu de Turenne, et à Vaubrun qui partageait avec lui le commandement, -et aussi au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de Grignan -tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière militaire qui le -retint presque constamment dans les camps, au grand avantage de son -remplaçant, mais à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges -fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine... Vaubrun lui-même, -le pied cassé et la jambe sur l'arçon, chargea à la tête des escadrons, -comme le plus brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi avec -plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune alors, eut la cuisse -percée d'un coup de mousquet, à la tête de son régiment, et donna, dans -cette occasion, des marques du courage et des talents qui lui ont fait -commander depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures les -plus difficiles[56].» - - [56] _Mémoires du marquis de La Fare_, Coll. Michaud et - Ponjoulat, t. XXXII, p. 282. - -Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur les bords du Rhin, -l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles, se signalait à Paris comme -orateur de l'Assemblée du clergé, où il figurait en qualité de -procureur-député de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de -Grignan, le dernier frère, appelé tantôt _le bel abbé_, tantôt _le plus -beau de tous les prélats_[57], lequel remplissait les fonctions d'agent -général de la même province. Quoique jeune, le coadjuteur jouissait déjà -dans son ordre d'une réputation due surtout à un talent véritable pour la -parole. Il y ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat, -écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi au soir que M. le -coadjuteur avoit fait merveilles à une conférence à Saint-Germain, pour -les affaires du clergé; M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose -à Versailles[58].» Aussi ce fut lui (distinction singulière à cause de -son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée désigna pour -faire au roi la harangue d'usage, avec mission de le remercier de -l'appui qu'il accordait à l'Église, et de lui présenter les doléances du -clergé au sujet de la conduite des réformés. - - [57] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 460. - - [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 386. - -Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle de la défaite -du maréchal de Créqui. Malgré son désir de plaire au roi, l'orateur ne -pouvait passer sous silence ce premier et considérable échec infligé à -ses armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à la -satisfaction générale. La veille de prononcer son discours, il avait -voulu connaître sur le changement de rédaction que lui imposait la -circonstance, l'opinion et le goût de madame de Sévigné, avec laquelle il -vivait dans une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit pris -dans sa harangue, le style ordinaire des louanges, mais aujourd'hui cela -seroit hors de propos; il passe sur l'affaire présente avec une adresse -et un esprit admirables; il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit -inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu bien juste, ce sera -le plus beau et le plus galant de son discours[59].» - - [59] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1675), t. III, p. 403. - -Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre avec joie et -évidemment avec un peu d'exagération de famille, ce résultat qu'elle a -prévu: «La harangue de M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux -prononcée qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été fait et -rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté non pareille; c'est -ce qui a le plus touché tous les courtisans. C'est une chose si nouvelle -que de varier la phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture -pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en est aussi bien -servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort loué cette action, et a dit -à M. le Dauphin: «Combien voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et -parler aussi bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris la -parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là ; c'est assez que nous -apprenions à bien répondre.» Les ministres et tous les autres ont trouvé -un agrément et un air de noblesse dans ce discours qui donne une -véritable admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout l'honneur -qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus depuis peu, et du côté -de l'Allemagne et de celui de Versailles.» Et, avec un soupir: «Je -voudrois bien que l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir -aussi des compliments du côté de Provence[60]!» Le coadjuteur d'Arles -obtint non-seulement l'approbation de la cour, mais celle de son ordre. -C'est ce qu'on lit dans les procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où -le président rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la force, -capacité et prudence avec lesquelles monseigneur le coadjuteur a parlé au -roi, et que Sa Majesté avoit paru extrêmement satisfaite[61].» - - [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III p. 407. - - [61] _Procès-verbaux des assemblées du clergé_, t. V, p. 220, et - _Pièces justificatives_, à fin du volume, p. 131. - -Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise qui s'ouvrait -devant lui. Il avait compris au fond toute l'importance de la perte de -Turenne; mais (c'est de ceci que l'histoire doit le louer) en présence de -ce malheur, de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan et -des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure de la -France, qui fermentait et se révoltait même en Guyenne et en Bretagne, -il ne s'abandonna point, et ne perdit rien de cette fermeté calme et -sereine, qu'il retrouvera dans ses plus grands désastres, et qui semble -constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance supérieure à -la fortune. - -On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui, la valeur -intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité devait réagir contre -les excessives adulations de ses contemporains. Mais a-t-elle raison de -faire son évangile historique des mémoires posthumes de cette commère de -génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point ici le lieu de rechercher -si _le roi du dix-septième siècle_ a été un esprit véritablement -supérieur: dans tous les cas, ç'a été un solide caractère. Insatiable -pour la louange, a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité, -exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers en succès. Il -n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce moment critique qui suivit la -déroute de Consarbrüch. C'est à madame de Sévigné, car elle est le -véritable historien de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous -empruntons des détails: - -«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit rien que ce -qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit ces manières, et qu'en un -mot c'étoit une défaite très-complète. On voulut excuser le maréchal de -Créqui; il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce qui est -désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont été battues par des gens -qui n'ont jamais joué qu'à la bassette:» il est vrai que ce duc de Zell -est jeune et joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan -voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il la bataille? -Le roi répondit, et se souvint d'un vieux conte du duc de Weimar qu'il -appliqua très bien. Ce Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit -les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon bleu, lui dit, -en parlant de la dernière bataille qu'il avoit perdue: Monsieur, pourquoi -la donniez-vous? Monsieur, lui répondit le duc de Weimar, c'est que je -croyois la gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là ? -Toute cette application est extrêmement plaisante...» Dans la même lettre -on lit encore ceci: «On vient de me dire de très-bon lieu que les -courtisans, croyant faire leur cour en perfection, disoient au roi qu'il -entroit à tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et même des -bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit quasi rien perdu. Le roi, -comme un galant homme, sentant la fadeur de ce discours, et voyant donc -rentrer tant de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en avois.» -Le maréchal de Gramont, plus habile que les autres, se jette dans cette -pensée: oui, Sire, c'est qu'ils ont fait des petits. Voilà de ces -bagatelles que je trouve plaisantes, et qui sont vraies[62].» Il existe -sur Louis XIV assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui -trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils détails dans un -ouvrage tel que celui-ci, destiné à faire connaître mieux ce règne -extraordinaire, au moyen d'une correspondance qui en forme la chronique -journalière et intime. - - [62] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1675), t. III, p. 405. - -Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné, avait bien senti la -perte de Turenne, surtout quand il était «seul, qu'il rêvoit et rentroit -en lui-même[63].» C'est dire qu'autour de lui (on vient bien de le voir -à propos du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment -d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance et leurs discours, à -prouver que ces _accidents_ n'avaient en rien diminué leur foi dans la -fortune, dans ce qu'on appelait _l'étoile du roi_. Comme plus tard -Napoléon, Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et pour -longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt, reprit assurance en -lui-même et en la France, plein de confiance, à ce moment donné, dans _M. -le Prince_, dont la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps -fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France surprise; et -avant un an il renoncera même à l'épée de Condé, afin d'établir que sa -grandeur personnelle et la puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un -général, si glorieux fût-il. - - [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 404. - -Louis XIV avait des prétentions au génie de la guerre[64]. Il aimait -qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées sous ses yeux. La -réputation hors ligne de Turenne et de Condé, l'enorgueillissait comme -chef de la France, mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs -talents, et les jalousait en les admirant. A côté de lui un homme -poussait cette jalousie, contre Turenne surtout, jusqu'à l'envie et la -haine. Courtisan plein d'ambition, de talents et de morgue, ayant tous -les mérites d'un ministre de la guerre qui prépare les victoires et sait -réunir les moyens de les procurer, bon administrateur mais nullement -général, Louvois n'aimait pas les grands généraux à qui on attribuait -uniquement des succès dans lesquels il prétendait avoir sa part et une -grande part. Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes -politiques qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la guerre, le -génie organisateur qui combine et décide de loin peut suffire sans la -pratique militaire, qu'on fait d'aussi bons plans de campagne dans son -cabinet que sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se -valent; école qui, pour prendre des noms plus près de nous, a fait vingt -Schérer pour un Carnot. - - [64] SAINT-SIMON, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X, - p. 341. - -Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne avait eu à -réprimer ces outrecuidantes prétentions de Louvois, jeune encore, mais -déjà d'autant plus hautain qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait -fait dans des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était -venu à le haïr de toute la force de son tempérament atrabilaire et -excessif[65]. - - [65] Cf. SAINT-SIMON, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare, - Coll. Michaud, t. XXXII, p. 281. - -C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant et bientôt -tout-puissant ministre, que d'afficher en public de trop vifs regrets de -la perte qu'on venait d'éprouver, mais surtout de laisser percer des -craintes sur la fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les -précautions et les réticences que l'on remarque sur ce dernier point dans -la correspondance de madame de Sévigné, elle si franche, si libre, -d'ailleurs pour l'expression de sa douleur personnelle. Dans les deux -passages suivants, elle fournit la preuve de ce que je viens de dire sur -l'accueil qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la mort -de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne; il -écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal, après lui avoir fait -celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il -a écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui sont d'une -telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune -au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute -autre sorte d'estime après celle-là : sauve qui peut[66]!»--«Le chevalier -de Coislin est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il ne -pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là ; qu'il étoit malade, -que pour le voir et pour être avec lui, il avoit fait cette dernière -campagne, mais que ne l'ayant plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi, -informé de tous ces discours, a commencé par donner son régiment, et a -dit que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait mettre à la -Bastille[67].» Madame de Sévigné demandait un chiffre pour correspondre -avec sa fille: sans doute qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre -à lui conter. - - [66] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 389 et 392. - - [67] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 451. - -Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux qui, comme le duc de -Lorges et le chevalier de Grignan, se contentaient de garder leurs -regrets dans leur cÅ“ur, et vengeaient Turenne en se battant bien pour la -France et pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que -leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant; qu'ils -n'avaient rendu aucun service exceptionnel, car il ne fallait pas qu'il y -eût de grande crise à surmonter: aussi fit-on attendre un an au duc de -Lorges ce bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de -prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint absolument -rien. Et cependant la victoire de l'armée du Rhin près d'Altenheim avait -sauvé la France à ce moment critique, car si le neveu de Turenne ne se -fût pas trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi, et -Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un diplomate bien -instruit des projets hostiles de l'Europe, car il les fomentait sous -main, qui le déclare: «Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient -gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en France, et que -s'ils y étoient une fois, les mécontentements du peuple ne manqueraient -jamais d'éclater contre le gouvernement, et donneroient jour aux ravages -et aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à une paix qui -mettroit les voisins de cette couronne en sûreté et en repos[68].» - - [68] _Mémoires du chevalier Temple_, ambassadeur d'Angleterre en - Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92. - -Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de Louis XIV et de -la France (car ici l'_État_ et le _Roi_ n'en faisaient bien qu'un) reprit -sa marche ascendante. L'armée du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de -Condé. Par ses manÅ“uvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli, et -lui fait successivement lever le siége de Haguenau et celui de Saverne; -puis, sans doute d'après le désir du roi, il se place sur la défensive, -maître, toutefois, de la situation, et pouvant ne se battre que quand et -où il voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme la France -rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration pour ce dernier des -héros, qui, comme Turenne, l'honorait de son amitié), voilà l'avantage -des bons joueurs d'échecs[69].» - - [69] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1675), t. III, p. 477; - _Mémoires du chevalier Temple_, Coll. Michaud et Poujoulat, t. - XXXII, p. 100 et 104.--_Mémoires de La Fare_, _ibid._, p. 283. - -Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli de suspendre ses -opérations. Le vieux duc de Lorraine, l'un des chefs principaux des -confédérés, étant mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant -plus vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis quelques -années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin, et les armées françaises -prirent leurs quartiers d'hiver en Flandre et en Alsace, les deux partis -remettant au printemps de nouveaux projets et de plus grands efforts. - - - - -CHAPITRE II. - -1676. - - Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit - partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se - mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de - madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les - choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--Monsieur assiége - Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui se - retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à - Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée française - met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht et - Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa fille la prise - d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle conduite à ce siége - du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes recueillies sur le - prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg fait lever le - siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de se rendre aux - ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame - de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le reste de l'année - se passe sans événements militaires. - - -A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné, on l'a vu, avait -trouvé partout les préparatifs de la nouvelle et décisive campagne qui -allait s'ouvrir. Cloué par la goutte à Chantilly, le prince de Condé -avait déclaré qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et, à -partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées. - -Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables succès de la -France, au génie des deux capitaines que tous les hommes de guerre, amis -et ennemis, reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il -serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires, -Louis XIV voulait en avoir le cÅ“ur net. Malgré sa vanité que tout -surexcitait, il ne s'estimait certes point l'égal de Turenne et de Condé; -mais, comme beaucoup de souverains (sur ce point les royautés se -rencontrent avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes -nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en lui-même, en sa -fortune plus qu'en ses talents, il se confiait aussi dans le savoir de -quelques généraux du second ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais -surtout, et à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses -armées, dans leur discipline, leur parfaite organisation, Å“uvre de -Louvois, qui, pour procurer des succès personnels à son roi, avait -prodigué à l'armée de Flandre, que celui-ci allait commander, toutes les -ressources refusées ou disputées à Turenne. - -«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné, que des équipages qui -partent; les cris sur la disette d'argent sont encore plus vifs qu'à -l'ordinaire; mais il ne demeurera personne non plus que les années -passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a -épargné un serrement de cÅ“ur, car je l'aime sincèrement[70].» Le colonel -du régiment de Grignan partait, paraît-il, «enragé de n'être point -brigadier.»--«Il a raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit -l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un cran[71].» -Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande tristesse de sa mère. -Elle annonce ainsi ce départ à sa fille: «Je suis bien triste, ma -mignonne, le pauvre petit compère vient de partir. Il a tellement les -petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand je ne le -regretterois que comme mon voisin, j'en serais fâchée... Voilà -_Beaulieu_[72] qui vient de le voir monter gaiement en carrosse avec -Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu quitter _qu'il ne l'ait vu -pendu_[73].» - - [70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1675), t. IV, p. 250. - - [71] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 223. - - [72] Valet de chambre de madame de Sévigné. - - [73] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à - la scène IX du troisième acte du _Médecin malgré lui_. - Sganarelle, en passe d'être pendu, dit à sa femme: _Retire-toi de - là , tu me fends le cÅ“ur!_ Martine lui répond: _Non, je veux - demeurer pour encourager à la mort, et je ne te quitterai point - que je ne t'aie vu pendu._ - -Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se mettre à la tête de -l'armée, gardant, comme toujours, sur ses desseins un impénétrable -secret. Il avait sous lui les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de -Créqui: «Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame de -Sévigné, toute à ses souvenirs[74]. Louvois dont l'amour-propre étoit -surexcité à l'égal de celui de son maître, avait pris les devants pour -tout disposer, et faciliter le siége des places que le roi voulait -conquérir, car c'était par des siéges que toutes les campagnes -commençaient: de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille. - - [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 206. - -C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et de ses amis, écho et -miroir fidèle de ce temps, que l'on voit bien ce que c'était que la -guerre alors, et quelle situation était faite aux parents et aux amis -restés à Paris, et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se -communiquait, que l'on recherchait avidement, pour savoir d'abord, et -ensuite pour instruire les parents et les amis répandus dans les -provinces. La _publicité_ du temps était impuissante à satisfaire -l'impatience légitime de chacun. Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de -feuille régulière pour apprendre au public, jour par jour, les événements -dignes d'intérêt. La _Gazette_ ne paraissait que toutes les semaines, et -le _Mercure_ tous les mois. De là la multiplicité, l'importance des -correspondances privées, l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux -de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire, faits, -rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour l'histoire de la société du -dix-septième siècle, donne tant de prix aux lettres de madame de Sévigné, -et il faut ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication, à -la correspondance de Bussy-Rabutin. - -La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre, où nous désirions -prendre quelques places nouvelles, et l'Allemagne, où nous voulions -conserver Philisbourg, enlevé l'année précédente aux Impériaux. Il fallut -quelques jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner. On -ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire: «On croit, mande -à sa fille madame de Sévigné, que le siége de Cambrai va se faire; c'est -un si étrange morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. Si -nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien puisse réparer cette -brèche, _vederemo_. Cependant l'on raisonne et l'on fait des almanachs -que je finis par dire _l'étoile du roi surtout_[75].» Le politique -Corbinelli ajoute: «On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié -bientôt, afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser -l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les grandes -affaires de l'Europe sont de ce côté-là . Il s'agit de soutenir toute la -gloire du traité de Munster pour nous ou de la renverser pour -l'Empire[76].» C'était cela, en effet, il n'était question de rien moins -que de l'influence, de la prépondérance de la France en Europe, Å“uvre -commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV. - - [75] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1676), t. IV, p. 256. - - [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 avril 1676), t. IV, p. 263. - -Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée. Tout d'un coup, le 29 -avril, la nouvelle de la prise de Condé vint réjouir Paris. Madame de -Sévigné, qui à chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même: -«Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de -samedi à dimanche (26 avril). D'abord cette nouvelle fait battre le -cÅ“ur; on croit avoir acheté cette victoire; point du tout, ma belle, -elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. -Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous voyez comme on se passe -bien des vieux héros... Mon Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de -parler de Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que vous -sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre bonheur qui fait venir -notre ami le Turc en Hongrie? Voilà Corbinelli trop aise; nous allons -bien _pantoufler_[77];» mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes -causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la marquise -encore à sa toilette du matin. - - [77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274. - -_Vous voyez comme on se passe des vieux héros._ Ce n'est pas à dire que -madame de Sévigné, donnant gain de cause à ceux qui l'accusent de -versatilité, soit déjà infidèle à ses vieilles admirations. Elle répond à -la pensée qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme, se -félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite de Condé, n'ont -point interrompu nos succès. Peut-être y a-t-il là , en plus, le souci des -indiscrétions de la poste qui, dès lors, professait une curiosité -officielle, passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre chez -madame de Sévigné quelque éloge du roi, brusquement amené, qui semble -plutôt un acte de précaution qu'un hommage de courtisan[78]. - - [78] Voy. _Lettres de la Palatine_ (duchesse d'Orléans), p. 121. - -Le 1er mai, madame de Sévigné fit connaître à sa fille que Sévigné -l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain avec une partie de -l'armée, «pendant que le roi, avec un plus grand nombre, se tiendrait -prêt à recevoir et à battre le prince d'Orange[79].» Elle ne connut que -le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A cette date elle annonce -qu'on lui mande «que Bouchain étoit pris aussi heureusement que Condé, et -qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre, on -est fort persuadé qu'il n'en fera rien[80].» - - [79] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277. - - [80] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 303. - -Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire, par la guerre, -une réputation favorable à ses ambitieux desseins, Guillaume d'Orange -poussait en avant la coalition déjà hésitante et divisée. Le chevalier -Temple, qui a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès 1674, ce -jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours si tenace, avait voulu -trouver en Flandre, un chemin ouvert pour entrer en France; «car là , -dit-il, les frontières sont sans défense[81].» Condé l'en empêcha à -Senef, cette victoire plus considérable par le résultat que par le -succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions entre les -principaux officiers de l'armée confédérée, dont les suites ont été si -fatales pendant tout le cours de la guerre, et qui ont fait avorter tous -leurs desseins[82].» Dans le cours de l'année suivante, Guillaume -d'Orange essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées composées -d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et où les ordres et les plans de -l'Empereur, des princes de Lorraine, du marquis de Brandebourg, du -Palatin se contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le -souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect aux deux -partis, se faisait l'entremetteur d'une paix qu'il ne paraissait pas au -fond désirer davantage que le chevalier Temple, son habile et partial -ambassadeur. Au milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été -désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre, une conférence -européenne. Mais les plénipotentiaires ne s'y rendirent qu'au mois de -mars de l'année suivante[83]; et cette campagne de Flandre, commandée par -Louis XIV en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes ses -ressources, cherchait par les armes une solution prompte et définitive, -venait de s'ouvrir presqu'en même temps que les négociations auxquelles -on demandait une issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance -(honneur traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une seule -puissance contre toutes. - - [81] _Mémoires du chevalier Temple_, Collection Michaud, t. - XXXII, p. 82. - - [82] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 84. - - [83] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 108. - -Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne «avec la résolution -et l'espérance de l'inaugurer par une bataille[84].» Une bataille -rangée, c'était le plus grand effort, la plus grande difficulté, et, en -cas de succès, le plus grand mérite et la plus grande gloire. Condé, -Turenne gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires -comme Å“uvre de génie, de combinaison, de grande stratégie, d'audace et -de prudence à la fois. Les généraux de moindre mérite ne s'attaquaient -qu'aux places: ils essayaient un siége, où sans doute on pouvait et il -fallait déployer de véritables et solides qualités militaires, mais qui -offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses qu'une lutte en -rase campagne. Privés du secours des deux vaillantes épées habituées -jusque là à fixer la victoire, Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur -plan de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à l'extrémité -une action générale qui pouvait être malheureuse et devait être décisive; -lorsque, surtout, la conquête des places offrait en perspective des -résultats aussi sûrs, quoique plus lents. - - [84] _Mémoires du chevalier Temple_, p. 106. - -C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV et le prince -d'Orange, chacun à la tête de leur armée, se rencontrèrent le 10 mai -1676, le roi de France protégeant le siége de Bouchain, que faisait -Monsieur, son frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette -ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine «de vouloir en -découdre.» - -C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de ce temps, et l'un -des faits de la vie de Louis XIV qui lui a été le plus reproché. Il -manqua une belle occasion de détruire, de battre au moins, dans les -environs de Valenciennes, l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent à -dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant la principale -faute sur Louvois, et non sur le monarque, qu'ils montrent sincèrement -désireux de combattre son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré -ses desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas davantage -l'initiative d'une attaque. - -Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon fils n'étoit point à -Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si longtemps en -bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite -circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un combat, je -crois que, deux fois à la portée du mousquet valent une bataille. Quoi -qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a -bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince -d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu -par un héros comme le nôtre[85].» - - [85] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 mai 1676, t. IV, p. 319. - -Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat seul lui importe: on -ne s'est pas battu, son fils est sain et sauf. Sa correspondance se -complète par celle de Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans -omission ni lacune, est une source véritablement historique, qui devra -être consultée avec assurance et fruit, par tous ceux qui écriront le -détail des guerres de Louis XIV. Curieux de nouvelles, éloigné des -événements militaires auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt -qu'à son déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré ses -humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et savait se créer aux -armées de nombreux correspondants. Pendant cette campagne -caractéristique, il comptait dans l'armée de Flandre son fils aîné, le -jeune marquis de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes -comme aide de camp du lieutenant général marquis de Renel; son gendre, le -marquis de Coligny, qu'il venait aussi de faire accepter en la même -qualité par le maréchal de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de -cavalerie au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son gendre futur, -qui devait avoir avec lui un si scandaleux procès, alors attaché au -chevalier de Lorraine[86]. Le dernier faisait précisément partie de la -portion de l'armée campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à -l'effet de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de là qu'il -adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans souci de la publicité, -et qui est d'un grand intérêt pour l'histoire particulière de Louis XIV: - -«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de Bouchain avec son -armée, pour ôter aux ennemis les moyens de secourir cette place, que -Monsieur avoit assiégée; mais ayant su par ses partis que l'armée -ennemie, qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût pu -savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant bien que les -ennemis lui avoient dérobé cette marche pour aller passer l'Escaut bien -loin de lui, et venir ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de -Monsieur, fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure après. -Comme il avoit pris le chemin le plus court, il passa l'Escaut avant les -ennemis, et il alla camper à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la -pointe du jour, on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les bois -de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques troupes de cavalerie qui, -à mesure qu'elles descendoient à mi-côte, se formoient en escadron. Sur -les huit heures du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de -l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première ligne en -bataille, il crut qu'ils la lui vouloient donner, et il ne balança pas à -vouloir faire la moitié du chemin. Cette résolution redoubla sa bonne -mine et sa fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans un -éloge que j'ai vu de lui chez vous, _aimable et terrible_. Il avoit l'air -gracieux et les yeux menaçants. - - [86] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205. - -«Après avoir mis lui-même son armée en bataille sur deux lignes, il -envoya ses chevaux de main et sa cuirasse au premier escadron de ses -gardes du corps, qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre à -leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg son dessein -d'aller aux ennemis, croyant leur défaite indubitable, mais que comme il -n'avoit pas tant d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation. -Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement que, puisque -Sa Majesté étoit venue là pour empêcher que les ennemis ne secourussent -Bouchain, il prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils -se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne vit plus les -ennemis tant ils avoient remué de terre devant eux, et le 12, le roi -ayant appris la reddition de Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois -salves de l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit -marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne sortirent point de -leur poste[87]». - - [87] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 157. - -D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la meilleure envie de -combattre, et c'est une allure de héros faite pour justifier le langage -employé par madame de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant -familièrement ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire, le -commandant en second du corps où servait Sévigné, raconte les mêmes -faits, et, comme M. de la Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté -de livrer personnellement bataille au prince d'Orange, mais en attribuant -à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas et n'avait pas lieu d'aimer, le -parti auquel on s'arrêta de ne point attaquer à l'ennemi. - -«Au commencement de cette même campagne, dit le marquis de la Fare dans -ses intéressants mémoires, le roi perdit la plus belle occasion qu'il ait -jamais eue de gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé, -pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le prince d'Orange -crut qu'en passant promptement l'Escaut sous Valenciennes, il tomberait -sur Monsieur avant que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à -temps de son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et se -trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que toute l'armée des -ennemis fût arrivée à Valenciennes. La faute que nous fîmes fut de nous -camper le long de l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions -y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye de Vicogne; et -ainsi nous trouver prêts, à la pointe du jour, à marcher aux ennemis en -bataille: au lieu qu'avant que notre gauche fût à la hauteur de notre -droite, il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore -marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui est à la portée du -canon de Valenciennes, avant que de se mettre en bataille. - -«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions arriver l'armée des -ennemis sur la hauteur de Valenciennes, laissant cette ville à sa gauche. -Nous étions tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés, -parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre cela, il leur -manquoit du terrain dans leurs derrières pour la seconde ligne, n'y ayant -que des creux et des ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement, -et notre gauche les débordoit. En cette situation tous ceux qui -connaissoient le pays, ne doutoient point qu'ils ne fussent perdus, et -que cette journée ne finît glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges -dit au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec la seule -brigade des gardes du corps. Mais Louvois, aussi craintif qu'insolent, -soit qu'il n'eût pas envie que la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît -effectivement pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans le -tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté, tant il avoit -d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi demanda au maréchal de -Schomberg son avis, le maréchal répondit que, comme il étoit venu pour -empêcher le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit un assez grand -avantage de demeurer là , et de le prendre à sa vue, sans se commettre à -l'incertitude d'un événement. Le roi depuis a témoigné du regret de -n'avoir pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune lui avoit -présentée ce jour-là [88].» - - [88] _Mémoires de M. de La Fare_, Coll. Michaud, t. XXXII, p. - 284. - -Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se défier de lui-même, et -surtout de la brave armée qu'il avait sous ses ordres et dont la -composition aurait dû rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait -formée. Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant et plus -du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment pour le forcer et le -combattre[89]. - - [89] _Voy._ aussi, sur le même fait, les _Mémoires de Temple_, p. - 102 et 119, et ceux de _l'abbé de Choisy_, t. XXX, p. 559. - -Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement de l'armée de -Flandre que dans l'intention de se mesurer avec le prince Guillaume, et -qu'il dût croire, les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en -aurait pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il jugeât, -maintenant que l'élan était donné, sa présence inutile pour conduire et -mener à bien les autres siéges projetés; soit enfin, ce qu'on lui a -reproché, impatience de revoir madame de Montespan, il repartit -brusquement pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant -le commandement des troupes aux maréchaux de Schomberg et de Créqui. -Ceux-ci, toutefois, furent mis en quelque sorte sous la direction de -Louvois, dépositaire du plan de campagne auquel il avait grandement -contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour son maître et pour -lui, qu'une grande réputation militaire n'était point nécessaire pour -obtenir des succès. - -On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a été jusqu'à dire qu'il -ne quitta ainsi brusquement son armée, que pour fuir des dangers -personnels qu'il n'aimait pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce -sujet, que jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce qu'on -appelle, payé de sa personne. - -Ce n'est point là , il est vrai, un roi guerrier, général d'initiative, -soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave Adolphe ou Charles XII. Au -camp comme à Versailles, on reconnaît toujours en lui _le Roi_, -qu'entoure sa cour, que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême -péril, dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais trouvées, -ou le besoin de décider une bataille douteuse par lui livrée, ce qui n'a -jamais eu lieu, pour qu'on vît Louis XIV charger l'épée à la main, comme -un simple officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part, on -voit bien que _sa grandeur l'attache au rivage_. Mais il est difficile de -lui refuser non pas seulement le courage vulgaire qu'on accorde à tout le -monde, mais cette résolution guerrière, partage des âmes bien trempées, -et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même et avec une -significative ardeur, offrir au prince d'Orange un combat que celui-ci ne -crut pas devoir accepter. Dans une lettre de l'un des correspondants de -Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que Louis XIV ne -craignait pas de s'exposer à des périls même inutiles, afin de montrer à -ses soldats qu'il n'avait pas peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est -promené du côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la -ville, dont un coup a tué un garde de MONSIEUR à côté de son maître[90].» -On peut penser que dans cette reconnaissance, que devait rendre -inquiétante le souvenir de Turenne, MONSIEUR, par convenance et par -dévouement, ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses propres -gardes n'étaient pas loin de lui. - - [90] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 149. (Lettre du 23 - avril 1676.) - -Le roi parti, la campagne, _si douce jusque-là _[91] se compliqua bientôt. -Les deux armées ne cherchèrent plus à se joindre; chacun s'attacha à une -entreprise particulière: l'armée française vint mettre le siége devant -Aire, pendant que les coalisés, par une manÅ“uvre hardie, allaient -assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV lui-même en 1674, et où -commandait l'énergique marquis de Calvo[92]. En même temps l'armée -impériale, en Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts du -maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette tête de pont que la -France s'était donnée sur les terres de l'Empire. - - [91] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 351. - - [92] Conférez WALCKENAER, t. IV, p. 286. - -Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec les complications -que cette double situation ne tarda pas à amener. Elle avait beaucoup de -parents et d'amis à cette guerre, et la vie se passait à appréhender de -sinistres nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été pour ses -appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister, non l'affliger, car -elle ne connaissait nullement le marquis de Coligny, gendre de Bussy, -qui, à peine âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du mois -de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait avec lui, annonce cette -perte à son père par cette courte et sèche lettre: «On ne vous a pas -mandé, Monsieur, la maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma sÅ“ur, -et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant il vient de -mourir par la gangrène, qui lui avoit paru au pied, et qui a couru par -tout le corps: cela marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons -faire enterrer dans le chÅ“ur de la grande église, avec une tombe sur -laquelle son nom sera inscrit[93].» Le général de ce malheureux époux, -qui mourait ainsi dès la première année de son mariage, laissant une -femme enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr qu'il -n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de détails, de convenance et -de sensibilité[94]. Les regrets du beau-père furent médiocres, et la -veuve ne fut pas plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par -le cÅ“ur que brille cette branche de la famille des Rabutin. - - [93] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 165. - - [94] Lettre du maréchal de Schomberg au comte de BUSSY-RABUTIN - dans la _Correspondance_ de celui-ci, t. III, p. 166. - -La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur avec laquelle cette -place était poussée, produisirent à Paris une émotion qui «faisoit dire -aux bourgeois qu'on alloit y envoyer M. le Prince[95].» Il fut aussi -question, un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se -contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion, et d'y -attirer une partie de l'armée ennemie. On veut prendre cette ville, dit -madame de Sévigné, afin de _jouer aux échecs_, dans le cas où Maëstricht -succomberait: «ce sera pièce pour pièce[96].» Et elle ajoute avec une -pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son cÅ“ur de mère: -«Il y avoit un fou, le temps passé, qui disoit, dans un cas pareil: -changez vos villes de gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit -bien de la sagesse à ce discours[97].» On espérait néanmoins, sauver -Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg. «Pour l'Allemagne, -continue madame de Sévigné, M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à -faire qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la prise de -Philisbourg[98]. «Cependant madame de Sévigné n'est point de ces gens qui -se soumettent d'avance à cet échec qui menace nos armes: «Je suis -persuadée, dit-elle à quinze jours de là , que M. de Luxembourg battra les -ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg[99].» A la fin de -juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes, ce bulletin d'une -situation qui tarde à se dénouer et cause aux mères, aux femmes et aux -sÅ“urs de fréquentes alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui -ont intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne sont un peu -troublées. On attend tous les jours que M. de Luxembourg batte les -ennemis, et vous savez ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de -Maëstricht, où les ennemis ont eu plus de quatre cents hommes de tués. Le -siége d'Aire va son train; on a envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de -cavalerie dans l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je crois -que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait avancer, de son -autorité, l'armée de M. de Schomberg fort près d'Aire, et a mandé à Sa -Majesté qu'il croyoit que le retardement d'un courrier auroit pu nuire -aux affaires. Méditez sur ce texte[100].» C'était là , en effet, un acte -nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que Louvois pouvait oser, -tout ce que son maître voulait lui permettre. - - [95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 377. - - [96] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367 et 385. - - [97] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 367. - - [98] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1676), t. IV, p. 366. - - [99] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 389. - - [100] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 403. - -Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite. Le 31 juillet, -la ville ouvrit ses portes, et madame de Sévigné rend, en ces termes, -compte à sa fille de cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa -part de froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures, intrépide, -des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est pris. Mon fils me mande mille -biens du comte de Vaux[101], qui s'est trouvé le premier partout; mais il -dénigre fort les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin -couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau, et prendre les -dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et qui enfin se -sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait combattu. Ils -ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du dos qui -servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour s'enfuir, -n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà ce -qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout -l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, -comme il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passoit, il y avoit -une illumination à Versailles, qui annonçoit la victoire; ce fut samedi, -quoiqu'on eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; -sûrement le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur -de le servir, remplira toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit -fort en liberté présentement du côté de la guerre[102].» - - [101] Fils aîné du surintendant Fouquet. - - [102] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 5 août 1676, t. IV, p. 409. - -Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de son fils, avaient été -bien justifiées par la conduite de celui-ci, plus soigneux toutefois, on -vient de le voir, de faire valoir auprès de sa mère les actions de ses -camarades que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres -voies. Désolé de languir dans les grades subalternes, le baron de -Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef, avait voulu, en recherchant -quelque action d'éclat, forcer la faveur du roi et du ministre, qui -semblait obstinément le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère -le 6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la nouvelle de -la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il étoit toujours à la -tranchée, partout où il faisoit chaud, et où, du moins, il devoit faire -de belles illuminations, si nos ennemis avoient du sang aux ongles; il -l'a nommé au roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne -volonté[103].» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent a nommé le -baron au roi, au nombre de trois ou quatre qui ont fait au delà de leur -devoir, et en a parlé encore à mille gens[104].» Enfin, le 19, elle -ajoute: «Le chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le fou à -Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, comme s'il -eût été chez lui. Il s'étoit mis dans la tête d'avoir le régiment de -Rambures (_gens de pied_), qui fut donné, à l'instant, au marquis de -Feuquières, et dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans -l'infanterie[105].» Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa bonne -volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui le traitait en ami, se -plut à rendre justice, et, pas plus que le chevalier de Grignan qui, au -reste, dans cette campagne, eut peu d'occasions de se produire, il -n'obtint un avancement impatiemment attendu et, il faut le dire, -pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni l'autre. Il ne fit -point valoir la conduite du baron de Sévigné, lors de son retour à -Versailles, où il s'empressa de venir triompher de la prise d'Aire, qui, -en effet, en grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu, dit -madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que des louanges, des -lauriers, et des approbations qu'on lui donne[106].» - - [103] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 414. - - [104] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415. - - [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 427. - - [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 415. - -On lit, au milieu de cette correspondance _militaire_ de madame de -Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent trouver place ici. -«Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle à sa fille le 31 juillet, lorsque le -gouverneur de Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange -courut au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos gens l'épée -à la main jusque dans les portes; il fut blessé au bras, et dit à ceux -qui avoient mal fait: «Voilà , messieurs, comme il falloit faire; c'est -vous qui êtes cause de la blessure dont vous faites semblant d'être si -touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé à l'épaule. Il y a des -lieux où l'on craint tant de louer cette action, qu'on aime mieux se -taire de l'avantage que nous avons eu[107].» Madame de Sévigné, -cependant, ne craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la -curiosité trop habituelle de la poste, était presque en parler à haute -voix. - - [107] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 407. - -L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et dépeint mieux qu'aucun -portrait, cet Alceste d'une cour où tout tremble, flatte et loue plus que -ne le veut l'idole. «Voici une petite histoire que vous pourrez croire -comme si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: «En -vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir Philisbourg; mais -enfin, je n'en serai pas moins roi de France.» M. de Montausier, - - Qui pour le pape ne diroit - Une chose qu'il ne croiroit, - -lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien roi de -France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et -plusieurs autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.» -Chacun se mit à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je -vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à -dire, que vous croyez que -mes affaires vont mal: mais je trouve très-bon ce que vous dites, car je -sais quel cÅ“ur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que -tous les deux firent parfaitement bien leur personnage[108].» Madame de -Sévigné a justement caractérisé cette scène: elle est autant à la louange -du prince capable d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui osait -la dire. - - [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 413. - -Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des coalisés, pour -prendre Maestricht et Philisbourg, et, de la part des Français, pour -faire lever le siége de ces deux villes. La suite de cette importante -campagne se trouve toute écrite dans la correspondance de madame de -Sévigné. D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave du Fay, qui -alarme le plus. On craint que la place ne capitule, ou que M. de -Luxembourg, qui cherche, avec trop de circonspection toutefois, à la -dégager ne soit battu. «On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne -avec _trémeur_; il doit y avoir eu un grand combat[109].» Et cinq jours -après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que l'on n'a point encore -de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude que l'on a sur ce combat, que l'on -croit inévitable, ressemble à une violente colique, dont l'accès dure -depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg accable de courriers. Hélas! -ce pauvre M. de Turenne n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et -on l'apprenoit par la poste[110].» Mais il n'y eut pas de bataille. Les -grands généraux n'étaient plus là , et leurs élèves hésitaient autant à -engager une action que Louis XIV et Louvois à la prescrire. «Vous savez -déjà , mande madame de Sévigné à sa fille, comme cette montagne -d'Allemagne est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur[111].» De -leur côté les généraux de l'empereur étaient aussi prudents que les -nôtres, et s'inquiétaient moins de battre que de n'être point battus. -Sortie de cette appréhension, et se résignant à subir les chances, lentes -et douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher l'assurance -et presque l'indifférence, et ne furent plus bons courtisans ceux qui -montraient trop d'intérêt ou de curiosité: «Savez-vous, reprend madame de -Sévigné, que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à -Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui en demandoient -bonnement des nouvelles pour soulager leur inquiétude: «Et pourquoi des -nouvelles d'Allemagne? Il n'y a point de courrier, il n'en viendra point, -on n'en attend point; à quel propos demander des nouvelles d'Allemagne?» -Et voilà qui fut fini[112].» - - [109] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 7 août, t. IV, p. 418. - - [110] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 421. - - [111] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 427. - - [112] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 19 août, t. IV, p. 433. - -Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg, la cour se mit -à craindre pour Maestricht, à bout de ressources et de résistance. Après -avoir longtemps hésité, poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin -au maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants, coûte -que coûte. Madame de Sévigné annonce le 26 août cette détermination à sa -fille, dans un style plus maternel que patriotique, car son fils faisait -partie de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont passées en -Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche; elle sera le 29 en état de -secourir Maestricht. Mais ce qui nous afflige comme bonnes Françaises, et -qui nous console comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que, quelque -diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard. Calvo n'a pas de quoi -relever la garde; les ennemis feront un dernier effort, et d'autant plus -qu'on tient pour assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré -dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange pour un assaut -général... Ces _maraudailles_ de Paris disent que _Marphorio_ demande à -_Pasquin_ pourquoi on prend, en une même année, Philisbourg et -Maestricht, et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne est à -Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly[113].» Madame de Sévigné nous -fait bien l'effet de penser un peu comme ces marauds de Paris. _Marforio_ -et _Pasquin_ étaient, on le sait, les noms populaires donnés à deux -statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et sur le piédestal -desquelles les satiriques plaisants affichaient, par demande et par -réponse, leurs réflexions sur les faits et les nouvelles du jour. - - [113] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 439. - -Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme chez son _vieil -ami_ Corneille; pourtant, nous le redisons, il n'y a rien de moins romain -que son âme: elle est femme et mère dans toute la force et la tendresse -du mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec toute leur -diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu le veuille! J'en demande -pardon à ma patrie[114]!» «J'en demande pardon à ma chère patrie, -redit-elle le lendemain, mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne -trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa manière tout -opposée à M. de Luxembourg, me font craindre aussi un procédé tout -différent[115].» - - [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 444. - - [115] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 28 août, t. IV. p. 445. - -Froid et prudent, en effet, mais au besoin vigoureux et déterminé, le -maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht bien résolu à mettre à -profit la permission qu'on lui avait donnée de livrer bataille. Il avait -sur le cÅ“ur les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour -complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer le prince -d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion de gloire qu'il recherchait, et -son expédition eut plus de succès que d'éclat. En annonçant ce résultat -si conforme à la fois à ses vÅ“ux de Française et de mère, madame de -Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui avaient craint ou -douté, la fortune du roi, qui, à partir de cet instant, va devenir le -texte de toutes les harangues, le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous -avons admiré tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent avec elle -d'Hacqueville, madame de Vins, madame de Coulanges, et Brancas, _le -distrait_), c'est l'extrême bonheur du roi, qui, nonobstant les mesures -trop étroites et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg -pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses troupes ont fait -lever le siége à leur approche, et en se présentant seulement. Les -ennemis n'ont point voulu attendre le combat: le prince d'Orange, qui -avoit regret à ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa n'a -pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement ils ont -promptement levé le siége, mais encore abandonné leur poudre, leurs -canons; enfin tout ce qui marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que -d'avoir affaire avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages: -mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que le roi -souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. J'étois dans la -plus grande inquiétude du monde; j'avois envoyé chez madame de Schomberg, -chez madame de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta -toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi bien que nous. -M. de Louvois courut pour lui apprendre ce bon succès; l'abbé de Calvo -étoit avec lui: Sa Majesté l'embrassa tout transporté de joie, et lui -donna une abbaye de douze mille livres de rente, vingt mille livres de -pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec mille et mille -louanges qui valent mieux que tout le reste. C'est ainsi que le grand -siége de Maestricht est fini, et que Pasquin n'est qu'un sot... On loue, -à bride abattue, M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire, en -cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même effet. La bonne -opinion qu'on a de ce général est fondée sur tant de bonnes batailles -gagnées, qu'on peut fort bien croire qu'il auroit encore gagné celle-ci; -M. le Prince ne met personne dans son estime à côté de lui[116].» Par les -transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité de cette -philosophie, de cette résignation, si vivement relevée par le gouverneur -de son fils. - - [116] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453. - -A quinze jours de là , son patriotisme fut mis à une rude épreuve par la -prise de Philisbourg, qui se rendit au jeune duc de Lorraine, après -soixante-dix jours de tranchée ouverte. «Philisbourg est enfin pris -(écrit madame de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour acte -de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis étonnée; je ne -croyois pas que nos ennemis sussent prendre une ville; j'ai d'abord -demandé qui avoit pris celle-ci, et si ce n'étoit pas nous; mais non, -c'est eux[117].» La Fare, après avoir accordé à du Fay cette louange, -«qu'il défendit la place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute -«qu'il ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi[118].» Dans les -lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de ne plus parler de -cette perte. Bussy, en homme du métier, estime la défense du gouverneur -de Philisbourg à l'égal d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président -Brulart à Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de du -Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des choses que par les -événements, estimera bien plus les gouverneurs de Grave et de Maëstricht -que celui de Philisbourg; mais ceux qui entrent dans le détail des -affaires, et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant le -dernier, et le croiront aussi digne de récompense que les autres.» Mais -ce déterminé courtisan, qui ne sait que flatter ou mordre à outrance, se -garde bien de s'arrêter en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi, -je trouve qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les ennemis, -car toutes les forces de l'Allemagne se sont presque ruinées en prenant -cette place, et au moins y ont-elles employé toute une campagne[119].» - - [117] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478. - - [118] _Mémoires du marquis de La Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, - p. 284. - - [119] _Correspondance du comte de Bussy_ (lettre du 19 septembre - 1676), t. III, p. 185. - - [120] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1676, t. V, p. 46. - -L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg, qui n'avait -pas su ou n'avait pas pu empêcher cet échec. «On dit (répète -malicieusement madame de Sévigné) que M. de Luxembourg a mieux fait -l'oraison funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le cardinal de -Bouillon lui fera donner une abbaye: tout cela sans préjudice des -chansons[120].» Luxembourg sut bien, dans la suite, réparer cette -fatalité ou cette faute, et ses victoires lui obtinrent la faveur -publique, qui lui avait manqué à ses débuts. - -Le reste de la campagne se passa en opérations purement stratégiques: il -n'y eut plus ni siége ni combat, et enfin les armées reprirent leurs -cantonnements. - - - - -CHAPITRE III. - -1676. - - Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe par - Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation, - _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte - Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime - liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de - Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle - de madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la - jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la - duchesse de Montmorency. - - -Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné se disposa à se rendre -aux Eaux de Vichy, à qui elle allait demander son entière guérison. Son -médecin le plus volontiers consulté, _le vieux de Lorme_, avait voulu -l'envoyer à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis quelques -années, il cherchait à mettre en crédit, par un sentiment, dit-on, fort -peu désintéressé, car on l'accusait de recevoir un présent pour chaque -malade qu'il y attirait[121]. «Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille, -veut Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille gens, et le -bon air, et point tant de monde, tout cela m'envoie à Vichy[122].» - - [121] _Historiettes de Tallemant des Réaux_; éd. in-12, t. V, p. - 232. - - [122] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269 - et 287. - -Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle emmenait l'une de -ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,» très-agréablement et fort à -l'aise, «dans son grand carrosse,» avec cette indulgente compagne, -toujours soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve de -madame de Grignan. Dans les moments de répit, elles admirent «les belles -vues dont elles sont surprises à tout moment.» _Sa rivière de Loire_, -qu'elle a maintes fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à -Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à Orléans. «C'est -un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui anime tout, de trouver en -chemin d'anciennes amies[123].» - - [123] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 295. - -Madame de Montespan, qui suivait la même route pour se rendre à Bourbon, -voyageait bien d'une autre sorte. Son train de reine indiquait avec -ostentation qu'elle avait entièrement repris sa place. «Nous suivons les -pas de madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame de -Sévigné); nous nous faisons conter partout ce qu'elle dit, ce qu'elle -fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle dort. Elle est dans une calèche à six -chevaux, avec la petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse -derrière, attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, six -mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses officiers; son train est -de quarante-cinq personnes. Elle trouve sa chambre et son lit tout prêts; -elle se couche en arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château, -où M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura point pour la -recevoir. On vient lui demander des charités pour les églises et pour les -pauvres; elle donne partout beaucoup d'argent et de fort bonne grâce. -Elle a tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est -présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui doit y être dans -deux jours, me mandera le reste, et je vous l'écrirai[124].» Pour la -femme d'un gouverneur de province, une beauté de Paris transplantée à -l'autre bout de la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin -des amours royales, étaient un chapitre important que madame de Grignan -recommandait fort à sa mère: dans sa cour d'Aix, ou dans son château de -Grignan, il fallait qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait -être dit ou gardé pour soi. - - [124] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 296. - -Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins, où elle se -proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît pas qu'elle fût déjà -venue dans cette ville. Moulins avait cependant un titre tout particulier -à ses yeux. C'était là , dans le couvent de la Visitation fondé par ses -soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère, avait terminé sa -sainte vie. Les divers monastères des Filles de Sainte-Marie de la -Visitation étaient les stations favorites de madame de Sévigné dans le -cours de ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée, -trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule. Elle y fut reçue -comme elle l'était toujours par des religieuses qui, en souvenir de la -sainteté de leur fondatrice, se plaisaient à l'appeler _une relique -vivante_[125]. Elle voulut aller se renfermer dans la cellule où la -sainte avait rendu le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi -datée: _De la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est morte; -dimanche, après vêpres, 17 mai 1676_[126]. Là , recueillie dans sa foi de -chrétienne et son culte de famille, elle put faire un retour sur ce passé -récent encore, qu'elle avait connu; elle dut évoquer ce prodige de -charité, d'abnégation et d'humilité, qu'il lui avait été donné à -elle-même d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque -sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda sa mort seulement de -quelques mois, vint revoir à Paris ce qui restait de sa famille. - - [125] SÉVIGNÉ (_lettre_ du 24 juin 1676), t. IV, p. 319. - - [126] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 298. - -L'Å“uvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas, sur la baronne de -Chantal, un chapitre qui nous paraît indispensable dans de tels mémoires -et à cause du souvenir pieux conservé par madame de Sévigné de son -aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps, mais plus -fortement prisé encore à cette époque, que donnait à une famille -l'honneur d'avoir un de ses membres aussi proche sanctifié par les plus -populaires vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie de -madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble, être mieux placée -qu'en cet endroit: le lecteur croira assister à cette évocation des -souvenirs de famille qui vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi -renfermée dans la cellule illustrée par la mort de son aïeule. - -M. Walckenaer[127] a fait connaître la naissance à Dijon de -Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les plus vertueux du -parlement de cette ville, son mariage avec le baron de Chantal, aîné de -la maison de Rabutin, et la mort de celui-ci par suite d'une blessure -reçue à la chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa -femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de Chantal aimait -tendrement son époux; cette fin tragique la remplit de la plus amère -douleur. Elle se promit de ne jamais se remarier, et conçut dès lors le -vague projet de renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui -avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière. Elle pardonna -au meurtrier de son mari, et servit même de marraine à l'un de ses -enfants. Elle distribua tous ses riches habits aux pauvres, et fit le -vÅ“u de ne plus porter que de la laine: elle congédia le plus grand -nombre de ses domestiques, «et se composa un petit train honnête et -modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils et trois -filles[128].» - - [127] _Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de - Sévigné, etc._, t. Ier, chap. Ier, p. 3. - - [128] _Vie de sainte Chantal_, par la marquise de COLIGNY, en - tête des _Lettres de madame de_ CHANTAL. Paris, 1823. Ed. de - Blaise. - - Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la - biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'Å“uvre de la fille - de Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a - surtout été composée avec le secours des _Mémoires_ contemporains - de la mère de Chaugy, du même ordre, _sur la vie de madame de - Chantal_. Madame de Chaugy était fille de la sÅ“ur du comte de - Toulongeon, qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes - de madame de Sévigné (_Lettres de madame de Chantal_; Paris, 1860, - t. 1er, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux _Mémoires_ - ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent connus - et consultés par les deux principaux biographes de la mère de - Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la - fondatrice de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4º, deux - ans seulement après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque - du Puy, plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie - très-détaillée. Il n'y a aucune estime à faire de la _Vie de - madame de Chantal_ par Marsollier, que le dernier et heureux - historien de saint François de Sales, M. Hamon, appelle avec - raison «le plus infidèle des biographes.» Une abondante source - d'informations, pour l'histoire de l'aïeule de madame de Sévigné, - et que nous n'avons point négligée, se trouve dans la collection - de ses lettres, publiée depuis peu d'une manière très-complète par - M. de Barthélemy, à laquelle il faut joindre aussi la précieuse - correspondance de l'évêque de Genève. - - -La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron de Chantal, son -beau-père, au château de Montholon, dans le voisinage d'Autun, que -celui-ci avait acquis de la famille du garde des sceaux de ce nom[129]. -Le baron de Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu -toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin; de graves -infirmités aigrissaient encore son caractère, et la domination absolue -d'une servante maîtresse, qui avait des vues sur la fortune de son -maître, faisait de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant près -de huit années, put exercer cette patience angélique dont Dieu l'avait -douée. Les historiens de sa vie sont pleins des détails de ses -souffrances, humiliations quotidiennes qui semblaient faites pour lui -indiquer la voie de renoncement et d'abnégation où elle devait entrer. -Cette servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au château de -Montholon, et ils y marchaient de pair avec ceux de la baronne de -Chantal, laquelle n'avait la disposition de rien, au point que les autres -domestiques n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être -autorisés[130]. Avec sa douceur, les biographes de madame de Chantal -célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle seule; sa charité -infinie, la rectitude et la maturité de son esprit, qui la faisaient -rechercher pour arbitre et pour conseil dans tout le voisinage, quand sa -légitime influence lui était refusée avec injure sous le toit de son -beau-père. La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de ses -enfants, dans la prière, le travail des mains destiné au soulagement des -pauvres, et la visite assidue des malades, où elle prenait un plaisir, -indice et prélude de sa vocation. A cet effet elle installa au château de -Montholon une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même au loin -tous ceux qui avaient besoin de secours[131]. - - [129] _Détails historiques_ sur les ancêtres, le lieu de - naissance, les possessions et les descendants de madame de - Sévigné par M. Girault, en tête des _Lettres inédites de madame - de Sévigné_; Paris, 1814, chez Klostermann. _Introduction_, p. - XXV. - - [130] _Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de - Chantal_, première mère et religieuse de la Visitation de - Sainte-Marie, par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du - Puy; 2e édition, Paris, 1658, p. 72.--V. Aussi l'_Histoire des - ordres monastiques, religieux et militaires_, par le père Hélyot, - t. IV, p. 318. - - [131] _Vie de la sainte mère de Chantal_, par le P. Alexandre - Fichet, jésuite; Paris, 1643, p. 161. - -En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent le saint évêque de -Genève, François de Sales, dont la réputation commençait à rayonner en -France, de venir leur prêcher le carême[132]. L'évêque étant arrivé, le -président Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint, non sans -peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon, où elle trouva son frère, -André Frémiot, devenu fort jeune archevêque de Bourges, et avide aussi -d'entendre la parole du grand prélat[133]. - - [132] _Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et - les auteurs contemporains_, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice; - Paris, 1858, 3e édition, t. Ier, p. 480. - - [133] _Vie de la mère de Chantal_, par Alexandre Fichet, p. 132. - -Voici en quels termes les biographes de madame de Chantal racontent cette -première entrevue: «Elle fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit -pour la première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ que -c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui avoit montré quelque -temps auparavant dans une vision, et qui devoit être son guide dans la -vie spirituelle. Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua, et se -souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au château de Sales, et qui -la lui fit reconnoître. Madame de Chantal eut avec lui quelques -entretiens, dont elle profita merveilleusement pour son avancement dans -la perfection[134].» - - [134] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_; Paris, 1752, chez - Claude Herissant, p. 10.--Cet excellent abrégé, en grande partie - emprunté à la Vie de madame de Coligny, est l'Å“uvre d'une - religieuse de la Visitation. Il mérite d'être cité. - -Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François de Sales -s'exerça sur cette âme si bien préparée, avec toute sa force et tout son -charme. «Elle sortit d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il -lui sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme, mais un ange qui -lui avoit parlé[135].» Et lui, ravi de tant d'ardeur, de foi, d'amour de -Dieu, de charité et de soumission, «ne pouvoit assez admirer les -opérations de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité à y -répondre[136].» - - [135] _Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot_, etc., - par Henri de Maupas, p. 84. - - [136] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, etc., p. 13. - -Madame de Chantal voulut lui faire une confession de toute sa vie, et -forma en elle-même le vÅ“u de lui obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait. -Saint François de Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent -désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie religieuse, et il -partit, lui ayant remis seulement, à titre d'essai, une règle de conduite -qu'elle lui avait demandée, conforme à son besoin des pratiques -chrétiennes et à sa passion de l'humilité et du dévouement. Cette -existence, digne d'une carmélite, excita, pendant les six années -d'épreuve que son directeur lui avait imposées, l'admiration de tous les -voisins du château de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par -tant de vertu[137]. - - [137] ALEX. FICHET, p. 140.--_Abrégé_, etc., p. 13. - -Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat à Dijon, la -baronne de Chantal voulut aller le consulter encore sur les moyens -d'atteindre à cette perfection à laquelle elle aspirait. Elle se rendit -au château de Sales en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque, -persuadé de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait un -grand dessein pour lequel Dieu se servirait d'elle; mais il l'ajourna à -un an afin de le lui faire connaître, et lui donna rendez-vous à Annecy, -où depuis la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame de Chantal -lui renouvela sa demande d'entrer dans une maison religieuse; son -directeur lui commanda encore de vivre saintement dans son état, sans -songer à quitter sa famille et le monde[138]. Le saint évêque se faisait -un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités aux pensées de -retraite nourries par cette veuve que ses devoirs envers de vieux parents -et des enfants fort jeunes retenaient dans la société. Madame de Chantal -s'en retourna soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de -mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais l'entraînement -divin, cet empire de la grâce dont ce siècle a montré d'éclatants -exemples, la spirituelle et irrésistible séduction exercée par saint -François de Sales sur les âmes à la fois ardentes et douces, la -poussaient avec une force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois -souvent, a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme. -J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois écouter -Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa bouche dans mon cÅ“ur -comme des paroles de Dieu. Je voyois, en effet, en lui comme un -rejaillissement de la Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme -l'impression de la présence de Dieu qui vivoit et passoit en son -serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de quitter tout le monde pour -être dans sa maison la dernière à son service, afin de nourrir mon âme -des paroles de vie qui sortoient de sa bouche[139].» - - [138] HÉLYOT, _Histoire des ordres monastiques_, etc., t. IV, p. - 313. - - [139] _Histoire de saint François de Sales_, par M. Hamon; 3e - éd., 1858, t. Ier, p. 513, et t. II, p. 11. - -La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant qu'elle -persistait plus que jamais dans ses projets de retraite, et croyant -reconnaître là les desseins et la voix de Dieu, saint François de Sales -lui dit enfin qu'il y donnait son consentement, et, pour l'éprouver, lui -proposa d'entrer dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle était -la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement[140]. L'évêque alors -s'ouvrit à elle, et lui annonça que si elle devenait religieuse, ce qui -lui paraissait bien difficile encore, ce serait dans un ordre nouveau, -dont il lui communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient ensemble -pour le soulagement des pauvres et des malades. Madame de Chantal fut -ravie de cette ouverture; mais la considération de sa famille ne tarda -pas à modérer sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand -chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller quand il -sera temps[141].» - - [140] _Mémoires de madame de Chaugy._ Ed. de M. Boulangé, p. 84. - - [141] _Abrégé de la vie de la B. de Chantal_, p. 15.--$1, p. 151. - -Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait déjà valu une -part toute privilégiée dans l'estime et l'affection du grand évêque, lui -attira pareillement l'amitié de toute la famille de Sales, qu'elle trouva -réunie à Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La mère du -saint, madame de Boisy, désira que leurs deux maisons fussent unies par -des liens plus étroits, et elle lui demanda l'une de ses filles pour le -baron de Thorens, frère cadet de l'évêque de Genève[142]. Cette demande -rendit heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister auprès de -son père et de son beau-père afin de les faire consentir à une union qui -servait ses projets. De retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à -obtenir leur assentiment, car, indépendamment de la grande réputation de -l'évêque de Genève, c'était là une fort honorable alliance[143]. Au mois -d'octobre 1608, saint François de Sales amena son frère, le baron de -Thorens, à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement de douze -ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux familles. Tout étant -convenu, on passa le contrat des futurs époux, et la célébration du -mariage fut remise à l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent -près de deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château de -Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour de nouvelles -conférences avec son saint directeur, et sur sa vocation religieuse -chaque jour plus ardente, et sur l'institut qu'ils devaient fonder -ensemble. Mais jusque-là elle n'avait rien dit aux siens de ses projets, -et saint François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une famille -à laquelle tout l'attachait. - - [142] HENRI DE MAUPAS, p. 155. - - [143] Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux - baron de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour - la première fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux - archives de la cour de Turin, dans le recueil intitulé: - _Nouvelles lettres inédites de saint François de Sales_; Paris, - chez Blaise, 1835, t. Ier, p. 291. - - _A M. de Chantal, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier de - l'ordre de Sa Majesté._ - - Monsieur, - - J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie - avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de - mademoiselle vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est - pas advis que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne - recognoissance et remercîment. Seulement vous supplié-je bien - humblement de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur - des gens qui le receussent avec plus de ressentiment que nous - faisons, mes proches et moy, qui touts en sommes remplis de - consolation; et bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés - des mérites que vous pouviez justement requérir pour nous faire - cette faveur, et nous recevoir à une sy estroite alliance avec - vous, sy espérerons-nous de tellement y correspondre par une - entière, sincère et humble affection à vostre service, que vous - en aurez contentement. En mon particulier, monsieur, - permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement fraternelle, - mais encore paternelle que je portois à ma petite sÅ“ur, m'est - demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre encore plus - petite sÅ“ur que, ce me semble, me prépare[143-a]; et sy cela, lui - donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier, - et considération de l'honneur extrême que je vous porte, - monsieur, et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y - comprendre ce que je pense de la dilection que je dois à madame - sa mère, vostre chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout, - et se rendra le protecteur de ce projet que je lui recommande de - tout mon cÅ“ur, et qu'il vous conserve et comble de ses grandes - grâces et faveurs; c'est le souhait perpétuel, - - Monsieur, - - De vostre plus humble et très-affectionné serviteur, - - FRANÇOIS, évêque de Genève. - - [143-a]: L'évêque venait de perdre une sÅ“ur qu'il aimait beaucoup. - -Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au commencement de -l'année 1609. Au mois de mars, la baronne de Chantal fut invitée à -conduire sa fille à madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le -mariage. Elle accepta avec d'autant plus d'empressement que l'évêque de -Genève devait prêcher le carême à Annecy. Arrivée dans cette ville, elle -ne perdit aucune occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la -voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction de celui -qu'elle appela dès lors son _père spirituel_, et renouvela, par écrit, le -serment de lui obéir en tout[144]. Elle prit jour pour les noces de sa -fille, dont la raison et les grâces précoces enchantèrent la famille de -Sales, et vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à -effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour s'en ouvrir aux -siens. Elle ravissait la vive piété du président Frémiot par le récit de -tout ce qu'elle avait vu, de tout ce qu'elle avait entendu des -perfections de l'illustre apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait -au prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma fille de Chantal, -car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a cueilli auprès -de vous[145].» - - [144] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 18. - - [145] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 94. - -Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût mettre obstacle à -des desseins que sa tendresse redoutait, soit préoccupé seulement des -intérêts humains de sa fille, le président Frémiot lui présenta un homme -de la première noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants, mais -possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait un très-grand désir -de l'épouser. Le président insista vivement pour que la jeune veuve -consentît à un mariage qui devait amener en même temps une double union -entre les enfants. A toutes les sollicitations de son père, aux instances -flatteuses de son poursuivant, aux tentations de sa propre faiblesse, la -baronne de Chantal opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois, -a-t-elle dit elle-même avec cette mystique éloquence qui lui est propre, -je me tenois serrée à l'arbre de la croix, crainte que tant de voix -charmantes n'endormissent mon cÅ“ur en quelque complaisance et -condescendance inutile[146].» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de -sceller à jamais son vÅ“u de chasteté, et sa promesse de n'appartenir -qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la fit rougir au feu, et, s'en -servant comme d'un burin, se grava de sa propre main le nom du Christ sur -la poitrine[147]. - - [146] MAUPAS, p. 169.--_Abrégé de la Vie_, _etc._, p. 16. - - [147] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 96. - -Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin à son père -son dessein de quitter le monde, le suppliant d'y donner son -consentement, attendu que c'était la voie dans laquelle le ciel -l'appelait depuis longtemps, et le priant de se charger de ses enfants, -qui devaient retrouver en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de -douleur, le président Frémiot ne put que répandre des larmes: «Ah! ma -chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi mourir avant que de -m'abandonner[148]!» Bouleversée par ce spectacle, madame de Chantal mêla -ses larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée. -L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se joignit au -président, représentant à sa sÅ“ur avec une vivacité toute fraternelle et -une autorité qui semblait s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à -sa famille, «et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection de -l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le nom de zèle, un -caprice qui nous en tiroit[149].» - - [148] _Abrégé de la vie_, _etc._, p. 20. - - [149] _Abrégé de la vie, etc._ - -La voyant inébranlable, son père et son frère lui demandèrent, au moins, -de ne rien résoudre jusqu'à ce qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec -l'évêque de Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle, que -la volonté de Dieu, et bien que je pense à la retraite, si monseigneur de -Genève m'ordonne de demeurer au monde dans ma condition, je le ferai; -voire même s'il me commandoit de me planter sur une colonne pour le reste -de mes jours, comme saint Simon le Stylite, je serois contente[150];» -témoignant par l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté -et de toutes les facultés de son être entre les mains de son doux mais -tout-puissant directeur, représentant, à ses yeux, de Dieu sur la terre. -Aussi le pieux cardinal de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut -occasion de l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le cÅ“ur de cette dame -est un autel où le feu de l'amour divin ne s'éteint point[151].» - - [150] HENRI DE MAUPAS, p. 181. - - [151] _Ibid._, p. 175. - -Au mois d'octobre de cette année, saint François de Sales ramena le baron -de Thorens au château de Montholon pour y célébrer son mariage avec -mademoiselle de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction -nuptiale dans la chapelle du château. Toute la famille Frémiot s'y -trouvait réunie. «Le lendemain des noces, ajoute l'un des biographes, -madame de Chantal pria le président, son père, et son frère l'archevêque -de Bourges, de conférer de son dessein avec le saint prélat. Ils -s'enfermèrent tous trois pour cela, et une heure après ils firent appeler -madame de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de fermeté, -leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle avoit mis dans la maison -de ses enfants, qu'elle laissoit sans dettes et sans procès, que son -discours (soutenu de l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il -avoit de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de Dieu seul) -fit conclure au président et à l'archevêque de Bourges que c'étoit un -ouvrage divin, et que leur résistance seroit coupable, s'ils s'opposoient -davantage à ce dessein[152].» Époque de foi où tout le monde, pères, -frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant, les -affections les plus légitimes, les liens les plus chers, à ce qu'on croit -reconnaître pour la voix du ciel et le dessein de la Providence. - - [152] _Abrégé de la vie, etc._, p. 21, d'après les _Mémoires_ de - madame de Chaugy.--_Histoire de saint François de Sales_, par M. - Hamon, t. II, p. 25. - -Saint François de Sales fit part au président Frémiot et à l'archevêque -du projet que depuis deux ans il avait formé de fonder, par -l'intermédiaire de madame de Chantal, un nouvel institut, consacré au -service des pauvres et des malades. Le président demanda alors que la -maison mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver sa fille -auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et demanda à son tour que -cette fondation eût lieu à Annecy, afin de placer les premières -religieuses et elle-même à portée des lumières, des conseils et de la -surveillance du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la nécessité -d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à aller vivre dans le -château de Thorens près d'Annecy, pour diriger son inexpérience dans la -conduite d'une maison[153]. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses -deux filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son fils à -ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant, qu'elle -s'empresserait de venir en Bourgogne toutes les fois que les intérêts de -ses enfants l'exigeraient. Saint François de Sales leur donna, de son -côté, l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive que -jamais au bien et à l'établissement de ses enfants, comme à un devoir -indispensable[154].» Sous l'empire de cette parole si autorisée, le père -et le frère se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse veuve -tous les caractères d'une éclatante vocation, qui leur semblait, en -effet, ne pouvoir venir que d'en haut. Délivré de cette oppression -domestique, qui avait rendu si pénible à sa belle-fille la vie du château -de Montholon, et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration -pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider à cette -séparation; il y consentit pourtant, et le jour en fut fixé à trois mois -de là . - - [153] P. FICHET, p. 199. - - [154] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - -En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit saint François de -Sales à Annecy, étant revenu pour prendre sa femme et sa belle-mère, il -fallut se résoudre à ce départ redouté de tous, et par celle qui -s'éloignait au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter le -château de Montholon, elle se mit à genoux devant son beau-père, lui -demanda pardon, dans le cas où, malgré son soin de lui plaire, elle -l'aurait offensé, le pria de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda -son fils. Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six ans et -qui ne devait vivre que deux années encore, les yeux baignés de larmes, -ne put que la relever et la presser tendrement sur son cÅ“ur. Les -habitants de la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir -leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations qui la -touchèrent profondément[155]. Mais les plus grandes épreuves -l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les amis de sa famille -s'étaient réunis chez le président Frémiot pour lui faire leurs adieux. - - [155] _Mémoires_ de madame de Chaugy.--HAMON, _Hist. de saint - François de Sales_, t. II, p. 30. - -Cette scène offre une grandeur biblique digne des temps de la foi -héroïque. Il faut la prendre, sans y rien ôter et sans y rien mettre, -dans le style simple et touchant de deux des historiens de madame de -Chantal, dont les récits se complètent l'un par l'autre: - -«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se fortifia de la sainte -communion contre la faiblesse qu'elle s'attendoit d'éprouver dans la -séparation de ce qu'elle avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu, -elle dit adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant venir à -elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes lui donnoient une -extrême pitié, ils se parlèrent assez longtemps avec abondance de pleurs -de part et d'autre. Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa -bénédiction, il leva ses yeux, ses mains et son cÅ“ur au ciel, et dit -tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient pas, ô mon Dieu! de -trouver à redire à ce que votre providence a conclu en son décret -éternel; j'y acquiesce de tout mon cÅ“ur, et consacre de mes propres -mains, sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est aussi -chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!» Sur cela, il la fit lever et -lui donna le dernier baiser de paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille, -où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes -larmes, pour faire plus d'hommage à la divine volonté, et encore afin que -le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée.» Le jeune -Chantal, son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se jeta à -son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant de l'attendrir et de -l'arrêter par tout ce qu'on peut dire de plus touchant pour cela; mais, -ne pouvant réussir, il se coucha au travers de la porte par où elle -devoit sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous -retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez passé sur le corps de -votre fils unique pour l'abandonner.» La sainte veuve fut touchée, et -pleura amèrement en passant sur le corps de ce cher enfant; mais, un -moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur au repentir de son -entreprise, elle se tourna vers la compagnie, et, avec un visage serein: -«Il faut me pardonner ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et mon -fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout[156].» - - [156] HENRI DE MAUPAS, p. 203.--Conf. aussi _Lettres de saint - François de Sales_ (éd. de Blaise), no CXCVIII.--FICHET, p. - 208.--_Mémoires de madame de Chaugy_ dans HAMON, t. II, p. - 32.--COLIGNY, _Vie de la B. de Chantal_. - -De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables victoires, sont -aujourd'hui peu dans nos mÅ“urs et nos idées. Valons-nous mieux? -aimons-nous mieux les nôtres? avons-nous plus d'esprit de famille, plus -de respect pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants? Qui -voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de mère à cette âme -brûlée de l'amour divin, plus soucieuse du salut éternel des siens que de -leur bonheur passager dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur -assurer mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est aussi son -but? Madame de Sévigné, sans doute, était de celles que tant de -renoncement et de vertu ne pouvait séduire. Elle a peu parlé de sa sainte -aïeule, ou du moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas -parvenues; mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se contente -d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle, presque une héroïne de -l'amour maternel, tel que la nature l'inspire, tel que la religion, dans -sa règle commune, l'enseigne. - -La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame de Thorens et sa -seconde fille, la troisième étant morte depuis peu. Après un voyage -heureux, elle arriva à Annecy, et trouva, à deux lieues de la ville, -saint François de Sales et les principaux habitants, réunis pour la -recevoir. Elle alla installer sa fille au château de Thorens, et, deux -mois après, revint, toutes ces séparations de famille accomplies, se -remettre définitivement entre les mains de son saint directeur, et tout -disposer pour la fondation religieuse projetée entre eux. Plus que -jamais en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque de Genève -écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère de Thorens est allé quérir en -Bourgogne sa petite femme, et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne -mérita jamais d'avoir, ni moi de servir[157].» - - [157] HENRI DE MAUPAS, p. 204. - -Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité -l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne de -Chantal. A mesure que le jour décisif approchait, celle-ci, qui -ressentait pour les combattre tous les sentiments de la nature, fut prise -de grands scrupules sur la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir. -On aime à retrouver dans ses biographes la trace de ces combats. «La -veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre sainte veuve depuis si -longtemps, Dieu l'affligea d'une tentation si violente d'abandonner son -dessein qu'elle pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de son -fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le cÅ“ur; sa conscience -même la tourmentoit, et lui faisoit prendre à la lettre un passage de -l'Écriture, qui traite d'_infidèles_ ceux qui abandonnent leurs -enfants[158].» L'évêque du Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus -énergiques encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte suprême -entre son âme et son cÅ“ur: «Il me sembloit, disait-elle, voir mon père -chargé de douleur et d'années, qui crioit vengeance devant Dieu contre -moi, et d'autre côté mes enfants qui faisoient de même[159].» «Enfin, -ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie (une religieuse comme -elle), pendant trois heures que dura ce martyre de son âme, qui ne peut -se comprendre que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui -parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir. Dans cet -accablement, elle se jeta à genoux, et demanda si ardemment à Dieu de -l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut comblée de consolation et de joie, -et ne douta jamais depuis de la volonté de Dieu sur son entreprise[160].» - - [158] _Abrégé, etc._, p. 26.--MARQUISE DE COLIGNY, _Vie, etc._ - - [159] HENRI DE MAUPAS, p. 211. - - [160] _Abrégé de la Vie, etc._, p. 26. - -Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle Favre, fille du -président du sénat de Chambéry, et mademoiselle de Brechat, d'une bonne -famille du Nivernais, commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de -_Sainte-Marie de la Visitation_, sous la direction de saint François de -Sales, qui leur donna les constitutions qu'il avait composées pour elles. -Cet ordre, mis sous l'invocation de la Mère de Dieu, avait pour but le -service des malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes -filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient vÅ“u de pauvreté, de -chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation de leur fondatrice, -les infirmes surtout, pouvaient y être admises. L'évêque de Genève -n'imposa point à ses filles les grandes austérités que pratiquaient -d'autres monastères, ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début -même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur ayant cru, -d'abord, plus utile de leur laisser la liberté de sortir pour servir les -malades, que de les enfermer. Aussi la douceur de la règle, jointe au but -éminemment charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la -maison d'Annecy de nombreuses recrues. - -Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne pouvait mourir dans -son cÅ“ur, qu'à son vÅ“u de pauvreté, madame de Chantal se dépouilla de -tout son bien, et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se -réduisit volontairement à une modique pension que voulut lui servir son -frère, l'archevêque de Bourges[161]. Pour elle, comme pour l'avenir et -les intérêts de son ordre, elle comptait uniquement sur la Providence, et -se proposait, courageux et touchant intermédiaire, de demander aux riches -pour assister les pauvres. C'est alors que l'on vit bien tous les trésors -de charité que renfermait cette âme, où l'amour du prochain le disputait -à l'amour de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais où plutôt, -régnait un seul amour, celui du Créateur dans les créatures, du maître -crucifié dans ses serviteurs souffrants. Chaque jour, «avec une ou deux -compagnes, selon le nombre et le besoin des malades, elle alloit les -visiter, les soulager et les servir dans les maladies les plus -rebutantes, avec un zèle que la charité seule peut inspirer[162].» L'une -de ses novices lui témoignait son étonnement et son admiration de ce zèle -que les offices les plus répugnants ne rebutaient point: «Ma chère fille, -lui répondit-elle, il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je -servisse aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne de ces -pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ[163].» - - [161] _Abrégé de la vie_, etc., p. 27. - - [162] _Ibid._, p. 30. - - [163] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 141. - -Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus grandes douleurs -qu'elle pût éprouver. Un an à peine après son départ de Dijon, elle -apprit la mort de son père, le digne et vénéré président Frémiot. Elle -trouva dans cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre -cette croix, maintenant sa force et son unique asile. «Dieu lui laissa -sentir toute la pesanteur de ce coup, pour lui augmenter le mérite de la -résignation. Il permit même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui -fit sa tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père en -l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit quand il lui plaît, -consola la mère de Chantal, remit la paix dans son âme, et ne la laissa -plus occupée que de lui[164].» - - [164] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - -Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux intérêts de ses -enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir de son fils, qu'elle avait -laissé en partant chez son père. Saint François de Sales, maître -aujourd'hui de toutes ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne -voulait pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât la -nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans ce voyage, où elle -régla, avec la sagesse dont elle avait fait preuve dans le monde, toutes -les affaires de sa maison. Elle vint à Montholon revoir une dernière fois -son vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie, -après lui avoir donné toutes les marques d'une vive tendresse, et, au -bout de quatre mois, revint à Annecy, malgré les instances de ses autres -parents et de ses amis pour la retenir. - -Pendant les deux premières années, la maison-mère de l'institut de la -Visitation s'était fort augmentée. Dès 1612, les fondations du même ordre -commencèrent au dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le -cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint François de Sales y -ayant donné son consentement, la mère de Chantal partit pour cette ville, -où elle resta près d'un an à former, sur la place Bellecour, -l'établissement qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant -des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là aux religieuses de -la Visitation, et pensant que l'ordre gagnerait à une plus complète -organisation, écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la mère -de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut en titre de -religion, d'y mettre la clôture, et de faire faire à leurs filles des -vÅ“ux solennels[165].» Par modestie, le saint instituteur résista quelque -temps: cependant, par déférence envers l'éminent prélat qui lui avait -fait cette proposition, il y consentit à la fin[166]. - - [165] _Abrégé de la vie_, etc., p. 32. - - [166] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - -Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques de cet ordre -créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour fonctionner au dehors. Son -utilité sociale perdit ce qu'il gagnait dans la hiérarchie religieuse. -Les filles de la Visitation ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes, -dans les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui les -faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des merveilles de leur -charité. Elles tâchèrent d'y suppléer. «Une fois cloîtrées, voyant, dit -leur principal historien, qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite -des pauvres malades, elles prirent résolution de changer cette charité, -non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres boiteux, -manchots, contrefaits et aveugles, afin que, par ce moyen, leur -congrégation ne fût pas privée des occasions de pratiquer les conseils de -l'Évangile vers le prochain[167].» Ce fut encore une espèce de sÅ“urs de -charité, qui conservèrent quelque chose de leur premier institut, en -continuant aussi de faire porter à domicile des secours aux malades, par -des sÅ“urs tourières, reçues en dehors de la clôture, et par d'autres -intermédiaires, libres ou salariés. - - [167] HENRI DE MAUPAS, p. 298. - -Mais la célébrité de l'évêque de Genève et la réputation naissante de la -mère de Chantal attiraient chaque jour une popularité plus grande à leur -Å“uvre. En 1616, la ville de Moulins demanda une fondation, par -l'intermédiaire du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du Bourbonnais. -Malade alors, madame de Chantal ne put aller établir cette maison, où -elle devait mourir. La mère de Brechat fut chargée de la suppléer. - -Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice; mais la Providence lui -réservait une double affliction qui allait jeter bien de l'amertume dans -sa joie. Au mois de février 1617, le baron de Thorens, frère de son père -spirituel et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont le régiment -de cavalerie dont il était colonel, y tomba malade et mourut en très-peu -de jours, laissant sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut -telle que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère -d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations, on n'eut pas le -temps de la transporter chez elle, et dans moins de vingt-quatre heures -elle expira, à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère, après -avoir reçu les sacrements de la main de saint François de Sales, et avoir -voulu revêtir l'habit de l'ordre de la Visitation. A chaque épreuve la -mère de Chantal s'avançait dans la voie de l'amour des souffrances et de -la soumission parfaite aux volontés de la Providence. Ce double coup fut -rude pour elle, mais elle chercha et trouva en Dieu la force dont elle -avait besoin: «Quoique rien n'ait manqué à sa douleur, écrivait l'évêque -de Genève à un membre de sa famille, rien n'a manqué à sa -résignation[168].» - - [168] COLIGNY, _Vie_, etc.--_Lettres de madame de Rabutin - Chantal._ Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au - conseil d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. Ier, p. 7. - -Madame de Chantal trouva encore des consolations dans les progrès -toujours croissants de son ordre. Cette même année, elle alla avec son -directeur fonder un couvent à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit -à Bourges, pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait -pareillement une maison, pendant que saint François de Sales partait pour -Paris, où l'appelaient d'importantes affaires à traiter avec le clergé de -France. La Mère passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la -formation du nouveau monastère. Elle était sur le point de revenir à -Annecy, lorsque son directeur lui donna l'ordre de venir le trouver à -Paris, où il était sollicité par un grand nombre de personnes notables, -d'établir leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette ville -en mars 1619. Le 1er mai eut lieu l'établissement de la première maison -de Paris, dans la rue Saint-Antoine, grâce aux bons soins et aux -efficaces secours du pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut -être l'ami de madame de Chantal[169]. - - [169] Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue - Saint-Michel avant d'aller s'installer définitivement sur - l'emplacement des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la - Bastille. (P. FICHET, p. 333.) - -Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une entière avec -l'assistance de saint François de Sales, et les deux autres aux prises -avec les dégoûts et les tribulations que lui causèrent l'opposition des -autres ordres religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues, -et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices, qu'elle parvint -cependant à ramener par l'ascendant de son invincible douceur et de son -éclatante sainteté. - -La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de la direction -religieuse, le talent, puisé dans un cÅ“ur ardent et un esprit froid, -d'attirer et de conduire les âmes, par le lien invisible et tout-puissant -d'une vertu en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité; -quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une sphère plus haute -et plus large, exerçait son doux et saint directeur. Sortie du monde, -ayant beaucoup souffert, habile au gouvernement des affaires domestiques, -experte dans la cure et le maniement des consciences, elle vit bientôt -accourir à elle ces malades de l'âme, de l'esprit ou du cÅ“ur, qui, -dérobant quelques instants au monde, venaient chercher dans les maisons -religieuses des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur -demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle lui amena la -comtesse de Saint-Paul, à qui il avait promis de lui faire voir «une des -plus grandes amantes que Dieu eût sur terre[170].» A l'exemple de la -comtesse de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se mirent -sous la direction de la mère de Chantal[171]. - - [170] HENRI DE MAUPAS, p. 337. - - [171] P. FICHET, p. 334.--_Abrégé_, etc., p. 37. - -Une femme, une religieuse comme elle, que son nom, sa piété, son esprit -ont rendue célèbre, la mère Angélique Arnauld, voulut la connaître et -recourir à l'ascendant de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans -l'abbaye de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été confiée. -La mention de ces relations de la grand'mère de madame de Sévigné avec la -sÅ“ur d'Arnauld d'Andilly et la tante de M. de Pomponne, deux des -meilleurs amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée dans ce -livre; et elles ne peuvent être omises dans la biographie que nous sommes -en train de reconstruire aux yeux du lecteur. - -Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint François de -Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson et de Port-Royal -avec cette promptitude sympathique qui avait marqué l'entraînement de -madame de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était à Paris, au -mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit prier de venir donner la -confirmation à Maubuisson. Il s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir -de le voir, a-t-elle écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui -communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment et visiblement dans ce -saint évêque, et je n'avois point encore trouvé en personne ce que je -trouvai en lui, quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande -réputation entre les dévots[172].» Sur la prière de la mère Angélique, il -revint plusieurs fois à Maubuisson; il visita aussi Port-Royal, et -approuva tout ce qu'il vit. «On a noté, dit l'exquis historien de ce -monastère fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses -visites; Port-Royal y met un pieux orgueil; accusé, plus tard, dans sa -foi, il se pare des moindres anneaux d'or qui le rattachent à -l'incorruptible mémoire de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses -membres, se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher -bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on interpréta, dès -lors, en prophétie: à en prendre le récit à la lettre, ce seraient autant -de prédictions miraculeuses qui se sont l'une après l'autre vérifiées. -Surtout il donna des directions attentives et particulières à la mère -Angélique; il forma sa liaison avec madame de Chantal, l'institutrice de -la Visitation, autre amitié sainte dont on se montrera très-glorieux: -plusieurs lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de _ces -deux grandes âmes_, comme on disait[173].» - - [172] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, t. Ier, p. 220. - -Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de Chantal se trouvaient -unies en saint François de Sales. Il les avait déjà mises en rapport, et -elles s'étaient entretenues par lettres, lorsque la supérieure de -Maubuisson pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire -entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de l'obéissance -qu'elle savait si bien parler. Poussée par son directeur, qui eut à -contraindre sa modestie, madame de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit -sur le troupeau de la mère Angélique une telle impression qu'ayant été -saignée dans une de ses visites à cette abbaye, bientôt gagnée à la -réforme et à la régularité, les religieuses se partagèrent comme une -relique les linges imbibés de son sang[174]. - - [173] SAINTE-BEUVE, _ibid._, p. 221. - - [174] P. FICHET, p. 338.--HENRI DE MAUPAS, p. 346. - -Touchée de la perfection de madame de Chantal, et de plus en plus -séduite par l'ascendant victorieux du fondateur de l'ordre de la -Visitation, désireuse aussi de fuir la responsabilité et les honneurs de -sa charge d'abbesse, la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans -leur institut comme simple religieuse. Il y eut même, à cet égard, des -consultations de docteurs pour savoir s'il était permis de changer ainsi -de religion[175]. L'évêque de Genève n'approuva point ce projet. «Quand -elle lui parla d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien -de Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était peu de -chose, que ce n'était presque pas une _religion_: il disait vrai, il -avait cherché bien moins la mortification de la chair que celle de la -volonté[176].» L'un des biographes de la mère de Chantal donne un autre -motif de ce refus, et il dit très-expressément que saint François de -Sales ne se crut pas autorisé à favoriser _un changement de -religion_[177]. Mais l'évêque de Genève n'en continua pas moins avec -sollicitude à la mère Angélique Arnauld une part de son affectueuse -direction, que celle-ci aimait à se figurer égale à celle de la -supérieure de l'ordre de la Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle -trente-quatre ans après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non -sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée, et j'ose dire -qu'il m'a autant honorée de son affection et de sa confiance que madame -de Chantal[178].» - - [175] _Lettres inédites de saint François de Sales_, publiées par - M. le chevalier DATTA. Paris, 1835, t. II, p. 120.--SAINTE-BEUVE, - _Port-Royal_, t. Ier, p. 221. - - [176] SAINTE-BEUVE, tome Ier, p. 249. - - [177] HENRI DE MAUPAS, p. 345. - - [178] SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. Ier, p. 224. - -Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis un an, -l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal à Paris, profondément -affligée de son départ, mais forte des instructions qu'il lui rédigea -pour se conduire dans cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal -accueilli, parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à -rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis, et son -Å“uvre achevée, madame de Chantal se disposa aussi à revenir à Annecy. -Ses filles, dans leur vif désir de la conserver, voulaient la réélire -supérieure de la maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années -(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale et perpétuelle). -Elle refusa, jugeant son retour à Annecy indispensable. Elle prit pour -père spirituel de cette maison cet autre saint de l'Église moderne, -aujourd'hui révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et, -réunissant la veille de son départ ses sÅ“urs autour d'elle, elle leur -donna en ces termes ses derniers enseignements, où respire un idéal -d'abaissement chrétien que personne jusque-là n'avait formulé avec cette -force et cette onction: - -«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles, basses et petites à -vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles, et que l'on -vous traite ainsi. Oui, mes sÅ“urs, nous sommes très-petites en -nous-mêmes, et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous bien -de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez votre esprit... Ne soyez -donc jamais si aises que quand on vous méprisera, qu'on dira mal de vous, -qu'on n'en fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point -d'éclat, notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez courage, mes -chères sÅ“urs, au service de celui qui s'est fait si petit pour notre -amour, lui qui étoit si grand, cachant toujours l'éclat de sa grandeur -pour paroître abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères -filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples, -très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et abandonnées à son bon -plaisir. Supportez-vous les unes les autres courageusement, et, lorsque -vous sentirez des répugnances et des contradictions en votre chemin, ne -vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, dans -les contradictions et les répugnances d'un naturel hautain et -orgueilleux[179].» - - [179] HENRI DE MAUPAS, p. 344. - -La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622. Sur sa route elle -visita les couvents de Sainte-Marie depuis peu fondés à Orléans et à -Nevers; elle donna quelques jours à ceux de Bourges et de Moulins, et -arriva en Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de -Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle reçut de saint -François de Sales l'ordre d'aller à Dijon établir une maison nouvelle, -que cette ville, pleine des souvenirs de la fille du président Frémiot, -réclamait depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal fut mise à -une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une réception qui ressemblait à -un triomphe. Les habitants sortirent en foule au-devant d'elle; les -travaux furent suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait mille -bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour sainte et consacrée[180]. -Cet enthousiasme lui rendit facile l'établissement qu'elle était venue -fonder. Elle resta cependant six mois entiers à Dijon, afin de donner la -perfection à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de sa fille -dans son nouvel état. De là la mère de Chantal alla faire d'autres -fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand, et enfin, au mois -d'octobre, elle arriva à Lyon, où, à sa grande joie, elle retrouva saint -François de Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage -dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il avait terminé la -guerre du midi contre les religionnaires. Madame de Chantal voulait -rendre compte à son guide bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui -communiquer les observations que l'expérience lui avait suggérées pour -l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais l'évêque, obligé -de quitter Lyon pour quelque temps, ajourna toute conférence sérieuse à -l'époque de leur retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter -les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley. - - [180] MADAME DE CHAUGY, p. 180.--P. FICHET, p. 340. - -Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de Chantal était à peine -arrivée à Grenoble que le saint évêque succombait à une courte maladie -qui l'emporta le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à -Belley, le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui écrivait -le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de saint François de -Sales. La mère de Chantal a consigné elle-même, dans une lettre à l'une -des supérieures de son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la -béatitude du saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des -enseignements de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa -correspondance, _son père, son unique père, son très-cher seigneur, son -directeur_ et _son unique soutien sur la terre_. «En lisant cette lettre, -dit-elle (celle qui lui annonçait la perte qu'elle venait de faire), je -me mis à genoux, et adorai la divine Providence, embrassant au mieux -qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de Dieu, et en elle mon -incomparable affliction; je pleurai abondamment le reste du jour, toute -la nuit, et jusqu'après la sainte communion du jour suivant, mais fort -doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette volonté divine, -et en la gloire dont jouit ce bienheureux, car Dieu m'en donna beaucoup -de sentiments, avec des lumières fort claires des dons et grâces qu'il -lui avoit conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que -j'ai reçu de cette sainte âme[181].» - - [181] MADAME DE CHANTAL, lettre à la supérieure de Paris: - _Lettres_, t. Ier, p. 473.--P. FICHET, p. 351. - -Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église de la maison -mère le corps du saint prélat, afin de passer ainsi auprès de lui les -années que la Providence lui destinait encore. Elle multiplia les -démarches, écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages -compétents de France et de Savoie, et obtint enfin ce qu'elle désirait -avec tant d'ardeur[182]. Elle rentra elle-même à Annecy vers le 15 -janvier 1623: «En entrant dans son monastère, le cÅ“ur pressé de douleur, -et voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler; mais elle -les mena devant le saint sacrement pour y chercher la seule consolation -que puissent espérer des âmes véritablement touchées[183].» Dès le -lendemain elle s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe -funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et quelques -jours après, le corps de l'illustre évêque étant arrivé à Annecy, au -milieu d'un immense concours de peuple accouru des points les plus -éloignés pour le recevoir, la mère de Chantal lui fit faire, dans -l'église de la Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant -quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en attendant la -construction du tombeau qui lui était destiné. Le cÅ“ur fut laissé à la -maison de Lyon, où saint François de Sales était mort. Le jour de -l'arrivée du cercueil, madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux -devant ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre, -persuadée tout au moins que du haut du ciel il lisait dans son cÅ“ur et -dans sa pensée, elle lui rendit ce compte de deux années de sa vie que -son directeur avait renvoyé à leur retour à Annecy[184]. - - [182] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. II, p. 94. - - [183] _Abrégé_, etc., p. 40. - - [184] HENRI DE MAUPAS, p. 364. - -Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint évêque, la mère de -Chantal s'occupa de sa mémoire. Elle forma le triple projet de réunir et -de publier ses écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et -surtout de faire constater les preuves de sa sainteté, afin d'arriver à -la béatification de celui qui avait réalisé à ses yeux le plus pur et le -plus cher modèle de la perfection ici-bas. Elle partit immédiatement pour -Moulins et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le prélat -avait fait et dit dans les derniers temps de sa vie[185]. De retour à -Annecy avec sa riche moisson de saintes paroles et de faits miraculeux, -elle coordonna, de concert avec ses plus anciennes religieuses, les -observations de leur fondateur pour la perfection de l'institut de la -Visitation, et elle en fit un livre, appelé le _Coutumier_, qui devint et -est resté la règle chérie de cet ordre[186]. Elle classa ensuite les -notes qu'elle avait déjà rédigées elle-même, à diverses époques, sur la -vie de son directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs des -sÅ“urs qui l'entouraient, et tous les renseignements qui lui furent -transmis de France et de Savoie. Elle donna ses soins à l'impression des -_Épîtres_, des _Entretiens_, des _Méditations_ et des _Sermons_ de -l'éloquent prélat[187]. L'un des principaux ouvrages de l'évêque de -Genève, le traité de _l'Amour de Dieu_, avait été composé à son -intention, et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François de Sales -l'a indiqué lui-même dans sa préface: «Comme cette âme, dit-il, m'est en -la considération que Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour -animer la mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres, -s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit expressément: «Le -livre de _l'Amour de Dieu_, ma chère fille, a été fait particulièrement -pour vous[188].» - - [185] _Id._, _ibid._, p. 365. - - [186] MADAME DE CHANTAL _Lettres_, t. II, p. 251, 377 et 471. - - [187] HENRI DE MAUPAS, p. 370.--_Abrégé_, etc., p. 42. Dans les - lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit - bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la - publication des Å“uvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120, - 121, 151, 164, 184, 303 et 353. Ce deuxième volume est - entièrement inédit.) - - [188] HENRI DE MAUPAS, p. 371. - -Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli avec soin -toutes les lettres que son amie en Dieu lui avait écrites, et il se -proposait de les publier, comme un nouveau traité familier et naïf de -l'amour divin. Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de -Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève (frère et successeur -de saint François de Sales), ajoute le biographe émérite de la fondatrice -de la Visitation, lui renvoya ses lettres contenant les plus secrets -sentiments de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main pour -servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un jour à -loisir[189].» Il les avait conservées, disait-il, _comme un trésor qui -n'avoit point de prix_[190]. Mais madame de Chantal les jeta au feu, afin -de se soustraire à tout jamais au danger qu'elle avait couru. - - [189] HENRI DE MAUPAS, p. 366. - - [190] _Abrégé_, etc., p. 42. - -Cette double image de saint François de Sales et de sainte Chantal a été, -au dix-septième siècle, un des beaux spectacles pour l'âme et pour la -foi. «Leur mutuelle affection (dit éloquemment, en employant le style -familier au saint lui-même, leur commun historien, qui le plus souvent -n'est que minutieux et naïf), étoit claire comme le soleil et blanche -comme la neige, forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible, -tranquille et toute en Dieu[191].» C'est à la fois, sur cette étroite et -mystique union, le dernier mot de la religion et de l'histoire. - - [191] HENRI DE MAUPAS, p. 359. - -Restée seule chargée de la direction de l'institut de la Visitation de -Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea rien pour faire prospérer -l'Å“uvre commune. Indépendamment de son désir, qui chez elle primait -tout, d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure manière -d'honorer son père spirituel était de ne pas laisser dépérir entre ses -mains, de conduire au contraire dans les voies d'une perfection constante -la création préférée de cette grande âme. - -Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à s'occuper du mariage -de son fils, le baron de Chantal, avec mademoiselle de Coulanges, «fort -riche, fort aimable et fort estimée d'elle[192].» On a vu quel fut le -caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste effréné, -mais ami loyal et dévoué. On connaît sa mort, arrivée le 22 juillet 1627, -trois ans seulement après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé, -les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait la dernière -armée de la Réforme[193]. - - [192] _Abrégé_, etc., p. 42. - - [193] Cf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. Ier, - p. 4-7. Cf. encore _Notice_ sur la même, éd. Monmerqué, t. Ier, - p. 55. - -La douleur et la résignation de madame de Chantal en apprenant cette -perte nouvelle furent ce qu'on pouvait attendre d'une âme toute en Dieu, -et du cÅ“ur d'une mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce -qu'il avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et après avoir -accompli ses devoirs religieux. Cette page, que nous empruntons à son -historien le plus complet et le mieux informé, est ici doublement à sa -place, et nous devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous sommes -d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de Sévigné, et d'achever un -ouvrage consacré à ce qui intéresse cette dernière, dans sa famille et -dans ses amis. - -«Dieu abreuva la mère de Chantal du fiel d'une très-douloureuse -affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui lui étoit plus cher que la -vie, qui avoit pour elle des tendresses et des respects dignes d'un -enfant bien né, et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une -merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et d'esprit, qu'on -ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur le favorisa, le -dégoûtant du monde par un désastre arrivé à un de ses amis qui eut la -tête tranchée[194], dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du -mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta volontiers les -délices du Louvre pour aller servir l'Église et le roi en l'île de Rhé, -où il gagna le ciel et perdit la vie. Pour se préparer à une si belle -conquête et à une si heureuse perte, il se confessa et communia avec une -piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y être engagé bien -avant, avec une chaleur digne de son courage, il fit, dans une si belle -occasion, tout ce que peut faire entre le péril et la gloire un cÅ“ur -parfaitement généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il change jusques -à trois fois de cheval, il attaque, il est attaqué; enfin il est blessé à -mort, il réclame la miséricorde de Dieu, et meurt d'une mort d'autant -plus belle qu'elle a été chrétienne[195].» - - [194] Montmorency-Boutteville. - - [195] HENRI DE MAUPAS, p. 383.--_Mémoires de mad. de Chaugy_, p. - 211. - -Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de Bourges, se trouvait alors -à Annecy, où il avait été envoyé par le pape pour y procéder, de concert -avec l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire à la -canonisation de saint François de Sales. Abîmé lui-même dans la douleur -que lui causait cette perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas -le courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa sÅ“ur. Il en chargea -l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la messe, fit appeler la mère -de Chantal au parloir; elle y vint, suivie de quelques-unes de ses -religieuses. - -«--Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons des nouvelles de guerre -à vous dire; il s'est donné un rude choc en l'île de Rhé. Le baron de -Chantal, avant que d'y aller, s'est confessé et a communié...--Et enfin, -reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à pleurer sans pouvoir -répondre une seule parole, et il se fit un gémissement universel dans le -parloir. Elle, connaissant la vérité de sa perte, demeura seule -tranquille parmi tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains -jointes, les yeux élevés au ciel, et le cÅ“ur plein d'une véritable -douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, souffrez que je parle -pour donner un peu d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon -vous rendre grâce de l'honneur que vous avez fait à cet unique fils de le -prendre lorsqu'il combattoit pour l'Église romaine?» Puis elle prit un -crucifix, duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur, j'accepte -vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir -cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. O mon cher fils! -que vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité que vos -aïeux ont toujours eue pour la vraie Église! En cela je m'estime vraiment -favorisée, et rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se tournant -vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble le _De profundis_, après -quoi elle se leva, pleurant paisiblement, sans sanglots, et dit à -monseigneur de Genève: «Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois -que je me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu que sa bonté -me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels -malheureux où on l'engageoit si souvent[196].» - - [196] HENRI DE MAUPAS, p. 385, d'après les _Mémoires de madame de - Chaugy_. - -Cette préoccupation des duels de son fils avait été l'une des grandes -douleurs de cette mère, qui mettait avant tout le salut de l'âme: «Hélas! -répond-elle aux consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des -appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce de Dieu, parmi -ces duels où ses amis l'engageoient, me serroit plus le cÅ“ur que cette -mort qui a été bonne et chrétienne[197].» - - [197] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 211. - -La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de dix-huit -mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie de Coulanges, pour -laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice de la Visitation avait une -estime particulière, qui fait l'éloge de cette humble et douce -femme, dont si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la -mort de son fils, madame de Chantal fit un second voyage à Paris, -l'_Abrégé_ de sa vie dit pour les besoins de son ordre[198], mais -on peut ajouter aussi pour y voir, consoler et conseiller sa bru, -et pourvoir en même temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle -séjourna à Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à -Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là , la jeune baronne de -Chantal elle-même vint à manquer à celle qui devait s'appeler -madame de Sévigné. «La mère de Chantal fut fort touchée de la mort -de sa belle-fille, par l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore -plus pour l'intérêt de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille, -qui demeuroit orpheline à cinq ans[199].» C'est six qu'il faut -dire. «Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur -contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle n'eut point -d'autres paroles que celles qui lui étoient ordinaires en ces -douloureuses rencontres: «Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a -ôté, le nom du Seigneur soit loué![200]» D'un commun accord -l'enfance de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude -de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges, -immortalisé sous le nom du _Bien Bon_, mais sous la surveillance -qui pouvait être lointaine, car elle était heureusement inutile, de -la supérieure du couvent d'Annecy[201]. - - [198] P. 38. - - [199] _Vie de sainte Chantal_, par madame de Coligny, en tête des - _Lettres de sainte Chantal_, éd. de Blaise, Paris, 1823. - - [200] MADAME DE CHAUGY, p. 233. - - [201] Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume - des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui - prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de - Sévigné, et sa grande affection pour la famille maternelle de - celle-ci. - -Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle de la mort de sa bru, -madame de Chantal apprit celle du comte de Toulongeon, son gendre, -gouverneur de Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se -reprenant au même instant, écrit madame de Chaugy, joignit les mains et -ajouta: «mais plutôt voilà bien des pèlerins qui se hâtent d'aller au -logis éternel. Seigneur, recevez-les entre les bras de votre -miséricorde!» Et, ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se -raffermit[202].» - - [202] _Mémoires_, p. 233. - -La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification de son saint -directeur, qu'elle fut enfin assez heureuse pour obtenir, et pour la -prospérité et la perfection de son ordre. L'institut de la Visitation -avait fini ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par les -ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction de la mère, -grâce surtout à ses éclatantes vertus, il devenait maintenant populaire. -On le demandait de partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant -au vÅ“u bien constaté des populations, établit de nouvelles maisons à -Chambéry, à Pont-à -Mousson, à Crémieu, à Châlons, à Marseille et à -Montpellier, une succursale à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un -second monastère à Annecy même, le premier étant devenu complétement -insuffisant pour contenir toutes les novices, filles ou veuves, qui -voulaient faire profession entre les mains de la vénérable mère, et vivre -auprès d'elle. - -Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son gendre, la mère -de Chantal, pour les intérêts de son ordre, eut à faire un court voyage à -Lyon. C'est là qu'elle fut mise en rapport pour la première fois avec une -autre femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu venait -d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort dans le désespoir, si -le Dieu des affligés n'existait pas, et qui, après avoir vu son mari -périr sur l'échafaud, se rendait au château de Moulins, qu'on lui avait -assigné pour retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain, -aujourd'hui disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait avec -tant de charme la vie et les larmes de la belle Marie des Ursins, que -nous allons demander les premiers détails de ces relations de sainte -Chantal avec la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc de -Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon. - -«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à Lyon, où le frère de -Richelieu était archevêque. Elle se promettait quelque soulagement au -couvent de Bellecour, où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure -de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie l'attirait vers cette -amie de François de Sales, cette amante spirituelle dont le cÅ“ur -saignait encore de la perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à -voir cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu ne -lui permit pas la douceur d'une telle entrevue. Il fit sortir de -Bellecour madame de Chantal, et lui commanda de se retirer dans une autre -maison sur la montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant voir -la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait de plus précieux, un -portrait de François de Sales, au revers duquel elle écrivit quelques -mots touchants de prière pour celle que sa parole ne pouvait -consoler[203].» L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être -rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et aimées, et la -séduisante image de saint François de Sales allait, par un lien invisible -et puissant, amener à la vie religieuse, et jeter dans les bras de la -mère de Chantal cette illustre naufragée de la politique et du monde. - - [203] _Madame de Montmorency, mÅ“urs et caractères du - dix-septième siècle_, par Amédée Renée, 2e éd. Paris, 1858. MM. - Didot frères, p. 161. - -Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la veuve de Henri de -Montmorency, qui avait épuisé toutes les ressources du courage humain, -vint demander au couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses -souvenirs et contre son propre cÅ“ur. «Une vénération particulière pour -saint François de Sales, fondateur de cet ordre, ajoute M. Amédée Renée, -une extrême sympathie pour madame de Chantal, qui en était la supérieure, -arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était pauvre, et avait -besoin à ses débuts d'une haute assistance[204].» - - [204] _Madame de Montmorency_, p. 170. - -Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu rentrée en Savoie, fut -appelée une troisième fois à Paris, pour les nécessités de son institut. -Elle passa par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse de -Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître celle dont la vertu -l'avait attirée dans cette retraite, qui ne devait pas de sitôt donner à -son cÅ“ur toujours épris une paix faiblement désirée. De vive voix, comme -elle l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette mère de la -résignation un peu de l'absolue soumission envers la Providence, dont -elle semblait être le foyer comme elle en était le docteur. - -Mais, dans le cÅ“ur de la belle Marie des Ursins, de cette nièce de Marie -de Médicis, dont les yeux, au milieu de la cour, n'avaient jamais -distingué que son séduisant et volage époux, la douleur était immense, -l'apaisement fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment, à cette -première entrevue, et, dans la suite, elle dut y revenir à bien des fois, -avec toute la délicatesse de son esprit et l'onction de sa parole, avant -de cicatriser l'horrible blessure faite à ce cÅ“ur d'épouse aujourd'hui -amoureuse d'un tombeau. - -Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de Chantal n'en repartit -qu'au mois d'avril suivant. Pendant ces neuf mois, elle s'occupa surtout -des moyens de conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis -l'établissement de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques, avaient -une tendance que, dès le début, il fallait réprimer à la rivalité et à la -division. Elle donna aussi des soins à l'éducation de Marie de Rabutin, -alors âgée de huit ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire -et attacher sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte contre les -joies même les plus légitimes de la terre. A chaque voyage nouveau à -Paris, la réputation de madame de Chantal grandissait et lui attirait de -plus grands hommages et un plus grand nombre de clients spirituels, qui -venaient chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et des -conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde; et sa vertu fit -tant de bruit que beaucoup de gens en crédit s'employèrent pour la faire -demeurer toujours à Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne -la put arrêter[205].» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia encore -plus intimement avec l'autre grand saint de ce temps, Vincent de Paul, -fervent admirateur de sa vertu. Elle lui demandait la force et les -conseils qu'elle avait si longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève -et que le saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme l'avait -fait le saint de l'amour divin[206]. - - [205] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - - [206] V. _Lettres de madame de Chantal_, t. Ier, p. 109 et 114. - Elle l'appelle _le bon, le très-bon M. Vincent_. - -En se rendant de Paris en Savoie, la mère de Chantal visita la plus -grande partie des maisons de son ordre; elle donna quelque temps à la -comtesse de Toulongeon, sa fille, poussa jusqu'en Provence et à -Marseille, et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635. - -Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années encore, n'offre rien -de particulier, jusqu'au quatrième voyage de la mère de Chantal à Paris, -qui marqua la fin de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails -pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de redire les mêmes -Å“uvres et les mêmes vertus. Quelques faits cependant peuvent et doivent -être relevés. En 1638, la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de -venir établir une maison de la Visitation à Turin, madame de Chantal s'y -rendit «dans un équipage que lui envoya madame de Savoie, qui la reçut -avec joie, la combla d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands -présents pour sa nouvelle fondation[207].» La mère de Chantal employa -sept mois à cette Å“uvre d'un grand avenir pour l'institut: de retour à -Annecy, elle s'occupa à réaliser un projet qu'elle avait formé lors de -son dernier retour de Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré -Vincent de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy d'une maison -des _Pères missionnaires_, dont le fondateur de l'Å“uvre des Enfants -abandonnés était le supérieur général. «Cet évêché étant si étendu, écrit -madame de Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si voisin de -la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout à fait nécessaire[208].» - - [207] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_.--_Lettres de - madame de Chantal_, t. Ier, p. 70. - - [208] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 109.--MADAME DE - COLIGNY, _Abrégé_, etc., p. 51. - -L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de Chantal par de -douloureuses séparations qui affligèrent son cÅ“ur, mais n'entamèrent -point son courage et sa résignation. Presque coup sur coup, elle perdit -ses trois plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et de -Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements de -l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre la mort de son meilleur -ami dans le monde, le commandeur de Sillery, protecteur de la Visitation -de Paris, et, enfin, le 13 mai 1640, celle de son frère unique et -bien-aimé, l'archevêque de Bourges[209]. Tous ses parents, ses amis, la -quittaient; elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine, et -dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge (elle avait plus -de soixante-huit ans) et quelque pressentiment d'en haut l'avertissant, -elle se démit de sa charge de supérieure de la maison mère d'Annecy. La -communauté insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle -remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais elle demanda avec -de si vives instances «qu'on la laissât se préparer à la mort, dans la -tranquillité d'une simple religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant -plus que son grand âge demandoit du repos[210].» Elle cessa d'être -supérieure, mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil, d'oracle, -de directrice morale, de règle vivante de l'ordre, que lui continuèrent, -malgré tous les efforts de son humilité, l'absolu respect de ses filles -et la populaire vénération du dehors. - - [209] MADAME DE CHANTAL, _Lettres_, t. Ier, p. 559.--$1, _Vie de - sainte Chantal_. - - [210] _Abrégé_, etc., p. 52. - -C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une amitié cultivée par -lettres, et d'année en année croissante, que l'illustre novice de -Moulins, ses épreuves religieuses terminées, et son cÅ“ur presque soumis, -car il ne pouvait être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin -d'obtenir d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel elle -voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur. Chaque jour, -pendant les six années de son noviciat dans le couvent de la Visitation, -elle avait essayé de mourir à quelque souvenir de sa vie heureuse et -charmée. Sa lutte contre le passé fut longue, pleine de larmes et -d'orages intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations -du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et des tendres directions -de la mère de Chantal, elle se dépouilla de tout ce qui lui rappelait -trop son amour et ses malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses -lettres; ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné un -ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa haine pour le sanglant -Richelieu, qui ne savait que punir, et qui aurait pu, qui eût dû faire -grâce. Chaque jour aussi elle s'était avancée davantage dans la pratique -d'une règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité, -d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence aux emplois les -plus bas, aux plus petits offices de la cuisine, aux soins les plus -rebutants de l'infirmerie[211].»--«Le vÅ“u qu'avait formé la princesse, -continue son historien, de recevoir le voile des mains de la mère de -Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève. C'était à -l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la supérieure l'épreuve -d'un voyage dans cette saison. Il céda pourtant aux instantes prières de -la duchesse, et madame de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641). -Ces deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie; elles se -comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime accomplit toute la loi,» -disaient-elles. «Soumise en tout à sa mère spirituelle, l'humble -postulante consentit à différer ses vÅ“ux. La supérieure lui représenta -qu'il fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune, avant -de fermer sur elle les portes du monde. La duchesse, touchée de ces avis, -s'y rendit avec tristesse[212].» - - [211] AMÉDÉE RENÉE, _Madame de Montmorency_, p. 185. - - [212] AMÉDÉE RENÉE, p. 189. - -Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est fait son minutieux -annaliste, parlant de ce séjour à Moulins, dit un mot caractéristique, -qui fait bien comprendre la puissante sympathie qui unissait ces deux -âmes: «La mère de Chantal fit une si grande union avec madame de -Montmorency, _qu'elles étoient, ce semble, indivisibles_[213].» Et le -même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque sorte entièrement -spiritualisée par l'approche de sa récompense, l'amie de saint François -de Sales répétait à chaque instant: «Amour! amour! mes chères sÅ“urs, je -ne veux plus parler que d'amour[214]!» - - [213] HENRI DE MAUPAS, p. 484. - - [214] _Id._, _ibid._, p. 471. - -Madame de Chantal était sur le point de retourner à Annecy, lorsqu'elle -reçut de son supérieur, l'évêque de Genève, l'ordre formel d'aller -trouver la reine, Anne d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la -voir. Se doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous les -prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait lui rendre, la reine -avait pris la précaution nécessaire de s'adresser à l'autorité -diocésaine, afin de ne point éprouver de refus. «Elle lui fit l'honneur, -ajoute l'une des biographies qui nous servent de guide, de lui envoyer -une litière, et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce -voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à Paris le quatrième -d'octobre[215].» L'évêque du Puy ajoute qu'Anne d'Autriche, pressée de -la voir la première, voulut qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la -reçut et l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois heures, lui -témoignant un grand désir d'avoir quelque chose d'elle pour le garder -précieusement[216].» - - [215] _Abrégé_, etc., p. 53. - - [216] HENRI DE MAUPAS, p. 484.--MADAME DE CHAUGY, p. 276. - -Madame de Chantal resta un mois et quelques jours à Paris au milieu des -hommages et des bénédictions que lui attirait sa réputation de sainteté -toujours plus grande. Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur -texte même les témoignages contemporains. «Le concours des visites et des -personnes de tous états et conditions, et même de tous pays, fut si grand -que, n'y pouvant fournir sans perte de quelques-uns de ses exercices, -elle se levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre et -répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à l'entretien de ses -filles et de ceux qui la venoient consulter. Car, comme sa réputation -croissoit de jour à autre, aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit -d'y prendre part, de jeter dans son cÅ“ur toutes les peines, les travaux -et les difficultés, pour les changer en bénédiction, et en recevoir -soulagement et conduite... Quelques-uns la venoient visiter, comme on -fait, disoient-ils, les choses rares; d'autres pour dire qu'ils avoient -vu une sainte. Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette -vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable, une humilité -indicible, un visage égal, et des paroles autant pleines de douceur que -de dévotion. Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas -reconnoissable, on jugeoit bien dans une perfection si accomplie, que, -son corps étant en terre, son esprit étoit déjà au ciel, ne faisant plus -aucune action qui ne fût toute céleste[217].» - - [217] HENRI DE MAUPAS, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors _le - miracle de ce siècle_ (p. 451). - -Ces grandes occupations, cette vie de direction, de prières, et, il faut -le dire maintenant, d'extase, permirent à peine à la mère de Chantal de -s'occuper de sa petite-fille Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa -seizième année, pourvue d'une éducation complète selon le monde, et déjà , -de bonne heure, toute pétillante de cet esprit qui, au dire d'une amie de -sa jeunesse, madame de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy -nous a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour madame de -Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne l'a été par aucun de ses -biographes, et c'est une des seules traces laissées dans cette histoire -de famille des relations de notre grande épistolaire avec sa sainte -aïeule. - -«En son dernier voyage à Paris, son cÅ“ur vraiment détaché des créatures, -et mortifié au delà de ce qu'on peut dire, traita mademoiselle de -Chantal, sa petite-fille, autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec -tant de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle ne lui -donna qu'environ une heure de son temps, durant tout son séjour; encore -ce fut à trois ou quatre reprises, et seulement pour satisfaire aux -devoirs de la charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses -soins au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu, en fait si -bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle est la digne fille -d'une si digne mère, et que la personne la plus indifférente ne lui -sauroit refuser une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez -quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la douceur de sa -conversation, après de si longues absences, et de se surmonter soi-même -dans les plus délicats sentiments de la nature, et les plus -légitimes[218].» - - [218] HENRI DE MAUPAS, p. 747. - -La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde lui rendait: «Tant -d'applaudissements, dit l'abréviateur de sa vie, lui devinrent suspects: -elle crut qu'il ne suffisoit pas de s'en défier, et qu'il les falloit -fuir[219].» Mais, avant son départ, elle voulut laisser une confession -générale de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les mains de -saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute l'évêque du Puy, satisfaire -au désir que madame de Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient) -lui témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura deux jours, où -ces deux grandes âmes s'entretinrent avec bénédiction et avec joie -singulière de part et d'autre[220].» Le 11 novembre, elle fit ses adieux -à sa petite-fille, et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le -monastère de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses dernières -recommandations, persuadée qu'elle ne les reverrait plus: «Adieu, leur -dit-elle en les quittant, mes chères filles, jusques à l'éternité[221].» - - [219] _Abrégé_, etc., p. 53. - - [220] HENRI DE MAUPAS, p. 489. - - [221] _Id._, _ibid._, p. 492. - -Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant par Moulins. -Chemin faisant elle visita les diverses maisons de l'ordre, et arriva à -Nevers le 1er décembre. Là elle se sentit indisposée; mais malgré un -froid très-vif elle insista pour continuer sa route, et, le surlendemain, -elle rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt à la -grande frayeur de madame de Montmorency, frappée, comme toute la -communauté, de l'altération que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal -qui s'annonçait avaient produite dans les traits de la mère. Cinq jours -après son arrivée la fièvre la prit, avec une sérieuse inflammation du -poumon. Elle voulut se lever pour aller communier au chÅ“ur. Elle fut -obligée de se remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver, -on reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On exposa le -Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les remèdes et les soins ne -furent point épargnés pour la sauver; elle seule demeura tranquille sur -l'événement, et ne songea qu'à son intérieur[222].» - - [222] MADAME DE COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - -«Un tel événement (raconte l'historien de madame de Montmorency, en un -récit plein d'onction) jeta le désespoir dans la communauté; mais pour -madame de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce pas -à son intention et d'après ses désirs que la sainte femme avait quitté sa -retraite et entrepris ce périlleux voyage? Elle se voyait fatale à tous -ceux qu'elle aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des jours et -des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante: elle la couvrait de ses -tristes regards, prosternée, haletante sous ce dernier coup de la -douleur. Son âme, détachée de tout, faisait effort pour partir avec l'âme -de la sainte. On a recueilli les dernières instructions que cette sainte -adressa dans la sérénité de ses derniers moments, les conseils qu'elle -donna à son amie, lui recommandant, dans sa sagesse, de ne point enrichir -le couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle, que -l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse ne courût pas risque -de s'y perdre, si on y avoit la facilité de se procurer les commodités de -la vie.» L'Å“il clairvoyant de cette mourante, scrutant tous les cÅ“urs -autour d'elle, en marquait ainsi les faiblesses. «L'état où je suis, -dit-elle à madame de Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en peu -de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection. J'ai remarqué -que vous faites trop de réflexions sur vous-même et sur vos actions pour -voir si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit souhaite; -retranchez-en un peu, je vous prie: je sais, par expérience, que les -fréquents retours sur soi arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez -fait quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard -perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses assemblées: «Avant -que de finir, reprit-elle, il faut que je vous conjure, mes filles, -d'avoir un grand respect, une entière révérence pour madame de -Montmorency, qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des obligations -infinies, pour tous les biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je -vous estime heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit -parmi nos sÅ“urs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité que -si c'étoit une petite paysanne. Rien ne me touche à l'égal de la -tendresse où elle est pour mon départ de cette vie. Elle croit que vous -la blâmerez de ma mort; mais, mes chères filles, vous savez que la -Providence ordonne de nos jours. Les miens n'auroient pas été plus longs -d'un quart d'heure, et ce voyage a été un grand bien pour tout -l'institut[223].» - - [223] AMÉDÉE RENÉE, p. 190. - -La veille de sa mort, madame de Chantal entretint encore, avec la plus -vive et la plus douce affection, madame de Montmorency, désolée mais en -même temps ravie des derniers discours de cette amie, de cette mère qui, -pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante dicta, -pendant trois heures, à son directeur, au milieu des plus vives -souffrances, une instruction suprême pour le bien et la discipline de -l'ordre, commençant par ces mots, qui disent toute une vie de soumission -et de fidèle pratique des devoirs: «Je prie nos sÅ“urs qu'elles observent -nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non parce qu'elles -pourroient être selon leurs goûts[224].» - - [224] _Abrégé_, etc., p. 54. - ---«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu de ceux qui en -furent les témoins la tradition de cette fin courageuse), elle se -confessa, reçut le viatique, et parla de Dieu avec des sentiments si -élevés, et marqua tant de résignation aux ordres divins, qu'elle ravit -tous ceux qui l'écoutèrent. La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à -celles qui la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que la -nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis sur la croix.» Elle -reposa peu, et le matin, sur les huit heures, le père de Lingendes, -jésuite qu'elle avoit demandé, arriva; elle lui parla fort longtemps, et -fit une revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent de -son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction, et la reçut, -répondant elle-même aux prières qu'elle se faisoit expliquer[225].» - - [225] Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du - couvent de Moulins.--V. aussi le P. FICHET, p. 455. - -La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et, pressant de sa main -droite une croix sur sa poitrine, elle suivit ce récit des souffrances du -fils de Dieu en faisant de temps en temps des commentaires assortis à sa -situation. On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait lui -procurer quelque soulagement, la mitre de saint François de Sales qu'elle -avait brodée de sa propre main et qui était conservée dans l'église du -couvent. Elle la baisa avec une touchante dévotion[226]. - - [226] HENRI DE MAUPAS, p. 508.--_Mémoires de madame de Chaugy_, - p. 283. - -«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny, la pria ensuite de -donner sa bénédiction à ses filles, ce qu'elle refusa de faire en sa -présence, par humilité: mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit, -et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la crainte qu'on -devoit avoir des jugements de Dieu, que le père de Lingendes a dit -n'avoir jamais entendu de sermon qui l'eût tant frappé. La sainte mère -finit son discours par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en -furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême douleur ne fît -de la peine à la mourante, on les fit retirer, après quoi elle pria le -père de Lingendes de ne la point quitter. Son agonie fut rude et sa -patience invincible[227].» - - [227] COLIGNY, _Vie de sainte Chantal_. - -Mais il convient ici de donner la parole au principal témoin de cette -mort mémorable. - -«Je ne penserois pas, mes chères sÅ“urs, vous avoir satisfaites (disait -quelques mois après le père de Lingendes, prononçant devant les -religieuses de Paris l'oraison funèbre de leur sainte mère), si je ne -vous parlois de son heureux trépas et des derniers sentiments qu'elle -eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer les derniers -sacrements, et l'assister en son heureux passage. Elle étoit dans de si -grandes douleurs qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai vu -une telle patience en de si grandes souffrances; elle avoit le corps tout -en feu; je ne vis jamais de visage si enflammé: de fois à autre elle -étendoit les bras, embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine, -comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort peu avant que de -mourir, on lui présenta de la nourriture: _Il me semble_, dit-elle, -_qu'il n'est plus nécessaire_; mais, pour obéir, elle prit ce qu'on -vouloit avec un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement: -_Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs qui précèdent la venue -de l'Époux; sans doute il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de -lui?_ Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une voix plus -basse: _Oui, mon père, je m'y en vais_; et prononça distinctement: JÉSUS, -JÉSUS, JÉSUS! puis, faisant un grand enclin, comme pour adorer -Notre-Seigneur présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit[228].» - - [228] _Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal_, - prononcée à Paris, aux religieuses de la Visitation. - -Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné, le vendredi 13 -décembre 1641, à sept heures du soir. Ses sÅ“urs lui découvrirent -respectueusement la poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le -divin stigmate qu'elle y avait elle-même gravé[229]. Son corps fut porté -à Annecy; son cÅ“ur resta au monastère de Moulins, sous la pieuse et -fidèle garde de madame de Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore, -ne cessa de lui demander une résignation qui lui faisait toujours -défaut[230]. - - [229] _Mémoires de madame de Chaugy_, p. 291. - - [230] Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses - _Lettres_ (éd. de M. de Barthélemy), t. Ier, p. 557-579. - -Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de l'ordre de la -Visitation jouit d'une réputation de sainteté qu'à un siècle de là vint -confirmer et proclamer le bref définitif du pape Benoit XIV. Elle -méritait cet honneur par sa vie si bien remplie d'Å“uvres et de vertus, -et si chrétiennement terminée dans cette cellule de Moulins, où nous -avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation de ce -récent passé, dont elle avait connu une partie, et dont le reste -appartenait à des traditions de famille par elle conservées avec une foi -sincère, quoique bien éloignée des sublimités où avait atteint sa -grand'mère[231]. - - [231] Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P. - Fichet, qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la - sainte, publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie - de Rabutin, alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné. - Page 66, il l'appelle «une héritière belle, riche et - très-vertueuse;» et p. 108, «la perle des demoiselles et un rare - parti.» - -Si, après ces longs détails, on nous permet encore quelques lignes pour -apprécier le caractère de cette sainte femme, l'orgueil et le culte d'une -petite-fille dont nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les -emprunter aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois hommes de -Dieu, dont deux ont été placés comme elle, par la vénération des -contemporains et le jugement de l'Église, au rang des bienheureux. - -«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la mère de Chantal, -que les vertus les plus éclatantes sont les plus estimées; mais cet -esprit si sage et solide en a bien fait un autre jugement: elle sut faire -le choix des plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur, -du support du prochain et de l'union des cÅ“urs, de la mansuétude, de la -patience, de la longanimité, et de semblables vertus qui ont moins -d'actions en apparence que les autres, mais elles sont plus étendues et -toujours dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent -rarement[232].» - - [232] _Oraison funèbre de la mère de Chantal_, par le père de - Lingendes. - -Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra à l'ordre de la -Visitation de Paris l'attestation suivante: «Nous, Vincent de Paul, -supérieur général très-indigne des prêtres de la Mission, certifions -qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de -défunte notre très-digne mère de Chantal, par de fréquentes -communications de paroles et par écrit, qu'il a plu à Dieu que j'aie eues -avec elle, tant au premier voyage qu'elle fit en cette ville, il y a -environ vingt ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous -lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur; -qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit accomplie de toutes sortes de -vertus, et particulièrement qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait -été, toute sa vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit -l'esprit juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent; que -l'humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification -de son saint ordre, et du salut des âmes du pauvre peuple, étoient en -elle à un souverain degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en terminant, -qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit une des plus saintes âmes qu'il -ait jamais connues sur la terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme -bienheureuse dans le ciel[233].» - - [233] _Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la - mère de Chantal_, dans l'_Abrégé de la vie_, etc., p. 57. - -Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce que saint François de -Sales a écrit de celle qu'il nomme ailleurs l'_honneur de son sexe_, et à -laquelle il a prodigué les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de -sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques lignes -extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses confrères dans -l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme toute sainte qu'avec respect. On -ne peut assembler une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde -humilité; elle est simple et sincère comme un enfant, avec un jugement -solide et élevé, l'âme grande, un courage pour les saintes entreprises -au-dessus de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la description de -la femme parfaite de Salomon, que je ne pense à la mère de Chantal. Je -vous dis tout cela à l'oreille du cÅ“ur, car cette âme vraiment humble -seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit d'elle tant de -bien[234].» - - [234] _Abrégé_, etc., p. 56. - - A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept - monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la - suppression des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe - aujourd'hui cent huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau - placé par M. l'abbé Boulangé à la fin de son édition des _Mémoires - de madame de Chaugy_, sur l'histoire de la mère de Chantal.) - - -Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre mortuaire de son -aïeule, madame de Sévigné admira le superbe mausolée que la duchesse de -Montmorency avait fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la -Visitation de Moulins[235]. Cinq ans auparavant, ce monument décoré de -vingt magnifiques statues, sans compter celle du duc, avait aussi excité -la juste admiration de madame de Grignan, se rendant de Paris en -Provence[236]. Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants, -filles de la marquise de Valençay, que madame de Sévigné retrouvait au -couvent de la Visitation grandies et embellies, et qui lui rappelaient à -la fois et sa propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami. -«Les petites filles que voilà , dit-elle, sont belles et aimables; vous -les avez vues: elles se souviennent que vous faisiez de grands soupirs -dans cette église; je pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je -bien qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon côté[237].» La -marquise de Valençay, était la fille du frère d'armes du baron de -Chantal[238], ce Montmorency-Bouteville à qui Richelieu avait fait -trancher la tête pour cause de duel, et dont la mort poussa à cette -expédition désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami, qui y rencontra -sa glorieuse mort[239]. - - [235] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 1676), t. IV, p. 298. - - [236] Conf. WALCKENAER, _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, - p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans AMÉDÉE RENÉE, - _Madame de Montmorency_, p. 321. - - [237] _Lettres_, t. IV, p. 299. - - [238] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 324. - - [239] Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles, - SAINT-SIMON, t. VII, p. 110, et _Mémoires_ de Dangeau, t. Ier, p. - 48 (éd. Didot). - -Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva d'autres à -Moulins, faits pour réveiller dans son cÅ“ur tout un passé d'amitié, -sinon d'amour, et des sentiments qu'un malheur inflexible n'avait point -effacés. - -Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille avait choisi pour lieu -de résidence cette ville, dans le voisinage de laquelle elle possédait la -terre de _Pomé_. Fidèle aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de -ces gens qui se détournent de leur chemin pour les éviter; elle se fût -plutôt dérangée pour venir apporter de nouvelles consolations aux parents -d'un homme qu'elle avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa -puissance si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait aimés -en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa correspondance, a été le -caractère de femme le plus indépendant, le plus sûr de son temps. Elle -n'éprouvait ni crainte ni souci de se compromettre en cultivant les -disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle avait accepté -sans hésiter l'hospitalité honorablement offerte de la famille du -prisonnier de Pignerol. «Madame Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à -sa fille, son beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant -de moi; ils m'ont logée chez eux[240].» Que de retours et de réflexions -sur un passé si proche et cependant si éloigné ils durent faire ensemble! - - [240] _Lettres_ (1676), t. IV, p. 298. - - - - -CHAPITRE IV. - -1676. - - Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie - des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à sa - fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades; - danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de - Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante - douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle - visite la famille Fouquet; ses divers membres.--Dernière station - de madame de Sévigné au château de Vaux. - - -Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai, madame de Sévigné -arriva à Vichy. Elle y resta un mois entier à prendre les eaux et les -bains dans cet établissement, le plus anciennement connu en France, et le -mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu depuis. Nous -avons dix lettres d'elle, écrites pendant son séjour dans ce lieu si -pittoresque: il n'est pas sans intérêt de les étudier à titre de gazette, -de courrier, de _Chronique des Eaux_, comme nous dirions aujourd'hui. -Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos chroniqueurs -modernes pourraient trouver chez elle des exemples et des leçons. - -La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy par une nombreuse -société arrivée avant elle, et qui l'accueillit comme l'esprit l'est -toujours dans un monde plutôt réuni pour se distraire que pour se guérir. -«J'arrivai ici hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de -Brissac avec le _Chanoine_ (madame de Longueval); madame de Saint-Hérem -et deux ou trois autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière -d'Allier. Je crois que, si on y regardoit bien, on y trouveroit encore -les bergers de l'_Astrée_. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé -Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans un second carrosse ou à -cheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena -souper chez elle; je crois avoir déjà vu que le _Chanoine_ en a jusque-là -de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main. Je me suis reposée -aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M. de Saint-Hérem m'est -venu prendre ce matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de -Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois me fatiguer à -mêler des cartes. Nous nous sommes promenés, ce soir, dans les plus beaux -endroits du monde; et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son -poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime mieux quand -on en voit d'autres. Je suis fort aise de n'avoir point ici mon _Bien -Bon_; il y eût fait un mauvais personnage: quand on ne boit pas on -s'ennuie; c'est une _billebaude_ (une confusion) qui n'est pas agréable, -et moins pour lui que pour un autre[241].» - - [241] _Lettres_, t. IV, p. 303. - -Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné l'indique, plus de -monde qu'elle n'en dénomme. Ceux qu'elle nous fait connaître étaient les -personnes avec lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le -marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin), commandant de -Fontainebleau, recevait dans ses voyages madame de Sévigné à la -_Capitainerie_, partie du château destiné à l'habitation des gouverneurs -de cette résidence royale[242]. Le comte de la Fayette était le fils de -la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons rien sur cet abbé -Dorat, cité au courant de la plume. Le marquis de Plancy avait pour père -le secrétaire d'État du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de -Fouquet, dont la femme était à Paris fidèlement visitée par madame de -Sévigné. Madame de Longueval, appelée tantôt le _Chanoine_, tantôt le -_joli Chanoine_, à cause de sa qualité de chanoinesse, avait pour sÅ“urs -la marquise de Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de -rapports sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue avec elle, «le -plus bel assortiment de feu et d'eau[243].» Cette dernière, sÅ“ur d'un -premier lit du duc de Saint-Simon, était, d'après celui-ci, «parfaitement -belle et sage.» Son mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale -de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun vivait de son -côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute son impitoyable beau-frère, était -trop italien[244].» L'ignominie du mari eût, aux yeux du monde, justifié -de la part de madame de Brissac de bien plus grands écarts que ceux qui -lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui n'aime pas la mesure, égale -sa sagesse à sa beauté. On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté -était reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe, et la -marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui précèdent, de -plaisantes mentions. Ses amours avec le comte de Guiche avaient fort -occupé la cour. On s'amusait de leur langage quintessencié et de leurs -manières précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac, lit-on -dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués qu'ils auroient -besoin d'un truchement pour s'entendre eux-mêmes[245].» Y avait-il chez -cette belle peu réservée autre chose que de la coquetterie? madame de -Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle écrit -trois mois auparavant, a une très-bonne provision pour cet hiver, -c'est-à -dire M. de Longueville et le comte de Guiche, mais en tout bien -tout honneur; ce n'est seulement que pour le plaisir d'être adorée[246].» -Le peu de durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de sa sagesse -ou de la légèreté de son cÅ“ur. Quant à sa coquetterie, à son ardeur et à -sa passion de plaire, nous allons en voir, pendant cette campagne même de -Vichy, de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame de Brissac -est, sans contredit, l'héroïne de la saison. - - [242] _Lettres_, t. IV, p. 305 et 355.--Sur M. de Saint-Hérem, - voir _Mémoires_ du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p. - 396, et XIX, p. 307. - - [243] Sur madame de Longueval, conf. SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, - p. 308, 314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117 - et 135. - - [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 115, et II, p. 230. - - [245] _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même - volume, p. 296 et 414. - - [246] _Ibid._, p. 292. - -Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche et point belle[247],» il -n'est plus question d'elle dans la suite de la correspondance. Mais elle -dut contribuer, pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement -particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de son caractère -par ce fait qui égayé une lettre de l'année suivante: «M. de Saint-Hérem -a été adoré à Fontainebleau, tant il a bien fait les honneurs (lors du -séjour de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie de se -parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et des perles; elle -envoya emprunter, un jour, toute la parure de madame de Soubise[248], ne -doutant point qu'avec cela elle ne fût comme elle: ce fut une grande -risée. N'y a-t-il, dans le monde, ni ami ni miroir[249]?» - - [247] SAINT-SIMON, t. III, p. 206. - - [248] Citée aussi pour sa beauté. - - [249] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre 1677), t. V, p. 253. - -D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter la société de madame de -Sévigné: entre autres, Jeannin de Castille, marquis de Montjeu, -beau-frère du surintendant Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé -Bayard, _un Sage_, ami particulier de madame de la Fayette, venu de son -château de Langlar, situé à quelques lieues, ce qui le fait appeler le -_Druide Adamas_ de la contrée, et madame de Péquigny, mère du duc de -Chaulnes[250]. - - [250] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306, 325. - -Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième siècle, -telle qu'elle se retrouve dans une correspondance qui est une source -inépuisable de renseignements sur les habitudes, les usages et les mÅ“urs -du temps. - -Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné commence à boire, et -voici l'emploi de sa première journée: - -«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère: ah! qu'elles sont -mauvaises! J'ai été prendre le _Chanoine_, qui ne loge point avec madame -de Brissac. On va à six heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve, -on boit et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles -sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on -va, on vient, on se promène, on entend la messe.... Enfin on dîne; après -dîner, on va chez quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de -Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le _Chanoine_ et -moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien dans la tête, elle me trouve -bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec une flûte, qui ont dansé -la bourrée dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent -leurs agréments; elles font des _dégognades_ où les curés trouvent un peu -à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener dans des pays -délicieux; à sept heures on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en -savez présentement autant que moi[251].» - - [251] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1676), t. IV, p. 304. - -C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude de la mener à la -ville, et comme on ne la rencontre plus dans nos établissements modernes. - -«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours de là . Madame de -Brissac et le _Chanoine_ dînent ici fort familièrement: comme on ne mange -que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger... On -m'accable ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs la vie ne -coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets, et tout à -proportion[252].» Les choses ont fort changé. - - [252] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 mai 1676), _ibid._, p. 310. - -Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne, s'y livre avec -sa joie accoutumée. Madame de Sévigné, nous le dirons plus tard à propos -de Livry et des Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne de -son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La beauté des promenades est -au-dessus de ce que je puis vous en dire; cela seul me redonneroit la -santé.»--«Je vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa -société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le -pays charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des -prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée -dans les champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul -me guériroit[253].» - - [253] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 309 et 323. - -Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges. Pittoresquement -assise sur l'Allier, la ville offrait encore à cette date la ceinture de -remparts et de hautes tours que lui avaient donnée ses anciens maîtres -les ducs de Bourbon, ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et -des capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et aux -militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé par Louis XIV[254]. -Mais c'est le site surtout qui est digne d'admiration: «Il n'y a pas dans -la nature (a écrit un contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent -panégyriste de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle) de paysage -plus beau, plus riche et plus varié que celui de Vichy. Lorsqu'on arrive, -on voit d'un côté des plaines fertiles, de l'autre des montagnes dont le -sommet se perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité de -tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont aussi fécondes en -toute sorte de productions, que les meilleurs terrains de la contrée... -Ce qu'il y a de plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve pas -seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple, et s'y nourrir -délicieusement lorsqu'on l'habite, mais encore à se guérir quand on est -malade; en sorte que toutes les beautés de la nature semblent avoir -voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé[255].» - - [254] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par - le docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17. - - [255] Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19. - -Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui étaient la -_Montagne-Verte_, où l'on arrive par un chemin qui serpente au milieu des -vignes et des vergers, et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy, -et les frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à -plusieurs lieues; l'_Allée des Dames_, formée d'une double rangée de -magnifiques peupliers cheminant dans les plus vertes prairies, le long du -Sichon, dont les eaux vives se cachent sous les voûtes de verdure qui -protégent son cours; _Cusset_, à une lieue de là , arrosé d'un côté par le -Sichon, de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé -par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette ville, -l'_Ardoisière_, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre, que -forment des montagnes dignes de la Suisse, et d'où le Sichon descend en -bruyantes cascades; en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite, -triste, aride, à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de -_Malavaux_ ou _Vallée maudite_; les châteaux plus éloignés de Randan, de -Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil; mais surtout, dans le -voisinage de Vichy, ce site privilégié, cette belle colline appelée _la -Côte Saint-Amand_, toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage, -de fleurs et de fruits[256]. - - [256] _Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs_, par - M. Barthez, p. 39-50. - -Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour de ses chères -promenades, c'est le spectacle des danses du pays, auxquelles elle trouve -un piquant, une nouveauté champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met -au-dessus des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la danse, -elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle voit toute la bonne -grâce que _ces restes des bergers et des bergères de l'Astrée_ déploient -dans leurs bourrées d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès -de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui _faisoient rougir les -yeux_[257]. - - [257] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 337. - -La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas charmante? «Il y -a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent hier des bourrées du pays, -qui sont, en vérité, les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de -mouvement, et les _dégognades_ n'y sont point épargnées; mais, si on -avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en mascarades, on en seroit -ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes. Il y avoit -un grand garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa jupe étoit -toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort belles jambes[258]....» - - [258] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1676), t. IV, p. 314. - -«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les -bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des -paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, -une disposition; enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon -avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces -jolis bocages, c'est une joie que de voir danser les restes des bergers -et des bergères du Lignon. Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter, -toute sage que vous êtes, à ces sortes de folies[259].....» - - [259] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juin 1676), t IV, p. 331. - -«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux garçons qui sont -ici, avec le tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin -les _bohémiens_ sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite -bonne grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux à -force de bien danser? Je vous assure que cette bourrée dansée, sautée, -coulée naturellement et dans une justesse surprenante, vous -divertiroit[260]....» - - [260] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 juin 1676), t. IV, p. 337. - -Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception à cette époque, car -presque toutes les femmes en avaient le goût; de plus, elle arrivait à -l'âge où cette passion d'arrière-saison prend ordinairement aux plus -sages. Même aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider à -toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux sommeil, dit-elle, -je n'aurois qu'à prendre des cartes; rien ne m'endort plus -sûrement[261].» - - [261] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), _ibid._, p. 333. - -Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé, qu'elle soigne -encore pour sa fille, c'est, comme à Paris, comme à Livry, comme en -Bretagne, d'écrire à celle-ci. Elle fait pour elle une véritable gazette -des Eaux, où le prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu -l'endort, cette correspondance sans répit tient son esprit alerte et -constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle, être éveillée comme on -l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous -des nouvelles de Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte -d'assoupissement[262].» Et comme il faut surtout amuser madame de -Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de sel et de bonhomie, -les originaux de Vichy après s'en être elle-même diverti. C'est un -piquant album de voyage dont nous détachons quelques feuillets: - - [262] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 334. - -«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille d'une apoplexie: -elle fait pitié; mais, quand on la voit laide, point jeune, habillée du -bel air, avec de petits bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus -qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée de M. de la -Baroir, qui en aimoit une autre, à la vue du public, à qui elle a donné -tout son bien, et qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle, -pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui outrageusement -(voici une grande période); mais quand on songe à tout cela, on a -extrêmement envie de lui cracher au nez[263].» - - [263] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 juin 1676), t. IV, p. 325.--Sur cette - famille de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69. - -Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny, mère du duc de -Chaulnes, le gouverneur de la Bretagne et son bon ami: «On dit que madame -de Péquigny vient aussi; c'est la _Sibylle Cumée_. Elle cherche à se -guérir de soixante-seize ans, dont elle est fort incommodée; ceci devient -les Petites-Maisons.» Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà -produite sur la scène: «Nous avons _Sibylle Cumée_, toute parée, tout -habillée en jeune personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je -crois que ce seroit une chose possible, si c'étoit ici la fontaine de -Jouvence[264].» - - [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 325 et 331. - -Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la pratique en -considération du duc son fils, et, comme elle reconnaît qu'elle est -naturellement généreuse et charitable, ses ridicules disparaissent et ne -l'empêchent pas de la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La -_Sibylle Cumée_ devient alors _la bonne Péquigny_: «La bonne Péquigny est -survenue à la fontaine; c'est une machine étrange, elle veut faire tout -comme moi, afin de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent que -oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant bien de l'esprit avec ses -folies et ses foiblesses; elle a dit cinq ou six choses très-plaisantes. -C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la -vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle a résolu -de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle -nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux; -je n'avois fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a -vingt-cinq mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix -mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle -doit être louée d'avoir la volonté avec le pouvoir, car ces deux choses -sont quasi toujours séparées[265].» - - [265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1676), t. IV, p. 333. - -Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le cÅ“ur apparaît malgré -leurs ridicules. Ce qui la trouve sans pitié, c'est l'afféterie, la -manière, les tons faux de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun -sentiment naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement -méchante pour madame de Brissac, cette sÅ“ur de Saint-Simon, que -celui-ci, en bon frère, nous donne pour le modèle de toutes les vertus, -ne se doutant pas que madame de Sévigné, dans des lettres destinées, à -son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait comme le type -achevé de la franche et ridicule coquette. - - Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas! - -La _colique de madame de Brissac_ est une des plus jolies pièces qui se -jouent dans cette correspondance où il y a parfois de si bonnes scènes. -Molière aurait souri. - -«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique; elle étoit au lit, belle -et coiffée à coiffer tout le monde: je voudrois que vous eussiez vu -l'usage qu'elle faisoit de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et -des bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, et les -situations, et la compassion qu'elle vouloit qu'on eût: chamarrée de -tendresse et d'admiration, je regardois cette pièce, et je la trouvois si -belle que mon attention a dû paroître un saisissement dont je crois qu'on -me saura fort bon gré; et songez que c'étoit pour l'abbé Bayard, -Saint-Hérem, Montjeu et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité, -vous êtes une vraie _pitaude_, quand je pense avec quelle simplicité vous -êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli visage; et enfin -quelle différence: cela me paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de -la guérison: «Après la pièce admirable de la colique, on nous a donné -d'une convalescence pleine de langueur, qui est, en vérité, fort bien -accommodée au théâtre: il faudroit des volumes pour dire tout ce que je -découvre dans ce chef-d'Å“uvre des cieux. Je passe légèrement sur bien -des choses, pour ne point trop écrire[266].» - - [266] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 306 et 310. - -Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords à tous les -ravages que peuvent produire ses beaux jeux. Vichy n'est pas la cour, -mais tout est bon à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue -madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce qu'elle voit une -louange pour sa fille) s'en va chez Bayard, parce que j'y dois aller: il -s'en passeroit fort bien; il y aura une petite troupe d'_infelici -amanti_. Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez -regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans distinction et -sans choix. Je vis l'autre jour, de mes propres yeux, flamber un pauvre -célestin: jugez comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à vous... -Je voudrois voir cette duchesse faire main basse dans votre place des -Prêcheurs[267], sans aucune considération de qualité ni d'âge: cela passe -tout ce que l'on peut croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez -qu'elle trouveroit fort bien à vivre où vous mourriez de faim[268].» -Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette admiration avait fait la -conquête de la duchesse cherchant à apitoyer la galerie sur ses douleurs, -n'avait pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait même -pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars (dit-elle à sa fille, comme ne -voulant pas lui redonner d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir -de ce que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement du célestin; -elle en rit beaucoup, et, comme vous vous attendez toujours à quelque -sincérité de moi dans ces occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment, -madame, vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez peur de le -manquer.» Elle fit semblant de ne pas m'entendre, et je lui dis comme -j'avois vu brûler le célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas -pour cela du plaisir de faire des meurtres[269].» - - [267] C'était la promenade du bel air, à Aix. - - [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 314 et 322. - - [269] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 335. - -La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons dit, c'est toujours -sa correspondance avec sa fille. C'est son besoin, son air, sa vie: «Pour -vous écrire, ma chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin -de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendoient -de vous écrire, je leur défendrois de manger et de respirer, pour voir -comme ils se trouveroient de ce régime...... Je vous écrirai tous les -soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il plaira à -un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart -d'heure après: la mienne sera toujours prête[270].» Cette correspondance -assidue ne l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à Bussy, -à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son amie de Vitré, placée à -Bourbon dans l'intimité de la favorite qui avait repris son empire, quand -le public le croyait encore douteux ou menacé. - - [270] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 304 et 305. - -Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des lettres de sa fille qu'à -cette époque. Elle les trouve _tendres_, _bonnes_, _vraies_. «Vous me -mandez, dit-elle, des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi -quand vous voulez[271].» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas -toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer sa félicité -à ceux qui l'entourent: «Je suis ravie quand je reçois vos lettres, ma -chère enfant; elles sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir -toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez rien -(ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent exprimée par madame -de Grignan, qui redoutait les yeux indiscrets pour leurs mutuelles -confidences), je ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite -ligne à Bayard, une autre au _Chanoine_, et en vérité on est charmé de -votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et vous -croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise -pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu[272].» - - [271] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 324. - - [272] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 307. - -Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa mère ainsi -rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui passait cet été dans son -château, lui offrit de faire elle-même l'autre moitié de la route, et de -venir la voir aux Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble -que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot. Nullement. Sa tendresse -même la rend soupçonneuse et habile. Elle flaire un piége de la part de -M. de Grignan, qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa femme -à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher de venir passer un hiver -promis à Paris. Piége pour piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa -fille, mais à une condition, c'est que madame de Grignan reviendra avec -elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne; sinon, non. M. de -Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru, par son offre spontanée, -éblouir sa belle-mère, et gagner, lui, l'année entière, moyennant -quelques jours donnés à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une -mère vigilante et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en tenir à -cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie avec -persévérance jusqu'à la fin par le gendre contre la belle-mère. - -Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme aujourd'hui, se -composait des eaux, des bains et des douches. C'est pour ce dernier -remède, surtout, que madame de Sévigné était venue. La douche de Vichy, -au moyen d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée, et -on n'y avait recours que dans les cas graves. Mais madame de Sévigné -était décidée à tout souffrir afin de retrouver le plein et parfait usage -de ses membres, si fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui -rendait encore pénibles les deux choses qu'elle préférait à tout, ses -promenades et sa correspondance avec sa fille. Elle nous fait connaître -cette terrible douche à laquelle elle ne se résigna que sur la fin de son -séjour aux Eaux: la description en est piquante et est restée dans les -traditions du pays. - -«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez bonne répétition du -purgatoire. On est toute nue dans un petit lieu souterrain, où l'on -trouve un tuyau de cette eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous -voulez. Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier pour -tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois voulu mes deux -femmes de chambre, pour voir encore quelqu'un de connoissance. Derrière -un rideau se met quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une -demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que madame de Noailles -a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime fort, qui est un fort honnête -garçon, point charlatan ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure -et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon bonnet; car ceux -d'ici me sont entièrement insupportables, et cet homme m'amuse. Il ne -ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui -de Chelles[273]; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le monde; -enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant que j'étois au -supplice. Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres -parties, toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met -d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits, et -puis on s'attache aux jointures qui ont été affligées; mais, quand on -vient à la nuque du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se -peut comprendre; c'est là cependant le nÅ“ud de l'affaire. Il faut tout -souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point brûlée, et on se met -ensuite dans un lit chaud, où l'on sue abondamment, et voilà ce qui -guérit. Voici encore où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner -à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, je le fais -lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou huit jours, -pendant lesquels je croyois boire, mais on ne veut pas, ce seroit trop de -choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est -principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que -l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si -je renouvelois un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma -chère, et vous embrasser encore d'un cÅ“ur comblé de tendresse et de -joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre _bellissima madre_, -et je ne renoncerai pas à la qualité de _mère-beauté_, dont M. de -Coulanges m'a honorée[274].» - - [273] Renommé pour sa beauté. - - [274] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 316. - -«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description; -j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si -extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas; je pense que c'est toute l'eau -que j'ai bue depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il -est vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en -mouvement, tous les esprits en campagne, des battements partout. Je suis -une heure sans ouvrir la bouche, pendant laquelle la sueur commence, et -continue deux heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire mon -médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui mets dans la tête -d'apprendre la philosophie de _votre père_ Descartes; je ramasse des mots -que je vous ai ouï dire. Il sait vivre; il n'est point charlatan, il -traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse[275].» - - [275] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 322. - -«.... La douche et la sueur sont assurément des états pénibles; mais il y -a une certaine demi-heure où l'on se trouve à sec et fraîchement, et où -l'on boit de l'eau de poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang -des plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin -m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois à lui parler de vous, -il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui; il reviendra, car il aime -la bonne compagnie; et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas -trouvé à telle fête[276].» C'est un des seuls compliments que se fait -madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance: elle sait ce -que vaut sa société; l'empressement dont elle est l'objet, la joie qu'on -montre de la voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont -suffisamment dit le charme qui se trouve en elle. - - [276] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 324. - -On admira la manière dont elle avait soutenu ce traitement vigoureux. «Je -suis, mande-t-elle à sa fille, le prodige de Vichy, pour avoir soutenu la -douche courageusement[277].» Enfin, après un mois de séjour sur les bords -de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les eaux de Vichy lui -avaient fait un bien réel, mais sans la guérir entièrement. Il lui fallut -plus de temps avant de revenir à cette parfaite santé qui, sans la -moindre altération, l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.--Ses -mouvements sont encore pénibles; cela la fait trembloter et la fait de la -plus méchante grâce du monde dans le bon air des bras et des mains, mais -elle tient très-bien une plume, et c'est ce qui lui fait prendre -patience... Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération -de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus une sotte poule -mouillée; elle conduit pourtant toujours sa barque avec sagesse, et, si -elle s'égaroit, il n'y auroit qu'à lui crier: _Rhumatisme!_ c'est un mot -qui la feroit bien vite rentrer dans son devoir[278].--«Les médecins, -ajoute-t-elle, appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de -rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois couper ni peler -des fruits, ni ouvrir des Å“ufs, mais je mange, j'écris, je me coiffe, je -m'habille; on ne s'aperçoit de rien.... Je marche fort bien et mieux que -jamais, car je ne suis plus _une grosse crevée_; j'ai le dos d'une -_plateur_ qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que vous -ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble comme deux gouttes d'eau -à votre _bellissima_, hormis que j'ai la taille bien mieux -qu'auparavant[279].» - - [277] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 331. - - [278] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 316 et 338. - - [279] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 371 et 412. - -Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin. Elle avait promis à -l'abbé Bayard, qui avait pris les devants, de passer par sa terre de -Langlar; elle lui tint parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue -fort à madame de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à Dieu, ma -fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous puissiez être -ici; vous aimeriez les solides vertus du maître du logis, la -liberté qu'on y trouve plus grande qu'à Fresne (_chez madame du -Plessis-Guénégaud_), et vous admireriez le courage et la hardiesse qu'il -a eue de rendre une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse -et la plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que vous seriez -frappée de cette nouveauté. Si cette montagne étoit à Versailles, je ne -doute point qu'elle n'eût ses parieurs contre les violences dont l'art -opprime la pauvre nature, dans l'effet court et violent de toutes les -fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne -aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de vos parfums de -Provence; enfin on y parle de vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a -été agréable et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et -parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un d'Hacqueville -pour la probité, les arbitrages et les bons conseils, mais fort mitigé -sur la joie, la confiance et les plaisirs. Il vous révère et vous supplie -de le lui permettre, en faveur de l'amitié qu'il a pour moi[280].» - - [280] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 339 et 342. - -Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné en repartit pour -gagner Moulins, où son amie de Bretagne, la princesse de Tarente, qui se -rendait de Bourbon à Vitré sans passer par Paris, lui avait donné un -rendez-vous auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé -Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse de Tarente, -écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit envoyé un laquais pour me dire -qu'elle seroit mardi 16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut -jamais comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais, et -m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi, qui étoit hier, -et que même il viendroit avec moi, que je cédai à son raisonnement. Nous -arrivâmes donc hier ici; la princesse étoit partie dès la pointe du jour, -et m'avoit écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne à -Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle, consolée si -elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce contre-temps: je voulus -battre Bayard, et vous savez ce que l'on dit[281].» - - [281] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 342. - -Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison de Pomé,» avait mis -son logis de Moulins à la disposition de la marquise de Sévigné et de -l'abbé Bayard, et «une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire -les honneurs[282].» Ils y couchèrent. Le lendemain madame de Sévigné alla -dîner au couvent de la Visitation, «avec le tombeau de M. de Montmorency -et les petites de Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa -trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de la sÅ“ur de -Fouquet. _Ces pauvres femmes_, dit-elle dans une lettre de Moulins; -écrivant de Pomé, elle ajoute: «Toute la sainteté du monde est ici[283].» -Ces trois jours s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et -terrible, sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques espérances -qu'avait conçues la famille de voir adoucir son sort par l'entremise de -madame de Montespan. Déjà , lors de son premier passage à Moulins, madame -de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard: «M. Fouquet, dit-elle -(l'abbé de ce nom, frère du surintendant), et sa nièce, qui buvoient à -Bourbon, l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les chapitres -les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit le lendemain; madame de -Montespan la reçut très-honnêtement, et l'écouta avec douceur et avec une -apparence de compassion admirable. Dieu fit dire à madame Fouquet tout ce -qui se peut au monde imaginer de mieux, et sur l'instante prière de -s'enfermer avec son mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la -Providence donneroit à madame de Montespan, dans les occasions, quelque -souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Enfin, sans rien demander de -positif, elle lui fit voir les horreurs de son état, et la confiance -qu'elle avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut venir -que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies pour toucher un -cÅ“ur, sans bassesse et sans importunité: je vous assure que le récit -vous en auroit touchée[284].» - - [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._ - - [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 342 et 345. - - [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 300. - -La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou d'Ableiges, maître des -requêtes et intendant des finances. «Elle est encore célèbre à Paris (dit -Saint-Simon, écrivant trente ans après sa mort) par sa piété et ses -bonnes Å“uvres, et par le courage et la résignation avec laquelle elle -supporta la chute du surintendant, son fils, et la disgrâce de toute sa -famille. Elle faisoit des remèdes, pansoit les pauvres, et on a encore -des onguents très-utiles de son invention et qui portent son nom[285].» -Elle eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses, et -c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à Pomé. De ses -fils, le surintendant était l'aîné; le second, devenu archevêque de -Narbonne, partagea la disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des -années, hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis d'y venir -mourir en 1673; le troisième fut cet abbé Fouquet, si connu par ses -intrigues et ses extravagances; le quatrième était évêque d'Agde, et fut -longtemps, comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse; le plus -jeune, premier écuyer de la grande écurie, perdit sa charge lors de -l'arrestation du chef de la famille, et ne reparut plus à la cour[286]. - - [285] _Mémoires_, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros - volume les recettes de madame Fouquet. - - [286] SAINT-SIMON, _ibid._, p. 194. - -Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois. De sa première femme, -Marie Fourché, il n'eut qu'une fille, qui épousa le duc de Charost, et -fut la mère du deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV. Sa -seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon, sollicitant madame de -Montespan pour son mari prisonnier, était fille de Pierre Castille, -intendant des finances sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame -Fouquet joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui était le nom -de leur mère, fille du fameux président, ami d'Henri IV; il obtint -ensuite l'érection en marquisat de la terre de Montjeu, et se fit appeler -Jeannin de Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son beau-frère, -l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier de l'ordre du -Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon bleu; à la chute de Fouquet, -il fut d'abord arrêté, puis exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute -Saint-Simon, à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant cependant, -n'a pas le don de plaire), dont ces fades lettres de Bussy parlent tant. -Il avait eu ordre en prison de donner sa démission de sa charge de -l'ordre; ce qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant -prisonnier. Il eut le même commandement lorsqu'il fut élargi et exilé; il -persista dans son refus. On lui ôta le cordon bleu, nonobstant sa charge, -et, comme son opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de -l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire d'État, en -1671, et enfin en titre en 1683[287].» - - [287] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112. - -De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et une fille. Son fils -aîné, appelé le comte de Vaux, du nom de cette terre dont le faste inouï -jusqu'alors hâta la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de -la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon. Voici le portrait -qu'en fait aussi Saint-Simon, qui a bien connu toute la famille: «C'est -un fort honnête et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi -permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être admis à aucune -sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré de tout le monde[288].» Le -cadet s'appelait le père Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de -l'Oratoire[289].» Le dernier prit un nom pareillement rendu fameux par le -malheur de son père. «Ce troisième, ajoute le même, fut M. de Bellisle, -qui, non plus que son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi, -qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans le monde, fort -honnête homme aussi avec beaucoup d'esprit et de savoir. Je l'ai fort -connu à cause de son fils. Il était sauvage au dernier point, et -néanmoins de bonne compagnie, mais battu de ses malheurs[290].» De madame -de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il eut ce fils dont parle -Saint-Simon, qui releva enfin sa famille, et fut, sous le titre et le nom -de maréchal de Bellisle, l'un des principaux personnages, si ce n'est -l'homme le plus important du règne de Louis XV. - - [288] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196. - - [289] SAINT-SIMON, t. XIII, p. 196. - - [290] SAINT-SIMON, _ibid._ - -Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné revint coucher à -Moulins, pour de là reprendre sa route vers Paris. «J'ai laissé à Pomé -les _deux saintes_ (écrit-elle à sa fille en désignant la mère et la -femme de son ancien ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait -ici les honneurs de chez sa mère[291].» Madame de Sévigné avait encore, -pour le dernier jour, accepté cette hospitalité peu enviée par les -courtisans, mais pour elle honorable. Elle ne récusait rien d'un passé -exempt de faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de donner une -marque de souvenir à son malheureux ami dans la personne des siens. En -revenant du Bourbonnais, elle devait rencontrer sur la route, à une lieue -de Melun, le château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet. -Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant, pleine -des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y passer une soirée divine[292].» -Elle y arriva le samedi 27, s'y reposa la soirée et la nuit, et, le -lendemain, en repartit pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes de -sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit -ans: «J'avois couché à Vaux, dans le dessein de me rafraîchir auprès de -ces belles fontaines, et de manger deux Å“ufs frais. Voici ce que je -trouvai: le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me donna un -très-bon souper; et toutes les fontaines muettes, et sans une goutte -d'eau, parce qu'on les raccommodoit; ce petit mécompte me fit rire. Le -comte de Vaux a du mérite, et le chevalier (_de Grignan_) m'a dit qu'il -ne connoissoit pas un plus véritablement brave homme. Les louanges du -_petit glorieux_ ne sont pas mauvaises; il ne les jette pas à la tête. -Nous parlâmes fort, M. de Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente, -et de ce qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la faveur -n'ayant plus de part aux approbations qu'il auroit, il pourroit les -mettre sur le compte de son mérite, et qu'étant purement à lui, elles -seroient bien plus sensibles et plus agréables: je ne sais si ma -réthorique lui parut bonne[293].» La chose est douteuse, et ce n'est pas -lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était destiné à -relever sa famille d'une disgrâce qui devait rester inflexible tant que -durerait le règne du roi que son père avait offensé. - - [291] SÉVIGNÉ, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346. - - [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p 350. - - [293] SÉVIGNÉ, _ibid._, p. 356. - - - - -CHAPITRE V. - -1676. - - Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société - parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux - amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame - de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise - de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le - véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis - XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné - plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille - amitié.--Son fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à - Paris.--Arrivée de madame de Grignan, après une absence de deux - ans. - - -En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait laissé Paris entier sous -l'émotion d'une affaire dont un nom à jamais fameux dira toute l'horreur, -nous voulons parler du procès de la marquise de Brinvilliers, _la -Brinvilliers_, comme la nomma, dès les premières rumeurs, l'indignation -publique. Nous ne prétendons pas refaire ici un lugubre chapitre qu'on -trouve dans tous les recueils de _Causes célèbres_, soigneux de se -répéter[294]. Nous ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui nous -sert de guide quelques traits destinés à peindre cette héroïne de -l'empoisonnement, ainsi que l'impression produite par ses forfaits dans -le grand monde d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant -civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe[295].» - - [294] Voy. surtout _Causes célèbres de Richer_, t. Ier, p. 362. - - [295] Billet de Corbinelli dans les _Lettres de madame de - Sévigné_, t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277. - -On se figure la stupeur dans laquelle une semblable combinaison de -scélératesses, une pareille perversité d'âme, jetèrent une société -jusque-là vierge de tels faits. L'émotion allait croissant au fur et à -mesure que les découvertes de l'instruction criminelle se répandaient -dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril madame de -Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est en prison, elle se défend -assez bien; elle demanda, hier, à jouer au piquet, parce qu'elle -s'ennuyoit. On a trouvé sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans -elle avoit cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton; -qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et -elle-même; mais que ce n'étoit que pour essayer d'un contre-poison: Médée -n'en avoit pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son -écriture; c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la fièvre chaude -quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie, une extravagance, qui ne -pouvoit pas être lue sérieusement[296].» Le Ier mai, madame de Sévigné -ajoute: «on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la -Brinvilliers. A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession, -d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint d'oublier sont -admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix[297], elle vouloit l'épouser, et -empoisonnoit fort souvent son mari à cette intention. Sainte-Croix, qui -ne vouloit point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du -contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été ballotté cinq ou -six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, tantôt désempoisonné, il est -demeuré en vie, et s'offre présentement de venir solliciter pour sa chère -moitié: on ne finiroit point sur toutes ces folies[298].» - - [296] T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la - marquise de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire. - Son avocat (voir RICHER, _Causes célèbres_) analyse cette - confession, qui servit de base à la condamnation, et cherche à - prouver qu'elle ne doit point être invoquée contre - l'accusée.--Voir aussi les notes de ce volume. - - [297] Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons. - - [298] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 277. - -On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant des plus grandes -atrocités. On ne peut pas dire toutefois que l'âme de madame de Sévigné -ne fût remplie d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais telle est -la tournure de son esprit et l'habitude de sa plume, que tout chez elle, -même l'expression de l'indignation la moins douteuse, se traduit en -traits piquants, en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils -paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel était, du reste, -le ton général de la société parisienne aux prises avec cette -épouvantable affaire, et l'on en trouve un bien autre exemple dans une -lettre de M. de Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine, et où -le libre et plaisant chansonnier, en un style que nous n'osons -reproduire, raconte à madame de Grignan comment la Brinvilliers a voulu -se tuer, et n'a pu y parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de -Mithridate[299]. - - [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 274. - -Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement notoires qu'en ce -qui la concernait personnellement la procédure ne fut ni longue ni -compliquée. Ses aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient -encore l'Å“uvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût faire durer son -procès, soit qu'elle espérât se sauver en compromettant des personnes -haut placées, soit par l'unique désir ou le besoin de révéler la vérité -et des vérités redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On -n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la marquise de -Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina fut mis en justice. Il -s'appelait Penautier, avait été trésorier des États de Languedoc, et se -trouvait alors receveur général du clergé de France. La Brinvilliers -l'accusait d'avoir fait empoisonner le trésorier des États de Bourgogne, -nommé Matarel, dont il avait d'abord convoité la place sans l'obtenir, et -ensuite Saint-Laurent, receveur du clergé, dont il avait obtenu, en -effet, la succession lucrative[300]. - - [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 375. - -Penautier était fort riche, menait grand train, avait une table renommée, -et comptait beaucoup d'amis; aussi employait-on de grands efforts pour le -tirer de là : et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé -de pousser son affaire avec une entière rigueur. «Penautier, écrit madame -de Sévigné (1er juillet), a été neuf jours dans le cachot de Ravaillac; -il y mouroit; on l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands -protecteurs; M. de Paris (_de Harlay_) et M. Colbert le soutiennent -hautement.» Avant de prononcer la condamnation de la marquise, dont la -culpabilité était surabondamment établie, on voulut la confronter avec -celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce qu'on va lire, -aurait été son amant. Madame de Sévigné mentionne le fait de cette -confrontation, mais sans nous apprendre quels en furent les incidents et -le résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers: cette entrevue -fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois plus agréablement. Elle a -tant promis que si elle mouroit elle en feroit bien mourir d'autres, -qu'on ne doute point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou -du moins pour lui faire donner la question, qui est une chose terrible. -Cet homme a un nombre infini d'amis d'importance, qu'il a obligés dans -les deux emplois qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne -doute point que de l'argent ne se jette partout; mais, s'il est -convaincu, rien ne le peut sauver[301].» - - [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 358 et 375. - -A quelques jours de là , cette fille de l'un des premiers fonctionnaires -de Paris, alliée à une grande partie de la magistrature qui la -condamnait, après avoir fait amende honorable devant Notre-Dame, vint -expier ses crimes en place de Grève, au milieu d'une immense affluence de -toutes les classes de la société, car on n'avait point encor vu, ce qui -devait se revoir quelques années après, des femmes d'un semblable rang -finir pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné n'assistait -point à ce terrible spectacle; elle se contenta de voir passer la -patiente sur le pont Notre-Dame, et c'est d'après les renseignements qui -lui furent fournis par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa -fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui, seul, fait bien -connaître tous les détails de la fin de la célèbre empoisonneuse[302]. -Penautier fut plus heureux: son innocence, ou le crédit de ses amis, ou -le défaut de preuves, le firent relâcher après une courte détention. - - [302] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378 - et 383. - -Cette émotion passée, le public reporta toute son attention sur un -théâtre où se développait une action qui n'était pas près de finir, et -qui avait le privilége (telle était la place que Louis XIV tenait dans -son siècle) d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais -l'Europe. - -On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du roi et de la favorite -en titre, par les efforts du parti religieux, dirigé surtout par -Bossuet[303]: ce parti s'appuyait déjà sur madame Scarron, devenue, -depuis deux ans, grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée, -marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats, les querelles -d'humeur, en attendant les luttes d'influence, avec l'altière et bientôt -jalouse Montespan. Cette séparation dura peu, et après que, moyennant une -concession momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte de 1675, -accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux écarts, tous ses devoirs -religieux, il ne tarda pas à retourner à des habitudes plus fortes même -que son amour. En effet, sa passion pour la marquise de Montespan -commençait à décroître, minée en sens contraire par la séduction qui -attirait son esprit, devenu plus sérieux, vers la gouvernante de ses -enfants, et l'attrait qui poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens -rendus fragiles par la satiété. - - [303] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 190 et - suiv. - -Madame de Sévigné est le véritable historien de toutes ces intrigues de -cour, qu'elle s'attache à suivre afin de satisfaire sa curiosité propre -et pour tenir sa fille et son gendre au courant de ce grave chapitre, -les amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien connaître, de -la part de gouverneurs de province, obligés de régler là -dessus leur -conduite et leurs entretiens. Elle mettait un grand prix et apportait un -grand soin à pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe -apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais solides de celle -qui, pressentant ou préparant sa suprême élévation, s'éloignait chaque -jour davantage des amis qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et -l'on sait que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait à sa -portée plusieurs sources d'informations: madame de la Fayette et M. de la -Rochefoucauld, quotidiennement renseignés par le prince de Marsillac, le -confident, presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret pour -tout le monde, mais causeur confiant pour une femme dévouée et sûre; -madame de Coulanges, l'amie la plus assidue de madame de Maintenon, la -dernière quittée; madame de Thianges, la sÅ“ur aînée de la marquise de -Montespan; sans compter les rumeurs journalières, données et reçues de -toutes mains, soit à la cour, soit à la ville, dans cette chasse aux -nouvelles qui faisait la vie des courtisans, et une bonne partie de -l'existence de la mère de madame de Grignan. - -L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait mieux chaque jour depuis -deux ans. On sait que, pendant les deux voyages qu'elle fit aux eaux des -Pyrénées pour la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait -correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége qu'elle -s'était réservé de ne rendre compte qu'à lui seul de l'éducation et du -gouvernement de ses enfants. Le roi, qui avait goûté sa conversation, -goûta plus encore son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon -savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire qu'elle ne -négligea aucun de ses avantages épistolaires, rehaussés par cette droite -raison qui ne l'abandonnait jamais, et, dans la circonstance, mise au -service d'une véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité avait -déjà séduit le cÅ“ur d'un père plein de faiblesse pour cet enfant chéri. - -Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse savante, une femme -à desseins profonds et patients, et décidée, à peine admise à la cour, à -employer tous les moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus -lointain: ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans trop de -mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent l'absence de -scrupules, le manque de reconnaissance et de fidélité envers une amie qui -se confie en nous. D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de -Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute menée sourde de sa -part pour supplanter sa rivale, ce qui eût constitué sa duplicité. Ils -expliquent tout par une coïncidence naturelle entre la lassitude -nécessairement produite par la satiété chez un homme de quarante ans, et -le goût ordinaire à cet âge, qui commence une vie nouvelle, pour une -liaison plus délicate, plus honnête, basée surtout sur l'estime, le -respect, les jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme. - -Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année où nous sommes -parvenus, la nature des sentiments que Louis XIV commença à éprouver pour -madame de Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété de -celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et l'on se -rapproche, ce nous semble, de la vérité, en disant que si, dès le -commencement, elle ne forma point le projet de supplanter madame de -Montespan, si on n'a rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche -ascendante vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point être -taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers le roi, et -n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits et des honneurs, un -moment vint cependant où, ayant découvert chez Louis XIV les premiers -symptômes de lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée -mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, elle forma le -dessein chaque jour mieux accusé, de devenir non la maîtresse mais l'amie -d'un grand roi. C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste -aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement par le charme et la -douceur de son humeur toujours égale contre les bouderies, les larmes, -les emportements, les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un -abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain faste, une -piété purement passive; en saisissant ensuite habilement l'instant -propice où, son influence accrue, elle pouvait la rendre agressive, et -blâmer avec quelque apparence de mission religieuse auprès des deux -amants leur double et scandaleux adultère, madame de Maintenon, si elle -poursuivait le triomphe de la morale, suivait aussi la seule voie qui -pouvait amener la chute de sa rivale et sa propre élévation. Nous le -dirons donc, madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui ont -amené ce double résultat, mais elle les a utilisées avec une remarquable -habileté. L'occasion s'est offerte à elle; elle en a profité. - -Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner la cour, et -de tout sacrifier, dès cette même année 1676, alors que le prestige de -madame de Montespan n'était point encore définitivement entamé, et que la -retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour bien des -années, consolidé sa position[304]. On produit la correspondance -éminemment confidentielle de madame de Maintenon avec son confesseur. Son -historien invoque surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27 -juin 1676, pendant que madame de Montespan était aux eaux de Bourbon: «Je -désire plus ardemment que jamais, y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me -confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir Dieu; mais -je vous en parle moins parce qu'il me revient que vous dites tout à -l'abbé Testu... Je suis à merveille avec madame de Montespan, et je me -sers de ce temps-là pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle -répond peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous en ferons à son -retour. Demandez à Dieu, je vous en conjure, qu'il conduise et rectifie -mes desseins pour sa gloire et pour mon salut[305].» - -Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans ces projets de -retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les lettres de notre auteur à la -main, c'est que, presqu'à la même date, madame de Maintenon était loin -d'afficher, aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et pieux -qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, écrit madame de -Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous disant que madame de Thianges étoit -allée conduire sa sÅ“ur (_à Bourbon_); il n'y a eu que la maréchale de -Rochefort et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à Essonne; elle -(_madame de Montespan_) est toute seule... Si elle avoit voulu mener tout -ce qu'il y a de dames à la cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de -l'_amie_ (_madame de Maintenon_); elle est encore plus triomphante que -celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes les femmes de -chambre de sa voisine sont à elle; l'une lui tient le pot à pâte à genoux -devant elle, l'autre lui apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne -salue personne, et je crois que, dans son cÅ“ur, elle rit bien de cette -servitude. On ne peut rien juger présentement de ce qui se passe entre -elle et son amie[306].» Madame de Sévigné fait ici allusion aux scènes de -hauteur que la marquise de Montespan, pendant les deux années -précédentes, avait fait endurer à madame de Maintenon, et qui avaient -révolté l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la dignité de -celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à son profit, car le roi, -à qui elle mit en quelque sorte et avec le respect convenable, le marché -à la main, avait montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation -de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement entre sa maîtresse -et cette gouvernante devenue indispensable, et prescrivit d'autorité, à -la première plus qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient -et le mécontentaient. - - [304] _Histoire de madame de Maintenon et des principaux - événements du règne de Louis XIV_, par M. le duc de Noailles, de - l'Académie française. 2e édition. Paris, 1849, t. Ier, p. - 516-520. - - [305] Lettre à l'abbé Gobelin, _Histoire de madame de Maintenon_, - t. Ier, p. 518. - - [306] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 284. - -Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une manière définitive -cet empire entamé de madame de Montespan, empire établi sur l'esprit, la -beauté, le plaisir, ces trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse -d'un prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur de -la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme de la raison -solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante et docile d'une amie -qui sut régner en professant l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six -ans encore Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours belle, -c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, et à laquelle -répondait mal le vertueux et tendre amour de sa timide épouse. L'âge seul -devait l'amortir. Lorsque le roi, après la prise de Bouchain, quitta son -armée pour retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe -complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, et ce n'était -plus qu'en souriant que l'on reparlait de cette _pure amitié_ qui, -l'année d'avant, avait été le mot d'ordre à la cour, pour colorer aux -yeux du parti religieux, la rentrée de la favorite dans son appartement -accoutumé, sous le couvert et le prétexte de sa charge de première dame -d'honneur de la reine. - -«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame de Sévigné le 8 -juillet 1676), et, par hasard, madame de Montespan s'y trouve aussi le -même jour; j'aurois voulu donner un autre air à ce retour, puisque c'est -une pure amitié[307].» Deux jours après, elle fait connaître toutes les -circonstances de ce retour caractéristique: «Le _bon ami de Quanto_ avoit -résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit de son côté; de sorte que, -si cela ne se fût trouvé juste le même jour, il auroit couché à trente -lieues d'ici: mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'_ami_ alla -au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, mais beaucoup plus à -la pure et simple amitié, qui occupa tout le soir. On fit hier une -promenade ensemble, accompagnés de quelques dames; on fut bien aise -d'aller à Versailles, pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après -un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements, -madame de Sévigné continue dans cette même lettre: «L'_ami de Quanto_ -arriva un quart d'heure avant _Quanto_, et, comme il causoit en famille, -on le vint avertir de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et -fut longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que je vous ai -dite, mais en tiers avec _Quanto_ et _son amie_ (_madame de Maintenon_): -nulle autre personne n'y fut admise, et la sÅ“ur (_madame de Thianges_) -en a été très-affligée: voilà tout ce que je sais[308].» - - [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 372. - - [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juillet 1676), t. IV, p. 375. - -Soit pour soustraire son royal amant aux séductions d'une cour où, depuis -leur tentative de séparation, bien des femmes aspiraient à la remplacer; -soit pour la satisfaction d'un amour de tête, si ce n'est de cÅ“ur, et -qui devenait plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame de -Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir le roi dans son -appartement, redoublant de cette habile et souveraine coquetterie des -manières et de l'esprit avec laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps. -Mais les courtisans ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte -d'amoureuse séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait leurs -intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit qu'elle affichait -par là des craintes ou un égoïsme également peu séants; elle s'empressa -de _redonner le roi à la France_, comme le dit madame de Sévigné, dans -une lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de la -situation et de la personne de madame de Montespan, du jeu royal, des -autres divertissements de cette vie enchantée, et de sa propre réception -dans ce lieu qu'elle visite rarement, un tableau que nous devons -reproduire en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout -l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera lue au petit -lever de la gouvernante de la Provence) et le naturel qu'elle ne peut -jamais perdre. - -«Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout -le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela -va. Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il -n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à -table; car, à trois heures, le roi, la reine, Monsieur, Madame, -Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de -Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin -ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du -roi que vous connoissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. -On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre -sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme et fixe -tout. Le roi est auprès de madame de Montespan qui tient la carte; -MONSIEUR, la reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et -compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point -d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous -sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe qu'à son affaire, et gagne -où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est -point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les -deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout -cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenois part à son -jeu, de sorte que je fus assise très-agréablement et très-commodément. Je -saluai le roi ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut -comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla aussi longtemps de -ma maladie, que si c'eût été une couche. Elle me dit encore quelques mots -de vous. M. le Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. -Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan; -enfin _tutti quanti_. Vous savez ce que c'est que de recevoir un mot de -tout ce que l'on trouve en son chemin. Madame de Montespan me parla de -Bourbon; elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en étois -trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir un genou, lui a fait -mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale -de la Meilleraie; mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa -beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans -que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle -étoit tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les -deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur -sa tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et -de pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre -poinçons, point de coiffe, en un mot, une triomphante beauté à faire -admirer à tous les ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle -empêchoit toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous -voyez; et vous ne sauriez croire la joie que tout le monde en a, ni de -quelle beauté cela rend la cour. Cette agréable confusion, sans -confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures -jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour -lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique qu'il -écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont -accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on -n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons -ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, -les grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq -chacun, c'est cent; et puis celui qui fait en met dix; on donne chacun -quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, -et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la poule, pour -apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure -sur le cÅ“ur. Combien avez-vous de cÅ“urs? J'en ai deux, j'en ai trois, -j'en ai un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, et -Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il tire ses -conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étois fort aise de voir -cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des -cartes, car il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six -heures en calèche, le roi, madame de Montespan, MONSIEUR, madame de -Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à -dire comme -en paradis, ou dans _la gloire de Niquée_[309]. Vous savez comme ces -calèches sont faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté. -La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite tout le -monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le canal dans des gondoles, -on y trouve de la musique, on revient à dix heures, on trouve la comédie, -minuit sonne, on fait _médianoche_; voilà comme se passa le samedi. - - [309] Allusion à l'une des féeries du roman d'_Amadis de Gaule_. - -«De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me demanda -de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la -réponse, combien j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien je -m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel l'_iniqua -corte_. Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort -que cela continue[310].» - - [310] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 juillet 1676), t. IV, p. 394. - -Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan ne devait pas être de -longue durée. Le roi, en attendant cette grande infidélité du cÅ“ur que -préparait dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame de -Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui désolaient la -jalousie éveillée de sa maîtresse, moins jeune que belle. Rien n'est -curieux comme de suivre la révélation de cette situation bizarre, dans la -correspondance de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, tantôt bien, -tantôt mal renseignée, un jour croyant à l'éternel empire de la favorite, -l'autre à sa chute imminente, reproduit en un style fait pour rester tous -ces événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu dignes de -vivre. - -Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des filles de la reine, -nièce de madame de Montespan, mademoiselle de Théobon: «J'ai vu, écrit le -7 la marquise de Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont -persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, et que -jamais la souveraine puissance de _Quanto_ n'a été si bien établie. Elle -se sent au-dessus de toutes choses, et ne craint non plus ses petites -morveuses de nièces, que si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien -de l'esprit, elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer -le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure est comme sa -beauté, et sa gaieté comme sa parure[311].» - - [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 août 1676), t. IV, p. 415. - -Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame de Montespan, -c'était la tendresse vive que le roi témoignait pour ses enfants, et -surtout pour le jeune duc du Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa -descendance légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits -pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut croire le -témoignage peu suspect de madame de Sévigné. «M. du Maine, mande-t-elle, -est un prodige d'esprit: premièrement aucun ton, aucune finesse ne lui -manquent; il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur cela -que je dis l'_iniqua corte_. Il le voyoit passer un jour sous ses -fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit en l'air, il lui cria: -_M. de Montausier, toujours le bâton haut!_ Mettez-y le ton et -l'intelligence, et vous trouverez qu'à six ans on n'a guère de ces -manières-là : il en dit tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit, -il y a quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il soupoit fort -près de celle du roi: on ne veut point qu'il l'appelle _mon papa_; il se -mit à boire, et follement s'écria: _A la santé du roi, mon père!_ et puis -se jeta, en mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais pourquoi -je vous dis ces choses-là ; ce sont, je vous assure, les moindres[312].» -Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse d'un fils qu'il adorait, -le roi en faisait moins honneur à la mère qu'à l'institutrice qui -développait avec tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels; -aussi, quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu -d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait que cela veut dire -madame de Maintenon) est toujours dans une haute faveur[313].» - - [312] Même lettre, p. 416. - - [313] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 432. - -Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame de Montespan était -restée deux ou trois jours sans paraître au salon du roi, qui, lui, -n'avait garde de manquer à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de -jalousie qui en était cause, mais, cette fois (la chronique posthume l'a -révélé) mieux justifiée qu'à propos de cette Théobon dont parlait tout à -l'heure madame de Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la -belle _madame_ a reparu dans le bel appartement comme à l'ordinaire, et -que ce qui avoit causé son chagrin étoit une légère inquiétude de son -_ami_ et de madame de Soubise. Si cela est, on verra bientôt cette -dernière sécher sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir -plu[314].» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante de -cette femme ardente, altière et habituée à dominer, et combien elle va -souffrir. La marquise de Sévigné est peu disposée à s'attendrir sur de -pareilles douleurs: sans doute elle se rappelait ce que madame de -Montespan avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes -d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait que la première n'avait -que ce qu'elle méritait, ayant abandonné époux, enfants, pour venir à la -cour vivre le front levé dans son double adultère. Aussi son ton n'est -que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la marquise de -Montespan et des ruses qu'emploie son amant couronné pour lui dissimuler -ses infidélités: «On dit que l'on sent la chair fraîche dans le pays de -_Quanto_. On ne sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame que -je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce pays, peut-être que ce -n'est pas là . Enfin il est certain que le cavalier est gai et réveillé, -et la demoiselle triste, embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous -dirai la suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à _Maintenon_ -pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre pour ajuster cette -belle et laide terre[315].» Laide aujourd'hui, et bientôt digne d'une -reine. - - [314] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 429. - - [315] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1676), t. IV, p. 436. - -Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants causaient aussi, pour -leur part, les larmes de madame de Montespan, sentant par instinct les -dangers de sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame de -Soubise et la faveur envahissante de madame de Maintenon. Dans sa -correspondance adressée à sa fille, madame de Sévigné fait marcher de -front ce qui concerne ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons -pas toujours avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous bien ce -qui paraissait et ce qu'on en croyait. - -A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution habilement conduite -par madame de Maintenon, soigneuse de s'éloigner de ses anciens amis, en -vue et par pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches -semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide. «Madame de -Maintenon, dit à ce propos madame de Sévigné, est toujours à Maintenon -avec Barillon et _la Tourte_[316]: elle a prié d'autres gens d'y aller; -mais celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter votre -esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu fort plaisamment -qu'il n'y avoit point présentement de logement pour les amis, qu'il n'y -en avoit que pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne -tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa faveur est -extrême, et que l'_ami de Quanto_ en parle comme de sa première ou -seconde amie. Il lui a envoyé un illustre (_le Nôtre_) pour rendre sa -maison admirablement belle. On dit que MONSIEUR y doit aller, je pense -même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils devaient faire cette -diligence en relais, sans y coucher[317].» «On prétend, ajoute-t-elle -trois semaines après, que cette _amie de l'amie_ (_madame de Maintenon_) -n'est plus ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune -bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon de ce bon -pays[318].» - - [316] M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi - mademoiselle de Montgeron. (_Note de la lettre citée._) - - [317] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1676), t. IV, p. 441. - - [318] SÉVIGNÉ, _Lettres_, _ibid._, p. 462. - -Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant et il nous -suffira de rapprocher, en un même récit, les divers passages où madame de -Sévigné donne à sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante -intrigue, de cette comédie de cour à quatre personnages, où madame de -Montespan lutte héroïquement par le sourire et par les larmes, afin de -disputer le cÅ“ur du roi à l'attrait platonique de madame de Maintenon, -et sa personne aux très-vulgaires desseins de la princesse de Soubise. - -«(2 septembre 1676.)--La vision de madame de Soubise a passé plus vite -qu'un éclair; tout est raccommodé. On me mande que l'autre jour, au jeu, -_Quanto_ avoit la tête appuyée familièrement sur l'épaule de _son ami_; -on crut que cette affectation étoit pour dire: _Je suis mieux que -jamais_. Madame de Maintenon est revenue de chez elle; sa faveur est -extrême[319].» - - [319] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 453. - -«(4 septembre.)--_Quanto_ n'a point été un jour à la comédie, ni joué -deux jours. On veut tout expliquer: on trouve toutes les dames belles, -c'est qu'on est trop fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon -témoignage. Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame de -Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle l'attend fort patiemment -à Livry (où se trouve la marquise de Sévigné); elle a mille complaisances -pour moi[320].» - - [320] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 455. - -«(11 septembre.)--Tout le monde croit que l'étoile de _Quanto_ pâlit. Il -y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés affectées, des -bouderies; enfin, ma chère, tout finit. On regarde, on observe, on -s'imagine, on croit voir des rayons de lumière sur des visages que l'on -trouvoit indignes, il y a un mois, d'être comparés aux autres: on joue -fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. Les uns tremblent, les -autres rient, les uns souhaitent l'immutabilité, la plupart un changement -de théâtre; enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que -disent les plus clairvoyants[321].» - - [321] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 460. - -«(14 septembre.)--Madame de Coulanges (alors à Versailles) me mande, et -d'autres aussi, que madame de Soubise est partie pour aller à Lorges; ce -voyage fait grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon -raccommodement, peut-être trop bon[322].» - - [322] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 463. - -«(16 septembre.)--Madame de Soubise est partie avec beaucoup de chagrin, -craignant bien qu'on ne lui pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée: -car ce fut une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins qui -mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage quand j'aurai vu -_Sylphide_ (madame de Coulanges[323]).» - - [323] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 467. - -«(30 septembre.)--Tout le monde croit que l'_ami_ n'a plus d'amour, et -que _Quanto_ est embarrassée entre les conséquences qui suivroient le -retour des faveurs, et le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en -cherche ailleurs. D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris -nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent -difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives; mais -ont-elles jamais rien empêché? Il est certain qu'il y a eu des regards, -des façons pour la _bonne femme_ (madame de Soubise); mais, quoique tout -ce que vous dites soit parfaitement vrai, elle est _une autre_, et c'est -beaucoup[324]. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée -pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec si peu d'apparence d'en -jouir longtemps; elle seroit précisément en butte à la fureur de -_Quanto_; elle ouvriroit le chemin à l'infidélité, et serviroit comme -d'un passage pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes: voilà -mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que le temps découvrira -quelque chose. La _bonne femme_ a demandé le congé de son mari (il -servait à l'armée de Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni -parée, ni autrement qu'à l'ordinaire[325].» - - [324] Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente - ans de madame de Soubise et ses huit enfants. - - [325] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 7. - -«(2 octobre.)--Madame de Maintenon vint hier voir madame de Coulanges -(qui relevait de maladie à Bâville); elle témoigna beaucoup de tendresse -à cette pauvre malade, et bien de la joie de sa résurrection. L'_ami_ et -l'_amie_ avoient été tout hier ensemble: la femme (_la reine_) étoit -venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua point en public. Enfin la -joie est revenue, et tous les airs de jalousie ont disparu... Les humeurs -sont adoucies; et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus vrai -demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité[326].» - - [326] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 11. - -«(7 octobre.)--La vision de la _bonne femme_ passe à vue d'Å“il, mais -sans croire qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à -_Quanto_.... Madame de Soubise est allée voir son mari malade en Flandre: -cela me plaît[327].» - - [327] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 14 et 19. - -«(15 octobre).--... Si _Quanto_ avoit bridé sa coiffe à Pâques de l'année -qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans l'agitation où elle est: -il y avoit du bon esprit à prendre ce parti; mais la faiblesse humaine -est grande; on veut ménager des restes de beauté; cette économie ruine -plutôt qu'elle n'enrichit. La _bonne femme_ est en Flandre: cela ferme la -bouche[328].» - -«(16 octobre.)--Madame de Soubise est revenue de Flandre; je l'ai vue et -lui ai rendu une visite qu'elle me fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai -trouvée fort belle, à une dent près, qui lui fait un étrange effet -au-devant de la bouche; son mari est en parfaite santé et fort -gai[329].....» - - [328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 20. - - [329] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 30. - -«(21 octobre.)--Madame de Soubise a paru avec son mari, deux coiffes et -une dent de moins, à la cour; de sorte que l'on n'a pas le mot à dire. -Elle avoit une de ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a -péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (_le Camus de -Pontcarré, aumônier du roi_) dont elle ne se soucie guère davantage; -c'est pourtant une étrange perte[330].» - - [330] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 34. - -«(6 novembre.)--Madame de Coulanges vient de me mander que, du jour -d'hier, la dent avoit paru arrachée: si cela est, vous aurez très-bien -deviné qu'on n'aura point de dent contre elle[331].» - - [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 53. - -C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel, que madame -de Sévigné termine l'histoire alors cachée de la princesse de Soubise. -Depuis, les mémoires contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point -là _une vision_, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné. Mais -le cÅ“ur entra pour fort peu dans cette liaison, dont le plaisir, d'une -part, et, de l'autre, les calculs les plus intéressés, formaient tout -l'objet. - -Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur ce mystérieux -épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une façon qui ne laisse rien -dans le doute et l'obscurité. «Madame de Montespan, dit la première, -découvrit cette intrigue par l'affectation que madame de Soubise avoit de -mettre certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que M. de -Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa le roi, le fit -suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement le signal du -rendez-vous. Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à -celui de madame de Montespan, et pour lequel il falloit avoir des -ménagements. D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour -s'arrêter à des délicatesses de sentiment que la force de son esprit ou -la froideur de son tempérament lui faisoit regarder comme des faiblesses -honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa -maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent. -Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces maximes, il -suffit de considérer l'état présent de cette maison et de la comparer à -ce qu'elle étoit quand elle y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il -alors six mille livres de rente. - -«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de -Montespan n'aimoient guère plus le roi l'une que l'autre: toutes deux -avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour -elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir; -madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité. Mais -je ne pousserai pas plus loin ce parallèle; je dirai seulement que, si -l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame -de Soubise que comme un beau tableau ou une belle statue, elle ne devoit -pas disputer un cÅ“ur avec madame de Montespan. Son esprit, uniquement -porté aux affaires, rendoit sa conversation froide et plate; madame de -Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières les plus -sérieuses, et ennoblissoit les plus communes; aussi je crois que le roi -n'a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de -Montespan auroit eu tort d'en être inquiète[332].» - - [332] _Mémoires de madame de Caylus_, coll. Michaud, t. XXXII, p. - 486. - -Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en veut à sa récente -_princerie_: c'est dire de quel ton il parle de l'habile et peu -scrupuleuse femme qui, pour grandir les siens, consentit à être une -maîtresse d'occasion, n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en -inspirait, et comment il qualifie le complaisant époux, trop satisfait -des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter des moyens -employés à l'acquérir. Saint-Simon a connu les récits faits par la -marquise de Sévigné, de cette chute progressive de madame de Montespan, -de la marche ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède de -madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence -(dit-il au moment de sa plus grande bile contre madame de Maintenon) -fortifia de plus en plus le goût du roi pour cette femme adroite et -experte au métier, que les jalousies continuelles de madame de Montespan -rendaient encore plus solide par les sorties fréquentes que son humeur -aigrie lui faisait faire sans ménagement sur le roi et sur elle; et c'est -ce que madame de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, dans ses -lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient quelquefois de ces -mouvements de cour, parce que madame de Maintenon avait été à Paris assez -de la société de madame de Sévigné, de madame de Coulanges, de madame de -la Fayette, et qu'elle commençait à leur faire sentir son importance. On -y voit aussi, dans le même goût, des traits charmants sur la faveur -voilée mais brillante de madame de Soubise[333].» - - [333] Sur madame de Soubise conférez _Mémoires du duc de - Saint-Simon_, t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387, - 309; t. V, p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X, - p. 219, 258; XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4. - -Madame de Montespan néanmoins avait encore tous les dehors, toutes les -allures et les prérogatives d'une maîtresse en titre. Son règne agité se -manifestait par des signes où l'on reconnaissait les intermittences de -l'amour du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué, comme -aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare esprit et de charme -voluptueux. Madame de Montespan était, en outre, la mère d'enfants que -Louis XIV aimait tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une -considération qui retenait les courtisans, trop enclins à délaisser les -anciennes idoles pour en encenser de nouvelles. Aussi vit-on alors deux -hommes de cour émérites lutter entre eux, pour offrir à la favorite -menacée mais encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie. - -«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une lettre charmante et -souvent reproduite) a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or, -rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or -mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais -été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme -vivante n'en avoit connaissance. On la voulut donner aussi -mystérieusement qu'elle avoit été fabriquée. Le tailleur de madame de -Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait -le corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des gronderies -comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en tremblant: «Madame, comme -le temps presse, voyez si cet autre habit que voilà ne pourroit point -vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit l'habit:--Ah! la belle -chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a point de -pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi -arrive; le tailleur dit: «Madame, il est fait pour vous.» On comprend -que c'est une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit -le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan; personne que -lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence: c'est Langlée, c'est -Langlée: tout le monde répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent -d'accord, et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis, pour -être à la mode, C'est Langlée[334].» - - [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 novembre 1676), t. V, p. 54. - -C'était là un hommage de joueur souvent heureux au jeu du roi. Voici un -cadeau d'un autre genre fait par un second joueur plus constamment -heureux encore. «Dangeau (mande, à quelques jours de là , madame de -Sévigné à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée: il -a commencé la ménagerie de Clagny[335]: il a ramassé pour deux mille écus -de toutes les tourterelles les plus passionnées, de toutes les truies les -plus grasses, de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons -les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit hier passer -en revue tout cet équipage comme celui de Jacob, que vous avez dans votre -cabinet de Grignan[336].» - - [335] Terre achetée par madame de Montespan. - - [336] T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du - 29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette - comparaison. «Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son - oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il - espéroit qu'il lui manderoit si le voyage de _Jacob_ a été - heureux, s'il est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y - est bien placé, bien établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses - moutons, ses chameaux.» C'était une collection de figurines en - cire ou en bois, représentant le voyage du patriarche en Égypte. - -Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné était uniquement par -ouï-dire, car elle allait rarement à la cour, et à cause de son âge, et -à cause du peu de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât -que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins inoffensifs. Ses -amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et celles-ci étaient peu -faites pour rompre cette glace de politesse, mêlée de considération et -d'une certaine crainte de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle -royal. Nous avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet et -tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de Retz est bien -connue de tous les lecteurs des volumes publiés par M. le baron -Walckenaer. - -M. Walckenaer[337] nous a montré cet ancien héros de la Fronde, occupé à -achever la rédaction de ses Mémoires, sorte de confession générale -familière aux personnages sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent -aux péchés des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin -d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes, et en -représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite subite de -Retz à Commercy, dans sa jolie maison de Ville-Issey, située près de sa -riche abbaye de Saint-Mihiel. Il quittait le monde et ses rares amis, -pour faire des économies dans le but de payer ses énormes dettes, bilan -de la guerre civile et châtiment du chef de parti, et afin de mettre, -comme le lui avait dit Turenne parlant de lui-même, quelque temps entre -la vie et la mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière -commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue, Retz s'était -démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait poursuivi par tant de moyens -illégitimes et permis. - -On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de ce projet de -retraite. Madame de Sévigné, qui prend toujours feu pour ceux qu'elle -aime, ne supportait pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde, -écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur un si beau dessein, -dit qu'il en sortira. Eh bien, envieux, attendez donc qu'il en sorte, et -en attendant taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse regarder -cette action, elle est belle; et, si on savoit comme moi qu'elle vient -purement du désir de faire son salut et de l'horreur de sa vie passée, on -ne cesserait point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau, tout en -affirmant la sincérité de son ami, madame de Sévigné affiche -alternativement la crainte que le pape ne l'accepte, et l'espoir qu'il -n'en voudra pas. Quelle joie quand elle apprend que le saint-père et le -sacré collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement -offerte par son _cher cardinal_! «Voilà notre cardinal _recardinalisé_, -mande-t-elle à sa fille!--Notre cardinal l'est à fer et à clou!»--«Sa -Sainteté a parfaitement bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la lettre -du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée de mourir sans avoir -encore une fois embrassé cette chère Éminence. Vous devez lui écrire et -ne le point abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième région: -on n'y est jamais assez pour aimer les apparences d'oubli de ceux qui -nous doivent aimer[338].» - - [337] _Mémoires_, _etc._, t. V, p. 138, 160-167. - - [338] Pour ces citations, V. SÉVIGNÉ, t. IV, p. 30, 45, 54 et - 55.--Sur la démission du cardinal de Retz, voir ses _Mémoires_ - (coll. Michaud, t. XXV, p. 612). - -Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée qui existe -entre les sentiments de la mère et ceux de la fille à l'égard de la -_chère Éminence_. Soit défaut de sympathie, au fond, soit effet de sa -tiède nature, ou plutôt circonspection excessive de la part d'une -gouvernante de province pour le roi, madame de Grignan mettait dans ses -rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une réserve, une -froideur qui contrastaient essentiellement avec la franche amitié, -l'admiration publique de sa mère. Aussi, quand la première, un peu trop -rudement peut-être, refusait une pièce d'argenterie que le prélat, -partant pour sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir à -_sa chère nièce_[339], madame de Sévigné, toute pleine de son affection -admirative, écrivait de Retz, au milieu de sa douleur de la mort de -Turenne, ces mots qu'on lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre -jour, en bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus des -autres hommes, lui et M. de Turenne: _le voilà donc seul dans ce point -d'élévation_[340]!» Et dans une lettre suivante, par opposition au _héros -de la guerre_, elle l'appelle résolûment le _héros du Bréviaire_, car, -auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant évanouie de cet -homme dont la renommée a ébloui sa jeunesse, et dont l'amitié fut le -charme durable de sa vie. - - [339] Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. WALCKENAER, t. V, p. - 167.) - - [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 357. - -Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue retraite, -accomplissant, au milieu des Å“uvres les plus édifiantes de piété et de -charité, le programme qu'il s'était tracé, et demandant à la lecture et à -l'étude les occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une maladie -assez semblable à celle qui avait failli emporter son amie vint -l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps de 1676. «Je suis toujours -en peine, écrit-elle à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de notre -cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il pas tout -lu[341]?» Et la semaine suivante: «M. le cardinal me mandoit, l'autre -jour, que les médecins avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de -membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme je pensai -pleurer[342].» - - [341] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 320. - - [342] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 327. - -Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de Retz, malgré ses -réelles souffrances, dut, sur l'invitation personnelle du roi, se rendre -au conclave afin d'y faire prévaloir les intérêts de la France. En -partant pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné pour lui -dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer à Marseille, et -alors elle recommandait à sa fille «de faire toute chose pour avoir -encore la joie de le voir en passant[343].» Mais les cardinaux français -prirent, à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par -Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir que sa mère s'était -promis pour elle. «Vous n'aurez pas le plaisir d'avoir cette chère -Éminence (écrit madame de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce -contre-temps qui est bien plutôt une déception pour elle-même que pour la -gouvernante de la Provence); je suis en peine de sa santé: il étoit dans -les remèdes, mais il a fallu céder aux instantes prières du maître, qui -lui écrivit de sa propre main[344].» Louis XIV avait, à bon droit, grande -confiance dans les lumières, l'habileté et le patriotisme du cardinal de -Retz, et celui-ci arrivait à Rome en quelque sorte comme le chef du -parti français, qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire, -son adversaire traditionnel en Italie. - - [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 405. - - [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 410. - -Le cardinal écrivit exactement à la marquise de Sévigné, de Lyon, de -Turin, de Rome, et, contre les prévisions de tous et les craintes de son -amie, il ne tarda pas à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure -qu'il n'eût osé l'espérer[345].» Les opérations du conclave furent -longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre, Retz put mander, et -il le fit avec empressement, à madame de Sévigné l'élection du cardinal -Odescalchi, sous le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit -du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a aucun -scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que de -nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point -en repassant, dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans -peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce voyage lui a fait -bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon exemple qu'il a -donné. On croit même que, par le bon choix du souverain pontife, il a -remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis tant -d'années[346].» Le savant éditeur de la correspondance fait remarquer -avec raison qu'il est probable que Retz avait combattu l'élection du -nouveau pontife, mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître de -l'avis du conclave[347].» Une première fois, en 1669, le cardinal de Retz -s'était montré opposé à l'exaltation d'Odescalchi, et le parti français -était parvenu à faire nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En -1676, la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la France -croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel tout le monde rendait -hommage. C'est ce qui résulte de la Relation des conclaves de 1689 et de -1691, que nous a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de -Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche du cardinal -de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome[348]. - - [345] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 443. - - [346] SÉVIGNÉ, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17. - - [347] Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre. - - [348] _Mémoires de Coulanges_, formant le t. XI de l'édition de - M. Monmerqué, p. 65.--_Mémoires du cardinal de Retz_, p. 614. - -Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre dans sa retraite de -Commercy, mais sans repasser par Paris, dont il s'était lui-même exilé, à -la grande douleur de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne -plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a dit qu'à Rome il -n'est question que de notre cardinal; il n'en vient point de lettres qui -ne soient pleines de ses louanges: on vouloit l'y retenir pour être le -conseil du pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce -dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa nièce (_la duchesse -de Sault-Lesdiguières_), mais ce n'est pas _sa chère nièce_: c'est une -chose bien cruelle de ne plus espérer la joie de le revoir; savez-vous -bien que cela fait une de mes tristes pensées?»--«Je souhaite, redit-elle -à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez mieux que moi de la -pensée de ne le voir jamais; je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à -l'idée de cette séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien plus -pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec mélancolie, à périr -par les absences[349].» - - [349] _Lettres_, t. V, p. 64 et 68. - -Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des moyens de posséder au -plus tôt cette fille dont déjà depuis deux ans elle se trouvait séparée. -Forte de son sacrifice de Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan -pour qu'une satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus -longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de ce désir devenu -chez elle une idée fixe. Désireuse, de son côté, de revoir sa mère, mais -retenue par les devoirs de sa situation et les exigences de ses affaires -domestiques, madame de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre, -annonça successivement son arrivée, sans pouvoir réaliser ses projets -sincères à cet égard. Ainsi renvoyée de mois en mois, cette pauvre mère -en vient à un état d'accablement et de tristesse qui serait une preuve, -pour ceux qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité d'une -tendresse dont on a dit l'expression exagérée, tandis qu'elle n'est que -passionnément vraie[350]. - - [350] V. _Lettres de madame de Sévigné_, t. IV, p. 477; V, p. 19, - 25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62. - -En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve une occupation du goût -de son cÅ“ur dans la poursuite des affaires de son gendre et de son fils. -Après avoir pris une honorable part aux événements de la campagne dont -nous avons rappelé les principaux faits, le baron de Sévigné, malade d'un -rhumatisme à la cuisse, et croyant toute opération sérieuse ajournée, -était revenu de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre[351]. Ce -retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa pas que de -causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné montrait en effet, par là , -qu'il n'était pas trop esclave de la discipline militaire, et le roi -n'aimait guère qu'on prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame -de Sévigné jugea prudent de garder son fils en quelque sorte caché à -Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée. «Le _Frater_ est -toujours ici, mande-t-elle à madame de Grignan, attendant ses -attestations qui lui feront avoir son congé. Il clopine, il fait des -remèdes; et quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne -discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que nous ne serons -point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui sent que je -suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et -n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons -souvent de vous avec tendresse.» Et le _Frater_, de ce charmant esprit -qui contraste avec le ton un peu tendu de sa sÅ“ur, continue: «Ma mère -est ici pour l'amour de moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace -tous les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout -s'apaisera par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je -suis pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode. -Je fais tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et -d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand je lui parle -là -dessus. Elle revient toujours sur les soins que j'ai pris d'elle -pendant sa maladie, et, à ce que je puis juger par ses discours, elle est -fort fâchée que mon rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas -la fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa tendresse et -toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle seroit tout à fait contente si -elle m'avoit seulement vu en état de me faire confesser; mais, par -malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me -voir clopiner comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld, qui va -présentement comme un Basque[352].» - - [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 39. - - [352] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1676), t. V, p. 43. - -En même temps qu'elle poursuivait le congé de son fils auprès de Louvois, -qui, à cause de sa parenté avec madame de Coulanges, se montrait gracieux -pour elle, la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le -renouvellement de la faible indemnité que le roi avait l'habitude -d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de province dont il -était satisfait. Louvois était rude dans le service, mais galant pour les -dames. Il n'en était pas de même de Colbert: celui-ci faisait toujours -mauvais visage à qui venait lui demander de l'argent[353]. Madame de -Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir des intérêts de -son gendre et de sa fille. «J'ai voulu aller à Saint-Germain parler à M. -Colbert de votre pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois -très-bien accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et plusieurs -autres me consoloient par avance de la glace que j'attendois. Je lui -parlai donc de cette pension, je touchai un mot des occupations -continuelles et du zèle pour le service du roi; un autre mot des extrêmes -dépenses à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas de rien -négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine que M. l'abbé de -Grignan et moi nous l'importunions de cette affaire: tout cela étoit plus -court et mieux rangé; mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la -réponse: _Madame, j'en aurai soin_; et il me ramène à la porte; et voilà -qui est fait[354].» Toutefois madame de Sévigné fut plus heureuse que -madame Cornuel. On sait, que ne pouvant tirer du ministre austère ni un -mot de réponse, ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui dit -celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez[355]!» - - [353] _Vie de Colbert_ par M. Pierre Clément, p. 106. - - [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 63. - - [355] _Biographie Michaud_, art. Colbert, par M. Villenave. - -Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris aussitôt que son mari -auroit obtenu des États de Provence le _don_ extraordinaire de huit cent -mille francs que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de plus -que les années précédentes), et fait nommer M. de Saint-Andiol, son -beau-frère, procureur du pays, c'est-à -dire chargé d'aller porter à -Versailles le vote de l'assemblée. C'est dans cette circonstance qu'il -faut voir toute la tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis -vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette nouvelle, -de la bonne résolution que vous prenez; elle sera approuvée de tout le -monde, et vous êtes fort loin de comprendre la joie qu'elle me -donne[356]!» - - [356] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 18 novembre, t. V, p. 66. - -Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt annonçant cette chère -venue. Quel feu! quelle allégresse, quel trouble! - -«_Livry, mercredi 25 novembre 1676._--Je me promène dans cette avenue; je -vois venir un courrier. Qui est-ce? C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui -est admirable. Et quand viendra ma fille?--Madame, elle doit être partie -présentement.--Venez donc que je vous embrasse. Et votre don de -l'assemblée?--Madame, il est accordé.--A combien?--A huit cent mille -francs.--Voilà qui est fort bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à -craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre -votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois aisément -les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis -rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon -fils; il n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne -pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps -admirable, mais je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous -voudrez. Je vais renvoyer Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à -Versailles, c'est-à -dire à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps -presse. Je me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le -_Frater_ aussi[357].» - - [357] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 70. - -Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit plus que trois -lettres, trois billets de ce même style, rapide, coupé, joyeux. On voit -qu'à la veille de jouir de cette chère présence, elle n'a plus le cÅ“ur à -l'écriture. «Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus -de goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne vous aime -plus[358]?» Elle annonce aux gouverneurs de la Provence que «la nouvelle -des huit cent mille francs a été très-agréable au roi et à tous ses -ministres»; et, pour compléter cette bouffée de contentement, voilà que -le maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste, mais -indispensable au voyage de Paris, tant était grande alors la gêne de la -noblesse provinciale, et si avancée la ruine latente d'une maison dont le -faste apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques -expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette mère heureuse, le 9 décembre, -a glissé fort à propos nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On -dit tous les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne, en -riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien servir. Sa Majesté -apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol étoit procureur du pays; le -sourire continua, comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de -Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit: Sire, la chose a -passé d'une voix, sans aucune contestation ni cabale. Cette conversation -finit, et se passa fort bien[359].» - - [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 71. - - [359] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 73. - -Partie d'Aix le 1er décembre, la comtesse de Grignan, seule, car son mari -était encore retenu par ses fonctions, cheminait lentement à travers la -neige et la glace qu'elle avait trouvées sur sa route, au lieu du beau -temps que lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait, -mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue et fastidieuse -marche. Son cÅ“ur suit sa fille dans ses pénibles étapes. Elle ne veut -pas qu'elle arrive sans trouver sur sa route des excuses de tout ce -mauvais temps: «Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de -peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles? -Je crois avoir souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a -pas été un moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai -trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que vous preniez -pour moi; c'est-à -dire, par un certain côté, car celui de la tendresse et -de l'amitié relève bien mon mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! -et quelle saison! vous arriverez précisément le plus court jour de -l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. J'ai vu une -devise qui me conviendroit assez; c'est un arbre sec et comme mort, et -autour ces paroles: _fin che sol ritorni_. Qu'en dites-vous, ma fille? Je -ne vous parlerai donc point de votre voyage, nulle question là -dessus; -nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, et nous -tâcherons de donner un autre cours aux _petits esprits_, et d'autres -idées à votre imagination[360]..... Je vous attendrai à dîner à -Villeneuve Saint-Georges; vous y trouverez votre potage tout chaud; et, -sans faire tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur de -Grignan), vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus -parfaitement. L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée avec -un bon feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir jamais une -plus sensible[361]!» - - [360] Allusion au langage de la philosophie cartésienne, - familière à madame de Grignan. - - [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 74. - -Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On peut se figurer les -transports de madame de Sévigné de revoir sa fille après deux années -entières d'absence, et il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se -retrouver enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets -humains, même des plus légitimes rêves de l'amour maternel, ce séjour -commun à Paris, que madame de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle -l'époque la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse de son -existence, et cela à cause de sa fille et par sa fille, ainsi que nous le -verrons dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE VI. - -1677. - - Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et - Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné - et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité, - extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux - maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in - petto_.--Ne pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle - _comte_.--Le roi lui permet de revenir une seconde fois à - Paris.--Sa cousine désire connaître ses _Mémoires_; ils les - lisent ensemble.--Position de madame de Montespan à la cour.--Le - roi distingue madame de Ludre.--On attribue à Bussy des couplets - satiriques; sa justification.--La guerre recommence.--Louis XIV - se met en campagne avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de - Valenciennes.--Le baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et - Cambrai sont obligés de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de - Cassel.--Retour triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: - l'année 1677 appelée _l'année de Louis le Grand_.--Corneille - chante les victoires du roi.--Madame de Sévigné achète à son fils - la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de - Grignan.--Appréhensions de sa mère.--Quelques troubles - surviennent entre la mère et la fille.--Malentendus expliqués. - - -Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette période, nous ne -trouvons que deux lettres de sa mère, l'une à Bussy, l'autre au comte de -Guitaud. Toutefois, au moyen d'une correspondance qui recommence avec -l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation, il nous sera -possible de connaître quelle fut, durant cette première moitié de l'année -1677, l'existence de la mère et de la fille. - -En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment des amis de sa -mère, qui étaient aussi les siens et que nous connaissons, retrouva son -frère, guéri de son rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait -fait tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer -d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation que l'on -tardait bien à récompenser; M. de la Garde, ce cousin à héritage des -Grignan, qui, quelques mois auparavant, avait failli, à cinquante-six -ans, épouser une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le -bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame de Sévigné, -qui, pour cela, lui restitue le nom de _sage_; et enfin Bussy-Rabutin, -venu à Paris au mois de juin précédent avec une permission de deux mois, -successivement prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès de commisération -royale, où la vanité de plus en plus vivace de ce disgracié satisfait -voulait presque voir un retour de faveur. - -M. Walckenaer a fait connaître en détail le premier voyage effectué par -Bussy en 1674, après sept années d'exil, et ses tentatives infructueuses -de réconciliation auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la -Rochefoucauld, Marsillac[362]. Lorsque madame de Sévigné, en juin 1676, -retourna de Vichy à Paris, elle y trouva son cousin déjà installé depuis -quelques jours. Il y avait deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils -n'avaient point interrompu une correspondance qui chez eux paraissait un -besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus tard à sa cousine -que les lettres qu'elle lui avait écrites pendant les années 1674, 1675 -et 1676, étaient celles qu'il trouvait le plus à son goût[363]. A ces -diverses dates, ce quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt -il lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais mourir, -comme il y en a qui ne devroient jamais naître[364].» Tantôt il lui -proteste que, «comme il ne trouve aucune conversation qui lui plaise -autant que la sienne, il ne trouve aussi point de lettres si agréables -que celles qu'elle lui écrit[365].» Le 11 août 1675, il lui adresse cet -éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon d'écrire: «J'ai -reçu votre lettre, madame, elle est assez longue, et je vous assure que -je l'ai trouvée trop courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit -laconique, soit que vous vous étendiez davantage, il y a, ce me semble, -dans vos lettres, des agréments qu'on ne voit point ailleurs; et il ne -faut pas dire que c'est l'amitié que j'ai pour vous qui me les embellit, -puisque de fort honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont -admirées[366].» - - [362] _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 147. - - [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 147. - - [364] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 août 1674), - t. II, p. 385. - - [365] _Corr. de Bussy_, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre - 1674). - - [366] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 401. - -La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy, pendant ces deux -années écoulées sans se voir, se compose de trente-cinq lettres, dix-neuf -écrites par celui-ci et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y -règne fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble l'allure -naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux disposé à rendre un coup -qu'une tendresse, et n'ayant qu'un souci, dans les petites comme dans les -grandes luttes, avec une femme et une parente comme avec un ennemi bardé -de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques parties de leur -correspondance que nous voulons relever, car on y rencontre de nouveaux -traits des deux principales figures de ces Mémoires, et de plus elles -caractérisent des relations dont l'historique fait partie du plan dont -nous achevons l'exécution. - -Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse de madame de -Sévigné avant celle de Bretagne. Se faisant de la nature et de la cause -du mal de bizarres idées, et imaginant à ce sujet de plus singuliers -remèdes, Bussy adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet -volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner: «J'ai -appris que vous aviez été fort malade, ma chère cousine; cela m'a mis en -peine pour l'avenir, et j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre -mal à un habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes d'un bon -tempérament comme vous, demeurées veuves de bonne heure, et qui s'étoient -un peu contraintes, étoient sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de -l'appréhension que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède -étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez assez la vie pour -n'en pas user, ni que vous eussiez plus de peine à prendre un galant que -du vin émétique. Vous devriez suivre mon conseil, ma chère cousine, -d'autant plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous -aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à cent lieues de -vous, comme je suis, vraisemblablement ce ne seroit pas moi qui vous en -servirois.»--«Votre médecin (lui répond madame de Sévigné de la même -plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal sont des vapeurs, -et vous qui me proposez le moyen d'en guérir, n'êtes pas les premiers qui -m'avez conseillé de me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la -raison de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs par -les remèdes que vous me proposez m'empêchera encore d'en user pour les -guérir. Le désintéressement dont vous voulez que je vous loue dans le -conseil que vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été du -temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce temps-là vous auriez eu -plus de mérite. Quoi qu'il en soit, je me porte bien, et, si je meurs de -cette maladie, ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de -mon épitaphe[367].» - - [367] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettres des 16 août et 5 - septembre 1674), t. III, p. 385 et 393. - -Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois dans le commerce -de ces deux esprits prompts à la riposte, et qui ne dédaignent pas ce -qu'on appelle le mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement -faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle de Bussy, lui -avait écrit, comme à une parente considérable et considérée, afin de lui -demander en quelque sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au -père, un compliment très-honnête de M. de Coligny. Je vois bien que vous -n'avez pas manqué de lui dire que je suis l'aînée de votre maison, et que -mon approbation est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de -mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de telles épices, -cette historiette un peu gauloise: «A propos de cela, je veux vous faire -un petit conte qui me fit rire l'autre jour. Un garçon, étant accusé en -justice d'avoir fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses -juges, et leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas nui, -mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je vous demande pardon, je -trouve ce conte naïf et plaisant. S'il vous en vient un à la traverse, ne -vous en contraignez pas[368].» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si -Bussy _s'en contraint_, et il répond à sa cousine par une anecdote sur le -chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt que nous devons laisser (telle -est chez nous le changement du langage, je ne dis pas des mÅ“urs) à la -place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien de la Gaule -amoureuse[369]. - - [368] SÉVIGNÉ (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28. - - [369] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 108. - -La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit, dans ce temps, l'héroïsme -de Condé, l'éloquence de Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de -Fénelon. Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses lettres -de la période qui nous occupe nous offrent deux remarquables exemples de -cet orgueil à la fois triste et bouffon qui a dirigé et perdu sa vie. - -On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un seul coup huit -maréchaux de France. C'était pour Bussy, leur doyen à tous, une belle -occasion manquée, de parvenir à cette dignité, jusque-là le vif objet de -son envie. «Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût, ou -que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au contraire, je lui -rends mille grâces du repos d'esprit qu'il m'a donné sur cela, et de ce -qu'il m'a fait le courage encore plus grand que mes malheurs[370].» -Résignation factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus -amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on va le voir -dans une lutte que le _mestre de camp général de la cavalerie légère_ -soutint avec la plupart des nouveaux élus, et que l'on peut appeler sa -campagne du _monseigneur_. - - [370] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 67. - -Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux, qu'il appelait -_maréchaux à la douzaine_, Bussy, courtisan lors même qu'il n'affectionne -ni n'estime, crut devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient -particulièrement connus, mais il omit de leur donner le titre de -_monseigneur_, auquel les maréchaux de France pensaient avoir droit, et -qui, en effet, était passé en tradition et en habitude. Par une théorie -nouvelle et subtile, il entendait ne rendre cet hommage qu'à ceux qui -étaient ses anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à ses -cadets. - -Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses compliments avec -sa méprisante façon de penser sur ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec -vous, monsieur, écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait -fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu celle-ci: le -mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne et nombreuse -compagnie[371].» A Vivonne il dit: «Enfin, monsieur, vous voilà parvenu -aux grands honneurs de la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous -n'aviez ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu lente à -vous récompenser, mais elle s'est assez bien remise en son devoir, et -elle n'a plus qu'à vous donner les moyens d'augmenter la gloire que vous -avez acquise... Je vous assure que je le souhaite de tout mon cÅ“ur; car -personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que je ne -fais[372].» Et à M. de Duras, il témoigne toute «sa joie de la justice -que le roi vient de lui faire[373].» - - [371] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 72. - - [372] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 73. - - [373] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 78. - -Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés de ce que Bussy leur -refusait le _monseigneur_, et les appelait tout bonnement _monsieur_. Il -n'en fut pas de même du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy, -se conformant au protocole dont il usait vis-à -vis de ses cadets, lui -avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie, pour le remercier de -quelques honnêtetés faites à son fils, qui servait en Flandre dans son -corps. «Comptez, s'il vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme -sur l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie, et qui -s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais[374].» Ce n'est pas -de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant, à madame de Sévigné -lorsque, sur la nouvelle de la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à -Consarbrüch, il lui demandait si elle ne pensait pas que ce général -malheureux voudrait n'être encore que le chevalier de Créqui. «Pour moi, -ajoutait-il avec injure, je le souhaiterois si j'étois à sa place, car on -pourroit croire qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et -l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne[375].» - - [374] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 155. - - [375] _Corr. de Bussy_, t. III, p. 101. - -Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa personne et sa -promotion (évidemment par d'autres que madame de Sévigné, cette opinion -ayant pu être communiquée à plusieurs par l'indiscret complimenteur), -soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que quelques-uns de ses -collègues, qui peut-être n'étaient qu'indulgents pour un maniaque -d'orgueil et de médisance, dont la réputation était bien faite, le -maréchal de Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans la -forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci, où il développe son -système sur le _monseigneur_. «Je ne crois pas, dit-il au maréchal, que -vous ayez reçu ma lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici -quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez ne me l'avoir pas -faite, parce que je ne vous avois pas traité de _monseigneur_, et que -vous prétendiez que tout ce qui n'étoit pas officier de la couronne en -devoit user ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui ai -répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où il n'y eût des -exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un qui les méritât, vous ne -doutiez pas que ce ne dût être moi, de même que les Coligny, les Passage, -les Estrées et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté, -que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de Navailles, de -Schomberg et de Lorges (gens qui savent aussi bien que qui que ce soit -soutenir leur dignité) me font réponse comme si j'avois l'honneur d'être -de leur corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse de la -différence d'un maréchal de France à moi, et que, quand le roi ne m'a pas -fait la grâce de m'en donner le titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne -sont bonnes que pour elle[376].» Ces arguments et le ton avec lequel ils -étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de Créqui, et il refusa -de faire à Bussy la réponse qu'il demandait. - - [376] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 161. - -Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et compatissant ami, le -duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il dans les notes explicatives de sa -correspondance, que si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela -une affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons[377].» Il lui -envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le duc de Saint-Aignan -adressa à Bussy la réponse suivante, que nous ne pouvons prendre au -sérieux, et qui, si elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à -un amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir, reste comme -un modèle de fine ironie et d'amical persiflage: «Je vous confesse, -Monsieur, que j'aurois admiré la hauteur et la manière dont vous savez -prendre les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à -l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend plus. Cela est du -meilleur sens, et le plus juste du monde, de faire de la distinction -entre les vieux et les nouveaux maréchaux de France, c'est-à -dire entre -ceux qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que vous avez -commandés. Avec toute la qualité et tous les services que vous avez, vous -ne sauriez vous mettre plus à la raison que vous faites[378].» - - [377] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 163. - - [378] _Correspondance de Bussy_, t. III., p. 165. - -Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il n'était pas le seul -qui éprouvât de la répugnance à traiter les maréchaux de _monseigneur_, -même sans avoir sur eux l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite -deux exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait à ne le -donner point. «Le comte de Gramont, dit-elle à son cousin sans doute pour -lui complaire, qui est en possession de dire toutes choses sans qu'on -ose s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa nomination): - - «Monseigneur, - - «La faveur l'a pu faire autant que le mérite. - - «Monseigneur, je suis votre très-humble serviteur, - - «LE COMTE DE GRAMONT.» - -«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style; quand on fit -maréchal de France M. de Schomberg, celui qui fut surintendant des -finances, il lui écrivit: - - «Monseigneur, - - «Qualité, barbe noire, familiarité. - - «CHANTAL.» - -«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit été fait maréchal de -France parce qu'il avoit de la qualité, la barbe noire comme Louis XIII, -et qu'il avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père[379]!» - - [379] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 août 1675), t. III, p. 276. - -La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne, les idées du -roi sur cette question d'étiquette, et qui déjà , par précaution, avait -fait passer à M. de Grignan un avis qui n'était point inutile, conseille -ainsi son irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est pas -comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote clairement -caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal d'Albret a faite au roi -que le marquis d'Ambres, en lui écrivant, ne le traitoit pas de -_monseigneur_, Sa Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur -cela, il a écrit cette lettre au maréchal: - - «Monseigneur, - -«Votre maître et le mien m'a commandé d'user avec vous du terme de -monseigneur; j'obéis à l'ordre que je viens d'en recevoir, avec la même -exactitude que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé que -vous savez à quel point je suis, monseigneur, votre très-humble et -très-obéissant serviteur.» - -Voici la réponse du maréchal d'Albret: - - «Monsieur, - -«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du monde le plus -éclairé, vous a ordonné de me traiter de monseigneur, parce que vous le -devez; et parce que je m'explique nettement et sans équivoque, je vous -assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre conduite m'y -obligera, monsieur, votre, etc.[380].» - - [380] SÉVIGNÉ, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.--Conf. - WALCKENAER, t. IV, p. 279. - -Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de la lettre de sa -cousine, qui en contient beaucoup d'autres, sur lequel, dans sa réponse -détaillée, il oublie de s'expliquer. Mais, afin de faire disparaître -cette différence qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité -bouffonne, et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans hésiter -maréchal de France, et il put alors se donner à lui-même, _in petto_, du -_monseigneur_ tout à son aise[381]. - - [381] SÉVIGNÉ, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176. - -En même temps, il lui prit une autre lubie, une autre _vision_, pour -employer le mot du dix-septième siècle. Trouvant sans doute qu'on lui -avait fait tort de ne pas le nommer duc et pair, comme on l'avait -maltraité en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de son titre -de comte: «Ne m'appelez plus _comte_, écrit-il à sa cousine, j'ai passé -le temps de l'être. Je suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de -Turenne l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers aux gens -qu'il honore[382].» La surprise de madame de Sévigné ne fut pas médiocre. -Elle dut croire son cousin décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on -vous appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et pourquoi, -mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je n'ai encore vu personne qui se -soit trouvé déshonoré de ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault, -du Lude, de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, l'ont porté -sans chagrin. Il n'a point été profané comme celui de marquis. Quand un -homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui -de marquis, qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à ceux qui -l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on l'est comme vous, je ne -comprends point du tout qu'on veuille le supprimer. Le nom de Bussy est -assez commun; celui de comte le distingue, et le rend le nôtre, où l'on -est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où vous vient ce chagrin, ni -cette vanité, car personne n'a commencé à désavouer ce titre. Voilà le -sentiment de votre petite servante, et je suis assurée que bien des gens -seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez ou si vous vous y -rendez, et en attendant, je vous embrasse, mon cher _comte_[383].» - - [382] _Correspondance de Bussy_ (20 octobre 1675), t. III, p. - 111. - - [383] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 décembre 1675), t. IV, p. 136. - -Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement, et ce n'est pas -petite affaire que de ramener au sens commun cette vanité qui fermente et -s'aigrit dans la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette -bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation, pour faire -bien connaître un personnage que Molière a oublié, et qui tient -naturellement une très-grande place dans cet ouvrage. - -«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre de comte, j'ai cru que -vous entendriez d'abord la raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il -vous la faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la promotion -aux grands honneurs de la guerre que le roi a faite m'a donné meilleure -opinion de moi que je n'avois, et que, m'étant persuadé que, sans ma -mauvaise conduite, Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans le -rang que mes longs et considérables services me devoient faire tenir, -j'ai été honteux de la qualité de comte. En effet, me trouvant, sans -vanité, égal en naissance, en capacité, en services, en courage et en -esprit, aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus des autres, -je me suis fait maréchal _in petto_, et j'ai mieux aimé n'avoir aucun -titre que d'en avoir un qui ne fût plus digne de moi. De dire que je -serai confondu dans le grand nombre de gens qui portent le nom de Bussy, -je vous répondrai que je serai assez honorablement différencié par celui -de Rabutin, qui accompagnera toujours l'autre. - -«Et pour répondre maintenant à ce que vous me dites de tous ces messieurs -qui ne se sont point trouvés déshonorés de porter le titre de comte, je -vous dirai que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient bien las de -l'être quand le roi leur fit la grâce de les faire ducs; que le comte de -Sault étoit encore jeune quand il fut duc par la mort de son père; que -les comtes de Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne -doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en prendre qu'à -eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait pour être plus, et que M. de -Grignan n'avoit pas encore assez rendu de services pour s'impatienter -d'être comte. - -«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez mes raisons, car vous -n'êtes pas personne à croire qu'il y a de la foiblesse à changer -d'opinion quand vous en voyez une meilleure[384].» - - [384] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 129. - -Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que, seul, celui de duc -lui semblait en harmonie avec la qualité de maréchal de France qu'il -s'était octroyée. Ses ennemis, qu'il avait tant offensés, devaient être -bien vengés de voir cet orgueil tombé là . Aussi c'est comme un malade que -madame de Sévigné traite maintenant son cousin. Celui-ci lui avait envoyé -la copie d'une lettre dans laquelle il demandait au roi la faveur de -faire auprès de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous parle, lui -écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître, de votre petit -manifeste au roi? Il est digne de vous, de votre siècle et de la -postérité.» Rien n'y manque--vous avez raison, ce que vous dites est -parfait--c'est ainsi qu'on répond aux gens avec lesquels on ne veut plus -discuter. - -Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait naître au -besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV. Avec son caractère, -écrasé par cette interminable disgrâce qui humiliait son amour-propre et -ruinait ses intérêts, il est hors de doute que Bussy devait sentir dans -son cÅ“ur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible contre le -prince qui, malgré ses supplications, persistait à le reléguer au fond de -sa province. Aussi ce n'est pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates -adulations, les protestations sans dignité, les humilités excessives qui -affadissent sa correspondance. «Quelque raison que Votre Majesté sache -qu'on a de vous aimer, dit-il à Louis XIV dans ce manifeste dont vient de -parler madame de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que -cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge et à l'exil; -mais vous en serez persuadé quand je vous en aurai dit les raisons. -Premièrement, Sire, il faut que vous teniez pour constant que, depuis que -j'ai eu l'honneur d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et, -si je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et je ne doute -pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là , en la croyance -qu'on ne pouvoit faillir avec de si bons principes, et en quelque sorte -de mérite que je me sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans -le reste de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné -prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas[385].» - - [385] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 459. - -En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy à Louis XIV, -groupés toutefois avec raison par son habile éditeur à la suite de chaque -volume de sa correspondance, on rencontre vingt passages de ce style -piteux et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable et -arrogante du personnage. Citons quelques fragments; nous y trouverons des -traits qui complètent cette rogue et triste physionomie: - ---«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et, quoiqu'il soit -fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême respect que j'ai pour la -justice de Votre Majesté fait que je n'essaye pas de paroître moins -coupable devant elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité, en -cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu toute ma vie -pour la personne de Votre Majesté. Je me tiens si fort de ces sentiments, -et je trouve qu'ils me font tant de mérite, que je n'ai pas de peine -d'avouer franchement les fautes que j'ai faites[386].» - - [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436. - ---«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement -d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai l'honneur d'écrire à -Votre Majesté, pour lui demander très-humblement pardon, et lui offrir -mes très-humbles services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous -demander miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner Votre -Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours qu'au meilleur maître du -monde? Pardonnez-moi donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi -d'aller à l'armée pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre -Majesté par tous les services les plus considérables que je pourrai lui -rendre, ou pour mourir en lui témoignant mon zèle. Si je pouvois faire à -Votre Majesté un plus grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois -de tout mon cÅ“ur, car personne n'aime plus Votre Majesté que je fais, et -je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire, je vous aime plus que -tout le monde ensemble, et, si je n'avois plus aimé Votre Majesté que -Dieu même, peut-être n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont -arrivés; car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en -France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je encore?) -guère qui soit plus en état de servir. Il faut bien que Dieu ait été en -colère contre moi, d'avoir aimé quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu -tout ce mérite inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui -ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement qu'elle a -fait[387].» - - [386] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 436. - - [387] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 437. - -En 1673, remerciant le roi de la première permission qu'il lui avait -accordée, après sept années d'exil, de revoir Paris, où l'appelait un -procès important, Bussy s'exprime de la sorte: «Sire, je demande -très-humblement pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma -reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de venir à Paris pour -quelque temps. Quoique cette grâce me soit considérable par l'ordre -qu'elle me donnera moyen de mettre à mes affaires, elle me l'est bien -plus par la marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre -Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie obtenu de plus -considérables de Votre Majesté. Elle sait que je l'ai plusieurs fois -très-humblement suppliée de m'accorder l'honneur de la suivre à ses -campagnes, c'est-à -dire d'aller employer ma vie pour le service d'un -maître adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main qui me -frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice que moi. J'ai -toujours cru, Sire, et j'en suis encore persuadé de la plus claire vérité -du monde, que Votre Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su -que je l'avois aimée de tout mon cÅ“ur, et toujours admirée, et que cela -lui avoit même donné quelque bonté pour moi; mais que, blâmant ma -conduite avec raison, elle avoit mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à -ses propres inclinations[388].» - - [388] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 438. - -Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir, systématiquement et -sans perdre courage, des services toujours refusés: «J'espère, Sire, -dit-il, que Votre Majesté, qui est l'image de Dieu, se laissera enfin -fléchir à la persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que je -souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est peut-être la -mort que je vous demande, Sire, mais il n'importe: je commence à l'aimer -mieux, en vous servant, que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté. -Accordez-moi donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette campagne, j'en -supplie très-humblement Votre Majesté, et de croire que jamais homme qui -a eu le malheur de déplaire à son maître n'en a eu tant de repentir que -moi, ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus, et -n'est, après tout cela, du meilleur cÅ“ur et avec plus de soumission, de -Votre Majesté, etc[389]....» Mais, voyant le peu de succès de ses offres -de service, Bussy se mit à afficher une résignation en apparence -complète, et, au lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit -au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement Votre Majesté de me -permettre de lui témoigner la joie que j'ai de ses dernières conquêtes, -et de voir que mon maître prenne le chemin de le devenir de tout le -monde. Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté avoit -daigné accepter les offres de mon très-humble service; mais, enfin, comme -je n'ai pu avoir ce plaisir, je m'en suis fait un autre qui est de me -soumettre à vos volontés avec une résignation dont je suis assuré que -Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître aussi bien -que lui, et voir le fond de mon cÅ“ur, je ne serois pas aussi malheureux -que je le suis[390].....» - - [389] _Correspondance de Bussy_, t. II, p. 442. - - [390] Placet du 9 juin 1674, _Correspondance_, t. II, p. 444. - -Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune bon cÅ“ur, Bussy, -jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa de poursuivre Louis XIV de ses -placets. Il devait attendre six ans encore avant de voir fléchir sa -sévère disgrâce, et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la -cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de langue et de -plume de cet esprit malfaisant fussent bien grands et eussent atteint -plus haut que ceux que nous avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même, -plus vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur si longtemps -inflexible. - -Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait à Bussy avec une -si lente parcimonie le retour de ses bonnes grâces, avait paru se -radoucir. A son retour de Bretagne, madame de Sévigné sut que son cousin -avait obtenu, pour quelques mois, une nouvelle permission de résider à -Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit. De la part de -celui-ci, ce n'était point précisément défiance, car que pouvait-il -appréhender d'une parente qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de -preuves d'affection? Probablement il redoutait les confidences, même -involontaires, de madame de Sévigné à madame de la Fayette, son intime -amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld, dont il suspectait toujours -la rancune. Mais, comme on l'a vu en 1674[391], madame de Sévigné savait, -avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui cachait rien de -ces choses et d'autres plus importantes, et que l'exilé employait de -préférence auprès du roi, madame de Sévigné, disons-nous, connaissait -parfaitement ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue, le -ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui disait point. En -rentrant des Eaux, elle le trouva donc depuis quelques jours établi à -Paris, content de n'avoir plus à se cacher, et, dans sa modestie -habituelle, se faisant un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance: -«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés, lui avait-il écrit -à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles qu'à moi[392].» - - [391] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 60. - - [392] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 150. - -Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa fille madame de -Sévigné reçut souvent les visites de Bussy; elles eurent lieu avec un -contentement réciproque, car, malgré de profondes différences morales, -ces deux esprits de même souche se conviennent et se plaisent. Bussy et -sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se laisser entraîner à un -sentiment plus vif que l'amitié[393]; mais cette amitié, du moins, -quoiqu'elle eût été mise à de délicates épreuves, avait toujours survécu, -et aujourd'hui, toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus -cordiale que jamais. - - [393] Conf. WALCKENAER, t. I et II, _passim_. - -Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris, soit dans les -lettres de Bussy à ses divers correspondants, soit dans celles de madame -de Sévigné à sa fille, on trouve peu de détails sur leurs relations -journalières. «Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan, le -27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère: votre absence -empêche l'effet de mes remèdes[394].» Au mois d'octobre, nous le trouvons -à Livry, où il est allé passer quelques jours, afin de contenter l'envie -que sa cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître ses -Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait dans leur monde. -«Vous devriez m'envoyer quelques morceaux de vos _Mémoires_, lui avait -écrit le 18 septembre madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu -quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais, quoiqu'ils aient -plus de mérite[395].» Bussy ne voulut pas lui adresser son manuscrit; il -tenait à lui en faire la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les -louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses mémoires -sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général pour tout -l'ouvrage[396].» Cela peut s'appeler un auteur gourmet en fait d'éloge. -La lecture eut lieu, et madame de Sévigné en rend un témoignage plus -amical que sincère à sa fille, car les _Souvenirs_ de Bussy, publiés -après sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont un assez -terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt avec la plupart des -mémoires contemporains[397]. - - [394] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 169. - - [395] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 474. - - [396] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 184. - - [397] _Voy._ la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires - donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne. - -Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée de son travail à -quelques amis dont il voulait avoir le sentiment. L'un d'eux était M. de -Thou, président de l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien -et frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû épouser madame de -Sévigné, fait omis par tous les biographes de celle-ci. «J'ai lu vos -_Mémoires_ avec beaucoup de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il -lui donne en même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est -difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil cas. Mais ce -qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux de louer, ce sont -les lettres de madame de Sévigné, que Bussy avait eu l'heureuse idée -d'intercaler dans son récit. «J'ai admiré les lettres de madame de -Sévigné, ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une -personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect et une -très-grande inclination: je l'ai pensé épouser, et c'est M. de la Châtre -et madame votre cousine, sa femme, qui ménageoient la chose[398].» -Nouveau témoignage de cette constante bonne renommée que, dans un mauvais -jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait voulu obscurcir, et -preuve nouvelle que, de son vivant, madame de Sévigné a joui de toute sa -réputation épistolaire. - - [398] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (31 octobre 1676), t. III, p. - 189. - -Nous avons dit que nous manquions presque entièrement de détails sur les -faits personnels à madame de Sévigné et à madame de Grignan pendant le -séjour de six mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise de -Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses deux principaux -correspondants, ses lettres, source intarissable d'informations, nous -font entièrement défaut. Mais, grâce à un recueil qui, après une -interruption de quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette -époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme à un répertoire -historique des plus curieux, malgré sa forme presque toujours futile ou -fade, nous pouvons énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les -événements de politique, de guerre, d'art et de société, qui formèrent le -spectacle ou l'entretien de la ville et de la cour, et par conséquent de -la mère et de la fille, pendant ce premier semestre de 1677. - -On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement brillant. Le premier -jour de l'an, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne donnèrent la première -représentation de la _Phèdre_ de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui -jouait au faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par -l'apparition de la _Phèdre_ de Pradon, cause de débats qui raviva un -instant les passions littéraires amorties depuis dix ans[399]. La -marquise de Sévigné et sa fille ne furent pas de celles (il y en eut!) -qui donnèrent la préférence à ce dernier sur l'auteur d'_Andromaque_. -Mais, si elle arrivait pleinement à Racine, madame de Sévigné ne -faiblissait point dans son admiration pour son _vieil ami_ Corneille, et -ce dut être pour elle une joie toute particulière, un triomphe -d'arrière-saison presque personnel, que de voir, par le choix et l'ordre -du roi, le répertoire de ce père de notre tragédie, glorieusement -ressuscité, après quelques années de négligence, non d'oubli. «Les -beautés de l'opéra d'_Isis_, ajoute l'auteur du _Mercure galant_, n'ont -pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des inimitables -tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent représentées à Versailles -pendant l'automne dernier[400].» - - [399] _Mercure galant_, Ier volume de 1677, contenant en un seul - tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir - d'avril chaque mois forme un volume. - - [400] T. Ier, p. 46. - -On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui s'était cru à -jamais banni de la scène, transmet à ce roi si épris des choses grandes -et belles l'expression émue d'une reconnaissance à laquelle se mêle ce -sentiment si vif, si naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence -presque d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs enfants. -C'est le _Mercure_ (il faut lui en laisser l'honneur) qui le premier a -reproduit ces beaux vers: «Je vous envoie, dit le rédacteur à son -correspondant anonyme, les vers que fit cet illustre auteur pour -remercier Sa Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et je -n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie[401].» - - [401] _Mercure galant_, t. Ier p. 46. - -En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer: - - Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter - Que tu prennes plaisir à me ressusciter? - Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace, - Reviennent à la mode et retrouvent leur place; - Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux - N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux? - Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère, - Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père: - Ce sont des malheureux étouffés au berceau, - Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau. - Déjà Sertorius, Å’dipe et Rodogune - Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune; - Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna - Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. - Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent; - Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent; - Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit, - Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit. - Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages, - Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages! - Que de cette bonté l'impérieuse loi - Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi! - Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes, - Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines, - Diroient-ils à l'envi, lorsque Å’dipe aux abois - De cent peuples pour lui gagna toutes les voix. - Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres - Font encor quelque peine aux modernes illustres, - S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, - Je n'aurai pas longtemps à les importuner. - Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre, - C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre; - Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir, - Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. - Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie - Te consacre le peu qui me reste de vie[402]...... - - [402] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 49. - -Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles intrigues. Sous -les apparences d'un triomphe renouvelé, et d'un empire affiché avec plus -d'ostentation qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant -qu'elle succombât sous la politique patiente de sa vraie rivale, avait, -avons-nous dit, à se débattre contre des rivalités passagères, qui la -piquaient, l'alarmaient, mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les -trouvait, sous tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on -parlait alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de MADAME, -seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du Poussay. Son nom revient -souvent dans la suite de la correspondance de madame de Sévigné avec sa -fille[403]. Dès le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris -à l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart, chef du -parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux et le galant: -«Madame de Ludre fait bien du bruit à Saint-Germain; elle donne, dit-on, -de l'amour au roi et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs -attendent quelque changement avec impatience[404].» - - [403] Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme - fille d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la - belle Henriette d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle - entra dans la maison de la reine, et, lors de la suppression des - filles d'honneur de Marie-Thérèse, MONSIEUR la mit auprès de sa - deuxième femme. - - [404] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 205; lettre - du 30 janvier 1677. - -M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin, des plus -intéressantes, et pour la biographie de son écrivain, et pour la -connaissance des circonstances qui marquèrent la chute graduelle de -madame de Montespan. Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle -des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots d'un fait pour -lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément pendant cet hiver de 1677. - -Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces satiriques contre -divers personnages de la cour, pièces que, nous ne savons pourquoi, on -appelait des _logements_. Comme la réputation de médisance de Bussy -était, quoi qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé -par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue à -l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec celle de membre de -l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même qui avait appris ce fait au -duc, un jour où cet infatigable intermédiaire lui présentait un rondeau -de la composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot -_Pardonnez-moi_, et assez mauvais pour que Louis XIV fût autorisé à -l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de son royaume: Bussy, en -effet, ne mettait pas dans ses vers l'esprit et l'arrangement de sa -prose. Mais cette scène vaut la peine d'être reproduite. - -«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan le 9 février, -l'occasion favorable de donner votre lettre au roi, Monsieur, avec le -rondeau. Sa Majesté n'a pas cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je -lui ai dit en riant que les académiciens étoient obligés à se servir les -uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté m'a -répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale d'Arles?» J'ai répliqué: -«Non, Sire, c'est de l'Académie françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un -visage fort ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué, -et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a pris l'un et l'autre, -et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec un air qui témoignoit ne le pas -croire, qu'il s'étoit fait des _logements_ qu'on vous attribuoit. Je lui -ai répondu que cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit le -temps pour dérober que les _bohémiens_ étoient en quelque lieu, je ne -doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant que vous étiez à Paris; et -comme je voulois continuer, le roi m'a interrompu pour me dire qu'une -marque qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit à -Paris; et là -dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je suis sorti du -cabinet. Voilà , Monsieur, le détail de ce qui s'est passé ce matin, dont -j'attends un heureux succès par les paroles et les manières douces et -honnêtes que le roi a employées en parlant de vous[405].» - - [405] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 209. - -Le duc de Saint-Aignan avait fait Å“uvre d'amitié et aussi de justice en -défendant, à cette occasion, ce pauvre médisant, victime de son mauvais -renom. Il eût pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait -point été si mal avisé que de choisir précisément le moment de sa -présence à Paris pour faire courir des satires à l'adresse de ses -ennemis: dès qu'elles circulaient, lui présent, il est clair qu'elles -n'étaient pas de lui. C'est ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui -rappelant un semblable précédent de son premier séjour à Paris, et, sur -ce point, sa justification est complète: «Ne vous souvenez-vous pas, -Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant permis de venir ici, Sa Majesté vous -dit, quelque temps après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit -bien que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre, où le roi -ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux sots. J'admire Sa Majesté -de voir, en un moment, le vraisemblable de ce qu'on lui dit de moi. Il -sent bien que j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire -sage tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue pénitence, -qui me fait plus sage que tous les barbons. S'il savoit la reconnoissance -que j'ai dans le cÅ“ur, de la justice qu'il me fait, il me feroit -peut-être des grâces. Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon -bon maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit de bonnes -qualités[406].» On ne parle pas différemment de Dieu. - - [406] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 211, lettre - du 7 février 1677. - -Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait ce mauvais office. Ce -n'était rien moins que la sÅ“ur de la sultane encore régnante, madame de -Thianges, à laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon -lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels il place -toujours M. de la Rochefoucauld, et le prince de Marsillac, son fils; -mais c'est sans administrer aucune preuve qu'il accuse ces solides amis -de madame de Sévigné. - -«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans l'annotation dont -nous parlions tout à l'heure) mademoiselle de Grancey me manda, par un de -ses amis et des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame de -Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou huit jours, et la -conversation étant tombée sur les _logements_ qui couroient dans le -monde, madame de Thianges avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de -médisances-là que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi -ne savoit cela que de madame de Thianges. - -«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de m'abandonner, -depuis cinq ou six ans, moi son parent et son ami, après s'être -réchauffée pour moi et m'avoir promis de s'employer fortement aux -occasions pour m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût -assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour inventer des choses -contre moi, dans un temps où des accusations de cette nature me -pourroient faire un tort irréparable dans l'esprit du roi; contre moi, -dis-je, qui n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle. Après -avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit avoir de sa rage, je n'en -trouvai point d'autres, sinon que les Marsillac, qui me haïssoient et qui -me craignoient, prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité, -elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs passions, et -peut-être avoit-elle le cÅ“ur assez bas pour l'avoir fait sans -contrainte. - -«Dans ce temps-là , les plus clairvoyants de la cour demeuroient d'accord -que madame de Montespan étoit fort baissée dans les bonnes grâces du roi, -et disoient, pour appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle -avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit avoir -un air plus dégagé que de coutume, qu'il se communiquoit plus aux -courtisans, qu'il passoit moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre -de madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure heure, qu'il étoit -plus curieux en beaux habits depuis deux ou trois mois qu'il n'avoit -encore été, et que cela faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi -qui ne voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté au -jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat que me -venoit de faire madame de Thianges, ne m'eût fait croire que sa sÅ“ur -n'étoit pas sur le point de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres -choses à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent pas à notre -décadence[407].» - - [407] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 212. - -Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au nombre des personnes -dont parle Bussy, qui se trouvaient sur les lieux, c'est-à -dire au sein -même de la cour. La première n'y paraissait qu'en de rares occasions: -quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa beauté fraîche -encore, quoique à la veille de subir une éclipse, les intérêts de son -mari, lui avaient fait jusque-là un devoir de s'y produire, mais une -affection de poitrine qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la -tint éloignée de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs -de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent subitement -interrompus par le départ inattendu du roi pour l'armée de Flandre, qui -eut lieu le dernier jour du mois de février[408]. - - [408] _Mercure galant_, Ier vol. de 1677, p. 66. - -En commençant ainsi brusquement, et contre toute habitude, la campagne au -sein même de l'hiver, Louis XIV avait voulu surprendre les ennemis, et -c'était pour mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes à -sa cour. On voit dans le fidèle _Mercure_ l'agitation de ce départ -précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit fait quantité d'agréables -parties pour la fin du carnaval, qui furent rompues par la nécessité où -chacun se trouva de songer à son équipage[409].» - - [409] _Ibid._, p. 67. - -Sévigné partait _guidon_, comme devant. Quant au chevalier de Grignan, il -obtenait enfin la récompense de sa conduite dans la journée d'Altenheim. -A la veille de l'ouverture de la campagne, il fut nommé brigadier de -cavalerie, ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui de -maréchal de camp, en même temps que Catinat, son camarade, était fait -brigadier d'infanterie, et que le marquis de La Trousse, ce cousin de -madame de Sévigné, qui était le colonel de son fils, était promu au grade -de lieutenant général[410]. - - [410] _Ibid._, p. 170. - -Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes des principales -villes de la Flandre. Avec une activité chaque jour plus habile et plus -exigeante, Louvois lui avait tout préparé, hommes, approvisionnements, -matériel. «Grâce à lui, ajoute le _Mercure_, cinquante mille hommes de -cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions dans une -saison peu avancée, dans un pays ruiné, et sur des terres encore -couvertes de neige. Cependant rien n'a manqué, et une place abondante en -toutes choses, considérable par ses fortifications, difficile à prendre à -cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur qui avoit toute -la résolution qu'il falloit pour soutenir un long siége, et par une -nombreuse garnison composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de -quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après huit -jours[411].» C'est de l'importante place de Valenciennes qu'il est ici -question. Vauban dirigeait ce siége, sous Louis XIV, qui était, en outre, -assisté des maréchaux de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade, -d'Humières et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de toute -surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous avons marqué qui leur -servoit de défense, donnèrent les violons sur leurs remparts, le jour de -carême-prenant, pour se moquer des troupes qui avoient investi la place; -mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres instruments -qui leur ôtèrent l'envie de danser[412].» Le huitième jour de l'ouverture -de la tranchée, le 10 mars, eut lieu l'assaut de l'un des principaux -ouvrages de la place. L'attaque était conduite par le marquis de la -Trousse et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister à -l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué, en chassèrent -les ennemis, les poursuivirent dans la ville, où ils entrèrent pêle-mêle -avec eux, de telle sorte que le roi apprit la prise de Valenciennes -presque en même temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les -habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs militaires. -Tous ceux auxquels madame de Sévigné s'intéressait se distinguèrent à ce -siége mémorable. Son fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de -Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons sous les yeux, a -aussi été blessé, à la tête des Dauphins, en portant des fascines avec -une intrépidité sans exemple[413].» - - [411] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 177. - - [412] _Ibid._, p. 180. - - [413] _Mercure galant_ (1677), t. Ier, p. 202, et _Mémoires de la - Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285. - -Le reste de la campagne répondit à ce brillant début. En moins de deux -mois, les deux fortes places de Saint-Omer et de Cambrai tombèrent en -notre pouvoir, et MONSIEUR, frère du roi, eut la bonne fortune de battre -dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange, qui voulait -secourir la première de ces villes. Nous emprunterons seulement quelques -lignes, sur cette campagne, aux mémoires de celui qui y commandait le -corps où servait le baron de Sévigné: - -«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer, et le roi, -Cambrai: ces deux conquêtes ne furent pas si faciles. Le prince d'Orange -marcha, avec trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais Monsieur -le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à son aise le siége de la -ville et de la citadelle de Cambrai, et s'en retourna glorieusement à -Versailles, non sans mal au cÅ“ur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui -une bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai, étant venu -voir Saint-Omer et Monsieur qui y étoit, il fut fort peu question de -cette bataille dans leur conversation; qu'il n'eut pas la curiosité -d'aller voir le lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content -de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: _Vivent le roi, et -Monsieur qui a gagné la bataille!_ Aussi a-ce été et la première et la -dernière de ce prince; car, comme il fut prédit dès lors par des gens -sensés, il ne s'est retrouvé de sa vie à la tête d'une armée. Cependant -il étoit naturellement intrépide et affable sans bassesse, aimoit -l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un bon conseil. Il -avoit assez de défauts pour qu'on soit obligé en conscience de rendre -justice à ses bonnes qualités[414].» - - [414] _Mémoires de la Fare_, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285. - _Voy._ aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559, - et _Mémoires du maréchal de Villars_, t. XXXIII, p. 14. - -Les troupes furent mises dans leurs cantonnements, et Louis XIV, comme on -vient de le voir, s'en revint triomphant à Versailles, vers la fin du -mois de mai. Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle de -l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce fut un concert -unanime de louanges. Tous les corps vinrent complimenter le prince -heureux qui avait pleinement prouvé, au profit de la France, qu'il -pouvait se passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le -peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur nationale -croissante, et l'imperturbable prospérité du roi augmentait encore le -respect par l'admiration; aussi appela-t-on cette année 1677, _l'année de -Louis le Grand_[415]. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la fois -imposante et populaire! mémorable époque, aussi, pour la France, alors -pleinement identifiée avec son roi! - - [415] _Mercure_, janvier 1678, p. 1. - -Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps sont pleins de -vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la plupart détestables, à la -louange de Louis et de son frère. L'année d'avant Boileau disait au roi: - - Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire! - -Il avait chanté _Bouchain et Condé terrassés_. Corneille, cette année, le -devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, écrivit ces vers, qui ne se -ressentent en rien de la vieillesse de l'auteur: - - Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France, - Que pour vous la victoire auroit peu de constance, - Et que de Philisbourg à vos armes rendu - Le pénible succès vous seroit cher vendu. - A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte, - Et trois villes déjà réparent notre perte, - Trois villes dont la moindre eût pu faire un État, - Lorsque chaque province avoit son potentat; - Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années, - Si le ciel à Louis ne les eût destinées: - Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous, - Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Partout vous trouverez son âme et son ouvrage, - Des chefs faits de sa main, formés sur son courage, - Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants, - Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants; - Partout de vrais François, soldats dès leur enfance, - Attachés au devoir, prompts à l'obéissance; - Partout enfin des cÅ“urs qui savent aujourd'hui - Le faire partout craindre et ne craindre que lui. - Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières - Tu peux te reposer du soin de tes frontières, - Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands, - Mêle un nouveau triomphe à tes délassements, - Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne, - Que, par un coup de maître, il ferme la campagne, - Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter - Que le sort des Lions que tu viens de dompter[416].» - - [416] Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le - _Mercure_ de juillet 1677, p. 166. - -La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en même temps que le -roi. Madame de Grignan, avant de partir, put y revoir son beau-frère, -qui, selon sa coutume, avait honorablement figuré au siége de -Valenciennes et à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir -une incommode blessure au talon. - -Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour son argent, un -avancement qui le fit enfin sortir de son éternel _guidonage_. A la date -du 19 mai, sa mère annonce ce changement en ces termes à Bussy, retourné, -depuis quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette fois encore, se -raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils a traité de la sous-lieutenance -des Gendarmes de M. le Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et -son enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à quarante -mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se trouve par là à la -tête de la compagnie, M. de la Trousse étant lieutenant-général. M. le -Dauphin devient tous les jours plus considérable. La paix rendra cette -charge encore plus belle que la guerre[417].» Les gendarmes-Dauphin -étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier de la couronne. Le -lieutenant avait le grade de brigadier ou de maréchal de camp, et le -sous-lieutenant, le rang de colonel. «La charge est jolie, répond Bussy -avec son expérience des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme -de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a guère d'affaires -au monde dont on ne vienne à bout[418].» - - [417] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. _Voy._ aussi _Lettres - inédites de madame de Sévigné_, 1814, éd. Klostermann, p. 74. - - [418] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 197. - -Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires ce fait de la -biographie du baron de Sévigné, ainsi que les motifs qui le déterminèrent -lui-même à se défaire de sa charge, mais avec une différence relativement -au prix mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là , dit-il, ce -général (M. de Luxembourg) ayant demandé que je fusse fait brigadier, -attendu que plusieurs autres qui avoient moins de service que moi étoient -déjà maréchaux de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois que -j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette réponse brutale -et sincère du ministre alors tout-puissant, qui me haïssoit depuis -longtemps, et à qui jamais je n'avois voulu faire ma cour, jointe au -méchant état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour -une femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de me -défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes de monseigneur le -Dauphin, que j'avois presque toujours commandés depuis la création de ma -compagnie, et je puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge, -avec la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis de -Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est ainsi que la haine de -Louvois me fit quitter le service, parce que je m'imaginois que cet homme -étoit immortel. Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien -mieux que moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus -grands seigneurs de France et des plus capables de bien servir[419].» -Cette femme dont parle le marquis de la Fare était madame de la -Sablière, à laquelle il sacrifiait alors sa carrière, et qu'il quitta, -hélas! pour le jeu, peu d'années après. - - [419] _Collection Michaud_, t. XXXII, p. 285. - -S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous voyons souvent, à -partir de cet instant, figurer dans sa correspondance, madame de Sévigné -explique ces chiffres d'une manière qui doit faire préférer sa version à -celle de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur des -_Lettres inédites_ a donné, sans désigner le jour, la date du mois de mai -1677, et qui est évidemment antérieure à celle qu'elle écrit à Bussy le -19, madame de Sévigné montre son fils occupé à la fois de céder son -guidon à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance des -chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de la Fare voulait -quitter le service. Elle confie à M. de Guitaud que Sévigné «perd -quarante mille francs sur sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;» -mais, ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées[420].» Douze mille -écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, se rapprochent -plus des quarante mille écus dont parlait madame de Sévigné, que des -quatre-vingt-dix mille livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit -par là ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; et -on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons voulu établir), que -madame de Sévigné, si dévouée aux intérêts de sa fille, ne reculait -devant aucun sacrifice pour améliorer la carrière de son fils, et même -pour satisfaire ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une -réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature que cette -adoration perpétuelle pour madame de Grignan, dont, au reste, Sévigné -n'était nullement jaloux, car il aimait lui aussi tendrement sa sÅ“ur. - - [420] _Lettres inédites_, éd. Bossange (1819), p. 72. - -Le cÅ“ur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle épreuve pendant ce -court séjour de madame de Grignan à Paris. La santé de celle-ci, sa -fraîcheur, sa beauté, entières jusque-là , commencèrent à subir des -atteintes qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations -morales, causées à leur tour par le désordre des affaires de sa maison, -ou, si l'on adopte une version de Bussy, à ses nombreuses couches, et -probablement à ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les -alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au moindre symptôme elle -s'inquiétait aussitôt, et madame de Grignan, répugnant à s'avouer malade, -se refusait, par système, à tous les soins. Insistance d'un côté, -résistance de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être -assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant ses -souffrances, prétendait par là ménager sa mère et lui prouver son amour. -Depuis la grave maladie de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la -tendance opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et voulait -exiger d'elle encore plus de précautions et de soins. Ainsi c'était à -force de ménagements, d'attentions mutuelles, de sollicitude, de bonne -volonté et de délicates intentions, que ces deux femmes en arrivaient à -se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise pas à dire, comme -on l'a fait, qu'elles passaient leur vie à souhaiter d'être ensemble, et -qu'elles ne pouvaient y vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet -égard, des lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la trace -des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, exister entre elle -et sa fille, et l'on en a conclu à la froideur de celle-ci et à son -manque de gracieuseté pour sa mère. - -Par quelques passages relevés dans la correspondance qui suivit -immédiatement le départ de madame de Grignan, nous allons faire bien -connaître quelle fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a -invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il y avait entre elles -une complète incompatibilité d'humeur[421]. Le lecteur approuvera qu'en -cet endroit, comme dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous -recueillions avec soin toutes les traces de ces discussions. C'est la -bonne fortune du cadre élargi, adopté par le premier et savant auteur des -_Mémoires sur madame de Sévigné_, de permettre, à cet égard, le seul -exposé complet qui ait été encore donné de ces petits orages intérieurs. -Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse bien juger le procès qui -a été fait à la passion proverbiale de la mère, et à la froideur -également traditionnelle de la fille. - - [421] Conf. _Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné_, par - M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des - _Lettres choisies_, Paris, 1817, chez Bossange et Masson. - -Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles en étaient venues -à ne plus s'entendre, M. de Grignan se décida à hâter le départ de sa -femme, après s'être bien assuré toutefois auprès des médecins les plus -habiles que non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient pour sa -santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement que, -suivant eux, l'air de la Provence devait infailliblement compléter; car, -grâce au ciel, madame de Grignan n'était point atteinte de cette -redoutable maladie de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur -soudaine, s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée -par les amis, n'en effraye pas moins madame de Sévigné. Elle croit sa -fille perdue, en songeant aux fatigues de la route et à la _bise_ de -Grignan. Et si, contre son attente, tout tourne à bien, quelle -humiliation que l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus -salutaire que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul -importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront. - -A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée continue avec la -plume la conversation interrompue par ce brusque départ: - - «Paris, mardi 8 juin 1677. - -«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: vous ne savez que trop -ce que mon cÅ“ur est pour vous; mais puis-je vous cacher tout à fait -l'inquiétude que me donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois -pas encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je -vous plains d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse -pas plus de sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est -l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre -courage; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est -pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié -qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance, -mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille: observez-la -bien, parlez à Montgobert (_femme de madame de Grignan_), entendez-vous -ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma -chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont -autour de vous ne vous manqueront pas, mais ils vous seront bien -inutiles si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que -personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à -Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez -pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là , qui ne -voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au -point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je -puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte -tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à -l'air natal, pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la -bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle autre ne m'étoit propre; -je vous écrirai encore demain un mot; ne m'ôtez point cette unique -consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je -suis en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. Adieu, mes -chers enfants; que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément -ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes pensées!» Madame de la Troche -continue: «La voilà , cette chère commère, qui a la bonté de me faire -confidence de sa sensible douleur. Je viens de la faire dîner, elle est -un peu calmée; conservez-vous, belle comtesse, et tout ira bien; ne la -trompez point sur votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point -vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre douleur ni la -moindre chaleur que vous sentirez à cette poitrine: tout est de -conséquence, et pour vous et pour cette aimable mère. Adieu, belle -comtesse, je vous assure que je suis bien vive pour sa santé, et que je -suis à vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le lendemain: -«Adieu, mon ange, je vous rends ce que vous me dites sans cesse: songez -que votre santé fait la mienne, et que tout m'est inutile dans le monde, -si vous ne guérissez[422].» - - [422] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (juin 1677), t. V, p. 83. - -Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de plus que la -tendresse maternelle ordinaire. Il y a dans l'expression un feu, un -pathétique qui ne peut venir que d'un cÅ“ur dont madame de Grignan a été -le seul amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également honneur à -la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère sur ces mutuelles -inquiétudes de santé, quoiqu'elle se montre toujours moins démonstrative, -moins facile à l'attendrissement et aux larmes. - -«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à la poitrine, et vous -qu'à la tête, nous ne ferions qu'en rire; mais votre poitrine me tient -fort au cÅ“ur, et vous êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai, -pour l'amour de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, par la même -raison, mettez bien, je vous supplie, votre petite poitrine dans du -coton... Songez à vous, ma chère enfant, ne vous faites point de -_dragons_; songez à me venir achever votre visite, puisque, comme vous -dites, la destinée, c'est-à -dire la Providence, a coupé si court, contre -toute sorte de raison, celle que vous aviez voulu me faire.... Quelle -journée! quelle amertume! quelle séparation! Vous pleurâtes, ma -très-chère, et c'est une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose -pour moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre mauvaise santé -fait une grande augmentation à ma douleur: il me semble que, si je -n'avois que l'absence pour quelque temps, je m'en accommoderais fort -bien; mais cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, de -ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, voilà ce que mon -cÅ“ur ne peut soutenir. Si vous voulez donc me faire tout le plus grand -bien que je puisse désirer, mettez toute votre application à sortir de -cet état... Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, de -ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence dans cette -séparation: on n'y comprendroit rien autrement; mais c'est peut-être par -là que Dieu veut vous redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon -cher comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc tous vos soins, -je vous en conjure[423].» - - [423] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 87. - -Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite prudente de M. de -Grignan, et retrouve, à chaque étape, une santé qui l'attendait sur la -route, madame de Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte -qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car _on lui a fait bien des -injustices_ depuis deux mois! non point sa fille, qu'elle proclame -affectueuse et bonne, quoique celle-ci s'accuse du contraire, craignant -(madame de Sévigné doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré -assez d'amour à une mère qui en mérite tant. - -«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez mieux, et que le -repos, le silence et la complaisance que vous avez pour ceux qui vous -gouvernent, vous donnent un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez -vous représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous rétablir; -je vous avoue que nul remède au monde n'est si bon pour me soulager le -cÅ“ur, que de m'ôter de l'esprit l'état où je vous ai vue ces derniers -jours. Je ne soutiens point cette pensée; j'en ai même été si frappée -que je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce que j'ai -senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la sensible joie que j'ai -de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie sans vous: -cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai -fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne -devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos -là -dessus, je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces -autres choses, et que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il -faut que les réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu -des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me sens coupable -d'une partie de vos _dragons_; quel dommage que vous prodiguiez vos -inquiétudes pour une santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que -le mal que vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et de -courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes? Vous -croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je -n'en ai nul besoin que par une précaution qui peut fort bien se retarder; -ainsi de mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, -elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une vision que l'état où -je vous ai laissée. M. de Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. -Je saute aux nues quand on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes -deux, il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et bien -propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce n'est pas comme ils -l'entendent: ils lisoient dans ma pensée, et trouvoient que j'étois en -peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai -jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers temps. Ce -n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille, de ne point -croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit -sur ce soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez point -caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-il -possible que vous puissiez tirer un _dragon_ de tant de douceurs, de -caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc -plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, si je -n'étois pleinement satisfaite......[424]» - - [424] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juin 1677), t. V, p. 89. - -«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de l'état où vous êtes? -Enfin vous dormez, vous mangez un peu, vous avez du repos: vous n'êtes -point accablée, épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma fille! -quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le chemin de se -rétablir! Que voulez-vous dire du mal que vous m'avez fait? c'est -uniquement par l'état où je vous ai vue; car, pour notre séparation, elle -m'auroit été supportable dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à -l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! ma très-chère, -c'est une sorte de douleur dont je n'avois jamais senti la cruauté, et je -vous avoue que j'y aurois succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me -garantir du plus grand de tous les maux[425].» - - [425] _Ibid._ (15 juin 1677), t. V, p. 92. - -Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, dont madame de -Sévigné prend quelques-unes à son compte, mais en en laissant la plus -grande part à sa fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire -malade et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, user -mutuellement de complaisance, de confiance, afin de ne plus jouer la -partie de M. de Grignan, qui, déposant sa femme presque guérie dans son -château, répète, l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux -réels ou imaginaires est une bonne séparation. - -«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le corps; et si vous -ne voulez point mourir dans votre pays, et au milieu de nous, il ne faut -plus voir les choses que comme elles sont, ne les point grossir dans -votre imagination, ne point trouver que je suis malade quand je me porte -bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous fera un régime et une -nécessité de ne jamais me voir: je ne sais si ce remède seroit bon pour -vous; quant à moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma -vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine de vous, je -n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu que ce n'eût été qu'une vision! -le trouble de tous vos amis et le changement de votre visage ne -confirmoient que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, ma -chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour aussi agréable que -votre départ a été triste et douloureux. Pour moi, que faut-il que je -fasse? Dois-je me bien porter? je me porte très-bien; dois-je songer à ma -santé? j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me point -inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous réponds pas quand -vous serez dans l'état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement: -travaillez là -dessus; et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez -comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: vous voilà fort -bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà un régime admirable; tellement -que, pour nous bien porter, il faut que nous soyons à deux cent mille -lieues l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille: -voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter aux nues. Au -nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre réputation par un autre voyage, -où nous soyons plus raisonnables, c'est-à -dire vous, et où l'on ne nous -dise plus: Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces -discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, profitez de vos -réflexions et des miennes; aimez-moi, et ne me cachez point un si -précieux trésor. Ne craignez point que la tendresse que j'ai pour vous me -fasse du mal, c'est ma vie[426].» - - [426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juin 1679), t. V, p. 94. - -Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on ne veuille les tenir -dorénavant éloignées l'une de l'autre, demeure la constante préoccupation -de madame de Sévigné. Afin donc que cette expérience ne fasse point -autorité, elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les choses se -fussent passées bien différemment et au plus grand avantage de madame de -Grignan, si celle-ci y avait mis une docilité dont sa mère veut, pour -l'avenir, recevoir la promesse, car là seulement est pour elle la -certitude de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour. - -«... Vous étiez disposée, ajoute-t-elle, d'une manière si extraordinaire, -que les mêmes pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait -consentir à cette douleur, sans oser faire autre chose que d'étouffer mes -sentiments. C'étoit un crime pour moi, que d'être en peine de votre -santé: je vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis -de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous assassiner; il -falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de martyre plus cruel ni -plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne faisoit -qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour -languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en -complaisance, et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des -médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et -l'air de Livry vous eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement -consolée, et non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous -étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme nous avons -fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette conduite: mais il faut -tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous nous corrigions, et qu'au -lieu du désespoir auquel vous me condamniez par amitié, il ne seroit -point un peu plus naturel et plus commode de donner à nos cÅ“urs la -liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible de -vivre en repos. Voilà qui est dit une fois pour toutes; je n'en dirai -plus rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que, -quand il plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne -retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin -que vous aviez de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous -avez trouvé dans les fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes -extraordinaires aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais -imaginé celui-là : Dieu veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de -Grignan ne vous soit point contraire! Il falloit que je vous écrivisse -tout ceci une seule fois pour soulager mon cÅ“ur, et pour vous dire qu'à -la première occasion, nous ne nous mettions plus dans le cas qu'on vienne -nous faire l'abominable compliment de nous dire, avec toute sorte -d'agrément, que, pour être fort bien, il faut ne nous revoir jamais. -J'admire la patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée[427].» - - [427] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1677), t. V, 109. - -_Je n'en dirai plus rien_; c'est-à -dire que, même après cette longue -explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous me mandez des choses admirables -de votre santé (écrit-elle le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige -accompli, contre ses prévisions, par ce redoutable air de Grignan); vous -dormez, vous mangez, vous êtes en repos: point de devoirs; point de -visites; point de mère qui vous aime: vous avez oublié cet article, et -c'est le plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis d'être -en peine de votre état; tous vos amis en étoient inquiétés, et je devois -être tranquille! J'avois tort de craindre que l'air de la Provence ne -vous fît une maladie considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous -voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle qui n'attirât -pas seulement mon attention! Ah! mon enfant, quand je vous ai vue en -santé, ai-je pensé à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je -portois mes pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade d'un -mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu d'essayer à me -consoler par une conduite qui vous redonne votre santé ordinaire, on ne -me parle que d'absence: c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause -de tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois de mes -craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de si terribles effets, je -conclus qu'il ne m'est pas permis de vous aimer, et je dis qu'on veut de -moi des choses si monstrueuses et si opposées que, n'espérant pas d'y -pouvoir parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour me -tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos de Grignan -ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée à mon amitié. M. de -Grignan a gagné son procès, et doit craindre de me revoir avec vous, -autant qu'il aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos -plaisanteries là -dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu, bon argent: -vous vous portez bien, vous le dites, vous en riez avec votre mari; -comment pourroit-on faire de la fausse monnoie d'un si bon aloi[428]?» - - [428] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 136. - -Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler (dit-elle le -23, songeant toujours à cette visite interrompue de sa fille), dans la -pensée que vous dormez, que vous mangez, que vous êtes en repos, que vous -n'êtes plus dévorée de mille _dragons_, que votre joli visage reprend son -agréable figure, que votre gorge n'est plus comme celle d'une personne -étique: c'est dans ces changements que je veux trouver un adoucissement à -notre séparation...» Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa -femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès d'elle -besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je suis assurée de votre -santé; Montgobert ne me trompe pas; dites-le-moi cependant encore; -écrivez-le-moi en vers et en prose; repétez-le-moi pour la trentième -fois: que tous les échos me redisent cette charmante nouvelle: si j'avois -une musique comme M. de Grignan, ce seroit là mon opéra. Il est vrai que -je suis ravie de penser au miracle que Dieu a fait en vous guérissant par -ce pénible voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous faire -mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine; je me souviens de -quelques tours qu'elle a faits, et qui sont dignes de risée: la voilà -décriée pour jamais. Comprenez-vous bien la joie que j'aurai, si je vous -revois avec cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable, -une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne disposition; quand -j'aurai autant de plaisir à vous regarder que j'ai eu de douleur -sensible; quand je vous verrai comme vous devez être, étant jeune, et non -pas usée, consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin quand -je n'aurai que les chagrins courants de la vie, sans en avoir un qui -assomme? Si je puis jamais avoir cette consolation, je pourrai me vanter -d'avoir senti le bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple -coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully dit à sa femme: -«Vous êtes malade, venez à Sully; voyez madame de Grignan, le repos de sa -maison l'a rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède[429].» - - [429] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 145 et 152. - -Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se permettre avec sa -mère une innocente plaisanterie, et lui écrit à son tour que l'expérience -vient bien de démontrer qu'elles sont plus heureuses éloignées -qu'ensemble. Il faut voir _sauter aux nues_ madame de Sévigné! Elle -n'admet pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends, ma fille, -lui répond-elle le 11 août, les derniers mots de votre lettre; ils sont -assommants: «Vous ne sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez -plus; j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre -maison; je ne vaux rien du tout pour vous.» Quelles paroles! comment les -peut-on penser? et comment les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout -ce qui m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand vous -partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient parié à qui se -déferoit de moi le plus promptement. Vous continuez sur le même ton: je -me moquois d'eux quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure -je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à vous répondre que -ce que vous me disiez l'autre jour: «Quand la vie et les arrangements -sont tournés d'une certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant -qu'elle voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce que vous -me réduisez à souhaiter avec votre chienne de Provence[430]!» - - [430] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 183. - -C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir combattu avec une -vivacité que l'on apporte à la défense du foyer, le système de M. de -Grignan sur les avantages d'une séparation qui fait tout son tourment -dans ce monde, madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la venue de -sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité d'aimer moins -cette chère et parfois trop froide idole, elle s'était attachée à le -laisser moins paraître. - - - - -CHAPITRE VII. - -1677. - - Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les - membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en - eux.--Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive - affection.--Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette - _chère Éminence_.--Les amis du cardinal veulent le ramener à - Paris.--La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect - humain.--Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle des - amours royales.--Courte faveur de madame de Ludre.--Le roi - l'abandonne.--Madame de Montespan sans pitié pour elle.--Madame - de Sévigné compatit à l'infortune de la _pauvre Io_.--Madame de - Ludre se retire au couvent.--Ascendant croissant de madame de - Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de l'armée, et retourne à - sa vie dissipée. Sa mère et sa sÅ“ur cherchent inutilement à le - marier.--Madame de Sévigné se rend pour la seconde fois aux Eaux. - De Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel Carnavalet_ pour elle et sa - fille, qui lui annonce son prochain retour.--Elles s'y retrouvent - au mois de novembre. - - -Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée, pleine de -mouvement, de courses, de visites, et nous la voyons à Saint-Maur, où -madame de la Fayette cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les -médecins disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter[431];» chez -Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous leurs amis, dans un jardin -où ils trouvent «des jets d'eau, des cabinets, des allées en terrasses, -six hautbois dans un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces -un peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable, une -lune qui fut témoin de tout[432];» au Palais, où elle sollicite un procès -en personne, et où «elle fit si bien, le _bon abbé_ le dit ainsi, qu'elle -obtint une petite injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert -beaucoup de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis, en -attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a huit mois, et -qu'on dit qu'elle aura cet hiver[433];» chez le frère du roi, à la cour -duquel elle se montre plus souvent qu'à Versailles, car elle y est -toujours très-bien reçue, et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla -qu'à elle[434];» chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un -membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld de Lusancy, «qui -avoit trois ans de solitude par-dessus M. d'Andilly, leur père[435];» à -Livry enfin, où elle va souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille. - - [431] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1677), t. V, p. 121. - - [432] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet 1677), t. V, p. 130. - - [433] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 juillet), t. V, p. 130. - - [434] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juin), t. V, p. 106. - - [435] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juillet), t. V, p. 135. - -Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux qui portent ce nom -et qui se trouvent à Paris, aux membres de cette famille d'adoption et -devenue bien sienne, au coadjuteur, au _bel abbé_, au chevalier, à la -Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs, ses plus doux -moments. C'est un besoin d'intimité, un entraînement dont l'expression -est plaisante: «Je m'en vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin, -je ne puis vivre sans en avoir pied ou aile[436].»--«J'ai été chercher -des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit[437];» et la semaine -suivante: «Je ne puis être longtemps sans quelque Grignan, je les -cherche, je les veux, j'en ai besoin[438].» Sans doute leurs qualités -sont pour beaucoup dans cet empressement; mais il est peu probable que la -gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes de la lettre -suivante: «Je suis fort contente des soins de tous vos Grignan; je les -aime, et leurs amitiés me sont nécessaires par d'autres raisons encore -que par leur mérite[439].» Leur plus grand mérite, on le devine, c'est -que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue de sa fille. -C'est cette fille qu'elle aime en eux. - - [436] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 98. - - [437] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 juin 1677), t. V, p. 99. - - [438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 juin), t. V, p. 104. - - [439] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin), t. V, p. 106. - -Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était celui qu'elle avait -voué à cette _chère Éminence_ qu'elle craignait tant de ne plus revoir. -Madame de Sévigné est, autant que la politique le lui permet, l'unique et -minutieux biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous du -soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage -fameux[440]. Corbinelli, ambassadeur des amis communs, était allé le -trouver dans sa retraite de Commercy, peut-être pour l'engager à sortir -d'un isolement que l'on croyait funeste à sa santé[441]. Il envoie -exactement son bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille: -«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit Corbinelli de la -vie de notre cardinal et de ses dignes occupations[442].» Malheureusement -nous ne possédons point les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait -entièrement connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à -rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le prudent ambassadeur, -connu par sa finesse, ne devait pas tout écrire de ce qui concernait -l'ancien chef de la Fronde, alors dans le feu des souvenirs de ses -exploits passés. Avide de renseignements nouveaux et plus complets, -madame de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets ombrages -de Livry, qui se trouvait sur sa route. «Je me fais un plaisir, dit-elle, -de l'attendre sur le grand chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse -au bout de l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous -causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte[443].» Mais elle en fut -pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin (écrit-elle le lendemain). -J'avois dessein d'attendre Corbinelli au passage, et de le prendre au -bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris -toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve qu'il -avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le voir à Paris, et -je vous manderai des nouvelles de son voyage[444].» Elle le voit, parle -de longues heures avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne -et une discrétion désolantes: - - [440] Sur les années précédentes _Conf._ WALCKENAER, t. V, p. - 162. - - [441] Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy. - - [442] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 96. - - [443] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juillet 1677), t. V, p. 112. - - [444] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 116. - -«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du cardinal; il n'a -jamais vu une âme de cette couleur: celles des anciens Romains en avoient -quelque chose. Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là , et je suis -assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette amitié: on voit -quelquefois trouble, et cela vient du péché originel. Il faudroit des -volumes pour vous rendre le détail de toutes les merveilles qu'il me -conte[445].... La santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement, -quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille remonter. J'ai -une si grande amitié pour cette bonne Éminence, que je serois -inconsolable que vous voulussiez lui faire le mal de lui refuser la -vôtre; ne croyez pas que ce soit pour lui une chose indifférente[446].... -Corbinelli est revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît -qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans cesse, et tout ce -qu'il en dit augmente l'admiration et l'amitié qu'on a pour cette -Éminence[447].» - - [445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juillet), t. V, p. 118. - - [446] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 120. - - [447] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 128. - -Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur cette mission de -l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont autant d'énigmes jetées à notre -curiosité impuissante. Une seule chose nous apparaît clairement, c'est -qu'un désaccord s'était manifesté entre le cardinal de Retz et _sa chère -nièce_, et que madame de Sévigné poussait de toutes ses forces à la paix: -nous rencontrerons bientôt d'autres détails qui complètent ce point -délicat de la biographie de madame de Grignan. - -Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur le compte de cet -ami pour elle si cher et si illustre, des nouvelles qui vinrent troubler -toute la joie que lui avaient causée les assurances rapportées par -Corbinelli au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences. -«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme de Commercy, depuis -Corbinelli, qui m'a fait peur de la santé du cardinal; ce n'est plus une -vie, c'est une langueur: j'aime et honore cette Éminence d'une manière à -me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare point de telles -pertes[448].» - - [448] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 156. - -Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour de Commercy, soit -désir de jouir encore de sa précieuse société, les plus chauds amis du -cardinal de Retz avaient formé le dessein de l'attirer d'abord à -Saint-Denis, dont il était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en -trouvait bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce -dégoûté théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une continuation de sa -retraite proclamée définitive. On entama probablement auprès du pape une -négociation dans le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de -quitter Commercy[449]. Dans le passage suivant, madame de Sévigné nous -indique que, malgré la désapprobation de quelques amis de Retz, peut-être -les plus considérables, qui, surtout soucieux de sa dignité, blâmaient ce -retour déguisé, si peu de temps après son départ solennel, le projet -allait son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence -par lettre que de près, de si bien s'associer au désir des plus zélés: -«Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent comme vous; mais, soit que les -ennemis ne soient pas en état de faire peur, ou que les amis ne soient -pas sujets à prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange. -Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même au cardinal. -Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis sans le consentement -de ses précepteurs? et s'ils l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger? -Vous avez très-bonne grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une -personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié[450].» - - [449] Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli. - - [450] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août 1677), t. V, p. 209. - -A deux mois de là , les choses en étaient au même point. Retz, qui -évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire, hésitait encore, car ses -amis étaient toujours divisés sur l'opportunité de son retour. Quant à -madame de Sévigné, plus que jamais son choix est fait, et le croyant en -danger à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il s'épuise de -travail et s'est mis à étudier les sciences les plus ardues, elle -rappelle de tous ses vÅ“ux, au moins à Saint-Denis (elle préférerait -Paris), cet ami qu'elle aime trop en femme qu'emporte son cÅ“ur pour -raffiner sur sa dignité et sa réputation; bien appuyée en cela par madame -de Grignan, qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus proche par -les sentiments que par le sang, était le parrain de sa fille Pauline. «Je -ne suis point du tout contente, écrit sa mère le 12 octobre, de ce que -j'ai appris de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure à -Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête d'application; -cela me touche sensiblement[451].» Et le 15: «Je suis en peine, comme -vous de son parrain (de Pauline); cette pensée me tient au cÅ“ur et à -l'esprit. Vous ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que -Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse la tête; il -a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas que les autres en soient -aussi en peine que moi: enfin, hormis le quart d'heure qu'il donne du -pain à ses truites, il passe le reste avec dom Robert[452], dans les -distillations et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir. -On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il fasse? Il a -beau donner un temps considérable à l'église, il lui en reste encore -trop[453].» Cette hésitation dura encore quelques mois, au grand chagrin -de madame de Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres de -cette année[454]. - - [451] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 252. - - [452] Son aumônier. - - [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 270. - - [454] Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M, - t. XXVI. - -A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné retourne à son rôle -de chroniqueur de tout ce monde qu'elle redonne à sa fille, pour son -agrément et son instruction, vivant et pris sur le fait. C'est surtout -des choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire, et madame de -Sévigné, nous le redisons, est véritablement l'historien, et l'historien -le plus complet, le plus fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de -ces révolutions féminines qui tenaient alors en éveil toute cette nation -à part appelée _la cour_, laquelle ne se composait pas seulement des -_courtisans_ présents à Versailles ou à Paris, mais de tous ceux qui -accidentellement se trouvaient disséminés dans les provinces. - -«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné à Bussy, quelques -jours avant le départ de sa fille), et les beautés sont alertes pour -savoir de quel côté il tournera: ce retour-là est assez digne d'être -observé[455].» Ce qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de -savoir quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de Ludre, -qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et dans laquelle plusieurs -voulaient voir une rivale préférée et l'héritière présomptive de madame -de Montespan. Les courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le -dos à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse. Mais -l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma fille (s'écrie madame de -Sévigné dès le 11 juin, en revenant de la cour), quel triomphe à -Versailles! quel orgueil redoublé! quel solide établissement! quelle -duchesse de Valentinois[456]! quel ragoût, même par les distractions et -par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une heure dans cette -chambre; elle (_madame de Montespan_) étoit au lit, parée, coiffée: elle -se reposoit pour la _médianoche_. Je fis vos compliments; elle répondit -des douceurs, des louanges: sa sÅ“ur, en haut (_madame de Thianges_), se -trouvant en elle-même toute _la gloire de Niquée_, donna des traits de -haut en bas sur la pauvre _Io_ (madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle -avoit l'audace de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un -orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, et vous en -approcherez. On dit que la petite reprendra son train ordinaire chez -MADAME. Elle s'est promenée, dans une solitude parfaite, avec la Moreuil, -dans les jardins du maréchal du Plessis[457].» - - [455] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 81. - - [456] Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de - Poitiers. - - [457] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juin 1677), t. V, p. 88. - -La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de cette pauvre Ludre, -qui était depuis longtemps l'une des bonnes amies de son amie madame de -Coulanges[458], dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait -voulu être amoureux, car «son ambition, disait à ce propos M. de la -Rochefoucauld, est de mourir d'une amour qu'il n'a pas[459];» et qui -surtout, rencontrée un jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante -de la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête, en s'écriant -devant toute la cour, avec sa prononciation germanique, qui n'était pas -sans grâce dans sa jolie bouche: _Ah! pour matame te Grignan, elle est -atorable[460]!_ - - [458] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673) t. III, p. 72. - - [459] SÉVIGNÉ (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673), t. - III, p. 81. - - [460] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671), t. II, p. 32. - -Cet amour pour madame de Ludre avait duré ce que dure un caprice. A son -retour de Flandre, désirant calmer l'esprit jaloux et froissé de madame -de Montespan, Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une -indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de la cour et aux -représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci, bien plus encore que sa -sÅ“ur, ne devait lui pardonner l'audace qu'elle avait eue de penser un -instant pouvoir la supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans -tout son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même avait -éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient dire. Tout cela se -trouve épars dans les lettres de madame de Sévigné, de cette seconde -moitié de l'année 1677. Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom -d'_Io_, tantôt sous celui d'_Isis_, par une allusion à l'opéra de ce nom, -représenté au commencement de l'année. «Cet opéra, dit M. Monmerqué dans -une note à la lettre du 23 juin, ne réussit pas à cause de madame de -Montespan, que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon, et -l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application de ces vers -qu'Argus adresse à _Io_, dans la première scène du troisième acte: - - Vous êtes aimable; - Vos yeux devoient moins charmer: - Vous êtes coupable - De vous faire trop aimer. - C'est une offense cruelle, - De paroître belle - A des yeux jaloux; - L'amour de Jupiter a trop paru pour vous[461]. - - [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104. - -«_Io_, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à la messe (_à -Versailles_); on l'a regardée sous cape; mais on est insensible à son -état et à sa tristesse. Elle va reprendre sa pauvre vie ordinaire: ce -conseil est tout simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais -triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est devenu -inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je fus une heure dans -cette chambre; on n'y respire que la joie et la prospérité: je voudrois -bien savoir qui osera s'y fier désormais[462].» - - [462] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 93. - -L'une des amies qui correspondent le plus assidûment avec Bussy, lui -donne de piquants détails sur cet incident de la messe royale, qui fut -une cause d'affront pour cette malheureuse _Io_, si facilement sacrifiée -à la jalousie de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de la messe, -regarda madame de Ludre, et lui dit quelque chose en passant; le même -jour, cette dame-ci étant allée chez madame de Montespan, celle-ci la -pensa étrangler, et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à -Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il étoit son -espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé; et le lendemain, il pria -le roi de trouver bon qu'il allât faire un petit voyage de quinze jours à -Liancourt. On dit qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien -aller en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort librement. -Tout le monde croit madame de Ludre abîmée sans ressource, et madame de -Montespan triomphante[463].» Le fils de la Rochefoucauld était, on le -sait, le confident, dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais il -était, en même temps, l'ami de madame de Montespan qui, de son côté, -avait contribué à sa haute faveur, et il la défendait de son mieux contre -ces rivalités passagères, et surtout contre une rivalité bien plus -redoutable, entourée de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr -quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces infidélités -bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait, en effet, qu'à son -retour de l'armée, le roi, voulant faire d'un seul coup à madame de -Maintenon la fortune qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent -mille écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction pour les -soins prodigués à ses enfants[464]. - - [463] Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, _Corr. de - Bussy_, t. III, p. 280. - - [464] _Correspondance de Bussy_, t. III, p. 209. - -En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut aussi pourvoir à son -sort et lui fit offrir, disait-on, une somme de quatre cent mille francs. -La délaissée refusa d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur -aux premières inspirations d'une âme honnête; toutefois son dépit et sa -douleur furent grands, car elle avait ambitionné, sans trop d'amour -peut-être, la première place dans le cÅ“ur du roi. Ce sont les amies de -Bussy qui nous font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit madame -de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée; on dit qu'elle a refusé -deux cent mille francs que le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu -de chose à qui a prétendu partager le cÅ“ur et, en quelque façon, la -couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant qu'elle -espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»--«On dit, ajoute la même à -dix jours de là , qu'on lui offre quatre cent mille francs, qu'elle -refuse. Elle se conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci; -mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle sortit, -l'autre jour, de chez la reine comme le roi y entroit, et, à la chapelle, -elle détourne la tête quand elle passe. Madame de Montespan est plus -belle que jamais[465].» - - [465] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 269 et 277. - -Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il fort désappointé à -madame de Scudéry) de ne voir point de changement au retour du roi. Il me -sembloit, par tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un. Ces -immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent pas les misérables: ils -voudroient, tous les jours, un changement jusqu'à ce qu'ils soient plus -heureux; cependant il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien -qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité des conjonctures -favorables. Madame de Montespan a eu de grandes alarmes cet hiver: la -voilà un peu rassurée. Qui peut croire que cela durera longtemps? -Elle-même, après les premiers moments de joie de son raffermissement, ne -reprendra-t-elle pas de nouvelles craintes de retomber? car le temps, qui -incommode les affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour -madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle? Et le roi -lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise fortune, aussi bien que celle -de toute l'Europe, ce prince heureux et si digne de l'être, le -croyez-vous content, madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le cÅ“ur -trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le poignard dans le -sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir aimée, ou du moins après -l'avoir persuadée de sa passion[466].»--«Si le refus, écrit-t-il avec son -franc cynisme à madame de Montmorency, que fait madame de Ludre de ce -qu'on lui veut donner, lui fait revenir son amant, je la trouverai fort -habile: sinon, je dirai avec le vieux Senneterre, que les gens d'honneur -n'ont point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont point de -pain de faire les généreux[467].» - - [466] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 19 juin 1677), - t. III, p. 281. - - [467] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 23 juin), p. - 285. - -Aux prises avec les mépris de madame de Montespan et ne trouvant plus la -position tenable, la belle chanoinesse prit le parti de quitter la cour, -et se retira pendant quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de -Clérambault. «La belle _Isis_ est au Bouchet, dit le 23 juin madame de -Sévigné; le repos de la solitude lui plaît davantage que la cour ou -Paris[468].» La semaine d'après, suivant jusqu'au bout son allusion -mythologique, elle ajoute: «_Io_ est dans les prairies, en toute -liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et -triomphante[469].» Madame de Montespan, en effet, ne cessait d'afficher -sa victoire dans tout son faste comme dans sa dureté. «_Quanto_ et son -ami, lit-on dans une lettre du 2 juillet, sont plus longtemps et plus -vivement ensemble qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières -années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies, afin de -mettre une bride sur le cou, qui persuade que jamais on n'a vu d'empire -plus établi[470].» (30 juillet): «Madame de Montespan étoit, l'autre -jour, toute couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat d'une si -brillante divinité. L'attachement paroît plus fort qu'il n'a jamais été; -ils en sont aux regards: il ne s'est jamais vu d'amour reprendre terre -comme celui-là [471].» - - [468] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 104. - - [469] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 111. - - [470] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 113. - - [471] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 167. - -Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini par valoir quelque -sympathie à la pauvre abandonnée: «Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à -sa fille la marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure de -cette nymphe: quand une certaine personne (_madame de Montespan_) en -parle, elle dit _ce haillon_. L'événement rend tout permis[472].» Ce mot -ne s'accorde point avec la réputation de beauté de madame de Ludre, que -constate madame de Sévigné en annonçant son retour à son service de dame -d'honneur de la duchesse d'Orléans: «_Isis_ est retournée chez MADAME, -tout comme elle étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux -ce haillon loin que près[473].» Ailleurs elle l'appelle _la belle -Ludre_, et s'extasie sur _sa divine beauté_[474]. Elle n'était pas sans -esprit comme sans ambition, témoin ces deux mots que rapporte madame de -Sévigné: «Un homme de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre: -«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!--Tout de bon, -dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.»--«MADAME, -disoit, l'autre jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas: Il -faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de mal.--Crevez-les, -madame, puisqu'ils n'ont pas fait tout celui que je voulois[475].» - - [472] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 119. - - [473] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet), t. V, p. 157. - - [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 octobre), t. V, p. 254. - - [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221. - -Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle l'avait réduite la -ruine éclatante de ses ambitieux desseins, madame de Ludre prit le parti -définitif de se retirer aux Dames de Sainte-Marie du faubourg -Saint-Germain. Lorsque MONSIEUR, à qui elle avait demandé la permission -de quitter le service de la duchesse d'Orléans pour se mettre au couvent, -fut venu sonder à cet égard la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà ?» -répondit celui-ci[476]. Ce fut le coup de grâce. - - [476] Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (_Corresp. - de Bussy_, t. IV, p. 21). - -Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de Montespan serait -surtout parvenue à dégoûter Louis XIV de madame de Ludre en lui -persuadant que, par l'effet d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans -sa première jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de peau -d'une dangereuse espèce[477]. La dureté du roi peut s'expliquer, sans -cela, par l'inconstance de son cÅ“ur et son désir d'apaiser madame de -Montespan et de lui faire illusion sur la durée de son règne. Il faut -aussi prendre quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du Ludre, dit-il -dans une lettre à madame de Scudéry, a eu la plus méchante conduite du -monde dans le temps qu'elle disputoit le cÅ“ur du roi; il sembloit, par -le bruit qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse -qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là . Il faut dire la -vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables à l'esprit et au -visage de madame de Montespan, et le mérite d'être la dernière en date -n'est quelquefois pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude -comme est le roi[478].» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole tombée -avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne tarda pas à être profondément -oubliée. Un mois à peine après sa retraite au couvent, madame de Scudéry -écrit dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une épitaphe: -«De Ludre est oubliée comme si elle étoit morte du temps du déluge[479].» -Mais son oraison funèbre, la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de -Sévigné à sa fille à deux ans et demi de là , que madame de Ludre, lasse -de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin obtenu de son orgueil, si bien -réglé, de prendre du roi deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille -francs pour payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été -outragés, souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans -rancune[480].» A cette date, elle quitta la maison des Dames de -Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des couvents de Nancy, où à -soixante-dix ans, assure la duchesse d'Orléans, elle était encore -belle[481]. - - [477] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t. - Ier, 457. - - [478] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (10 février 1678), t. IV, p. - 32. - - [479] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 43. - - [480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 octobre 1680), t. VII, p. 11. - - [481] _Corresp. de_ MADAME, duchesse d'Orléans, t. 1er, p. 457. - -Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan, madame de -Maintenon quittait Paris, et se rendait, pour la troisième fois, aux eaux -de Baréges, auxquelles elle allait demander l'entière guérison de son -royal élève. Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai 1677, -à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui lui fit une réception -toute princière, destinée aussi, dans son intention, à honorer sa sÅ“ur. -Le _Mercure_ donne les détails caractéristiques de ce troisième voyage -peu connu de madame de Maintenon et de son élève. Le comte d'Aubigné, à -la tête de cent gentilshommes des plus qualifiés de la province, et comme -lui à cheval, vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant -dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des boîtes et des -mousquetades, que toute la bourgeoisie, qui étoit sous les armes, -déchargea à son arrivée[482].» Pour lui servir de garde pendant les deux -jours qu'il devait rester à Cognac, le gouverneur avait formé une -compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en Aragonnais, -firent le service, la pique à la main, à la porte de sa chambre, ce qui -le divertit fort. A Jonzac, la comtesse de ce nom vint prendre les -voyageurs sur la route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc -du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un gouverneur, -l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient à la tête d'une -députation des Jurats de Bordeaux. L'artillerie de la place annonça sa -venue et son départ. Le lendemain il arriva dans la capitale de la -province, et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat, M. -de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux, sous la -conduite du duc de Roquelaure, mais toujours accompagné de sa -gouvernante, que chacun traitait avec une déférence où il entrait quelque -involontaire pressentiment. Lorsque le duc du Maine parut dans la cour du -château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée en bataille, qui -lui présenta les armes au bruit des tambours et des fanfares. C'étaient -là de véritables honneurs souverains[483]. On lui préparait d'autres -fêtes, mais madame de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà -trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la retenir quelques -jours à Bordeaux, elle en repartit le lendemain, avec son élève, pour se -rendre à Baréges, où elle demeura quatre mois entiers, en apparence -étrangère aux événements, aux intrigues encore embrouillées de la cour, -mais toujours présente, par sa correspondance directe avec le roi, -privilége essentiel qu'elle maintenait avec autorité, après l'avoir -conquis avec peine. Cette correspondance entretenait de loin ce charme -d'égale douceur, de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur -l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un homme qui se -trouvait aux prises avec les restes orageux d'une passion presque -éteinte, et les caprices fréquents d'un tempérament mal dompté. - - [482] _Mercure galant_, juillet 1677, p. 142. - - [483] Voir ces détails dans le _Mercure galant_, juillet 1677, p. - 143 et suiv. - -Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du mois de mai, Charles de -Sévigné, on l'a vu, était venu rejoindre sa mère, afin de guérir sa -blessure au talon, ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la -ville et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours. -Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié sur ses bonnes -fortunes et ses tribulations galantes. Ce qui la dépite ou la console, -c'est que c'est sans passion au fond du cÅ“ur, qu'il se lance dans cette -vie laborieuse, et compromettante pour sa réputation d'homme sérieux, qui -formait l'ambition constamment déçue de sa mère. «Rien n'est si occupé, -écrit celle-ci à madame de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux; -il représente en cinq ou six endroits, quel martyre[484]!» Le baron de -Sévigné éprouvait ou simulait alors une grande passion pour madame du -Gué-Bagnols. M. Walckenaer a fait connaître, par anticipation, ses amours -avec cette sÅ“ur de madame de Coulanges, amours d'un jour pour une femme -ridicule, qui, en vérité, ne méritait pas mieux[485]: nous n'en dirons -rien ici. - - [484] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 105. - - [485] Conf. _Mémoires_, etc., t. V, p. 360-369. - -Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère était sa -confidente; et quelles confidences! ses rapports avec Ninon, qui l'a -qualifié avec tant de mépris amoureux. Aujourd'hui encore, il égaye cette -mère, qui, comme autrefois, l'écoute pour le ramener, de la -correspondance burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion: «On -pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe[486].» Elle -le plaint sincèrement d'être condamné à répondre, trois fois la semaine, -à de pareille prose: «Ma fille, cela est cruel, je vous assure... le -pauvre garçon y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en -moi[487].» Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à sa -mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant comme cette -existence de mère et de fils, vivant ensemble en amis qui se soignent, -sans se gêner. Qu'on en juge par cette gracieuse peinture que trace la -fine plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que votre frère, le -sous-lieutenant, est plus joli garçon que vous ne croyez, c'est que j'ôte -la plume des mains de maman mignonne, pour vous dire moi-même que je fais -fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement, nous nous donnons -une honnête liberté; point de petits remèdes de femmelettes. Vous vous -portez bien; ma chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette -nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit loué; allez prendre -l'air, allez à Saint-Maur (_chez madame de la Fayette_), soupez chez -madame de Schomberg, promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez -point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou. Voulez-vous manger -des fraises, ou prendre du thé? Les fraises valent mieux. Adieu, maman, -j'ai mal au talon: vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à -trois heures, et puis _vogue la galère_. Voilà , ma petite sÅ“ur, comme -font les gens raisonnables[488].» - - [486] SÉVIGNÉ, _Lettres_, (26 juillet 1677), t. V, p. 150. - - [487] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 150. - - [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 juin 1677), t. V, p. 108. - -Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation stérile, madame de -Sévigné aurait voulu le marier, et madame de Grignan, s'associant au -désir de leur mère, essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant -de la Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable. -C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre du 21 juillet, où l'on -voit la loyauté de madame de Sévigné, sa rondeur dans les affaires mêmes -les plus délicates: «Nous avons fort causé ici de nos desseins pour la -petite intendante: madame de Vins m'assure que tout dépend du père, et -que, quand la balle leur viendra, ils feront des merveilles. Nous avons -trouvé à propos, pour ne point languir si longtemps, de vous envoyer un -mémoire du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer, afin qu'en -confidence, vous le montriez à l'intendant, et que nous puissions savoir -son sentiment, sans attendre tous les retardements et toutes les -instructions qu'il faudroit essuyer si vous ne lui faisiez voir la -vérité; mais une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte, -comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire est exagéré, il -n'y a plus rien à faire. Notre style est si simple, et si peu celui des -mariages, qu'à moins qu'on ne nous fasse l'honneur de nous croire, nous -ne parviendrons jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que -c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. Enfin, ma -fille, nous vous recommandons cette affaire, et surtout un oui ou un non, -afin que nous ne perdions pas un grand temps à une vision inutile[489].» - - [489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juillet 1677), t. V, p. 143. - -Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer à un frère qu'elle -aimait ce riche établissement. Madame de Sévigné lui rend bien cette -justice: «Je suis persuadée du plaisir que vous auriez à marier votre -frère: je connois parfaitement votre cÅ“ur, et combien il seroit touché -d'une chose si extraordinaire[490].» Cette chose extraordinaire n'eut -point lieu, et il fallut quelques tentatives encore et quelques années au -baron de Sévigné, avant de trouver un établissement qui, à la grande joie -de sa mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait -et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet 1677, a parlé -encore comme étant persuadé que Sévigné a pris le mauvais air des -officiers subalternes de cette compagnie[491];» la compagnie des -Gendarmes-Dauphin, dont les officiers, renommés pour leur bravoure, -semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient peu de goût pour -les détails journaliers et fastidieux du service. Pour ceux-là , la -correspondance de madame de Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV -et Louvois n'avaient point de pitié[492]. - - [490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 174. - - [491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1677), t. V, p. 117. - - [492] Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133. - -Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais, vers la fin de -juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques mouvements, les officiers -en congé reçurent l'ordre de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait -réellement encore de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine. -Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme de plaisir, et -qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en chaise, son intérêt, sa -réputation, lui conseillèrent de partir; sa mère l'y engageait. «Je -trouve, dit madame de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes bien -plus délicate et blonde que celle des femmes[493].» Le sentiment du -devoir est chez elle très-net, et supérieur aux inquiétudes de la mère. -«J'attends mon fils, ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas -possible qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât point, et -qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution[494].» Mais, le -bruit du siége de Charleroi par les ennemis s'étant répandu, Sévigné, -alors, n'hésite plus entre ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet -instant problématique de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur -des jours de combat. «La nouvelle du siége de Charleroy, écrit madame de -Sévigné à sa fille, le 10 août, a fait courir tous les jeunes gens et -même les boiteux. Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage: -tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller trouveroient fort -étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc fort louable de prendre sur lui -pour faire son devoir[495].» Et, le 13, elle annonce, pour le louer -encore, son départ en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de -cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé s'il n'étoit -point parti: c'est dans ces occasions que le monde est plaisant... pour -moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue[496].» - - [493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 Juillet 1677), t. V, p. 154. - - [494] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août), t. V, p. 173. - - [495] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 178. - - [496] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 184. - -Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise de Sévigné apprit la -levée du siége de Charleroy et le retour prochain de son fils, au moment -où elle allait pour la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière -guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme. - -Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa mère, madame de Grignan -lui avait fait promettre d'aller passer une nouvelle saison à ces Eaux -dont elle s'était si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné n'y -allait, en vérité, que pour donner à sa fille un exemple d'obéissance en -matière de santé. «Songez à votre santé, lui redit-elle le 15 août en -partant, si vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans vous, je -ne penserois pas à faire le voyage de Vichy; il est difficile de porter -son imagination dans l'avenir, quand on est sans aucune sorte -d'incommodité; mais enfin vous le voulez, et voilà qui est fait[497].» -Elle partait avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait trouver à -Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette fois, par la Bourgogne; -donna quelques jours au château d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud; -une journée à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques affaires -en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly, et arriva, le 4 -septembre, à Vichy, où elle trouva une société encore plus nombreuse que -l'année précédente[498]. - - [497] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 188. - - [498] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 189-217. - -La narration de ce voyage de vingt jours, que nous sommes obligé -d'omettre, est délicieuse dans madame de Sévigné. Parmi les incidents -dont il fut semé, nous ne voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans -une lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi joliment conté -que si madame de Sévigné avait tenu la plume. - -«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues au-devant de la -marquise. Elle nous fit mettre dans son carrosse, ne voulant fier sa -conduite qu'à un cocher célèbre qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un -quart de lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin du -monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur sa nièce, et Toulongeon -sur la sienne, cela nous donna un peu de relâche. Mais admirez la fermeté -de notre amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes, elle -parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa chute ne l'étourdit point, et, -pour nous montrer qu'elle n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il -falloit remettre le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et -demanda comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus de mal que les -autres. On nous releva, et ma cousine fut trop heureuse de se remettre à -la conduite du cocher de ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez -bien que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous avions fait. -Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre, et ce fut là où nous -commençâmes à vous trouver à redire[499].» - - [499] _Correspond. de Bussy-Rabutin_ (1er sept. 1677), t. III, p. - 340. - -Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on y menait[500]. Le -défaut d'espace ne nous permet pas, non plus, de demander à madame de -Sévigné de nouvelles peintures de cette existence si différente de nos -usages actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement malade, sauf -le chevalier de Grignan, déjà travaillé de sa goutte précoce. Les Eaux -lui furent très-salutaires: au bout de quinze jours, «il marchoit tout -seul et n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au _Bien Bon_, c'était -une nouvelle provision de santé à dépenser en bons repas, qu'il était -venu chercher, car _il aime à _ _remplir son sac_; et, pour madame de -Sévigné, Vichy apporta une nouvelle amélioration à ses mains si -éprouvées, sans cependant faire entièrement disparaître ce mal -interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle à sa fille en guise -de consolation, est si petite que le temps est le seul remède que je -veuille souffrir[501].» - - [500] Voir _supra_, p. 139 et suiv. - - [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 231, 234 et 245. - -Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait la marquise de -Sévigné, pendant son séjour à Vichy. Dans son désir persistant d'attirer -sa fille à Paris, lorsque le moment serait venu pour le jeune duc de -Vendôme d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence dont -M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle était en quête d'une grande -maison, d'un véritable hôtel, où tous les membres des deux familles -pussent tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la dépense et -ajouter aux agréments de la société entre gens qui se convenaient et qui -perdaient chaque jour beaucoup de temps à se trouver. - -Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait pas quitté cette -maison ou plutôt cet appartement de la rue Saint-Anastase, où elle était -venue s'installer en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir -habité aussi la rue du Temple[502]. Dès le 14 juillet, un mois avant son -départ pour Vichy, nous la voyons cherchant et faisant chercher une -habitation commode pour elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des -maisons de la place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud, et -un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours dans ce quartier -du Marais, où elle est née, et qu'elle a de la répugnance à -abandonner[503]. Elle ne trouve pas facilement ce qu'elle veut, et elle -n'est pas la seule: «Ce qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la -Trousse sont aussi embarrassés qu'elle[504].» Enfin, elle avisa un grand -et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue Culture-Sainte-Catherine, à -deux pas de la Place-Royale, et depuis un siècle illustré plus par les -souvenirs de Jean Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de -Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'_Hôtel Carnavalet_ était devenu la -propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller au parlement de Grenoble, et il -se trouvait alors occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps -devait expirer à la Saint-Rémy, c'est-à -dire, le 1er octobre, à moins que -cette locataire qui avait témoigné l'intention de quitter la place, ne -demandât, ce qui paraissait dans son droit, un renouvellement de bail. -C'est dans cette appréhension que madame de Sévigné était partie de -Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet, par ses -dimensions, sa distribution, le nombre de ses appartements, se prêtait -mieux qu'aucune des nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses -projets si caressés de vie en commun avec madame de Grignan, laquelle lui -faisait espérer son arrivée pour le commencement de l'hiver. - - [502] Conf. WALCKENAER, t. IV, p. 68 et 334. - - [503] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 127 et 162. - - [504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet), t. V, p. 129. - -Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste d'Hacqueville de -suivre cette affaire, qui forme un article obligé de toutes ses lettres -de Vichy. «Je vous conjure (écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui -mettait, elle aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander -à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver, afin que nous -prenions l'hôtel de Carnavalet ou non[505].» Cette même semaine lui -apporta l'assurance de la venue de sa fille qui la priait, nous ne savons -pourquoi, de n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le -patriarche et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage, où l'on -devait produire les filles d'un premier lit de M. de Grignan, était dans -les intérêts de la maison. Madame de Sévigné s'empressa d'écrire le -dernier mot à d'Hacqueville. «La Providence veut donc que vous veniez cet -hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame de Grignan, et -que nous soyons en même maison: je n'ai nul dessein d'en sonner la -trompette; mais il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le -Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité à toutes deux, et -bien de la peine épargnée, de ne pas avoir à nous chercher. Il y a des -heures du soir et du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne -remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.» Dans la crainte -que, malgré ces raisons si cordiales et si vraies, son gendre ou sa fille -n'aient quelque projet personnel pour leur établissement à Paris, elle -leur fait entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui lui -importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et pour l'attirer, et en -souvenir des récentes querelles, elle lui promet une mère bien -accommodante, bien obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate -de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle donc, et que -vous ayez pour vous seule une autre maison trouvée, je me conformerai à -vos desseins, j'entrerai dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos -volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai que tout ce que -j'avois imaginé n'étoit point bien; car je veux sur toutes choses que -vous soyez contente, et quand vous le serez, je le serai[506].» Mais le -courrier suivant vint complétement rassurer madame de Sévigné, au moins -du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait _fort nettement_ «qu'elle -vouloit dérober la chambre de quelqu'un (dans telle maison que sa mère -choisirait) et venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve -bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée qu'elle ne -pouvoit jamais l'incommoder.»--«Venez, venez, ma très-chère, s'écrie -cette mère ravie, voilà un style qui convient mieux à la tendresse que -j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans une de vos -lettres,»--et auquel, sans doute, madame de Sévigné faisait réponse en -lui mettant maternellement et le cÅ“ur gros, le marché à la main pour cet -hôtel Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que jamais, -puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je crois, ajoute-t-elle, -que d'Hacqueville nous a pris _la Carnavalette_, nous nous y trouverons -fort bien; il faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus honnête, -ni à meilleur marché que de loger ensemble. J'espère que ce voyage, qui -est l'ouvrage de la politique de toute la famille, sera aussi heureux que -l'autre a été triste et désagréable par le mauvais état de votre -santé[507].» - - [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 222. - - [506] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1677), t. V, p. 224. - - [507] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 septembre 1677), t. V, p. 228. - -Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut si bien faire les -choses, si justement peser le pour et le contre, les avantages et les -inconvénients; voir, sur le point de conclure, s'il ne trouverait pas -quelque demeure plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se -décider à en finir; et cependant il n'était d'abord question que d'un -bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné s'impatiente contre ce -méticuleux et trop obligeant ami: «D'Hacqueville lanterne tant pour _la -Carnavalette_, que je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon -Dieu! faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux? -Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette occasion de son -profond jugement[508].» Madame de Sévigné en écrit dans les mêmes termes -à l'un de ses confidents, M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville -nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond jugement, qui -veut que tout soit parfait, ne lui fasse perdre cette occasion, qui nous -mettroit entièrement sur le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je -vous envoie quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison, -puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris, par M. -l'archevêque, qui a prononcé _ex cathedrâ_, que ce voyage étoit -nécessaire[509].» - - [508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 septembre), t. V, p. 220. - - [509] _Lettres inédites de madame de Sévigné_, p. 21. - -Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes de la marquise -de Sévigné se tournent de nouveau du côté de madame de Lillebonne. «Je -crois (mande-t-elle à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera -l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne ne se ravise et -n'en veuille point sortir à cette Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre -guignon à cela[510].» Le lendemain, même incertitude, même tourment; -décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop parfait: «Nous verrons -ce que fera le grand d'Hacqueville; je meurs de peur que madame de -Lillebonne ne veuille pas déloger[511].» Madame de Sévigné quitta Vichy -le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle resterait -maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie. - - [510] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 232. - - [511] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 234. - -Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait adjoint la -pétulante madame de Coulanges, et elle augurait bien de cette -intervention. Du château de Langlar, où elle ne trouva point son ami -l'abbé Bayard, qui précisément à cette heure mourait à Paris, elle -ajoute: «J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de -Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous l'avons ce -sera par madame de Coulanges, qui les aplanit toutes[512].» Rien encore à -la station de Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle ne sait où elle va descendre -à Paris. Elle pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite, -et qu'on lui aura directement écrit: «Vous savez mieux que moi si nous -avons une maison ou non; je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je -marche en aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un -plaisir,»--puisqu'elle va attendre sa fille à Paris[513]. Enfin, à Autri, -elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui annonçant que tout est -terminé, et que l'hôtel Carnavalet est bien à elle! «Je m'en vais vous -ranger _la Carnavalette_, écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan, -car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise[514]!» - - [512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 septembre 1677), t. V, p. 236. - - [513] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 239. - - [514] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre), t. V, p. 245. - -Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le _Bien Bon_ allèrent -descendre chez M. de Coulanges, où toute leur famille et leurs amis les -attendaient. Si elle revenait de Vichy avec les mains encore un peu -raides, madame de Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait -devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération pleine de -verve et de cordialité de son joyeux cousin. «Nous la tenons enfin cette -incomparable mère-Beauté, écrit le gai chansonnier à madame de Grignan, -plus incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car croyez-vous qu'elle -soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit? rien de tout -cela; elle me fit l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus -fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis ce jour-là , elle -a été dans une agitation continuelle, dont elle se porte très-bien, quant -au corps s'entend: et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et, -s'il vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour parler encore de -cette rare comtesse qui est en Provence[515].» - - [515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 249. - -Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter _son_ hôtel Carnavalet -qu'elle n'avait vu que superficiellement jusque-là . Elle en rend bon -compte à sa fille: «Dieu merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est -une affaire admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air: -comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des -petites cheminées à la mode; mais nous aurons une belle cour, un beau -jardin, un beau quartier, et de bonnes _petites Filles bleues_ qui sont -fort commodes[516]; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez, ma chère -enfant: je voudrois pouvoir retrancher de ce trésor qui m'est si cher, -toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé; demandez à tous ces -hommes, comme je suis belle[517]...» Coulanges a répondu pour tous. - - [516] Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des - religieuses de l'_Annonciade_, nommées _Filles bleues_, de leur - costume, qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine - même. - - [517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 octobre 1677), t. V, p. 248. - -Arrivée le 6 octobre, dès le 12 Mme de Sévigné commence son emménagement. -«Nous sommes en l'air, dit-elle le 15, tous mes gens occupés à déménager: -j'ai campé dans ma chambre, je suis présentement dans celle du _Bien -Bon_, sans autre chose qu'une table pour vous écrire; c'est assez: je -crois que nous serons tous fort contents de _la Carnavalette_[518].» -Pendant que ce déménagement, sans doute considérable, s'opérait, et qu'on -disposait, en même temps, pour les convenances de ses nouveaux hôtes -l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris gîte chez son cousin de -Coulanges. Elle y resta plusieurs jours, car le 20, rendant compte à -madame de Grignan, de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit: -«Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de -Carnavalet. J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes -très-bien chez M. et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement -qu'ils en sont fort aises, nous nous rangeons, nous nous établissons, -nous meublons notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout -l'embarras et tout le désordre du délogement. Nous irons coucher -paisiblement, comme on va dans une maison où l'on demeure depuis trois -mois. N'apportez point de tapisserie, nous trouverons ici ce qu'il vous -faut: je me divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir -aucun chagrin, _au moins en arrivant_.... Je reçois des visites en l'air, -des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de -Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous -trouverez le démêlement du monde et des éléments[519].» Huit jours après, -tenant sa fille au courant des dispositions prises, et la croyant en -route, elle ajoute: «M. de Coulanges est parti ce matin pour aller à -Lyon; il vous dira comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y avoit -pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas pour M. de Grignan et -ses filles: tout sera fort bien[520].» - - [518] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 265. - - [519] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 272. - - [520] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 278. - -Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point encore arrivée, car sa -mère écrit à Bussy: «Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une -belle et grande maison; je souhaite d'y être longtemps, car le -déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle comtesse[521].» -Ce ne fut point impunément que, dans sa vive impatience d'être plus tôt -prête à recevoir son idole, madame de Sévigné avait multiplié les -fatigues; elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition -que, malgré son habituelle répugnance pour les remèdes, elle attaqua avec -une grande vigueur, voulant surtout guérir avant l'arrivée de sa fille, -dont elle craignait évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans -cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui venaient de -quitter Paris pour retourner en Bourgogne: «Comment vous portez-vous, -monsieur et madame, de votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps; -pour moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que cela) qui -m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu'à vendredi. -Ces jours sont longs à passer, et si je voulois vous dire que, depuis que -vous êtes partis, les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air -assez poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant une vérité. -Je fus saignée le mercredi, à dix heures du soir, et parce que je suis -très-difficile, on m'en tira quatre palettes, afin de n'y pas revenir une -seconde fois; enfin, à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes, -dont on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de la mer, je -me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi on me purgea, afin de ne -manquer à rien; le dimanche je vais à la messe avec une pâleur honnête, -qui faisoit voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et -aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans mon hôtel de -Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas depuis qu'il est rangé. J'y -attends la belle Grignan dans cinq ou six jours[522].» - - [521] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 281. - - [522] _Lettres inédites de madame de Sévigné._ Ed. Klostermann, - p. 113. - -Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du mois de novembre, -seule, son mari étant retenu encore par son service en Provence. Elle -prit possession, à son tour, d'une maison que la mère et la fille -conservèrent pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de -madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette demeure que -nous décrirons dans l'un des chapitres suivants. Cette considération que -madame de Sévigné y passa le reste de son existence, nous a paru -justifier l'espèce d'historique qui précède. - - - - -CHAPITRE VIII. - -1678-1679. - - Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa - mère.--Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin - historiographe du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la - bataille de Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La - _Princesse de Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de - d'Hacqueville.--Le coadjuteur d'Arles prêche devant le - roi.--Grâces aux exilés et aux prisonniers.--Mademoiselle de - Fontanges.--Nouvelles discussions entre madame de Sévigné et sa - fille.--Mort du cardinal de Retz. - - -Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle, en proie à de -nouvelles inquiétudes sur cette santé si chère, moins sérieusement -compromise qu'elle ne se le figurait, mais cependant assez sérieusement -atteinte pour altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil, -mais faisait sa sécurité. «La _belle Madelonne_[523] est ici (dit-elle le -8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant assidu pendant ces deux -années), mais comme il n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que -j'ai de la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise santé. -Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette jolie personne, que vous avez -trouvée si souvent à votre gré, est devenue d'une maigreur et d'une -délicatesse qui la rend une autre personne, et sa santé est tellement -altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une véritable inquiétude. -Voilà ce que le bon Dieu me gardoit, en me redonnant ma fille[524].» - - [523] Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par - Bussy en souvenir de la belle héroïne de _Pierre de Provence_. - - [524] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 285. - -Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les mêmes exagérations -qu'au voyage précédent, si rempli de craintes démenties par l'événement. -Bussy ne prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement -de madame de Grignan, et il en fait le texte de quelques plaisanteries -conjugales, dont le ton seul devait scandaliser sa cousine, car, au fond, -elle pensait comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son -gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce que vous me -mandez de la _belle Madelonne_, lui répond-il, me touche extrêmement pour -son intérêt et pour le vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous -disois, quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de donner votre -fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez mieux faire, et que je ne -trouvois rien à redire en lui, sinon qu'il usoit trop de femmes. En -effet, n'est-ce pas une honte, et un honnête assassinat de faire six -enfants à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me garde d'être -prophète!.... mais quand il ne lui feroit d'autre mal que de l'avoir mise -dans l'état où elle est, c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que -j'avois pour lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de cette -infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est plaisant que je -m'embarque à vous dire pour une simple maigreur, tout ce qu'on diroit -pour les plus grands malheurs. C'est vous qui m'avez surpris en vous -lamentant pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant le -plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant qu'il soit deux -mois, la _belle Madelonne_; un peu de célibat lui seroit fort salutaire; -je ne sais, pourtant, si elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède: -mais, n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois[525]?....» - - [525] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 13 décembre - 1677), t. III, p. 438. - -Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de l'hiver, -revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la poitrine de madame de -Grignan. «Je vous avoue, redit avec douleur sa mère à Bussy, que la -mauvaise santé de cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa -poitrine est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid l'avoit -tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix plus de trois -heures; elle avoit une peine à respirer qui me faisoit mourir. Avec cela -elle est opiniâtre, et refuse le seul remède qui la pourroit guérir, qui -est le lait de vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin; -en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où elle -est[526].» - - [526] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 janvier 1678), t. V, p. 295. - -Bussy qui, malgré de grandes protestations de paroles, n'est pas -bienveillant pour madame de Grignan, laquelle, sous les mêmes apparences -amicales, le lui rendait bien, cherche à rassurer sa mère par des -arguments où il y a plus de malice enveloppée que de véritable intérêt. -«Une égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal que la -fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs. Je vous parle ainsi, ma -chère cousine, parce que je crois que tous les maux de la _belle -Madelonne_ viennent de sa tête. Tant qu'elle a été _la plus jolie fille -de France_[527], elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela -me fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux incurables. -Son opiniâtreté est un bon témoignage; si elle vouloit guérir, elle ne -résisteroit pas aux conseils des habiles gens en ces matières. Qu'elle se -retourne de bon cÅ“ur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle aime -à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien que je n'aie -pratiqué depuis douze ans[528].» - -Bussy voulait dire par là que madame de Grignan s'ennuyait en Provence, -et regrettait Paris. «Je crois (lui écrivait-il trois ans auparavant, -pendant le deuxième séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère), -que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence, que de faire la -moindre des choses contre votre devoir; mais je crois que vous -souhaiteriez extrêmement que votre devoir s'accordât à demeurer à -Paris[529].» Dans ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru -mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort mal de passer -ses hivers en Bourgogne, quand elle passait les siens dans la capitale: -«Vous savez aussi bien que moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu -courtoise et un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui -veut[530]!....» - - [527] C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné. - - [528] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 5 janvier - 1678), t. IV, p. 2. - - [529] _Corr. de Bussy-Rabutin_ (lettre du 20 mars 1675), t. III, - p. 11. - - [530] _Ibid._ p. 360. - -Pour qui connaît Bussy, _Paris_ ne veut pas signifier ici madame de -Sévigné, mais la cour; et ce ne serait peut-être pas calomnier ce bon -parent que de dire qu'à ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en -faire un sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets -gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient à écrire à madame -de Montmorency avec autant de joie que peu de scrupule: «Je serois fort -aise que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle -est fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse[531].» -M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV de ce dessein, et, par -conséquent, il n'y a rien à en dire quant à madame de Grignan. En la -tenant donc pour ce que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le -devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir souhaité, ce -qu'elle chercha inutilement à obtenir, une charge de cour pour son mari, -qui l'eût fait elle-même vivre et probablement briller sur un théâtre -plus digne d'elle, lui eût donné les moyens de relever la fortune de ses -enfants, et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère. - - [531] _Correspondance inédite de Bussy-Rabutin_, lettre du 17 - juillet 1668, citée par Mr le baron WALCKENAER, t. III, p. 92. - -Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la mère il proteste «qu'en -quelque lieu que sa fille et lui se trouvent, il l'aimera et l'estimera -toujours extrêmement[532]:» sa correspondance de 1678 nous fournit deux -exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés dans la biographie -de madame de Grignan, et qui doivent trouver place ici, car ils -constituent un de ces contrastes, entre ce qu'on dit et ce qu'on pense, -qui sont à la fois plaisants et tristes. - - [532] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 18. - -Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les femmes qui passaient -pour les plus sages prenaient part, le roi avait, sous peine d'amende, -défendu le port des étoffes d'or et d'argent[533]. C'est à ce propos que -l'une des nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui mande de -Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer ma lettre sans vous dire que -votre belle cousine de Grignan, étant ces jours passés au Petit -Saint-Antoine, toute couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense -et la plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande et les -menaces d'un commissaire qui en étonna tout le monde, et dont la dame fut -fort embarrassée[534].» «Cela est bien imprudent à madame de Grignan, -répond Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne comprends -pas que le commissaire se soit contenté de la menacer, et ne lui ait pas -fait payer l'amende. Cette femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre, -d'une gloire insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera -autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs[535].» -Trois mois après, et madame de Grignan à peu près guérie mais toujours -très-maigre, l'amie la plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je -rencontrai, l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore belle. On -dit que madame de Grignan ne l'est plus, et qu'elle voit partir sa beauté -avec un si grand regret, que cela la fera mourir[536].» Bussy reprend, -toujours affectueux pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin de la -fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament de madame de Sévigné -qui la fait encore belle, c'est aussi son bon esprit. Je crois que quand -on a la tête bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de -Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre à sa -beauté[537].» Ces rudesses, qui révèlent le fond du cÅ“ur, ont été -raturées avec soin par Bussy ou par les siens[538] sur le manuscrit où il -a copié de sa main les lettres qu'il écrivait et celles qu'il recevait, -et qui, à défaut des missives autographes, a servi de texte original au -dernier éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci d'avoir, -par une habile lecture, rétabli ces passages caractéristiques ainsi que -plusieurs autres fragments intéressants que n'avaient pu déchiffrer ses -devanciers. Bussy se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à -madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la fille une grande -tendresse, tout en éprouvant pour la mère une sincère et touchante -affection, que l'âge ne faisait qu'accroître, affection mutuelle dont on -trouve des marques nombreuses dans leur correspondance suivie de ces deux -remarquables années 1678 et 1679[539]. - - [533] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XVI. - - [534] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 99. - - [535] _Corresp. de Bussy_, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril). - - [536] _Corr. de Bussy_ (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet - 1678), t. IV, p. 152. - - [537] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 153. - - [538] Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28 - avril. - - [539] Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux - années qui en fournissent le plus pendant toute la durée des - relations de Bussy avec sa cousine. - -Ces deux années virent le point culminant de la grandeur de Louis XIV et -de la prospérité de l'ancienne monarchie. Les victoires antérieures -n'avaient pu encore décider l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678, -Louis voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les espérances -et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise, au cÅ“ur même de -l'hiver, en Allemagne et en Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7 -février, pour aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9 -mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur, Charleroy et Ypres, -par une ruse de guerre dont l'ennemi fut complètement la dupe[540]. - - [540] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 60. - -Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant militaire, -de ce nouveau succès: «Que dites-vous de la prise de Gand? Il y avoit -longtemps, mon cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité, le -nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres historiens que -deux poëtes: vous savez aussi bien que moi ce qu'on dit en disant des -poëtes? Il n'en auroit nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction -pour le mettre au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit, -pur et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en connois. J'ai -toujours cela dans la tête, et je reprendrai le fil de la conversation -avec le ministre, comme le doit une bonne Françoise[541].» Ce ministre -était M. de Pomponne, et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet -que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir pour -Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant qu'il y trouverait -quelque occasion de profit ou de faveur. - - [541] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars 1678), t. V, p. 317. - _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 61. - -Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois auparavant, en lui -annonçant que le roi venait de charger Boileau et Racine d'écrire son -histoire, et c'est à ceux-ci qu'elle fait allusion dans le passage que -nous venons de transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi -a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, en leur -commandant de tout quitter pour travailler à son histoire, dont il aura -soin de leur donner des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel -ouvrage[542].»--«Je ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine -soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais ce sera sa justice -et sa clémence qui le rendront recommandable à la postérité; sans -cela on découvriroit toujours que les louanges qu'on lui auroit -données ne seroient que des flatteries[543].» Le bel esprit, le -capitaine-académicien, le _Mestre de camp de la cavalerie légère_ et -_Maréchal de France in petto_, en parle avec moins de modestie encore à -son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a mandé que le roi avoit chargé -Racine et Despréaux de travailler à son histoire. Sans parler du -caractère de ces gens-là , que je tiens plus propres à des vers qu'à de la -prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les leurs pour -cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre n'eût pas eu besoin de consulter -personne pour parler en termes du métier, il me paroît que les actions du -plus grand roi du monde devoient être écrites par un de ses principaux -capitaines, si lui-même, comme César, ne s'en vouloit pas donner la -peine[544].» - - [542] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 octobre 1677), t. V, p. - 262.--_Correspondance de Bussy_, t. III, p. 388. - - [543] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 390. - - [544] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 424. - -Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de lui-même le dessein -formé dans ces derniers temps par l'amitié de sa cousine. C'est lui qui -nous l'apprend en ces termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je -priai le duc de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant -que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je suppliois Sa -Majesté de trouver bon que j'écrivisse son histoire, il me fit réponse -qu'il n'avoit pas encore assez fait pour cela, mais qu'il espéroit me -donner un jour de la matière[545].» Aujourd'hui que la matière commençait -à devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé confier le soin -de sa renommée aux plumes respectées de Racine et de Boileau, qu'à celle -de l'historien de madame de Montglat et de la comtesse d'Olonne. - - [545] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 330. - -Il est vrai que l'auteur d'_Andromaque_ et son fidèle ami s'annonçaient -un peu trop en _poëtes_, c'est-à -dire en exagérateurs, ainsi que le -sous-entend madame de Sévigné. Sa réponse à Bussy en note un exemple: -«Vous me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux. Le roi -leur dit, il y a quatre jours: «Je suis fâché que vous ne soyez venus à -cette dernière campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage n'eût -pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous sommes deux bourgeois qui -n'avons que des habits de ville; nous en commandâmes de campagne, mais -les places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos habits ne -furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement. Ah! que je sais un homme -de qualité à qui j'aurois bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces -bourgeois-là , si j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la -postérité[546]!» Il n'est pas possible de prendre au sérieux de telles -exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent cette vanité comme -une maladie incurable. On passe tout à un homme qui ne doit point -guérir. Madame de Sévigné suivait, cependant, avec sincérité, son projet -auprès de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi. En se -faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son cousin, dans l'espoir -de le faire parvenir au maître, un fragment choisi de ses Mémoires, comme -échantillon de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer, -en y joignant un commencement de l'histoire de Louis XIV, qu'il avait -essayé pendant son séjour à la Bastille[547]. - - [546] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et - BUSSY, t. III, p. 405. - - [547] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 300.--_Correspondance de - Bussy_, t. IV, p. 14 et 15. - -Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses deux -historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper en guerre. -La marquise de Sévigné s'égaye à leurs dépens, prenant le ton de la -noblesse militaire, laquelle ne pensait pas que _des bourgeois_, ce qui -veut alors dire tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour -parler des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens suivent donc -la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez penser, à pied, à cheval, -dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la -belle maîtresse d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux -pour remarquer exactement toutes les actions du prince qu'ils veulent -peindre. Ils font leur cour par l'étonnement qu'ils témoignent de ces -légions si nombreuses, et des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me -semble qu'ils ont assez de l'air des deux _Jean Doucet_[548]. Ils -disoient l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés de la -valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient raison de souhaiter -d'être tués pour finir une vie si épouvantable. Cela fait rire, et ils -font leur cour. Ils disoient aussi qu'encore que le roi craigne les -senteurs, ce _Gand d'Espagne_ ne lui fera point de mal à la tête. J'y -ajoute qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté, en pourroit -bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà bien des sottises, mon -cher cousin; je ne sais comme Racine et Despréaux m'ont conduite sans y -penser; c'est ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement[549].» -N'y avait-il pas là , de la part de madame de Sévigné, quelque légère -pointe de rancune contre l'impitoyable bourreau de ce pauvre Chapelain, -son maître, et contre le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un -confrère en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de notre _vieil ami_ -Corneille? - - [548] Personnages de comédie. - - [549] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mars), t. V, p. 318. _Corr. Bussy_, - t. IV, p. 61. - -Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le duc de Noailles a -reproduit une page des souvenirs de Racine fils qui doit figurer en cet -endroit, car elle fait bien connaître toutes les circonstances de ce -curieux épisode d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de -madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des détails qui se -rattachent à la chute de l'une et à l'élévation de l'autre: - -«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire par les -médailles, des principaux événements du règne. «Ce projet, dit Louis -Racine dans ses Mémoires sur la vie de son père, se changea bientôt en -celui d'une histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de -Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait imaginé, -et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame de Maintenon qui proposa -au roi de charger du soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le -roi, qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes en 1677. -Les deux historiens se mirent aussitôt à l'Å“uvre, et quand ils avaient -écrit quelque morceau intéressant, ils allaient le lire au roi. Ces -lectures se faisaient chez madame de Montespan. Tous deux avaient leur -entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer, et madame de -Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au -rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et madame de -Montespan avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon -père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble, sans aucune -jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez madame de Montespan, ils -lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et -lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un -peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi -sans lui répondre regardait en souriant madame de Maintenon, qui était -assise vis-à -vis de lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à -coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils lui -demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur lecture. Elle leur -répondit fort froidement: «Je ne suis plus admise à ces mystères.» Comme -ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. -Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le -lit, les fit appeler avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de -nouveau sur son histoire, et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon -assise dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant -familièrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, -lorsque madame de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et après -quelques compliments au roi en fit de si longs à madame de Maintenon que, -pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas juste, -ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que vous avez vous-même -commandé.» Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer -le lecteur. Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de -s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la -lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de Maintenon alla en -augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent -leur cour autant qu'ils la savaient faire[550].» Dans ce rôle étudié, -dans ce courroux concentré de madame de Montespan, on pressent la -jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt les témoins. - - [550] _Mémoires sur la vie de Jean Racine_, par Louis Racine, son - fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, _Histoire de - madame de Maintenon_, t. Ier, p. 126. - -Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et de Racine, qui -devaient se consulter avec Pellisson, déjà chargé précédemment de la même -mission, n'aboutit point[551]. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en -parle comme d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait encore -les premières feuilles[552]. Brossette s'entretient souvent avec son ami -de cette Å“uvre longue et difficile qui paraît avoir rebuté deux hommes -pourvus de tous les dons de l'écrivain, mais à qui la nature avait -refusé le génie tout particulier de l'histoire[553]. - - [551] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. III, p. 399, 401, 414 - et 417. - - [552] _Mémoires de l'abbé de Choisy._ (Coll. Michaud., t. XXX, p. - 553.) - - [553] _Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette_ publiée - par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387. - -Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était faite au nom de -Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât peu d'intervenir dans cette -délicate affaire, madame de Sévigné en fut pour ses peines et ses vÅ“ux. -Mais Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme il s'était -créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea la mission plus loisible -et mieux justifiée d'écrire l'histoire du roi. Il voulut l'en aviser -directement par une lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil, -et où, entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera -encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous, Sire, ce sera de -voir que je ne suis pas payé pour en parler, et de peur même qu'on ne -croie, un jour, que c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de -bien, je supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici le reste -de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart de ceux qui -l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance et de l'esprit, Sire, -aussi bien que M. de Comines, pour faire estimer ce que j'écrirai, et -j'ai plus de services à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à -des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine aussi bien que -d'un grand roi[554].» Pour n'être pas d'un poëte, le lecteur voit qu'il -ne manque rien à cet éloge. Quant à la bizarrerie du tour employé pour -faire agréer sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication qui, -sous le peu de modestie des termes, révèle toute l'habileté d'un -courtisan sans cesse en quête de combinaisons capables de rappeler cette -_folle de Fortune à qui véritablement il déplaît_[555]. «Cette lettre -(dit-il en la transcrivant et en l'annotant sur ses manuscrits pour -l'édification de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart du -monde qui ne regardent que le dehors des affaires, que je veux dire les -raisons qui me l'ont fait écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que -je ne voudrois pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement à -Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps, des honneurs et du bien; car -j'aurois beaucoup plus de peine de voir de près des gens, qui ont -toujours été au-dessous de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un -plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province où les -emplois que j'ai eus me distinguent de tout le monde; et quand même on me -donneroit le bien et les honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois -nulle apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai (soixante et -un ans) et les injustices qu'on m'a faites me donnent un grand mépris de -tout cela: cependant je voudrois bien établir mes enfants, et c'est ce -qui m'oblige de faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me -coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas laisser vaincre -en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou qu'au moins il fera quelque -chose pour ma famille. Si l'on examine cette lettre on la trouvera -délicate et fine, et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit -attendre, ce seroit la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins -les mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un méchant -succès[556].» - - [554] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 355. - - [555] _Corresp. de Bussy-Rabutin_ (23 déc. 1676) t. III, p. 355. - - [556] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 30 avril - 1679), t. IV, p. 356. - -Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette épître qui lui fut -remise par M. de Pomponne. C'est ce qu'on peut induire de la réponse de -ce ministre à Bussy: «J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de -moi. J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser pour Sa -Majesté. Elle étoit telle et si pleine de zèle et de passion pour sa -gloire et pour son service, qu'elle m'a paru en avoir été agréablement -écoutée. Personne, assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que vous -le grand sujet que vous proposez de l'histoire de Sa Majesté[557].» - - [557] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 16 mai 1679), - t. IV, p. 364. - -Bussy se pare de ce résultat négatif auprès de tous ses amis, ou de ceux -qu'il croyait tels, quêtant de doubles félicitations, pour la lettre -qu'il avait écrite et la banale réponse qui lui était faite. Sa cousine, -en lui payant le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne -quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur l'accueil fait -à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant ministre. «Je loue -fort, lui dit-elle, la lettre que vous avez écrite au roi; je l'avois -déjà dit à son ministre, et nous avions admiré ensemble comme le désir de -l'immortalité et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que l'on -doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir un historien digne -de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et dit en souriant: «Il a bien -de l'esprit; il écrira bien quand il voudra écrire.» On dit là -dessus -tout ce qu'il faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je -trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui me plaît fort. -Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de -laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de donner créance au bien -qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire -qu'on veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute aussi son -coup d'encensoir et renchérit encore sur le style de madame de Sévigné, -sachant bien qu'avec cet amour-propre robuste, il n'y a pas d'exagération -à craindre, et qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge. -«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez au roi; je -l'ai trouvée charmante par les sentiments, par le tour, par le style, par -la noble facilité, et par tout ce qui peut rendre un ouvrage de cette -espèce incomparable. Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non -plus à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son unique -historien[558].» - - [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1679), t. V, p. - 408.--_Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 396. - -C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction et de -reconnaissante tendresse qui se manifeste chez Bussy enivré par de telles -complaisances. «Je voudrois, répond-il d'abord à sa cousine, que vous -vissiez avec quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je -vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas si bien que je -vous aime, ni toutes les louanges que je vous donnerai, ne vous feront -pas tant voir combien je vous estime... Je suis charmé de l'approbation -que vous donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré, mon -chef-d'Å“uvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne seroit pas touchée de -ce que je fais pour elle, son intérêt propre l'obligeroit à quelque -reconnoissance pour moi ou pour ma maison. Je crois que mes _Mémoires_, -et particulièrement cette dernière lettre, seront à la postérité une -satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr, plus délicat -et plus honnête de me venger ainsi des maux qu'il m'a faits, en cas qu'il -ne veuille point les réparer, que de m'emporter contre lui en injures que -j'aurois de la peine à faire passer pour légitimes[559].» Et dans un -_post-scriptum_, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore -l'occasion de varier son double thème sur ses mérites propres et sur les -obligations du roi: «J'ai trouvé ma lettre au roi fort belle, monsieur, -quand je l'eus écrite; mais on ne peut jamais mieux connoître si elle -l'est effectivement que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me paroît -pas que Sa Majesté me dût commander de faire son histoire. Il devroit, -seulement, avoir de la reconnoissance pour la manière dont je parle de -lui, qui lui fera bien plus d'honneur que tout ce que diront les -Pellisson, les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il -voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à me faire du -bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et j'ai mes raisons de dire la -vérité jusqu'au bout. Je fais depuis vingt ans tout ce que je puis pour -faire dignement son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son -ingratitude pour faire de cet éloge une satire[560].» - - [559] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 4 juillet - 1679), t. IV, p. 400. - - [560] _Ibid._ Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le - texte publié par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des - _Lettres de Madame de Sévigné_ par M. Monmerqué, t. V, p. 412. - -On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice et toute -d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa jamais d'espérer, non -pas seulement son retour à la cour, mais sa réintégration dans ses -emplois. En attendant, il multipliait les prétextes de solliciter -quelques faveurs pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église, -qu'on lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se contenta -de donner au premier une compagnie de cavalerie, et une abbaye au second. - -La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se poursuivait avec -des succès constants. Quelques jours après la prise de Gand, le roi avait -en personne attaqué Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se -rendre le 25 avril 1678[561]. Ce dernier succès décida de la paix, et -Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs de Nimègue -activaient sérieusement leur Å“uvre, conduite jusque-là avec tant de -lenteurs calculées. Mais toutes les puissances coalisées ne se rendirent -point en même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis le -commencement de la lutte, céda la première, et, le 10 août, un traité fut -signé entre les envoyés des États généraux et les plénipotentiaires de la -France, au grand dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant -probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix, quatre jours -après n'en voulut pas moins combattre une dernière fois les Français qui -tenaient la campagne sous le commandement de Luxembourg, dans le -voisinage de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant -dans la croyance où ils étaient de la cessation des hostilités. - - [561] _Art de vérifier les dates_, éd. in 8º, 2e partie, t. VI, - p. 289. _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 80.--Nous - ajoutons ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp - devant Ypres, le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous - avons déjà dit (chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de - Louis XIV à la guerre: «.... Comme le roi regardoit la place avec - les excellentes lunettes du capucin de Paris, un boulet de canon - passa sur sa tête, mais assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit - la pièce pour pointer plus bas, et le dit: on n'y manqua pas, et - le coup donna à côté et fort proche. Il vit pointer une troisième - fois, et dit à ceux qui le suivoient: Otons-nous d'ici; et, un - peu après, le coup porta sur l'endroit où il avoit été longtemps - arrêté.» (_Lettres historiques de Pellisson_, année 1678.) - -Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue des détails où la -belle conduite de son fils tient une grande et maternelle part. «Où est -votre fils, mon cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra -jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La -paix étant faite et signée le 9 août, M. le prince d'Orange a voulu se -donner le divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu -moins de sang répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire -des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que, s'il lui avoit fait -savoir que la paix étoit signée, il se seroit bien gardé de le combattre. -Cela ne vous paroît-il pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la -comédie, et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps -de son ennemi. Les principaux officiers des deux partis prirent donc, -dans une conférence, un air de paix, et convinrent de faire entrer du -secours dans Mons. Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis -de Grana (_il commandait le contingent espagnol dans l'armée coalisée_) -demanda à M. de Luxembourg qui étoit un escadron qui avoit soutenu, deux -heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour -se rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de Luxembourg -lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il -lui montra là présent, étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui -fut dit d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé -de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses -gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir -de ces occasions si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une -immutabilité qui nous fait voir la mort mille fois plus horrible que -quand on est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre. -Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que l'on en usa le -propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourroit dire de -lui, plus justement qu'on ne disoit de Dangeau: «_Si la paix dure dix -ans, il sera maréchal de France_[562].» Dangeau était devenu général sans -presque avoir vu le feu: on ne pouvait mieux se moquer d'un avancement -militaire obtenu seulement par des services de cour[563]. - - [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 août 1678), t. V, p. 352. - _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 176. - - [563] Conf. SAINT-SIMON, t. X, p. 207. - -Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait dignement -ainsi son premier commandement militaire, est attestée par un journal -soigneux d'enregistrer les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de -joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin, celui de sa -mère et de sa sÅ“ur. «M. le marquis de Sévigné, dit l'auteur du _Mercure -galant_ à sa correspondante anonyme, commandant la compagnie de -monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois heures à neuf pièces -de canon des ennemis, qui tuèrent ou blessèrent quarante cavaliers de son -escadron. On ne peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en -cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que je vous ai -dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles vous ont appris qu'il -s'est souvent distingué, et on est aisément persuadé, par tout ce qu'il a -fait, qu'il n'a pas moins de cÅ“ur qu'il y a de beauté et d'esprit dans -sa famille[564].» - - [564] _Mercure galant_, vol. de septembre 1678, p. 312. - -Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié dans cette -circonstance. «Les amis du prince, dit le chevalier Temple, firent, aussi -bien que ses ennemis, plusieurs réflexions sur cette bataille. -Quelques-uns dirent que Son Altesse savoit, avant le commencement du -combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé les forces -des États (de Hollande) et fait un trop grand sacrifice à son honneur, -puisqu'il ne lui en pouvoit revenir aucun avantage. D'autres dirent que -les lettres que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix -avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp au commencement -du combat, mais que le marquis de Grana les avoit interceptées et les -avoit cachées au prince, dans l'espérance que cette action pourroit -empêcher les effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la -vérité de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le prince -d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de gloire, ni témoigner un -plus grand ressentiment qu'on lui arrachât des mains une si belle -occasion, en signant si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru -que les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne[565].» -«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré sa mauvaise humeur, ne -marchande pas les louanges à la France, c'est-à -dire à son chef, qui, -avec tant de succès et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne -fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter les conditions -de paix que les Hollandois avoient négociées pour elle, ce qui laissa la -paix de l'Empire et la restitution de la Lorraine entièrement à la -discrétion de la France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore -conclure que la conduite des François dans toute cette affaire a été -admirable, et qu'il est très-vrai, selon le proverbe italien, que _gli -Francesi pazzi sono morti_[566].» - - [565] _Mémoires du chevalier Temple._ (Coll. Michaud, t. XXXII, - p. 158.) - - [566] _Mémoires du chevalier Temple_ (Coll. Michaud, t. XXXII, p. - 158.) - -Les négociations ayant pour objet de procurer une paix générale prirent -encore près d'une année. Enfin les premiers mois de 1679 virent -successivement à Paris les cérémonies, les compliments et les fêtes pour -la signature des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur -d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui n'était point encore roi de -Prusse, traités où la France intervenait comme la puissance prépondérante -en Europe. Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des -réjouissances infinies[567]. On était heureux et fier d'une aussi -glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient accru le renom de la -France, tout en augmentant son territoire. Louis XIV en reçut ce nom de -_Grand_, qui étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle -traduisait à sa façon, en appelant _le roi_ celui qu'il est de mode -aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut voir que les malheurs et les -fautes de sa vieillesse, trop oublieux des grandes choses accumulées -dans les vingt-cinq années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait -pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil pour emblème. -M. Clément, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fit -à propos de la paix générale une nouvelle devise pour lui. Elle se -composait de l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: _Solis -opus_[568]. Tout le monde applaudit à cette devise si bien trouvée. - - [567] V. le _Mercure galant_. Les volumes de janvier, février, - mars, juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes. - - [568] _Mercure galant_, volume de janvier 1679. - -La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la plupart des corps -furent licenciés. Sévigné et le chevalier de Grignan revinrent à Paris, -et contribuèrent pour leur part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui, -grâce aux nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille, commençait à -devenir l'un des centres de la vie parisienne, qu'il ne faut pas -confondre avec la vie de cour. - -Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679, la mère et la fille -furent témoins de plusieurs événements publics et privés, bien faits, les -derniers surtout, pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des -amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent dans ces -Mémoires. - -Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage annoncé d'avance, -longtemps attendu avec impatience, et connu sans doute de madame de -Sévigné par des lectures faites dans l'intimité. Nous voulons parler de -_la Princesse de Clèves_ de madame de La Fayette[569]. Il faut lire dans -la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette galerie de portraits -de femmes qu'il a pris le temps de faire courts, et qui est un véritable -écrin littéraire, il faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à -la composition, à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence -de ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre[570]. Malgré -quelques prétentions de coopération attribuées à Segrais, et que ce juge -à l'Å“il sûr écarte d'une manière définitive, _la Princesse de Clèves_, -ainsi qu'il le dit, «fut bien reçue comme l'Å“uvre de la seule madame de -La Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame de Sévigné -avait trop de goût elle-même, et aimait trop les auteurs, pour ne pas -apprécier favorablement leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy -sur le ton du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes choses, -dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve à redire; il -distingue, il épluche, et, sur la demande de sa cousine, il lui envoie sa -critique, assez bénigne toutefois. «Votre critique de _la Princesse de -Clèves_ est admirable, mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai -trouvé ce que j'en ai pensé[571]...» C'est là un de ces traits qui ont -fait accuser madame de Sévigné de prendre assez facilement l'opinion des -gens, de hurler parfois avec les loups. Non dans cette circonstance; et -c'est bien plutôt une approbation de formule, telle qu'elle est depuis -quelque temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy. - - [569] _Mercure galant_, vol. de mars 1678, p. 359. - - [570] _Portraits de femmes_, par M. SAINTE-BEUVE (Madame de La - Fayette), 2e édition; Paris, 1857, chez Didier et Cie. - - [571] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 319, 343 et 346. - -Elle se montra moins facile à lui donner gain de cause sur le compte d'un -autre ami dont le retour à Paris réalisait l'un de ses vÅ“ux les plus -ardents, mais scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa -disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le cardinal de Retz -s'était enfin décidé à quitter sa retraite de Commercy, et, non content -du séjour de Saint-Denis, était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à -l'hôtel Lesdiguières, où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue -contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de détails -malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en ces termes, à la date du -29 avril 1678: «Le cardinal de Retz est ici logé avec M. et madame de -Lesdiguières; c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit -(_lieu de réunion_) de Paris. Toute la France y est tous les soirs[572].» -Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de Retz, se répand en -exclamations: «Le cardinal de Retz a donc jeté le froc aux orties. A qui -se fiera-t-on après cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût -non-seulement tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer -jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait mille amitiés. Je -vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux caresses d'un grand -prince[573].» Toujours courtisan sous cachet: il sait bien que la poste a -peu de respect et de scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du -Cabinet noir. - - [572] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 101. - - [573] _Corr. de Bussy_ (_Lettre_ du 5 mai 1678), t. IV, p. 104. - -Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise de Sévigné en -écrit à l'un de ceux auxquels elle ouvre son cÅ“ur avec le plus de -confiance. Cette lettre curieuse, qui fait connaître les motifs du retour -du cardinal, ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa -rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du public en regard de -la joie un peu isolée de madame de Sévigné, ne se trouve pas dans la -correspondance générale de celle-ci. On la lit dans le recueil -particulier des _Lettres inédites_, publiées une première fois par -Millevoye en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant -des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises intégralement -dans toute nouvelle édition de sa Correspondance[574]. Voici cette -lettre, envoyée de Paris, le 28 avril, à M. le comte de Guitaud: - -«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes d'affaires, vous -n'aurez que le reste. M. le cardinal de Retz est arrivé tout tel qu'il -est parti: il loge à l'hôtel Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à -Saint-Germain; il a un procès à faire juger, qui achève de payer ses -dettes, cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois -qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui s'en va le dixième -de mai. Tout le monde meurt d'envie de trouver à reprendre quelque chose -à cette Éminence; et il semble même que l'on soit en colère contre lui, -et qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends point cette -conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement aise de le voir: je ne suis -point payée ni députée de la part de la forêt de Saint-Mihiel pour la -venger de ce qu'il n'y passe point le reste de sa vie; je trouve que le -pape en a mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde tout -entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il n'y a que Dieu qui -mérite qu'on soutienne ces sortes de retraites. Je lui fais crédit pour -sa conduite; tous ses amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui, -que je veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure par -la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de ruelle en ruelle soutenir -les conversations et juger les beaux ouvrages; il sera retiré de bonne -heure, fera et recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens -qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande à la -régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on doit s'accommoder: -pour moi, j'en suis contente, et j'aime et honore cette Éminence plus que -jamais. Il m'a témoigné beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma fille -l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir par une visite[575].» - - [574] M. MONMERQUÉ les trouve d'un trop mince intérêt. - - [575] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (28 avril 1678); Paris, 1814, - p. 17. - -Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné au comte de -Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait pas, indique la situation -d'esprit des amis du cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne -l'attaque, tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi, -dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus formelle tout à -l'heure, de cette négociation pressentie des amis de Retz, pour obtenir -du pape qu'il usât envers lui d'une autorité qui devait trouver peu de -résistance. - -C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir le cÅ“ur net sur la -réapparition qu'on lui disait très-mondaine, d'un homme dont il avait -fort loué la retraite, s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne, -pouvait le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui écrit-il le -14 juin, de me mander ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans -le monde; cet homme que nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement, -est dans l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens -en France[576]. Expliquez-moi cela, madame, car il me semble que ce -retour n'est autre chose que ce que disoient ceux qui se moquoient de sa -retraite[577].»--«Pour le cardinal de Retz (répond madame de Sévigné -reprenant les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se démettre -de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a pas voulu, et non-seulement -s'est trouvé offensé qu'on veuille se défaire de cette dignité quand on -veut aller en paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à -Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu qu'il avoit -choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas permis aux cardinaux de faire -aucune résidence dans d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode -de Rome; et l'on ne se fait point ermite _al dispetto del Papa_. Ainsi -Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il est venu demeurer à -Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément à la retraite qu'il -s'est imposée. Il a été quelque temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais -cette maison étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc -qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu de monde, et -il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. Il a un procès qu'il -fera juger, parce que, selon qu'il se tournera, ses dettes seront -achevées d'être payées ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze -cent mille écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne le -suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. Il est bien -plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours très-digne d'être -honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser l'auroient aussi bien fait, quand -il seroit demeuré à Commercy, qu'étant revenu à Saint-Denis[578].» - - [576] _Honnêtes gens_, personnes de distinction. - - [577] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 126. - - [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1678), t. V, p. 339. - -Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout de voies, -c'était que Commercy se trouvant trop accessible et trop mondain, et -Saint-Mihiel n'étant point sa propre abbaye, le cardinal, par esprit -d'obéissance et un plus grand amour de la solitude, avait dû venir se -loger à Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant -l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient à Paris, ce -qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente et peut-être candide amie, -lui arrivait souvent. La considération du procès était pourtant réelle, -si toutefois la présence de Retz eût été indispensable pour assurer le -succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien dissipateur -put achever de payer ses dettes. «Je suis bien aise (répond Bussy, décidé -à se contenter de peu, évidemment pour plaire à sa cousine), que vous -m'ayez éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin, me -paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela me fait croire -qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de sa retraite[579].» On voit -combien Bussy est accommodant d'appeler retraite ce nouveau genre de vie -dont Retz ne se départit point. - - [579] _Corr. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 140. - -Le contentement de la marquise de Sévigné fut douloureusement troublé par -la perte d'un ami unique, qui était aussi pour le cardinal de Retz l'un -des _trois fidèles_ qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite -jusqu'à la frontière de la Lorraine[580]. Nous voulons parler de ce -d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours connu par la -correspondance de madame de Sévigné: cet ami si dévoué, si obligeant, -«trésor de bonté, de capacité, d'application, d'exactitude et -d'impénétrable discrétion;» cet homme _adorable_, _sans pareil_, -_inépuisable_, qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes -propres», et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»; _si -allant, si venant, toujours courant_, si habile à se multiplier qu'on -l'avait surnommé _les d'Hacqueville_, dans l'impossibilité de croire -qu'un seul pût rendre tant de services à la fois, et que madame de -Sévigné, dans sa reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour _le -grand d'Hacqueville_[581]. - - [580] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 299. - - [581] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74, - 132, 268, 269, 411 et 432; t. V, _passim_. - -Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami ne nous sont -point parvenues. Son meilleur éditeur, sans rien rapporter des -circonstances de cette mort, nous apprend qu'une note ancienne, inscrite -sur une lettre adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville, -énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le 31 juillet -1678[582]. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle Correspondance de -Bussy et de ses amis, quatre lignes négligées par les précédents -éditeurs, que nous reproduisons, malgré la nature des détails qu'elles -nous font connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de -Gaignères[583], est mort en sept heures de temps, après avoir pris un -lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant on l'a ouvert, et l'on a -trouvé que le lavement avoit fait crever un abcès qu'il avoit dans le -boyau[584].» Bussy repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange. -«Il faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes étrangères à -la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer au poison. Pour moi je -m'étonnois qu'avec le visage qu'il avoit il y avoit si longtemps, il eût -tant vécu, outre qu'il étoit si généralement aimé que personne n'en -vouloit à sa vie[585].» - - [582] Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680. - - [583] Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui - porte son nom à la Bibliothèque impériale. - - [584] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 169. - - [585] _Corr. de Bussy_, t. IV, p. 173. - -C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers, que revient, dans -les correspondances du temps, ce mot sinistre d'empoisonnement, qui, -avant un an, va de nouveau épouvanter Paris[586]. Le passage si précis et -si peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire pour -enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère extraordinaire. -Cependant les soupçons dont parle le correspondant de Bussy ont été -recueillis par un autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des -Mémoires inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville serait mort -empoisonné, mais l'accuse lui-même (ceci est tout un monde de menées et -d'horreurs souterraines) d'avoir été le complice du cardinal de Retz et -de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant de longues -années, pour faire périr par le poison d'abord le cardinal Mazarin, et -plus tard Louis XIV et le Dauphin son fils[587]. Des preuves, l'abbé -Blache n'en donne point dans son Å“uvre, qui offre souvent des caractères -d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous ne devions rien -déguiser au lecteur de ce qui concerne les principaux personnages de -cette histoire[588]. - - [586] La première mention, réellement, se lit dans une lettre de - madame de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de - Monaco: «On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas - son mari quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus - juste, ou plus cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait - été empoisonnée: «Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son - mari est Italien.» (T. IV, p. 124 et 129.) - - [587] _Mémoires de l'abbé Blache_ dans la _Revue rétrospective_, - t. Ier, p. 5 et suiv.--Conf. _Corresp. de Bussy-Rabutin_, note de - l'éditeur, t. IV, p. 488. - - [588] Conf. sur d'Hacqueville WALCKENAER, t. I, p. 219; II, p. 8 - et 121; III, p. 339. - -Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de l'un des hommes -qui figurent souvent dans la correspondance de madame de Sévigné. Mais -pour elle ce n'était qu'un _ami de province_, c'est-à -dire un de ceux à -qui elle montrait une bienveillance un peu banale à cause de son séjour à -Aigues-Mortes, où il avait été relégué, ce qui lui permettait de donner à -madame de Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante. Nous -voulons parler de ce brillant et perverti marquis de Vardes, exilé en -1672 pour avoir dévoilé à la reine Marie-Thérèse les amours de son époux -et de la Vallière[589]. Lié depuis bien des années avec le disgracié, -Corbinelli avait été choisi par lui pour _son résident_ à Paris et auprès -des puissances, et, prudent et de bon conseil, il conduisait ses affaires -au contentement de toute la famille[590]. «C'est lui (écrit madame de -Sévigné, deux ans avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui -maintient l'union entre madame de Nicolaï (_belle-mère de Vardes_) et son -gendre; c'est lui qui gouverne tous les desseins qu'on a pour la petite -(_la fille de Vardes_); tout a relation et se mène par Corbinelli; il -dépense très-peu à Vardes, car il est honnête, philosophe et -discret[591].» En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de -mademoiselle de Vardes, une riche héritière, avec Louis de Rohan-Chabot, -duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu, il partit pour le Languedoc, -afin d'y faire consentir le père, à qui le roi demandait sa charge de -capitaine des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet, et le -prix probablement en être compté à sa fille. L'exilé voulait, au -préalable, obtenir comme compensation son retour à la cour. Corbinelli -revint du Languedoc avec la démission de Vardes et son consentement au -mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son rappel devant se -faire attendre encore cinq années[592]. - - [589] _Siècle de Louis XIV._ Chap. XXVI. - - [590] SÉVIGNÉ (_Lettre du_ 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452. - - [591] _Ibid._ - - [592] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 333, 335 et 340. _Corr. de - Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140. - -Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de ses services, -Vardes, dont la générosité était connue, profiterait de cette occasion -pour accomplir, vis-à -vis de son résident, quelqu'un de ces actes de -libéralité qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans honte et -sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui, favorisé de la fortune, et -auquel il _appartenait_. Il n'en fut rien pour cette fois. Mais un ami, -devenu plus magnifique à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses -affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement supporté -jusque-là . «M. le cardinal de Retz, (mande à Bussy madame de Sévigné -toute joyeuse et à cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui -donne), le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a voulu donner -à Corbinelli une marque de son amitié et de son estime. Il le reconnoît -pour son allié, mais, bien plus, pour un homme aimable et fort -malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où M. de Vardes -l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et tant de services -importants, et enfin il lui porta, avant-hier, deux cents pistoles pour -une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je -n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a -que sa reconnoissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas -ébranlée; et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous -serez aussi aise que moi[593].» Bussy montre, en effet, un contentement -égal: «Si vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié que -j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que j'ai appris qu'il -a faites à notre ami, vous comprendriez combien je l'aime, et je suis si -content du cardinal que je lui souhaiterois dix ans de moins que son -pensionnaire; ce seroit le compte de tous les deux[594].» Lors de la -guerre de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services de -Corbinelli, resté pour lui un ami[595]. La parenté, prise évidemment pour -prétexte par Retz dans cet acte de libéralité, venait du mariage -d'Antoine de Gondi avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand -les deux familles habitaient ensemble à Florence[596]. Mais le cardinal -de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie, n'en était pas, en -1678, à découvrir cette particularité de l'histoire de sa maison. Il est -plus probable que ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli, -c'était un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une participation -habile et discrète aux faits qui avaient amené son retour à Saint-Denis, -ou pour mieux dire à Paris. - - [593] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 383. - - [594] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 269. - - [595] _Mémoires de Bussy_, t. Ier, _passim_. - - [596] _Histoire généalogique de la maison de Gondi_, par - Corbinelli et Pezay, Paris, 1705. - -A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir tenu les Etats de la -Provence à Lambesc, vint rejoindre sa femme à Paris. En annonçant leur -clôture, de Visé ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de -Sévigné: «C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général de la -province, qui a clos cette assemblée, et le même qui nous a enlevé la -belle mademoiselle de Sévigné qui faisoit un des agréables ornements de -la cour[597].» Le mois suivant, le même recueil annonce que «le duc de -Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les mains du roi, pour son -gouvernement de Provence[598].» Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de -plaisirs qu'il venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort -peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement, qu'il laissa, -au gré de la cour, deux années encore entre les mains de son habile -lieutenant. - - [597] _Mercure galant_, volume de décembre 1678, p. 266. - - [598] _Ibid._, janvier, 1679, p. 300. - -Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel nous trouvons à -emprunter des détails nouveaux et négligés par les éditeurs de madame de -Sévigné, nous apprend qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres -de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui, déjà , lors de la -mort de Turenne, avait su se faire applaudir en haranguant le roi au nom -du clergé[599], s'était de nouveau signalé en prêchant à Versailles à -l'occasion de la fête de tous les Saints. Après avoir constaté avec -complaisance «l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan, -coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la Toussaint, en -présence de Leurs Majestés,» le _Mercure_ de décembre ajoute: «Il seroit -difficile d'exprimer les applaudissements qu'il en reçut. Le roi, -lui-même, l'en félicita, et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais -mieux entendu prêcher[600].» Le mot est fort, à cette époque où la chaire -retentissait de ces voix éloquentes ayant nom Fléchier, Bourdaloue, -Bossuet. Il est difficile cependant de révoquer en doute cette courtoisie -royale vis-à -vis du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il -paraisse pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du _Mercure -galant_, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement prêter au -roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus. Il y revient, et avec -plus de détails, en rendant compte au mois de janvier de l'année -suivante, des nouveaux succès obtenus par le coadjuteur à la station de -l'Avent, que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé de -prêcher devant la cour. Nous copions le _Mercure_, qui profite de -l'occasion pour faire l'éloge des divers membres de la maison de Grignan, -surtout de leur doyen vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes -situations du clergé provincial d'alors: - -«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois, du succès qu'avoit -eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant devant le roi, le jour de la fête -de tous les Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si -j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a donné -d'applaudissements à ses derniers sermons de l'Avent. Il est certain que -Sa Majesté n'avoit de longtemps entendu un prédicateur, ni avec tant -d'assiduité, ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs -fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux prêcher. Tous les -compliments que lui a faits ce digne prélat, ont été aussi justes que -bien tournés; et dans les louanges qu'il a données au roi, il a conservé -toujours un certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs -la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la maison de -Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan, lieutenant de roi en -Provence, M. le chevalier de Grignan, mestre de camp et brigadier de -cavalerie, qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette -dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous avons vu agent du -clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque d'Arles, commandeur des -ordres du roi. Personne n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est -d'une vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire qu'il y a -peu d'hommes en France aussi éclairés que lui. J'irois loin si je -m'engageois à vous faire ici l'éloge en particulier de tous ceux que je -viens de vous nommer. Je vous dirai seulement une chose qui les fait -admirer de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit garder -entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale amitié l'un pour -l'autre, et ils vivent dans une si étroite correspondance, qu'il semble -qu'ils n'aient qu'un cÅ“ur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours -subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on peut prendre -pour un présage assuré d'une prospérité éternelle[601].» L'union des -Grignan, leur amour, leur fidèle dévouement de famille, ressortent de -toutes les pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf -toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est l'occasion de -cet éloge collectif, et dont nous verrons les coupables froideurs à -l'égard d'un oncle qu'il fuyait trop pour le bruit de Paris. Quant à la -prospérité présente de la maison de Grignan, madame de Sévigné nous dira -bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses de splendeur future -nous font un singulier effet à nous, qui connaissons les embarras alors -cachés du gouverneur de la Provence, et qui savons que madame de Simiane -se vit obligée, à quarante ans de là , de vendre le château de ses pères -pour payer les frais de leur faste traditionnel. - - [599] Voir dans ce volume, chap. Ier p. 38. - - [600] Volume de décembre, p. 252. - - [601] _Mercure galant_, vol. de janvier 1679, p. 161. - -M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils, âgé de sept ans, -fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur couvent les deux filles nées -de son premier mariage avec Angélique-Claire d'Angennes[602], et la -correspondance de la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout ce -monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs du temps, dans -l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était point définitivement établi, ne -l'ayant d'abord pris qu'à titre d'essai. - -Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de la Ville, l'hiver était -des plus brillants. La paix mettait la joie dans tous les cÅ“urs. C'était -à Saint-Germain qu'avaient encore lieu les fêtes royales, en attendant -l'achèvement de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles, appelé avec -raison un _favori sans mérite_, car il semblait un défi jeté à la nature -par une volonté impatiente de tout dominer, même les éléments. «Le roi -(dit à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678) veut aller samedi -à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par -l'impossibilité de faire que les bâtiments soient en état de le recevoir, -et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes -les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de morts: on cache -cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers, et ne pas décrier -l'air de _ce favori sans mérite_. Vous savez ce bon mot sur -Versailles[603].» La marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot, -qui n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires, pour -le temps non moins hardis; mais Voltaire l'attribue au duc de -Créqui[604]. - - [602] Conf. WALCKENAER, t. III, p. 137. - - [603] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 371. - - [604] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVIII. - -Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée. Madame de -Sévigné se plaint fort «des glaces et des neiges insupportables qui -avoient fait des rues autant de grands chemins rompus d'ornières;» et, -voulant justifier, auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse, -elle ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout est -gelé[605].» Ce grand froid ne les empêchait point de courir aux -prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient tout Paris. «Nous -sommes occupées présentement, (écrit en février, au même, la marquise de -Sévigné) à juger des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à -Saint-Jacques de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un lieu plus -accessible; la presse et les carrosses y font une telle confusion, que le -commerce de tout ce quartier-là en est interrompu[606].» - - [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 décembre 1678 et 27 février 1679), - t. V, p. 385 et 393. - - [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 393. - -La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus de grâces -prochaines. La pensée se reportait vers les disgraciés, les exilés, les -prisonniers. Louis XIV était triomphant, l'opinion le faisait clément. -Après avoir vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa -dernière victoire sur le cÅ“ur de ses sujets. Madame de Sévigné -recueillait avidement tous ces bruits, son regard tourné vers la -Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle, toutefois, qui annonce à son -cousin, son seul correspondant de cette date, et, de plus, fort intéressé -à la chose, la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le -marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des voisins de terre du -disgracié, lequel lui apprend, dans une lettre du 13 janvier 1679, qu'on -lui mande de Paris que «le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de -Vassé, Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat[607],» éloignés des -résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris part à des intrigues de -cour pendant la jeunesse de Louis XIV. - - [607] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 280. - -Ce bon traitement envers des personnages relativement obscurs, ouvrait -les cÅ“urs à l'espérance pour d'autres absents plus célèbres et plus -malheureux. C'était un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement -par la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne à Bussy une -conversation tenue à cet égard chez un personnage qu'elle ne désigne -point, ce qui nous laisse flotter entre M. de Pomponne, M. de La -Rochefoucauld, ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains vÅ“ux -de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants: «J'étois, -l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en plein drap sur les grâces -que le public attendoit de la bonté du roi. On ouvroit des prisons, on -faisoit revenir des exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place, -et on en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes pas -oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous dignement. Voilà tout -ce qu'une lettre vous en peut apprendre[608].» Et comme présage de cet -avenir souhaité, elle est heureuse de mander que celui qui tient -évidemment une place privilégiée dans ses préoccupations et dans ses -vÅ“ux, vient enfin d'obtenir une première faveur. «Savez-vous, -reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison de MM. de Lauzun et Fouquet? -Cette permission qu'ils ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se -voir eux-mêmes, de manger et de causer ensemble, est peut-être une des -plus sensibles joies qu'ils auront jamais[609].» Est-ce le hasard ou une -sorte d'affectation d'indifférence en parlant à l'homme le plus malicieux -et le mieux disposé à ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer -Lauzun, dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami? - - [608] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 394. - - [609] _Ibid._ - -Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire qui -faillit lui faire épouser la cousine germaine de Louis XIV, s'était par -ses violences envers madame de Montespan, à laquelle il attribuait sa -déconvenue, attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671 il -avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à côté du surintendant, -qui resta neuf ans à se douter d'un pareil voisinage[610]. Fouquet obtint -bientôt d'autres adoucissements que ceux dont parle son ancienne amie. Il -put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa famille fut autorisée à -le visiter et même à demeurer avec lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet, -avait vu lever la défense qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter -Paris[611]. - - [610] Conf. _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. III, p. 241: M. - le baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que - complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle - de Montpensier. - - [611] Conf. WALCKENAER, t. II, p. 277.--DELORT, _Histoire de la - détention des philosophes et des gens de lettres_, t. Ier, p. - 286.--Notice sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa _Vie - de Colbert_; Paris, 1846, p. 67. - -Les grâces que devait amener la paix se bornèrent là , et Bussy attendit -encore trois ans avant de voir arriver son tour. - -D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention de la cour. -C'est à l'année 1679 que se place le commencement du règne éphémère de -cette beauté d'esprit simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges. -La première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le _Mercure_ du -mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception comme fille d'honneur de -MADAME, seconde duchesse d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui -accorde un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa personne à son -esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour Versailles, le 16 de ce mois, -Leurs Altesses Royales vinrent ici (_à Paris_) le lendemain, et reçurent -mademoiselle de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières, à -présent duchesse de Villars. C'est une fort belle personne. Elle est -grande, blonde, a le teint vif, les yeux bleus, et mille belles qualités -de corps et d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de Roussille, -son père, est d'Auvergne[612]. Elle devait être présentée par madame la -princesse Palatine, qui l'a donnée; mais, comme elle étoit malade, madame -la duchesse de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»[613]. Née en -1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit ans. MADAME -confirme, en un point, ce portrait de l'auteur du _Mercure_: «Elle était, -écrit-elle, belle des pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle -aussitôt) «elle avait peu de jugement»[614]. De plus, MADAME lui accorde -«un fort bon cÅ“ur.» Elle ne parut pas plaire d'abord au roi: «Voilà un -loup qui ne me mangera pas,» dit-il en riant à sa belle-sÅ“ur[615]. - - [612] Toutes les biographies disent de Rouergue. - - [613] _Mercure galant_, oct. 1678, p. 338. - - [614] _Correspondance de madame la duchesse d'Orléans._ Éd. de M. - G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. Ier, p. 198, 254 et 390. - - [615] _Ibid._, t. II, p. 221. - -Mais son éclatante beauté, sa jeunesse radieuse, ne tardèrent pas à fixer -tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges fait bruit à la cour,» mande -le 23 novembre madame de Scudéry[616]. Six mois ne s'étaient pas écoulés -que des scènes vives et multipliées entre madame de Montespan et le roi, -vinrent faire connaître à tous un amour que Louis XIV désirait tenir -caché, amour violent comme une passion dernière de jeunesse attardée. -Voulant surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de tels faits, si -bien renseignée de ces mystères, l'histoire de la nouvelle galanterie -royale, nous renvoyons au chapitre suivant tous détails à cet égard, que -nous fournira avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec sa -fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même de l'affaire dite -_des Poisons_, qui commença aussi vers le même temps, et dont madame de -Sévigné, une fois sa fille partie, lui déroule au long l'histoire -vraiment inouïe. - - [616] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 239. - -Au mois de mai de cette année 1679, madame de Grignan avait formé le -projet de s'en retourner en Provence, car le désir du duc de Vendôme de -ne point encore quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29 -du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à Bussy une douleur -pour elle toujours nouvelle: «Il y a dix jours que nous sommes tous à -Livry par le plus beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien; -elle vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain. Je -voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été: je crois que sa santé le -voudroit aussi, mais elle a une raison austère qui lui fait préférer son -devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit -se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe celle-ci[617].» Mais -dès la lettre suivante elle reprend: «Ma fille ne s'en ira qu'au mois de -septembre. Elle se porte mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la -connoissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux[618].» - - [617] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 401.--_Corr. de Bussy_, t. IV, - p. 371. - - [618] SÉVIGNÉ, t. V, p. 409. - -Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de Grignan à prolonger -de quatre mois son séjour à Paris, et fit aussi consentir M. de Grignan, -pressé pourtant de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant -tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui n'a jamais été -recherché, ni même, ce nous semble, soupçonné, et qui nous paraît -emprunter quelque lumière de certains points négligés de la -correspondance de madame de Sévigné. - -On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on connaît aussi les -sentiments affectueux et publiquement manifestés de celui-ci pour cette -amie si ancienne et si fidèle, ainsi que pour sa fille[619]. Gondi avait -presque fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec le -marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être le parrain du -troisième enfant de madame de Grignan qu'il se plaisait à appeler _sa -nièce_, quoiqu'il n'y eût, au fond, entre eux, qu'une alliance fort -éloignée. On lui attribuait des intentions testamentaires favorables à la -maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline, sa filleule, que l'on -pensait qu'il laisserait une portion, peut-être la totalité d'une fortune -considérable encore, malgré de grands payements de dettes effectués -depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher d'une manière -toute particulière au jeune marquis de Grignan, qui annonçait une -intelligence heureuse et un charmant caractère. Il lui avait déjà -témoigné de loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses -sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris, un attachement -tout paternel et plein d'espérances. Comme la duchesse de Lesdiguières, -la plus proche parente du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà -puissamment riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de madame de -Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat. - - [619] Conf. WALCKENAER, t. Ier, p. 20. - -C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame de Sévigné, qui -devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait, la position gênée de son -gendre. En vue de sa réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que -pouvaient lui inspirer son amour passionné pour sa fille, son tact, son -adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable dévouement pour le cardinal -de Retz. Elle trouvait un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses -vÅ“ux et à ses projets, et employant sans restriction, dans l'intérêt des -Grignan, son influence récente, mais réelle, sur l'esprit du cardinal. - -Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire à son -avenir, madame de Grignan était loin de mettre à sa poursuite la vivacité -et les soins de sa mère. La tournure de son caractère, sa susceptibilité, -sa roideur, la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au moyen duquel -les gens experts savent attirer à eux les successions les plus éloignées, -les plus improbables. Incapable, autant qu'elle, de rien tenter -d'excessif et de déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se -montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse, pour un homme dont -l'amitié présente, indépendamment de tout futur bienfait, était à ses -yeux un honneur et une source d'avantages. - -Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal de Retz. Mais, -depuis son mariage, elle paraissait avoir apporté dans ses relations avec -lui une réserve, une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les -restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment qui lui était -demandé pour l'union de sa nièce avec le comte de Grignan, dont il -pressentait les embarras de fortune. Le médiocre penchant, parfois -visible, de celui-ci pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que -cette opinion peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit, on peut -trouver d'autres raisons du peu de cordialité qu'il éprouvait et que -très-probablement il contribua à inspirer à sa femme, et c'est ici que se -placent quelques aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on trouvera -vraisemblablement hasardés, et dont nous ne nous dissimulons pas la -délicatesse, sur la biographie de la fille de madame de Sévigné. - -On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après beaucoup d'autres, la -réputation galante de l'abbé de Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien; -devenu cardinal, il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus -jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou fondé, rendre -des soins assidus à une jeune et jolie femme, qui, de son côté, se fût -montrée heureuse ou seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan -n'avait donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements souvent -manifestés par Retz, qui, sous le couvert d'une parenté illusoire, eût pu -prétendre à de faciles et dangereuses privautés. Rien ne permet de -supposer au prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont nulle -trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits du temps. Mais tout -dans la conduite de madame de Grignan dénote une préoccupation, un souci, -une crainte même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause et -l'explication plausible de sa froideur pour la _chère Éminence_ de sa -mère. - -Cette froideur était intermittente, et la comtesse de Grignan en -témoignait plus ou moins suivant les oscillations de l'opinion et de la -médisance parisiennes. Parfois elle semblait répondre à l'affection -affichée de cet oncle pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce -passage d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite quatre ans -auparavant, à l'époque où le prince de l'Église, selon ses prôneurs -pleinement dégoûté, préludait par la démission de son chapeau à une -retraite que l'on disait sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz, -quitte prochainement son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on, -madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le jour avec ces -dames. Que dites-vous de cette retraite[620]?» Madame de Scudéry fournit -aussi la preuve que, même à l'époque où ce récit est parvenu, après le -retour si peu édifiant de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses -allures mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le vieil -homme subsistait toujours, sa pénitence au désert n'avait pu le changer. -«On dit, écrit à Bussy sa fidèle amie, le 23 novembre 1678, que notre ami -le cardinal de Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il -pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la vie? qu'est-ce qui -paroissoit avoir mieux renoncé à tout cela que lui?»[621] Bussy s'en -explique d'abord avec son voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me -mande, lui dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence -chez madame de Bracciano, qui, comme vous savez, étoit madame de Chalais, -fille de Noirmoutier. Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de -La Trappe revenir soupirer pour quelques dames de la Cour[622].» Dans sa -réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore son étonnement de voir -le cardinal, dont il avait admiré le renoncement, quitter la voie de -l'abbé de Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse des -Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au paradis par chez -madame de Bracciano, l'abbé de La Trappe est bien sot de tenir le chemin -qu'il tient pour y aller»[623]. C'est en tout bien tout honneur, nous -voulons le croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette -assiduité l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune et belle; -mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité dont ses moindres -actions étaient l'objet, suffisent pour expliquer et nous dirons -justifier la conduite de madame de Grignan, amoureuse de sa bonne -renommée. - - [620] Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, _Corresp. de - Bussy-Rabutin_, t. III, Appendice, p. 435. - - [621] _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 240. - - [622] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 244. - - [623] _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille - de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première - noces de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des - Ursins, duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom, - elle prit, vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux. - -Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère la confidence de son -for intérieur et de ses scrupules à l'endroit du mondain prélat. Madame -de Sévigné, qui croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son -esprit et à sa raison, c'est-à -dire avec une foi tenant du culte, n'eût -point accordé aux plus malintentionnés le pouvoir d'effleurer même sa -pure réputation: d'un autre côté elle tenait son ami pour incapable -d'autoriser tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation aucune -qu'elle poussait madame de Grignan à rendre au cardinal des soins plus -assidus, et par reconnaissance d'une affection qu'elle lui certifiait, et -à cause des espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier -soutien d'une maison chancelante. - -Déjà , en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu sa fille des -dispositions favorables de leur ami commun, mais dans des termes -indiquant qu'alors c'était à madame de Grignan, elle-même, que Retz -voulait laisser tout ou partie de sa fortune. On va voir dans le passage -suivant le peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite et -bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce que vous me dites de -l'avenir touchant M. le cardinal, il est vrai que je l'ai vu fort -possédé de l'envie de vous témoigner en grand volume son amitié, quand il -aura payé ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour que -vous en soyez informée; mais, comme il y a deux ans à méditer sur la -manière dont vous refuserez ses bienfaits, je pense, ma chère enfant, -qu'il ne faut point prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve -et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de lui faire -entendre vos résolutions; il est fort inutile, entre ci et là , de s'en -inquiéter.[624]» Évidemment c'était là aux yeux de madame de Grignan un -héritage compromettant. - - [624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ du 14 juin 1675, t. III, p. 312. - -Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser les présents en -apparence les plus innocents. M. Walckenaer a déjà parlé du refus de -cette cassolette d'argent, de forme gothique, valant trois cents francs à -peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel, avait voulu -envoyer comme souvenir à sa nièce[625]: rien ne put décider madame de -Grignan à accepter ce mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les -prières et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de noble à cette -vision de générosité, lui écrivait celle-ci; je crois n'avoir pas l'âme -trop intéressée, et j'en ai fait des preuves, mais je pense qu'il y a des -occasions où c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que -manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous faire un tel -présent? à qui voulez-vous qu'il envoie cette bagatelle? Il a donné sa -vaisselle à ses créanciers; s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent -écus; c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi parer un -cabinet: on reçoit tout simplement avec tendresse et respect ces sortes -de présents, et, comme il disoit cet hiver, il est au-dessous du -_magnanime_ de les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant -d'attention[626].» Le cardinal, sans doute pour forcer la main à madame -de Grignan, s'étant obstiné à lui faire adresser dans son château ce -présent malencontreux, celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer[627]. -«Savez-vous bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez pas pensé -droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal) a été piqué de la hauteur -dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié! Assurément -vous avez outré les beaux sentiments; ce n'est pas là , ma fille, où vous -devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez -personne de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous quand vous -êtes seule de votre avis[628].» Nous dirons encore ici que ce don avait -trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement d'une excessive et -même ridicule générosité de caractère. - - [625] _Mémoires sur madame de Sévigné_, tom. V, p. 167. - - [626] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin 1675), tom. III, p. 307. - - [627] SÉVIGNÉ, _Lettres_, tom. III, p. 336. - - [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 sept. 1675), p. 460. - -Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes ses dettes payées, -persistait dans son désir de témoigner à madame de Grignan son amitié «en -grand volume», le moment était venu pour elle de refuser, comme elle en -avait eu jusque-là le dessein, cette considérable et très-significative -marque d'une affection plus redoutée que cultivée. C'est alors, sans -doute, que Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par suite de -quelque maternelle insinuation de madame de Sévigné, soit plutôt par -l'effet d'un habile conseil donné par le fidèle et ingénieux Corbinelli, -s'arrêta à l'idée d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan. -Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame de Grignan -n'était pas en nom, et cependant le bien arrivait à ce qu'elle avait de -plus cher au monde. Nous pensons que c'est lorsque cette perspective -s'ouvrit devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur le point -de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu de son mari, à rester à -Paris, afin d'y suivre les chances qui se prononçaient en faveur de leur -maison. - -Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan ne put prendre sur -elle de changer sa conduite vis-à -vis du cardinal de Retz. Elle eût -souhaité que la fortune vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper -elle-même; et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que nous venons de -dire, plus le dessein du cardinal prenait forme et couleur, plus elle -affichait de réserve et de froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa -tendresse maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la crainte -de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement elle avouait et -désavouait sa mère, qui, elle, marchait au but sans hésitation, sans -souci jugé superflu. Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli -indiscret, et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes défiances, -le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute à cela ce vice de caractère, -ce défaut d'expansion, de confiance, de communication relativement à ses -affaires domestiques, plus marqués encore à ce dernier voyage; que l'on -tienne compte enfin d'une jalousie véritable, non moins vive -qu'imméritée, contre l'ami le plus dévoué mais en même temps le confident -le plus secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation morale -de cette femme, d'ailleurs maladive de corps comme d'esprit, et, par -contre-coup, des tribulations, des souffrances de madame de Sévigné. - -Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées encore que la -première agitation de 1677, dont nous avons entretenu le lecteur au -chapitre précédent, en mettant les textes sous ses yeux[629]. Nous -voulons procéder de même dans cette seconde occasion: il ne faut rien -perdre de l'expression de ces orages d'intérieur, car, intérêt de style -et éloquence du cÅ“ur à part, ce sont des pièces de ce procès -d'incompatibilité d'humeur qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère -idolâtre et à cette fille solidement dévouée. - - [629] _V. supra_, p. 247. - -Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet, d'une chambre à -l'autre, après une véritable scène d'amoureux, où l'on s'est dit de -désagréables choses, le cÅ“ur gros d'impatience, de tendresse, et surtout -de larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut de générosité où -chacune revendique pour elle seule les torts de la veille: - -«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je n'ai pu supporter -votre injustice. Je vois plus que les autres les qualités admirables que -Dieu vous a données. J'admire votre courage, votre conduite. Je suis -persuadée du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes ces vérités -sont établies dans le monde, et plus encore chez mes amis. Je serois bien -fâchée qu'on pût douter que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez -point pour moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est moi qui -ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez hier au soir; et le -hasard a fait qu'avec confiance je me plaignis hier à M. le chevalier que -vous n'aviez pas assez d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me -les faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois affligée -et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des personnes à qui je ne -dis jamais rien de ce qu'il ne faut point dire. Vous me faites, sur cela, -une injustice trop criante; vous donnez trop à vos préventions; quand -elles sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez vous. Je -disois tout cela _uniquement_ à M. le chevalier, il me parut convenir -avec bonté de bien des choses; et quand je vois, après qu'il vous a parlé -sans doute dans ce sens, que vous m'accusez de trouver ma fille tout -imparfaite, toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier au -soir, et que ce n'est point cela que je pense et que je dis, et que c'est -au contraire de vous trouver trop dure sur mes défauts dont je me plains, -je dis: Qu'est-ce que ce changement? et je sens cette injustice, et je -dors mal; mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne, si -vous le voulez bien[630].» - - [630] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann, - p. 202, année 1679.--Le second éditeur des _Lettres inédites_, - Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons de - préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain et - de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte. - -Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà commencé, et madame de -Sévigné ayant peut-être un peu brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour -les ombrages de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa fille -allait faire à Versailles une expédition utile aux intérêts de sa maison, -celle-ci se permit quelques reproches, auxquels répond le billet suivant: - -«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des -fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières -paroles que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis -point aise de vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue, -ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde. -J'ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu -beaucoup de peine à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez -si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je -me suis un peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire où je ne -serai point, et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous -puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime à vous -regarder et à n'être pas loin de vous pendant que vous êtes en ces pays -où les jours vous paroissent si longs; ils me paroîtroient tout de même -si j'étois longtemps comme je suis présentement...[631].» - - [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 mai 1679), t. V, p. 400. - -Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous fournit la plus -curieuse de toutes les lettres de madame de Sévigné, publiées jusqu'ici -sur ces troubles de famille. - -En remettant au chevalier de Perrin la correspondance de son aïeule pour -la première édition autorisée de 1734, la marquise de Simiane avait eu -soin d'en retirer ce qui accusait de trop vives discussions entre la mère -et la fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant la -preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour l'année 1677, on le -verra tout à l'heure pour cette nouvelle crise. Mais dans ce que la piété -trop timorée de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de la -netteté et de la franchise émue de cet accent maternel qui domine dans la -lettre qu'un hasard heureux avait mise entre les mains de Millevoye. -C'est toujours le même cÅ“ur idolâtre, mais qui veut en finir avec un -caractère malheureux, cause de chagrins renaissants. Toutefois, au -courant de ce langage inusité de froide raison et de maternelle autorité, -madame de Sévigné se sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à -l'idée d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus semblent -devoir hâter. Les autres parties de la lettre ont reçu leur commentaire -de ce que nous avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan à -l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz, ainsi que des -démarches qui étaient faites en vue de la succession du prélat. On y voit -encore que celui-ci avait cru devoir renouveler, mais sans plus de succès -que pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle, afin -d'éprouver la docilité de sa nièce en matière de présents. - - - Paris, 1679. - -«Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de vous écrire, une -fois pour toutes, comme je suis pour vous. Je n'ai point l'esprit de vous -le dire; je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce, -tenez-vous donc à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse -sensible et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne sais -pas quel effet peut faire en vous l'opposition que vous dites qui est -dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit pas si grande dans nos -sentiments, ou qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire pour moi, -puisqu'il est vrai que mon attachement pour vous n'en est pas moindre. Il -semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela augmente mon -amitié plutôt que de la diminuer: enfin, jamais, ce me semble, on ne peut -aimer plus parfaitement. Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée -que de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant rien que ce -qui me paroît vous être le plus utile. C'est dans cette pensée que j'ai -eu toutes les conversations avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire -que vous avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte de -la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne sait pourquoi il -l'a perdue. Il croit devoir être le premier de vos amis, il croit être -des derniers. Voilà ce qui cause ses agitations et sur quoi roulent -toutes ses pensées. Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que -l'amitié que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon et si -utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit contester, ne -lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur pour lui, soutenant que vous -aviez un fonds d'estime, d'amitié et de reconnoissance, qu'il -retrouveroit s'il prenoit d'autres manières; en un mot, disant toujours -si précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si bien son -esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois d'être louée de faire -quelque chose de bien pour vous, il me sembloit que ma conduite l'eût -mérité. C'est ce qui me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte -conduite, il me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli, -qui la méritoit justement comme moi, et encore moins, s'il se peut, car -il a plus d'esprit et sait mieux frapper où il veut. C'est ce que je -n'ai pas encore compris, non plus que la perte que je vois que vous -voulez bien faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un cÅ“ur si aisé à -gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre la peine. Il croyoit -avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds d'amitié dont je lui avois -toujours répondu; car j'ai cru bien faire de travailler sur ce fonds; -mais je ne sais comme tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre -manière. Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il s'est -trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère, m'étant moi-même -appuyée sur sa parole pour la souffrir; est-il possible que cela puisse -faire un si grand effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal -deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé: voilà qui -est fait; c'est une chose non avenue, cela ne vaut pas, en vérité, le ton -que vous avez pris. Je crois que vous avez des raisons; j'en suis -persuadée par la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne -seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire auprès du -roi, quelle succession, quel avis, quelle économie pourroit jamais vous -être si utile, qu'un cÅ“ur dont le penchant naturel est la tendresse et -la libéralité, qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour -vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, qui a pour -confident toute votre famille, et dont la conduite et l'absence ne -peuvent, ce me semble, vous obliger à de grands soins? Il ne lui faudroit -que d'être persuadé que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru -que vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, parce que ce -temps est passé. Voilà ce que je vois du point de vue où je suis; mais -comme ce n'est qu'un côté, et que du vôtre je ne sais aucune de vos -raisons ni de vos sentiments, il est très-possible que je raisonne mal. -Je trouvois moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette source -inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de choses, qu'il étoit bien -naturel de travailler sur ce fonds. - -«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. Vous disiez bien -cruellement, ma bonne, que je serois trop heureuse quand vous seriez loin -de moi, que vous me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me -contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le cÅ“ur percé, et -fondre en larmes. Ma très-chère, vous ignorez bien comme je suis pour -vous, si vous ne savez que tous les chagrins que me peut donner l'excès -de la tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous les -plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est vrai que je suis -quelquefois blessée de l'entière ignorance où je suis de vos sentiments, -du peu de part que j'ai à votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié -que vous avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de -confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement; mais enfin, je -me dis que c'est mon malheur que vous êtes de cette humeur, qu'on ne se -change point; et, plus que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse -d'une véritable tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un mot -d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me fait tout oublier. -Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de joie que de chagrin, et le -fonds étant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre que vous -pensiez que je puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si -vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà comme elle -est invariable et toujours sensible. Tout autre sentiment est passager et -ne dure qu'un moment, le fonds est comme je vous le dis. Jugez comme je -m'accommoderai d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je ne sens -plus, et qui m'ôte une créature dont la présence et la moindre amitié -fait ma vie et mon unique plaisir. Joignez-y les inquiétudes de votre -santé, et vous n'aurez pas la cruauté de me faire une si grande -injustice; songez-y, ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous -en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des forces a -toujours été par votre faute et l'incertitude de vos résolutions; car, -pour moi, hélas! je n'ai jamais eu qu'un but, qui est votre santé, votre -présence, et de vous retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la -force des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément -contre vous. Il faudroit quelquefois ménager ceux qui pourroient faire un -bon personnage dans les occasions. Ma pauvre bonne, voilà une abominable -lettre; je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous dire -comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain, je ne veux point de -réponse; Dieu vous en garde, ce n'est pas mon dessein. Embrassez-moi -seulement et me demandez pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je -puisse trouver du repos dans votre absence[632].» - - [632] _Lettres inédites_ de madame de Sévigné, éd. Klostermann, - p. 204. - -Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à cette délicate et -pénible situation. Vers le milieu du mois d'août, le cardinal de Retz, -dont la santé semblait s'être raffermie depuis son retour, tomba -subitement malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès que -ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la complète divergence -d'opinions des médecins et des personnes qui le soignaient à l'hôtel -Lesdiguières, où il s'était alité. Sa maladie paraît avoir été une -véritable fièvre pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les -moyens impuissants de la vieille médecine, quand on avait sous la main le -remède infaillible, le _Quinquina_, introduit, depuis quelques années, -avec de grandes contestations de la part de l'École, mais alors, -précisément, popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier -Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse écorce du Pérou des cures -éclatantes qui, en peu de temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne -l'appelait plus que l'_Anglois_, et son remède qui était du vin fortement -saturé de quina, le _remède de l'Anglois_. - -Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina, étaient faites pour -séduire un esprit hardi et porté aux nouveautés comme le cardinal de -Retz, et, quelque temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile -et si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une fièvre -catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le cardinal qui décida -facilement son amie, vraie disciple de Molière à l'égard de la -pédantesque Faculté, à faire appeler l'_Anglois_ pour soigner son -Bien-Bon. En quelques jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de -l'abbé de Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte de -complication fâcheuse, une oppression de poitrine qui avait grandement -effrayé madame de Sévigné. Aussi, dès que la fièvre du cardinal de Retz -eut pris une tournure alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives -à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré, soutenue en -cela par sa fille et madame de la Fayette, qui, comme elle, visitaient -assidûment l'hôtel de Lesdiguières. Mais elles n'y avaient pas la même -influence que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques autres -amis considérables, paraissent avoir été opposés à l'emploi du curatif -nouveau, soit par crainte de froisser les sommités médicales qui -entouraient le cardinal, soit, ce qu'il vaut mieux penser, par une -conviction contraire à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal -emportement, mais que, cependant, le malade réclamait avec insistance. -Après quelques jours de ces débats funestes, et devant l'impuissance -avouée de l'École officielle, on se décida enfin à recourir au chevalier -Talbot. A la vue du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler -trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures de -l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier soupir, à la grande -désolation de madame de Sévigné, empressée de raconter cette mort et sa -douleur à son correspondant des choses délicates et intimes, le comte de -Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil de Millevoye, dont -l'importance se trouve, par ces détails, confirmée une fois de plus: - -«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous allez apprendre, et -quelle douleur j'ai à supporter! M. le cardinal de Retz mourut hier, -après sept jours de fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât -du remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience de -notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et que ce fût même cette -Éminence qui nous décidât pour nous tirer de la cruelle Faculté, en -protestant que s'il avoit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce -médecin anglois. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il a la -fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des faiblesses; il a un -hoquet qui marque la bile dans l'estomac. Tout cela est précisément ce -qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux -de cet Anglois. Mme de la Fayette, ma fille et moi, nous crions -miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut -pas que personne décide, et chacun, en disant: Je ne veux me charger de -rien, se charge de tout; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a -premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits -verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car la casse -n'est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce -pauvre cardinal fut à l'agonie, ils consentirent qu'on envoyât quérir -l'Anglois: il vint et dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts. -Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que -l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer. - -«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon cÅ“ur, par cette -confiance qui me fait vous dire plus qu'aux autres, car il ne faut point, -s'il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succès n'a que trop -justifié nos discours, et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans -faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement à l'esprit. Ma -fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose parler de son départ; il -me semble pourtant que tout me quitte et que le pis qui me puisse -arriver, qui est son absence, va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur -et madame, ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes -tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence de notre bon -abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois cent choses à vous dire, mais -le moyen, quand on a le cÅ“ur pressé[633]!» - - [633] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_ (25 août 1679), éd. - Klostermann, p. 35. - -Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets honorent celui qui -les inspire et celle qui les ressent. Le même jour, la marquise de -Sévigné mande cette perte à Bussy, dans des termes également sentis, -quoiqu'on y trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi, mon -cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. Vous savez combien il étoit -aimable et digne de l'estime de tous ceux qui le connoissoient. J'étois -son amie depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des marques -tendres de son amitié. Elle m'étoit également honorable et délicieuse. Il -étoit d'un commerce aisé plus que personne du monde. Huit jours de fièvre -continue m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au fond du -cÅ“ur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé mourir. Le remède du -médecin anglois l'a ressuscité. Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de -Retz s'en servît, quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa mort -étoit marquée et cela ne se dérange point[634].» La réponse de Bussy est -assez sèche: «Votre lettre m'a d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai -été fâché de voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et -je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de M. le cardinal de -Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous deux, et quand je ne le -regretterois pas par l'estime que j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il -m'avoit promise, je le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de -qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis ravi que le -bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est encore plus nécessaire que -Son Éminence[635].» - - [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421. - - [635] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 août), p. 423.--_Corresp. de - Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440. - -Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls détails que nous -possédions sur la mort du cardinal de Retz, comme presque seule elle nous -a fait connaître l'emploi de ses dernières années. Dans la publication -mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs aux -personnages notables du temps, nous lisons cependant ces quelques lignes -qui ont échappé aux biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour -plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances de ses -dettes...... Sa résignation à la mort a été admirable. Il a employé ses -derniers moments à des actes d'humilité, et voulu être enterré à -Saint-Denis, hors le chÅ“ur, et sur la main droite, et sans aucune -cérémonie. Il a été porté dans un carrosse, avec un seul prêtre, comme il -l'avoit expressément demandé. Messieurs de l'Abbaye n'ont pas laissé de -lui faire tous les honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir -son corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort, une chose -très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis quelque temps, pour -lui demander l'idée d'un parfait cardinal, afin qu'apprenant de lui les -qualités qu'il jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix -sans connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime pour M. le -cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé à cet ouvrage. Il est mort -âgé de soixante-six ans[636].» - - [636] _Mercure galant_ de septembre 1679, p. 194. - -En avril était morte la duchesse de Longueville et en juillet la non -moins fameuse duchesse de Chevreuse. Ainsi disparaissaient, en plein midi -de la royauté triomphante, ces premiers acteurs de la Fronde, dont les -noms, coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court instant le -souvenir effacé de leur importance évanouie. Vingt-huit ans à peine -s'étaient écoulés depuis cette époque si pleine de bruit et de passions -heureusement contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal -(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives malavisées de -gratuite anarchie) avait grandi en force et en éclat! - -Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages qui n'avalent ni -l'importance ni la célébrité du cardinal de Retz, n'eut point lieu à la -mort de l'ancien chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur -aucune oraison funèbre, Å“uvre délicate, on le conçoit, et, par -conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet, dans son panégyrique -du chancelier Le Tellier, ayant à louer la fidélité de son héros, pendant -la crise de 1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en camail, -et, en quelques traits de sa main de maître, il reproduisit, saisissante -pour tous, une physionomie peut-être unique dans l'histoire de nos -troubles et de nos mÅ“urs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite, -dont les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire le -nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier celui que je vois partout dans -le récit de nos malheurs, cet homme si fidèle aux particuliers, si -redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni -l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que -nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une dignité qu'à la fin -il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le -courage de le reconnoître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, -et enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant il connut son -erreur et le vide des grandeurs humaines! Mais, pendant qu'il vouloit -acquérir ce qu'il devoit un jour mépriser, il remua tout par de secrets -et de puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il -sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori -victorieux de ses tristes et intrépides regards[637].» - - [637] _Oraison funèbre du chancelier Le Tellier_, prononcée dans - l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686. - -Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans le goût du temps, plus -détaillé, plus familier, mais également vrai quoique d'une manière bien -différente, avait couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle -s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce qui en -certifie la ressemblance et le prix: «Voilà un portrait qui s'est fait -brusquement sur le cardinal; celui qui l'a fait n'est point son intime -ami, il n'a nul dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure; -il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon par toutes -ces raisons; je vous l'envoie et vous prie de n'en donner aucune copie: -on est si lassé de louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être -assuré que l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce -qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute naïve[638]. - - [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 juin 1675), t. III, p. 301. - - -_Portrait du cardinal de Retz._ - -«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue -d'esprit, et plus d'ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a -une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses -paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse à souffrir -les plaintes et les reproches de ses amis; peu de piété, quelques -apparences de religion. Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et -ceux qui l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, -presque toutes opposées à sa profession: il a suscité les plus grands -désordres de l'État, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et -bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour occuper sa -place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, et à se flatter de la -fausse vanité de lui être opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec -habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert sa -prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse -l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une -vie errante et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris contre la -puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre, il -s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit et sans prendre cette -conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. -Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa -réputation. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins, -avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec -nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit, -et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune -lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à -raconter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des -aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus -que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a -le plus contribué à sa réputation, est de savoir donner un beau jour à -ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins -qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est -incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, soit par inapplication. -Il a plus emprunté de ses amis, qu'un particulier ne pouvoit espérer de -leur pouvoir rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et -à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de goût ni de délicatesse; il -s'amuse à tout, et ne se plaît à rien; il évite avec adresse de laisser -pénétrer qu'il n'a qu'une légère connoissance de toutes choses[639].....» - - [639] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 302. M. Walckenaer - (_Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. 164) a parlé de ce - portrait, dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour - cette raison, nous avons omise. Elle a trait au départ du - cardinal pour Saint-Mihiel, départ dont l'auteur ne se montre - point la dupe. - -Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné donne à sa fille le -nom de l'auteur de ce portrait, qui était pour elle un ami presque à -l'égal du cardinal de Retz. Elle lui fait connaître, en même temps, -l'opinion de ce dernier sur cette appréciation de son caractère que, par -une indiscrétion louable dans ses motifs, elle n'avait pu se tenir de lui -communiquer. «Il m'a paru, dit-elle, que l'envie d'être approuvé de -l'académie d'Arles pourra vous faire avoir quelques _Maximes_ de M. de La -Rochefoucauld. Le _portrait_ vient de lui, et ce qui me le fit trouver -bon, et le montrer au cardinal, c'est qu'il n'a jamais été fait pour être -vu: c'étoit un secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des -louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est ni intime ami, ni -flatteur. Notre cardinal trouva le même plaisir que moi à voir que -c'étoit ainsi que la vérité forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit -guère, et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais[640].» De l'aveu de -Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art infini et dans une -forme exquise, les parts sont faites égales à l'ombre et à la lumière, à -l'éloge et au blâme, est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire -plus en faveur du personnage, et la supériorité que déploya le cardinal -de Retz dans les négociations religieuses où il fut employé après sa -réconciliation avec la cour, n'est pas ici suffisamment accusée. Mais un -trait surtout, le plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis -par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un autre -contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit Saint-Evremont, que des -personnes qu'il considéroit manquoient des choses nécessaires, il -trouvoit mille moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour ménager -leur amour-propre. Les dernières années de sa vie, il leur distribuoit, -le premier jour de chaque mois, une somme assez considérable, qu'il -prenoit sur son entretien[641].» - - [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 juillet 1675), t. III, p. 318. - - [641] _Mémoires du cardinal de Retz_, t. II, _Appendice_ (édition - faisant partie de la _Bibliothèque variée_ publiée par le - _Comptoir des Imprimeurs-unis_, sous la direction de Charles - Nodier.) - -Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité du cardinal -de Retz savait forcer la main. Mais l'impassible philosophe, dont la -Fortune semblait vouloir fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de -la pension que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le prélat -généreux lui avait fait accepter. «Admirez en passant (écrit à ce propos -à son cousin la marquise de Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le -cardinal de Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner une pension -de deux mille francs; son étoile a, je crois, fait mourir cette -Éminence[642].» Et Bussy, rappelant la mort non moins inopportune d'un -protecteur encore plus puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre -ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne ne perd tant que -lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué que son étoile changeoit le bien -en mal, et qu'il portoit malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le -reconnoissoit pour son parent, et qui, sur ce pied-là , l'auroit avancé, -mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal de Retz veut lui faire -du bien: il ne passe pas l'année[643].» - - [642] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 août 1679), t. V, p. 421. - - [643] _Corresp. de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 440. - -Quant à la succession du cardinal, la promptitude de sa mort l'empêcha -sans doute d'en disposer ainsi qu'il en avait témoigné le désir: -l'absence de testament fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse -de Lesdiguières, sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille de Grignan -se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût été si utile. Le souvenir -et le regret de l'inutilité de ses efforts à cet égard, poursuivent -encore à un an de là madame de Sévigné passant au pied du château de -Nantes où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde et d'où il -s'était évadé avec une grande audace. «Nous venons d'arriver en cette -ville si bien située (écrit-elle à sa fille le 13 mai 1680); je ne puis -jamais passer au pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce -pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste que vous ne -le sauriez penser. Je passe entièrement sur cet article sur quoi il y -auroit trop à dire; il vaut mieux se taire mille fois; peut-être que la -Providence voudra quelque jour que nous en parlions à fond[644].» Ce -passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns que la mort du -cardinal de Retz n'avait pas été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait -lui-même abrégé ses jours, par le poison sans doute[645]. M. Monmerqué -estime que cette double opinion n'est pas fondée. Il fait remarquer avec -raison que madame de Grignan ayant assisté comme sa mère aux derniers -moments du cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail qui -lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette mort inopinée aura été -_funeste_ à la fortune de madame de Grignan, en empêchant le prélat de -faire en faveur de son fils des dispositions testamentaires qu'il -semblait avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication -on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage suivant d'une lettre écrite -par madame de Sévigné à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an -que je vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis fit une -grande perte[646].» Une preuve que la mort du cardinal de Retz fut -naturelle nous paraît encore résulter de ce fragment tiré d'une lettre du -18 août de la même année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma -fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos soins -aimables, que je dois mettre sur mon compte, et quels secours je tirois -de vos conseils, et cet Anglois, _et ce cardinal y qui mourut, ce me -semble, de la maladie de l'abbé_[647].» - - [644] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 269. - - [645] Deuxième édition des _Lettres inédites_ (Paris, Bossange), - note à la lettre Ve, p. 204.--Notes de M. Monmerqué, _Lettres de - madame de Sévigné_, t. V, p. 422 et VI, p. 269. - - [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 433. - - [647] T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des - _Mémoires_ du cardinal de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac - dans la collection Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve - d'intéressantes pièces relatives à la seconde partie de sa vie. - Dans le tome III des _Lettres d'Antoine Arnauld, docteur de - Sorbonne_ (Nancy, 1727, p. 153 et 155) il faut recueillir aussi - deux lettres de condoléance adressées par le célèbre docteur à - madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis de Port-Royal, - autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong a remarqué avec - raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient bien des faits - depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement - consultées par l'histoire. - - - - -CHAPITRE IX. - -1679-1680. - - Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours - nouvelle de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la - mère et la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II, - roi d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine - à Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de - Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame - de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite - l'estime publique et les regrets de la cour. - - -La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre, sous la conduite de -son mari, et en compagnie de son fils et des deux demoiselles de Grignan, -«dans une santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy), pour -qu'elle en soit continuellement en peine[648].» Ces préoccupations, dues -à l'excessive maigreur de sa fille, durèrent encore près d'une année. -Afin de ménager madame de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande -partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre, en diligence -d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le Rhône, de cette dernière ville -à Grignan[649]. - - [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 474. - - [649] On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux - sur les moyens de voyager alors, par les _Coches_ d'eau et les - _Diligences_, nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M. - Eugène d'Auriac, intitulé: _Histoire anecdotique de l'Industrie - française_, in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv. - - -A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec sa fille, on est tenté de -reproduire ses plaintes, toujours répétées, mais toujours nouvelles, sur -la cruelle destinée qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de -cette idole de son cÅ“ur. Nous ne voulons point faire subir au lecteur -d'inutiles redites. La maternelle tendresse de madame de Sévigné n'est -point à prouver; non qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis -quelque temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains -d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment les longues et monotones -réputations. Mais nous nous sommes promis de couler à fond ce qui -concerne les démêlés qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés -souvent invoqués pour établir que cette grande passion affichée de madame -de Sévigné n'avait été qu'un thème littéraire, un sujet d'amplification, -une vanité de cÅ“ur, née du désir de paraître, dans son temps, la plus -tendre mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre -quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller. Ces querelles, -dans toute leur vie, se sont reproduites trois fois: en 1674, et M. -Walckenaer a fait connaître à quel propos[650]; en 1677, et nous avons vu -que le souci réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans -cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu à dire pour -laisser incomplet un exposé qui ne pouvait trouver place dans les notices -et biographies publiées jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur -cadre trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires nous a -sollicité à reproduire dans son entier. - - [650] Conférez _Mémoires sur madame de Sévigné_, t. V, p. - 140-142. - - -Madame de Sévigné est restée le double type du genre épistolaire et de -l'amour maternel. On dit indifféremment l'auteur des Lettres, et la mère -de madame de Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de son -recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi dans toute sa sincère -exagération et son adoration inquiète; et, selon nous, les passages les -plus troublés, ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces -deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve d'une tendresse avec -raison devenue proverbiale. Ils prouvent aussi, toute différence de -caractère gardée, la véritable et solide affection de madame de Grignan, -dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la situation -difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs souvent -contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons donc réunir ici les -quelques fragments qui se lisent encore sur ce sujet dans la -correspondance de madame de Sévigné, après le départ de sa fille: ils -sont la dernière et plus caractéristique expression de ces querelles -faute de s'entendre. - -Comme à la précédente séparation, une fois partie, madame de Grignan, -qui, afin de complaire à son mari, avait refusé de prolonger son séjour à -Paris, a senti ce que dans ces derniers mois son humeur malheureuse -pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle mère. Son âme -droite et son cÅ“ur honnête, s'exagérant l'offense, prodiguent les -réparations, et, dès ses premières lettres, écrites à chaque étape, elle -se répand en tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé ses -regrets. - -Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à Livry. C'est de là qu'elle -répond à sa fille: - -«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois besoin d'être -instruite de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre -en larmes tout ce que vous me dites de vos réflexions et de votre -repentir sur mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de -pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout ce que vous avez -d'aimable, et mon cÅ“ur est fait d'une manière pour vous, qu'encore que -je sois sensible jusqu'à l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une -douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme, me guérit en -un moment comme par une puissance miraculeuse, et mon cÅ“ur retrouve -toute sa tendresse qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon -les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai dit ceci plusieurs -fois, je vous le dis encore, et c'est une vérité; je suis persuadée que -vous ne voulez pas en abuser, mais il est certain que vous faites -toujours, en quelque façon que ce puisse être, la seule agitation de mon -âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me mandez. Plût -à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de Carnavalet, non -pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence, mais pour vous embrasser -et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans vous, et -que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner, me sont -plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre -cÅ“ur étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par -exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on vouloit vous -ôter de mon cÅ“ur, et sur cela me dire des choses dures[651]? Et le moyen -que je pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient -fondés: c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous aviez -une conduite qui étoit plus capable de faire ce que vous craigniez, si -c'étoit une chose faisable, que tous les discours que vous supposiez -qu'on me faisoit: ils étoient sur un autre ton; et puisque vous voyiez -bien que je vous aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste -pensée, et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de me faire -connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup à me taire; j'étois -digne de louange dans tout ce que je croyois ménager, et je me souviens -que deux ou trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je -n'entendois point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de pareilles -injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites point -comme disoit le maréchal de Grammont, ne laissez point vivre ni rire des -gens qui ont la gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux -gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on se trouve -toujours bien d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être -de cette vérité. Je ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans -ce discours, il est peut-être mal à propos[652].....» - - [651] Ceci se rapporte à Corbinelli. - - [652] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429. - -Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma très-aimable, votre -lettre de tous les jours, et puis enfin d'Auxerre. Cette lettre m'étoit -nécessaire. Je vous vois hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux -repos; car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites plus que -je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que je n'en aie pas tous les -sujets du monde? Je ne sais pas ce qui vous repasse dans la tête; pour -moi, je ne vois que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos -caresses; je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu, et que c'est -là ce que je regrette, sans que rien au monde puisse m'effacer un tel -souvenir, ni me consoler d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma -très-chère, que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous peut -jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi assurée de conserver -toutes les autres choses qui sont à vous[653]!» Le surlendemain, d'un -style plus tendre encore, elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et -comme j'ai peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je suis -déjà trop vivement touchée du désir extrême de vous revoir, et de la -tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me paraît pas -supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous connoissez; -je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue me font -mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à vous, -ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois -pas de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous -moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des -vents: je ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos -lettres aimables font toute ma consolation; je les relis souvent, et -voici comme je fais: je ne me souviens plus de tout ce qui m'avoit paru -des marques d'éloignement et d'indifférence; il me semble que cela ne -vient point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et dites et -écrites, pour le véritable fond de votre cÅ“ur pour moi. Êtes-vous -contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et pouvez-vous jamais -douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette -conduite[654]?» - - [653] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1679), t. V, p. 433. - - [654] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1679), t. V, p 435. - -Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette passion -maternelle, qu'on a eu raison de comparer à l'amour même, artisan -d'émotions et de trouble, et qui s'accroît par la souffrance: - -«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je vous voyois et -vous embrassois encore; il me semble que je ne pourrai jamais avoir le -courage de passer un mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère -enfant. Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des heures -de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession vous avez prise -de mon cÅ“ur, et quelle trace vous avez faite dans ma tête! Vous avez -raison d'en être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne -craignez point de passer le but; allez, allez, portez vos idées où vous -voudrez, elles n'iront pas au delà : et, pour vous, ma fille, ah! ne -croyez point que j'aie pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas -aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je m'abandonne sur ce -pied-là , et j'y compte sûrement. Vous me dites que votre cÅ“ur est comme -je le puis souhaiter et comme je ne le crois pas; défaites-vous de cette -pensée, il est comme je le souhaite et comme je le crois. Voilà qui est -dit, je n'en parlerai plus, je vous conjure de vous en tenir là , et de -croire, vous même, qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me -remettre devant les yeux cette vérité, qui est toujours dans le fond de -mon cÅ“ur, et que vous y trouverez quand vous voudrez m'ôter les -illusions et les fantômes qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit -une fois, ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes -qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé, et vous y trouverez -toujours, je dis _toujours_, le même cÅ“ur persuadé du vôtre, ce cÅ“ur -qui vous aime uniquement, et que vous appelez _votre bien_ avec justice, -puisqu'il ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui ne finiroit -pas naturellement, la source étant inépuisable, et parlons, ma chère -enfant, des fatigues infinies de votre voyage[655]......» - - [655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 439. - -Facile aux concessions vis-à -vis de sa fille pour les personnes -médiocrement aimées, madame de Sévigné ne lui cède jamais pour ce qui -concerne ses vrais amis, ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la -loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions trop -souvent injustes avec une vivacité qui surprend et plaît en même temps. -C'est surtout du calomnié Corbinelli qu'elle se fait le défenseur -obstiné. «Vous me répondez trop _aimablement_ (écrit-elle à madame de -Grignan dans la lettre suivante); il faut que je fasse ce mot exprès pour -l'article de votre lettre, où vous me paraissez persuadée de toutes les -vérités que je vous ai dites sur le retour sincère de mon cÅ“ur: mais que -veut dire _retour_? mon cÅ“ur n'a jamais été détourné de vous. Je voyois -des froideurs sans les pouvoir comprendre, non plus que celles que vous -aviez pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont touchée -sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit une sorte d'injustice -dont j'étois si bien instruite et que je voyois tous les jours si -clairement qu'elle me faisoit petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne -du contraire! Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette injuste -disgrâce! je le retrouvois toujours le même homme, c'est-à -dire -fidèlement appliqué, avec tout ce qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous -servir solidement[656].» Mais la gouvernante de la Provence était partie -pleinement réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant, elle -ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes à ceux de sa mère. - - [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 octobre 1679), t. V, p. 449. - -Au commencement d'octobre, madame de Grignan, bien confessée, bien -pardonnée, mourante, suivant sa mère, mieux portante selon son mari, -arriva dans son château, où elle devait trouver le repos et une entière -guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait de réaliser -quelques économies rendues nécessaires par le séjour coûteux de la -capitale. Ce fut, nous l'avons dit, la fin des querelles, mais non des -explications, et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons -ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement amené par un accès de -cordiale confiance de la part d'une cousine, mademoiselle de Méri, sÅ“ur -de M. de la Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par son -esprit susceptible et ses manières peu ouvertes: - -....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec moi! qu'un peu de -douceur, d'espèce de société, de confiance, même superficielle, que tout -cela me mène loin! Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité -que moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que vous vissiez -comme cela va bien, quand notre cousine veut: elle me témoigna, l'autre -jour, qu'elle savoit en gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût -bien voulu en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité, et -je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de plusieurs -autres choses[657]. Voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants! Mais -quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on -croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est -pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées -sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter; que les choses les plus -répandues se tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance -et une injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles -et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cÅ“ur, et -franchement cela déplaît un peu. On n'est point accoutumé à ces chemins -raboteux; et quand ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit -espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent -éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce qui fait que je vous en parle, -c'est que cela est changé, et que j'en sens la douceur: si ce retour -pouvoit durer, je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je -vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je ne parle pas -toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un radoucissement de -sang, entretenu par des conversations douces et assez sincères, et point -comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je suis contente, et je -vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des rudesses -me tiendroit lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si -vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de -confiance, la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent -vivre, puisse être désormais établi entre elle et moi[658].» - - [657] Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule - campagne amoureuse du baron de Sévigné. - - [658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 novembre 1680), t. VII, p 38. - -Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de la séparation. -Madame de Sévigné prévoit le retour de sa fille, et, de peur d'une -rechute qu'elle veut empêcher à tout prix, soit par apostrophe directe, -soit sous le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire sur -son esprit une impression salutaire et définitive. Dans toute la suite de -la correspondance on ne trouve plus rien de ce style. Le lecteur sait -donc bien maintenant, car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut -penser de ce point délicat de la biographie de madame de Sévigné et de sa -fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants, et ce n'est certes -point de l'indifférence que prouvent ces brouilles d'un jour suivies de -tendres raccommodements. - -La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de revenir dans un an. -Cette année fut passée par madame de Sévigné moitié à Paris, et moitié en -Bretagne. Mais avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire -connaître à sa fille toute une série d'événements dont l'importance -croissante donne à sa correspondance de cette date un prix vraiment -exceptionnel. On y trouve, en effet, avec des détails qu'on demanderait -vainement aux autres chroniqueurs contemporains,--les mariages de Louise -d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti avec la fille de la -Vallière, et du Dauphin avec la princesse de Bavière; le règne éphémère -de mademoiselle de Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la -sinistre affaire des _Poisons_, la disgrâce imprévue de M. de Pomponne, -la mort de Fouquet, et enfin celle de La Rochefoucauld. Certes, il y -aurait là de quoi faire un volume bien rempli, mais nous avons tant à -dire encore, et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons -forcément, et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas de ces -sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement susceptibles. - -Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la belle et -infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa mère destinée au malheur. -Déjà , le 20 juillet, la marquise de Sévigné avait annoncé à Bussy les -préparatifs d'une union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il -voulait jouer dans les affaires de l'Espagne[659]. Mais l'ambition de -Louise d'Orléans, si ce n'est son cÅ“ur, était ailleurs. Se doutant, la -première, du désir de la jeune princesse d'épouser le Dauphin, la grande -_Mademoiselle_ avait reproché à son père, à qui elle attribue les mêmes -projets, de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera, -disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et si elle n'épouse -pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez le reste de sa vie par -l'espérance qu'elle en aura eue[660].» Aussi, quand il fut question, pour -la fille de MONSIEUR, de quitter la France, même aux magnifiques -conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle ne put -s'empêcher de manifester son désappointement et sa tristesse. «Je vous -fais reine d'Espagne, lui dit le roi, que pourrois-je de plus pour ma -fille?--Ah! lui répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce[661]!» -A en croire MADEMOISELLE, le Dauphin, pas plus que Louis XIV, n'avait -donné à entendre qu'il désirât ce mariage, et lorsqu'il vint féliciter sa -cousine, soit défaut naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une -passion qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander de lui -envoyer de Madrid un produit du pays, appelé _du Tourou_, ajoutant, pour -toute gracieuseté, _qu'il l'aimait fort_. «Cela la mit au désespoir, dit -MADEMOISELLE, et elle ne l'oublia pas[662].» - - [659] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 414. - - [660] _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, 4e partie, année - 1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488). - - [661] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap XXVI, p. 296. - - [662] _Mémoires_, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise - d'Orléans, voir _Correspondance de Bussy_, t. IV, p. 444, et - surtout le _Mercure Galant_ (2e vol. de septembre), ainsi que le - no 73 de la _Gazette de France_. - -La correspondance de madame de Sévigné est toute pleine des douleurs et -des larmes de cette pauvre Louise d'Orléans, si désolée de quitter la -France pour aller s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais -espagnols. «La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à madame de -Grignan, dans sa première lettre[663]. «La reine d'Espagne, ajoute-t-elle -le 18 septembre, crie toujours miséricorde, et se jette aux pieds de tout -le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode de ces -désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà l'heure de la -messe; le roi lui dit: «Madame, ce seroit une belle chose que la reine -catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit -qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique[664].» - - [663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre 1679), t. V, p. 426. - - [664] SÉVIGNÉ, _Lettres_, ibid., p. 432. - -La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse, malheureuse de -devenir reine. Mais outre son attachement, on le verra payé de retour, -pour la fille de la première MADAME qu'elle avait bien connue, la -marquise de Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait -s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme qui allait pour -jamais quitter tous les siens. «La reine d'Espagne, mande-t-elle le 20 -septembre, devient fontaine aujourd'hui; je comprends bien aisément le -mal des séparations[665].» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine -d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi; ils retournèrent -deux ou trois fois aux embrassades et au redoublement des sanglots: c'est -une horrible chose que les séparations[666]!» La semaine d'après, enfin, -elle donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de cette -aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique destinée qui -l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La reine d'Espagne va toujours -criant et pleurant. Le peuple disoit, en la voyant dans la rue -Saint-Honoré: «Ah! MONSIEUR est trop bon, il ne la laissera point aller, -elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la Grande-Duchesse -(la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise de France, séparée de son -mari, et à qui Louis XIV semble avoir voulu donner une leçon): «Madame, -je souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le plus grand -malheur qui vous pût arriver que de revoir la France[667].» - - [665] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. V, p. 434. - - [666] _Ibid._, p. 438. - - [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1679), t. V, p. 443. - -Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du prince et de la -princesse d'Harcourt, chargés dans cette circonstance de représenter le -roi, de la maréchale de Clérembault, gouvernante des enfants de MONSIEUR, -et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille du maréchal de ce -nom. Les lecteurs des _Mémoires sur madame de Sévigné_ ont déjà pu se -faire de ces deux derniers personnages une juste et suffisante idée[668]. -M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant connaître -leurs relations avec la marquise de Sévigné, du duc et de la duchesse de -Villars, père et mère du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour -recevoir la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas dans un monde -pour elle si nouveau[669]. - - [668] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 271.--Sur la maréchale de - Clérembault, conf. SAINT-SIMON, III, p. 383; VI, 110, et IX, - 425-427. - - [669] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 349-351; SAINT-SIMON, t. I, p. - 49, et III, p. 158. - -Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse de Villars eut, avec -madame de Coulanges, une correspondance dont il ne nous est parvenu que -trente-sept lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines -d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour d'Espagne de ce -temps, les mÅ“urs et les usages du pays, mais ne pouvant certes lutter -d'originalité, d'inspiration, de _brio_ et d'ampleur, avec les lettres de -son amie, madame de Sévigné[670]. A la mort du chevalier Marius de -Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance de madame de -Villars, qui lui avait été confiée pour la publier pareillement, se -trouva dans ses papiers, et c'est d'après la copie qu'il avait préparée -et qu'il n'eut point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été -publiées depuis. - - [670] V. _Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de - Tencin, etc._, accompagnées de notices biographiques et de notes - explicatives; Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12. - -La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames de Sévigné, de -la Fayette et de Coulanges. Si elle fit choix pour sa correspondante -ordinaire de celle-ci, plus jeune, plus répandue et non moins -spirituelle, aimée et choyée par madame de Maintenon, et, de plus, -cousine de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion que -pour sa vanité et son désir de paraître, et madame de Villars n'était -point fâchée qu'on connût à Versailles les détails de son ambassade. - -Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir la susceptibilité -de la marquise de Sévigné. «Madame de Villars (mande-t-elle à sa fille, -le 8 novembre 1679) n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à -madame de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des -compliments à toutes nous autres, vieilles amies: madame de Schomberg, -mademoiselle de Lestranges, madame de la Fayette, tout est en un paquet. -Madame de Villars dit _qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus -d'envie d'y bâtir des châteaux_. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux -adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[671].» - - [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 16. - -Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait trop long -d'analyser, on voit bien les débuts de l'histoire de cette belle et -triste fille d'une malheureuse mère: on y suit sa marche à travers -l'Espagne pauvre et déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa -venue; les premiers enchantements de Charles II, surpris de la beauté et -heureux du bon esprit de sa compagne; puis les ennuis de celle-ci dans -une cour où l'on déteste la France, ses quelques fautes de conduite ou -plutôt ses quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de son -crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie. - -Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France, était parti pour aller -au-devant de la reine jusqu'au delà de Burgos, «transporté d'amour et -d'impatience (écrit la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité -qu'on ne peut le suivre[672].» La première entrevue ayant eu beaucoup de -témoins, les conducteurs de la princesse, entre autres, et leur suite, -fut connue à Paris bien avant que la relation que madame de Villars -tenait de son mari, partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à -madame de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise de Sévigné en -envoie les détails à sa fille: - -«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est toute livrée à -l'Espagne: elle n'a conservé que quatre femmes de chambre françoises. Le -roi la surprit comme elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle -voulut se jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui -baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux. Ils se -marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent pour _causer_: la reine -entend l'espagnol; ils étoient habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à -Burgos; ils se couchèrent à huit heures, et furent au lit le lendemain -matin jusqu'à dix. La reine écrit de là à MONSIEUR, et lui mande qu'elle -est heureuse et contente; qu'elle a trouvé le roi bien plus aimable qu'on -ne lui avoit dit. Le roi est fort amoureux: la reine a été très-bien -conseillée, et s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels -conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale (_de -Clérembault_) étoit immobile, ayant joint une dose de la gravité -d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. C'est donc madame de Grancey -qui a fait le plus raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes -louanges et de grands présents. Le roi (_d'Espagne_) lui donne une -pension de six mille francs qu'elle prendra sur Bruxelles; elle a un don -de dix mille écus sur un avis que Los Balbasez lui donna, et pour dix -mille écus de pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes est -passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle s'y accoutumera -si bien, qu'elle s'ennuiera en France si on ne la traite comme en -Espagne[673].» - - [672] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (2 novembre 1679), p. 1. - - [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 52. - -Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était aussi par son -avarice et son avidité. C'est d'elle que mademoiselle de Montpensier a -dit qu'elle ambitionnait le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient -à recevoir des étrennes[674]. Madame de Grancey, de son côté, avait bien -peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains, car, si l'on en -croit la seconde MADAME, il ne se vendait pas une charge dans la maison -de MONSIEUR qu'on n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au -chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux du duc -d'Orléans[675]. Quant à la maréchale de Clérembault, qui avait paru -s'acquitter de mauvaise grâce et même avec humeur d'une mission où elle -trouvait, sans doute, que le profit ne compensait pas la peine, elle se -vit remerciée avant son retour et bientôt remplacée comme gouvernante -des enfants de MONSIEUR, par la marquise d'Effiat[676]. - - [674] _Mémoires_, _etc._ (coll. Michaud), t. XXVIII. - - [675] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 53. - - [676] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et - 56. - -Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse de Villars, -lettre perdue, fut pour madame de Sévigné, qui en donne cette analyse à -sa fille: «J'ai reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars; -je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois points qui ne vous -apprendroient rien de nouveau. Il me paroît, de plus, qu'elle se renferme -fort chez elle, voulant éviter tous les airs d'empressement, et faire -mentir les prophéties. La reine veut la voir _incognito_; elle se fait -prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée; elle a paru, -pour la dernière fois, chez la reine, sa belle-mère, habillée et parée à -la françoise. Elle apprend le françois au roi, et le roi lui apprend -l'espagnol: tout va bien jusqu'ici[677].» Ces lignes disent que -l'ambassadrice de France à Madrid réservait pour la seule madame de -Coulanges ses relations étendues et ses confidences intimes. Elles nous -apprennent aussi que la connaissance du caractère un peu vain de la -duchesse de Villars avait fait _prophétiser_ qu'elle voudrait se rendre -importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne, par le moyen -de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait un grand attachement. -Mais, bien dirigée par son mari, madame de Villars se faisait, au -contraire, désirer dans un palais où tout ce qui appartenait à la France -était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice la marquise de -Sévigné, pour donner à ses visites plus de prix, mais pour ne pas -assumer, soit à Madrid, soit à Versailles, la responsabilité de tout ce -que ferait et dirait la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on -dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles pour -l'élégance et les amusements[678]». Aussi la duchesse de Villars est-elle -alerte à prendre ses précautions sur ce point, dans ses lettres qu'elle -adresse plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon qu'à madame -de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle à cette dernière, que je ne -tiens guère à la reine de propos qui soient propres à la faire soupirer -incessamment après la France[679].» - - [677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680), t. VI, p. 95. - - [678] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 17. - - [679] _Ibid._, _Lettre_ du 12 janvier 1680, p. 25. - -La correspondance de madame de Villars obtenait un grand succès dans la -société de la marquise de Sévigné, presque toute composée de ceux qui -avaient aimé la mère de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des -sentiments par elle connus et partagés. Madame de Sévigné constate ce -succès, tout en laissant percer quelque jalousie de la préférence presque -exclusive accordée à madame de Coulanges, et en faisant malicieusement -honneur à l'air de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de -l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu Saint-Simon, -lequel, avec sa manière excessive, a dit d'elle: _de l'esprit comme un -démon_,--_méchante comme un serpent_[680]: «Madame de Villars mande mille -choses agréables à madame de Coulanges, chez qui on vient apprendre les -nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de beaucoup de -personnes: M. de La Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi -nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons les raisons qui -font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais cela est mêlé de -tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son tempérament soit -changé en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on nous en -fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et grasse, le roi amoureux et -jaloux sans savoir de quoi ni de qui: les combats de taureaux affreux, -deux grands pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent -la scène est ensanglantée: voilà les divertissements d'un royaume -chrétien: les nôtres sont bien opposés à cette destruction, et bien plus -aisés à comprendre[681].» - - [680] Conf. WALCKENAER, t. V, p. 34. _Mémoires de Saint-Simon_, - t. XV, p. 352. - - [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 janvier 1680), t. VI, p. 181. - -Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner ses amies de Paris -par des relations, que sa correspondance imprimée n'a point reproduites, -sur les abominables divertissements que la cour et le peuple de Madrid -cherchaient dans ces _auto-da-fé_, dignes des nations et des temps les -plus barbares. Ceci a été écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin -1680) «Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de -plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux... Il y aura -une autre fête, le 31 de ce mois, dont je vous ferai écrire une ample -relation. Vous la trouverez bien extraordinaire; elle ne se fait que de -cinquante en cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a -d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce sont des choses -horribles.»--(25 juillet) «Je n'ai pas eu le courage d'assister à cette -horrible exécution des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que -j'en ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien -y être, à moins de bonnes attestations de médecins d'être à l'extrémité, -car autrement on eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais -que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui s'y passoit. Mais -ce qu'on a vu exercer de cruautés à la mort de ces misérables, c'est ce -qu'on ne vous peut décrire[682].» Ne se croirait-on pas revenu à Philippe -II et au duc d'Albe? - - [682] MADAME DE VILLARS, _Lettres_, p. 59. - -Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de Villars pour madame -de Coulanges eût mis un peu de froideur entre elle et madame de Sévigné, -si friande pour sa fille de nouvelles de première main, elles ne -laissèrent pas, néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci, -datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace d'une -correspondance malheureusement perdue; on y voit, en outre, que la jeune -reine conservait fidèle souvenir des amis de sa mère, restés les siens: -«J'ai reçu, par cet ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne -saurois lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en aie. J'ai -fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné parle d'elle et de -ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne -grâce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses -jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement qu'à faire -quelques tours de chambre, et à huit heures et demie, tous les soirs, à -la conduire dans son lit. Elle m'a ordonné de vous faire à toutes deux -bien des amitiés... La reine me demanda fort des nouvelles de madame de -Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver à Paris[683].» Louise -d'Orléans savait, comme tous les amis de la marquise de Sévigné, les -moyens de plaire à cette mère idolâtre. - - [683] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (6 mars 1680), p. 40. - -Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en jour mieux à la -cour d'Espagne, madame de Villars peut transmettre à madame de Coulanges -ce résumé fidèle et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si -j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent. L'ennui du palais -est affreux, et je dis quelquefois à cette princesse, quand j'entre dans -sa chambre, qu'il me semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le -touche, tant il est répandu épais. Cependant je n'oublie rien pour faire -en sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher de le moins -sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gâter, en la -flattant de sottises et de chimères, dont beaucoup de gens ne sont que -trop prodigues.... Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du plaisir à -voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle. Nous chantons -ensemble des airs d'opéra. Je chante quelquefois un menuet qu'elle danse. -Quand elle me parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de -discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations. Quand elle -sort, rien n'est si triste que ses promenades. Elle est avec le roi dans -un carrosse fort rude, tous les rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les -usages d'Espagne; et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on -les changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que je ne -comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché par mer et par terre, -et au poids de l'or, quelque femme d'esprit, de mérite et de prudence, -pour servir à cette princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on -qu'elle n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers le roi -avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun à -espérer dans cette cour; mais, comme je n'ai aucun personnage à faire -auprès d'elle, et que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de -pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me fait beaucoup -d'honneur de vouloir que je sois souvent auprès d'elle; mais quand cela -n'est pas, je ne meurs point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime -bien autant m'aller promener[684].» - - [684] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (28 mai 1680), p. 54. - -Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce soin de ne pas -s'immiscer dans des débuts délicats, et sa crainte d'en être soupçonnée, -la duchesse de Villars n'était pas depuis un an à Madrid, que, déjà , les -ministres espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer une -influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au mois de mars 1681, -ils en vinrent jusqu'à demander le rappel de M. de Villars, auquel on ne -reprochait rien, mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient -surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame de Coulanges, -qu'elle est pure de toute intrigue. «Vous et mes enfants, lui écrit-elle, -me dites que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que -c'est que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi, ne nous -disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu apprendre la -langue du pays, on ne diroit pas que ç'a été avec les femmes, non plus -qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement de -la reine.... Avec toute la tranquillité que doit inspirer le repos d'une -bonne conscience, je suis pourtant affligée du malheur que j'ai de ne -pouvoir quasi douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien -sinistrement devant tout ce qu'il y a de plus grand et de plus -respectable dans le monde; et ce que je souffre à cet égard, me fait -porter une véritable envie aux gens dont on n'a jamais entendu parler ni -en bien ni en mal[685].» Ce qu'il y a _de plus grand_, c'est Louis XIV, -et ce qu'il y a _de plus respectable_, évidemment madame de Maintenon. - - [685] MADAME DE VILLARS, _Lettres_ (3 avril 1681), p. 101. - -Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son pouvoir la duchesse -de Villars à Versailles et à Paris, et celle-ci reconnaît dans ses -lettres ces bons offices par d'inimaginables flatteries[686]. Mais Louis -XIV n'avait point encore révélé sa politique future envers l'Espagne; -vingt ans devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils sur -le trône de Charles II. Il était alors dans la période de ces ménagements -habiles par lesquels il savait toujours masquer la préparation de ses -hardis desseins. Il eut l'air de faire une concession à l'influence -rivale de la France, et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de -Villars, toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre ne -paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que d'être trop bien -reçus par la jeune reine, toujours fidèle et trop fidèle à son ancienne -patrie. - - [686] _Ibid._ Voy. notamment la lettre du 8 août 1680. - -Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie dix ans après. -Madame de La Fayette qui a raconté la tragique mort d'Henriette -d'Angleterre, nous donne aussi des détails sinistres et précis sur la fin -de cette nouvelle et innocente victime de la scélératesse des cours. «La -reine d'Espagne, lit-on dans les _Mémoires de la cour de France_, mourut -empoisonnée. Elle en avoit toujours eu du soupçon, et le mandoit presque -tous les ordinaires à MONSIEUR. Enfin MONSIEUR lui avoit envoyé du -contre-poison qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne aimoit -passionnément la reine; mais elle avoit conservé pour sa patrie un amour -trop violent pour une personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit -qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle ne le mettoit pas -dans les intérêts de la France, tout au moins l'empêcheroit-elle d'être -dans des intérêts contraires, ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet -empire, prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir se faire. -La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a jugé, par une tasse de -chocolat. Quand on vint dire à l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se -transporta au palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que -les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il se retirât, -et le lendemain on l'envoya quérir dans le temps qu'elle commençoit à -n'en pouvoir plus. La reine pria l'ambassadeur d'assurer MONSIEUR qu'elle -ne songeoit qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois -qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution qu'elle prenoit -augmenta beaucoup les soupçons au lieu de les diminuer. Elle mourut plus -âgée de six mois que feue MADAME, qui étoit sa mère, et qui mourut de la -même mort, et eut à peu près les mêmes accidents[687].» - - [687] _Mémoires de la cour de France_, par madame de La Fayette - (Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232). - -Mais revenons sur nos pas. En même temps qu'il unissait sa nièce au roi -d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage de son fils unique avec la -princesse Christine-Victoire de Bavière. L'un des frères de Colbert, -président au parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé -auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa fille pour -l'héritier de la couronne de France. Quelque brillante que fût cette -alliance, le duc de Bavière hésitait, influencé sans doute par les menées -de l'Autriche, en tout et partout hostile à la France et craignant de la -voir prendre ainsi pied au cÅ“ur de l'Allemagne. Depuis un mois Louis XIV -attendait une solution qu'on lui faisait désirer, et le marquis de -Pomponne, chargé du département des affaires étrangères, avait reçu -recommandation de suivre cette affaire avec un soin tout particulier. -Mais celui-ci, depuis quelque temps, se trouvait en butte aux sourdes -menées de Louvois et de Colbert, réunis pour le perdre en une commune -jalousie, avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans le -conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui avaient valu -l'amitié et la considération du public ainsi que l'estime du maître. -C'est ce qui faisait l'envie de ses deux collègues, plus craints -qu'aimés. Ils avaient d'abord exploité contre lui l'épouvantail du -jansénisme, où Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une -cabale politique. Mais la pureté et la prudence de conduite de M. de -Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans une criante injustice, lui -rien imputer de la polémique gênante et hautaine du grand Arnauld, son -oncle, qui venait, au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans -compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable esprit. -Colbert et Louvois se rabattirent sur les détails du service d'un -collègue dont ils voulaient se débarrasser dans l'espoir de le remplacer -par un homme à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque -nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait avec la fiévreuse -activité, l'imperturbable exactitude et l'initiative hardie de ses deux -collègues. Ils le prirent par là , faisant valoir au roi, difficile sur -les détails, des minuties comme des affaires de conséquence. Louis XIV, -au comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée, sorti sans -rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait aussi alors au ministre chargé -de traduire sa politique en Europe, de mettre trop de douceur, de -contours polis, de formes conciliantes dans son langage; il eût voulu -chez lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur même ne lui -eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait à l'occasion ni de dignité -ni de fermeté, ne pouvait demander à l'exquise mesure de sa nature douce -et tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse. - -Les choses en étaient là , lorsqu'un fait vraiment inexplicable vint -précipiter sa chute. - -Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience croissante -l'acquiescement de la cour de Munich à l'alliance qu'il avait proposée. -Le jeudi, 18 novembre, M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par -lesquelles le président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse -conclusion de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner à sa -résidence favorite de _Pomponne_, sur les bords de la Marne, où il -s'était attardé pendant quelques journées d'arrière-saison, au milieu -d'une société d'intimes, tels que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin, -madame de Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable -ministre et sa charmante et influente belle-sÅ“ur, la marquise de Vins. -Les dépêches de Bavière étaient chiffrées; M. de Pomponne les envoya à -Paris pour être traduites, et, pensant que le roi ne connaîtrait point la -date précise de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le -dire blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter la -correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur avait chargé le même -courrier de remettre à son frère, le ministre, une lettre dans laquelle -il lui donnait le résumé de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi, -qui, ayant inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi et le -samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin à le sacrifier. -Louvois, qui avait le plus poussé à la chute, n'eut pas le bénéfice de -cette campagne entreprise en commun avec son rival; celui-ci en -recueillit tous les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui -fut appelé au département des affaires étrangères. - -L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un des épisodes les plus -complets, les mieux sentis de la correspondance de madame de Sévigné: -c'est avec le cÅ“ur, le cÅ“ur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a -racontée à sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal -éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle. Elles font bien -comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce, mot effrayant, dernier -des malheurs, sous un régime où la faveur royale, comme une divinité -mystérieuse et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes les -adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A ces divers -titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent trouver place ici; ce -n'est pas de la grande histoire, mais un intéressant chapitre de -mémoires, destiné à faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage -intérieur du gouvernement de Louis XIV. - -Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan étonnée la chute d'un -ministre qui était un intermédiaire utile, sinon un patron puissant, pour -le lieutenant de la Provence: - - A Paris, mercredi 22 novembre 1679. - -«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant; M. de -Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenoit de -_Pomponne_, de se défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit -sept cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs qu'il -avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté vouloit lui marquer -par cet arrangement qu'elle étoit contente de sa fidélité. Ce fut M. -Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il _étoit au -désespoir d'être obligé_, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne pourroit -point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre de sa bouche quelle -étoit la faute qui avoit attiré ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne -le pouvoit pas, en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son -extrême douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir -contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille et le -supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avoit. Il fit remettre -aussitôt ses chevaux au carrosse et revint à Paris où il arriva à minuit. -M. de Pomponne n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à -propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la -fortune n'avoit fait qu'employer les vertus qu'il avoit pour le bonheur -des autres; on l'aimoit surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous -avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi à _Pomponne_, M. de -Chaulnes, Caumartin et moi: nous le trouvâmes, et les dames, qui nous -reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! -quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain! Il y alla dès le -lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendoit, de sorte que M. -Colbert, qui croyoit le trouver le samedi au soir à l'ordinaire, sachant -qu'il étoit allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa -crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de _Pomponne_ qu'après -dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de -mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste -nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le -dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'étoit une -marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il étoit si -excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit lui -dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que, quand elle sut qu'il -n'étoit que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle -fut remise; elle alla le dire à sa sÅ“ur. Elles partirent à l'instant, -laissant tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur, -elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous pouvez vous -représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils sentirent en -se revoyant si différents de ce qu'ils pensoient être la veille. - -«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue -qu'elle me toucha droit au cÅ“ur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne -les voyoit point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de -Pomponne m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne -purent retenir leurs larmes ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez -pas retenu les vôtres; c'étoit un spectacle douloureux: la circonstance -de ce que nous venions de nous quitter à _Pomponne_ d'une manière si -différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis vous représenter -cet état; la pauvre madame de Vins que j'avois laissée si fleurie n'étoit -pas reconnoissable; je dis pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours -ne l'auroit pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle -étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de -Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle -ressentoit de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires, -et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son -mari; elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne n'étoit -point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir de certaines choses -ordinaires, qui font pourtant l'établissement des gens: il y a bien des -degrés au-dessous de la faveur des autres, qui font la fortune des -particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver -naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement! quel -retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit enfants, n'avoir -pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent trente mille -livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire -tristement à Paris, à _Pomponne_. On dit que tant de voyages, et -quelquefois des courriers qui attendoient, même celui de Bavière qui -étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit impatiemment, ont un -peu attiré ce malheur. Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la -Providence, quand vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la -charge; comme il est en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a -écrit, en se réjouissant et pour le surprendre, comme si on s'étoit -trompé au-dessus de la lettre: _A monsieur, monsieur Colbert, ministre_ -_et secrétaire d'État_. J'en ai fait mes compliments dans la maison -affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un peu de réflexion à toute -la puissance de cette famille, et joignez les pays étrangers à tout le -reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté _où l'on se -marie_, ne vaut point cela. - -«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des circonstances; mais il -me semble qu'ils ne sont point désagréables dans ces sortes d'occasions: -il me semble que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que trop -parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à le présenter; c'est -encore un de mes chagrins de vous être désormais entièrement inutile; il -est vrai que je l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit -ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M. de -Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec -courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand, -d'ailleurs, on a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être -plaint dans l'adversité[688].» - - [688] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 22. - -Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne est, en abrégé, dans -cette première lettre. On y voit la cause occasionnelle de sa chute, la -ligue antérieure de Colbert et de Louvois, le succès du premier et la -déconvenue _de ce côté où l'on se marie_ (mademoiselle de Louvois était à -la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld, fils de Marsillac -le favori), la portée de cette disgrâce pour M. de Pomponne et les siens, -sa résignation religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet. - -Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de développer ces divers -points, afin de satisfaire la curiosité de sa fille, curiosité inspirée -par sa reconnaissance envers un ministre qui avait souvent aidé M. de -Grignan dans son administration et son amitié plus particulière pour la -belle-sÅ“ur de celui-ci, la marquise de Vins. - -«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint et lui fait des -compliments,» dit madame de Sévigné, au lendemain de la chute[689]. Un -mois après, en constatant qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus -de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute: «C'est le prix -de n'avoir point changé pour ses amis; vous verrez qu'ils ne changeront -point pour lui[690].» Et, pensant aux flatteurs habituels du succès, et -peut-être aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère de la -guerre la surintendance des postes: «Un ministre de cette humeur, -dit-elle, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est -une chose si rare qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle -perte[691].» Madame de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant -_trop pleine_ d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la cour: -«Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens (lui réplique sa -mère, forcée toutefois d'avouer que le temps a déjà passé par-là ), car, -pour le torrent, il va comme votre Durance quand elle est endiablée; mais -elle n'entraîne pas tout avec elle[692].» - - [689] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1679), t. VI, p. 30. - - [690] _Ibid._ (29 décembre), t. VI, p. 86. - - [691] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p. - 36 et 86. - - [692] _Ibid._, p. 59. - -Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance de son âme, elle -s'écrie: «Le malheur ne me chassera pas de cette maison: il y a trente -ans (c'est une belle date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui -jure fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise que dans la -bonne fortune[693].» Elle se fait la compagne, le courtisan assidu des -affligés, mais avec des ménagements que la plus exquise délicatesse peut -seule inspirer. «Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que -je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation et d'une -fausse générosité.» Elle ajoute, et on le conçoit de reste: «Ils sont -contents de moi[694].» - - [693] _Lettres inédites._ Éd. Klostermann, p. 40. - - [694] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 36. - -M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et digne dont il supportait -la disgrâce. Dès le premier jour son amie l'avait dit: «M. de Pomponne -prendra bien son parti, et soutiendra dignement son infortune[695].» Elle -le peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement, mais, -pourtant, sans affectation d'être gai, et d'une manière si noble, si -naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour -attirer l'admiration, qu'il n'a pas de peine à y réussir[696].» Elle -proclame que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue. «Comme le -ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la disgrâce ne le change point -aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle, nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si -parfait, comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que le plus -honnête homme du monde[697].» - - [695] _Ibid._, p. 30. - - [696] _Ibid._, p. 36. - - [697] _Ibid._, p. 36 et 75. - -Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples de la -Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent l'adversité pour penser -à Dieu. Il s'humilia et ne s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part, -résignée aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous ses vÅ“ux, son -amie était faite pour le comprendre et l'approuver. Le lendemain du coup, -c'est le sujet de leur premier entretien. «Nous avons bien parlé de la -Providence, dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié, il -entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir à la Providence, -redit-elle dans la lettre suivante, dont M. de Pomponne est adorateur et -disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se -pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a bien de la -peine à s'en empêcher[698].» - - [698] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 30 et 37. - -Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et surtout moins de -résignation religieuse cette ruine de la commune fortune. Madame de -Sévigné lui prodigue de plus féminines consolations dans la persuasion où -elle est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de -Pomponne[699].» Madame de Grignan et madame de Villars, ses deux -meilleures amies, étant absentes, la marquise de Sévigné les remplace -auprès d'elle. Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses -visites à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air, et qui la -courtisaient hier à cause de son influence reconnue sur son beau-frère. -Un grand mois après, elle n'avait pu trouver encore la force nécessaire -pour accepter ce renversement soudain d'une position dont elle s'était -fait une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement de son -mari et à l'établissement de son fils. «Madame de Vins, écrit à sa fille -madame de Sévigné le 29 décembre, me paroît toujours touchée jusqu'aux -larmes, dont j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut -faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de Villars lui -manquez; elle peut disposer de ma personne tant qu'elle s'en accommodera. -J'ai trop de raisons pour me trouver heureuse de ce goût... Son cÅ“ur la -mène et lui fait souhaiter le séjour de _Pomponne_; cet attachement est -digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs[700].» - - [699] _Ibid._, p. 36. - - [700] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 86. - -Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse de sa fille à -la lettre par laquelle elle lui faisait connaître le renvoi de leur ami. -Comme elle avait à s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux -principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea prudent de ne -point adresser directement sa lettre à sa mère; elle la lui fit parvenir -par une voie détournée, ce qui apporta dans sa correspondance un retard -inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut prompte à s'alarmer. -«Le voilà donc, ce cher paquet (s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant -enfin la réponse de sa fille), le voilà ! Vous avez très-bien fait de le -déguiser et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout surprise de -votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en ai senti, je le sens -encore tous les jours[701];» et elle loue «les réflexions si tendres, si -justes, si sages et si bonnes» de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à -sa mère, pour M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont nous -avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où, en des termes un peu -trop entortillés pourtant, elle lui demande, comme le plus honorable et -le plus précieux des biens qu'elle ait encore reçus de lui, la -continuation de son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour -vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un hommage naturel et -mieux senti), il m'est difficile de vous plaindre; il me semble que vous -auriez beaucoup perdu si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand -vous avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on pas se -consoler quand on est assuré d'être toujours l'homme du monde dont les -vertus et le singulier mérite se font le plus aimer et respecter[702].» -Les condoléances de madame de Grignan furent accueillies comme venant -aussi d'un cÅ“ur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui mande que M. de -Pomponne lui avait parlé fort tendrement d'elle, et lui avait paru fort -touché de sa dernière lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en -parlant de la bonté de son cÅ“ur; «et tous nos yeux rougirent,» -ajoute-t-elle[703]. - - [701] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 59. - - [702] Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70. - - [703] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 75. - -L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion bien singulièrement -personnelle, était que son malheur, sa mauvaise fortune avait dû influer -sur la disgrâce de M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné -n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une part de ce -_guignon_ de famille. Mais, en répondant à sa fille, elle lui donne une -meilleure explication de la chute de leur ami, amenée, nous l'avons dit, -par les efforts communs de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se -trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que pour son -rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les détails relatifs à cette -dépêche de Bavière, qui fit éclater l'orage. Madame de Grignan avait paru -craindre de trop s'appesantir sur un sujet qui déjà , depuis quelque -temps, faisait tous les frais de la correspondance de sa mère: - -«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui dit celle-ci; -vous aurez vu par toutes mes lettres que je traite ce chapitre -très-naturellement, et qu'il me seroit difficile de m'en taire puisque -j'y pense très-souvent, et que si j'ai un degré de chaleur moins que vous -pour la belle-sÅ“ur, j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère. -Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font trouver, dans -cette occasion, plus d'attachement que je ne pensois en avoir. Ils sont -encore à la campagne: je vous envoie deux de leurs billets qu'ils -m'écrivent en me renvoyant vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se -peut-il rien ajouter à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments? -Je n'oublierai rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils ont de -l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est augmentée par leurs -malheurs: je suis persuadée, ma fille, que le nôtre a contribué à leur -disgrâce. Jetez les yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos -réflexions fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute -cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois vous -avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit valoir les minuties: -cela avoit formé une disposition qui étoit toujours fomentée dans la -pensée d'en profiter, et la dernière faute impatienta et combla cette -mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, et tout fut -résolu en un moment. Voici le fait: un courrier attendu avec impatience -étoit arrivé le jeudi au soir; M. de Pomponne donne tout à déchiffrer, et -c'étoit une affaire de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne -point paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit, il -donna les lettres à la famille: cette famille, c'est-à -dire le frère, dit -à Sa Majesté ce qu'on mandoit de Bavière; l'impatience prit de savoir ce -qu'on déchiffroit; on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout le -jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment, quand M. de -Pomponne arriva, tout étoit fait; et le matin encore on eût pu se -remettre dans les arçons. Il étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on -ne sauroit rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi; il -partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit trop tard. Et voilà la -raison, le prétexte, et tout ce qu'il vous plaira; car il est certain -que, soit cela, soit autre chose, on avoit enfin renversé cette fortune -qui ne tenoit plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est que -celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et a été plus affligé -qu'on ne peut croire[704].» - - [704] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. VI, p. 61. - -Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé que cette affaire de -courrier n'était que la goutte d'eau qui fait répandre le vase[705]. Les -courtisans, néanmoins, ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais -embarrassés pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur, -disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que, depuis deux ans, M. de -Pomponne était gâté auprès du roi, qu'il était opiniâtre au conseil, -qu'il allait trop souvent à _Pomponne_, que cela lui ôtait l'exactitude -et que les courriers attendaient[706]. Madame de Grignan avait pensé -aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était point étranger à la -disgrâce de Pomponne: «Personne ne croit, lui répond sa mère, que le nom -y ait eu part; peut-être aussi qu'il y est entré pour sa _vade_[707].» Et -elle résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme à celle -de sa fille: «Vous avez raison, la dernière faute n'a point fait tout le -mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain -homme (_Louvois_) avoit donné de grands coups depuis un an, espérant tout -réunir: mais on bat les buissons, et les autres prennent les oiseaux, de -sorte que l'affliction n'a pas été médiocre... C'est donc un _mat_ qui a -été donné, lorsqu'on croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et -rassembler toutes ses pièces ensemble.[708]» On comprend que Louis XIV -n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires étrangères et la -guerre. - - [705] T. VI, p. 59. - - [706] _Ibid._, p. 30 et 49. - - [707] Terme du jeu de Brelan. - - [708] SÉVIGNÉ, t. VI, p. 60. - -Malgré la résignation de M. de Pomponne, son calme et sa force d'esprit, -ses amis redoutaient pour lui le vide de sa nouvelle existence. C'est une -pensée venue, dès le début, à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec -madame de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce: -«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle; il étoit désoccupé et -commençoit à sentir la vie et la véritable longueur des jours, car, de la -manière dont les siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que -sa vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans qu'il pût la -retenir[709].» Six semaines après, on trouve cet aveu de M. Pomponne, que -même pour les âmes les moins portées aux vanités de la puissance, la vie -de cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de se -soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute sa raison pour oublier -parfaitement ce pays-là , et pour reprendre la vie de Paris. Savez-vous -bien qu'il y a un sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir -le charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet avis, il -faut croire sa solide sagesse[710].» Mais, comme madame de Sévigné -connaît la sincère piété de son ami, elle estime que sa disgrâce sera le -chemin de son salut, et croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de -temps à se jeter dans la solitude[711]» En effet, le ministre disgracié, -voulant faire une retraite complète, avait formé le dessein d'aller se -fixer sur les bords de la Marne, dans son château ou plutôt sa maison de -_Pomponne_, et il n'attendait pour partir que la liquidation de la -finance de sa charge, c'est-à -dire le remboursement de ce qu'il avait eu -à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique dépendant du choix et de la -confiance la plus directe du prince, les charges de secrétaires d'État -étaient, comme tous les emplois, soumises au régime de la vénalité. - - [709] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1679), t. VI, p. 36. - - [710] _Ibid._ (12 janvier), p. 102. - - [711] _Ibid._ p. 39. - -Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit, ou mieux, le -cÅ“ur de madame de Sévigné. Elle craint «que le séjour de _Pomponne_, que -son ami a aimé si démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels, -ne lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.» «Cette -trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle, lui donnera du dégoût, et le -fera souvenir que ce _Pomponne_ a contribué à son malheur. Ne sera-ce -point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret, -disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou -et M. de Pomponne est sage.[712].» C'était un sage, en effet. - - [712] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 40. Déjà , le 4 août 1677, - madame de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce - que dit l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a - épousé sa maîtresse; il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé - d'y demeurer; il ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en - sortir.» (T. V, p. 170.) - -Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent et paya ses dettes. -Il sortait des affaires plus pauvre qu'il n'y était entré. Cela était -rare. Il en reçut plus de louange et plus d'estime: supérieurs à lui en -génie et en services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne peuvent -se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement. - -Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à M. de Pomponne une -épreuve à subir. Il avait à prendre congé du roi qui, lui ayant fait -attendre une audience près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi, -5 février. Il faut encore emprunter à madame de Sévigné le récit de cette -dernière entrevue du souverain déjà calmé et radouci, et du ministre -fidèle et attendri, et, on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en -sépare à regret: - -«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous comprendrez -aisément: M. de Pomponne est enfin allé à la cour. Il craignoit fort -cette journée: vous pouvez vous imaginer tout ce qu'il pensa par le -chemin, et lorsqu'il revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut -les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé. Il étoit -saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit. Que peut-on dire? -et par où commencer? Le roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa -fidélité, de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires -secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du bien et à sa -famille. M. de Pomponne ne put retenir quelques larmes, en lui parlant du -malheur qu'il avoit eu de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille, -il l'abandonnoit aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur étoit -d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché autant par inclination -que par devoir; qu'il étoit difficile de ne pas sentir vivement cette -sorte de perte; que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en -lui des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté lui -pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché; qu'elles venoient -d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en être fâché. Tout roula sur ce -point, et M. de Pomponne sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un -homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta tout cela hier au -soir; il eût bien voulu paroître plus ferme, mais il ne fut pas le maître -de son émotion. C'est la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce -ne seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour à faire. Il -reprendra la suite de son courage, et le voilà quitte d'une grande -affaire: ce sont des renouvellements que l'on ne peut s'empêcher de -sentir comme lui. Madame de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle -différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit son pays, et -elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti ce qu'elle a souffert dans ce -voyage[713].» - - [713] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1680), t. VI, p. 154. - -En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu de choses sur ce renvoi -de M. de Pomponne qui tient tant de place dans sa correspondance. -L'ancien valet de chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu -successivement, à force de justesse d'esprit, de droiture de cÅ“ur, -d'intelligence, d'habileté et surtout de probité, secrétaire de l'auteur -des _Maximes_, intendant du prince de Condé, ministre plénipotentiaire, -conseiller d'État, et surtout riche à millions, Gourville, dans cette -affaire, cherche un peu à justifier tout le monde, mais cependant plutôt -Louvois que Colbert[714]. Il rend d'abord justice à la matière dont M. de -Pomponne s'acquittait de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois -cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions étrangères, et -«prenant occasion, quand il la pouvoit trouver, de faire voir au roi -qu'il en savoit plus que les autres.» Mais il nie qu'il ait été pour -quelque chose dans la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville -au fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme madame de -Sévigné, et à propos duquel il donne de justes louanges à la patience de -Louis XIV. Il n'affirme pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son -ton réservé l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien faire, -dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup en peine d'excuser M. -de Pomponne, cela n'étant guère d'usage entre les ministres; car, entre -amis particuliers, M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de Pomponne -pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il ne falloit pas plus de -trois heures pour cela[715].» - - [714] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p. - 591). - - [715] _Ibid._, p. 592. - -Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus par M. de -Pomponne. A l'en croire (et la connaissance de son caractère comme le ton -de ses mémoires portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme -un ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son sentiment la -lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont parle madame de Sévigné, -où Pomponne cherchait à excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et -demandait l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et malgré les -contestations de Gourville, M. de Pomponne lui avoua «qu'il croyoit que -M. de Louvois étoit cause de sa perte.» Le grand argument de Gourville, -sans aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant de là , ne -devoit pas espérer d'en mettre un autre en sa place, et même pouvoit -craindre que celui sur qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît -peut-être plus de peine que lui[716].» Gourville semble croire qu'il -avait fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu d'en -douter, en voyant madame de Sévigné, pendant trois mois écho persistant -de la maison affligée, attribuer à l'ambitieux Louvois la principale -part, l'initiative ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne, soit -qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu, M. Courtin, son -ami, soit, comme on l'a dit encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le -portefeuille des affaires étrangères[717]. - - [716] _Mémoires de Gourville_ (collection Michaud, t. XXX, p. - 591.) - - [717] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 18. - -Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon sont presque les seuls -qui parlent encore de M. de Pomponne, le premier avec une sévérité -excessive, le second avec cette plénitude dans la louange, qui est chez -lui la contre-partie de son impitoyable critique. - -Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu de grandes obligations -à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un an durant, montré au roi de belles -lettres qu'il lui écrivoit de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à -le faire ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois -mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut bientôt que -c'étoit un bon homme, d'un génie assez court[718].» L'historien de -_Port-Royal_ a raison de dire que l'abbé de Choisy, «quand il tranche à -ce point, est une autorité légère[719].» - - [718] _Mémoires de l'abbé de Choisy_ (coll. Michaud, t. XXXII, p. - 644). - - [719] _Port-Royal_, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p. - 49. - -Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement honnête -homme, ce qui n'est pas synonyme de bon homme, un portrait qui est un de -ses mieux réussis dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui, -de réussir en louant que d'exceller dans l'invective. - -«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par un sens droit, -juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit tout avec maturité, mais sans -lenteur; d'une modestie, d'une modération, d'une simplicité de mÅ“urs -admirables, et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses yeux -montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa physionomie, de la -sagesse et de la candeur; un art, une dextérité, un talent singulier à -prendre ses avantages en traitant; une finesse, une souplesse sans ruse -qui savoit parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience -qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une fermeté, et, quand il -le falloit, une hauteur à soutenir l'intérêt de l'État et la grandeur de -la couronne, que rien ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit -aimer de tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les -divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé, et il en -avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et jamais ministre qu'en -traitant, il se fit adorer à la cour, où il mena une vie égale, unie, et -toujours éloignée du luxe et de l'épargne, et ne connaissant de -délassement de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses -livres. La douceur et le sel de son commerce étoient charmants, et ses -conversations, sans qu'il le voulût, infiniment instructives. Tout se -faisoit chez lui et par lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière, -sans jamais altérer sa tranquillité[720].» - - [720] _Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon_, - etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, et - précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie - française. Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160. - -Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne fut principalement -due à des considérations religieuses, et il affirme aussi, par la -tradition conservée jusqu'à lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps -ligués ensemble, furent les véritables instigateurs de sa chute. - -Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un trop grand -contraste avec celles des deux autres ministres, plus brillants mais -moins aimables, pour en pouvoir être souffertes avec patience. «Chacun -d'eux vouloit ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout -avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de Saint-Simon, -la grande connaissance qu'avait M. de Pomponne de la situation de -l'Europe et du personnel des cours, lui avait maintenu, pour les -questions extérieures, la première place dans le conseil du roi. De là -chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le remplacer -par un homme plus docile. Saint-Simon déclare nettement que le jansénisme -fut leur prétexte et leur moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant -l'un après l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au -sacrifice,» mais non «sans une extrême répugnance[721].» Louis de Brienne -est plus formel encore sur la part qu'eut dans le renvoi de M. de -Pomponne la crainte du jansénisme. «Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna -avis à Sa Majesté que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il -vouloit l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale cause de -la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé, quant à moi, que le -jansénisme et la peur qu'eurent les jésuites de voir M. Arnauld cardinal -ont contribué plus que toute autre chose à la perte de M. de -Pomponne[722].» - - [721] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 320. - - [722] _Mémoires de Brienne._ - -Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle l'incident du courrier de -Bavière, «la dernière goutte d'eau.» Aux détails que nous connaissons -déjà , il ajoute deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans le -temps florissant de sa beauté et de sa faveur,» bien instruite de tout ce -qui se tramait contre M. de Pomponne, son ami, et présente, sans doute, -lorsque celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne point -retourner à _Pomponne_, et probablement d'aller avertir le roi de -l'arrivée d'une correspondance si impatiemment attendue, en même temps -qu'il l'envoyait déchiffrer. Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M. -de Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant pouvoir le -lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais le commis qui déchiffrait -habituellement les dépêches étrangères, profitant de l'absence de son -maître, était allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à -Saint-Germain, à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements, -que le lendemain, et ce contre-temps ajouta encore aux trop longs délais -que l'absence du ministre devait entraîner[723].» - - [723] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 326. - -Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré à la disgrâce de -M. de Pomponne par cette anecdote réellement piquante si elle est -vraie.--«Ce grand coup frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses -raisons, avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée à son -père (_le chancelier_), se hâta d'aller lui conter la menée et le succès: -«Mais, lui répondit froidement l'habile Le Tellier, avez-vous un homme -tout prêt pour mettre en cette place?--Non, lui répondit son fils, on n'a -songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant la place vide -ne manquera pas, et il faut voir de qui la remplir.--Vous n'êtes qu'un -sot, mon fils, avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le -Tellier; M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez qu'à l'heure -qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé; vous serez pis -qu'avec l'homme que vous avez chassé, qui, avec toutes ses bonnes -parties, n'étoit pas, au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le -répète, vous vous en repentirez[724].» Saint-Simon ajoute que Louvois en -fut brouillé plus que jamais avec Colbert. Gourville, de son côté, dit -tenir de M. de Pomponne, que «ses enfants ayant pris le parti de la -guerre, M. de Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un -remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou plutôt par dépit -du succès de Colbert, son rival[725]. - - [724] SAINT SIMON, _Mémoires_. - - [725] _Mémoires de Gourville._ (Coll. Michaud, t. XXX, p. - 592).--La nouvelle édition de la _Biographie Michaud_ attribue à - madame de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré - d'une lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t. - X, p. 290 des _Lettres de madame de Sévigné_, éd. Monmerqué). - -Il nous reste à reproduire une dernière explication de la chute de M. de -Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable, si l'on considère -l'autorité dont elle émane. Il n'en est pas de plus haute. - -On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin son fils un monument de -son expérience et de son affection, avait entrepris des Mémoires qui, -malgré le concours de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu -précepteur du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être menés à fin, soit -difficulté du sujet soit inconstance de l'auteur, et fatigue de ses -interprètes. Une nouvelle et complète édition de cette Å“uvre de forme -indigeste mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger Louis -XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il voulait paraître aux -yeux de la postérité plus encore qu'à ceux de son fils[726]. Ce qu'il -prépare à celui-ci, c'est une théorie du pouvoir royal, réalisant son -idéal du parfait souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande -surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force d'âme, la -résistance aux suggestions de la bonté, quand parle le bien de l'État, ou -l'intérêt de la royauté, ce qui, dans son esprit, est synonyme. C'est à -ce propos que, dans un morceau fameux sur _le Métier de roi_, après avoir -résumé avec grandeur son système des devoirs royaux, il donne à son fils, -comme un exemple de faiblesse à éviter, et que par conséquent il se -reproche, sa condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère, même -longtemps après s'être aperçu de son insuffisance et de son peu -d'aptitude à représenter au dehors la politique d'un roi tel que lui. Le -lecteur ne nous blâmera point de mettre, en entier sous ses yeux ce -fragment déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans sa lettre de -remercîment au maréchal de Noailles, qui le lui avait procuré, l'appelle -«un des plus beaux monuments de la gloire de Louis XIV, qui est bien -pensé, bien fait, qui montre un esprit juste et une grande âme[727].» -Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu s'empêcher de -marquer de sa touche ce morceau souvent remanié, mais que le dernier et -scrupuleux éditeur des _Mémoires_ de Louis XIV, a eu le bon esprit de -reproduire en lui laissant à la fois toute la saveur et toute -l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe si -étrange, ce chapitre sur _le Métier de roi_, qui appartient à l'histoire -du renvoi de M. de Pomponne: - -«Les roys sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination -et qui blesse leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plesir et il -faut qu'ils chatie souvent et perde des gens à qui naturellement ils -veulent du bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On doit -forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de ce reprocher dans -quelque chose d'important qu'on pouvoit faire mieux, mais que quelques -interet particuliers en ont empesché et ont destourné les veues qu'on -devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l'Estat. -Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine il y en a de délicats -qu'il est difficile à desmesler[728]. On a des idées confuses. Tant que -cela est on peut demeurer sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est -fixé l'esprit à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il le -faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que jay fait. -Les fautes que jay faites et qui m'ont donné des peines infinies ont esté -par complaisance ou pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des -autres. Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque nature -qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut seslever au-dessus d'eux -et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits on ce doit -desterminer par le jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant -toujours à ne rien ordonner[729] qui soit indigne de soy du caractère -qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les princes qui ont de bonnes -intentions et quelque connoissance de leurs affaires soit par expérience -soit par étude et une grande application à ce rendre capables trouve tant -de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent connoistre qu'ils -doivent avoir un soing particulier et une aplication universelle à tout. -Il faut ce garder contre soy mesme prendre garde à toute inclination et -estre toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy est grand -noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s'acquister de toutes -les choses auxquelles il engage. Mais il naist pas exempt de peines, de -fatigues et d'inquiestudes. L'incertitude désespère quelquefois et quand -on a passé un temps raisonnable[730] à examiner une affaire il faut se -desterminer et prendre le party qu'on croit le meilleur[731]. Quand on a -l'Estat en veue on travaille pour soy. Le bien de l'un fait la gloire de -l'autre. Quand le premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est -cause en est glorieux et par[732] conséquent doit plus gouster que ses -sujets par raport à luy et à eux tout ce qu'il y a de plus agréable dans -la vie. Quand on c'est mespris il faut resparer[733] la faute le plus -tost qu'il est possible et que nulle considération en empesche pas mesme -la bonté. En 1671 un ministre[734] mourut qui avoit une charge de -secrétaire d'Estat ayant le despartement des étrangers. Il estoit homme -capable mais non pas sen défaut. Il ne laissoit pas de bien remplir ce -poste qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je -ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je treuvé qu'un -homme[735] qui avoit longtemps servy dans les ambassades estoit celuy qui -la rempliroit le mieux. Je l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout -le monde ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession de la -charge à son retour. Je ne le connaissois que de réputation et par les -commissions dont je l'avois chargé qu'il avoit bien exécutées[736]. Mais -l'employ que je luy ay donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour -luy. J'ai soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté et -de son inaplication[737]. Il m'en a cousté des choses considérables. Je -nay pas profité de tous les avantages que je pouvois avoir et tout cela -par complaisance et bonté. Enfin il faut[738] que je lui ordonne de ce -retirer, parce que tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la -force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy de France qui -naist pas malheureux. Ci j'avois pris le party de l'esloigner plus tost -j'aurois esvité les inconvéniens qui me sont arrivés et je ne me -reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay -fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay dit cy -devant.[739]» - - [726] Voy. MÉMOIRES _de Louis XIV, pour l'instruction du - Dauphin_, première édition complète, d'après les textes - originaux, avec une étude sur leur composition, des notes et des - éclaircissements, par M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8º. Paris, - 1860, chez Didier et compagnie. - - [727] Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre - 1749. - - [728] Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss - et les _variantes_ et corrections relevées par lui. - - (On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: _A débrouiller_»; il - a corrigé aussitôt.) - - [729] (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.») - - [730] (Louis XIV avait écrit: «_un temps honneste aux affaires_.» - Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss - attribue les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de - Périgny.) - - [731] (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la - phrase avec ces mots: «_qu'on croit le meilleur pour l'Estat_,» - quand l'idée de la phrase suivante lui est venue.) - - [732] (Ce mot «_par_», que Louis XIV avait oublié est de la main - qui corrige.) - - [733] (Louis XIV avait mis: «_restablir_.)» - - [734] (On lit d'abord de la main du roi: «_un homme_.») - - [735] (Louis XIV avait mis: «_que Pompone_.») - - [736] (Louis XIV avait mis: «_que je luy avois donné, dont il - s'estoit bien acquitté_.») - - [737] (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots: - «_et enfin de son manque de dignité_.» Je ne suis pas sûr du - dernier mot: l'idée reparaît plus loin.) - - [738] (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi - Louis XIV; ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette - phrase le passé ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le - présent.) - - [739] _Mémoires_ de Louis XIV, t. II, p. 418-421. - -Louis XIV reproche à Pomponne «son opiniâtreté et son inapplication»; la -marquise de Sévigné, qui recueille tous les bruits relatifs à son ami, -nous a dit également qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre -au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui lui ôtoit -l'exactitude[740].» On pourrait croire que les secrétaires de Louis XIV, -ceux qui étaient chargés de donner habituellement à ses pensées une -allure littéraire dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les -motifs indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de Pomponne, dans -cette tirade qui paraît écrite au jour même de l'événement; à moins que -le roi, ce qu'on doit peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait -fait entendre à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir -adresser à son ministre. - - [740] Voy. _supra_, p. 413. - -Mais, à douze ans de là , Louis XIV, un peu moins enivré de son grand -succès de Nimègue, se chargea de justifier en quelque sorte contre -lui-même, M. de Pomponne, en lui restituant avec honneur sa place dans le -conseil[741]. - - [741] Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore: - VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; SAINTE-BEUVE, - _Port-Royal_, t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les - relations de madame de Sévigné avec son ami, conférez WALCKENAER, - _Mémoires_, etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p. - 467. - - Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de - Pomponne, ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous - ne pouvons que mentionner ici. En voici le titre: _Mémoires du - marquis de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département des - affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit de la - bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction et - de la vie du marquis de Pomponne_ par J. Mavidal. Paris, 1861, - chez Benjamin Duprat. - - - - -CHAPITRE X. - -1680. - - Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal - ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du - maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La - Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de - Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame - d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement au - roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est exilée. - - -Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle de Blois, cette -première fille de Louis XIV et de la tendre La Vallière, dont la -réputation de beauté, portée au delà les mers, lui avait valu les -hommages de l'empereur du Maroc, désireux de devenir son époux[742]. -Saint-Simon prétend que son père avait voulu la marier au prince -d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on avait l'habitude -d'épouser des filles et non des bâtardes de roi; et il ajoute que c'est -de là que vint la haine irréconciliable de Louis XIV pour le futur roi de -la Grande-Bretagne[743]. Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui -demanderait une autre caution pour être crue, le roi s'estimait alors -heureux de voir sa fille, la plus chère de celles que ses coupables -amours lui avaient données, recherchée par un prince du sang royal, le -neveu du grand Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par -le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus français, que -l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait pas avec lui un injurieux -souvenir de Tibère[744]. - - [742] MADAME, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une - lettre du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de - Maroc ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le - roi a nettement repoussé cette proposition.» (_Lettres_, éd. de - M. G. Brunet, t. 1er, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse - brochure de M. Raymond Thomassy, intitulée: _De la politique - maritime de la France sous Louis XIV, et de la demande de - Muley-Ismaël pour obtenir en mariage la princesse de Conti_. - Paris, 1841. - - [743] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. II, p. 39. - - [744] SAINT-SIMON, t. Ier, p. 192, et II, p. 77. - -Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu très-vite et -très-passionément amoureux de mademoiselle de Blois, fort jeune aussi, -belle, naïve, tendre et fort bien élevée par sa gouvernante, madame -Colbert, sans doute sous la direction discrète mais efficace de la douce -et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la faute de sa naissance. -Outre la satisfaction de sa tendresse paternelle, Louis XIV cherchait -dans l'établissement de sa fille aînée, une occasion de donner à celle -qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée, une marque -qu'elle ne pût refuser de son estime et de sa durable affection. Madame -de Sévigné remarque qu'il mariait sa fille comme si elle eût été celle de -la reine, qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq cent -mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en user avec les -couronnes[745]. - - [745] Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83. - -Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable épistolaire tout ce -joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle, des amours enfantines du -prince de Conti et de mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de -l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante. Mais l'espace -qui se resserre de plus en plus nous force à contre-cÅ“ur (le lecteur -partagera nos regrets) à nous contenter de ces deux extraits. - -Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné, le 27 décembre -1679: - -«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de Conti et de -mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans: le roi s'est -fait un grand jeu de leur inclination: il parla tendrement à sa fille, et -l'assura qu'il l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de -lui: la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi lui -dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion pour le mari -qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses pleurs; son petit cÅ“ur ne -pouvoit contenir tant de joie. Le roi conta cette petite scène, et tout -le monde y prit plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté, -il ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit -par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin, pour aller voir -mademoiselle de Blois. Madame Colbert ne vouloit pas qu'il la vît que le -soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main; -elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne -petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit la manger. -Le comte de Gramont[746] fit ses compliments, comme les autres, au -prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre mariage; croyez-moi, -ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde à peu -de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que -vous vous trouverez fort bien de cette alliance.» Le roi se réjouit de -tout cela, et marie sa fille, en faisant des compliments, comme un autre, -à M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame la Duchesse, à -laquelle il demande son amitié pour mademoiselle de Blois, disant qu'elle -seroit trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon -exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti; il lui fait -dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il faut remettre -l'affaire à l'hiver qui vient: là -dessus le prince amoureux tombe comme -évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. Cette -fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais, dans la vérité, il n'y -eut jamais un si joli roman. Vous pouvez penser comme ce mariage et la -manière dont le roi le fait donnent de plaisir en certain lieu[747]!» -Madame de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne seraient -pas différemment traités. - - [746] On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité - dans ses discours. - - [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 76. - -Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette pauvre La Vallière, -déjà bien oubliée, car même celle qui l'avait remplacée avec tant de -faste et d'arrogance, touchoit à son déclin. _La timide violette_[748], -pendant son règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé -personne. Elle était généralement aimée, et malgré sa faute avait emporté -l'estime publique dans sa pieuse retraite. - - [748] Expression de madame de Sévigné. - -On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la personne de sa -fille. Tout le monde vint faire compliment «à cette sainte -carmélite[749].» Le grand Condé et son fils, plus courtisans toutefois -que sincères, y coururent des premiers. On trouva «qu'elle avoit -parfaitement accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa -tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ[750].» - - [749] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1679), t. VI, p. 83. - - [750] _Ibid._ - -La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous dirions plutôt fait la -partie, d'aller la voir avec madame de Coulanges, car on venait là un peu -comme à un spectacle intéressant et délicat. Mais la grande MADEMOISELLE, -de temps en temps prise de tendre ressouvenir pour une femme, presque une -amie, devant qui elle avait pleuré sans contrainte la rupture de son -mariage avec Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les -autres! madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore sous son -voile _sÅ“ur Louise de la Miséricorde_, et sa visite nous a valu une -jolie page qui eût manqué à l'histoire de cette amante délaissée par un -roi, consolée par un Dieu. - -«Je fus hier aux grandes Carmélites avec MADEMOISELLE, qui eut la bonne -pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans -ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[751]; elle me -parla de vous, comme vous connoissant par sa sÅ“ur. Je vis madame Stuart -belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon qui ne me trouva pas -défigurée[752]; il y avoit plus de trente ans que nous ne nous étions -vues: elle me parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut à -la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au parloir. Ce fut à mes yeux -tous les charmes que nous avons vus autrefois; je ne la trouvai ni -bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses -mêmes yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise nourriture et -le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si -étrange n'ôte rien à la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, -elle n'est pas plus grande que quand elle donnoit au monde une princesse -de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille -honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à propos, tout ce qu'elle dit -étoit si assorti à sa personne, que je ne crois pas qu'il y ait rien de -mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur; -ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et -cette retraite sont une grande dignité pour elle[753].» - - [751] Mademoiselle de Bellefonds, sÅ“ur de madame de Villars. - - [752] Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon. - - [753] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 janvier 1680) t. VI, p. 92. - -Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir de gracieuses -descriptions dans la Correspondance de madame de Sévigné[754]. Mais, ô -vanité des jeunes amours, ce joli roman ne put aller au delà de six mois. -«Que dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès le 7 -juillet, de ce mariage de la princesse de Conti, sur qui toutes les fées -avoient soufflé?» Elle s'arrête là , soit que la mésintelligence des époux -fût déjà notoire et connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses -lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et dommageables -retranchements. Mais dans la lettre suivante, on lit ces mots qui -paraissent donner tous les torts à l'acariâtre fille d'une si douce mère: -«M. le Prince est du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette -jeune princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son -mari, demeure à Chantilly auprès de madame la Duchesse; cette école est -excellente[755].» On comprend que le prince de Conti dut aussi se -refroidir de son côté. - - [754] Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et - 120.--Le _Mercure galant_ a consacré un volume entier (2e tome de - janvier 1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à - cette occasion. - - [755] Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.--Bussy, - dans une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers - détails sur cette brouille précoce. - -La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en quelques lignes. -Leur mariage avait duré cinq ans, en proie à une incurable -mésintelligence, lorsqu'au mois de novembre 1685, la princesse de Conti -fut atteinte de la petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la -soigner. Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura longtemps encore, -mais le prince prit la même maladie et succomba en peu de jours[756]. -«Tel vient de mourir à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de -la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point[757].» -En annonçant cette mort du prince de Conti madame de Sévigné ajoute: «Sa -belle veuve l'a fort pleuré; elle a cent mille écus de rente, et a reçu -tant de marques de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle pour -elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle ne se -console[758].» Elle se consola, en effet, et les mémoires du temps sont -pleins de ses amours avec le chevalier de Clermont-Chate. Mais cette -liaison devint la cause pour elle de cuisants chagrins et d'une -mortification sanglante, le chevalier de Clermont ayant fait le -sacrifice insultant de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur, -mademoiselle Chouin, dont il était devenu amoureux[759]. - - [756] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 novembre 1685), t. VII, p. 356. - - [757] _Caractères_, chap. XI, _de l'homme_. - - [758] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VII, p. 356. - - [759] Conf. MADAME DE CAYLUS (coll. Michaud, t. XXXII); - SAINT-SIMON, t. III. - -En même temps que la cour prenait part aux fêtes du mariage de la -princesse de Conti, et se disputait les places de la maison de la -nouvelle Dauphine, qui allait bientôt arriver, on s'entretenait avec -curiosité et effroi des révélations qui surgissaient à chaque instant -devant la Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses -affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par la justice. Après -avoir compromis des noms obscurs, la Voisin et la Vigoureux, dignes -émules de la Brinvilliers, mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges -et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et l'instruction -judiciaire se crut sur la voie de plus grands coupables. Dans le cours de -l'année 1679, à la suite de leurs révélations, on vit arrêter -successivement trois prêtres, Le Sage, Mariette et Davot, madame -Brissart, femme d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme -de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron, veuve du -président de la deuxième chambre des Enquêtes. Au mois d'août, les -révélations montant toujours, on arrêta la _dame suivante_ de madame la -comtesse de Soissons, cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces -de Mazarin[760]. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité de -devineresse, la Voisin, avait nommé en même temps, la Sénéchale de -Rennes, madame de Canilhac, la comtesse du Roure, la vicomtesse de -Polignac, la maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon -et la comtesse de Soissons, les deux sÅ“urs. Pour couronner l'Å“uvre, la -Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le nom du maréchal de Luxembourg. -On arrivait au plus hautes sphères de l'État. - - [760] Nouvelles _Causes célèbres_, publiées par M. Fouquier (97e - livraison), _la Chambre ardente_. Paris, 1860, p. 12 et 14. - -Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms que dans des -opérations de sorcellerie, d'art divinatoire, de conjurations et de -sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse était tellement identifiée à la -devineresse, que les avoir fréquentées était une note qui appelait -nécessairement de la part de la justice de plus amples investigations. Le -22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant avoir le fin mot de -ces ténébreuses affaires, où, on le verra, sa personne était intéressée, -avait ordonné à la commission de l'Arsenal (que le peuple désignait sous -le nom de _Chambre ardente_, car elle avait pour mission d'envoyer au feu -les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans ce malheureux commerce, -sans aucune distinction de personnes, de condition et de sexe[761].» Un -mois après seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction -facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement en justice des plus -grands personnages de la cour, la comtesse de Soissons et sa sÅ“ur la -duchesse de Bouillon, le maréchal de Luxembourg et la princesse de -Tingry, sa belle-sÅ“ur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la Ferté, -mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de Cessac, de la maison de -Clermont-Lodève, les marquis de Thermes et de Feuquières. Ici il faut -donner la parole à madame de Sévigné. - - [761] FOUQUIER, _La Chambre ardente_, p. 15. - -Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer à la poste une -longue lettre pour sa fille. Mais, ayant appris, dans la soirée, ces -graves événements, elle reprend la plume et lui adresse ce supplément -daté de _dix heures du soir_; «Ma grosse lettre est partie; mais quand il -y a de grandes nouvelles, il faut les écrire, quoique vous puissiez les -savoir par d'autres. Je vous dirai donc que madame la comtesse de -Soissons est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque autre -endroit qui ne soit pas la France. La Voisin l'a extrêmement marquée, et -je pense que Sa Majesté lui a donné charitablement le temps de se -retirer. M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, et se -croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle de madame de Tingry, -de plusieurs autres encore; mais c'est un chaos, et je vous mande ce qui -est positif; à vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse de -Soissons _à trois briefs jours_, c'est-à -dire qu'on va lui faire son -procès par contumace. Le roi dit à madame de Carignan[762]: «Madame, j'ai -bien voulu que madame la Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je -compte un jour à Dieu et à mes peuples[763]». - - [762] Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la - comtesse de Soissons. - - [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 125. - -Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on trouve ces détails de -l'étrange emprisonnement d'un maréchal de France, d'un Montmorency, du -premier général d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une -pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi (24) à Saint-Germain, -sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit -qu'il y avoit contre lui un décret de prise de corps: il voulut parler -au roi; vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que s'il -étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison, et qu'il avoit -donné de si bons juges pour examiner ces sortes d'affaires, qu'il leur en -laissoit toute la conduite. M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât -point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le -père de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venoient ici, le -rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse: -après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à -Bezemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. Il -entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Mecklembourg (sa -sÅ“ur) vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une -heure après qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une -des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à -peine le ciel, et défense de voir qui que ce fût. Voilà , ma fille, un -grand sujet de réflexion: songez à la fortune brillante d'un tel homme, à -l'honneur qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et -représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros -verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil. -Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je vous assure que -voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres[764].» La -belle-sÅ“ur du maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir, -l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse de Tingry,[765] -recevait en même temps assignation de comparaître à bref délai devant le -commission de l'Arsenal. - - [764] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 130. - - [765] SAINT-SIMON, t. I, p. 136. - -Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui a fait dire, par -crainte de la haine de Louvois, qui, selon elle, la voulait perdre, la -comtesse de Soissons ne se sentit ni la volonté ni le courage -_d'envisager la prison_[766]. Voici comment la marquise de Sévigné -raconte sa disparition: «Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de -Bouillon entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit qu'il -falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle ne balança point: -elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent plus. -L'heure du souper vint; on dit que madame la Comtesse soupoit en ville; -tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire. -Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit de l'argent, des -pierreries; on fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux -cochers; on fit mettre huit chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès -d'elle dans le fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas -aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à ses gens -qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle étoit innocente, mais -que ces coquines de femmes avaient pris plaisir à la nommer. Elle pleura; -elle passa chez madame de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du -matin[767]...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre, avait été -autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux procès, intéressant, l'un sa -femme, l'autre sa fille, transmet ces détails de plus à son futur gendre -et futur ennemi, M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon dire à -la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente, elle entrât à -la Bastille, et qu'il la serviroit comme son ami dans le procès qu'on lui -feroit; mais que si elle étoit coupable, elle se retirât où elle -voudroit. Elle manda au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne -pouvoit souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise -d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va, dit-on, en -Flandre[768].» Le marquis de Cessac s'empressa aussi de quitter la -France, en même temps qu'Olympe Mancini et la marquise d'Alluye. - - [766] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 140. - - [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 132. - - [768] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier - 1680), t. V, p. 44. - -Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce qu'on n'a point fait -encore, la correspondance de celle de sa cousine, est plus expressif et -plus dur, et il formule en termes très-crus les accusations dont la -plupart des personnes nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies -comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il dans la -première et plus fiévreuse semaine, que le crime de M. de Luxembourg est -d'avoir fait empoisonner, à l'armée, un intendant des contributions de -Flandre, duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons -(est accusée d'avoir empoisonné son mari[769]); la marquise d'Alluye, son -beau-père, Sourdis; la princesse de Tingry, des enfants dont elle étoit -accouchée; madame de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses -commerces amoureux[770].» Et Bussy, acceptant pour plus que probable tout -ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu tant d'horreurs en France, parmi -les gens de qualité, qu'on en voit aujourd'hui[771].» En province -l'effet produit par cette affaire était plus grand encore, et la mise en -justice seule de si hauts personnages, y semblait une preuve des crimes -que l'opinion leur reprochait. «Je crois, monsieur (écrit de Laon, le 26 -janvier, à Bussy sa fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris -de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues de -poison, car il faut qu'il y ait des indices bien forts contre elles, -puisqu'on a donné des prises de corps[772].» Un autre correspondant de -Bussy, constatant le retentissement de cette affaire au dehors, et -étendant outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur: -«Voilà la cour de France bien décriée dans les pays étrangers, grâce aux -dames et aux courtisans[773].» - - [769] Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être - supplées. - - [770] _Correspondance de Bussy-Rabutin_ (lettre du 27 janvier 1680), - t. V, p. 45. - - [771] _Corr. de Bussy_, t. V, p. 48. - - [772] _Ibid._, p. 47. - - [773] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 49.--Dans une lettre adressée - à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le - volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de - Sévigné résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé - à sa fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin: - «Mais à propos de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas - de loin que nous ne respirons tous ici que du poison, que nous - sommes dans les sacriléges et les avortements? En vérité, cela - fait horreur à toute l'Europe, et ceux qui nous liront dans cent - ans, plaindront ceux qui auront été témoins de ces accusations. - Vous savez que ce pauvre Luxembourg s'est remis de son bon gré à - la Bastille: il a été l'officier qui s'y est mené, il a lui-même - montré l'ordre à Bezemaux. Il vint de Saint-Germain, il rencontra - madame de Montespan en chemin; ils descendirent tous deux de - leurs carrosses pour parler plus en liberté; il pleura fort: il - vint aux Jésuites, il demanda plusieurs pères, il pria Dieu dans - l'église, et toujours des larmes. Il paroissoit un peu qu'il ne - savoit à quel saint se vouer; il rencontra Mlle de Vauvineux, il - lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il en sortiroit - innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit jamais le - monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; deux - heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc - dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne; - il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la - Reynie. Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre - manière de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle - partit la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni - la honte d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La - marquise d'Alluye est avec elle: ils prennent le chemin de Namur; - on n'a pas dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez - naturel et d'assez noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve. - On dit cependant que les choses dont elle est accusée ne sont que - de pures sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait - toujours quand on revient de chez ces sorcières ou soi-disantes. - Il y a beaucoup à raisonner sur toutes ces choses: on ne fait - autre chose; mais je crois que l'on n'écrit pas ce que l'on - pense.» (Édition Klostermann, p. 50.) - -Quant aux personnes simplement ajournées sans être détenues, le marquis -de Feuquières, la comtesse du Roure, cette compagne intime de la -Vallière, connue sous le nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de -Polignac, mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale de La Ferté, de -la famille d'Angennes, la princesse de Tingry, et la duchesse de -Bouillon, elles furent interrogées à diverses reprises par la Chambre de -l'Arsenal, et madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa fille au -courant de tout ce qui transpirait dans le public, curieux et inquiet, -sur cette incroyable affaire. Elle put lui redonner en entier, dans la -forme piquante où on le rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de -Bouillon, et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre -en malice en passant par la plume qui l'a reproduit. - -«Madame de Bouillon entra comme une petite reine dans cette chambre; elle -s'assit dans une chaise qu'on lui avoit préparée, et au lieu de répondre -à la première question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit -dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect qu'elle avoit -pour l'ordre du roi, et nullement pour la chambre, qu'elle ne -reconnaissoit point, ne voulant point déroger aux priviléges des ducs.» -Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son gant -et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement jusqu'à son -âge.--Connaissez-vous la Vigoureux?--Non.--Connaissez-vous la -Voisin?--Oui.--Pourquoi voulez-vous vous défaire de votre mari?--Moi, -m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander s'il en est persuadé; il m'a -donné la main jusqu'à cette porte.--Mais, pourquoi alliez-vous si souvent -chez cette Voisin?--C'est que je voulois voir les Sibylles qu'elle -m'avoit promises; cette compagnie méritoit bien qu'on fît tous les -pas.--N'avez-vous pas montré à cette femme un sac d'argent?--Elle dit que -non, par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et fort -dédaigneux.--Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce que vous avez à me -dire?--Oui madame. Elle se lève, et en sortant, elle dit très-haut: -«Vraiment, je n'eusse jamais cru que des hommes sages pussent demander -tant de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et amies avec -adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, hardie, et d'un bon -air et d'un esprit tranquille.[774]» On ajoutait dans le public -qu'interrogée par un des juges si elle avait vu le diable chez la Voisin, -madame de Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le costume -semblable à celui de son interrogateur[775]. - - [774] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 140. - - [775] VOLTAIRE: _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI. - -Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et des impressions de la -grande société parisienne, aux prises avec un mystère dans lequel se -trouvaient compromis un si grand nombre de ses membres. En face de -l'humble public, de cette masse qui, jusque là , n'avait point été -habituée à voir de tels personnages accusés de tels crimes, un sentiment -involontaire de solidarité s'empare d'une partie des hautes classes. Dans -le premier moment de surprise on avait cru tout possible; on avait tout -accepté, même les crimes les plus énormes. Au bout de quelques jours, une -réaction en sens contraire se manifestait déjà : la marquise de Sévigné la -subit et la constate. - -«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées lundi à cette -Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu'à la -porte. Il ne paroît pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises -qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si on ne trouve rien -de plus, voilà de grands scandales qu'on auroit pu épargner à des -personnes de cette qualité. Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs -et ces dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. Vraiment -on conte des choses ridicules de tout ce qui se passoit chez ces -abominables femmes. La maréchale de La Ferté alla par complaisance (_chez -la Voisin_) avec madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres -étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette affaire lui donne -un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, c'est d'entendre dire qu'elle -est innocente[776]. La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un -peu de poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari qu'elle avoit, -et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimoit. Ce jeune -homme étoit M. de Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de -l'autre; et de rire. Quand une _Mancine_ ne fait qu'une folie comme -celle-là , c'est donné; et ces sorcières vous rendent cela sérieusement, -et font horreur à toute l'Europe d'une bagatelle. Madame la comtesse de -Soissons demandoit si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui -l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on assure qu'elle -dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: cela s'entend du -roi, et tout est considérable sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si -elle a fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces -gueuses-là . Un de nos amis dit qu'il y a une branche aînée au poison, où -l'on ne remonte point, parce qu'elle n'est pas originaire de France; ce -sont ici de petites branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La -Tingry fait imaginer quelque chose de plus important, parce qu'elle a été -maîtresse des novices[777]. Elle dit: J'admire le monde; on croit que -j'ai eu des enfants de M. de Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le -ton aujourd'hui c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la -diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. Vous connoissez -ces sortes de voix générales, je vous en instruirai fidèlement; on ne -parle ici d'autre chose; en effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil -scandale dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit dans -un four tous les petits enfants dont elle faisoit avorter; et madame de -Coulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire, en parlant de -la Tingry, _que c'étoit pour elle que le four chauffoit_[778].» On dirait -que le public impartial, auquel appartient évidemment madame de Sévigné, -est tiraillé entre deux partis, dont l'un exagère et l'autre amoindrit -tout, et qui l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme les -mots cruels allant leur train et brochant sur le tout. - - [776] La maréchale de La Ferté était renommée pour ses - galanteries. - - [777] A l'Abbaye-aux-Bois. - - [778] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 janvier 1680), t. VI, p. 136. - -L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait prendre une tournure -plus sérieuse. On n'en parlait pas sur ce ton léger; non que l'opinion du -plus grand nombre lui fût contraire, mais la sévérité dont il était -l'objet, pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que l'on -racontait même de son attitude humble et pusillanime ne contribuait pas -peu à alarmer les amis qui lui restaient. Nous ne pouvons omettre ce -chapitre relatif au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si -extraordinaire dans la correspondance de madame de Sévigné des mois de -janvier et de février 1680, qui forme (on ne trouve ces détails que là ) -l'histoire _extérieure_ de l'affaire des Poisons, dont nous verrons tout -à l'heure la réalité judiciaire. - -«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, le 31 janvier) le -fil des nouvelles que je laisse toujours un peu reposer quand je traite -le chapitre de votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans -manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui a refusés: il a -demandé la _Vie des Saints_, on la lui a donnée: il ne sait, comme vous -voyez, _à quel Saint se vouer_. Il fut interrogé quatre heures, vendredi -ou samedi, je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort soulagé, et -soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de mettre son innocence en pleine -campagne, et de dire qu'il reviendroit quand ses juges naturels le -feroient revenir. Il fait grand tort au duché en reconnoissant cette -Chambre; mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté[779].» (En sa -double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg avait le -privilége de ne pouvoir être jugé que par la grand'chambre du Parlement, -avec l'adjonction des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la -consciencieuse nouvelliste est allée une dernière fois par la ville à la -chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte à la confusion plus -grande du maréchal prisonnier: «M. de Luxembourg est entièrement -déconfit; ce n'est pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même une -femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette fenêtre--allumez du -feu--donnez-moi du chocolat--donnez-moi ce livre--j'ai quitté Dieu, il -m'a abandonné.» Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses commissaires, -avec une pâleur mortelle. Quand on n'a que cela à porter à la Bastille, -il vaut bien mieux gagner pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui -en avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; mais il -faut en revenir, malgré soi, à la Providence; il n'étoit pas naturel de -se conduire comme il a fait, étant aussi foible qu'il le paroît[780]». - - [779] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 137. - - [780] _Ibid._, p. 144. - -D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par son éternelle -disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, ses cadets à l'armée, -Bussy accueille et enregistre sans hésiter toutes les rumeurs les plus -absurdes comme les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en -plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; et -c'est un curieux symptôme de ce temps, de voir cet esprit qui n'est pas -ordinaire et sans distinction, ne pas croire impossible l'existence et la -puissance de la magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg, -écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions aussi bien que sur -les empoisonnements et sur la magie... Ses amis se moquent de -l'accusation qu'on lui fait d'avoir fait des pactes avec le diable, et -disent qu'on ne punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de -sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce fut pour -cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz[781]; et qu'on feroit mourir M. -de Luxembourg, si par la sorcellerie, il avoit fait mourir -quelqu'un[782].» Bussy paraît très-consolé à l'avance de tout ce qui peut -advenir de plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que ses -correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion à Boutteville, -père du maréchal, décapité en 1627 pour cause de duel, et au duc de -Montmorency, qui paya de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis -XIII, ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une femme! mande à -son père ce mot cruel qui semble promettre au bourreau la tête du -prisonnier: «Si M. de Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son -temps aussi bien que son père: _on dit que l'échafaud est substitué dans -cette maison_[783];» c'est à dire que la hache y est héréditaire. - - [781] Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles - VII. - - [782] _Corr. de Bussy_ (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64). - - [783] _Lettre_ du 26 janvier, _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 47. - -Ce grand procès criminel marchait trop lentement au gré de la galerie -avide de nouvelles et d'émotions. Le 2 février madame de Sévigné annonce -avec un certain regret que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit -pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir de loin des -gens accusés, «comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi -que la comtesse de Soissons[784].» Pour le plus grand nombre, les -charges, à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières et -madame du Roure, écrit madame de Sévigné, toujours des peccadilles.» -Madame de La Ferté (redit-elle, car elle tient à son mot), «ravie d'être -innocente une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette -qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir s'expliquer -devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista pour être entendue; «et cela -fut trouvé encore plus léger que madame de Bouillon.» Aussi la marquise -ajoute-t-elle que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des juges, -qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms pour -si peu de chose[785].» - - [784] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 151. - - [785] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150. - -Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence de l'Å“uvre -mystérieuse des magistrats, la fatigue ou plutôt la légèreté parisienne -finit par prendre entièrement le dessus. On ne voulut plus s'occuper de -cette affaire, qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque -grosse et très-certaine révélation. «On recommencera à travailler à cette -Chambre plus tôt qu'on ne pensoit (mande le 7 février, madame de -Sévigné): on assure qu'il y a bien des confrontations à faire. Il nous -faut quelque chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; et ce -grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. On ne parle plus de -M. de Luxembourg: j'admire vraiment comme les choses passent; c'est bien -un vrai fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant encore -des scènes curieuses[786].» Le surlendemain, même absence de nouvelles, -si ce n'est qu'il n'y aura pas de tragédie: «L'affaire des Poisons est -tout aplatie; on ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura -point de sang répandu[787].» Le 14 février, la marquise annonce que la -Chambre ardente a repris ses travaux, et que M. de Luxembourg a été mené -deux fois à Vincennes, où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage et -la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on ne sait point le -véritable état de son affaire.» Le 16, elle se plaint toujours que «les -juges sont muets[788].» - - [786] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 154. - - [787] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 158. - - [788] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 160, 164 et 167. - -Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses semblant perdre -chaque jour de leur gravité, après avoir accusé les magistrats de trop de -précipitation, on s'égaya à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de -la duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait comme -elle pouvait en se moquant de ses juges[789]. M. de Bouillon parlait de -l'envoyer dans toute l'Europe, «où l'on pourroit croire que sa femme est -une empoisonneuse[790].» Bussy apprend à La Rivière que cette conduite -«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne un grand ridicule à -la chambre de justice[791]. «Aussi, dix jours après, la marquise de -Sévigné annonce à sa fille que madame de Bouillon s'était si bien vantée -des réponses par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une bonne -lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, en effet obligée de se -rendre[792]. - - [789] _Corresp. de Bussy_, _Lettre_ du 23 février, t. V, p. 69. - - [790] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 150. - - [791] _Corresp. de Bussy_, t. V, p. 55. - - [792] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 février 1680), t. VI, p. 166. - -Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne parle plus de M. de -Luxembourg[793].» Revenant sur la comtesse de Soissons, elle rapporte à -sa fille le bruit qui courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur -et d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en disant: _Nous -ne voulons point de ces empoisonneuses_. Avec un sérieux mêlé d'amertume -elle ajoute: «C'est ainsi que cela se tourne; et désormais un François, -dans les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même chose[794].» -Dans la lettre suivante, elle redonne à madame de Grignan, d'après La -Rochefoucauld, un incident grotesque et insultant de cette triste odyssée -d'Olympe Mancini, où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe -avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld nous conta -hier qu'à Bruxelles la comtesse de Soissons avoit été contrainte de -sortir doucement de l'église, et que l'on avoit fait une danse de chats -liés ensemble, où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, et un -sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même temps que c'étoient des -diables et des sorciers qui la suivoient, elle avoit été obligée, comme -je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne -vient pas d'une trop bonne disposition des peuples[795].» - - [793] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 171. - - [794] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 172. - - [795] SÉVIGNÉ, _Lettres_, p. 180. - -Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de Grève. «Elle ne -nous a rien produit de nouveau, dit madame de Sévigné;» c'est-à -dire -qu'elle trompa le public, qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de -péremptoire dans le cours de la procédure contre les personnages dénommés -par elle, l'attendait aux révélations _in extremis_, aux inspirations de -l'échafaud. La marquise de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel -Sully, situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de Sully, de -Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au retour elle fait à sa -fille ce récit connu des dernières heures et du supplice de la condamnée, -dont nous n'empruntons que les dernières et terribles lignes: «A -Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et à la -Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau: on l'en -tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la -couvrit de paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou -six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses -cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin, -célèbre par ses crimes et par son impiété[796].» - - [796] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 23 février, t. VI, p. 175-177. - -On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux ou trois détails, à -grande distance, sur ce procès des Poisons qui avait débuté avec tant de -bruit. Le 1er mai, elle fait connaître la sortie de prison de madame de -Dreux, après avoir été «_admonestée_, qui est une très-légère peine, avec -cinq cents livres d'aumône.»--«On croit, ajoute-t-elle, que M. de -Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux.... et c'est -une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre -les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges[797].» Le 18 mai, -enfin, elle apprend à madame de Grignan que dans l'affaire du maréchal, -il n'y a que son intendant de condamné; qu'il a fait amende honorable et -justifié son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: «Il -y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, à admirer sur tout -cela[798].» Elle rend compte à peu près dans les mêmes termes à M. de -Guitaud de cette solution qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On -me mande (elle est à la campagne) que l'intendant de M. de Luxembourg est -condamné aux galères; qu'il s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre -son maître: voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti de -la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour quelque temps à la -campagne. Avez-vous jamais vu des fins et des commencements d'histoires -comme celles-là ? Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces -événements[799].» - - [797] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 242 et 244. - - [798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 279. - - [799] _Lettres inédites_, éd. Klostermann, p. 61. - -Faisons, en compagnie des pièces originales, ce tour en litière que -souhaitait madame de Sévigné pour s'expliquer sans réticences sur la fin -d'une affaire qui lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à -s'étonner. Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait supposer son -issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée avec une légèreté et un -vague dont était complice la royauté elle-même, peu désireuse de révéler -au public de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés. -Une publication spéciale qui, sous la direction d'un esprit sagace, -laborieux et exact, s'occupe des anciennes causes criminelles, en même -temps que des procès nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des -Poisons une lumière inattendue, grâce à la découverte faite à la -bibliothèque du Corps législatif (découverte pour nous, et non pour le -savant membre de l'institut qui administre ce riche dépôt[800]) d'un -résumé de la procédure instruite devant la Chambre de l'Arsenal[801]. -Malgré l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer les actes au feu, -une partie fut retrouvée, en 1789, dans les archives de la Bastille, et -de là portée à la bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu s'en -servir en 1819 pour les notes de son édition des _Lettres de madame de -Sévigné_, qui nous offrent quelques courtes analyses de ces précieux -documents[802]. M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la -composition de son Histoire de la Bastille[803]. «Disparus aujourd'hui, -ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement à la curiosité publique, mais -même à la France, on pense que si l'on pouvait les retrouver (ces -papiers) ce serait en Russie qu'il faudrait les chercher[804].» Les -documents conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon consistent en une -analyse des cartons de la _Chambre ardente_, trouvés dans la succession -du lieutenant de police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de -deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, avec des détails -qui autorisent celui qui a eu la bonne fortune de les consulter le -premier, à dire que, grâce à ce document irrécusable, nous pouvons -aujourd'hui connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de ce -scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant un travail récent de -M. Michelet, où se remarquent plus qu'en aucun de ses écrits les défauts -excessifs et les rares qualités de sa méthode historique, et le solide -ouvrage consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration de -Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure des _Poisons_ une -part ignorée jusqu'ici[805]. - - [800] M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et - Belles-Lettres. - - [801] Voy. _Causes célèbres de tous les peuples_, par A. - Fouquier, continuateur de l'_Annuaire historique_ dit de Lesur - (La _Chambre Ardente_, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et - compagnie. - - [802] «Une grande partie des pièces originales de ce procès, - disait-il, est conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque - de l'Arsenal. L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (_Note à - la lettre du 26 janvier 1680_, t. VI, p. 130.) - - [803] _La Bastille_, ou _Mémoires pour servir à l'histoire - secrète du gouvernement français depuis le quatorzième siècle - jusqu'en 1789_. - - [804] _La Chambre ardente_, p. 9. - - [805] MICHELET, _Procès de la Brinvilliers_ (Revue des Deux - Mondes, avril 1860). CAMILLE ROUSSET, _Histoire de Louvois et de - son administration politique et judiciaire_. Paris, 1861. - - Voici ce que dit M. Fouquier de l'_excellent sommaire_ du procès - des Poisons qu'il lui a été donné de consulter: - - «C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif - sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages - environ, non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie - de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit - a pour titre: CHAMBRE ARDENTE, _tenue les années 1679, 80, 81, 82. - Extrait fait par Me Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre les - mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers de - La Reynie_. Voilà donc, enfin, une source authentique, abondante. - Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226 décrétés, - dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à chaque page, - ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces - parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment - soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les - plus inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de - singuliers et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de - Louis XIV. Comme Me Brunet, le patient et véridique notaire, nous - nous contenterons du rôle effacé de greffier et d'abréviateur, - nous permettant seulement de mettre en ordre et en Å“uvre ces - notes précieuses.» (_La Chambre ardente_, p. 10.) - -Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas de faire nous-mêmes une -pareille histoire. Le lecteur pourra facilement recourir aux sources que -nous lui indiquons, et il reconnaîtra la portée politique de cette -ténébreuse affaire, et les efforts du gouvernement pour l'étouffer et -l'amoindrir. - -Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à faire des -révélations. Louvois fut chargé de les recevoir et de lui promettre la -vie sauve s'il les jugeait complètes: l'exil dont cet accusé fut -seulement frappé prouve que le ministre fut suffisamment édifié sur la -sincérité de ses aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV -dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les indications -fournies à la justice par ce principal complice de La Voisin. D'après ses -conversations avec lui, il signale au roi le danger de la présence de -certains personnages à la Cour. Ce qui prouve l'importance des -révélations de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23 janvier, -qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements qui produisirent dans -Paris une si profonde émotion. - -Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans les documents -conservés à la bibliothèque du Corps législatif soit dans les trop -courts extraits empruntés par M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui -disparu de la bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons. -Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa condamnation, La -Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai que la comtesse était venue -chez elle avec la maréchale de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui -ayant dit, d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée d'un -grand prince, madame de Soissons lui avait demandé si cela reviendrait, -ajoutant: «Qu'il fallait bien que cela revînt d'une façon ou d'autre..... -et qu'elle porteroit sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre, -et jusqu'à s'en défaire[806].» Dans le résumé de Me Brunet, analysé par -M. Fouquier, on trouve nettement formulée, à la charge de la comtesse de -Soissons, l'accusation d'avoir fait préparer un placet contenant un -poison en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en se jetant -à ses genoux, et le résumé ajoute même que, pendant que le roi l'aurait -lu, la comtesse devait encore glisser dans ses poches de cette poudre -empoisonnée[807]. - - [806] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure - de l'Arsenal. - - [807] FOUQUIER, _la Chambre ardente_. - -La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le compte de la -duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas comme sa sÅ“ur cette seconde -nièce de Mazarin: elle dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais -uniquement pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué a -reproduit une partie de l'interrogatoire subi par madame de Bouillon, le -29 janvier, cinq jours après le départ de sa sÅ“ur. Cette pièce -ressemble peu au piquant dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où -la duchesse semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur. Elle est -ici suffisamment humble et parfaitement sérieuse, car Le Sage, dans ses -révélations, l'avait accusée d'avoir voulu obtenir par la magie la mort -de son mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de Bouillon fut -obligée d'avouer qu'en effet elle était allée chez La Voisin pour y -consulter _un très-habile homme_, que celle-ci disait connaître, et «qui -savoit faire des merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La -duchesse était partie en compagnie du duc de Vendôme, du marquis de -Ruvigny, de madame de Chaulieu et de l'abbé de ce nom. «Étant passée, -déclara-t-elle, où étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit -faire d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit -brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit retrouver -où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit sur cela qu'il n'en -falloit pas davantage, ledit Le Sage lui dit qu'il falloit écrire -quelques demandes; sur quoi M. le duc de Vendôme en écrivit deux, dont -l'une étoit pour savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si -M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été cacheté, ledit -Le Sage le lia avec du fil ou de la soie, et y mit du soufre avec -quelques enveloppes de papier; après quoi M. de Vendôme prit ledit billet -qu'il fit brûler lui-même en la présence d'elle répondante, sur un -réchaud, dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit Le Sage dit à -elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet brûlé dans une porcelaine -chez elle, ce qui n'arriva pas néanmoins. Mais deux ou trois jours après -Le Sage vint chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit -extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et au même état que -lorsqu'il fut remis audit Le Sage.» Surpris d'un pareil fait, les mêmes -voulurent recommencer l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques -jours de là , remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui. Mais, comme -il tardait à le rapporter, la duchesse de Bouillon envoya plusieurs fois -chez lui, «et y passa elle-même.» Après plusieurs excuses, Le Sage «vint -trois ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit que les -sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.» La duchesse ajoute -dans son interrogatoire que depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et -qu'elle trouva la chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs -personnes et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des -commissaires, la mettant en présence de la déclaration de Le Sage qui la -concernait, lui demanda s'il n'était pas vrai que dans l'un des billets -donnés par elle ou en son nom il eût été question de la mort du duc de -Bouillon, elle répondit que non, «et que la chose étoit si étrange -qu'elle se détruisoit d'elle-même[808].» - - [808] SÉVIGNÉ, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141. - -Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe, que le -dernier de nos bateleurs accomplit chaque jour sans faillir aux yeux -ébahis de la foule. Quant à l'accusation portée contre la duchesse de -Bouillon, eût-elle été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de -prétendue magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble penser Bussy, -ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges ne pensaient que l'on pût, -par les pratiques de la sorcellerie, amener la mort de quelques -personnes; au point de vue religieux, au point de vue même de la -législation civile qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait -être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide par magie. La -duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque temps, expier à Nérac sa -trop grande curiosité, peut-être son désir trop hâtif de devenir veuve, -mais surtout sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où -elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit. - -Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes convaincues ou -très-fortement soupçonnées d'avoir eu recours au poison. C'est ce qui -explique la différence du traitement fait aux deux nièces de Mazarin. -Après une courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse de -Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut en exil, léguant sa -vengeance à son avant-dernier fils, qui malheureusement se trouva être un -homme de génie, et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du -_prince Eugène_. - -Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser Olympe Mancini -dans toutes les accusations dont elle a été l'objet, et, tout en avouant -son amour pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un empire -perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité de Louvois sa sortie -déshonorante de la France et son exil sans fin. Un peu de passion galante -pour les nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à -vis d'une -femme perdue par la tradition populaire, l'ont égaré[809]. L'analyse de -la procédure de l'Arsenal, qui nous a été transmise par le notaire -Brunet, incrimine cette femme d'une façon bien autrement grave et -précise que les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il est un -fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la justifier -entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine d'Espagne, la malheureuse -Louise d'Orléans. Saint-Simon en accuse formellement la comtesse de -Soissons. En effet, ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte -de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée de Madrid, au -lendemain de la mort de la reine, sont de grands indices contre elle; -nous disons indices, car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini -d'être soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue d'aucun. - - [809] Conf. AMÉDÉE RENÉE, _les Nièces de Mazarin_ (chapitre - d'_Olympe Mancini_); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol. - in-8º. - -L'un des plus compromis par les révélations de Le Sage était le marquis -de Cessac. A l'en croire, ce crédule et peu scrupuleux personnage était -venu plusieurs fois le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou -pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un moyen de se défaire -en cachette de son frère, le comte de Clermont, et une recette pour se -faire aimer de sa belle-sÅ“ur[810]. Resté hors de France pendant dix ans, -le marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier à la -Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable, qui l'acquitta sans trop -le réhabiliter. - - [810] _Extraits de la procédure de l'Arsenal_. (SÉVIGNÉ, t. VI, - 137.) - -Madame du Roure avait été accusée par La Voisin d'être venue la consulter -pour se faire aimer du roi, et amener la mort de mademoiselle de La -Vallière. Mais, confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas -reconnue, et La Voisin déclare, pour expliquer son manque de mémoire, -que les faits énoncés par elle remontaient déjà à quatorze ans[811]. - - [811] SÉVIGNÉ, t. VI. - -Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La Marc, femme du marquis -de Fontet, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes -manuscrits de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont point -dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au marquis de Feuquières -et au maréchal de Luxembourg. Ce qui concerne ce dernier doit d'autant -plus fixer l'attention, que les pièces de son dossier, distinctes des -documents consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque de l'Arsenal, -n'ont pas, selon le même, «été retrouvées parmi celles de l'affaire des -Poisons qui existent à la bibliothèque de MONSIEUR»[812]. Seraient-ce les -mêmes pièces qui auraient passé du cabinet de MONSIEUR, le comte d'Artois -à cette époque (1819), dans la bibliothèque du Corps législatif? C'est un -doute, un fait à vérifier. - - [812] _Ibid._ - -Après avoir gardé un silence presque absolu dans son premier -interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise de Fontet, le 6 mars -suivant, fit connaître aux commissaires «qu'ayant appris que -l'instruction que l'on faisoit regardoit le service du roi, la -considération du bien public l'obligeoit de déclarer que le duc de -Luxembourg et M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un -jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y trouvoit.» Ils -montèrent tous trois dans une chambre haute, avec un laquais qui portait -un réchaud de feu. «Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas -longtemps dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans parler à madame -de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui s'étoit passé chez elle.» On y -avait brûlé des billets dont le contenu n'est point constaté, et il -paraît que ni le maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits -des _tours_ de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet, complétant ses -souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs «qu'ayant revu le duc de -Luxembourg quelques jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon, -qui ne savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières, regrettant -sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité, lui avait dit, de son -côté, «que Le Sage étoit un escroc.» L'historien de la maison de -Montmorency, Dézormeaux, donne à cette scène un tour plus favorable pour -le maréchal. Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une lettre où -il rappelait avec hauteur et noblesse les services de sa famille. On lui -imputait d'avoir fait un pacte avec le diable, dans un écrit remis à Le -Sage, et cela pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés -ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens considérables -qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois appartenu à sa maison; -les moyens d'arriver à de grands commandements militaires et à de hautes -fonctions dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée, la réussite du -dessein qu'on lui attribuait de faire épouser à son fils la fille de -Louvois, celle que nous venons de voir mariée au petit-fils de la -Rochefoucauld. C'est à ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa -lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et admirée: -«Quand Matthieu de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros, il ne -s'adressa point au diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que, -pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency il fallait faire ce -mariage[813].» Voltaire a pris le ton de cette lettre, écrite après coup, -pour le ton de l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point -ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa tenue y est trop -conforme à celle que nous a révélée la correspondance de madame de -Sévigné. Dans sa lettre déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son -entretien avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations -sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre le maréchal. Les -hommes de guerre, avides de fortune et de gloire comme lui, courtisaient -à l'envi un ministre dont l'influence était si considérable: rien ne fait -donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué au duc de -Luxembourg. - - [813] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI; Fouquier, _la - Chambre ardente_. - -Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en outre accusé -d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne, la Dupin, entre les mains -de laquelle se trouvaient ses titres perdus, et qui refusait de les -rendre. Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les -retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle Luxembourg rejeta -une pareille accusation. On lui représenta l'écrit, signé de lui, dans -lequel il se vouait au diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa -signature, mais il dénia, comme Å“uvre d'une main étrangère, le corps de -l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire mit au compte de son -intendant Bonnard ces lignes accusatrices. Bonnard fut convaincu de les -avoir ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait lui avoir -remis pour arriver à la découverte des papiers intéressant sa fortune. -Mis hors de cause par arrêt en date du 14 mai 1681, le maréchal de -Luxembourg reçut le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans -ses terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année -suivante. - -Quant aux autres personnes de distinction comprises dans la procédure des -Poisons, et que nous avons nommées, mesdames de La Ferté, de CÅ“nishac, -du Fontet, de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières, etc., -elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le maréchal, les -premières investigations n'ayant mis à leur charge que des faits de -puérile curiosité, ou de croyance ridicule, mais fort commune, en la -puissance de la magie. C'est là ce qu'il est peut-être permis de -reprocher au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne peut y -songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le traita par la suite -indique qu'il l'avait surtout reconnu pur de tout mauvais dessein, de -tout complot contre sa personne, comme son inflexible sévérité à l'égard -de la comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable, sinon -coupable. - -Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque du Corps -législatif, c'est au même motif qu'il faudrait attribuer la rigueur -persistante dont fut l'objet le surintendant Fouquet; et c'est ici la -partie nouvelle et vraiment imprévue du travail de M. Fouquier. Il a -recueilli dans le résumé de Me Brunet des indices nombreux, nous -n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues années, du fond de -sa prison, Fouquet organisa, ou mieux inspira une conjuration permanente -contre la personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction, -partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule du roi pourrait -le rendre à la liberté. Déjà son nom avait été prononcé dans le procès de -la Brinvilliers. Il n'en fut nullement question dans le public en cette -dernière circonstance, et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin -d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute chaleureusement -saisie, de le défendre: mais il faut finir cet article déjà trop long de -ces mémoires. Nous renvoyons donc à la _Chambre ardente_ de M. Fouquier -le lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée contre un -homme, que la science historique nouvelle a déjà assez maltraité, et que -de plus complètes recherches finiraient peut-être par accabler[814]. - - [814] Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P. - Clément en tête de son Histoire de Colbert. - - L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême - prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés - et surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient - pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des - personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il - pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La - Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du - Parc, comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa - belle-mère, nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui - l'avoit empoisonnée?» (SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 176.) Racine - un empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes - les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc - était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année - précédente, le rôle d'_Andromaque_. - -Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire quant au temps -qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet, condamner un régime tout -entier pour des faits individuels quoique trop nombreux, et y voir une -preuve de la gangrène générale d'une société parée, au dehors, de tout -l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation la plus polie? -Nous aimons mieux (ce sera plus juste et plus vrai) dire avec Voltaire: -«Cette abomination ne fut que le partage de quelques particuliers, et ne -corrompit point les mÅ“urs adoucies de la nation[815].» - - [815] VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI. - -Après les premières émotions de l'affaire des Poisons, la Cour porta -toute son attention sur le mariage de l'héritier de la couronne, qui -devait être l'occasion de grâces nombreuses et de la création de -nouvelles charges fort enviées et chaudement disputées. Madame de -Maintenon eut la haute main dans la composition de la maison de la -Dauphine, et on vit bien alors quel chemin elle avait fait dans l'esprit -plutôt que dans le cÅ“ur d'un prince qui s'éloignait chaque jour -davantage de madame de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges, -eût-elle vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté sans esprit. - -L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive de sa vie est -fort mêlée à celle du mariage du Dauphin; mais, seule, madame de Sévigné -nous en fait connaître quelques particularités. Ailleurs on la voit tout -d'un coup établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter les pas -et mesurer les degrés de cette élévation lente, continue et sans -pareille. Ses renseignements étaient sûrs. Par madame de La Fayette et M. -de La Rochefoucauld, elle savait ce que pouvait en dire le prince de -Marsillac, ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne plus -avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges elle pénétrait dans -l'intérieur de madame de Maintenon. Dès le 29 novembre 1679, diligente à -renseigner sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle lui -écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la Cour; madame de -Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit pas la laisser partir..... -_Quanto_ et _l'enrhumée_ sont très-mal; cette dernière est toujours -parfaitement bien avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait -la rage. Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici[816].» Le -13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui seront nommés -pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée de ce dernier courrier qu'on -les déclarera. Il y en a qui disent que madame de Maintenon sera placée -d'une manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de _Quanto_, car c'est -la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant justice à un mérite par -elle pratiqué et bien connu, madame de Sévigné termine par cette -observation: «Elle n'a vraiment besoin de personne que de son bon -apprêt[817].» - - [816] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 33. - - [817] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 65. - -Les colères de madame de Montespan n'étaient pas faites pour ramener le -roi. Ces transports produisaient un effet tout contraire à celui qu'en -attendait peut-être une femme dont la passion troublait l'esprit, si -clairvoyant autrefois. Madame de Caylus, bien au courant de cet intérieur -troublé, a dit avec raison: «L'esprit qui ne nous apprend pas à vaincre -notre humeur devient inutile, quand il faut ramener les mêmes gens -qu'elle a écartés, et si les caractères doux souffrent plus longtemps que -les autres, leur fuite est sans retour[818].» Pendant qu'à la vue de son -empire croulant, madame de Montespan s'abandonnait aux désagréables -éclats de sa colère, la supériorité de sa rivale s'établissait par le -contraste de sa douceur, de son égalité d'âme, qualités inestimables pour -un homme lassé des passions orageuses, et cherchant le port au sein d'une -affection paisible et solide. La nièce de madame de Maintenon a -parfaitement mis en relief cette différence des deux caractères, donnant -à sa tante les mêmes louanges que l'histoire a consacrées: «Le roi trouva -une grande différence dans l'humeur de madame de Maintenon; il trouva une -femme toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours -raisonnable, et qui joignoit encore à des qualités si rares les agréments -de l'esprit et de la conversation.» - - [818] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII, - p. 487.) - -C'est sans doute à un temps voisin du mariage du Dauphin qu'il faut -placer cette sorte de ligue formée par Louvois et le prince de Marsillac, -de concert avec madame de Montespan, pour perdre madame de Maintenon dans -l'esprit du roi, ligue dont parle seulement madame de Caylus. Mêlant -ensemble leurs intérêts et leurs passions, ils voulurent, dit-elle[819], -dégoûter le roi, «mais ils s'y prirent trop tard; l'estime et l'amitié -qu'il avoit pour elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa -conduite étoit d'ailleurs trop bonne et ses sentiments trop purs pour -donner le moindre prétexte à l'envie et à la calomnie. J'ignore les -détails de cette cabale, dont madame de Maintenon ne m'a parlé que -très-légèrement, et seulement en personne qui sait oublier les injures, -mais qui ne les ignore pas[820].» - - [819] _Souvenirs de madame de Caylus_. (Coll. Michaud, t. XXXIII, - p. 487.) - - [820] _Id._, p. 490. - -Voulant distinguer, même au déclin de son amour, dans madame de -Montespan, la mère des enfants qu'il se proposait de reconnaître, Louis -XIV lui avait donné, quelque temps auparavant, la grande place de -Surintendante de la maison de la reine, dont la comtesse de Soissons -avait été forcée de se démettre. Par une sorte de balance égale entre la -femme qu'il ménageait encore avant de l'abandonner, et celle qu'il -estimait de plus en plus, il désira que madame de Maintenon trouvât, dans -la maison de la Dauphine, un état indépendant, car jusque là elle n'avait -eu à la cour d'autre position que celle de gouvernante des enfants du roi -et de madame de Montespan. Elle eût pu prétendre à la première place, -celle de dame d'honneur; elle aima mieux y faire nommer une ancienne -amie, la duchesse de Richelieu, alors dame d'honneur de la reine. Le même -emploi auprès de l'épouse jeune et inexpérimentée de l'héritier de la -couronne, était d'une importance supérieure à cause de l'influence qui -devait s'y attacher. - -La veuve de Scarron, et ce lui fut un honneur dans sa mauvaise fortune, -avait été fort bien accueillie à l'_hôtel Richelieu_, sorte de doublure -et d'héritier de l'_hôtel Rambouillet_, dont l'abbé Testu était le -Voiture, où elle avait rencontré madame de Sévigné, et où brillait madame -de Coulanges, ce qui fut l'origine de leur intimité[821]. «Sans bien, -sans beauté, sans jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, madame de -Richelieu avait épousé par son savoir-faire, au grand étonnement de toute -la Cour et de la reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal de -Richelieu, un homme revêtu des plus grandes dignités de l'État, -parfaitement bien fait, et qui, par son âge, auroit pu être son fils; -mais il étoit aisé de s'emparer de M. de Richelieu: avec de la douceur, -et des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il n'y avoit -rien qu'on ne pût obtenir de lui[822].» Le duc de Richelieu fut fait -chevalier d'honneur de la Dauphine en même temps que sa femme était mise -à la tête de la maison de la nouvelle princesse. La bonne renommée de la -duchesse de Richelieu fut aussi l'une des raisons de l'appui de madame de -Maintenon, comme la vertu reconnue de la marquise de Montchevreuil, une -autre amie, fut cause qu'elle la fit nommer gouvernante des filles -d'honneur formant _la Chambre_ de la Dauphine, bien aise de se parer -devant la Cour de ses honorables et anciennes amitiés[823]. Les filles de -la reine furent mesdemoiselles de Laval, depuis duchesse de Roquelaure; -de Biron et de Gontaud, deux sÅ“urs, mariées, la première au marquis de -Nogaret, et la seconde au marquis d'Urfé; de Tonnerre, devenue madame de -Musy; de Rambure, qui épousa M. de Polignac, et mademoiselle de Jarnac, -morte jeune sans être mariée: «Toutes de grande naissance et sans nulle -beauté extraordinaire,» dit madame de Sévigné[824]; Louis XIV n'avait pas -voulu mettre à côté de son fils les séductions qui avaient entraîné sa -jeunesse. - - [821] MADAME DE CAYLUS, p. 492. - - [822] MADAME DE CAYLUS, p. 492. - - [823] _Id._, p. 494. - - [824] MADAME DE SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 février 1680), t. VI, p. - 147. MADAME DE CAYLUS, _Mémoires_, p. 495. - -La marquise de Sévigné entretient sa fille de tout un épisode se -rattachant à la formation de la maison de la Dauphine et relatif à la -duchesse de Soubise. Ce nom semble venir là pour compléter le nombre des -femmes, des sultanes qui se disputaient la faveur du maître. Avide -d'honneur et surtout d'argent, l'ambition rangée de madame de Soubise -avait prétendu à la place de dame d'honneur de la reine, laissée vacante -par la duchesse de Richelieu. Mais Louis XIV, désireux sans doute de -rompre tous ses anciens liens, n'avait pas voulu donner les mains à un -arrangement qui eût placé chaque jour devant ses yeux, avec tous les -priviléges et les facilités de l'intimité, madame de Soubise. Celle-ci -jouissait depuis longtemps de la confiance de la reine, qui, dans sa -simplicité et sa crédulité, insistait vivement afin de l'avoir pour dame -d'honneur: mademoiselle de Montpensier dit «qu'elle la préféroit à tout -le monde[825].» Le roi fut inflexible. Madame de Soubise se plaignit; -MADEMOISELLE ajoute même qu'elle écrivit à Louis XIV une lettre «fort -emportée,» ce qui lui valut un exil momentané dans ses terres. -Naturellement la duchesse évincée dut s'en prendre à celle dont -l'influence avait fait préférer madame de Richelieu, et que les -courtisans commençaient à appeler madame de _Maintenant_, et peut-être -est-ce à elle qu'elle en avait dans cette lettre qui la fit éloigner de -la Cour, où elle ne reparut plus dans cet état de faveur demi-voilée qui -servait à la fois ses intérêts et sa réputation[826]. - - [825] _Mémoires_. (Coll. Michaud, t. XXXIII.) - - [826] Sur cet épisode de la duchesse de Soubise, conf. SÉVIGNÉ, - _Lettres_ des 29 décembre 1679, 3, 5, 10, 17, 19 et 28 janvier, - et 2 février 1680, t. VI, p. 82, 88, 94, 99, 108, 117, 130 et - 145. - - -FIN DU TOME SIXIÈME. - - -NOTE DE LA P. 117. - -Sainte Chantal écrivait à Marie de Coulanges: «O ma très-chère fille, je -ne doute point que votre pauvre cÅ“ur ne soit en peine de sentir votre -mari dans les hasards de la guerre... Je supplie Dieu vous conserver avec -votre petite bien-aimée.» C'était Marie de Rabutin-Chantal. - -Après la mort du baron de Chantal, sainte Chantal écrivait à sa -belle-fille Marie de Coulanges: «Conservez-vous, ma très-chère fille, -pour élever en la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il nous a donné de -ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, sans y attacher -par trop votre affection, afin que la divine bonté en prenne un plus -grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher petit enfant.» -(Lettres publiées par M. Ed. Barthélemy.) - -Sainte Chantal écrit encore à Philippe de Coulanges et à sa femme qui -avaient recueilli leur fille et leur petite-fille après la mort du baron -de Chantal et les remercie «de l'incomparable amour» qu'ils avoient eu -pour lui, mais aussi «des soins qu'ils donnent si paternellement et si -maternellement à cette pauvre petite orpheline.» - -Mme de Chantal écrivait à la mère de Puylaurens: «Je vous remercie de -tout mon cÅ“ur, des prières que vous avez offertes à Dieu pour feu ma -très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai rassenti, aussi -vivement que sauroit faire une mère, le trépas de sa fille qu'elle aimoit -uniquement. Mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu parle?... Espérons que sa -douce bonté sera père, mère, et toutes choses, à la petite que cette -chère défunte a laissée.» - -A Mme de Coulanges, sainte Chantal écrivait: «Pour notre petite -orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver -mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère sÅ“ur, car je sais que -plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs vos -enfants la chériront toujours.» - - -«Le cÅ“ur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement de -père et de mère; mais je la remets de bon cÅ“ur entre les mains de Dieu -et de sa sainte Mère.» - - -Dans une autre lettre à Philippe de Coulanges, elle le remercie «de sa -singulière amitié et de sa tendresse d'amour pour la pauvre petite -orpheline.» - - -Finissons ces citations par ce fragment d'une lettre de sainte Chantal à -M. de Coulanges: - -«D'une façon ou d'autre avant le trépas de notre très-chère fille, vous -eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà que Dieu a fait -retourner les afflictions... Les larmes me sont venues aux yeux voyant la -grande affliction où est ma pauvre très-chère sÅ“ur. Si par mon sang et -martyre je le pouvois soulager en son mal et vous en vos douleurs de -cÅ“ur, croyez, mon très-cher frère, que j'en fournirois d'un grand cÅ“ur -ce qui en seroit requis et en mon pouvoir. Nous commençâmes, dès le -lendemain que nous eûmes reçu vos lettres, une neuvaine qui finira -demain... Je communie journellement à cette intention, car j'ai un grand -désir que cette âme soit soulagée pour plusieurs raisons qui me touchent -le cÅ“ur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite -tient un bon rang. Vous me consolez bien des nouvelles que vous me dites -de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse si Dieu vous conserve et -ma pauvre très-chère sÅ“ur, pour lui continuer votre sage et pieuse -conduite! C'est la vérité que j'aime cette enfant, comme j'aimais son -père, et tout pour le ciel. _Je me réjouis de la grâce qu'elle aura à -communier à Pâques_, j'en aurai bien mémoire, et prie Dieu qu'à cette -réception de notre doux Sauveur il lui plaise de prendre une si entière -possession de cette petite âme qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous -suis obligée en cette petite créature! Notre-Seigneur en sera votre -récompense.» - - - - -TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES DE CE VOLUME. - - - CHAPITRE PREMIER.--1676. - - Pages - - Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui - lui est fait.--Sa guérison marche lentement.--Elle trouve - Paris tout occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.--Elle - _repleure_ Turenne avec le chevalier de Grignan.--Retour - sur cette perte.--Madame de Sévigné est le plus complet historien - de cette _grande mort_.--Ses divers récits; ses appréciations du - caractère et des vertus _du héros_.--Turenne l'honorait de son - amitié; elle reste l'amie de sa famille.--Madame de Sévigné - assiste à ses obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de - Bouillon.--Effet produit par la mort de Turenne: consternation - en France; mouvement offensif des coalisés.--L'armée française - repasse le Rhin.--Belle conduite du chevalier de Grignan à - Altenheim.--Défaite du maréchal de Créqui; M. de La Trousse, - cousin de madame de Sévigné, est fait prisonnier.--Louis XIV - cherche à relever l'esprit public.--Condé est envoyé pour - remplacer Turenne et arrêter les Impériaux.--Patriotisme de - madame de Sévigné.--Le coadjuteur d'Arles harangue le roi au - nom du clergé; le roi lui adresse des félicitations.--Leçon - donnée par Louis XIV aux courtisans qui veulent dissimuler - nos échecs.--Il admirait Turenne, mais l'aimait peu.--Turenne - haï par Louvois.--Louis XIV et son ministre se préparent à - prouver que l'on peut sans Turenne et Condé remporter des victoires 1 - - - CHAPITRE II.--1676. - - Ouverture de la campagne de cette année.--Madame de Sévigné voit - partir son fils et le chevalier de Grignan.--Louis XIV va se - mettre à la tête de l'armée de Flandre.--La correspondance de - madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même pour les - choses de la guerre.--Siége et prise de Condé.--MONSIEUR assiége - Bouchain.--Louis XIV offre la bataille au prince d'Orange, qui - se retire sans combattre.--Prise de Bouchain.--Retour du roi à - Versailles.--Caractère militaire de Louis XIV.--L'armée - française met le siége devant Aire; les ennemis vont investir - Maëstricht et Philisbourg.--Madame de Sévigné annonce à sa - fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.--Belle - conduite à ce siége du baron de Sévigné.--Curieuses anecdotes - recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.--M. de Schomberg - fait lever le siége de Maëstricht.--Philisbourg est obligé de - se rendre aux ennemis.--L'opinion s'en prend au maréchal de - Luxembourg; Madame de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.--Le - reste de l'année se passe sans événements militaires 47 - - - CHAPITRE III.--1676. - - Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.--Elle passe - par Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation, - _dans la chambre où sa grand'mère est morte_.--Retour sur sainte - Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.--Son intime - liaison avec saint François de Sales.--Le frère de l'évêque de - Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle - du madame de Sévigné.--Soins donnés par madame de Chantal à la - jeune Marie de Rabutin.--Mort de la sainte dans les bras de la - duchesse de Montmorency 75 - - - CHAPITRE IV.--1676. - - Madame de Sévigné arrive à Vichy.--Société qu'elle y trouve.--Vie - des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en envoie à - sa fille la véritable _gazette_.--Description du pays; promenades; - danses et _bourrées_ d'Auvergne.--_La colique de madame de - Brissac._--Quelques portraits d'originaux.--_La charmante - douche._--Madame de Sévigné reprend la route de Paris.--Elle - visite la famille Fouquet: ses divers membres.--Dernière station - de madame de Sévigné au château de Vaux 139 - - - CHAPITRE V.--1676. - - Procès et supplice de _la Brinvilliers_.--Stupeur de la société - parisienne.--L'attention revient aux intrigues de la cour et aux - amours du roi.--Déclin de madame de Montespan; progrès de madame - de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.--La marquise - de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.--Elle est le - véritable historien de cette époque de la vie galante de Louis - XIV.--Retraite du cardinal de Retz à Commercy.--Madame de Sévigné - plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille amitié.--Son - fils revient de l'armée.--Elle appelle sa fille à Paris.--Arrivée - de madame de Grignan, après une absence de deux ans 166 - - - CHAPITRE VI.--1677. - - Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et - Bussy.--Moment de la plus grande intimité entre madame de Sévigné - et son cousin.--Ils se conviennent et se plaisent.--Vanité, - extravagances de Bussy-Rabutin.--Il refuse le _Monseigneur_ aux - maréchaux.--Il se crée lui-même maréchal de France _in petto_.--Ne - pouvant être _duc_, il ne veut plus qu'on l'appelle _comte_.--Le - roi lui permet de revenir une seconde fois à Paris.--Sa cousine - désire connaître ses _Mémoires_; ils les lisent ensemble.--Position - de madame de Montespan à la cour.--Le roi distingue madame de - Ludre.--On attribue à Bussy des couplets satiriques; sa - justification.--La guerre recommence.--Louis XIV se met en campagne - avant la fin de l'hiver.--Siége et prise de Valenciennes.--Le - baron de Sévigné y est blessé.--Saint-Omer et Cambrai sont obligés - de se rendre.--MONSIEUR gagne la bataille de Cassel.--Retour - triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: l'année 1677 appelée - _l'année de Louis le Grand_.--Corneille chante les victoires du - roi.--Madame de Sévigné achète à son fils la sous-lieutenance des - gendarmes-Dauphin.--Maladie de madame de Grignan.--Appréhensions de - sa mère.--Quelques troubles surviennent entre la mère et la - fille.--Malentendus expliqués 208 - - - CHAPITRE VII.--1677. - - Vie active de madame de Sévigné.--Son empressement pour les membres - de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime en eux.--Le - cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive affection.--Madame - de Sévigné s'inquiète de la santé de cette _chère Éminence_.--Les - amis du cardinal veulent le ramener à Paris.--La retraite lui pèse, - mais il est retenu par le respect humain.--Madame de Sévigné reprend - sa chronique habituelle des amours royales.--Courte faveur de - madame de Ludre.--Le roi l'abandonne.--Madame de Montespan sans - pitié pour elle.--Madame de Sévigné compatit à l'infortune de la - _pauvre Io_.--Madame de Ludre se retire au couvent.--Ascendant - croissant de madame de Maintenon.--Le baron de Sévigné revient de - l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa sÅ“ur - cherchent inutilement à le marier.--Madame de Sévigné se rend pour - la seconde fois aux Eaux de Vichy; elle loue à Paris l'_hôtel - Carnavalet_ pour elle et sa fille, qui lui annonce son prochain - retour.--Elles s'y retrouvent au mois de novembre 262 - - - CHAPITRE VIII.--1678-1679. - - Mauvaise santé de madame de Grignan.--Bussy console sa mère.--Madame - de Sévigné veut faire nommer son cousin historiographe - du roi.--Le baron de Sévigné se distingue à la bataille de - Mons.--Paix de Nimègue.--Apogée de Louis XIV.--La _Princesse de - Clèves_.--Retour de Retz à Paris.--Mort de d'Hacqueville.--Le - coadjuteur d'Arles prêche devant le roi.--Grâces aux exilés et - aux prisonniers.--Mademoiselle de Fontanges.--Nouvelles discussions - entre madame de Sévigné et sa fille.--Mort du cardinal de Retz 299 - - - CHAPITRE IX.--1679-1680 - - Madame de Grignan retourne en Provence.--Douleur toujours nouvelle - de madame de Sévigné.--Dernières explications entre la mère et - la fille.--Mariage de Louise d'Orléans avec Charles II, roi - d'Espagne.--La duchesse de Villars accompagne la jeune reine à - Madrid.--Sa correspondance avec mesdames de Coulanges et de - Sévigné.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Belle conduite de madame - de Sévigné.--Le ministre disgracié emporte dans sa retraite - l'estime publique et les regrets de la cour 374 - - - CHAPITRE X.--1680. - - Mariage du prince de Conti à Mlle de Blois.--Chambre de l'Arsenal - ou Chambre ardente.--Affaire des poisons.--Emprisonnement du - maréchal de Luxembourg.--Fuite de la comtesse de Soissons.--La - Voisin accuse Mme de Bouillon.--Le Sage accuse le marquis de - Cessac.--Mariage du Dauphin.--Mme de Richelieu nommée dame - d'honneur de la Dauphine.--Mme de Soubise se plaint amèrement - au roi de n'avoir pas été préférée à Mme de Richelieu et est - exilée 430 - -FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écri -s de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/, by Joseph-Adolphe Aubenas - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 *** - -***** This file should be named 52929-0.txt or 52929-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/9/2/52929/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Vol. 6/6, by Aubenas, Joseph-Adolphe</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - - h1,h2 {text-align: center; - clear: both;} - - h1 {margin-top: 0.8em;} - - h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} - - h2.normal {margin-top: 1em; margin-bottom: 1em; - page-break-after: avoid; font-size: 115%;} - - div.titlepage, - div.frontmatter - { - text-align: center; - page-break-before: always; - page-break-after: always; - } - - div.titlepage p - { - text-align: center; - font-weight: bold; - line-height: 1.3em; - } - - div.frontmatter p - { - text-align: center; - margin-top: 2em; - } - - .titlepage p - { - text-align: center; - font-weight: bold; - line-height: 1.3em; - } - - div.chapter - {page-break-before: always; margin-top: 3em; margin-bottom: 0.1em; text-align: center;} - - div.topspace {margin-top: 4em;} - - .space {margin-top: 2em;} - - .end - { - text-align: center; - font-size: small; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 4em; - } - - hr.deco {width: 5%; 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6 - -Author: Joseph-Adolphe Aubenas - -Release Date: August 29, 2016 [EBook #52929] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<div class="tnote"> -<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. -Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> -</div> - -<h1><span class="large">MÉMOIRES</span><br /> -<span class="xs">SUR MADAME</span><br /> -<span class="xlarge">DE SÉVIGNÉ</span></h1> -<hr class="deco" /> -<h1><span class="medium">SIXIÈME PARTIE</span></h1> - -<div class="frontmatter"> -<hr class="deco" /> -<p>TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.—MESNIL (EURE).</p> -</div> - -<div class="topspace titlepage"> -<p><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br /> -<span class="small">TOUCHANT</span><br /> -<span class="large">LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br /> -<span class="medium">DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL</span><br /> -<span class="xs">DAME DE BOURBILLY</span><br /> -<span class="large">MARQUISE DE SÉVIGNÉ</span><br /> -<span class="small">SIXIÈME PARTIE</span><br /> -<span class="sper small">DE 1676 A 1680</span><br /> -<span class="xxs">SUIVIS</span><br /> -<span class="xs">De Notes et d'Éclaircissements</span><br /> -<span class="xs">PAR</span><br /> -<span class="medium">M. AUBENAS</span><br /> -<span class="xs">CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</span><br /> -<span class="xs">PROCUREUR GÉNÉRAL A PONDICHÉRY</span><br /> -<span class="small">AUTEUR DE L'<i>Histoire de madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis</i></span></p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/deco.jpg" width="150" height="13" alt="décoration" /> -</div> - -<p><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="medium">LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C<sup>IE</sup></span><br /> -<span class="small">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56</span><br /> -<span class="medium">1865</span></p> -</div> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p> -<h2 class="normal">PRÉFACE</h2> -</div> - -<p>La mort de M. Walckenaer avait interrompu la -suite des <i>Mémoires touchant la vie et les écrits de -M<sup>me</sup> de Sévigné</i>, au grand regret du public qui a su -apprécier le mérite de cette œuvre historique si -consciencieuse, si intéressante, et qui nous introduit -auprès de M<sup>me</sup> de Sévigné dans ce grand -siècle où cette femme illustre occupe dans le -genre épistolaire le même rang que Corneille -dans la tragédie, Molière dans la comédie et La -Fontaine dans l'apologue.</p> - -<p>M. Monmerqué était, par ses études spéciales, -appelé à continuer cette œuvre si bien commencée; -mais tout occupé d'une nouvelle et grande -édition des Lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné, il ne put -accepter cette tâche que son ami lui léguait, et -la mort qui vint aussi bientôt le frapper l'aurait -laissé inachevée.</p> - -<p>M. Aubenas, qui s'était fait connaître dès 1842 -par une <i>Histoire de Madame de Sévigné, de sa famille -et de ses amis, suivie d'une Notice historique -sur Madame de Grignan</i>, voulut bien se charger de -cette continuation; une longue maladie, puis sa -nomination aux fonctions de procureur général à -<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span> -Pondichery l'ont forcé d'interrompre son travail, -après toutefois avoir achevé le VI<sup>e</sup> volume, qui -s'arrête à l'année 1680.</p> - -<hr class="deco" /> - -<p>M. Aubenas, se conformant au plan adopté par -M. Walckenaer, s'est efforcé, tout en s'astreignant -à la plus grande exactitude, à donner à ses appréciations -historiques et littéraires, ce tour élégant -qui rend si attachante la lecture de l'ouvrage de -M. Walckenaer.</p> - -<hr class="deco" /> - -<p>La continuation de ces Mémoires jusqu'à la mort -de M<sup>me</sup> de Sévigné, en 1694, sera publiée avec le -concours d'un ami de MM. Walckenaer et Monmerqué, -et qui, comme eux, s'est voué à l'étude -et au culte de M<sup>me</sup> de Sévigné.</p> - -<p class="signature">A. F. D.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> -<p class="extra"><span class="xlarge">MÉMOIRES</span><br /> -<span class="large">TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS</span><br /> -<span class="xs">DE</span><br /> -<span class="medium">MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,</span><br /> -<span class="small">DAME DE BOURBILLY,</span><br /> -<span class="large">MARQUISE DE SÉVIGNÉ.</span></p> - -<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<span class="medium">1676.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent"> -Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui lui est -fait.—Sa guérison marche lentement.—Elle trouve Paris tout -occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.—Elle <i>repleure</i> -Turenne avec le chevalier de Grignan.—Retour sur cette perte.—Madame -de Sévigné est le plus complet historien de cette -<i>grande mort</i>.—Ses divers récits; ses appréciations du caractère -et des vertus <i>du héros</i>.—Turenne l'honorait de son amitié; -elle reste l'amie de sa famille.—Madame de Sévigné assiste à -ses obsèques à Saint-Denis et console le cardinal de Bouillon.—Effet -produit par la mort de Turenne; consternation en France; -mouvement offensif des coalisés.—L'armée française repasse le -Rhin.—Belle conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.—Défaite -du maréchal de Créqui; M. de La Trousse, cousin de -madame de Sévigné, est fait prisonnier.—Louis XIV cherche à -relever l'esprit public.—Condé est envoyé pour remplacer Turenne -et arrêter les Impériaux.—Patriotisme de madame de -Sévigné.—Le coadjuteur d'Arles harangue le roi au nom du -clergé; le roi lui adresse des félicitations.—Leçon donnée par -Louis XIV aux courtisans qui veulent dissimuler nos échecs.—Il -<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> -admirait Turenne, mais l'aimait peu.—Turenne haï par Louvois.—Louis -XIV et son ministre se préparent à prouver que -l'on peut sans Turenne et Condé remporter des victoires.</p> - -<p class="space">A son retour des Rochers à Paris, dans les premiers -jours d'avril 1676, madame de Sévigné reçut un accueil -plus affectueux encore que par le passé, de ses nombreux -amis, qui, l'ayant sue gravement malade en Bretagne, -avaient craint de la perdre. Malgré son désir de courir -aux nouvelles pour les mander à sa fille, elle se résigna, -sur l'ordonnance des médecins, à garder encore la chambre, -et elle y resta huit jours «à faire l'entendue<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor"> [1]</a>.» -Pendant ce temps, ce fut chez elle une véritable assemblée. -Chacun venait la féliciter et se féliciter de sa convalescence. -Faisant la part de sa curiosité bien connue, et -par tous comprise et pardonnée, on la mettait à l'envi au -courant de ce qui s'était passé pendant son absence; on -lui redonnait tous ces mille petits riens, alors l'existence -de la ville et de la cour, détails qui importent à l'histoire -des mœurs et de la société, et que l'illustre épistolaire -a recueillis avec un soin de chaque jour pour le -charme de la postérité, en ne songeant qu'à l'amusement -de sa fille. Madame de Sévigné se loue auprès de celle-ci -de l'empressement et des soins dont elle est l'objet. -Mais c'est surtout aux amies de madame de Grignan -qu'elle rend meilleure et plus facile justice: «Vos -amies, lui mande-t-elle, vous ont fait leur cour par les -soins qu'elles ont eus de moi<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor"> [2]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> -Madame de Sévigné avait été si rudement éprouvée -qu'elle eut de la peine à se rétablir entièrement. De son -rhumatisme articulaire il lui était resté une enflure -des mains et une roideur surtout dans les mouvements -de la main droite qui pendant quelque temps encore lui -rendirent l'écriture excessivement pénible. Se figure-t-on -bien madame de Sévigné ne pouvant tenir une plume, -et surtout ne pouvant écrire à sa fille! Son fils, son -cousin Coulanges, le fidèle Corbinelli, comme l'avait fait -une jeune voisine des Rochers, qu'elle avait pour cela -affectionnée dans ce dernier voyage, s'empressent «de -soulager cette main tremblante<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor"> [3]</a>.» Mais elle est gênée, -dit-elle, pour dicter, elle habituée <i>à laisser galoper sa -plume la bride sur le cou</i>.</p> - -<p>Sauf cette incommodité des mains, toutefois, la santé -de madame de Sévigné s'améliorait de jour en jour. -C'est ce qu'elle répète sur tous les tons et par chaque -courrier à sa fille, prenant à tâche de la convaincre de -sa prudence et de sa docilité. Ces assurances et ces précautions -indiquent combien avaient été vives les craintes -de madame de Grignan, et combien tendres étaient -ses recommandations. Son malheureux caractère, si -peu ouvert, si dénué d'entrain et de spontanéité, n'ôtait -rien à la profonde tendresse qu'elle nourrissait pour sa -mère. Les grands sentiments, les droites affections étaient -en elle. Elle manquait seulement de cette cordialité toujours -prête, de cette communication de soi naïve et -franche, qui forment la douceur des rapports sociaux -et le charme de la vie de famille, et que madame de -Sévigné possédait à un si haut degré.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> -Madame de Grignan n'avait point encore vu sa mère -malade à ne pouvoir écrire: son effroi et sa douleur, en ne -recevant plus de cette écriture si connue et tant aimée, -furent extrêmes. Elle était grosse de huit mois; on peut -croire que cette agitation fut cause de son accouchement -prématuré d'un enfant qui, malgré tous les soins, ne -vécut pas. «Je crains, lui dit sa mère, qu'une si grande -émotion n'ait contribué à votre accouchement. Je vous -connois; vos inquiétudes m'en donnent beaucoup..... -J'ai vu M. Périer, qui m'a conté comme vous apprîtes, -en jouant, la nouvelle de mon rhumatisme, et comme -vous en fûtes touchée jusqu'aux larmes. Le moyen de -retenir les miennes quand je vois des marques si naturelles -de votre tendresse? mon cœur en est ému, et je ne -puis vous représenter ce que je sens. Vous mîtes toute la -ville dans la nécessité de souhaiter ma santé, par la tristesse -que la vôtre répandoit partout. Peut-on jamais trop -aimer une fille comme vous, dont on est aimée? Je crois -aussi, pour vous dire le vrai, que je ne suis pas ingrate; -du moins je vous avoue que je ne connois nul degré de -tendresse au delà de celle que j'ai pour vous<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor"> [4]</a>.» Il -n'est pas inutile, pour la réputation de madame de -Grignan, dont on a été jusqu'à nier l'affection filiale, de -reproduire de pareilles attestations: on y voit bien aussi -ce naïf égoïsme de l'amour maternel, poussé jusqu'à la -passion, et qui, comme l'autre amour, se plaît à lire dans -les souffrances de l'objet aimé, la certitude d'une mutuelle -tendresse.</p> - -<p>Tous les secours de la science d'alors, qu'elle retrouva -en revenant à Paris, ne purent achever la guérison de -<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> -madame de Sévigné, et on lui prescrivit d'aller aux eaux -de Bourbon ou de Vichy, qui seules, disait-on, devaient -lui redonner l'usage tant souhaité de ses mains. -Non-seulement cette maladie était la première, mais elle -fut la seule que madame de Sévigné eût à subir jusqu'à -celle qui termina sa vie; aussi, pendant quelques -mois, sa correspondance est, en grande partie, consacrée -à ce sujet, qui tient tant au cœur de sa fille, et sur lequel -elle ne s'étend que pour lui complaire: comme tout ce -qu'elle écrit, cela est dit avec un agrément qu'elle seule -peut apporter en une semblable matière.</p> - -<p>..... «Elle a perdu la jolie chimère de se croire -immortelle; elle commence présentement à se douter de -quelque chose, et se trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer -qu'elle pourroit bien, un jour, passer dans la -barque comme les autres, et que Caron ne fait point de -grâce<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor"> [5]</a>.»</p> - -<p>..... «Je ne sors point, il fait un vent qui empêche -la guérison de mes mains; elles écrivent pourtant mieux, -comme vous voyez. Je me tourne la nuit sur le côté -gauche; je mange de la main gauche; voilà bien du -gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez -fort aisément que vous avez vu ce <i>chien de visage-là -quelque part</i>: c'est que je n'ai point été saignée, et -que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas des -remèdes<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor"> [6]</a>.»</p> - -<p>..... «Pour ma santé (ajoute-t-elle quelques jours après, -voulant complétement rassurer sa fille, qui avait appréhendé -tous les maux les plus graves), elle est toujours -<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> -très-bonne; je suis à mille lieues de l'hydropisie, il n'en a -jamais été question; mais je n'espère la guérison de mes -mains et de mes épaules, et de mes genoux qu'à Vichy, -tant mes pauvres nerfs ont été rudement affligés du -rhumatisme..... J'ai vu les meilleurs ignorants d'ici, qui -me conseillent de petits remèdes si différents pour mes -mains, que pour les mettre d'accord je n'en fais aucun; -et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou -Bourbon ils soient d'un même avis. Je crois qu'après -ce voyage vous pourrez reprendre l'idée de santé et de -gaieté que vous avez conservée de moi. Pour l'embonpoint, -je ne crois pas que je sois jamais comme j'ai été: -je suis d'une taille si merveilleuse, que je ne conçois point -qu'elle puisse changer, et pour mon visage, cela est ridicule -d'être encore comme il est<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor"> [7]</a>.» Depuis deux mois, -madame de Sévigné avait atteint la cinquantaine; mais, -tous les contemporains en déposent, sa conservation -était telle qu'on pouvait lui ôter dix ans au moins sans -invraisemblance et sans flatterie.</p> -<p> -Il y a ici un trait qui en annonce d'autres, sur le -compte de la médecine et des médecins, et que le lecteur -doit retenir, car il nous servira à établir la parfaite indépendance -d'opinion de madame de Sévigné sur ce sujet -délicat, et qui tient une si grande place dans les mœurs -et les conversations du dix-septième siècle.</p> - -<p>La grande affaire, lorsque madame de Sévigné rentra -à Paris, celle qui, au commencement de ce printemps de -1676, préoccupait tout le monde, les mères, les épouses, -les filles, les sœurs et les maîtresses, c'était la guerre, -cette guerre de la France contre l'Europe, qui durait -<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> -déjà depuis huit ans et causait la gêne excessive, si ce -n'est la ruine, de la noblesse, obligée (c'est un mérite -qu'on ne lui a pas assez reconnu) de servir entièrement -à ses frais, et à très-grands frais. C'était un moment -solennel. La campagne allait s'ouvrir sous le commandement -personnel du roi, qui tenait à prouver à ses sujets -et à l'Europe, et voulait, sans s'en douter, se prouver -aussi à lui-même qu'il n'avait pas besoin de Turenne, mort -l'année précédente, ni de Condé, retenu par la goutte -à Chantilly, pour résister à ses adversaires et pour les -vaincre.</p> - -<p>Tout le monde s'empressait donc pour la campagne de -Flandre, où il s'agissait de soutenir l'honneur de la France -et la réputation du roi. Successivement, madame de -Sévigné vit partir le marquis de La Trousse, son cousin, et -de plus colonel des gendarmes-Dauphin, où Sévigné, à -son mortel regret, était toujours cornette ou guidon, -«guidon éternel, guidon à barbe grise<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor"> [8]</a>,» le chevalier -de Grignan, et enfin son fils, lequel ne resta que peu de -jours avec elle. La veille du départ du chevalier, madame -de Sévigné eut un long entretien avec ce Grignan -préféré, et, revenant sur un passé toujours vivant, «ils -repleurèrent ensemble M. de Turenne<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"> [9]</a>,» qui avait distingué, -comme un homme d'avenir, le frère du gouverneur -de la Provence.</p> - -<p>On était toujours sous l'impression de la perte faite par -la France neuf mois auparavant. <i>Cette grande mémoire</i>, -pour parler comme madame de Sévigné, «n'avoit -point été entraînée par ce fleuve qui entraîne tout.» -<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -Voyant le grand Condé retourné dans ses terres, après -avoir réparé, autant que son génie pouvait le faire, le -désastre de la mort de celui qui seul avait été son rival, -le peuple n'en regrettait que plus le capitaine si glorieusement -tué à Sasbach.</p> - -<p>Amie du héros, estimée de lui, madame de Sévigné -avait encore cette plaie toute saignante dans le cœur. -L'amitié de Turenne pour elle, son culte pour lui, sont -dans la vie de la femme un grand honneur: les pages -données à cette illustre mémoire par l'épistolaire émérite -du dix-septième siècle sont un des titres les plus sérieux -de l'écrivain. Quel que soit notre désir de ne point -nous attarder en des digressions inutiles, il nous paraît -impossible décrire l'histoire de madame de Sévigné -sans la décorer de ces quelques pages magistrales qui -n'ont pu trouver place dans l'ordonnance des volumes -publiés par M. le baron Walckenaer, et où, mieux qu'aucun -des contemporains de Turenne (je n'en excepte pas -ses deux panégyristes sacrés), cette femme éloquente -a su parler des vertus du héros, de l'émotion trop fugitive -de la cour, de l'affliction durable de la France. -Cela est nécessaire, au reste, pour l'intelligence de ce -qui doit suivre. Il n'y aura ici à introduire dans le -texte ni longues réflexions, ni commentaire inopportun: -il suffira presque de réunir en un récit animé, saisissant, -les divers passages consacrés par madame de Sévigné, -dans le courant de juillet et d'août 1675, à ce deuil -national<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor"> [10]</a>.</p> - -<p>Transportons-nous donc à neuf mois en arrière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -Après avoir, avec sa science ordinaire, rendu vaines -toutes les entreprises du plus habile général de l'Empire, -l'Italien Montecuculli, Turenne, à la tête d'une armée -trop réduite par le mauvais vouloir de Louvois, manœuvrait -pour arriver à une bataille décisive, sur un -terrain choisi par lui. On attendait, par chaque courrier, -dans Paris, la nouvelle d'une grande victoire; tout -le monde la présageait; chacun y comptait, quand tout -d'un coup la fatale nouvelle tombe comme la foudre à -Versailles, où était la cour. Madame de Sévigné pleure d'abord, -puis prend la plume, et, pleine du malheur public, -en écrit à son gendre, à sa fille, à Bussy, ne laissant -partir aucun courrier, pendant ces deux mois, sans revenir -sur ce lamentable sujet; véritable page d'histoire -où se déploie une âme à la fois tendre et virile, et qui -vibre à l'unisson de la douleur nationale.</p> - -<p>Les premiers mots se lisent dans une lettre à madame -de Grignan, du 31 juillet 1675: «Vous parlez des plaisirs -de Versailles, et dans le temps qu'on alloit à Fontainebleau -s'abîmer dans la joie, voilà M. de Turenne tué, -voilà une consternation générale; voilà M. le Prince qui -court en Allemagne, voilà la France désolée. Au lieu de -voir finir la campagne et d'avoir votre frère, on ne sait -plus où l'on en est. Voilà le monde dans son triomphe, et -voilà des événements surprenants, puisque vous les -aimez: je suis assurée que vous serez bien touchée de -celui-ci... Tout le monde se cherche pour parler de M. de -Turenne; on s'attroupe; tout étoit hier en pleurs dans -les rues, le commerce de toute chose étoit suspendu<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor"> [11]</a>.» -<i>Le peuple</i>, ajoute-t-elle en reproduisant une allusion -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -populaire à la justice et à la colère divines, <i>dit que c'est -à cause de Quantova</i> (madame de Montespan, que le -roi n'avait point sérieusement quittée, ainsi qu'il l'avait -promis à Bossuet quelques mois auparavant).</p> - -<p>Mais c'est à un homme qu'une pareille nouvelle devait -être annoncée. Madame de Sévigné, dans cette grave -circonstance, choisit son gendre pour correspondant. -Voici la lettre qu'elle lui envoie le même jour qu'elle a -écrit à sa fille, au château de Grignan, où le lieutenant-général -de la Provence se trouvait en ce moment -seul avec sa femme:</p> - -<p class="dater">«Paris, le 31 juillet 1675.</p> - -<p>«C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, -pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût -arriver en France; c'est la mort de M. de Turenne, dont -je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé -que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi (29) à -Versailles: le roi en a été affligé comme on doit l'être de -la mort du plus grand capitaine et du plus honnête -homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de -Condom pensa s'évanouir<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor"> [12]</a>. On étoit près d'aller se divertir -à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un -homme n'a été regretté si sincèrement; tout ce quartier -où il a logé<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor"> [13]</a>, et tout Paris, et tout le peuple étoit dans -le trouble et dans l'émotion; chacun parloit et s'attroupoit -pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne -relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. -<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> -C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, -et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, -qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avoit -le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant -lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite -hauteur, pour observer leur marche: son dessein étoit -de donner sur l'arrière-garde, et il mandoit au roi, à -midi, que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à -Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande -la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un -courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise: -il cachette sa lettre et l'envoie à deux heures. Il -va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes: -on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon, -qui le coupe par le milieu du corps, et vous pouvez penser -les cris et les pleurs de cette armée: le courrier part à -l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de -sorte qu'à une heure l'une de l'autre, le roi eut une -lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il -est arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, -qui dit que les armées sont assez près l'une de l'autre; -que M. de Lorges commande à la place de son oncle, -et que rien ne peut être comparable à la violente affliction -de toute cette armée. Le roi a ordonné en même -temps à M. le Duc d'y courir en poste, en attendant M. le -Prince, qui doit y aller<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor"> [14]</a>; mais comme sa santé est assez -mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre -dans cet entre-temps: c'est une cruelle chose que cette -fatigue pour M. le Prince; Dieu veuille qu'il en revienne... -Nous avons passé tout l'hiver à entendre conter les divines -<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -perfections de ce héros<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor"> [15]</a>: jamais un homme n'a -été si près d'être parfait; et plus on le connoissoit, plus -on l'aimoit, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et -madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains de -n'avoir personne à qui parler de cette grande nouvelle; -il est naturel de communiquer tout ce qu'on pense là-dessus<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor"> [16]</a>.»</p> - -<p>Le surlendemain, vendredi, autre lettre à madame de -Grignan, presque entièrement remplie de la <i>grande -nouvelle</i>.</p> - -<p>«Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la -douleur que vous aurez de la mort de M. de Turenne. -Le cardinal de Bouillon<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor"> [17]</a> est inconsolable: il apprit cette -nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui -voulut être le premier à lui faire son compliment; il -arrêta son carrosse, comme il revenoit de Pontoise à -Versailles: le cardinal ne comprit rien à ce discours; -comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il -s'enfuit; le cardinal fit courre après, et sut ainsi cette -terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à Pontoise, -où il a été deux jours sans manger, dans les pleurs et -dans des cris continuels. Je viens de lui écrire un billet -qui m'a paru bon: je lui dis par avance votre affliction, -et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et -par l'admiration que vous aviez pour le héros... On -paroît fort touché dans Paris de cette grande mort. Nous -attendons avec transissement le courrier d'Allemagne; -Montécuculli, qui s'en alloit, sera bien revenu sur ses -pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On -<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -dit que les soldats faisoient des cris qui s'entendoient de -deux lieues; nulle considération ne les pouvoit retenir; -ils crioient qu'on les menât au combat; qu'ils vouloient -venger la mort de leur père, de leur général, de leur -protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils ne craignoient -rien, mais qu'ils vengeroient bien sa mort; -qu'on les laissât faire, qu'ils étoient furieux, et qu'on -les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui étoit -à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi; il a -toujours été baigné de larmes en racontant ce que je -vous dis et les détails de la mort de son maître. M. de -Turenne reçut le coup au travers du corps; vous pouvez -penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! Cependant -le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un -pas, et que même il serra la main par convulsion; et -puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot, -c'est ce gentilhomme, ne le quitta point qu'on ne l'eût -porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de -Lorges étoit à près d'une demi-lieue de là; jugez de son -désespoir; c'est lui qui perd tout, et qui demeure chargé -de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée -de M. le Prince, qui a vingt-deux jours de marche. -Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de -Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir -cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimoit -M. de Turenne sont fort à plaindre... Je reviens à M. de -Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de Retz, -lui dit: «Monsieur, je ne suis point un <i>diseur</i>; mais je -vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, -où peut-être on a besoin de moi, je me retirerois -comme vous; et je vous donne ma parole que, si j'en -reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, -<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort.» -Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis -deux jours. Notre cardinal<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor"> [18]</a> sera sensiblement touché -de cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous -lassez point d'en entendre parler: nous sommes convenus -qu'il y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails. -J'embrasse M. de Grignan: je vous souhaiterois -quelqu'un à tous deux avec qui vous pussiez parler de -M. de Turenne<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor"> [19]</a>.»</p> - -<p>7 août, à la même: «... J'ai retourné depuis à Versailles -avec madame de Verneuil pour faire ce qui -s'appelle sa cour. M. de Condom n'est point encore -consolé de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon n'est -pas connoissable; il jeta les yeux sur moi, et, craignant -de pleurer, il se détourna: j'en fis autant de mon -côté, car je me sentis fort attendrie.» Amenant une -description de la cour et du triomphe de la favorite, -un instant ébranlée, qui forme un amer contraste avec -l'affliction publique: «Toutes les dames de la reine, -ajoute-t-elle, sont précisément celles qui font la compagnie -de madame de Montespan: on y joue tour à tour, -on y mange; il y a des concerts tous les soirs; rien n'est -caché, rien n'est secret; les promenades en triomphe: -cet air déplairoit encore plus à une femme qui seroit un -peu jalouse; mais tout le monde est content... Il y a une -grande femme<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor"> [20]</a> qui pourroit bien vous en mander si -elle vouloit, et vous dire à quel point la perte du héros -a été promptement oubliée dans cette maison<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor"> [21]</a>; ç'a été -<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -une chose scandaleuse. Savez-vous bien qu'il nous faudroit -quelque manière de chiffre<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor"> [22]</a>?» Un chiffre eût -été nécessaire, en effet, pour aborder ce triste sujet des -courts regrets accordés à la perte de Turenne par les -courtisans, qui savaient trop que le roi ne l'aimait guère -et que Louvois le haïssait.</p> - -<p>Bussy-Rabutin, toujours exilé en Bourgogne, était de -ceux qui furent vite consolés, plutôt par l'effet de ses -sentiments propres que pour se conformer à l'attitude du -maître, qui peut-être, dans sa politique, n'avait que le -dessein de relever les cœurs, en opposant, le premier moment -de stupeur passé, la sérénité à l'affliction populaire -et une froide assurance au découragement chaque jour -croissant.</p> - -<p>A l'affût, l'un et l'autre, de tous les grands événements, -pour s'en dire leur façon de penser, Bussy et -sa cousine ne pouvaient laisser passer celui-ci sans -échanger leurs réflexions. C'est madame de Sévigné qui -commence en une tirade vraiment éloquente, digne de -figurer dans l'oraison funèbre du héros: «Vous êtes -un très-bon almanach: vous avez prévu en homme du -métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; -mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni -ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul entre -dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, -je vois ce canon chargé de toute éternité; je vois que tout -y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste -pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui -faut-il? il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne -pouvoit plus augmenter; il jouissoit même, en ce moment, -<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyoit le fruit -de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de -vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, -principalement pour les héros, dont toutes les actions sont -si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise -des îles Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le -maréchal du Plessis-Praslin après la bataille de Rethel, -n'auroient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne n'a -point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? -Vous savez la douleur générale pour cette perte, et les -huit maréchaux de France nouveaux<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor"> [23]</a>.» Ces maréchaux -nommés pour réparer la perte que la patrie venait -de faire furent appelés par madame Cornuel <i>la monnoie -de M. de Turenne</i>. Si l'on en croit un contemporain, -madame de Sévigné aurait eu la primeur de ce mot: «Après -la mort de M. de Turenne, écrit l'abbé de Choisy, le roi -fit huit maréchaux de France, et madame de Sévigné -dit qu'il avoit changé un louis d'or en pièces de quatre -sous<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor"> [24]</a>.»</p> - -<p>Dans sa lettre, Bussy proteste qu'il est pour le moins -aussi affligé que sa cousine de la mort de Turenne: «Je -ne dis pas seulement comme un bon François, je dis -même en mon particulier.» Et il lui apprend que, -quelques mois auparavant, le premier président de Lamoignon -l'avait raccommodé avec son ancien général, -qui, on le sait, professait pour lui fort peu de sympathie. -<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -Ayant appris que Turenne, dans une conversation, avait -montré au premier président de meilleurs sentiments à -son égard: «J'écrivis à ce grand homme, ajoute-t-il, -une lettre pleine de reconnoissance, d'estime et de louanges, -enfin une lettre où sa gloire trouvoit son compte, -cette gloire que vous savez qu'il aimoit tant. J'en reçus -une réponse qui, dans sa manière courte et sèche, étoit -peut-être une des plus honnêtes lettres qu'il ait jamais -écrites. Je perds donc un ami puissant, qui m'auroit servi, -ou pour le moins, mon fils; j'en suis au désespoir<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"> [25]</a>.»</p> - -<p>Ce nom d'ami donné à Turenne, cette douleur, ce désespoir, -autant d'exagérations familières à l'esprit et à la -plume de Bussy. S'il était au désespoir de quelque chose, -c'était de n'avoir point été nommé maréchal, dans -cette occasion si opportune. Une telle profusion l'offense -et le console à la fois: «Pour peu qu'on augmente, -dit-il, la première promotion qu'on en fera, ce seront -véritablement des maréchaux <i>à la douzaine</i>... Si le roi -m'a fait tort en me privant des honneurs que méritoient -mes services, il m'a, en quelque façon, consolé, en ne -me donnant pas le bâton de maréchal de France, par le -rabais où il l'a mis: je dis <i>en quelque façon consolé</i>, -car, tel qu'il est, je le voudrois avoir, quand ce ne seroit -que parce qu'il est toujours office de la couronne, et qu'il -est une marque des bonnes grâces du prince<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor"> [26]</a>...»</p> - -<p>Répondant de nouveau, quelques jours après, à la lettre -de madame de Sévigné, Bussy s'exprime ainsi, louant sans -réserve sa cousine, mais mettant les plus singulières restrictions -à l'éloge de Turenne: «Rien n'est mieux-dit, -<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -plus agréablement ni plus juste, que ce que vous dites -de la Providence sur la mort de M. de Turenne, -que vous voyez <i>ce canon chargé de toute éternité</i>. Il est -vrai que c'est un coup du ciel. Dieu, qui laisse ordinairement -agir les causes secondes, veut quelquefois agir -lui seul. Il l'a fait, ce me semble, en cette occasion: -c'est lui qui a pointé cette pièce. Ne vous souvenez-vous -point, Madame, de la physionomie funeste de -ce grand homme? Du temps que je ne l'aimois pas, je -disois que c'étoit une physionomie <i>patibulaire</i>... Tout -ce que vous me mandez de son bonheur de n'avoir pas -survécu à sa réputation, comme cela se pouvoit... est admirable; -et il n'y a qu'une chose qui me déplaît, c'est -que vous me mettez en état que je n'en saurois rien dire, -si je n'en dis moins. Je m'en tiens donc à ce que vous -avez dit en l'honneur de sa mémoire... Vous avez raison, -Madame, de compter pour un bonheur à M. de Turenne -de n'avoir pas senti la mort. Cependant il n'y a -que deux sortes de gens à qui la mort imprévue soit la -meilleure, les saints et les athées. Véritablement M. de -Turenne n'étoit pas de ces derniers, mais aussi n'étoit-il -pas un saint: je doute fort que la gloire du monde, -pour qui il avoit une si violente passion, soit un sentiment -qui sauve les chrétiens<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor"> [27]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné ne laisse point passer ce panégyrique -aigre-doux sans répondre, et elle le fait avec un -mélange d'éloquence et de persiflage qui réduisent -Bussy au silence: «Vous faites une très-bonne remarque -sur la mort prompte et imprévue de M. de Turenne; -<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -mais il faut bien espérer pour lui, car enfin les dévots, -qui sont toujours dévorés d'inquiétude pour le salut de -tout le monde, ont mis, comme d'un commun accord, -leur esprit en repos sur le salut de M. de Turenne. Pas -un d'eux n'a gémi sur son état; ils ont cru sa conversion -sincère et l'ont prise pour un baptême; et il a si bien -caché toute sa vie sa vanité sous des airs humbles et -modestes, qu'ils ne l'ont pas découverte; enfin ils n'ont -pas douté que cette belle âme ne fût retournée tout droit -au ciel, d'où elle étoit venue<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor"> [28]</a>.»</p> - -<p>Le ton de Bussy n'allait point à l'admiration sans réserve, -à l'émotion sincère de madame de Sévigné: elle -se hâte de sortir de cette correspondance discordante -et elle se remet exclusivement à son commerce avec sa -fille, où elle trouve un parfait unisson pour son culte -et sa douleur.</p> - -<p>«Parlons un peu de M. de Turenne, reprend-elle le -9 août, en annonçant à madame de Grignan notre retraite -en deçà du Rhin, il y a longtemps que nous n'en -avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions -heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui auroit -été un dégoût, s'il étoit au monde, nous paroisse une prospérité -parce que nous ne l'avons plus: voyez ce que fait -la perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une -chose qui est, à mon sens, fort belle; il me semble que -je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant général -de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit -toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'étoit -comme s'il eût dit: Monsieur, arrêtez-vous un peu, -car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -vient donc et emporte le bras de Saint-Hilaire, qui montroit -cette batterie, et tue M. de Turenne: le fils de -Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et à -pleurer: «Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez (en -lui montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il -faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable.» -Et, sans faire nulle attention sur lui, il se -met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la -Rochefoucauld pleure lui-même, en admirant la noblesse -de ce sentiment<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor"> [29]</a>.»</p> - -<p>Le 12 août, madame de Sévigné transmet à sa fille, -avide de tout savoir, ces détails rétrospectifs sur la vie du -héros, cette belle vie que ses amis aiment à se redire -quand ils ont assez parlé de sa glorieuse mort: «Je viens -de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas -connoissable: il m'a fort parlé de vous: il ne doutoit -pas de vos sentiments: il m'a conté mille choses de -M. de Turenne qui font mourir. Son oncle, apparemment, -étoit en état de paroître devant Dieu, car sa vie -étoit parfaitement innocente: il demandoit au cardinal, -à la Pentecôte, s'il ne pourroit pas bien communier sans -se confesser: son neveu lui dit que non, et que depuis -Pâques il ne pouvoit guère s'assurer de n'avoir point -offensé Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il étoit -à mille lieues d'un péché mortel. Il alla pourtant à confesse, -pour la coutume; il disoit: «Mais faut-il dire à ce -récollet comme à M. de Saint-Gervais<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor"> [30]</a>? Est-ce tout -de même?» En vérité, une telle âme est bien digne du -ciel; elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner -<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -s'étant si bien préservée de la corruption du monde. Il -aimoit tendrement le fils de M. d'Elbeuf<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor"> [31]</a>; c'est un prodige -de valeur à quatorze ans. Il l'envoya l'année passée -saluer M. de Lorraine, qui lui dit: «Mon petit cousin, -vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les -jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent -et de père: baisez les pas par où il passe, et faites-vous -tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt de -douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi -l'on craint qu'il ne résiste pas<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor"> [32]</a>.» Mais voici dans cette -même lettre un détail d'un tout autre genre: «On vint -éveiller M. de Reims (Le Tellier) à cinq heures du matin, -pour lui dire que M. de Turenne avoit été tué. Il demanda -si l'armée étoit défaite: on lui dit que non: il gronda qu'on -l'eût éveillé, appela son valet de chambre <i>coquin</i>, fit retirer -le rideau et se rendormit. Adieu, mon enfant, que -voulez-vous que je vous dise?» Et que dire, en effet, si ce -n'est que c'était là un heureux prélat!</p> - -<p>La mort de Turenne, nous le répétons, avait fait -naître chez madame de Grignan les mêmes regrets, -les mêmes pensées que dans l'âme de sa mère. Celle-ci -se montre heureuse de cette conformité de sentiments, -et loue sa fille de si bien louer le héros, dans des lettres -malheureusement perdues: «Je voudrois mettre tout ce -que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison -funèbre. Vraiment votre style est d'une énergie et d'une -beauté extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence -que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez -point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce -<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt -une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étois, -l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld avec madame -de Lavardin, madame de la Fayette et M. de -Marsillac. M. le Premier y vint<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor"> [33]</a>: la conversation dura -deux heures sur les divines qualités de ce véritable -héros: tous les yeux étoient baignés de larmes, et vous -ne sauriez croire comme la douleur de sa perte étoit profondément -gravée dans les cœurs: vous n'avez rien par-dessus -nous que le soulagement <i>de soupirer tout haut</i> -et d'écrire son panégyrique. Nous remarquions une chose, -c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la -grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation -de son âme; tout le monde en étoit plein pendant -sa vie, et vous pouvez penser ce que fait sa perte -par-dessus ce qu'on étoit déjà; enfin ne croyez point que -cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez -en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la -dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son -âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite -qu'on avoit pour lui; il n'est pas tombé dans la tête -d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état; on ne sauroit -comprendre que le mal et le péché pussent être dans -son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme -un baptême; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la -pureté de ses intentions, son humilité, éloignée de toute -sorte d'affectation, la solide gloire dont il étoit plein sans -faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, -sans se soucier de l'approbation des hommes; -une charité généreuse et chrétienne... Il y avoit de -<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -jeunes soldats qui s'impatientoient un peu dans les marais, -où ils étoient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les -vieux soldats leur disoient: «Quoi! vous vous plaignez; -on voit bien que vous ne connoissez pas M. de Turenne; -il est plus fâché que nous quand nous sommes -mal; il ne songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer -d'ici; il veille quand nous dormons; c'est notre père, -on voit bien que vous êtes jeunes;» et ils les rassuroient -ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai; je ne -me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir -aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis bien -plus ce que je vous écris que ce que je vous dirois, si -vous étiez ici...<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor"> [34]</a>» Madame de Sévigné revient souvent -sur ce point du salut de Turenne: époque de foi, où la -préoccupation de l'autre vie se retrouve sous toutes les -distractions mondaines, et même au milieu des plus fâcheux -écarts. Ceux qu'on aime et qu'on admire, on veut -les savoir au ciel, où l'on espère bien aller aussi afin de -se réunir à eux.</p> - -<p>Ces extraits sont déjà longs; mais cependant nous ne -pouvons quitter un pareil sujet, sans demander à madame -de Sévigné le récit émouvant des funérailles du -grand capitaine, et de cette longue marche de deuil -commencée sur les bords du Rhin, aux cris de douleur -de toute une armée, et terminée dans la basilique de Saint-Denis, -aux pleurs d'un groupe de parents et d'amis -chargés de recevoir les glorieuses dépouilles, en attendant -la pompe funèbre que le roi leur préparait à Notre-Dame. -Dans ce que nous allons reproduire, on lit encore -des circonstances nouvelles, des variantes sur la -<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -mort de Turenne, que madame de Sévigné, ne craignant -que d'être incomplète, transmet avec un soin religieux -à sa fille, et que sa correspondance seule a conservées à -l'histoire.</p> - -<p>...(19 août) «Le corps du héros n'est point porté à -Turenne, comme on me l'avoit dit: on l'apporte à Saint-Denis, -au pied de la sépulture des Bourbons; on destine -une chapelle pour les tirer du trou où ils sont, et c'est -M. de Turenne qui y entre le premier: pour moi, je -m'étois tant tourmentée de cette place, que, ne pouvant -comprendre qui peut avoir donné ce conseil, je crois que -c'est moi. Il y a déjà quatre capitaines aux pieds de leurs -maîtres<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor"> [35]</a>; et, s'il n'y en avoit point, il me semble que -celui-ci devroit être le premier. Partout où passe cette illustre -bière, ce sont des pleurs et des cris, des presses, -des processions qui ont obligé de marcher et d'arriver -de nuit: ce sera une douleur bien grande s'il passe par -Paris<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor"> [36]</a>...»</p> - -<p>(28 août) «Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore -vous parler de M. de Turenne. Madame d'Elbeuf, -qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de -Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour -parler de leur affliction: madame de la Fayette y vint: -nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu; -les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avoit -un portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout -le train étoit arrivé à onze heures: tous ces pauvres -gens étoient en larmes, et déjà tout habillés de deuil; il -vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant -<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -ce portrait; c'étoient des cris qui faisoient fendre le cœur; -ils ne pouvoient prononcer une parole; ses valets de -chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout -étoit fondu en larmes et faisoit fondre les autres. Le premier -qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions: -nous nous fîmes raconter sa mort. Il vouloit se -confesser, et en se cachotant il avoit donné ses ordres -pour le soir, et devoit communier le lendemain dimanche, -qui étoit le jour qu'il croyoit donner la bataille.</p> - -<p>«Il monta à cheval le samedi à deux heures, après -avoir mangé; et comme il avoit bien des gens avec lui, -il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il vouloit -aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, demeurez là; -vous ne faites que tourner autour de moi, vous me ferez -reconnoître.» M. d'Hamilton, qui se trouva près de -l'endroit où il alloit, lui dit: «Monsieur, venez par ici, on -tire du côté où vous allez.—Monsieur, lui dit-il, vous -avez raison, je ne veux point du tout être tué aujourd'hui, -cela sera le mieux du monde.» Il eut à -peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le -chapeau à la main, qui lui dit: «Monsieur, jetez les -yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là.» -M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, -il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui -emporte le bras et la main qui tenoient le chapeau de -Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardoit toujours, -ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il -avoit laissé le petit d'Elbeuf; il n'étoit point encore tombé, -mais il étoit penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, -le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses -gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et -demeure tranquille pour jamais: songez qu'il étoit mort -<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -et qu'il avoit une partie du cœur emportée. On crie, -on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit, et ôter -le petit d'Elbeuf, qui s'étoit jeté sur le corps, qui -ne vouloit pas le quitter, et se pâmoit de crier. On -couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une -haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on -l'emporte dans sa tente: ce fut là où M. de Lorges, -M. de Roye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de -douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux -grandes affaires qu'on avoit sur les bras. On lui a fait un -service militaire dans le camp, où les larmes et les cris -faisoient le véritable deuil... Quand ce corps a quitté -son armée, ç'a été encore une autre désolation; et partout -où il a passé, on n'entendoit que des clameurs. Mais à -Langres ils se sont surpassés; ils allèrent au-devant de -lui en habits de deuil, au nombre de plus de deux cents, -suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un -service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent -tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille -francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la -première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que -dites vous de ces marques naturelles d'une affection -fondée sur un mérite extraordinaire?... Voilà quel fut le -divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes comme -vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne -fîmes que soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, -et répondit que vous n'auriez point évité cette triste -partie si vous aviez été ici; je l'assurai fort de votre douleur; -il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria -de vous dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui -perd tout, aussi bien que son fils. Voilà une belle chose -de m'être embarquée à vous conter ce que vous saviez -<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> -déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien -aise de vous faire voir que voilà comme on oublie M. de -Turenne en ce pays-ci<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor"> [37]</a>.»</p> - -<p>(Même date) «M. Barillon soupa hier ici: on ne parla -que de M. de Turenne; il en est véritablement très-affligé. -Il nous contoit la solidité de ses vertus, combien il étoit -vrai, combien il aimoit la vertu pour elle-même, combien -par elle seule il se trouvoit récompensé; et puis finit -par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer ni être touché de -son mérite, sans en être plus honnête homme. Sa société -communiquoit une horreur pour la friponnerie et pour -la duplicité, qui mettoit tous ses amis au-dessus des autres -hommes: dans ce nombre on distingua fort le chevalier -(<i>de Grignan</i>) comme un de ceux que ce grand -homme aimoit et estimoit le plus, et aussi comme un de -ses adorateurs. Bien des siècles n'en donneront pas un -pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à fait aveugle en -celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que c'est -se vanter d'être en bonne compagnie... Au reste, il -avoit quarante mille livres de rente de partage, et M. Boucherat -a trouvé que, toutes ses dettes et ses legs payés, il -ne lui restoit que dix mille livres de rente; c'est deux -cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que -la chicane n'y mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi -en cinquante années de service<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor"> [38]</a>.»</p> - -<p>«(30 août).—Je reviens du service de M. de Turenne -à Saint-Denis. Madame d'Elbeuf m'est venue prendre, -elle a paru me souhaiter; le cardinal de Bouillon m'en -a priée d'un ton à ne pouvoir le refuser. C'étoit une chose -bien triste: son corps étoit là au milieu de l'église; il y -<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -est arrivé cette nuit avec une cérémonie si lugubre que -M. Boucherat, qui l'a reçu, et qui y a veillé toute la nuit, -en a pensé mourir de pleurer. Il n'y avoit que la famille -désolée, et tous les domestiques<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor"> [39]</a>, en deuil et en pleurs; -on n'entendoit que des soupirs et des gémissements. Il y -avoit d'amis M. Boucherat, M. de Harlay, M. de Meaux -et M. de Barillon; mesdames Boucherat y étoient et les -nièces... Ç'a été une chose triste de voir tous ses gardes -debout, la pertuisane sur l'épaule, autour de ce corps -qu'ils ont si mal gardé, et, à la fin de la messe, de les voir -porter sa bière jusqu'à une chapelle au-dessus du grand -autel, où il est en dépôt. Cette translation a été touchante; -tout étoit en pleurs, et plusieurs crioient sans pouvoir -s'en empêcher. Enfin nous sommes revenus dîner tristement -chez le cardinal de Bouillon, qui a voulu nous -avoir; il m'a priée, par pitié, de retourner ce soir, à six -heures, le prendre pour le mener à Vincennes, et madame -d'Elbeuf; ils m'ont fort parlé de vous...; la lune nous -conduira jusqu'où il lui plaira<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor"> [40]</a>.»</p> - -<p>Pendant que sa famille et ses plus intimes amis, parmi -lesquels c'est un grand honneur à madame de Sévigné -d'être comptée, rendaient aux restes de Turenne ces premiers -et touchants hommages, la cour demandait à Fontainebleau -des distractions contre l'universelle inquiétude. -«On y jouera, mande madame de Sévigné dans -la même lettre, quatre des belles pièces de Corneille, -quatre de Racine, et deux de Molière<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor"> [41]</a>.» Mais la cour, -mieux inspirée, ou rappelée à plus de convenance par les -<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -dispositions du public, revint, le surlendemain vendredi, -pour assister au nouveau service qui devait se faire et qui -eut lieu, en effet, en grande pompe, le lundi suivant, -dans l'église de Notre-Dame. Madame de Sévigné se dispensa -d'y paraître: elle partait, le lendemain, pour la -Bretagne, et d'ailleurs elle n'avait nulle envie d'aller -compromettre sa vraie douleur dans cette cérémonie -d'apparat. «On fait présentement à Notre-Dame, écrit-elle -le jour même, le service de M. de Turenne en grande -pompe... je me contente de celui de Saint-Denis; je n'en -ai jamais vu un si bon.» Et, passant aux fâcheuses nouvelles -qui arrivaient des armées: «N'admirez-vous point, -dit-elle en terminant, ce que fait la mort de ce héros, et -la face que prennent les affaires depuis que nous ne l'avons -plus<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor"> [42]</a>?»</p> - -<p>En effet, sur le coup de la mort de son général, l'armée -d'Allemagne avait été obligée et s'était trouvée heureuse -de repasser le Rhin, conduite par le neveu de -Turenne, le duc de Lorges, lieutenant général, et suivie -de près par Montécuculli. D'un autre côté, le maréchal de -Créqui, ayant voulu surprendre les forces qui assiégeaient -dans Trèves une garnison française, avait été surpris lui-même -à Consarbrüch, avec perte de la plus grande partie -de ses troupes. «Cet homme ambitieux (dit un contemporain, -il est vrai peu bienveillant) crut beaucoup faire pour -son avancement et pour sa gloire, si, dans le temps que -M. de Turenne venoit d'être tué, il pouvoit faire un échec -au duc de Zell et au vieux duc de Lorraine, qui marchoient -à lui avec une armée plus forte que la sienne<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor"> [43]</a>.» Battu -<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -ainsi à Consarbrüch, le maréchal de Créqui, par une inspiration -qui indiquait un génie militaire peu commun, -se jeta avec quelques débris dans la ville de Trèves, -qu'il aurait sauvée si la trahison d'une partie de la garnison -n'avait livré la place ainsi que le général malheureux -à l'ennemi.</p> - -<p>Ces événements répandaient partout l'alarme. Écho -fidèle des sociétés très-émues de Paris, madame de Sévigné, -parlant de la défaite de Créqui, l'appelle <i>une vraie -déroute</i><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor"> [44]</a>. Et, malgré sa réserve accoutumée, poussée à -écrire ce que tout son monde répète autour d'elle: «La -consternation est grande, ajoute-t-elle... Les ennemis sont -fiers de la mort de M. de Turenne: en voilà les effets; -ils ont repris courage: on ne peut en écrire davantage; -mais la consternation est grande ici, je vous le dis pour -la seconde fois.»—«Le courage de M. de Turenne, -répète-t-elle ailleurs, semble être passé à nos ennemis; -ils ne trouvent plus rien d'impossible<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor"> [45]</a>.»</p> - -<p>Ces deux lignes sont une exacte peinture de la situation -respective de la France et de l'Europe. Ce fort bouclier -renversé, ce prestige souverain de Turenne évanoui, -ce fut comme un mouvement spontané en avant de la -part de tous les ennemis de Louis XIV. Condé seul pouvait -rétablir parmi nos soldats la confiance, et chez les -ennemis le sentiment de notre supériorité. Mais, lors de -la mort de Turenne, il était en Flandre, éloigné, malade: -arriverait-il à temps pour s'opposer à la marche des Impériaux? -là était la question de l'envahissement de la -France.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> -Outre son sentiment national, chez elle très-réel et alors, -comme au reste dans toutes les classes, vivement excité, -madame de Sévigné avait bien des raisons pour s'intéresser -aux événements de cette guerre, à laquelle prenaient -part tous les siens. Charles de Sévigné se trouvait -en Flandre dans l'armée que Condé venait de laisser au -maréchal de Luxembourg, son digne élève; le colonel -de Grignan aidait le duc de Lorges à maintenir la position -de l'armée du Rhin jusqu'à l'arrivée de ce prince, et -M. de la Trousse, «après avoir fait des merveilles dans -l'armée de M. de Créqui,» était tombé aux mains des -ennemis<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor"> [46]</a>. Il ne nous est pas permis d'omettre des détails -aussi intimement liés à la biographie de madame de Sévigné. -Ses lettres de cette date offrent, d'ailleurs, le plus -attachant tableau de Paris et de la Cour, dans cette -grave occurrence.</p> - -<p>Ce qui la préoccupe surtout, on le pense bien, c'est son -fils, «dont l'armée n'est point tant composée de <i>pâtissiers</i> -(<i>sic</i>) qu'elle ne soit fort en peine de lui, non pas -quand elle pense au prince d'Orange, mais à M. de -Luxembourg, à qui les mains démangent furieusement<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor"> [47]</a>.» -Celui-ci brûlait, en effet, de se distinguer. Mais -on ne voit partout que défaite, et il semble à madame de -Sévigné que ce général «a bien envie de perdre sa petite -bataille<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor"> [48]</a>.» Malgré ses inquiétudes, elle se félicite néanmoins -de savoir son fils <i>à son devoir</i>, et non point honteusement -sur le pavé de Paris comme tels gentilshommes -dont elle a eu la discrétion de taire les noms, sauf un -<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -seul. «Je vis, l'autre jour, à la messe, mande-t-elle, le -comte de Fiesque et d'autres qui assurément n'y ont -point bonne grâce. Je trouvai heureuses celles qui n'avoient -leurs enfants ni aux Minimes ni en Allemagne; -j'ai voulu dire moi, qui sais mon fils à son devoir, sans -aucun péril présentement<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor"> [49]</a>.»—«Je vous avoue (ajoute-t-elle -plus vivement la semaine d'après) qu'il y a ici de -petits messieurs à la messe à qui l'on voudroit bien donner -<i>d'une vessie de cochon par le nez</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor"> [50]</a>.» Cette boutade patriotique, -chez une femme qui n'affecte nullement des -sentiments romains, est un indice de l'émotion des âmes -à ce moment critique, et une preuve que ceux-là formaient -une très-rare exception qui se prélassaient tranquillement -dans l'église de la place Royale, au lieu de courir à la -frontière.</p> - -<p>En ce qui concerne son fils, madame de Sévigné en -fut pour la crainte. Malgré son désir de faire parler de -lui, l'élève de Condé, fidèle, du reste, à ses instructions, -se bornait à maintenir une défensive prudente -et vigoureuse, favorisée par la conduite des confédérés, -qui hésitaient, eux aussi, à risquer une bataille -décisive. «Les alliés craignoient, a dit un bon témoin, -que toute la Flandre ne fût perdue si les François remportoient -l'avantage, et ceux-ci craignoient que les confédérés -n'entrassent en France s'ils remportoient une -victoire tant soit peu considérable.<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor"> [51]</a>» On attendait en -Flandre, comme par un tacite accord, ce qui se passerait -sur le Rhin, où était le nœud de la situation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> -Malgré sa mésaventure à la funeste journée de Consarbrüch, -le cousin de madame de Sévigné n'avait rien -perdu de la bonne réputation qu'il s'était déjà acquise -comme capitaine-commandant ou colonel des gendarmes-Dauphin. -Pendant quelques jours on avait ignoré son -sort. Le 16 août, on apprit enfin qu'il était devenu le prisonnier -du marquis de Grana, avec lequel il avait eu -occasion de lier amitié quelques années auparavant. -Mais voici de quelle honorable et piquante façon avait -eu lieu sa capture; rarement madame de Sévigné a -jeté une plus jolie narration:</p> - -<p>«Pour M. de la Trousse, depuis mes chers romans, je -n'ai rien vu de si parfaitement heureux que lui. N'avez-vous -point vu un prince qui se bat jusqu'à l'extrémité? -Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande -résistance: il voit l'inégalité du combat; il en est honteux; -il écarte ses gens; il demande pardon à ce vaillant -homme, qui lui rend son épée, à cause de son honnêteté, -et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le fait son prisonnier; -il le reconnoît pour un de ses amis, du temps -qu'ils étoient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son -prisonnier comme son propre frère; il le loue de son extrême -valeur; mais il me semble que le prisonnier soupire: -je ne sais s'il n'est point amoureux: je crois qu'on -lui permettra de revenir sur parole; je ne vois pas bien -où la princesse l'attend, et voilà toute l'histoire<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor"> [52]</a>.» On -sait que M. de la Trousse était, depuis longtemps, amoureux -de madame de Coulanges. Il y a là un grain d'épigramme -qui va atteindre cette dernière. La rivale que -sous-entend madame de Sévigné pourrait bien être <i>cette -<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -grosse maîtresse du Charmant</i> (M. de Villeroi), dont -elle parle, sans la nommer, dans un autre endroit, -comme ayant occupé quelque temps son cousin. Celui-ci -fut bientôt mis en liberté, et le nom de la princesse ne -resta pas longtemps douteux: le marquis de la Trousse -se rengagea plus que jamais dans une liaison qui devait -durer autant que sa vie.</p> - -<p>Mais, une fois rassurée sur le compte de son fils, celui -qui occupait le plus madame de Sévigné était le chevalier -de Grignan, placé, depuis la mort de Turenne, au -poste le plus périlleux. L'œuvre de M. Walckenaer, -porte, en maint endroit, la trace de la vive affection, de -l'estime particulière que madame de Sévigné professait -pour ce frère de son gendre, auquel madame de Grignan -accordait aussi la préférence sur ses autres beaux-frères. -Le chevalier méritait ces sentiments par la franchise et la -vivacité de son dévouement pour sa belle-sœur et pour la -mère de celle-ci. Un caractère sûr, ferme et froid, même -un peu fier, des maximes d'honneur et de vertu, un esprit -sensé et mûr avant l'âge, une aptitude militaire reconnue, -lui avaient valu l'attention, puis la faveur des hommes -sérieux, et Turenne l'avait mis au nombre de ceux -qu'il aimait: solide éloge, car il aimait peu de gens, en -trouvant peu dignes de son estime. Le chevalier de Grignan, -qui faisait la campagne d'Allemagne à la tête du -régiment de son nom, était intimement lié avec le duc -de Lorges: il fut un de ceux qui le secondèrent le mieux -lorsque la mort de Turenne eut fait tomber sur son neveu -la rude besogne de maintenir une armée démoralisée, et -de contenir un ennemi qui ne doutait plus de rien. C'est -ici, dans la biographie de ce membre le plus distingué de -la famille des Grignan, sa véritable page d'honneur. Il -<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -faut la lui restituer, car les infirmités précoces qui viendront -l'assaillir nous retireront trop tôt l'occasion de -parler de lui.</p> - -<p>On voit que madame de Sévigné recherche tous les -sujets d'entretenir sa fille sur ce chapitre qui lui tient -au cœur; heureuse d'écrire les louanges du chevalier, -car, dans cette circonstance, elle était plutôt l'organe de -l'opinion publique que de sa prédilection.</p> - -<p>«Voilà donc (mande-t-elle le 9 août en annonçant -l'heureux combat d'Altenheim) nos pauvres amis qui ont -repassé le Rhin, fort heureusement, fort à loisir, et après -avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien complète -pour M. de Lorges.... Le gentilhomme de M. de Turenne -qui étoit retourné et qui est revenu, dit qu'il a vu faire -des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a -été jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si -bien repoussé les ennemis que ce fut cette vigueur extraordinaire -qui décida du combat. M. de Boufflers et le -duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de -Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion. -Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il -n'ait pas été blessé à se mêler comme il a fait, et à essuyer -tant de fois le feu des ennemis<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor"> [53]</a>.»</p> - -<p>Le surlendemain, elle ajoute: «La Garde vous a -mandé ce que M. de Louvois a dit à la bonne Langlée, -et comme le roi est content des merveilles que le chevalier -de Grignan a faites: s'il y a quelque chose d'agréable -dans la vie, c'est la gloire qu'il s'est acquise dans cette occasion; -il n'y a pas une relation ni pas un homme qui ne -parle de lui avec éloge; sans sa cuirasse il étoit mort: il -<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -a eu plusieurs coups dans cette bienheureuse cuirasse, il -n'en avoit jamais porté; Providence! Providence<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor"> [54]</a>!»</p> - -<p>De Bretagne, où est encore venu la trouver l'éloge -du chevalier de Grignan, madame de Sévigné écrit trois -mois après: «Je fus hier chez la princesse (madame la -princesse de Tarente, alors à Vitré), j'y trouvai un gentilhomme -de ce pays, très-bien fait, qui perdit un bras le -jour que M. de Lorges repassa le Rhin... Il vint à parler, -sans me connoître, du régiment de Grignan et de son -colonel: vraiment je ne crois pas que rien fût plus charmant -que les sincères et naturelles louanges qu'il donna -au chevalier; les larmes m'en vinrent aux yeux. Pendant -tout le combat, le chevalier fit des actions et de valeur et -de jugement qui sont dignes de toute sorte d'admiration: -cet officier ne pouvoit s'en taire, ni moi me lasser -de l'écouter. C'est quelque chose d'extraordinaire que le -mérite de ce beau-frère; il est aimé de tout le monde: -voilà de quoi son humeur négative et sa qualité de <i>petit -glorieux</i> m'eussent fait douter; mais point, c'est un autre -homme; c'est le cœur de l'armée, dit ce pauvre estropié<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor"> [55]</a>.»</p> - -<p>Cette journée d'Altenheim fut une journée d'héroïsme. -Chacun sentait qu'il y allait du salut de la France. La Fare -rend la même justice au neveu de Turenne, et à Vaubrun -qui partageait avec lui le commandement, et aussi -au jeune gouverneur titulaire de la Provence, dont M. de -Grignan tenait la place, et qui inaugurait alors une carrière -militaire qui le retint presque constamment dans -les camps, au grand avantage de son remplaçant, mais -à la grande peine de madame de Sévigné: «M. de Lorges -<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -fit ce qu'on pouvoit attendre d'un digne capitaine... -Vaubrun lui-même, le pied cassé et la jambe sur l'arçon, -chargea à la tête des escadrons, comme le plus -brave homme du monde qu'il étoit, et y fut tué aussi -avec plusieurs autres... Le duc de Vendôme, fort jeune -alors, eut la cuisse percée d'un coup de mousquet, à la -tête de son régiment, et donna, dans cette occasion, des -marques du courage et des talents qui lui ont fait commander -depuis avec gloire les armées du roi dans les conjonctures -les plus difficiles<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor"> [56]</a>.»</p> - -<p>Pendant que le chevalier de Grignan se distinguait sur -les bords du Rhin, l'un de ses frères, le coadjuteur d'Arles, -se signalait à Paris comme orateur de l'Assemblée du -clergé, où il figurait en qualité de procureur-député -de la province d'Arles, en compagnie de l'abbé de Grignan, -le dernier frère, appelé tantôt <i>le bel abbé</i>, tantôt <i>le -plus beau de tous les prélats</i><a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor"> [57]</a>, lequel remplissait les fonctions -d'agent général de la même province. Quoique jeune, -le coadjuteur jouissait déjà dans son ordre d'une réputation -due surtout à un talent véritable pour la parole. Il y -ajouta encore dans cette session de 1675. «M. Boucherat, -écrit madame de Sévigné le 9 août, me manda lundi -au soir que M. le coadjuteur avoit fait merveilles à une -conférence à Saint-Germain, pour les affaires du clergé; -M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose à -Versailles<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor"> [58]</a>.» Aussi ce fut lui (distinction singulière à -cause de son âge et de son rang dans la hiérarchie) que l'assemblée -désigna pour faire au roi la harangue d'usage, -<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -avec mission de le remercier de l'appui qu'il accordait à -l'Église, et de lui présenter les doléances du clergé au -sujet de la conduite des réformés.</p> - -<p>Son discours était fait lorsque arriva à Paris la nouvelle -de la défaite du maréchal de Créqui. Malgré son -désir de plaire au roi, l'orateur ne pouvait passer sous -silence ce premier et considérable échec infligé à ses -armes. Le coadjuteur d'Arles se tira de ce pas difficile à -la satisfaction générale. La veille de prononcer son discours, -il avait voulu connaître sur le changement de rédaction -que lui imposait la circonstance, l'opinion et le -goût de madame de Sévigné, avec laquelle il vivait dans -une grande liberté. «Le coadjuteur, dit celle-ci, avoit -pris dans sa harangue, le style ordinaire des louanges, -mais aujourd'hui cela seroit hors de propos; il passe sur -l'affaire présente avec une adresse et un esprit admirables; -il vous mandera le tour qu'il donne à ce petit -inconvénient; et, pourvu que ce morceau soit recousu -bien juste, ce sera le plus beau et le plus galant de son -discours<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor"> [59]</a>.»</p> - -<p>Le succès fut complet. Madame de Sévigné enregistre -avec joie et évidemment avec un peu d'exagération de -famille, ce résultat qu'elle a prévu: «La harangue de -M. le coadjuteur a été la plus belle et la mieux prononcée -qu'il est possible: il a passé cet endroit, qui a été -fait et rappliqué après coup, avec une grâce et une habileté -non pareille; c'est ce qui a le plus touché tous les -courtisans. C'est une chose si nouvelle que de varier la -phrase, qu'il a pris l'occasion que souhaitoit Voiture -pour écrire moins ennuyeusement à M. le Prince, et s'en -<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -est aussi bien servi que Voiture auroit fait. Le roi a fort -loué cette action, et a dit à M. le Dauphin: «Combien -voudriez-vous qu'il vous en eût coûté, et parler aussi -bien que M. le coadjuteur?» M. de Montausier a pris -la parole et a dit: «Sire, nous n'en sommes pas là; c'est -assez que nous apprenions à bien répondre.» Les ministres -et tous les autres ont trouvé un agrément et un -air de noblesse dans ce discours qui donne une véritable -admiration. J'ai bien à remercier les Grignan de tout -l'honneur qu'ils me font, et des compliments que j'ai reçus -depuis peu, et du côté de l'Allemagne et de celui de Versailles.» -Et, avec un soupir: «Je voudrois bien que -l'aîné eût quelque grâce de la cour pour me faire avoir -aussi des compliments du côté de Provence<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor"> [60]</a>!» Le coadjuteur -d'Arles obtint non-seulement l'approbation de la -cour, mais celle de son ordre. C'est ce qu'on lit dans les -procès-verbaux de l'Assemblée du clergé, où le président -rappelle «que tous les prélats ont été témoins de la -force, capacité et prudence avec lesquelles monseigneur -le coadjuteur a parlé au roi, et que Sa Majesté avoit -paru extrêmement satisfaite<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor"> [61]</a>.»</p> - -<p>Louis XIV ne se dissimulait point la gravité de la crise -qui s'ouvrait devant lui. Il avait compris au fond toute -l'importance de la perte de Turenne; mais (c'est de ceci -que l'histoire doit le louer) en présence de ce malheur, -de la défaite de Créqui, de la prise de Trêves, de l'élan -et des projets audacieux de l'ennemi, de la situation intérieure -de la France, qui fermentait et se révoltait même -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -en Guyenne et en Bretagne, il ne s'abandonna point, et -ne perdit rien de cette fermeté calme et sereine, qu'il retrouvera -dans ses plus grands désastres, et qui semble -constituer le trait dominant d'une âme en toute circonstance -supérieure à la fortune.</p> - -<p>On a contesté, et cela semble de mode aujourd'hui, -la valeur intellectuelle et morale de Louis XIV. La postérité -devait réagir contre les excessives adulations de -ses contemporains. Mais a-t-elle raison de faire son évangile -historique des mémoires posthumes de cette commère -de génie qu'on appelle Saint-Simon? Ce n'est point -ici le lieu de rechercher si <i>le roi du dix-septième siècle</i> a -été un esprit véritablement supérieur: dans tous les cas, -ç'a été un solide caractère. Insatiable pour la louange, -a-t-on dit, visant au demi-dieu, ennemi de toute vérité, -exagérant ses victoires, et voulant convertir ses revers -en succès. Il n'en fit pas preuve, on va le voir, dans ce -moment critique qui suivit la déroute de Consarbrüch. -C'est à madame de Sévigné, car elle est le véritable historien -de ces mois de juillet et d'août si fameux, que nous -empruntons des détails:</p> - -<p>«Un courtisan vouloit faire croire au roi que ce n'étoit -rien que ce qu'on avoit perdu; il répondit qu'il haïssoit -ces manières, et qu'en un mot c'étoit une défaite -très-complète. On voulut excuser le maréchal de Créqui; -il convint que c'étoit un très-brave homme; «mais ce -qui est désagréable, dit-il, c'est que mes troupes ont -été battues par des gens qui n'ont jamais joué qu'à la -bassette:» il est vrai que ce duc de Zell est jeune et -joueur; mais voilà un joli coup d'essai. Un autre courtisan -voulut dire: mais pourquoi le maréchal de Créqui donnoit-il -la bataille? Le roi répondit, et se souvint d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -vieux conte du duc de Weimar qu'il appliqua très bien. Ce -Weimar, après la mort du grand Gustave, commandoit -les Suédois alliés de la France; un vieux Parabère cordon -bleu, lui dit, en parlant de la dernière bataille qu'il avoit -perdue: Monsieur, pourquoi la donniez-vous? Monsieur, -lui répondit le duc de Weimar, c'est que je croyois la -gagner; et puis se tourna: Qui est ce sot cordon bleu-là? -Toute cette application est extrêmement plaisante...» -Dans la même lettre on lit encore ceci: «On vient de me -dire de très-bon lieu que les courtisans, croyant faire -leur cour en perfection, disoient au roi qu'il entroit à -tout moment à Thionville et à Metz des escadrons et -même des bataillons tout entiers, et que l'on n'avoit -quasi rien perdu. Le roi, comme un galant homme, sentant -la fadeur de ce discours, et voyant donc rentrer tant -de troupes: «Mais, dit-il, en voilà plus que je n'en -avois.» Le maréchal de Gramont, plus habile que les -autres, se jette dans cette pensée: oui, Sire, c'est qu'ils -ont fait des petits. Voilà de ces bagatelles que je trouve -plaisantes, et qui sont vraies<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor"> [62]</a>.» Il existe sur Louis XIV -assez peu d'anecdotes dignes de foi, on a conservé de lui -trop peu de mots authentiques, pour omettre de pareils -détails dans un ouvrage tel que celui-ci, destiné à -faire connaître mieux ce règne extraordinaire, au moyen -d'une correspondance qui en forme la chronique journalière -et intime.</p> - -<p>Le roi, nous le redisons d'après madame de Sévigné, -avait bien senti la perte de Turenne, surtout quand il était -«seul, qu'il rêvoit et rentroit en lui-même<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor"> [63]</a>.» C'est dire -<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -qu'autour de lui (on vient bien de le voir à propos -du maréchal de Créqui) les courtisans, le premier moment -d'émotion passé, s'attachaient, par leur contenance -et leurs discours, à prouver que ces <i>accidents</i> n'avaient -en rien diminué leur foi dans la fortune, dans ce qu'on -appelait <i>l'étoile du roi</i>. Comme plus tard Napoléon, -Louis XIV avait aussi la foi en cette étoile, jusque-là et -pour longtemps encore heureuse. Il se redressa bientôt, -reprit assurance en lui-même et en la France, plein de -confiance, à ce moment donné, dans <i>M. le Prince</i>, dont -la grande renommée, le génie toujours jeune en un corps -fatigué, s'interposait entre l'Europe liguée et la France -surprise; et avant un an il renoncera même à l'épée de -Condé, afin d'établir que sa grandeur personnelle et la -puissance du pays ne pouvaient dépendre d'un général, -si glorieux fût-il.</p> - -<p>Louis XIV avait des prétentions au génie de la guerre<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor"> [64]</a>. -Il aimait qu'on lui rapportât l'honneur des batailles gagnées -sous ses yeux. La réputation hors ligne de Turenne -et de Condé, l'enorgueillissait comme chef de la France, -mais le froissait comme homme. Il profitait de leurs talents, -et les jalousait en les admirant. A côté de lui un -homme poussait cette jalousie, contre Turenne surtout, -jusqu'à l'envie et la haine. Courtisan plein d'ambition, -de talents et de morgue, ayant tous les mérites d'un ministre -de la guerre qui prépare les victoires et sait réunir -les moyens de les procurer, bon administrateur mais -nullement général, Louvois n'aimait pas les grands généraux -à qui on attribuait uniquement des succès dans -lesquels il prétendait avoir sa part et une grande part. -<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -Il inaugurait cette classe de ministres et d'hommes politiques -qui se laissent volontiers aller à croire qu'à la -guerre, le génie organisateur qui combine et décide de -loin peut suffire sans la pratique militaire, qu'on fait -d'aussi bons plans de campagne dans son cabinet que -sur les lieux, et que tous les chefs d'armée bien dirigés se -valent; école qui, pour prendre des noms plus près de -nous, a fait vingt Schérer pour un Carnot.</p> - -<p>Précisément, dans l'année qui précéda sa mort, Turenne -avait eu à réprimer ces outrecuidantes prétentions -de Louvois, jeune encore, mais déjà d'autant plus hautain -qu'il se sentait plus contesté, et il l'avait fait dans -des termes tels que le ministre, qui ne l'aimait pas, en était -venu à le haïr de toute la force de son tempérament -atrabilaire et excessif<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor"> [65]</a>.</p> - -<p>C'était donc faire mal sa cour au roi et à son malfaisant -et bientôt tout-puissant ministre, que d'afficher en -public de trop vifs regrets de la perte qu'on venait d'éprouver, -mais surtout de laisser percer des craintes sur la -fortune d'un règne jusqu'alors si brillant. De là les précautions -et les réticences que l'on remarque sur ce dernier -point dans la correspondance de madame de Sévigné, -elle si franche, si libre, d'ailleurs pour l'expression de sa -douleur personnelle. Dans les deux passages suivants, elle -fournit la preuve de ce que je viens de dire sur l'accueil -qui était fait aux regrets trop fortement exprimés de la -mort de Turenne: «Le duc de Villeroi ne se peut consoler -de M. de Turenne; il écrit que la fortune ne peut -plus lui faire de mal, après lui avoir fait celui de lui ôter -<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme.... Il a -écrit ici des lettres dans le transport de sa douleur, qui -sont d'une telle force qu'il les faut cacher. Il ne voit rien -dans sa fortune au-dessus d'avoir été aimé de ce héros, -et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'estime après -celle-là: sauve qui peut<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor"> [66]</a>!»—«Le chevalier de Coislin -est revenu après la mort de M. de Turenne, disant qu'il -ne pouvoit plus servir après avoir perdu cet homme-là; -qu'il étoit malade, que pour le voir et pour être avec lui, -il avoit fait cette dernière campagne, mais que ne l'ayant -plus il s'en alloit à Bourbon. Le roi, informé de tous ces -discours, a commencé par donner son régiment, et a dit -que sans la considération de ses frères, il l'auroit fait -mettre à la Bastille<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor"> [67]</a>.» Madame de Sévigné demandait -un chiffre pour correspondre avec sa fille: sans doute -qu'elle avait beaucoup d'anecdotes de ce genre à lui conter.</p> - -<p>Quelque chose de cette défaveur atteignait même ceux -qui, comme le duc de Lorges et le chevalier de Grignan, -se contentaient de garder leurs regrets dans leur cœur, et -vengeaient Turenne en se battant bien pour la France et -pour le roi. On tenait à leur dire qu'ils n'avaient fait que -leur devoir, et que tout autre à leur place en eût fait autant; -qu'ils n'avaient rendu aucun service exceptionnel, -car il ne fallait pas qu'il y eût de grande crise à surmonter: -aussi fit-on attendre un an au duc de Lorges ce -bâton de maréchal auquel il avait droit et qu'on venait de -prodiguer, et le chevalier de Grignan à son retour n'obtint -absolument rien. Et cependant la victoire de l'armée -du Rhin près d'Altenheim avait sauvé la France à ce moment -<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -critique, car si le neveu de Turenne ne se fût pas -trouvé à la hauteur de sa tâche, le territoire était envahi, -et Louis XIV peut-être abaissé pour longtemps. C'est un -diplomate bien instruit des projets hostiles de l'Europe, -car il les fomentait sous main, qui le déclare: -«Les confédérés se persuadoient que s'ils pouvoient -gagner une bataille, ils entreraient infailliblement en -France, et que s'ils y étoient une fois, les mécontentements -du peuple ne manqueraient jamais d'éclater contre -le gouvernement, et donneroient jour aux ravages et -aux succès qu'ils se promettoient, ou tout au moins à -une paix qui mettroit les voisins de cette couronne en -sûreté et en repos<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor"> [68]</a>.»</p> - -<p>Mais ces mauvais desseins furent déjoués. La fortune de -Louis XIV et de la France (car ici l'<i>État</i> et le <i>Roi</i> n'en -faisaient bien qu'un) reprit sa marche ascendante. L'armée -du Rhin tint ferme jusqu'à l'arrivée de Condé. Par -ses manœuvres habiles, celui-ci déconcerte Montécuculli, -et lui fait successivement lever le siége de Haguenau et -celui de Saverne; puis, sans doute d'après le désir du -roi, il se place sur la défensive, maître, toutefois, de la -situation, et pouvant ne se battre que quand et où il -voudrait: «Et voilà (ajoute madame de Sévigné comme -la France rassurée, et fidèle aussi à une vieille admiration -pour ce dernier des héros, qui, comme Turenne, -l'honorait de son amitié), voilà l'avantage des bons -joueurs d'échecs<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor"> [69]</a>.»</p> - -<p>Ainsi prévenue, la cour de Vienne ordonna à Montécuculli -de suspendre ses opérations. Le vieux duc de -<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -Lorraine, l'un des chefs principaux des confédérés, étant -mort sur ces entrefaites, et la Hongrie se trouvant plus -vivement pressée par les Turcs qui s'y acharnaient depuis -quelques années, les Impériaux repassèrent enfin le Rhin, -et les armées françaises prirent leurs quartiers d'hiver en -Flandre et en Alsace, les deux partis remettant au printemps -de nouveaux projets et de plus grands efforts.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE II.<br /> -<span class="medium">1676.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent"> -Ouverture de la campagne de cette année.—Madame de Sévigné -voit partir son fils et le chevalier de Grignan.—Louis XIV va -se mettre à la tête de l'armée de Flandre.—La correspondance -de madame de Sévigné est le vrai journal du temps, même -pour les choses de la guerre.—Siége et prise de Condé.—Monsieur -assiége Bouchain.—Louis XIV offre la bataille au prince -d'Orange, qui se retire sans combattre.—Prise de Bouchain.—Retour -du roi à Versailles.—Caractère militaire de Louis XIV.—L'armée -française met le siége devant Aire; les ennemis vont -investir Maëstricht et Philisbourg.—Madame de Sévigné annonce -à sa fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.—Belle -conduite à ce siége du baron de Sévigné.—Curieuses anecdotes -recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.—M. de Schomberg -fait lever le siége de Maëstricht.—Philisbourg est obligé -de se rendre aux ennemis.—L'opinion s'en prend au maréchal de -Luxembourg; Madame de Sévigné rapporte sur lui un mot piquant.—Le -reste de l'année se passe sans événements militaires.</p> - -<p class="space">A son arrivée à Paris, en avril 1676, madame de Sévigné, -on l'a vu, avait trouvé partout les préparatifs de la -nouvelle et décisive campagne qui allait s'ouvrir. Cloué -par la goutte à Chantilly, le prince de Condé avait déclaré -qu'il ne pouvait servir; le roi le prit au mot, et, -à partir de 1675, il ne parut plus à la tête des armées.</p> - -<p>Jusque-là l'Europe s'était plu à attribuer les remarquables -succès de la France, au génie des deux capitaines -que tous les hommes de guerre, amis et ennemis, -reconnaissaient pour leurs maîtres. On allait voir ce qu'il -serait possible de faire sans eux: plus encore que ses adversaires, -<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> -Louis XIV voulait en avoir le cœur net. Malgré -sa vanité que tout surexcitait, il ne s'estimait certes -point l'égal de Turenne et de Condé; mais, comme beaucoup -de souverains (sur ce point les royautés se rencontrent -avec les démocraties), il ne croyait pas aux hommes -nécessaires. Indépendamment de sa grande confiance en -lui-même, en sa fortune plus qu'en ses talents, il se confiait -aussi dans le savoir de quelques généraux du second -ordre, élèves de ces glorieux maîtres, mais surtout, et -à bon droit, dans l'esprit militaire et national de ses armées, -dans leur discipline, leur parfaite organisation, -œuvre de Louvois, qui, pour procurer des succès personnels -à son roi, avait prodigué à l'armée de Flandre, que -celui-ci allait commander, toutes les ressources refusées -ou disputées à Turenne.</p> - -<p>«On ne voit à Paris, écrit madame de Sévigné, -que des équipages qui partent; les cris sur la disette d'argent -sont encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera -personne non plus que les années passées. Le -chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il m'a -épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor"> [70]</a>.» -Le colonel du régiment de Grignan partait, -paraît-il, «enragé de n'être point brigadier.»—«Il a -raison, ajoute madame de Sévigné, après ce qu'il fit -l'année passée, il méritoit bien qu'on le fît monter d'un -cran<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor"> [71]</a>.» Sévigné se mit en route le 15 avril, à la grande -tristesse de sa mère. Elle annonce ainsi ce départ à sa -fille: «Je suis bien triste, ma mignonne, le pauvre petit -compère vient de partir. Il a tellement les petites vertus -<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -qui font l'agrément de la société, que quand je ne le regretterois -que comme mon voisin, j'en serais fâchée... -Voilà <i>Beaulieu</i><a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor"> [72]</a> qui vient de le voir monter gaiement en -carrosse avec Broglio et deux autres; il ne l'a point voulu -quitter <i>qu'il ne l'ait vu pendu</i><a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor"> [73]</a>.»</p> - -<p>Le lendemain le roi quitta Versailles pour aller se -mettre à la tête de l'armée, gardant, comme toujours, -sur ses desseins un impénétrable secret. Il avait sous lui -les maréchaux d'Humières, de Schomberg et de Créqui: -«Ce n'est pas l'année des grands capitaines,» écrit madame -de Sévigné, toute à ses souvenirs<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor"> [74]</a>. Louvois dont -l'amour-propre étoit surexcité à l'égal de celui de son -maître, avait pris les devants pour tout disposer, et faciliter -le siége des places que le roi voulait conquérir, car -c'était par des siéges que toutes les campagnes commençaient: -de part et d'autre on hésitait fort à livrer bataille.</p> - -<p>C'est dans la correspondance de madame de Sévigné et -de ses amis, écho et miroir fidèle de ce temps, que l'on -voit bien ce que c'était que la guerre alors, et quelle situation -était faite aux parents et aux amis restés à Paris, -et vivant de nouvelles lentes à cheminer, qu'on se communiquait, -que l'on recherchait avidement, pour savoir -d'abord, et ensuite pour instruire les parents et les amis -répandus dans les provinces. La <i>publicité</i> du temps était -<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -impuissante à satisfaire l'impatience légitime de chacun. -Il n'y avait pas, comme aujourd'hui, de feuille régulière -pour apprendre au public, jour par jour, les événements -dignes d'intérêt. La <i>Gazette</i> ne paraissait que -toutes les semaines, et le <i>Mercure</i> tous les mois. De là -la multiplicité, l'importance des correspondances privées, -l'industrie pour se procurer à qui mieux mieux -de plus amples renseignements, le soin de tout reproduire, -faits, rumeurs, conjectures. C'est ce qui, pour -l'histoire de la société du dix-septième siècle, donne tant -de prix aux lettres de madame de Sévigné, et il faut -ajouter, surtout depuis sa dernière et complète publication, -à la correspondance de Bussy-Rabutin.</p> - -<p>La guerre de 1676 avait un double théâtre, la Flandre, -où nous désirions prendre quelques places nouvelles, et -l'Allemagne, où nous voulions conserver Philisbourg, enlevé -l'année précédente aux Impériaux. Il fallut quelques -jours pour laisser aux événements le temps de se dessiner. -On ignorait complétement à Paris ce qui allait se produire: -«On croit, mande à sa fille madame de Sévigné, -que le siége de Cambrai va se faire; c'est un si étrange -morceau, qu'on croit que nous y avons de l'intelligence. -Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien -puisse réparer cette brèche, <i>vederemo</i>. Cependant l'on -raisonne et l'on fait des almanachs que je finis par dire -<i>l'étoile du roi surtout</i><a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor"> [75]</a>.» Le politique Corbinelli ajoute: -«On parle fort du siége de Condé, qui sera expédié bientôt, -afin d'envoyer les troupes en Allemagne, et de repousser -l'audace des Impériaux qui s'attachent à Philisbourg. Les -grandes affaires de l'Europe sont de ce côté-là. Il s'agit -<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -de soutenir toute la gloire du traité de Munster pour nous -ou de la renverser pour l'Empire<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor"> [76]</a>.» C'était cela, en effet, -il n'était question de rien moins que de l'influence, -de la prépondérance de la France en Europe, œuvre -commune de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV.</p> - -<p>Dix jours se passèrent sans courrier de l'armée. -Tout d'un coup, le 29 avril, la nouvelle de la prise de -Condé vint réjouir Paris. Madame de Sévigné, qui à -chaque lettre tient mieux sa plume, l'annonce elle-même: -«Il faut commencer par vous dire que Condé fut -pris d'assaut la nuit de samedi à dimanche (26 avril). -D'abord cette nouvelle fait battre le cœur; on croit avoir -acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous -coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un -nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet... Vous -voyez comme on se passe bien des vieux héros... Mon -Dieu que vous êtes plaisants, vous autres, de parler de -Cambrai! Nous aurons pris encore une ville avant que -vous sachiez la prise de Condé. Que dites-vous de notre -bonheur qui fait venir notre ami le Turc en Hongrie? -Voilà Corbinelli trop aise; nous allons bien <i>pantoufler</i><a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor"> [77]</a>;» -mot créé entre eux, pour désigner leurs grandes -causeries politiques, en petit comité, dans la ruelle de la -marquise encore à sa toilette du matin.</p> - -<p><i>Vous voyez comme on se passe des vieux héros.</i> Ce -n'est pas à dire que madame de Sévigné, donnant gain de -cause à ceux qui l'accusent de versatilité, soit déjà infidèle -à ses vieilles admirations. Elle répond à la pensée -qui préoccupait tout le monde, et, dans son patriotisme, -<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -se félicite de voir que la mort de Turenne et la retraite -de Condé, n'ont point interrompu nos succès. -Peut-être y a-t-il là, en plus, le souci des indiscrétions -de la poste qui, dès lors, professait une curiosité officielle, -passée en tradition: parfois, en effet, on rencontre -chez madame de Sévigné quelque éloge du roi, -brusquement amené, qui semble plutôt un acte de précaution -qu'un hommage de courtisan<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor"> [78]</a>.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> mai, madame de Sévigné fit connaître à sa -fille que Sévigné l'instruisait qu'ils allaient assiéger Bouchain -avec une partie de l'armée, «pendant que le roi, -avec un plus grand nombre, se tiendrait prêt à recevoir -et à battre le prince d'Orange<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor"> [79]</a>.» Elle ne connut -que le 19 le résultat de cette nouvelle expédition. A -cette date elle annonce qu'on lui mande «que Bouchain -étoit pris aussi heureusement que Condé, et qu'encore -que le prince d'Orange eût fait mine de vouloir en découdre, -on est fort persuadé qu'il n'en fera rien<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor"> [80]</a>.»</p> - -<p>Désireux à la fois de défendre son pays et de se faire, -par la guerre, une réputation favorable à ses ambitieux -desseins, Guillaume d'Orange poussait en avant la coalition -déjà hésitante et divisée. Le chevalier Temple, qui -a eu le secret des confédérés, nous apprend que, dès -1674, ce jeune prince, de bonne heure si résolu et toujours -si tenace, avait voulu trouver en Flandre, un chemin -ouvert pour entrer en France; «car là, dit-il, les frontières -sont sans défense<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor"> [81]</a>.» Condé l'en empêcha à Senef, -<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -cette victoire plus considérable par le résultat que par le -succès. «Alors commencèrent, ajoute le même, les divisions -entre les principaux officiers de l'armée confédérée, -dont les suites ont été si fatales pendant tout le cours -de la guerre, et qui ont fait avorter tous leurs desseins<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor"> [82]</a>.» -Dans le cours de l'année suivante, Guillaume d'Orange -essaya en vain de remettre l'union parmi ces armées -composées d'Allemands, d'Espagnols, de Hollandais, et -où les ordres et les plans de l'Empereur, des princes de -Lorraine, du marquis de Brandebourg, du Palatin se -contrariaient et se croisaient sans cesse, pendant que le -souverain de la Grande-Bretagne, médiateur tiède et suspect -aux deux partis, se faisait l'entremetteur d'une paix -qu'il ne paraissait pas au fond désirer davantage que le -chevalier Temple, son habile et partial ambassadeur. Au -milieu des hostilités, en effet (1675), Nimègue avait été -désignée pour y ouvrir, sous les auspices de l'Angleterre, -une conférence européenne. Mais les plénipotentiaires ne -s'y rendirent qu'au mois de mars de l'année suivante<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor"> [83]</a>; -et cette campagne de Flandre, commandée par Louis XIV -en personne, et où chaque parti, faisant appel à toutes -ses ressources, cherchait par les armes une solution -prompte et définitive, venait de s'ouvrir presqu'en même -temps que les négociations auxquelles on demandait une -issue pacifique de la lutte, de cette lutte à outrance (honneur -traditionnel et perpétuel péril de la France) d'une -seule puissance contre toutes.</p> - -<p>Le prince d'Orange avait entamé la nouvelle campagne -«avec la résolution et l'espérance de l'inaugurer par une -<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -bataille<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor"> [84]</a>.» Une bataille rangée, c'était le plus grand effort, -la plus grande difficulté, et, en cas de succès, le plus -grand mérite et la plus grande gloire. Condé, Turenne -gagnaient des batailles, et l'on avait admiré leurs victoires -comme œuvre de génie, de combinaison, de grande stratégie, -d'audace et de prudence à la fois. Les généraux -de moindre mérite ne s'attaquaient qu'aux places: ils essayaient -un siége, où sans doute on pouvait et il fallait déployer -de véritables et solides qualités militaires, mais qui -offrait moins d'imprévu, moins de chances désastreuses -qu'une lutte en rase campagne. Privés du secours des -deux vaillantes épées habituées jusque là à fixer la victoire, -Louis XIV et Louvois avaient mis dans leur plan -de n'entreprendre que des siéges, et de ne risquer qu'à -l'extrémité une action générale qui pouvait être malheureuse -et devait être décisive; lorsque, surtout, la conquête -des places offrait en perspective des résultats aussi -sûrs, quoique plus lents.</p> - -<p>C'est dans ces dispositions réciproques que Louis XIV -et le prince d'Orange, chacun à la tête de leur armée, -se rencontrèrent le 10 mai 1676, le roi de France protégeant -le siége de Bouchain, que faisait Monsieur, son -frère, et le chef de la coalition désirant dégager cette -ville et, comme le dit madame de Sévigné, faisant mine -«de vouloir en découdre.»</p> - -<p>C'est ici un curieux épisode de l'histoire militaire de -ce temps, et l'un des faits de la vie de Louis XIV qui lui -a été le plus reproché. Il manqua une belle occasion de -détruire, de battre au moins, dans les environs de Valenciennes, -l'armée confédérée. C'est ce que s'accordent -<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -à dire tous les chroniqueurs indépendants, mais en rejetant -la principale faute sur Louvois, et non sur le monarque, -qu'ils montrent sincèrement désireux de combattre -son ennemi personnel, lequel, de son côté, malgré ses -desseins proclamés et de formelles promesses, ne prit pas -davantage l'initiative d'une attaque.</p> - -<p>Voici la courte relation de Madame de Sévigné: «Mon -fils n'étoit point à Bouchain; il a été spectateur des -deux armées rangées si longtemps en bataille. Voilà la -seconde fois qu'il n'y manque rien que la petite circonstance -de se battre: mais comme deux procédés valent un -combat, je crois que, deux fois à la portée du mousquet -valent une bataille. Quoi qu'il en soit, l'espérance de -revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a bien épargné -de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince -d'Orange n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur -d'être vaincu par un héros comme le nôtre<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor"> [85]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné est sobre de détails; le résultat -seul lui importe: on ne s'est pas battu, son fils est sain -et sauf. Sa correspondance se complète par celle de -Bussy. La nouvelle édition qui en est donnée, sans omission -ni lacune, est une source véritablement historique, -qui devra être consultée avec assurance et fruit, par tous -ceux qui écriront le détail des guerres de Louis XIV. Curieux -de nouvelles, éloigné des événements militaires -auxquels, à son grand dépit de courtisan plutôt qu'à son -déplaisir de général, il ne pouvait prendre part malgré -ses humbles et périodiques sollicitations, Bussy avait et -savait se créer aux armées de nombreux correspondants. -Pendant cette campagne caractéristique, il comptait -<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -dans l'armée de Flandre son fils aîné, le jeune marquis -de Bussy, qu'il avait envoyé faire ses premières armes -comme aide de camp du lieutenant général marquis de -Renel; son gendre, le marquis de Coligny, qu'il venait -aussi de faire accepter en la même qualité par le maréchal -de Schomberg; M. de Longueval, capitaine de cavalerie -au régiment de Gournay, et M. de La Rivière, son -gendre futur, qui devait avoir avec lui un si scandaleux -procès, alors attaché au chevalier de Lorraine<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor"> [86]</a>. Le dernier -faisait précisément partie de la portion de l'armée -campée à Urtebise, près de l'abbaye de Vicogne, à l'effet -de barrer le passage au prince d'Orange, et c'est de -là qu'il adresse au comte de Bussy cette lettre écrite sans -souci de la publicité, et qui est d'un grand intérêt pour -l'histoire particulière de Louis XIV:</p> - -<p>«Après que Condé se fut rendu, le roi s'approcha de -Bouchain avec son armée, pour ôter aux ennemis les -moyens de secourir cette place, que Monsieur avoit assiégée; -mais ayant su par ses partis que l'armée ennemie, -qui étoit à trois lieues, étoit décampée sans qu'on eût -pu savoir la route qu'elle avoit prise, Sa Majesté se doutant -bien que les ennemis lui avoient dérobé cette marche -pour aller passer l'Escaut bien loin de lui, et venir -ensuite tomber sur quelque quartier de l'armée de Monsieur, -fit sonner à cheval à minuit, et marcha une demi-heure -après. Comme il avoit pris le chemin le plus court, -il passa l'Escaut avant les ennemis, et il alla camper -à l'abbaye de Vicogne. Le lendemain, à la pointe du jour, -on vit paroître sur une hauteur qui règne depuis les -bois de cette abbaye jusqu'à Valenciennes, quelques -<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -troupes de cavalerie qui, à mesure qu'elles descendoient à -mi-côte, se formoient en escadron. Sur les huit heures -du matin, le roi ne douta plus que ce ne fût la tête de -l'armée ennemie. Dès que Sa Majesté eut vu leur première -ligne en bataille, il crut qu'ils la lui vouloient -donner, et il ne balança pas à vouloir faire la moitié du -chemin. Cette résolution redoubla sa bonne mine et sa -fierté. Il me parut, comme vous le dites, monsieur, dans -un éloge que j'ai vu de lui chez vous, <i>aimable et terrible</i>. -Il avoit l'air gracieux et les yeux menaçants.</p> - -<p>«Après avoir mis lui-même son armée en bataille -sur deux lignes, il envoya ses chevaux de main et sa -cuirasse au premier escadron de ses gardes du corps, -qu'il avoit mis à l'avant-garde, résolu de combattre -à leur tête, et ensuite il proposa au maréchal de Schomberg -son dessein d'aller aux ennemis, croyant leur défaite -indubitable, mais que comme il n'avoit pas tant -d'expérience que lui, il vouloit avoir son approbation. -Le maréchal, à qui la chaleur du roi fit peur, dit sagement -que, puisque Sa Majesté étoit venue là pour empêcher -que les ennemis ne secourussent Bouchain, il -prenoit la liberté de lui dire qu'il falloit attendre qu'ils -se missent en devoir de le faire. Le lendemain 11, on ne -vit plus les ennemis tant ils avoient remué de terre -devant eux, et le 12, le roi ayant appris la reddition de -Bouchain, il l'apprit aux ennemis par trois salves de -l'infanterie et de l'artillerie, et quand Sa Majesté fit -marcher l'armée pour joindre Monsieur, les ennemis ne -sortirent point de leur poste<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor"> [87]</a>».</p> - -<p>D'après ce récit, il semble que Louis XIV eût la -<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> -meilleure envie de combattre, et c'est une allure de héros -faite pour justifier le langage employé par madame -de Sévigné, que lui donne ce témoin écrivant familièrement -ce qu'il vient de voir. Un autre témoin oculaire, -le commandant en second du corps où servait -Sévigné, raconte les mêmes faits, et, comme M. de la -Rivière, fait honneur à Louis XIV de la volonté de livrer -personnellement bataille au prince d'Orange, mais -en attribuant à Louvois, que d'ailleurs il n'aimait pas -et n'avait pas lieu d'aimer, le parti auquel on s'arrêta de -ne point attaquer à l'ennemi.</p> - -<p>«Au commencement de cette même campagne, dit le -marquis de la Fare dans ses intéressants mémoires, le -roi perdit la plus belle occasion qu'il ait jamais eue de -gagner une bataille. Il s'étoit avancé jusqu'à Condé, -pendant que Monsieur faisoit le siége de Bouchain. Le -prince d'Orange crut qu'en passant promptement l'Escaut -sous Valenciennes, il tomberait sur Monsieur avant -que le roi pût le secourir; mais le roi, averti à temps de -son dessein et de sa marche, partit le soir de Condé et -se trouva le lendemain avoir passé l'Escaut avant que -toute l'armée des ennemis fût arrivée à Valenciennes. -La faute que nous fîmes fut de nous camper le long de -l'Escaut, pour la commodité de l'eau; car nous pouvions -y mettre notre droite, et notre gauche au bois de l'abbaye -de Vicogne; et ainsi nous trouver prêts, à la pointe du -jour, à marcher aux ennemis en bataille: au lieu qu'avant -que notre gauche fût à la hauteur de notre droite, -il se perdit beaucoup de temps, après quoi il fallut encore -marcher en colonne jusqu'à la cense d'Urtebise, qui -est à la portée du canon de Valenciennes, avant que de -se mettre en bataille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -«A mesure que nous nous y mettions, nous voyions -arriver l'armée des ennemis sur la hauteur de Valenciennes, -laissant cette ville à sa gauche. Nous étions -tout formés longtemps avant qu'ils fussent tous arrivés, -parce que leur pont sur l'Escaut s'étoit rompu; outre -cela, il leur manquoit du terrain dans leurs derrières -pour la seconde ligne, n'y ayant que des creux et des -ravines où ils ne pouvoient faire aucun mouvement, -et notre gauche les débordoit. En cette situation tous -ceux qui connaissoient le pays, ne doutoient point -qu'ils ne fussent perdus, et que cette journée ne finît -glorieusement la guerre. Le maréchal de Lorges dit -au roi qu'il s'engageoit à les mettre en désordre avec -la seule brigade des gardes du corps. Mais Louvois, -aussi craintif qu'insolent, soit qu'il n'eût pas envie que -la guerre finît sitôt, soit qu'il craignît effectivement -pour la personne du roi ou pour la sienne, qui, dans -le tumulte d'une bataille, n'auroit pas été en sûreté, -tant il avoit d'ennemis, fit si bien, que lorsque le roi -demanda au maréchal de Schomberg son avis, le maréchal -répondit que, comme il étoit venu pour empêcher -le prince d'Orange de secourir Bouchain, c'étoit -un assez grand avantage de demeurer là, et de le prendre -à sa vue, sans se commettre à l'incertitude d'un -événement. Le roi depuis a témoigné du regret de n'avoir -pas mieux profité de l'occasion que sa bonne fortune -lui avoit présentée ce jour-là<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor"> [88]</a>.»</p> - -<p>Sans doute Louis XIV eut le tort, à ce jour, de se -défier de lui-même, et surtout de la brave armée qu'il -avait sous ses ordres et dont la composition aurait dû -<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -rendre moins méticuleux Louvois, qui l'avait formée. -Mais si le roi manqua de décision, il faut en dire autant -et plus du prince d'Orange, arrivé jusque-là évidemment -pour le forcer et le combattre<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor"> [89]</a>.</p> - -<p>Soit que Louis XIV ne fût venu prendre le commandement -de l'armée de Flandre que dans l'intention de -se mesurer avec le prince Guillaume, et qu'il dût croire, -les ennemis ayant refusé la bataille, qu'il n'y en aurait -pas d'autre pendant le reste de la campagne; soit qu'il -jugeât, maintenant que l'élan était donné, sa présence -inutile pour conduire et mener à bien les autres siéges -projetés; soit enfin, ce qu'on lui a reproché, impatience -de revoir madame de Montespan, il repartit brusquement -pour Versailles, dans les premiers jours de juillet, laissant -le commandement des troupes aux maréchaux de -Schomberg et de Créqui. Ceux-ci, toutefois, furent mis -en quelque sorte sous la direction de Louvois, dépositaire -du plan de campagne auquel il avait grandement -contribué, et de plus en plus désireux de prouver pour -son maître et pour lui, qu'une grande réputation militaire -n'était point nécessaire pour obtenir des succès.</p> - -<p>On a aussi accusé Louis XIV de pusillanimité: on a -été jusqu'à dire qu'il ne quitta ainsi brusquement son -armée, que pour fuir des dangers personnels qu'il n'aimait -pas à affronter, et l'on a remarqué, à ce sujet, que -jamais, dans le cours de ses campagnes, il n'avait, ce -qu'on appelle, payé de sa personne.</p> - -<p>Ce n'est point là, il est vrai, un roi guerrier, général -d'initiative, soldat au besoin tel qu'Henri IV, Gustave -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -Adolphe ou Charles XII. Au camp comme à Versailles, -on reconnaît toujours en lui <i>le Roi</i>, qu'entoure sa cour, -que gouverne l'étiquette. Il eût fallu une extrême péril, -dans lequel les armées sous ses ordres ne se sont jamais -trouvées, ou le besoin de décider une bataille douteuse -par lui livrée, ce qui n'a jamais eu lieu, pour qu'on vît -Louis XIV charger l'épée à la main, comme un simple -officier. Dans toutes les guerres auxquelles il a pris part, -on voit bien que <i>sa grandeur l'attache au rivage</i>. Mais -il est difficile de lui refuser non pas seulement le courage -vulgaire qu'on accorde à tout le monde, mais cette -résolution guerrière, partage des âmes bien trempées, -et dont il vient de donner une preuve, en allant de lui-même -et avec une significative ardeur, offrir au prince -d'Orange un combat que celui-ci ne crut pas devoir accepter. -Dans une lettre de l'un des correspondants de -Bussy-Rabutin, on trouve un fait qui prouve aussi que -Louis XIV ne craignait pas de s'exposer à des périls même -inutiles, afin de montrer à ses soldats qu'il n'avait pas -peur. «Le roi, écrit M. de Longueval, s'est promené du -côté de Valenciennes, et s'est fait tirer le canon de la -ville, dont un coup a tué un garde de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> à côté -de son maître<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor"> [90]</a>.» On peut penser que dans cette reconnaissance, -que devait rendre inquiétante le souvenir de -Turenne, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, par convenance et par dévouement, -ne se tenait pas très-loin de son frère, et que ses -propres gardes n'étaient pas loin de lui.</p> - -<p>Le roi parti, la campagne, <i>si douce jusque-là</i><a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor"> [91]</a> se -compliqua bientôt. Les deux armées ne cherchèrent -<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -plus à se joindre; chacun s'attacha à une entreprise -particulière: l'armée française vint mettre le siége devant -Aire, pendant que les coalisés, par une manœuvre -hardie, allaient assiéger Maëstricht, pris par Louis XIV -lui-même en 1674, et où commandait l'énergique marquis -de Calvo<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor"> [92]</a>. En même temps l'armée impériale, en -Allemagne, investissait Philisbourg, malgré les efforts -du maréchal de Luxembourg, chargé de protéger cette -tête de pont que la France s'était donnée sur les terres -de l'Empire.</p> - -<p>Les inquiétudes de madame de Sévigné s'accrurent avec -les complications que cette double situation ne tarda pas -à amener. Elle avait beaucoup de parents et d'amis à -cette guerre, et la vie se passait à appréhender de sinistres -nouvelles, et à se réjouir chaque jour d'en avoir été -pour ses appréhensions. Une mort cependant vint l'attrister, -non l'affliger, car elle ne connaissait nullement -le marquis de Coligny, gendre de Bussy, qui, à peine -âgé de trente ans, mourut de maladie à Condé, le 6 du -mois de juillet. Le marquis de Bussy, qui se trouvait -avec lui, annonce cette perte à son père par cette courte -et sèche lettre: «On ne vous a pas mandé, Monsieur, la -maladie de M. de Coligny, de peur d'alarmer ma sœur, -et l'on ne croyoit pas qu'elle fût dangereuse. Cependant -il vient de mourir par la gangrène, qui lui avoit -paru au pied, et qui a couru par tout le corps: cela -marque une étrange corruption de sang. Nous l'allons -faire enterrer dans le chœur de la grande église, avec -une tombe sur laquelle son nom sera inscrit<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor"> [93]</a>.» Le général -de ce malheureux époux, qui mourait ainsi dès -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -la première année de son mariage, laissant une femme -enceinte de quelques mois, et qu'il aimait plus à coup sûr -qu'il n'en était aimé, en écrit à Bussy avec plus de -détails, de convenance et de sensibilité<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor"> [94]</a>. Les regrets du -beau-père furent médiocres, et la veuve ne fut pas -plus difficile à consoler. Décidément, ce n'est pas par -le cœur que brille cette branche de la famille des Rabutin.</p> - -<p>La nouvelle du siége de Maëstricht et la vigueur -avec laquelle cette place était poussée, produisirent à -Paris une émotion qui «faisoit dire aux bourgeois qu'on -alloit y envoyer M. le Prince<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor"> [95]</a>.» Il fut aussi question, -un instant, du retour du roi à l'armée. Toutefois on se -contenta d'activer le siége d'Aire, afin d'opérer une diversion, -et d'y attirer une partie de l'armée ennemie. On -veut prendre cette ville, dit madame de Sévigné, afin de -<i>jouer aux échecs</i>, dans le cas où Maëstricht succomberait: -«ce sera pièce pour pièce<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor"> [96]</a>.» Et elle ajoute avec une -pointe de philosophie railleuse qu'elle retrouve dans son -cœur de mère: «Il y avoit un fou, le temps passé, -qui disoit, dans un cas pareil: changez vos villes de -gré à gré, vous épargnerez vos hommes. Il y avoit bien de -la sagesse à ce discours<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor"> [97]</a>.» On espérait néanmoins, -sauver Maëstricht; mais on s'attendait à perdre Philisbourg. -«Pour l'Allemagne, continue madame de Sévigné, -M. de Luxembourg n'aura guère d'autre chose à faire -qu'à être spectateur avec trente mille hommes de la -<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -prise de Philisbourg<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor"> [98]</a>. «Cependant madame de Sévigné -n'est point de ces gens qui se soumettent d'avance à cet -échec qui menace nos armes: «Je suis persuadée, dit-elle -à quinze jours de là, que M. de Luxembourg battra les -ennemis et qu'ils ne prendront point Philisbourg<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor"> [99]</a>.» A -la fin de juillet, elle adresse à sa fille, en quelques lignes, -ce bulletin d'une situation qui tarde à se dénouer et -cause aux mères, aux femmes et aux sœurs de fréquentes -alternatives de crainte et d'espérance: «Celles qui ont -intérêt à tout ce qui se passe en Flandre et en Allemagne -sont un peu troublées. On attend tous les jours -que M. de Luxembourg batte les ennemis, et vous savez -ce qui arrive quelquefois. On a fait une sortie de Maëstricht, -où les ennemis ont eu plus de quatre cents -hommes de tués. Le siége d'Aire va son train; on a -envoyé le duc de Villeroi et beaucoup de cavalerie dans -l'armée du maréchal d'Humières (chargé du siége). Je -crois que mon fils en est.... C'est M. de Louvois qui a fait -avancer, de son autorité, l'armée de M. de Schomberg -fort près d'Aire, et a mandé à Sa Majesté qu'il croyoit -que le retardement d'un courrier auroit pu nuire aux -affaires. Méditez sur ce texte<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor"> [100]</a>.» C'était là, en effet, un -acte nouveau et hardi et qui indiquait bien tout ce que -Louvois pouvait oser, tout ce que son maître voulait lui -permettre.</p> - -<p>Le succès toutefois pouvait seul justifier cette conduite. -Le 31 juillet, la ville ouvrit ses portes, et madame -de Sévigné rend, en ces termes, compte à sa fille de -<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -cet heureux résultat auquel avait contribué pour sa part de -froide bravoure le guidon ennuyé, mais, à ses heures, -intrépide, des gendarmes-Dauphin: «Cependant Aire est -pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor"> [101]</a>, -qui s'est trouvé le premier partout; mais il dénigre fort -les assiégés, qui ont laissé prendre, en une nuit, le chemin -couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein d'eau, -et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on -puisse voir, et qui enfin se sont rendus le dernier jour -du mois, sans que personne ait combattu. Ils ont été -tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du -dos qui servent à se tourner, et ceux qui font remuer -les jambes pour s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté -d'acquérir de la gloire; et voilà ce qui fait que nous -prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout -l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer -les armées, comme il le trouve à propos. Pendant que tout -cela se passoit, il y avoit une illumination à Versailles, -qui annonçoit la victoire; ce fut samedi, quoiqu'on eût -dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement -le bonheur du roi, joint à la capacité de ceux -qui ont l'honneur de le servir, remplira toujours ce qu'ils -auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement -du côté de la guerre<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor"> [102]</a>.»</p> - -<p>Les appréhensions de madame de Sévigné, au sujet de -son fils, avaient été bien justifiées par la conduite de celui-ci, -plus soigneux toutefois, on vient de le voir, de faire -valoir auprès de sa mère les actions de ses camarades -que ses propres faits, que celle-ci dût apprendre par d'autres -<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -voies. Désolé de languir dans les grades subalternes, -le baron de Sévigné, qui s'était déjà distingué à Senef, -avait voulu, en recherchant quelque action d'éclat, forcer -la faveur du roi et du ministre, qui semblait obstinément -le fuir. «Le baron se porte très-bien, écrit sa mère le -6 août; le chevalier de Nogent, qui est venu apporter la -nouvelle de la prise d'Aire, dit qu'il a été partout, et qu'il -étoit toujours à la tranchée, partout où il faisoit chaud, -et où, du moins, il devoit faire de belles illuminations, si -nos ennemis avoient du sang aux ongles; il l'a nommé au -roi comme un de ceux qui font paroître beaucoup de bonne -volonté<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor"> [103]</a>.» Le 7, elle dit encore: «Le chevalier de Nogent -a nommé le baron au roi, au nombre de trois ou -quatre qui ont fait au delà de leur devoir, et en a parlé -encore à mille gens<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor"> [104]</a>.» Enfin, le 19, elle ajoute: «Le -chevalier (de Grignan) me mande que le baron a fait le -fou à Aire; il s'est établi dans la tranchée et sur la contrescarpe, -comme s'il eût été chez lui. Il s'étoit mis dans -la tête d'avoir le régiment de Rambures (<i>gens de pied</i>), -qui fut donné, à l'instant, au marquis de Feuquières, et -dans cette pensée, il répétoit comme il faut faire dans l'infanterie<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor"> [105]</a>.» -Vain espoir! Sévigné en fut encore pour sa -bonne volonté, à laquelle le maréchal de Schomberg, qui -le traitait en ami, se plut à rendre justice, et, pas plus que -le chevalier de Grignan qui, au reste, dans cette campagne, -eut peu d'occasions de se produire, il n'obtint un -avancement impatiemment attendu et, il faut le dire, -pleinement mérité. Louvois ne les aimait ni l'un ni -<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -l'autre. Il ne fit point valoir la conduite du baron de Sévigné, -lors de son retour à Versailles, où il s'empressa -de venir triompher de la prise d'Aire, qui, en effet, en -grande partie, lui était due. «M. de Louvois est revenu, -dit madame de Sévigné le 7 août; il n'est embarrassé que -des louanges, des lauriers, et des approbations qu'on lui -donne<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor"> [106]</a>.»</p> - -<p>On lit, au milieu de cette correspondance <i>militaire</i> de -madame de Sévigné, deux anecdotes curieuses qui doivent -trouver place ici. «Écoutez-moi, ma belle, mande-t-elle -à sa fille le 31 juillet, lorsque le gouverneur de -Maestricht fit cette belle sortie, le prince d'Orange courut -au secours avec une valeur incroyable; il repoussa nos -gens l'épée à la main jusque dans les portes; il fut blessé -au bras, et dit à ceux qui avoient mal fait: «Voilà, -messieurs, comme il falloit faire; c'est vous qui -êtes cause de la blessure dont vous faites semblant -d'être si touchés.» Le rhingrave le suivoit et fut blessé -à l'épaule. Il y a des lieux où l'on craint tant de louer -cette action, qu'on aime mieux se taire de l'avantage que -nous avons eu<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor"> [107]</a>.» Madame de Sévigné, cependant, ne -craint pas d'en parler dans ses lettres; ce qui, avec la curiosité -trop habituelle de la poste, était presque en parler -à haute voix.</p> - -<p>L'autre anecdote met en scène M. de Montausier, et -dépeint mieux qu'aucun portrait, cet Alceste d'une cour -où tout tremble, flatte et loue plus que ne le veut l'idole. -«Voici une petite histoire que vous pourrez croire comme -si vous l'aviez entendue. Le roi disoit un de ces matins: -<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -«En vérité, je crois que nous ne pourrons pas secourir -Philisbourg; mais enfin, je n'en serai pas moins roi de -France.» M. de Montausier,</p> - -<p class="quote">Qui pour le pape ne diroit<br /> -Une chose qu'il ne croiroit,</p> - -<p>lui dit: «il est vrai, Sire, que vous seriez encore fort bien -roi de France, quand on vous auroit pris Metz, Toul et -Verdun, et la Comté, et plusieurs autres provinces dont -vos prédécesseurs se sont bien passés.» Chacun se mit -à serrer les lèvres, et le roi dit de très-bonne grâce: «Je -vous entends bien, M. de Montausier; c'est-à-dire, -que vous croyez que mes affaires vont mal: mais je -trouve très-bon ce que vous dites, car je sais quel -cœur vous avez pour moi.» Cela est très-vrai, et je -trouve que tous les deux firent parfaitement bien leur -personnage<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor"> [108]</a>.» Madame de Sévigné a justement caractérisé -cette scène: elle est autant à la louange du prince capable -d'entendre la vérité, qu'à celle du serviteur qui -osait la dire.</p> - -<p>Tout le mois d'août se passa en efforts, de la part des -coalisés, pour prendre Maestricht et Philisbourg, et, de -la part des Français, pour faire lever le siége de ces deux -villes. La suite de cette importante campagne se trouve -toute écrite dans la correspondance de madame de Sévigné. -D'abord, c'est Philisbourg, où commandait le brave -du Fay, qui alarme le plus. On craint que la place ne capitule, -ou que M. de Luxembourg, qui cherche, avec trop -de circonspection toutefois, à la dégager ne soit battu. -«On attend, dit-elle, des nouvelles d'Allemagne avec <i>trémeur</i>; -<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -il doit y avoir eu un grand combat<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor"> [109]</a>.» Et cinq -jours après: «On me mande de Paris (elle est à Livry) que -l'on n'a point encore de nouvelles d'Allemagne. L'inquiétude -que l'on a sur ce combat, que l'on croit inévitable, -ressemble à une violente colique, dont l'accès -dure depuis plus de douze jours. M. de Luxembourg -accable de courriers. Hélas! ce pauvre M. de Turenne -n'en envoyoit jamais; il gagnoit une bataille, et on l'apprenoit -par la poste<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor"> [110]</a>.» Mais il n'y eut pas de bataille. -Les grands généraux n'étaient plus là, et leurs élèves -hésitaient autant à engager une action que Louis XIV -et Louvois à la prescrire. «Vous savez déjà, mande madame -de Sévigné à sa fille, comme cette montagne d'Allemagne -est accouchée d'une souris, sans mal ni douleur<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor"> [111]</a>.» -De leur côté les généraux de l'empereur étaient -aussi prudents que les nôtres, et s'inquiétaient moins de -battre que de n'être point battus. Sortie de cette appréhension, -et se résignant à subir les chances, lentes et -douteuses, d'un siége régulier, la cour se mit à afficher -l'assurance et presque l'indifférence, et ne furent plus -bons courtisans ceux qui montraient trop d'intérêt ou de -curiosité: «Savez-vous, reprend madame de Sévigné, -que tout d'un coup on a cessé de parler d'Allemagne à -Versailles? On répondit, un beau matin, aux gens qui -en demandoient bonnement des nouvelles pour soulager -leur inquiétude: «Et pourquoi des nouvelles d'Allemagne? -Il n'y a point de courrier, il n'en viendra -point, on n'en attend point; à quel propos demander -<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -des nouvelles d'Allemagne?» Et voilà qui fut fini<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor"> [112]</a>.»</p> - -<p>Rassurée ou feignant de l'être sur le sort de Philisbourg, -la cour se mit à craindre pour Maestricht, à bout de ressources -et de résistance. Après avoir longtemps hésité, -poussé par l'imminence du péril, on expédia enfin au -maréchal de Schomberg, l'ordre d'aller attaquer les assiégeants, -coûte que coûte. Madame de Sévigné annonce -le 26 août cette détermination à sa fille, dans un style -plus maternel que patriotique, car son fils faisait partie -de l'expédition: «Les inquiétudes d'Allemagne sont -passées en Flandre. L'armée de M. de Schomberg marche; -elle sera le 29 en état de secourir Maestricht. Mais ce qui -nous afflige comme bonnes Françaises, et qui nous console -comme intéressées, c'est qu'on est persuadé que, -quelque diligence qu'ils fassent, ils arriveront trop tard. -Calvo n'a pas de quoi relever la garde; les ennemis feront -un dernier effort, et d'autant plus qu'on tient pour -assuré que Villa-Hermosa (le général espagnol) est entré -dans les lignes, et doit se joindre au prince d'Orange -pour un assaut général... Ces <i>maraudailles</i> de Paris -disent que <i>Marphorio</i> demande à <i>Pasquin</i> pourquoi on -prend, en une même année, Philisbourg et Maestricht, -et que Pasquin répond que c'est parce que M. de Turenne -est à Saint-Denis et M. le Prince à Chantilly<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor"> [113]</a>.» -Madame de Sévigné nous fait bien l'effet de penser un -peu comme ces marauds de Paris. <i>Marforio</i> et <i>Pasquin</i> -étaient, on le sait, les noms populaires donnés à -deux statues antiques mutilées qu'on voyait à Rome, et -sur le piédestal desquelles les satiriques plaisants affichaient, -<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> -par demande et par réponse, leurs réflexions -sur les faits et les nouvelles du jour.</p> - -<p>Madame de Sévigné admirait fort le sublime du patriotisme -chez son <i>vieil ami</i> Corneille; pourtant, nous le -redisons, il n'y a rien de moins romain que son âme: elle -est femme et mère dans toute la force et la tendresse du -mot. «Le baron m'écrit, ajoute-t-elle, et croit qu'avec -toute leur diligence, ils n'arriveront pas assez tôt: Dieu -le veuille! J'en demande pardon à ma patrie<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor"> [114]</a>!» «J'en -demande pardon à ma chère patrie, redit-elle le lendemain, -mais je voudrois bien que M. de Schomberg ne -trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa -manière tout opposée à M. de Luxembourg, me font -craindre aussi un procédé tout différent<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor"> [115]</a>.»</p> - -<p>Froid et prudent, en effet, mais au besoin vigoureux et -déterminé, le maréchal de Schomberg marchait vers Maestricht -bien résolu à mettre à profit la permission qu'on -lui avait donnée de livrer bataille. Il avait sur le cœur -les reproches que dès lors on lui adressait d'avoir, pour -complaire à Louvois, empêché, à Urtebise, le roi d'attaquer -le prince d'Orange. Mais il vit fuir cette occasion -de gloire qu'il recherchait, et son expédition eut plus de -succès que d'éclat. En annonçant ce résultat si conforme -à la fois à ses vœux de Française et de mère, madame de -Sévigné célèbre, en s'inclinant, comme tous ceux qui -avaient craint ou douté, la fortune du roi, qui, à partir -de cet instant, va devenir le texte de toutes les harangues, -le sujet de tous les poëmes. «Ce que nous avons admiré -tous ensemble (écrit-elle de Livry où se trouvent -<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -avec elle d'Hacqueville, madame de Vins, madame de -Coulanges, et Brancas, <i>le distrait</i>), c'est l'extrême bonheur -du roi, qui, nonobstant les mesures trop étroites -et trop justes qu'on avoit fait prendre à M. de Schomberg -pour marcher au secours de Maestricht, apprend que ses -troupes ont fait lever le siége à leur approche, et en se -présentant seulement. Les ennemis n'ont point voulu attendre -le combat: le prince d'Orange, qui avoit regret à -ses peines, vouloit tout hasarder, mais Villa-Hermosa -n'a pas cru devoir exposer ses troupes; de sorte que, non-seulement -ils ont promptement levé le siége, mais encore -abandonné leur poudre, leurs canons; enfin tout ce qui -marque une fuite. Il n'y a rien de si bon que d'avoir affaire -avec des confédérés pour avoir toutes sortes d'avantages: -mais ce qui est encore meilleur, c'est de souhaiter ce que -le roi souhaite; on est assuré d'avoir toujours contentement. -J'étois dans la plus grande inquiétude du monde; -j'avois envoyé chez madame de Schomberg, chez madame -de Saint-Géran, chez d'Hacqueville, et l'on me rapporta -toutes ces nouvelles. Le roi en étoit bien en peine, aussi -bien que nous. M. de Louvois courut pour lui apprendre -ce bon succès; l'abbé de Calvo étoit avec lui: Sa Majesté -l'embrassa tout transporté de joie, et lui donna une abbaye -de douze mille livres de rente, vingt mille livres -de pension à son frère, et le gouvernement d'Aire, avec -mille et mille louanges qui valent mieux que tout le reste. -C'est ainsi que le grand siége de Maestricht est fini, et -que Pasquin n'est qu'un sot... On loue, à bride abattue, -M. de Schomberg: on lui fait crédit d'une victoire, -en cas qu'il eût combattu, et cela produit tout le même -effet. La bonne opinion qu'on a de ce général est fondée -sur tant de bonnes batailles gagnées, qu'on peut fort bien -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -croire qu'il auroit encore gagné celle-ci; M. le Prince ne -met personne dans son estime à côté de lui<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor"> [116]</a>.» Par les -transports de Louis XIV, on peut juger de la sincérité -de cette philosophie, de cette résignation, si vivement -relevée par le gouverneur de son fils.</p> - -<p>A quinze jours de là, son patriotisme fut mis à une rude -épreuve par la prise de Philisbourg, qui se rendit au -jeune duc de Lorraine, après soixante-dix jours de tranchée -ouverte. «Philisbourg est enfin pris (écrit madame -de Sévigné, un peu décontenancée et faisant à son tour -acte de flatterie et de prudence épistolaire); j'en suis -étonnée; je ne croyois pas que nos ennemis sussent prendre -une ville; j'ai d'abord demandé qui avoit pris celle-ci, et -si ce n'étoit pas nous; mais non, c'est eux<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor"> [117]</a>.» La Fare, après -avoir accordé à du Fay cette louange, «qu'il défendit la -place autant qu'elle pouvoit se défendre,» ajoute «qu'il -ne se rendit, à la fin, que par un ordre du roi<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor"> [118]</a>.» Dans les -lettres qui suivent, madame de Sévigné prend à tâche de -ne plus parler de cette perte. Bussy, en homme du métier, -estime la défense du gouverneur de Philisbourg à l'égal -d'une victoire: «Enfin, mande-t-il au président Brulart à -Dijon, voilà Philisbourg rendu; ce n'est pas la faute de -du Fay. La plus grande part du monde, qui ne juge des -choses que par les événements, estimera bien plus les gouverneurs -de Grave et de Maëstricht que celui de Philisbourg; -mais ceux qui entrent dans le détail des affaires, -et qui ne s'amusent pas aux apparences, loueront autant -<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -le dernier, et le croiront aussi digne de récompense que -les autres.» Mais ce déterminé courtisan, qui ne sait que -flatter ou mordre à outrance, se garde bien de s'arrêter -en si beau chemin: «Pour ce qui regarde le roi, je trouve -qu'en perdant Philisbourg, il ne perd pas tant que les -ennemis, car toutes les forces de l'Allemagne se sont -presque ruinées en prenant cette place, et au moins y ont-elles -employé toute une campagne<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor"> [119]</a>.»</p> - -<p>L'orage de l'opinion éclata sur le maréchal de Luxembourg, -qui n'avait pas su ou n'avait pas pu empêcher cet -échec. «On dit (répète malicieusement madame de Sévigné) -que M. de Luxembourg a mieux fait l'oraison -funèbre de M. de Turenne que M. de Tulle, et que le -cardinal de Bouillon lui fera donner une abbaye: tout -cela sans préjudice des chansons<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor"> [120]</a>.» Luxembourg sut -bien, dans la suite, réparer cette fatalité ou cette faute, -et ses victoires lui obtinrent la faveur publique, qui lui -avait manqué à ses débuts.</p> - -<p>Le reste de la campagne se passa en opérations purement -stratégiques: il n'y eut plus ni siége ni combat, -et enfin les armées reprirent leurs cantonnements.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br /> -<span class="medium">1676.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.—Elle passe par -Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation, <i>dans -la chambre où sa grand'mère est morte</i>.—Retour sur -sainte Chantal; sa biographie fait partie de ces mémoires.—Son -intime liaison avec saint François de Sales.—Le frère de l'évêque -de Genève épouse l'une de ses filles, et il se trouve ainsi l'oncle -de madame de Sévigné.—Soins donnés par madame de Chantal -à la jeune Marie de Rabutin.—Mort de la sainte dans les bras -de la duchesse de Montmorency.</p> - -<p class="space">Après un mois de séjour à Paris, madame de Sévigné -se disposa à se rendre aux Eaux de Vichy, à qui elle allait -demander son entière guérison. Son médecin le plus volontiers -consulté, <i>le vieux de Lorme</i>, avait voulu l'envoyer -à l'établissement rival de Bourbon, que, depuis -quelques années, il cherchait à mettre en crédit, par un -sentiment, dit-on, fort peu désintéressé, car on l'accusait -de recevoir un présent pour chaque malade qu'il y attirait<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor"> [121]</a>. -«Le vieux de Lorme, dit-elle à sa fille, veut -Bourbon, mais c'est par cabale... L'expérience de mille -gens, et le bon air, et point tant de monde, tout cela -m'envoie à Vichy<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor"> [122]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné quitta Paris le lundi 11 mai. Elle -emmenait l'une de ses meilleures amies, «la bonne d'Escars,» -très-agréablement et fort à l'aise, «dans son grand -<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -carrosse,» avec cette indulgente compagne, toujours -soigneuse de lui donner la réplique pour parler sans réserve -de madame de Grignan. Dans les moments de répit, -elles admirent «les belles vues dont elles sont surprises à -tout moment.» <i>Sa rivière de Loire</i>, qu'elle a maintes -fois suivie en allant en Bretagne et qu'elle retrouve à -Nevers, paraît à madame de Sévigné quasi aussi belle qu'à -Orléans. «C'est un plaisir, ajoute-t-elle avec ce style qui -anime tout, de trouver en chemin d'anciennes amies<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor"> [123]</a>.»</p> - -<p>Madame de Montespan, qui suivait la même route pour -se rendre à Bourbon, voyageait bien d'une autre sorte. -Son train de reine indiquait avec ostentation qu'elle avait -entièrement repris sa place. «Nous suivons les pas de -madame de Montespan (écrit, le 15 mai, de Nevers, madame -de Sévigné); nous nous faisons conter partout ce -qu'elle dit, ce qu'elle fait, ce qu'elle mange, ce qu'elle -dort. Elle est dans une calèche à six chevaux, avec la -petite de Thianges (sa nièce); elle a un carrosse derrière, -attelé de même, avec six femmes; elle a deux fourgons, -six mulets et dix ou douze hommes à cheval, sans ses -officiers; son train est de quarante-cinq personnes. Elle -trouve sa chambre et son lit tout prêts; elle se couche en -arrivant, et mange très-bien. Elle fut ici au château, où -M. de Nevers étoit venu donner ses ordres, et ne demeura -point pour la recevoir. On vient lui demander des charités -pour les églises et pour les pauvres; elle donne partout -beaucoup d'argent et de fort bonne grâce. Elle a -tous les jours du monde un courrier de l'armée; elle est -présentement à Bourbon. La princesse de Tarente, qui -doit y être dans deux jours, me mandera le reste, et je -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -vous l'écrirai<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor"> [124]</a>.» Pour la femme d'un gouverneur de province, -une beauté de Paris transplantée à l'autre bout de -la France, tous ces détails de la favorite, ce bulletin des -amours royales, étaient un chapitre important que madame -de Grignan recommandait fort à sa mère: dans sa -cour d'Aix, ou dans son château de Grignan, il fallait -qu'elle fût à même de dire ou de taire ce qui devait être -dit ou gardé pour soi.</p> - -<p>Deux jours après, madame de Sévigné arriva à Moulins, -où elle se proposait de prendre quelque repos. Il ne paraît -pas qu'elle fût déjà venue dans cette ville. Moulins -avait cependant un titre tout particulier à ses yeux. -C'était là, dans le couvent de la Visitation fondé par -ses soins que la bienheureuse de Chantal, sa grand'mère, -avait terminé sa sainte vie. Les divers monastères -des Filles de Sainte-Marie de la Visitation étaient les -stations favorites de madame de Sévigné dans le cours de -ses voyages. Elle ne pouvait donc oublier la maison consacrée, -trente-cinq ans auparavant, par la mort de son aïeule. -Elle y fut reçue comme elle l'était toujours par des religieuses -qui, en souvenir de la sainteté de leur fondatrice, -se plaisaient à l'appeler <i>une relique vivante</i><a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor"> [125]</a>. Elle voulut -aller se renfermer dans la cellule où la sainte avait rendu -le dernier soupir, et sa lettre à sa fille est ainsi datée: <i>De -la Visitation, dans la chambre où ma grand'mère est -morte; dimanche, après vêpres, 17 mai 1676</i><a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor"> [126]</a>. Là, recueillie -dans sa foi de chrétienne et son culte de famille, elle -put faire un retour sur ce passé récent encore, qu'elle avait -<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -connu; elle dut évoquer ce prodige de charité, d'abnégation -et d'humilité, qu'il lui avait été donné à elle-même -d'admirer, car elle était déjà dans sa seizième année, lorsque -sainte Chantal, à son dernier voyage, qui précéda -sa mort seulement de quelques mois, vint revoir à Paris -ce qui restait de sa famille.</p> - -<p>L'œuvre de M. le baron Walckenaer ne contient pas, -sur la baronne de Chantal, un chapitre qui nous paraît -indispensable dans de tels mémoires et à cause du souvenir -pieux conservé par madame de Sévigné de son -aïeule, et à cause du relief fort grand de tout temps, -mais plus fortement prisé encore à cette époque, que -donnait à une famille l'honneur d'avoir un de ses membres -aussi proche sanctifié par les plus populaires -vertus. Qu'on nous permette donc une courte biographie -de madame de Chantal; elle ne saurait, il nous semble, -être mieux placée qu'en cet endroit: le lecteur croira assister -à cette évocation des souvenirs de famille qui -vinrent assaillir madame de Sévigné ainsi renfermée dans -la cellule illustrée par la mort de son aïeule.</p> - -<p>M. Walckenaer<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor"> [127]</a> a fait connaître la naissance à Dijon -de Jeanne-Françoise Frémiot, de l'un des présidents les -plus vertueux du parlement de cette ville, son mariage -avec le baron de Chantal, aîné de la maison de Rabutin, -et la mort de celui-ci par suite d'une blessure reçue à la -chasse de la main de l'un de ses amis, mort qui laissa sa -femme veuve à l'âge de vingt-huit ans. Madame de -Chantal aimait tendrement son époux; cette fin tragique -la remplit de la plus amère douleur. Elle se promit de ne -<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -jamais se remarier, et conçut dès lors le vague projet de -renoncer tout à fait au monde. Les idées religieuses qui -avaient élevé sa jeunesse s'emparèrent d'elle tout entière. -Elle pardonna au meurtrier de son mari, et servit même -de marraine à l'un de ses enfants. Elle distribua tous ses -riches habits aux pauvres, et fit le vœu de ne plus porter -que de la laine: elle congédia le plus grand nombre de ses -domestiques, «et se composa un petit train honnête et -modeste pour elle et quatre enfants qu'elle avoit, un fils -et trois filles<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor"> [128]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -La jeune veuve se retira avec ses enfants chez le baron -de Chantal, son beau-père, au château de Montholon, -dans le voisinage d'Autun, que celui-ci avait acquis de -la famille du garde des sceaux de ce nom<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor"> [129]</a>. Le baron de -Chantal, âgé de soixante-quinze ans, semblait avoir retenu -toute la brusquerie, l'emportement du sang des Rabutin; -de graves infirmités aigrissaient encore son caractère, -et la domination absolue d'une servante maîtresse, -qui avait des vues sur la fortune de son maître, faisait -de cet intérieur un enfer où la jeune veuve, pendant -près de huit années, put exercer cette patience angélique -dont Dieu l'avait douée. Les historiens de sa vie sont -pleins des détails de ses souffrances, humiliations quotidiennes -qui semblaient faites pour lui indiquer la voie de -renoncement et d'abnégation où elle devait entrer. Cette -servante arrogante avait introduit ses cinq enfants au -château de Montholon, et ils y marchaient de pair avec -ceux de la baronne de Chantal, laquelle n'avait la disposition -de rien, au point que les autres domestiques -n'eussent osé lui donner un verre d'eau sans y être autorisés<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor"> [130]</a>. -Avec sa douceur, les biographes de madame de -Chantal célèbrent sa piété, une piété sévère, mais pour elle -seule; sa charité infinie, la rectitude et la maturité de son -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -esprit, qui la faisaient rechercher pour arbitre et pour conseil -dans tout le voisinage, quand sa légitime influence -lui était refusée avec injure sous le toit de son beau-père. -La jeune veuve se renferma dans le soin de l'éducation de -ses enfants, dans la prière, le travail des mains destiné -au soulagement des pauvres, et la visite assidue des malades, -où elle prenait un plaisir, indice et prélude de sa -vocation. A cet effet elle installa au château de Montholon -une pharmacie complète, et elle allait panser elle-même -au loin tous ceux qui avaient besoin de secours<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor"> [131]</a>.</p> - -<p>En 1604, les membres du parlement de Dijon supplièrent -le saint évêque de Genève, François de Sales, dont -la réputation commençait à rayonner en France, de venir -leur prêcher le carême<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor"> [132]</a>. L'évêque étant arrivé, le président -Frémiot s'empressa d'en prévenir sa fille, qui obtint, -non sans peine, de son beau-père, de se rendre à Dijon, -où elle trouva son frère, André Frémiot, devenu fort -jeune archevêque de Bourges, et avide aussi d'entendre -la parole du grand prélat<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor"> [133]</a>.</p> - -<p>Voici en quels termes les biographes de madame -de Chantal racontent cette première entrevue: «Elle -fut au sermon, dès le lendemain, où elle vit pour la -première fois le saint prélat. Elle reconnut sur-le-champ -que c'étoit là cet homme chéri du ciel que Dieu lui -avoit montré quelque temps auparavant dans une vision, -et qui devoit être son guide dans la vie spirituelle. -<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -Le serviteur de Dieu, de son côté, la remarqua, -et se souvint d'une vision qu'il avoit eue lui-même au -château de Sales, et qui la lui fit reconnoître. Madame -de Chantal eut avec lui quelques entretiens, dont elle -profita merveilleusement pour son avancement dans la -perfection<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor"> [134]</a>.»</p> - -<p>Le doux attrait qui faisait la puissance de saint François -de Sales s'exerça sur cette âme si bien préparée, -avec toute sa force et tout son charme. «Elle sortit -d'avec lui si consolée dans toutes ses peines, qu'il lui -sembloit, disoit-elle, que ce n'étoit pas un homme, -mais un ange qui lui avoit parlé<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor"> [135]</a>.» Et lui, ravi de -tant d'ardeur, de foi, d'amour de Dieu, de charité et de -soumission, «ne pouvoit assez admirer les opérations -de la grâce dans l'âme de la sainte veuve, et sa fidélité -à y répondre<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor"> [136]</a>.»</p> - -<p>Madame de Chantal voulut lui faire une confession -de toute sa vie, et forma en elle-même le vœu de lui -obéir en tout ce qu'il lui ordonnerait. Saint François de -Sales ne jugea pas à propos de s'expliquer sur l'ardent -désir qu'elle lui témoignait de se consacrer à la vie -religieuse, et il partit, lui ayant remis seulement, à -titre d'essai, une règle de conduite qu'elle lui avait demandée, -conforme à son besoin des pratiques chrétiennes -et à sa passion de l'humilité et du dévouement. -Cette existence, digne d'une carmélite, excita, pendant -<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -les six années d'épreuve que son directeur lui avait -imposées, l'admiration de tous les voisins du château -de Montholon, et de son beau-père, vaincu à la fin par -tant de vertu<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor"> [137]</a>.</p> - -<p>Dans l'année qui suivit la prédication du saint prélat -à Dijon, la baronne de Chantal voulut aller le consulter -encore sur les moyens d'atteindre à cette perfection à -laquelle elle aspirait. Elle se rendit au château de Sales -en Savoie, où elle passa dix jours, et l'évêque, persuadé -de la sincérité de sa vocation, lui dit alors qu'il méditait -un grand dessein pour lequel Dieu se servirait -d'elle; mais il l'ajourna à un an afin de le lui faire connaître, -et lui donna rendez-vous à Annecy, où depuis -la Réforme résidaient les évêques de Genève. Madame -de Chantal lui renouvela sa demande d'entrer dans une -maison religieuse; son directeur lui commanda encore -de vivre saintement dans son état, sans songer à -quitter sa famille et le monde<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor"> [138]</a>. Le saint évêque se faisait -un scrupule que l'on comprend, de donner des facilités -aux pensées de retraite nourries par cette veuve que ses devoirs -envers de vieux parents et des enfants fort jeunes retenaient -dans la société. Madame de Chantal s'en retourna -soumise quoique troublée. Ses sentiments de fille et de -mère étaient d'accord avec les scrupules du prélat, mais -l'entraînement divin, cet empire de la grâce dont ce siècle -a montré d'éclatants exemples, la spirituelle et irrésistible -séduction exercée par saint François de Sales sur les -âmes à la fois ardentes et douces, la poussaient avec une -force qu'elle ne pouvait combattre. «Je me disois souvent, -a-t-elle écrit plus tard: Cet homme n'a rien de l'homme. -<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -J'admirois tout ce qu'il faisoit... En l'écoutant, je croyois -écouter Dieu même, et toutes ses paroles passoient de sa -bouche dans mon cœur comme des paroles de Dieu. Je -voyois, en effet, en lui comme un rejaillissement de la -Divinité; il me sembloit sentir près de lui comme l'impression -de la présence de Dieu qui vivoit et passoit -en son serviteur, et j'eusse tenu à grand bonheur de -quitter tout le monde pour être dans sa maison la dernière -à son service, afin de nourrir mon âme des paroles -de vie qui sortoient de sa bouche<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor"> [139]</a>.»</p> - -<p>La baronne de Chantal fut exacte au rendez-vous. Voyant -qu'elle persistait plus que jamais dans ses projets de retraite, -et croyant reconnaître là les desseins et la voix de -Dieu, saint François de Sales lui dit enfin qu'il y donnait -son consentement, et, pour l'éprouver, lui proposa d'entrer -dans l'un des trois ordres de femmes dont la règle -était la plus sévère, ce qu'elle accepta avec empressement<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor"> [140]</a>. -L'évêque alors s'ouvrit à elle, et lui annonça que si -elle devenait religieuse, ce qui lui paraissait bien difficile -encore, ce serait dans un ordre nouveau, dont il lui -communiqua le but et le plan, et qu'ils établiraient -ensemble pour le soulagement des pauvres et des malades. -Madame de Chantal fut ravie de cette ouverture; -mais la considération de sa famille ne tarda pas à modérer -sa joie: «Je vois, lui dit son prudent directeur, un grand -chaos dans tout ceci; mais la Providence le saura débrouiller -quand il sera temps<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor"> [141]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -Le solide mérite de la baronne de Chantal, qui lui avait -déjà valu une part toute privilégiée dans l'estime et l'affection -du grand évêque, lui attira pareillement l'amitié -de toute la famille de Sales, qu'elle trouva réunie à -Annecy, et avec laquelle elle passa près d'un mois. La -mère du saint, madame de Boisy, désira que leurs deux -maisons fussent unies par des liens plus étroits, et elle -lui demanda l'une de ses filles pour le baron de Thorens, -frère cadet de l'évêque de Genève<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor"> [142]</a>. Cette demande rendit -heureuse madame de Chantal, et elle promit d'insister -auprès de son père et de son beau-père afin de les -faire consentir à une union qui servait ses projets. De -retour en Bourgogne, elle n'eut pas de peine à obtenir -leur assentiment, car, indépendamment de la grande -réputation de l'évêque de Genève, c'était là une fort -honorable alliance<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor"> [143]</a>. Au mois d'octobre 1608, saint -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -François de Sales amena son frère, le baron de Thorens, -à Dijon, afin de voir la jeune personne, âgée seulement -de douze ans, et d'en faire lui-même la demande aux deux -familles. Tout étant convenu, on passa le contrat des -futurs époux, et la célébration du mariage fut remise à -l'année suivante. L'évêque et son frère restèrent près de -deux mois en Bourgogne, soit à Dijon, soit au château -de Montholon, et la baronne de Chantal en profita pour -de nouvelles conférences avec son saint directeur, et sur -sa vocation religieuse chaque jour plus ardente, et sur -l'institut qu'ils devaient fonder ensemble. Mais jusque-là -elle n'avait rien dit aux siens de ses projets, et saint -<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -François de Sales, de son côté, hésitait à affliger une -famille à laquelle tout l'attachait.</p> - -<p>Le prélat et son frère repartirent pour la Savoie, au -commencement de l'année 1609. Au mois de mars, -la baronne de Chantal fut invitée à conduire sa fille à -madame de Boisy, qui désirait la connaître avant le mariage. -Elle accepta avec d'autant plus d'empressement -que l'évêque de Genève devait prêcher le carême à -Annecy. Arrivée dans cette ville, elle ne perdit aucune -occasion de l'entendre, recevant ses paroles comme la -voix de Dieu même. Elle se remit entièrement sous la direction -de celui qu'elle appela dès lors son <i>père spirituel</i>, -et renouvela, par écrit, le serment de lui obéir en tout<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor"> [144]</a>. -Elle prit jour pour les noces de sa fille, dont la raison et -les grâces précoces enchantèrent la famille de Sales, et -vint avec elle retrouver son père à Dijon, bien décidée à -effectuer sa retraite, mais manquant de courage pour -s'en ouvrir aux siens. Elle ravissait la vive piété du président -Frémiot par le récit de tout ce qu'elle avait vu, -de tout ce qu'elle avait entendu des perfections de l'illustre -apôtre: «C'est ma délicieuse suavité, écrivait au -prélat le tendre vieillard, de m'entretenir avec ma -fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que du -miel céleste qu'elle a cueilli auprès de vous<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor"> [145]</a>.»</p> - -<p>Mais, soit qu'il pressentît la vérité, et qu'il voulût -mettre obstacle à des desseins que sa tendresse redoutait, -soit préoccupé seulement des intérêts humains de sa fille, -le président Frémiot lui présenta un homme de la première -noblesse de Bourgogne, veuf aussi avec des enfants, -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -mais possesseur d'une grande fortune, lequel manifestait -un très-grand désir de l'épouser. Le président insista vivement -pour que la jeune veuve consentît à un mariage -qui devait amener en même temps une double union -entre les enfants. A toutes les sollicitations de son -père, aux instances flatteuses de son poursuivant, aux -tentations de sa propre faiblesse, la baronne de Chantal -opposa un persévérant refus: «Tant que je pouvois, a-t-elle -dit elle-même avec cette mystique éloquence qui -lui est propre, je me tenois serrée à l'arbre de la croix, -crainte que tant de voix charmantes n'endormissent -mon cœur en quelque complaisance et condescendance -inutile<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor"> [146]</a>.» Pour ne pas faiblir, et dans le dessein de -sceller à jamais son vœu de chasteté, et sa promesse de -n'appartenir qu'à Dieu, elle prit une pointe de fer, la -fit rougir au feu, et, s'en servant comme d'un burin, -se grava de sa propre main le nom du Christ sur la poitrine<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor"> [147]</a>.</p> - -<p>Elle puisa dans cette exaltation la force de déclarer enfin -à son père son dessein de quitter le monde, le suppliant -d'y donner son consentement, attendu que c'était la voie -dans laquelle le ciel l'appelait depuis longtemps, et le -priant de se charger de ses enfants, qui devaient retrouver -en lui tous les soins d'une tendre mère. Abîmé de douleur, -le président Frémiot ne put que répandre des larmes: -«Ah! ma chère fille, lui dit-il en l'embrassant, laissez-moi -mourir avant que de m'abandonner<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor"> [148]</a>!» Bouleversée -par ce spectacle, madame de Chantal mêla ses -<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -larmes à celles de son père; mais elle ne fut point ébranlée. -L'archevêque de Bourges, qui se trouvait à Dijon, se -joignit au président, représentant à sa sœur avec une -vivacité toute fraternelle et une autorité qui semblait -s'attacher à son caractère, qu'elle se devait à sa famille, -«et qu'il y avoit plus de vertu à vivre dans la perfection -de l'état où Dieu nous avoit mis, qu'à suivre, sous le -nom de zèle, un caprice qui nous en tiroit<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor"> [149]</a>.»</p> - -<p>La voyant inébranlable, son père et son frère lui -demandèrent, au moins, de ne rien résoudre jusqu'à ce -qu'ils en eussent conféré eux-mêmes avec l'évêque de -Genève. Elle y consentit: «Je ne cherche, leur dit-elle, -que la volonté de Dieu, et bien que je pense à la -retraite, si monseigneur de Genève m'ordonne de -demeurer au monde dans ma condition, je le ferai; -voire même s'il me commandoit de me planter sur une -colonne pour le reste de mes jours, comme saint Simon -le Stylite, je serois contente<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor"> [150]</a>;» témoignant par -l'énergie de ces paroles de l'abandon absolu de sa volonté -et de toutes les facultés de son être entre les mains -de son doux mais tout-puissant directeur, représentant, -à ses yeux, de Dieu sur la terre. Aussi le pieux cardinal -de Bérulle, qui la connut alors, et qui eut occasion de -l'entretenir à Dijon, répétait-il: «Le cœur de cette -dame est un autel où le feu de l'amour divin ne -s'éteint point<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor"> [151]</a>.»</p> - -<p>Au mois d'octobre de cette année, saint François de -Sales ramena le baron de Thorens au château de Montholon -<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -pour y célébrer son mariage avec mademoiselle -de Chantal. L'évêque donna lui-même aux époux la bénédiction -nuptiale dans la chapelle du château. Toute -la famille Frémiot s'y trouvait réunie. «Le lendemain -des noces, ajoute l'un des biographes, madame -de Chantal pria le président, son père, et son frère -l'archevêque de Bourges, de conférer de son dessein -avec le saint prélat. Ils s'enfermèrent tous trois pour -cela, et une heure après ils firent appeler madame -de Chantal, qui leur parla avec tant de sagesse et de -fermeté, leur fit voir si nettement le bon ordre qu'elle -avoit mis dans la maison de ses enfants, qu'elle laissoit -sans dettes et sans procès, que son discours (soutenu de -l'avis du saint évêque, et des fortes raisons qu'il avoit -de croire que l'attrait de madame de Chantal venoit de -Dieu seul) fit conclure au président et à l'archevêque de -Bourges que c'étoit un ouvrage divin, et que leur résistance -seroit coupable, s'ils s'opposoient davantage à ce -dessein<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor"> [152]</a>.» Époque de foi où tout le monde, pères, -frères, enfants, sacrifient sans hésiter, quoiqu'en gémissant, -les affections les plus légitimes, les liens les plus -chers, à ce qu'on croit reconnaître pour la voix du ciel -et le dessein de la Providence.</p> - -<p>Saint François de Sales fit part au président Frémiot -et à l'archevêque du projet que depuis deux ans il avait -formé de fonder, par l'intermédiaire de madame de Chantal, -un nouvel institut, consacré au service des pauvres -et des malades. Le président demanda alors que la maison -mère de l'ordre fût établie à Dijon, pour conserver -<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -sa fille auprès de lui. Mais celle-ci prit la parole, et -demanda à son tour que cette fondation eût lieu à Annecy, -afin de placer les premières religieuses et elle-même -à portée des lumières, des conseils et de la surveillance -du saint instituteur. Elle invoqua, en outre, la -nécessité d'être dans le voisinage de sa fille, destinée à -aller vivre dans le château de Thorens près d'Annecy, -pour diriger son inexpérience dans la conduite d'une -maison<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor"> [153]</a>. Elle ajouta qu'elle se proposait d'élever ses deux -filles cadettes auprès d'elle, confiant l'éducation de son -fils à ses deux grands-pères, et elle leur assura, en terminant, -qu'elle s'empresserait de venir en Bourgogne -toutes les fois que les intérêts de ses enfants l'exigeraient. -Saint François de Sales leur donna, de son côté, -l'assurance que la baronne de Chantal «seroit plus attentive -que jamais au bien et à l'établissement de ses -enfants, comme à un devoir indispensable<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor"> [154]</a>.» Sous -l'empire de cette parole si autorisée, le père et le frère -se résignèrent enfin, reconnaissant dans la courageuse -veuve tous les caractères d'une éclatante vocation, qui -leur semblait, en effet, ne pouvoir venir que d'en haut. -Délivré de cette oppression domestique, qui avait rendu -si pénible à sa belle-fille la vie du château de Montholon, -et maintenant, comme tous les autres, pris d'admiration -pour tant de vertus, le baron de Chantal fut long à se décider -à cette séparation; il y consentit pourtant, et le -jour en fut fixé à trois mois de là.</p> - -<p>En avril 1610, le baron de Thorens, qui avait reconduit -saint François de Sales à Annecy, étant revenu pour -<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -prendre sa femme et sa belle-mère, il fallut se résoudre -à ce départ redouté de tous, et par celle qui s'éloignait -au moins autant que par sa famille. Au moment de quitter -le château de Montholon, elle se mit à genoux devant -son beau-père, lui demanda pardon, dans le cas où, -malgré son soin de lui plaire, elle l'aurait offensé, le pria -de lui donner sa bénédiction, et lui recommanda son fils. -Le vieux baron de Chantal, alors âgé de quatre-vingt-six -ans et qui ne devait vivre que deux années encore, -les yeux baignés de larmes, ne put que la relever et -la presser tendrement sur son cœur. Les habitants de -la terre de Montholon, les pauvres surtout, voyant partir -leur ange consolateur, se livraient à des démonstrations -qui la touchèrent profondément<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor"> [155]</a>. Mais les plus grandes -épreuves l'attendaient à Dijon, où tous ses proches et les -amis de sa famille s'étaient réunis chez le président Frémiot -pour lui faire leurs adieux.</p> - -<p>Cette scène offre une grandeur biblique digne des -temps de la foi héroïque. Il faut la prendre, sans y rien -ôter et sans y rien mettre, dans le style simple et touchant -de deux des historiens de madame de Chantal, dont les -récits se complètent l'un par l'autre:</p> - -<p>«Madame de Chantal étant arrivée à Dijon, elle se -fortifia de la sainte communion contre la faiblesse qu'elle -s'attendoit d'éprouver dans la séparation de ce qu'elle -avoit de plus cher; et enfin, ce moment venu, elle dit -adieu à tous ses proches avec constance; puis, voyant -venir à elle son père, dont la blanche vieillesse et les larmes -lui donnoient une extrême pitié, ils se parlèrent assez -<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -longtemps avec abondance de pleurs de part et d'autre. -Enfin, s'étant mise à genoux pour recevoir sa bénédiction, -il leva ses yeux, ses mains et son cœur au ciel, et -dit tout haut ces propres paroles: «Il ne m'appartient -pas, ô mon Dieu! de trouver à redire à ce que votre -providence a conclu en son décret éternel; j'y acquiesce -de tout mon cœur, et consacre de mes propres mains, -sur l'autel de votre volonté, cette unique fille qui m'est -aussi chère qu'Isaac à votre serviteur Abraham!» -Sur cela, il la fit lever et lui donna le dernier baiser de -paix: «Allez donc, dit-il, ma chère fille, où Dieu -vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos -justes larmes, pour faire plus d'hommage à la divine -volonté, et encore afin que le monde ne pense point -que notre constance soit ébranlée.» Le jeune Chantal, -son fils, âgé seulement de quinze ans, courut à elle, se -jeta à son cou, et ne la vouloit point quitter, espérant -de l'attendrir et de l'arrêter par tout ce qu'on peut dire -de plus touchant pour cela; mais, ne pouvant réussir, -il se coucha au travers de la porte par où elle devoit -sortir: «Je suis trop foible, lui dit-il, madame, pour vous -retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez -passé sur le corps de votre fils unique pour l'abandonner.» -La sainte veuve fut touchée, et pleura amèrement -en passant sur le corps de ce cher enfant; mais, -un moment après, ayant peur qu'on n'attribuât sa douleur -au repentir de son entreprise, elle se tourna vers la -compagnie, et, avec un visage serein: «Il faut me pardonner -ma foiblesse, dit-elle, je quitte mon père et -mon fils pour jamais, mais je trouverai Dieu partout<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor"> [156]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -De telles résolutions, de tels sacrifices, de semblables -victoires, sont aujourd'hui peu dans nos mœurs et nos -idées. Valons-nous mieux? aimons-nous mieux les nôtres? -avons-nous plus d'esprit de famille, plus de respect -pour les parents, plus de sollicitude pour les enfants? -Qui voudrait le dire, et qui voudrait refuser le titre de -mère à cette âme brûlée de l'amour divin, plus soucieuse -du salut éternel des siens que de leur bonheur passager -dans ce monde, et croyant, par son sacrifice, leur assurer -mieux les moyens de parvenir à ce but suprême qui est -aussi son but? Madame de Sévigné, sans doute, était de -celles que tant de renoncement et de vertu ne pouvait -séduire. Elle a peu parlé de sa sainte aïeule, ou du -moins, les lettres où elle l'a fait ne nous sont pas parvenues; -mais, dans ce qu'elle en dit, on voit qu'elle se -contente d'admirer sans approuver et sans blâmer, elle, -presque une héroïne de l'amour maternel, tel que la -nature l'inspire, tel que la religion, dans sa règle commune, -l'enseigne.</p> - -<p>La baronne de Chantal quitta Dijon avec M. et madame -de Thorens et sa seconde fille, la troisième étant morte -depuis peu. Après un voyage heureux, elle arriva à Annecy, -et trouva, à deux lieues de la ville, saint François -de Sales et les principaux habitants, réunis pour la recevoir. -Elle alla installer sa fille au château de Thorens, -et, deux mois après, revint, toutes ces séparations de famille -accomplies, se remettre définitivement entre les -mains de son saint directeur, et tout disposer pour la -<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -fondation religieuse projetée entre eux. Plus que jamais -en admiration devant cette âme toute en Dieu, l'évêque -de Genève écrivait alors à un de ses amis: «Mon frère -de Thorens est allé quérir en Bourgogne sa petite femme, -et a amené avec elle une belle-mère qu'il ne mérita jamais -d'avoir, ni moi de servir<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor"> [157]</a>.»</p> - -<p>Saint François de Sales avait fixé à la fête de la Trinité -l'établissement de l'ordre nouveau où devait entrer la baronne -de Chantal. A mesure que le jour décisif approchait, -celle-ci, qui ressentait pour les combattre tous les sentiments -de la nature, fut prise de grands scrupules sur -la légitimité de l'acte qu'elle allait accomplir. On aime à -retrouver dans ses biographes la trace de ces combats. -«La veille, dit l'un, de ce jour désiré de notre -sainte veuve depuis si longtemps, Dieu l'affligea d'une -tentation si violente d'abandonner son dessein qu'elle -pensa y succomber. Toute la douleur de son père et de -son fils se présentoit à son esprit et lui déchiroit le cœur; -sa conscience même la tourmentoit, et lui faisoit prendre -à la lettre un passage de l'Écriture, qui traite d'<i>infidèles</i> -ceux qui abandonnent leurs enfants<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor"> [158]</a>.» L'évêque du -Puy, M. de Maupas, rapporte les paroles plus énergiques -encore de madame de Chantal, se rappelant cette lutte -suprême entre son âme et son cœur: «Il me sembloit, -disait-elle, voir mon père chargé de douleur et d'années, -qui crioit vengeance devant Dieu contre moi, et -d'autre côté mes enfants qui faisoient de même<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor"> [159]</a>.» -«Enfin, ajoute l'auteur, qui plus tard a résumé sa vie -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -(une religieuse comme elle), pendant trois heures que -dura ce martyre de son âme, qui ne peut se comprendre -que par ceux qui l'ont éprouvé, il n'y a rien qui ne lui -parût plus raisonnable que l'état qu'elle alloit choisir. -Dans cet accablement, elle se jeta à genoux, et demanda -si ardemment à Dieu de l'éclairer, qu'il l'écouta; elle fut -comblée de consolation et de joie, et ne douta jamais depuis -de la volonté de Dieu sur son entreprise<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor"> [160]</a>.»</p> - -<p>Le 6 juin 1610, madame de Chantal, avec mademoiselle -Favre, fille du président du sénat de Chambéry, et mademoiselle -de Brechat, d'une bonne famille du Nivernais, -commencèrent à Annecy l'établissement de l'ordre de -<i>Sainte-Marie de la Visitation</i>, sous la direction de saint -François de Sales, qui leur donna les constitutions qu'il -avait composées pour elles. Cet ordre, mis sous l'invocation -de la Mère de Dieu, avait pour but le service des -malades; plus tard on y joignit l'éducation des jeunes -filles. Les religieuses, en y entrant, faisaient vœu de pauvreté, -de chasteté et d'obéissance; les veuves, à l'imitation -de leur fondatrice, les infirmes surtout, pouvaient -y être admises. L'évêque de Genève n'imposa point à ses -filles les grandes austérités que pratiquaient d'autres monastères, -ceux des Carmélites, par exemple. Dans le début -même, elles ne furent point cloîtrées, le saint régulateur -ayant cru, d'abord, plus utile de leur laisser la liberté -de sortir pour servir les malades, que de les enfermer. -Aussi la douceur de la règle, jointe au but éminemment -charitable de l'institution, ne tarda pas à attirer à la maison -d'Annecy de nombreuses recrues.</p> - -<p>Plus fidèle encore à l'affection maternelle qui ne -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -pouvait mourir dans son cœur, qu'à son vœu de pauvreté, -madame de Chantal se dépouilla de tout son bien, -et même de son douaire, en faveur de ses enfants, et se -réduisit volontairement à une modique pension que voulut -lui servir son frère, l'archevêque de Bourges<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor"> [161]</a>. Pour -elle, comme pour l'avenir et les intérêts de son ordre, -elle comptait uniquement sur la Providence, et se proposait, -courageux et touchant intermédiaire, de demander -aux riches pour assister les pauvres. C'est alors que -l'on vit bien tous les trésors de charité que renfermait -cette âme, où l'amour du prochain le disputait à l'amour -de Dieu le plus despotique et le plus exclusif, mais -où plutôt, régnait un seul amour, celui du Créateur dans -les créatures, du maître crucifié dans ses serviteurs souffrants. -Chaque jour, «avec une ou deux compagnes, selon -le nombre et le besoin des malades, elle alloit les visiter, -les soulager et les servir dans les maladies les plus rebutantes, -avec un zèle que la charité seule peut inspirer<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor"> [162]</a>.» -L'une de ses novices lui témoignait son étonnement et son -admiration de ce zèle que les offices les plus répugnants -ne rebutaient point: «Ma chère fille, lui répondit-elle, -il ne m'est pas encore tombé en la pensée que je servisse -aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne -de ces pauvres j'essuyois les plaies de Jésus-Christ<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor"> [163]</a>.»</p> - -<p>Mais Dieu n'allait pas lui faire attendre l'une des plus -grandes douleurs qu'elle pût éprouver. Un an à peine -après son départ de Dijon, elle apprit la mort de son père, -le digne et vénéré président Frémiot. Elle trouva dans -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -cette cruelle perte une raison de plus de se serrer contre -cette croix, maintenant sa force et son unique asile. -«Dieu lui laissa sentir toute la pesanteur de ce coup, -pour lui augmenter le mérite de la résignation. Il permit -même qu'elle souffrît de cruels reproches que lui fit sa -tendresse, d'avoir peut-être abrégé les jours de son père -en l'abandonnant. Mais Dieu, qui frappe et qui guérit -quand il lui plaît, consola la mère de Chantal, remit la -paix dans son âme, et ne la laissa plus occupée que de -lui<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor"> [164]</a>.»</p> - -<p>Elle désira se rendre en Bourgogne afin de pourvoir aux -intérêts de ses enfants, et surtout de s'occuper de l'avenir -de son fils, qu'elle avait laissé en partant chez son -père. Saint François de Sales, maître aujourd'hui de toutes -ses actions, approuva fort ce dessein, car il ne voulait -pas que chez sa fille spirituelle l'ardeur religieuse étouffât -la nature. M. de Thorens, son gendre, l'accompagna dans -ce voyage, où elle régla, avec la sagesse dont elle avait -fait preuve dans le monde, toutes les affaires de sa maison. -Elle vint à Montholon revoir une dernière fois son -vieux beau-père, qui touchait à sa fin, mit son fils à l'académie, -après lui avoir donné toutes les marques d'une -vive tendresse, et, au bout de quatre mois, revint à Annecy, -malgré les instances de ses autres parents et de ses -amis pour la retenir.</p> - -<p>Pendant les deux premières années, la maison-mère de -l'institut de la Visitation s'était fort augmentée. Dès -1612, les fondations du même ordre commencèrent au -dehors. Le premier qui voulut l'avoir chez lui fut le -cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon. Saint -<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> -François de Sales y ayant donné son consentement, la -mère de Chantal partit pour cette ville, où elle resta près -d'un an à former, sur la place Bellecour, l'établissement -qu'on désirait. Le cardinal de Marquemont, reconnaissant -des inconvénients à l'état de liberté laissé jusque-là -aux religieuses de la Visitation, et pensant que -l'ordre gagnerait à une plus complète organisation, -écrivit, l'année d'après, à l'évêque de Genève et à la -mère de Chantal, pour leur proposer «d'ériger leur institut -en titre de religion, d'y mettre la clôture, et de -faire faire à leurs filles des vœux solennels<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor"> [165]</a>.» Par modestie, -le saint instituteur résista quelque temps: cependant, -par déférence envers l'éminent prélat qui lui -avait fait cette proposition, il y consentit à la fin<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor"> [166]</a>.</p> - -<p>Ce fut toutefois un changement notable dans les pratiques -de cet ordre créé, ainsi que l'indiquait son nom, pour -fonctionner au dehors. Son utilité sociale perdit ce qu'il -gagnait dans la hiérarchie religieuse. Les filles de la Visitation -ne purent plus aller prodiguer elles-mêmes, dans -les réduits de la misère et de la souffrance, ces soins qui -les faisaient bénir par un peuple chaque jour témoin des -merveilles de leur charité. Elles tâchèrent d'y suppléer. -«Une fois cloîtrées, voyant, dit leur principal historien, -qu'elles ne pouvoient plus vaquer à la visite des pauvres -malades, elles prirent résolution de changer cette charité, -non-seulement à recevoir les infirmes, mais les pauvres -boiteux, manchots, contrefaits et aveugles, afin que, -par ce moyen, leur congrégation ne fût pas privée des -occasions de pratiquer les conseils de l'Évangile vers le -<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> -prochain<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor"> [167]</a>.» Ce fut encore une espèce de sœurs de charité, -qui conservèrent quelque chose de leur premier institut, -en continuant aussi de faire porter à domicile des -secours aux malades, par des sœurs tourières, reçues en -dehors de la clôture, et par d'autres intermédiaires, libres -ou salariés.</p> - -<p>Mais la célébrité de l'évêque de Genève et la réputation -naissante de la mère de Chantal attiraient chaque -jour une popularité plus grande à leur œuvre. En 1616, -la ville de Moulins demanda une fondation, par l'intermédiaire -du maréchal de Saint-Géran, gouverneur du -Bourbonnais. Malade alors, madame de Chantal ne put -aller établir cette maison, où elle devait mourir. La mère -de Brechat fut chargée de la suppléer.</p> - -<p>Ces succès affermissaient l'âme de la fondatrice; -mais la Providence lui réservait une double affliction qui -allait jeter bien de l'amertume dans sa joie. Au mois de -février 1617, le baron de Thorens, frère de son père spirituel -et son propre gendre, ayant été conduire en Piémont -le régiment de cavalerie dont il était colonel, y -tomba malade et mourut en très-peu de jours, laissant -sa jeune femme enceinte. La douleur de celle-ci fut telle -que, surprise d'un accouchement avant terme, dans le monastère -d'Annecy, où elle était venue chercher des consolations, -on n'eut pas le temps de la transporter chez -elle, et dans moins de vingt-quatre heures elle expira, -à peine âgée de vingt ans, entre les bras de sa mère, -après avoir reçu les sacrements de la main de saint François -de Sales, et avoir voulu revêtir l'habit de l'ordre de la -Visitation. A chaque épreuve la mère de Chantal s'avançait -<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> -dans la voie de l'amour des souffrances et de la soumission -parfaite aux volontés de la Providence. Ce double -coup fut rude pour elle, mais elle chercha et trouva en -Dieu la force dont elle avait besoin: «Quoique rien n'ait -manqué à sa douleur, écrivait l'évêque de Genève à un -membre de sa famille, rien n'a manqué à sa résignation<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor"> [168]</a>.»</p> - -<p>Madame de Chantal trouva encore des consolations dans -les progrès toujours croissants de son ordre. Cette même -année, elle alla avec son directeur fonder un couvent -à Grenoble. L'année suivante, elle se rendit à Bourges, -pour répondre à l'appel de son frère, qui demandait pareillement -une maison, pendant que saint François de -Sales partait pour Paris, où l'appelaient d'importantes -affaires à traiter avec le clergé de France. La Mère -passa six mois à Bourges, à recevoir des novices pour la -formation du nouveau monastère. Elle était sur le point -de revenir à Annecy, lorsque son directeur lui donna -l'ordre de venir le trouver à Paris, où il était sollicité -par un grand nombre de personnes notables, d'établir -leur institut. Elle partit aussitôt, et arriva dans cette -ville en mars 1619. Le 1<sup>er</sup> mai eut lieu l'établissement -de la première maison de Paris, dans la rue Saint-Antoine, -grâce aux bons soins et aux efficaces secours du -pieux commandeur de Sillery, qui dès lors voulut être -l'ami de madame de Chantal<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor"> [169]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -Celle-ci passa trois années consécutives à Paris: une -entière avec l'assistance de saint François de Sales, et les -deux autres aux prises avec les dégoûts et les tribulations -que lui causèrent l'opposition des autres ordres -religieux, jaloux de l'accueil fait à ces nouvelles venues, -et l'humeur querelleuse et indocile de quelques novices, -qu'elle parvint cependant à ramener par l'ascendant -de son invincible douceur et de son éclatante sainteté.</p> - -<p>La mère de Chantal avait, au plus haut degré, l'art de -la direction religieuse, le talent, puisé dans un cœur -ardent et un esprit froid, d'attirer et de conduire les -âmes, par le lien invisible et tout-puissant d'une vertu -en quelque sorte magnétique, et d'une ineffable charité; -quelque chose de cet irrésistible attrait que, dans une -sphère plus haute et plus large, exerçait son doux et -saint directeur. Sortie du monde, ayant beaucoup souffert, -habile au gouvernement des affaires domestiques, -experte dans la cure et le maniement des consciences, -elle vit bientôt accourir à elle ces malades de l'âme, de -l'esprit ou du cœur, qui, dérobant quelques instants au -monde, venaient chercher dans les maisons religieuses -des consolations et des conseils, en attendant qu'ils leur -demandassent un port et l'oubli. Le cardinal de Bérulle -lui amena la comtesse de Saint-Paul, à qui il avait -promis de lui faire voir «une des plus grandes amantes -que Dieu eût sur terre<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor"> [170]</a>.» A l'exemple de la comtesse -de Saint-Paul, beaucoup de personnes de distinction se -mirent sous la direction de la mère de Chantal<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor"> [171]</a>.</p> - -<p>Une femme, une religieuse comme elle, que son nom, -<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -sa piété, son esprit ont rendue célèbre, la mère Angélique -Arnauld, voulut la connaître et recourir à l'ascendant -de sa vertu pour l'aider à ramener l'ordre dans l'abbaye -de Maubuisson, dont la difficile réforme lui avait été -confiée. La mention de ces relations de la grand'mère -de madame de Sévigné avec la sœur d'Arnauld d'Andilly -et la tante de M. de Pomponne, deux des meilleurs -amis de notre épistolaire, ne saurait être mal placée -dans ce livre; et elles ne peuvent être omises dans la -biographie que nous sommes en train de reconstruire -aux yeux du lecteur.</p> - -<p>Ces relations s'établirent par l'intermédiaire de saint -François de Sales, qui avait attiré à lui l'abbesse de Maubuisson -et de Port-Royal avec cette promptitude sympathique -qui avait marqué l'entraînement de madame -de Chantal. Ayant appris que l'évêque de Genève était -à Paris, au mois d'avril 1619, la mère Angélique le fit -prier de venir donner la confirmation à Maubuisson. Il -s'y rendit: «Si j'avois eu un grand désir de le voir, a-t-elle -écrit depuis, sa vue m'en donna un plus grand de lui -communiquer ma conscience, car Dieu étoit vraiment -et visiblement dans ce saint évêque, et je n'avois point -encore trouvé en personne ce que je trouvai en lui, -quoique j'eusse vu ceux qui avoient la plus grande réputation -entre les dévots<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor"> [172]</a>.» Sur la prière de la mère -Angélique, il revint plusieurs fois à Maubuisson; il -visita aussi Port-Royal, et approuva tout ce qu'il vit. -«On a noté, dit l'exquis historien de ce monastère -fameux, chaque circonstance, chaque mot de ces précieuses -visites; Port-Royal y met un pieux orgueil; -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -accusé, plus tard, dans sa foi, il se pare des moindres -anneaux d'or qui le rattachent à l'incorruptible mémoire -de ce saint. La famille Arnauld, par tous ses membres, -se hâtait de participer au trésor, et de jouir du cher -bienheureux... Il disait sur chacun une parole qu'on -interpréta, dès lors, en prophétie: à en prendre le -récit à la lettre, ce seraient autant de prédictions miraculeuses -qui se sont l'une après l'autre vérifiées. Surtout -il donna des directions attentives et particulières à la -mère Angélique; il forma sa liaison avec madame de -Chantal, l'institutrice de la Visitation, autre amitié -sainte dont on se montrera très-glorieux: plusieurs -lettres de l'une à l'autre attestent le commerce étroit de -<i>ces deux grandes âmes</i>, comme on disait<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor"> [173]</a>.»</p> - -<p>Sans s'être vues, la mère Angélique et la mère de -Chantal se trouvaient unies en saint François de Sales. -Il les avait déjà mises en rapport, et elles s'étaient entretenues -par lettres, lorsque la supérieure de Maubuisson -pria la fondatrice de la Visitation de venir à son tour faire -entendre à ses religieuses ce langage de l'humilité et de -l'obéissance qu'elle savait si bien parler. Poussée par -son directeur, qui eut à contraindre sa modestie, madame -de Chantal se rendit à Maubuisson, et fit sur le -troupeau de la mère Angélique une telle impression -qu'ayant été saignée dans une de ses visites à cette abbaye, -bientôt gagnée à la réforme et à la régularité, les -religieuses se partagèrent comme une relique les linges -imbibés de son sang<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor"> [174]</a>.</p> - -<p>Touchée de la perfection de madame de Chantal, et -<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -de plus en plus séduite par l'ascendant victorieux du -fondateur de l'ordre de la Visitation, désireuse aussi de -fuir la responsabilité et les honneurs de sa charge d'abbesse, -la mère Angélique témoigna le désir d'entrer dans -leur institut comme simple religieuse. Il y eut même, -à cet égard, des consultations de docteurs pour savoir -s'il était permis de changer ainsi de religion<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor"> [175]</a>. L'évêque de -Genève n'approuva point ce projet. «Quand elle lui parla -d'entrer dans l'ordre de la Visitation, ajoute l'historien de -Port-Royal, il répondit avec humilité que cet ordre était -peu de chose, que ce n'était presque pas une <i>religion</i>: -il disait vrai, il avait cherché bien moins la mortification -de la chair que celle de la volonté<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor"> [176]</a>.» L'un des biographes -de la mère de Chantal donne un autre motif de ce -refus, et il dit très-expressément que saint François de -Sales ne se crut pas autorisé à favoriser <i>un changement -de religion</i><a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor"> [177]</a>. Mais l'évêque de Genève n'en continua -pas moins avec sollicitude à la mère Angélique Arnauld -une part de son affectueuse direction, que celle-ci aimait -à se figurer égale à celle de la supérieure de l'ordre de la -Visitation. «Ce saint prélat (disait-elle trente-quatre ans -après à son neveu, M. le Maître, en se rappelant non -sans charme cette bienheureuse époque) m'a fort assistée, -et j'ose dire qu'il m'a autant honorée de son affection -et de sa confiance que madame de Chantal<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor"> [178]</a>.»</p> - -<p>Pressé de regagner son diocèse, qu'il avait quitté depuis -<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> -un an, l'évêque de Genève laissa la mère de Chantal -à Paris, profondément affligée de son départ, mais forte -des instructions qu'il lui rédigea pour se conduire dans -cette grande ville, où leur ordre, d'abord mal accueilli, -parvint, grâce à l'habileté ferme et douce de la mère, à -rallier tous les esprits. Ses trois ans de supériorité finis, -et son œuvre achevée, madame de Chantal se disposa -aussi à revenir à Annecy. Ses filles, dans leur vif désir -de la conserver, voulaient la réélire supérieure de la -maison de la rue Saint-Antoine pour trois autres années -(il n'existait pas dans l'ordre de supérieure générale -et perpétuelle). Elle refusa, jugeant son retour à Annecy -indispensable. Elle prit pour père spirituel de cette -maison cet autre saint de l'Église moderne, aujourd'hui -révéré sous le nom populaire de Vincent de Paul, et, -réunissant la veille de son départ ses sœurs autour d'elle, -elle leur donna en ces termes ses derniers enseignements, -où respire un idéal d'abaissement chrétien que -personne jusque-là n'avait formulé avec cette force et -cette onction:</p> - -<p>«Je vous en prie, mes chères filles, soyez humbles, -basses et petites à vos yeux, étant bien aises que l'on -vous tienne pour telles, et que l'on vous traite ainsi. Oui, -mes sœurs, nous sommes très-petites en nous-mêmes, -et les dernières venues en l'Église de Dieu. Gardez-vous -bien de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez -votre esprit... Ne soyez donc jamais si aises que quand -on vous méprisera, qu'on dira mal de vous, qu'on n'en -fera nul état...; car notre éclat est de n'avoir point d'éclat, -notre grandeur de n'avoir point de grandeur. Prenez -courage, mes chères sœurs, au service de celui qui s'est -fait si petit pour notre amour, lui qui étoit si grand, -<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -cachant toujours l'éclat de sa grandeur pour paroître -abject à notre petitesse. Je vous exhorte donc, mes chères -filles, d'obéir en toutes choses à Dieu. Soyez très-souples, -très-humbles, très-maniables, très-dépouillées et -abandonnées à son bon plaisir. Supportez-vous les unes -les autres courageusement, et, lorsque vous sentirez des -répugnances et des contradictions en votre chemin, ne -vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, -dans les contradictions et les répugnances d'un -naturel hautain et orgueilleux<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor"> [179]</a>.»</p> - -<p>La mère de Chantal quitta Paris au printemps de 1622. -Sur sa route elle visita les couvents de Sainte-Marie depuis -peu fondés à Orléans et à Nevers; elle donna quelques -jours à ceux de Bourges et de Moulins, et arriva en -Bourgogne, où sa seconde fille venait d'épouser le comte de -Toulongeon. Elle se trouvait chez son gendre lorsqu'elle -reçut de saint François de Sales l'ordre d'aller à Dijon -établir une maison nouvelle, que cette ville, pleine des -souvenirs de la fille du président Frémiot, réclamait -depuis longtemps. La modestie de madame de Chantal -fut mise à une rude épreuve. Sa ville natale lui fit une -réception qui ressemblait à un triomphe. Les habitants -sortirent en foule au-devant d'elle; les travaux furent -suspendus comme pour un jour de fête; on lui donnait -mille bénédictions comme si déjà on l'eût tenue pour -sainte et consacrée<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor"> [180]</a>. Cet enthousiasme lui rendit facile -l'établissement qu'elle était venue fonder. Elle resta cependant -six mois entiers à Dijon, afin de donner la perfection -<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -à son ouvrage, et de diriger les premiers pas de -sa fille dans son nouvel état. De là la mère de Chantal -alla faire d'autres fondations, à Saint-Étienne et à Montferrand, -et enfin, au mois d'octobre, elle arriva à Lyon, -où, à sa grande joie, elle retrouva saint François de -Sales, qui y était venu saluer Louis XIII, alors de passage -dans cette ville, à son retour de Montpellier, où il -avait terminé la guerre du midi contre les religionnaires. -Madame de Chantal voulait rendre compte à son guide -bien-aimé de sa gestion depuis deux ans, et lui communiquer -les observations que l'expérience lui avait suggérées -pour l'affermissement et les progrès de leur institut. Mais -l'évêque, obligé de quitter Lyon pour quelque temps, -ajourna toute conférence sérieuse à l'époque de leur -retour à Annecy, et, en attendant, il l'envoya visiter -les maisons déjà florissantes de Grenoble et de Belley.</p> - -<p>Hélas! ils ne devaient plus se revoir! Madame de -Chantal était à peine arrivée à Grenoble que le saint -évêque succombait à une courte maladie qui l'emporta -le 28 décembre. Cette cruelle nouvelle lui parvint à Belley, -le jour des Rois. Elle l'apprit par une lettre que lui -écrivait le frère et le successeur à l'évêché de Genève, de -saint François de Sales. La mère de Chantal a consigné -elle-même, dans une lettre à l'une des supérieures de -son ordre, et sa douleur, et sa confiance en la béatitude du -saint prélat, et sa résignation en Dieu, fruit des enseignements -de celui qu'elle appelle en vingt endroits de sa -correspondance, <i>son père, son unique père, son très-cher -seigneur, son directeur</i> et <i>son unique soutien sur -la terre</i>. «En lisant cette lettre, dit-elle (celle qui lui -annonçait la perte qu'elle venait de faire), je me mis à -genoux, et adorai la divine Providence, embrassant -<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -au mieux qu'il me fut possible, la très-sainte volonté de -Dieu, et en elle mon incomparable affliction; je pleurai -abondamment le reste du jour, toute la nuit, et jusqu'après -la sainte communion du jour suivant, mais fort -doucement, et avec grande paix et tranquillité dans cette -volonté divine, et en la gloire dont jouit ce bienheureux, -car Dieu m'en donna beaucoup de sentiments, avec des -lumières fort claires des dons et grâces qu'il lui avoit -conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon -ce que j'ai reçu de cette sainte âme<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor"> [181]</a>.»</p> - -<p>Madame de Chantal voulut faire transporter dans l'église -de la maison mère le corps du saint prélat, afin de -passer ainsi auprès de lui les années que la Providence -lui destinait encore. Elle multiplia les démarches, -écrivit de la manière la plus pressante à tous les personnages -compétents de France et de Savoie, et obtint -enfin ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor"> [182]</a>. Elle rentra -elle-même à Annecy vers le 15 janvier 1623: «En entrant -dans son monastère, le cœur pressé de douleur, et -voyant ses filles fondre en larmes, elle ne put leur parler; -mais elle les mena devant le saint sacrement pour y -chercher la seule consolation que puissent espérer des -âmes véritablement touchées<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor"> [183]</a>.» Dès le lendemain elle -s'occupa avec un soin filial des préparatifs de la pompe -funèbre de celui qui restait toujours son père spirituel; et -quelques jours après, le corps de l'illustre évêque étant -arrivé à Annecy, au milieu d'un immense concours de -peuple accouru des points les plus éloignés pour le recevoir, -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -la mère de Chantal lui fit faire, dans l'église de la -Visitation, des obsèques magnifiques. Il resta pendant -quelques jours exposé près de la grille du sanctuaire, en -attendant la construction du tombeau qui lui était destiné. -Le cœur fut laissé à la maison de Lyon, où saint François -de Sales était mort. Le jour de l'arrivée du cercueil, -madame de Chantal passa plusieurs heures à genoux devant -ces restes vénérés, et comme si le saint pouvait l'entendre, -persuadée tout au moins que du haut du ciel il -lisait dans son cœur et dans sa pensée, elle lui rendit ce -compte de deux années de sa vie que son directeur avait -renvoyé à leur retour à Annecy<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor"> [184]</a>.</p> - -<p>Ces derniers honneurs rendus à la dépouille du saint -évêque, la mère de Chantal s'occupa de sa mémoire. -Elle forma le triple projet de réunir et de publier ses -écrits, de rassembler les éléments de sa biographie, et -surtout de faire constater les preuves de sa sainteté, -afin d'arriver à la béatification de celui qui avait réalisé -à ses yeux le plus pur et le plus cher modèle de la perfection -ici-bas. Elle partit immédiatement pour Moulins -et Lyon, dans l'intention d'y constater tout ce que le -prélat avait fait et dit dans les derniers temps de sa -vie<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor"> [185]</a>. De retour à Annecy avec sa riche moisson de saintes -paroles et de faits miraculeux, elle coordonna, de -concert avec ses plus anciennes religieuses, les observations -de leur fondateur pour la perfection de l'institut -de la Visitation, et elle en fit un livre, appelé le -<i>Coutumier</i>, qui devint et est resté la règle chérie de -cet ordre<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor"> [186]</a>. Elle classa ensuite les notes qu'elle avait déjà -<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -rédigées elle-même, à diverses époques, sur la vie de son -directeur et de son ami, y ajouta les fidèles souvenirs -des sœurs qui l'entouraient, et tous les renseignements -qui lui furent transmis de France et de Savoie. Elle -donna ses soins à l'impression des <i>Épîtres</i>, des <i>Entretiens</i>, -des <i>Méditations</i> et des <i>Sermons</i> de l'éloquent prélat<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor"> [187]</a>. -L'un des principaux ouvrages de l'évêque de Genève, -le traité de <i>l'Amour de Dieu</i>, avait été composé à son intention, -et en quelque sorte inspiré par elle. Saint François -de Sales l'a indiqué lui-même dans sa préface: -«Comme cette âme, dit-il, m'est en la considération que -Dieu sait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour animer la -mienne en cette rencontre.» Et dans une de ses lettres, -s'adressant à madame de Chantal elle-même, il lui dit -expressément: «Le livre de <i>l'Amour de Dieu</i>, ma chère -fille, a été fait particulièrement pour vous<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor"> [188]</a>.»</p> - -<p>Saint François de Sales avait aussi, de son côté, recueilli -avec soin toutes les lettres que son amie en Dieu -lui avait écrites, et il se proposait de les publier, comme -un nouveau traité familier et naïf de l'amour divin. -Sa mort trop prompte sauva l'humilité de la mère de -Chantal de cet honneur redouté. «L'évêque de Genève -(frère et successeur de saint François de Sales), ajoute le -biographe émérite de la fondatrice de la Visitation, lui -renvoya ses lettres contenant les plus secrets sentiments -de son âme, que le saint évêque avoit cotées de sa main -<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -pour servir à l'histoire de sa vie, qu'il vouloit écrire un -jour à loisir<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor"> [189]</a>.» Il les avait conservées, disait-il, <i>comme -un trésor qui n'avoit point de prix</i><a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor"> [190]</a>. Mais madame de -Chantal les jeta au feu, afin de se soustraire à tout -jamais au danger qu'elle avait couru.</p> - -<p>Cette double image de saint François de Sales et de -sainte Chantal a été, au dix-septième siècle, un des -beaux spectacles pour l'âme et pour la foi. «Leur mutuelle -affection (dit éloquemment, en employant le -style familier au saint lui-même, leur commun historien, -qui le plus souvent n'est que minutieux et naïf), -étoit claire comme le soleil et blanche comme la neige, -forte, inviolable, sincère, mais douce, paisible, tranquille -et toute en Dieu<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor"> [191]</a>.» C'est à la fois, sur cette étroite -et mystique union, le dernier mot de la religion et de -l'histoire.</p> - -<p>Restée seule chargée de la direction de l'institut de la -Visitation de Sainte-Marie, la mère de Chantal ne négligea -rien pour faire prospérer l'œuvre commune. Indépendamment -de son désir, qui chez elle primait tout, -d'être agréable à Dieu, il lui semblait que la meilleure -manière d'honorer son père spirituel était de ne pas -laisser dépérir entre ses mains, de conduire au contraire -dans les voies d'une perfection constante la création -préférée de cette grande âme.</p> - -<p>Au mois de mai 1624, la mère de la Visitation eut à -s'occuper du mariage de son fils, le baron de Chantal, -avec mademoiselle de Coulanges, «fort riche, fort -<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -aimable et fort estimée d'elle<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor"> [192]</a>.» On a vu quel fut le -caractère de ce fils ardent, bouillant, caustique, duelliste -effréné, mais ami loyal et dévoué. On connaît sa -mort, arrivée le 22 juillet 1627, trois ans seulement -après son mariage, en combattant, dans l'île de Rhé, -les Anglais venus au secours de la Rochelle, où se défendait -la dernière armée de la Réforme<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor"> [193]</a>.</p> - -<p>La douleur et la résignation de madame de Chantal -en apprenant cette perte nouvelle furent ce qu'on pouvait -attendre d'une âme toute en Dieu, et du cœur d'une -mère qui croyait son fils sauvé pour l'éternité, parce qu'il -avait trouvé la mort en combattant les hérétiques, et -après avoir accompli ses devoirs religieux. Cette page, -que nous empruntons à son historien le plus complet et -le mieux informé, est ici doublement à sa place, et nous -devons la reproduire sans scrupule, occupé que nous -sommes d'écrire la biographie de l'aïeule de madame de -Sévigné, et d'achever un ouvrage consacré à ce qui -intéresse cette dernière, dans sa famille et dans ses -amis.</p> - -<p>«Dieu abreuva la mère de Chantal du fiel d'une très-douloureuse -affliction. Elle n'avoit qu'un fils unique qui -lui étoit plus cher que la vie, qui avoit pour elle des -tendresses et des respects dignes d'un enfant bien né, -et d'une âme parfaitement généreuse. Aussi étoit-ce une -merveille de son temps, un cavalier accompli de corps et -d'esprit, qu'on ne pouvoit connoître sans l'aimer... Notre-Seigneur -le favorisa, le dégoûtant du monde par un désastre -<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -arrivé à un de ses amis qui eut la tête tranchée<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor"> [194]</a>, -dont il conçut de fréquentes pensées de la mort et du -mépris des choses de la terre; de sorte qu'il quitta -volontiers les délices du Louvre pour aller servir l'Église -et le roi en l'île de Rhé, où il gagna le ciel et perdit la -vie. Pour se préparer à une si belle conquête et à une -si heureuse perte, il se confessa et communia avec une -piété extraordinaire, le jour du combat, et, après s'y -être engagé bien avant, avec une chaleur digne de son -courage, il fit, dans une si belle occasion, tout ce que -peut faire entre le péril et la gloire un cœur parfaitement -généreux, qui n'a pas un corps impassible. Il -change jusques à trois fois de cheval, il attaque, il est -attaqué; enfin il est blessé à mort, il réclame la miséricorde -de Dieu, et meurt d'une mort d'autant plus -belle qu'elle a été chrétienne<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor"> [195]</a>.»</p> - -<p>Le frère de madame de Chantal, l'archevêque de -Bourges, se trouvait alors à Annecy, où il avait été -envoyé par le pape pour y procéder, de concert avec -l'évêque de Belley, aux informations qui devaient conduire -à la canonisation de saint François de Sales. -Abîmé lui-même dans la douleur que lui causait cette -perte qu'il venait d'apprendre, il ne se sentit pas le -courage d'annoncer la cruelle nouvelle à sa sœur. Il -en chargea l'évêque de Genève. Celui-ci, à l'issue de la -messe, fit appeler la mère de Chantal au parloir; elle -y vint, suivie de quelques-unes de ses religieuses.</p> - -<p>«—Ce bon seigneur lui dit: «Ma mère, nous avons -des nouvelles de guerre à vous dire; il s'est donné un -<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -rude choc en l'île de Rhé. Le baron de Chantal, avant -que d'y aller, s'est confessé et a communié...—Et -enfin, reprit-elle, il est mort!» Ce bon prélat se mit à -pleurer sans pouvoir répondre une seule parole, et il se fit -un gémissement universel dans le parloir. Elle, connaissant -la vérité de sa perte, demeura seule tranquille parmi -tant de sanglots, et, s'étant mise à genoux, les mains -jointes, les yeux élevés au ciel, et le cœur plein d'une -véritable douleur, dit tout haut: «Mon Seigneur et -mon Dieu, souffrez que je parle pour donner un peu -d'essor à ma douleur. Et que dirai-je, mon Dieu, sinon -vous rendre grâce de l'honneur que vous avez -fait à cet unique fils de le prendre lorsqu'il combattoit -pour l'Église romaine?» Puis elle prit un crucifix, -duquel baisant les mains, elle dit: «Mon Rédempteur, -j'accepte vos coups avec toute la soumission de mon -âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les bras -de votre infinie miséricorde. O mon cher fils! que -vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité -que vos aïeux ont toujours eue pour la vraie -Église! En cela je m'estime vraiment favorisée, et -rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère.» Et se -tournant vers la mère de Chastel, elles dirent ensemble -le <i>De profundis</i>, après quoi elle se leva, pleurant paisiblement, -sans sanglots, et dit à monseigneur de Genève: -«Je vous assure qu'il y a plus de dix-huit mois que je -me sens intérieurement sollicitée de demander à Dieu -que sa bonté me fît la grâce que mon fils mourût à son -service, et non dans ces duels malheureux où on l'engageoit -si souvent<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor"> [196]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -Cette préoccupation des duels de son fils avait été -l'une des grandes douleurs de cette mère, qui mettait -avant tout le salut de l'âme: «Hélas! répond-elle aux -consolations de l'une de ses supérieures, la moindre des -appréhensions que j'avois de le voir mourir en la disgrâce -de Dieu, parmi ces duels où ses amis l'engageoient, -me serroit plus le cœur que cette mort qui a été bonne -et chrétienne<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor"> [197]</a>.»</p> - -<p>La fille du baron de Chantal, alors âgée seulement de -dix-huit mois, fut laissée aux soins de sa mère, Marie -de Coulanges, pour laquelle, nous l'avons vu, la fondatrice -de la Visitation avait une estime particulière, qui -fait l'éloge de cette humble et douce femme, dont -si peu de souvenirs nous sont restés. Six mois après la -mort de son fils, madame de Chantal fit un second -voyage à Paris, l'<i>Abrégé</i> de sa vie dit pour les besoins -de son ordre<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor"> [198]</a>, mais on peut ajouter aussi pour y voir, -consoler et conseiller sa bru, et pourvoir en même -temps aux intérêts de sa petite-fille. Elle séjourna à -Paris jusqu'au mois de mai 1628, et s'en retourna à -Annecy par la Bourgogne. A quatre ans de là, la jeune -baronne de Chantal elle-même vint à manquer à celle -qui devait s'appeler madame de Sévigné. «La mère de -Chantal fut fort touchée de la mort de sa belle-fille, par -l'amitié qu'elle avoit pour elle, et encore plus pour l'intérêt -de mademoiselle de Chantal, sa petite-fille, qui demeuroit -orpheline à cinq ans<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor"> [199]</a>.» C'est six qu'il faut dire. -«Elle aimoit tendrement sa belle-fille, reprend l'auteur -<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -contemporain des mémoires de sa vie; néanmoins elle -n'eut point d'autres paroles que celles qui lui étoient -ordinaires en ces douloureuses rencontres: «Le Seigneur -l'a donné, le Seigneur l'a ôté, le nom du Seigneur -soit loué!<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor"> [200]</a>» D'un commun accord l'enfance -de la jeune orpheline fut remise à la double sollicitude -de son aïeul maternel et de son oncle, l'abbé de Coulanges, -immortalisé sous le nom du <i>Bien Bon</i>, mais -sous la surveillance qui pouvait être lointaine, car elle -était heureusement inutile, de la supérieure du couvent -d'Annecy<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor"> [201]</a>.</p> - -<p>Le lendemain du jour où elle avait reçu la nouvelle -de la mort de sa bru, madame de Chantal apprit celle -du comte de Toulongeon, son gendre, gouverneur de -Pignerol: «Voilà bien des morts, dit-elle;» puis, se reprenant -au même instant, écrit madame de Chaugy, -joignit les mains et ajouta: «mais plutôt voilà bien des -pèlerins qui se hâtent d'aller au logis éternel. Seigneur, -recevez-les entre les bras de votre miséricorde!» Et, -ayant un peu prié Dieu et jeté quelques larmes, se raffermit<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor"> [202]</a>.»</p> - -<p>La mère de Chantal ne vivait plus que pour la béatification -de son saint directeur, qu'elle fut enfin assez -heureuse pour obtenir, et pour la prospérité et la perfection -de son ordre. L'institut de la Visitation avait fini -ses temps d'épreuve. Non-seulement il était accepté par -<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -les ordres rivaux, mais, grâce à la pure et sainte direction -de la mère, grâce surtout à ses éclatantes vertus, -il devenait maintenant populaire. On le demandait de -partout. De 1626 à 1632, madame de Chantal, déférant -au vœu bien constaté des populations, établit de -nouvelles maisons à Chambéry, à Pont-à-Mousson, à Crémieu, -à Châlons, à Marseille et à Montpellier, une succursale -à Paris au faubourg Saint-Jacques, et un second -monastère à Annecy même, le premier étant devenu -complétement insuffisant pour contenir toutes les novices, -filles ou veuves, qui voulaient faire profession entre les -mains de la vénérable mère, et vivre auprès d'elle.</p> - -<p>Quelque temps après la mort de sa belle-fille et de son -gendre, la mère de Chantal, pour les intérêts de son -ordre, eut à faire un court voyage à Lyon. C'est là qu'elle -fut mise en rapport pour la première fois avec une autre -femme d'élite, à qui l'impitoyable politique de Richelieu -venait d'infliger un de ces veuvages qui seraient la mort -dans le désespoir, si le Dieu des affligés n'existait pas, et -qui, après avoir vu son mari périr sur l'échafaud, se rendait -au château de Moulins, qu'on lui avait assigné pour -retraite, ou plutôt pour prison. C'est à l'écrivain, aujourd'hui -disparu et regretté, et qui, hier encore, nous racontait -avec tant de charme la vie et les larmes de -la belle Marie des Ursins, que nous allons demander les -premiers détails de ces relations de sainte Chantal avec -la veuve du supplicié de Toulouse, cet infortuné duc -de Montmorency, si coupable, mais si digne de pardon.</p> - -<p>«Une amertume nouvelle attendait la duchesse à -Lyon, où le frère de Richelieu était archevêque. Elle se -promettait quelque soulagement au couvent de Bellecour, -où se trouvait alors la mère de Chantal, supérieure -<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> -de l'ordre de la Visitation. Une vive sympathie -l'attirait vers cette amie de François de Sales, cette -amante spirituelle dont le cœur saignait encore de la -perte du saint évêque. L'autre veuve aspirait à voir -cette pure victime de l'amour divin; mais le frère de Richelieu -ne lui permit pas la douceur d'une telle entrevue. -Il fit sortir de Bellecour madame de Chantal, et lui -commanda de se retirer dans une autre maison sur la -montagne de Fourvières. La généreuse femme, ne pouvant -voir la princesse, lui envoya ce qu'elle possédait -de plus précieux, un portrait de François de Sales, au -revers duquel elle écrivit quelques mots touchants de -prière pour celle que sa parole ne pouvait consoler<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor"> [203]</a>.» -L'affligée continua sa pénible route; mais, sans s'être -rencontrées, ces deux grandes âmes s'étaient comprises et -aimées, et la séduisante image de saint François de -Sales allait, par un lien invisible et puissant, amener à -la vie religieuse, et jeter dans les bras de la mère de -Chantal cette illustre naufragée de la politique et du -monde.</p> - -<p>Deux ans ne s'étaient pas écoulés, en effet, que la -veuve de Henri de Montmorency, qui avait épuisé toutes -les ressources du courage humain, vint demander au -couvent de la Visitation de Moulins un refuge contre ses -souvenirs et contre son propre cœur. «Une vénération -particulière pour saint François de Sales, fondateur de cet -ordre, ajoute M. Amédée Renée, une extrême sympathie -pour madame de Chantal, qui en était la supérieure, -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -arrêtèrent son choix; puis la maison de Moulins était -pauvre, et avait besoin à ses débuts d'une haute assistance<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor"> [204]</a>.»</p> - -<p>Cette même année, la mère de Chantal, depuis peu -rentrée en Savoie, fut appelée une troisième fois à -Paris, pour les nécessités de son institut. Elle passa -par Moulins, et put enfin voir l'infortunée duchesse -de Montmorency, si désireuse, de son côté, de connaître -celle dont la vertu l'avait attirée dans cette retraite, -qui ne devait pas de sitôt donner à son cœur toujours épris -une paix faiblement désirée. De vive voix, comme elle -l'avait fait par lettres, la triste veuve demanda à cette -mère de la résignation un peu de l'absolue soumission -envers la Providence, dont elle semblait être le foyer -comme elle en était le docteur.</p> - -<p>Mais, dans le cœur de la belle Marie des Ursins, de -cette nièce de Marie de Médicis, dont les yeux, au milieu -de la cour, n'avaient jamais distingué que son séduisant -et volage époux, la douleur était immense, l'apaisement -fut long. Madame de Chantal ne put rien, évidemment, -à cette première entrevue, et, dans la suite, elle dut y -revenir à bien des fois, avec toute la délicatesse de son -esprit et l'onction de sa parole, avant de cicatriser l'horrible -blessure faite à ce cœur d'épouse aujourd'hui -amoureuse d'un tombeau.</p> - -<p>Arrivée à Paris au mois de juillet 1634, la mère de -Chantal n'en repartit qu'au mois d'avril suivant. Pendant -ces neuf mois, elle s'occupa surtout des moyens de -conserver l'union entre ses religieuses, qui, depuis l'établissement -de la seconde maison du faubourg Saint-Jacques, -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -avaient une tendance que, dès le début, il fallait réprimer -à la rivalité et à la division. Elle donna aussi des -soins à l'éducation de Marie de Rabutin, alors âgée de huit -ans, et dont la grâce précoce était faite pour séduire et attacher -sa grand'mère, malgré son austérité et sa lutte -contre les joies même les plus légitimes de la terre. A chaque -voyage nouveau à Paris, la réputation de madame de -Chantal grandissait et lui attirait de plus grands hommages -et un plus grand nombre de clients spirituels, qui venaient -chercher auprès d'elle des consolations, des exemples et -des conseils. «Elle édifioit et contentoit tout le monde; -et sa vertu fit tant de bruit que beaucoup de gens en -crédit s'employèrent pour la faire demeurer toujours à -Paris; mais, ne s'y croyant plus nécessaire, rien ne la put -arrêter<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor"> [205]</a>.» La mère de Chantal, dans ce voyage, se lia -encore plus intimement avec l'autre grand saint de ce -temps, Vincent de Paul, fervent admirateur de sa vertu. -Elle lui demandait la force et les conseils qu'elle avait si -longtemps trouvés auprès de l'évêque de Genève et que le -saint de la charité lui prodiguait en vrai père, comme -l'avait fait le saint de l'amour divin<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor"> [206]</a>.</p> - -<p>En se rendant de Paris en Savoie, la mère de -Chantal visita la plus grande partie des maisons de son -ordre; elle donna quelque temps à la comtesse de Toulongeon, -sa fille, poussa jusqu'en Provence et à Marseille, -et rentra à Annecy au mois d'octobre de l'année 1635.</p> - -<p>Cette sainte vie, qui devait se prolonger six années -encore, n'offre rien de particulier, jusqu'au quatrième -<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -voyage de la mère de Chantal à Paris, qui marqua la fin -de son apostolat. Ses biographes sont sobres de détails -pour ces derniers temps, lassés peut-être eux-mêmes de -redire les mêmes œuvres et les mêmes vertus. Quelques -faits cependant peuvent et doivent être relevés. En 1638, -la duchesse de Savoie l'ayant instamment priée de venir -établir une maison de la Visitation à Turin, madame de -Chantal s'y rendit «dans un équipage que lui envoya -madame de Savoie, qui la reçut avec joie, la combla -d'honneurs et d'amitiés, et lui fit de grands présents pour -sa nouvelle fondation<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor"> [207]</a>.» La mère de Chantal employa -sept mois à cette œuvre d'un grand avenir pour l'institut: -de retour à Annecy, elle s'occupa à réaliser un -projet qu'elle avait formé lors de son dernier retour de -Paris, en l'honneur de son nouveau père, le vénéré Vincent -de Paul; c'était celui de l'établissement à Annecy -d'une maison des <i>Pères missionnaires</i>, dont le fondateur -de l'œuvre des Enfants abandonnés était le supérieur -général. «Cet évêché étant si étendu, écrit madame de -Chantal à M. de Sillery, si nombreux en peuple, et si -voisin de la malheureuse Genève, ce secours y étoit tout -à fait nécessaire<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor"> [208]</a>.»</p> - -<p>L'année suivante (1640) fut marquée pour la mère de -Chantal par de douloureuses séparations qui affligèrent -son cœur, mais n'entamèrent point son courage et sa résignation. -Presque coup sur coup, elle perdit ses trois -plus anciennes compagnes, les mères Favre, de Chastel et -de Brechat, qui, avec elle, avaient posé les premiers fondements -<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -de l'ordre. Elle eut encore l'affliction d'apprendre -la mort de son meilleur ami dans le monde, le commandeur -de Sillery, protecteur de la Visitation de Paris, et, enfin, le -13 mai 1640, celle de son frère unique et bien-aimé, l'archevêque -de Bourges<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor"> [209]</a>. Tous ses parents, ses amis, la quittaient; -elle songea alors à sa fin, qu'elle croyait prochaine, -et dont la pensée fixe ne l'avait jamais abandonnée. L'âge -(elle avait plus de soixante-huit ans) et quelque pressentiment -d'en haut l'avertissant, elle se démit de sa charge -de supérieure de la maison mère d'Annecy. La communauté -insista pour qu'elle conservât ces fonctions qu'elle -remplissait avec tant de perfection et d'autorité; mais -elle demanda avec de si vives instances «qu'on la laissât -se préparer à la mort, dans la tranquillité d'une simple -religieuse, qu'on le lui accorda, et d'autant plus que son -grand âge demandoit du repos<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor"> [210]</a>.» Elle cessa d'être supérieure, -mais rien ne pouvait lui ôter le titre de conseil, -d'oracle, de directrice morale, de règle vivante de -l'ordre, que lui continuèrent, malgré tous les efforts de -son humilité, l'absolu respect de ses filles et la populaire -vénération du dehors.</p> - -<p>C'est à tous ces titres, auxquels il faut joindre une -amitié cultivée par lettres, et d'année en année croissante, -que l'illustre novice de Moulins, ses épreuves religieuses -terminées, et son cœur presque soumis, car il ne pouvait -être consolé, s'adressa à madame de Chantal, afin d'obtenir -d'elle qu'elle vînt lui donner ce voile sous lequel -elle voulait à jamais ensevelir son veuvage et sa douleur. -<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -Chaque jour, pendant les six années de son noviciat dans -le couvent de la Visitation, elle avait essayé de mourir à -quelque souvenir de sa vie heureuse et charmée. Sa lutte -contre le passé fut longue, pleine de larmes et d'orages -intérieurs. Peu à peu cependant, sous l'empire des exhortations -du père de Lingendes, son éloquent confesseur, et -des tendres directions de la mère de Chantal, elle se dépouilla -de tout ce qui lui rappelait trop son amour et ses -malheurs: d'abord le portrait de son mari, puis ses lettres; -ensuite son mépris pour Gaston d'Orléans, qui avait abandonné -un ami après l'avoir entraîné à la révolte; enfin sa -haine pour le sanglant Richelieu, qui ne savait que punir, -et qui aurait pu, qui eût dû faire grâce. Chaque jour aussi -elle s'était avancée davantage dans la pratique d'une -règle où saint François de Sales avait déposé tant d'humilité, -d'obéissance et de résignation, «se vouant de préférence -aux emplois les plus bas, aux plus petits offices de -la cuisine, aux soins les plus rebutants de l'infirmerie<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor"> [211]</a>.»—«Le -vœu qu'avait formé la princesse, continue son -historien, de recevoir le voile des mains de la mère de -Chantal, trouva de la résistance chez l'évêque de Genève. -C'était à l'entrée de l'hiver, et le prélat redoutait pour la -supérieure l'épreuve d'un voyage dans cette saison. Il -céda pourtant aux instantes prières de la duchesse, et madame -de Chantal se rendit à Moulins (septembre 1641). Ces -deux âmes se retrouvèrent avec une inexprimable joie; -elles se comprenaient en tous leurs amours. «Qui aime -accomplit toute la loi,» disaient-elles. «Soumise en -tout à sa mère spirituelle, l'humble postulante consentit -à différer ses vœux. La supérieure lui représenta qu'il -<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -fallait régler ses affaires, arrêter ses comptes de fortune, -avant de fermer sur elle les portes du monde. La -duchesse, touchée de ces avis, s'y rendit avec tristesse<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor"> [212]</a>.»</p> - -<p>Le prélat contemporain de madame de Chantal qui s'est -fait son minutieux annaliste, parlant de ce séjour à Moulins, -dit un mot caractéristique, qui fait bien comprendre -la puissante sympathie qui unissait ces deux âmes: «La -mère de Chantal fit une si grande union avec madame de -Montmorency, <i>qu'elles étoient, ce semble, indivisibles</i><a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor"> [213]</a>.» -Et le même ajoute que, touchant à sa fin, et en quelque -sorte entièrement spiritualisée par l'approche de sa récompense, -l'amie de saint François de Sales répétait à -chaque instant: «Amour! amour! mes chères sœurs, je -ne veux plus parler que d'amour<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor"> [214]</a>!»</p> - -<p>Madame de Chantal était sur le point de retourner -à Annecy, lorsqu'elle reçut de son supérieur, l'évêque de -Genève, l'ordre formel d'aller trouver la reine, Anne -d'Autriche, qui avait témoigné un vif désir de la voir. Se -doutant bien que, par humilité, la mère chercherait tous -les prétextes pour se dérober à l'hommage qu'on voulait -lui rendre, la reine avait pris la précaution nécessaire de -s'adresser à l'autorité diocésaine, afin de ne point éprouver -de refus. «Elle lui fit l'honneur, ajoute l'une des biographies -qui nous servent de guide, de lui envoyer une litière, -et de la prier, par une lettre de sa main, de faire ce -voyage. La mère de Chantal partit aussitôt et arriva à -Paris le quatrième d'octobre<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor"> [215]</a>.» L'évêque du Puy ajoute -<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> -qu'Anne d'Autriche, pressée de la voir la première, voulut -qu'elle passât par Saint-Germain, «où elle la reçut et -l'honora d'un entretien particulier de deux ou trois -heures, lui témoignant un grand désir d'avoir quelque -chose d'elle pour le garder précieusement<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor"> [216]</a>.»</p> - -<p>Madame de Chantal resta un mois et quelques jours -à Paris au milieu des hommages et des bénédictions que -lui attirait sa réputation de sainteté toujours plus grande. -Il faut, pour en bien juger, reproduire dans leur texte -même les témoignages contemporains. «Le concours des -visites et des personnes de tous états et conditions, et -même de tous pays, fut si grand que, n'y pouvant fournir -sans perte de quelques-uns de ses exercices, elle se -levoit à trois et quatre heures du matin pour les reprendre -et répondre aux lettres qu'on lui écrivoit, et vaquer à -l'entretien de ses filles et de ceux qui la venoient consulter. -Car, comme sa réputation croissoit de jour à autre, -aussi bien que sa sainteté, chacun désiroit d'y prendre -part, de jeter dans son cœur toutes les peines, les travaux -et les difficultés, pour les changer en bénédiction, -et en recevoir soulagement et conduite... Quelques-uns la -venoient visiter, comme on fait, disoient-ils, les choses -rares; d'autres pour dire qu'ils avoient vu une sainte. -Enfin c'étoit une chose d'édification de considérer cette -vertueuse mère parmi tout cela, dans une bonté incomparable, -une humilité indicible, un visage égal, et des -paroles autant pleines de douceur que de dévotion. -Bref, elle se surpassoit tellement que, n'étant pas reconnoissable, -on jugeoit bien dans une perfection -si accomplie, que, son corps étant en terre, son esprit -<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> -étoit déjà au ciel, ne faisant plus aucune action qui ne -fût toute céleste<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor"> [217]</a>.»</p> - -<p>Ces grandes occupations, cette vie de direction, de -prières, et, il faut le dire maintenant, d'extase, permirent -à peine à la mère de Chantal de s'occuper de sa petite-fille -Marie de Rabutin, qu'elle retrouvait dans sa seizième -année, pourvue d'une éducation complète selon le -monde, et déjà, de bonne heure, toute pétillante de cet -esprit qui, au dire d'une amie de sa jeunesse, madame -de la Fayette, éblouissait les yeux. L'évêque du Puy nous -a conservé un souvenir de cette époque flatteur pour -madame de Sévigné, qu'il faut recueillir ici, car il ne -l'a été par aucun de ses biographes, et c'est une des -seules traces laissées dans cette histoire de famille des -relations de notre grande épistolaire avec sa sainte aïeule.</p> - -<p>«En son dernier voyage à Paris, son cœur vraiment -détaché des créatures, et mortifié au delà de ce qu'on -peut dire, traita mademoiselle de Chantal, sa petite-fille, -autant aimée d'elle qu'elle est aimable, avec tant -de réserve que, l'ayant tous les jours auprès de soi, elle -ne lui donna qu'environ une heure de son temps, durant -tout son séjour; encore ce fut à trois ou quatre reprises, -et seulement pour satisfaire aux devoirs de la -charité, et au zèle qu'elle avoit de contribuer de ses soins -au salut de cette âme si bien née, et qui, grâce à Dieu, -en fait si bon usage. Si j'ose dire que cette sage demoiselle -est la digne fille d'une si digne mère, et que -la personne la plus indifférente ne lui sauroit refuser -une honnête amitié, à moins que de haïr la vertu, jugez -<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -quelle victoire à notre sainte mère de se priver de la -douceur de sa conversation, après de si longues absences, -et de se surmonter soi-même dans les plus délicats -sentiments de la nature, et les plus légitimes<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor"> [218]</a>.»</p> - -<p>La mère de Chantal eut peur des hommages que le monde -lui rendait: «Tant d'applaudissements, dit l'abréviateur -de sa vie, lui devinrent suspects: elle crut qu'il ne suffisoit -pas de s'en défier, et qu'il les falloit fuir<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor"> [219]</a>.» Mais, -avant son départ, elle voulut laisser une confession générale -de sa vie si pure et si sainte pourtant, entre les -mains de saint Vincent de Paul. «Voulant aussi, ajoute -l'évêque du Puy, satisfaire au désir que madame de -Port-Royal (Angélique Arnauld, on s'en souvient) lui -témoigna de la voir en son monastère, elle y demeura -deux jours, où ces deux grandes âmes s'entretinrent -avec bénédiction et avec joie singulière de part et -d'autre<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor"> [220]</a>.» Le 11 novembre, elle fit ses adieux à sa petite-fille, -et, ayant réuni toutes ses religieuses dans le monastère -de la rue Saint-Antoine, elle leur adressa ses -dernières recommandations, persuadée qu'elle ne les -reverrait plus: «Adieu, leur dit-elle en les quittant, -mes chères filles, jusques à l'éternité<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor"> [221]</a>.»</p> - -<p>Son dessein était de s'en revenir à Annecy en repassant -par Moulins. Chemin faisant elle visita les diverses -maisons de l'ordre, et arriva à Nevers le 1<sup>er</sup> décembre. Là -elle se sentit indisposée; mais malgré un froid très-vif elle -insista pour continuer sa route, et, le surlendemain, elle -rentra au couvent de Moulins, à la grande joie mais bientôt -<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -à la grande frayeur de madame de Montmorency, -frappée, comme toute la communauté, de l'altération -que la fatigue d'un voyage d'hiver et le mal qui s'annonçait -avaient produite dans les traits de la mère. -Cinq jours après son arrivée la fièvre la prit, avec une -sérieuse inflammation du poumon. Elle voulut se lever -pour aller communier au chœur. Elle fut obligée de se -remettre au lit, et, la maladie continuant de s'aggraver, on -reconnut, le troisième jour, qu'elle était mortelle: «On -exposa le Saint Sacrement; les prières, les aumônes, les -remèdes et les soins ne furent point épargnés pour la -sauver; elle seule demeura tranquille sur l'événement, -et ne songea qu'à son intérieur<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor"> [222]</a>.»</p> - -<p>«Un tel événement (raconte l'historien de madame -de Montmorency, en un récit plein d'onction) jeta le -désespoir dans la communauté; mais pour madame -de Montmorency c'était une perte deux fois cruelle. N'était-ce -pas à son intention et d'après ses désirs que la -sainte femme avait quitté sa retraite et entrepris ce périlleux -voyage? Elle se voyait fatale à tous ceux qu'elle -aimait. Elle-même, se soutenant à peine, passa des -jours et des nuits à veiller, aussi pâle que la mourante: -elle la couvrait de ses tristes regards, prosternée, haletante -sous ce dernier coup de la douleur. Son âme, détachée -de tout, faisait effort pour partir avec l'âme de -la sainte. On a recueilli les dernières instructions que -cette sainte adressa dans la sérénité de ses derniers -moments, les conseils qu'elle donna à son amie, lui recommandant, -dans sa sagesse, de ne point enrichir le -couvent qu'elle avait choisi pour retraite, «afin, disait-elle, -<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -que l'esprit de mortification et de pauvreté religieuse -ne courût pas risque de s'y perdre, si on y -avoit la facilité de se procurer les commodités de la -vie.» L'œil clairvoyant de cette mourante, scrutant -tous les cœurs autour d'elle, en marquait ainsi les -faiblesses. «L'état où je suis, dit-elle à madame de -Montmorency, ne n'empêchera pas de vous dire en -peu de mots ce que je crois nécessaire pour votre perfection. -J'ai remarqué que vous faites trop de réflexions -sur vous-même et sur vos actions pour voir -si vous agissez avec toute la pureté que votre esprit -souhaite; retranchez-en un peu, je vous prie: je sais, -par expérience, que les fréquents retours sur soi -arrêtent l'âme hors de Dieu. Quand vous aurez fait -quoi que ce soit, retournez simplement à lui: son regard -perfectionne tout.» Puis, s'adressant aux religieuses -assemblées: «Avant que de finir, reprit-elle, il -faut que je vous conjure, mes filles, d'avoir un grand -respect, une entière révérence pour madame de Montmorency, -qui est une âme sainte, à qui l'ordre a des -obligations infinies, pour tous les biens spirituels et -temporels qu'elle y fait. Je vous estime heureuses de -l'inspiration que Dieu lui a donnée; elle vit parmi nos -sœurs avec plus d'humilité, de bassesse et de simplicité -que si c'étoit une petite paysanne. Rien ne -me touche à l'égal de la tendresse où elle est pour -mon départ de cette vie. Elle croit que vous la blâmerez -de ma mort; mais, mes chères filles, vous -savez que la Providence ordonne de nos jours. Les -miens n'auroient pas été plus longs d'un quart d'heure, -et ce voyage a été un grand bien pour tout l'institut<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor"> [223]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> -La veille de sa mort, madame de Chantal entretint -encore, avec la plus vive et la plus douce affection, madame -de Montmorency, désolée mais en même temps ravie -des derniers discours de cette amie, de cette mère qui, -pour elle, était déjà une bienheureuse du ciel. La mourante -dicta, pendant trois heures, à son directeur, au milieu -des plus vives souffrances, une instruction suprême pour -le bien et la discipline de l'ordre, commençant par ces -mots, qui disent toute une vie de soumission et de fidèle -pratique des devoirs: «Je prie nos sœurs qu'elles observent -nos règles, parce qu'elles sont leurs règles, et non -parce qu'elles pourroient être selon leurs goûts<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor"> [224]</a>.»</p> - -<p>—«Cela fait (ajoute la marquise de Coligny, qui a reçu -de ceux qui en furent les témoins la tradition de cette fin -courageuse), elle se confessa, reçut le viatique, et parla de -Dieu avec des sentiments si élevés, et marqua tant de résignation -aux ordres divins, qu'elle ravit tous ceux qui l'écoutèrent. -La nuit, elle souffrit beaucoup, et dit à celles qui -la veilloient, et qui la plaignoient fort: «Il est vrai que -la nature combat encore; mon esprit souffre, et je suis -sur la croix.» Elle reposa peu, et le matin, sur les huit -heures, le père de Lingendes, jésuite qu'elle avoit demandé, -arriva; elle lui parla fort longtemps, et fit une -revue générale de sa vie, et un grand détail de l'état présent -de son âme; après quoi elle lui demanda l'extrême-onction, -et la reçut, répondant elle-même aux prières -qu'elle se faisoit expliquer<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor"> [225]</a>.»</p> - -<p>La mère mourante pria qu'on lui lût la Passion, et, -<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> -pressant de sa main droite une croix sur sa poitrine, elle -suivit ce récit des souffrances du fils de Dieu en faisant de -temps en temps des commentaires assortis à sa situation. -On lui apporta, comme une relique dont la vertu pouvait -lui procurer quelque soulagement, la mitre de saint -François de Sales qu'elle avait brodée de sa propre main -et qui était conservée dans l'église du couvent. Elle la -baisa avec une touchante dévotion<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor"> [226]</a>.</p> - -<p>«Le père de Lingendes, continue madame de Coligny, -la pria ensuite de donner sa bénédiction à ses -filles, ce qu'elle refusa de faire en sa présence, par humilité: -mais, le père le lui ayant ordonné, elle obéit, -et leur parla avec tant de force sur l'éternité et sur la -crainte qu'on devoit avoir des jugements de Dieu, que le -père de Lingendes a dit n'avoir jamais entendu de sermon -qui l'eût tant frappé. La sainte mère finit son discours -par dire un adieu si touchant à ses filles qu'elles en -furent longtemps attendries; et, de peur que leur extrême -douleur ne fît de la peine à la mourante, on les fit retirer, -après quoi elle pria le père de Lingendes de ne la -point quitter. Son agonie fut rude et sa patience invincible<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor"> [227]</a>.»</p> - -<p>Mais il convient ici de donner la parole au principal -témoin de cette mort mémorable.</p> - -<p>«Je ne penserois pas, mes chères sœurs, vous avoir -satisfaites (disait quelques mois après le père de Lingendes, -prononçant devant les religieuses de Paris l'oraison -funèbre de leur sainte mère), si je ne vous parlois -<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> -de son heureux trépas et des derniers sentiments -qu'elle eut en mourant. Je fus appelé pour lui administrer -les derniers sacrements, et l'assister en son -heureux passage. Elle étoit dans de si grandes douleurs -qu'elle tiroit les larmes de nos yeux; jamais je n'ai -vu une telle patience en de si grandes souffrances; elle -avoit le corps tout en feu; je ne vis jamais de visage -si enflammé: de fois à autre elle étendoit les bras, -embrassoit le crucifix et le serroit sur sa poitrine, -comme pour s'affermir dans ses grandes douleurs. Fort -peu avant que de mourir, on lui présenta de la nourriture: -<i>Il me semble</i>, dit-elle, <i>qu'il n'est plus nécessaire</i>; -mais, pour obéir, elle prit ce qu'on vouloit avec -un grand effort. Quelque temps après, je lui dis fortement: -<i>Ma mère, vos grandes douleurs sont les clameurs -qui précèdent la venue de l'Époux; sans doute -il vient; ne voulez-vous pas aller au-devant de lui?</i> -Elle me dit, avec une grande fermeté, quoique d'une -voix plus basse: <i>Oui, mon père, je m'y en vais</i>; et -prononça distinctement: <span class="smallc">Jésus, Jésus, Jésus!</span> puis, -faisant un grand enclin, comme pour adorer Notre-Seigneur -présent, elle baissa la tête et rendit l'esprit<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor"> [228]</a>.»</p> - -<p>Ainsi mourut saintement l'aïeule de madame de Sévigné, -le vendredi 13 décembre 1641, à sept heures du -soir. Ses sœurs lui découvrirent respectueusement la -poitrine, et l'une après l'autre vinrent baiser le divin -stigmate qu'elle y avait elle-même gravé<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor"> [229]</a>. Son corps -<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -fut porté à Annecy; son cœur resta au monastère de -Moulins, sous la pieuse et fidèle garde de madame de -Montmorency, qui, durant vingt-cinq ans encore, ne -cessa de lui demander une résignation qui lui faisait -toujours défaut<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor"> [230]</a>.</p> - -<p>Dès sa mort, de son vivant même, la fondatrice de -l'ordre de la Visitation jouit d'une réputation de sainteté -qu'à un siècle de là vint confirmer et proclamer le bref -définitif du pape Benoit XIV. Elle méritait cet honneur -par sa vie si bien remplie d'œuvres et de vertus, et si chrétiennement -terminée dans cette cellule de Moulins, où -nous avons laissé sa petite-fille sous l'impression de l'évocation -de ce récent passé, dont elle avait connu une -partie, et dont le reste appartenait à des traditions de -famille par elle conservées avec une foi sincère, quoique -bien éloignée des sublimités où avait atteint sa grand'mère<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor"> [231]</a>.</p> - -<p>Si, après ces longs détails, on nous permet encore -quelques lignes pour apprécier le caractère de cette -sainte femme, l'orgueil et le culte d'une petite-fille dont -nous achevons l'histoire, nous n'aurons qu'à les emprunter -aux trois hommes qui l'ont le mieux connue, trois -hommes de Dieu, dont deux ont été placés comme elle, -par la vénération des contemporains et le jugement de -l'Église, au rang des bienheureux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> -«C'est un abus assez commun, a dit le confesseur de la -mère de Chantal, que les vertus les plus éclatantes sont -les plus estimées; mais cet esprit si sage et solide en a -bien fait un autre jugement: elle sut faire le choix des -plus basses et cachées, comme de l'humilité, de la douceur, -du support du prochain et de l'union des cœurs, de -la mansuétude, de la patience, de la longanimité, et de -semblables vertus qui ont moins d'actions en apparence -que les autres, mais elles sont plus étendues et toujours -dans l'emploi; les autres vertus extraordinaires arrivent -rarement<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor"> [232]</a>.»</p> - -<p>Sur le coup de cette perte, saint Vincent de Paul délivra -à l'ordre de la Visitation de Paris l'attestation suivante: -«Nous, Vincent de Paul, supérieur général très-indigne -des prêtres de la Mission, certifions qu'il y a -environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être -connu de défunte notre très-digne mère de Chantal, par -de fréquentes communications de paroles et par écrit, -qu'il a plu à Dieu que j'aie eues avec elle, tant au premier -voyage qu'elle fit en cette ville, il y a environ vingt -ans, qu'ès autres qu'elle y a faits depuis: en tous lesquels -elle m'a honoré de la confiance de me communiquer -son intérieur; qu'il m'a toujours paru qu'elle étoit -accomplie de toutes sortes de vertus, et particulièrement -qu'elle étoit pleine de foi, quoiqu'elle ait été, toute sa -vie, tentée de pensées contraires...; qu'elle avoit l'esprit -juste, prudent, tempéré et fort, en un degré très-éminent; -que l'humilité, la mortification, l'obéissance, le -zèle de la sanctification de son saint ordre, et du salut -<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> -des âmes du pauvre peuple, étoient en elle à un souverain -degré...» Saint Vincent de Paul ajoute, en -terminant, qu'à ses yeux la mère de Chantal «étoit -une des plus saintes âmes qu'il ait jamais connues sur la -terre,» et qu'il la croit maintenant «une âme bienheureuse -dans le ciel<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor"> [233]</a>.»</p> - -<p>Enfin, pour ne prendre qu'un passage dans tout ce -que saint François de Sales a écrit de celle qu'il nomme -ailleurs l'<i>honneur de son sexe</i>, et à laquelle il a prodigué -les noms de sainte Paule, de sainte Angèle, de -sainte Catherine de Gênes, nous allons copier ces quelques -lignes extraites d'une lettre qu'il adressait à l'un de ses -confrères dans l'épiscopat: «Je ne parle de cette âme -toute sainte qu'avec respect. On ne peut assembler -une plus grande étendue d'esprit avec une plus profonde -humilité; elle est simple et sincère comme un -enfant, avec un jugement solide et élevé, l'âme -grande, un courage pour les saintes entreprises au-dessus -de son sexe; et, en un mot, je ne lis jamais la -description de la femme parfaite de Salomon, que je -ne pense à la mère de Chantal. Je vous dis tout cela à -l'oreille du cœur, car cette âme vraiment humble -seroit toute peinée si elle savoit que je vous eusse dit -d'elle tant de bien<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor"> [234]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -Après avoir terminé sa station filiale dans la chambre -mortuaire de son aïeule, madame de Sévigné admira le -superbe mausolée que la duchesse de Montmorency avait -fait élever à son époux tant aimé, dans l'église de la Visitation -de Moulins<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor"> [235]</a>. Cinq ans auparavant, ce monument -décoré de vingt magnifiques statues, sans compter -celle du duc, avait aussi excité la juste admiration de -madame de Grignan, se rendant de Paris en Provence<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor"> [236]</a>. -Celle-ci avait vu alors à Moulins deux jeunes enfants, -filles de la marquise de Valençay, que madame -de Sévigné retrouvait au couvent de la Visitation grandies -et embellies, et qui lui rappelaient à la fois et sa -propre fille et son père, dont leur aïeul avait été l'ami. -«Les petites filles que voilà, dit-elle, sont belles et -aimables; vous les avez vues: elles se souviennent que -vous faisiez de grands soupirs dans cette église; je -pense que j'y avois quelque part, du moins sais-je bien -qu'en ce temps j'en faisois de bien douloureux de mon -côté<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor"> [237]</a>.» La marquise de Valençay, était la fille du frère -d'armes du baron de Chantal<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor"> [238]</a>, ce Montmorency-Bouteville -à qui Richelieu avait fait trancher la tête pour -cause de duel, et dont la mort poussa à cette expédition -désespérée de l'île de Rhé son malheureux ami, -qui y rencontra sa glorieuse mort<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor"> [239]</a>.</p> - -<p>Outre ces souvenirs, la marquise de Sévigné en trouva -<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> -d'autres à Moulins, faits pour réveiller dans son cœur -tout un passé d'amitié, sinon d'amour, et des sentiments -qu'un malheur inflexible n'avait point effacés.</p> - -<p>Après la chute du surintendant Fouquet, sa famille -avait choisi pour lieu de résidence cette ville, dans le -voisinage de laquelle elle possédait la terre de <i>Pomé</i>. Fidèle -aux malheureux, madame de Sévigné n'était pas de -ces gens qui se détournent de leur chemin pour les -éviter; elle se fût plutôt dérangée pour venir apporter de -nouvelles consolations aux parents d'un homme qu'elle -avait pu aimer puissant, parce que ce n'était ni sa puissance -si courtisée, ni ses trésors si prodigués qu'elle avait -aimés en lui. Madame de Sévigné, ceci éclate dans sa -correspondance, a été le caractère de femme le plus indépendant, -le plus sûr de son temps. Elle n'éprouvait ni -crainte ni souci de se compromettre en cultivant les -disgraciés, les exilés. Dans sa station de Moulins, elle -avait accepté sans hésiter l'hospitalité honorablement -offerte de la famille du prisonnier de Pignerol. «Madame -Fouquet, mande-t-elle avec simplicité à sa fille, son -beau-frère (l'abbé Fouquet) et son fils vinrent au-devant -de moi; ils m'ont logée chez eux<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor"> [240]</a>.» Que de retours -et de réflexions sur un passé si proche et cependant -si éloigné ils durent faire ensemble!</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IV.<br /> -<span class="medium">1676.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent"> -Madame de Sévigné arrive à Vichy.—Société qu'elle y trouve.—Vie -des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné en -envoie à sa fille la véritable <i>gazette</i>.—Description du pays; promenades; -danses et <i>bourrées</i> d'Auvergne.—<i>La colique de madame -de Brissac.</i>—Quelques portraits d'originaux.—<i>La -charmante douche.</i>—Madame de Sévigné reprend la route de -Paris.—Elle visite la famille Fouquet; ses divers membres.—Dernière -station de madame de Sévigné au château de Vaux.</p> - -<p class="space">Le surlendemain de son départ de Moulins, 18 mai, -madame de Sévigné arriva à Vichy. Elle y resta un mois -entier à prendre les eaux et les bains dans cet établissement, -le plus anciennement connu en France, et le -mieux disposé, quoique bien loin de ce qu'il est devenu -depuis. Nous avons dix lettres d'elle, écrites pendant -son séjour dans ce lieu si pittoresque: il n'est pas -sans intérêt de les étudier à titre de gazette, de courrier, -de <i>Chronique des Eaux</i>, comme nous dirions aujourd'hui. -Madame de Sévigné a tous les tons, et, à coup sûr, nos -chroniqueurs modernes pourraient trouver chez elle des -exemples et des leçons.</p> - -<p>La marquise de Sévigné fut reçue aux bains de Vichy -par une nombreuse société arrivée avant elle, et qui l'accueillit -comme l'esprit l'est toujours dans un monde plutôt -réuni pour se distraire que pour se guérir. «J'arrivai ici -hier au soir, écrit-elle le mardi 19 mai; madame de -Brissac avec le <i>Chanoine</i> (madame de Longueval); madame -<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -de Saint-Hérem et deux ou trois autres me vinrent -recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier. Je crois que, -si on y regardoit bien, on y trouveroit encore les bergers -de l'<i>Astrée</i>. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette, -l'abbé Dorat, Plancy et d'autres encore suivoient dans -un second carrosse ou à cheval. Je fus reçue avec une -grande joie. Madame de Brissac me mena souper chez -elle; je crois avoir déjà vu que le <i>Chanoine</i> en a jusque-là -de la duchesse: vous voyez bien où je mets la main. -Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai -à boire. M. de Saint-Hérem m'est venu prendre ce -matin pour la messe et pour dîner chez lui. Madame de -Brissac y est venue; on a joué: pour moi, je ne saurois -me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenés, -ce soir, dans les plus beaux endroits du monde; -et, à sept heures, la poule mouillée vient manger son -poulet et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en -aime mieux quand on en voit d'autres. Je suis fort aise -de n'avoir point ici mon <i>Bien Bon</i>; il y eût fait un mauvais -personnage: quand on ne boit pas on s'ennuie; -c'est une <i>billebaude</i> (une confusion) qui n'est pas -agréable, et moins pour lui que pour un autre<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor"> [241]</a>.»</p> - -<p>Il y avait à Vichy, la lettre de madame de Sévigné -l'indique, plus de monde qu'elle n'en dénomme. Ceux -qu'elle nous fait connaître étaient les personnes avec -lesquelles elle avait de plus particulières relations. Le -marquis de Saint-Hérem (Gaspard de Montmorin), -commandant de Fontainebleau, recevait dans ses voyages -madame de Sévigné à la <i>Capitainerie</i>, partie du château -destiné à l'habitation des gouverneurs de cette -<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -résidence royale<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor"> [242]</a>. Le comte de la Fayette était le fils -de la meilleure amie de la marquise. Nous ne trouvons -rien sur cet abbé Dorat, cité au courant de la plume. -Le marquis de Plancy avait pour père le secrétaire d'État -du Plessis-Guénégaud, une victime de la chute de Fouquet, -dont la femme était à Paris fidèlement visitée par -madame de Sévigné. Madame de Longueval, appelée -tantôt le <i>Chanoine</i>, tantôt le <i>joli Chanoine</i>, à cause de sa -qualité de chanoinesse, avait pour sœurs la marquise de -Senneterre et la maréchale d'Estrées. Froide, mais de rapports -sûrs, elle formait avec madame de Brissac venue -avec elle, «le plus bel assortiment de feu et d'eau<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor"> [243]</a>.» Cette -dernière, sœur d'un premier lit du duc de Saint-Simon, -était, d'après celui-ci, «parfaitement belle et sage.» Son -mariage avec le duc de Brissac, frère de la maréchale -de Villeroy, avait été brouillé de bonne heure, et chacun -vivait de son côté. «Le goût de M. de Brissac, ajoute -son impitoyable beau-frère, était trop italien<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor"> [244]</a>.» L'ignominie -du mari eût, aux yeux du monde, justifié de la -part de madame de Brissac de bien plus grands écarts -que ceux qui lui étaient alors reprochés. Saint-Simon, qui -n'aime pas la mesure, égale sa sagesse à sa beauté. -On n'en parlait pas ainsi de son temps. Sa beauté était -reconnue, mais sa coquetterie était passée en proverbe, -et la marquise de Sévigné en a fait, dans les années qui -précèdent, de plaisantes mentions. Ses amours avec le -<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -comte de Guiche avaient fort occupé la cour. On s'amusait -de leur langage quintessencié et de leurs manières -précieuses: «Le comte de Guiche et madame de Brissac, -lit-on dans une lettre de 1672, sont tellement sophistiqués -qu'ils auroient besoin d'un truchement pour s'entendre -eux-mêmes<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor"> [245]</a>.» Y avait-il chez cette belle peu réservée -autre chose que de la coquetterie? madame de -Sévigné, elle, ne le pense pas: «Madame de Brissac, avait-elle -écrit trois mois auparavant, a une très-bonne provision -pour cet hiver, c'est-à-dire M. de Longueville et le -comte de Guiche, mais en tout bien tout honneur; ce n'est -seulement que pour le plaisir d'être adorée<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor"> [246]</a>.» Le peu de -durée de sa douleur à la mort du dernier témoigne de -sa sagesse ou de la légèreté de son cœur. Quant à sa coquetterie, -à son ardeur et à sa passion de plaire, nous -allons en voir, pendant cette campagne même de Vichy, -de curieux effets, car dans ces lettres des Eaux madame -de Brissac est, sans contredit, l'héroïne de la saison.</p> - -<p>Quant à madame de Saint-Hérem, «grande sèche -et point belle<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor"> [247]</a>,» il n'est plus question d'elle dans la -suite de la correspondance. Mais elle dut contribuer, -pour sa part, à l'agrément de Vichy et à l'amusement -particulier de la marquise de Sévigné, s'il faut juger de -son caractère par ce fait qui égayé une lettre de l'année -suivante: «M. de Saint-Hérem a été adoré à Fontainebleau, -tant il a bien fait les honneurs (lors du séjour -de la cour): mais sa femme s'étoit mise dans la fantaisie -de se parer, et d'être de tout; elle avoit des diamants et -<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -des perles; elle envoya emprunter, un jour, toute la parure -de madame de Soubise<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor"> [248]</a>, ne doutant point qu'avec cela -elle ne fût comme elle: ce fut une grande risée. N'y a-t-il, -dans le monde, ni ami ni miroir<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor"> [249]</a>?»</p> - -<p>D'autres survenants ne tardèrent pas à augmenter -la société de madame de Sévigné: entre autres, Jeannin -de Castille, marquis de Montjeu, beau-frère du surintendant -Fouquet, ami et voisin de Bussy; l'abbé Bayard, -<i>un Sage</i>, ami particulier de madame de la Fayette, venu -de son château de Langlar, situé à quelques lieues, ce -qui le fait appeler le <i>Druide Adamas</i> de la contrée, -et madame de Péquigny, mère du duc de Chaulnes<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor"> [250]</a>.</p> - -<p>Faisons connaître maintenant la vie des Eaux au dix-septième -siècle, telle qu'elle se retrouve dans une correspondance -qui est une source inépuisable de renseignements -sur les habitudes, les usages et les mœurs du temps.</p> - -<p>Le surlendemain de son arrivée, madame de Sévigné -commence à boire, et voici l'emploi de sa première journée:</p> - -<p>«J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère: -ah! qu'elles sont mauvaises! J'ai été prendre le <i>Chanoine</i>, -qui ne loge point avec madame de Brissac. On va à six -heures à la fontaine; tout le monde s'y trouve, on boit et -l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles -sont bouillantes et d'un goût de salpêtre fort désagréable. -On tourne, on va, on vient, on se promène, on entend -la messe.... Enfin on dîne; après dîner, on va chez -quelqu'un: c'étoit aujourd'hui chez moi. Madame de -<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -Brissac a joué à l'hombre avec Saint-Hérem et Plancy; le -<i>Chanoine</i> et moi nous lisons l'Arioste; elle a l'italien -dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles -du pays avec une flûte, qui ont dansé la bourrée -dans la perfection. C'est ici où les Bohémiennes poussent -leurs agréments; elles font des <i>dégognades</i> où les curés -trouvent un peu à redire: mais enfin, à cinq heures, on -va se promener dans des pays délicieux; à sept heures -on soupe légèrement, on se couche à dix. Vous en savez -présentement autant que moi<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor"> [251]</a>.»</p> - -<p>C'est une vie d'intimité comme on n'a point l'habitude -de la mener à la ville, et comme on ne la rencontre plus -dans nos établissements modernes.</p> - -<p>«On est tout le jour ensemble, écrit-elle à cinq jours -de là. Madame de Brissac et le <i>Chanoine</i> dînent ici fort -familièrement: comme on ne mange que des viandes simples, -on ne fait nulle façon de donner à manger... On m'accable -ici de présents; c'est la mode du pays, où d'ailleurs -la vie ne coûte rien du tout: enfin trois sous deux poulets, -et tout à proportion<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor"> [252]</a>.» Les choses ont fort changé.</p> - -<p>Surtout on va se promener, et elle, qui adore la campagne, -s'y livre avec sa joie accoutumée. Madame de -Sévigné, nous le dirons plus tard à propos de Livry et des -Rochers, a joui et parlé de la nature comme personne -de son temps. Vichy excite son enthousiasme: «La -beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis -vous en dire; cela seul me redonneroit la santé.»—«Je -vais être seule (ajoute-elle plus tard, à mesure que sa -société la quitte), et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne -<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> -m'ôte pas le pays charmant, la rivière d'Allier, mille -petits bois, des ruisseaux, des prairies, des moutons, des -chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les -champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays -seul me guériroit<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor"> [253]</a>.»</p> - -<p>Vichy et ses environs méritent en effet tous ces éloges. -Pittoresquement assise sur l'Allier, la ville offrait encore à -cette date la ceinture de remparts et de hautes tours que -lui avaient donnée ses anciens maîtres les ducs de Bourbon, -ainsi que ses deux vastes couvents des célestins et des -capucins, qui servaient d'asile aux baigneurs pauvres et -aux militaires, avant l'établissement de l'hôpital fondé -par Louis XIV<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor"> [254]</a>. Mais c'est le site surtout qui est digne -d'admiration: «Il n'y a pas dans la nature (a écrit un -contemporain de madame de Sévigné, l'éloquent panégyriste -de Turenne, qui avait fait le même voyage qu'elle) -de paysage plus beau, plus riche et plus varié que celui -de Vichy. Lorsqu'on arrive, on voit d'un côté des plaines -fertiles, de l'autre des montagnes dont le sommet se -perd dans les nues, et dont l'aspect forme une infinité -de tableaux différents, mais qui vers leurs bases sont -aussi fécondes en toute sorte de productions, que les -meilleurs terrains de la contrée... Ce qu'il y a de -plus remarquable en ce lieu, c'est qu'on n'y trouve -pas seulement de quoi récréer la vue lorsqu'on le contemple, -et s'y nourrir délicieusement lorsqu'on l'habite, -mais encore à se guérir quand on est malade; en -sorte que toutes les beautés de la nature semblent -<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -avoir voulu s'y réunir avec l'abondance et la santé<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor"> [255]</a>.»</p> - -<p>Les environs les plus fréquentés alors comme aujourd'hui -étaient la <i>Montagne-Verte</i>, où l'on arrive par -un chemin qui serpente au milieu des vignes et des vergers, -et d'où l'on découvre le bassin entier de Vichy, et les -frais détours de l'Allier, bordés de bois et de villages, à -plusieurs lieues; l'<i>Allée des Dames</i>, formée d'une double -rangée de magnifiques peupliers cheminant dans les plus -vertes prairies, le long du Sichon, dont les eaux vives se -cachent sous les voûtes de verdure qui protégent son cours; -<i>Cusset</i>, à une lieue de là, arrosé d'un côté par le Sichon, -de l'autre par le Jolan, qui se jettent dans l'Allier, et dominé -par les dernières chaînes du Forez; au delà de cette -ville, l'<i>Ardoisière</i>, située à l'extrémité d'une sorte d'amphithéâtre, -que forment des montagnes dignes de la -Suisse, et d'où le Sichon descend en bruyantes cascades; -en face, la vallée du Jolan, profonde, étroite, triste, aride, -à qui son aspect lugubre a fait donner le nom de <i>Malavaux</i> -ou <i>Vallée maudite</i>; les châteaux plus éloignés de -Randan, de Meaumont, d'Effiat, de Busset, de Charmeil; -mais surtout, dans le voisinage de Vichy, ce site -privilégié, cette belle colline appelée <i>la Côte Saint-Amand</i>, -toute couverte de cultures, vrai bouquet de feuillage, -de fleurs et de fruits<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor"> [256]</a>.</p> - -<p>Le grand divertissement de madame de Sévigné, au retour -de ses chères promenades, c'est le spectacle des danses -du pays, auxquelles elle trouve un piquant, une nouveauté -champêtre, une aisance naturelle, qu'elle met au-dessus -<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> -des ballets compassés de la cour. Passionnée pour la -danse, elle s'en donne souvent le plaisir, et, quand elle -voit toute la bonne grâce que <i>ces restes des bergers et -des bergères de l'Astrée</i> déploient dans leurs bourrées -d'Auvergne, elle ne pense pas sans soupirs aux succès -de mademoiselle de Sévigné qui, à Versailles, lui <i>faisoient -rougir les yeux</i><a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor"> [257]</a>.</p> - -<p>La description de cette joie campagnarde n'est-elle pas -charmante? «Il y a ici des femmes fort jolies: elles dansèrent -hier des bourrées du pays, qui sont, en vérité, -les plus plaisantes du monde; il y a beaucoup de mouvement, -et les <i>dégognades</i> n'y sont point épargnées; mais, -si on avoit à Versailles de ces sortes de danseuses en -mascarades, on en seroit ravi par la nouveauté, car cela -passe encore les bohémiennes. Il y avoit un grand -garçon déguisé en femme qui me divertit fort; car sa -jupe étoit toujours en l'air, et l'on voyoit dessous de fort -belles jambes<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor"> [258]</a>....»</p> - -<p>«....Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point -danser les bourrées de ce pays; c'est la plus surprenante -chose du monde; des paysans, des paysannes, une -oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition; -enfin j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon -avec un tambour de basque, à très-petits frais; et dans -ces prés et ces jolis bocages, c'est une joie que de voir -danser les restes des bergers et des bergères du Lignon. -Il m'est impossible de ne vous pas souhaiter, toute sage -que vous êtes, à ces sortes de folies<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor"> [259]</a>.....»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> -«...Je voudrois bien vous envoyer deux filles et deux -garçons qui sont ici, avec le tambour de basque, pour vous -faire voir cette bourrée. Enfin les <i>bohémiens</i> sont fades -en comparaison. Je suis sensible à la parfaite bonne -grâce: vous souvient-il quand vous me faisiez rougir les -yeux à force de bien danser? Je vous assure que cette -bourrée dansée, sautée, coulée naturellement et dans -une justesse surprenante, vous divertiroit<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor"> [260]</a>....»</p> - -<p>Madame de Sévigné n'aimait pas le jeu, rare exception -à cette époque, car presque toutes les femmes en avaient -le goût; de plus, elle arrivait à l'âge où cette passion d'arrière-saison -prend ordinairement aux plus sages. Même -aux Eaux, où tout le monde joue, elle ne peut se décider -à toucher les cartes. «Si j'avois envie de faire un doux -sommeil, dit-elle, je n'aurois qu'à prendre des cartes; -rien ne m'endort plus sûrement<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor"> [261]</a>.»</p> - -<p>Sa principale, sa plus chère occupation après sa santé, -qu'elle soigne encore pour sa fille, c'est, comme à Paris, -comme à Livry, comme en Bretagne, d'écrire à celle-ci. -Elle fait pour elle une véritable gazette des Eaux, où le -prochain ne trouve pas toujours son compte. Si le jeu l'endort, -cette correspondance sans répit tient son esprit -alerte et constamment debout: «Si je veux, ajoute-t-elle, -être éveillée comme on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à -vous, à vous écrire, à causer avec vous des nouvelles de -Vichy; voilà le moyen de m'ôter toute sorte d'assoupissement<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor"> [262]</a>.» -Et comme il faut surtout amuser madame -de Grignan, sa mère lui sert, dans son style mêlé de -<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> -sel et de bonhomie, les originaux de Vichy après s'en -être elle-même diverti. C'est un piquant album de -voyage dont nous détachons quelques feuillets:</p> - -<p>«Nous avons ici une madame de la Baroir qui bredouille -d'une apoplexie: elle fait pitié; mais, quand on la -voit laide, point jeune, habillée du bel air, avec de petits -bonnets à double carillon, et qu'on songe de plus -qu'après vingt-deux ans de veuvage, elle s'est amourachée -de M. de la Baroir, qui en aimoit une autre, à -la vue du public, à qui elle a donné tout son bien, et -qui n'a jamais couché qu'un quart d'heure avec elle, -pour fixer les donations, et qui l'a chassée de chez lui -outrageusement (voici une grande période); mais -quand on songe à tout cela, on a extrêmement envie -de lui cracher au nez<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor"> [263]</a>.»</p> - -<p>Après ce portrait arrive celui de la marquise de Péquigny, -mère du duc de Chaulnes, le gouverneur de la -Bretagne et son bon ami: «On dit que madame de -Péquigny vient aussi; c'est la <i>Sibylle Cumée</i>. Elle -cherche à se guérir de soixante-seize ans, dont elle est -fort incommodée; ceci devient les Petites-Maisons.» -Madame de Péquigny débarque, aussitôt la voilà produite -sur la scène: «Nous avons <i>Sibylle Cumée</i>, toute -parée, tout habillée en jeune personne; elle croit -guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce seroit une -chose possible, si c'étoit ici la fontaine de Jouvence<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor"> [264]</a>.»</p> - -<p>Mais la marquise de Sévigné la voit de plus près; elle la -pratique en considération du duc son fils, et, comme elle -<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> -reconnaît qu'elle est naturellement généreuse et charitable, -ses ridicules disparaissent et ne l'empêchent pas de -la louer de sa libéralité qu'elle lui envie. La <i>Sibylle -Cumée</i> devient alors <i>la bonne Péquigny</i>: «La bonne -Péquigny est survenue à la fontaine; c'est une machine -étrange, elle veut faire tout comme moi, afin -de se porter comme moi. Les médecins d'ici lui disent -que oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant -bien de l'esprit avec ses folies et ses foiblesses; elle a -dit cinq ou six choses très-plaisantes. C'est la seule personne -que j'aie vue, qui exerce sans contrainte la vertu -de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis qu'elle -a résolu de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, -elle habille, elle nourrit les pauvres: si on lui demande -une pistole, elle en donne deux; je n'avois fait qu'imaginer -ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq -mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense -pas dix mille. Voilà ce qui fonde sa magnificence; pour -moi, je trouve qu'elle doit être louée d'avoir la volonté -avec le pouvoir, car ces deux choses sont quasi toujours -séparées<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor"> [265]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné revient toujours à ceux dont le -cœur apparaît malgré leurs ridicules. Ce qui la trouve -sans pitié, c'est l'afféterie, la manière, les tons faux -de l'esprit qui ne sont corrigés par aucun sentiment -naturel et bon. Voilà pourquoi elle se montre spirituellement -méchante pour madame de Brissac, cette sœur de -Saint-Simon, que celui-ci, en bon frère, nous donne -pour le modèle de toutes les vertus, ne se doutant pas -que madame de Sévigné, dans des lettres destinées, -<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span> -à son insu, à voir plus tard le jour, nous la révélerait -comme le type achevé de la franche et ridicule coquette.</p> - -<p class="quote">Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas!</p> - -<p>La <i>colique de madame de Brissac</i> est une des plus -jolies pièces qui se jouent dans cette correspondance où -il y a parfois de si bonnes scènes. Molière aurait souri.</p> - -<p>«Madame de Brissac avoit aujourd'hui la colique; -elle étoit au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde: -je voudrois que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisoit -de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des -bras, et des mains qui traînoient sur sa couverture, -et les situations, et la compassion qu'elle vouloit -qu'on eût: chamarrée de tendresse et d'admiration, -je regardois cette pièce, et je la trouvois si -belle que mon attention a dû paroître un saisissement -dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez -que c'étoit pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu -et Plancy, que la scène étoit ouverte. En vérité, vous -êtes une vraie <i>pitaude</i>, quand je pense avec quelle -simplicité vous êtes malade; le repos que vous donnez -à votre joli visage; et enfin quelle différence: cela me -paroît plaisant.» Vient ensuite la comédie de la guérison: -«Après la pièce admirable de la colique, on nous -a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui est, -en vérité, fort bien accommodée au théâtre: il faudroit -des volumes pour dire tout ce que je découvre dans ce -chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien des -choses, pour ne point trop écrire<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor"> [266]</a>.»</p> - -<p>Une fois sur pied, la jolie duchesse se livre sans remords -<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -à tous les ravages que peuvent produire ses -beaux jeux. Vichy n'est pas la cour, mais tout est bon -à qui veut plaire à tout prix. «La duchesse (continue -madame de Sévigné, qui trouve moyen de tirer de ce -qu'elle voit une louange pour sa fille) s'en va chez -Bayard, parce que j'y dois aller: il s'en passeroit -fort bien; il y aura une petite troupe d'<i>infelici amanti</i>. -Ma fille, vous perdez trop, c'est cela que vous devriez -regretter; il faudroit voir comme on tire sur tout, sans -distinction et sans choix. Je vis l'autre jour, de mes -propres yeux, flamber un pauvre célestin: jugez -comme cela me paroît, à moi qui suis accoutumée à -vous... Je voudrois voir cette duchesse faire main basse -dans votre place des Prêcheurs<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor"> [267]</a>, sans aucune considération -de qualité ni d'âge: cela passe tout ce que l'on peut -croire. Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouveroit -fort bien à vivre où vous mourriez de faim<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor"> [268]</a>.» -Madame de Sévigné, la bonne âme, dont la muette -admiration avait fait la conquête de la duchesse cherchant -à apitoyer la galerie sur ses douleurs, n'avait -pu se retenir à la vue de cette inhumanité qui n'épargnait -même pas la paix du cloître. «La bonne d'Escars -(dit-elle à sa fille, comme ne voulant pas lui redonner -d'elle-même son mot piquant) m'a fait souvenir de ce -que j'avois dit à la duchesse le jour de l'embrasement -du célestin; elle en rit beaucoup, et, comme vous vous -attendez toujours à quelque sincérité de moi dans ces -occasions, la voici. Je lui dis: «Vraiment, madame, -vous avez tiré de bien près ce bon père; vous aviez -<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -peur de le manquer.» Elle fit semblant de ne pas -m'entendre, et je lui dis comme j'avois vu brûler le -célestin: elle le savoit bien, et ne se corrigea pas pour -cela du plaisir de faire des meurtres<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor"> [269]</a>.»</p> - -<p>La grande affaire de madame de Sévigné, nous l'avons -dit, c'est toujours sa correspondance avec sa fille. C'est -son besoin, son air, sa vie: «Pour vous écrire, ma -chère enfant, c'est mon unique plaisir quand je suis loin -de vous, et si les médecins, dont je me moque extrêmement, -me défendoient de vous écrire, je leur défendrois -de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveroient -de ce régime...... Je vous écrirai tous les soirs; -ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il -plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et -qui veut partir un quart d'heure après: la mienne sera -toujours prête<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor"> [270]</a>.» Cette correspondance assidue ne -l'empêche pas de tenir tête à son fils, à Coulanges, à -Bussy, à d'Hacqueville et à la princesse de Tarente, son -amie de Vitré, placée à Bourbon dans l'intimité de la -favorite qui avait repris son empire, quand le public -le croyait encore douteux ou menacé.</p> - -<p>Jamais madame de Sévigné ne s'est plus louée des -lettres de sa fille qu'à cette époque. Elle les trouve -<i>tendres</i>, <i>bonnes</i>, <i>vraies</i>. «Vous me mandez, dit-elle, -des choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi quand -vous voulez<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor"> [271]</a>.» Ce qui prouve qu'elle ne le voulait pas -toujours. Cette mère heureuse ne peut se tenir de communiquer -sa félicité à ceux qui l'entourent: «Je suis -<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -ravie quand je reçois vos lettres, ma chère enfant; elles -sont si aimables que je ne puis me résoudre à jouir -toute seule du plaisir de les lire...... Mais ne craignez -rien (ajoute-t-elle, répondant à une appréhension souvent -exprimée par madame de Grignan, qui redoutait -les yeux indiscrets pour leurs mutuelles confidences), je -ne fais rien de ridicule; j'en fais voir une petite ligne à -Bayard, une autre au <i>Chanoine</i>, et en vérité on est -charmé de votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce -qui convient; et vous croyez bien que je me rends -maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise pas sur mon -épaule ce que je ne veux pas qui soit vu<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor"> [272]</a>.»</p> - -<p>Vichy est à moitié chemin de la Provence. Sentant sa -mère ainsi rapprochée d'elle, madame de Grignan, qui -passait cet été dans son château, lui offrit de faire elle-même -l'autre moitié de la route, et de venir la voir aux -Eaux. Voilà certes une offre bien séduisante; il semble -que madame de Sévigné va prendre sa fille au mot. -Nullement. Sa tendresse même la rend soupçonneuse -et habile. Elle flaire un piége de la part de M. de Grignan, -qui ne consent aussi généreusement à lui envoyer sa -femme à Vichy qu'avec l'arrière-pensée de l'empêcher -de venir passer un hiver promis à Paris. Piége pour -piége. Elle déclare qu'elle veut bien de sa fille, mais à -une condition, c'est que madame de Grignan reviendra -avec elle à Paris, et qu'elle gagnera ainsi un automne; -sinon, non. M. de Grignan en fut pour sa ruse. Il avait cru, -par son offre spontanée, éblouir sa belle-mère, et gagner, -lui, l'année entière, moyennant quelques jours donnés -à Vichy. Mais il avait affaire à forte partie: une mère vigilante -<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -et jalouse comme un amant. Il fallut donc s'en -tenir à cette lutte sourde mais délicate et courtoise, poursuivie -avec persévérance jusqu'à la fin par le gendre -contre la belle-mère.</p> - -<p>Le traitement des malades à Vichy, dès lors comme -aujourd'hui, se composait des eaux, des bains et des douches. -C'est pour ce dernier remède, surtout, que madame -de Sévigné était venue. La douche de Vichy, au moyen -d'une vapeur presque brûlante, était une chose fort redoutée, -et on n'y avait recours que dans les cas graves. -Mais madame de Sévigné était décidée à tout souffrir afin -de retrouver le plein et parfait usage de ses membres, si -fort endommagés par un rhumatisme tenace, qui lui rendait -encore pénibles les deux choses qu'elle préférait -à tout, ses promenades et sa correspondance avec sa fille. -Elle nous fait connaître cette terrible douche à laquelle -elle ne se résigna que sur la fin de son séjour aux Eaux: -la description en est piquante et est restée dans les traditions -du pays.</p> - -<p>«J'ai commencé aujourd'hui la douche; c'est une assez -bonne répétition du purgatoire. On est toute nue dans -un petit lieu souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette -eau chaude qu'une femme vous fait aller où vous voulez. -Cet état, où l'on conserve à peine une feuille de figuier -pour tout habillement, est une chose assez humiliante. J'avois -voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore -quelqu'un de connoissance. Derrière un rideau se met -quelqu'un qui vous soutient le courage pendant une -demi-heure; c'étoit pour moi un médecin de Gannat, que -madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle -aime fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan -ni préoccupé de rien, qu'elle m'a envoyé par pure -<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> -et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter mon -bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables, -et cet homme m'amuse. Il ne ressemble point à -un vilain médecin, il ne ressemble point aussi à celui -de Chelles<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor"> [273]</a>; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connoît le -monde; enfin j'en suis contente. Il me parloit donc pendant -que j'étois au supplice. Représentez-vous un jet -d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties, toute la -plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met -d'abord l'alarme partout, pour mettre en mouvement -tous les esprits, et puis on s'attache aux jointures qui -ont été affligées; mais, quand on vient à la nuque du cou, -c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; -c'est là cependant le nœud de l'affaire. Il faut -tout souffrir, et l'on souffre tout, et l'on n'est point -brûlée, et on se met ensuite dans un lit chaud, où l'on -sue abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore -où mon médecin est bon; car, au lieu de m'abandonner à -deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer de la sueur, -je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie -sept ou huit jours, pendant lesquels je croyois boire, mais -on ne veut pas, ce seroit trop de choses; de sorte que -c'est une petite allonge à mon voyage. C'est principalement -pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, -que l'on m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la -raison: c'est comme si je renouvelois un bail de vie et -de santé; et si je puis vous revoir, ma chère, et vous -embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de -joie, vous pourrez peut-être encore m'appeler votre -<i>bellissima madre</i>, et je ne renoncerai pas à la qualité de -<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> -<i>mère-beauté</i>, dont M. de Coulanges m'a honorée<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor"> [274]</a>.»</p> - -<p>«....Parlons de la charmante douche; je vous en ai fait -la description; j'en suis à la quatrième: j'irai jusqu'à huit. -Mes sueurs sont si extrêmes que je perce jusqu'à mes matelas; -je pense que c'est toute l'eau que j'ai bue depuis -que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il est -vrai qu'on n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en -mouvement, tous les esprits en campagne, des battements -partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche, -pendant laquelle la sueur commence, et continue deux -heures durant; et de peur de m'impatienter je fais lire -mon médecin, qui me plaît; il vous plairoit aussi. Je lui -mets dans la tête d'apprendre la philosophie de <i>votre père</i> -Descartes; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. Il -sait vivre; il n'est point charlatan, il traite la médecine -en galant homme; enfin il m'amuse<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor"> [275]</a>.»</p> - -<p>«.... La douche et la sueur sont assurément des états -pénibles; mais il y a une certaine demi-heure où l'on se -trouve à sec et fraîchement, et où l'on boit de l'eau de -poulet fraîche; je ne mets point ce temps au rang des -plaisirs innocents; c'est un endroit délicieux. Mon médecin -m'empêchoit de mourir d'ennui; je me divertissois -à lui parler de vous, il en est digne. Il s'en est allé aujourd'hui; -il reviendra, car il aime la bonne compagnie; -et depuis madame de Noailles, il ne s'étoit pas trouvé à -telle fête<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor"> [276]</a>.» C'est un des seuls compliments que se fait -madame de Sévigné dans le cours de sa longue correspondance: -elle sait ce que vaut sa société; l'empressement -<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> -dont elle est l'objet, la joie qu'on montre de la -voir, le regret qu'on manifeste de la quitter, lui ont suffisamment -dit le charme qui se trouve en elle.</p> - -<p>On admira la manière dont elle avait soutenu ce -traitement vigoureux. «Je suis, mande-t-elle à sa fille, le -prodige de Vichy, pour avoir soutenu la douche courageusement<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor"> [277]</a>.» -Enfin, après un mois de séjour sur les -bords de l'Allier, elle se disposa à retourner à Paris. Les -eaux de Vichy lui avaient fait un bien réel, mais sans la -guérir entièrement. Il lui fallut plus de temps avant de -revenir à cette parfaite santé qui, sans la moindre altération, -l'avait conduite jusqu'à sa cinquantième année.—Ses -mouvements sont encore pénibles; cela la fait -trembloter et la fait de la plus méchante grâce du monde -dans le bon air des bras et des mains, mais elle tient très-bien -une plume, et c'est ce qui lui fait prendre patience... -Elle se porte fort bien et jouit avec plaisir et modération -de la bride qu'on lui a mise sur le cou: elle n'est plus -une sotte poule mouillée; elle conduit pourtant toujours -sa barque avec sagesse, et, si elle s'égaroit, il n'y auroit -qu'à lui crier: <i>Rhumatisme!</i> c'est un mot qui la feroit bien -vite rentrer dans son devoir<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor"> [278]</a>.—«Les médecins, ajoute-t-elle, -appellent l'opiniâtreté de mes mains un reste de -rhumatisme un peu difficile à persuader... Je ne saurois -couper ni peler des fruits, ni ouvrir des œufs, mais je -mange, j'écris, je me coiffe, je m'habille; on ne s'aperçoit -de rien.... Je marche fort bien et mieux que jamais, car je -ne suis plus <i>une grosse crevée</i>; j'ai le dos d'une <i>plateur</i> -qui me ravit; je serois au désespoir d'engraisser et que -<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -vous ne me vissiez pas comme je suis... Je ressemble -comme deux gouttes d'eau à votre <i>bellissima</i>, hormis -que j'ai la taille bien mieux qu'auparavant<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor"> [279]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné quitta Vichy le vendredi 12 juin. -Elle avait promis à l'abbé Bayard, qui avait pris les devants, -de passer par sa terre de Langlar; elle lui tint -parole, et y arriva le lendemain. Elle se loue fort à madame -de Grignan et du château et du châtelain: «Plût à -Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, -vous puissiez être ici; vous aimeriez les solides vertus du -maître du logis, la liberté qu'on y trouve plus grande qu'à -Fresne (<i>chez madame du Plessis-Guénégaud</i>), et vous -admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eue de rendre -une affreuse montagne la plus belle, la plus délicieuse et la -plus extraordinaire chose du monde. Je suis assurée que -vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette montagne -étoit à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs -contre les violences dont l'art opprime la pauvre -nature, dans l'effet court et violent de toutes les fontaines. -Les hautbois et les musettes font danser la bourrée d'Auvergne -aux Faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir -de vos parfums de Provence; enfin on y parle de -vous, on y boit à votre santé: ce repos m'a été agréable -et nécessaire....... L'abbé Bayard me paroît heureux et -parce qu'il l'est et parce qu'il veut l'être... C'est un -d'Hacqueville pour la probité, les arbitrages et les bons -conseils, mais fort mitigé sur la joie, la confiance et les -plaisirs. Il vous révère et vous supplie de le lui permettre, -en faveur de l'amitié qu'il a pour moi<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor"> [280]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -Après trois jours passés à Langlar, madame de Sévigné -en repartit pour gagner Moulins, où son amie de Bretagne, -la princesse de Tarente, qui se rendait de Bourbon à Vitré -sans passer par Paris, lui avait donné un rendez-vous -auquel, à son grand regret, l'amitié exigeante de l'abbé -Bayard ne lui permit pas de se trouver. «La bonne princesse -de Tarente, écrit-elle de Moulins le 18 juin, m'avoit -envoyé un laquais pour me dire qu'elle seroit mardi -16 ici. Bayard, avec sa parfaite vertu, ne voulut jamais -comprendre cette nécessité de partir; il retint le laquais, -et m'assura si bien qu'elle m'attendroit jusqu'au mercredi, -qui étoit hier, et que même il viendroit avec moi, que je -cédai à son raisonnement. Nous arrivâmes donc hier ici; -la princesse étoit partie dès la pointe du jour, et m'avoit -écrit toutes les lamentations de Jérémie; elle s'en retourne -à Vitré, dont elle est inconsolable; elle eût été, dit-elle, -consolée si elle m'avoit parlé; je fus très-fâchée de ce -contre-temps: je voulus battre Bayard, et vous savez ce -que l'on dit<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor"> [281]</a>.»</p> - -<p>Madame Fouquet, qui se trouvait à «sa petite maison -de Pomé,» avait mis son logis de Moulins à la disposition -de la marquise de Sévigné et de l'abbé Bayard, et -«une fort jolie femme de ses amies vint leur en faire les -honneurs<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor"> [282]</a>.» Ils y couchèrent. Le lendemain madame -de Sévigné alla dîner au couvent de la Visitation, «avec -le tombeau de M. de Montmorency et les petites de -Valençay,» et s'en vint coucher à Pomé, où elle passa -trois jours en compagnie de la mère, de la femme et de -la sœur de Fouquet. <i>Ces pauvres femmes</i>, dit-elle dans -<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -une lettre de Moulins; écrivant de Pomé, elle ajoute: -«Toute la sainteté du monde est ici<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor"> [283]</a>.» Ces trois jours -s'écoulèrent en entretiens sur un passé brillant et terrible, -sur le triste sort du prisonnier, et sur quelques -espérances qu'avait conçues la famille de voir adoucir -son sort par l'entremise de madame de Montespan. -Déjà, lors de son premier passage à Moulins, madame -de Sévigné avait reçu des confidences à cet égard: -«M. Fouquet, dit-elle (l'abbé de ce nom, frère du -surintendant), et sa nièce, qui buvoient à Bourbon, -l'ont été voir; elle causa une heure avec lui sur les -chapitres les plus délicats. Madame Fouquet s'y rendit -le lendemain; madame de Montespan la reçut très-honnêtement, -et l'écouta avec douceur et avec une apparence -de compassion admirable. Dieu fit dire à madame -Fouquet tout ce qui se peut au monde imaginer de -mieux, et sur l'instante prière de s'enfermer avec son -mari, et sur l'espérance qu'elle avoit que la Providence -donneroit à madame de Montespan, dans les occasions, -quelque souvenir et quelque pitié de ses malheurs. -Enfin, sans rien demander de positif, elle lui fit voir -les horreurs de son état, et la confiance qu'elle -avoit en sa bonté, et mit à tout cela un air qui ne peut -venir que de Dieu: ses paroles m'ont paru toutes choisies -pour toucher un cœur, sans bassesse et sans importunité: -je vous assure que le récit vous en auroit touchée<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor"> [284]</a>.»</p> - -<p>La mère de Fouquet était fille de M. de Maupeou -d'Ableiges, maître des requêtes et intendant des finances. -«Elle est encore célèbre à Paris (dit Saint-Simon, écrivant -<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> -trente ans après sa mort) par sa piété et ses bonnes -œuvres, et par le courage et la résignation avec laquelle -elle supporta la chute du surintendant, son fils, et la -disgrâce de toute sa famille. Elle faisoit des remèdes, -pansoit les pauvres, et on a encore des onguents très-utiles -de son invention et qui portent son nom<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor"> [285]</a>.» Elle -eut cinq fils, plus six filles qui toutes se firent religieuses, -et c'est l'une d'elles que la marquise de Sévigné trouva à -Pomé. De ses fils, le surintendant était l'aîné; le second, -devenu archevêque de Narbonne, partagea la -disgrâce de son frère, et resta, pendant bien des années, -hors de son diocèse: il lui avait cependant été permis -d'y venir mourir en 1673; le troisième fut cet abbé -Fouquet, si connu par ses intrigues et ses extravagances; -le quatrième était évêque d'Agde, et fut longtemps, -comme son frère l'archevêque, exilé de son diocèse; -le plus jeune, premier écuyer de la grande écurie, -perdit sa charge lors de l'arrestation du chef de la famille, -et ne reparut plus à la cour<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor"> [286]</a>.</p> - -<p>Le surintendant Fouquet avait été marié deux fois. -De sa première femme, Marie Fourché, il n'eut qu'une -fille, qui épousa le duc de Charost, et fut la mère du -deuxième duc de ce nom, fait gouverneur de Louis XV. -Sa seconde femme, que nous venons de voir à Bourbon, -sollicitant madame de Montespan pour son mari prisonnier, -était fille de Pierre Castille, intendant des finances -sous Richelieu et Mazarin. Le frère de madame Fouquet -joignit à leur nom de famille celui de Jeannin, qui -était le nom de leur mère, fille du fameux président, ami -<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -d'Henri IV; il obtint ensuite l'érection en marquisat -de la terre de Montjeu, et se fit appeler Jeannin de -Castille, marquis de Montjeu. Le surintendant, son -beau-frère, l'avait fait trésorier de l'Épargne, et greffier -de l'ordre du Saint-Esprit, ce qui lui donnait le cordon -bleu; à la chute de Fouquet, il fut d'abord arrêté, puis -exilé chez lui, à Montjeu. «C'est lui (ajoute Saint-Simon, -à qui l'esprit de Bussy-Rabutin, grand médisant -cependant, n'a pas le don de plaire), dont ces fades -lettres de Bussy parlent tant. Il avait eu ordre en prison -de donner sa démission de sa charge de l'ordre; ce -qu'il refusa sous ce prétexte de ne le pouvoir, étant prisonnier. -Il eut le même commandement lorsqu'il fut -élargi et exilé; il persista dans son refus. On lui ôta le -cordon bleu, nonobstant sa charge, et, comme son -opiniâtreté durait toujours, la charge de greffier de -l'ordre fut donnée par commission à Châteauneuf, secrétaire -d'État, en 1671, et enfin en titre en 1683<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor"> [287]</a>.»</p> - -<p>De son second mariage, Fouquet avait eu trois fils et -une fille. Son fils aîné, appelé le comte de Vaux, du -nom de cette terre dont le faste inouï jusqu'alors hâta -la chute du ministre, épousa, dans la suite, la fille de -la célèbre madame Guyon, la mystique amie de Fénelon. -Voici le portrait qu'en fait aussi Saint-Simon, qui -a bien connu toute la famille: «C'est un fort honnête -et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le roi -permettait d'aller à la cour, mais qui jamais n'a pu être -admis à aucune sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré -de tout le monde<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor"> [288]</a>.» Le cadet s'appelait le père -<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> -Fouquet, «grand directeur, et célèbre prêtre de l'Oratoire<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor"> [289]</a>.» -Le dernier prit un nom pareillement rendu -fameux par le malheur de son père. «Ce troisième, -ajoute le même, fut M. de Bellisle, qui, non plus que -son frère, n'a jamais pu obtenir aucune sorte d'emploi, -qui n'a jamais paru à la cour, et presque aussi peu dans -le monde, fort honnête homme aussi avec beaucoup -d'esprit et de savoir. Je l'ai fort connu à cause de son -fils. Il était sauvage au dernier point, et néanmoins de -bonne compagnie, mais battu de ses malheurs<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor"> [290]</a>.» De -madame de Charlus, sa femme, fille du duc de Lévi, il -eut ce fils dont parle Saint-Simon, qui releva enfin sa -famille, et fut, sous le titre et le nom de maréchal de Bellisle, -l'un des principaux personnages, si ce n'est l'homme -le plus important du règne de Louis XV.</p> - -<p>Après trois jours passés à Pomé, la marquise de Sévigné -revint coucher à Moulins, pour de là reprendre sa route -vers Paris. «J'ai laissé à Pomé les <i>deux saintes</i> (écrit-elle -à sa fille en désignant la mère et la femme de son ancien -ami). J'ai amené mademoiselle Fouquet, qui me fait -ici les honneurs de chez sa mère<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor"> [291]</a>.» Madame de Sévigné -avait encore, pour le dernier jour, accepté cette hospitalité -peu enviée par les courtisans, mais pour elle honorable. -Elle ne récusait rien d'un passé exempt de -faute, et ne manquait aucune occasion naturelle de -donner une marque de souvenir à son malheureux ami -dans la personne des siens. En revenant du Bourbonnais, -elle devait rencontrer sur la route, à une lieue de Melun, le -<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> -château de Vaux, où se trouvait le fils aîné de Fouquet. -Elle arrêta dans son itinéraire d'y aller coucher, se proposant, -pleine des souvenirs de la beauté du lieu, «d'y -passer une soirée divine<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor"> [292]</a>.» Elle y arriva le samedi 27, -s'y reposa la soirée et la nuit, et, le lendemain, en repartit -pour Paris, d'où elle rend compte en ces termes -de sa visite à ce château fameux qu'elle n'avait pas revu -depuis dix-huit ans: «J'avois couché à Vaux, dans le -dessein de me rafraîchir auprès de ces belles fontaines, -et de manger deux œufs frais. Voici ce que je trouvai: -le comte de Vaux, qui avoit su mon arrivée, et qui me -donna un très-bon souper; et toutes les fontaines muettes, -et sans une goutte d'eau, parce qu'on les raccommodoit; -ce petit mécompte me fit rire. Le comte de Vaux a du -mérite, et le chevalier (<i>de Grignan</i>) m'a dit qu'il ne -connoissoit pas un plus véritablement brave homme. -Les louanges du <i>petit glorieux</i> ne sont pas mauvaises; -il ne les jette pas à la tête. Nous parlâmes fort, M. de -Vaux et moi, de l'état de sa fortune présente, et de ce -qu'elle avoit été. Je lui dis, pour le consoler, que, la -faveur n'ayant plus de part aux approbations qu'il -auroit, il pourroit les mettre sur le compte de son mérite, -et qu'étant purement à lui, elles seroient bien plus -sensibles et plus agréables: je ne sais si ma réthorique lui -parut bonne<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor"> [293]</a>.» La chose est douteuse, et ce n'est pas -lui, malgré son mérite et sa conduite parfaite, qui était -destiné à relever sa famille d'une disgrâce qui devait -rester inflexible tant que durerait le règne du roi que -son père avait offensé.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE V.<br /> -<span class="medium">1676.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Procès et supplice de <i>la Brinvilliers</i>.—Stupeur de la société -parisienne.—L'attention revient aux intrigues de la cour et aux -amours du roi.—Déclin de madame de Montespan; progrès de -madame de Maintenon; intermède de la princesse de Soubise.—La -marquise de Sévigné à la cour; description qu'elle en fait.—Elle -est le véritable historien de cette époque de la vie galante de -Louis XIV.—Retraite du cardinal de Retz à Commercy.—Madame -de Sévigné plus que jamais fidèle à son admiration et à sa -vieille amitié.—Son fils revient de l'armée.—Elle appelle sa -fille à Paris.—Arrivée de madame de Grignan, après une absence -de deux ans.</p> - -<p class="space">En se rendant à Vichy, madame de Sévigné avait -laissé Paris entier sous l'émotion d'une affaire dont un -nom à jamais fameux dira toute l'horreur, nous voulons -parler du procès de la marquise de Brinvilliers, <i>la Brinvilliers</i>, -comme la nomma, dès les premières rumeurs, -l'indignation publique. Nous ne prétendons pas refaire -ici un lugubre chapitre qu'on trouve dans tous les recueils -de <i>Causes célèbres</i>, soigneux de se répéter<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor"> [294]</a>. Nous -ne voulons qu'emprunter à la correspondance qui -nous sert de guide quelques traits destinés à peindre -cette héroïne de l'empoisonnement, ainsi que l'impression -produite par ses forfaits dans le grand monde -d'alors auquel elle appartenait, étant fille du lieutenant -<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -civil d'Aubray, et de plus «alliée à toute la robe<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor"> [295]</a>.»</p> - -<p>On se figure la stupeur dans laquelle une semblable -combinaison de scélératesses, une pareille perversité -d'âme, jetèrent une société jusque-là vierge de tels faits. -L'émotion allait croissant au fur et à mesure que les -découvertes de l'instruction criminelle se répandaient -dans le public. «Madame de Brinvilliers, écrit le 29 avril -madame de Sévigné, n'est pas si aise que moi; elle est -en prison, elle se défend assez bien; elle demanda, hier, -à jouer au piquet, parce qu'elle s'ennuyoit. On a trouvé -sa confession, elle nous apprend qu'à sept ans elle avoit -cessé d'être fille; qu'elle avoit continué sur le même ton; -qu'elle avoit empoisonné son père, ses frères, un de ses -enfants et elle-même; mais que ce n'étoit que pour -essayer d'un contre-poison: Médée n'en avoit pas tant -fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture; -c'est une grande sottise; mais qu'elle avoit la -fièvre chaude quand elle l'a écrite; que c'étoit une frénésie, -une extravagance, qui ne pouvoit pas être lue -sérieusement<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor"> [296]</a>.» Le I<sup>er</sup> mai, madame de Sévigné ajoute: -«on ne parle ici que des discours et faits et gestes de la Brinvilliers. -A-t-on jamais vu craindre d'oublier, dans sa confession, -d'avoir tué son père? Les peccadilles qu'elle craint -d'oublier sont admirables. Elle aimoit ce Sainte-Croix<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor"> [297]</a>, -<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> -elle vouloit l'épouser, et empoisonnoit fort souvent son -mari à cette intention. Sainte-Croix, qui ne vouloit -point d'une femme aussi méchante que lui, donnoit du -contre-poison à ce pauvre mari; de sorte qu'ayant été -ballotté cinq ou six fois de cette sorte, tantôt empoisonné, -tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie, et s'offre -présentement de venir solliciter pour sa chère moitié: -on ne finiroit point sur toutes ces folies<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor"> [298]</a>.»</p> - -<p>On a relevé, pour s'en étonner, ce ton léger en parlant -des plus grandes atrocités. On ne peut pas dire -toutefois que l'âme de madame de Sévigné ne fût remplie -d'horreur, en présence d'un pareil monstre. Mais -telle est la tournure de son esprit et l'habitude de sa -plume, que tout chez elle, même l'expression de l'indignation -la moins douteuse, se traduit en traits piquants, -en tours imprévus, d'autant plus saisissants qu'ils -paraissent convenir moins au sujet qu'elle traite. Tel -était, du reste, le ton général de la société parisienne -aux prises avec cette épouvantable affaire, et l'on en -trouve un bien autre exemple dans une lettre de M. de -Coulanges, mêlée à la correspondance de sa cousine, -et où le libre et plaisant chansonnier, en un style que -nous n'osons reproduire, raconte à madame de Grignan -comment la Brinvilliers a voulu se tuer, et n'a pu y -parvenir pour avoir trop étudié l'histoire de Mithridate<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor"> [299]</a>.</p> - -<p>Les crimes de madame de Brinvilliers étaient tellement -notoires qu'en ce qui la concernait personnellement -la procédure ne fut ni longue ni compliquée. Ses -aveux, d'ailleurs, son effrayant cynisme, simplifiaient -<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -encore l'œuvre de la justice. Mais, soit qu'elle voulût -faire durer son procès, soit qu'elle espérât se sauver en -compromettant des personnes haut placées, soit par l'unique -désir ou le besoin de révéler la vérité et des vérités -redoutables, elle ne tarda pas à accuser à son tour. On -n'a point conservé ces révélations vraies ou fausses de la -marquise de Brinvilliers. Un seul de ceux qu'elle incrimina -fut mis en justice. Il s'appelait Penautier, avait été -trésorier des États de Languedoc, et se trouvait alors receveur -général du clergé de France. La Brinvilliers l'accusait -d'avoir fait empoisonner le trésorier des États -de Bourgogne, nommé Matarel, dont il avait d'abord -convoité la place sans l'obtenir, et ensuite Saint-Laurent, -receveur du clergé, dont il avait obtenu, en effet, la -succession lucrative<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor"> [300]</a>.</p> - -<p>Penautier était fort riche, menait grand train, avait -une table renommée, et comptait beaucoup d'amis; -aussi employait-on de grands efforts pour le tirer de là: -et ce n'était point sans raison, car le roi avait recommandé -de pousser son affaire avec une entière rigueur. -«Penautier, écrit madame de Sévigné (1<sup>er</sup> juillet), a été -neuf jours dans le cachot de Ravaillac; il y mouroit; on -l'a ôté: son affaire est désagréable; il a de grands protecteurs; -M. de Paris (<i>de Harlay</i>) et M. Colbert le -soutiennent hautement.» Avant de prononcer la condamnation -de la marquise, dont la culpabilité était -surabondamment établie, on voulut la confronter avec -celui qui paraissait son complice, et qui, à en croire ce -qu'on va lire, aurait été son amant. Madame de Sévigné -mentionne le fait de cette confrontation, mais -<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> -sans nous apprendre quels en furent les incidents et le -résultat: «On a confronté Penautier à la Brinvilliers: -cette entrevue fut fort triste: ils s'étoient vus autrefois -plus agréablement. Elle a tant promis que si elle mouroit -elle en feroit bien mourir d'autres, qu'on ne doute -point qu'elle n'en dise assez pour entraîner celui-ci, ou -du moins pour lui faire donner la question, qui est -une chose terrible. Cet homme a un nombre infini d'amis -d'importance, qu'il a obligés dans les deux emplois -qu'il avoit. Ils n'oublient rien pour le servir; on ne -doute point que de l'argent ne se jette partout; mais, -s'il est convaincu, rien ne le peut sauver<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor"> [301]</a>.»</p> - -<p>A quelques jours de là, cette fille de l'un des premiers -fonctionnaires de Paris, alliée à une grande partie -de la magistrature qui la condamnait, après avoir fait -amende honorable devant Notre-Dame, vint expier ses -crimes en place de Grève, au milieu d'une immense -affluence de toutes les classes de la société, car on -n'avait point encor vu, ce qui devait se revoir quelques -années après, des femmes d'un semblable rang finir -pour de tels crimes sur l'échafaud. Madame de Sévigné -n'assistait point à ce terrible spectacle; elle se contenta -de voir passer la patiente sur le pont Notre-Dame, -et c'est d'après les renseignements qui lui furent fournis -par des témoins oculaires, qu'elle a adressé à sa -fille ce récit qu'on lit dans sa correspondance, et qui, -seul, fait bien connaître tous les détails de la fin de la célèbre -empoisonneuse<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor"> [302]</a>. Penautier fut plus heureux: son -innocence, ou le crédit de ses amis, ou le défaut de -<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -preuves, le firent relâcher après une courte détention.</p> - -<p>Cette émotion passée, le public reporta toute son attention -sur un théâtre où se développait une action qui -n'était pas près de finir, et qui avait le privilége (telle -était la place que Louis XIV tenait dans son siècle) -d'occuper, d'intéresser non-seulement la France, mais -l'Europe.</p> - -<p>On peut voir, dans M. Walckenaer, la séparation du -roi et de la favorite en titre, par les efforts du parti -religieux, dirigé surtout par Bossuet<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor"> [303]</a>: ce parti s'appuyait -déjà sur madame Scarron, devenue, depuis deux ans, -grâce à la faveur royale maintenant bien prononcée, -marquise de Maintenon, et dont on connaissait les débats, -les querelles d'humeur, en attendant les luttes d'influence, -avec l'altière et bientôt jalouse Montespan. Cette -séparation dura peu, et après que, moyennant une concession -momentanée, Louis XIV eût pu, à la Pentecôte -de 1675, accomplir, ce à quoi il tenait malgré de fâcheux -écarts, tous ses devoirs religieux, il ne tarda pas à retourner -à des habitudes plus fortes même que son amour. -En effet, sa passion pour la marquise de Montespan commençait -à décroître, minée en sens contraire par la séduction -qui attirait son esprit, devenu plus sérieux, -vers la gouvernante de ses enfants, et l'attrait qui -poussait à d'irrésistibles infidélités ses sens rendus fragiles -par la satiété.</p> - -<p>Madame de Sévigné est le véritable historien de -toutes ces intrigues de cour, qu'elle s'attache à suivre -afin de satisfaire sa curiosité propre et pour tenir sa fille -<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> -et son gendre au courant de ce grave chapitre, les -amours du roi, qu'il était utile et de bon ton de bien -connaître, de la part de gouverneurs de province, obligés -de régler là-dessus leur conduite et leurs entretiens. Elle -mettait un grand prix et apportait un grand soin à -pénétrer derrière la toile qui masquait, sous le triomphe -apparent de la favorite attitrée, les progrès lents mais -solides de celle qui, pressentant ou préparant sa suprême -élévation, s'éloignait chaque jour davantage des amis -qu'elle avait connus dans sa modeste fortune, et l'on sait -que madame de Sévigné était du nombre. Celle-ci avait -à sa portée plusieurs sources d'informations: madame -de la Fayette et M. de la Rochefoucauld, quotidiennement -renseignés par le prince de Marsillac, le confident, -presque l'ami du roi; M. de Pomponne, ministre discret -pour tout le monde, mais causeur confiant pour une femme -dévouée et sûre; madame de Coulanges, l'amie la plus -assidue de madame de Maintenon, la dernière quittée; -madame de Thianges, la sœur aînée de la marquise de -Montespan; sans compter les rumeurs journalières, -données et reçues de toutes mains, soit à la cour, soit à -la ville, dans cette chasse aux nouvelles qui faisait la -vie des courtisans, et une bonne partie de l'existence -de la mère de madame de Grignan.</p> - -<p>L'ascendant de madame de Maintenon s'établissait -mieux chaque jour depuis deux ans. On sait que, pendant -les deux voyages qu'elle fit aux eaux des Pyrénées pour -la santé du duc du Maine, son élève préféré, elle avait -correspondu directement avec Louis XIV, usant du privilége -qu'elle s'était réservé de ne rendre compte qu'à -lui seul de l'éducation et du gouvernement de ses enfants. -Le roi, qui avait goûté sa conversation, goûta plus encore -<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> -son style élégant, noble et sobre. Madame de Maintenon -savait ce qu'elle valait la plume à la main; il est à croire -qu'elle ne négligea aucun de ses avantages épistolaires, -rehaussés par cette droite raison qui ne l'abandonnait jamais, -et, dans la circonstance, mise au service d'une -véritable tendresse pour son élève, dont la sincérité -avait déjà séduit le cœur d'un père plein de faiblesse -pour cet enfant chéri.</p> - -<p>Les uns ont fait de madame de Maintenon une ambitieuse -savante, une femme à desseins profonds et patients, -et décidée, à peine admise à la cour, à employer tous les -moyens pour parvenir au but le plus élevé et le plus lointain: -ouvrière de sa fortune, qu'elle a su construire sans -trop de mérite, avec cette facilité loisible à tous que donnent -l'absence de scrupules, le manque de reconnaissance -et de fidélité envers une amie qui se confie en nous. -D'autres, n'admettant point cette amitié de madame de -Montespan qui aurait fait son ingratitude, nient toute -menée sourde de sa part pour supplanter sa rivale, ce -qui eût constitué sa duplicité. Ils expliquent tout par -une coïncidence naturelle entre la lassitude nécessairement -produite par la satiété chez un homme de quarante -ans, et le goût ordinaire à cet âge, qui commence -une vie nouvelle, pour une liaison plus délicate, plus -honnête, basée surtout sur l'estime, le respect, les -jouissances de l'esprit et les satisfactions de l'âme.</p> - -<p>Nous croyons en effet que telle fut, à partir de l'année -où nous sommes parvenus, la nature des sentiments que -Louis XIV commença à éprouver pour madame de -Maintenon. Nous croyons, de plus, à la sincère piété -de celle-ci. Mais ce n'est point la traiter en ennemie, et -l'on se rapproche, ce nous semble, de la vérité, en -<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -disant que si, dès le commencement, elle ne forma point -le projet de supplanter madame de Montespan, si on n'a -rien de déloyal à lui reprocher dans sa marche ascendante -vers le pouvoir presque souverain, si elle ne doit point -être taxée d'ingratitude, puisqu'elle n'était engagée qu'envers -le roi, et n'avait voulu accepter que de lui des bienfaits -et des honneurs, un moment vint cependant où, ayant -découvert chez Louis XIV les premiers symptômes de -lassitude et les scrupules naissants d'une âme entraînée -mais non enchaînée à l'adultère, elle conçut l'espoir, -elle forma le dessein chaque jour mieux accusé, de -devenir non la maîtresse mais l'amie d'un grand roi. -C'est alors qu'on la vit (habile et séduisant contraste -aux yeux d'un amant fatigué) lutter soigneusement -par le charme et la douceur de son humeur toujours -égale contre les bouderies, les larmes, les emportements, -les reproches d'une amante irritée et se désolant d'un -abandon pressenti. En produisant d'abord, avec un certain -faste, une piété purement passive; en saisissant -ensuite habilement l'instant propice où, son influence -accrue, elle pouvait la rendre agressive, et blâmer avec -quelque apparence de mission religieuse auprès des deux -amants leur double et scandaleux adultère, madame de -Maintenon, si elle poursuivait le triomphe de la morale, -suivait aussi la seule voie qui pouvait amener la chute de -sa rivale et sa propre élévation. Nous le dirons donc, -madame de Maintenon n'a pas fait naître les causes qui -ont amené ce double résultat, mais elle les a utilisées -avec une remarquable habileté. L'occasion s'est offerte à -elle; elle en a profité.</p> - -<p>Je sais bien que l'on a fait état de son projet d'abandonner -la cour, et de tout sacrifier, dès cette même année -<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> -1676, alors que le prestige de madame de Montespan -n'était point encore définitivement entamé, et que la -retraite d'une rivale aussi redoutable eût peut-être, pour -bien des années, consolidé sa position<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor"> [304]</a>. On produit la correspondance -éminemment confidentielle de madame de -Maintenon avec son confesseur. Son historien invoque -surtout, à cet égard, une lettre d'elle écrite le 27 juin -1676, pendant que madame de Montespan était aux -eaux de Bourbon: «Je désire plus ardemment que jamais, -y dit-elle, d'être hors d'ici, et je me confirme -de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir -Dieu; mais je vous en parle moins parce qu'il me revient -que vous dites tout à l'abbé Testu... Je suis à merveille -avec madame de Montespan, et je me sers de ce temps-là -pour lui faire entendre que je veux me retirer: elle répond -peu à ces propositions, il faudra voir ce que nous -en ferons à son retour. Demandez à Dieu, je vous en -conjure, qu'il conduise et rectifie mes desseins pour sa -gloire et pour mon salut<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor"> [305]</a>.»</p> - -<p>Dieu seul peut savoir ce qu'il y a eu de sincère dans -ces projets de retraite. Tout ce que nous pouvons dire, les -lettres de notre auteur à la main, c'est que, presqu'à la -même date, madame de Maintenon était loin d'afficher, -aux yeux clairvoyants de la cour, le dégoût modeste et -pieux qui respire dans sa correspondance: «J'avois rêvé, -écrit madame de Sévigné à sa fille, le 6 mai, en vous -disant que madame de Thianges étoit allée conduire sa -<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> -sœur (<i>à Bourbon</i>); il n'y a eu que la maréchale de Rochefort -et la marquise de la Vallière qui ont été jusqu'à -Essonne; elle (<i>madame de Montespan</i>) est toute seule... -Si elle avoit voulu mener tout ce qu'il y a de dames à la -cour, elle auroit pu choisir. Mais parlons de l'<i>amie</i> (<i>madame -de Maintenon</i>); elle est encore plus triomphante -que celle-ci; tout est comme soumis à son empire: toutes -les femmes de chambre de sa voisine sont à elle; l'une -lui tient le pot à pâte à genoux devant elle, l'autre lui -apporte ses gants, l'autre l'endort; elle ne salue personne, -et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette servitude. -On ne peut rien juger présentement de ce qui se -passe entre elle et son amie<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor"> [306]</a>.» Madame de Sévigné fait -ici allusion aux scènes de hauteur que la marquise de Montespan, -pendant les deux années précédentes, avait fait -endurer à madame de Maintenon, et qui avaient révolté -l'orgueil ou, pour employer un mot plus équitable, la -dignité de celle-ci, scènes qui, en définitive, tournèrent à -son profit, car le roi, à qui elle mit en quelque sorte et -avec le respect convenable, le marché à la main, avait -montré toute sa crainte de lui voir quitter l'éducation -de ses enfants. Il ménagea lui-même un rapprochement -entre sa maîtresse et cette gouvernante devenue indispensable, -et prescrivit d'autorité, à la première plus -qu'à la seconde, de cesser des débats qui l'affligeaient et -le mécontentaient.</p> - -<p>Toutefois il fallait bien du temps pour ruiner d'une -manière définitive cet empire entamé de madame de Montespan, -empire établi sur l'esprit, la beauté, le plaisir, ces -trois fées qui avaient dominé la seconde jeunesse d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> -prince, séduit, au début de la vie, par la grâce et la candeur -de la douce la Vallière, et qui devait finir sous le charme -de la raison solide, de l'esprit droit, de l'humeur prévenante -et docile d'une amie qui sut régner en professant -l'obéissance. Mais ce qui retenait pour six ans encore -Louis XIV dans les liens de cette Mortemart toujours -belle, c'était l'ardeur sensuelle qui lui venait de son aïeul, -et à laquelle répondait mal le vertueux et tendre amour -de sa timide épouse. L'âge seul devait l'amortir. Lorsque -le roi, après la prise de Bouchain, quitta son armée pour -retourner à Versailles, on put donc croire au triomphe -complet, à un règne nouveau de la marquise de Montespan, -et ce n'était plus qu'en souriant que l'on reparlait -de cette <i>pure amitié</i> qui, l'année d'avant, avait été le mot -d'ordre à la cour, pour colorer aux yeux du parti religieux, -la rentrée de la favorite dans son appartement accoutumé, -sous le couvert et le prétexte de sa charge de -première dame d'honneur de la reine.</p> - -<p>«Le roi arrive ce soir à Saint-Germain (écrit madame -de Sévigné le 8 juillet 1676), et, par hasard, madame de -Montespan s'y trouve aussi le même jour; j'aurois voulu -donner un autre air à ce retour, puisque c'est une pure -amitié<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor"> [307]</a>.» Deux jours après, elle fait connaître toutes les -circonstances de ce retour caractéristique: «Le <i>bon ami -de Quanto</i> avoit résolu de n'arriver que lorsqu'elle arriveroit -de son côté; de sorte que, si cela ne se fût trouvé -juste le même jour, il auroit couché à trente lieues d'ici: -mais enfin tout alla à souhait. La famille de l'<i>ami</i> alla -au-devant de lui: on donna du temps aux bienséances, -mais beaucoup plus à la pure et simple amitié, qui occupa -<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -tout le soir. On fit hier une promenade ensemble, accompagnés -de quelques dames; on fut bien aise d'aller à Versailles, -pour le visiter avant que la cour y vienne.» Après -un tour en ville où elle a complété et rectifié ses renseignements, -madame de Sévigné continue dans cette même -lettre: «L'<i>ami de Quanto</i> arriva un quart d'heure avant -<i>Quanto</i>, et, comme il causoit en famille, on le vint avertir -de l'arrivée: il courut avec un grand empressement, et fut -longtemps avec elle. Il fut hier à cette promenade que -je vous ai dite, mais en tiers avec <i>Quanto</i> et <i>son amie</i> -(<i>madame de Maintenon</i>): nulle autre personne n'y fut -admise, et la sœur (<i>madame de Thianges</i>) en a été très-affligée: -voilà tout ce que je sais<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor"> [308]</a>.»</p> - -<p>Soit pour soustraire son royal amant aux séductions -d'une cour où, depuis leur tentative de séparation, bien -des femmes aspiraient à la remplacer; soit pour la satisfaction -d'un amour de tête, si ce n'est de cœur, et qui devenait -plus exigeant à mesure qu'il était moins partagé, madame -de Montespan, pendant près d'un mois, s'attacha à retenir -le roi dans son appartement, redoublant de cette habile -et souveraine coquetterie des manières et de l'esprit avec -laquelle elle sut l'enchaîner si longtemps. Mais les courtisans -ne tardèrent pas à se plaindre de cette sorte d'amoureuse -séquestration, qui prenait sur leurs plaisirs et tenait -leurs intérêts en souffrance. La favorite restaurée comprit -qu'elle affichait par là des craintes ou un égoïsme -également peu séants; elle s'empressa de <i>redonner le roi -à la France</i>, comme le dit madame de Sévigné, dans une -lettre des plus curieuses, où elle retrace de la cour, de -la situation et de la personne de madame de Montespan, -<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -du jeu royal, des autres divertissements de cette vie enchantée, -et de sa propre réception dans ce lieu qu'elle -visite rarement, un tableau que nous devons reproduire -en entier. Notre épistolaire sans rivale est là avec tout -l'art qu'elle veut avoir (car ceci est une relation qui sera -lue au petit lever de la gouvernante de la Provence) et -le naturel qu'elle ne peut jamais perdre.</p> - -<p>«Voici un changement de scène qui vous paraîtra -aussi agréable qu'à tout le monde. Je fus samedi à Versailles -avec les Villars: voici comme cela va. Vous connaissez -la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il -n'est plus besoin de se faire étouffer pendant que Leurs -Majestés sont à table; car, à trois heures, le roi, la reine, -Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de -princes et de princesses, madame de Montespan, toute -sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce -qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement -du roi que vous connoissez. Tout est meublé -divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est -que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre sans -faire la presse nulle part. Un jeu de reversi donne la forme -et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan -qui tient la carte; <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, la reine et madame de Soubise; -Dangeau et compagnie; Langlée et compagnie; -mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres -jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien -nous sommes sots au jeu auprès de lui. Il ne songe -qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent; il ne -néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait: en -un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux -cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un -mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit -<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> -que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise -très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi -ainsi que vous me l'avez appris; il me rendit mon salut -comme si j'avois été jeune et belle. La reine me parla -aussi longtemps de ma maladie, que si c'eût été une -couche. Elle me dit encore quelques mots de vous. M. le -Duc me fit mille de ces caresses à quoi il ne pense pas. -Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier -de Grignan; enfin <i>tutti quanti</i>. Vous savez ce que -c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en -son chemin. Madame de Montespan me parla de Bourbon; -elle me pria de lui conter Vichy, et comme je m'en -étois trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu de guérir -un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos -bien plat, comme disoit la maréchale de la Meilleraie; -mais sérieusement c'est une chose surprenante que sa -beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle -étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en -soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de -France; coiffée de mille boucles; les deux des tempes lui -tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa -tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies -de boucles et de pendeloques de diamants de la dernière -beauté, trois ou quatre poinçons, point de coiffe, en un -mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les -ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignoit qu'elle empêchoit -toute la France de voir le roi; elle l'a redonné, -comme vous voyez; et vous ne sauriez croire la joie que -tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. -Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il -y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusqu'à six. -S'il vient des courriers, le roi se retire un moment pour -<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque -musique qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause -avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. -Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout -de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni -de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou -sept cents louis, les grosses de mille, de douze cents. On -en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est cent; et puis -celui qui fait en met dix; on donne chacun quatre louis -à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, -et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la -poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle -sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien -avez-vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai -un; j'en ai quatre: il n'en a donc que trois, que quatre, -et Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, -il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin -j'étois fort aise de voir cet excès d'habileté: vraiment -c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait -toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures -en calèche, le roi, madame de Montespan, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, -madame de Thianges, et la bonne d'Heudicourt sur le -strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans <i>la -gloire de Niquée</i><a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor"> [309]</a>. Vous savez comme ces calèches sont -faites; on ne se regarde point, on est tourné du même côté. -La reine étoit dans une autre avec les princesses, et ensuite -tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On va sur le -canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on -revient à dix heures, on trouve la comédie, minuit sonne, -on fait <i>médianoche</i>; voilà comme se passa le samedi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -«De vous dire combien de fois on me parla de vous, -combien on me demanda de vos nouvelles, combien on -me fit de questions sans attendre la réponse, combien -j'en épargnois, combien on s'en soucioit peu, combien -je m'en souciois encore moins, vous reconnoîtriez au naturel -l'<i>iniqua corte</i>. Cependant elle ne fut jamais si agréable, -et l'on souhaite fort que cela continue<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor"> [310]</a>.»</p> - -<p>Mais la triomphante sécurité de madame de Montespan -ne devait pas être de longue durée. Le roi, en attendant -cette grande infidélité du cœur que préparait -dans l'ombre l'ascendant toujours croissant de madame -de Maintenon, se laissait aller à des caprices des sens qui -désolaient la jalousie éveillée de sa maîtresse, moins -jeune que belle. Rien n'est curieux comme de suivre la -révélation de cette situation bizarre, dans la correspondance -de madame de Sévigné, qui, l'oreille au guet, -tantôt bien, tantôt mal renseignée, un jour croyant à -l'éternel empire de la favorite, l'autre à sa chute imminente, -reproduit en un style fait pour rester tous ces -événements d'une heure, ces rumeurs passagères si peu -dignes de vivre.</p> - -<p>Au commencement d'août, on avait parlé de l'une des -filles de la reine, nièce de madame de Montespan, mademoiselle -de Théobon: «J'ai vu, écrit le 7 la marquise de -Sévigné, des gens qui sont revenus de la cour; ils sont -persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule, -et que jamais la souveraine puissance de <i>Quanto</i> n'a -été si bien établie. Elle se sent au-dessus de toutes choses, -et ne craint non plus ses petites morveuses de nièces, que -si elles étoient charbonnées. Comme elle a bien de l'esprit, -<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -elle paroît entièrement délivrée de la crainte d'enfermer -le loup dans la bergerie: sa beauté est extrême, sa parure -est comme sa beauté, et sa gaieté comme sa parure<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor"> [311]</a>.»</p> - -<p>Ce qui devait parfois faire une entière illusion à madame -de Montespan, c'était la tendresse vive que le roi -témoignait pour ses enfants, et surtout pour le jeune duc du -Maine, que Louis XIV semblait préférer à sa descendance -légitime. Ses grâces, son esprit précoce, étaient bien faits -pour séduire même tout autre qu'un père, s'il en faut -croire le témoignage peu suspect de madame de Sévigné. -«M. du Maine, mande-t-elle, est un prodige d'esprit: premièrement -aucun ton, aucune finesse ne lui manquent; -il en veut comme les autres à M. de Montausier; c'est sur -cela que je dis l'<i>iniqua corte</i>. Il le voyoit passer un jour -sous ses fenêtres, avec une petite baguette qu'il tenoit -en l'air, il lui cria: <i>M. de Montausier, toujours le bâton -haut!</i> Mettez-y le ton et l'intelligence, et vous trouverez -qu'à six ans on n'a guère de ces manières-là: il en dit -tous les jours mille dans ce même genre. Il étoit, il y a -quelques jours, sur le canal dans une gondole, où il -soupoit fort près de celle du roi: on ne veut point qu'il -l'appelle <i>mon papa</i>; il se mit à boire, et follement s'écria: -<i>A la santé du roi, mon père!</i> et puis se jeta, en -mourant de rire, sur madame de Maintenon. Je ne sais -pourquoi je vous dis ces choses-là; ce sont, je vous assure, -les moindres<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor"> [312]</a>.» Mais en jouissant de la spirituelle gentillesse -d'un fils qu'il adorait, le roi en faisait moins honneur -à la mère qu'à l'institutrice qui développait avec -tant d'adresse et de sollicitude ces dons naturels; aussi, -<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -quelques jours après, la marquise de Sévigné a-t-elle lieu -d'ajouter: «L'amie de madame de Coulanges (on sait -que cela veut dire madame de Maintenon) est toujours -dans une haute faveur<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor"> [313]</a>.»</p> - -<p>Vers le milieu du même mois, on remarqua que madame -de Montespan était restée deux ou trois jours sans -paraître au salon du roi, qui, lui, n'avait garde de manquer -à son jeu quotidien. C'était un nouvel accès de jalousie -qui en était cause, mais, cette fois (la chronique -posthume l'a révélé) mieux justifiée qu'à propos de -cette Théobon dont parlait tout à l'heure madame de -Sévigné. «J'apprends, écrit celle-ci le 19 août, que la -belle <i>madame</i> a reparu dans le bel appartement comme -à l'ordinaire, et que ce qui avoit causé son chagrin étoit -une légère inquiétude de son <i>ami</i> et de madame de Soubise. -Si cela est, on verra bientôt cette dernière sécher -sur pied; car on ne pardonne pas seulement d'avoir -plu<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor"> [314]</a>.» Et ce trait annonce ce que va être la jalousie croissante -de cette femme ardente, altière et habituée à dominer, -et combien elle va souffrir. La marquise de Sévigné -est peu disposée à s'attendrir sur de pareilles douleurs: -sans doute elle se rappelait ce que madame de Montespan -avait fait endurer à la Vallière, et puis, avec ses principes -d'honnête femme et de mère parfaite, elle pensait -que la première n'avait que ce qu'elle méritait, ayant -abandonné époux, enfants, pour venir à la cour vivre -le front levé dans son double adultère. Aussi son ton -n'est que plaisant lorsqu'elle parle des tribulations de la -marquise de Montespan et des ruses qu'emploie son amant -<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -couronné pour lui dissimuler ses infidélités: «On dit que -l'on sent la chair fraîche dans le pays de <i>Quanto</i>. On ne -sait pas bien droitement où c'est, on a nommé la dame -que je vous ai nommée; mais, comme on est fin en ce -pays, peut-être que ce n'est pas là. Enfin il est certain -que le cavalier est gai et réveillé, et la demoiselle triste, -embarrassée et quelquefois larmoyante. Je vous dirai la -suite si je le puis. Madame de Maintenon est allée à <i>Maintenon</i> -pour trois semaines. Le roi lui a envoyé le Nôtre -pour ajuster cette belle et laide terre<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor"> [315]</a>.» Laide aujourd'hui, -et bientôt digne d'une reine.</p> - -<p>Ces prévenances pour la gouvernante de ses enfants -causaient aussi, pour leur part, les larmes de madame -de Montespan, sentant par instinct les dangers de -sa position, entre le goût qui poussait le roi vers madame -de Soubise et la faveur envahissante de madame de -Maintenon. Dans sa correspondance adressée à sa fille, -madame de Sévigné fait marcher de front ce qui concerne -ces trois femmes, et si, par elle, nous ne savons pas toujours -avec vérité ce qui en était, au moins savons-nous -bien ce qui paraissait et ce qu'on en croyait.</p> - -<p>A chaque pas on voit se dessiner mieux l'évolution -habilement conduite par madame de Maintenon, soigneuse -de s'éloigner de ses anciens amis, en vue et par -pressentiment de sa prochaine fortune, dont les approches -semblent troubler cette raison que l'on croyait si solide. -«Madame de Maintenon, dit à ce propos madame -de Sévigné, est toujours à Maintenon avec Barillon et -<i>la Tourte</i><a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor"> [316]</a>: elle a prié d'autres gens d'y aller; mais -<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -celui que vous disiez autrefois qui vouloit faire trotter -votre esprit, et qui est le déserteur de cette cour, a répondu -fort plaisamment qu'il n'y avoit point présentement -de logement pour les amis, qu'il n'y en avoit que -pour les valets. Vous voyez de quoi on accuse cette bonne -tête: à qui peut-on se fier désormais? Il est vrai que sa -faveur est extrême, et que l'<i>ami de Quanto</i> en parle -comme de sa première ou seconde amie. Il lui a envoyé -un illustre (<i>le Nôtre</i>) pour rendre sa maison admirablement -belle. On dit que <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> y doit aller, je pense -même que ce fut hier, avec madame de Montespan: ils -devaient faire cette diligence en relais, sans y coucher<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor"> [317]</a>.» -«On prétend, ajoute-t-elle trois semaines après, que -cette <i>amie de l'amie</i> (<i>madame de Maintenon</i>) n'est plus -ce qu'elle étoit, et qu'il ne faut plus compter sur aucune -bonne tête, puisque celle-là n'a pas soutenu le tourbillon -de ce bon pays<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor"> [318]</a>.»</p> - -<p>Mais, sans analyse et sans commentaire, il va être intéressant -et il nous suffira de rapprocher, en un même -récit, les divers passages où madame de Sévigné donne à -sa fille le bulletin quotidien de cette ondoyante intrigue, -de cette comédie de cour à quatre personnages, -où madame de Montespan lutte héroïquement par le sourire -et par les larmes, afin de disputer le cœur du roi -à l'attrait platonique de madame de Maintenon, et sa -personne aux très-vulgaires desseins de la princesse -de Soubise.</p> - -<p>«(2 septembre 1676.)—La vision de madame de -Soubise a passé plus vite qu'un éclair; tout est raccommodé. -On me mande que l'autre jour, au jeu, <i>Quanto</i> avoit -<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> -la tête appuyée familièrement sur l'épaule de <i>son ami</i>; -on crut que cette affectation étoit pour dire: <i>Je suis -mieux que jamais</i>. Madame de Maintenon est revenue -de chez elle; sa faveur est extrême<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor"> [319]</a>.»</p> - -<p>«(4 septembre.)—<i>Quanto</i> n'a point été un jour à la -comédie, ni joué deux jours. On veut tout expliquer: -on trouve toutes les dames belles, c'est qu'on est trop -fin: la belle des belles est gaie, c'est un bon témoignage. -Madame de Maintenon est revenue; elle promet à madame -de Coulanges un voyage pour elle toute seule; elle -l'attend fort patiemment à Livry (où se trouve la marquise -de Sévigné); elle a mille complaisances pour moi<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor"> [320]</a>.»</p> - -<p>«(11 septembre.)—Tout le monde croit que l'étoile -de <i>Quanto</i> pâlit. Il y a des larmes, des chagrins naturels, -des gaietés affectées, des bouderies; enfin, ma chère, tout -finit. On regarde, on observe, on s'imagine, on croit voir -des rayons de lumière sur des visages que l'on trouvoit indignes, -il y a un mois, d'être comparés aux autres: on -joue fort gaiement, quoique la belle garde sa chambre. -Les uns tremblent, les autres rient, les uns souhaitent -l'immutabilité, la plupart un changement de théâtre; -enfin voici le temps d'une crise digne d'attention, à ce que -disent les plus clairvoyants<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor"> [321]</a>.»</p> - -<p>«(14 septembre.)—Madame de Coulanges (alors à -Versailles) me mande, et d'autres aussi, que madame de -Soubise est partie pour aller à Lorges; ce voyage fait -grand honneur à sa vertu. On dit qu'il y a eu un bon -raccommodement, peut-être trop bon<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor"> [322]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -«(16 septembre.)—Madame de Soubise est partie -avec beaucoup de chagrin, craignant bien qu'on ne lui -pardonne pas l'ombre seulement de sa fusée: car ce fut -une grande boucle tirée lorsque l'on y pensoit le moins -qui mit l'alarme au camp. Je vous en dirai davantage -quand j'aurai vu <i>Sylphide</i> (madame de Coulanges<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor"> [323]</a>).»</p> - -<p>«(30 septembre.)—Tout le monde croit que l'<i>ami</i> -n'a plus d'amour, et que <i>Quanto</i> est embarrassée entre -les conséquences qui suivroient le retour des faveurs, et -le danger de n'en plus faire, crainte qu'on n'en cherche ailleurs. -D'un autre côté le parti de l'amitié n'est point pris -nettement: tant de beauté encore et tant d'orgueil se réduisent -difficilement à la seconde place. Les jalousies sont -vives; mais ont-elles jamais rien empêché? Il est certain -qu'il y a eu des regards, des façons pour la <i>bonne femme</i> -(madame de Soubise); mais, quoique tout ce que vous -dites soit parfaitement vrai, elle est <i>une autre</i>, et c'est -beaucoup<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor"> [324]</a>. Bien des gens croient qu'elle est trop bien conseillée -pour lever l'étendard d'une telle perfidie, avec -si peu d'apparence d'en jouir longtemps; elle seroit précisément -en butte à la fureur de <i>Quanto</i>; elle ouvriroit le -chemin à l'infidélité, et serviroit comme d'un passage -pour aller à d'autres plus jeunes et plus ragoûtantes: -voilà mes réflexions, chacun regarde, et l'on croit que -le temps découvrira quelque chose. La <i>bonne femme</i> a -demandé le congé de son mari (il servait à l'armée de -Flandre) et, depuis son retour, elle ne se montre ni parée, -ni autrement qu'à l'ordinaire<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor"> [325]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> -«(2 octobre.)—Madame de Maintenon vint hier voir -madame de Coulanges (qui relevait de maladie à Bâville); -elle témoigna beaucoup de tendresse à cette pauvre malade, -et bien de la joie de sa résurrection. L'<i>ami</i> et -l'<i>amie</i> avoient été tout hier ensemble: la femme (<i>la -reine</i>) étoit venue à Paris. On dîna ensemble, on ne joua -point en public. Enfin la joie est revenue, et tous les -airs de jalousie ont disparu... Les humeurs sont adoucies; -et enfin ce que l'on mande aujourd'hui n'est plus -vrai demain: c'est un pays bien opposé à l'immutabilité<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor"> [326]</a>.»</p> - -<p>«(7 octobre.)—La vision de la <i>bonne femme</i> passe -à vue d'œil, mais sans croire qu'il y ait plus autre chose -que la crainte qui attache à <i>Quanto</i>.... Madame de Soubise -est allée voir son mari malade en Flandre: cela me -plaît<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor"> [327]</a>.»</p> - -<p>«(15 octobre).—... Si <i>Quanto</i> avoit bridé sa coiffe à Pâques -de l'année qu'elle revint à Paris, elle ne seroit pas dans -l'agitation où elle est: il y avoit du bon esprit à prendre ce -parti; mais la faiblesse humaine est grande; on veut ménager -des restes de beauté; cette économie ruine plutôt -qu'elle n'enrichit. La <i>bonne femme</i> est en Flandre: cela -ferme la bouche<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor"> [328]</a>.»</p> - -<p>«(16 octobre.)—Madame de Soubise est revenue de -Flandre; je l'ai vue et lui ai rendu une visite qu'elle me -fit à mon retour de Bretagne. Je l'ai trouvée fort belle, à -une dent près, qui lui fait un étrange effet au-devant de -la bouche; son mari est en parfaite santé et fort gai<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor"> [329]</a>.....»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> -«(21 octobre.)—Madame de Soubise a paru avec -son mari, deux coiffes et une dent de moins, à la cour; -de sorte que l'on n'a pas le mot à dire. Elle avoit une de -ses dents de devant un peu endommagée; ma foi, elle a -péri, et l'on voit une place comme celle du gros abbé (<i>le -Camus de Pontcarré, aumônier du roi</i>) dont elle ne se soucie -guère davantage; c'est pourtant une étrange perte<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor"> [330]</a>.»</p> - -<p>«(6 novembre.)—Madame de Coulanges vient de -me mander que, du jour d'hier, la dent avoit paru arrachée: -si cela est, vous aurez très-bien deviné qu'on n'aura -point de dent contre elle<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor"> [331]</a>.»</p> - -<p>C'est par cette pointe d'un goût qui ne lui est pas habituel, -que madame de Sévigné termine l'histoire alors cachée -de la princesse de Soubise. Depuis, les mémoires -contemporains ont parlé. Ce n'était, certes, point là <i>une -vision</i>, comme le disait tout à l'heure madame de Sévigné. -Mais le cœur entra pour fort peu dans cette liaison, -dont le plaisir, d'une part, et, de l'autre, les calculs -les plus intéressés, formaient tout l'objet.</p> - -<p>Madame de Caylus et Saint-Simon se sont expliqués sur -ce mystérieux épisode de la vie galante de Louis XIV, d'une -façon qui ne laisse rien dans le doute et l'obscurité. «Madame -de Montespan, dit la première, découvrit cette intrigue -par l'affectation que madame de Soubise avoit de mettre -certains pendants d'oreilles d'émeraudes, les jours que -M. de Soubise alloit à Paris. Sur cette idée, elle observa -le roi, le fit suivre, et il se trouva que c'étoit effectivement -le signal du rendez-vous. Madame de Soubise avoit -un mari qui ne ressembloit pas à celui de madame de -<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> -Montespan, et pour lequel il falloit avoir des ménagements. -D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour s'arrêter -à des délicatesses de sentiment que la force de son -esprit ou la froideur de son tempérament lui faisoit regarder -comme des faiblesses honteuses. Uniquement occupée -des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout -ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent. -Pour juger si madame de Soubise s'est conduite selon ces -maximes, il suffit de considérer l'état présent de cette -maison et de la comparer à ce qu'elle étoit quand elle -y est entrée. A peine M. de Soubise avoit-il alors six -mille livres de rente.</p> - -<p>«..... Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise -et madame de Montespan n'aimoient guère plus le -roi l'une que l'autre: toutes deux avoient de l'ambition, -la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. -Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir; -madame de Montespan vouloit gouverner et faire -sentir son autorité. Mais je ne pousserai pas plus loin -ce parallèle; je dirai seulement que, si l'on en excepte -la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient en madame -de Soubise que comme un beau tableau ou une belle -statue, elle ne devoit pas disputer un cœur avec madame -de Montespan. Son esprit, uniquement porté aux affaires, -rendoit sa conversation froide et plate; madame de -Montespan, au contraire, rendoit agréables les matières -les plus sérieuses, et ennoblissoit les plus communes; -aussi je crois que le roi n'a jamais été fort amoureux de -madame de Soubise, et que madame de Montespan auroit -eu tort d'en être inquiète<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor"> [332]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -Saint-Simon n'aime pas la maison de Soubise; il en -veut à sa récente <i>princerie</i>: c'est dire de quel ton il -parle de l'habile et peu scrupuleuse femme qui, pour -grandir les siens, consentit à être une maîtresse d'occasion, -n'éprouvant pas plus d'amour qu'elle n'en inspirait, -et comment il qualifie le complaisant époux, trop -satisfait des profits qu'attirait la faveur royale pour s'inquiéter -des moyens employés à l'acquérir. Saint-Simon a -connu les récits faits par la marquise de Sévigné, de cette -chute progressive de madame de Montespan, de la marche -ascendante de madame de Maintenon, et de l'intermède -de madame de Soubise. «La fortune, pour n'oser nommer -ici la Providence (dit-il au moment de sa plus grande -bile contre madame de Maintenon) fortifia de plus en -plus le goût du roi pour cette femme adroite et experte -au métier, que les jalousies continuelles de madame de -Montespan rendaient encore plus solide par les sorties -fréquentes que son humeur aigrie lui faisait faire sans -ménagement sur le roi et sur elle; et c'est ce que madame -de Sévigné sait peindre si joliment en énigmes, -dans ses lettres à madame de Grignan, où elle l'entretient -quelquefois de ces mouvements de cour, parce que -madame de Maintenon avait été à Paris assez de la société -de madame de Sévigné, de madame de Coulanges, -de madame de la Fayette, et qu'elle commençait à leur -faire sentir son importance. On y voit aussi, dans le -même goût, des traits charmants sur la faveur voilée -mais brillante de madame de Soubise<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor"> [333]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -Madame de Montespan néanmoins avait encore tous -les dehors, toutes les allures et les prérogatives d'une -maîtresse en titre. Son règne agité se manifestait par des -signes où l'on reconnaissait les intermittences de l'amour -du roi, tantôt refroidi et infidèle, et tantôt subjugué, -comme aux meilleurs jours, par tant de beauté, de rare -esprit et de charme voluptueux. Madame de Montespan -était, en outre, la mère d'enfants que Louis XIV aimait -tendrement. Le roi la traitait donc toujours avec une -considération qui retenait les courtisans, trop enclins à -délaisser les anciennes idoles pour en encenser de nouvelles. -Aussi vit-on alors deux hommes de cour émérites -lutter entre eux, pour offrir à la favorite menacée mais -encore régnante des marques d'ingénieuse galanterie.</p> - -<p>«M. de Langlée (dit madame de Sévigné dans une -lettre charmante et souvent reproduite) a donné à madame -de Montespan une robe d'or sur or, rebrodé d'or, -rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or -mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait -jamais été imaginée: ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage -en secret; âme vivante n'en avoit connaissance. On -la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avoit été -fabriquée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta -l'habit qu'elle lui avoit ordonné, il en avoit fait le -corps sur des mesures ridicules: voilà des cris et des -gronderies comme vous pouvez le penser; le tailleur dit -en tremblant: «Madame, comme le temps presse, voyez si -cet autre habit que voilà ne pourroit point vous accommoder, -faute d'autre.» On découvrit l'habit:—Ah! -la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il -n'y en a point de pareille sur la terre. On essaye le corps; -il est à peindre. Le roi arrive; le tailleur dit: «Madame, -<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> -il est fait pour vous.» On comprend que c'est une -galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit -le roi: C'est Langlée, assurément, dit madame de Montespan; -personne que lui ne peut avoir imaginé une telle -magnificence: c'est Langlée, c'est Langlée: tout le monde -répète: C'est Langlée; les échos en demeurèrent d'accord, -et disent, c'est Langlée; et moi, ma fille, je vous dis, -pour être à la mode, C'est Langlée<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor"> [334]</a>.»</p> - -<p>C'était là un hommage de joueur souvent heureux au -jeu du roi. Voici un cadeau d'un autre genre fait par un -second joueur plus constamment heureux encore. «Dangeau -(mande, à quelques jours de là, madame de Sévigné -à sa fille) a voulu faire des présents aussi bien que Langlée: -il a commencé la ménagerie de Clagny<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor"> [335]</a>: il a ramassé -pour deux mille écus de toutes les tourterelles -les plus passionnées, de toutes les truies les plus grasses, -de toutes les vaches les plus pleines, de tous les moutons -les plus frisés, de tous les oisons les plus oisons, et fit -hier passer en revue tout cet équipage comme celui de -Jacob, que vous avez dans votre cabinet de Grignan<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor"> [336]</a>.»</p> - -<p>Ce qu'écrivait la plupart du temps madame de Sévigné -était uniquement par ouï-dire, car elle allait rarement -<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> -à la cour, et à cause de son âge, et à cause du peu -de faveur qu'elle y trouvait, quoiqu'elle n'y rencontrât -que des gens bien disposés pour elle, et tout au moins -inoffensifs. Ses amitiés vives et fidèles étaient ailleurs, et -celles-ci étaient peu faites pour rompre cette glace de -politesse, mêlée de considération et d'une certaine crainte -de sa plume, qui l'accueillait dans le cercle royal. Nous -avons dit ce que n'avaient pas cessé de lui être Fouquet -et tous les siens. Sa liaison intime avec le cardinal de -Retz est bien connue de tous les lecteurs des volumes -publiés par M. le baron Walckenaer.</p> - -<p>M. Walckenaer<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor"> [337]</a> nous a montré cet ancien héros de la -Fronde, occupé à achever la rédaction de ses Mémoires, -sorte de confession générale familière aux personnages -sur le retour, et dans laquelle, peu indulgent aux péchés -des autres, on se pare volontiers des siens, que l'on a soin -d'habiller en belles actions, en combinaisons profondes, -et en représailles toujours justifiées. On a vu aussi la retraite -subite de Retz à Commercy, dans sa jolie maison -de Ville-Issey, située près de sa riche abbaye de Saint-Mihiel. -Il quittait le monde et ses rares amis, pour -faire des économies dans le but de payer ses énormes -dettes, bilan de la guerre civile et châtiment du chef de -parti, et afin de mettre, comme le lui avait dit Turenne -parlant de lui-même, quelque temps entre la vie et la -mort. Voulant aussi finir dans l'humilité une carrière -commencée dans la dissipation, l'ambition et l'intrigue, -Retz s'était démis de ce chapeau de cardinal qu'il avait -poursuivi par tant de moyens illégitimes et permis.</p> - -<p>On croyait peu à son abnégation et à la sincérité de -<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> -ce projet de retraite. Madame de Sévigné, qui prend -toujours feu pour ceux qu'elle aime, ne supportait -pas patiemment de telles irrévérences. «Le monde, -écrit-elle à Bussy, par rage de ne pouvoir mordre sur -un si beau dessein, dit qu'il en sortira. Eh bien, -envieux, attendez donc qu'il en sorte, et en attendant -taisez-vous; car, de quelque côté qu'on puisse -regarder cette action, elle est belle; et, si on savoit -comme moi qu'elle vient purement du désir de faire son -salut et de l'horreur de sa vie passée, on ne cesserait -point de l'admirer.» Quant à l'offre du chapeau, -tout en affirmant la sincérité de son ami, madame de -Sévigné affiche alternativement la crainte que le pape -ne l'accepte, et l'espoir qu'il n'en voudra pas. Quelle -joie quand elle apprend que le saint-père et le sacré -collége ont refusé cette démission, habilement ou sérieusement -offerte par son <i>cher cardinal</i>! «Voilà notre cardinal -<i>recardinalisé</i>, mande-t-elle à sa fille!—Notre -cardinal l'est à fer et à clou!»—«Sa Sainteté a parfaitement -bien fait, ce me semble, ajoute-t-elle; la -lettre du consistoire est un panégyrique: je serois fâchée -de mourir sans avoir encore une fois embrassé cette -chère Éminence. Vous devez lui écrire et ne le point -abandonner, sous prétexte qu'il est dans la troisième -région: on n'y est jamais assez pour aimer les apparences -d'oubli de ceux qui nous doivent aimer<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor"> [338]</a>.»</p> - -<p>Ici se manifeste une fois de plus la nuance bien tranchée -qui existe entre les sentiments de la mère et ceux -de la fille à l'égard de la <i>chère Éminence</i>. Soit défaut de -<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> -sympathie, au fond, soit effet de sa tiède nature, ou plutôt -circonspection excessive de la part d'une gouvernante de -province pour le roi, madame de Grignan mettait dans -ses rapports avec le chef mal amnistié de la Fronde, une -réserve, une froideur qui contrastaient essentiellement -avec la franche amitié, l'admiration publique de sa mère. -Aussi, quand la première, un peu trop rudement peut-être, -refusait une pièce d'argenterie que le prélat, partant pour -sa retraite définitive, avait voulu envoyer comme souvenir -à <i>sa chère nièce</i><a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor"> [339]</a>, madame de Sévigné, toute pleine -de son affection admirative, écrivait de Retz, au milieu -de sa douleur de la mort de Turenne, ces mots qu'on -lui a avec raison reprochés: «On disoit l'autre jour, en -bon lieu, que l'on ne connoissoit que deux hommes au-dessus -des autres hommes, lui et M. de Turenne: <i>le -voilà donc seul dans ce point d'élévation</i><a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor"> [340]</a>!» Et dans une -lettre suivante, par opposition au <i>héros de la guerre</i>, -elle l'appelle résolûment le <i>héros du Bréviaire</i>, car, -auprès d'elle, rien ne diminue l'importance pourtant -évanouie de cet homme dont la renommée a ébloui sa -jeunesse, et dont l'amitié fut le charme durable de sa vie.</p> - -<p>Le cardinal de Retz passa un an dans la plus absolue -retraite, accomplissant, au milieu des œuvres les plus -édifiantes de piété et de charité, le programme qu'il -s'était tracé, et demandant à la lecture et à l'étude les -occupations nécessaires à sa dévorante activité. Une -maladie assez semblable à celle qui avait failli emporter -son amie vint l'affliger, et alarmer celle-ci au printemps -de 1676. «Je suis toujours en peine, écrit-elle -<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> -à madame de Grignan le 28 mai, de la santé de -notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avoit-il -pas tout lu<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor"> [341]</a>?» Et la semaine suivante: «M. le -cardinal me mandoit, l'autre jour, que les médecins -avoient nommé son mal de tête un rhumatisme de -membranes: quel diantre de nom! A ce mot de rhumatisme -je pensai pleurer<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor"> [342]</a>.»</p> - -<p>Cependant, le pape Clément X étant mort, le cardinal de -Retz, malgré ses réelles souffrances, dut, sur l'invitation -personnelle du roi, se rendre au conclave afin d'y -faire prévaloir les intérêts de la France. En partant -pour Rome, le 2 août, il écrivit à madame de Sévigné -pour lui dire adieu. Elle avait espéré qu'il irait s'embarquer -à Marseille, et alors elle recommandait à sa -fille «de faire toute chose pour avoir encore la joie de le -voir en passant<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor"> [343]</a>.» Mais les cardinaux français prirent, -à l'aller et au retour, la voie de terre, et passèrent par -Grenoble, ce qui priva madame de Grignan du plaisir -que sa mère s'était promis pour elle. «Vous n'aurez pas -le plaisir d'avoir cette chère Éminence (écrit madame -de Sévigné le 5 août, en annonçant à sa fille ce contre-temps -qui est bien plutôt une déception pour elle-même -que pour la gouvernante de la Provence); je suis en -peine de sa santé: il étoit dans les remèdes, mais il a -fallu céder aux instantes prières du maître, qui lui écrivit -de sa propre main<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor"> [344]</a>.» Louis XIV avait, à bon droit, -grande confiance dans les lumières, l'habileté et le -patriotisme du cardinal de Retz, et celui-ci arrivait à -<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> -Rome en quelque sorte comme le chef du parti français, -qui alors avait fort à lutter contre celui de l'Empire, son -adversaire traditionnel en Italie.</p> - -<p>Le cardinal écrivit exactement à la marquise de Sévigné, -de Lyon, de Turin, de Rome, et, contre les prévisions -de tous et les craintes de son amie, il ne tarda pas -à lui annoncer que «sa santé étoit bien meilleure qu'il -n'eût osé l'espérer<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor"> [345]</a>.» Les opérations du conclave furent -longues. Enfin, dans les derniers jours de septembre, -Retz put mander, et il le fit avec empressement, à madame -de Sévigné l'élection du cardinal Odescalchi, sous -le nom d'Innocent XI. «M. le cardinal, dit-elle, m'écrit -du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure qu'il n'a -aucun scrupule.... Il me mande que le pape est encore plus -saint d'effet que de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en -passant, et qu'il ne vous verra point en repassant, -dont il est très-fâché; de sorte qu'il se retrouvera dans -peu de jours chez lui, comme si de rien n'étoit. Ce -voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien -ajouter au bon exemple qu'il a donné. On croit même -que, par le bon choix du souverain pontife, il a remis -dans le conclave le Saint-Esprit, qui en étoit exilé depuis -tant d'années<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor"> [346]</a>.» Le savant éditeur de la correspondance -fait remarquer avec raison qu'il est probable -que Retz avait combattu l'élection du nouveau pontife, -mais que «le pape une fois nommé, il devait paraître -de l'avis du conclave<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor"> [347]</a>.» Une première fois, en 1669, -le cardinal de Retz s'était montré opposé à l'exaltation -<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> -d'Odescalchi, et le parti français était parvenu à faire -nommer le cardinal Altieri, devenu Clément X. En 1676, -la défection du cardinal d'Estrées fit passer celui que la -France croyait lui être hostile, mais à la vertu duquel -tout le monde rendait hommage. C'est ce qui résulte de -la Relation des conclaves de 1689 et de 1691, que nous -a laissée M. de Coulanges, le cousin de la marquise de -Sévigné, lequel tenait ces détails rétrospectifs de la bouche -du cardinal de Bouillon, qu'il avait accompagné à Rome<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor"> [348]</a>.</p> - -<p>Le cardinal de Retz rentra vers le milieu de novembre -dans sa retraite de Commercy, mais sans repasser par -Paris, dont il s'était lui-même exilé, à la grande douleur -de son amie, qui ne pouvait se faire à cette idée de ne -plus le voir. «M. de Pomponne, écrit-elle le 18, m'a -dit qu'à Rome il n'est question que de notre cardinal; -il n'en vient point de lettres qui ne soient pleines de ses -louanges: on vouloit l'y retenir pour être le conseil du -pape; il s'est encore acquis une nouvelle estime dans ce -dernier voyage; il a passé par Grenoble, pour voir sa -nièce (<i>la duchesse de Sault-Lesdiguières</i>), mais ce n'est -pas <i>sa chère nièce</i>: c'est une chose bien cruelle de ne plus -espérer la joie de le revoir; savez-vous bien que cela -fait une de mes tristes pensées?»—«Je souhaite, redit-elle -à sa fille le surlendemain, que vous vous accommodiez -mieux que moi de la pensée de ne le voir jamais; -je ne puis m'y accoutumer;» et mêlant à l'idée de cette -séparation d'un ami la pensée d'un éloignement bien -plus pénible encore: «Je suis destinée, ajoute-t-elle avec -mélancolie, à périr par les absences<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor"> [349]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span> -Aussi madame de Sévigné ne s'occupe-t-elle que des -moyens de posséder au plus tôt cette fille dont déjà depuis -deux ans elle se trouvait séparée. Forte de son sacrifice de -Vichy, elle insiste auprès de M. de Grignan pour qu'une -satisfaction si nécessaire à sa vie ne lui soit pas plus -longtemps refusée. Toutes ses lettres portent la trace de -ce désir devenu chez elle une idée fixe. Désireuse, de son -côté, de revoir sa mère, mais retenue par les devoirs de sa -situation et les exigences de ses affaires domestiques, madame -de Grignan, en septembre, en octobre, en novembre, -annonça successivement son arrivée, sans pouvoir -réaliser ses projets sincères à cet égard. Ainsi renvoyée -de mois en mois, cette pauvre mère en vient à un état d'accablement -et de tristesse qui serait une preuve, pour ceux -qui en auraient besoin, de l'étendue et de la sincérité -d'une tendresse dont on a dit l'expression exagérée, -tandis qu'elle n'est que passionnément vraie<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor"> [350]</a>.</p> - -<p>En attendant, madame de Sévigné cherche et trouve -une occupation du goût de son cœur dans la poursuite -des affaires de son gendre et de son fils. Après avoir pris -une honorable part aux événements de la campagne -dont nous avons rappelé les principaux faits, le baron -de Sévigné, malade d'un rhumatisme à la cuisse, et -croyant toute opération sérieuse ajournée, était revenu -de lui-même à Paris, sans congé, le 22 octobre<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor"> [351]</a>. Ce -retour justifié, mais irrégulier quant à la forme, ne laissa -pas que de causer quelques ennuis à sa mère. Sévigné -montrait en effet, par là, qu'il n'était pas trop esclave -<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> -de la discipline militaire, et le roi n'aimait guère qu'on -prît de telles libertés avec la hiérarchie. Madame de Sévigné -jugea prudent de garder son fils en quelque sorte -caché à Livry, jusqu'à ce que sa position eût été régularisée. -«Le <i>Frater</i> est toujours ici, mande-t-elle à madame -de Grignan, attendant ses attestations qui lui feront -avoir son congé. Il clopine, il fait des remèdes; et -quoique on nous menace de toutes les sévérités de l'ancienne -discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance -que nous ne serons point pendus. Nous causons et nous -lisons: le compère, qui sent que je suis ici pour l'amour -de lui, me fait des excuses de la pluie, et n'oublie rien -pour me divertir; il y réussit à merveille; nous parlons -souvent de vous avec tendresse.» Et le <i>Frater</i>, de ce -charmant esprit qui contraste avec le ton un peu tendu -de sa sœur, continue: «Ma mère est ici pour l'amour de -moi; je suis un pauvre criminel, que l'on menace tous -les jours de la Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant -que tout s'apaisera par le retour prochain de toutes les -troupes. L'état où je suis pourrait tout seul produire cet -effet; mais ce n'est plus la mode. Je fais tout ce que je -puis pour consoler ma mère, et du vilain temps, et d'avoir -quitté Paris: mais elle ne veut pas m'entendre quand -je lui parle là-dessus. Elle revient toujours sur les soins -que j'ai pris d'elle pendant sa maladie, et, à ce que je -puis juger par ses discours, elle est fort fâchée que mon -rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas la -fièvre continue, afin de pouvoir me témoigner toute sa -tendresse et toute l'étendue de sa reconnoissance. Elle -seroit tout à fait contente si elle m'avoit seulement vu en -état de me faire confesser; mais, par malheur, ce n'est pas -pour cette fois: il faut qu'elle se réduise à me voir clopiner -<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> -comme clopinoit jadis M. de la Rochefoucauld, -qui va présentement comme un Basque<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor"> [352]</a>.»</p> - -<p>En même temps qu'elle poursuivait le congé de son -fils auprès de Louvois, qui, à cause de sa parenté avec -madame de Coulanges, se montrait gracieux pour elle, -la marquise de Sévigné sollicitait de Colbert le renouvellement -de la faible indemnité que le roi avait l'habitude -d'accorder, à titre de gratification, aux gouverneurs de -province dont il était satisfait. Louvois était rude dans -le service, mais galant pour les dames. Il n'en était pas -de même de Colbert: celui-ci faisait toujours mauvais -visage à qui venait lui demander de l'argent<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor"> [353]</a>. Madame -de Sévigné l'éprouva pour son compte en allant l'entretenir -des intérêts de son gendre et de sa fille. «J'ai -voulu aller à Saint-Germain parler à M. Colbert de votre -pension, écrit-elle à cette dernière; j'y étois très-bien -accompagnée: M. de Saint-Géran, M. d'Hacqueville et -plusieurs autres me consoloient par avance de la glace -que j'attendois. Je lui parlai donc de cette pension, je -touchai un mot des occupations continuelles et du zèle -pour le service du roi; un autre mot des extrêmes dépenses -à quoi l'on étoit obligé, et qui ne permettoient pas -de rien négliger pour les soutenir; que c'étoit avec peine -que M. l'abbé de Grignan et moi nous l'importunions de -cette affaire: tout cela étoit plus court et mieux rangé; -mais je n'aurai nulle fatigue à vous dire la réponse: -<i>Madame, j'en aurai soin</i>; et il me ramène à la porte; et -voilà qui est fait<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor"> [354]</a>.» Toutefois madame de Sévigné fut -<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> -plus heureuse que madame Cornuel. On sait, que ne -pouvant tirer du ministre austère ni un mot de réponse, -ni même une marque d'attention: «Monseigneur, lui -dit celle-ci, faites au moins signe que vous m'entendez<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor"> [355]</a>!»</p> - -<p>Enfin madame de Grignan se décida à venir à Paris -aussitôt que son mari auroit obtenu des États de Provence -le <i>don</i> extraordinaire de huit cent mille francs -que le roi leur demandait pour cette année (un tiers de -plus que les années précédentes), et fait nommer M. de -Saint-Andiol, son beau-frère, procureur du pays, c'est-à-dire -chargé d'aller porter à Versailles le vote de l'assemblée. -C'est dans cette circonstance qu'il faut voir toute la -tendresse maternelle de madame de Sévigné. «Je suis -vraiment bien contente, dit-elle à sa fille en recevant cette -nouvelle, de la bonne résolution que vous prenez; elle -sera approuvée de tout le monde, et vous êtes fort loin de -comprendre la joie qu'elle me donne<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor"> [356]</a>!»</p> - -<p>Mais voici un messager envoyé devant, qui accourt -annonçant cette chère venue. Quel feu! quelle allégresse, -quel trouble!</p> - -<p>«<i>Livry, mercredi 25 novembre 1676.</i>—Je me promène -dans cette avenue; je vois venir un courrier. Qui est-ce? -C'est Pomier: ah! vraiment, voilà qui est admirable. -Et quand viendra ma fille?—Madame, elle doit être partie -présentement.—Venez donc que je vous embrasse. Et -votre don de l'assemblée?—Madame, il est accordé.—A -combien?—A huit cent mille francs.—Voilà qui est fort -bien, notre pressoir est bon, il n'y a rien à craindre, il -<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> -n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne. Enfin j'ouvre -votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnois -aisément les deux caractères, et je vois enfin que -vous partez. Je ne vous dis rien sur la parfaite joie que -j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon fils; il n'y a plus -de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne -pour lui présenter notre courrier. Vous êtes en chemin -par un temps admirable, mais je crains la gelée. Je vous -enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais renvoyer -Pomier, afin qu'il aille, ce soir, à Versailles, c'est-à-dire -à Saint-Germain. J'étrangle tout, car le temps presse. Je -me porte fort bien; je vous embrasse mille fois, et le -<i>Frater</i> aussi<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor"> [357]</a>.»</p> - -<p>Avant l'arrivée de sa fille, madame de Sévigné n'écrit -plus que trois lettres, trois billets de ce même style, rapide, -coupé, joyeux. On voit qu'à la veille de jouir de -cette chère présence, elle n'a plus le cœur à l'écriture. -«Je ne sais ce que j'ai, dit-elle à son idole, je n'ai plus de -goût à vous écrire: d'où vient cela? seroit-ce que je ne -vous aime plus<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor"> [358]</a>?» Elle annonce aux gouverneurs de la -Provence que «la nouvelle des huit cent mille francs a -été très-agréable au roi et à tous ses ministres»; et, pour -compléter cette bouffée de contentement, voilà que le -maître accorde à M. de Grignan cette gratification modeste, -mais indispensable au voyage de Paris, tant était -grande alors la gêne de la noblesse provinciale, et si -avancée la ruine latente d'une maison dont le faste -apparent ne se soutenait qu'à force d'artifices et d'héroïques -expédients. «M. de Pomponne, ajoute cette -<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -mère heureuse, le 9 décembre, a glissé fort à propos -nos cinq mille francs. Le roi dit, en riant: On dit tous -les ans que ce sera pour la dernière fois. M. de Pomponne, -en riant, répliqua: Sire, ils sont employés à vous bien -servir. Sa Majesté apprit aussi que le marquis de Saint-Andiol -étoit procureur du pays; le sourire continua, -comme disant qu'on voyoit bien la part qu'avoit M. de -Grignan à cette nomination. M. de Pomponne lui dit: -Sire, la chose a passé d'une voix, sans aucune contestation -ni cabale. Cette conversation finit, et se passa -fort bien<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor"> [359]</a>.»</p> - -<p>Partie d'Aix le 1<sup>er</sup> décembre, la comtesse de Grignan, -seule, car son mari était encore retenu par ses fonctions, -cheminait lentement à travers la neige et la glace qu'elle -avait trouvées sur sa route, au lieu du beau temps que -lui prédisait sa mère, d'abord parce qu'elle le souhaitait, -mais aussi pour l'encourager à entreprendre cette longue -et fastidieuse marche. Son cœur suit sa fille dans ses pénibles -étapes. Elle ne veut pas qu'elle arrive sans trouver -sur sa route des excuses de tout ce mauvais temps: «Que -ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de -peines, de fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, -de veilles? Je crois avoir souffert toutes ces incommodités -avec vous; ma pensée n'a pas été un moment -séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai -trouvé mille fois que je ne valois pas l'extrême peine que -vous preniez pour moi; c'est-à-dire, par un certain côté, -car celui de la tendresse et de l'amitié relève bien mon -mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et quelle -saison! vous arriverez précisément le plus court jour de -<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> -l'année, et par conséquent vous nous ramènerez le soleil. -J'ai vu une devise qui me conviendroit assez; c'est un -arbre sec et comme mort, et autour ces paroles: <i>fin che -sol ritorni</i>. Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous parlerai -donc point de votre voyage, nulle question là-dessus; -nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes fatigues, -et nous tâcherons de donner un autre cours aux -<i>petits esprits</i>, et d'autres idées à votre imagination<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor"> [360]</a>..... -Je vous attendrai à dîner à Villeneuve Saint-Georges; -vous y trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire -tort à qui que ce puisse être (ceci pour vous, monsieur -de Grignan), vous y trouverez la personne du -monde qui vous aime le plus parfaitement. L'abbé vous -attendra dans votre chambre bien éclairée avec un bon -feu. Ma chère enfant, quelle joie! Puis-je en avoir -jamais une plus sensible<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor"> [361]</a>!»</p> - -<p>Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre. On -peut se figurer les transports de madame de Sévigné de -revoir sa fille après deux années entières d'absence, et -il faut affirmer aussi la joie de celle-ci, de se retrouver -enfin auprès d'une telle mère. Mais, vanité des projets -humains, même des plus légitimes rêves de l'amour -maternel, ce séjour commun à Paris, que madame -de Sévigné avait tant souhaité, fut pour elle l'époque -la plus pénible, la plus agitée et la plus douloureuse -de son existence, et cela à cause de sa fille et par sa -fille, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VI.<br /> -<span class="medium">1677.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère et Bussy.—Moment -de la plus grande intimité entre madame de Sévigné -et son cousin.—Ils se conviennent et se plaisent.—Vanité, -extravagances de Bussy-Rabutin.—Il refuse le <i>Monseigneur</i> aux -maréchaux.—Il se crée lui-même maréchal de France <i>in petto</i>.—Ne -pouvant être <i>duc</i>, il ne veut plus qu'on l'appelle <i>comte</i>.—Le -roi lui permet de revenir une seconde fois à Paris.—Sa cousine -désire connaître ses <i>Mémoires</i>; ils les lisent ensemble.—Position -de madame de Montespan à la cour.—Le roi distingue -madame de Ludre.—On attribue à Bussy des couplets satiriques; -sa justification.—La guerre recommence.—Louis XIV -se met en campagne avant la fin de l'hiver.—Siége et prise de -Valenciennes.—Le baron de Sévigné y est blessé.—Saint-Omer -et Cambrai sont obligés de se rendre.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> gagne -la bataille de Cassel.—Retour triomphant du roi; ovations qui -lui sont faites: l'année 1677 appelée <i>l'année de Louis le Grand</i>.—Corneille -chante les victoires du roi.—Madame de Sévigné -achète à son fils la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.—Maladie -de madame de Grignan.—Appréhensions de sa mère.—Quelques -troubles surviennent entre la mère et la fille.—Malentendus -expliqués.</p> - -<p class="space">Madame de Grignan resta six mois à Paris. Pour cette -période, nous ne trouvons que deux lettres de sa mère, -l'une à Bussy, l'autre au comte de Guitaud. Toutefois, -au moyen d'une correspondance qui recommence avec -l'exactitude accoutumée, au lendemain de la séparation, -il nous sera possible de connaître quelle fut, durant cette -première moitié de l'année 1677, l'existence de la mère -et de la fille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> -En arrivant à Paris, madame de Grignan, indépendamment -des amis de sa mère, qui étaient aussi les siens -et que nous connaissons, retrouva son frère, guéri de son -rhumatisme; le chevalier, son beau-frère, qui avait fait -tout entière la longue campagne de 1676, sans y rencontrer -d'occasion particulière d'accroître une fort jolie réputation -que l'on tardait bien à récompenser; M. de la -Garde, ce cousin à héritage des Grignan, qui, quelques -mois auparavant, avait failli, à cinquante-six ans, épouser -une jeune fille dont il eût pu être l'aïeul, et avait eu le -bon esprit d'y renoncer, à la grande approbation de madame -de Sévigné, qui, pour cela, lui restitue le nom de -<i>sage</i>; et enfin Bussy-Rabutin, venu à Paris au mois de -juin précédent avec une permission de deux mois, successivement -prorogée jusqu'en mai 1677, par un accès -de commisération royale, où la vanité de plus en plus -vivace de ce disgracié satisfait voulait presque voir un -retour de faveur.</p> - -<p>M. a fait connaître en détail le premier -voyage effectué par Bussy en 1674, après sept années -d'exil, et ses tentatives infructueuses de réconciliation -auprès de ses principaux ennemis, tels que Condé, la Rochefoucauld, -Marsillac<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor"> [362]</a>. Lorsque madame de Sévigné, -en juin 1676, retourna de Vichy à Paris, elle y trouva -son cousin déjà installé depuis quelques jours. Il y avait -deux ans qu'ils ne s'étaient revus; mais ils n'avaient point -interrompu une correspondance qui chez eux paraissait -un besoin, comme elle était un plaisir. Bussy disait plus -tard à sa cousine que les lettres qu'elle lui avait écrites -pendant les années 1674, 1675 et 1676, étaient celles -<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> -qu'il trouvait le plus à son goût<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor"> [363]</a>. A ces diverses dates, ce -quinteux parent en est revenu aux tendresses. Tantôt il -lui écrit: «Vous êtes de ces gens qui ne devraient jamais -mourir, comme il y en a qui ne devroient jamais naître<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor"> [364]</a>.» -Tantôt il lui proteste que, «comme il ne trouve aucune -conversation qui lui plaise autant que la sienne, il ne -trouve aussi point de lettres si agréables que celles -qu'elle lui écrit<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor"> [365]</a>.» Le 11 août 1675, il lui adresse -cet éloge plus complet et plus cordial encore de sa façon -d'écrire: «J'ai reçu votre lettre, madame, elle est -assez longue, et je vous assure que je l'ai trouvée trop -courte. Soit que votre style, comme vous dites, soit laconique, -soit que vous vous étendiez davantage, il y a, -ce me semble, dans vos lettres, des agréments qu'on ne -voit point ailleurs; et il ne faut pas dire que c'est l'amitié -que j'ai pour vous qui me les embellit, puisque de fort -honnêtes gens, qui ne vous connoissent pas, les ont admirées<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor"> [366]</a>.»</p> - -<p>La correspondance de madame de Sévigné et de Bussy, -pendant ces deux années écoulées sans se voir, se compose -de trente-cinq lettres, dix-neuf écrites par celui-ci -et seize par sa cousine. Le ton de cordialité qui y règne -fait contraste avec le style de bec et d'ongles qui semble -l'allure naturelle de cet esprit aigu, pointilleux, mieux -disposé à rendre un coup qu'une tendresse, et n'ayant -qu'un souci, dans les petites comme dans les grandes -luttes, avec une femme et une parente comme avec un -<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -ennemi bardé de fer, ne pas avoir le dernier. Il est quelques -parties de leur correspondance que nous voulons -relever, car on y rencontre de nouveaux traits des deux -principales figures de ces Mémoires, et de plus elles caractérisent -des relations dont l'historique fait partie du -plan dont nous achevons l'exécution.</p> - -<p>Le faux bruit avait couru d'une première maladie sérieuse -de madame de Sévigné avant celle de Bretagne. Se -faisant de la nature et de la cause du mal de bizarres idées, -et imaginant à ce sujet de plus singuliers remèdes, Bussy -adresse à sa cousine cette lettre d'un ton qu'il se permet -volontiers avec elle et que celle-ci sait entendre et pardonner: -«J'ai appris que vous aviez été fort malade, ma -chère cousine; cela m'a mis en peine pour l'avenir, et -j'ai appréhendé une rechute. J'ai consulté votre mal à un -habile médecin de ce pays-ci. Il m'a dit que les femmes -d'un bon tempérament comme vous, demeurées veuves -de bonne heure, et qui s'étoient un peu contraintes, étoient -sujettes à des vapeurs. Cela m'a remis de l'appréhension -que j'avois d'un plus grand mal; car enfin, le remède -étant entre vos mains, je ne pense pas que vous haïssez -assez la vie pour n'en pas user, ni que vous eussiez plus -de peine à prendre un galant que du vin émétique. Vous -devriez suivre mon conseil, ma chère cousine, d'autant -plus qu'il ne sauroit vous paroître intéressé; car, si vous -aviez besoin de vous mettre dans les remèdes, étant à -cent lieues de vous, comme je suis, vraisemblablement -ce ne seroit pas moi qui vous en servirois.»—«Votre -médecin (lui répond madame de Sévigné de la même -plume, mais plus finement taillée) qui dit que mon mal -sont des vapeurs, et vous qui me proposez le moyen d'en -guérir, n'êtes pas les premiers qui m'avez conseillé de -<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> -me mettre dans les remèdes spécifiques; mais la raison -de n'avoir point eu de précaution pour prévenir ces vapeurs -par les remèdes que vous me proposez m'empêchera -encore d'en user pour les guérir. Le désintéressement -dont vous voulez que je vous loue dans le conseil que -vous me donnez n'est pas si estimable qu'il l'auroit été -du temps de notre belle jeunesse: peut-être qu'en ce -temps-là vous auriez eu plus de mérite. Quoi qu'il en -soit, je me porte bien, et, si je meurs de cette maladie, -ce sera d'une belle épée, et je vous laisserai le soin de -mon épitaphe<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor"> [367]</a>.»</p> - -<p>Cet accent de jovialité un peu crue revient quelquefois -dans le commerce de ces deux esprits prompts à -la riposte, et qui ne dédaignent pas ce qu'on appelle le -mot pour rire. Madame de Sévigné ne s'en fait nullement -faute. Le marquis de Coligny, avant d'épouser mademoiselle -de Bussy, lui avait écrit, comme à une parente considérable -et considérée, afin de lui demander en quelque -sorte son consentement. «J'ai reçu, mande-t-elle au -père, un compliment très-honnête de M. de Coligny. -Je vois bien que vous n'avez pas manqué de lui dire que -je suis l'aînée de votre maison, et que mon approbation -est une chose qui tout au moins ne sauroit lui faire de -mal.» Et, sur ce, elle décoche à son cousin, friand de -telles épices, cette historiette un peu gauloise: «A propos -de cela, je veux vous faire un petit conte qui me fit rire -l'autre jour. Un garçon, étant accusé en justice d'avoir -fait un enfant à une fille, il s'en défendoit à ses juges, et -leur disoit: «Je pense bien, messieurs, que je n'y ai pas -<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> -nui, mais ce n'est pas à moi l'enfant.» Mon cousin, je -vous demande pardon, je trouve ce conte naïf et plaisant. -S'il vous en vient un à la traverse, ne vous en contraignez -pas<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor"> [368]</a>.» Mis en goût et en gaieté, Dieu sait si -Bussy <i>s'en contraint</i>, et il répond à sa cousine par une -anecdote sur le chevalier de Rohan et madame d'Heudicourt -que nous devons laisser (telle est chez nous -le changement du langage, je ne dis pas des mœurs) à la -place qu'elle occupe dans la correspondance de l'historien -de la Gaule amoureuse<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor"> [369]</a>.</p> - -<p>La vanité de Bussy doit se dire comme on a dit, -dans ce temps, l'héroïsme de Condé, l'éloquence de -Bossuet, la sagesse de Catinat, la douceur de Fénelon. -Bussy est une des curiosités du règne de Louis XIV. Ses -lettres de la période qui nous occupe nous offrent deux -remarquables exemples de cet orgueil à la fois triste et -bouffon qui a dirigé et perdu sa vie.</p> - -<p>On a vu qu'à la mort de Turenne, Louis XIV fit d'un -seul coup huit maréchaux de France. C'était pour Bussy, -leur doyen à tous, une belle occasion manquée, de parvenir -à cette dignité, jusque-là le vif objet de son envie. -«Dieu, écrit-il à sa cousine, n'a pas voulu que cela fût, -ou que cela fût encore; je n'en murmure point, et, au -contraire, je lui rends mille grâces du repos d'esprit qu'il -m'a donné sur cela, et de ce qu'il m'a fait le courage -encore plus grand que mes malheurs<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor"> [370]</a>.» Résignation -factice, paroles arrangées qui masquent le dépit le plus -amer, et bientôt le plus injurieux pour autrui, ainsi qu'on -<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -va le voir dans une lutte que le <i>mestre de camp général -de la cavalerie légère</i> soutint avec la plupart des nouveaux -élus, et que l'on peut appeler sa campagne du -<i>monseigneur</i>.</p> - -<p>Quelle que fût sa pensée sur cette fournée de maréchaux, -qu'il appelait <i>maréchaux à la douzaine</i>, Bussy, -courtisan lors même qu'il n'affectionne ni n'estime, crut -devoir faire son compliment à ceux qui lui étaient particulièrement -connus, mais il omit de leur donner le titre de -<i>monseigneur</i>, auquel les maréchaux de France pensaient -avoir droit, et qui, en effet, était passé en tradition et -en habitude. Par une théorie nouvelle et subtile, il entendait -ne rendre cet hommage qu'à ceux qui étaient ses -anciens comme lieutenants généraux, et il le refusait à -ses cadets.</p> - -<p>Il est curieux, d'abord, de comparer les termes de ses -compliments avec sa méprisante façon de penser sur -ses heureux rivaux. «Je me réjouis avec vous, monsieur, -écrit-il au maréchal de Navailles, qu'enfin l'on vous ait -fait justice; il y a longtemps que vous devriez avoir reçu -celle-ci: le mérite a forcé les étoiles. Vous êtes en bonne -et nombreuse compagnie<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor"> [371]</a>.» A Vivonne il dit: «Enfin, -monsieur, vous voilà parvenu aux grands honneurs de -la guerre. Il n'y a guère plus d'un an que vous n'aviez -ni établissement ni titre. La fortune avoit été un peu -lente à vous récompenser, mais elle s'est assez bien -remise en son devoir, et elle n'a plus qu'à vous donner les -moyens d'augmenter la gloire que vous avez acquise... -Je vous assure que je le souhaite de tout mon cœur; -car personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous -<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> -aime plus que je ne fais<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor"> [372]</a>.» Et à M. de Duras, il témoigne -toute «sa joie de la justice que le roi vient de -lui faire<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor"> [373]</a>.»</p> - -<p>Nous ne voyons pas que ceux-ci se soient formalisés -de ce que Bussy leur refusait le <i>monseigneur</i>, et les appelait -tout bonnement <i>monsieur</i>. Il n'en fut pas de même -du maréchal de Créqui. Au mois de mai 1676, Bussy, se -conformant au protocole dont il usait vis-à-vis de ses -cadets, lui avait écrit une lettre, d'ailleurs fort polie, -pour le remercier de quelques honnêtetés faites à son fils, -qui servait en Flandre dans son corps. «Comptez, s'il -vous plaît, sur moi, monsieur, lui disait-il, comme sur -l'homme du monde qui vous aimera autant toute sa vie, -et qui s'intéressera le plus à ce qui vous arrivera jamais<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor"> [374]</a>.» -Ce n'est pas de ce ton qu'il en parlait, sept mois auparavant, -à madame de Sévigné lorsque, sur la nouvelle de -la défaite essuyée par le nouveau maréchal, à Consarbrüch, -il lui demandait si elle ne pensait pas que ce -général malheureux voudrait n'être encore que le chevalier -de Créqui. «Pour moi, ajoutait-il avec injure, je le -souhaiterois si j'étois à sa place, car on pourroit croire -qu'il mériteroit un jour d'être maréchal de France, et -l'on voit aujourd'hui qu'il en est indigne<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor"> [375]</a>.»</p> - -<p>Soit qu'il connût ce premier jugement de Bussy sur sa -personne et sa promotion (évidemment par d'autres que -madame de Sévigné, cette opinion ayant pu être communiquée -à plusieurs par l'indiscret complimenteur), -soit qu'il eût une plus haute idée de sa dignité que -<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> -quelques-uns de ses collègues, qui peut-être n'étaient -qu'indulgents pour un maniaque d'orgueil et de médisance, -dont la réputation était bien faite, le maréchal de -Créqui refusa d'accepter les félicitations de Bussy, dans -la forme employée par lui. Nouvelle lettre de celui-ci, -où il développe son système sur le <i>monseigneur</i>. «Je ne -crois pas, dit-il au maréchal, que vous ayez reçu ma -lettre, car je n'en ai point eu de réponse. J'ai vu ici -quelqu'un qui m'a voulu persuader que vous pouviez -ne me l'avoir pas faite, parce que je ne vous avois pas -traité de <i>monseigneur</i>, et que vous prétendiez que tout -ce qui n'étoit pas officier de la couronne en devoit user -ainsi avec MM. les maréchaux de France; mais je lui -ai répondu qu'il n'y avoit point de règles si générales où -il n'y eût des exceptions, et que, s'il y avoit quelqu'un -qui les méritât, vous ne doutiez pas que ce ne dût être -moi, de même que les Coligny, les Passage, les Estrées -et les Gadagne; et il est si vrai que je dois être excepté, -que MM. les maréchaux de Bellefonds, d'Humières, de -Navailles, de Schomberg et de Lorges (gens qui savent -aussi bien que qui que ce soit soutenir leur dignité) me -font réponse comme si j'avois l'honneur d'être de leur -corps, sachant bien qu'il n'y a que le peuple qui fasse -de la différence d'un maréchal de France à moi, et que, -quand le roi ne m'a pas fait la grâce de m'en donner le -titre, Sa Majesté a eu ses raisons qui ne sont bonnes que -pour elle<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor"> [376]</a>.» Ces arguments et le ton avec lequel ils -étaient exprimés ne purent convaincre le maréchal de -Créqui, et il refusa de faire à Bussy la réponse qu'il -demandait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -Bussy, alors, porta le débat devant son indulgent et -compatissant ami, le duc de Saint-Aignan, «afin, dit-il -dans les notes explicatives de sa correspondance, que -si le maréchal de Créqui me vouloit faire sur cela une -affaire auprès du roi, il lui fît entendre mes raisons<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor"> [377]</a>.» -Il lui envoyait en même temps sa lettre au maréchal. Le -duc de Saint-Aignan adressa à Bussy la réponse suivante, -que nous ne pouvons prendre au sérieux, et qui, si -elle est, comme nous le croyons, une leçon donnée à un -amour-propre que rien ne peut ni satisfaire ni contenir, -reste comme un modèle de fine ironie et d'amical persiflage: -«Je vous confesse, Monsieur, que j'aurois admiré -la hauteur et la manière dont vous savez prendre -les choses, si vous ne m'aviez accoutumé de telle sorte à -l'admiration, que ce qui vient de vous ne me surprend -plus. Cela est du meilleur sens, et le plus juste du -monde, de faire de la distinction entre les vieux et les -nouveaux maréchaux de France, c'est-à-dire entre ceux -qui vous commandoient, et vos camarades ou ceux que -vous avez commandés. Avec toute la qualité et tous les -services que vous avez, vous ne sauriez vous mettre plus -à la raison que vous faites<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor"> [378]</a>.»</p> - -<p>Il faut dire cependant, à la décharge de Bussy, qu'il -n'était pas le seul qui éprouvât de la répugnance à traiter -les maréchaux de <i>monseigneur</i>, même sans avoir sur eux -l'ancienneté des services. Madame de Sévigné cite deux -exemples de ce titre dérisoirement donné, ce qui équivalait -à ne le donner point. «Le comte de Gramont, -dit-elle à son cousin sans doute pour lui complaire, qui -<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> -est en possession de dire toutes choses sans qu'on ose -s'en fâcher, a écrit à Rochefort, le lendemain (de sa -nomination):</p> - -<p class="titel">«Monseigneur,</p> - -<p class="quote">«La faveur l'a pu faire autant que le mérite.</p> - -<p class="signature">«Monseigneur,<br /> -je suis votre très-humble serviteur,<br /> -<span class="i2 cap">«L</span><span class="smallc">E COMTE DE</span> <span class="cap">G</span><span class="smallc">RAMONT.</span>»</p> - -<p>«Mon père, ajoute-t-elle, est l'original de ce style; -quand on fit maréchal de France M. de Schomberg, -celui qui fut surintendant des finances, il lui écrivit:</p> - -<p class="titel">«Monseigneur,</p> - -<p class="quote">«Qualité, barbe noire, familiarité.</p> - -<p class="signature">«<span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL.</span>»</p> - -<p>«Vous entendez bien qu'il vouloit dire qu'il avoit -été fait maréchal de France parce qu'il avoit de la -qualité, la barbe noire comme Louis XIII, et qu'il -avoit de la familiarité avec lui. Il étoit joli, mon père<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor"> [379]</a>!»</p> - -<p>La marquise de Sévigné qui connaissait, par M. de Pomponne, -les idées du roi sur cette question d'étiquette, et -qui déjà, par précaution, avait fait passer à M. de Grignan -un avis qui n'était point inutile, conseille ainsi son -irascible cousin, par voie d'allusion. Voyant qu'elle n'est -pas comprise, elle y revient au moyen de cette anecdote -clairement caractéristique. «Sur la plainte que le maréchal -d'Albret a faite au roi que le marquis d'Ambres, en -lui écrivant, ne le traitoit pas de <i>monseigneur</i>, Sa -<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -Majesté a ordonné à ce marquis de le faire, et, sur cela, -il a écrit cette lettre au maréchal:</p> - -<p class="titel">«Monseigneur,</p> - -<p>«Votre maître et le mien m'a commandé d'user -avec vous du terme de monseigneur; j'obéis à l'ordre -que je viens d'en recevoir, avec la même exactitude -que j'obéirai toujours à ce qui vient de sa part, persuadé -que vous savez à quel point je suis, monseigneur, -votre très-humble et très-obéissant serviteur.»</p> - -<p>Voici la réponse du maréchal d'Albret:</p> - -<p class="titel">«Monsieur,</p> - -<p>«Le roi, votre maître et le mien, étant le prince du -monde le plus éclairé, vous a ordonné de me traiter de -monseigneur, parce que vous le devez; et parce que -je m'explique nettement et sans équivoque, je vous -assurerai que je serai, à l'avenir, selon que votre -conduite m'y obligera, monsieur, votre, etc.<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor"> [380]</a>.»</p> - -<p>Bussy fait la sourde oreille, et c'est le seul article de -la lettre de sa cousine, qui en contient beaucoup d'autres, -sur lequel, dans sa réponse détaillée, il oublie de s'expliquer. -Mais, afin de faire disparaître cette différence -qui le blesse, il adopte un parti d'une excentricité bouffonne, -et qui frise vraiment la folie: il se nomme sans -hésiter maréchal de France, et il put alors se donner -à lui-même, <i>in petto</i>, du <i>monseigneur</i> tout à son aise<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor"> [381]</a>.</p> - -<p>En même temps, il lui prit une autre lubie, une -autre <i>vision</i>, pour employer le mot du dix-septième siècle. -<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -Trouvant sans doute qu'on lui avait fait tort de ne -pas le nommer duc et pair, comme on l'avait maltraité -en ne le faisant point maréchal, il ne voulut plus de -son titre de comte: «Ne m'appelez plus <i>comte</i>, -écrit-il à sa cousine, j'ai passé le temps de l'être. Je -suis pour le moins aussi las de ce titre que M. de Turenne -l'étoit de celui de maréchal. Je le cède volontiers -aux gens qu'il honore<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor"> [382]</a>.» La surprise de madame de -Sévigné ne fut pas médiocre. Elle dut croire son cousin -décidément fou: «Vous ne voulez plus qu'on vous -appelle comte, lui répond-elle presque sérieusement, et -pourquoi, mon cher cousin? Ce n'est pas mon avis. Je -n'ai encore vu personne qui se soit trouvé déshonoré de -ce titre. Les comtes de Saint-Aignan, de Sault, du Lude, -de Grignan, de Fiesque, de Brancas, et mille autres, -l'ont porté sans chagrin. Il n'a point été profané comme -celui de marquis. Quand un homme veut usurper un -titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis, -qui est tellement gâté qu'en vérité je pardonne à -ceux qui l'ont abandonné. Mais pour comte, quand on -l'est comme vous, je ne comprends point du tout qu'on -veuille le supprimer. Le nom de Bussy est assez commun; -celui de comte le distingue, et le rend le nôtre, -où l'on est accoutumé. On ne comprendra point ni d'où -vous vient ce chagrin, ni cette vanité, car personne n'a -commencé à désavouer ce titre. Voilà le sentiment de -votre petite servante, et je suis assurée que bien des -gens seront de mon avis. Mandez-moi si vous y résistez -ou si vous vous y rendez, et en attendant, je vous -embrasse, mon cher <i>comte</i><a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor"> [383]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> -Bussy n'a pas l'habitude de se rendre aussi facilement, -et ce n'est pas petite affaire que de ramener au -sens commun cette vanité qui fermente et s'aigrit dans -la disgrâce et l'éloignement. Il veut traiter à fond cette -bizarre question, et rien ne vaut son incroyable dissertation, -pour faire bien connaître un personnage que -Molière a oublié, et qui tient naturellement une très-grande -place dans cet ouvrage.</p> - -<p>«Quand je vous ai mandé ma lassitude sur le titre -de comte, j'ai cru que vous entendriez d'abord la -raison que j'avois d'en avoir; mais, puisqu'il vous la -faut expliquer, ma chère cousine, je vous dirai que la -promotion aux grands honneurs de la guerre que le roi a -faite m'a donné meilleure opinion de moi que je n'avois, -et que, m'étant persuadé que, sans ma mauvaise conduite, -Sa Majesté m'auroit fait la grâce de me mettre dans -le rang que mes longs et considérables services me -devoient faire tenir, j'ai été honteux de la qualité de -comte. En effet, me trouvant, sans vanité, égal en naissance, -en capacité, en services, en courage et en esprit, -aux plus habiles de ces maréchaux, et fort au-dessus -des autres, je me suis fait maréchal <i>in petto</i>, et j'ai -mieux aimé n'avoir aucun titre que d'en avoir un qui -ne fût plus digne de moi. De dire que je serai confondu -dans le grand nombre de gens qui portent le nom de -Bussy, je vous répondrai que je serai assez honorablement -différencié par celui de Rabutin, qui accompagnera -toujours l'autre.</p> - -<p>«Et pour répondre maintenant à ce que vous me -dites de tous ces messieurs qui ne se sont point trouvés -déshonorés de porter le titre de comte, je vous dirai -que les comtes de Saint-Aignan et du Lude étoient -<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> -bien las de l'être quand le roi leur fit la grâce de les -faire ducs; que le comte de Sault étoit encore jeune quand -il fut duc par la mort de son père; que les comtes de -Fiesque et de Brancas, s'ennuyant de l'être, comme je ne -doutois pas qu'ils ne l'eussent fait, ne pourroient s'en -prendre qu'à eux-mêmes, parce qu'ils n'avoient rien fait -pour être plus, et que M. de Grignan n'avoit pas encore -assez rendu de services pour s'impatienter d'être comte.</p> - -<p>«Je crois, ma chère cousine, que vous approuverez -mes raisons, car vous n'êtes pas personne à croire qu'il -y a de la foiblesse à changer d'opinion quand vous en -voyez une meilleure<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor"> [384]</a>.»</p> - -<p>Ainsi, de son aveu, Bussy quitte son titre parce que, -seul, celui de duc lui semblait en harmonie avec la qualité -de maréchal de France qu'il s'était octroyée. Ses ennemis, -qu'il avait tant offensés, devaient être bien vengés -de voir cet orgueil tombé là. Aussi c'est comme un malade -que madame de Sévigné traite maintenant son -cousin. Celui-ci lui avait envoyé la copie d'une lettre -dans laquelle il demandait au roi la faveur de faire auprès -de lui la campagne de 1676: «Faut-il que je vous -parle, lui écrit-elle des Rochers, après avoir lu cette épître, -de votre petit manifeste au roi? Il est digne de vous, de -votre siècle et de la postérité.» Rien n'y manque—vous -avez raison, ce que vous dites est parfait—c'est ainsi qu'on -répond aux gens avec lesquels on ne veut plus discuter.</p> - -<p>Bussy saisissait avidement les occasions, il les faisait -naître au besoin, de se rappeler au souvenir de Louis XIV. -Avec son caractère, écrasé par cette interminable disgrâce -qui humiliait son amour-propre et ruinait ses intérêts, il -<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> -est hors de doute que Bussy devait sentir dans son -cœur une haine violente et, en vérité, bien compréhensible -contre le prince qui, malgré ses supplications, persistait -à le reléguer au fond de sa province. Aussi ce n'est -pas sans dégoût qu'on lit toutes les plates adulations, -les protestations sans dignité, les humilités excessives -qui affadissent sa correspondance. «Quelque raison que -Votre Majesté sache qu'on a de vous aimer, dit-il à -Louis XIV dans ce manifeste dont vient de parler madame -de Sévigné, peut-être que vous seriez surpris de voir que -cette amitié résiste à la prison, à la destitution de charge -et à l'exil; mais vous en serez persuadé quand je vous en -aurai dit les raisons. Premièrement, Sire, il faut que vous -teniez pour constant que, depuis que j'ai eu l'honneur -d'approcher Votre Majesté, j'ai eu une admiration et, si -je l'ose dire, une tendresse extraordinaire pour elle; et -je ne doute pas que, me confiant un peu trop en ces sentiments-là, -en la croyance qu'on ne pouvoit faillir avec de -si bons principes, et en quelque sorte de mérite que je me -sentois avoir d'ailleurs, je ne me sois relâché dans le reste -de ma conduite, je n'aie négligé de faire des amis, et donné -prise sur moi à ceux qui ne m'aimoient pas<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor"> [385]</a>.»</p> - -<p>En parcourant la fastidieuse série des placets de Bussy -à Louis XIV, groupés toutefois avec raison par son habile -éditeur à la suite de chaque volume de sa correspondance, -on rencontre vingt passages de ce style piteux -et abaissé, qui contraste si fort avec l'humeur intraitable -et arrogante du personnage. Citons quelques fragments; -nous y trouverons des traits qui complètent cette rogue -et triste physionomie:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -—«Sire, j'ai failli, écrit-il le 8 décembre 1671, et, -quoiqu'il soit fort naturel de chercher à s'excuser, l'extrême -respect que j'ai pour la justice de Votre Majesté -fait que je n'essaye pas de paroître moins coupable devant -elle; mais, Sire, ce qui aide fort à ma sincérité, -en cette rencontre, c'est le zèle extraordinaire que j'ai eu -toute ma vie pour la personne de Votre Majesté. Je me -tiens si fort de ces sentiments, et je trouve qu'ils me font -tant de mérite, que je n'ai pas de peine d'avouer franchement -les fautes que j'ai faites<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor"> [386]</a>.»</p> - -<p>—«Sire (répète-t-il l'année d'après, avec un redoublement -d'obséquiosité) il y a plus d'un an que je me donnai -l'honneur d'écrire à Votre Majesté, pour lui demander -très-humblement pardon, et lui offrir mes très-humbles -services. Je n'aurois pas si longtemps attendu à vous demander -miséricorde, si je n'avois pas appréhendé d'importuner -Votre Majesté; mais, enfin, à qui aurois-je recours -qu'au meilleur maître du monde? Pardonnez-moi -donc, Sire, et, pour cet effet, permettez-moi d'aller à l'armée -pour essayer de mériter les bonnes grâces de Votre -Majesté par tous les services les plus considérables que -je pourrai lui rendre, ou pour mourir en lui témoignant -mon zèle. Si je pouvois faire à Votre Majesté un plus -grand sacrifice que celui de ma vie, je le ferois de tout -mon cœur, car personne n'aime plus Votre Majesté que -je fais, et je prie Dieu qu'il m'abîme si je mens; oui, Sire, -je vous aime plus que tout le monde ensemble, et, si je -n'avois plus aimé Votre Majesté que Dieu même, peut-être -n'aurois-je pas eu tous les malheurs qui me sont arrivés; -car, enfin, il n'y a guère de plus vieil officier d'armée en -<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -France que moi, ni qui ait guère mieux servi; et (le dirai-je -encore?) guère qui soit plus en état de servir. Il faut -bien que Dieu ait été en colère contre moi, d'avoir aimé -quelqu'un plus que lui, pour avoir rendu tout ce mérite -inutile, et pour m'avoir laissé tomber dans les fautes qui -ont obligé Votre Majesté de me châtier aussi justement -qu'elle a fait<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor"> [387]</a>.»</p> - -<p>En 1673, remerciant le roi de la première permission -qu'il lui avait accordée, après sept années d'exil, de -revoir Paris, où l'appelait un procès important, Bussy -s'exprime de la sorte: «Sire, je demande très-humblement -pardon à Votre Majesté, si je ne puis plus retenir ma -reconnoissance sur la permission qu'elle m'a donnée de -venir à Paris pour quelque temps. Quoique cette grâce me -soit considérable par l'ordre qu'elle me donnera moyen -de mettre à mes affaires, elle me l'est bien plus par la -marque qu'elle me donne du radoucissement de Votre -Majesté.... Il n'a pas tenu à moi, Sire, que je n'en aie -obtenu de plus considérables de Votre Majesté. Elle sait -que je l'ai plusieurs fois très-humblement suppliée de m'accorder -l'honneur de la suivre à ses campagnes, c'est-à-dire -d'aller employer ma vie pour le service d'un maître -adorable, dont j'eusse été trop heureux de baiser la main -qui me frappoit; car personne ne s'est tant fait de justice -que moi. J'ai toujours cru, Sire, et j'en suis encore -persuadé de la plus claire vérité du monde, que Votre -Majesté, à qui rien n'est caché, avoit toujours su que je -l'avois aimée de tout mon cœur, et toujours admirée, et -que cela lui avoit même donné quelque bonté pour moi; -mais que, blâmant ma conduite avec raison, elle avoit -<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> -mieux aimé satisfaire à sa justice qu'à ses propres inclinations<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor"> [388]</a>.»</p> - -<p>Au début de la campagne de 1674, persistant à offrir, -systématiquement et sans perdre courage, des services -toujours refusés: «J'espère, Sire, dit-il, que Votre Majesté, -qui est l'image de Dieu, se laissera enfin fléchir à la -persévérance, et que, considérant qu'il y a neuf ans que -je souffre, elle donnera des bornes à ses châtiments; c'est -peut-être la mort que je vous demande, Sire, mais il -n'importe: je commence à l'aimer mieux, en vous servant, -que la vie dans la disgrâce de Votre Majesté. Accordez-moi -donc la grâce de pouvoir vous suivre à cette -campagne, j'en supplie très-humblement Votre Majesté, -et de croire que jamais homme qui a eu le malheur de déplaire -à son maître n'en a eu tant de repentir que moi, -ne s'est fait tant de justice sur les châtiments qu'il a reçus, -et n'est, après tout cela, du meilleur cœur et avec plus -de soumission, de Votre Majesté, etc<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor"> [389]</a>....» Mais, voyant -le peu de succès de ses offres de service, Bussy se mit à -afficher une résignation en apparence complète, et, au -lendemain de la conquête de la Franche-Comté, il écrivit -au roi en ces termes: «Je supplie très-humblement -Votre Majesté de me permettre de lui témoigner la joie -que j'ai de ses dernières conquêtes, et de voir que mon -maître prenne le chemin de le devenir de tout le monde. -Ma satisfaction auroit été tout entière si Votre Majesté -avoit daigné accepter les offres de mon très-humble service; -mais, enfin, comme je n'ai pu avoir ce plaisir, je -m'en suis fait un autre qui est de me soumettre à vos -<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -volontés avec une résignation dont je suis assuré que -Dieu se contenteroit. Si Votre Majesté la pouvoit connoître -aussi bien que lui, et voir le fond de mon cœur, -je ne serois pas aussi malheureux que je le suis<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor"> [390]</a>.....»</p> - -<p>Malgré ce dessein de faire contre mauvaise fortune -bon cœur, Bussy, jusqu'à la paix de Nimègue, ne cessa -de poursuivre Louis XIV de ses placets. Il devait attendre -six ans encore avant de voir fléchir sa sévère disgrâce, -et avant d'obtenir l'autorisation de reparaître à la -cour, où même il ne put rester. Il fallait que les péchés de -langue et de plume de cet esprit malfaisant fussent bien -grands et eussent atteint plus haut que ceux que nous -avons déjà nommés, peut-être le roi lui-même, plus -vraisemblablement sa mère, pour expliquer cette rigueur -si longtemps inflexible.</p> - -<p>Dans le cours de l'année 1676, Louis XIV, qui mesurait -à Bussy avec une si lente parcimonie le retour de ses -bonnes grâces, avait paru se radoucir. A son retour de Bretagne, -madame de Sévigné sut que son cousin avait obtenu, -pour quelques mois, une nouvelle permission de résider -à Paris; mais ce ne fut pas de Bussy qu'elle l'apprit. -De la part de celui-ci, ce n'était point précisément -défiance, car que pouvait-il appréhender d'une parente -qui, malgré ses torts, lui avait donné tant de preuves -d'affection? Probablement il redoutait les confidences, -même involontaires, de madame de Sévigné à madame -de la Fayette, son intime amie, et, par celle-ci, à la Rochefoucauld, -dont il suspectait toujours la rancune. Mais, -comme on l'a vu en 1674<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor"> [391]</a>, madame de Sévigné savait, -<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -avant même son cousin, par M. de Pomponne, qui ne lui -cachait rien de ces choses et d'autres plus importantes, -et que l'exilé employait de préférence auprès du roi, -madame de Sévigné, disons-nous, connaissait parfaitement -ce qui concernait Bussy: dans ses visites de bienvenue, -le ministre dut lui apprendre ce que celui-ci ne lui -disait point. En rentrant des Eaux, elle le trouva donc -depuis quelques jours établi à Paris, content de n'avoir -plus à se cacher, et, dans sa modestie habituelle, se faisant -un triomphe exceptionnel de cette mince tolérance: -«C'est une faveur qui me distingue des autres exilés, -lui avait-il écrit à Vichy; le roi n'en a fait de pareilles -qu'à moi<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor"> [392]</a>.»</p> - -<p>Pendant les six mois qui précédèrent l'arrivée de sa -fille madame de Sévigné reçut souvent les visites de -Bussy; elles eurent lieu avec un contentement réciproque, -car, malgré de profondes différences morales, ces deux -esprits de même souche se conviennent et se plaisent. -Bussy et sa cousine, dans leur jeunesse, avaient failli se -laisser entraîner à un sentiment plus vif que l'amitié<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor"> [393]</a>; -mais cette amitié, du moins, quoiqu'elle eût été mise à de -délicates épreuves, avait toujours survécu, et aujourd'hui, -toutes les vieilles querelles apaisées, elle était plus cordiale -que jamais.</p> - -<p>Toutefois durant ces six mois de commun séjour à Paris, -soit dans les lettres de Bussy à ses divers correspondants, -soit dans celles de madame de Sévigné à sa fille, -on trouve peu de détails sur leurs relations journalières. -«Venez m'aider, écrit le premier à madame de Grignan, -<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -le 27 juillet, à désopiler la rate de madame votre mère: -votre absence empêche l'effet de mes remèdes<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor"> [394]</a>.» Au -mois d'octobre, nous le trouvons à Livry, où il est allé -passer quelques jours, afin de contenter l'envie que sa -cousine lui avait plusieurs fois manifestée de connaître -ses Mémoires, auxquels il travaillait, et dont on parlait -dans leur monde. «Vous devriez m'envoyer quelques -morceaux de vos <i>Mémoires</i>, lui avait écrit le 18 septembre -madame de Sévigné, je sais des gens qui en ont vu -quelque chose, qui ne vous aiment pas tant que je fais, -quoiqu'ils aient plus de mérite<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor"> [395]</a>.» Bussy ne voulut -pas lui adresser son manuscrit; il tenait à lui en faire -la lecture lui-même. Son motif est «qu'il aime les -louanges à tous les beaux endroits, et que si elle lisoit ses -mémoires sans lui, elle ne lui en donneroit qu'en général -pour tout l'ouvrage<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor"> [396]</a>.» Cela peut s'appeler un auteur -gourmet en fait d'éloge. La lecture eut lieu, et madame -de Sévigné en rend un témoignage plus amical que sincère -à sa fille, car les <i>Souvenirs</i> de Bussy, publiés après -sa mort, par les soins de la marquise de Coligny, sont -un assez terne ouvrage, et ne sauraient lutter d'intérêt -avec la plupart des mémoires contemporains<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor"> [397]</a>.</p> - -<p>Bussy, dans ce voyage, communiqua la partie terminée -de son travail à quelques amis dont il voulait avoir le -sentiment. L'un d'eux était M. de Thou, président de -l'une des chambres des Enquêtes, fils de l'historien et -frère du malheureux ami de Cinq-Mars, qui avait dû -<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> -épouser madame de Sévigné, fait omis par tous les biographes -de celle-ci. «J'ai lu vos <i>Mémoires</i> avec beaucoup -de satisfaction,» écrit le président à Bussy. Il lui donne en -même temps les éloges que celui-ci recherchait, et il est -difficile de n'y pas voir la complaisance usitée en pareil -cas. Mais ce qu'il loue sans restriction, ce qu'il semble heureux -de louer, ce sont les lettres de madame de Sévigné, -que Bussy avait eu l'heureuse idée d'intercaler dans son -récit. «J'ai admiré les lettres de madame de Sévigné, -ajoute M. de Thou, et je les ai relues deux fois; c'est une -personne pour laquelle j'ai eu toute ma vie un grand respect -et une très-grande inclination: je l'ai pensé épouser, -et c'est M. de la Châtre et madame votre cousine, -sa femme, qui ménageoient la chose<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor"> [398]</a>.» Nouveau témoignage -de cette constante bonne renommée que, dans un -mauvais jour, Bussy, sauf à s'en repentir plus tard, avait -voulu obscurcir, et preuve nouvelle que, de son vivant, -madame de Sévigné a joui de toute sa réputation épistolaire.</p> - -<p>Nous avons dit que nous manquions presque entièrement -de détails sur les faits personnels à madame de Sévigné -et à madame de Grignan pendant le séjour de six -mois de celle-ci à Paris. Cela se comprend. La marquise -de Sévigné ayant avec elle sa fille et son cousin, ses -deux principaux correspondants, ses lettres, source intarissable -d'informations, nous font entièrement défaut. -Mais, grâce à un recueil qui, après une interruption de -quatre ans, recommença précisément à paraître vers cette -époque, et auquel nous aurons dorénavant recours, comme -à un répertoire historique des plus curieux, malgré sa -<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -forme presque toujours futile ou fade, nous pouvons -énumérer (tout détail nous mènerait trop loin) les événements -de politique, de guerre, d'art et de société, qui -formèrent le spectacle ou l'entretien de la ville et de la -cour, et par conséquent de la mère et de la fille, pendant -ce premier semestre de 1677.</p> - -<p>On y voit que l'hiver de cette année fut extrêmement -brillant. Le premier jour de l'an, les comédiens de l'hôtel -de Bourgogne donnèrent la première représentation de la -<i>Phèdre</i> de Racine, à laquelle la troupe du roi, qui jouait au -faubourg Saint-Germain, répondit le surlendemain, par -l'apparition de la <i>Phèdre</i> de Pradon, cause de débats -qui raviva un instant les passions littéraires amorties depuis -dix ans<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor"> [399]</a>. La marquise de Sévigné et sa fille ne furent -pas de celles (il y en eut!) qui donnèrent la préférence à ce -dernier sur l'auteur d'<i>Andromaque</i>. Mais, si elle arrivait -pleinement à Racine, madame de Sévigné ne faiblissait -point dans son admiration pour son <i>vieil ami</i> Corneille, -et ce dut être pour elle une joie toute particulière, un -triomphe d'arrière-saison presque personnel, que de voir, -par le choix et l'ordre du roi, le répertoire de ce père de -notre tragédie, glorieusement ressuscité, après quelques -années de négligence, non d'oubli. «Les beautés de l'opéra -d'<i>Isis</i>, ajoute l'auteur du <i>Mercure galant</i>, n'ont -pas fait perdre au roi et à toute la cour le souvenir des -inimitables tragédies de M. Corneille l'aîné, qui furent -représentées à Versailles pendant l'automne dernier<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor"> [400]</a>.»</p> - -<p>On connaît les vers dans lesquels le vieux poëte, qui -<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> -s'était cru à jamais banni de la scène, transmet à ce roi si -épris des choses grandes et belles l'expression émue d'une -reconnaissance à laquelle se mêle ce sentiment si vif, si -naturel mais si bizarre de tendresse, de préférence presque -d'un père qui vieillit pour ses derniers et plus chétifs -enfants. C'est le <i>Mercure</i> (il faut lui en laisser l'honneur) -qui le premier a reproduit ces beaux vers: «Je vous -envoie, dit le rédacteur à son correspondant anonyme, -les vers que fit cet illustre auteur pour remercier Sa -Majesté: il y a longtemps que vous me les demandez, et -je n'avois pu, jusqu'à présent, en recouvrer une copie<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor"> [401]</a>.»</p> - -<p>En voici quelques-uns; nous voudrions tout citer:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter</p> -<p>Que tu prennes plaisir à me ressusciter?</p> -<p>Qu'au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace,</p> -<p>Reviennent à la mode et retrouvent leur place;</p> -<p>Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux</p> -<p>N'ôte point le vieux lustre à mes premiers travaux?</p> -<p>Achève, les derniers n'ont rien qui dégénère,</p> -<p>Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père:</p> -<p>Ce sont des malheureux étouffés au berceau,</p> -<p>Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.</p> -<p>Déjà Sertorius, Œdipe et Rodogune</p> -<p>Sont rentrés, par ton choix, dans toute leur fortune;</p> -<p>Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna</p> -<p>Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.</p> -<p>Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent;</p> -<p>Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent;</p> -<p>Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,</p> -<p>Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.</p> -<p>Mais contre un tel abus que j'aurois de suffrages,</p> -<p>Si tu donnois le tien à mes derniers ouvrages!</p> -<p>Que de cette bonté l'impérieuse loi</p> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span></div> -<p>Ramèneroit bientôt et peuple et cour vers moi!</p> -<p>Tel Sophocle, à cent ans, charmoit encore Athènes,</p> -<p>Tel bouillonnoit encor son vieux sang dans ses veines,</p> -<p>Diroient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois</p> -<p>De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.</p> -<p>Je n'irai pas si loin, et, si mes quinze lustres</p> -<p>Font encor quelque peine aux modernes illustres,</p> -<p>S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,</p> -<p>Je n'aurai pas longtemps à les importuner.</p> -<p>Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre,</p> -<p>C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;</p> -<p>Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir,</p> -<p>Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.</p> -<p>Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie</p> -<p>Te consacre le peu qui me reste de vie<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor"> [402]</a>......</p> -</div></div> - -<p>Madame de Grignan trouva la cour livrée à de nouvelles -intrigues. Sous les apparences d'un triomphe renouvelé, -et d'un empire affiché avec plus d'ostentation -qu'avant d'être contesté, madame de Montespan, en attendant -qu'elle succombât sous la politique patiente de sa -vraie rivale, avait, avons-nous dit, à se débattre contre -des rivalités passagères, qui la piquaient, l'alarmaient, -mais surtout l'indignaient, parce qu'elle les trouvait, sous -tous les rapports, au-dessous d'elle. Celle dont on parlait -alors le plus était madame de Ludre, fille d'honneur de -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, seconde duchesse d'Orléans, et chanoinesse du -Poussay. Son nom revient souvent dans la suite de la correspondance -de madame de Sévigné avec sa fille<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor"> [403]</a>. Dès -<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> -le mois de janvier, Bussy, le premier, en écrit de Paris à -l'un de ses correspondants, le premier président Brûlart, -chef du parlement de Dijon, à qui il mandait tout, le sérieux -et le galant: «Madame de Ludre fait bien du bruit -à Saint-Germain; elle donne, dit-on, de l'amour au roi -et alarmes à madame de Montespan, et les spectateurs -attendent quelque changement avec impatience<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor"> [404]</a>.»</p> - -<p>M. Ludovic Lalanne a reproduit une note de Bussy-Rabutin, -des plus intéressantes, et pour la biographie de -son écrivain, et pour la connaissance des circonstances -qui marquèrent la chute graduelle de madame de Montespan. -Mais, afin de bien comprendre cette page nouvelle -des mémoires de Bussy, il est bon de dire quelques mots -d'un fait pour lui très-fâcheux, qui eut lieu précisément -pendant cet hiver de 1677.</p> - -<p>Successivement on avait vu paraître plusieurs pièces -satiriques contre divers personnages de la cour, pièces -que, nous ne savons pourquoi, on appelait des <i>logements</i>. -Comme la réputation de médisance de Bussy était, quoi -qu'il fît, indélébile, on les lui attribua. Il en fut avisé -par le duc de Saint-Aignan, à la fois son ami et son collègue -à l'Académie française, qualité qu'il cumulait avec -celle de membre de l'académie d'Arles. C'est le roi lui-même -qui avait appris ce fait au duc, un jour où cet infatigable -intermédiaire lui présentait un rondeau de la -composition de Bussy, humble et suppliant, sur le mot -<i>Pardonnez-moi</i>, et assez mauvais pour que Louis XIV -fût autorisé à l'attribuer à l'un des plus ridicules poëtes de -son royaume: Bussy, en effet, ne mettait pas dans ses vers</p> - - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -l'esprit et l'arrangement de sa prose. Mais cette scène -vaut la peine d'être reproduite.</p> - -<p>«J'ai trouvé ce matin, lui écrit le duc de Saint-Aignan -le 9 février, l'occasion favorable de donner votre lettre -au roi, Monsieur, avec le rondeau. Sa Majesté n'a pas -cru d'abord qu'il fût de vous; et lorsque je lui ai dit en -riant que les académiciens étoient obligés à se servir les -uns les autres, surtout auprès de leur protecteur, Sa Majesté -m'a répondu: «Ce n'est donc pas de l'académie royale -d'Arles?» J'ai répliqué: «Non, Sire, c'est de l'Académie -françoise.» Le roi m'a dit, toujours d'un visage fort -ouvert: «C'est de l'abbé Cottin?» Enfin, je me suis expliqué, -et je lui ai dit que c'étoit de vous. Sa Majesté a -pris l'un et l'autre, et a dit qu'il les verroit, ajoutant avec -un air qui témoignoit ne le pas croire, qu'il s'étoit fait -des <i>logements</i> qu'on vous attribuoit. Je lui ai répondu que -cela ne pouvoit pas être, mais que, comme on prenoit -le temps pour dérober que les <i>bohémiens</i> étoient en quelque -lieu, je ne doutois pas qu'on n'en usât ainsi maintenant -que vous étiez à Paris; et comme je voulois continuer, -le roi m'a interrompu pour me dire qu'une marque -qu'il ne croyoit pas cela de vous, étoit qu'il vous laissoit -à Paris; et là-dessus, lui voyant ouvrir votre lettre, je -suis sorti du cabinet. Voilà, Monsieur, le détail de ce qui -s'est passé ce matin, dont j'attends un heureux succès -par les paroles et les manières douces et honnêtes que le -roi a employées en parlant de vous<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor"> [405]</a>.»</p> - -<p>Le duc de Saint-Aignan avait fait œuvre d'amitié et -aussi de justice en défendant, à cette occasion, ce -pauvre médisant, victime de son mauvais renom. Il eût -<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> -pu ajouter que Bussy, qui n'était pas un sot, n'aurait -point été si mal avisé que de choisir précisément le -moment de sa présence à Paris pour faire courir des -satires à l'adresse de ses ennemis: dès qu'elles circulaient, -lui présent, il est clair qu'elles n'étaient pas de lui. C'est -ce qu'il répond lui-même à son ami, en lui rappelant -un semblable précédent de son premier séjour à Paris, -et, sur ce point, sa justification est complète: «Ne vous -souvenez-vous pas, Monsieur, qu'en 1673, le roi m'ayant -permis de venir ici, Sa Majesté vous dit, quelque temps -après, qu'on m'attribuoit des chansons qu'il savoit bien -que je n'avois pas faites? Voici une pareille rencontre, -où le roi ne se laisse pas surprendre aux méchants ni aux -sots. J'admire Sa Majesté de voir, en un moment, le vraisemblable -de ce qu'on lui dit de moi. Il sent bien que -j'ai l'âge et la raison qui sont nécessaires pour faire sage -tout le monde, et que j'ai, par-dessus cela, une longue -pénitence, qui me fait plus sage que tous les barbons. -S'il savoit la reconnoissance que j'ai dans le cœur, de la -justice qu'il me fait, il me feroit peut-être des grâces. -Quoi qu'il fasse, je l'aimerai toujours comme mon bon -maître, aux châtiments duquel je dois ce qui me manquoit -de bonnes qualités<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor"> [406]</a>.» On ne parle pas différemment de -Dieu.</p> - -<p>Mais Bussy ne tarda pas à connaître à qui il devait -ce mauvais office. Ce n'était rien moins que la sœur -de la sultane encore régnante, madame de Thianges, à -laquelle l'unissait une parenté d'alliance, et qui, selon -lui, avait été poussée à cela par ses ennemis, en tête desquels -<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -il place toujours M. de la Rochefoucauld, et le -prince de Marsillac, son fils; mais c'est sans administrer -aucune preuve qu'il accuse ces solides amis de madame -de Sévigné.</p> - -<p>«Deux jours après avoir écrit cette lettre (dit-il dans -l'annotation dont nous parlions tout à l'heure) mademoiselle -de Grancey me manda, par un de ses amis et -des miens, que, s'étant trouvée dans la chambre de madame -de Montespan, où étoit le roi, il y avoit sept ou -huit jours, et la conversation étant tombée sur les <i>logements</i> -qui couroient dans le monde, madame de Thianges -avoit dit qu'on ne voyoit de ces sortes de médisances-là -que quand j'étois à Paris, et je connus par là que le roi -ne savoit cela que de madame de Thianges.</p> - -<p>«Je savois déjà que cette femme avoit eu la lâcheté de -m'abandonner, depuis cinq ou six ans, moi son parent et -son ami, après s'être réchauffée pour moi et m'avoir -promis de s'employer fortement aux occasions pour -m'attirer des grâces; mais je ne croyois pas qu'elle fût -assez infâme pour me vouloir couper la gorge, et pour -inventer des choses contre moi, dans un temps où des -accusations de cette nature me pourroient faire un tort -irréparable dans l'esprit du roi; contre moi, dis-je, qui -n'avois jamais manqué de respect ni d'amitié pour elle. -Après avoir bien cherché les raisons qu'elle pouvoit -avoir de sa rage, je n'en trouvai point d'autres, sinon -que les Marsillac, qui me haïssoient et qui me craignoient, -prenant la peine de vouloir satisfaire à sa sensualité, -elle n'avoit osé refuser d'entrer dans la bassesse de leurs -passions, et peut-être avoit-elle le cœur assez bas pour -l'avoir fait sans contrainte.</p> - -<p>«Dans ce temps-là, les plus clairvoyants de la cour demeuroient -<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> -d'accord que madame de Montespan étoit fort -baissée dans les bonnes grâces du roi, et disoient, pour -appuyer leur opinion, qu'elle pleuroit souvent, qu'elle -avoit sur le visage une tristesse profonde, que le roi paroissoit -avoir un air plus dégagé que de coutume, qu'il -se communiquoit plus aux courtisans, qu'il passoit -moins de temps qu'à l'ordinaire dans la chambre de -madame de Montespan, qu'il se couchoit de meilleure -heure, qu'il étoit plus curieux en beaux habits depuis -deux ou trois mois qu'il n'avoit encore été, et que cela -faisoit voir qu'il cherchoit fortune. Pour moi qui ne -voyois ces choses-là que de loin, je m'en fusse rapporté -au jugement des gens qui étoient sur les lieux, si l'assassinat -que me venoit de faire madame de Thianges, -ne m'eût fait croire que sa sœur n'étoit pas sur le point -de tomber, puisqu'en cet état on a bien d'autres choses -à songer qu'à faire du mal aux gens qui ne contribuent -pas à notre décadence<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor"> [407]</a>.»</p> - -<p>Mesdames de Sévigné et de Grignan n'étaient pas au -nombre des personnes dont parle Bussy, qui se trouvaient -sur les lieux, c'est-à-dire au sein même de la cour. -La première n'y paraissait qu'en de rares occasions: -quant à la gouvernante de la Provence, sa jeunesse, sa -beauté fraîche encore, quoique à la veille de subir une -éclipse, les intérêts de son mari, lui avaient fait jusque-là -un devoir de s'y produire, mais une affection de poitrine -qui vint l'affliger dans le cours de cet hiver la tint éloignée -de Versailles et de Saint-Germain. D'ailleurs les plaisirs -de la cour, avant la fin même du carnaval, se trouvèrent -subitement interrompus par le départ inattendu du roi -<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -pour l'armée de Flandre, qui eut lieu le dernier jour -du mois de février<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor"> [408]</a>.</p> - -<p>En commençant ainsi brusquement, et contre toute -habitude, la campagne au sein même de l'hiver, Louis XIV -avait voulu surprendre les ennemis, et c'était pour -mieux cacher ses projets qu'il avait multiplié les fêtes -à sa cour. On voit dans le fidèle <i>Mercure</i> l'agitation de -ce départ précipité: «On s'y attendoit si peu qu'on avoit -fait quantité d'agréables parties pour la fin du carnaval, -qui furent rompues par la nécessité où chacun se trouva -de songer à son équipage<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor"> [409]</a>.»</p> - -<p>Sévigné partait <i>guidon</i>, comme devant. Quant au chevalier -de Grignan, il obtenait enfin la récompense de sa -conduite dans la journée d'Altenheim. A la veille de l'ouverture -de la campagne, il fut nommé brigadier de cavalerie, -ce qui tenait le milieu entre le grade de colonel et celui -de maréchal de camp, en même temps que Catinat, son -camarade, était fait brigadier d'infanterie, et que le marquis -de La Trousse, ce cousin de madame de Sévigné, -qui était le colonel de son fils, était promu au grade -de lieutenant général<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor"> [410]</a>.</p> - -<p>Louis XIV se proposait de prendre encore quelques-unes -des principales villes de la Flandre. Avec une activité -chaque jour plus habile et plus exigeante, Louvois lui avait -tout préparé, hommes, approvisionnements, matériel. -«Grâce à lui, ajoute le <i>Mercure</i>, cinquante mille hommes -de cavalerie et d'infanterie ont trouvé toutes sortes de provisions -dans une saison peu avancée, dans un pays ruiné, -<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> -et sur des terres encore couvertes de neige. Cependant -rien n'a manqué, et une place abondante en toutes choses, -considérable par ses fortifications, difficile à prendre à -cause de sa situation, défendue par un brave gouverneur -qui avoit toute la résolution qu'il falloit pour soutenir -un long siége, et par une nombreuse garnison -composée d'Espagnols, de Walons et d'Allemands, et de -quantité de noblesse du pays, a été prise d'assaut après -huit jours<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor"> [411]</a>.» C'est de l'importante place de Valenciennes -qu'il est ici question. Vauban dirigeait ce siége, sous -Louis XIV, qui était, en outre, assisté des maréchaux -de Schomberg, de Lorges, de la Feuillade, d'Humières -et de Luxembourg. Les assiégés se croyaient à l'abri de -toute surprise. «Les bourgeois, fiers de tout ce que nous -avons marqué qui leur servoit de défense, donnèrent les -violons sur leurs remparts, le jour de carême-prenant, -pour se moquer des troupes qui avoient investi la place; -mais on leur répondit, quelques jours après, avec d'autres -instruments qui leur ôtèrent l'envie de danser<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor"> [412]</a>.» Le -huitième jour de l'ouverture de la tranchée, le 10 mars, -eut lieu l'assaut de l'un des principaux ouvrages de la -place. L'attaque était conduite par le marquis de la Trousse -et le comte de Saint-Géran. Les assiégés ne purent résister -à l'élan des Français, qui emportèrent le bastion attaqué, -en chassèrent les ennemis, les poursuivirent dans -la ville, où ils entrèrent pêle-mêle avec eux, de telle sorte -que le roi apprit la prise de Valenciennes presque en même -temps que celle de ses ouvrages avancés. Il préserva les -habitants du pillage, et accorda à la garnison les honneurs -<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> -militaires. Tous ceux auxquels madame de Sévigné -s'intéressait se distinguèrent à ce siége mémorable. Son -fils même y reçut une blessure: «M. le marquis de -Sévigné, dit en finissant la relation que nous avons -sous les yeux, a aussi été blessé, à la tête des Dauphins, -en portant des fascines avec une intrépidité sans -exemple<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor"> [413]</a>.»</p> - -<p>Le reste de la campagne répondit à ce brillant début. -En moins de deux mois, les deux fortes places de Saint-Omer -et de Cambrai tombèrent en notre pouvoir, et -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, frère du roi, eut la bonne fortune de battre -dans une véritable bataille rangée le prince d'Orange, -qui voulait secourir la première de ces villes. Nous emprunterons -seulement quelques lignes, sur cette campagne, -aux mémoires de celui qui y commandait le -corps où servait le baron de Sévigné:</p> - -<p>«Monsieur, dit le marquis de la Fare, attaqua Saint-Omer, -et le roi, Cambrai: ces deux conquêtes ne -furent pas si faciles. Le prince d'Orange marcha, avec -trente mille hommes, au secours de Saint-Omer, mais -Monsieur le battit bien à Cassel: après quoi le roi fit à -son aise le siége de la ville et de la citadelle de Cambrai, -et s'en retourna glorieusement à Versailles, non sans -mal au cœur de ce que Monsieur avoit par-dessus lui une -bataille gagnée. On remarqua qu'après la prise de Cambrai, -étant venu voir Saint-Omer et Monsieur qui y -étoit, il fut fort peu question de cette bataille dans leur -conversation; qu'il n'eut pas la curiosité d'aller voir le -lieu du combat, et ne fut apparemment pas trop content -<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -de ce que les peuples, sur son chemin, crioient: <i>Vivent le -roi, et Monsieur qui a gagné la bataille!</i> Aussi a-ce été -et la première et la dernière de ce prince; car, comme il -fut prédit dès lors par des gens sensés, il ne s'est retrouvé -de sa vie à la tête d'une armée. Cependant il étoit naturellement -intrépide et affable sans bassesse, aimoit -l'ordre, étoit capable d'arrangement, et de suivre un -bon conseil. Il avoit assez de défauts pour qu'on soit -obligé en conscience de rendre justice à ses bonnes -qualités<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor"> [414]</a>.»</p> - -<p>Les troupes furent mises dans leurs cantonnements, -et Louis XIV, comme on vient de le voir, s'en revint -triomphant à Versailles, vers la fin du mois de mai. -Cette rapide campagne, plus brillante encore que celle -de l'année précédente, avait frappé tous les esprits. Ce -fut un concert unanime de louanges. Tous les corps -vinrent complimenter le prince heureux qui avait pleinement -prouvé, au profit de la France, qu'il pouvait se -passer des généraux jusque-là réputés indispensables. Le -peuple était dans l'ivresse au spectacle de cette grandeur -nationale croissante, et l'imperturbable prospérité du -roi augmentait encore le respect par l'admiration; aussi -appela-t-on cette année 1677, <i>l'année de Louis le -Grand</i><a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor"> [415]</a>. Jours heureux, siècle d'or de la royauté à la -fois imposante et populaire! mémorable époque, aussi, -pour la France, alors pleinement identifiée avec son roi!</p> - -<p>Tous les poëtes s'en mêlèrent. Les recueils du temps -<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> -sont pleins de vers, sonnets, rondeaux, odes, épîtres, la -plupart détestables, à la louange de Louis et de son frère. -L'année d'avant Boileau disait au roi:</p> - -<p class="quote">Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!</p> - -<p>Il avait chanté <i>Bouchain et Condé terrassés</i>. Corneille, -cette année, le devança, et, dans sa reconnaissance ravivée, -écrivit ces vers, qui ne se ressentent en rien de la -vieillesse de l'auteur:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p>Je vous l'avois bien dit, ennemis de la France,</p> -<p>Que pour vous la victoire auroit peu de constance,</p> -<p>Et que de Philisbourg à vos armes rendu</p> -<p>Le pénible succès vous seroit cher vendu.</p> -<p>A peine la campagne aux zéphyrs est ouverte,</p> -<p>Et trois villes déjà réparent notre perte,</p> -<p>Trois villes dont la moindre eût pu faire un État,</p> -<p>Lorsque chaque province avoit son potentat;</p> -<p>Trois villes qui pouvoient tenir autant d'années,</p> -<p>Si le ciel à Louis ne les eût destinées:</p> -<p>Et, comme si leur prise étoit trop peu pour nous,</p> -<p>Mont-Cassel vous apprend ce que pèsent nos coups.</p> -<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p> -<p>Partout vous trouverez son âme et son ouvrage,</p> -<p>Des chefs faits de sa main, formés sur son courage,</p> -<p>Pleins de sa haute idée, intrépides, vaillants,</p> -<p>Jamais presque assaillis, toujours presque assaillants;</p> -<p>Partout de vrais François, soldats dès leur enfance,</p> -<p>Attachés au devoir, prompts à l'obéissance;</p> -<p>Partout enfin des cœurs qui savent aujourd'hui</p> -<p>Le faire partout craindre et ne craindre que lui.</p> -<p>Sur le zèle, grand roi, de ces âmes guerrières</p> -<p>Tu peux te reposer du soin de tes frontières,</p> -<p>Attendant que leur bras, vainqueur de tes Flamands,</p> -<p>Mêle un nouveau triomphe à tes délassements,</p> -<p>Qu'il réduise à la paix la Hollande et l'Espagne,</p> -<p>Que, par un coup de maître, il ferme la campagne,</p> -<div><span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span></div> -<p>Et que l'Aigle jaloux n'en puisse remporter</p> -<p>Que le sort des Lions que tu viens de dompter<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor"> [416]</a>.»</p> -</div></div> - -<p>La plus grande partie de la noblesse revint à Paris en -même temps que le roi. Madame de Grignan, avant de -partir, put y revoir son beau-frère, qui, selon sa coutume, -avait honorablement figuré au siége de Valenciennes et -à la bataille de Cassel, et son frère, qui avait à guérir -une incommode blessure au talon.</p> - -<p>Sévigné, à son retour, obtint ou plutôt se donna, pour -son argent, un avancement qui le fit enfin sortir de son -éternel <i>guidonage</i>. A la date du 19 mai, sa mère annonce -ce changement en ces termes à Bussy, retourné, depuis -quelques jours, en Bourgogne, sans avoir pu, cette -fois encore, se raccommoder avec ses ennemis: «Mon fils -a traité de la sous-lieutenance des Gendarmes de M. le -Dauphin, avec la Fare, pour douze mille écus et son -enseigne. Cette charge est fort jolie: elle nous revient à -quarante mille écus; elle vaut l'intérêt de l'argent. Il se -trouve par là à la tête de la compagnie, M. de la Trousse -étant lieutenant-général. M. le Dauphin devient tous les -jours plus considérable. La paix rendra cette charge encore -plus belle que la guerre<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor"> [417]</a>.» Les gendarmes-Dauphin -étaient une espèce de gardes du corps de l'héritier -de la couronne. Le lieutenant avait le grade de brigadier -ou de maréchal de camp, et le sous-lieutenant, le rang de -colonel. «La charge est jolie, répond Bussy avec son expérience -des choses de la guerre, et très-jolie pour un homme -<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> -de son âge. Vous voyez qu'avec de la patience il n'y a -guère d'affaires au monde dont on ne vienne à bout<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor"> [418]</a>.»</p> - -<p>Le marquis de la Fare a consigné dans ses mémoires -ce fait de la biographie du baron de Sévigné, ainsi que -les motifs qui le déterminèrent lui-même à se défaire de -sa charge, mais avec une différence relativement au prix -mentionné par madame de Sévigné. «En ce temps-là, -dit-il, ce général (M. de Luxembourg) ayant demandé -que je fusse fait brigadier, attendu que plusieurs autres -qui avoient moins de service que moi étoient déjà maréchaux -de camp, il me fut répondu sèchement par Louvois -que j'avois raison, mais que cela ne serviroit de rien. Cette -réponse brutale et sincère du ministre alors tout-puissant, -qui me haïssoit depuis longtemps, et à qui jamais je -n'avois voulu faire ma cour, jointe au méchant état de mes -affaires, à ma paresse et à l'amour que j'avois pour une -femme qui le méritoit, tout cela me fit prendre le parti de -me défaire de ma charge de sous-lieutenant des gendarmes -de monseigneur le Dauphin, que j'avois presque toujours -commandés depuis la création de ma compagnie, et je -puis dire avec honneur. Je vendis donc cette charge, avec -la permission du roi, quatre-vingt-dix mille livres au marquis -de Sévigné, enseigne de la même compagnie. C'est -ainsi que la haine de Louvois me fit quitter le service, -parce que je m'imaginois que cet homme étoit immortel. -Il le fit quitter à bien d'autres, qui valoient bien mieux que -moi, et, entre autres, au duc de Lesdiguières, un des plus -grands seigneurs de France et des plus capables de bien -servir<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor"> [419]</a>.» Cette femme dont parle le marquis de la Fare -<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -était madame de la Sablière, à laquelle il sacrifiait alors -sa carrière, et qu'il quitta, hélas! pour le jeu, peu d'années -après.</p> - -<p>S'adressant à un ami, le comte de Guitaud, que nous -voyons souvent, à partir de cet instant, figurer dans sa -correspondance, madame de Sévigné explique ces chiffres -d'une manière qui doit faire préférer sa version à celle -de M. de la Fare. Dans cette lettre, à laquelle un éditeur -des <i>Lettres inédites</i> a donné, sans désigner le jour, la -date du mois de mai 1677, et qui est évidemment antérieure -à celle qu'elle écrit à Bussy le 19, madame de Sévigné -montre son fils occupé à la fois de céder son guidon -à M. de Verderonne, et d'acheter une sous-lieutenance -des chevau-légers du roi, ne sachant point alors que M. de -la Fare voulait quitter le service. Elle confie à M. de -Guitaud que Sévigné «perd quarante mille francs sur -sa charge, car il ne la vend que quatre-vingt;» mais, -ajoute-t-elle, «les charges sont fort rabaissées<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor"> [420]</a>.» Douze -mille écus, déjà mentionnés, plus quatre-vingt mille livres, -se rapprochent plus des quarante mille écus dont parlait -madame de Sévigné, que des quatre-vingt-dix mille -livres énoncées par le marquis de la Fare. On voit par là -ce qu'étaient les charges militaires, même les plus modestes; -et on y voit aussi (c'est surtout ce que nous avons -voulu établir), que madame de Sévigné, si dévouée aux -intérêts de sa fille, ne reculait devant aucun sacrifice -pour améliorer la carrière de son fils, et même pour satisfaire -ses seules convenances. Elle avait pour ce fils une -réelle et solide tendresse, mais elle était d'une autre nature -que cette adoration perpétuelle pour madame de Grignan, -<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -dont, au reste, Sévigné n'était nullement jaloux, car il -aimait lui aussi tendrement sa sœur.</p> - -<p>Le cœur de madame de Sévigné fut mis à une cruelle -épreuve pendant ce court séjour de madame de Grignan -à Paris. La santé de celle-ci, sa fraîcheur, sa beauté, entières -jusque-là, commencèrent à subir des atteintes -qui durèrent plusieurs années, dues à ses préoccupations -morales, causées à leur tour par le désordre des -affaires de sa maison, ou, si l'on adopte une version de -Bussy, à ses nombreuses couches, et probablement à -ces deux causes à la fois. Il est facile de se figurer les -alarmes et les tourments de madame de Sévigné. Au -moindre symptôme elle s'inquiétait aussitôt, et madame -de Grignan, répugnant à s'avouer malade, se refusait, par -système, à tous les soins. Insistance d'un côté, résistance -de l'autre: la mère veut que sa fille craigne, afin d'être -assurée de sa prudence et de sa docilité, et celle-ci, en dissimulant -ses souffrances, prétendait par là ménager sa -mère et lui prouver son amour. Depuis la grave maladie -de madame de Sévigné, sa fille avait aussi la tendance -opposée de croire, au moindre signe, sa mère malade, et -voulait exiger d'elle encore plus de précautions et de -soins. Ainsi c'était à force de ménagements, d'attentions -mutuelles, de sollicitude, de bonne volonté et de délicates -intentions, que ces deux femmes en arrivaient à -se rendre vraiment malheureuses. Mais cela n'autorise -pas à dire, comme on l'a fait, qu'elles passaient leur vie -à souhaiter d'être ensemble, et qu'elles ne pouvaient y -vivre une fois réunies. On s'est emparé, à cet égard, des -lettres très-rares de madame de Sévigné qui portent la -trace des malentendus qui ont pu, à deux ou trois reprises, -exister entre elle et sa fille, et l'on en a conclu -<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -à la froideur de celle-ci et à son manque de gracieuseté -pour sa mère.</p> - -<p>Par quelques passages relevés dans la correspondance -qui suivit immédiatement le départ de madame -de Grignan, nous allons faire bien connaître quelle -fut leur vie intime pendant ces six mois dont on a -invoqué le trouble et l'agitation pour prouver qu'il -y avait entre elles une complète incompatibilité d'humeur<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor"> [421]</a>. -Le lecteur approuvera qu'en cet endroit, comme -dans deux ou trois autres qui vont suivre, nous recueillions -avec soin toutes les traces de ces discussions. -C'est la bonne fortune du cadre élargi, adopté par le -premier et savant auteur des <i>Mémoires sur madame de -Sévigné</i>, de permettre, à cet égard, le seul exposé -complet qui ait été encore donné de ces petits orages -intérieurs. Il n'en faut rien négliger, afin que l'on puisse -bien juger le procès qui a été fait à la passion proverbiale -de la mère, et à la froideur également traditionnelle -de la fille.</p> - -<p>Voyant donc qu'à force d'attentions réciproques, elles -en étaient venues à ne plus s'entendre, M. de Grignan se -décida à hâter le départ de sa femme, après s'être bien -assuré toutefois auprès des médecins les plus habiles que -non-seulement le voyage n'aurait aucun inconvénient -pour sa santé, mais qu'il aiderait, au contraire, à un rétablissement -que, suivant eux, l'air de la Provence devait -infailliblement compléter; car, grâce au ciel, madame de -Grignan n'était point atteinte de cette redoutable maladie -de poitrine que sa mère, effrayée de sa maigreur soudaine, -<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> -s'était prise à craindre. Cette opinion des docteurs, partagée -par les amis, n'en effraye pas moins madame de -Sévigné. Elle croit sa fille perdue, en songeant aux fatigues -de la route et à la <i>bise</i> de Grignan. Et si, contre -son attente, tout tourne à bien, quelle humiliation que -l'on puisse dire que l'éloignement leur est plus salutaire -que leur présence! Mais que sa fille guérisse, cela seul -importe: elle en aura à la fois la joie et l'affront.</p> - -<p>A peine madame de Grignan partie, cette mère éplorée -continue avec la plume la conversation interrompue par -ce brusque départ:</p> - -<p class="dater">«Paris, mardi 8 juin 1677.</p> - -<p>«Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout: -vous ne savez que trop ce que mon cœur est pour vous; -mais puis-je vous cacher tout à fait l'inquiétude que me -donne votre santé? C'est un endroit par où je n'avois pas -encore été blessée; cette première épreuve n'est pas -mauvaise: je vous plains d'avoir le même mal pour moi; -mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de sujet de -craindre que vous! Ce qui me console, c'est l'assurance -que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à -bout votre courage; il est chargé d'une vie où tient -absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui -faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour -vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance, -mon très-cher comte, que je vous recommande encore -ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert (<i>femme -de madame de Grignan</i>), entendez-vous ensemble pour -une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma -chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins -de ceux qui sont autour de vous ne vous manqueront -<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> -pas, mais ils vous seront bien inutiles si vous ne vous -gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que personne; -et si vous trouvez que vous ayez assez de force -pour aller à Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez -que vous n'en avez pas assez pour revenir à Paris; si enfin -les médecins de ce pays-là, qui ne voudront pas que -l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent -au point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne -croyez pas que je puisse résister à cette douleur. Mais -je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me -soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal, -pourvu que vous soyez dans un meilleur état. Je suis -chez la bonne Troche, dont l'amitié est charmante; nulle -autre ne m'étoit propre; je vous écrirai encore demain -un mot; ne m'ôtez point cette unique consolation. J'ai -bien envie de savoir de vos nouvelles; pour moi, je suis -en parfaite santé, les larmes ne me font point de mal. -Adieu, mes chers enfants; que cette calèche que j'ai vue -partir est bien précisément ce qui m'occupe, et le sujet -de toutes mes pensées!» Madame de la Troche continue: -«La voilà, cette chère commère, qui a la bonté -de me faire confidence de sa sensible douleur. Je viens -de la faire dîner, elle est un peu calmée; conservez-vous, -belle comtesse, et tout ira bien; ne la trompez point sur -votre santé, ou, pour mieux dire, ne vous trompez point -vous-même; observez-vous, et ne négligez pas la moindre -douleur ni la moindre chaleur que vous sentirez à cette -poitrine: tout est de conséquence, et pour vous et pour -cette aimable mère. Adieu, belle comtesse, je vous assure -que je suis bien vive pour sa santé, et que je suis à -vous bien tendrement.» Madame de Sévigné ajoute le -lendemain: «Adieu, mon ange, je vous rends ce que -<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -vous me dites sans cesse: songez que votre santé fait la -mienne, et que tout m'est inutile dans le monde, si -vous ne guérissez<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor"> [422]</a>.»</p> - -<p>Vraiment, c'est la mère; mais c'est quelque chose de -plus que la tendresse maternelle ordinaire. Il y a -dans l'expression un feu, un pathétique qui ne peut venir -que d'un cœur dont madame de Grignan a été le seul -amour. Qu'on en juge par ces lignes, qui font également -honneur à la tendresse de celle-ci, aussi vive que sa mère -sur ces mutuelles inquiétudes de santé, quoiqu'elle se -montre toujours moins démonstrative, moins facile à -l'attendrissement et aux larmes.</p> - -<p>«Il me semble que, pourvu que je n'eusse mal qu'à -la poitrine, et vous qu'à la tête, nous ne ferions qu'en -rire; mais votre poitrine me tient fort au cœur, et vous -êtes en peine de ma tête; hé bien! je lui ferai, pour l'amour -de vous, plus d'honneur qu'elle ne mérite; et, -par la même raison, mettez bien, je vous supplie, votre -petite poitrine dans du coton... Songez à vous, ma -chère enfant, ne vous faites point de <i>dragons</i>; songez -à me venir achever votre visite, puisque, comme vous -dites, la destinée, c'est-à-dire la Providence, a coupé si -court, contre toute sorte de raison, celle que vous aviez -voulu me faire.... Quelle journée! quelle amertume! -quelle séparation! Vous pleurâtes, ma très-chère, et c'est -une affaire pour vous; ce n'est pas la même chose pour -moi, c'est mon tempérament. La circonstance de votre -mauvaise santé fait une grande augmentation à ma douleur: -il me semble que, si je n'avois que l'absence pour -quelque temps, je m'en accommoderais fort bien; mais -<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -cette idée de votre maigreur, de cette foiblesse de voix, -de ce visage fondu, de cette belle gorge méconnoissable, -voilà ce que mon cœur ne peut soutenir. Si vous voulez -donc me faire tout le plus grand bien que je puisse désirer, -mettez toute votre application à sortir de cet état... -Adieu, ma très-chère; je me trouve toute nue, toute seule, -de ne plus vous avoir. Il ne faut regarder que la Providence -dans cette séparation: on n'y comprendroit rien -autrement; mais c'est peut-être par là que Dieu veut vous -redonner votre santé. Je le crois, je l'espère, mon cher -comte, vous nous en avez quasi répondu; donnez donc -tous vos soins, je vous en conjure<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor"> [423]</a>.»</p> - -<p>Pendant que cette fille adorée chemine sous la conduite -prudente de M. de Grignan, et retrouve, à chaque -étape, une santé qui l'attendait sur la route, madame de -Sévigné se soulage dans ses lettres de la contrainte -qu'elle s'est imposée et qu'on lui a imposée; car <i>on lui -a fait bien des injustices</i> depuis deux mois! non point -sa fille, qu'elle proclame affectueuse et bonne, quoique -celle-ci s'accuse du contraire, craignant (madame de Sévigné -doit être au fond de cet avis) de n'avoir pas montré -assez d'amour à une mère qui en mérite tant.</p> - -<p>«Enfin, ma fille, il est donc vrai que vous vous portez -mieux, et que le repos, le silence et la complaisance que -vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent -un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous -représenter si je respire, d'espérer que vous allez vous -rétablir; je vous avoue que nul remède au monde n'est si -bon pour me soulager le cœur, que de m'ôter de l'esprit -l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens -<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -point cette pensée; j'en ai même été si frappée que -je n'ai pas démêlé la part que votre absence a eue dans ce -que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la -sensible joie que j'ai de vous voir, et de l'ennui que je -trouve à passer ma vie sans vous: cependant je ne suis -pas encore entrée dans ces réflexions, et je n'ai fait que -penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre -qu'il ne devienne pis; voilà ce qui m'a possédée; quand -je serai en repos là-dessus, je crois que je n'aurai pas le -temps de penser à toutes ces autres choses, et que vous -songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les -réflexions que vous ferez entre ci et là vous ôtent un peu -des craintes inutiles que vous avez pour ma santé: je me -sens coupable d'une partie de vos <i>dragons</i>; quel dommage -que vous prodiguiez vos inquiétudes pour une santé -toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que le mal que -vous faites à la vôtre!... Vous qui avez tant de raison et -de courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains -fantômes? Vous croyez que je suis malade, je me porte -bien: vous regrettez Vichy, je n'en ai nul besoin que par -une précaution qui peut fort bien se retarder; ainsi de -mille autres choses... Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, -elle n'est que trop bien fondée; ce n'est point une -vision que l'état où je vous ai laissée. M. de Grignan et -tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues quand -on vient me dire: Vous vous faites mourir toutes deux, -il faut vous séparer; vraiment voilà un beau remède, et -bien propre, en effet, à finir tous mes maux; mais ce -n'est pas comme ils l'entendent: ils lisoient dans ma -pensée, et trouvoient que j'étois en peine de vous; et de -quoi veulent-ils donc que je sois en peine? Je n'ai jamais -vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces derniers -<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -temps. Ce n'étoit pas vous; au contraire, je vous conjure, -ma fille, de ne point croire que vous ayez rien à -vous reprocher à mon égard: tout cela rouloit sur ce -soin de ma santé dont il faut vous corriger; vous n'avez -point caché votre amitié, comme vous le pensez. Que -voulez-vous dire? est-il possible que vous puissiez tirer -un <i>dragon</i> de tant de douceurs, de caresses, de soins, -de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc -plus sur ce ton: il faudroit que je fusse bien déraisonnable, -si je n'étois pleinement satisfaite......<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor"> [424]</a>»</p> - -<p>«.... Quels remercîments ne dois-je point à Dieu de -l'état où vous êtes? Enfin vous dormez, vous mangez un -peu, vous avez du repos: vous n'êtes point accablée, -épuisée, dégoûtée comme ces derniers jours: ah! ma -fille! quelle sûreté pour ma santé, quand la vôtre prend le -chemin de se rétablir! Que voulez-vous dire du mal que -vous m'avez fait? c'est uniquement par l'état où je vous -ai vue; car, pour notre séparation, elle m'auroit été supportable -dans l'espérance de vous revoir plutôt qu'à -l'ordinaire; mais, quand il est question de la vie, ah! -ma très-chère, c'est une sorte de douleur dont je n'avois -jamais senti la cruauté, et je vous avoue que j'y aurois -succombé. C'est donc à vous à me guérir et à me garantir -du plus grand de tous les maux<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor"> [425]</a>.»</p> - -<p>Puis viennent les résolutions de mieux vivre à l'avenir, -dont madame de Sévigné prend quelques-unes à -son compte, mais en en laissant la plus grande part à sa -fille, qui a eu le double tort de ne pas se croire malade -et de prêter des maux à sa mère. Il faut se corriger, -<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> -user mutuellement de complaisance, de confiance, afin -de ne plus jouer la partie de M. de Grignan, qui, déposant -sa femme presque guérie dans son château, répète, -l'affreux homme! que le meilleur remède à leurs maux -réels ou imaginaires est une bonne séparation.</p> - -<p>«Il faut penser, ma fille, à vous guérir l'esprit et le -corps; et si vous ne voulez point mourir dans votre pays, -et au milieu de nous, il ne faut plus voir les choses que -comme elles sont, ne les point grossir dans votre imagination, -ne point trouver que je suis malade quand je me -porte bien: si vous ne prenez cette résolution, on vous -fera un régime et une nécessité de ne jamais me voir: -je ne sais si ce remède seroit bon pour vous; quant à -moi, je vous assure qu'il seroit indubitable pour finir ma -vie. Faites sur cela vos réflexions; quand j'ai été en peine -de vous, je n'en avois que trop de sujet; plût à Dieu -que ce n'eût été qu'une vision! le trouble de tous vos -amis et le changement de votre visage ne confirmoient -que trop mes craintes et mes frayeurs. Travaillez donc, -ma chère enfant, à tout ce qui peut rendre votre retour -aussi agréable que votre départ a été triste et douloureux. -Pour moi, que faut-il que je fasse? Dois-je me bien porter? -je me porte très-bien; dois-je songer à ma santé? -j'y pense pour l'amour de vous; dois-je enfin ne me -point inquiéter sur votre sujet? c'est de quoi je ne vous -réponds pas quand vous serez dans l'état où je vous -ai vue. Je vous parle sincèrement: travaillez là-dessus; -et, quand on vient me dire présentement: Vous voyez -comme elle se porte; et vous-même, vous êtes en repos: -vous voilà fort bien toutes deux. Oui, fort bien, voilà -un régime admirable; tellement que, pour nous bien -porter, il faut que nous soyons à deux cent mille lieues -<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -l'une de l'autre; et l'on me dit cela avec un air tranquille: -voilà justement ce qui m'échauffe le sang, et me fait sauter -aux nues. Au nom de Dieu, ma fille, rétablissons notre -réputation par un autre voyage, où nous soyons plus raisonnables, -c'est-à-dire vous, et où l'on ne nous dise plus: -Vous vous tuez l'une l'autre. Je suis si rebattue de ces -discours que je n'en puis plus... Adieu, ma très-chère, -profitez de vos réflexions et des miennes; aimez-moi, et -ne me cachez point un si précieux trésor. Ne craignez -point que la tendresse que j'ai pour vous me fasse du -mal, c'est ma vie<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor"> [426]</a>.»</p> - -<p>Cette crainte, qu'au nom de leur santé réciproque on -ne veuille les tenir dorénavant éloignées l'une de l'autre, -demeure la constante préoccupation de madame de Sévigné. -Afin donc que cette expérience ne fasse point autorité, -elle ne peut se lasser de dire et de prouver que les -choses se fussent passées bien différemment et au plus -grand avantage de madame de Grignan, si celle-ci y avait -mis une docilité dont sa mère veut, pour l'avenir, recevoir -la promesse, car là seulement est pour elle la certitude -de la santé de sa fille, et la possibilité de son retour.</p> - -<p>«... Vous étiez disposée, ajoute-t-elle, d'une manière si -extraordinaire, que les mêmes pensées qui vous ont déterminée -à partir m'ont fait consentir à cette douleur, sans -oser faire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'étoit -un crime pour moi, que d'être en peine de votre santé: je -vous voyois périr devant mes yeux, et il ne m'étoit pas permis -de répandre une larme; c'étoit vous tuer, c'étoit vous -assassiner; il falloit étouffer: je n'ai jamais vu une sorte -de martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au lieu de -<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -cette contrainte, qui ne faisoit qu'augmenter ma peine, -vous eussiez été disposée à vous tenir pour languissante, -et que votre amitié pour moi se fût tournée en complaisance, -et à me témoigner un véritable désir de suivre les -avis des médecins, à vous nourrir, à suivre un régime, à -m'avouer que le repos et l'air de Livry vous eussent -été bons; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et -non pas d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille! nous -étions d'une manière sur la fin qu'il falloit faire comme -nous avons fait. Dieu nous montroit sa volonté par cette -conduite: mais il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien -que nous nous corrigions, et qu'au lieu du désespoir auquel -vous me condamniez par amitié, il ne seroit point un -peu plus naturel et plus commode de donner à nos -cœurs la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il -n'est pas possible de vivre en repos. Voilà qui est dit une -fois pour toutes; je n'en dirai plus rien: mais faisons nos -réflexions chacune de notre côté, afin que, quand il plaira -à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne -retombions pas dans de pareils inconvénients. C'est une -marque du besoin que vous aviez de ne plus vous contraindre, -que le soulagement que vous avez trouvé dans les -fatigues d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires -aux personnes qui le sont; les médecins n'eussent -jamais imaginé celui-là: Dieu veuille qu'il continue -d'être bon, et que l'air de Grignan ne vous soit point -contraire! Il falloit que je vous écrivisse tout ceci une -seule fois pour soulager mon cœur, et pour vous dire -qu'à la première occasion, nous ne nous mettions plus -dans le cas qu'on vienne nous faire l'abominable compliment -de nous dire, avec toute sorte d'agrément, que, pour -être fort bien, il faut ne nous revoir jamais. J'admire la -<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -patience qui peut souffrir la cruauté de cette pensée<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor"> [427]</a>.»</p> - -<p><i>Je n'en dirai plus rien</i>; c'est-à-dire que, même après -cette longue explosion, elle ne peut s'en taire. «Vous -me mandez des choses admirables de votre santé (écrit-elle -le 19 juillet, heureuse et humiliée du prodige accompli, -contre ses prévisions, par ce redoutable air de -Grignan); vous dormez, vous mangez, vous êtes en -repos: point de devoirs; point de visites; point de mère -qui vous aime: vous avez oublié cet article, et c'est le -plus essentiel. Enfin, ma fille, il ne m'étoit pas permis -d'être en peine de votre état; tous vos amis en étoient -inquiétés, et je devois être tranquille! J'avois tort de -craindre que l'air de la Provence ne vous fît une maladie -considérable; vous ne dormiez ni ne mangiez; et vous -voir disparoître devant mes yeux devoit être une bagatelle -qui n'attirât pas seulement mon attention! Ah! mon -enfant, quand je vous ai vue en santé, ai-je pensé -à m'inquiéter pour l'avenir? Étoit-ce là que je portois mes -pensées? Mais je vous voyois, et je vous croyois malade -d'un mal qui est à redouter pour la jeunesse; et, au lieu -d'essayer à me consoler par une conduite qui vous redonne -votre santé ordinaire, on ne me parle que d'absence: -c'est moi qui vous tue, c'est moi qui suis cause de -tous vos maux. Quand je songe à tout ce que je cachois -de mes craintes, et le peu qui m'en échappoit faisoit de -si terribles effets, je conclus qu'il ne m'est pas permis de -vous aimer, et je dis qu'on veut de moi des choses si monstrueuses -et si opposées que, n'espérant pas d'y pouvoir -parvenir, je n'ai que la ressource de votre bonne santé pour -me tirer de cet embarras. Mais, Dieu merci, l'air et le repos -<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> -de Grignan ont fait ce miracle; j'en ai une joie proportionnée -à mon amitié. M. de Grignan a gagné son procès, -et doit craindre de me revoir avec vous, autant qu'il -aime votre vie: je comprends ses bons tons et vos plaisanteries -là-dessus. Il me semble que vous jouez bon jeu, -bon argent: vous vous portez bien, vous le dites, vous -en riez avec votre mari; comment pourroit-on faire de la -fausse monnoie d'un si bon aloi<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor"> [428]</a>?»</p> - -<p>Sa joie continue à chaque lettre: «Je tâche de me consoler -(dit-elle le 23, songeant toujours à cette visite interrompue -de sa fille), dans la pensée que vous dormez, que -vous mangez, que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus -dévorée de mille <i>dragons</i>, que votre joli visage reprend -son agréable figure, que votre gorge n'est plus comme -celle d'une personne étique: c'est dans ces changements -que je veux trouver un adoucissement à notre séparation...» -Le 28 elle ajoute, forte de l'attestation de sa -femme de confiance, car les assurances de sa fille ont auprès -d'elle besoin d'une caution: «Enfin, ma très-chère, je -suis assurée de votre santé; Montgobert ne me trompe -pas; dites-le-moi cependant encore; écrivez-le-moi en vers -et en prose; repétez-le-moi pour la trentième fois: que -tous les échos me redisent cette charmante nouvelle: -si j'avois une musique comme M. de Grignan, ce seroit -là mon opéra. Il est vrai que je suis ravie de penser au -miracle que Dieu a fait en vous guérissant par ce pénible -voyage, et ce terrible air de Grignan qui devoit vous -faire mourir: j'en veux un peu à la prudence humaine; -je me souviens de quelques tours qu'elle a faits, et qui -sont dignes de risée: la voilà décriée pour jamais. Comprenez-vous -<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -bien la joie que j'aurai, si je vous revois avec -cet aimable visage qui me plaît, un embonpoint raisonnable, -une gaieté qui vient quasi toujours de la bonne -disposition; quand j'aurai autant de plaisir à vous regarder -que j'ai eu de douleur sensible; quand je vous verrai -comme vous devez être, étant jeune, et non pas usée, -consumée, dépérie, échauffée, épuisée, desséchée; enfin -quand je n'aurai que les chagrins courants de la vie, -sans en avoir un qui assomme? Si je puis jamais avoir -cette consolation, je pourrai me vanter d'avoir senti le -bien et le mal en perfection. Cependant votre exemple -coupe la gorge, à droite et à gauche: le duc de Sully -dit à sa femme: «Vous êtes malade, venez à Sully; -voyez madame de Grignan, le repos de sa maison l'a -rétablie sans qu'elle ait fait aucun remède<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor"> [429]</a>.»</p> - -<p>Revenue en santé, madame de Grignan croit pouvoir se -permettre avec sa mère une innocente plaisanterie, et lui -écrit à son tour que l'expérience vient bien de démontrer -qu'elles sont plus heureuses éloignées qu'ensemble. Il faut -voir <i>sauter aux nues</i> madame de Sévigné! Elle n'admet -pas de plaisanterie en semblable matière. «Je reprends, -ma fille, lui répond-elle le 11 août, les derniers -mots de votre lettre; ils sont assommants: «Vous ne -sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez plus; -j'étois le désordre de votre esprit, de votre santé, de -votre maison; je ne vaux rien du tout pour vous.» -Quelles paroles! comment les peut-on penser? et comment -les peut-on lire? Vous dites bien pis que tout ce qui -m'a tant déplu, et qu'on avoit la cruauté de me dire quand -vous partîtes. Il me paroissoit que tous ces gens-là avoient -<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> -parié à qui se déferoit de moi le plus promptement. -Vous continuez sur le même ton: je me moquois d'eux -quand je croyois que vous étiez pour moi; à cette heure -je vois bien que vous êtes du complot. Je n'ai rien à -vous répondre que ce que vous me disiez l'autre jour: -«Quand la vie et les arrangements sont tournés d'une -certaine façon, qu'elle passe donc cette vie tant qu'elle -voudra;» et même le plus vite qu'elle pourra: voilà ce -que vous me réduisez à souhaiter avec votre chienne de -Provence<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor"> [430]</a>!»</p> - -<p>C'est la fin de ces tendres explications. Après avoir -combattu avec une vivacité que l'on apporte à la défense du -foyer, le système de M. de Grignan sur les avantages d'une -séparation qui fait tout son tourment dans ce monde, -madame de Sévigné se met à désirer de nouveau la -venue de sa fille, bien inspirée toutefois, si, dans l'impossibilité -d'aimer moins cette chère et parfois trop froide -idole, elle s'était attachée à le laisser moins paraître.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VII.<br /> -<span class="medium">1677.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Vie active de madame de Sévigné.—Son empressement pour -les membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle aime -en eux.—Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une plus vive -affection.—Madame de Sévigné s'inquiète de la santé de cette -<i>chère Éminence</i>.—Les amis du cardinal veulent le ramener -à Paris.—La retraite lui pèse, mais il est retenu par le respect -humain.—Madame de Sévigné reprend sa chronique habituelle -des amours royales.—Courte faveur de madame de Ludre.—Le -roi l'abandonne.—Madame de Montespan sans pitié -pour elle.—Madame de Sévigné compatit à l'infortune de la <i>pauvre -Io</i>.—Madame de Ludre se retire au couvent.—Ascendant -croissant de madame de Maintenon.—Le baron de Sévigné revient -de l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa -sœur cherchent inutilement à le marier.—Madame de Sévigné -se rend pour la seconde fois aux Eaux. De Vichy; elle loue à -Paris l'<i>hôtel Carnavalet</i> pour elle et sa fille, qui lui annonce son -prochain retour.—Elles s'y retrouvent au mois de novembre.</p> - -<p class="space">Restée seule, madame de Sévigné reprend sa vie accoutumée, -pleine de mouvement, de courses, de visites, -et nous la voyons à Saint-Maur, où madame de la Fayette -cherche à rétablir une santé délabrée, et dont les médecins -disent qu'il est grand temps «de s'en inquiéter<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor"> [431]</a>;» -chez Gourville, près de l'hôtel de Condé, avec tous -leurs amis, dans un jardin où ils trouvent «des jets d'eau, -des cabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans -<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -un coin, six violons dans un autre, des flûtes douces un -peu plus près, un souper enchanté, une basse de viole admirable, -une lune qui fut témoin de tout<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor"> [432]</a>;» au Palais, -où elle sollicite un procès en personne, et où «elle fit si -bien, le <i>bon abbé</i> le dit ainsi, qu'elle obtint une petite -injustice (on s'en vante!) après en avoir souffert beaucoup -de grandes, par laquelle elle touchera deux cents louis, -en attendant sept cents autres qu'elle devroit avoir il y a -huit mois, et qu'on dit qu'elle aura cet hiver<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor"> [433]</a>;» chez -le frère du roi, à la cour duquel elle se montre plus souvent -qu'à Versailles, car elle y est toujours très-bien reçue, -et où «Monsieur, qui étoit chagrin, ne parla qu'à elle<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor"> [434]</a>;» -chez son ami le ministre, à Pomponne, où elle trouve un -membre nouveau de cette famille d'anachorètes, Arnauld -de Lusancy, «qui avoit trois ans de solitude par-dessus -M. d'Andilly, leur père<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor"> [435]</a>;» à Livry enfin, où elle va -souvent pour fuir la ville et retrouver sa fille.</p> - -<p>Mais, en l'absence de madame de Grignan, c'est à ceux -qui portent ce nom et qui se trouvent à Paris, aux -membres de cette famille d'adoption et devenue bien -sienne, au coadjuteur, au <i>bel abbé</i>, au chevalier, à la -Garde, que la marquise de Sévigné demande ses meilleurs, -ses plus doux moments. C'est un besoin d'intimité, un -entraînement dont l'expression est plaisante: «Je m'en -vais chercher des Grignan, écrit-elle le 18 juin, je ne -puis vivre sans en avoir pied ou aile<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor"> [436]</a>.»—«J'ai été chercher -<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -des Grignan, répète-t-elle, car il m'en falloit<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor"> [437]</a>;» et -la semaine suivante: «Je ne puis être longtemps sans -quelque Grignan, je les cherche, je les veux, j'en ai -besoin<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor"> [438]</a>.» Sans doute leurs qualités sont pour beaucoup -dans cet empressement; mais il est peu probable que la -gouvernante de la Provence leur ait montré ces trois lignes -de la lettre suivante: «Je suis fort contente des soins de -tous vos Grignan; je les aime, et leurs amitiés me sont -nécessaires par d'autres raisons encore que par leur mérite<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor"> [439]</a>.» -Leur plus grand mérite, on le devine, c'est -que madame de Sévigné peut avec eux parler sans retenue -de sa fille. C'est cette fille qu'elle aime en eux.</p> - -<p>Un autre culte, moins vif, mais non moins réel, était -celui qu'elle avait voué à cette <i>chère Éminence</i> qu'elle -craignait tant de ne plus revoir. Madame de Sévigné est, -autant que la politique le lui permet, l'unique et minutieux -biographe des dernières années de Retz; aussi mettons-nous -du soin à recueillir ce qu'elle nous a conservé de ce personnage -fameux<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor"> [440]</a>. Corbinelli, ambassadeur des amis communs, -était allé le trouver dans sa retraite de Commercy, -peut-être pour l'engager à sortir d'un isolement que l'on -croyait funeste à sa santé<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor"> [441]</a>. Il envoie exactement son -bulletin à madame de Sévigné, qui le repasse à sa fille: -«Je vous envoie, lui dit-elle le 16 juin, ce que m'écrit -Corbinelli de la vie de notre cardinal et de ses dignes occupations<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor"> [442]</a>.» -Malheureusement nous ne possédons point -<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> -les lettres de Corbinelli, qui nous eussent fait entièrement -connaître la vie intérieure du cardinal de Retz, occupé à -rédiger les dernières pages de ses mémoires. Mais le -prudent ambassadeur, connu par sa finesse, ne devait pas -tout écrire de ce qui concernait l'ancien chef de la Fronde, -alors dans le feu des souvenirs de ses exploits passés. -Avide de renseignements nouveaux et plus complets, madame -de Sévigné alla l'attendre, au retour, sous les discrets -ombrages de Livry, qui se trouvait sur sa route. -«Je me fais un plaisir, dit-elle, de l'attendre sur le grand -chemin de Châlons, et de le tirer du carrosse au bout de -l'avenue, pour l'amener passer un jour avec nous: nous -causerons beaucoup; je vous en tiendrai compte<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor"> [443]</a>.» Mais -elle en fut pour sa course. «Je suis ici depuis hier matin -(écrit-elle le lendemain). J'avois dessein d'attendre Corbinelli -au passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour -causer avec lui jusqu'à demain. Nous avons pris toutes les -précautions, nous avons envoyé à Claie, et il se trouve -qu'il avoit passé une demi-heure auparavant. Je vais -demain le voir à Paris, et je vous manderai des nouvelles -de son voyage<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor"> [444]</a>.» Elle le voit, parle de longues heures -avec lui, mais elle en écrit à sa fille avec une gêne et -une discrétion désolantes:</p> - -<p>«.... J'ai fort causé avec Corbinelli: il est charmé du -cardinal; il n'a jamais vu une âme de cette couleur: -celles des anciens Romains en avoient quelque chose. -Vous êtes tendrement aimée de cette âme-là, et je suis -assurée plus que jamais qu'il n'a jamais manqué à cette -amitié: on voit quelquefois trouble, et cela vient du -<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> -péché originel. Il faudroit des volumes pour vous rendre -le détail de toutes les merveilles qu'il me conte<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor"> [445]</a>.... La -santé du cardinal n'est pas mauvaise présentement, -quelquefois sa goutte fait peur; il semble qu'elle veuille -remonter. J'ai une si grande amitié pour cette bonne Éminence, -que je serois inconsolable que vous voulussiez -lui faire le mal de lui refuser la vôtre; ne croyez pas que -ce soit pour lui une chose indifférente<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor"> [446]</a>.... Corbinelli est -revenu encore plus philosophe de Commercy. Il me paroît -qu'il a bien diverti le cardinal: nous en parlons sans -cesse, et tout ce qu'il en dit augmente l'admiration et -l'amitié qu'on a pour cette Éminence<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor"> [447]</a>.»</p> - -<p>Voilà tout ce qu'on trouve dans madame de Sévigné sur -cette mission de l'habile et ténébreux Corbinelli. Ce sont -autant d'énigmes jetées à notre curiosité impuissante. -Une seule chose nous apparaît clairement, c'est qu'un désaccord -s'était manifesté entre le cardinal de Retz et <i>sa -chère nièce</i>, et que madame de Sévigné poussait de toutes -ses forces à la paix: nous rencontrerons bientôt d'autres -détails qui complètent ce point délicat de la biographie -de madame de Grignan.</p> - -<p>Quinze jours après, la marquise de Sévigné reçut, sur -le compte de cet ami pour elle si cher et si illustre, des -nouvelles qui vinrent troubler toute la joie que lui -avaient causée les assurances rapportées par Corbinelli -au sujet d'une santé soumise à d'inquiétantes intermittences. -«Il est revenu, mande-t-elle, un gentilhomme -de Commercy, depuis Corbinelli, qui m'a fait peur de la -<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> -santé du cardinal; ce n'est plus une vie, c'est une langueur: -j'aime et honore cette Éminence d'une manière -à me faire un tourment de cette pensée: le temps ne répare -point de telles pertes<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor"> [448]</a>.»</p> - -<p>Soit qu'ils craignissent réellement pour lui le séjour -de Commercy, soit désir de jouir encore de sa précieuse -société, les plus chauds amis du cardinal de Retz avaient -formé le dessein de l'attirer d'abord à Saint-Denis, dont il -était abbé. Saint-Denis n'était pas Paris, mais s'en trouvait -bien près; aussi était-il difficile de faire accepter à ce dégoûté -théâtral ou convaincu, un tel séjour comme une -continuation de sa retraite proclamée définitive. On entama -probablement auprès du pape une négociation dans -le but de lui faire intimer l'ordre au cardinal de quitter -Commercy<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor"> [449]</a>. Dans le passage suivant, madame de Sévigné -nous indique que, malgré la désapprobation de quelques -amis de Retz, peut-être les plus considérables, qui, surtout -soucieux de sa dignité, blâmaient ce retour déguisé, -si peu de temps après son départ solennel, le projet allait -son train, et elle loue fort sa fille, plus tendre à l'Éminence -par lettre que de près, de si bien s'associer au désir -des plus zélés: «Pour notre cardinal, j'ai pensé souvent -comme vous; mais, soit que les ennemis ne soient pas en -état de faire peur, ou que les amis ne soient pas sujets à -prendre l'alarme, il est certain que rien ne se dérange. -Vous faites très-bien d'en écrire à d'Hacqueville, et même -au cardinal. Est-il un enfant? ne sauroit-il venir à Saint-Denis -sans le consentement de ses précepteurs? et s'ils -l'oublient, faut-il qu'il se laisse égorger? Vous avez très-bonne -<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> -grâce à vous inquiéter sur la conservation d'une -personne si considérable, et à qui vous devez tant d'amitié<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor"> [450]</a>.»</p> - -<p>A deux mois de là, les choses en étaient au même point. -Retz, qui évidemment s'ennuyait dans son exil volontaire, -hésitait encore, car ses amis étaient toujours divisés sur -l'opportunité de son retour. Quant à madame de Sévigné, -plus que jamais son choix est fait, et le croyant en danger -à Commercy, où, pour vaincre l'ennui qui le dévore, il -s'épuise de travail et s'est mis à étudier les sciences les plus -ardues, elle rappelle de tous ses vœux, au moins à Saint-Denis -(elle préférerait Paris), cet ami qu'elle aime trop en -femme qu'emporte son cœur pour raffiner sur sa dignité et -sa réputation; bien appuyée en cela par madame de Grignan, -qui se souvient à propos que Retz, ce parent plus -proche par les sentiments que par le sang, était le parrain -de sa fille Pauline. «Je ne suis point du tout contente, -écrit sa mère le 12 octobre, de ce que j'ai appris -de la santé du Cardinal; je suis assurée que, s'il demeure -à Commercy, il ne la fera pas longue: il se casse la tête -d'application; cela me touche sensiblement<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor"> [451]</a>.» Et le 15: -«Je suis en peine, comme vous de son parrain (de Pauline); -cette pensée me tient au cœur et à l'esprit. Vous -ignorez la grandeur de cette perte: il faut espérer que -Dieu nous le conservera; il se tue, il s'épuise, il se casse -la tête; il a toujours une petite fièvre. Je ne trouve pas -que les autres en soient aussi en peine que moi: enfin, -hormis le quart d'heure qu'il donne du pain à ses truites, -il passe le reste avec dom Robert<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor"> [452]</a>, dans les distillations -<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> -et les distinctions de métaphysique, qui le feront mourir. -On dira: Pourquoi se tue-t-il? Et que diantre veut-on qu'il -fasse? Il a beau donner un temps considérable à l'église, -il lui en reste encore trop<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor"> [453]</a>.» Cette hésitation dura encore -quelques mois, au grand chagrin de madame de -Sévigné, qui cependant n'en parle plus dans ses lettres -de cette année<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor"> [454]</a>.</p> - -<p>A peine madame de Grignan partie, madame de Sévigné -retourne à son rôle de chroniqueur de tout ce monde -qu'elle redonne à sa fille, pour son agrément et son instruction, -vivant et pris sur le fait. C'est surtout des -choses de la cour qu'elle est soigneuse de l'instruire, -et madame de Sévigné, nous le redisons, est véritablement -l'historien, et l'historien le plus complet, le plus -fin, le plus piquant et le mieux renseigné, de ces révolutions -féminines qui tenaient alors en éveil toute cette -nation à part appelée <i>la cour</i>, laquelle ne se composait -pas seulement des <i>courtisans</i> présents à Versailles ou à -Paris, mais de tous ceux qui accidentellement se trouvaient -disséminés dans les provinces.</p> - -<p>«Nous attendons le roi (écrivait la marquise de Sévigné -à Bussy, quelques jours avant le départ de sa fille), et -les beautés sont alertes pour savoir de quel côté il tournera: -ce retour-là est assez digne d'être observé<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor"> [455]</a>.» Ce -qui piquait surtout la curiosité publique, c'était de savoir -quelle serait la conduite du roi à l'égard de madame de -Ludre, qu'il avait distinguée depuis quelque temps, et -dans laquelle plusieurs voulaient voir une rivale préférée -<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -et l'héritière présomptive de madame de Montespan. Les -courtisans n'attendaient qu'un signe pour tourner le dos -à la favorite régnante, et acclamer la belle chanoinesse. -Mais l'illusion ne fut pas de longue durée. «Ah! ma -fille (s'écrie madame de Sévigné dès le 11 juin, en revenant -de la cour), quel triomphe à Versailles! quel orgueil -redoublé! quel solide établissement! quelle duchesse de -Valentinois<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor"> [456]</a>! quel ragoût, même par les distractions et -par l'absence! quelle reprise de possession! Je fus une -heure dans cette chambre; elle (<i>madame de Montespan</i>) -étoit au lit, parée, coiffée: elle se reposoit pour la <i>médianoche</i>. -Je fis vos compliments; elle répondit des douceurs, -des louanges: sa sœur, en haut (<i>madame de -Thianges</i>), se trouvant en elle-même toute <i>la gloire de -Niquée</i>, donna des traits de haut en bas sur la pauvre <i>Io</i> -(madame de Ludre), et rioit de ce qu'elle avoit l'audace -de se plaindre d'elle. Représentez-vous tout ce qu'un -orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe, -et vous en approcherez. On dit que la petite reprendra -son train ordinaire chez <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>. Elle s'est promenée, -dans une solitude parfaite, avec la Moreuil, dans les -jardins du maréchal du Plessis<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor"> [457]</a>.»</p> - -<p>La marquise de Sévigné parle avec quelque intérêt de -cette pauvre Ludre, qui était depuis longtemps l'une -des bonnes amies de son amie madame de Coulanges<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor"> [458]</a>, -dont Sévigné, quatre ans auparavant, avait été ou avait -voulu être amoureux, car «son ambition, disait à -<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> -ce propos M. de la Rochefoucauld, est de mourir d'une -amour qu'il n'a pas<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor"> [459]</a>;» et qui surtout, rencontrée un -jour à Saint-Germain par la mère de la gouvernante de -la Provence, n'avait pas eu de peine à faire sa conquête, -en s'écriant devant toute la cour, avec sa prononciation -germanique, qui n'était pas sans grâce dans sa jolie -bouche: <i>Ah! pour matame te Grignan, elle est atorable<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor"> [460]</a>!</i></p> - -<p>Cet amour pour madame de Ludre avait duré ce -que dure un caprice. A son retour de Flandre, désirant -calmer l'esprit jaloux et froissé de madame de Montespan, -Louis XIV afficha pour la chanoinesse du Poussay une -indifférence, une froideur qui la livra aux moqueries de -la cour et aux représailles sans pitié de sa rivale. Celle-ci, -bien plus encore que sa sœur, ne devait lui pardonner -l'audace qu'elle avait eue de penser un instant pouvoir la -supplanter, et, rétablie, du moins en apparence, dans tout -son empire, elle lui fit payer cher la peur qu'elle-même -avait éprouvée, bien plus réelle que ses mépris ne voulaient -dire. Tout cela se trouve épars dans les lettres de madame -de Sévigné, de cette seconde moitié de l'année 1677. -Tantôt elle désigne madame de Ludre sous le nom d'<i>Io</i>, -tantôt sous celui d'<i>Isis</i>, par une allusion à l'opéra de -ce nom, représenté au commencement de l'année. «Cet -opéra, dit M. Monmerqué dans une note à la lettre du -23 juin, ne réussit pas à cause de madame de Montespan, -que toute la cour crut reconnaître dans le rôle de Junon, -et l'on ne manqua pas de faire à madame de Ludre l'application -<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> -de ces vers qu'Argus adresse à <i>Io</i>, dans la première -scène du troisième acte:</p> - -<div class="poetry"><div class="stanza"> -<p class="i3"> Vous êtes aimable;</p> -<p class="i1">Vos yeux devoient moins charmer:</p> -<p class="i3"> Vous êtes coupable</p> -<p class="i1">De vous faire trop aimer.</p> -<p class="i1">C'est une offense cruelle,</p> -<p class="i3"> De paroître belle</p> -<p class="i3"> A des yeux jaloux;</p> -<p>L'amour de Jupiter a trop paru pour vous<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor"> [461]</a>.</p> -</div></div> - -<p>«<i>Io</i>, ajoute madame de Sévigné le 15 juin, a été à -la messe (<i>à Versailles</i>); on l'a regardée sous cape; mais -on est insensible à son état et à sa tristesse. Elle va reprendre -sa pauvre vie ordinaire: ce conseil est tout -simple, il n'y a point de peine à l'imaginer. Jamais -triomphe n'a été si complet que celui des autres; il est -devenu inébranlable depuis qu'il n'a pu être ébranlé. Je -fus une heure dans cette chambre; on n'y respire que la -joie et la prospérité: je voudrois bien savoir qui osera -s'y fier désormais<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor"> [462]</a>.»</p> - -<p>L'une des amies qui correspondent le plus assidûment -avec Bussy, lui donne de piquants détails sur cet -incident de la messe royale, qui fut une cause d'affront -pour cette malheureuse <i>Io</i>, si facilement sacrifiée à la jalousie -de Junon irritée: «Le roi, allant ou revenant de -la messe, regarda madame de Ludre, et lui dit quelque -chose en passant; le même jour, cette dame-ci étant allée -chez madame de Montespan, celle-ci la pensa étrangler, -et lui fit une vie enragée. Le lendemain, le roi dit à -<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> -Marsillac, qui étoit présent à la messe la veille, qu'il -étoit son espion; de quoi Marsillac fut fort embarrassé; -et le lendemain, il pria le roi de trouver bon qu'il allât -faire un petit voyage de quinze jours à Liancourt. On dit -qu'il ne reviendra pas sitôt, et qu'il pourroit bien aller -en Poitou, car Sa Majesté lui accorda son congé fort -librement. Tout le monde croit madame de Ludre abîmée -sans ressource, et madame de Montespan triomphante<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor"> [463]</a>.» -Le fils de la Rochefoucauld était, on le sait, le confident, -dirons-nous le complaisant de Louis XIV; mais -il était, en même temps, l'ami de madame de Montespan -qui, de son côté, avait contribué à sa haute faveur, et il -la défendait de son mieux contre ces rivalités passagères, -et surtout contre une rivalité bien plus redoutable, entourée -de mystère encore, mais cheminant d'un pas sûr -quoique lent, à l'ombre même et sous le couvert de ces -infidélités bruyantes et peut-être calculées. Le bruit courait, -en effet, qu'à son retour de l'armée, le roi, voulant -faire d'un seul coup à madame de Maintenon la fortune -qui lui manquait, lui avait donné pour deux cent mille -écus de pierreries, comme témoignage de sa satisfaction -pour les soins prodigués à ses enfants<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor"> [464]</a>.</p> - -<p>En abandonnant madame de Ludre, Louis XIV voulut -aussi pourvoir à son sort et lui fit offrir, disait-on, une -somme de quatre cent mille francs. La délaissée refusa -d'abord tous les bienfaits. Il faut en faire honneur aux -premières inspirations d'une âme honnête; toutefois -son dépit et sa douleur furent grands, car elle avait ambitionné, -<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> -sans trop d'amour peut-être, la première place -dans le cœur du roi. Ce sont les amies de Bussy qui nous -font connaître ces détails. «Madame de Ludre, écrit -madame de Scudéry, est à Versailles, malade et affligée; -on dit qu'elle a refusé deux cent mille francs que -le roi lui a envoyés. En effet, cela est peu de chose à -qui a prétendu partager le cœur et, en quelque façon, -la couronne. Si elle n'avoit pas tant fait la sultane pendant -qu'elle espéroit le devenir, on auroit pitié d'elle.»—«On -dit, ajoute la même à dix jours de là, qu'on -lui offre quatre cent mille francs, qu'elle refuse. Elle se -conduit assez noblement et assez fièrement en tout ceci; -mais tout ce qu'on fait sans fortune ne brille guère. Elle -sortit, l'autre jour, de chez la reine comme le roi y -entroit, et, à la chapelle, elle détourne la tête quand -elle passe. Madame de Montespan est plus belle que -jamais<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor"> [465]</a>.»</p> - -<p>Bussy répond à ces lettres. «J'ai été surpris (dit-il -fort désappointé à madame de Scudéry) de ne voir point -de changement au retour du roi. Il me sembloit, par -tout ce que j'avois entendu dire, qu'il y en auroit un. -Ces immutabilités (voilà un grand mot) n'accommodent -pas les misérables: ils voudroient, tous les jours, un -changement jusqu'à ce qu'ils soient plus heureux; cependant -il faut s'accommoder aux inclinations aussi bien -qu'aux volontés du maître, et attendre avec tranquillité -des conjonctures favorables. Madame de Montespan a -eu de grandes alarmes cet hiver: la voilà un peu rassurée. -Qui peut croire que cela durera longtemps? Elle-même, -après les premiers moments de joie de son raffermissement, -<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> -ne reprendra-t-elle pas de nouvelles -craintes de retomber? car le temps, qui incommode les -affaires des exilés, ruine celles des maîtresses. Pour -madame de Ludre, les damnés souffrent-ils plus qu'elle? -Et le roi lui-même, qui fait leur bonne et mauvaise -fortune, aussi bien que celle de toute l'Europe, ce prince -heureux et si digne de l'être, le croyez-vous content, -madame? Pour moi, je ne le crois pas: il a le cœur -trop bien fait pour mettre, sans quelques remords, le -poignard dans le sein d'une fille qu'il quitte après l'avoir -aimée, ou du moins après l'avoir persuadée de sa passion<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor"> [466]</a>.»—«Si -le refus, écrit-t-il avec son franc -cynisme à madame de Montmorency, que fait madame -de Ludre de ce qu'on lui veut donner, lui fait revenir son -amant, je la trouverai fort habile: sinon, je dirai avec -le vieux Senneterre, que les gens d'honneur n'ont -point de chausses. Il n'appartient pas à ceux qui n'ont -point de pain de faire les généreux<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor"> [467]</a>.»</p> - -<p>Aux prises avec les mépris de madame de Montespan -et ne trouvant plus la position tenable, la belle chanoinesse -prit le parti de quitter la cour, et se retira pendant -quelque temps au Bouchet, chez la maréchale de -Clérambault. «La belle <i>Isis</i> est au Bouchet, dit le 23 juin -madame de Sévigné; le repos de la solitude lui plaît -davantage que la cour ou Paris<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor"> [468]</a>.» La semaine d'après, -suivant jusqu'au bout son allusion mythologique, elle -<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -ajoute: «<i>Io</i> est dans les prairies, en toute liberté, et n'est -observée par aucun Argus: Junon tonnante et triomphante<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor"> [469]</a>.» -Madame de Montespan, en effet, ne cessait -d'afficher sa victoire dans tout son faste comme dans sa -dureté. «<i>Quanto</i> et son ami, lit-on dans une lettre du -2 juillet, sont plus longtemps et plus vivement ensemble -qu'ils n'ont jamais été: l'empressement des premières -années s'y retrouve, et toutes les contraintes sont bannies, -afin de mettre une bride sur le cou, qui persuade -que jamais on n'a vu d'empire plus établi<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor"> [470]</a>.» (30 juillet): -«Madame de Montespan étoit, l'autre jour, toute -couverte de diamants; on ne pouvoit soutenir l'éclat -d'une si brillante divinité. L'attachement paroît plus fort -qu'il n'a jamais été; ils en sont aux regards: il ne s'est -jamais vu d'amour reprendre terre comme celui-là<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor"> [471]</a>.»</p> - -<p>Mais les hauteurs de madame de Montespan avaient fini -par valoir quelque sympathie à la pauvre abandonnée: -«Vous ne pouvez assez plaindre, écrit à sa fille la -marquise de Sévigné, ni assez admirer la triste aventure -de cette nymphe: quand une certaine personne (<i>madame -de Montespan</i>) en parle, elle dit <i>ce haillon</i>. L'événement -rend tout permis<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor"> [472]</a>.» Ce mot ne s'accorde point avec la -réputation de beauté de madame de Ludre, que constate -madame de Sévigné en annonçant son retour à son -service de dame d'honneur de la duchesse d'Orléans: -«<i>Isis</i> est retournée chez <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, tout comme elle -étoit, belle comme un ange. Pour moi, j'aimerois mieux -<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> -ce haillon loin que près<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor"> [473]</a>.» Ailleurs elle l'appelle <i>la belle -Ludre</i>, et s'extasie sur <i>sa divine beauté</i><a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor"> [474]</a>. Elle n'était -pas sans esprit comme sans ambition, témoin ces deux -mots que rapporte madame de Sévigné: «Un homme -de la cour disoit, l'autre jour, à madame de Ludre: -«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais!—Tout -de bon, dit-elle, j'en suis bien aise, c'est un -ridicule de moins.»—«<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, disoit, l'autre -jour, à madame de Ludre, en badinant avec un compas: -Il faut que je crève ces deux yeux-là qui font tant de -mal.—Crevez-les, madame, puisqu'ils n'ont pas -fait tout celui que je voulois<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor"> [475]</a>.»</p> - -<p>Mais, ne pouvant supporter l'humiliation à laquelle -l'avait réduite la ruine éclatante de ses ambitieux desseins, -madame de Ludre prit le parti définitif de se retirer -aux Dames de Sainte-Marie du faubourg Saint-Germain. -Lorsque <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, à qui elle avait demandé la -permission de quitter le service de la duchesse d'Orléans -pour se mettre au couvent, fut venu sonder à cet égard -la volonté du roi: «N'y est-elle pas déjà?» répondit celui-ci<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor"> [476]</a>. -Ce fut le coup de grâce.</p> - -<p>Si l'on en croit les lettres de la Palatine, madame de -Montespan serait surtout parvenue à dégoûter Louis XIV -de madame de Ludre en lui persuadant que, par l'effet -d'un poison qu'on lui avait fait prendre dans sa première -jeunesse, cette belle avait conservé une maladie de -<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> -peau d'une dangereuse espèce<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor"> [477]</a>. La dureté du roi peut -s'expliquer, sans cela, par l'inconstance de son cœur et son -désir d'apaiser madame de Montespan et de lui faire -illusion sur la durée de son règne. Il faut aussi prendre -quelques-uns des motifs donnés par Bussy. «Du -Ludre, dit-il dans une lettre à madame de Scudéry, a eu -la plus méchante conduite du monde dans le temps -qu'elle disputoit le cœur du roi; il sembloit, par le bruit -qu'elle faisoit, qu'elle songeoit plus à passer pour maîtresse -qu'à l'être, et le roi n'aime pas ces ostentations-là. -Il faut dire la vérité, elle n'a ni le visage ni l'esprit comparables -à l'esprit et au visage de madame de Montespan, -et le mérite d'être la dernière en date n'est quelquefois -pas considérable aux personnes qui sont gens d'habitude -comme est le roi<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor"> [478]</a>.» Quoi qu'il en soit, en qualité d'idole -tombée avant d'avoir brillé, madame de Ludre ne -tarda pas à être profondément oubliée. Un mois à peine -après sa retraite au couvent, madame de Scudéry écrit -dans une lettre à Bussy, cette ligne, qui ressemble à une -épitaphe: «De Ludre est oubliée comme si elle étoit -morte du temps du déluge<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor"> [479]</a>.» Mais son oraison funèbre, -la voici: «Vous savez bien, dit la marquise de Sévigné -à sa fille à deux ans et demi de là, que madame de -Ludre, lasse de bouder sans qu'on y prît garde, a enfin -obtenu de son orgueil, si bien réglé, de prendre du roi -deux mille écus de pension, et vingt-cinq mille francs pour -payer ses pauvres créanciers, qui, n'ayant point été outragés, -souhaitoient fort d'être payés grossièrement, sans -<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> -rancune<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor"> [480]</a>.» A cette date, elle quitta la maison des -Dames de Sainte-Marie, pour se retirer dans l'un des -couvents de Nancy, où à soixante-dix ans, assure la -duchesse d'Orléans, elle était encore belle<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor"> [481]</a>.</p> - -<p>Pendant ces derniers triomphes de madame de Montespan, -madame de Maintenon quittait Paris, et se rendait, -pour la troisième fois, aux eaux de Baréges, auxquelles -elle allait demander l'entière guérison de son royal élève. -Le duc du Maine arriva, vers le milieu du mois de mai -1677, à Cognac, où commandait le comte d'Aubigné, qui -lui fit une réception toute princière, destinée aussi, dans -son intention, à honorer sa sœur. Le <i>Mercure</i> donne -les détails caractéristiques de ce troisième voyage peu -connu de madame de Maintenon et de son élève. Le -comte d'Aubigné, à la tête de cent gentilshommes des -plus qualifiés de la province, et comme lui à cheval, -vint plus d'une lieue au-devant des voyageurs. En entrant -dans la ville, le jeune prince y fut reçu «au bruit des -boîtes et des mousquetades, que toute la bourgeoisie, -qui étoit sous les armes, déchargea à son arrivée<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor"> [482]</a>.» -Pour lui servir de garde pendant les deux jours qu'il devait -rester à Cognac, le gouverneur avait formé une -compagnie des premiers enfants de la ville, qui, vêtus en -Aragonnais, firent le service, la pique à la main, à la -porte de sa chambre, ce qui le divertit fort. A Jonzac, la -comtesse de ce nom vint prendre les voyageurs sur la -route, et les hébergea magnifiquement. A Blaye, le duc -du Maine trouva le duc de Roquelaure et M. de Sève, l'un -<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> -gouverneur, l'autre intendant de la Guyenne, qui l'attendaient -à la tête d'une députation des Jurats de Bordeaux. -L'artillerie de la place annonça sa venue et son départ. -Le lendemain il arriva dans la capitale de la province, -et, en y entrant, il fut complimenté par le premier Jurat, -M. de la Lande. Le même jour, le jeune prince visita Bordeaux, -sous la conduite du duc de Roquelaure, mais toujours -accompagné de sa gouvernante, que chacun traitait -avec une déférence où il entrait quelque involontaire pressentiment. -Lorsque le duc du Maine parut dans la cour -du château Trompette, il y trouva toute la garnison rangée -en bataille, qui lui présenta les armes au bruit des tambours -et des fanfares. C'étaient là de véritables honneurs -souverains<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor"> [483]</a>. On lui préparait d'autres fêtes, mais madame -de Maintenon redouta l'exagération provinciale, déjà -trop surexcitée, et, malgré les instances faites pour la -retenir quelques jours à Bordeaux, elle en repartit le -lendemain, avec son élève, pour se rendre à Baréges, où -elle demeura quatre mois entiers, en apparence étrangère -aux événements, aux intrigues encore embrouillées de -la cour, mais toujours présente, par sa correspondance -directe avec le roi, privilége essentiel qu'elle maintenait -avec autorité, après l'avoir conquis avec peine. Cette correspondance -entretenait de loin ce charme d'égale douceur, -de lumineuse et forte raison, si puissant déjà sur -l'esprit ébranlé du prince, et bientôt décisif auprès d'un -homme qui se trouvait aux prises avec les restes orageux -d'une passion presque éteinte, et les caprices fréquents -d'un tempérament mal dompté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> -Après la prise de Saint-Omer, dans le courant du -mois de mai, Charles de Sévigné, on l'a vu, était venu -rejoindre sa mère, afin de guérir sa blessure au talon, -ce qui ne l'empêchait guère, toutefois, de courir la ville -et les environs, en quête d'aventures et de futiles amours. -Impuissante à le retenir, sa mère le persifle sans pitié -sur ses bonnes fortunes et ses tribulations galantes. Ce -qui la dépite ou la console, c'est que c'est sans passion -au fond du cœur, qu'il se lance dans cette vie laborieuse, -et compromettante pour sa réputation d'homme -sérieux, qui formait l'ambition constamment déçue de -sa mère. «Rien n'est si occupé, écrit celle-ci à madame -de Grignan, qu'un homme qui n'est point amoureux; il -représente en cinq ou six endroits, quel martyre<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor"> [484]</a>!» -Le baron de Sévigné éprouvait ou simulait alors une -grande passion pour madame du Gué-Bagnols. M. Walckenaer -a fait connaître, par anticipation, ses amours -avec cette sœur de madame de Coulanges, amours d'un -jour pour une femme ridicule, qui, en vérité, ne méritait -pas mieux<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor"> [485]</a>: nous n'en dirons rien ici.</p> - -<p>Lorsque Sévigné avait douze ans de moins déjà sa mère -était sa confidente; et quelles confidences! ses rapports -avec Ninon, qui l'a qualifié avec tant de mépris amoureux. -Aujourd'hui encore, il égaye cette mère, qui, comme autrefois, -l'écoute pour le ramener, de la correspondance -burlesque de sa nouvelle et bientôt défunte passion: -«On pâme de rire avec moi, dit-elle, du style, de l'orthographe<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor"> [486]</a>.» -Elle le plaint sincèrement d'être condamné à -<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> -répondre, trois fois la semaine, à de pareille prose: «Ma -fille, cela est cruel, je vous assure... le pauvre garçon -y succomberoit, sans la consolation qu'il trouve en moi<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor"> [487]</a>.» -Mais cela n'empêche point Sévigné de donner ses soins à -sa mère. Ils se gardent l'un l'autre, et rien n'est charmant -comme cette existence de mère et de fils, vivant -ensemble en amis qui se soignent, sans se gêner. Qu'on -en juge par cette gracieuse peinture que trace la fine -plume du baron de Sévigné: «Pour vous montrer que -votre frère, le sous-lieutenant, est plus joli garçon que -vous ne croyez, c'est que j'ôte la plume des mains de -maman mignonne, pour vous dire moi-même que je -fais fort bien mon devoir. Nous nous gardons mutuellement, -nous nous donnons une honnête liberté; point de -petits remèdes de femmelettes. Vous vous portez bien; ma -chère maman, j'en suis ravi. Vous avez bien dormi, cette -nuit: comment va la tête? point de vapeurs? Dieu soit -loué; allez prendre l'air, allez à Saint-Maur (<i>chez madame -de la Fayette</i>), soupez chez madame de Schomberg, -promenez-vous aux Tuileries; du reste, vous n'avez -point d'incommodité, je vous mets la bride sur le cou. -Voulez-vous manger des fraises, ou prendre du thé? Les -fraises valent mieux. Adieu, maman, j'ai mal au talon: -vous me garderez, s'il vous plaît, depuis midi jusqu'à trois -heures, et puis <i>vogue la galère</i>. Voilà, ma petite sœur, -comme font les gens raisonnables<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor"> [488]</a>.»</p> - -<p>Afin de soustraire son fils à cette vie de dissipation -stérile, madame de Sévigné aurait voulu le marier, et -madame de Grignan, s'associant au désir de leur mère, -<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> -essaya de lui faire épouser la fille de l'intendant de la -Provence, M. de Rouillé, qui jouissait d'une fortune considérable. -C'est ce qui se lit dans ce passage d'une lettre -du 21 juillet, où l'on voit la loyauté de madame de Sévigné, -sa rondeur dans les affaires mêmes les plus délicates: -«Nous avons fort causé ici de nos desseins pour -la petite intendante: madame de Vins m'assure que tout -dépend du père, et que, quand la balle leur viendra, ils -feront des merveilles. Nous avons trouvé à propos, pour -ne point languir si longtemps, de vous envoyer un mémoire -du bien de mon fils, et de ce qu'il peut espérer, -afin qu'en confidence, vous le montriez à l'intendant, et -que nous puissions savoir son sentiment, sans attendre -tous les retardements et toutes les instructions qu'il faudroit -essuyer si vous ne lui faisiez voir la vérité; mais -une telle vérité, que si vous souffrez qu'il en rabatte, -comme on fait toujours, et qu'il croie que votre mémoire -est exagéré, il n'y a plus rien à faire. Notre style est si -simple, et si peu celui des mariages, qu'à moins qu'on ne -nous fasse l'honneur de nous croire, nous ne parviendrons -jamais à rien: il est vrai qu'on peut s'informer, et que -c'est où la franchise et la naïveté trouvent leur compte. -Enfin, ma fille, nous vous recommandons cette affaire, -et surtout un oui ou un non, afin que nous ne perdions -pas un grand temps à une vision inutile<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor"> [489]</a>.»</p> - -<p>Madame de Grignan fit tous ses efforts pour procurer -à un frère qu'elle aimait ce riche établissement. Madame -de Sévigné lui rend bien cette justice: «Je suis persuadée -du plaisir que vous auriez à marier votre frère: je connois -parfaitement votre cœur, et combien il seroit touché -<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> -d'une chose si extraordinaire<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor"> [490]</a>.» Cette chose extraordinaire -n'eut point lieu, et il fallut quelques tentatives -encore et quelques années au baron de Sévigné, avant -de trouver un établissement qui, à la grande joie de sa -mère, mit fin à cette vie de fades intrigues qui le compromettait -et le diminuait. «Le roi, écrit celle-ci le 3 juillet -1677, a parlé encore comme étant persuadé que Sévigné -a pris le mauvais air des officiers subalternes de -cette compagnie<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor"> [491]</a>;» la compagnie des Gendarmes-Dauphin, -dont les officiers, renommés pour leur bravoure, -semblaient peu soucieux de la discipline, et montraient -peu de goût pour les détails journaliers et fastidieux du -service. Pour ceux-là, la correspondance de madame de -Sévigné en fournit maint exemple, Louis XIV et Louvois -n'avaient point de pitié<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor"> [492]</a>.</p> - -<p>Depuis quelques mois, les armées étaient au repos. Mais, -vers la fin de juillet, le prince d'Orange ayant fait quelques -mouvements, les officiers en congé reçurent l'ordre -de rejoindre leurs corps. Sévigné souffrait réellement encore -de sa blessure et ne marchait qu'avec grand'peine. -Cependant, comme il ne laissait pas de vivre en homme -de plaisir, et qu'il se faisait partout voir, en voiture ou en -chaise, son intérêt, sa réputation, lui conseillèrent de -partir; sa mère l'y engageait. «Je trouve, dit madame -de Sévigné à ce propos, la réputation des hommes -bien plus délicate et blonde que celle des femmes<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor"> [493]</a>.» -Le sentiment du devoir est chez elle très-net, et supérieur -<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> -aux inquiétudes de la mère. «J'attends mon fils, -ajoute-t-elle, il s'en va à l'armée: il n'étoit pas possible -qu'il fît autrement; je voudrais même qu'il ne traînât -point, et qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor"> [494]</a>.» -Mais, le bruit du siége de Charleroi par les -ennemis s'étant répandu, Sévigné, alors, n'hésite plus entre -ses plaisirs et la nécessité jusqu'à cet instant problématique -de sa présence à l'armée. Il part avec son ardeur -des jours de combat. «La nouvelle du siége de -Charleroy, écrit madame de Sévigné à sa fille, le 10 août, -a fait courir tous les jeunes gens et même les boiteux. -Mon fils s'en va demain en chaise, sans nul équipage: -tous ceux qui lui disent qu'il ne devroit pas y aller -trouveroient fort étrange qu'il n'y allât pas. Il est donc -fort louable de prendre sur lui pour faire son devoir<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor"> [495]</a>.» -Et, le 13, elle annonce, pour le louer encore, son départ -en boitant: «Mon fils partit hier; il est fort loué de -cette petite équipée; tel l'en blâme qui l'auroit accablé -s'il n'étoit point parti: c'est dans ces occasions que le -monde est plaisant... pour moi, j'ai fort approuvé son -dessein, je l'avoue<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor"> [496]</a>.»</p> - -<p>Mais ce ne fut qu'une fausse alerte, et la marquise -de Sévigné apprit la levée du siége de Charleroy et le retour -prochain de son fils, au moment où elle allait pour -la seconde fois demander aux eaux de Vichy l'entière -guérison des restes tenaces de son cruel rhumatisme.</p> - -<p>Au plus fort de ses inquiétudes relativement à sa -mère, madame de Grignan lui avait fait promettre d'aller -<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> -passer une nouvelle saison à ces Eaux dont elle s'était -si bien trouvée l'année d'avant. Madame de Sévigné -n'y allait, en vérité, que pour donner à sa fille un -exemple d'obéissance en matière de santé. «Songez -à votre santé, lui redit-elle le 15 août en partant, si -vous aimez la mienne; elle est si bonne, que, sans -vous, je ne penserois pas à faire le voyage de Vichy; -il est difficile de porter son imagination dans l'avenir, -quand on est sans aucune sorte d'incommodité; mais -enfin vous le voulez, et voilà qui est fait<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor"> [497]</a>.» Elle partait -avec son oncle, l'abbé de Coulanges, et devait -trouver à Vichy le chevalier de Grignan. Elle prit, cette -fois, par la Bourgogne; donna quelques jours au château -d'Époisse, à son bon ami, M. de Guitaud; une journée -à Bussy, dans sa résidence de Chasen; mit quelques -affaires en ordre dans son domaine paternel de Bourbilly, -et arriva, le 4 septembre, à Vichy, où elle trouva -une société encore plus nombreuse que l'année précédente<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor"> [498]</a>.</p> - -<p>La narration de ce voyage de vingt jours, que nous -sommes obligé d'omettre, est délicieuse dans madame de -Sévigné. Parmi les incidents dont il fut semé, nous ne -voulons relever que celui-ci, que l'on lit dans une -lettre de Bussy-Rabutin à Corbinelli, et qui est aussi -joliment conté que si madame de Sévigné avait tenu la -plume.</p> - -<p>«... J'oubliois de vous dire que nous allâmes cinq lieues -au-devant de la marquise. Elle nous fit mettre dans son -carrosse, ne voulant fier sa conduite qu'à un cocher célèbre -<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> -qu'elle a depuis peu. A la vérité, à un quart de -lieue de la dînée, il nous versa dans le plus beau chemin -du monde. Le bon abbé de Coulanges étant tombé sur -sa nièce, et Toulongeon sur la sienne, cela nous donna -un peu de relâche. Mais admirez la fermeté de notre -amie et son bon naturel. Dans le moment que nous versâmes, -elle parloit de l'histoire de don Quichotte. Sa -chute ne l'étourdit point, et, pour nous montrer qu'elle -n'avoit pas la tête cassée, elle dit qu'il falloit remettre -le chapitre de don Quichotte à une autre fois, et demanda -comment se portoit l'Abbé. Il n'eut non plus -de mal que les autres. On nous releva, et ma cousine fut -trop heureuse de se remettre à la conduite du cocher de -ma fille qu'elle avoit tant méprisé. Vous croyez bien -que notre aventure ne tomba pas à terre, comme nous -avions fait. Nous badinâmes quelque temps sur ce chapitre, -et ce fut là où nous commençâmes à vous trouver à -redire<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor"> [499]</a>.»</p> - -<p>Nous avons déjà fait connaître Vichy et la vie qu'on -y menait<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor"> [500]</a>. Le défaut d'espace ne nous permet pas, non -plus, de demander à madame de Sévigné de nouvelles -peintures de cette existence si différente de nos usages -actuels. Aucun des hôtes de Vichy n'était réellement -malade, sauf le chevalier de Grignan, déjà travaillé de -sa goutte précoce. Les Eaux lui furent très-salutaires: -au bout de quinze jours, «il marchoit tout seul et -n'avoit nul besoin d'assistance.» Quant au <i>Bien Bon</i>, -c'était une nouvelle provision de santé à dépenser en -bons repas, qu'il était venu chercher, car <i>il aime à</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> -<i>remplir son sac</i>; et, pour madame de Sévigné, Vichy -apporta une nouvelle amélioration à ses mains si éprouvées, -sans cependant faire entièrement disparaître ce mal -interminable: «L'incommodité qui en reste, écrit-elle -à sa fille en guise de consolation, est si petite que le temps -est le seul remède que je veuille souffrir<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor"> [501]</a>.»</p> - -<p>Une grande affaire, un vif souci domestique préoccupait -la marquise de Sévigné, pendant son séjour à Vichy. -Dans son désir persistant d'attirer sa fille à Paris, lorsque -le moment serait venu pour le jeune duc de Vendôme -d'aller prendre possession de son gouvernement de Provence -dont M. de Grignan n'était qu'intérimaire, elle -était en quête d'une grande maison, d'un véritable -hôtel, où tous les membres des deux familles pussent -tenir. Loger ensemble, c'était diminuer notablement la -dépense et ajouter aux agréments de la société entre gens -qui se convenaient et qui perdaient chaque jour beaucoup -de temps à se trouver.</p> - -<p>Depuis plusieurs années, la marquise de Sévigné n'avait -pas quitté cette maison ou plutôt cet appartement -de la rue Saint-Anastase, où elle était venue s'installer -en 1672, en sortant de la rue de Thorigny, après avoir -habité aussi la rue du Temple<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor"> [502]</a>. Dès le 14 juillet, un -mois avant son départ pour Vichy, nous la voyons cherchant -et faisant chercher une habitation commode pour -elle et sa fille. Elle hésite entre l'une des maisons de la -place Royale, appartenant à madame du Plessis-Guénégaud, -et un hôtel de la rue des Trois-Pavillons, toujours -dans ce quartier du Marais, où elle est née, et qu'elle a -<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> -de la répugnance à abandonner<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor"> [503]</a>. Elle ne trouve pas facilement -ce qu'elle veut, et elle n'est pas la seule: «Ce -qui la console, c'est que la Bagnols et M. de la Trousse -sont aussi embarrassés qu'elle<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor"> [504]</a>.» Enfin, elle avisa -un grand et bel hôtel, entre cour et jardin, situé rue -Culture-Sainte-Catherine, à deux pas de la Place-Royale, -et depuis un siècle illustré plus par les souvenirs de Jean -Goujon, qui l'avait décoré, que par ceux des sires de -Carnavalet qui l'avaient fait bâtir. L'<i>Hôtel Carnavalet</i> -était devenu la propriété d'un M. d'Agaurry, conseiller -au parlement de Grenoble, et il se trouvait alors -occupé par la comtesse de Lillebonne, dont le temps devait -expirer à la Saint-Rémy, c'est-à-dire, le 1<sup>er</sup> octobre, -à moins que cette locataire qui avait témoigné l'intention -de quitter la place, ne demandât, ce qui paraissait -dans son droit, un renouvellement de bail. C'est dans -cette appréhension que madame de Sévigné était partie -de Paris, et ses craintes étaient vives, car l'hôtel Carnavalet, -par ses dimensions, sa distribution, le nombre -de ses appartements, se prêtait mieux qu'aucune des -nombreuses maisons qu'elle avait visitées, à ses projets -si caressés de vie en commun avec madame de Grignan, -laquelle lui faisait espérer son arrivée pour le commencement -de l'hiver.</p> - -<p>Madame de Sévigné avait chargé le zélé mais formaliste -d'Hacqueville de suivre cette affaire, qui forme un -article obligé de toutes ses lettres de Vichy. «Je vous conjure -(écrit-elle le 7 septembre à sa fille, qui mettait, elle -aussi, dans la conclusion sa part d'indécision) de mander -<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> -à d'Hacqueville ce que vous avez résolu pour cet hiver, -afin que nous prenions l'hôtel de Carnavalet ou -non<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor"> [505]</a>.» Cette même semaine lui apporta l'assurance de la -venue de sa fille qui la priait, nous ne savons pourquoi, de -n'en point trop parler. Le vieil archevêque d'Arles, le patriarche -et l'oracle de la famille, avait décidé que ce voyage, -où l'on devait produire les filles d'un premier lit de M. de -Grignan, était dans les intérêts de la maison. Madame de -Sévigné s'empressa d'écrire le dernier mot à d'Hacqueville. -«La Providence veut donc que vous veniez cet -hiver, répond-elle en même temps tout heureuse à madame -de Grignan, et que nous soyons en même maison: -je n'ai nul dessein d'en sonner la trompette; mais -il a fallu le mander à d'Hacqueville pour nous arrêter le -Carnavalet. Il me semble que c'est une grande commodité -à toutes deux, et bien de la peine épargnée, de ne -pas avoir à nous chercher. Il y a des heures du soir et -du matin, pour ceux qui logent ensemble, qu'on ne -remplace point quand on est pêle-mêle avec les visites.» -Dans la crainte que, malgré ces raisons si cordiales et -si vraies, son gendre ou sa fille n'aient quelque projet -personnel pour leur établissement à Paris, elle leur fait -entendre qu'ils sont encore libres de refuser, car ce qui -lui importe avant tout, c'est que sa fille revienne; et -pour l'attirer, et en souvenir des récentes querelles, -elle lui promet une mère bien accommodante, bien -obéissante, ce qui est peut-être une manière délicate -de lui prêcher la docilité. «Si je me trompe, lui dit-elle -donc, et que vous ayez pour vous seule une autre -maison trouvée, je me conformerai à vos desseins, j'entrerai -<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span> -dans vos pensées, je me ferai un plaisir de vos -volontés; vous me ferez changer d'opinion, je croirai -que tout ce que j'avois imaginé n'étoit point bien; car -je veux sur toutes choses que vous soyez contente, et -quand vous le serez, je le serai<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor"> [506]</a>.» Mais le courrier suivant -vint complétement rassurer madame de Sévigné, -au moins du côté de sa fille. Celle-ci lui déclarait <i>fort -nettement</i> «qu'elle vouloit dérober la chambre de quelqu'un -(dans telle maison que sa mère choisirait) et -venir loger chez elle, sans se soucier si elle le trouve -bon ou non, seulement pour lui apprendre à l'avoir persuadée -qu'elle ne pouvoit jamais l'incommoder.»—«Venez, -venez, ma très-chère, s'écrie cette mère ravie, -voilà un style qui convient mieux à la tendresse que -j'ai pour vous, que celui que vous aviez l'autre jour dans -une de vos lettres,»—et auquel, sans doute, madame -de Sévigné faisait réponse en lui mettant maternellement -et le cœur gros, le marché à la main pour cet hôtel -Carnavalet si désiré, qu'elle veut maintenant plus que -jamais, puisque sa fille entend l'habiter avec elle. «Je -crois, ajoute-t-elle, que d'Hacqueville nous a pris <i>la -Carnavalette</i>, nous nous y trouverons fort bien; il -faudra tâcher de s'y accommoder, rien n'étant plus -honnête, ni à meilleur marché que de loger ensemble. -J'espère que ce voyage, qui est l'ouvrage de la politique -de toute la famille, sera aussi heureux que l'autre a -été triste et désagréable par le mauvais état de votre -santé<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor"> [507]</a>.»</p> - -<p>Mais maintenant c'est d'Hacqueville qui tarde. Il veut -<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> -si bien faire les choses, si justement peser le pour et le -contre, les avantages et les inconvénients; voir, sur le -point de conclure, s'il ne trouverait pas quelque demeure -plus à la convenance de ses amies, qu'il ne peut se décider -à en finir; et cependant il n'était d'abord question -que d'un bail à l'essai de six mois. Madame de Sévigné -s'impatiente contre ce méticuleux et trop obligeant ami: -«D'Hacqueville lanterne tant pour <i>la Carnavalette</i>, que -je meurs de peur qu'il ne la laisse aller: hé, bon Dieu! -faut-il tant de façons pour six mois? Avons-nous mieux? -Écrivez-lui, comme moi, qu'il ne se serve point en cette -occasion de son profond jugement<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor"> [508]</a>.» Madame de Sévigné -en écrit dans les mêmes termes à l'un de ses confidents, -M. de Guitaud: «J'espère que M. d'Hacqueville -nous louera l'hôtel de Carnavalet, à moins que son profond -jugement, qui veut que tout soit parfait, ne lui fasse -perdre cette occasion, qui nous mettroit entièrement sur -le pavé. Vous verrez par cette lettre, que je vous envoie -quasi tout entière, que nous avons besoin d'une maison, -puisque la bonne Grignan est forcée de venir à Paris, -par M. l'archevêque, qui a prononcé <i>ex cathedrâ</i>, que -ce voyage étoit nécessaire<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor"> [509]</a>.»</p> - -<p>Mais d'Hacqueville continue à se taire, et les inquiétudes -de la marquise de Sévigné se tournent de nouveau -du côté de madame de Lillebonne. «Je crois (mande-t-elle -à sa fille le 21), que d'Hacqueville nous louera -l'hôtel de Carnavalet, à moins que madame de Lillebonne -ne se ravise et n'en veuille point sortir à cette -Saint-Rémy: je reconnoîtrois bien notre guignon à -<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> -cela<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor"> [510]</a>.» Le lendemain, même incertitude, même tourment; -décidément d'Hacqueville est trop soigneux, trop -parfait: «Nous verrons ce que fera le grand d'Hacqueville; -je meurs de peur que madame de Lillebonne ne -veuille pas déloger<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor"> [511]</a>.» Madame de Sévigné quitta Vichy -le 22 septembre, sans savoir encore si décidément elle -resterait maîtresse de cet hôtel si vif objet de son envie.</p> - -<p>Afin de stimuler l'irrésolu d'Hacqueville elle lui avait -adjoint la pétulante madame de Coulanges, et elle augurait -bien de cette intervention. Du château de Langlar, -où elle ne trouva point son ami l'abbé Bayard, qui -précisément à cette heure mourait à Paris, elle ajoute: -«J'attends des nouvelles de d'Hacqueville sur cet hôtel de -Carnavalet; mais il est si plein de difficultés, que si nous -l'avons ce sera par madame de Coulanges, qui les aplanit -toutes<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor"> [512]</a>.» Rien encore à la station de Saint-Pierre-le-Moûtier. -Elle ne sait où elle va descendre à Paris. Elle -pense que madame de Grignan est sans doute mieux instruite, -et qu'on lui aura directement écrit: «Vous -savez mieux que moi si nous avons une maison ou non; -je n'ai plus de lettres de d'Hacqueville, et je marche en -aveugle, sans savoir ma destinée; qu'importe, c'est un -plaisir,»—puisqu'elle va attendre sa fille à Paris<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor"> [513]</a>. -Enfin, à Autri, elle trouve une lettre de d'Hacqueville lui -annonçant que tout est terminé, et que l'hôtel Carnavalet -est bien à elle! «Je m'en vais vous ranger <i>la Carnavalette</i>, -écrit-elle toute joyeuse à madame de Grignan, -<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> -car enfin nous l'avons, et j'en suis fort aise<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor"> [514]</a>!»</p> - -<p>Arrivés à Paris, la marquise de Sévigné et le <i>Bien Bon</i> -allèrent descendre chez M. de Coulanges, où toute leur -famille et leurs amis les attendaient. Si elle revenait de -Vichy avec les mains encore un peu raides, madame de -Sévigné en rapportait une seconde jeunesse qui semblait -devoir toujours durer, même à faire la part de l'exagération -pleine de verve et de cordialité de son joyeux cousin. -«Nous la tenons enfin cette incomparable mère-Beauté, -écrit le gai chansonnier à madame de Grignan, plus -incomparable et plus mère-Beauté que jamais: car -croyez-vous qu'elle soit arrivée fatiguée? croyez-vous -qu'elle ait gardé le lit? rien de tout cela; elle me fit -l'honneur de débarquer chez moi, plus belle, plus fraîche, -plus rayonnante qu'on ne peut dire; et, depuis -ce jour-là, elle a été dans une agitation continuelle, -dont elle se porte très-bien, quant au corps s'entend: -et, pour son esprit, il est, ma foi, avec vous, et, s'il -vient faire un tour dans son beau corps, c'est pour -parler encore de cette rare comtesse qui est en Provence<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor"> [515]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné s'empressa d'aller visiter <i>son</i> -hôtel Carnavalet qu'elle n'avait vu que superficiellement -jusque-là. Elle en rend bon compte à sa fille: «Dieu -merci, nous avons l'hôtel de Carnavalet. C'est une affaire -admirable; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel -air: comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer -des parquets et des petites cheminées à la mode; mais -nous aurons une belle cour, un beau jardin, un beau -<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> -quartier, et de bonnes <i>petites Filles bleues</i> qui sont fort -commodes<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor"> [516]</a>; et nous serons ensemble, et vous m'aimerez, -ma chère enfant: je voudrois pouvoir retrancher -de ce trésor qui m'est si cher, toute l'inquiétude que -vous avez pour ma santé; demandez à tous ces hommes, -comme je suis belle<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor"> [517]</a>...» Coulanges a répondu pour -tous.</p> - -<p>Arrivée le 6 octobre, dès le 12 M<sup>me</sup> de Sévigné commence -son emménagement. «Nous sommes en l'air, dit-elle -le 15, tous mes gens occupés à déménager: j'ai campé -dans ma chambre, je suis présentement dans celle du -<i>Bien Bon</i>, sans autre chose qu'une table pour vous écrire; -c'est assez: je crois que nous serons tous fort contents -de <i>la Carnavalette</i><a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor"> [518]</a>.» Pendant que ce déménagement, -sans doute considérable, s'opérait, et qu'on disposait, -en même temps, pour les convenances de ses nouveaux -hôtes l'hôtel Carnavalet, madame de Sévigné avait pris -gîte chez son cousin de Coulanges. Elle y resta plusieurs -jours, car le 20, rendant compte à madame de Grignan, -de toutes ses fatigues et de ses tracas, elle écrit: «Il faut -un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de Carnavalet. -J'y serai dans un jour ou deux: mais comme -nous sommes très-bien chez M. et madame de Coulanges, -et que nous voyons clairement qu'ils en sont fort aises, -nous nous rangeons, nous nous établissons, nous meublons -notre chambre, et ces jours de loisir nous ôtent tout l'embarras -et tout le désordre du délogement. Nous irons -<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> -coucher paisiblement, comme on va dans une maison où -l'on demeure depuis trois mois. N'apportez point de tapisserie, -nous trouverons ici ce qu'il vous faut: je me -divertis extrêmement à vous donner le plaisir de n'avoir -aucun chagrin, <i>au moins en arrivant</i>.... Je reçois des -visites en l'air, des Rochefoucauld, des Tarente; c'est -quelquefois dans la cour de Carnavalet, sur le timon -de mon carrosse. Je sois dans le chaos; vous trouverez -le démêlement du monde et des éléments<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor"> [519]</a>.» Huit -jours après, tenant sa fille au courant des dispositions -prises, et la croyant en route, elle ajoute: «M. de Coulanges -est parti ce matin pour aller à Lyon; il vous dira -comme nous sommes logés fort honnêtement. Il n'y -avoit pas à balancer à prendre le haut pour nous, le bas -pour M. de Grignan et ses filles: tout sera fort bien<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor"> [520]</a>.»</p> - -<p>Le 3 novembre, madame de Grignan n'était point -encore arrivée, car sa mère écrit à Bussy: «Je suis -logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et grande -maison; je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement -m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle -comtesse<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor"> [521]</a>.» Ce ne fut point impunément que, dans -sa vive impatience d'être plus tôt prête à recevoir son -idole, madame de Sévigné avait multiplié les fatigues; -elle fut prise tout à coup d'une assez sérieuse indisposition -que, malgré son habituelle répugnance pour les -remèdes, elle attaqua avec une grande vigueur, voulant -surtout guérir avant l'arrivée de sa fille, dont elle craignait -évidemment les reproches. C'est ce qu'on lit dans -<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> -cette lettre adressée à M. et à madame de Guitaud, qui -venaient de quitter Paris pour retourner en Bourgogne: -«Comment vous portez-vous, monsieur et madame, de -votre voyage? Vous avez eu un assez beau temps; pour -moi j'ai eu une colique néphrétique et bilieuse (rien que -cela) qui m'a duré depuis le mardi, lendemain de votre -départ, jusqu'à vendredi. Ces jours sont longs à passer, -et si je voulois vous dire que, depuis que vous êtes partis, -les jours m'ont duré des siècles, il y auroit un air assez -poétique dans cette exagération, et ce seroit pourtant -une vérité. Je fus saignée le mercredi, à dix heures du -soir, et parce que je suis très-difficile, on m'en tira quatre -palettes, afin de n'y pas revenir une seconde fois; enfin, -à force de remèdes, de ce qu'on appelle remèdes, dont -on compteroit aussitôt le nombre que celui des sables de -la mer, je me suis trouvée guérie le vendredi; le samedi -on me purgea, afin de ne manquer à rien; le dimanche -je vais à la messe avec une pâleur honnête, qui faisoit -voir à mes amis que j'avois été digne de leurs soins; et -aujourd'hui je garde ma chambre et fais l'entendue dans -mon hôtel de Carnavalet, que vous ne reconnoîtriez pas -depuis qu'il est rangé. J'y attends la belle Grignan dans -cinq ou six jours<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor"> [522]</a>.»</p> - -<p>Madame de Grignan arriva, en effet, vers le milieu du -mois de novembre, seule, son mari étant retenu encore -par son service en Provence. Elle prit possession, à son -tour, d'une maison que la mère et la fille conservèrent -pendant vingt ans, et qui fut la dernière habitation de -madame de Sévigné à Paris: grande illustration pour cette -<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> -demeure que nous décrirons dans l'un des chapitres -suivants. Cette considération que madame de Sévigné -y passa le reste de son existence, nous a paru justifier -l'espèce d'historique qui précède.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE VIII.<br /> -<span class="medium">1678-1679.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Mauvaise santé de madame de Grignan.—Bussy console sa mère.—Madame -de Sévigné veut faire nommer son cousin historiographe -du roi.—Le baron de Sévigné se distingue à la bataille -de Mons.—Paix de Nimègue.—Apogée de Louis XIV.—La -<i>Princesse de Clèves</i>.—Retour de Retz à Paris.—Mort de d'Hacqueville.—Le -coadjuteur d'Arles prêche devant le roi.—Grâces -aux exilés et aux prisonniers.—Mademoiselle de Fontanges.—Nouvelles -discussions entre madame de Sévigné et sa fille.—Mort -du cardinal de Retz.</p> - -<p class="space">Madame de Sévigné garda sa fille deux ans avec elle, -en proie à de nouvelles inquiétudes sur cette santé si -chère, moins sérieusement compromise qu'elle ne se le -figurait, mais cependant assez sérieusement atteinte pour -altérer une beauté qui non-seulement était son orgueil, -mais faisait sa sécurité. «La <i>belle Madelonne</i><a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor"> [523]</a> est ici -(dit-elle le 8 décembre 1677 à Bussy, son correspondant -assidu pendant ces deux années), mais comme il -n'y a pas un plaisir pur en ce monde, la joie que j'ai de -la voir est fort troublée par le chagrin de sa mauvaise -santé. Imaginez-vous, mon pauvre cousin, que cette -jolie personne, que vous avez trouvée si souvent à votre -<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> -gré, est devenue d'une maigreur et d'une délicatesse qui -la rend une autre personne, et sa santé est tellement -altérée, que je ne puis y penser sans en avoir une -véritable inquiétude. Voilà ce que le bon Dieu me gardoit, -en me redonnant ma fille<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor"> [524]</a>.»</p> - -<p>Dès le premier jour, ce sont les mêmes alarmes, les -mêmes exagérations qu'au voyage précédent, si rempli -de craintes démenties par l'événement. Bussy ne -prend point ainsi au tragique l'état de maigreur et d'épuisement -de madame de Grignan, et il en fait le texte -de quelques plaisanteries conjugales, dont le ton seul -devait scandaliser sa cousine, car, au fond, elle pensait -comme lui, et avait plus d'une fois fait, auprès de son -gendre, acte de belle-mère indiscrète et grondeuse. «Ce -que vous me mandez de la <i>belle Madelonne</i>, lui répond-il, -me touche extrêmement pour son intérêt et pour le -vôtre, car je vous aime fort toutes deux. Je vous disois, -quand vous me mandâtes le dessein que vous aviez de -donner votre fille à M. de Grignan, que vous ne pouviez -mieux faire, et que je ne trouvois rien à redire en lui, sinon -qu'il usoit trop de femmes. En effet, n'est-ce pas -une honte, et un honnête assassinat de faire six enfants -à une pauvre enfant elle-même, en neuf ans? Dieu me -garde d'être prophète!.... mais quand il ne lui feroit -d'autre mal que de l'avoir mise dans l'état où elle est, -c'en seroit assez pour diminuer l'amitié que j'avois pour -lui. Cependant, madame, il faut avoir grand soin de -cette infante; il la faut surtout réjouir... Mais cela est -plaisant que je m'embarque à vous dire pour une simple -maigreur, tout ce qu'on diroit pour les plus grands malheurs. -<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> -C'est vous qui m'avez surpris en vous lamentant -pour cela, comme si c'étoit un mal incurable. Cependant -le plaisir de vous voir, et Paris, engraisseront, avant -qu'il soit deux mois, la <i>belle Madelonne</i>; un peu de -célibat lui seroit fort salutaire; je ne sais, pourtant, si -elle n'aimeroit pas mieux le mal que le remède: mais, -n'est-ce pas assez parler d'elle pour une fois<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor"> [525]</a>?....»</p> - -<p>Le mois suivant, à cause de la rigueur exceptionnelle de -l'hiver, revinrent les grandes inquiétudes au sujet de la -poitrine de madame de Grignan. «Je vous avoue, redit -avec douleur sa mère à Bussy, que la mauvaise santé de -cette pauvre Provençale me comble de tristesse; sa poitrine -est d'une délicatesse qui me fait trembler, et le froid -l'avoit tellement pénétrée, qu'elle en perdit, hier, la voix -plus de trois heures; elle avoit une peine à respirer qui -me faisoit mourir. Avec cela elle est opiniâtre, et refuse -le seul remède qui la pourroit guérir, qui est le lait de -vache: je crois que la nécessité l'y contraindra à la fin; -en attendant, il est bien triste de la voir dans l'état où -elle est<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor"> [526]</a>.»</p> - -<p>Bussy qui, malgré de grandes protestations de paroles, -n'est pas bienveillant pour madame de Grignan, laquelle, -sous les mêmes apparences amicales, le lui rendait bien, -cherche à rassurer sa mère par des arguments où il y a -plus de malice enveloppée que de véritable intérêt. «Une -égratignure avec du chagrin, lui dit-il, fait plus de mal -que la fièvre quarte avec un esprit content d'ailleurs. -Je vous parle ainsi, ma chère cousine, parce que je crois -<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> -que tous les maux de la <i>belle Madelonne</i> viennent de sa -tête. Tant qu'elle a été <i>la plus jolie fille de France</i><a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor"> [527]</a>, -elle a été la plus saine; elle est encore jeune, et cela me -fait assurer qu'il n'y a que son esprit qui rende ses maux -incurables. Son opiniâtreté est un bon témoignage; si -elle vouloit guérir, elle ne résisteroit pas aux conseils -des habiles gens en ces matières. Qu'elle se retourne de -bon cœur à Dieu, en lui demandant la patience; qu'elle -aime à vivre et à vivre gaiement. Je ne lui conseille rien -que je n'aie pratiqué depuis douze ans<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor"> [528]</a>.»</p> - -<p>Bussy voulait dire par là que madame de Grignan -s'ennuyait en Provence, et regrettait Paris. «Je crois (lui -écrivait-il trois ans auparavant, pendant le deuxième -séjour de la jeune gouvernante auprès de sa mère), -que vous aimeriez mieux aller et demeurer en Provence, -que de faire la moindre des choses contre votre -devoir; mais je crois que vous souhaiteriez extrêmement -que votre devoir s'accordât à demeurer à Paris<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor"> [529]</a>.» Dans -ce même voyage de 1678, madame de Grignan ayant cru -mander une douceur à Bussy en lui disant qu'il faisait fort -mal de passer ses hivers en Bourgogne, quand elle passait -les siens dans la capitale: «Vous savez aussi bien que -moi (lui réplique-t-il avec une vivacité peu courtoise et -un malicieux sous-entendu) que n'est pas à Paris qui -veut<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor"> [530]</a>!....»</p> - -<p>Pour qui connaît Bussy, <i>Paris</i> ne veut pas signifier -ici madame de Sévigné, mais la cour; et ce ne serait -<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> -peut-être pas calomnier ce bon parent que de dire qu'à -ce moment il lui passait dans l'esprit, pour en faire un -sujet de regret à sa cousine, quelque souvenir des projets -gratuitement attribués à Louis XIV, et qui le portaient -à écrire à madame de Montmorency avec autant de joie -que peu de scrupule: «Je serois fort aise que le roi s'attachât -à mademoiselle de Sévigné, car la demoiselle est -fort de mes amies, et il ne pourroit être mieux en maîtresse<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor"> [531]</a>.» -M. Walckenaer a déjà désintéressé Louis XIV -de ce dessein, et, par conséquent, il n'y a rien à en dire -quant à madame de Grignan. En la tenant donc pour ce -que la reconnaît Bussy, pour une femme qui mettait le -devoir avant tout, il n'y aurait point à la blâmer d'avoir -souhaité, ce qu'elle chercha inutilement à obtenir, une -charge de cour pour son mari, qui l'eût fait elle-même vivre -et probablement briller sur un théâtre plus digne d'elle, lui -eût donné les moyens de relever la fortune de ses enfants, -et surtout lui eût permis de passer sa vie avec sa mère.</p> - -<p>Mais Bussy n'aime point madame de Grignan. A la -mère il proteste «qu'en quelque lieu que sa fille et lui -se trouvent, il l'aimera et l'estimera toujours extrêmement<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor"> [532]</a>:» -sa correspondance de 1678 nous fournit deux -exemples de cette tendresse, qui n'ont pas été relevés -dans la biographie de madame de Grignan, et qui doivent -trouver place ici, car ils constituent un de ces contrastes, -entre ce qu'on dit et ce qu'on pense, qui sont à la -fois plaisants et tristes.</p> - -<p>Afin d'empêcher un luxe désordonné, auquel même les -<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span> -femmes qui passaient pour les plus sages prenaient part, -le roi avait, sous peine d'amende, défendu le port des -étoffes d'or et d'argent<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor"> [533]</a>. C'est à ce propos que l'une des -nombreuses amies de Bussy, madame de Seneville, lui -mande de Paris, le 25 avril: «Je ne saurois fermer -ma lettre sans vous dire que votre belle cousine de Grignan, -étant ces jours passés au Petit Saint-Antoine, toute -couverte d'or et d'argent, malgré l'étroite défense et la -plus exactement observée que jamais, essuya la réprimande -et les menaces d'un commissaire qui en étonna -tout le monde, et dont la dame fut fort embarrassée<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor"> [534]</a>.» -«Cela est bien imprudent à madame de Grignan, répond -Bussy, de s'exposer à recevoir un affront; mais je ne -comprends pas que le commissaire se soit contenté de la -menacer, et ne lui ait pas fait payer l'amende. Cette -femme-là a de l'esprit, mais un esprit aigre, d'une gloire -insupportable, et fera bien des sottises. Elle se fera -autant d'ennemis que sa mère s'est fait d'amis et d'adorateurs<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor"> [535]</a>.» -Trois mois après, et madame de Grignan à -peu près guérie mais toujours très-maigre, l'amie la -plus assidue de Bussy lui mande à son tour: «Je rencontrai, -l'autre jour, madame de Sévigné, en vérité encore -belle. On dit que madame de Grignan ne l'est plus, -et qu'elle voit partir sa beauté avec un si grand regret, -que cela la fera mourir<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor"> [536]</a>.» Bussy reprend, toujours affectueux -pour la mère, mais fort peu tendre au chagrin -de la fille: «Ce n'est pas seulement le bon tempérament -<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> -de madame de Sévigné qui la fait encore belle, c'est -aussi son bon esprit. Je crois que quand on a la tête -bien faite, on en a le visage plus beau. Pour madame de -Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre -à sa beauté<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor"> [537]</a>.» Ces rudesses, qui révèlent le fond -du cœur, ont été raturées avec soin par Bussy ou par les -siens<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor"> [538]</a> sur le manuscrit où il a copié de sa main les lettres -qu'il écrivait et celles qu'il recevait, et qui, à défaut -des missives autographes, a servi de texte original au dernier -éditeur de sa correspondance. Il faut remercier celui-ci -d'avoir, par une habile lecture, rétabli ces passages -caractéristiques ainsi que plusieurs autres fragments intéressants -que n'avaient pu déchiffrer ses devanciers. Bussy -se gardait bien de faire connaître de tels blasphèmes à -madame de Sévigné, et il continua à simuler pour la -fille une grande tendresse, tout en éprouvant pour la mère -une sincère et touchante affection, que l'âge ne faisait -qu'accroître, affection mutuelle dont on trouve des marques -nombreuses dans leur correspondance suivie de -ces deux remarquables années 1678 et 1679<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor"> [539]</a>.</p> - -<p>Ces deux années virent le point culminant de la grandeur -de Louis XIV et de la prospérité de l'ancienne monarchie. -Les victoires antérieures n'avaient pu encore décider -l'Europe à la paix. Dans la campagne de 1678, Louis -voulut frapper un grand coup qui décourageât toutes les -espérances et forçât toutes les volontés. La guerre fut reprise, -au cœur même de l'hiver, en Allemagne et en -<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> -Flandre. Le roi partit lui-même, dès le 7 février, pour -aller faire le siége de Gand, qui ouvrit ses portes le 9 -mars, en même temps qu'on investissait Mons, Namur, -Charleroy et Ypres, par une ruse de guerre dont l'ennemi -fut complètement la dupe<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor"> [540]</a>.</p> - -<p>Madame de Sévigné rend bon compte à Bussy, son correspondant -militaire, de ce nouveau succès: «Que dites-vous -de la prise de Gand? Il y avoit longtemps, mon -cousin, qu'on n'y avoit vu un roi de France. En vérité, -le nôtre est admirable, et mériteroit bien d'avoir d'autres -historiens que deux poëtes: vous savez aussi bien -que moi ce qu'on dit en disant des poëtes? Il n'en auroit -nul besoin; il ne faudroit ni fable ni fiction pour le mettre -au-dessus des autres; il ne faudroit qu'un style droit, pur -et net d'un homme de qualité et de guerre comme j'en -connois. J'ai toujours cela dans la tête, et je reprendrai -le fil de la conversation avec le ministre, comme le doit -une bonne Françoise<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor"> [541]</a>.» Ce ministre était M. de Pomponne, -et madame de Sévigné veut parler ici d'un projet -que, dans sa sollicitude de parente, elle avait formé d'obtenir -pour Bussy le titre d'historiographe du roi, espérant -qu'il y trouverait quelque occasion de profit ou de faveur.</p> - -<p>Elle en avait déjà entretenu son cousin, quelques mois -auparavant, en lui annonçant que le roi venait de charger -Boileau et Racine d'écrire son histoire, et c'est à ceux-ci -qu'elle fait allusion dans le passage que nous venons de -transcrire. «Vous savez bien, lui disait-elle, que le roi -a donné deux mille écus de pension à Racine et à Despréaux, -<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> -en leur commandant de tout quitter pour travailler -à son histoire, dont il aura soin de leur donner -des mémoires. Je voudrois déjà voir ce bel ouvrage<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor"> [542]</a>.»—«Je -ne pense pas, riposte Bussy, que Despréaux et Racine -soient capables de bien faire l'histoire du roi; mais -ce sera sa justice et sa clémence qui le rendront recommandable -à la postérité; sans cela on découvriroit toujours -que les louanges qu'on lui auroit données ne seroient -que des flatteries<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor"> [543]</a>.» Le bel esprit, le capitaine-académicien, -le <i>Mestre de camp de la cavalerie légère</i> et <i>Maréchal -de France in petto</i>, en parle avec moins de modestie -encore à son ami le duc de Saint-Aignan: «On m'a -mandé que le roi avoit chargé Racine et Despréaux de -travailler à son histoire. Sans parler du caractère de ces -gens-là, que je tiens plus propres à des vers qu'à de la -prose, j'avois cru qu'il falloit de plus nobles mains que les -leurs pour cet ouvrage. Outre qu'un homme de guerre -n'eût pas eu besoin de consulter personne pour parler -en termes du métier, il me paroît que les actions du plus -grand roi du monde devoient être écrites par un de ses -principaux capitaines, si lui-même, comme César, ne -s'en vouloit pas donner la peine<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor"> [544]</a>.»</p> - -<p>Dix-sept ans auparavant Bussy-Rabutin avait conçu de -lui-même le dessein formé dans ces derniers temps par l'amitié -de sa cousine. C'est lui qui nous l'apprend en ces -termes dans une lettre à Corbinelli: «Quand je priai le duc -de Saint-Aignan, en 1664, de dire au roi qu'en attendant -<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> -que je pusse recommencer à le servir dans la guerre, je -suppliois Sa Majesté de trouver bon que j'écrivisse son -histoire, il me fit réponse qu'il n'avoit pas encore assez -fait pour cela, mais qu'il espéroit me donner un jour de -la matière<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor"> [545]</a>.» Aujourd'hui que la matière commençait à -devenir suffisamment riche, Louis XIV avait mieux aimé -confier le soin de sa renommée aux plumes respectées de -Racine et de Boileau, qu'à celle de l'historien de madame -de Montglat et de la comtesse d'Olonne.</p> - -<p>Il est vrai que l'auteur d'<i>Andromaque</i> et son fidèle -ami s'annonçaient un peu trop en <i>poëtes</i>, c'est-à-dire en -exagérateurs, ainsi que le sous-entend madame de Sévigné. -Sa réponse à Bussy en note un exemple: «Vous -me parlez fort bien, en vérité, sur Racine et sur Despréaux. -Le roi leur dit, il y a quatre jours: «Je suis -fâché que vous ne soyez venus à cette dernière -campagne; vous auriez vu la guerre et votre voyage -n'eût pas été long.» Racine lui répondit: «Sire, nous -sommes deux bourgeois qui n'avons que des habits de -ville; nous en commandâmes de campagne, mais les -places que vous attaquiez furent plutôt prises que nos -habits ne furent faits.» Cela fut reçu très-agréablement. -Ah! que je sais un homme de qualité à qui j'aurois -bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-là, si -j'étois son maître: c'est cela qui seroit digne de la postérité<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor"> [546]</a>!» -Il n'est pas possible de prendre au sérieux de -telles exclamations. Parents, amis, avons-nous dit, traitent -cette vanité comme une maladie incurable. On passe -<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> -tout à un homme qui ne doit point guérir. Madame de Sévigné -suivait, cependant, avec sincérité, son projet auprès -de M. de Pomponne, pressé par elle de pressentir le roi. -En se faisant appuyer par Corbinelli, elle demande à son -cousin, dans l'espoir de le faire parvenir au maître, un -fragment choisi de ses Mémoires, comme échantillon -de son savoir-faire, ce que Bussy s'empressa de lui envoyer, -en y joignant un commencement de l'histoire de -Louis XIV, qu'il avait essayé pendant son séjour à la -Bastille<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor"> [547]</a>.</p> - -<p>Le roi avait emmené avec lui, au siége de Gand, ses -deux historiens-poëtes, qui avaient eu tout le temps de s'équiper -en guerre. La marquise de Sévigné s'égaye à leurs -dépens, prenant le ton de la noblesse militaire, laquelle -ne pensait pas que <i>des bourgeois</i>, ce qui veut alors dire -tout ce qui n'était pas d'épée, eussent qualité pour parler -des choses de la guerre: «Ces deux poëtes-historiens -suivent donc la cour, plus ébaubis que vous ne le sauriez -penser, à pied, à cheval, dans la boue jusqu'aux oreilles, -couchant poétiquement aux rayons de la belle maîtresse -d'Endymion. Il faut cependant qu'ils aient de bons yeux -pour remarquer exactement toutes les actions du prince -qu'ils veulent peindre. Ils font leur cour par l'étonnement -qu'ils témoignent de ces légions si nombreuses, et -des fatigues qui ne sont que trop vraies. Il me semble -qu'ils ont assez de l'air des deux <i>Jean Doucet</i><a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor"> [548]</a>. Ils disoient -l'autre jour au roi, qu'ils n'étoient plus si étonnés -de la valeur extraordinaire des soldats, qu'ils avoient -<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> -raison de souhaiter d'être tués pour finir une vie si épouvantable. -Cela fait rire, et ils font leur cour. Ils disoient -aussi qu'encore que le roi craigne les senteurs, ce <i>Gand -d'Espagne</i> ne lui fera point de mal à la tête. J'y ajoute -qu'un prince moins sage et moins grand que Sa Majesté, -en pourroit bien être entêté, sans avoir de vapeurs. Voilà -bien des sottises, mon cher cousin; je ne sais comme -Racine et Despréaux m'ont conduite sans y penser; c'est -ma plume qui a mis tout ceci sans mon consentement<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor"> [549]</a>.» -N'y avait-il pas là, de la part de madame de Sévigné, -quelque légère pointe de rancune contre l'impitoyable -bourreau de ce pauvre Chapelain, son maître, et contre -le compagnon de joyeuse jeunesse de son fils, un confrère -en Champmeslé, et, de plus, rival heureux de -notre <i>vieil ami</i> Corneille?</p> - -<p>Dans son beau travail sur madame de Maintenon, M. le -duc de Noailles a reproduit une page des souvenirs de Racine -fils qui doit figurer en cet endroit, car elle fait bien -connaître toutes les circonstances de ce curieux épisode -d'histoire littéraire, où se trouvent mêlés le nom de -madame de Montespan et celui de sa rivale, avec des -détails qui se rattachent à la chute de l'une et à l'élévation -de l'autre:</p> - -<p>«A cette époque (1677) on eut l'idée de faire une histoire -par les médailles, des principaux événements du -règne. «Ce projet, dit Louis Racine dans ses Mémoires -sur la vie de son père, se changea bientôt en celui d'une -histoire suivie du règne entier. C'est chez madame de -Montespan qu'il fut agité et résolu. C'était elle qui l'avait -<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> -imaginé, et, lorsqu'on eut pris ce parti, ce fut madame -de Maintenon qui proposa au roi de charger du -soin d'écrire cette histoire Boileau et mon père. Le roi, -qui les en jugea capables, les nomma ses historiographes -en 1677. Les deux historiens se mirent aussitôt à -l'œuvre, et quand ils avaient écrit quelque morceau intéressant, -ils allaient le lire au roi. Ces lectures se faisaient -chez madame de Montespan. Tous deux avaient -leur entrée chez elle aux heures que le roi venait y jouer, -et madame de Maintenon était ordinairement présente à -la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de goût -pour mon père que pour lui, et madame de Montespan -avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour -mon père; mais ils faisaient toujours leur cour ensemble, -sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait -chez madame de Montespan, ils lui lisaient quelque chose -de son histoire; ensuite le jeu commençait, et lorsqu'il -échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des -paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu -clairvoyants, que le roi sans lui répondre regardait en souriant -madame de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de -lui sur un tabouret, et qui enfin disparut tout à coup de -ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et ils -lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter leur -lecture. Elle leur répondit fort froidement: «Je ne suis -plus admise à ces mystères.» Comme ils lui trouvaient -beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. -Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, -obligé de garder le lit, les fit appeler avec ordre d'apporter -ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, -et qu'ils virent en entrant madame de Maintenon assise -dans un fauteuil, près du chevet du roi, s'entretenant familièrement -<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> -avec Sa Majesté. Ils allaient commencer -leur lecture, lorsque madame de Montespan, qui n'était -point attendue, entra, et après quelques compliments au -roi en fit de si longs à madame de Maintenon que, pour -les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir; «n'étant pas -juste, ajouta-t-il, qu'on lût sans vous un ouvrage que -vous avez vous-même commandé.» Son premier mouvement -fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur. -Elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de -s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive -à la lecture. Depuis ce jour le crédit de madame de -Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible -que les deux historiens lui firent leur cour autant qu'ils -la savaient faire<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor"> [550]</a>.» Dans ce rôle étudié, dans ce courroux -concentré de madame de Montespan, on pressent -la jalousie, les éclats, la colère dont nous serons bientôt -les témoins.</p> - -<p>Ce projet d'histoire confié au double talent de Boileau et -de Racine, qui devaient se consulter avec Pellisson, déjà -chargé précédemment de la même mission, n'aboutit -point<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor"> [551]</a>. Quinze ans après, l'abbé de Choisy en parle comme -d'un travail en cours d'exécution et dont on attendait -encore les premières feuilles<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor"> [552]</a>. Brossette s'entretient souvent -avec son ami de cette œuvre longue et difficile qui paraît -avoir rebuté deux hommes pourvus de tous les dons -<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> -de l'écrivain, mais à qui la nature avait refusé le génie -tout particulier de l'histoire<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor"> [553]</a>.</p> - -<p>Soit que Louis XIV n'acceptât point l'offre qui lui était -faite au nom de Bussy, soit que M. de Pomponne se souciât -peu d'intervenir dans cette délicate affaire, madame -de Sévigné en fut pour ses peines et ses vœux. Mais -Bussy avait pris goût au projet; il s'y entêta, et, comme -il s'était créé lui-même maréchal de France, il s'adjugea -la mission plus loisible et mieux justifiée d'écrire l'histoire -du roi. Il voulut l'en aviser directement par une -lettre des plus bizarres, datée de son lieu d'exil, et où, -entre autres choses, il lui dit ce qui suit: «Ce qui donnera -encore beaucoup de créance à ce que j'écrirai de vous, -Sire, ce sera de voir que je ne suis pas payé pour en -parler, et de peur même qu'on ne croie, un jour, que -c'étoit pour être rappelé que j'en disois tant de bien, je -supplie Votre Majesté très-humblement de me laisser ici -le reste de ma vie; où je la servirai mieux que la plupart -de ceux qui l'approchent tous les jours. J'ai de la naissance -et de l'esprit, Sire, aussi bien que M. de Comines, -pour faire estimer ce que j'écrirai, et j'ai plus de services -à la guerre que lui, ce qui donnera plus de poids à -des mémoires qui traitent des actions d'un grand capitaine -aussi bien que d'un grand roi<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor"> [554]</a>.» Pour n'être pas d'un -poëte, le lecteur voit qu'il ne manque rien à cet éloge. -Quant à la bizarrerie du tour employé pour faire agréer -sa demande, Bussy en donne, lui-même, une explication -qui, sous le peu de modestie des termes, révèle toute -l'habileté d'un courtisan sans cesse en quête de combinaisons -<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span> -capables de rappeler cette <i>folle de Fortune à qui -véritablement il déplaît</i><a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor"> [555]</a>. «Cette lettre (dit-il en la transcrivant -et en l'annotant sur ses manuscrits pour l'édification -de la postérité) paroîtra si extraordinaire à la plupart -du monde qui ne regardent que le dehors des affaires, -que je veux dire les raisons qui me l'ont fait -écrire. Premièrement, il faut qu'on sache que je ne voudrois -pas avoir permission de retourner à la cour ou seulement -à Paris, si l'on ne me donnoit, en même temps, -des honneurs et du bien; car j'aurois beaucoup plus de -peine de voir de près des gens, qui ont toujours été au-dessous -de moi, tenir un plus grand rang et marcher d'un -plus grand air, que je n'en ai de demeurer dans une province -où les emplois que j'ai eus me distinguent de tout le -monde; et quand même on me donneroit le bien et les -honneurs que je devrois avoir, à quoi je ne vois nulle -apparence, je m'en soucierois fort peu. L'âge que j'ai -(soixante et un ans) et les injustices qu'on m'a faites me -donnent un grand mépris de tout cela: cependant je voudrois -bien établir mes enfants, et c'est ce qui m'oblige de -faire au roi un grand sacrifice, en apparence, qui ne me -coûte guère en effet, croyant ou qu'il ne se voudra pas -laisser vaincre en honnêtetés, et qu'il me fera justice, ou -qu'au moins il fera quelque chose pour ma famille. Si -l'on examine cette lettre on la trouvera délicate et fine, -et si elle ne fait pas l'effet qu'on en devroit attendre, ce seroit -la faute de la Fortune, sans laquelle les desseins les -mieux concertés et les mieux conduits ont toujours un -méchant succès<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor"> [556]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span> -Louis XIV reçut avec une sorte de compassion cette -épître qui lui fut remise par M. de Pomponne. C'est ce -qu'on peut induire de la réponse de ce ministre à Bussy: -«J'ai satisfait, monsieur, à ce que vous désiriez de moi. -J'ai lu au roi la lettre que vous avez bien voulu m'adresser -pour Sa Majesté. Elle étoit telle et si pleine de -zèle et de passion pour sa gloire et pour son service, -qu'elle m'a paru en avoir été agréablement écoutée. Personne, -assurément, monsieur, ne peut mieux traiter que -vous le grand sujet que vous proposez de l'histoire de -Sa Majesté<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor"> [557]</a>.»</p> - -<p>Bussy se pare de ce résultat négatif auprès de tous -ses amis, ou de ceux qu'il croyait tels, quêtant de doubles -félicitations, pour la lettre qu'il avait écrite et la banale -réponse qui lui était faite. Sa cousine, en lui payant -le tribut charitable et usité de ses louanges, lui donne -quelques détails plus flatteurs pour son amour-propre sur -l'accueil fait à sa mémorable épître par le roi et son bienveillant -ministre. «Je loue fort, lui dit-elle, la lettre que -vous avez écrite au roi; je l'avois déjà dit à son ministre, et -nous avions admiré ensemble comme le désir de l'immortalité -et de ne rien perdre de toutes les grandes vérités que -l'on doit dire de son règne, ne l'a point porté à vouloir -un historien digne de lui. Il reçut fort bien votre lettre, et -dit en souriant: «Il a bien de l'esprit; il écrira bien -quand il voudra écrire.» On dit là-dessus tout ce qu'il -faut dire, et cela demeure tout court. Il n'importe, je -trouve votre lettre d'un style noble, libre et galant, qui -me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais -<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> -conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur, -afin de donner créance au bien qu'on a à dire de -lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à l'histoire qu'on -veut écrire.» Le fidèle et compatissant Corbinelli ajoute -aussi son coup d'encensoir et renchérit encore sur le style -de madame de Sévigné, sachant bien qu'avec cet amour-propre -robuste, il n'y a pas d'exagération à craindre, et -qu'on ne peut jamais outrer la condescendance ni l'éloge. -«J'ai lu, monsieur, lui dit-il, la lettre que vous écrivez -au roi; je l'ai trouvée charmante par les sentiments, par -le tour, par le style, par la noble facilité, et par tout ce -qui peut rendre un ouvrage de cette espèce incomparable. -Je n'y ai rien vu dont on se pût passer, ni rien non plus -à y ajouter. Le roi devroit vous commander d'être son -unique historien<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor"> [558]</a>.»</p> - -<p>C'est chose risible de voir l'épanouissement de satisfaction -et de reconnaissante tendresse qui se manifeste chez -Bussy enivré par de telles complaisances. «Je voudrois, -répond-il d'abord à sa cousine, que vous vissiez avec -quelle joie je reçois vos lettres, madame; tout ce que je -vous dirai jamais de plus tendre ne vous persuaderoit pas -si bien que je vous aime, ni toutes les louanges que je -vous donnerai, ne vous feront pas tant voir combien je -vous estime... Je suis charmé de l'approbation que vous -donnez à la lettre que j'ai écrite au roi; c'est, à mon gré, -mon chef-d'œuvre, et je trouve que quand Sa Majesté ne -seroit pas touchée de ce que je fais pour elle, son intérêt -propre l'obligeroit à quelque reconnoissance pour moi ou -pour ma maison. Je crois que mes <i>Mémoires</i>, et particulièrement -<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> -cette dernière lettre, seront à la postérité une -satire contre lui s'il est ingrat; et j'ai trouvé plus sûr, -plus délicat et plus honnête de me venger ainsi des maux -qu'il m'a faits, en cas qu'il ne veuille point les réparer, -que de m'emporter contre lui en injures que j'aurois de -la peine à faire passer pour légitimes<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor"> [559]</a>.» Et dans un -<i>post-scriptum</i>, à l'adresse de Corbinelli, Bussy saisit encore -l'occasion de varier son double thème sur ses mérites -propres et sur les obligations du roi: «J'ai trouvé -ma lettre au roi fort belle, monsieur, quand je l'eus écrite; -mais on ne peut jamais mieux connoître si elle l'est effectivement -que vous le faites, ni le mieux dire. Il ne me -paroît pas que Sa Majesté me dût commander de faire -son histoire. Il devroit, seulement, avoir de la reconnoissance -pour la manière dont je parle de lui, qui lui fera -bien plus d'honneur que tout ce que diront les Pellisson, -les Despréaux et les Racine. Qu'il soit aussi long qu'il -voudra à reconnoître ce que je fais pour lui, sa lenteur à -me faire du bien ne me ralentira pas à en dire de lui, et -j'ai mes raisons de dire la vérité jusqu'au bout. Je fais -depuis vingt ans tout ce que je puis pour faire dignement -son éloge, et lui, il fait tout ce qu'il peut par son ingratitude -pour faire de cet éloge une satire<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor"> [560]</a>.»</p> - -<p>On voit ce qu'il y avait sous cette résignation factice -et toute d'apparat. Bussy, quoi qu'il en ait dit, ne cessa -jamais d'espérer, non pas seulement son retour à la cour, -mais sa réintégration dans ses emplois. En attendant, il -<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> -multipliait les prétextes de solliciter quelques faveurs -pour ses deux fils, l'un d'épée et l'autre d'église, qu'on -lui fit attendre, et qui furent médiocres, car le roi se -contenta de donner au premier une compagnie de cavalerie, -et une abbaye au second.</p> - -<p>La marquise de Sévigné avait le sien à la guerre qui se -poursuivait avec des succès constants. Quelques jours -après la prise de Gand, le roi avait en personne attaqué -Ypres, qui, malgré une vive défense, fut obligé de se rendre -le 25 avril 1678<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor"> [561]</a>. Ce dernier succès décida de la paix, -et Louis XIV retourna à Versailles pendant que les négociateurs -de Nimègue activaient sérieusement leur œuvre, -conduite jusque-là avec tant de lenteurs calculées. Mais -toutes les puissances coalisées ne se rendirent point en -même temps. La Hollande, qui avait le plus souffert depuis -le commencement de la lutte, céda la première, et, -le 10 août, un traité fut signé entre les envoyés des États -généraux et les plénipotentiaires de la France, au grand -dépit du tenace Guillaume d'Orange, qui, connaissant -probablement (on l'en a accusé) la conclusion de la paix, -<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> -quatre jours après n'en voulut pas moins combattre une -dernière fois les Français qui tenaient la campagne sous -le commandement de Luxembourg, dans le voisinage -de Mons: il espérait en avoir bon marché, en les surprenant -dans la croyance où ils étaient de la cessation des -hostilités.</p> - -<p>Madame de Sévigné donne sur cette rencontre inattendue -des détails où la belle conduite de son fils tient -une grande et maternelle part. «Où est votre fils, mon -cousin (écrit-elle à Bussy)? Pour le mien, il ne mourra -jamais, puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès -de Mons. La paix étant faite et signée le 9 août, M. le -prince d'Orange a voulu se donner le divertissement de -ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu moins de sang -répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya -faire des excuses à M. de Luxembourg, et lui manda que, -s'il lui avoit fait savoir que la paix étoit signée, il se -seroit bien gardé de le combattre. Cela ne vous paroît-il -pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la comédie, -et qui demande pardon à tous les coups qu'il donne -dans le corps de son ennemi. Les principaux officiers des -deux partis prirent donc, dans une conférence, un air de -paix, et convinrent de faire entrer du secours dans Mons. -Mon fils étoit à cette entrevue romanesque. Le marquis -de Grana (<i>il commandait le contingent espagnol dans -l'armée coalisée</i>) demanda à M. de Luxembourg qui étoit -un escadron qui avoit soutenu, deux heures durant, le -feu de neuf de ses canons, qui tiroient sans cesse pour se -rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenoit. M. de -Luxembourg lui dit que c'étoient les gendarmes-Dauphin, -et que M. de Sévigné, qu'il lui montra là présent, -étoit à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui fut dit d'agréable, -<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> -et combien, en pareille rencontre, on se trouve -payé de sa patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut -quarante de ses gendarmes tués derrière lui. Je ne comprends -pas comment on peut revenir de ces occasions si -chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une immutabilité qui -nous fait voir la mort mille fois plus horrible que quand on -est dans l'action, et qu'on s'occupe à battre et à se défendre. -Voilà l'aventure de mon pauvre fils, et c'est ainsi que -l'on en usa le propre jour que la paix commença. C'est -comme cela qu'on pourroit dire de lui, plus justement -qu'on ne disoit de Dangeau: «<i>Si la paix dure dix ans, -il sera maréchal de France</i><a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor"> [562]</a>.» Dangeau était devenu -général sans presque avoir vu le feu: on ne pouvait -mieux se moquer d'un avancement militaire obtenu -seulement par des services de cour<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor"> [563]</a>.</p> - -<p>Cette belle conduite de Charles de Sévigné, qui inaugurait -dignement ainsi son premier commandement militaire, -est attestée par un journal soigneux d'enregistrer -les nouvelles de guerre, et qui trouve moyen de -joindra à l'éloge du sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin, -celui de sa mère et de sa sœur. «M. le marquis -de Sévigné, dit l'auteur du <i>Mercure galant</i> à sa correspondante -anonyme, commandant la compagnie de -monseigneur le Dauphin, demeura exposé pendant trois -heures à neuf pièces de canon des ennemis, qui tuèrent -ou blessèrent quarante cavaliers de son escadron. On ne -peut montrer plus de fermeté qu'il n'en fit paroître en -cette rencontre. Vous n'en serez pas surprise après ce que -<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> -je vous ai dit de lui dans plusieurs de mes lettres. Elles -vous ont appris qu'il s'est souvent distingué, et on est aisément -persuadé, par tout ce qu'il a fait, qu'il n'a pas -moins de cœur qu'il y a de beauté et d'esprit dans sa -famille<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor"> [564]</a>.»</p> - -<p>Le procédé de Guillaume d'Orange fut diversement apprécié -dans cette circonstance. «Les amis du prince, dit -le chevalier Temple, firent, aussi bien que ses ennemis, -plusieurs réflexions sur cette bataille. Quelques-uns dirent -que Son Altesse savoit, avant le commencement du -combat, que la paix avoit été signée; qu'il avoit trop hasardé -les forces des États (de Hollande) et fait un trop -grand sacrifice à son honneur, puisqu'il ne lui en pouvoit -revenir aucun avantage. D'autres dirent que les lettres -que les États écrivoient au prince pour l'avertir que la paix -avoit été conclue, étoient, à la vérité, arrivées au camp -au commencement du combat, mais que le marquis de -Grana les avoit interceptées et les avoit cachées au prince, -dans l'espérance que cette action pourroit empêcher les -effets du traité. Je n'ai jamais pu être informé de la vérité -de cette affaire; ce qu'il y a de certain, est que le -prince d'Orange ne pouvoit finir la guerre avec plus de -gloire, ni témoigner un plus grand ressentiment qu'on -lui arrachât des mains une si belle occasion, en signant -si précipitamment la paix, qu'il n'avoit jamais cru que -les États pussent signer sans le consentement de l'Espagne<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor"> [565]</a>.» -«Mais (ajoute le diplomate anglais, lequel, malgré -sa mauvaise humeur, ne marchande pas les louanges à -<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> -la France, c'est-à-dire à son chef, qui, avec tant de succès -et de gloire, faisait alors ses destinées), l'Espagne -fut contrainte, d'une nécessité indispensable, d'accepter -les conditions de paix que les Hollandois avoient négociées -pour elle, ce qui laissa la paix de l'Empire et la restitution -de la Lorraine entièrement à la discrétion de la -France. Tout ce que je viens de rapporter me fait encore -conclure que la conduite des François dans toute cette -affaire a été admirable, et qu'il est très-vrai, selon le -proverbe italien, que <i>gli Francesi pazzi sono morti</i><a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor"> [566]</a>.»</p> - -<p>Les négociations ayant pour objet de procurer une -paix générale prirent encore près d'une année. Enfin les -premiers mois de 1679 virent successivement à Paris les -cérémonies, les compliments et les fêtes pour la signature -des divers traités avec la Hollande, l'Espagne, l'empereur -d'Allemagne et le marquis de Brandebourg, qui -n'était point encore roi de Prusse, traités où la France intervenait -comme la puissance prépondérante en Europe. -Ce furent dans tout le royaume, comme à Paris, des réjouissances -infinies<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor"> [567]</a>. On était heureux et fier d'une -aussi glorieuse issue de dix ans de guerres, qui avaient -accru le renom de la France, tout en augmentant son -territoire. Louis XIV en reçut ce nom de <i>Grand</i>, qui -étonnait moins l'Europe qu'il ne nous étonne, et qu'elle -traduisait à sa façon, en appelant <i>le roi</i> celui qu'il est -de mode aujourd'hui d'amoindrir, parce qu'on ne veut -voir que les malheurs et les fautes de sa vieillesse, trop -<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> -oublieux des grandes choses accumulées dans les vingt-cinq -années de sa splendeur. On sait que Louis XIV avait -pris, ou, pour mieux dire, qu'on lui avait donné le soleil -pour emblème. M. Clément, membre de l'Académie des -inscriptions et belles-lettres, fit à propos de la paix générale -une nouvelle devise pour lui. Elle se composait de -l'arc-en-ciel, brillant après l'orage, avec ces mots: <i>Solis -opus</i><a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor"> [568]</a>. Tout le monde applaudit à cette devise si bien -trouvée.</p> - -<p>La paix publiée, les armées rentrèrent en France, et la -plupart des corps furent licenciés. Sévigné et le chevalier -de Grignan revinrent à Paris, et contribuèrent pour leur -part à l'agrément de l'hôtel Carnavalet, qui, grâce aux -nombreux amis de madame de Sévigné et de sa fille, -commençait à devenir l'un des centres de la vie parisienne, -qu'il ne faut pas confondre avec la vie de cour.</p> - -<p>Pendant ces deux radieuses années de 1678 et 1679, -la mère et la fille furent témoins de plusieurs événements -publics et privés, bien faits, les derniers surtout, -pour provoquer leur intérêt, car ils concernaient des -amis ou des connaissances dont les noms reviennent souvent -dans ces Mémoires.</p> - -<p>Le 16 mars 1678 parut, chez Barbin, un ouvrage -annoncé d'avance, longtemps attendu avec impatience, et -connu sans doute de madame de Sévigné par des lectures -faites dans l'intimité. Nous voulons parler de <i>la Princesse -de Clèves</i> de madame de La Fayette<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor"> [569]</a>. Il faut lire dans -la notice exquise dont M. Sainte-Beuve a orné cette -galerie de portraits de femmes qu'il a pris le temps -de faire courts, et qui est un véritable écrin littéraire, il -<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> -faut lire, disons-nous, tout ce qui est relatif à la composition, -à l'apparition, au succès, à la portée et à l'influence de -ce délicieux roman, qui accomplit la révolution du genre<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor"> [570]</a>. -Malgré quelques prétentions de coopération attribuées à -Segrais, et que ce juge à l'œil sûr écarte d'une manière -définitive, <i>la Princesse de Clèves</i>, ainsi qu'il le dit, «fut -bien reçue comme l'œuvre de la seule madame de La -Fayette, aidée du goût de M. de La Rochefoucauld.» Madame -de Sévigné avait trop de goût elle-même, et aimait -trop les auteurs, pour ne pas apprécier favorablement -leur livre; aussi en écrit-elle d'abord à Bussy sur le ton -du plus complet éloge: «C'est une des plus charmantes -choses, dit-elle, que j'aie jamais lues.» Mais Bussy trouve -à redire; il distingue, il épluche, et, sur la demande de sa -cousine, il lui envoie sa critique, assez bénigne toutefois. -«Votre critique de <i>la Princesse de Clèves</i> est admirable, -mon cousin, lui répond-elle un peu vite; j'y ai -trouvé ce que j'en ai pensé<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor"> [571]</a>...» C'est là un de ces traits -qui ont fait accuser madame de Sévigné de prendre assez -facilement l'opinion des gens, de hurler parfois avec les -loups. Non dans cette circonstance; et c'est bien plutôt une -approbation de formule, telle qu'elle est depuis quelque -temps dans l'habitude d'en prodiguer à Bussy.</p> - -<p>Elle se montra moins facile à lui donner gain de -cause sur le compte d'un autre ami dont le retour à -Paris réalisait l'un de ses vœux les plus ardents, mais -scandalisait fort ceux qui avaient admiré et approuvé sa -disparition du monde. Après avoir longtemps hésité, le -<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> -cardinal de Retz s'était enfin décidé à quitter sa retraite -de Commercy, et, non content du séjour de Saint-Denis, -était venu prendre gîte chez sa vraie nièce, à l'hôtel Lesdiguières, -où il se dédommageait, paraît-il, de sa longue -contrainte. C'est madame de Scudéry, toujours friande de -détails malicieux, qui annonce cette nouvelle à Bussy en -ces termes, à la date du 29 avril 1678: «Le cardinal de -Retz est ici logé avec M. et madame de Lesdiguières; -c'est une maison qui fait grosse figure, et le seul réduit -(<i>lieu de réunion</i>) de Paris. Toute la France y est tous -les soirs<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor"> [572]</a>.» Bussy, qui avait cru à l'éternelle retraite de -Retz, se répand en exclamations: «Le cardinal de Retz -a donc jeté le froc aux orties. A qui se fiera-t-on après -cela? Je n'ai jamais vu une vocation qui eût non-seulement -tant d'apparence de sincérité, mais encore de durer -jusqu'au tombeau. On m'a dit que le roi lui avoit fait -mille amitiés. Je vois bien qu'on n'est dévot que jusqu'aux -caresses d'un grand prince<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor"> [573]</a>.» Toujours courtisan sous -cachet: il sait bien que la poste a peu de respect et de -scrupules et il veut avoir les bonnes grâces du Cabinet noir.</p> - -<p>Quelques jours après l'arrivée de Retz à Paris, la marquise -de Sévigné en écrit à l'un de ceux auxquels elle -ouvre son cœur avec le plus de confiance. Cette lettre curieuse, -qui fait connaître les motifs du retour du cardinal, -ou du moins le tour que ses amis voulaient donner à sa -rentrée dans le monde, ainsi que le mécontentement du -public en regard de la joie un peu isolée de madame de -Sévigné, ne se trouve pas dans la correspondance générale -de celle-ci. On la lit dans le recueil particulier des -<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> -<i>Lettres inédites</i>, publiées une première fois par Millevoye -en 1814, et qui devront, quoi qu'en ait pensé le plus savant -des éditeurs de notre illustre épistolaire, être comprises -intégralement dans toute nouvelle édition de sa -Correspondance<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor"> [574]</a>. Voici cette lettre, envoyée de Paris, le -28 avril, à M. le comte de Guitaud:</p> - -<p>«J'ai épuisé tout mon esprit à écrire à mes hommes -d'affaires, vous n'aurez que le reste. M. le cardinal de -Retz est arrivé tout tel qu'il est parti: il loge à l'hôtel -Lesdiguières. Il est allé, ce matin, à Saint-Germain; il a -un procès à faire juger, qui achève de payer ses dettes, -cela vaut bien la peine qu'il le sollicite lui-même. Je crois -qu'il sera à Saint-Denis pendant le voyage du roi, qui -s'en va le dixième de mai. Tout le monde meurt d'envie -de trouver à reprendre quelque chose à cette Éminence; -et il semble même que l'on soit en colère contre lui, et -qu'on veuille rompre à feu et à sang. Je ne comprends -point cette conduite, et, pour moi, j'ai été extrêmement -aise de le voir: je ne suis point payée ni députée de la part -de la forêt de Saint-Mihiel pour la venger de ce qu'il n'y -passe point le reste de sa vie; je trouve que le pape en a -mieux disposé qu'il n'auroit fait lui-même: le monde -tout entier ne vaut pas la peine d'une telle contrainte, il -n'y a que Dieu qui mérite qu'on soutienne ces sortes de -retraites. Je lui fais crédit pour sa conduite; tous ses -amis se sont si bien trouvés de s'être fiés à lui, que je -veux m'y fier encore; il saura très-bien soutenir la gageure -par la règle de sa vie. Vous ne le verrez point de -ruelle en ruelle soutenir les conversations et juger les -beaux ouvrages; il sera retiré de bonne heure, fera et -<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> -recevra peu de visites, ne verra que ses amis et des gens -qui lui conviennent, et qui ne seront point de contrebande -à la régularité de sa vie. Voilà de quoi je trouve qu'on -doit s'accommoder: pour moi, j'en suis contente, et j'aime -et honore cette Éminence plus que jamais. Il m'a témoigné -beaucoup d'amitié; la méchante santé de ma -fille l'a empêchée de pouvoir rendre ce premier devoir -par une visite<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor"> [575]</a>.»</p> - -<p>Cette espèce de plaidoyer adressé par madame de Sévigné -au comte de Guitaud, qui évidemment ne le lui demandait -pas, indique la situation d'esprit des amis du -cardinal de Retz: ils le défendent plus qu'on ne l'attaque, -tant ils sentent le côté faible de sa conduite. On voit aussi, -dans cette lettre, la confirmation qui va devenir plus -formelle tout à l'heure, de cette négociation pressentie des -amis de Retz, pour obtenir du pape qu'il usât envers lui -d'une autorité qui devait trouver peu de résistance.</p> - -<p>C'est dans ces circonstances que Bussy, voulant avoir -le cœur net sur la réapparition qu'on lui disait très-mondaine, -d'un homme dont il avait fort loué la retraite, -s'adressa à sa cousine, qui, mieux que personne, pouvait -le renseigner à cet égard. «Mais je vous supplie, lui -écrit-il le 14 juin, de me mander ce que c'est que le retour -du cardinal de Retz dans le monde; cet homme que -nous ne croyions revoir qu'au jour du jugement, est dans -l'hôtel de Lesdiguières avec tout ce qu'il y a d'honnêtes -gens en France<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor"> [576]</a>. Expliquez-moi cela, madame, car il me -semble que ce retour n'est autre chose que ce que disoient -ceux qui se moquoient de sa retraite<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor"> [577]</a>.»—«Pour le -<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> -cardinal de Retz (répond madame de Sévigné reprenant -les choses d'un peu haut), vous savez qu'il a voulu se -démettre de son chapeau de cardinal. Le pape ne l'a -pas voulu, et non-seulement s'est trouvé offensé qu'on -veuille se défaire de cette dignité quand on veut aller en -paradis, mais il lui a défendu de faire aucun séjour à -Saint-Mihiel, à trois lieues de Commercy, qui est le lieu -qu'il avoit choisi pour demeure, disant qu'il n'est pas -permis aux cardinaux de faire aucune résidence dans -d'autres abbayes que dans les leurs. C'est la mode de -Rome; et l'on ne se fait point ermite <i>al dispetto del Papa</i>. -Ainsi Commercy étant le lieu du monde le plus passant, il -est venu demeurer à Saint-Denis, où il passe sa vie très-conformément -à la retraite qu'il s'est imposée. Il a été quelque -temps à l'hôtel de Lesdiguières; mais cette maison -étoit devenue la sienne. Ce n'étoient plus les amis du duc -qui y dînoient, c'étoient ceux du cardinal. Il a vu très-peu -de monde, et il est, il y a plus de deux mois, à Saint-Denis. -Il a un procès qu'il fera juger, parce que, selon -qu'il se tournera, ses dettes seront achevées d'être payées -ou non. Vous savez qu'il s'est acquitté de onze cent mille -écus. Il n'a reçu cet exemple de personne, et personne ne -le suivra. Enfin, il faut se fier à lui de soutenir sa gageure. -Il est bien plus régulier qu'en Lorraine, et il est toujours -très-digne d'être honoré. Ceux qui veulent s'en dispenser -l'auroient aussi bien fait, quand il seroit demeuré à Commercy, -qu'étant revenu à Saint-Denis<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor"> [578]</a>.»</p> - -<p>Ainsi le biais donné à la résurrection de cet ermite à bout -de voies, c'était que Commercy se trouvant trop accessible -et trop mondain, et Saint-Mihiel n'étant point sa propre -<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> -abbaye, le cardinal, par esprit d'obéissance et un plus -grand amour de la solitude, avait dû venir se loger à -Saint-Denis, dont il était abbé titulaire, mais en subissant -l'obligation d'en sortir lorsque ses affaires l'appelleraient -à Paris, ce qui, quoi qu'en dise son heureuse, indulgente -et peut-être candide amie, lui arrivait souvent. La considération -du procès était pourtant réelle, si toutefois la -présence de Retz eût été indispensable pour assurer le -succès d'une cause juste. Ce procès fut gagné, et l'ancien -dissipateur put achever de payer ses dettes. «Je suis -bien aise (répond Bussy, décidé à se contenter de peu, -évidemment pour plaire à sa cousine), que vous m'ayez -éclairci de la conduite du cardinal de Retz, qui, de loin, -me paroissoit changée, car j'aimois à l'estimer, et cela -me fait croire qu'il soutiendra jusqu'au bout la beauté de -sa retraite<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor"> [579]</a>.» On voit combien Bussy est accommodant -d'appeler retraite ce nouveau genre de vie dont Retz -ne se départit point.</p> - -<p>Le contentement de la marquise de Sévigné fut douloureusement -troublé par la perte d'un ami unique, qui -était aussi pour le cardinal de Retz l'un des <i>trois fidèles</i> -qui, lors de son départ, lui avaient fait la conduite jusqu'à -la frontière de la Lorraine<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor"> [580]</a>. Nous voulons parler de ce -d'Hacqueville, révélé seulement mais pour toujours -connu par la correspondance de madame de Sévigné: cet -ami si dévoué, si obligeant, «trésor de bonté, de capacité, -d'application, d'exactitude et d'impénétrable discrétion;» -cet homme <i>adorable</i>, <i>sans pareil</i>, <i>inépuisable</i>, -qui «faisoit des affaires de ses amis les siennes propres», -<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> -et même, «n'aimoit que ceux dont il étoit accablé»; -<i>si allant, si venant, toujours courant</i>, si habile à se multiplier -qu'on l'avait surnommé <i>les d'Hacqueville</i>, dans -l'impossibilité de croire qu'un seul pût rendre tant de -services à la fois, et que madame de Sévigné, dans sa -reconnaissance bien justifiée, nomme à son tour <i>le grand -d'Hacqueville</i><a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor"> [581]</a>.</p> - -<p>Les lettres où elle devait parler de la perte de cet ami -ne nous sont point parvenues. Son meilleur éditeur, sans -rien rapporter des circonstances de cette mort, nous -apprend qu'une note ancienne, inscrite sur une lettre -adressée à la comtesse de Guitaud par d'Hacqueville, -énonce que celui-ci était mort subitement à Paris, le -31 juillet 1678<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor"> [582]</a>. On trouve, à cet égard, dans la nouvelle -Correspondance de Bussy et de ses amis, quatre lignes -négligées par les précédents éditeurs, que nous reproduisons, -malgré la nature des détails qu'elles nous font -connaître: «M. d'Hacqueville, écrit le 5 août M. de -Gaignères<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor"> [583]</a>, est mort en sept heures de temps, après avoir -pris un lavement: chacun l'a cru empoisonné; cependant -on l'a ouvert, et l'on a trouvé que le lavement avoit fait -crever un abcès qu'il avoit dans le boyau<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor"> [584]</a>.» Bussy -repousse cette idée d'un empoisonnement si étrange. «Il -faut avoir bien envie, répond-il, de trouver des causes -étrangères à la mort de d'Hacqueville pour l'attribuer -au poison. Pour moi je m'étonnois qu'avec le visage qu'il -<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> -avoit il y avoit si longtemps, il eût tant vécu, outre qu'il -étoit si généralement aimé que personne n'en vouloit à -sa vie<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor"> [585]</a>.»</p> - -<p>C'est une des premières fois, depuis la Brinvilliers, -que revient, dans les correspondances du temps, ce mot -sinistre d'empoisonnement, qui, avant un an, va de -nouveau épouvanter Paris<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor"> [586]</a>. Le passage si précis et si -peu destiné à déguiser la vérité, de Gaignères, doit suffire -pour enlever à la mort de d'Hacqueville tout caractère -extraordinaire. Cependant les soupçons dont -parle le correspondant de Bussy ont été recueillis par un -autre contemporain, l'abbé Blache, qui dans des Mémoires -inouïs, non-seulement affirme que d'Hacqueville -serait mort empoisonné, mais l'accuse lui-même -(ceci est tout un monde de menées et d'horreurs souterraines) -d'avoir été le complice du cardinal de Retz et -de la marquise d'Assérac, dans un complot ourdi pendant -de longues années, pour faire périr par le poison -d'abord le cardinal Mazarin, et plus tard Louis XIV et le -Dauphin son fils<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor"> [587]</a>. Des preuves, l'abbé Blache n'en donne -point dans son œuvre, qui offre souvent des caractères -d'évidente extravagance; mais il nous a semblé que nous -<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> -ne devions rien déguiser au lecteur de ce qui concerne -les principaux personnages de cette histoire<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor"> [588]</a>.</p> - -<p>Ce mois de juillet vit encore le mariage de la fille de -l'un des hommes qui figurent souvent dans la correspondance -de madame de Sévigné. Mais pour elle ce n'était -qu'un <i>ami de province</i>, c'est-à-dire un de ceux -à qui elle montrait une bienveillance un peu banale à -cause de son séjour à Aigues-Mortes, où il avait été relégué, -ce qui lui permettait de donner à madame de -Grignan quelques soins dont la mère était reconnaissante. -Nous voulons parler de ce brillant et perverti -marquis de Vardes, exilé en 1672 pour avoir dévoilé à -la reine Marie-Thérèse les amours de son époux et de -la Vallière<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor"> [589]</a>. Lié depuis bien des années avec le disgracié, -Corbinelli avait été choisi par lui pour <i>son résident</i> à -Paris et auprès des puissances, et, prudent et de bon conseil, -il conduisait ses affaires au contentement de toute la -famille<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor"> [590]</a>. «C'est lui (écrit madame de Sévigné, deux ans -avant, dans cette lettre que nous venons de citer), qui maintient -l'union entre madame de Nicolaï (<i>belle-mère de -Vardes</i>) et son gendre; c'est lui qui gouverne tous les -desseins qu'on a pour la petite (<i>la fille de Vardes</i>); tout -a relation et se mène par Corbinelli; il dépense très-peu -à Vardes, car il est honnête, philosophe et discret<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor"> [591]</a>.» -En 1678, Corbinelli avait négocié le mariage de mademoiselle -de Vardes, une riche héritière, avec Louis de -Rohan-Chabot, duc de Rohan. L'agrément du roi obtenu, -<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> -il partit pour le Languedoc, afin d'y faire consentir -le père, à qui le roi demandait sa charge de capitaine -des Cent-Suisses, pour en revêtir le marquis de Tilladet, -et le prix probablement en être compté à sa fille. -L'exilé voulait, au préalable, obtenir comme compensation -son retour à la cour. Corbinelli revint du Languedoc -avec la démission de Vardes et son consentement au -mariage, qui eut lieu le 28 juillet, en son absence, son -rappel devant se faire attendre encore cinq années<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor"> [592]</a>.</p> - -<p>Les amis de Corbinelli se flattaient que, satisfait de -ses services, Vardes, dont la générosité était connue, -profiterait de cette occasion pour accomplir, vis-à-vis -de son résident, quelqu'un de ces actes de libéralité -qu'un gentilhomme pauvre pouvait alors accepter sans -honte et sans blâme, d'un plus grand seigneur que lui, -favorisé de la fortune, et auquel il <i>appartenait</i>. Il n'en -fut rien pour cette fois. Mais un ami, devenu plus magnifique -à mesure qu'il avait mis plus d'ordre dans ses -affaires, vint au secours d'un dénoûment si philosophiquement -supporté jusque-là. «M. le cardinal de Retz, -(mande à Bussy madame de Sévigné toute joyeuse et à -cause de celui qui reçoit et à cause de celui qui donne), -le plus généreux et le plus noble prélat du monde, a -voulu donner à Corbinelli une marque de son amitié -et de son estime. Il le reconnoît pour son allié, mais, -bien plus, pour un homme aimable et fort malheureux. -Il a trouvé du plaisir à le tirer d'un état où -M. de Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour -lui, et tant de services importants, et enfin il lui porta, -<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> -avant-hier, deux cents pistoles pour une année de la -pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps que je -n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup -moindre; il n'y a que sa reconnoissance qui soit infinie; -sa philosophie n'en est pas ébranlée; et comme je sais que -vous l'aimez, je suis assurée que vous serez aussi aise que -moi<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor"> [593]</a>.» Bussy montre, en effet, un contentement égal: «Si -vous saviez, dit-il, le redoublement d'estime et d'amitié -que j'ai pour M. le cardinal de Retz depuis les grâces que -j'ai appris qu'il a faites à notre ami, vous comprendriez -combien je l'aime, et je suis si content du cardinal que je -lui souhaiterois dix ans de moins que son pensionnaire; -ce seroit le compte de tous les deux<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor"> [594]</a>.» Lors de la guerre -de la Fronde, Bussy avait plus d'une fois utilisé les services -de Corbinelli, resté pour lui un ami<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor"> [595]</a>. La parenté, -prise évidemment pour prétexte par Retz dans cet -acte de libéralité, venait du mariage d'Antoine de Gondi -avec Madeleine Corbinelli, contracté en 1463, quand les -deux familles habitaient ensemble à Florence<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor"> [596]</a>. Mais le -cardinal de Retz, qui avait curieusement étudié sa généalogie, -n'en était pas, en 1678, à découvrir cette particularité -de l'histoire de sa maison. Il est plus probable que -ce qu'il récompensait d'une pension chez Corbinelli, c'était -un dévouement récemment mis à l'épreuve, et une -participation habile et discrète aux faits qui avaient amené -son retour à Saint-Denis, ou pour mieux dire à Paris.</p> - -<p>A la fin de cette année, M. de Grignan, après avoir -<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> -tenu les Etats de la Provence à Lambesc, vint rejoindre -sa femme à Paris. En annonçant leur clôture, de Visé -ajoute avec sa galanterie habituelle pour le nom de Sévigné: -«C'est M. le comte de Grignan, lieutenant-général -de la province, qui a clos cette assemblée, et le même -qui nous a enlevé la belle mademoiselle de Sévigné qui -faisoit un des agréables ornements de la cour<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor"> [597]</a>.» Le -mois suivant, le même recueil annonce que «le duc -de Vendôme avoit prêté serment de fidélité entre les -mains du roi, pour son gouvernement de Provence<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor"> [598]</a>.» -Malgré cela, le jeune duc, aussi avide de plaisirs qu'il -venait de se montrer passionné pour la guerre, était fort -peu pressé d'aller prendre possession de son gouvernement, -qu'il laissa, au gré de la cour, deux années encore -entre les mains de son habile lieutenant.</p> - -<p>Le recueil que nous consultons volontiers, et auquel -nous trouvons à emprunter des détails nouveaux et négligés -par les éditeurs de madame de Sévigné, nous apprend -qu'au commencement de cet hiver, l'un des membres -de la famille de Grignan, le coadjuteur d'Arles, qui, -déjà, lors de la mort de Turenne, avait su se faire applaudir -en haranguant le roi au nom du clergé<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor"> [599]</a>, s'était de nouveau -signalé en prêchant à Versailles à l'occasion de la fête -de tous les Saints. Après avoir constaté avec complaisance -«l'éloquence qu'on admira dans le sermon que M. de Grignan, -coadjuteur d'Arles, fit à Versailles, le jour de la -Toussaint, en présence de Leurs Majestés,» le <i>Mercure</i> de -décembre ajoute: «Il seroit difficile d'exprimer les applaudissements -<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> -qu'il en reçut. Le roi, lui-même, l'en félicita, -et eut la bonté de lui dire qu'il n'avoit jamais mieux -entendu prêcher<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor"> [600]</a>.» Le mot est fort, à cette époque où -la chaire retentissait de ces voix éloquentes ayant nom -Fléchier, Bourdaloue, Bossuet. Il est difficile cependant -de révoquer en doute cette courtoisie royale vis-à-vis -du coadjuteur d'Arles, car, si bienveillant qu'il paraisse -pour la famille de Grignan, De Visé, l'auteur du <i>Mercure -galant</i>, à l'excès prudent et timide, n'eût osé gratuitement -prêter au roi des discours que celui-ci n'aurait point tenus. -Il y revient, et avec plus de détails, en rendant compte -au mois de janvier de l'année suivante, des nouveaux -succès obtenus par le coadjuteur à la station de l'Avent, -que Louis XIV, évidemment satisfait de lui, l'avait chargé -de prêcher devant la cour. Nous copions le <i>Mercure</i>, qui -profite de l'occasion pour faire l'éloge des divers membres -de la maison de Grignan, surtout de leur doyen -vénéré, l'archevêque d'Arles, l'une des grandes situations -du clergé provincial d'alors:</p> - -<p>«Je me souviens de vous avoir parlé, le dernier mois, -du succès qu'avoit eu M. le coadjuteur d'Arles en prêchant -devant le roi, le jour de la fête de tous les -Saints. J'aurois aujourd'hui beaucoup à vous dire, si -j'entreprenois de vous marquer combien toute la cour a -donné d'applaudissements à ses derniers sermons de -l'Avent. Il est certain que Sa Majesté n'avoit de longtemps -entendu un prédicateur, ni avec tant d'assiduité, -ni avec tant de satisfaction: aussi a-t-elle dit plusieurs -fois, à son avantage, qu'elle n'avoit jamais ouï mieux -prêcher. Tous les compliments que lui a faits ce digne -<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> -prélat, ont été aussi justes que bien tournés; et dans les -louanges qu'il a données au roi, il a conservé toujours un -certain air grave et d'autorité qu'inspire aux prédicateurs -la dignité de leur caractère. Vous savez qu'il est de la -maison de Grignan. Il a pour frères M. le comte de Grignan, -lieutenant de roi en Provence, M. le chevalier -de Grignan, mestre de camp et brigadier de cavalerie, -qui s'est signalé dans plusieurs occasions pendant cette -dernière guerre, et M. l'abbé de Grignan, que nous -avons vu agent du clergé. Ils sont tous neveux de M. l'archevêque -d'Arles, commandeur des ordres du roi. Personne -n'ignore le mérite de ce grand prélat. Il est d'une -vertu consommée, et, tout aveugle qu'il est, on peut dire -qu'il y a peu d'hommes en France aussi éclairés que lui. -J'irois loin si je m'engageois à vous faire ici l'éloge -en particulier de tous ceux que je viens de vous nommer. -Je vous dirai seulement une chose qui les fait admirer -de toute la terre, c'est la parfaite union qu'on leur voit -garder entre eux. Ils ont tous une si tendre et si cordiale -amitié l'un pour l'autre, et ils vivent dans une si -étroite correspondance, qu'il semble qu'ils n'aient -qu'un cœur et qu'une âme. C'est ce qui fera toujours -subsister cette illustre famille dans le même état, et qu'on -peut prendre pour un présage assuré d'une prospérité -éternelle<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor"> [601]</a>.» L'union des Grignan, leur amour, leur -fidèle dévouement de famille, ressortent de toutes les -pages de la correspondance de madame de Sévigné, sauf -toutefois en ce qui concerne le coadjuteur d'Arles, qui est -l'occasion de cet éloge collectif, et dont nous verrons -les coupables froideurs à l'égard d'un oncle qu'il fuyait -<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> -trop pour le bruit de Paris. Quant à la prospérité présente -de la maison de Grignan, madame de Sévigné -nous dira bientôt ce qu'il fallait en penser; et ces promesses -de splendeur future nous font un singulier effet -à nous, qui connaissons les embarras alors cachés du -gouverneur de la Provence, et qui savons que madame -de Simiane se vit obligée, à quarante ans de là, de vendre -le château de ses pères pour payer les frais de leur faste -traditionnel.</p> - -<p>M. de Grignan, qui avait amené avec lui son jeune fils, -âgé de sept ans, fit pendant ce séjour à Paris sortir de leur -couvent les deux filles nées de son premier mariage avec -Angélique-Claire d'Angennes<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor"> [602]</a>, et la correspondance de -la marquise de Sévigné avec Bussy nous montre tout -ce monde vivant plutôt de la vie de famille que des plaisirs -du temps, dans l'hôtel de Carnavalet où l'on n'était -point définitivement établi, ne l'ayant d'abord pris qu'à -titre d'essai.</p> - -<p>Pour la Cour et les grandes réunions mondaines de -la Ville, l'hiver était des plus brillants. La paix mettait la -joie dans tous les cœurs. C'était à Saint-Germain qu'avaient -encore lieu les fêtes royales, en attendant l'achèvement -de ce fastueux, ruineux et meurtrier Versailles, -appelé avec raison un <i>favori sans mérite</i>, car il semblait -un défi jeté à la nature par une volonté impatiente -de tout dominer, même les éléments. «Le roi (dit -à ce propos madame de Sévigné, le 12 octobre 1678) -veut aller samedi à Versailles, mais il semble que Dieu -ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les bâtiments -soient en état de le recevoir, et par la mortalité -<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span> -prodigieuse des ouvriers, dont on emporte, toutes les -nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de -morts: on cache cette triste marche pour ne pas effrayer -les ateliers, et ne pas décrier l'air de <i>ce favori sans -mérite</i>. Vous savez ce bon mot sur Versailles<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor"> [603]</a>.» La -marquise de Sévigné ne dit point l'auteur de ce mot, qui -n'était pas sans courage, et qu'elle accompagne de commentaires, -pour le temps non moins hardis; mais Voltaire -l'attribue au duc de Créqui<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor"> [604]</a>.</p> - -<p>Cet hiver, comme le précédent, fut d'une rigueur inusitée. -Madame de Sévigné se plaint fort «des glaces et des -neiges insupportables qui avoient fait des rues autant de -grands chemins rompus d'ornières;» et, voulant justifier, -auprès de Bussy, sa fille en retard d'une réponse, elle -ajoute: «Sa poitrine, son encre, sa plume, ses pensées, tout -est gelé<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor"> [605]</a>.» Ce grand froid ne les empêchait point de courir -aux prédications du rival de Bossuet, qui alors attiraient -tout Paris. «Nous sommes occupées présentement, -(écrit en février, au même, la marquise de Sévigné) à juger -des beaux sermons: le père Bourdaloue tonne à Saint-Jacques -de la Boucherie; il falloit qu'il prêchât dans un -lieu plus accessible; la presse et les carrosses y font une -telle confusion, que le commerce de tout ce quartier-là -en est interrompu<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor"> [606]</a>.»</p> - -<p>La joie de la paix était encore accrue par les bruits répandus -de grâces prochaines. La pensée se reportait vers -les disgraciés, les exilés, les prisonniers. Louis XIV était -<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> -triomphant, l'opinion le faisait clément. Après avoir -vaincu l'extérieur, il voulait, disait-on, remporter sa -dernière victoire sur le cœur de ses sujets. Madame de -Sévigné recueillait avidement tous ces bruits, son regard -tourné vers la Bourgogne et Pignerol. Ce n'est pas elle, -toutefois, qui annonce à son cousin, son seul correspondant -de cette date, et, de plus, fort intéressé à la chose, -la nouvelle des premières grâces faites par le roi; c'est le -marquis de Trichâteau, gouverneur de Semur, l'un des -voisins de terre du disgracié, lequel lui apprend, dans une -lettre du 13 janvier 1679, qu'on lui mande de Paris que -«le roi a fait revenir d'exil MM. d'Olonne, de Vassé, -Vineuil, les abbés d'Effiat et de Bellébat<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor"> [607]</a>,» éloignés -des résidences royales, comme soupçonnés d'avoir pris -part à des intrigues de cour pendant la jeunesse de -Louis XIV.</p> - -<p>Ce bon traitement envers des personnages relativement -obscurs, ouvrait les cœurs à l'espérance pour d'autres -absents plus célèbres et plus malheureux. C'était -un sujet d'entretien toujours saisi avec empressement par -la marquise de Sévigné. Le 27 février, elle mentionne -à Bussy une conversation tenue à cet égard chez un -personnage qu'elle ne désigne point, ce qui nous laisse -flotter entre M. de Pomponne, M. de La Rochefoucauld, -ou plutôt le cardinal de Retz, à cause de certains vœux -de mauvaise fortune, formés à l'encontre de gens puissants: -«J'étois, l'autre jour, en un lieu où l'on tailloit en -plein drap sur les grâces que le public attendoit de la bonté -du roi. On ouvroit des prisons, on faisoit revenir des -exilés, en remettoit plusieurs choses à leur place, et on -<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> -en ôtoit plusieurs aussi de celles qui y sont. Vous ne fûtes -pas oublié dans ce remue-ménage, et l'on parla de vous -dignement. Voilà tout ce qu'une lettre vous en peut apprendre<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor"> [608]</a>.» -Et comme présage de cet avenir souhaité, elle -est heureuse de mander que celui qui tient évidemment -une place privilégiée dans ses préoccupations et dans -ses vœux, vient enfin d'obtenir une première faveur. -«Savez-vous, reprend-t-elle, l'adoucissement de la prison -de MM. de Lauzun et Fouquet? Cette permission qu'ils -ont de voir tous ceux de la citadelle, et de se voir eux-mêmes, -de manger et de causer ensemble, est peut-être -une des plus sensibles joies qu'ils auront jamais<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor"> [609]</a>.» Est-ce -le hasard ou une sorte d'affectation d'indifférence en -parlant à l'homme le plus malicieux et le mieux disposé à -ne rien laisser tomber, qui lui fait ainsi nommer Lauzun, -dont elle se soucie peu, avant Fouquet, toujours son ami?</p> - -<p>Le premier, on le sait, après l'éclair de faveur extraordinaire -qui faillit lui faire épouser la cousine germaine -de Louis XIV, s'était par ses violences envers madame -de Montespan, à laquelle il attribuait sa déconvenue, -attiré le courroux royal, et au mois de novembre 1671 -il avait été enfermé dans la citadelle de Pignerol, à -côté du surintendant, qui resta neuf ans à se douter -d'un pareil voisinage<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor"> [610]</a>. Fouquet obtint bientôt d'autres -adoucissements que ceux dont parle son ancienne -amie. Il put recevoir les habitants de Pignerol: enfin sa -<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> -famille fut autorisée à le visiter et même à demeurer avec -lui. Déjà son frère, l'abbé Fouquet, avait vu lever la défense -qui, depuis vingt ans, pesait sur lui d'habiter Paris<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor"> [611]</a>.</p> - -<p>Les grâces que devait amener la paix se bornèrent -là, et Bussy attendit encore trois ans avant de voir arriver -son tour.</p> - -<p>D'autres préoccupations vinrent bientôt captiver l'attention -de la cour. C'est à l'année 1679 que se place le commencement -du règne éphémère de cette beauté d'esprit -simple, qu'on appelait mademoiselle de Fontanges. La -première mention que l'on trouve d'elle se lit dans le -<i>Mercure</i> du mois d'octobre 1678. En annonçant sa réception -comme fille d'honneur de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, seconde duchesse -d'Orléans, De Visé, louangeur intrépide, lui accorde -un témoignage qu'il ne craint pas d'étendre de sa -personne à son esprit. «Le roi, dit-il, étant parti pour -Versailles, le 16 de ce mois, Leurs Altesses Royales -vinrent ici (<i>à Paris</i>) le lendemain, et reçurent mademoiselle -de Fontanges à la place de mademoiselle de Mesnières, -à présent duchesse de Villars. C'est une fort -belle personne. Elle est grande, blonde, a le teint vif, -les yeux bleus, et mille belles qualités de corps et -d'esprit dans une grande jeunesse. M. le comte de -Roussille, son père, est d'Auvergne<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor"> [612]</a>. Elle devait -être présentée par madame la princesse Palatine, qui l'a -donnée; mais, comme elle étoit malade, madame la duchesse -<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> -de Ventadour l'a présentée au lieu d'elle»<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor"> [613]</a>. Née -en 1661, mademoiselle de Fontanges avait alors dix-huit -ans. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> confirme, en un point, ce portrait de -l'auteur du <i>Mercure</i>: «Elle était, écrit-elle, belle des -pieds jusqu'à la tête;» mais (ajoute-t-elle aussitôt) «elle -avait peu de jugement»<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor"> [614]</a>. De plus, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> lui accorde -«un fort bon cœur.» Elle ne parut pas plaire d'abord -au roi: «Voilà un loup qui ne me mangera pas,» dit-il -en riant à sa belle-sœur<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor"> [615]</a>.</p> - -<p>Mais son éclatante beauté, sa jeunesse radieuse, ne tardèrent -pas à fixer tous les regards. «Mademoiselle de Fontanges -fait bruit à la cour,» mande le 23 novembre madame -de Scudéry<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor"> [616]</a>. Six mois ne s'étaient pas écoulés -que des scènes vives et multipliées entre madame de -Montespan et le roi, vinrent faire connaître à tous un -amour que Louis XIV désirait tenir caché, amour violent -comme une passion dernière de jeunesse attardée. Voulant -surtout tenir de madame de Sévigné, si curieuse de -tels faits, si bien renseignée de ces mystères, l'histoire -de la nouvelle galanterie royale, nous renvoyons au chapitre -suivant tous détails à cet égard, que nous fournira -avec abondance sa correspondance bientôt reprise avec -sa fille, et qui ici nous fait défaut. Il en sera de même -de l'affaire dite <i>des Poisons</i>, qui commença aussi vers -le même temps, et dont madame de Sévigné, une fois -sa fille partie, lui déroule au long l'histoire vraiment -inouïe.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> -Au mois de mai de cette année 1679, madame de -Grignan avait formé le projet de s'en retourner en Provence, -car le désir du duc de Vendôme de ne point encore -quitter sa vie de plaisirs, y rappelait son mari. Le 29 -du mois la marquise de Sévigné annonce en ces termes à -Bussy une douleur pour elle toujours nouvelle: «Il y -a dix jours que nous sommes tous à Livry par le plus -beau temps du monde: ma fille s'y portoit assez bien; elle -vient de partir avec plusieurs Grignans; je la suivrai demain. -Je voudrois bien qu'elle me demeurât tout l'été: -je crois que sa santé le voudroit aussi, mais elle a une -raison austère qui lui fait préférer son devoir à sa vie. -Nous l'arrêtâmes l'année passée, et, parce qu'elle croit -se porter mieux, je crains qu'elle ne nous échappe -celle-ci<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor"> [617]</a>.» Mais dès la lettre suivante elle reprend: «Ma -fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte -mieux. Elle vous fait mille amitiés. Si vous la connoissiez -davantage, vous l'aimeriez encore mieux<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor"> [618]</a>.»</p> - -<p>Qu'est-ce qui décida ainsi tout d'un coup madame de -Grignan à prolonger de quatre mois son séjour à Paris, -et fit aussi consentir M. de Grignan, pressé pourtant -de retourner à son poste, à attendre sa femme pendant -tout ce temps? Il y a là un petit mystère d'intérieur qui -n'a jamais été recherché, ni même, ce nous semble, -soupçonné, et qui nous paraît emprunter quelque lumière -de certains points négligés de la correspondance de madame -de Sévigné.</p> - -<p>On a vu tout son culte pour le cardinal de Retz; on -connaît aussi les sentiments affectueux et publiquement -<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> -manifestés de celui-ci pour cette amie si ancienne et -si fidèle, ainsi que pour sa fille<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor"> [619]</a>. Gondi avait presque -fait le mariage de mademoiselle de Rabutin-Chantal avec -le marquis de Sévigné, son parent. Il avait voulu être -le parrain du troisième enfant de madame de Grignan -qu'il se plaisait à appeler <i>sa nièce</i>, quoiqu'il n'y eût, -au fond, entre eux, qu'une alliance fort éloignée. On -lui attribuait des intentions testamentaires favorables -à la maison de Grignan; mais ce n'était point à Pauline, -sa filleule, que l'on pensait qu'il laisserait une -portion, peut-être la totalité d'une fortune considérable -encore, malgré de grands payements de dettes effectués -depuis quelques années. Le cardinal avait paru s'attacher -d'une manière toute particulière au jeune marquis -de Grignan, qui annonçait une intelligence heureuse et -un charmant caractère. Il lui avait déjà témoigné de -loin de bienveillantes dispositions: la gentillesse de ses -sept ans ne fit qu'accroître, à ce premier voyage à Paris, -un attachement tout paternel et plein d'espérances. -Comme la duchesse de Lesdiguières, la plus proche parente -du cardinal de Retz, n'avait qu'un fils déjà puissamment -riche, rien ne faisait obstacle à ce que celui de -madame de Grignan fût choisi pour l'héritier du prélat.</p> - -<p>C'était là l'un des rêves les plus choyés de madame -de Sévigné, qui devinait, plus encore qu'elle ne la connaissait, -la position gênée de son gendre. En vue de sa -réalisation, elle ne négligeait rien de tout ce que pouvaient -lui inspirer son amour passionné pour sa fille, -son tact, son adresse, qu'amnistiait en ceci son véritable -dévouement pour le cardinal de Retz. Elle trouvait -<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> -un aide dans Corbinelli, pleinement associé à ses vœux -et à ses projets, et employant sans restriction, dans -l'intérêt des Grignan, son influence récente, mais réelle, -sur l'esprit du cardinal.</p> - -<p>Quoique désirant fort pour son fils une fortune si nécessaire -à son avenir, madame de Grignan était loin de -mettre à sa poursuite la vivacité et les soins de sa mère. -La tournure de son caractère, sa susceptibilité, sa roideur, -la rendaient peu propre à ce manége obstiné, au -moyen duquel les gens experts savent attirer à eux les -successions les plus éloignées, les plus improbables. Incapable, -autant qu'elle, de rien tenter d'excessif et de -déloyal, madame de Sévigné eût voulu que sa fille se -montrât, du moins, prévenante, polie sinon gracieuse, -pour un homme dont l'amitié présente, indépendamment -de tout futur bienfait, était à ses yeux un honneur et -une source d'avantages.</p> - -<p>Françoise de Sévigné avait été élevée à aimer le cardinal -de Retz. Mais, depuis son mariage, elle paraissait -avoir apporté dans ses relations avec lui une réserve, -une tiédeur que n'expliqueraient pas suffisamment les -restrictions prudentes mises par Retz à l'assentiment -qui lui était demandé pour l'union de sa nièce avec le -comte de Grignan, dont il pressentait les embarras de -fortune. Le médiocre penchant, parfois visible, de celui-ci -pour l'Éminence trop avisée, est-il un indice que cette opinion -peu favorable lui fut connue? Quoi qu'il en soit, -on peut trouver d'autres raisons du peu de cordialité -qu'il éprouvait et que très-probablement il contribua -à inspirer à sa femme, et c'est ici que se placent quelques -aperçus, que nous croyons nouveaux, que l'on -trouvera vraisemblablement hasardés, et dont nous ne -<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> -nous dissimulons pas la délicatesse, sur la biographie de -la fille de madame de Sévigné.</p> - -<p>On connaît, par ce qu'il en a dit lui-même après -beaucoup d'autres, la réputation galante de l'abbé de -Gondi: coadjuteur, il n'en perdit rien; devenu cardinal, -il en garda quelque chose, et, quoiqu'il ne fût plus -jeune, on l'eût difficilement vu, sans soupçon injuste ou -fondé, rendre des soins assidus à une jeune et jolie -femme, qui, de son côté, se fût montrée heureuse ou -seulement flattée de ses assiduités. M. de Grignan n'avait -donc nul désir que sa femme se prêtât aux empressements -souvent manifestés par Retz, qui, sous le couvert -d'une parenté illusoire, eût pu prétendre à de faciles et -dangereuses privautés. Rien ne permet de supposer au -prélat des desseins, encore moins des entreprises, dont -nulle trace sérieuse ne subsiste dans les souvenirs écrits -du temps. Mais tout dans la conduite de madame de -Grignan dénote une préoccupation, un souci, une crainte -même de l'opinion, qui est à nos yeux la seule cause -et l'explication plausible de sa froideur pour la <i>chère -Éminence</i> de sa mère.</p> - -<p>Cette froideur était intermittente, et la comtesse de -Grignan en témoignait plus ou moins suivant les oscillations -de l'opinion et de la médisance parisiennes. Parfois -elle semblait répondre à l'affection affichée de cet oncle -pour rire. Nous en trouvons un exemple dans ce passage -d'une lettre de la vigilante madame de Scudéry, écrite -quatre ans auparavant, à l'époque où le prince de l'Église, -selon ses prôneurs pleinement dégoûté, préludait par la -démission de son chapeau à une retraite que l'on disait -sans retour: «Notre ami, le cardinal de Retz, quitte prochainement -son chapeau, mais il ne quitte point, dit-on, -<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> -madame de Grignan ni madame de Coulanges. Il passe le -jour avec ces dames. Que dites-vous de cette retraite<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor"> [620]</a>?» -Madame de Scudéry fournit aussi la preuve que, même à -l'époque où ce récit est parvenu, après le retour si peu édifiant -de Commercy, Retz n'avait rien rabattu de ses allures -mondaines, on pourrait dire de ses habitudes galantes: le -vieil homme subsistait toujours, sa pénitence au désert -n'avait pu le changer. «On dit, écrit à Bussy sa fidèle -amie, le 23 novembre 1678, que notre ami le cardinal de -Retz ne bouge de chez madame de Bracciano. Cela n'est-il -pas étrange qu'il faille de ces amusements-là toute la -vie? qu'est-ce qui paroissoit avoir mieux renoncé à tout -cela que lui?»<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor"> [621]</a> Bussy s'en explique d'abord avec son -voisin de Semur, M. de Trichâteau: «On me mande, lui -dit-il, que le cardinal de Retz achève de faire sa pénitence -chez madame de Bracciano, qui, comme vous -savez, étoit madame de Chalais, fille de Noirmoutier. -Si cela est, je ne désespère pas de voir l'abbé de La Trappe -revenir soupirer pour quelques dames de la Cour<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor"> [622]</a>.» -Dans sa réponse à madame de Scudéry, il manifeste encore -son étonnement de voir le cardinal, dont il avait -admiré le renoncement, quitter la voie de l'abbé de -Rancé pour s'attacher aux pas de la future princesse -des Ursins. «Si le cardinal de Retz, ajoute-t-il, va au -paradis par chez madame de Bracciano, l'abbé de La -Trappe est bien sot de tenir le chemin qu'il tient pour y -aller»<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor"> [623]</a>. C'est en tout bien tout honneur, nous voulons le -<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> -croire, que le cardinal de Retz fréquentait avec cette assiduité -l'hôtel de la duchesse de Bracciano, encore jeune -et belle; mais le peu de réserve de sa vie et la curiosité -dont ses moindres actions étaient l'objet, suffisent pour -expliquer et nous dirons justifier la conduite de madame -de Grignan, amoureuse de sa bonne renommée.</p> - -<p>Nous ne pensons pas que celle-ci eût fait à sa mère -la confidence de son for intérieur et de ses scrupules à -l'endroit du mondain prélat. Madame de Sévigné, qui -croyait à la vertu de sa fille, comme elle croyait à son -esprit et à sa raison, c'est-à-dire avec une foi tenant -du culte, n'eût point accordé aux plus malintentionnés -le pouvoir d'effleurer même sa pure réputation: d'un -autre côté elle tenait son ami pour incapable d'autoriser -tout mauvais jugement; c'était donc sans préoccupation -aucune qu'elle poussait madame de Grignan à rendre -au cardinal des soins plus assidus, et par reconnaissance -d'une affection qu'elle lui certifiait, et à cause des -espérances qu'elle avait conçues pour son petit-fils, dernier -soutien d'une maison chancelante.</p> - -<p>Déjà, en 1675, la marquise de Sévigné avait entretenu -sa fille des dispositions favorables de leur ami commun, -mais dans des termes indiquant qu'alors c'était à madame -de Grignan, elle-même, que Retz voulait laisser tout ou -partie de sa fortune. On va voir dans le passage suivant le -peu de penchant qu'avait celle-ci à cultiver avec suite -et bonne grâce ces chances de succession: «Pour ce -que vous me dites de l'avenir touchant M. le cardinal, il -<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> -est vrai que je l'ai vu fort possédé de l'envie de vous témoigner -en grand volume son amitié, quand il aura payé -ses dettes; ce sentiment me paroît assez obligeant pour -que vous en soyez informée; mais, comme il y a deux -ans à méditer sur la manière dont vous refuserez ses -bienfaits, je pense, ma chère enfant, qu'il ne faut point -prendre des mesures de si loin: Dieu nous le conserve -et nous fasse la grâce d'être en état, dans ce temps, de -lui faire entendre vos résolutions; il est fort inutile, -entre ci et là, de s'en inquiéter.<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor"> [624]</a>» Évidemment c'était -là aux yeux de madame de Grignan un héritage compromettant.</p> - -<p>Sa répugnance sur ce point allait jusqu'à repousser -les présents en apparence les plus innocents. M. Walckenaer -a déjà parlé du refus de cette cassolette d'argent, -de forme gothique, valant trois cents francs à -peine, et que le cardinal de Retz, partant pour Saint-Mihiel, -avait voulu envoyer comme souvenir à sa nièce<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor"> [625]</a>: -rien ne put décider madame de Grignan à accepter ce -mince cadeau, ni les instances du prélat, ni les prières -et même les reproches de sa mère. «Il n'y a rien de -noble à cette vision de générosité, lui écrivait celle-ci; -je crois n'avoir pas l'âme trop intéressée, et j'en ai -fait des preuves, mais je pense qu'il y a des occasions où -c'est une rudesse et une ingratitude de refuser: que -manque-t-il à M. le cardinal pour être en droit de vous -faire un tel présent? à qui voulez-vous qu'il envoie -cette bagatelle? Il a donné sa vaisselle à ses créanciers; -s'il y ajoute ce bijou, il en aura bien cent écus; -<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span> -c'est une curiosité, c'est un souvenir, c'est de quoi -parer un cabinet: on reçoit tout simplement avec -tendresse et respect ces sortes de présents, et, comme -il disoit cet hiver, il est au-dessous du <i>magnanime</i> de -les refuser; c'est les estimer trop que d'y faire tant -d'attention<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor"> [626]</a>.» Le cardinal, sans doute pour forcer la -main à madame de Grignan, s'étant obstiné à lui faire -adresser dans son château ce présent malencontreux, -celle-ci n'hésita pas à le lui renvoyer<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor"> [627]</a>. «Savez-vous -bien, lui dit sa mère avec humeur, que vous n'avez -pas pensé droit sur la cassolette, et qu'il (le cardinal) -a été piqué de la hauteur dont vous avez traité cette -dernière marque de son amitié! Assurément vous avez -outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, -où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: -vous ne trouverez personne de votre sentiment, -et vous devez vous défier de vous quand vous êtes seule -de votre avis<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor"> [628]</a>.» Nous dirons encore ici que ce don -avait trop peu de valeur pour que le refus vînt uniquement -d'une excessive et même ridicule générosité de caractère.</p> - -<p>Trois ans après, comme le cardinal de Retz, toutes -ses dettes payées, persistait dans son désir de témoigner -à madame de Grignan son amitié «en grand volume», -le moment était venu pour elle de refuser, -comme elle en avait eu jusque-là le dessein, cette considérable -et très-significative marque d'une affection plus -redoutée que cultivée. C'est alors, sans doute, que -<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> -Retz, soit par une inspiration personnelle, soit par -suite de quelque maternelle insinuation de madame de -Sévigné, soit plutôt par l'effet d'un habile conseil donné -par le fidèle et ingénieux Corbinelli, s'arrêta à l'idée -d'adopter pour héritier le jeune marquis de Grignan. -Cette combinaison sauvait toutes les apparences: madame -de Grignan n'était pas en nom, et cependant le -bien arrivait à ce qu'elle avait de plus cher au monde. -Nous pensons que c'est lorsque cette perspective s'ouvrit -devant elle que la comtesse de Grignan, qui était sur -le point de partir pour la Provence, se décida, de l'aveu -de son mari, à rester à Paris, afin d'y suivre les chances -qui se prononçaient en faveur de leur maison.</p> - -<p>Mais, en faisant cette concession, madame de Grignan -ne put prendre sur elle de changer sa conduite vis-à-vis -du cardinal de Retz. Elle eût souhaité que la fortune -vînt à son fils, mais sans paraître s'en occuper elle-même; -et, bizarrerie que l'on conçoit après ce que -nous venons de dire, plus le dessein du cardinal prenait -forme et couleur, plus elle affichait de réserve et de -froideur. Elle voulait et ne voulait pas. Sa tendresse -maternelle lui faisait vivement désirer le succès, la -crainte de l'opinion le lui faisait appréhender. Alternativement -elle avouait et désavouait sa mère, qui, elle, -marchait au but sans hésitation, sans souci jugé superflu. -Tantôt elle trouvait le zèle de Corbinelli indiscret, -et tantôt elle entrait à son égard dans d'injustes -défiances, le prenant pour un faux ami. Que l'on ajoute -à cela ce vice de caractère, ce défaut d'expansion, de -confiance, de communication relativement à ses affaires -domestiques, plus marqués encore à ce dernier -voyage; que l'on tienne compte enfin d'une jalousie -<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> -véritable, non moins vive qu'imméritée, contre l'ami le -plus dévoué mais en même temps le confident le plus -secret de sa mère, et l'on aura une idée de la situation -morale de cette femme, d'ailleurs maladive de corps -comme d'esprit, et, par contre-coup, des tribulations, -des souffrances de madame de Sévigné.</p> - -<p>Ce trouble douloureux a laissé des traces plus accusées -encore que la première agitation de 1677, dont -nous avons entretenu le lecteur au chapitre précédent, -en mettant les textes sous ses yeux<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor"> [629]</a>. Nous voulons procéder -de même dans cette seconde occasion: il ne faut -rien perdre de l'expression de ces orages d'intérieur, -car, intérêt de style et éloquence du cœur à part, ce -sont des pièces de ce procès d'incompatibilité d'humeur -qu'il a paru piquant d'intenter à cette mère idolâtre et -à cette fille solidement dévouée.</p> - -<p>Voici d'abord une lettre écrite à l'hôtel Carnavalet, -d'une chambre à l'autre, après une véritable scène -d'amoureux, où l'on s'est dit de désagréables choses, -le cœur gros d'impatience, de tendresse, et surtout de -larmes, qui débordent le lendemain, dans un assaut -de générosité où chacune revendique pour elle seule -les torts de la veille:</p> - -<p>«J'ai mal dormi; vous m'accablâtes hier au soir, je -n'ai pu supporter votre injustice. Je vois plus que les -autres les qualités admirables que Dieu vous a données. -J'admire votre courage, votre conduite. Je suis persuadée -du fonds de l'amitié que vous avez pour moi. Toutes -ces vérités sont établies dans le monde, et plus encore -chez mes amis. Je serois bien fâchée qu'on pût douter -<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> -que, vous aimant comme je fais, vous ne fussiez point pour -moi comme vous êtes. Qu'y a-t-il donc? C'est que c'est -moi qui ai toutes les imperfections dont vous vous chargiez -hier au soir; et le hasard a fait qu'avec confiance je me -plaignis hier à M. le chevalier que vous n'aviez pas assez -d'indulgence pour toutes ces misères; que vous me les -faisiez quelquefois trop sentir, que j'en étois quelquefois -affligée et humiliée. Vous m'accusez aussi de parler à des -personnes à qui je ne dis jamais rien de ce qu'il ne faut -point dire. Vous me faites, sur cela, une injustice trop -criante; vous donnez trop à vos préventions; quand elles -sont établies, la raison et la vérité n'entrent plus chez -vous. Je disois tout cela <i>uniquement</i> à M. le chevalier, il -me parut convenir avec bonté de bien des choses; et quand -je vois, après qu'il vous a parlé sans doute dans ce sens, -que vous m'accusez de trouver ma fille tout imparfaite, -toute pleine de défauts, tout ce que vous me dites hier -au soir, et que ce n'est point cela que je pense et que -je dis, et que c'est au contraire de vous trouver trop dure -sur mes défauts dont je me plains, je dis: Qu'est-ce que -ce changement? et je sens cette injustice, et je dors mal; -mais je me porte fort bien et prendrai du café, ma bonne, -si vous le voulez bien<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor"> [630]</a>.»</p> - -<p>Au mois de mai 1679, la mésintelligence avait déjà -commencé, et madame de Sévigné ayant peut-être un peu -brusquement quitté l'hôtel Carnavalet pour les ombrages -de Livry, si favorables aux soupirs, pendant que sa -<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> -fille allait faire à Versailles une expédition utile aux -intérêts de sa maison, celle-ci se permit quelques reproches, -auxquels répond le billet suivant:</p> - -<p>«Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée -des illusions et des fantômes, vous deviez bien m'épargner -la vilaine idée des dernières paroles que vous m'avez dites. -Si je ne vous aime pas, si je ne suis point aise de -vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous -avoue, ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les -personnes du monde. J'ai fait mon possible pour oublier -vos reproches, et je n'ai pas eu beaucoup de peine -à les trouver injustes. Demeurez à Paris et vous verrez -si je n'y courrai pas avec bien plus de joie que je -ne suis venue ici. Je me suis un peu remise en pensant -à tout ce que vous allez faire où je ne serai point, -et vous savez bien qu'il n'y a guère d'heure où vous -puissiez me regretter; mais je ne suis pas de même et j'aime -à vous regarder et à n'être pas loin de vous pendant que -vous êtes en ces pays où les jours vous paroissent si longs; -ils me paroîtroient tout de même si j'étois longtemps -comme je suis présentement...<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor"> [631]</a>.»</p> - -<p>Mais le précieux recueil édité par Millevoye nous -fournit la plus curieuse de toutes les lettres de madame -de Sévigné, publiées jusqu'ici sur ces troubles de -famille.</p> - -<p>En remettant au chevalier de Perrin la correspondance -de son aïeule pour la première édition autorisée de 1734, -la marquise de Simiane avait eu soin d'en retirer ce qui -accusait de trop vives discussions entre la mère et la -fille. Les lettres fournies par elle contiennent cependant -<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span> -la preuve de ces dissentiments passagers; on l'a vu pour -l'année 1677, on le verra tout à l'heure pour cette -nouvelle crise. Mais dans ce que la piété trop timorée -de la petite-fille a laissé passer, rien n'approche de -la netteté et de la franchise émue de cet accent maternel -qui domine dans la lettre qu'un hasard heureux -avait mise entre les mains de Millevoye. C'est toujours -le même cœur idolâtre, mais qui veut en finir avec un -caractère malheureux, cause de chagrins renaissants. -Toutefois, au courant de ce langage inusité de froide raison -et de maternelle autorité, madame de Sévigné se -sent prise d'un accès de plus tendre faiblesse à l'idée -d'une séparation prochaine, que ces nouveaux malentendus -semblent devoir hâter. Les autres parties de -la lettre ont reçu leur commentaire de ce que nous -avons dit de la situation d'esprit de madame de Grignan -à l'égard du confident de sa mère, et du cardinal de Retz, -ainsi que des démarches qui étaient faites en vue de la -succession du prélat. On y voit encore que celui-ci avait -cru devoir renouveler, mais sans plus de succès que -pour sa cassolette, l'offre de quelque libéralité nouvelle, -afin d'éprouver la docilité de sa nièce en matière -de présents.</p> - -<p class="dater">Paris, 1679.</p> - -<p>«Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de -vous écrire, une fois pour toutes, comme je suis pour vous. -Je n'ai point l'esprit de vous le dire; je ne vous dis rien -qu'avec timidité et de mauvaise grâce, tenez-vous donc -à ceci. Je ne touche point au fond de la tendresse sensible -et naturelle que j'ai pour vous; c'est un prodige. Je ne -sais pas quel effet peut faire en vous l'opposition que -<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> -vous dites qui est dans nos esprits; il faut qu'elle ne soit -pas si grande dans nos sentiments, ou qu'il y ait quelque -chose d'extraordinaire pour moi, puisqu'il est vrai -que mon attachement pour vous n'en est pas moindre. -Il semble que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela -augmente mon amitié plutôt que de la diminuer: enfin, -jamais, ce me semble, on ne peut aimer plus parfaitement. -Je vous assure, ma bonne, que je ne suis occupée que -de vous, ou par rapport à vous, ne disant et ne faisant -rien que ce qui me paroît vous être le plus utile. C'est -dans cette pensée que j'ai eu toutes les conversations -avec S. E. qui ont toujours roulé sur dire que vous -avez de l'aversion pour lui. Il est très-sensible à la perte -de la place qu'il croit avoir eue dans votre amitié; il ne -sait pourquoi il l'a perdue. Il croit devoir être le premier -de vos amis, il croit être des derniers. Voilà ce qui -cause ses agitations et sur quoi roulent toutes ses pensées. -Sur cela, je crois avoir dit et ménagé tout ce que l'amitié -que j'ai pour vous, et l'envie de conserver un ami si bon -et si utile, pouvoit m'inspirer, contestant ce qu'il falloit -contester, ne lâchant jamais que vous eussiez de l'horreur -pour lui, soutenant que vous aviez un fonds d'estime, -d'amitié et de reconnoissance, qu'il retrouveroit s'il prenoit -d'autres manières; en un mot, disant toujours si -précisément tout ce qu'il falloit dire, et ménageant si -bien son esprit malgré ses chagrins, que, si je méritois -d'être louée de faire quelque chose de bien pour vous, il -me sembloit que ma conduite l'eût mérité. C'est ce qui -me surprit, lorsqu'au milieu de cette exacte conduite, il -me parut que vous faisiez une mine de chagrin à Corbinelli, -qui la méritoit justement comme moi, et encore -moins, s'il se peut, car il a plus d'esprit et sait mieux -<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> -frapper où il veut. C'est ce que je n'ai pas encore compris, -non plus que la perte que je vois que vous voulez bien -faire de cette Éminence. Jamais je n'ai vu un cœur si -aisé à gouverner pour peu que vous voulussiez en prendre -la peine. Il croyoit avoir retrouvé, l'autre jour, ce fonds -d'amitié dont je lui avois toujours répondu; car j'ai cru -bien faire de travailler sur ce fonds; mais je ne sais comme -tout d'un coup cela s'est tourné d'une autre manière. -Est-il juste, ma bonne, qu'une bagatelle sur quoi il -s'est trompé, m'assurant que vous la souffririez sans colère, -m'étant moi-même appuyée sur sa parole pour la -souffrir; est-il possible que cela puisse faire un si grand -effet? Le moyen de le penser! Eh bien! nous avons mal -deviné; vous ne l'avez pas voulu: on l'a supprimé et renvoyé: -voilà qui est fait; c'est une chose non avenue, -cela ne vaut pas, en vérité, le ton que vous avez pris. Je -crois que vous avez des raisons; j'en suis persuadée par -la bonne opinion que j'ai de votre raison. Sans cela ne -seroit-il point naturel de ménager un tel ami? Quelle affaire -auprès du roi, quelle succession, quel avis, quelle -économie pourroit jamais vous être si utile, qu'un cœur -dont le penchant naturel est la tendresse et la libéralité, -qui tient pour une faveur de souffrir qu'il l'exerce pour -vous, qui n'est occupé que du plaisir de vous en faire, -qui a pour confident toute votre famille, et dont la conduite -et l'absence ne peuvent, ce me semble, vous obliger -à de grands soins? Il ne lui faudroit que d'être persuadé -que vous avez de l'amitié pour lui, comme il a cru que -vous en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, -parce que ce temps est passé. Voilà ce que je vois du point -de vue où je suis; mais comme ce n'est qu'un côté, et que -du vôtre je ne sais aucune de vos raisons ni de vos sentiments, -<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> -il est très-possible que je raisonne mal. Je trouvois -moi-même un si grand intérêt à vous conserver cette -source inépuisable, et cela pourroit être bon à tant de -choses, qu'il étoit bien naturel de travailler sur ce fonds.</p> - -<p>«Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. -Vous disiez bien cruellement, ma bonne, que je serois -trop heureuse quand vous seriez loin de moi, que vous -me donniez mille chagrins, que vous ne faisiez que me -contrarier. Je ne puis penser à ce discours sans avoir le -cœur percé, et fondre en larmes. Ma très-chère, vous -ignorez bien comme je suis pour vous, si vous ne savez -que tous les chagrins que me peut donner l'excès de la -tendresse que j'ai pour vous, sont plus agréables que tous -les plaisirs du monde où vous n'avez point de part. Il est -vrai que je suis quelquefois blessée de l'entière ignorance -où je suis de vos sentiments, du peu de part que j'ai à -votre confiance: j'accorde avec peine l'amitié que vous -avez pour moi avec cette séparation de toutes sortes de -confidences. Je sais que vos amis sont traités autrement; -mais enfin, je me dis que c'est mon malheur que vous -êtes de cette humeur, qu'on ne se change point; et, plus -que tout cela, ma bonne, admirez la faiblesse d'une véritable -tendresse, c'est qu'effectivement votre présence, un -mot d'amitié, un retour, une douceur, me ramène et me -fait tout oublier. Ainsi, ma belle, ayant mille fois plus de -joie que de chagrin, et le fonds étant invariable, jugez -avec quelle douleur je souffre que vous pensiez que je -puisse aimer votre absence. Vous ne sauriez le croire, si -vous pensez à l'infinie tendresse que j'ai pour vous; voilà -comme elle est invariable et toujours sensible. Tout autre -sentiment est passager et ne dure qu'un moment, le fonds -est comme je vous le dis. Jugez comme je m'accommoderai -<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> -d'une absence qui m'ôte de légers chagrins que je -ne sens plus, et qui m'ôte une créature dont la présence -et la moindre amitié fait ma vie et mon unique plaisir. -Joignez-y les inquiétudes de votre santé, et vous n'aurez -pas la cruauté de me faire une si grande injustice; songez-y, -ma bonne, à ce départ, et ne le pressez point, vous -en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous appelez des -forces a toujours été par votre faute et l'incertitude de -vos résolutions; car, pour moi, hélas! je n'ai jamais eu -qu'un but, qui est votre santé, votre présence, et de vous -retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par la force -des choses que vous dites pour confondre, qui sont précisément -contre vous. Il faudroit quelquefois ménager -ceux qui pourroient faire un bon personnage dans les occasions. -Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre; -je me suis abandonnée au plaisir de vous parler et de vous -dire comme je suis pour vous. Je parlerois d'ici à demain, -je ne veux point de réponse; Dieu vous en garde, ce n'est -pas mon dessein. Embrassez-moi seulement et me demandez -pardon; mais je dis pardon, d'avoir cru que je -puisse trouver du repos dans votre absence<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor"> [632]</a>.»</p> - -<p>Mais l'événement le plus imprévu allait mettre fin à -cette délicate et pénible situation. Vers le milieu du -mois d'août, le cardinal de Retz, dont la santé semblait -s'être raffermie depuis son retour, tomba subitement -malade. En peu de jours le mal eut fait de tels progrès -que ses amis purent tout craindre, surtout en voyant la -complète divergence d'opinions des médecins et des personnes -qui le soignaient à l'hôtel Lesdiguières, où il s'était -alité. Sa maladie paraît avoir été une véritable fièvre -<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> -pernicieuse que l'on s'obstinait à traiter par les moyens -impuissants de la vieille médecine, quand on avait -sous la main le remède infaillible, le <i>Quinquina</i>, introduit, -depuis quelques années, avec de grandes contestations -de la part de l'École, mais alors, précisément, -popularisé par un médecin venu de Londres. Le chevalier -Talbot, c'est son nom, avait dû à la précieuse -écorce du Pérou des cures éclatantes qui, en peu de -temps, l'avaient rendu lui-même célèbre: on ne l'appelait -plus que l'<i>Anglois</i>, et son remède qui était du vin -fortement saturé de quina, le <i>remède de l'Anglois</i>.</p> - -<p>Les merveilles, avec raison attribuées au Quinquina, -étaient faites pour séduire un esprit hardi et porté aux -nouveautés comme le cardinal de Retz, et, quelque -temps auparavant, l'abbé de Livry, cet oncle si utile et -si cher à madame de Sévigné, ayant été atteint d'une -fièvre catarrhale, qui pouvait devenir grave, ce fut le -cardinal qui décida facilement son amie, vraie disciple -de Molière à l'égard de la pédantesque Faculté, à faire -appeler l'<i>Anglois</i> pour soigner son Bien-Bon. En quelques -jours le chevalier Talbot eut coupé la fièvre de l'abbé de -Coulanges, donnant ainsi tout loisir de guérir, sans crainte -de complication fâcheuse, une oppression de poitrine -qui avait grandement effrayé madame de Sévigné. Aussi, -dès que la fièvre du cardinal de Retz eut pris une tournure -alarmante, la marquise fut-elle une des plus vives -à réclamer que le remède de l'Anglois lui fût administré, -soutenue en cela par sa fille et madame de la Fayette, -qui, comme elle, visitaient assidûment l'hôtel de Lesdiguières. -Mais elles n'y avaient pas la même influence -que les maîtres de la maison qui d'accord avec quelques -autres amis considérables, paraissent avoir été opposés à -<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> -l'emploi du curatif nouveau, soit par crainte de froisser -les sommités médicales qui entouraient le cardinal, soit, -ce qu'il vaut mieux penser, par une conviction contraire -à cette panacée, dénigrée et vantée avec un égal emportement, -mais que, cependant, le malade réclamait avec -insistance. Après quelques jours de ces débats funestes, -et devant l'impuissance avouée de l'École officielle, on -se décida enfin à recourir au chevalier Talbot. A la vue -du malade, celui-ci déclara qu'on l'avait fait appeler -trop tard. Le lendemain, 24 août, en effet, à deux heures -de l'après-midi, le cardinal de Retz rendait le dernier -soupir, à la grande désolation de madame de Sévigné, -empressée de raconter cette mort et sa douleur à -son correspondant des choses délicates et intimes, le -comte de Guitaud. Voici son récit, emprunté au recueil -de Millevoye, dont l'importance se trouve, par ces détails, -confirmée une fois de plus:</p> - -<p>«Hélas! mon pauvre monsieur, quelle nouvelle vous -allez apprendre, et quelle douleur j'ai à supporter! -M. le cardinal de Retz mourut hier, après sept jours de -fièvre continue. Dieu n'a pas voulu qu'on lui donnât du -remède de l'Anglois, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience -de notre bon abbé de Coulanges fût tout chaud, et -que ce fût même cette Éminence qui nous décidât pour -nous tirer de la cruelle Faculté, en protestant que s'il avoit -un seul accès de fièvre, il enverroit quérir ce médecin anglois. -Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il -a la fièvre; il est accablé d'humeurs qui lui causent des -faiblesses; il a un hoquet qui marque la bile dans l'estomac. -Tout cela est précisément ce qui est propre pour être -guéri et consommé par le remède chaud et vineux de cet -Anglois. M<sup>me</sup> de la Fayette, ma fille et moi, nous crions -<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> -miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et -Dieu ne veut pas que personne décide, et chacun, en disant: -Je ne veux me charger de rien, se charge de tout; -et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'a premièrement -fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits -verres de casse, qui l'ont fait mourir dans l'opération, car -la casse n'est pas un remède indifférent quand la fièvre -est maligne. Quand ce pauvre cardinal fut à l'agonie, ils -consentirent qu'on envoyât quérir l'Anglois: il vint et -dit qu'il ne savoit pas ressusciter les morts. Ainsi est péri -devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, -que l'on ne pouvoit connoître sans l'aimer.</p> - -<p>«Je vous mande tout ceci dans la douleur de mon -cœur, par cette confiance qui me fait vous dire plus qu'aux -autres, car il ne faut point, s'il vous plaît, que cela retourne. -Le funeste succès n'a que trop justifié nos discours, -et l'on ne peut retourner sur cette conduite, sans -faire beaucoup de bruit; voilà ce qui me tient uniquement -à l'esprit. Ma fille est touchée comme elle le doit. Je n'ose -parler de son départ; il me semble pourtant que tout me -quitte et que le pis qui me puisse arriver, qui est son absence, -va bientôt m'achever d'accabler. Monsieur et madame, -ne vous fais-je pas un peu de pitié? Ces différentes -tristesses m'ont empêchée de sentir assez la convalescence -de notre bon abbé, qui est revenu de la mort... J'aurois -cent choses à vous dire, mais le moyen, quand on a le -cœur pressé<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor"> [633]</a>!»</p> - -<p>Voilà de la vraie douleur. Ainsi exprimés, ces regrets -honorent celui qui les inspire et celle qui les ressent. Le -<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> -même jour, la marquise de Sévigné mande cette perte -à Bussy, dans des termes également sentis, quoiqu'on y -trouve moins de confiance et d'abandon: «Plaignez-moi, -mon cousin, d'avoir perdu le cardinal de Retz. -Vous savez combien il étoit aimable et digne de l'estime -de tous ceux qui le connoissoient. J'étois son amie -depuis trente ans, et je n'avois jamais reçu que des -marques tendres de son amitié. Elle m'étoit également -honorable et délicieuse. Il étoit d'un commerce aisé plus -que personne du monde. Huit jours de fièvre continue -m'ont ôté cet illustre ami. J'en suis touchée jusqu'au -fond du cœur..... Notre bon abbé de Coulanges a pensé -mourir. Le remède du médecin anglois l'a ressuscité. -Dieu n'a pas voulu que M. le cardinal de Retz s'en servît, -quoiqu'il le demandât sans cesse. L'heure de sa -mort étoit marquée et cela ne se dérange point<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor"> [634]</a>.» La -réponse de Bussy est assez sèche: «Votre lettre m'a -d'abord réjoui, Madame, mais ensuite j'ai été fâché de -voir qu'elle n'étoit que d'une petite feuille de papier, et -je l'ai été bien davantage quand j'y ai vu la mort de -M. le cardinal de Retz; je sais l'amitié qui étoit entre vous -deux, et quand je ne le regretterois pas par l'estime que -j'avois pour lui, et par l'amitié qu'il m'avoit promise, je -le regretterois pour l'amour de vous, aux intérêts de -qui je prends toute la part qu'on peut prendre.... Je suis -ravi que le bon abbé n'ait pas suivi le cardinal. Il est -encore plus nécessaire que Son Éminence<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor"> [635]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné nous fournit à peu près les seuls -<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> -détails que nous possédions sur la mort du cardinal de -Retz, comme presque seule elle nous a fait connaître -l'emploi de ses dernières années. Dans la publication -mensuelle qui tient registre exact de tous les faits relatifs -aux personnages notables du temps, nous lisons -cependant ces quelques lignes qui ont échappé aux -biographes du célèbre cardinal: «On a trouvé pour -plus de trois millions quatre cent mille livres de quittances -de ses dettes...... Sa résignation à la mort a été -admirable. Il a employé ses derniers moments à des -actes d'humilité, et voulu être enterré à Saint-Denis, -hors le chœur, et sur la main droite, et sans aucune cérémonie. -Il a été porté dans un carrosse, avec un seul -prêtre, comme il l'avoit expressément demandé. Messieurs -de l'Abbaye n'ont pas laissé de lui faire tous les -honneurs qui lui étoient dus, et sont venus recevoir son -corps à la porte de la ville. On a su, depuis sa mort, -une chose très-particulière. Le pape lui avoit écrit, depuis -quelque temps, pour lui demander l'idée d'un parfait -cardinal, afin qu'apprenant de lui les qualités qu'il -jugeoit nécessaires à le former, il ne fît aucun choix sans -connoissance. La lettre étoit pleine de marques d'estime -pour M. le cardinal de Retz, qu'on assure avoir travaillé -à cet ouvrage. Il est mort âgé de soixante-six -ans<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor"> [636]</a>.»</p> - -<p>En avril était morte la duchesse de Longueville et en -juillet la non moins fameuse duchesse de Chevreuse. -Ainsi disparaissaient, en plein midi de la royauté triomphante, -ces premiers acteurs de la Fronde, dont les noms, -coup sur coup prononcés, réveillèrent pour un court -<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> -instant le souvenir effacé de leur importance évanouie. -Vingt-huit ans à peine s'étaient écoulés depuis cette -époque si pleine de bruit et de passions heureusement -contraires; on eût dit d'un siècle, tant le pouvoir royal -(effet ordinaire des révolutions avortées et des tentatives -malavisées de gratuite anarchie) avait grandi en -force et en éclat!</p> - -<p>Ce qui se faisait toujours, même pour des personnages -qui n'avalent ni l'importance ni la célébrité du -cardinal de Retz, n'eut point lieu à la mort de l'ancien -chef de la Fronde. Il ne fut prononcé en son honneur -aucune oraison funèbre, œuvre délicate, on le conçoit, -et, par conséquent, peu recherchée. Six ans après, Bossuet, -dans son panégyrique du chancelier Le Tellier, -ayant à louer la fidélité de son héros, pendant la crise de -1648, ne recula pas devant la figure de ce Gracque en -camail, et, en quelques traits de sa main de maître, il -reproduisit, saisissante pour tous, une physionomie peut-être -unique dans l'histoire de nos troubles et de nos -mœurs. On a cité vingt fois ce passage à la Tacite, dont -les premiers mots firent aussitôt circuler dans tout l'auditoire -le nom du cardinal de Retz: «Puis-je oublier -celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs, -cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État, -d'un caractère si haut qu'on ne pouvoit ni l'estimer, -ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie -que nous avons vu, en ébranlant l'univers, s'attirer une -dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement -achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnoître -dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et -enfin comme peu capable de contenter ses désirs? tant -il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines! -<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> -Mais, pendant qu'il vouloit acquérir ce qu'il devoit un -jour mépriser, il remua tout par de secrets et de puissants -ressorts; et après que tous les partis furent abattus, -il sembla encore se soutenir seul, et seul encore -menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides -regards<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor"> [637]</a>.»</p> - -<p>Quatre années auparavant, un portrait de Retz dans -le goût du temps, plus détaillé, plus familier, mais également -vrai quoique d'une manière bien différente, avait -couru dans la société de madame de Sévigné, laquelle -s'était empressée de l'envoyer à sa fille, avec cette annonce -qui en certifie la ressemblance et le prix: «Voilà -un portrait qui s'est fait brusquement sur le cardinal; -celui qui l'a fait n'est point son intime ami, il n'a nul -dessein que le cardinal le voie, ni que cet écrit coure; -il n'a point prétendu le louer: le portrait m'a paru très-bon -par toutes ces raisons; je vous l'envoie et vous prie -de n'en donner aucune copie: on est si lassé de louanges -en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être assuré que -l'on n'a eu nul dessein de faire plaisir, et que voilà ce -qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute -naïve<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor"> [638]</a>.</p> - -<p class="titre"><i>Portrait du cardinal de Retz.</i></p> - -<p>«Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, -d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation -que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire -extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses -<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> -paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la foiblesse -à souffrir les plaintes et les reproches de ses -amis; peu de piété, quelques apparences de religion. -Il paroît ambitieux sans l'être; la vanité, et ceux qui -l'ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes -choses, presque toutes opposées à sa profession: il -a suscité les plus grands désordres de l'État, sans -avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et bien -loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin, pour -occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, -et à se flatter de la fausse vanité de lui être -opposé. Il a su, néanmoins, profiter avec habileté -des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert -sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à -sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant -plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante -et cachée; il a conservé l'archevêché de Paris -contre la puissance du cardinal Mazarin; mais, après -la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connoître -ce qu'il faisoit et sans prendre cette conjoncture -pour ménager les intérêts de ses amis et les siens -propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite -a toujours augmenté sa réputation. Sa pente -naturelle est l'oisiveté; il travaille, néanmoins, avec -activité dans les affaires qui le pressent, et il se -repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a -une grande présence d'esprit, et il sait tellement tourner -à son avantage les occasions que la fortune lui -offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. -Il aime à raconter; il veut éblouir indifféremment -tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, -et souvent son imagination lui fournit plus -<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> -que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses -qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation, -est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est -insensible à la haine et à l'amitié, quelques soins -qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. -Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu, -soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis, -qu'un particulier ne pouvoit espérer de leur pouvoir -rendre; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, -et à entreprendre de s'acquitter. Il n'a point de -goût ni de délicatesse; il s'amuse à tout, et ne se plaît -à rien; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a -qu'une légère connoissance de toutes choses<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor"> [639]</a>.....»</p> - -<p>Dans une lettre subséquente, la marquise de Sévigné -donne à sa fille le nom de l'auteur de ce portrait, qui -était pour elle un ami presque à l'égal du cardinal de -Retz. Elle lui fait connaître, en même temps, l'opinion -de ce dernier sur cette appréciation de son caractère -que, par une indiscrétion louable dans ses motifs, elle -n'avait pu se tenir de lui communiquer. «Il m'a paru, -dit-elle, que l'envie d'être approuvé de l'académie -d'Arles pourra vous faire avoir quelques <i>Maximes</i> de -M. de La Rochefoucauld. Le <i>portrait</i> vient de lui, et ce -qui me le fit trouver bon, et le montrer au cardinal, -c'est qu'il n'a jamais été fait pour être vu: c'étoit un -secret que j'ai forcé, par le goût que je trouvai à des -louanges en absence, de la part d'un homme qui n'est -<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> -ni intime ami, ni flatteur. Notre cardinal trouva le -même plaisir que moi à voir que c'étoit ainsi que la vérité -forçoit à parler de lui quand on ne l'aimoit guère, -et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais<a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor"> [640]</a>.» De l'aveu -de Retz et de son amie, cette peinture où, avec un art -infini et dans une forme exquise, les parts sont faites -égales à l'ombre et à la lumière, à l'éloge et au blâme, -est donc ressemblante et fidèle. On pouvait dire plus -en faveur du personnage, et la supériorité que déploya -le cardinal de Retz dans les négociations religieuses où -il fut employé après sa réconciliation avec la cour, n'est -pas ici suffisamment accusée. Mais un trait surtout, le -plus honorable pour le caractère du prélat, a été omis -par La Rochefoucauld, trait qu'a recueilli avec soin un -autre contemporain: «Quand il pouvoit découvrir, dit -Saint-Evremont, que des personnes qu'il considéroit -manquoient des choses nécessaires, il trouvoit mille -moyens ingénieux pour soulager leur besoin et pour -ménager leur amour-propre. Les dernières années de sa -vie, il leur distribuoit, le premier jour de chaque mois, -une somme assez considérable, qu'il prenoit sur son -entretien<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor"> [641]</a>.»</p> - -<p>Corbinelli avait été un de ceux à qui l'ingénieuse libéralité -du cardinal de Retz savait forcer la main. Mais -l'impassible philosophe, dont la Fortune semblait vouloir -fatiguer la patience, ne jouit pas longtemps de la pension -que, sous le couvert de leur parenté illusoire, le -prélat généreux lui avait fait accepter. «Admirez en -<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> -passant (écrit à ce propos à son cousin la marquise de -Sévigné) le malheur de Corbinelli. M. le cardinal de -Retz l'aimoit chèrement: il commence à lui donner -une pension de deux mille francs; son étoile a, je crois, -fait mourir cette Éminence<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor"> [642]</a>.» Et Bussy, rappelant la -mort non moins inopportune d'un protecteur encore plus -puissant de leur ami commun, ajoute: «C'est notre -ami Corbinelli qui est encore plus à plaindre; personne -ne perd tant que lui. Il y a longtemps que j'ai remarqué -que son étoile changeoit le bien en mal, et qu'il portoit -malheur à ses amis. Le pape Urbain VIII, qui le reconnoissoit -pour son parent, et qui, sur ce pied-là, l'auroit -avancé, mourut dès qu'il commença de l'aimer. Le cardinal -de Retz veut lui faire du bien: il ne passe pas -l'année<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor"> [643]</a>.»</p> - -<p>Quant à la succession du cardinal, la promptitude de -sa mort l'empêcha sans doute d'en disposer ainsi qu'il -en avait témoigné le désir: l'absence de testament -fit donc passer ce qui lui restait à la duchesse de Lesdiguières, -sa nièce à la mode de Bretagne, et la famille -de Grignan se vit ainsi privée d'un héritage qui lui eût -été si utile. Le souvenir et le regret de l'inutilité de ses -efforts à cet égard, poursuivent encore à un an de là madame -de Sévigné passant au pied du château de Nantes -où son ami avait été retenu prisonnier après la Fronde -et d'où il s'était évadé avec une grande audace. «Nous -venons d'arriver en cette ville si bien située (écrit-elle à -sa fille le 13 mai 1680); je ne puis jamais passer au -pied d'une certaine tour que je ne me souvienne de ce -<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> -pauvre cardinal et de sa funeste mort, encore plus funeste -que vous ne le sauriez penser. Je passe entièrement -sur cet article sur quoi il y auroit trop à dire; il vaut -mieux se taire mille fois; peut-être que la Providence -voudra quelque jour que nous en parlions à fond<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor"> [644]</a>.» -Ce passage de madame de Sévigné a fait penser à quelques-uns -que la mort du cardinal de Retz n'avait pas -été naturelle; d'autres ont cru qu'il avait lui-même -abrégé ses jours, par le poison sans doute<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor"> [645]</a>. M. Monmerqué -estime que cette double opinion n'est pas fondée. -Il fait remarquer avec raison que madame de Grignan -ayant assisté comme sa mère aux derniers moments du -cardinal, celle-ci ne pouvait lui apprendre aucun détail -qui lui fût inconnu. Nous dirons comme lui que cette -mort inopinée aura été <i>funeste</i> à la fortune de madame -de Grignan, en empêchant le prélat de faire en faveur -de son fils des dispositions testamentaires qu'il semblait -avoir depuis longtemps arrêtées. A l'appui de cette explication -on peut invoquer avec M. Monmerqué le passage -suivant d'une lettre écrite par madame de Sévigné -à sa fille le 25 août 1680: «Il y a bientôt un an que je -vous ai quittée, et ce fut comme hier que le petit marquis -fit une grande perte<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor"> [646]</a>.» Une preuve que la mort du -cardinal de Retz fut naturelle nous paraît encore résulter -de ce fragment tiré d'une lettre du 18 août de la même -année, et qui n'a point été relevé: «J'ai songé, ma -fille, en quel état étoit ce bon abbé il y a un an, et tous vos -<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> -soins aimables, que je dois mettre sur mon compte, et -quels secours je tirois de vos conseils, et cet Anglois, <i>et -ce cardinal y qui mourut, ce me semble, de la maladie -de l'abbé</i><a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor"> [647]</a>.»</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IX.<br /> -<span class="medium">1679-1680.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Madame de Grignan retourne en Provence.—Douleur toujours -nouvelle de madame de Sévigné.—Dernières explications entre -la mère et la fille.—Mariage de Louise d'Orléans avec Charles -II, roi d'Espagne.—La duchesse de Villars accompagne la -jeune reine à Madrid.—Sa correspondance avec mesdames de -Coulanges et de Sévigné.—Disgrâce de M. de Pomponne.—Belle -conduite de madame de Sévigné.—Le ministre disgracié emporte -dans sa retraite l'estime publique et les regrets de la cour.</p> - -<p class="space">La comtesse de Grignan quitta Paris, le 13 septembre, -sous la conduite de son mari, et en compagnie de -son fils et des deux demoiselles de Grignan, «dans une -santé assez délicate (écrit madame de Sévigné à Bussy), -pour qu'elle en soit continuellement en peine<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor"> [648]</a>.» Ces -préoccupations, dues à l'excessive maigreur de sa fille, -durèrent encore près d'une année. Afin de ménager madame -de Grignan, le voyage devait avoir lieu en grande -partie par eau: sur la Seine et l'Yonne de Paris à Auxerre, -en diligence d'Auxerre à Châlons, et sur la Saône et le -Rhône, de cette dernière ville à Grignan<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor"> [649]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span> -A chaque séparation de madame de Sévigné d'avec -sa fille, on est tenté de reproduire ses plaintes, toujours -répétées, mais toujours nouvelles, sur la cruelle destinée -qui lui faisait passer le meilleur de sa vie loin de -cette idole de son cœur. Nous ne voulons point faire -subir au lecteur d'inutiles redites. La maternelle tendresse -de madame de Sévigné n'est point à prouver; non -qu'on ne l'ait niée, on conteste bien, depuis quelque -temps, son mérite d'écrivain, car, pas plus que les contemporains -d'Aristide, les Athéniens de Paris n'aiment -les longues et monotones réputations. Mais nous nous -sommes promis de couler à fond ce qui concerne les démêlés -qui ont eu lieu entre la mère et la fille, démêlés -souvent invoqués pour établir que cette grande passion -affichée de madame de Sévigné n'avait été qu'un thème -littéraire, un sujet d'amplification, une vanité de cœur, -née du désir de paraître, dans son temps, la plus tendre -mère, quand en réalité sa fille et elle ne pouvaient vivre -quelques mois ensemble sans se piquer et se quereller. -Ces querelles, dans toute leur vie, se sont reproduites -trois fois: en 1674, et M. Walckenaer a fait connaître -à quel propos<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor"> [650]</a>; en 1677, et nous avons vu que le souci -réciproque de leur santé en fut la seule cause; et dans -cette dernière circonstance, dont il nous reste trop peu -à dire pour laisser incomplet un exposé qui ne pouvait -trouver place dans les notices et biographies publiées -jusqu'ici sur madame de Sévigné, à cause de leur cadre -trop restreint, mais que la dimension de ces Mémoires -nous a sollicité à reproduire dans son entier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> -Madame de Sévigné est restée le double type du genre -épistolaire et de l'amour maternel. On dit indifféremment -l'auteur des Lettres, et la mère de madame de -Grignan. Quant à l'écrivain, il n'est pas une page de -son recueil qui ne le défende; la mère y éclate aussi -dans toute sa sincère exagération et son adoration inquiète; -et, selon nous, les passages les plus troublés, -ceux qui ont trait aux discussions survenues entre ces -deux femmes, fournissent la plus saisissante preuve -d'une tendresse avec raison devenue proverbiale. Ils -prouvent aussi, toute différence de caractère gardée, la -véritable et solide affection de madame de Grignan, -dont il faut apprécier avec une équitable indulgence la -situation difficile, partagée qu'elle était entre ses devoirs -souvent contradictoires de fille et d'épouse. Nous allons -donc réunir ici les quelques fragments qui se lisent encore -sur ce sujet dans la correspondance de madame de Sévigné, -après le départ de sa fille: ils sont la dernière et -plus caractéristique expression de ces querelles faute de -s'entendre.</p> - -<p>Comme à la précédente séparation, une fois partie, -madame de Grignan, qui, afin de complaire à son mari, -avait refusé de prolonger son séjour à Paris, a senti ce -que dans ces derniers mois son humeur malheureuse -pouvait avoir eu de blessant et d'injuste pour une telle -mère. Son âme droite et son cœur honnête, s'exagérant -l'offense, prodiguent les réparations, et, dès ses premières -lettres, écrites à chaque étape, elle se répand en -tendres excuses, implorant un pardon qui a devancé -ses regrets.</p> - -<p>Madame de Sévigné est venue cacher son ennui à -Livry. C'est de là qu'elle répond à sa fille:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> -«J'attendois votre lettre avec impatience, et j'avois -besoin d'être instruite de l'état où vous êtes; mais je -n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout ce que -vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur -mon sujet. Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire -de pénitence et de pardon? je ne vois plus rien que tout -ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait d'une -manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à -l'excès à tout ce qui vient de vous, un mot, une -douceur, un retour, une caresse, une tendresse, me désarme, -me guérit en un moment comme par une puissance -miraculeuse, et mon cœur retrouve toute sa tendresse -qui, sans se diminuer, change seulement de nom, selon -les différents mouvements qu'elle me donne. Je vous ai -dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une -vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, -mais il est certain que vous faites toujours, en quelque -façon que ce puisse être, la seule agitation de mon âme: -jugez si je suis sensiblement touchée de ce que vous me -mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir -à l'hôtel de Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour -y faire pénitence, mais pour vous embrasser et vous -faire voir clairement que je ne puis être heureuse sans -vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous -m'a pu donner, me sont plus agréables que toute la -fausse paix d'une ennuyeuse absence! Si votre cœur -étoit un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: -par exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru -qu'on vouloit vous ôter de mon cœur, et sur cela me -dire des choses dures<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor"> [651]</a>? Et le moyen que je pusse deviner -<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> -la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étoient fondés: -c'étoit dans votre imagination, ma fille, et sur cela vous -aviez une conduite qui étoit plus capable de faire ce que -vous craigniez, si c'étoit une chose faisable, que tous les -discours que vous supposiez qu'on me faisoit: ils étoient -sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous -aimois toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, -et que ne tâchiez-vous plutôt, à tout hasard, de -me faire connoître que vous m'aimiez? Je perdois beaucoup -à me taire; j'étois digne de louange dans tout ce -que je croyois ménager, et je me souviens que deux ou -trois fois vous m'avez dit le soir des mots que je n'entendois -point du tout alors. Ne retombez donc plus dans de -pareilles injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine -pas; ne faites point comme disoit le maréchal de Grammont, -ne laissez point vivre ni rire des gens qui ont la -gorge coupée et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux -gens raisonnables; c'est par là qu'on s'entend, et l'on -se trouve toujours bien d'avoir de la sincérité: le -temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je ne -sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce -discours, il est peut-être mal à propos<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor"> [652]</a>.....»</p> - -<p>Deux jours après, elle continue: «Je reçois, ma -très-aimable, votre lettre de tous les jours, et puis enfin -d'Auxerre. Cette lettre m'étoit nécessaire. Je vous vois -hors de ce bateau, où vous avez été dans un faux repos; -car, après tout, cette allure est incommode. Ne me dites -plus que je vous regrette sans sujet; où prenez-vous que -je n'en aie pas tous les sujets du monde? Je ne sais pas -ce qui vous repasse dans la tête; pour moi, je ne vois -<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> -que votre amitié, que vos soins, vos bontés, vos caresses; -je vous assure que c'est tout cela que j'ai perdu, -et que c'est là ce que je regrette, sans que rien au -monde puisse m'effacer un tel souvenir, ni me consoler -d'une telle perte. Soyez bien persuadée, ma très-chère, -que cette amitié, que vous appelez votre bien, ne vous -peut jamais manquer: plût à Dieu que vous fussiez aussi -assurée de conserver toutes les autres choses qui sont à -vous<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor"> [653]</a>!» Le surlendemain, d'un style plus tendre encore, -elle ajoute: «Je pense toujours à vous, et comme j'ai -peu de distractions, je me trouve bien des pensées.... Je -suis déjà trop vivement touchée du désir extrême de -vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence; -cette vue en gros ne me paraît pas supportable. Je suis -tous les matins dans ce jardin que vous connoissez; je -vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai -vue me font mal; vous voyez bien que les moindres -choses de ce qui a rapport à vous, ont fait impression -dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrois pas -de ces sortes de foiblesses, dont je suis bien assurée -que vous vous moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui -est un peu sur la pointe des vents: je ne réponds à -rien, et je ne sais point de nouvelles.... Vos lettres -aimables font toute ma consolation; je les relis souvent, -et voici comme je fais: je ne me souviens plus -de tout ce qui m'avoit paru des marques d'éloignement -et d'indifférence; il me semble que cela ne vient -point de vous, et je prends toutes vos tendresses, et -dites et écrites, pour le véritable fond de votre cœur -pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? est-ce le moyen -<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span> -de vous aimer? et pouvez-vous jamais douter de mes -sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai cette conduite<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor"> [654]</a>?»</p> - -<p>Voici enfin le plus vif et le plus pur accent de cette -passion maternelle, qu'on a eu raison de comparer à -l'amour même, artisan d'émotions et de trouble, et qui -s'accroît par la souffrance:</p> - -<p>«.... Il y a justement aujourd'hui quinze jours que je -vous voyois et vous embrassois encore; il me semble -que je ne pourrai jamais avoir le courage de passer un -mois, et deux mois, et trois mois sans ma chère enfant. -Ah! ma fille, c'est une éternité! J'ai des bouffées et des -heures de tendresse que je ne puis soutenir. Quelle possession -vous avez prise de mon cœur, et quelle trace -vous avez faite dans ma tête! Vous avez raison d'en -être bien persuadée, vous ne sauriez aller trop loin; ne -craignez point de passer le but; allez, allez, portez -vos idées où vous voudrez, elles n'iront pas au delà: -et, pour vous, ma fille, ah! ne croyez point que j'aie -pour remède à ma tendresse la pensée de n'être pas -aimée de vous; non, non, je crois que vous m'aimez, je -m'abandonne sur ce pied-là, et j'y compte sûrement. -Vous me dites que votre cœur est comme je le puis souhaiter -et comme je ne le crois pas; défaites-vous de -cette pensée, il est comme je le souhaite et comme je le -crois. Voilà qui est dit, je n'en parlerai plus, je vous -conjure de vous en tenir là, et de croire, vous même, -qu'un mot, un seul mot sera toujours capable de me remettre -devant les yeux cette vérité, qui est toujours -dans le fond de mon cœur, et que vous y trouverez -<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span> -quand vous voudrez m'ôter les illusions et les fantômes -qui ne font que passer; mais je vous l'ai dit une fois, -ma fille, ils me font peur et me font transir, tout fantômes -qu'ils sont: ôtez-les moi donc, il vous est aisé, -et vous y trouverez toujours, je dis <i>toujours</i>, le même -cœur persuadé du vôtre, ce cœur qui vous aime uniquement, -et que vous appelez <i>votre bien</i> avec justice, puisqu'il -ne peut vous manquer. Finissons ce chapitre, qui -ne finiroit pas naturellement, la source étant inépuisable, -et parlons, ma chère enfant, des fatigues infinies de -votre voyage<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor"> [655]</a>......»</p> - -<p>Facile aux concessions vis-à-vis de sa fille pour les -personnes médiocrement aimées, madame de Sévigné -ne lui cède jamais pour ce qui concerne ses vrais amis, -ceux dont le dévouement lui est prouvé, dont la -loyauté lui est connue, et elle les défend contre des préventions -trop souvent injustes avec une vivacité qui -surprend et plaît en même temps. C'est surtout du calomnié -Corbinelli qu'elle se fait le défenseur obstiné. -«Vous me répondez trop <i>aimablement</i> (écrit-elle à -madame de Grignan dans la lettre suivante); il faut -que je fasse ce mot exprès pour l'article de votre lettre, -où vous me paraissez persuadée de toutes les vérités que -je vous ai dites sur le retour sincère de mon cœur: -mais que veut dire <i>retour</i>? mon cœur n'a jamais été -détourné de vous. Je voyois des froideurs sans les pouvoir -comprendre, non plus que celles que vous aviez -pour ce pauvre Corbinelli; j'avoue que celles-là m'ont -touchée sensiblement, elles étoient apparentes, et c'étoit -une sorte d'injustice dont j'étois si bien instruite et -<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span> -que je voyois tous les jours si clairement qu'elle me faisoit -petiller: bon Dieu! combien étoit-il digne du contraire! -Avec quelle sagesse n'a-t-il pas supporté cette -injuste disgrâce! je le retrouvois toujours le même -homme, c'est-à-dire fidèlement appliqué, avec tout ce -qu'il a d'esprit et d'adresse, à vous servir solidement<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor"> [656]</a>.» -Mais la gouvernante de la Provence était partie pleinement -réconciliée avec Corbinelli, et, à dater de cet instant, -elle ne cessa d'avoir pour lui des sentiments conformes -à ceux de sa mère.</p> - -<p>Au commencement d'octobre, madame de Grignan, -bien confessée, bien pardonnée, mourante, suivant sa -mère, mieux portante selon son mari, arriva dans son -château, où elle devait trouver le repos et une entière -guérison, et où le lieutenant de M. de Vendôme se proposait -de réaliser quelques économies rendues nécessaires -par le séjour coûteux de la capitale. Ce fut, nous l'avons -dit, la fin des querelles, mais non des explications, -et un an après, dans une lettre de Bretagne, nous trouvons -ce ressouvenir des vieux péchés, naturellement -amené par un accès de cordiale confiance de la part -d'une cousine, mademoiselle de Méri, sœur de M. de la -Trousse, et assez semblable à madame de Grignan par -son esprit susceptible et ses manières peu ouvertes:</p> - -<p>....«Ah! mon enfant, qu'il est aisé de vivre avec -moi! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de confiance, -même superficielle, que tout cela me mène loin! -Je crois, en vérité, que personne n'a plus de facilité que -moi dans le commerce de la vie civile; je voudrois que -vous vissiez comme cela va bien, quand notre cousine -<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span> -veut: elle me témoigna, l'autre jour, qu'elle savoit en -gros les malheurs de mon fils, et qu'elle eût bien voulu -en savoir davantage; je me tins obligée de cette curiosité, -et je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi -que de plusieurs autres choses<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor"> [657]</a>. Voilà ce qui s'appelle vivre -avec les vivants! Mais quand on ne peut jamais rien -dire qui ne soit repoussé durement; quand on croit avoir -pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est -pas cela, c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les -portes fermées sur tous les chapitres qu'on pourroit traiter; -que les choses les plus répandues se tournent en -mystère; qu'une chose avérée est une médisance et une -injustice; que la défiance, l'aigreur, l'aversion, sont visibles -et sont mêlées dans toutes les paroles; en vérité -cela serre le cœur, et franchement cela déplaît un peu. On -n'est point accoutumé à ces chemins raboteux; et quand -ce ne seroit que pour vous avoir enfantée, on devroit -espérer un traitement plus doux. Cependant, ma fille, -j'ai souvent éprouvé ces manières si peu honnêtes; ce -qui fait que je vous en parle, c'est que cela est changé, -et que j'en sens la douceur: si ce retour pouvoit durer, -je vous jure que j'en aurois une joie sensible, mais je -vous dis sensible; il faut me croire quand je parle, je -ne parle pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, -c'est un radoucissement de sang, entretenu par -des conversations douces et assez sincères, et point -comme si on revenoit toujours d'Allemagne. Enfin, je -suis contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me -contenter: la privation des rudesses me tiendroit lieu -<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> -d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si -vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie -de confiance, la causerie, et tout ce qu'on a -enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être désormais -établi entre elle et moi<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor"> [658]</a>.»</p> - -<p>Ceci est d'un ton moins affectueux qu'au lendemain de -la séparation. Madame de Sévigné prévoit le retour de -sa fille, et, de peur d'une rechute qu'elle veut empêcher -à tout prix, soit par apostrophe directe, soit sous -le couvert de mademoiselle de Méri, elle cherche à produire -sur son esprit une impression salutaire et définitive. -Dans toute la suite de la correspondance on ne trouve plus -rien de ce style. Le lecteur sait donc bien maintenant, -car tout a été mis sous ses yeux, ce qu'il faut penser de ce -point délicat de la biographie de madame de Sévigné et -de sa fille: elles ont, en vérité, vécu comme des amants, -et ce n'est certes point de l'indifférence que prouvent ces -brouilles d'un jour suivies de tendres raccommodements.</p> - -<p>La comtesse de Grignan avait promis à sa mère de -revenir dans un an. Cette année fut passée par madame -de Sévigné moitié à Paris, et moitié en Bretagne. Mais -avant de se rendre à sa terre des Rochers, elle put faire connaître -à sa fille toute une série d'événements dont l'importance -croissante donne à sa correspondance de cette date -un prix vraiment exceptionnel. On y trouve, en effet, -avec des détails qu'on demanderait vainement aux autres -chroniqueurs contemporains,—les mariages de Louise -d'Orléans avec le roi d'Espagne, du prince de Conti -avec la fille de la Vallière, et du Dauphin avec la princesse -de Bavière; le règne éphémère de mademoiselle de -<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> -Fontanges, l'exaltation de madame de Maintenon, la -sinistre affaire des <i>Poisons</i>, la disgrâce imprévue de -M. de Pomponne, la mort de Fouquet, et enfin celle de -La Rochefoucauld. Certes, il y aurait là de quoi faire un -volume bien rempli, mais nous avons tant à dire encore, -et il nous reste si peu de place, que nous abrégeons forcément, -et le lecteur nous excusera si nous ne tirons pas -de ces sujets intéressants tout le parti dont ils sont facilement -susceptibles.</p> - -<p>Le premier fait, en date, est le mariage de cette fille de la -belle et infortunée Henriette d'Angleterre, comme sa -mère destinée au malheur. Déjà, le 20 juillet, la marquise -de Sévigné avait annoncé à Bussy les préparatifs d'une -union par laquelle Louis XIV préludait au rôle qu'il voulait -jouer dans les affaires de l'Espagne<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor"> [659]</a>. Mais l'ambition -de Louise d'Orléans, si ce n'est son cœur, était ailleurs. -Se doutant, la première, du désir de la jeune princesse -d'épouser le Dauphin, la grande <i>Mademoiselle</i> avait reproché -à son père, à qui elle attribue les mêmes projets, -de la mener trop souvent à la cour: «Cela lui donnera, -disait-elle, des dégoûts pour tous les autres partis, et -si elle n'épouse pas M. le Dauphin, vous lui empoisonnez -le reste de sa vie par l'espérance qu'elle en aura -eue<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor"> [660]</a>.» Aussi, quand il fut question, pour la fille de -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, de quitter la France, même aux magnifiques -conditions que la fortune lui offrait sans attendre, elle -ne put s'empêcher de manifester son désappointement et -sa tristesse. «Je vous fais reine d'Espagne, lui dit le -<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> -roi, que pourrois-je de plus pour ma fille?—Ah! lui -répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor"> [661]</a>!» -A en croire <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>, le Dauphin, pas plus que -Louis XIV, n'avait donné à entendre qu'il désirât ce mariage, -et lorsqu'il vint féliciter sa cousine, soit défaut -naturel de galanterie, soit désir d'éteindre une passion -qu'il ne partageait point, il se borna à lui demander -de lui envoyer de Madrid un produit du pays, appelé -<i>du Tourou</i>, ajoutant, pour toute gracieuseté, <i>qu'il l'aimait -fort</i>. «Cela la mit au désespoir, dit <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>, -et elle ne l'oublia pas<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor"> [662]</a>.»</p> - -<p>La correspondance de madame de Sévigné est toute -pleine des douleurs et des larmes de cette pauvre Louise -d'Orléans, si désolée de quitter la France pour aller -s'enfouir dans l'étouffante étiquette des palais espagnols. -«La reine d'Espagne crie et pleure,» écrit-elle à -madame de Grignan, dans sa première lettre<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor"> [663]</a>. «La reine -d'Espagne, ajoute-t-elle le 18 septembre, crie toujours -miséricorde, et se jette aux pieds de tout le monde; -je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode -de ces désespoirs. Elle arrêta, l'autre jour, le roi par-delà -l'heure de la messe; le roi lui dit: «Madame, ce -seroit une belle chose que la reine catholique empêchât -le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit -qu'ils seront tous fort aises d'être défaits de cette catholique<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor"> [664]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> -La cour s'apitoyait peu sur le sort de cette princesse, -malheureuse de devenir reine. Mais outre son attachement, -on le verra payé de retour, pour la fille de la première -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span> qu'elle avait bien connue, la marquise de -Sévigné, au lendemain du départ de sa fille, ne pouvait -s'empêcher de compatir à la situation d'une jeune femme -qui allait pour jamais quitter tous les siens. «La reine -d'Espagne, mande-t-elle le 20 septembre, devient fontaine -aujourd'hui; je comprends bien aisément le mal des -séparations<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor"> [665]</a>.» Le 22, elle y revient: «On dit que la reine -d'Espagne pleura excessivement en disant adieu au roi; -ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades et -au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose -que les séparations<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor"> [666]</a>!» La semaine d'après, enfin, elle -donne ces derniers détails sur le départ triste et forcé de -cette aimable princesse pressentant, peut-être, la tragique -destinée qui l'attendait dans sa nouvelle patrie: «La -reine d'Espagne va toujours criant et pleurant. Le peuple -disoit, en la voyant dans la rue Saint-Honoré: «Ah! -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> est trop bon, il ne la laissera point aller, -elle est trop affligée.» Le roi lui dit devant madame la -Grande-Duchesse (la duchesse de Toscane, Marguerite-Louise -de France, séparée de son mari, et à qui Louis XIV -semble avoir voulu donner une leçon): «Madame, je -souhaite de vous dire adieu pour jamais; ce seroit le -plus grand malheur qui vous pût arriver que de revoir -la France<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor"> [667]</a>.»</p> - -<p>Louise d'Orléans quitta Paris sous la conduite du -prince et de la princesse d'Harcourt, chargés dans cette -<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span> -circonstance de représenter le roi, de la maréchale de -Clérembault, gouvernante des enfants de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, -et de madame, ou plutôt mademoiselle de Grancey, fille -du maréchal de ce nom. Les lecteurs des <i>Mémoires sur -madame de Sévigné</i> ont déjà pu se faire de ces -deux derniers personnages une juste et suffisante idée<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor"> [668]</a>. -M. Walckenaer a eu occasion de parler également, en faisant -connaître leurs relations avec la marquise de Sévigné, -du duc et de la duchesse de Villars, père et mère -du futur maréchal de ce nom, envoyés devant pour recevoir -la jeune reine à Madrid et aider ses premiers pas -dans un monde pour elle si nouveau<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor"> [669]</a>.</p> - -<p>Pendant son ambassade de dix-huit mois, la duchesse -de Villars eut, avec madame de Coulanges, une correspondance -dont il ne nous est parvenu que trente-sept -lettres, d'un style simple, aisé, parfois piquant, pleines -d'intérêt quant au fond et faisant bien connaître la cour -d'Espagne de ce temps, les mœurs et les usages du pays, -mais ne pouvant certes lutter d'originalité, d'inspiration, -de <i>brio</i> et d'ampleur, avec les lettres de son amie, madame -de Sévigné<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor"> [670]</a>. A la mort du chevalier Marius de -Perrin, éditeur de cette dernière (1754), la correspondance -de madame de Villars, qui lui avait été confiée -pour la publier pareillement, se trouva dans ses papiers, -et c'est d'après la copie qu'il avait préparée et qu'il n'eut -<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span> -point le temps de faire imprimer que ces lettres ont été -publiées depuis.</p> - -<p>La duchesse de Villars était liée à la fois avec mesdames -de Sévigné, de la Fayette et de Coulanges. Si elle -fit choix pour sa correspondante ordinaire de celle-ci, -plus jeune, plus répandue et non moins spirituelle, aimée et -choyée par madame de Maintenon, et, de plus, cousine -de Louvois, c'est qu'on la citait moins pour sa discrétion -que pour sa vanité et son désir de paraître, et madame -de Villars n'était point fâchée qu'on connût à Versailles -les détails de son ambassade.</p> - -<p>Cette conduite d'une amie ne laisse pas que d'émouvoir -la susceptibilité de la marquise de Sévigné. «Madame -de Villars (mande-t-elle à sa fille, le 8 novembre 1679) -n'a écrit uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à madame -de Coulanges, et, dans cette lettre, elle nous fait des compliments -à toutes nous autres, vieilles amies: madame -de Schomberg, mademoiselle de Lestranges, madame de -la Fayette, tout est en un paquet. Madame de Villars dit -<i>qu'il n'y a qu'à être en Espagne pour n'avoir plus d'envie -d'y bâtir des châteaux</i>. Vous voyez bien qu'elle ne -pouvoit mieux adresser sa lettre, puisqu'elle vouloit -mander cette gentillesse<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor"> [671]</a>.»</p> - -<p>Dans cette correspondance de dix-huit mois, qu'il serait -trop long d'analyser, on voit bien les débuts de -l'histoire de cette belle et triste fille d'une malheureuse -mère: on y suit sa marche à travers l'Espagne pauvre et -déchue; son arrivée à Madrid, ému un instant de sa venue; -les premiers enchantements de Charles II, surpris -de la beauté et heureux du bon esprit de sa compagne; -<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span> -puis les ennuis de celle-ci dans une cour où l'on déteste -la France, ses quelques fautes de conduite ou plutôt ses -quelques erreurs d'étiquette, et les commencements de -son crédit sur l'esprit de son époux, qui lui coûtera la vie.</p> - -<p>Charles II, accompagné de l'ambassadeur de France, -était parti pour aller au-devant de la reine jusqu'au delà -de Burgos, «transporté d'amour et d'impatience (écrit -la duchesse de Villars), et d'une telle impétuosité qu'on -ne peut le suivre<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor"> [672]</a>.» La première entrevue ayant eu beaucoup -de témoins, les conducteurs de la princesse, entre -autres, et leur suite, fut connue à Paris bien avant que -la relation que madame de Villars tenait de son mari, -partie de Madrid le 29 novembre, eût pu parvenir à madame -de Coulanges. Aussi, dès le 6 décembre, la marquise -de Sévigné en envoie les détails à sa fille:</p> - -<p>«On lit mille relations de la reine d'Espagne. Elle est -toute livrée à l'Espagne: elle n'a conservé que quatre -femmes de chambre françoises. Le roi la surprit comme -elle se coiffoit, il ouvrit la porte lui-même; elle voulut se -jeter à genoux et lui baiser la main; il la prévint, et lui -baisa la sienne, de sorte qu'ils étoient tous deux à genoux. -Ils se marièrent sans cérémonie, et puis se retirèrent -pour <i>causer</i>: la reine entend l'espagnol; ils étoient -habillés à l'espagnole. Ils arrivèrent à Burgos; ils se couchèrent -à huit heures, et furent au lit le lendemain matin -jusqu'à dix. La reine écrit de là à <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, et lui -mande qu'elle est heureuse et contente; qu'elle a trouvé -le roi bien plus aimable qu'on ne lui avoit dit. Le roi -est fort amoureux: la reine a été très-bien conseillée, et -s'est fort bien conduite dans tout cela: devinez par quels -<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> -conseils? Par ceux de madame de Grancey, car la maréchale -(<i>de Clérembault</i>) étoit immobile, ayant joint une -dose de la gravité d'Espagne avec sa philosophie stoïcienne. -C'est donc madame de Grancey qui a fait le plus -raisonnable personnage; aussi a-t-elle reçu de grandes -louanges et de grands présents. Le roi (<i>d'Espagne</i>) lui -donne une pension de six mille francs qu'elle prendra -sur Bruxelles; elle a un don de dix mille écus sur un avis -que Los Balbasez lui donna, et pour dix mille écus de -pierreries. Elle mande que l'âme de madame de Fiennes -est passée en elle, qu'elle prend à toutes mains, et qu'elle -s'y accoutumera si bien, qu'elle s'ennuiera en France si -on ne la traite comme en Espagne<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor"> [673]</a>.»</p> - -<p>Madame de Fiennes, renommée par sa causticité, l'était -aussi par son avarice et son avidité. C'est d'elle que -mademoiselle de Montpensier a dit qu'elle ambitionnait -le bonheur des laquais, habitués qu'ils étaient à recevoir -des étrennes<a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor"> [674]</a>. Madame de Grancey, de son côté, avait -bien peu de violence à se faire pour ouvrir les deux mains, -car, si l'on en croit la seconde <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, il ne se vendait -pas une charge dans la maison de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> qu'on -n'en payât un pot-de-vin à madame de Grancey et au -chevalier de Lorraine, son amant, et favori scandaleux -du duc d'Orléans<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor"> [675]</a>. Quant à la maréchale de Clérembault, -qui avait paru s'acquitter de mauvaise grâce et même -avec humeur d'une mission où elle trouvait, sans doute, -que le profit ne compensait pas la peine, elle se vit remerciée -avant son retour et bientôt remplacée comme -<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> -gouvernante des enfants de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, par la marquise -d'Effiat<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor"> [676]</a>.</p> - -<p>Vers la fin de décembre, l'une des lettres de la duchesse -de Villars, lettre perdue, fut pour madame de -Sévigné, qui en donne cette analyse à sa fille: «J'ai -reçu, ce matin, une grande lettre de madame de Villars; -je vous l'enverrois sans qu'elle ne contient que trois -points qui ne vous apprendroient rien de nouveau. Il me -paroît, de plus, qu'elle se renferme fort chez elle, voulant -éviter tous les airs d'empressement, et faire mentir les -prophéties. La reine veut la voir <i>incognito</i>; elle se fait -prier pour se donner un nouveau prix. La reine est adorée; -elle a paru, pour la dernière fois, chez la reine, sa -belle-mère, habillée et parée à la françoise. Elle apprend -le françois au roi, et le roi lui apprend l'espagnol: -tout va bien jusqu'ici<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor"> [677]</a>.» Ces lignes disent que l'ambassadrice -de France à Madrid réservait pour la seule madame -de Coulanges ses relations étendues et ses confidences -intimes. Elles nous apprennent aussi que la -connaissance du caractère un peu vain de la duchesse de -Villars avait fait <i>prophétiser</i> qu'elle voudrait se rendre -importante, et afficher son influence à la cour d'Espagne, -par le moyen de la jeune reine, qui, en effet, lui témoignait -un grand attachement. Mais, bien dirigée par son -mari, madame de Villars se faisait, au contraire, désirer -dans un palais où tout ce qui appartenait à la France -était mal vu; non, comme le dit avec un peu de malice -la marquise de Sévigné, pour donner à ses visites plus -de prix, mais pour ne pas assumer, soit à Madrid, soit à -<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> -Versailles, la responsabilité de tout ce que ferait et dirait -la reine. Louis XIV n'eût point approuvé que l'on -dégoûtât sa nièce de sa nouvelle patrie, «si loin de Versailles -pour l'élégance et les amusements<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor"> [678]</a>». Aussi la -duchesse de Villars est-elle alerte à prendre ses précautions -sur ce point, dans ses lettres qu'elle adresse -plus encore, nous l'avons dit, à madame de Maintenon -qu'à madame de Coulanges: «Vous pouvez penser, dit-elle -à cette dernière, que je ne tiens guère à la reine de -propos qui soient propres à la faire soupirer incessamment -après la France<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor"> [679]</a>.»</p> - -<p>La correspondance de madame de Villars obtenait un -grand succès dans la société de la marquise de Sévigné, -presque toute composée de ceux qui avaient aimé la mère -de Louise d'Orléans et reportaient sur celle-ci des sentiments -par elle connus et partagés. Madame de Sévigné -constate ce succès, tout en laissant percer quelque jalousie -de la préférence presque exclusive accordée à madame de -Coulanges, et en faisant malicieusement honneur à l'air -de l'Espagne d'un radoucissement dans l'humeur de -l'ambassadrice, ce qui semblerait justifier quelque peu -Saint-Simon, lequel, avec sa manière excessive, a dit -d'elle: <i>de l'esprit comme un démon</i>,—<i>méchante -comme un serpent</i><a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor"> [680]</a>: «Madame de Villars mande -mille choses agréables à madame de Coulanges, chez qui -on vient apprendre les nouvelles. Ce sont des relations -qui font la joie de beaucoup de personnes: M. de La -Rochefoucauld en est curieux. Madame de Vins et moi -<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> -nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons -les raisons qui font que tout est réduit à ce bureau -d'adresse; mais cela est mêlé de tant d'amitié et de tendresse, -qu'il semble que son tempérament soit changé -en Espagne, et qu'elle ait même oublié de souhaiter qu'on -nous en fasse part. Cette reine d'Espagne est belle et -grasse, le roi amoureux et jaloux sans savoir de quoi -ni de qui: les combats de taureaux affreux, deux grands -pensèrent y périr, leurs chevaux tués sous eux; très-souvent -la scène est ensanglantée: voilà les divertissements -d'un royaume chrétien: les nôtres sont bien opposés -à cette destruction, et bien plus aisés à comprendre<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor"> [681]</a>.»</p> - -<p>Quelques mois après, l'ambassadrice faisait frissonner -ses amies de Paris par des relations, que sa correspondance -imprimée n'a point reproduites, sur les -abominables divertissements que la cour et le peuple -de Madrid cherchaient dans ces <i>auto-da-fé</i>, dignes -des nations et des temps les plus barbares. Ceci a été -écrit en plein dix-septième siècle! (13 juin 1680) «Il -y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup -de plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si -furieux... Il y aura une autre fête, le 31 de ce mois, dont -je vous ferai écrire une ample relation. Vous la trouverez -bien extraordinaire; elle ne se fait que de cinquante en -cinquante ans. On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a -d'autres supplices pour des hérétiques et des athées. Ce -sont des choses horribles.»—(25 juillet) «Je n'ai -pas eu le courage d'assister à cette horrible exécution -des Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que j'en -<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> -ai entendu dire; mais, pour la semaine du jugement, -il fallut bien y être, à moins de bonnes attestations -de médecins d'être à l'extrémité, car autrement on -eût passé pour hérétique; on trouve même très-mauvais -que je ne parusse pas me divertir tout à fait de ce qui -s'y passoit. Mais ce qu'on a vu exercer de cruautés à la -mort de ces misérables, c'est ce qu'on ne vous peut décrire<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor"> [682]</a>.» -Ne se croirait-on pas revenu à Philippe II et -au duc d'Albe?</p> - -<p>Quoique la préférence trop marquée de la duchesse de -Villars pour madame de Coulanges eût mis un peu de froideur -entre elle et madame de Sévigné, si friande pour sa -fille de nouvelles de première main, elles ne laissèrent pas, -néanmoins, d'échanger quelques lettres, et dans celle-ci, -datée du mois de mars, on trouve cette nouvelle trace -d'une correspondance malheureusement perdue; on y voit, -en outre, que la jeune reine conservait fidèle souvenir des -amis de sa mère, restés les siens: «J'ai reçu, par cet -ordinaire, une lettre de madame de Sévigné. Je ne saurois -lui faire réponse aujourd'hui, quelque envie que j'en -aie. J'ai fait lire à la reine l'endroit où madame de Sévigné -parle d'elle et de ses jolis pieds, qui la faisoient -si bien danser, et marcher de si bonne grâce. Cela lui a -fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses -jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement -qu'à faire quelques tours de chambre, et à huit heures et -demie, tous les soirs, à la conduire dans son lit. Elle -m'a ordonné de vous faire à toutes deux bien des amitiés... -La reine me demanda fort des nouvelles de madame -de Grignan, et si elle ne reviendroit point cet hiver -<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> -à Paris<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor"> [683]</a>.» Louise d'Orléans savait, comme tous les -amis de la marquise de Sévigné, les moyens de plaire à -cette mère idolâtre.</p> - -<p>Deux mois après, et les choses se dessinant de jour en -jour mieux à la cour d'Espagne, madame de Villars peut -transmettre à madame de Coulanges ce résumé fidèle -et complet de la situation: «La reine m'ordonne, et, si -j'ose le dire, me prie instamment de la voir souvent. -L'ennui du palais est affreux, et je dis quelquefois à cette -princesse, quand j'entre dans sa chambre, qu'il me semble -qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est répandu -épais. Cependant je n'oublie rien pour faire en -sorte de lui persuader qu'il faut s'y accoutumer et tâcher -de le moins sentir qu'elle pourra; car il n'est pas en mon -pouvoir de la gâter, en la flattant de sottises et de chimères, -dont beaucoup de gens ne sont que trop prodigues.... -Je ne m'entremets de rien ici: la reine a du -plaisir à voir une Françoise, et à parler sa langue naturelle. -Nous chantons ensemble des airs d'opéra. Je chante -quelquefois un menuet qu'elle danse. Quand elle me -parle de Fontainebleau, de Saint-Cloud, je change de -discours; et il faut éviter de lui en écrire des relations. -Quand elle sort, rien n'est si triste que ses promenades. -Elle est avec le roi dans un carrosse fort rude, tous les -rideaux tirés. Mais, enfin, ce sont les usages d'Espagne; -et je lui dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on les -changeroit pour elle ni pour personne. Entre nous, ce que -je ne comprends pas, c'est qu'on ne lui ait pas cherché -par mer et par terre, et au poids de l'or, quelque femme -d'esprit, de mérite et de prudence, pour servir à cette -<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span> -princesse de consolation et de conseil. Croyoit-on qu'elle -n'en eût pas besoin en Espagne? Elle se conduit envers -le roi avec douceur et complaisance. Pour des plaisirs, -elle n'en voit aucun à espérer dans cette cour; mais, -comme je n'ai aucun personnage à faire auprès d'elle, et -que je n'ai ni charge ni mission de m'en mêler, ni de -pénétrer rien sur le présent, le passé et l'avenir, elle me -fait beaucoup d'honneur de vouloir que je sois souvent -auprès d'elle; mais quand cela n'est pas, je ne meurs -point d'ennui avec M. de Villars, avec qui j'aime bien -autant m'aller promener<a id="FNanchor_684" href="#Footnote_684" class="fnanchor"> [684]</a>.»</p> - -<p>Malgré ses précautions et son habileté, malgré tout ce -soin de ne pas s'immiscer dans des débuts délicats, et sa -crainte d'en être soupçonnée, la duchesse de Villars n'était -pas depuis un an à Madrid, que, déjà, les ministres -espagnols l'accusaient d'intriguer et de vouloir exercer -une influence indiscrète sur l'esprit de leur reine. Au -mois de mars 1681, ils en vinrent jusqu'à demander le -rappel de M. de Villars, auquel on ne reprochait rien, -mais pour se débarrasser de sa femme, qu'ils redoutaient -surtout. L'ambassadrice proteste, dans ses lettres à madame -de Coulanges, qu'elle est pure de toute intrigue. -«Vous et mes enfants, lui écrit-elle, me dites que j'ai fait -des intrigues dans le palais. Si on savoit ce que c'est -que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni moi, -ne nous disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que -je n'ai pu apprendre la langue du pays, on ne diroit pas -que ç'a été avec les femmes, non plus qu'avec les hommes, -dont aucun ne met le pied dans tout l'appartement -de la reine.... Avec toute la tranquillité que doit -<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span> -inspirer le repos d'une bonne conscience, je suis pourtant -affligée du malheur que j'ai de ne pouvoir quasi -douter que mon nom n'a jamais été proféré que bien sinistrement -devant tout ce qu'il y a de plus grand et de -plus respectable dans le monde; et ce que je souffre à -cet égard, me fait porter une véritable envie aux gens -dont on n'a jamais entendu parler ni en bien ni en -mal<a id="FNanchor_685" href="#Footnote_685" class="fnanchor"> [685]</a>.» Ce qu'il y a <i>de plus grand</i>, c'est Louis XIV, et -ce qu'il y a <i>de plus respectable</i>, évidemment madame -de Maintenon.</p> - -<p>Madame de Coulanges servait, néanmoins, de tout son -pouvoir la duchesse de Villars à Versailles et à Paris, et -celle-ci reconnaît dans ses lettres ces bons offices par d'inimaginables -flatteries<a id="FNanchor_686" href="#Footnote_686" class="fnanchor"> [686]</a>. Mais Louis XIV n'avait point encore -révélé sa politique future envers l'Espagne; vingt ans -devaient s'écouler avant qu'il pût asseoir son petit-fils -sur le trône de Charles II. Il était alors dans la période -de ces ménagements habiles par lesquels il savait toujours -masquer la préparation de ses hardis desseins. Il eut l'air -de faire une concession à l'influence rivale de la France, -et il rappela de Madrid le duc et la duchesse de Villars, -toutefois sans leur infliger aucun blâme, car l'un et l'autre -ne paraissent avoir eu d'autre tort à se reprocher que -d'être trop bien reçus par la jeune reine, toujours fidèle -et trop fidèle à son ancienne patrie.</p> - -<p>Son amour pour la France lui coûta, on le sait, la vie -dix ans après. Madame de La Fayette qui a raconté la -tragique mort d'Henriette d'Angleterre, nous donne aussi -des détails sinistres et précis sur la fin de cette nouvelle -<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span> -et innocente victime de la scélératesse des cours. «La -reine d'Espagne, lit-on dans les <i>Mémoires de la cour de -France</i>, mourut empoisonnée. Elle en avoit toujours eu -du soupçon, et le mandoit presque tous les ordinaires à -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>. Enfin <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> lui avoit envoyé du contre-poison -qui arriva le lendemain de sa mort. Le roi d'Espagne -aimoit passionnément la reine; mais elle avoit -conservé pour sa patrie un amour trop violent pour une -personne d'esprit. Le conseil d'Espagne, qui voyoit -qu'elle gouvernoit son mari, et qu'apparemment, si elle -ne le mettoit pas dans les intérêts de la France, tout au -moins l'empêcheroit-elle d'être dans des intérêts contraires, -ce conseil, dis-je, ne pouvant souffrir cet empire, -prévint par le poison l'alliance qui paroissoit devoir -se faire. La reine fut empoisonnée, à ce que l'on a -jugé, par une tasse de chocolat. Quand on vint dire à -l'ambassadeur qu'elle étoit malade, il se transporta au -palais, mais on lui dit que ce n'étoit pas la coutume que -les ambassadeurs vissent les reines au lit. Il fallut qu'il -se retirât, et le lendemain on l'envoya quérir dans le -temps qu'elle commençoit à n'en pouvoir plus. La reine -pria l'ambassadeur d'assurer <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> qu'elle ne songeoit -qu'à lui en mourant, et lui redit une infinité de fois -qu'elle mouroit de sa mort naturelle. Cette précaution -qu'elle prenoit augmenta beaucoup les soupçons au lieu -de les diminuer. Elle mourut plus âgée de six mois que -feue <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, qui étoit sa mère, et qui mourut de la -même mort, et eut à peu près les mêmes accidents<a id="FNanchor_687" href="#Footnote_687" class="fnanchor"> [687]</a>.»</p> - -<p>Mais revenons sur nos pas. En même temps qu'il unissait -<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span> -sa nièce au roi d'Espagne, Louis XIV négociait le mariage -de son fils unique avec la princesse Christine-Victoire -de Bavière. L'un des frères de Colbert, président au -parlement, Colbert, marquis de Croissy, avait été envoyé -auprès de l'Électeur bavarois, afin de lui demander sa -fille pour l'héritier de la couronne de France. Quelque -brillante que fût cette alliance, le duc de Bavière hésitait, -influencé sans doute par les menées de l'Autriche, en -tout et partout hostile à la France et craignant de -la voir prendre ainsi pied au cœur de l'Allemagne. -Depuis un mois Louis XIV attendait une solution -qu'on lui faisait désirer, et le marquis de Pomponne, -chargé du département des affaires étrangères, avait -reçu recommandation de suivre cette affaire avec un -soin tout particulier. Mais celui-ci, depuis quelque temps, -se trouvait en butte aux sourdes menées de Louvois et de -Colbert, réunis pour le perdre en une commune jalousie, -avant d'en arriver à se disputer la prépondérance dans -le conseil. L'aménité et la sûreté de son caractère lui -avaient valu l'amitié et la considération du public ainsi -que l'estime du maître. C'est ce qui faisait l'envie de ses -deux collègues, plus craints qu'aimés. Ils avaient d'abord -exploité contre lui l'épouvantail du jansénisme, où -Louis XIV voyait à la fois un trouble religieux et une cabale -politique. Mais la pureté et la prudence de conduite -de M. de Pomponne étaient telles qu'on ne pouvait, sans -une criante injustice, lui rien imputer de la polémique gênante -et hautaine du grand Arnauld, son oncle, qui venait, -au reste, de se retirer à Bruxelles afin d'user, sans -compromettre personne, de toute la liberté de son indomptable -esprit. Colbert et Louvois se rabattirent sur -les détails du service d'un collègue dont ils voulaient se -<span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span> -débarrasser dans l'espoir de le remplacer par un homme -à eux. M. de Pomponne avait dans ses habitudes quelque -nonchalance qui faisait son seul défaut, et contrastait -avec la fiévreuse activité, l'imperturbable exactitude et -l'initiative hardie de ses deux collègues. Ils le prirent par -là, faisant valoir au roi, difficile sur les détails, des minuties -comme des affaires de conséquence. Louis XIV, au -comble de la puissance et dans tout l'éclat de sa renommée, -sorti sans rivaux, du congrès de Nimègue, reprochait -aussi alors au ministre chargé de traduire sa politique en -Europe, de mettre trop de douceur, de contours polis, de -formes conciliantes dans son langage; il eût voulu chez -lui plus d'accent et plus d'élévation; un peu de hauteur -même ne lui eût pas déplu. Mais Pomponne, qui ne manquait -à l'occasion ni de dignité ni de fermeté, ne pouvait -demander à l'exquise mesure de sa nature douce et -tempérée, rien de ce qui froisse et de ce qui blesse.</p> - -<p>Les choses en étaient là, lorsqu'un fait vraiment inexplicable -vint précipiter sa chute.</p> - -<p>Louis XIV, avons-nous dit, attendait avec une impatience -croissante l'acquiescement de la cour de Munich -à l'alliance qu'il avait proposée. Le jeudi, 18 novembre, -M. de Pomponne reçut enfin les dépêches par lesquelles le -président Colbert faisait pressentir au roi l'heureuse conclusion -de cette affaire. Il montait en voiture pour retourner -à sa résidence favorite de <i>Pomponne</i>, sur les bords de -la Marne, où il s'était attardé pendant quelques journées -d'arrière-saison, au milieu d'une société d'intimes, tels -que le duc de Chaulnes, M. de Caumartin, madame de -Sévigné et quelques autres, également liés avec l'aimable -ministre et sa charmante et influente belle-sœur, la marquise -de Vins. Les dépêches de Bavière étaient chiffrées; -<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span> -M. de Pomponne les envoya à Paris pour être traduites, -et, pensant que le roi ne connaîtrait point la date précise -de l'arrivée du courrier, par une négligence, il faut le dire -blâmable, il resta deux jours entiers avant de lui porter -la correspondance tant désirée. Mais l'ambassadeur -avait chargé le même courrier de remettre à son frère, -le ministre, une lettre dans laquelle il lui donnait le résumé -de ses dépêches; Colbert le fit lire au roi, qui, ayant -inutilement attendu M. de Pomponne tout le vendredi -et le samedi, ne le voyant point paraître, se décida enfin -à le sacrifier. Louvois, qui avait le plus poussé à la -chute, n'eut pas le bénéfice de cette campagne entreprise -en commun avec son rival; celui-ci en recueillit tous -les fruits, et ce fut le président Colbert de Croissy qui -fut appelé au département des affaires étrangères.</p> - -<p>L'histoire de la disgrâce de M. Pomponne forme l'un -des épisodes les plus complets, les mieux sentis de la correspondance -de madame de Sévigné: c'est avec le cœur, -le cœur d'une amie de trente ans, qu'elle l'a racontée à -sa fille. Les lettres qu'elle lui a consacrées sont un égal -éloge pour le ministre tombé et pour son amie fidèle. -Elles font bien comprendre aussi ce qu'était alors une disgrâce, -mot effrayant, dernier des malheurs, sous un régime -où la faveur royale, comme une divinité mystérieuse -et redoutée, est l'objet de tous les hommages, de toutes -les adorations, mêlées à la fois d'espérance et d'effroi. A -ces divers titres, ces pages, remarquables d'ailleurs, doivent -trouver place ici; ce n'est pas de la grande histoire, -mais un intéressant chapitre de mémoires, destiné à -faire connaître ce qu'on peut appeler le ménage intérieur -du gouvernement de Louis XIV.</p> - -<p>Voici la lettre qui annonça à madame de Grignan -<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span> -étonnée la chute d'un ministre qui était un intermédiaire -utile, sinon un patron puissant, pour le lieutenant -de la Provence:</p> - -<p class="dater">A Paris, mercredi 22 novembre 1679.</p> - -<p>«Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma -chère enfant; M. de Pomponne est disgracié; il eut ordre -samedi au soir, comme il revenoit de <i>Pomponne</i>, de se -défaire de sa charge. Le roi avoit réglé qu'il auroit sept -cent mille francs, et que la pension de vingt mille francs -qu'il avoit comme ministre lui seroit continuée: Sa Majesté -vouloit lui marquer par cet arrangement qu'elle -étoit contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui -fit ce compliment, en l'assurant qu'il <i>étoit au désespoir -d'être obligé</i>, etc. M. de Pomponne demanda s'il ne -pourroit point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre -de sa bouche quelle étoit la faute qui avoit attiré -ce coup de tonnerre; on lui dit qu'il ne le pouvoit pas, -en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son extrême -douleur et l'ignorance où il étoit de ce qui pouvoit avoir -contribué à sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse -famille et le supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il -avoit. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse -et revint à Paris où il arriva à minuit. M. de Pomponne -n'étoit pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à -propos pour leur apprendre l'humanité qu'ils ont presque -tous oubliée; la fortune n'avoit fait qu'employer les -vertus qu'il avoit pour le bonheur des autres; on l'aimoit -surtout, parce qu'on l'honoroit infiniment. Nous -avions été, comme je vous l'ai mandé, le vendredi -à <i>Pomponne</i>, M. de Chaulnes, Caumartin et moi: -nous le trouvâmes, et les dames, qui nous reçurent fort -<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span> -gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: -ah! quel échec et mat on lui préparoit à Saint-Germain! -Il y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier -l'attendoit, de sorte que M. Colbert, qui croyoit le trouver -le samedi au soir à l'ordinaire, sachant qu'il étoit allé -droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas et pensa -crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de -<i>Pomponne</i> qu'après dîner; nous y laissâmes les dames, -madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés -pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste nouvelle: -ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, -qui arriva le dimanche à neuf heures dans la chambre -de madame de Vins; c'étoit une marche si extraordinaire -que celle de cet homme, et il étoit si excessivement -changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venoit -lui dire la mort de M. de Pomponne, de sorte que, -quand elle sut qu'il n'étoit que disgracié, elle respira; -mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle -alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant, laissant -tous ces petits garçons en larmes, et, accablées de douleur, -elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. -Vous pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de -Pomponne, et ce qu'ils sentirent en se revoyant si différents -de ce qu'ils pensoient être la veille.</p> - -<p>«Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; -je vous avoue qu'elle me toucha droit au cœur. -J'allai à leur porte dès le soir; on ne les voyoit point en -public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne -m'embrassa sans pouvoir prononcer une parole: -les dames ne purent retenir leurs larmes ni moi les miennes: -ma fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres; c'étoit -un spectacle douloureux: la circonstance de ce que -<span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span> -nous venions de nous quitter à <i>Pomponne</i> d'une manière -si différente augmenta notre tendresse. Enfin, je ne puis -vous représenter cet état; la pauvre madame de Vins que -j'avois laissée si fleurie n'étoit pas reconnoissable; je dis -pas reconnoissable, une fièvre de quinze jours ne l'auroit -pas tant changée: elle me parla de vous, et me dit -qu'elle étoit persuadée que vous sentiriez sa douleur et -l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. Nous parlâmes -du contre-coup qu'elle ressentoit de cette disgrâce; il est -épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément -de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari; -elle voit tout cela bien douloureusement. M. de Pomponne -n'étoit point en faveur; mais il étoit en état d'obtenir -de certaines choses ordinaires, qui font pourtant -l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous -de la faveur des autres, qui font la fortune des -particuliers. C'étoit aussi une chose bien douce de se trouver -naturellement établie à la cour: ô Dieu, quel changement! -quel retranchement! quelle économie dans cette -maison! Huit enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir -la moindre grâce! Ils doivent trente mille livres de rente; -voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire tristement -à Paris, à <i>Pomponne</i>. On dit que tant de voyages, -et quelquefois des courriers qui attendoient, même celui -de Bavière qui étoit arrivé le vendredi, et que le roi attendoit -impatiemment, ont un peu attiré ce malheur. Mais -vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence, -quand vous saurez que c'est M. le président Colbert -qui a la charge; comme il est en Bavière, son -frère la fait en attendant, et lui a écrit, en se réjouissant -et pour le surprendre, comme si on s'étoit trompé au-dessus -de la lettre: <i>A monsieur, monsieur Colbert, ministre</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span> -<i>et secrétaire d'État</i>. J'en ai fait mes compliments dans -la maison affligée; rien ne pouvoit être mieux. Faites un -peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et -joignez les pays étrangers à tout le reste; et vous verrez -que tout ce qui est de l'autre côté <i>où l'on se marie</i>, ne -vaut point cela.</p> - -<p>«Ma pauvre enfant, voilà bien des détails et des -circonstances; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables -dans ces sortes d'occasions: il me semble -que vous voulez toujours qu'on vous parle; je n'ai que -trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus -à le présenter; c'est encore un de mes chagrins de vous -être désormais entièrement inutile; il est vrai que je -l'étois déjà par madame de Vins; mais on se rallioit ensemble. -Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. -M. de Pomponne est plus capable que personne de -soutenir ce malheur avec courage, avec résignation et -beaucoup de christianisme. Quand, d'ailleurs, on a usé -comme lui de la fortune, on ne manque point d'être -plaint dans l'adversité<a id="FNanchor_688" href="#Footnote_688" class="fnanchor"> [688]</a>.»</p> - -<p>Toute l'histoire de la disgrâce de M. de Pomponne -est, en abrégé, dans cette première lettre. On y voit la -cause occasionnelle de sa chute, la ligue antérieure de -Colbert et de Louvois, le succès du premier et la déconvenue -<i>de ce côté où l'on se marie</i> (mademoiselle de Louvois -était à la veille d'épouser le petit-fils de La Rochefoucauld, -fils de Marsillac le favori), la portée de cette -disgrâce pour M. de Pomponne et les siens, sa résignation -religieuse, et, enfin, les regrets dont il est l'objet.</p> - -<p>Pendant deux mois, madame de Sévigné ne cesse de -<span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span> -développer ces divers points, afin de satisfaire la curiosité -de sa fille, curiosité inspirée par sa reconnaissance -envers un ministre qui avait souvent aidé M. de Grignan -dans son administration et son amitié plus particulière -pour la belle-sœur de celui-ci, la marquise de Vins.</p> - -<p>«Il est extrêmement regretté; toute la cour le plaint -et lui fait des compliments,» dit madame de Sévigné, -au lendemain de la chute<a id="FNanchor_689" href="#Footnote_689" class="fnanchor"> [689]</a>. Un mois après, en constatant -qu'elle venait de voir chez M. de Pomponne plus -de gens considérables qu'avant sa disgrâce, elle ajoute: -«C'est le prix de n'avoir point changé pour ses amis; -vous verrez qu'ils ne changeront point pour lui<a id="FNanchor_690" href="#Footnote_690" class="fnanchor"> [690]</a>.» Et, -pensant aux flatteurs habituels du succès, et peut-être -aux Argus de Louvois, lequel cumulait avec le ministère -de la guerre la surintendance des postes: «Un ministre -de cette humeur, dit-elle, avec une facilité d'esprit -et une bonté comme la sienne, est une chose si rare qu'il -faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte<a id="FNanchor_691" href="#Footnote_691" class="fnanchor"> [691]</a>.» Madame -de Grignan, au bout de peu de jours, se trouvant <i>trop -pleine</i> d'une nouvelle qu'elle croyait déjà vieille pour la -cour: «Elle ne sera pas sitôt oubliée de beaucoup de gens -(lui réplique sa mère, forcée toutefois d'avouer que le -temps a déjà passé par-là), car, pour le torrent, il va -comme votre Durance quand elle est endiablée; mais elle -n'entraîne pas tout avec elle<a id="FNanchor_692" href="#Footnote_692" class="fnanchor"> [692]</a>.»</p> - -<p>Quant à elle, avec un ton qu'autorise l'indépendance -de son âme, elle s'écrie: «Le malheur ne me chassera -<span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span> -pas de cette maison: il y a trente ans (c'est une belle -date) que je suis amie de M. de Pomponne, je lui jure -fidélité jusqu'à la fin de ma vie, plus dans la mauvaise -que dans la bonne fortune<a id="FNanchor_693" href="#Footnote_693" class="fnanchor"> [693]</a>.» Elle se fait la compagne, -le courtisan assidu des affligés, mais avec des ménagements -que la plus exquise délicatesse peut seule inspirer. -«Je leur rends, dit-elle, des soins si naturellement que -je me retiens, de peur que le vrai n'ait l'air d'une affectation -et d'une fausse générosité.» Elle ajoute, et on le -conçoit de reste: «Ils sont contents de moi<a id="FNanchor_694" href="#Footnote_694" class="fnanchor"> [694]</a>.»</p> - -<p>M. de Pomponne s'honorait par la façon simple et -digne dont il supportait la disgrâce. Dès le premier jour -son amie l'avait dit: «M. de Pomponne prendra bien son -parti, et soutiendra dignement son infortune<a id="FNanchor_695" href="#Footnote_695" class="fnanchor"> [695]</a>.» Elle le -peint, la semaine suivante, «sans tristesse et sans abattement, -mais, pourtant, sans affectation d'être gai, et -d'une manière si noble, si naturelle, et si précisément -mêlée et composée de tout ce qu'il faut pour attirer l'admiration, -qu'il n'a pas de peine à y réussir<a id="FNanchor_696" href="#Footnote_696" class="fnanchor"> [696]</a>.» Elle proclame -que c'est la tête la mieux faite qu'elle ait vue. -«Comme le ministère ne l'avoit pas changé, dit-elle, la -disgrâce ne le change point aussi.» «Enfin, ajoute-t-elle, -nous l'allons revoir ce M. de Pomponne si parfait, -comme nous l'avons vu autrefois: il ne sera plus que -le plus honnête homme du monde<a id="FNanchor_697" href="#Footnote_697" class="fnanchor"> [697]</a>.»</p> - -<p>Pomponne appartenait à une famille de fervents disciples -de la Providence. Il n'était pas de ceux qui attendent -<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span> -l'adversité pour penser à Dieu. Il s'humilia et ne -s'irrita point. Ame croyante et, pour sa part, résignée -aux nécessités d'une vie qui avait trompé tous -ses vœux, son amie était faite pour le comprendre et -l'approuver. Le lendemain du coup, c'est le sujet de leur -premier entretien. «Nous avons bien parlé de la Providence, -dit madame de Sévigné en quittant son cher disgracié, -il entend bien cette doctrine.» «Il faut en revenir -à la Providence, redit-elle dans la lettre suivante, -dont M. de Pomponne est adorateur et disciple; et le -moyen de vivre sans cette divine doctrine? il faudroit se -pendre vingt fois le jour, et encore, avec tout cela, on a -bien de la peine à s'en empêcher<a id="FNanchor_698" href="#Footnote_698" class="fnanchor"> [698]</a>.»</p> - -<p>Madame de Vins prenait avec moins de fermeté et -surtout moins de résignation religieuse cette ruine de la -commune fortune. Madame de Sévigné lui prodigue de -plus féminines consolations dans la persuasion où elle -est «qu'elle sentira bien plus longtemps cette douleur -que M. de Pomponne<a id="FNanchor_699" href="#Footnote_699" class="fnanchor"> [699]</a>.» Madame de Grignan et madame -de Villars, ses deux meilleures amies, étant absentes, -la marquise de Sévigné les remplace auprès d'elle. -Elle lui sert de compagnie et de contenance dans ses visites -à ceux qui aujourd'hui la plaignent ou en ont l'air, -et qui la courtisaient hier à cause de son influence reconnue -sur son beau-frère. Un grand mois après, elle n'avait -pu trouver encore la force nécessaire pour accepter ce -renversement soudain d'une position dont elle s'était fait -une douce habitude, et qui devait profiter à l'avancement -de son mari et à l'établissement de son fils. «Madame -<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span> -de Vins, écrit à sa fille madame de Sévigné le 29 décembre, -me paroît toujours touchée jusqu'aux larmes, dont -j'ai vu rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut -faire de visites qu'avec moi, puisque vous et madame de -Villars lui manquez; elle peut disposer de ma personne -tant qu'elle s'en accommodera. J'ai trop de raisons pour -me trouver heureuse de ce goût... Son cœur la mène et -lui fait souhaiter le séjour de <i>Pomponne</i>; cet attachement -est digne d'être honoré, et adoucit les malheurs communs<a id="FNanchor_700" href="#Footnote_700" class="fnanchor"> [700]</a>.»</p> - -<p>Madame de Sévigné resta seize jours à recevoir la réponse -de sa fille à la lettre par laquelle elle lui faisait -connaître le renvoi de leur ami. Comme elle avait à -s'expliquer sur un acte plus ou moins loyal des deux -principaux ministres, la gouvernante de la Provence jugea -prudent de ne point adresser directement sa lettre -à sa mère; elle la lui fit parvenir par une voie détournée, -ce qui apporta dans sa correspondance un retard -inusité, dont madame de Sévigné, on s'en doute, fut -prompte à s'alarmer. «Le voilà donc, ce cher paquet -(s'écrie-t-elle le 8 décembre en tenant enfin la réponse -de sa fille), le voilà! Vous avez très-bien fait de le déguiser -et de le dépayser un peu. Je ne suis point du tout -surprise de votre surprise, ni de votre douleur; ce que j'en -ai senti, je le sens encore tous les jours<a id="FNanchor_701" href="#Footnote_701" class="fnanchor"> [701]</a>;» et elle loue -«les réflexions si tendres, si justes, si sages et si bonnes» -de madame de Grignan. Celle-ci envoyait à sa mère, pour -M. de Pomponne et madame de Vins, des lettres dont -nous avons l'une, celle adressée au ministre déchu, où, -<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span> -en des termes un peu trop entortillés pourtant, elle lui demande, -comme le plus honorable et le plus précieux des -biens qu'elle ait encore reçus de lui, la continuation de -son amitié. «Avec les sentiments que je me trouve pour -vous, monsieur (lui dit-elle en terminant, du ton d'un -hommage naturel et mieux senti), il m'est difficile de vous -plaindre; il me semble que vous auriez beaucoup perdu -si vous aviez cessé d'être M. de Pomponne, quand vous -avez eu d'autres dignités; mais de quelle perte ne doit-on -pas se consoler quand on est assuré d'être toujours -l'homme du monde dont les vertus et le singulier mérite -se font le plus aimer et respecter<a id="FNanchor_702" href="#Footnote_702" class="fnanchor"> [702]</a>.» Les condoléances -de madame de Grignan furent accueillies comme venant -aussi d'un cœur sincère. Le 27 décembre, sa mère lui -mande que M. de Pomponne lui avait parlé fort tendrement -d'elle, et lui avait paru fort touché de sa dernière -lettre, et que madame de Vins s'était attendrie en parlant -de la bonté de son cœur; «et tous nos yeux rougirent,» -ajoute-t-elle<a id="FNanchor_703" href="#Footnote_703" class="fnanchor"> [703]</a>.</p> - -<p>L'une des réflexions de madame de Grignan, réflexion -bien singulièrement personnelle, était que son malheur, -sa mauvaise fortune avait dû influer sur la disgrâce de -M. de Pomponne, leur patron. La marquise de Sévigné -n'hésite pas à revendiquer pour son fils et pour elle une -part de ce <i>guignon</i> de famille. Mais, en répondant à sa -fille, elle lui donne une meilleure explication de la chute de -leur ami, amenée, nous l'avons dit, par les efforts communs -de ses deux collègues, de Louvois surtout, qui se -trouva, à son grand désappointement, n'avoir travaillé que -<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span> -pour son rival. Madame de Sévigné précise mieux ici les -détails relatifs à cette dépêche de Bavière, qui fit éclater -l'orage. Madame de Grignan avait paru craindre de trop -s'appesantir sur un sujet qui déjà, depuis quelque temps, -faisait tous les frais de la correspondance de sa mère:</p> - -<p>«... Parlons-en tant que vous voudrez, ma très-chère, lui -dit celle-ci; vous aurez vu par toutes mes lettres que je -traite ce chapitre très-naturellement, et qu'il me seroit difficile -de m'en taire puisque j'y pense très-souvent, et que -si j'ai un degré de chaleur moins que vous pour la belle-sœur, -j'en ai aussi bien plus que vous pour le beau-frère. -Les anciennes dates, les commerces, les liaisons, me font -trouver, dans cette occasion, plus d'attachement que je ne -pensois en avoir. Ils sont encore à la campagne: je vous envoie -deux de leurs billets qu'ils m'écrivent en me renvoyant -vos paquets. Voilà l'état où ils sont; se peut-il rien ajouter -à la tendresse et à la droiture de leurs sentiments? Je n'oublierai -rien pour leur confirmer la bonne opinion qu'ils -ont de l'amitié et de l'estime que j'ai pour eux; elle est -augmentée par leurs malheurs: je suis persuadée, ma -fille, que le nôtre a contribué à leur disgrâce. Jetez les -yeux sur tous nos amis, et vous trouverez vos réflexions -fort justes. Il y auroit bien des choses à dire sur toute -cette affaire; tout ce que vous pensez est fort droit. Je crois -vous avoir fait entendre que depuis longtemps on faisoit -valoir les minuties: cela avoit formé une disposition -qui étoit toujours fomentée dans la pensée d'en profiter, -et la dernière faute impatienta et combla cette -mesure: d'autres se servirent sur-le-champ de l'occasion, -et tout fut résolu en un moment. Voici le fait: un courrier -attendu avec impatience étoit arrivé le jeudi au soir; M. de -Pomponne donne tout à déchiffrer, et c'étoit une affaire -<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span> -de vingt-quatre heures. Il dit au courrier de ne point -paroître; mais, comme le courrier étoit à celui qui l'envoyoit, -il donna les lettres à la famille: cette famille, -c'est-à-dire le frère, dit à Sa Majesté ce qu'on mandoit -de Bavière; l'impatience prit de savoir ce qu'on déchiffroit; -on attendit donc le jeudi au soir, le vendredi tout -le jour, et le samedi jusqu'à cinq heures du soir. Vraiment, -quand M. de Pomponne arriva, tout étoit fait; et le -matin encore on eût pu se remettre dans les arçons. Il -étoit chez lui à la campagne, persuadé qu'on ne sauroit -rien; il y reçut les déchiffrements le soir du vendredi; -il partit le samedi matin à dix heures; mais il étoit -trop tard. Et voilà la raison, le prétexte, et tout ce qu'il -vous plaira; car il est certain que, soit cela, soit autre -chose, on avoit enfin renversé cette fortune qui ne tenoit -plus à rien. Mais le plaisant de cette affaire, c'est -que celui qui avoit ses desseins n'en a pas profité, et -a été plus affligé qu'on ne peut croire<a id="FNanchor_704" href="#Footnote_704" class="fnanchor"> [704]</a>.»</p> - -<p>Madame de Grignan, comme sa mère, avait bien pensé -que cette affaire de courrier n'était que la goutte d'eau -qui fait répandre le vase<a id="FNanchor_705" href="#Footnote_705" class="fnanchor"> [705]</a>. Les courtisans, néanmoins, -ceux qui dans le silence du maître ne sont jamais embarrassés -pour trouver à sa décharge les justes motifs d'une rigueur, -disaient (c'est madame de Sévigné qui parle) que, -depuis deux ans, M. de Pomponne était gâté auprès du -roi, qu'il était opiniâtre au conseil, qu'il allait trop souvent -à <i>Pomponne</i>, que cela lui ôtait l'exactitude et que -les courriers attendaient<a id="FNanchor_706" href="#Footnote_706" class="fnanchor"> [706]</a>. Madame de Grignan avait -<span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span> -pensé aussi que, sans doute, le nom d'Arnauld n'était -point étranger à la disgrâce de Pomponne: «Personne -ne croit, lui répond sa mère, que le nom y ait eu part; -peut-être aussi qu'il y est entré pour sa <i>vade</i><a id="FNanchor_707" href="#Footnote_707" class="fnanchor"> [707]</a>.» Et elle -résume ainsi, d'une manière piquante, son opinion conforme -à celle de sa fille: «Vous avez raison, la dernière -faute n'a point fait tout le mal, mais elle a fait résoudre -ce qui ne l'étoit pas encore. Un certain homme (<i>Louvois</i>) -avoit donné de grands coups depuis un an, espérant -tout réunir: mais on bat les buissons, et les autres -prennent les oiseaux, de sorte que l'affliction n'a pas été -médiocre... C'est donc un <i>mat</i> qui a été donné, lorsqu'on -croyoit avoir le plus beau jeu du monde, et rassembler -toutes ses pièces ensemble.<a id="FNanchor_708" href="#Footnote_708" class="fnanchor"> [708]</a>» On comprend que Louis XIV -n'eût pas voulu mettre dans les mêmes mains les affaires -étrangères et la guerre.</p> - -<p>Malgré la résignation de M. de Pomponne, son calme -et sa force d'esprit, ses amis redoutaient pour lui le vide de -sa nouvelle existence. C'est une pensée venue, dès le début, -à madame de Sévigné. Elle avait fait, avec madame -de Coulanges, une visite à son ami le lendemain de sa disgrâce: -«Ce premier jour nous toucha, remarque-t-elle; -il étoit désoccupé et commençoit à sentir la vie et la véritable -longueur des jours, car, de la manière dont les -siens étoient pleins, c'étoit un torrent précipité que sa -vie; il ne la sentoit pas; elle couroit rapidement sans -qu'il pût la retenir<a id="FNanchor_709" href="#Footnote_709" class="fnanchor"> [709]</a>.» Six semaines après, on trouve -cet aveu de M. Pomponne, que même pour les âmes les -<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span> -moins portées aux vanités de la puissance, la vie de -cour avait une séduction à laquelle il n'était pas facile de -se soustraire: «M. de Pomponne aura besoin de toute -sa raison pour oublier parfaitement ce pays-là, et pour -reprendre la vie de Paris. Savez-vous bien qu'il y a un -sort dans ce tourbillon, qui empêche d'abord de sentir le -charme du repos et de la tranquillité? Puisqu'il est de cet -avis, il faut croire sa solide sagesse<a id="FNanchor_710" href="#Footnote_710" class="fnanchor"> [710]</a>.» Mais, comme madame -de Sévigné connaît la sincère piété de son ami, elle -estime que sa disgrâce sera le chemin de son salut, et -croit pouvoir assurer «qu'il ne perdra guère de temps à -se jeter dans la solitude<a id="FNanchor_711" href="#Footnote_711" class="fnanchor"> [711]</a>» En effet, le ministre disgracié, -voulant faire une retraite complète, avait formé le -dessein d'aller se fixer sur les bords de la Marne, dans -son château ou plutôt sa maison de <i>Pomponne</i>, et il -n'attendait pour partir que la liquidation de la finance -de sa charge, c'est-à-dire le remboursement de ce qu'il -avait eu à payer en remplaçant M. de Lyonne. Quoique -dépendant du choix et de la confiance la plus directe du -prince, les charges de secrétaires d'État étaient, comme -tous les emplois, soumises au régime de la vénalité.</p> - -<p>Mais ici encore une appréhension vint traverser l'esprit, -ou mieux, le cœur de madame de Sévigné. Elle -craint «que le séjour de <i>Pomponne</i>, que son ami a aimé si -démesurément, et qui a causé tous ses péchés véniels, ne -lui devienne insupportable par un caprice qui arrive souvent.» -«Cette trop grande liberté d'y être, ajoute-t-elle, -lui donnera du dégoût, et le fera souvenir que -ce <i>Pomponne</i> a contribué à son malheur. Ne sera-ce -<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span> -point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin -contre Veret, disoit qu'il avoit épousé sa maîtresse? -Mais non, car tout cela est fou et M. de Pomponne est -sage.<a id="FNanchor_712" href="#Footnote_712" class="fnanchor"> [712]</a>.» C'était un sage, en effet.</p> - -<p>Le 12 janvier, enfin, M. de Pomponne reçut son argent -et paya ses dettes. Il sortait des affaires plus pauvre -qu'il n'y était entré. Cela était rare. Il en reçut plus de -louange et plus d'estime: supérieurs à lui en génie et en -services, Colbert et Louvois, qui le renversaient, ne -peuvent se parer, devant l'histoire, d'un pareil désintéressement.</p> - -<p>Avant de partir pour son exil volontaire, il restait à -M. de Pomponne une épreuve à subir. Il avait à prendre -congé du roi qui, lui ayant fait attendre une audience -près de trois mois, la lui accorda enfin le lundi, 5 février. -Il faut encore emprunter à madame de Sévigné -le récit de cette dernière entrevue du souverain déjà -calmé et radouci, et du ministre fidèle et attendri, et, -on le sent, toujours estimé d'un maître qui s'en sépare -à regret:</p> - -<p>«... Il y eut une bien triste scène lundi, et que vous -comprendrez aisément: M. de Pomponne est enfin allé -à la cour. Il craignoit fort cette journée: vous pouvez -vous imaginer tout ce qu'il pensa par le chemin, et lorsqu'il -revit les cours de Saint-Germain, lorsqu'il reçut -les compliments de tous les courtisans dont il fut accablé. -<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span> -Il étoit saisi: il entra dans la chambre du roi qui l'attendoit. -Que peut-on dire? et par où commencer? Le -roi l'assura qu'il étoit toujours content de sa fidélité, -de ses services; qu'il étoit en repos de toutes les affaires -secrètes dont il avoit connoissance; qu'il lui feroit du -bien et à sa famille. M. de Pomponne ne put retenir -quelques larmes, en lui parlant du malheur qu'il avoit eu -de lui déplaire: il ajouta que, pour sa famille, il l'abandonnoit -aux bontés de Sa Majesté; que toute sa douleur -étoit d'être éloigné d'un maître auquel il étoit attaché -autant par inclination que par devoir; qu'il étoit -difficile de ne pas sentir vivement cette sorte de perte; -que c'étoit celle qui le perçoit, et qui faisoit voir en lui -des marques de faiblesse, qu'il espéroit que Sa Majesté -lui pardonneroit. Le roi lui dit qu'il en étoit touché; -qu'elles venoient d'un si bon fond qu'il ne devoit pas en -être fâché. Tout roula sur ce point, et M. de Pomponne -sortit avec les yeux un peu rouges, et comme un -homme qui ne méritoit pas son malheur. Il me conta -tout cela hier au soir; il eût bien voulu paroître plus -ferme, mais il ne fut pas le maître de son émotion. C'est -la seule occasion où il ait paru trop touché; et ce ne -seroit pas mal faire sa cour, s'il y avoit encore une cour -à faire. Il reprendra la suite de son courage, et le voilà -quitte d'une grande affaire: ce sont des renouvellements -que l'on ne peut s'empêcher de sentir comme lui. Madame -de Vins a été à Saint-Germain; bon Dieu, quelle -différence! on lui a fait assez de compliments, mais c'étoit -son pays, et elle n'y a plus ni feu ni lieu: j'ai senti -ce qu'elle a souffert dans ce voyage<a id="FNanchor_713" href="#Footnote_713" class="fnanchor"> [713]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span> -En dehors de madame de Sévigné, nous trouvons peu -de choses sur ce renvoi de M. de Pomponne qui tient -tant de place dans sa correspondance. L'ancien valet de -chambre de l'abbé de La Rochefoucauld, devenu successivement, -à force de justesse d'esprit, de droiture de -cœur, d'intelligence, d'habileté et surtout de probité, -secrétaire de l'auteur des <i>Maximes</i>, intendant du prince -de Condé, ministre plénipotentiaire, conseiller d'État, -et surtout riche à millions, Gourville, dans cette affaire, -cherche un peu à justifier tout le monde, mais -cependant plutôt Louvois que Colbert<a id="FNanchor_714" href="#Footnote_714" class="fnanchor"> [714]</a>. Il rend d'abord -justice à la matière dont M. de Pomponne s'acquittait -de sa charge. Il montre l'entreprenant Louvois -cherchant, dès le début, à s'immiscer dans les questions -étrangères, et «prenant occasion, quand il la pouvoit -trouver, de faire voir au roi qu'il en savoit plus que les -autres.» Mais il nie qu'il ait été pour quelque chose dans -la disgrâce de son collègue, attribuée par Gourville au -fait unique du courrier de Bavière, qu'il raconte comme -madame de Sévigné, et à propos duquel il donne de -justes louanges à la patience de Louis XIV. Il n'affirme -pas l'hostilité active de Colbert; néanmoins son ton réservé -l'accuse plus qu'il ne le justifie. «Il se peut bien -faire, dit-il, que M. Colbert ne se soit pas mis beaucoup -en peine d'excuser M. de Pomponne, cela n'étant -guère d'usage entre les ministres; car, entre amis particuliers, -M. Colbert auroit envoyé un cavalier à M. de -Pomponne pour l'avertir de la peine où étoit le roi, et il -ne falloit pas plus de trois heures pour cela<a id="FNanchor_715" href="#Footnote_715" class="fnanchor"> [715]</a>.»</p> - -<p>Bienvenu partout, Gourville fut un des premiers reçus -<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span> -par M. de Pomponne. A l'en croire (et la connaissance -de son caractère comme le ton de ses mémoires -portent à la confiance), le ministre l'accueillit comme un -ami, l'embrassa, et lui communiqua pour en avoir son -sentiment la lettre qu'il écrivait au roi, cette lettre dont -parle madame de Sévigné, où Pomponne cherchait à -excuser ou plutôt à expliquer sa conduite, et demandait -l'appui du roi pour sa famille. A deux reprises et -malgré les contestations de Gourville, M. de Pomponne -lui avoua «qu'il croyoit que M. de Louvois étoit cause -de sa perte.» Le grand argument de Gourville, sans -aucun doute de bonne foi, était que Louvois, «en l'ôtant -de là, ne devoit pas espérer d'en mettre un autre -en sa place, et même pouvoit craindre que celui sur -qui le roi jetteroit les yeux, ne lui fît peut-être plus de -peine que lui<a id="FNanchor_716" href="#Footnote_716" class="fnanchor"> [716]</a>.» Gourville semble croire qu'il avait -fini par convaincre son interlocuteur. Mais il y a lieu -d'en douter, en voyant madame de Sévigné, pendant -trois mois écho persistant de la maison affligée, attribuer -à l'ambitieux Louvois la principale part, l'initiative -ancienne dans la disgrâce de M. de Pomponne, -soit qu'il eût voulu mettre à sa place, comme on l'a prétendu, -M. Courtin, son ami, soit, comme on l'a dit -encore, qu'il eût espéré se faire adjuger le portefeuille -des affaires étrangères<a id="FNanchor_717" href="#Footnote_717" class="fnanchor"> [717]</a>.</p> - -<p>Après Gourville, l'abbé de Choisy et Saint-Simon -sont presque les seuls qui parlent encore de M. de Pomponne, -le premier avec une sévérité excessive, le second -avec cette plénitude dans la louange, qui est chez lui la -contre-partie de son impitoyable critique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span> -Suivant l'abbé de Choisy, M. de Pomponne aurait eu -de grandes obligations à sa mère: «Elle avoit, dit-il, un -an durant, montré au roi de belles lettres qu'il lui écrivoit -de Suède, et cela n'avoit pas peu contribué à le faire -ministre. Il est vrai que, ces belles lettres, il étoit trois -mois à les faire; et quand il fut en place, on s'aperçut -bientôt que c'étoit un bon homme, d'un génie assez -court<a id="FNanchor_718" href="#Footnote_718" class="fnanchor"> [718]</a>.» L'historien de <i>Port-Royal</i> a raison de dire que -l'abbé de Choisy, «quand il tranche à ce point, est une -autorité légère<a id="FNanchor_719" href="#Footnote_719" class="fnanchor"> [719]</a>.»</p> - -<p>Quant à Saint-Simon, il a tracé de ce ministre, si parfaitement -honnête homme, ce qui n'est pas synonyme de -bon homme, un portrait qui est un de ses mieux réussis -dans l'éloge, chose plus difficile, surtout pour lui, de -réussir en louant que d'exceller dans l'invective.</p> - -<p>«C'étoit, dit-il, un homme qui excelloit surtout par -un sens droit, juste, exquis, qui pesoit tout et faisoit -tout avec maturité, mais sans lenteur; d'une modestie, -d'une modération, d'une simplicité de mœurs admirables, -et de la plus solide et de la plus éclairée piété. Ses -yeux montroient de la douceur et de l'esprit; toute sa -physionomie, de la sagesse et de la candeur; un art, une -dextérité, un talent singulier à prendre ses avantages en -traitant; une finesse, une souplesse sans ruse qui savoit -parvenir à ses fins sans irriter; une douceur et une patience -qui charmoit dans les affaires; et, avec cela, une -fermeté, et, quand il le falloit, une hauteur à soutenir -l'intérêt de l'État et la grandeur de la couronne, que rien -<span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span> -ne pouvoit entamer. Avec ces qualités il se fit aimer de -tous les ministres étrangers, comme il l'avoit été dans les -divers pays où il avoit négocié. Il en étoit également estimé, -et il en avoit su gagner la confiance. Poli, obligeant, et -jamais ministre qu'en traitant, il se fit adorer à la cour, -où il mena une vie égale, unie, et toujours éloignée du -luxe et de l'épargne, et ne connaissant de délassement -de son grand travail qu'avec sa famille, ses amis et ses -livres. La douceur et le sel de son commerce étoient -charmants, et ses conversations, sans qu'il le voulût, -infiniment instructives. Tout se faisoit chez lui et par -lui avec ordre, et rien ne demeuroit en arrière, sans jamais -altérer sa tranquillité<a id="FNanchor_720" href="#Footnote_720" class="fnanchor"> [720]</a>.»</p> - -<p>Saint-Simon pense que la disgrâce de M. de Pomponne -fut principalement due à des considérations religieuses, -et il affirme aussi, par la tradition conservée jusqu'à -lui, que Louvois et Colbert, dès longtemps ligués ensemble, -furent les véritables instigateurs de sa chute.</p> - -<p>Les qualités de M. de Pomponne formaient, selon lui, un -trop grand contraste avec celles des deux autres ministres, -plus brillants mais moins aimables, pour en pouvoir -être souffertes avec patience. «Chacun d'eux vouloit -ambler sur la besogne d'autrui.» Ils désiraient surtout -avoir la main dans les affaires étrangères. Mais, au dire de -Saint-Simon, la grande connaissance qu'avait M. de -Pomponne de la situation de l'Europe et du personnel -des cours, lui avait maintenu, pour les questions extérieures, -la première place dans le conseil du roi. De là -<span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span> -chez ses collègues le désir de s'en débarrasser, afin de le -remplacer par un homme plus docile. Saint-Simon déclare -nettement que le jansénisme fut leur prétexte et leur -moyen. Se relayant dans leurs attaques, «allant l'un après -l'autre à la sape,» ils décidèrent enfin le roi «au sacrifice,» -mais non «sans une extrême répugnance<a id="FNanchor_721" href="#Footnote_721" class="fnanchor"> [721]</a>.» Louis -de Brienne est plus formel encore sur la part qu'eut dans -le renvoi de M. de Pomponne la crainte du jansénisme. -«Le cardinal d'Estrées, dit-il, donna avis à Sa Majesté -que M. Arnauld seroit infailliblement cardinal s'il vouloit -l'être, et si elle ne l'empêchoit. Ce fut la principale -cause de la disgrâce de son neveu... Je suis persuadé, -quant à moi, que le jansénisme et la peur qu'eurent les -jésuites de voir M. Arnauld cardinal ont contribué plus -que toute autre chose à la perte de M. de Pomponne<a id="FNanchor_722" href="#Footnote_722" class="fnanchor"> [722]</a>.»</p> - -<p>Comme madame de Sévigné, Saint-Simon appelle -l'incident du courrier de Bavière, «la dernière goutte -d'eau.» Aux détails que nous connaissons déjà, il ajoute -deux particularités. Madame de Soubise, «alors dans -le temps florissant de sa beauté et de sa faveur,» -bien instruite de tout ce qui se tramait contre M. de -Pomponne, son ami, et présente, sans doute, lorsque -celui-ci reçut son courrier, l'aurait conjuré de ne -point retourner à <i>Pomponne</i>, et probablement d'aller -avertir le roi de l'arrivée d'une correspondance si impatiemment -attendue, en même temps qu'il l'envoyait déchiffrer. -Comme elle n'osa s'expliquer davantage, M. de -Pomponne partit pour sa maison des champs, pensant -pouvoir le lendemain satisfaire la curiosité du roi. Mais -<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span> -le commis qui déchiffrait habituellement les dépêches -étrangères, profitant de l'absence de son maître, était -allé se divertir à l'Opéra. Il ne revint de Paris à Saint-Germain, -à l'hôtel ministériel où se faisaient les déchiffrements, -que le lendemain, et ce contre-temps ajouta -encore aux trop longs délais que l'absence du ministre -devait entraîner<a id="FNanchor_723" href="#Footnote_723" class="fnanchor"> [723]</a>.»</p> - -<p>Le duc de Saint-Simon termine l'article qu'il a consacré -à la disgrâce de M. de Pomponne par cette anecdote -réellement piquante si elle est vraie.—«Ce grand coup -frappé, Louvois, dont Colbert, qui avoit ses raisons, -avoit exigé de ne pas dire un mot de toute cette menée -à son père (<i>le chancelier</i>), se hâta d'aller lui conter la -menée et le succès: «Mais, lui répondit froidement -l'habile Le Tellier, avez-vous un homme tout prêt pour -mettre en cette place?—Non, lui répondit son fils, on -n'a songé qu'à se défaire de celui qui y étoit, et maintenant -la place vide ne manquera pas, et il faut voir -de qui la remplir.—Vous n'êtes qu'un sot, mon fils, -avec tout votre esprit et vos vues, lui répliqua Le Tellier; -M. Colbert en sait plus que vous, et vous verrez -qu'à l'heure qu'il est, il sait le successeur et il l'a proposé; -vous serez pis qu'avec l'homme que vous avez -chassé, qui, avec toutes ses bonnes parties, n'étoit pas, -au moins, plus à M. Colbert qu'à vous: je vous le répète, -vous vous en repentirez<a id="FNanchor_724" href="#Footnote_724" class="fnanchor"> [724]</a>.» Saint-Simon ajoute -que Louvois en fut brouillé plus que jamais avec Colbert. -Gourville, de son côté, dit tenir de M. de Pomponne, -que «ses enfants ayant pris le parti de la guerre, M. de -<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span> -Louvois les avoit aidés en tout ce qu'il avoit pu;» par un -remords, sans doute, de sa conduite envers leur père, ou -plutôt par dépit du succès de Colbert, son rival<a id="FNanchor_725" href="#Footnote_725" class="fnanchor"> [725]</a>.</p> - -<p>Il nous reste à reproduire une dernière explication de -la chute de M. de Pomponne. Celle-ci devrait être la véritable, -si l'on considère l'autorité dont elle émane. Il -n'en est pas de plus haute.</p> - -<p>On sait que Louis XIV, voulant laisser au Dauphin -son fils un monument de son expérience et de son affection, -avait entrepris des Mémoires qui, malgré le concours -de Pellisson et surtout de son lecteur, devenu précepteur -du Dauphin, M. de Périgny, ne purent être -menés à fin, soit difficulté du sujet soit inconstance de -l'auteur, et fatigue de ses interprètes. Une nouvelle et -complète édition de cette œuvre de forme indigeste -mais remarquable à tant d'autres titres, permet de juger -Louis XIV, non peut-être tel qu'il était, mais tel qu'il -voulait paraître aux yeux de la postérité plus encore qu'à -ceux de son fils<a id="FNanchor_726" href="#Footnote_726" class="fnanchor"> [726]</a>. Ce qu'il prépare à celui-ci, c'est une -théorie du pouvoir royal, réalisant son idéal du parfait -souverain et de la vraie grandeur. Il lui recommande -surtout, ce dont il faisait montre, la fermeté, la force -<span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span> -d'âme, la résistance aux suggestions de la bonté, quand -parle le bien de l'État, ou l'intérêt de la royauté, ce qui, -dans son esprit, est synonyme. C'est à ce propos que, -dans un morceau fameux sur <i>le Métier de roi</i>, après -avoir résumé avec grandeur son système des devoirs -royaux, il donne à son fils, comme un exemple de faiblesse -à éviter, et que par conséquent il se reproche, sa -condescendance à conserver M. de Pomponne au ministère, -même longtemps après s'être aperçu de son insuffisance -et de son peu d'aptitude à représenter au dehors la -politique d'un roi tel que lui. Le lecteur ne nous blâmera -point de mettre, en entier sous ses yeux ce fragment -déjà donné une première fois par Voltaire, qui dans -sa lettre de remercîment au maréchal de Noailles, qui le -lui avait procuré, l'appelle «un des plus beaux monuments -de la gloire de Louis XIV, qui est bien pensé, bien -fait, qui montre un esprit juste et une grande âme<a id="FNanchor_727" href="#Footnote_727" class="fnanchor"> [727]</a>.» -Toujours écrivain, même lorsqu'il copie, Voltaire, n'a pu -s'empêcher de marquer de sa touche ce morceau souvent -remanié, mais que le dernier et scrupuleux éditeur -des <i>Mémoires</i> de Louis XIV, a eu le bon esprit de reproduire -en lui laissant à la fois toute la saveur et toute -l'incorrection d'un premier jet. Voici donc, avec son orthographe -si étrange, ce chapitre sur <i>le Métier de roi</i>, -qui appartient à l'histoire du renvoi de M. de Pomponne:</p> - -<p>«Les roys sont souvent obligés à faire des choses -contre leur inclination et qui blesse leur bon naturel. Ils -doivent aimer à faire plesir et il faut qu'ils chatie souvent -et perde des gens à qui naturellement ils veulent du -<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span> -bien. L'interest de l'Estat doit marcher le premier. On -doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat -de ce reprocher dans quelque chose d'important qu'on -pouvoit faire mieux, mais que quelques interet particuliers -en ont empesché et ont destourné les veues qu'on -devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de -l'Estat. Souvent où il y a des endroits qu'ils font peine -il y en a de délicats qu'il est difficile à desmesler<a id="FNanchor_728" href="#Footnote_728" class="fnanchor"> [728]</a>. On a -des idées confuses. Tant que cela est on peut demeurer -sans ce desterminer. Mais dès que l'on s'est fixé l'esprit -à quelque chose et qu'on croit voir le meilleur party il -le faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans -ce que jay fait. Les fautes que jay faites et qui m'ont -donné des peines infinies ont esté par complaisance ou -pour me laisser aller trop nonchalament aux avis des autres. -Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque -nature qu'elle soit. Pour commander aux autres il faut -seslever au-dessus d'eux et après avoir entendu ce qui -vient de tous les endroits on ce doit desterminer par le -jugement qu'on doit faire sans préocupation et pensant -toujours à ne rien ordonner<a id="FNanchor_729" href="#Footnote_729" class="fnanchor"> [729]</a> qui soit indigne de soy du -caractère qu'on porte ny de la grandeur de l'Estat. Les -princes qui ont de bonnes intentions et quelque connoissance -de leurs affaires soit par expérience soit par étude -et une grande application à ce rendre capables trouve -tant de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent -connoistre qu'ils doivent avoir un soing particulier et -<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span> -une aplication universelle à tout. Il faut ce garder contre -soy mesme prendre garde à toute inclination et estre -toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy -est grand noble et délitieux quand on ce sent digne de -bien s'acquister de toutes les choses auxquelles il engage. -Mais il naist pas exempt de peines, de fatigues et d'inquiestudes. -L'incertitude désespère quelquefois et quand -on a passé un temps raisonnable<a id="FNanchor_730" href="#Footnote_730" class="fnanchor"> [730]</a> à examiner une affaire -il faut se desterminer et prendre le party qu'on croit le -meilleur<a id="FNanchor_731" href="#Footnote_731" class="fnanchor"> [731]</a>. Quand on a l'Estat en veue on travaille pour -soy. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre. Quand le -premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est -cause en est glorieux et par<a id="FNanchor_732" href="#Footnote_732" class="fnanchor"> [732]</a> conséquent doit plus -gouster que ses sujets par raport à luy et à eux tout ce -qu'il y a de plus agréable dans la vie. Quand on c'est -mespris il faut resparer<a id="FNanchor_733" href="#Footnote_733" class="fnanchor"> [733]</a> la faute le plus tost qu'il est possible -et que nulle considération en empesche pas mesme -la bonté. En 1671 un ministre<a id="FNanchor_734" href="#Footnote_734" class="fnanchor"> [734]</a> mourut qui avoit une -charge de secrétaire d'Estat ayant le despartement des -étrangers. Il estoit homme capable mais non pas sen défaut. -Il ne laissoit pas de bien remplir ce poste qui est -très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je -ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je -<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span> -treuvé qu'un homme<a id="FNanchor_735" href="#Footnote_735" class="fnanchor"> [735]</a> qui avoit longtemps servy dans -les ambassades estoit celuy qui la rempliroit le mieux. Je -l'envoïé querir. Mon choix fut aprouvé de tout le monde -ce qui n'arrive pas toujours. Je le mis en possession -de la charge à son retour. Je ne le connaissois que de -réputation et par les commissions dont je l'avois chargé -qu'il avoit bien exécutées<a id="FNanchor_736" href="#Footnote_736" class="fnanchor"> [736]</a>. Mais l'employ que je luy ay -donné s'est trouvé trop grand et trop estendu pour luy. J'ai -soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté -et de son inaplication<a id="FNanchor_737" href="#Footnote_737" class="fnanchor"> [737]</a>. Il m'en a cousté des choses considérables. -Je nay pas profité de tous les avantages que -je pouvois avoir et tout cela par complaisance et bonté. -Enfin il faut<a id="FNanchor_738" href="#Footnote_738" class="fnanchor"> [738]</a> que je lui ordonne de ce retirer, parce que -tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la -force qu'on doit avoir en exécutant les ordres d'un roy -de France qui naist pas malheureux. Ci j'avois pris le -party de l'esloigner plus tost j'aurois esvité les inconvéniens -qui me sont arrivés et je ne me reprocherois pas -que ma complaisance pour luy a pu nuire à l'Estat. Jay -fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay -dit cy devant.<a id="FNanchor_739" href="#Footnote_739" class="fnanchor"> [739]</a>»</p> - -<p>Louis XIV reproche à Pomponne «son opiniâtreté et -son inapplication»; la marquise de Sévigné, qui recueille -<span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span> -tous les bruits relatifs à son ami, nous a dit également -qu'on l'accusait, depuis deux ans, «d'être opiniâtre -au conseil, d'aller trop souvent à Pomponne, ce qui -lui ôtoit l'exactitude<a id="FNanchor_740" href="#Footnote_740" class="fnanchor"> [740]</a>.» On pourrait croire que les secrétaires -de Louis XIV, ceux qui étaient chargés de -donner habituellement à ses pensées une allure littéraire -dont la postérité se fût bien passée, ont divulgué les motifs -indiqués par lui à son fils de la disgrâce de M. de -Pomponne, dans cette tirade qui paraît écrite au jour -même de l'événement; à moins que le roi, ce qu'on doit -peu supposer de sa discrétion habituelle, n'ait fait entendre -à son entourage les reproches qu'il croyait pouvoir -adresser à son ministre.</p> - -<p>Mais, à douze ans de là, Louis XIV, un peu moins -enivré de son grand succès de Nimègue, se chargea de -justifier en quelque sorte contre lui-même, M. de Pomponne, -en lui restituant avec honneur sa place dans le -conseil<a id="FNanchor_741" href="#Footnote_741" class="fnanchor"> [741]</a>.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE X.<br /> -<span class="medium">1680.</span></h2> -</div> - -<p class="hanging indent">Mariage du prince de Conti à M<sup>lle</sup> de Blois.—Chambre de l'Arsenal -ou Chambre ardente.—Affaire des poisons.—Emprisonnement -du maréchal de Luxembourg.—Fuite de la comtesse de -Soissons.—La Voisin accuse M<sup>me</sup> de Bouillon.—Le Sage accuse -le marquis de Cessac.—Mariage du Dauphin.—M<sup>me</sup> de Richelieu -nommée dame d'honneur de la Dauphine.—M<sup>me</sup> de Soubise -se plaint amèrement au roi de n'avoir pas été préférée à M<sup>me</sup> de -Richelieu et est exilée.</p> - -<p>Cette année s'ouvrit par le mariage de mademoiselle -de Blois, cette première fille de Louis XIV et de la -tendre La Vallière, dont la réputation de beauté, portée -au delà les mers, lui avait valu les hommages de l'empereur -du Maroc, désireux de devenir son époux<a id="FNanchor_742" href="#Footnote_742" class="fnanchor"> [742]</a>. Saint-Simon -prétend que son père avait voulu la marier au prince -<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span> -d'Orange, lequel aurait répondu que, dans sa maison, on -avait l'habitude d'épouser des filles et non des bâtardes -de roi; et il ajoute que c'est de là que vint la haine irréconciliable -de Louis XIV pour le futur roi de la Grande-Bretagne<a id="FNanchor_743" href="#Footnote_743" class="fnanchor"> [743]</a>. -Quoi qu'il en soit de cette anecdote, qui -demanderait une autre caution pour être crue, le roi -s'estimait alors heureux de voir sa fille, la plus chère -de celles que ses coupables amours lui avaient données, -recherchée par un prince du sang royal, le neveu du grand -Condé, dont les solides qualités lui ont fait donner par -le grand médisant de ce règne, le nom de Germanicus -français, que l'histoire sanctionnerait, s'il n'emportait -pas avec lui un injurieux souvenir de Tibère<a id="FNanchor_744" href="#Footnote_744" class="fnanchor"> [744]</a>.</p> - -<p>Le prince de Conti, sortant de l'adolescence, était devenu -très-vite et très-passionément amoureux de mademoiselle -de Blois, fort jeune aussi, belle, naïve, tendre -et fort bien élevée par sa gouvernante, madame Colbert, -sans doute sous la direction discrète mais efficace de la -douce et pieuse carmélite, qui expiait sous la bure la -faute de sa naissance. Outre la satisfaction de sa tendresse -paternelle, Louis XIV cherchait dans l'établissement -de sa fille aînée, une occasion de donner à celle -qu'il avait la première et, à coup sûr, le mieux aimée, -une marque qu'elle ne pût refuser de son estime et de -sa durable affection. Madame de Sévigné remarque qu'il -mariait sa fille comme si elle eût été celle de la reine, -qu'il eût mariée au roi d'Espagne, avec une dot de cinq -cent mille écus d'or, ainsi qu'on avait l'habitude d'en -user avec les couronnes<a id="FNanchor_745" href="#Footnote_745" class="fnanchor"> [745]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span> -Nous voudrions pouvoir emprunter à notre inépuisable -épistolaire tout ce joli petit roman, ainsi qu'elle l'appelle, -des amours enfantines du prince de Conti et de -mademoiselle de Blois, dont le monarque, arbitre de -l'Europe, s'amusait avec une grâce inattendue et touchante. -Mais l'espace qui se resserre de plus en plus nous -force à contre-cœur (le lecteur partagera nos regrets) à -nous contenter de ces deux extraits.</p> - -<p>Voici ce qu'écrit une première fois madame de Sévigné, -le 27 décembre 1679:</p> - -<p>«La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince -de Conti et de mademoiselle de Blois. Ils s'aiment comme -dans les romans: le roi s'est fait un grand jeu de leur -inclination: il parla tendrement à sa fille, et l'assura qu'il -l'aimoit si fort, qu'il n'avoit point voulu l'éloigner de lui: -la petite fut si attendrie et si aise, qu'elle pleura. Le roi -lui dit qu'il voyoit bien que c'est qu'elle avoit de l'aversion -pour le mari qu'il lui avoit choisi: elle redoubla ses -pleurs; son petit cœur ne pouvoit contenir tant de joie. -Le roi conta cette petite scène, et tout le monde y prit -plaisir. Pour M. le prince de Conti, il étoit transporté, il -ne savoit ni ce qu'il disoit, ni ce qu'il faisoit; il passoit -par-dessus tous les gens qu'il trouvoit en son chemin, -pour aller voir mademoiselle de Blois. Madame Colbert -ne vouloit pas qu'il la vît que le soir; il força les portes, -et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main; elle, sans autre -façon, l'embrassa, et la revoilà à pleurer. Cette bonne -petite princesse est si tendre et si jolie, que l'on voudroit -la manger. Le comte de Gramont<a id="FNanchor_746" href="#Footnote_746" class="fnanchor"> [746]</a> fit ses compliments, -<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span> -comme les autres, au prince de Conti: «Monsieur, je -me réjouis de votre mariage; croyez-moi, ménagez le -beau-père, ne le chicanez point, ne prenez point garde -à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, -et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de -cette alliance.» Le roi se réjouit de tout cela, et marie -sa fille, en faisant des compliments, comme un autre, à -M. le Prince, à M. le Duc (fils de Condé), et à madame -la Duchesse, à laquelle il demande son amitié pour mademoiselle -de Blois, disant qu'elle seroit trop heureuse -d'être souvent auprès d'elle, et de suivre un si bon exemple. -Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti; -il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté; -qu'il faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: -là-dessus le prince amoureux tombe comme évanoui; -la princesse l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre. -Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte; mais, -dans la vérité, il n'y eut jamais un si joli roman. Vous -pouvez penser comme ce mariage et la manière dont le -roi le fait donnent de plaisir en certain lieu<a id="FNanchor_747" href="#Footnote_747" class="fnanchor"> [747]</a>!» Madame -de Montespan, en effet, pensait bien que ses enfants ne -seraient pas différemment traités.</p> - -<p>Ce mariage remit pour quelque temps en évidence cette -pauvre La Vallière, déjà bien oubliée, car même celle qui -l'avait remplacée avec tant de faste et d'arrogance, touchoit -à son déclin. <i>La timide violette</i><a id="FNanchor_748" href="#Footnote_748" class="fnanchor"> [748]</a>, pendant son -règne tout intime et renfermé, n'avait choqué ni lésé personne. -Elle était généralement aimée, et malgré sa faute -avait emporté l'estime publique dans sa pieuse retraite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span> -On était donc heureux du bien qui lui arrivait dans la -personne de sa fille. Tout le monde vint faire compliment -«à cette sainte carmélite<a id="FNanchor_749" href="#Footnote_749" class="fnanchor"> [749]</a>.» Le grand Condé et -son fils, plus courtisans toutefois que sincères, y coururent -des premiers. On trouva «qu'elle avoit parfaitement -accommodé son style à son voile noir, et assaisonné sa -tendresse de mère avec celle d'épouse de Jésus-Christ<a id="FNanchor_750" href="#Footnote_750" class="fnanchor"> [750]</a>.»</p> - -<p>La marquise de Sévigné avait formé le projet, nous -dirions plutôt fait la partie, d'aller la voir avec madame -de Coulanges, car on venait là un peu comme à un -spectacle intéressant et délicat. Mais la grande <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>, -de temps en temps prise de tendre ressouvenir -pour une femme, presque une amie, devant qui elle avait -pleuré sans contrainte la rupture de son mariage avec -Lauzun, voulut faire cette visite avec elle. Comme les autres! -madame de Sévigné subit le charme qu'exerçait encore -sous son voile <i>sœur Louise de la Miséricorde</i>, et sa -visite nous a valu une jolie page qui eût manqué à l'histoire -de cette amante délaissée par un roi, consolée par un Dieu.</p> - -<p>«Je fus hier aux grandes Carmélites avec <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span>, -qui eut la bonne pensée de mander à madame de -Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint -lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès<a id="FNanchor_751" href="#Footnote_751" class="fnanchor"> [751]</a>; elle me -parla de vous, comme vous connoissant par sa sœur. Je -vis madame Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle -d'Épernon qui ne me trouva pas défigurée<a id="FNanchor_752" href="#Footnote_752" class="fnanchor"> [752]</a>; il y avoit -plus de trente ans que nous ne nous étions vues: elle me -parut horriblement changée... Mais quel ange m'apparut -<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span> -à la fin! car M. le prince de Conti la tenoit au -parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous -avons vus autrefois; je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune; -elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes -yeux et ses mêmes regards; l'austérité, la mauvaise -nourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés, -ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne -grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus -grande que quand elle donnoit au monde une princesse -de Conti; mais c'est assez pour une carmélite. Elle me -dit mille honnêtetés, et me parla de vous si bien, si à -propos, tout ce qu'elle dit étoit si assorti à sa personne, -que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti -l'aime et l'honore tendrement: elle est son directeur; ce -prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, -cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour -elle<a id="FNanchor_753" href="#Footnote_753" class="fnanchor"> [753]</a>.»</p> - -<p>Le mariage se fit le 16 janvier, et l'on peut en voir -de gracieuses descriptions dans la Correspondance de -madame de Sévigné<a id="FNanchor_754" href="#Footnote_754" class="fnanchor"> [754]</a>. Mais, ô vanité des jeunes amours, -ce joli roman ne put aller au delà de six mois. «Que -dites-vous, écrit la marquise désappointée à sa fille dès -le 7 juillet, de ce mariage de la princesse de Conti, -sur qui toutes les fées avoient soufflé?» Elle s'arrête là, -soit que la mésintelligence des époux fût déjà notoire et -connue même en Provence, soit que les éditeurs de ses -lettres aient fait porter sur ce chapitre leurs habituels et -dommageables retranchements. Mais dans la lettre suivante, -<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span> -on lit ces mots qui paraissent donner tous les torts -à l'acariâtre fille d'une si douce mère: «M. le Prince est -du voyage (le roi allait partir pour Lille), et cette jeune -princesse de Conti, qui est méchante comme un petit aspic -pour son mari, demeure à Chantilly auprès de madame -la Duchesse; cette école est excellente<a id="FNanchor_755" href="#Footnote_755" class="fnanchor"> [755]</a>.» On comprend -que le prince de Conti dut aussi se refroidir de son côté.</p> - -<p>La suite de l'histoire des deux époux peut se faire en -quelques lignes. Leur mariage avait duré cinq ans, en -proie à une incurable mésintelligence, lorsqu'au mois de -novembre 1685, la princesse de Conti fut atteinte de la -petite vérole. Son mari s'enferma avec elle pour la soigner. -Elle guérit et sauva même sa beauté, qui dura -longtemps encore, mais le prince prit la même maladie -et succomba en peu de jours<a id="FNanchor_756" href="#Footnote_756" class="fnanchor"> [756]</a>. «Tel vient de mourir -à Paris, dit évidemment à ce propos La Bruyère, de -la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit -point<a id="FNanchor_757" href="#Footnote_757" class="fnanchor"> [757]</a>.» En annonçant cette mort du prince de Conti madame -de Sévigné ajoute: «Sa belle veuve l'a fort pleuré; -elle a cent mille écus de rente, et a reçu tant de marques -de l'amitié du roi, et de son inclination naturelle -pour elle, qu'avec de tels secours personne ne doute qu'elle -ne se console<a id="FNanchor_758" href="#Footnote_758" class="fnanchor"> [758]</a>.» Elle se consola, en effet, et les mémoires -du temps sont pleins de ses amours avec le chevalier de -Clermont-Chate. Mais cette liaison devint la cause pour -elle de cuisants chagrins et d'une mortification sanglante, -<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span> -le chevalier de Clermont ayant fait le sacrifice insultant -de sa correspondance à l'une de ses filles d'honneur, mademoiselle -Chouin, dont il était devenu amoureux<a id="FNanchor_759" href="#Footnote_759" class="fnanchor"> [759]</a>.</p> - -<p>En même temps que la cour prenait part aux fêtes du -mariage de la princesse de Conti, et se disputait les places -de la maison de la nouvelle Dauphine, qui allait bientôt -arriver, on s'entretenait avec curiosité et effroi des révélations -qui surgissaient à chaque instant devant la -Chambre de l'Arsenal, établie pour juger les nombreuses -affaires d'empoisonnement depuis peu découvertes par -la justice. Après avoir compromis des noms obscurs, -la Voisin et la Vigoureux, dignes émules de la Brinvilliers, -mais, de plus quelle, adonnées aux sortiléges -et à la magie, indiquèrent des noms plus relevés, et -l'instruction judiciaire se crut sur la voie de plus grands -coupables. Dans le cours de l'année 1679, à la suite de -leurs révélations, on vit arrêter successivement trois prêtres, -Le Sage, Mariette et Davot, madame Brissart, femme -d'un conseiller au parlement, Françoise Sainctot, femme -de M. de Dreux, maître des requêtes, et madame Le Féron, -veuve du président de la deuxième chambre des Enquêtes. -Au mois d'août, les révélations montant toujours, on arrêta -la <i>dame suivante</i> de madame la comtesse de Soissons, -cette Olympe Mancini la plus italienne des nièces de -Mazarin<a id="FNanchor_760" href="#Footnote_760" class="fnanchor"> [760]</a>. Parmi les clientes qui la consultaient en qualité -de devineresse, la Voisin, avait nommé en même -temps, la Sénéchale de Rennes, madame de Canilhac, -la comtesse du Roure, la vicomtesse de Polignac, la -<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span> -maréchale de La Ferté, et bientôt la duchesse de Bouillon -et la comtesse de Soissons, les deux sœurs. Pour couronner -l'œuvre, la Vigoureux jeta enfin dans l'instruction le -nom du maréchal de Luxembourg. On arrivait au plus -hautes sphères de l'État.</p> - -<p>Les deux révélatrices ne mêlaient d'abord ces noms -que dans des opérations de sorcellerie, d'art divinatoire, -de conjurations et de sorts. Mais chez elles l'empoisonneuse -était tellement identifiée à la devineresse, que les avoir -fréquentées était une note qui appelait nécessairement -de la part de la justice de plus amples investigations. Le -22 décembre 1679, le roi justement alarmé, et voulant -avoir le fin mot de ces ténébreuses affaires, où, on le -verra, sa personne était intéressée, avait ordonné à la commission -de l'Arsenal (que le peuple désignait sous le nom -de <i>Chambre ardente</i>, car elle avait pour mission d'envoyer -au feu les empoisonneurs) «de faire justice exacte, dans -ce malheureux commerce, sans aucune distinction de -personnes, de condition et de sexe<a id="FNanchor_761" href="#Footnote_761" class="fnanchor"> [761]</a>.» Un mois après -seulement, le 23 janvier, on apprit avec une stupéfaction -facile à comprendre, l'arrestation ou l'ajournement -en justice des plus grands personnages de la cour, la -comtesse de Soissons et sa sœur la duchesse de Bouillon, -le maréchal de Luxembourg et la princesse de Tingry, sa -belle-sœur, la marquise d'Alluye, la maréchale de la -Ferté, mesdames du Fontet et de Polignac, le comte de -Cessac, de la maison de Clermont-Lodève, les marquis -de Thermes et de Feuquières. Ici il faut donner la parole -à madame de Sévigné.</p> - -<p>Le mercredi, 24 janvier 1680, elle venait d'envoyer -<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span> -à la poste une longue lettre pour sa fille. Mais, ayant -appris, dans la soirée, ces graves événements, elle -reprend la plume et lui adresse ce supplément daté -de <i>dix heures du soir</i>; «Ma grosse lettre est partie; -mais quand il y a de grandes nouvelles, il faut les -écrire, quoique vous puissiez les savoir par d'autres. -Je vous dirai donc que madame la comtesse de Soissons -est partie, cette nuit, pour Liége, ou pour quelque -autre endroit qui ne soit pas la France. La Voisin -l'a extrêmement marquée, et je pense que Sa Majesté -lui a donné charitablement le temps de se retirer. -M. de Luxembourg s'est mis volontairement à la Bastille, -et se croit assez innocent pour prendre ce ton. On parle -de madame de Tingry, de plusieurs autres encore; mais -c'est un chaos, et je vous mande ce qui est positif; à -vendredi le reste. On a trompetté madame la comtesse -de Soissons <i>à trois briefs jours</i>, c'est-à-dire qu'on va lui -faire son procès par contumace. Le roi dit à madame de -Carignan<a id="FNanchor_762" href="#Footnote_762" class="fnanchor"> [762]</a>: «Madame, j'ai bien voulu que madame la -Comtesse se soit sauvée; peut-être en rendrai-je -compte un jour à Dieu et à mes peuples<a id="FNanchor_763" href="#Footnote_763" class="fnanchor"> [763]</a>».</p> - -<p>Dans la lettre suivante, du vendredi 26 janvier, on -trouve ces détails de l'étrange emprisonnement d'un maréchal -de France, d'un Montmorency, du premier général -d'alors après Turenne et Condé, impliqué dans une -pareille affaire: «M. de Luxembourg étoit mercredi -(24) à Saint-Germain, sans que le roi lui fît moins bonne -mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avoit contre -<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span> -lui un décret de prise de corps: il voulut parler au roi; -vous pouvez penser ce qu'on dit. Sa Majesté lui dit que -s'il étoit innocent il n'avoit qu'à s'aller mettre en prison, -et qu'il avoit donné de si bons juges pour examiner ces -sortes d'affaires, qu'il leur en laissoit toute la conduite. -M. de Luxembourg pria qu'on ne l'y menât point, et en -effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint chez le père -de La Chaise: Mesdames de Lavardin et de Mouci, qui -venoient ici, le rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, -assez triste dans son carrosse: après avoir été une heure -aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à Bezemaux (le -gouverneur) l'ordre qu'il avoit apporté de Saint-Germain. -Il entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame -de Mecklembourg (sa sœur) vint l'y voir, et pensa -fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après -qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans -une des horribles chambres grillées qui sont dans les -tours, où l'on voit à peine le ciel, et défense de voir qui -que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion: -songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur -qu'il avoit eu de commander les armées du roi, et -représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer -ces gros verrous, et, s'il a dormi par excès d'abattement, -pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison -à son affaire. Je vous assure que voilà une sorte de -malheur qui en efface bien d'autres<a id="FNanchor_764" href="#Footnote_764" class="fnanchor"> [764]</a>.» La belle-sœur du -maréchal, qui avait quitté l'état religieux pour devenir, -l'année d'avant, dame du palais de la reine et princesse -de Tingry,<a id="FNanchor_765" href="#Footnote_765" class="fnanchor"> [765]</a> recevait en même temps assignation de comparaître -<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span> -à bref délai devant le commission de l'Arsenal.</p> - -<p>Soit qu'elle se sentît coupable, soit, comme on le lui -a fait dire, par crainte de la haine de Louvois, qui, selon -elle, la voulait perdre, la comtesse de Soissons ne se sentit -ni la volonté ni le courage <i>d'envisager la prison</i><a id="FNanchor_766" href="#Footnote_766" class="fnanchor"> [766]</a>. -Voici comment la marquise de Sévigné raconte sa disparition: -«Elle jouoit à la bassette mercredi; M. de Bouillon -entra; il la pria de passer dans son cabinet, et lui dit -qu'il falloit sortir de France, ou aller à la Bastille. Elle -ne balança point: elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; -elles ne parurent plus. L'heure du souper vint; -on dit que madame la Comtesse soupoit en ville; tout -le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire. -Cependant on fit beaucoup de paquets; on prit -de l'argent, des pierreries; on fit prendre des justaucorps -gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit chevaux -au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le -fond la marquise d'Alluye, qu'on dit qui ne vouloit pas -aller, et deux femmes de chambre sur le devant. Elle dit à -ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle, qu'elle -étoit innocente, mais que ces coquines de femmes avaient -pris plaisir à la nommer. Elle pleura; elle passa chez madame -de Carignan, et sortit de Paris à trois heures du -matin<a id="FNanchor_767" href="#Footnote_767" class="fnanchor"> [767]</a>...» Bussy-Rabutin, qui, depuis le 11 décembre, -avait été autorisé à venir à Paris, pour y suivre deux -procès, intéressant, l'un sa femme, l'autre sa fille, transmet -ces détails de plus à son futur gendre et futur ennemi, -M. de la Rivière: «Le roi envoya M. de Bouillon -dire à la comtesse de Soissons que si elle se sentoit innocente, -<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span> -elle entrât à la Bastille, et qu'il la serviroit comme -son ami dans le procès qu'on lui feroit; mais que si elle -étoit coupable, elle se retirât où elle voudroit. Elle manda -au roi qu'elle étoit fort innocente, mais qu'elle ne pouvoit -souffrir la prison, et ensuite elle partit avec la marquise -d'Alluye, avec deux carrosses à six chevaux; elle va, -dit-on, en Flandre<a id="FNanchor_768" href="#Footnote_768" class="fnanchor"> [768]</a>.» Le marquis de Cessac s'empressa -aussi de quitter la France, en même temps qu'Olympe -Mancini et la marquise d'Alluye.</p> - -<p>Bussy, dont il faut, dans cet exposé, rapprocher, ce -qu'on n'a point fait encore, la correspondance de celle de -sa cousine, est plus expressif et plus dur, et il formule -en termes très-crus les accusations dont la plupart des personnes -nommées étaient l'objet et qui étaient accueillies -comme vérité par une portion du public: «On dit, écrit-il -dans la première et plus fiévreuse semaine, que le crime -de M. de Luxembourg est d'avoir fait empoisonner, à -l'armée, un intendant des contributions de Flandre, -duquel il avoit tiré l'argent du roi. La comtesse de Soissons -(est accusée d'avoir empoisonné son mari<a id="FNanchor_769" href="#Footnote_769" class="fnanchor"> [769]</a>); la -marquise d'Alluye, son beau-père, Sourdis; la princesse -de Tingry, des enfants dont elle étoit accouchée; madame -de Bouillon, un valet de chambre qui savoit ses commerces -amoureux<a id="FNanchor_770" href="#Footnote_770" class="fnanchor"> [770]</a>.» Et Bussy, acceptant pour plus que -probable tout ce qu'on dit, ajoute: «On n'a jamais vu -tant d'horreurs en France, parmi les gens de qualité, -<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span> -qu'on en voit aujourd'hui<a id="FNanchor_771" href="#Footnote_771" class="fnanchor"> [771]</a>.» En province l'effet produit -par cette affaire était plus grand encore, et la mise en -justice seule de si hauts personnages, y semblait une -preuve des crimes que l'opinion leur reprochait. «Je -crois, monsieur (écrit de Laon, le 26 janvier, à Bussy sa -fille, madame de Rabutin), que vous êtes bien surpris -de voir tant de femmes de qualité accusées et quasi convaincues -de poison, car il faut qu'il y ait des indices -bien forts contre elles, puisqu'on a donné des prises de -corps<a id="FNanchor_772" href="#Footnote_772" class="fnanchor"> [772]</a>.» Un autre correspondant de Bussy, constatant -le retentissement de cette affaire au dehors, et étendant -outre mesure la solidarité de tels faits, lui écrit de Semur: -«Voilà la cour de France bien décriée dans les -pays étrangers, grâce aux dames et aux courtisans<a id="FNanchor_773" href="#Footnote_773" class="fnanchor"> [773]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span> -Quant aux personnes simplement ajournées sans être -détenues, le marquis de Feuquières, la comtesse du Roure, -cette compagne intime de la Vallière, connue sous le -nom de mademoiselle d'Attigny, la vicomtesse de Polignac, -mère du futur cardinal de ce nom, la maréchale -de La Ferté, de la famille d'Angennes, la princesse de -Tingry, et la duchesse de Bouillon, elles furent interrogées -à diverses reprises par la Chambre de l'Arsenal, et -madame de Sévigné tient avec son soin accoutumé sa -fille au courant de tout ce qui transpirait dans le public, -curieux et inquiet, sur cette incroyable affaire. Elle put -lui redonner en entier, dans la forme piquante où on le -rapportait, l'interrogatoire de la duchesse de Bouillon, -et on peut affirmer, sans le savoir, qu'il n'a dû rien perdre -en malice en passant par la plume qui l'a reproduit.</p> - -<p>«Madame de Bouillon entra comme une petite reine -dans cette chambre; elle s'assit dans une chaise qu'on -<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span> -lui avoit préparée, et au lieu de répondre à la première -question, elle demanda qu'on écrivît ce qu'elle vouloit -dire; c'étoit: «Qu'elle ne venoit là que par le respect -qu'elle avoit pour l'ordre du roi, et nullement pour la -chambre, qu'elle ne reconnaissoit point, ne voulant -point déroger aux priviléges des ducs.» Elle ne dit -pas un mot que cela ne fût écrit; et puis elle ôta son -gant et fit voir une très-belle main. Elle répondit sincèrement -jusqu'à son âge.—Connaissez-vous la Vigoureux?—Non.—Connaissez-vous -la Voisin?—Oui.—Pourquoi -voulez-vous vous défaire de votre -mari?—Moi, m'en défaire! vous n'avez qu'à lui demander -s'il en est persuadé; il m'a donné la main jusqu'à -cette porte.—Mais, pourquoi alliez-vous si souvent -chez cette Voisin?—C'est que je voulois voir les -Sibylles qu'elle m'avoit promises; cette compagnie méritoit -bien qu'on fît tous les pas.—N'avez-vous pas montré -à cette femme un sac d'argent?—Elle dit que non, -par plus d'une raison, et, tout cela d'un air fort riant et -fort dédaigneux.—Eh! bien, messieurs, est-ce là tout ce -que vous avez à me dire?—Oui madame. Elle se lève, -et en sortant, elle dit très-haut: «Vraiment, je n'eusse -jamais cru que des hommes sages pussent demander tant -de sottises.» Elle fut reçue de tous ses parents, amis et -amies avec adoration, tant elle était jolie, naïve, naturelle, -hardie, et d'un bon air et d'un esprit tranquille.<a id="FNanchor_774" href="#Footnote_774" class="fnanchor"> [774]</a>» -On ajoutait dans le public qu'interrogée par un des juges -si elle avait vu le diable chez la Voisin, madame de -Bouillon lui avait répondu que oui, lui en décrivant le -costume semblable à celui de son interrogateur<a id="FNanchor_775" href="#Footnote_775" class="fnanchor"> [775]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span> -Madame de Sévigné est un fidèle écho des rumeurs et -des impressions de la grande société parisienne, aux -prises avec un mystère dans lequel se trouvaient compromis -un si grand nombre de ses membres. En face de -l'humble public, de cette masse qui, jusque là, n'avait -point été habituée à voir de tels personnages accusés de -tels crimes, un sentiment involontaire de solidarité s'empare -d'une partie des hautes classes. Dans le premier -moment de surprise on avait cru tout possible; on -avait tout accepté, même les crimes les plus énormes. -Au bout de quelques jours, une réaction en sens contraire -se manifestait déjà: la marquise de Sévigné la -subit et la constate.</p> - -<p>«Mesdames de Bouillon et de Tingry furent interrogées -lundi à cette Chambre de l'Arsenal. Leurs nobles -familles les accompagnèrent jusqu'à la porte. Il ne paroît -pas jusqu'ici qu'il y ait rien de noir aux sottises -qu'on leur impute; il n'y a pas même du gris brun. Si -on ne trouve rien de plus, voilà de grands scandales -qu'on auroit pu épargner à des personnes de cette qualité. -Le maréchal de Villeroy dit que ces messieurs et ces -dames ne croient pas en Dieu et qu'ils croient au diable. -Vraiment on conte des choses ridicules de tout ce qui se -passoit chez ces abominables femmes. La maréchale de -La Ferté alla par complaisance (<i>chez la Voisin</i>) avec -madame la Comtesse et ne monta point. M. de Langres -étoit avec la maréchale; voilà qui est bien noir: cette -affaire lui donne un plaisir qu'elle n'a pas ordinairement, -c'est d'entendre dire qu'elle est innocente<a id="FNanchor_776" href="#Footnote_776" class="fnanchor"> [776]</a>. La -<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span> -duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de -poison pour faire mourir un vieux et ennuyeux mari -qu'elle avoit, et une invention pour épouser un jeune -homme qu'elle aimoit. Ce jeune homme étoit M. de -Vendôme, qui la menoit d'une main, et son mari de l'autre; -et de rire. Quand une <i>Mancine</i> ne fait qu'une folie -comme celle-là, c'est donné; et ces sorcières vous rendent -cela sérieusement, et font horreur à toute l'Europe d'une -bagatelle. Madame la comtesse de Soissons demandoit -si elle ne pourroit point faire revenir un amant qui -l'avoit quittée; cet amant étoit un grand prince, et on -assure qu'elle dit que, s'il ne revenoit à elle, il s'en repentiroit: -cela s'entend du roi, et tout est considérable -sur un tel sujet. Mais voyons la suite: si elle a -fait de plus grands crimes, elle n'en a pas parlé à ces -gueuses-là. Un de nos amis dit qu'il y a une branche -aînée au poison, où l'on ne remonte point, parce qu'elle -n'est pas originaire de France; ce sont ici de petites -branches de cadets qui n'ont pas de souliers. La Tingry -fait imaginer quelque chose de plus important, parce -qu'elle a été maîtresse des novices<a id="FNanchor_777" href="#Footnote_777" class="fnanchor"> [777]</a>. Elle dit: J'admire -le monde; on croit que j'ai eu des enfants de M. de -Luxembourg. Hélas! Dieu le sait. Enfin, le ton aujourd'hui -c'est l'innocence des nommées et l'horreur de la -diffamation; peut-être que demain ce sera le contraire. -Vous connoissez ces sortes de voix générales, je vous en -instruirai fidèlement; on ne parle ici d'autre chose; en -effet, il n'y a guère d'exemples d'un pareil scandale -dans une cour chrétienne. On dit que cette Voisin mettoit -dans un four tous les petits enfants dont elle faisoit -<span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span> -avorter; et madame de Coulanges, comme vous pouvez -penser, ne manque pas de dire, en parlant de la Tingry, -<i>que c'étoit pour elle que le four chauffoit</i><a id="FNanchor_778" href="#Footnote_778" class="fnanchor"> [778]</a>.» On -dirait que le public impartial, auquel appartient évidemment -madame de Sévigné, est tiraillé entre deux partis, -dont l'un exagère et l'autre amoindrit tout, et qui -l'emportent chacun à leur tour, les jolis mots comme -les mots cruels allant leur train et brochant sur le -tout.</p> - -<p>L'affaire du maréchal duc de Luxembourg semblait -prendre une tournure plus sérieuse. On n'en parlait pas -sur ce ton léger; non que l'opinion du plus grand nombre -lui fût contraire, mais la sévérité dont il était l'objet, -pouvait tout faire croire et tout faire craindre. Ce que -l'on racontait même de son attitude humble et pusillanime -ne contribuait pas peu à alarmer les amis qui lui -restaient. Nous ne pouvons omettre ce chapitre relatif -au futur vainqueur de Steinkerque, chapitre si extraordinaire -dans la correspondance de madame de Sévigné -des mois de janvier et de février 1680, qui forme (on -ne trouve ces détails que là) l'histoire <i>extérieure</i> de l'affaire -des Poisons, dont nous verrons tout à l'heure la réalité -judiciaire.</p> - -<p>«Il faut reprendre (mande-t-elle à madame de Grignan, -le 31 janvier) le fil des nouvelles que je laisse -toujours un peu reposer quand je traite le chapitre de -votre santé. M. de Luxembourg a été deux jours sans -manger; il avait demandé plusieurs jésuites; on les lui -a refusés: il a demandé la <i>Vie des Saints</i>, on la lui a -donnée: il ne sait, comme vous voyez, <i>à quel Saint se -vouer</i>. Il fut interrogé quatre heures, vendredi ou samedi, -<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span> -je ne m'en souviens pas; il parut ensuite fort -soulagé, et soupa. On croit qu'il auroit mieux fait de -mettre son innocence en pleine campagne, et de dire qu'il -reviendroit quand ses juges naturels le feroient revenir. Il -fait grand tort au duché en reconnoissant cette Chambre; -mais il a voulu obéir aveuglément à Sa Majesté<a id="FNanchor_779" href="#Footnote_779" class="fnanchor"> [779]</a>.» (En -sa double qualité de duc et de pair, le maréchal de Luxembourg -avait le privilége de ne pouvoir être jugé que -par la grand'chambre du Parlement, avec l'adjonction -des pairs de France.) Avant de clore sa lettre, la consciencieuse -nouvelliste est allée une dernière fois par la -ville à la chasse aux propos, et voici ce qu'elle en rapporte -à la confusion plus grande du maréchal prisonnier: -«M. de Luxembourg est entièrement déconfit; ce n'est -pas un homme, ni un petit homme, ce n'est pas même -une femme, c'est une vraie femmelette. «Fermez cette -fenêtre—allumez du feu—donnez-moi du chocolat—donnez-moi -ce livre—j'ai quitté Dieu, il m'a abandonné.» -Voilà ce qu'il a montré à Bezemaux et à ses -commissaires, avec une pâleur mortelle. Quand on n'a -que cela à porter à la Bastille, il vaut bien mieux gagner -pays, comme le roi, avec beaucoup de bonté, lui en -avoit donné les moyens, jusqu'au moment qu'il s'est enfermé; -mais il faut en revenir, malgré soi, à la Providence; -il n'étoit pas naturel de se conduire comme il a -fait, étant aussi foible qu'il le paroît<a id="FNanchor_780" href="#Footnote_780" class="fnanchor"> [780]</a>».</p> - -<p>D'un naturel prompt à accuser, et, de plus, ulcéré par -son éternelle disgrâce, et envieux-né de tous les maréchaux, -ses cadets à l'armée, Bussy accueille et enregistre -sans hésiter toutes les rumeurs les plus absurdes comme -<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span> -les plus noires sur M. de Luxembourg. Pour lui, il est en -plein avec une étonnante crédulité dans le parti des pessimistes; -et c'est un curieux symptôme de ce temps, de -voir cet esprit qui n'est pas ordinaire et sans distinction, -ne pas croire impossible l'existence et la puissance de la -magie. «Le bruit est qu'on recherche M. de Luxembourg, -écrit-il à Jeannin de Castille, sur les concussions -aussi bien que sur les empoisonnements et sur la magie... -Ses amis se moquent de l'accusation qu'on lui fait -d'avoir fait des pactes avec le diable, et disent qu'on ne -punit point de mort, au Parlement de Paris, le crime de -sorcellerie. Il est vrai, mais on punit les maléfices, et ce -fut pour cela qu'on fit brûler le maréchal de Raiz<a id="FNanchor_781" href="#Footnote_781" class="fnanchor"> [781]</a>; et -qu'on feroit mourir M. de Luxembourg, si par la sorcellerie, -il avoit fait mourir quelqu'un<a id="FNanchor_782" href="#Footnote_782" class="fnanchor"> [782]</a>.» Bussy paraît -très-consolé à l'avance de tout ce qui peut advenir de -plus sinistre au maréchal. C'est sur le même ton que -ses correspondants lui donnent la réplique. Faisant allusion -à Boutteville, père du maréchal, décapité en 1627 -pour cause de duel, et au duc de Montmorency, qui paya -de sa tête, cinq ans après, sa révolte contre Louis XIII, -ou plutôt contre Richelieu, madame de Rabutin, une -femme! mande à son père ce mot cruel qui semble promettre -au bourreau la tête du prisonnier: «Si M. de -Luxembourg étoit convaincu, il passeroit mal son temps -aussi bien que son père: <i>on dit que l'échafaud est substitué -dans cette maison</i><a id="FNanchor_783" href="#Footnote_783" class="fnanchor"> [783]</a>;» c'est à dire que la hache y -est héréditaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span> -Ce grand procès criminel marchait trop lentement au -gré de la galerie avide de nouvelles et d'émotions. Le -2 février madame de Sévigné annonce avec un certain regret -que la Chambre ne travaillera de vingt jours, soit -pour faire des informations nouvelles, soit pour faire venir -de loin des gens accusés, «comme, par exemple, -cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la comtesse -de Soissons<a id="FNanchor_784" href="#Footnote_784" class="fnanchor"> [784]</a>.» Pour le plus grand nombre, les charges, -à ce que l'on répétait, étaient bien légères. «Feuquières -et madame du Roure, écrit madame de Sévigné, -toujours des peccadilles.» Madame de La Ferté (redit-elle, -car elle tient à son mot), «ravie d'être innocente -une fois en sa vie, a voulu à toute force jouir de cette -qualité.» Quoiqu'on l'eût laissée libre de ne pas venir -s'expliquer devant la Chambre de l'Arsenal, elle insista -pour être entendue; «et cela fut trouvé encore plus léger -que madame de Bouillon.» Aussi la marquise ajoute-t-elle -que «l'on continue à blâmer un peu la sagesse des -juges, qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement -de si grands noms pour si peu de chose<a id="FNanchor_785" href="#Footnote_785" class="fnanchor"> [785]</a>.»</p> - -<p>Le premier feu des suppositions calmé, et dans le silence -de l'œuvre mystérieuse des magistrats, la fatigue ou -plutôt la légèreté parisienne finit par prendre entièrement -le dessus. On ne voulut plus s'occuper de cette affaire, -qui avait trompé l'attente publique, à moins de quelque -grosse et très-certaine révélation. «On recommencera -à travailler à cette Chambre plus tôt qu'on ne pensoit -(mande le 7 février, madame de Sévigné): on assure qu'il -y a bien des confrontations à faire. Il nous faut quelque -chose de nouveau pour nous réveiller; on s'endort; -<span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span> -et ce grand bruit est cessé jusqu'à la première occasion. -On ne parle plus de M. de Luxembourg: j'admire -vraiment comme les choses passent; c'est bien un vrai -fleuve qui emporte tout avec soi. On nous promet pourtant -encore des scènes curieuses<a id="FNanchor_786" href="#Footnote_786" class="fnanchor"> [786]</a>.» Le surlendemain, même -absence de nouvelles, si ce n'est qu'il n'y aura pas de -tragédie: «L'affaire des Poisons est tout aplatie; on -ne dit plus rien de nouveau. Le bruit est qu'il n'y aura -point de sang répandu<a id="FNanchor_787" href="#Footnote_787" class="fnanchor"> [787]</a>.» Le 14 février, la marquise annonce -que la Chambre ardente a repris ses travaux, et -que M. de Luxembourg a été mené deux fois à Vincennes, -où étaient détenus notamment la Voisin, Le Sage -et la Vigoureux, pour leur être confronté; mais «qu'on -ne sait point le véritable état de son affaire.» Le 16, -elle se plaint toujours que «les juges sont muets<a id="FNanchor_788" href="#Footnote_788" class="fnanchor"> [788]</a>.»</p> - -<p>Dans ce mutisme sans doute recommandé, et les choses -semblant perdre chaque jour de leur gravité, après -avoir accusé les magistrats de trop de précipitation, on s'égaya -à leurs dépens au moyen de l'interrogatoire de la -duchesse de Bouillon, qui, selon M. de La Rivière, se vengeait -comme elle pouvait en se moquant de ses juges<a id="FNanchor_789" href="#Footnote_789" class="fnanchor"> [789]</a>. -M. de Bouillon parlait de l'envoyer dans toute l'Europe, -«où l'on pourroit croire que sa femme est une empoisonneuse<a id="FNanchor_790" href="#Footnote_790" class="fnanchor"> [790]</a>.» -Bussy apprend à La Rivière que cette conduite -«avoit fort fâché le roi contre elle, car cela donne -un grand ridicule à la chambre de justice<a id="FNanchor_791" href="#Footnote_791" class="fnanchor"> [791]</a>. «Aussi, dix -<span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span> -jours après, la marquise de Sévigné annonce à sa fille -que madame de Bouillon s'était si bien vantée des réponses -par elle faites aux juges, qu'elle s'était attiré une -bonne lettre de cachet pour aller à Nérac, où elle fut, -en effet obligée de se rendre<a id="FNanchor_792" href="#Footnote_792" class="fnanchor"> [792]</a>.</p> - -<p>Le 21 février madame de Sévigné constate qu'on «ne -parle plus de M. de Luxembourg<a id="FNanchor_793" href="#Footnote_793" class="fnanchor"> [793]</a>.» Revenant sur la -comtesse de Soissons, elle rapporte à sa fille le bruit qui -courait qu'on lui avait fermé les portes de Namur et -d'Anvers, et de plusieurs autres villes de Flandre, en -disant: <i>Nous ne voulons point de ces empoisonneuses</i>. -Avec un sérieux mêlé d'amertume elle ajoute: «C'est -ainsi que cela se tourne; et désormais un François, dans -les pays étrangers, et un empoisonneur, ce sera la même -chose<a id="FNanchor_794" href="#Footnote_794" class="fnanchor"> [794]</a>.» Dans la lettre suivante, elle redonne à madame -de Grignan, d'après La Rochefoucauld, un incident grotesque -et insultant de cette triste odyssée d'Olympe Mancini, -où l'on voit bien l'horreur que cette affaire inouïe -avait provoquée dans toute l'Europe: «M. de La Rochefoucauld -nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de -Soissons avoit été contrainte de sortir doucement de l'église, -et que l'on avoit fait une danse de chats liés ensemble, -où, pour mieux dire, une criaillerie par malice, -et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même -temps que c'étoient des diables et des sorciers qui la -suivoient, elle avoit été obligée, comme je vous dis, de -quitter la place, pour laisser passer cette folie, qui ne -vient pas d'une trop bonne disposition des peuples<a id="FNanchor_795" href="#Footnote_795" class="fnanchor"> [795]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span> -Enfin, le 22 février, la Voisin fut brûlée en place de -Grève. «Elle ne nous a rien produit de nouveau, dit -madame de Sévigné;» c'est-à-dire qu'elle trompa le public, -qui, voyant qu'elle n'avait rien établi de péremptoire -dans le cours de la procédure contre les personnages -dénommés par elle, l'attendait aux révélations -<i>in extremis</i>, aux inspirations de l'échafaud. La marquise -de Sévigné la vit passer des fenêtres de l'hôtel Sully, -situé rue Saint-Antoine, en compagnie de mesdames de -Sully, de Chaulnes, de Fiesque et de «bien d'autres.» Au -retour elle fait à sa fille ce récit connu des dernières heures -et du supplice de la condamnée, dont nous n'empruntons -que les dernières et terribles lignes: «A Notre-Dame, -elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, -et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put -de sortir du tombereau: on l'en tira de force; on la mit -sur le bûcher assise et liée avec du fer, on la couvrit de -paille; elle jura beaucoup; elle repoussa la paille cinq ou -six fois; mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de -vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la -mort de madame Voisin, célèbre par ses crimes et par -son impiété<a id="FNanchor_796" href="#Footnote_796" class="fnanchor"> [796]</a>.»</p> - -<p>On ne trouve plus dans madame de Sévigné que deux -ou trois détails, à grande distance, sur ce procès des -Poisons qui avait débuté avec tant de bruit. Le 1<sup>er</sup> mai, -elle fait connaître la sortie de prison de madame de Dreux, -après avoir été «<i>admonestée</i>, qui est une très-légère -peine, avec cinq cents livres d'aumône.»—«On croit, -ajoute-t-elle, que M. de Luxembourg sera tout aussi bien -traité que madame de Dreux.... et c'est une chose terrible -<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span> -que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre -les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges<a id="FNanchor_797" href="#Footnote_797" class="fnanchor"> [797]</a>.» Le -18 mai, enfin, elle apprend à madame de Grignan que -dans l'affaire du maréchal, il n'y a que son intendant -de condamné; qu'il a fait amende honorable et justifié -son maître. Sa lettre toutefois est pleine de sous-entendus: -«Il y auroit extrêmement à causer, dit-elle, à raisonner, -à admirer sur tout cela<a id="FNanchor_798" href="#Footnote_798" class="fnanchor"> [798]</a>.» Elle rend compte à peu près -dans les mêmes termes à M. de Guitaud de cette solution -qui surprenait quoiqu'elle ne déplût pas: «On me -mande (elle est à la campagne) que l'intendant de -M. de Luxembourg est condamné aux galères; qu'il -s'est dédit de tout ce qu'il avoit dit contre son maître: -voilà un bon ou un mauvais valet; pour lui, il est sorti -de la Bastille plus blanc qu'un cygne; il est allé pour -quelque temps à la campagne. Avez-vous jamais vu des -fins et des commencements d'histoires comme celles-là? -Il faudroit faire un petit tour en litière sur tous ces -événements<a id="FNanchor_799" href="#Footnote_799" class="fnanchor"> [799]</a>.»</p> - -<p>Faisons, en compagnie des pièces originales, ce -tour en litière que souhaitait madame de Sévigné pour -s'expliquer sans réticences sur la fin d'une affaire qui -lui semblait prêter autant à causer, à raisonner, à s'étonner. -Elle était plus grosse, en effet, que ne l'a fait -supposer son issue. L'histoire conventionnelle l'a traitée -avec une légèreté et un vague dont était complice la -royauté elle-même, peu désireuse de révéler au public -de grands desseins avortés, des périls personnels conjurés. -<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span> -Une publication spéciale qui, sous la direction d'un -esprit sagace, laborieux et exact, s'occupe des anciennes -causes criminelles, en même temps que des procès -nouveaux, vient de répandre sur l'affaire des Poisons -une lumière inattendue, grâce à la découverte faite -à la bibliothèque du Corps législatif (découverte pour -nous, et non pour le savant membre de l'institut qui administre -ce riche dépôt<a id="FNanchor_800" href="#Footnote_800" class="fnanchor"> [800]</a>) d'un résumé de la procédure -instruite devant la Chambre de l'Arsenal<a id="FNanchor_801" href="#Footnote_801" class="fnanchor"> [801]</a>. Malgré -l'ordre donné, dit-on, par Louis XIV d'en livrer -les actes au feu, une partie fut retrouvée, en 1789, -dans les archives de la Bastille, et de là portée à la -bibliothèque de l'Arsenal, où M. Monmerqué a pu -s'en servir en 1819 pour les notes de son édition des -<i>Lettres de madame de Sévigné</i>, qui nous offrent quelques -courtes analyses de ces précieux documents<a id="FNanchor_802" href="#Footnote_802" class="fnanchor"> [802]</a>. -M. Dufey (de l'Yonne) les a utilisés aussi pour la composition -de son Histoire de la Bastille<a id="FNanchor_803" href="#Footnote_803" class="fnanchor"> [803]</a>. «Disparus aujourd'hui, -ajoute M. Fouquier, enlevés non-seulement -à la curiosité publique, mais même à la France, on -pense que si l'on pouvait les retrouver (ces papiers) ce -<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span> -serait en Russie qu'il faudrait les chercher<a id="FNanchor_804" href="#Footnote_804" class="fnanchor"> [804]</a>.» Les documents -conservés à la bibliothèque du Palais Bourbon -consistent en une analyse des cartons de la <i>Chambre -ardente</i>, trouvés dans la succession du lieutenant de -police M. de la Reynie. On y lit les noms de plus de -deux cents personnes dont la Chambre a eu à s'occuper, -avec des détails qui autorisent celui qui a eu la bonne -fortune de les consulter le premier, à dire que, grâce à -ce document irrécusable, nous pouvons aujourd'hui -connaître l'histoire vraie et jusqu'à présent ignorée de -ce scandaleux procès. On le peut surtout en y joignant -un travail récent de M. Michelet, où se remarquent -plus qu'en aucun de ses écrits les défauts excessifs et les -rares qualités de sa méthode historique, et le solide ouvrage -consacré par M. Rousset à la vie et à l'administration -de Louvois, qui a eu dans la direction de la procédure -des <i>Poisons</i> une part ignorée jusqu'ici<a id="FNanchor_805" href="#Footnote_805" class="fnanchor"> [805]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span> -Le peu d'espace qui nous reste ne nous permet pas -de faire nous-mêmes une pareille histoire. Le lecteur -pourra facilement recourir aux sources que nous lui indiquons, -et il reconnaîtra la portée politique de cette ténébreuse -affaire, et les efforts du gouvernement pour -l'étouffer et l'amoindrir.</p> - -<p>Dès la fin de l'année 1679, Le Sage avait demandé à -faire des révélations. Louvois fut chargé de les recevoir -et de lui promettre la vie sauve s'il les jugeait complètes: -l'exil dont cet accusé fut seulement frappé prouve que le -ministre fut suffisamment édifié sur la sincérité de ses -aveux. M. Rousset publie une lettre adressée à Louis XIV -dans laquelle Louvois apprécie, sans les reproduire, les -indications fournies à la justice par ce principal complice -de La Voisin. D'après ses conversations avec lui, il signale -au roi le danger de la présence de certains personnages -à la Cour. Ce qui prouve l'importance des révélations -de Le Sage, c'est que ce fut bientôt après, le 23 -janvier, qu'eurent lieu les arrestations ou les ajournements -qui produisirent dans Paris une si profonde émotion.</p> - -<p>Celle qui reste le plus sérieusement chargée, soit dans -les documents conservés à la bibliothèque du Corps législatif -<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span> -soit dans les trop courts extraits empruntés par -M. de Monmerqué au dossier aujourd'hui disparu de la -bibliothèque de l'Arsenal, est la comtesse de Soissons. -Soumise à la question le 17 février, deux jours avant sa -condamnation, La Voisin avait déclaré qu'il était très-vrai -que la comtesse était venue chez elle avec la maréchale -de La Ferté et la marquise d'Alluyes; que lui ayant dit, -d'après l'inspection de sa main, qu'elle avait été aimée -d'un grand prince, madame de Soissons lui avait demandé -si cela reviendrait, ajoutant: «Qu'il fallait bien -que cela revînt d'une façon ou d'autre..... et qu'elle porteroit -sa vengeance plus loin, et sur l'un et sur l'autre, -et jusqu'à s'en défaire<a id="FNanchor_806" href="#Footnote_806" class="fnanchor"> [806]</a>.» Dans le résumé de M<sup>e</sup> Brunet, -analysé par M. Fouquier, on trouve nettement -formulée, à la charge de la comtesse de Soissons, l'accusation -d'avoir fait préparer un placet contenant un poison -en poudre très-subtil qu'elle devait remettre au roi en -se jetant à ses genoux, et le résumé ajoute même que, -pendant que le roi l'aurait lu, la comtesse devait encore -glisser dans ses poches de cette poudre empoisonnée<a id="FNanchor_807" href="#Footnote_807" class="fnanchor"> [807]</a>.</p> - -<p>La Voisin, sur la sellette, s'était expliquée sur le -compte de la duchesse de Bouillon. Elle ne chargea pas -comme sa sœur cette seconde nièce de Mazarin: elle -dit qu'en effet elle était venue chez elle, mais uniquement -pour satisfaire un motif de curiosité. M. de Monmerqué -a reproduit une partie de l'interrogatoire subi par -madame de Bouillon, le 29 janvier, cinq jours après le -<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span> -départ de sa sœur. Cette pièce ressemble peu au piquant -dialogue recueilli par madame de Sévigné, et où la duchesse -semblait avoir mis tant de persiflage et de hauteur. -Elle est ici suffisamment humble et parfaitement -sérieuse, car Le Sage, dans ses révélations, l'avait accusée -d'avoir voulu obtenir par la magie la mort de son -mari, afin d'épouser le duc de Vendôme. Madame de -Bouillon fut obligée d'avouer qu'en effet elle était allée -chez La Voisin pour y consulter <i>un très-habile homme</i>, -que celle-ci disait connaître, et «qui savoit faire des -merveilles,» lequel n'était autre que Le Sage. La duchesse -était partie en compagnie du duc de Vendôme, -du marquis de Ruvigny, de madame de Chaulieu et de -l'abbé de ce nom. «Étant passée, déclara-t-elle, où -étoit ledit Le Sage, elle lui demanda ce qu'il savoit faire -d'extraordinaire, et ledit le Sage lui ayant dit qu'il feroit -brûler en sa présence un billet, et qu'après cela il le feroit -retrouver où elle voudroit, et elle répondante lui ayant dit -sur cela qu'il n'en falloit pas davantage, ledit Le Sage lui -dit qu'il falloit écrire quelques demandes; sur quoi M. le -duc de Vendôme en écrivit deux, dont l'une étoit pour -savoir où étoit alors M. le duc de Nevers, et l'autre si -M. le duc de Beaufort étoit mort; lequel billet ayant été -cacheté, ledit Le Sage le lia avec du fil ou de la soie, -et y mit du soufre avec quelques enveloppes de papier; -après quoi M. de Vendôme prit ledit billet qu'il fit brûler -lui-même en la présence d'elle répondante, sur un réchaud, -dans la chambre de La Voisin, et après cela ledit -Le Sage dit à elle répondante qu'elle retrouveroit ce billet -brûlé dans une porcelaine chez elle, ce qui n'arriva pas -néanmoins. Mais deux ou trois jours après Le Sage vint -chez elle et lui rapporta ledit billet, ce qui la surprit -<span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span> -extrêmement, et de le voir cacheté comme il étoit, et -au même état que lorsqu'il fut remis audit Le Sage.» -Surpris d'un pareil fait, les mêmes voulurent recommencer -l'expérience. Un nouveau billet fut, à quelques jours -de là, remis à Le Sage, et pareillement brûlé par lui. -Mais, comme il tardait à le rapporter, la duchesse de -Bouillon envoya plusieurs fois chez lui, «et y passa elle-même.» -Après plusieurs excuses, Le Sage «vint trois -ou quatre jours après chez elle répondante, où il lui dit -que les sibylles (qu'il disait consulter) étoient empêchées.» -La duchesse ajoute dans son interrogatoire que -depuis elle n'avoit pas revu Le Sage, et qu'elle trouva la -chose si ridicule qu'elle la raconta à plusieurs personnes -et en écrivit même à son mari, alors à l'armée. L'un des -commissaires, la mettant en présence de la déclaration -de Le Sage qui la concernait, lui demanda s'il n'était -pas vrai que dans l'un des billets donnés par elle ou en -son nom il eût été question de la mort du duc de Bouillon, -elle répondit que non, «et que la chose étoit si -étrange qu'elle se détruisoit d'elle-même<a id="FNanchor_808" href="#Footnote_808" class="fnanchor"> [808]</a>.»</p> - -<p>Le fait de Le Sage n'était qu'un vulgaire tour de passe-passe, -que le dernier de nos bateleurs accomplit chaque -jour sans faillir aux yeux ébahis de la foule. Quant -à l'accusation portée contre la duchesse de Bouillon, eût-elle -été prouvée, elle ne constituait qu'un fait de prétendue -magie, et, quoi qu'on en dise, quoi qu'en semble -penser Bussy, ni Louis XIV, ni ses ministres, ni les juges -ne pensaient que l'on pût, par les pratiques de la sorcellerie, -amener la mort de quelques personnes; au point de -vue religieux, au point de vue même de la législation civile -<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span> -qui punissait l'impiété et le blasphème, on pouvait -être reconnu coupable de magie, mais non d'homicide -par magie. La duchesse de Bouillon alla donc, pour quelque -temps, expier à Nérac sa trop grande curiosité, peut-être -son désir trop hâtif de devenir veuve, mais surtout -sa légèreté de paroles, au sortir d'un interrogatoire où -elle semble avoir eu trop de peur pour y mettre tant d'esprit.</p> - -<p>Les rigueurs extrêmes furent réservées aux personnes -convaincues ou très-fortement soupçonnées d'avoir eu -recours au poison. C'est ce qui explique la différence du -traitement fait aux deux nièces de Mazarin. Après une -courte absence, l'une reparut à la Cour; mais la comtesse -de Soissons ne put jamais rentrer en France, et mourut -en exil, léguant sa vengeance à son avant-dernier fils, -qui malheureusement se trouva être un homme de génie, -et fit cruellement connaître à Louis XIV le nom du -<i>prince Eugène</i>.</p> - -<p>Un regrettable et charmant écrivain a voulu désintéresser -Olympe Mancini dans toutes les accusations -dont elle a été l'objet, et, tout en avouant son amour -pour Louis XIV et son ardent désir de reconquérir un -empire perdu, rejeter sur l'implacable et aveugle animosité -de Louvois sa sortie déshonorante de la France -et son exil sans fin. Un peu de passion galante pour les -nièces de Mazarin, et un sentiment de générosité vis-à-vis -d'une femme perdue par la tradition populaire, l'ont -égaré<a id="FNanchor_809" href="#Footnote_809" class="fnanchor"> [809]</a>. L'analyse de la procédure de l'Arsenal, qui nous -a été transmise par le notaire Brunet, incrimine cette -<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span> -femme d'une façon bien autrement grave et précise que -les extraits uniques conservés par M. de Monmerqué. Il -est un fait, ensuite, dans lequel il est bien difficile de la -justifier entièrement: c'est l'empoisonnement de la reine -d'Espagne, la malheureuse Louise d'Orléans. Saint-Simon -en accuse formellement la comtesse de Soissons. En effet, -ses liaisons avec l'ambassadeur d'Autriche, le comte -de Mansfeld, auteur présumé du coup, sa fuite précipitée -de Madrid, au lendemain de la mort de la reine, -sont de grands indices contre elle; nous disons indices, -car il a été dans la destinée d'Olympe Mancini d'être -soupçonnée de tous les crimes, sans avoir été convaincue -d'aucun.</p> - -<p>L'un des plus compromis par les révélations de Le -Sage était le marquis de Cessac. A l'en croire, ce crédule -et peu scrupuleux personnage était venu plusieurs fois -le trouver pour lui demander le secret de gagner, ou -pour mieux dire de tricher sûrement au jeu du roi; un -moyen de se défaire en cachette de son frère, le comte -de Clermont, et une recette pour se faire aimer de sa -belle-sœur<a id="FNanchor_810" href="#Footnote_810" class="fnanchor"> [810]</a>. Resté hors de France pendant dix ans, le -marquis de Cessac, en 1690, vint se constituer prisonnier -à la Bastille, et en sortit avec un arrêt favorable, -qui l'acquitta sans trop le réhabiliter.</p> - -<p>Madame du Roure avait été accusée par La Voisin -d'être venue la consulter pour se faire aimer du roi, et -amener la mort de mademoiselle de La Vallière. Mais, -confrontée avec son accusatrice, elle n'en fut pas reconnue, -et La Voisin déclare, pour expliquer son manque -<span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span> -de mémoire, que les faits énoncés par elle remontaient -déjà à quatorze ans<a id="FNanchor_811" href="#Footnote_811" class="fnanchor"> [811]</a>.</p> - -<p>Dans un extrait de l'interrogatoire de Marie de La -Marc, femme du marquis de Fontet, mestre de camp -d'un régiment de cavalerie, tiré des mêmes manuscrits -de l'Arsenal, on trouve quelques détails qui ne sont -point dépourvus d'intérêt, sur certains faits relatifs au -marquis de Feuquières et au maréchal de Luxembourg. -Ce qui concerne ce dernier doit d'autant plus fixer l'attention, -que les pièces de son dossier, distinctes des documents -consultés par M. de Monmerqué à la bibliothèque -de l'Arsenal, n'ont pas, selon le même, «été retrouvées -parmi celles de l'affaire des Poisons qui existent à la -bibliothèque de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>»<a id="FNanchor_812" href="#Footnote_812" class="fnanchor"> [812]</a>. Seraient-ce les mêmes -pièces qui auraient passé du cabinet de <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span>, -le comte d'Artois à cette époque (1819), dans la bibliothèque -du Corps législatif? C'est un doute, un fait à vérifier.</p> - -<p>Après avoir gardé un silence presque absolu dans son -premier interrogatoire du 28 janvier 1680, la marquise -de Fontet, le 6 mars suivant, fit connaître aux commissaires -«qu'ayant appris que l'instruction que l'on faisoit -regardoit le service du roi, la considération du bien public -l'obligeoit de déclarer que le duc de Luxembourg et -M. le marquis de Feuquières étoient venus chez elle, un -jour que Le Sage (qui se faisait appeler du Buisson) s'y -trouvoit.» Ils montèrent tous trois dans une chambre -haute, avec un laquais qui portait un réchaud de feu. -«Ils firent sortir le laquais, ne demeurèrent pas longtemps -<span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span> -dans cette chambre, et sortirent ensuite, sans -parler à madame de Fontet, et sans qu'elle ait su ce qui -s'étoit passé chez elle.» On y avait brûlé des billets -dont le contenu n'est point constaté, et il paraît que ni le -maréchal, ni M. de Feuquières, n'avaient été satisfaits des -<i>tours</i> de Le Sage, car, le 12 mars, madame de Fontet, -complétant ses souvenirs, déclara aux magistrats instructeurs -«qu'ayant revu le duc de Luxembourg quelques -jours après, il lui dit que Le Sage étoit un fripon, qui ne -savoit rien.» Elle ajouta que le marquis de Feuquières, -regrettant sans doute les pistoles arrachées à sa crédulité, -lui avait dit, de son côté, «que Le Sage étoit un escroc.» -L'historien de la maison de Montmorency, Dézormeaux, -donne à cette scène un tour plus favorable pour le maréchal. -Celui-ci, on le sait, publia pour sa défense une -lettre où il rappelait avec hauteur et noblesse les services -de sa famille. On lui imputait d'avoir fait un pacte -avec le diable, dans un écrit remis à Le Sage, et cela -pour obtenir trois choses: la découverte de titres égarés -ou dérobés, et qui devaient lui faire adjuger des biens -considérables qu'il réclamait en justice comme ayant autrefois -appartenu à sa maison; les moyens d'arriver à de -grands commandements militaires et à de hautes fonctions -dans l'État, et, comme moyen de fortune assurée, -la réussite du dessein qu'on lui attribuait de faire épouser -à son fils la fille de Louvois, celle que nous venons -de voir mariée au petit-fils de la Rochefoucauld. C'est à -ce dernier point que le duc de Luxembourg, dans sa -lettre, a fait cette réponse que l'histoire a recueillie et -admirée: «Quand Matthieu de Montmorency épousa -la veuve de Louis le Gros, il ne s'adressa point au -diable, mais aux états généraux, qui déclarèrent que, -<span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span> -pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency -il fallait faire ce mariage<a id="FNanchor_813" href="#Footnote_813" class="fnanchor"> [813]</a>.» Voltaire a pris -le ton de cette lettre, écrite après coup, pour le ton de -l'interrogatoire de Luxembourg. Il ne s'annonce point -ainsi dans le consciencieux travail de M. Fouquier: sa -tenue y est trop conforme à celle que nous a révélée la -correspondance de madame de Sévigné. Dans sa lettre -déjà citée, Louvois, dès le lendemain de son entretien -avec Le Sage, avait fait connaître au roi ces mêmes imputations -sur lesquelles fut basée la procédure suivie contre -le maréchal. Les hommes de guerre, avides de fortune -et de gloire comme lui, courtisaient à l'envi un ministre -dont l'influence était si considérable: rien ne fait -donc obstacle à la réalité du projet matrimonial attribué -au duc de Luxembourg.</p> - -<p>Le Sage, le chargeant d'un crime vulgaire, l'avait en -outre accusé d'avoir voulu faire empoisonner une comédienne, -la Dupin, entre les mains de laquelle se trouvaient -ses titres perdus, et qui refusait de les rendre. -Ceci était plus grave qu'un pacte avec le diable pour les -retrouver, et l'on comprend l'indignation avec laquelle -Luxembourg rejeta une pareille accusation. On lui représenta -l'écrit, signé de lui, dans lequel il se vouait au -diable pour obtenir son appui. Il reconnut sa signature, -mais il dénia, comme œuvre d'une main étrangère, le -corps de l'écriture. Le jugement intervenu dans son affaire -mit au compte de son intendant Bonnard ces lignes -accusatrices. Bonnard fut convaincu de les avoir -ajoutées au pouvoir signé en blanc que son maître disait -<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span> -lui avoir remis pour arriver à la découverte des papiers -intéressant sa fortune. Mis hors de cause par arrêt en -date du 14 mai 1681, le maréchal de Luxembourg reçut -le 18 l'ordre de se rendre à vingt lieues de Paris dans ses -terres, d'où il ne fut rappelé qu'au mois de juin de l'année -suivante.</p> - -<p>Quant aux autres personnes de distinction comprises -dans la procédure des Poisons, et que nous avons nommées, -mesdames de La Ferté, de Cœnishac, du Fontet, -de Polignac, de Tingry, MM. de Thermes, de Feuquières, -etc., elles s'en tirèrent encore à meilleur marché que le -maréchal, les premières investigations n'ayant mis à leur -charge que des faits de puérile curiosité, ou de croyance -ridicule, mais fort commune, en la puissance de la magie. -C'est là ce qu'il est peut-être permis de reprocher -au vainqueur de Fleurus; car, pour des crimes, nul ne -peut y songer. D'ailleurs la manière dont Louis XIV le -traita par la suite indique qu'il l'avait surtout reconnu -pur de tout mauvais dessein, de tout complot contre sa -personne, comme son inflexible sévérité à l'égard de la -comtesse de Soissons prouve qu'il l'en croyait capable, -sinon coupable.</p> - -<p>Si l'on en croit le document conservé à la bibliothèque -du Corps législatif, c'est au même motif qu'il faudrait -attribuer la rigueur persistante dont fut l'objet le surintendant -Fouquet; et c'est ici la partie nouvelle et vraiment -imprévue du travail de M. Fouquier. Il a recueilli -dans le résumé de M<sup>e</sup> Brunet des indices nombreux, -nous n'oserions dire des preuves, que, pendant de longues -années, du fond de sa prison, Fouquet organisa, ou -mieux inspira une conjuration permanente contre la -personne de Louis XIV, lorsqu'il eut acquis la conviction, -<span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span> -partagée par quelques-uns de ses amis, que la mort seule -du roi pourrait le rendre à la liberté. Déjà son nom avait -été prononcé dans le procès de la Brinvilliers. Il n'en fut -nullement question dans le public en cette dernière circonstance, -et la marquise de Sévigné n'eut ni le chagrin -d'entendre accuser son ami, ni l'occasion, sans nul doute -chaleureusement saisie, de le défendre: mais il faut finir -cet article déjà trop long de ces mémoires. Nous renvoyons -donc à la <i>Chambre ardente</i> de M. Fouquier le -lecteur désireux d'approfondir la grave accusation portée -contre un homme, que la science historique nouvelle -a déjà assez maltraité, et que de plus complètes recherches -finiraient peut-être par accabler<a id="FNanchor_814" href="#Footnote_814" class="fnanchor"> [814]</a>.</p> - -<p>Quelle conclusion y a-t-il à tirer de toute cette affaire -quant au temps qui en fut témoin? Faut-il, comme M. Michelet, -condamner un régime tout entier pour des faits -individuels quoique trop nombreux, et y voir une preuve -de la gangrène générale d'une société parée, au dehors, -<span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span> -de tout l'éclat du génie, de toutes les grâces de la civilisation -la plus polie? Nous aimons mieux (ce sera plus -juste et plus vrai) dire avec Voltaire: «Cette abomination -ne fut que le partage de quelques particuliers, et -ne corrompit point les mœurs adoucies de la nation<a id="FNanchor_815" href="#Footnote_815" class="fnanchor"> [815]</a>.»</p> - -<p>Après les premières émotions de l'affaire des Poisons, -la Cour porta toute son attention sur le mariage de l'héritier -de la couronne, qui devait être l'occasion de grâces -nombreuses et de la création de nouvelles charges -fort enviées et chaudement disputées. Madame de Maintenon -eut la haute main dans la composition de la maison -de la Dauphine, et on vit bien alors quel chemin -elle avait fait dans l'esprit plutôt que dans le cœur d'un -prince qui s'éloignait chaque jour davantage de madame -de Montespan, et que mademoiselle de Fontanges, eût-elle -vécu, n'eût pu garder longtemps avec sa beauté -sans esprit.</p> - -<p>L'histoire de madame de Maintenon à cette époque décisive -de sa vie est fort mêlée à celle du mariage du Dauphin; -mais, seule, madame de Sévigné nous en fait connaître -quelques particularités. Ailleurs on la voit tout d'un coup -établie souveraine; madame de Sévigné nous fait compter -les pas et mesurer les degrés de cette élévation lente, -continue et sans pareille. Ses renseignements étaient sûrs. -Par madame de La Fayette et M. de La Rochefoucauld, -elle savait ce que pouvait en dire le prince de Marsillac, -ce demi-favori du roi, depuis qu'il s'était décidé à ne -plus avoir de favori en titre; et par madame de Coulanges -elle pénétrait dans l'intérieur de madame de Maintenon. -Dès le 29 novembre 1679, diligente à renseigner -<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span> -sa fille sur la situation du thermomètre de la Cour, elle -lui écrit: «Madame de Coulanges a été quinze jours à la -Cour; madame de Maintenon étoit enrhumée, et ne vouloit -pas la laisser partir..... <i>Quanto</i> et <i>l'enrhumée</i> sont -très-mal; cette dernière est toujours parfaitement bien -avec le centre de toutes choses, et c'est ce qui fait la rage. -Je vous conterois mille bagatelles si vous étiez ici<a id="FNanchor_816" href="#Footnote_816" class="fnanchor"> [816]</a>.» Le -13 décembre elle ajoute: «Nous saurons bientôt ceux qui -seront nommés pour madame la Dauphine; c'est à l'arrivée -de ce dernier courrier qu'on les déclarera. Il y en a -qui disent que madame de Maintenon sera placée d'une -manière à surprendre; ce ne sera pas à cause de <i>Quanto</i>, -car c'est la plus belle haine de nos jours.» Et, rendant -justice à un mérite par elle pratiqué et bien connu, madame -de Sévigné termine par cette observation: «Elle -n'a vraiment besoin de personne que de son bon -apprêt<a id="FNanchor_817" href="#Footnote_817" class="fnanchor"> [817]</a>.»</p> - -<p>Les colères de madame de Montespan n'étaient pas -faites pour ramener le roi. Ces transports produisaient un -effet tout contraire à celui qu'en attendait peut-être -une femme dont la passion troublait l'esprit, si clairvoyant -autrefois. Madame de Caylus, bien au courant -de cet intérieur troublé, a dit avec raison: «L'esprit -qui ne nous apprend pas à vaincre notre humeur devient -inutile, quand il faut ramener les mêmes gens qu'elle a -écartés, et si les caractères doux souffrent plus longtemps -que les autres, leur fuite est sans retour<a id="FNanchor_818" href="#Footnote_818" class="fnanchor"> [818]</a>.» Pendant -qu'à la vue de son empire croulant, madame de Montespan -<span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span> -s'abandonnait aux désagréables éclats de sa colère, -la supériorité de sa rivale s'établissait par le contraste -de sa douceur, de son égalité d'âme, qualités inestimables -pour un homme lassé des passions orageuses, -et cherchant le port au sein d'une affection paisible et -solide. La nièce de madame de Maintenon a parfaitement -mis en relief cette différence des deux caractères, donnant -à sa tante les mêmes louanges que l'histoire a consacrées: -«Le roi trouva une grande différence dans -l'humeur de madame de Maintenon; il trouva une femme -toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours -raisonnable, et qui joignoit encore à des qualités si -rares les agréments de l'esprit et de la conversation.»</p> - -<p>C'est sans doute à un temps voisin du mariage du Dauphin -qu'il faut placer cette sorte de ligue formée par Louvois -et le prince de Marsillac, de concert avec madame de -Montespan, pour perdre madame de Maintenon dans -l'esprit du roi, ligue dont parle seulement madame de -Caylus. Mêlant ensemble leurs intérêts et leurs passions, -ils voulurent, dit-elle<a id="FNanchor_819" href="#Footnote_819" class="fnanchor"> [819]</a>, dégoûter le roi, «mais ils -s'y prirent trop tard; l'estime et l'amitié qu'il avoit pour -elle avoient déjà pris de trop fortes racines. Sa conduite -étoit d'ailleurs trop bonne et ses sentiments trop purs -pour donner le moindre prétexte à l'envie et à la calomnie. -J'ignore les détails de cette cabale, dont madame -de Maintenon ne m'a parlé que très-légèrement, et seulement -en personne qui sait oublier les injures, mais -qui ne les ignore pas<a id="FNanchor_820" href="#Footnote_820" class="fnanchor"> [820]</a>.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span> -Voulant distinguer, même au déclin de son amour, -dans madame de Montespan, la mère des enfants qu'il -se proposait de reconnaître, Louis XIV lui avait donné, -quelque temps auparavant, la grande place de Surintendante -de la maison de la reine, dont la comtesse de -Soissons avait été forcée de se démettre. Par une sorte -de balance égale entre la femme qu'il ménageait encore -avant de l'abandonner, et celle qu'il estimait de plus en -plus, il désira que madame de Maintenon trouvât, dans -la maison de la Dauphine, un état indépendant, car -jusque là elle n'avait eu à la cour d'autre position que -celle de gouvernante des enfants du roi et de madame -de Montespan. Elle eût pu prétendre à la première place, -celle de dame d'honneur; elle aima mieux y faire nommer -une ancienne amie, la duchesse de Richelieu, alors -dame d'honneur de la reine. Le même emploi auprès de -l'épouse jeune et inexpérimentée de l'héritier de la couronne, -était d'une importance supérieure à cause de l'influence -qui devait s'y attacher.</p> - -<p>La veuve de Scarron, et ce lui fut un honneur dans -sa mauvaise fortune, avait été fort bien accueillie à l'<i>hôtel -Richelieu</i>, sorte de doublure et d'héritier de l'<i>hôtel -Rambouillet</i>, dont l'abbé Testu était le Voiture, où elle -avait rencontré madame de Sévigné, et où brillait madame -de Coulanges, ce qui fut l'origine de leur intimité<a id="FNanchor_821" href="#Footnote_821" class="fnanchor"> [821]</a>. -«Sans bien, sans beauté, sans jeunesse, et même sans -beaucoup d'esprit, madame de Richelieu avait épousé -par son savoir-faire, au grand étonnement de toute la -Cour et de la reine-mère, qui s'y opposa, l'héritier du cardinal -de Richelieu, un homme revêtu des plus grandes -<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span> -dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui, par -son âge, auroit pu être son fils; mais il étoit aisé de -s'emparer de M. de Richelieu: avec de la douceur, et -des louanges sur sa figure, son esprit et son caractère, il -n'y avoit rien qu'on ne pût obtenir de lui<a id="FNanchor_822" href="#Footnote_822" class="fnanchor"> [822]</a>.» Le duc -de Richelieu fut fait chevalier d'honneur de la Dauphine -en même temps que sa femme était mise à la tête de la -maison de la nouvelle princesse. La bonne renommée de -la duchesse de Richelieu fut aussi l'une des raisons de l'appui -de madame de Maintenon, comme la vertu reconnue -de la marquise de Montchevreuil, une autre amie, fut -cause qu'elle la fit nommer gouvernante des filles d'honneur -formant <i>la Chambre</i> de la Dauphine, bien aise de -se parer devant la Cour de ses honorables et anciennes -amitiés<a id="FNanchor_823" href="#Footnote_823" class="fnanchor"> [823]</a>. Les filles de la reine furent mesdemoiselles de -Laval, depuis duchesse de Roquelaure; de Biron et de -Gontaud, deux sœurs, mariées, la première au marquis -de Nogaret, et la seconde au marquis d'Urfé; de Tonnerre, -devenue madame de Musy; de Rambure, qui -épousa M. de Polignac, et mademoiselle de Jarnac, -morte jeune sans être mariée: «Toutes de grande naissance -et sans nulle beauté extraordinaire,» dit madame -de Sévigné<a id="FNanchor_824" href="#Footnote_824" class="fnanchor"> [824]</a>; Louis XIV n'avait pas voulu mettre à côté -de son fils les séductions qui avaient entraîné sa jeunesse.</p> - -<p>La marquise de Sévigné entretient sa fille de tout un -épisode se rattachant à la formation de la maison de la -Dauphine et relatif à la duchesse de Soubise. Ce nom -semble venir là pour compléter le nombre des femmes, des -<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span> -sultanes qui se disputaient la faveur du maître. Avide -d'honneur et surtout d'argent, l'ambition rangée de madame -de Soubise avait prétendu à la place de dame d'honneur -de la reine, laissée vacante par la duchesse de Richelieu. -Mais Louis XIV, désireux sans doute de rompre -tous ses anciens liens, n'avait pas voulu donner les mains -à un arrangement qui eût placé chaque jour devant ses -yeux, avec tous les priviléges et les facilités de l'intimité, -madame de Soubise. Celle-ci jouissait depuis longtemps -de la confiance de la reine, qui, dans sa simplicité et sa -crédulité, insistait vivement afin de l'avoir pour dame -d'honneur: mademoiselle de Montpensier dit «qu'elle -la préféroit à tout le monde<a id="FNanchor_825" href="#Footnote_825" class="fnanchor"> [825]</a>.» Le roi fut inflexible. -Madame de Soubise se plaignit; <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADEMOISELLE</span> ajoute -même qu'elle écrivit à Louis XIV une lettre «fort emportée,» -ce qui lui valut un exil momentané dans ses -terres. Naturellement la duchesse évincée dut s'en prendre -à celle dont l'influence avait fait préférer madame de -Richelieu, et que les courtisans commençaient à appeler -madame de <i>Maintenant</i>, et peut-être est-ce à elle qu'elle -en avait dans cette lettre qui la fit éloigner de la Cour, -où elle ne reparut plus dans cet état de faveur demi-voilée -qui servait à la fois ses intérêts et sa réputation<a id="FNanchor_826" href="#Footnote_826" class="fnanchor"> [826]</a>.</p> - -<div class="chapter"> -<div class="footnotes"> -<h2 class="normal">NOTES:</h2> -<div class="footnote"> - -<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 avril 1676), t. IV, p. 243, édition de -M. Monmerqué.</p> - -<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 avril 1676), t. IV, p. 267, éd. Monmerqué.</p> - -<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 245.</p> - -<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t IV, p. 248 et 270.</p> - -<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1676), t. IV, p. 250.</p> - -<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 avril, 1676), t. IV, p. 256.</p> - -<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 avril), t. IV, p. 265.</p> - -<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 252.</p> - -<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1676), t. IV, p. 244.</p> - -<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Conférez M. Walckenaer, <i>Mémoires touchant la vie et les -écrits de madame de Sévigné</i>, t. V, p. 247.</p> -</div> -<div class="footnote"> -<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 346.</p> - -<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> C'est Bossuet, on le sait, qui avait eu l'honneur de la conversion -de Turenne.</p> - -<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Le Marais.</p> - -<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Le prince de Condé et son fils.</p> - -<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Turenne: on pourrait confondre.</p> - -<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 347.</p> - -<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Neveu de Turenne.</p> - -<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Le cardinal de Retz.</p> - -<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 août 1675), t. III, p. 352 et 354.</p> - -<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Madame d'Heudicourt (mademoiselle de Pons).</p> - -<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Versailles.</p> - -<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1675), t. III, p. 361 et 363.</p> - -<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 août 1675), t. III, p. 372.—<i>Correspondance -de Roger de Rabutin, comte de Bussy</i>, édit. de M. Ludovic -Lalanne; Paris, 1858, chez Charpentier, t. III, p. 69.</p> - -<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <i>Mélanges inédits</i> de l'abbé de Choisy, cités par M. Monmerqué -dans une note à la lettre du 31 juillet 1675 (t. III, p. 349 de son -édition).</p> - -<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 66, édit. Ludovic Lalanne.</p> - -<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> <i>Ibid.</i>, p. 67.</p> - -<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 77, éd. L. Lalanne.—<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, -<i>Lettres</i>, t. III, p. 377.</p> - -<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 août 1675), t. III, p. 431.</p> - -<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 388.</p> - -<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> A la fois son curé et son confesseur.</p> - -<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Neveu de Turenne, par sa mère.</p> - -<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. III, p. 391.</p> - -<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Le comte de Beringhen, premier écuyer.</p> - -<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 août 1675), t. III, p. 397.</p> - -<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Charles-Martel, Hugues le Grand, Bertrand du Guesclin et le -connétable de Sancerre.</p> - -<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 409.</p> - -<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 438-441.</p> - -<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 443.</p> - -<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> On sait que ce mot veut dire toute la maison militaire et civile, -bien plus que le personnel de la domesticité.</p> - -<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 445.</p> - -<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 447.</p> - -<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 septembre 1675), t. III, p. 461.</p> - -<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, Collection de MM. Michaud -et Poujoulat, t. XXXII, p. 282.</p> - -<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 août 1675), t. III, p. 396.</p> - -<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 401.</p> - -<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 433.</p> - -<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 457.</p> - -<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 475.</p> - -<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1675), t. III, p. 358.</p> - -<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 365.</p> - -<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple, ministre d'Angleterre, en -Hollande</i>, Coll. de MM. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 97.</p> - -<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 août 1675), t. III, p. 414.</p> - -<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 386 et 389.</p> - -<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 août), t. III, p. 393.</p> - -<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 novembre 1675), t. IV, p. 89.</p> - -<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, Coll. Michaud et Ponjoulat, -t. XXXII, p. 282.</p> - -<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 460.</p> - -<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 386.</p> - -<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 août 1675), t. III, p. 403.</p> - -<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 août 1675), t. III p. 407.</p> - -<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>Procès-verbaux des assemblées du clergé</i>, t. V, p. 220, et -<i>Pièces justificatives</i>, à fin du volume, p. 131.</p> - -<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 août 1675), t. III, p. 405.</p> - -<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 404.</p> - -<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, édition de MM. Chéruel et Sainte-Beuve, t. X, p. 341.</p> - -<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Cf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. VI, p. 37; VII, p. 263; et La Fare, Coll. -Michaud, t. XXXII, p. 281.</p> - -<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 389 et 392.</p> - -<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 451.</p> - -<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, ambassadeur d'Angleterre en -Hollande; Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, p. 92.</p> - -<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 septembre 1675), t. III, p. 477; <i>Mémoires -du chevalier Temple</i>, Coll. Michaud et Poujoulat, t. XXXII, -p. 100 et 104.—<i>Mémoires de La Fare</i>, <i>ibid.</i>, p. 283.</p> - -<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 avril 1675), t. IV, p. 250.</p> - -<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 223.</p> - -<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> Valet de chambre de madame de Sévigné.</p> - -<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 255. Ceci est une allusion à la scène IX -du troisième acte du <i>Médecin malgré lui</i>. Sganarelle, en passe d'être -pendu, dit à sa femme: <i>Retire-toi de là, tu me fends le cœur!</i> -Martine lui répond: <i>Non, je veux demeurer pour encourager à -la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu.</i></p> - -<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 206.</p> - -<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 avril 1676), t. IV, p. 256.</p> - -<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 avril 1676), t. IV, p. 263.</p> - -<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 avril 1676), t. IV, p. 271-274.</p> - -<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> Voy. <i>Lettres de la Palatine</i> (duchesse d'Orléans), p. 121.</p> - -<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 277.</p> - -<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 303.</p> - -<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, Collection Michaud, t. XXXII, -p. 82.</p> - -<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 84.</p> - -<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 108.</p> - -<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i>, p. 106.</p> - -<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 28 mai 1676, t. IV, p. 319.</p> - -<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 205.</p> - -<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 157.</p> - -<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> <i>Mémoires de M. de La Fare</i>, Coll. Michaud, t. XXXII, p. 284.</p> - -<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> <i>Voy.</i> aussi, sur le même fait, les <i>Mémoires de Temple</i>, -p. 102 et 119, et ceux de <i>l'abbé de Choisy</i>, t. XXX, p. 559.</p> - -<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 149. (Lettre du 23 -avril 1676.)</p> - -<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 351.</p> - -<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Conférez <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. IV, p. 286.</p> - -<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 165.</p> - -<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Lettre du maréchal de Schomberg au comte de <span class="cap">B</span><span class="smallc">USSY-</span>R<span class="smallc">ABUTIN</span> -dans la <i>Correspondance</i> de celui-ci, t. III, p. 166.</p> - -<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 377.</p> - -<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 367 et 385.</p> - -<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 367.</p> - -<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 juillet 1676), t. IV, p. 366.</p> - -<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 389.</p> - -<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 403.</p> - -<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> Fils aîné du surintendant Fouquet.</p> - -<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 5 août 1676, t. IV, p. 409.</p> - -<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 414.</p> - -<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 415.</p> - -<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 427.</p> - -<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 415.</p> - -<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 407.</p> - -<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 413.</p> - -<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 7 août, t. IV, p. 418.</p> - -<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 421.</p> - -<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 19 août, t. IV, p. 427.</p> - -<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 19 août, t. IV, p. 433.</p> - -<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 439.</p> - -<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 444.</p> - -<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 28 août, t. IV. p. 445.</p> - -<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 2 septembre 1676, t. IV, p. 448-453.</p> - -<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 21 septembre 1676, t. IV, p. 478.</p> - -<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <i>Mémoires du marquis de La Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII, -p. 284.</p> - -<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> <i>Correspondance du comte de Bussy</i> (lettre du 19 septembre -1676), t. III, p. 185.</p> - -<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 23 octobre 1676, t. V, p. 46.</p> - -<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> <i>Historiettes de Tallemant des Réaux</i>; éd. in-12, t. V, p. 232.</p> - -<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 avril et 6 mai 1676), t. IV, p. 269 et 287.</p> - -<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 295.</p> - -<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 296.</p> - -<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (<i>lettre</i> du 24 juin 1676), t. IV, p. 319.</p> - -<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 298.</p> - -<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> <i>Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de Sévigné, -etc.</i>, t. I<sup>er</sup>, chap. I<sup>er</sup>, p. 3.</p> - -<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> <i>Vie de sainte Chantal</i>, par la marquise de <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, en tête des -<i>Lettres de madame de </i><span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>. Paris, 1823. Ed. de Blaise.</p> - -<p>Cette vie abrégée résume heureusement les principaux faits de la -biographie de la baronne de Chantal. Elle est l'œuvre de la fille de -Bussy-Rabutin, petite fille, par sa mère, de la sainte. Elle a surtout été -composée avec le secours des <i>Mémoires</i> contemporains de la mère -de Chaugy, du même ordre, <i>sur la vie de madame de Chantal</i>. -Madame de Chaugy était fille de la sœur du comte de Toulongeon, -qui épousa mademoiselle de Chantal, l'une des tantes de -madame de Sévigné (<i>Lettres de madame de Chantal</i>; Paris, -1860, t. 1<sup>er</sup>, p. 522; note). Ces remarquables et très-curieux <i>Mémoires</i> -ont été publiés en 1842 par M. l'abbé Boulangé. Ils furent -connus et consultés par les deux principaux biographes de la mère -de Chantal, le père Fichet, jésuite, qui fit paraître sur la fondatrice -de l'ordre de la Visitation une Histoire in-4<sup>o</sup>, deux ans seulement -après sa mort, et M. Henri de Maupas du Tour, évêque du Puy, -plus tard d'Évreux, auteur également d'une vie très-détaillée. Il n'y -a aucune estime à faire de la <i>Vie de madame de Chantal</i> par Marsollier, -que le dernier et heureux historien de saint François de Sales, -M. Hamon, appelle avec raison «le plus infidèle des biographes.» -Une abondante source d'informations, pour l'histoire de l'aïeule -de madame de Sévigné, et que nous n'avons point négligée, se -trouve dans la collection de ses lettres, publiée depuis peu d'une -manière très-complète par M. de Barthélemy, à laquelle il faut -joindre aussi la précieuse correspondance de l'évêque de Genève.</p> - -<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> <i>Détails historiques</i> sur les ancêtres, le lieu de naissance, les -possessions et les descendants de madame de Sévigné par M. Girault, -en tête des <i>Lettres inédites de madame de Sévigné</i>; Paris, 1814, -chez Klostermann. <i>Introduction</i>, p. <span class="smallc">XXV</span>.</p> - -<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> <i>Vie de la vénérable mère Jeanne-Françoise Frémiot de -Chantal</i>, première mère et religieuse de la Visitation de Sainte-Marie, -par Henri de Maupas du Tour, évêque et comte du Puy; -2<sup>e</sup> édition, Paris, 1658, p. 72.—V. Aussi l'<i>Histoire des ordres monastiques, -religieux et militaires</i>, par le père Hélyot, t. IV, -p. 318.</p> - -<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> <i>Vie de la sainte mère de Chantal</i>, par le P. Alexandre Fichet, -jésuite; Paris, 1643, p. 161.</p> - -<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> <i>Vie de saint François de Sales, d'après les manuscrits et -les auteurs contemporains</i>, par M. Hamon, curé de Saint-Sulpice; -Paris, 1858, 3<sup>e</sup> édition, t. I<sup>er</sup>, p. 480.</p> - -<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> <i>Vie de la mère de Chantal</i>, par Alexandre Fichet, p. 132.</p> - -<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>; Paris, 1752, chez Claude -Herissant, p. 10.—Cet excellent abrégé, en grande partie emprunté -à la Vie de madame de Coligny, est l'œuvre d'une religieuse de la -Visitation. Il mérite d'être cité.</p> - -<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> <i>Vie de la vénérable mère Jeanne Françoise Frémiot</i>, etc., -par Henri de Maupas, p. 84.</p> - -<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>, etc., p. 13.</p> - -<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">LEX.</span> <span class="cap">F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 140.—<i>Abrégé</i>, etc., p. 13.</p> - -<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ÉLYOT</span>, <i>Histoire des ordres monastiques</i>, etc., t. IV, p. 313.</p> - -<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> <i>Histoire de saint François de Sales</i>, par M. Hamon; 3<sup>e</sup> éd., -1858, t. I<sup>er</sup>, p. 513, et t. II, p. 11.</p> - -<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy.</i> Ed. de M. Boulangé, p. 84.</p> - -<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> <i>Abrégé de la vie de la B. de Chantal</i>, p. 15.—<span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 151.</p> - -<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 155.</p> - -<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> Voici la lettre que l'évêque de Genève écrivit au vieux baron -de Chantal au sujet de ce mariage. Elle a été publiée pour la première -fois par M. le chevalier Datta, sous-archiviste aux archives de -la cour de Turin, dans le recueil intitulé: <i>Nouvelles lettres inédites -de saint François de Sales</i>; Paris, chez Blaise, 1835, t. I<sup>er</sup>, -p. 291.</p> - -<p><i>A M. de Chantal, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier -de l'ordre de Sa Majesté.</i></p> - -<p class="titel">Monsieur,</p> - -<p>J'ai bien assez de cognoissance de la grandeur de la courtoisie -avec laquelle vous avez agréable le dessein du mariage de mademoiselle -vostre fille aynée avec mon frère; mais il ne m'est pas advis -que jamais j'en puisse faire aucune sorte de digne recognoissance -et remercîment. Seulement vous supplié-je bien humblement -de croire que vous ne pouviez obliger de cet honneur des gens qui -le receussent avec plus de ressentiment que nous faisons, mes -proches et moy, qui touts en sommes remplis de consolation; et -bien, monsieur, que nous soyons fort esloignés des mérites que vous -pouviez justement requérir pour nous faire cette faveur, et nous -recevoir à une sy estroite alliance avec vous, sy espérerons-nous -de tellement y correspondre par une entière, sincère et humble affection -à vostre service, que vous en aurez contentement. En mon -particulier, monsieur, permettez-moi que je dise que l'amitié non-seulement -fraternelle, mais encore paternelle que je portois à ma -petite sœur, m'est demeurée en l'esprit pour la donner à cette autre -encore plus petite sœur que, ce me semble, me prépare<a id="FNanchor_144-a" href="#Footnote_144-a" class="fnanchor"> [144-a]</a>; et sy cela, -lui donneray avec un surcroît de respect et d'estime tout singulier, -et considération de l'honneur extrême que je vous porte, monsieur, -et à M. de Bourges, et à M. le Président, sans y comprendre ce que -je pense de la dilection que je dois à madame sa mère, vostre -chère fille. Or j'espère que Dieu bénira le tout, et se rendra le protecteur -de ce projet que je lui recommande de tout mon cœur, et -qu'il vous conserve et comble de ses grandes grâces et faveurs; -c'est le souhait perpétuel,</p> - -<p class="signature">Monsieur,<br /> -<span class="i1">De vostre plus humble et</span><br /> -<span class="i1">très-affectionné serviteur,</span><br /> -<span class="i2 cap">F</span><span class="smallc">RANÇOIS</span>, évêque de Genève</p>. - -<p class="i2"><a id="Footnote_144-a" href="#FNanchor_144-a" class="label">[144-a]</a>: L'évêque venait de perdre une sœur qu'il aimait beaucoup.</p> - -<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> <i>Abrégé de la Vie, etc.</i>, p. 18.</p> - -<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 94.</p> - -<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 169.—<i>Abrégé de la Vie</i>, <i>etc.</i>, p. 16.</p> - -<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 96.</p> - -<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, <i>etc.</i>, p. 20.</p> - -<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Abrégé de la vie, etc.</i></p> - -<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 181.</p> - -<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>Ibid.</i>, p. 175.</p> - -<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <i>Abrégé de la vie, etc.</i>, p. 21, d'après les <i>Mémoires</i> de madame -de Chaugy.—<i>Histoire de saint François de Sales</i>, par -M. Hamon, t. II, p. 25.</p> - -<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 199.</p> - -<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Mémoires</i> de madame de Chaugy.—<span class="cap">H</span><span class="smallc">AMON</span>, <i>Hist. de saint -François de Sales</i>, t. II, p. 30.</p> - -<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 203.—Conf. aussi <i>Lettres de saint François -de Sales</i> (éd. de Blaise), n<sup>o</sup> CXCVIII.—<span class="cap">F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 208.—<i>Mémoires -de madame de Chaugy</i> dans <span class="cap">H</span><span class="smallc">AMON</span>, t. II, p. 32.—<span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, -<i>Vie de la B. de Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 204.</p> - -<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> <i>Abrégé, etc.</i>, p. 26.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ARQUISE DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie, etc.</i></p> - -<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 211.</p> - -<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <i>Abrégé de la Vie, etc.</i>, p. 26.</p> - -<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 27.</p> - -<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30.</p> - -<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 141.</p> - -<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> <i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 32.</p> - -<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 298.</p> - -<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie</i>, etc.—<i>Lettres de madame de Rabutin Chantal.</i> -Ed. nouvelle par M. Édouard de Barthélemy, auditeur au conseil -d'État. Paris, 1860, chez J. Lecoffre, t. I<sup>er</sup>, p. 7.</p> - -<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> Les premières religieuses séjournèrent quelque temps rue Saint-Michel -avant d'aller s'installer définitivement sur l'emplacement -des écuries de l'hôtel Zamet, situé près de la Bastille. (<span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, -p. 333.)</p> - -<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 337.</p> - -<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 334.—<i>Abrégé</i>, etc., p. 37.</p> - -<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> <i>Port-Royal</i>, par M. Sainte-Beuve, t. I<sup>er</sup>, p. 220.</p> - -<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>ibid.</i>, p. 221.</p> - -<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> <span class="cap">P. F</span><span class="smallc">ICHET</span>, p. 338.—<span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 346.</p> - -<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> <i>Lettres inédites de saint François de Sales</i>, publiées par -M. le chevalier <span class="cap">D</span><span class="smallc">ATTA</span>. Paris, 1835, t. II, p. 120.—<span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, -<i>Port-Royal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 221.</p> - -<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, tome I<sup>er</sup>, p. 249.</p> - -<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 345.</p> - -<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>Port-Royal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 224.</p> - -<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 344.</p> - -<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 180.—<span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 340.</p> - -<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, lettre à la supérieure de Paris: <i>Lettres</i>, -t. I<sup>er</sup>, p. 473.—<span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 351.</p> - -<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. II, p. 94.</p> - -<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 40.</p> - -<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 364.</p> - -<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 365.</p> - -<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span> <i>Lettres</i>, t. II, p. 251, 377 et 471.</p> - -<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 370.—<i>Abrégé</i>, etc., p. 42. Dans les -lettres inédites données récemment par M. de Barthélemy, on voit -bien toute la sollicitude de madame de Chantal pour la publication des -œuvres de son ami. (Conf. t. II, p. 119, 120, 121, 151, 164, 184, 303 -et 353. Ce deuxième volume est entièrement inédit.)</p> - -<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 371.</p> - -<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 366.</p> - -<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 42.</p> - -<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 359.</p> - -<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 42.</p> - -<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> Cf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. I<sup>er</sup>, -p. 4-7. Cf. encore <i>Notice</i> sur la même, éd. Monmerqué, t. I<sup>er</sup>, -p. 55.</p> - -<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> Montmorency-Boutteville.</p> - -<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 383.—<i>Mémoires de mad. de Chaugy</i>, -p. 211.</p> - -<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 385, d'après les <i>Mémoires de madame -de Chaugy</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 211.</p> - -<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> P. 38.</p> - -<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> <i>Vie de sainte Chantal</i>, par madame de Coligny, en tête des -<i>Lettres de sainte Chantal</i>, éd. de Blaise, Paris, 1823.</p> - -<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 233.</p> - -<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> Nous reproduisons dans les notes placées à la fin du volume -des fragments de la correspondance de madame de Chantal qui -prouvent toute sa sollicitude pour l'enfance de madame de Sévigné, -et sa grande affection pour la famille maternelle de celle-ci.</p> - -<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <i>Mémoires</i>, p. 233.</p> - -<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> <i>Madame de Montmorency, mœurs et caractères du dix-septième -siècle</i>, par Amédée Renée, 2<sup>e</sup> éd. Paris, 1858. MM. Didot -frères, p. 161.</p> - -<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <i>Madame de Montmorency</i>, p. 170.</p> - -<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> V. <i>Lettres de madame de Chantal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 109 et 114. Elle -l'appelle <i>le bon, le très-bon M. Vincent</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.—<i>Lettres de madame -de Chantal</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 70.</p> - -<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 109.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, -<i>Abrégé</i>, etc., p. 51.</p> - -<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HANTAL</span>, <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 559.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, -<i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 52.</p> - -<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>Madame de Montmorency</i>, p. 185.</p> - -<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, p. 189.</p> - -<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 484.</p> - -<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 471.</p> - -<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 53.</p> - -<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 484.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAUGY</span>, p. 276.</p> - -<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 485. Le P. Fichet l'appelle alors <i>le miracle -de ce siècle</i> (p. 451).</p> - -<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 747.</p> - -<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 53.</p> - -<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 489.</p> - -<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 492.</p> - -<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, p. 190.</p> - -<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 54.</p> - -<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> Détails recueillis par la mère de Musy, supérieure du couvent de -Moulins.—V. aussi le <span class="smallc">P. Fichet</span>, p. 455.</p> - -<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <span class="cap">H</span><span class="smallc">ENRI DE</span> <span class="cap">M</span><span class="smallc">AUPAS</span>, p. 508.—<i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, -p. 283.</p> - -<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">OLIGNY</span>, <i>Vie de sainte Chantal</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> <i>Oraison funèbre de la vénérable mère de Chantal</i>, prononcée -à Paris, aux religieuses de la Visitation.</p> - -<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> <i>Mémoires de madame de Chaugy</i>, p. 291.</p> - -<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Voir, sur les derniers temps de madame de Chantal, ses <i>Lettres</i> -(éd. de M. de Barthélemy), t. I<sup>er</sup>, p. 557-579.</p> - -<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> Le premier biographe en date de madame de Chantal, le P. Fichet, -qui au lendemain de sa mort écrivait une histoire de la sainte, -publiée deux ans après, parle en deux endroits de Marie de Rabutin, -alors sur le point d'épouser le marquis de Sévigné. Page 66, il -l'appelle «une héritière belle, riche et très-vertueuse;» et p. 108, -«la perle des demoiselles et un rare parti.»</p> - -<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> <i>Oraison funèbre de la mère de Chantal</i>, par le père de Lingendes.</p> - -<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> <i>Sentiment de saint Vincent de Paul, de la sainteté de la -mère de Chantal</i>, dans l'<i>Abrégé de la vie</i>, etc., p. 57.</p> - -<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> <i>Abrégé</i>, etc., p. 56.</p> - -<p>A la mort de madame de Chantal on comptait quatre-vingt-sept -monastères de la Visitation, et en 1792, à l'époque de la suppression -des ordres religieux, cent soixante-sept. Il en existe aujourd'hui cent -huit, tant en France qu'à l'étranger. (Tableau placé par M. l'abbé -Boulangé à la fin de son édition des <i>Mémoires de madame de -Chaugy</i>, sur l'histoire de la mère de Chantal.)</p> - -<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 mai, 1676), t. IV, p. 298.</p> - -<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III, -p. 325. Voy. la description de ce tombeau dans <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>Madame -de Montmorency</i>, p. 321.</p> - -<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 299.</p> - -<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 324.</p> - -<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> Voy. sur la marquise de Valençay et ses filles, <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, -t. VII, p. 110, et <i>Mémoires</i> de Dangeau, t. I<sup>er</sup>, p. 48 (éd. Didot).</p> - -<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <i>Lettres</i> (1676), t. IV, p. 298.</p> - -<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 303.</p> - -<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> <i>Lettres</i>, t. IV, p. 305 et 355.—Sur M. de Saint-Hérem, voir -<i>Mémoires</i> du duc de Saint-Simon, t. III, p. 206; XII, p. 396, et XIX, -p. 307.</p> - -<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> Sur madame de Longueval, conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 308, -314, 322 et 431; VI, p. 476; VII, p. 419, et VIII, p. 117 et 135.</p> - -<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 115, et II, p. 230.</p> - -<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <i>Lettres</i> (16 mars 1672), t. II, p. 365. Voy. aussi même volume, -p. 296 et 414.</p> - -<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> <i>Ibid.</i>, p. 292.</p> - -<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. III, p. 206.</p> - -<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> Citée aussi pour sa beauté.</p> - -<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 octobre 1677), t. V, p. 253.</p> - -<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 306, 325.</p> - -<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (1676), t. IV, p. 304.</p> - -<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 mai 1676), <i>ibid.</i>, p. 310.</p> - -<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 309 et 323.</p> - -<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> <i>Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs</i>, par le -docteur Barthez. Vichy, 1856, p. 17.</p> - -<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> Paroles de Fléchier, dans M. Barthez, p. 19.</p> - -<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> <i>Histoire et Topographie de Vichy et de ses environs</i>, par -M. Barthez, p. 39-50.</p> - -<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 337.</p> - -<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 mai 1676), t. IV, p. 314.</p> - -<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (8 juin 1676), t IV, p. 331.</p> - -<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 juin 1676), t. IV, p. 337.</p> - -<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1676), <i>ibid.</i>, p. 333.</p> - -<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 334.</p> - -<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 juin 1676), t. IV, p. 325.—Sur cette famille -de la Baroir, voir Tallemant des Réaux, t. IX, p. 69.</p> - -<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 325 et 331.</p> - -<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1676), t. IV, p. 333.</p> - -<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 306 et 310.</p> - -<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> C'était la promenade du bel air, à Aix.</p> - -<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 314 et 322.</p> - -<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 335.</p> - -<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 304 et 305.</p> - -<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 324.</p> - -<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 307.</p> - -<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> Renommé pour sa beauté.</p> - -<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 316.</p> - -<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 322.</p> - -<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 324.</p> - -<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 331.</p> - -<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 316 et 338.</p> - -<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 371 et 412.</p> - -<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 339 et 342.</p> - -<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 342.</p> - -<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 342 et 345.</p> - -<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 300.</p> - -<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> <i>Mémoires</i>, t. XIII, p. 193. On a même publié en un gros volume -les recettes de madame Fouquet.</p> - -<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>ibid.</i>, p. 194.</p> - -<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 195; t. XIV, p. 112.</p> - -<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 196.</p> - -<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. XIII, p. 196.</p> - -<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 21 juin 1676, t. IV, p. 346.</p> - -<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p 350.</p> - -<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>ibid.</i>, p. 356.</p> - -<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> Voy. surtout <i>Causes célèbres de Richer</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 362.</p> - -<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Billet de Corbinelli dans les <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, -t. IV, p. 259. Conf. aussi t. VI, p. 259 et 277.</p> - -<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> T. IV, p. 272. Afin de ne rien oublier de ses crimes, la marquise -de Brinvilliers avait pris la précaution de les écrire. Son avocat -(voir <span class="smallc">Richer</span>, <i>Causes célèbres</i>) analyse cette confession, qui servit -de base à la condamnation, et cherche à prouver qu'elle ne doit point -être invoquée contre l'accusée.—Voir aussi les notes de ce volume.</p> - -<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> Celui qui l'avait instruite dans l'art des poisons.</p> - -<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 277.</p> - -<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 274.</p> - -<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 375.</p> - -<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 358 et 375.</p> - -<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (17 et 22 juillet 1676), t. IV, p. 378 et 383.</p> - -<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> Conférez <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 190 et -suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> <i>Histoire de madame de Maintenon et des principaux événements -du règne de Louis XIV</i>, par M. le duc de Noailles, de -l'Académie française. 2<sup>e</sup> édition. Paris, 1849, t. I<sup>er</sup>, p. 516-520.</p> - -<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> Lettre à l'abbé Gobelin, <i>Histoire de madame de Maintenon</i>, -t. I<sup>er</sup>, p. 518.</p> - -<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 284.</p> - -<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 372.</p> - -<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (10 juillet 1676), t. IV, p. 375.</p> - -<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> Allusion à l'une des féeries du roman d'<i>Amadis de Gaule</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 juillet 1676), t. IV, p. 394.</p> - -<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 août 1676), t. IV, p. 415.</p> - -<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> Même lettre, p. 416.</p> - -<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 432.</p> - -<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 429.</p> - -<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 août 1676), t. IV, p. 436.</p> - -<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> M. Monmerqué nous apprend qu'on désignait ainsi mademoiselle -de Montgeron. (<i>Note de la lettre citée.</i>)</p> - -<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 août 1676), t. IV, p. 441.</p> - -<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, <i>ibid.</i>, p. 462.</p> - -<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 453.</p> - -<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 455.</p> - -<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 460.</p> - -<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 463.</p> - -<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 467.</p> - -<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> Madame de Grignan objectait sans doute à sa mère les trente -ans de madame de Soubise et ses huit enfants.</p> - -<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 7.</p> - -<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 11.</p> - -<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 14 et 19.</p> - -<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 20.</p> - -<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 30.</p> - -<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 34.</p> - -<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 53.</p> - -<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> <i>Mémoires de madame de Caylus</i>, coll. Michaud, t. XXXII, -p. 486.</p> - -<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> Sur madame de Soubise conférez <i>Mémoires du duc de Saint-Simon</i>, -t. XIII, p. 104. Voir aussi t. II, p. 155-167, 387, 309; t. V, -p. 280, 431 et 433; t. VI, p. 151, 436; VII, p. 60; X, p. 219, 258; -XI, p. 237; XIII, p. 5; XVIII, p. 4.</p> - -<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 novembre 1676), t. V, p. 54.</p> - -<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> Terre achetée par madame de Montespan.</p> - -<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> T. V, p. 66, lettre du 18 novembre 1676. Dans une lettre du -29 septembre de l'année précédente on trouve le mot de cette comparaison. -«Le bon abbé (écrit madame de Sévigné parlant de son -oncle de Coulanges) est fort en colère contre M. de Grignan; il espéroit -qu'il lui manderoit si le voyage de <i>Jacob</i> a été heureux, s'il -est arrivé à bon port dans la terre promise, s'il y est bien placé, bien -établi, lui et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux.» -C'était une collection de figurines en cire ou en bois, représentant -le voyage du patriarche en Égypte.</p> - -<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> <i>Mémoires</i>, <i>etc.</i>, t. V, p. 138, 160-167.</p> - -<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> Pour ces citations, V. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. IV, p. 30, 45, 54 et 55.—Sur -la démission du cardinal de Retz, voir ses <i>Mémoires</i> (coll. Michaud, -t. XXV, p. 612).</p> - -<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> Nièce à la mode de Bretagne. (Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 167.)</p> - -<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 357.</p> - -<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 320.</p> - -<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 327.</p> - -<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 405.</p> - -<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 410.</p> - -<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 443.</p> - -<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 7 octobre 1676, t. V, p. 17.</p> - -<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> Note de M. Monmerqué à la lettre du 7 octobre.</p> - -<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> <i>Mémoires de Coulanges</i>, formant le t. XI de l'édition de -M. Monmerqué, p. 65.—<i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, p. 614.</p> - -<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> <i>Lettres</i>, t. V, p. 64 et 68.</p> - -<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> V. <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, t. IV, p. 477; V, p. 19, -25, 32, 45, 47, 48, 59 et 62.</p> - -<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 39.</p> - -<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 octobre 1676), t. V, p. 43.</p> - -<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> <i>Vie de Colbert</i> par M. Pierre Clément, p. 106.</p> - -<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 63.</p> - -<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <i>Biographie Michaud</i>, art. Colbert, par M. Villenave.</p> - -<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>lettre</i> du 18 novembre, t. V, p. 66.</p> - -<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 70.</p> - -<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 71.</p> - -<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 73.</p> - -<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> Allusion au langage de la philosophie cartésienne, familière à -madame de Grignan.</p> - -<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 74.</p> - -<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 147.</p> - -<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 147.</p> - -<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 16 août 1674), -t. II, p. 385.</p> - -<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. II, p. 396 (lettre du 19 septembre 1674).</p> - -<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 401.</p> - -<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettres des 16 août et 5 septembre -1674), t. III, p. 385 et 393.</p> - -<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (lettre du 8 octobre 1675), t. IV, p. 28.</p> - -<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 108.</p> - -<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 67.</p> - -<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 72.</p> - -<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 73.</p> - -<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 78.</p> - -<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 155.</p> - -<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. III, p. 101.</p> - -<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 161.</p> - -<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III., p. 163.</p> - -<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III., p. 165.</p> - -<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 août 1675), t. III, p. 276.</p> - -<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 27 août 1675, t. III, p. 433.—Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, -t. IV, p. 279.</p> - -<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, lettre du 9 janvier 1676, t. IV, p. 176.</p> - -<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> <i>Correspondance de Bussy</i> (20 octobre 1675), t. III, p. 111.</p> - -<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 décembre 1675), t. IV, p. 136.</p> - -<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 129.</p> - -<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 459.</p> - -<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 436.</p> - -<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 437.</p> - -<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 438.</p> - -<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. II, p. 442.</p> - -<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> Placet du 9 juin 1674, <i>Correspondance</i>, t. II, p. 444.</p> - -<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 60.</p> - -<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I et II, <i>passim</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 169.</p> - -<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. IV, p. 474.</p> - -<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 184.</p> - -<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> <i>Voy.</i> la nouvelle et plus complète édition de ces Mémoires -donnée en 1857 par M. Ludovic Lalanne.</p> - -<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (31 octobre 1676), t. III, p. 189.</p> - -<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> <i>Mercure galant</i>, I<sup>er</sup> volume de 1677, contenant en un seul -tome les mois de janvier, février et mars, p. 26. A partir d'avril -chaque mois forme un volume.</p> - -<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> T. I<sup>er</sup>, p. 46.</p> - -<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> <i>Mercure galant</i>, t. I<sup>er</sup> p. 46.</p> - -<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 49.</p> - -<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> Marie-Élisabeth de Ludre avait d'abord été placée comme fille -d'honneur auprès de la première duchesse d'Orléans, la belle Henriette -d'Angleterre. A la mort de cette princesse, elle entra dans la -maison de la reine, et, lors de la suppression des filles d'honneur -de Marie-Thérèse, <span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> la mit auprès de sa deuxième femme.</p> - -<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 205; lettre du -30 janvier 1677.</p> - -<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 209.</p> - -<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 211, lettre du -7 février 1677.</p> - -<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 212.</p> - -<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> <i>Mercure galant</i>, I<sup>er</sup> vol. de 1677, p. 66.</p> - -<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> <i>Ibid.</i>, p. 67.</p> - -<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> <i>Ibid.</i>, p. 170.</p> - -<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 177.</p> - -<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> <i>Ibid.</i>, p. 180.</p> - -<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> <i>Mercure galant</i> (1677), t. I<sup>er</sup>, p. 202, et <i>Mémoires de la -Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285.</p> - -<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> <i>Mémoires de la Fare</i>, coll. Michaud, t. XXXII, p. 285. <i>Voy.</i> -aussi sur cette campagne, même collection, t. XXX, p. 559, et -<i>Mémoires du maréchal de Villars</i>, t. XXXIII, p. 14.</p> - -<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> <i>Mercure</i>, janvier 1678, p. 1.</p> - -<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> Ces vers ont été donnés pour la première fois dans le <i>Mercure</i> -de juillet 1677, p. 166.</p> - -<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 81. <i>Voy.</i> aussi <i>Lettres inédites -de madame de Sévigné</i>, 1814, éd. Klostermann, p. 74.</p> - -<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 197.</p> - -<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> <i>Collection Michaud</i>, t. XXXII, p. 285.</p> - -<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> <i>Lettres inédites</i>, éd. Bossange (1819), p. 72.</p> - -<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> Conf. <i>Réflexion sur les Lettres de madame de Sévigné</i>, par -M. l'abbé de Vauxcelles, réimprimées en tête de l'édition des <i>Lettres -choisies</i>, Paris, 1817, chez Bossange et Masson.</p> - -<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (juin 1677), t. V, p. 83.</p> - -<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1677), t. V, p. 87.</p> - -<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juin 1677), t. V, p. 89.</p> - -<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> <i>Ibid.</i> (15 juin 1677), t. V, p. 92.</p> - -<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juin 1679), t. V, p. 94.</p> - -<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (30 juin 1677), t. V, 109.</p> - -<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 136.</p> - -<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 145 et 152.</p> - -<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 183.</p> - -<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 juillet 1677), t. V, p. 121.</p> - -<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juillet 1677), t. V, p. 130.</p> - -<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 juillet), t. V, p. 130.</p> - -<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 juin), t. V, p. 106.</p> - -<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juillet), t. V, p. 135.</p> - -<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 98.</p> - -<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 juin 1677), t. V, p. 99.</p> - -<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (23 juin), t. V, p. 104.</p> - -<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 juin), t. V, p. 106.</p> - -<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> Sur les années précédentes <i>Conf.</i> <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 162.</p> - -<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> Retz avait déjà quitté Saint-Mihiel pour Commercy.</p> - -<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 96.</p> - -<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 juillet 1677), t. V, p. 112.</p> - -<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 116.</p> - -<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 juillet), t. V, p. 118.</p> - -<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 120.</p> - -<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juillet), t. V, p. 128.</p> - -<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 juillet), t. V, p. 156.</p> - -<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> Peut-être était-ce là l'objet de la mission de Corbinelli.</p> - -<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 août 1677), t. V, p. 209.</p> - -<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 252.</p> - -<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Son aumônier.</p> - -<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 270.</p> - -<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> Voy. la notice sur Retz en tête de ses Mémoires, coll. M, t. XXVI.</p> - -<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 81.</p> - -<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> Allusion à la puissante et longue faveur de Diane de Poitiers.</p> - -<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (11 juin 1677), t. V, p. 88.</p> - -<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 février 1673) t. III, p. 72.</p> - -<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (lettre de madame de la Fayette du 19 mai 1673), -t. III, p. 81.</p> - -<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 avril 1671), t. II, p. 32.</p> - -<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 104.</p> - -<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 93.</p> - -<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> Lettre de madame de Montmorency du 18 juin 1677, <i>Corr. -de Bussy</i>, t. III, p. 280.</p> - -<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. III, p. 209.</p> - -<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 269 et 277.</p> - -<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 19 juin 1677), -t. III, p. 281.</p> - -<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 23 juin), -p. 285.</p> - -<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 104.</p> - -<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 111.</p> - -<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 113.</p> - -<p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471" class="label">[471]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 167.</p> - -<p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472" class="label">[472]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 119.</p> - -<p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473" class="label">[473]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 juillet), t. V, p. 157.</p> - -<p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474" class="label">[474]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (12 octobre), t. V, p. 254.</p> - -<p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475" class="label">[475]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 et 6 septembre), t. V, p. 219 et 221.</p> - -<p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476" class="label">[476]</a> Lettre de madame de Scudéry du 28 janvier 1678. (<i>Corresp. de -Bussy</i>, t. IV, p. 21).</p> - -<p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477" class="label">[477]</a> <i>Corresp. de</i> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans. Ed. G. Brunet, t. I<sup>er</sup>, -457.</p> - -<p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478" class="label">[478]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (10 février 1678), t. IV, p. 32.</p> - -<p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479" class="label">[479]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 43.</p> - -<p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480" class="label">[480]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 octobre 1680), t. VII, p. 11.</p> - -<p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481" class="label">[481]</a> <i>Corresp. de</i> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans, t. 1<sup>er</sup>, p. 457.</p> - -<p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482" class="label">[482]</a> <i>Mercure galant</i>, juillet 1677, p. 142.</p> - -<p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483" class="label">[483]</a> Voir ces détails dans le <i>Mercure galant</i>, juillet 1677, p. 143 -et suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484" class="label">[484]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 105.</p> - -<p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485" class="label">[485]</a> Conf. <i>Mémoires</i>, etc., t. V, p. 360-369.</p> - -<p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486" class="label">[486]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, (26 juillet 1677), t. V, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487" class="label">[487]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488" class="label">[488]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 juin 1677), t. V, p. 108.</p> - -<p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489" class="label">[489]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (21 juillet 1677), t. V, p. 143.</p> - -<p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490" class="label">[490]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août 1677), t. V, p. 174.</p> - -<p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491" class="label">[491]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août 1677), t. V, p. 117.</p> - -<p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492" class="label">[492]</a> Conf. lettre du 16 juillet 1677, t. V, p. 133.</p> - -<p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493" class="label">[493]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 Juillet 1677), t. V, p. 154.</p> - -<p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494" class="label">[494]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 août), t. V, p. 173.</p> - -<p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495" class="label">[495]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 178.</p> - -<p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496" class="label">[496]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 184.</p> - -<p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497" class="label">[497]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 188.</p> - -<p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498" class="label">[498]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 189-217.</p> - -<p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499" class="label">[499]</a> <i>Correspond. de Bussy-Rabutin</i> (1<sup>er</sup> sept. 1677), t. III, p. 340.</p> - -<p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500" class="label">[500]</a> Voir <i>supra</i>, p. 139 et suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501" class="label">[501]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 231, 234 et 245.</p> - -<p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502" class="label">[502]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. IV, p. 68 et 334.</p> - -<p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503" class="label">[503]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 127 et 162.</p> - -<p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504" class="label">[504]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (14 juillet), t. V, p. 129.</p> - -<p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505" class="label">[505]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 222.</p> - -<p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506" class="label">[506]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 septembre 1677), t. V, p. 224.</p> - -<p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507" class="label">[507]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 septembre 1677), t. V, p. 228.</p> - -<p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508" class="label">[508]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 septembre), t. V, p. 220.</p> - -<p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509" class="label">[509]</a> <i>Lettres inédites de madame de Sévigné</i>, p. 21.</p> - -<p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510" class="label">[510]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 232.</p> - -<p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511" class="label">[511]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 234.</p> - -<p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512" class="label">[512]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 septembre 1677), t. V, p. 236.</p> - -<p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513" class="label">[513]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 239.</p> - -<p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514" class="label">[514]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 octobre), t. V, p. 245.</p> - -<p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515" class="label">[515]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 octobre 1677), t. V, p. 249.</p> - -<p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516" class="label">[516]</a> Madame de Sévigné veut parler de l'église du couvent des religieuses -de l'<i>Annonciade</i>, nommées <i>Filles bleues</i>, de leur costume, -qui se trouvait dans la rue Culture-Sainte-Catherine même.</p> - -<p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517" class="label">[517]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 octobre 1677), t. V, p. 248.</p> - -<p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518" class="label">[518]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 265.</p> - -<p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519" class="label">[519]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 272.</p> - -<p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520" class="label">[520]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 278.</p> - -<p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521" class="label">[521]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 281.</p> - -<p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522" class="label">[522]</a> <i>Lettres inédites de madame de Sévigné.</i> Ed. Klostermann, -p. 113.</p> - -<p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523" class="label">[523]</a> Ce nom, on le sait, était donné à madame de Grignan par Bussy -en souvenir de la belle héroïne de <i>Pierre de Provence</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524" class="label">[524]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 285.</p> - -<p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525" class="label">[525]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 13 décembre -1677), t. III, p. 438.</p> - -<p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526" class="label">[526]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 janvier 1678), t. V, p. 295.</p> - -<p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527" class="label">[527]</a> C'est le nom que donnait Bussy à mademoiselle de Sévigné.</p> - -<p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528" class="label">[528]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 5 janvier -1678), t. IV, p. 2.</p> - -<p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529" class="label">[529]</a> <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 20 mars 1675), t. III, p. 11.</p> - -<p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530" class="label">[530]</a> <i>Ibid.</i> p. 360.</p> - -<p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531" class="label">[531]</a> <i>Correspondance inédite de Bussy-Rabutin</i>, lettre du 17 juillet -1668, citée par M<sup>r</sup> le baron <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 92.</p> - -<p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532" class="label">[532]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 18.</p> - -<p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533" class="label">[533]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>: <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XVI.</p> - -<p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534" class="label">[534]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 99.</p> - -<p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535" class="label">[535]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. IV, p. 101 (lettre du 28 avril).</p> - -<p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536" class="label">[536]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (lettre de madame de Scudéry du 14 juillet -1678), t. IV, p. 152.</p> - -<p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537" class="label">[537]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 153.</p> - -<p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538" class="label">[538]</a> Note de M. Ludovic Lalanne à la lettre de Bussy du 28 avril.</p> - -<p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539" class="label">[539]</a> Elle se compose de quarante trois lettres. Ce sont les deux années -qui en fournissent le plus pendant toute la durée des relations -de Bussy avec sa cousine.</p> - -<p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540" class="label">[540]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 60.</p> - -<p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541" class="label">[541]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 mars 1678), t. V, p. 317. <i>Correspondance -de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 61.</p> - -<p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542" class="label">[542]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 octobre 1677), t. V, p. 262.—<i>Correspondance -de Bussy</i>, t. III, p. 388.</p> - -<p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543" class="label">[543]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 390.</p> - -<p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544" class="label">[544]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 424.</p> - -<p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545" class="label">[545]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 330.</p> - -<p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546" class="label">[546]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (3 novembre 1677), t. V, p. 281, et <span class="smallc">Bussy</span>, -t. III, p. 405.</p> - -<p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547" class="label">[547]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 300.—<i>Correspondance de Bussy</i>, -t. IV, p. 14 et 15.</p> - -<p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548" class="label">[548]</a> Personnages de comédie.</p> - -<p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549" class="label">[549]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 mars), t. V, p. 318. <i>Corr. Bussy</i>, t. IV, -p. 61.</p> - -<p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550" class="label">[550]</a> <i>Mémoires sur la vie de Jean Racine</i>, par Louis Racine, son -fils, p. 108, cités par M. le duc de Noailles, <i>Histoire de madame -de Maintenon</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 126.</p> - -<p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551" class="label">[551]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. III, p. 399, 401, 414 -et 417.</p> - -<p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552" class="label">[552]</a> <i>Mémoires de l'abbé de Choisy.</i> (Coll. Michaud., t. XXX, -p. 553.)</p> - -<p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553" class="label">[553]</a> <i>Correspondance de Boileau, Despréaux et Brossette</i> publiée -par M. Laverdet; Paris, 1858, p. 231, 232, 233, 367 et 387.</p> - -<p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554" class="label">[554]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 355.</p> - -<p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555" class="label">[555]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i> (23 déc. 1676) t. III, p. 355.</p> - -<p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556" class="label">[556]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 30 avril 1679), -t. IV, p. 356.</p> - -<p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557" class="label">[557]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 16 mai 1679), -t. IV, p. 364.</p> - -<p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558" class="label">[558]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 juin 1679), t. V, p. 408.—<i>Correspondance -de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 396.</p> - -<p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559" class="label">[559]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 4 juillet 1679), -t. IV, p. 400.</p> - -<p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560" class="label">[560]</a> <i>Ibid.</i> Cette dernière phrase ne sa trouve point dans le texte publié -par M. L. Lalanne, mais on la lit dans l'édition des <i>Lettres de Madame -de Sévigné</i> par M. Monmerqué, t. V, p. 412.</p> - -<p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561" class="label">[561]</a> <i>Art de vérifier les dates</i>, éd. in 8<sup>o</sup>, 2<sup>e</sup> partie, t. VI, p. 289. -<i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 80.—Nous ajoutons -ici un passage d'une lettre de Pellisson, datée du camp devant Ypres, -le 19 mars 1678, qui vient à l'appui de ce que nous avons déjà dit -(chap. II, p. 61) sur le calme et le sang-froid de Louis XIV à la guerre: -«.... Comme le roi regardoit la place avec les excellentes lunettes -du capucin de Paris, un boulet de canon passa sur sa tête, mais -assez haut. Il remarqua qu'on chargeoit la pièce pour pointer plus -bas, et le dit: on n'y manqua pas, et le coup donna à côté et fort -proche. Il vit pointer une troisième fois, et dit à ceux qui le suivoient: -Otons-nous d'ici; et, un peu après, le coup porta sur l'endroit -où il avoit été longtemps arrêté.» (<i>Lettres historiques de -Pellisson</i>, année 1678.)</p> - -<p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562" class="label">[562]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (23 août 1678), t. V, p. 352. <i>Correspondance -de Bussy</i>, t. IV, p. 176.</p> - -<p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563" class="label">[563]</a> Conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. X, p. 207.</p> - -<p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564" class="label">[564]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de septembre 1678, p. 312.</p> - -<p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565" class="label">[565]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple.</i> (Coll. Michaud, t. XXXII, -p. 158.)</p> - -<p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566" class="label">[566]</a> <i>Mémoires du chevalier Temple</i> (Coll. Michaud, t. XXXII, -p. 158.)</p> - -<p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567" class="label">[567]</a> V. le <i>Mercure galant</i>. Les volumes de janvier, février, mars, -juin et juillet sont remplis des détails de ces fêtes.</p> - -<p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568" class="label">[568]</a> <i>Mercure galant</i>, volume de janvier 1679.</p> - -<p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569" class="label">[569]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de mars 1678, p. 359.</p> - -<p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570" class="label">[570]</a> <i>Portraits de femmes</i>, par <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span> (Madame de La -Fayette), 2<sup>e</sup> édition; Paris, 1857, chez Didier et C<sup>ie</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571" class="label">[571]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 319, 343 et 346.</p> - -<p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572" class="label">[572]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 101.</p> - -<p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573" class="label">[573]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (<i>Lettre</i> du 5 mai 1678), t. IV, p. 104.</p> - -<p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574" class="label">[574]</a> <span class="cap">M. M</span><span class="smallc">ONMERQUÉ</span> les trouve d'un trop mince intérêt.</p> - -<p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575" class="label">[575]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres inédites</i> (28 avril 1678); Paris, 1814, p. 17.</p> - -<p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576" class="label">[576]</a> <i>Honnêtes gens</i>, personnes de distinction.</p> - -<p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577" class="label">[577]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 126.</p> - -<p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578" class="label">[578]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 juin 1678), t. V, p. 339.</p> - -<p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579" class="label">[579]</a> <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 140.</p> - -<p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580" class="label">[580]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juin 1675), t. III, p. 299.</p> - -<p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581" class="label">[581]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 80 et 458; IV, p. 43, 74, 132, 268, -269, 411 et 432; t. V, <i>passim</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582" class="label">[582]</a> Note de M. Monmerqué à la Lettre du 24 juillet 1680.</p> - -<p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583" class="label">[583]</a> Connu par son zèle pour l'histoire et la Collection qui porte son -nom à la Bibliothèque impériale.</p> - -<p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584" class="label">[584]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 169.</p> - -<p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585" class="label">[585]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 173.</p> - -<p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586" class="label">[586]</a> La première mention, réellement, se lit dans une lettre de madame -de Scudéry à Bussy, à propos de la mort de madame de Monaco: -«On l'a crue empoisonnée, dit-elle; mais on n'accuse pas son mari -quoique Italien.» Bussy est ou plus crédule, ou plus juste, ou plus -cruel; il ne doute pas que madame de Monaco n'ait été empoisonnée: -«Elle méritoit de l'être, ajoute-t-il, et son mari est Italien.» -(T. IV, p. 124 et 129.)</p> - -<p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587" class="label">[587]</a> <i>Mémoires de l'abbé Blache</i> dans la <i>Revue rétrospective</i>, t. I<sup>er</sup>, -p. 5 et suiv.—Conf. <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, note de l'éditeur, -t. IV, p. 488.</p> - -<p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588" class="label">[588]</a> Conf. sur d'Hacqueville <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I, p. 219; II, p. 8 et 121; -III, p. 339.</p> - -<p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589" class="label">[589]</a> <i>Siècle de Louis XIV.</i> Chap. XXVI.</p> - -<p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590" class="label">[590]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span> (<i>Lettre du</i> 2 septemb. 1676), t. IV, p. 452.</p> - -<p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591" class="label">[591]</a> <i>Ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592" class="label">[592]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 333, 335 et 340. <i>Corr. de Bussy-Rabutin</i>, -t. IV, p. 112, 123, 133, 138 et 140.</p> - -<p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593" class="label">[593]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 383.</p> - -<p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594" class="label">[594]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 269.</p> - -<p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595" class="label">[595]</a> <i>Mémoires de Bussy</i>, t. I<sup>er</sup>, <i>passim</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596" class="label">[596]</a> <i>Histoire généalogique de la maison de Gondi</i>, par Corbinelli -et Pezay, Paris, 1705.</p> - -<p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597" class="label">[597]</a> <i>Mercure galant</i>, volume de décembre 1678, p. 266.</p> - -<p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598" class="label">[598]</a> <i>Ibid.</i>, janvier, 1679, p. 300.</p> - -<p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599" class="label">[599]</a> Voir dans ce volume, chap. I<sup>er</sup> p. 38.</p> - -<p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600" class="label">[600]</a> Volume de décembre, p. 252.</p> - -<p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601" class="label">[601]</a> <i>Mercure galant</i>, vol. de janvier 1679, p. 161.</p> - -<p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602" class="label">[602]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. III, p. 137.</p> - -<p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603" class="label">[603]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 371.</p> - -<p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604" class="label">[604]</a> <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVIII.</p> - -<p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605" class="label">[605]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 décembre 1678 et 27 février 1679), t. V, -p. 385 et 393.</p> - -<p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606" class="label">[606]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 393.</p> - -<p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607" class="label">[607]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 280.</p> - -<p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608" class="label">[608]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 394.</p> - -<p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609" class="label">[609]</a> <i>Ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610" class="label">[610]</a> Conf. <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. III, p. 241: M. le -baron Walckenaer y a traité d'une manière aussi heureuse que -complète tout cet épisode des amours de Lauzun et de mademoiselle -de Montpensier.</p> - -<p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611" class="label">[611]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. II, p. 277.—<span class="smallc">Delort</span>, <i>Histoire de la détention -des philosophes et des gens de lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 286.—Notice -sur Fouquet, par M. P. Clément, en tête de sa <i>Vie de Colbert</i>; -Paris, 1846, p. 67.</p> - -<p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612" class="label">[612]</a> Toutes les biographies disent de Rouergue.</p> - -<p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613" class="label">[613]</a> <i>Mercure galant</i>, oct. 1678, p. 338.</p> - -<p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614" class="label">[614]</a> <i>Correspondance de madame la duchesse d'Orléans.</i> Éd. de -M. G. Brunet; Paris, Charpentier, 1859, t. I<sup>er</sup>, p. 198, 254 et 390.</p> - -<p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615" class="label">[615]</a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 221.</p> - -<p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616" class="label">[616]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 239.</p> - -<p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617" class="label">[617]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 401.—<i>Corr. de Bussy</i>, t. IV, p. 371.</p> - -<p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618" class="label">[618]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. V, p. 409.</p> - -<p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619" class="label">[619]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 20.</p> - -<p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620" class="label">[620]</a> Lettre sans date de madame de Scudéry à Bussy, <i>Corresp. de -Bussy-Rabutin</i>, t. III, Appendice, p. 435.</p> - -<p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621" class="label">[621]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 240.</p> - -<p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622" class="label">[622]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 244.</p> - -<p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623" class="label">[623]</a> <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 247. Anne Marie, fille de -Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, veuve en première noces -de Talleyrand, prince de Chalais, épousa en 1675 Flavio des Ursins, -duc de Bracciano. Connue d'abord sous ce dernier nom, elle prit, -vers 1698, celui de des Ursins qu'elle a rendu fameux.</p> - -<p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624" class="label">[624]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> du 14 juin 1675, t. III, p. 312.</p> - -<p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625" class="label">[625]</a> <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, tom. V, p. 167.</p> - -<p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626" class="label">[626]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (26 juin 1675), tom. III, p. 307.</p> - -<p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627" class="label">[627]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, tom. III, p. 336.</p> - -<p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628" class="label">[628]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (9 sept. 1675), p. 460.</p> - -<p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629" class="label">[629]</a> <i>V. supra</i>, p. 247.</p> - -<p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630" class="label">[630]</a> <i>Lettres inédites</i> de madame de Sévigné, éd. Klostermann, -p. 202, année 1679.—Le second éditeur des <i>Lettres inédites</i>, -Bossange, donne à celle-ci la date de 1678; mais nous adoptons -de préférence la date de 1679 indiquée par MM. le comte Germain -et de Monmerqué sur un exemplaire de M. de La Porte.</p> - -<p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631" class="label">[631]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 mai 1679), t. V, p. 400.</p> - -<p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632" class="label">[632]</a> <i>Lettres inédites</i> de madame de Sévigné, éd. Klostermann, -p. 204.</p> - -<p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633" class="label">[633]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres inédites</i> (25 août 1679), éd. Klostermann, -p. 35.</p> - -<p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634" class="label">[634]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 août 1679), t. V, p. 421.</p> - -<p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635" class="label">[635]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 août), p. 423.—<i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, -t. IV, p. 440.</p> - -<p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636" class="label">[636]</a> <i>Mercure galant</i> de septembre 1679, p. 194.</p> - -<p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637" class="label">[637]</a> <i>Oraison funèbre du chancelier Le Tellier</i>, prononcée dans -l'église de Saint-Gervais le 2 janvier 1686.</p> - -<p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638" class="label">[638]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (19 juin 1675), t. III, p. 301.</p> - -<p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639" class="label">[639]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. III, p. 302. M. Walckenaer (<i>Mémoires -sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 164) a parlé de ce portrait, -dont il n'a donné que la dernière phrase, que, pour cette raison, -nous avons omise. Elle a trait au départ du cardinal pour Saint-Mihiel, -départ dont l'auteur ne se montre point la dupe.</p> - -<p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640" class="label">[640]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (3 juillet 1675), t. III, p. 318.</p> - -<p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641" class="label">[641]</a> <i>Mémoires du cardinal de Retz</i>, t. II, <i>Appendice</i> (édition faisant -partie de la <i>Bibliothèque variée</i> publiée par le <i>Comptoir des -Imprimeurs-unis</i>, sous la direction de Charles Nodier.)</p> - -<p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642" class="label">[642]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (25 août 1679), t. V, p. 421.</p> - -<p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643" class="label">[643]</a> <i>Corresp. de Bussy-Rabutin</i>, t. IV, p. 440.</p> - -<p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644" class="label">[644]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 269.</p> - -<p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645" class="label">[645]</a> Deuxième édition des <i>Lettres inédites</i> (Paris, Bossange), note -à la lettre V<sup>e</sup>, p. 204.—Notes de M. Monmerqué, <i>Lettres de madame -de Sévigné</i>, t. V, p. 422 et VI, p. 269.</p> - -<p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646" class="label">[646]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 433.</p> - -<p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647" class="label">[647]</a> T. VI, p. 423. A la fin de l'édition nouvelle des <i>Mémoires</i> du cardinal -de Retz, donnée par MM. Champollion-Figeac dans la collection -Michaud et Poujoulat (t. XXV), on trouve d'intéressantes pièces -relatives à la seconde partie de sa vie. Dans le tome III des <i>Lettres -d'Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne</i> (Nancy, 1727, p. 153 -et 155) il faut recueillir aussi deux lettres de condoléance adressées -par le célèbre docteur à madame de Lesdiguières et à la mère du Fargis -de Port-Royal, autre parente du cardinal de Retz. Le père Lelong -a remarqué avec raison que les Lettres d'Arnauld «renfermaient -bien des faits depuis 1640 jusqu'en 1694.» Elles peuvent être très-utilement -consultées par l'histoire.</p> - -<p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648" class="label">[648]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 474.</p> - -<p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649" class="label">[649]</a> On peut lire des détails curieux et entièrement nouveaux sur -les moyens de voyager alors, par les <i>Coches</i> d'eau et les <i>Diligences</i>, -nouvellement établies, dans le savant ouvrage de M. Eugène -d'Auriac, intitulé: <i>Histoire anecdotique de l'Industrie française</i>, -in-12; Paris, Dentu, 1861, p. 107, 200 et suiv.</p> - -<p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650" class="label">[650]</a> Conférez <i>Mémoires sur madame de Sévigné</i>, t. V, p. 140-142.</p> - -<p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651" class="label">[651]</a> Ceci se rapporte à Corbinelli.</p> - -<p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652" class="label">[652]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (18 septembre 1679), t. V, p. 427-429.</p> - -<p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653" class="label">[653]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (20 septembre 1679), t. V, p. 433.</p> - -<p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654" class="label">[654]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (22 septembre 1679), t. V, p 435.</p> - -<p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655" class="label">[655]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 septembre 1679), t. V, p. 439.</p> - -<p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656" class="label">[656]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (4 octobre 1679), t. V, p. 449.</p> - -<p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657" class="label">[657]</a> Il est ici question d'une nouvelle et fort ridicule campagne -amoureuse du baron de Sévigné.</p> - -<p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658" class="label">[658]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 novembre 1680), t. VII, p 38.</p> - -<p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659" class="label">[659]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 414.</p> - -<p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660" class="label">[660]</a> <i>Mémoires de mademoiselle de Montpensier</i>, 4<sup>e</sup> partie, année -1679 (coll. Michaud, t. XXVIII, p. 488).</p> - -<p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661" class="label">[661]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap XXVI, p. 296.</p> - -<p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662" class="label">[662]</a> <i>Mémoires</i>, ibid. Sur les cérémonies du mariage de Louise -d'Orléans, voir <i>Correspondance de Bussy</i>, t. IV, p. 444, et surtout -le <i>Mercure Galant</i> (2<sup>e</sup> vol. de septembre), ainsi que le n<sup>o</sup> 73 -de la <i>Gazette de France</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663" class="label">[663]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (15 septembre 1679), t. V, p. 426.</p> - -<p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664" class="label">[664]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, ibid., p. 432.</p> - -<p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665" class="label">[665]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. V, p. 434.</p> - -<p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666" class="label">[666]</a> <i>Ibid.</i>, p. 438.</p> - -<p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667" class="label">[667]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (27 septembre 1679), t. V, p. 443.</p> - -<p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668" class="label">[668]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 271.—Sur la maréchale de Clérembault, -conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, III, p. 383; VI, 110, et IX, 425-427.</p> - -<p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669" class="label">[669]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 349-351; <span class="smallc">Saint-Simon</span>, t. I, p. 49, -et III, p. 158.</p> - -<p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670" class="label">[670]</a> V. <i>Lettres de mesdames de Villars, de la Fayette, de Tencin, -etc.</i>, accompagnées de notices biographiques et de notes explicatives; -Paris, 1805, chez Léopold Collin, 1 vol. in-12.</p> - -<p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671" class="label">[671]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 16.</p> - -<p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672" class="label">[672]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (2 novembre 1679), p. 1.</p> - -<p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673" class="label">[673]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 décembre 1679), t. VI, p. 52.</p> - -<p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674" class="label">[674]</a> <i>Mémoires</i>, <i>etc.</i> (coll. Michaud), t. XXVIII.</p> - -<p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675" class="label">[675]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 53.</p> - -<p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676" class="label">[676]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (6 et 8 décembre 1679), t. VI, p. 53 et 56.</p> - -<p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677" class="label">[677]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 janvier 1680), t. VI, p. 95.</p> - -<p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678" class="label">[678]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i>, p. 17.</p> - -<p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679" class="label">[679]</a> <i>Ibid.</i>, <i>Lettre</i> du 12 janvier 1680, p. 25.</p> - -<p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680" class="label">[680]</a> Conf. <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, t. V, p. 34. <i>Mémoires de Saint-Simon</i>, -t. XV, p. 352.</p> - -<p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681" class="label">[681]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (28 janvier 1680), t. VI, p. 181.</p> - -<p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682" class="label">[682]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i>, p. 59.</p> - -<p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683" class="label">[683]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (6 mars 1680), p. 40.</p> - -<p><a id="Footnote_684" href="#FNanchor_684" class="label">[684]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (28 mai 1680), p. 54.</p> - -<p><a id="Footnote_685" href="#FNanchor_685" class="label">[685]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">V</span><span class="smallc">ILLARS</span>, <i>Lettres</i> (3 avril 1681), p. 101.</p> - -<p><a id="Footnote_686" href="#FNanchor_686" class="label">[686]</a> <i>Ibid.</i> Voy. notamment la lettre du 8 août 1680.</p> - -<p><a id="Footnote_687" href="#FNanchor_687" class="label">[687]</a> <i>Mémoires de la cour de France</i>, par madame de La Fayette -(Coll. Michaud, t. XXXII, p. 232).</p> - -<p><a id="Footnote_688" href="#FNanchor_688" class="label">[688]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 22.</p> - -<p><a id="Footnote_689" href="#FNanchor_689" class="label">[689]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 novembre 1679), t. VI, p. 30.</p> - -<p><a id="Footnote_690" href="#FNanchor_690" class="label">[690]</a> <i>Ibid.</i> (29 décembre), t. VI, p. 86.</p> - -<p><a id="Footnote_691" href="#FNanchor_691" class="label">[691]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 novembre et 29 décembre), t. VI, p. 36 -et 86.</p> - -<p><a id="Footnote_692" href="#FNanchor_692" class="label">[692]</a> <i>Ibid.</i>, p. 59.</p> - -<p><a id="Footnote_693" href="#FNanchor_693" class="label">[693]</a> <i>Lettres inédites.</i> Éd. Klostermann, p. 40.</p> - -<p><a id="Footnote_694" href="#FNanchor_694" class="label">[694]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 36.</p> - -<p><a id="Footnote_695" href="#FNanchor_695" class="label">[695]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30.</p> - -<p><a id="Footnote_696" href="#FNanchor_696" class="label">[696]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36.</p> - -<p><a id="Footnote_697" href="#FNanchor_697" class="label">[697]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36 et 75.</p> - -<p><a id="Footnote_698" href="#FNanchor_698" class="label">[698]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 30 et 37.</p> - -<p><a id="Footnote_699" href="#FNanchor_699" class="label">[699]</a> <i>Ibid.</i>, p. 36.</p> - -<p><a id="Footnote_700" href="#FNanchor_700" class="label">[700]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 86.</p> - -<p><a id="Footnote_701" href="#FNanchor_701" class="label">[701]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 59.</p> - -<p><a id="Footnote_702" href="#FNanchor_702" class="label">[702]</a> Lettres de madame de Sévigné, t. VI, p. 70.</p> - -<p><a id="Footnote_703" href="#FNanchor_703" class="label">[703]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 75.</p> - -<p><a id="Footnote_704" href="#FNanchor_704" class="label">[704]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (13 décembre 1679), t. VI, p. 61.</p> - -<p><a id="Footnote_705" href="#FNanchor_705" class="label">[705]</a> T. VI, p. 59.</p> - -<p><a id="Footnote_706" href="#FNanchor_706" class="label">[706]</a> <i>Ibid.</i>, p. 30 et 49.</p> - -<p><a id="Footnote_707" href="#FNanchor_707" class="label">[707]</a> Terme du jeu de Brelan.</p> - -<p><a id="Footnote_708" href="#FNanchor_708" class="label">[708]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, p. 60.</p> - -<p><a id="Footnote_709" href="#FNanchor_709" class="label">[709]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 novembre 1679), t. VI, p. 36.</p> - -<p><a id="Footnote_710" href="#FNanchor_710" class="label">[710]</a> <i>Ibid.</i> (12 janvier), p. 102.</p> - -<p><a id="Footnote_711" href="#FNanchor_711" class="label">[711]</a> <i>Ibid.</i> p. 39.</p> - -<p><a id="Footnote_712" href="#FNanchor_712" class="label">[712]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 40. Déjà, le 4 août 1677, madame -de Sévigné, avait raconté cette anecdote: «Vous savez ce que dit -l'abbé d'Effiat (exilé dans sa maison de Veret); il a épousé sa maîtresse; -il aimoit Veret quand il n'étoit pas obligé d'y demeurer; il -ne peut plus y durer parce qu'il n'ose en sortir.» (T. V, p. 170.)</p> - -<p><a id="Footnote_713" href="#FNanchor_713" class="label">[713]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (7 février 1680), t. VI, p. 154.</p> - -<p><a id="Footnote_714" href="#FNanchor_714" class="label">[714]</a> <i>Mémoires de Gourville</i> (collection Michaud, t. XXX, p. 591).</p> - -<p><a id="Footnote_715" href="#FNanchor_715" class="label">[715]</a> <i>Ibid.</i>, p. 592.</p> - -<p><a id="Footnote_716" href="#FNanchor_716" class="label">[716]</a> <i>Mémoires de Gourville</i> (collection Michaud, t. XXX, p. 591.)</p> - -<p><a id="Footnote_717" href="#FNanchor_717" class="label">[717]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 18.</p> - -<p><a id="Footnote_718" href="#FNanchor_718" class="label">[718]</a> <i>Mémoires de l'abbé de Choisy</i> (coll. Michaud, t. XXXII, -p. 644).</p> - -<p><a id="Footnote_719" href="#FNanchor_719" class="label">[719]</a> <i>Port-Royal</i>, par M. Sainte-Beuve, Paris, 1859, t. V, p. 49.</p> - -<p><a id="Footnote_720" href="#FNanchor_720" class="label">[720]</a> <i>Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon</i>, -etc., collationnés sur le manuscrit original par M. Chéruel, -et précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie française. -Paris, 1856-58, chez Hachette et Cie, t. IV, p. 160.</p> - -<p><a id="Footnote_721" href="#FNanchor_721" class="label">[721]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 320.</p> - -<p><a id="Footnote_722" href="#FNanchor_722" class="label">[722]</a> <i>Mémoires de Brienne.</i></p> - -<p><a id="Footnote_723" href="#FNanchor_723" class="label">[723]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 326.</p> - -<p><a id="Footnote_724" href="#FNanchor_724" class="label">[724]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_725" href="#FNanchor_725" class="label">[725]</a> <i>Mémoires de Gourville.</i> (Coll. Michaud, t. XXX, p. 592).—La -nouvelle édition de la <i>Biographie Michaud</i> attribue à madame -de Sévigné un jugement sur ces Mémoires de Gourville, tiré d'une -lettre de madame de Coulanges du 7 juillet 1703. (Voy. t. X, p. 290 -des <i>Lettres de madame de Sévigné</i>, éd. Monmerqué).</p> - -<p><a id="Footnote_726" href="#FNanchor_726" class="label">[726]</a> Voy. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ÉMOIRES</span> <i>de Louis XIV, pour l'instruction du Dauphin</i>, -première édition complète, d'après les textes originaux, avec une -étude sur leur composition, des notes et des éclaircissements, par -M. Charles Dreyss, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Paris, 1860, chez Didier et compagnie.</p> - -<p><a id="Footnote_727" href="#FNanchor_727" class="label">[727]</a> Lettre de remercîment à M. de Noailles, du mois d'octobre -1749.</p> - -<p><a id="Footnote_728" href="#FNanchor_728" class="label">[728]</a> Nous reproduisons, entre crochets (parenthèses), les notes de M. Dreyss et les -<i>variantes</i> et corrections relevées par lui.</p> - -<p>(On lit d'abord ici de la main de Louis XIV: <i>A débrouiller</i>»; il a -corrigé aussitôt.)</p> - -<p><a id="Footnote_729" href="#FNanchor_729" class="label">[729]</a> (On lit d'abord: «à ne rien executer ny ordonner.»)</p> - -<p><a id="Footnote_730" href="#FNanchor_730" class="label">[730]</a> (Louis XIV avait écrit: «<i>un temps honneste aux affaires</i>.» -Les mots définitifs sont de la main qui corrige) (M. Dreyss attribue -les corrections du premier jet de Louis XIV à M. de Périgny.)</p> - -<p><a id="Footnote_731" href="#FNanchor_731" class="label">[731]</a> (Louis XIV, primitivement, continuait et finissait la phrase avec -ces mots: «<i>qu'on croit le meilleur pour l'Estat</i>,» quand l'idée -de la phrase suivante lui est venue.)</p> - -<p><a id="Footnote_732" href="#FNanchor_732" class="label">[732]</a> (Ce mot «<i>par</i>», que Louis XIV avait oublié est de la main qui -corrige.)</p> - -<p><a id="Footnote_733" href="#FNanchor_733" class="label">[733]</a> (Louis XIV avait mis: «<i>restablir</i>.»)</p> - -<p><a id="Footnote_734" href="#FNanchor_734" class="label">[734]</a> (On lit d'abord de la main du roi: «<i>un homme</i>.»)</p> - -<p><a id="Footnote_735" href="#FNanchor_735" class="label">[735]</a> (Louis XIV avait mis: «<i>que Pompone</i>.»)</p> - -<p><a id="Footnote_736" href="#FNanchor_736" class="label">[736]</a>(Louis XIV avait mis: «<i>que je luy avois donné, dont il s'estoit -bien acquitté</i>.»)</p> - -<p><a id="Footnote_737" href="#FNanchor_737" class="label">[737]</a> (Louis XIV avait d'abord ajouté, et il a effacé ces mots: «<i>et enfin -de son manque de dignité</i>.» Je ne suis pas sûr du dernier mot: -l'idée reparaît plus loin.)</p> - -<p><a id="Footnote_738" href="#FNanchor_738" class="label">[738]</a> (Nous gardons ici le temps du présent dont s'est servi Louis XIV; -ce n'est qu'en corrigeant qu'on a mis dans cette phrase le passé -ou l'imparfait partout où il y avait d'abord le présent.)</p> - -<p><a id="Footnote_739" href="#FNanchor_739" class="label">[739]</a> <i>Mémoires</i> de Louis XIV, t. II, p. 418-421.</p> - -<p><a id="Footnote_740" href="#FNanchor_740" class="label">[740]</a> Voy. <i>supra</i>, p. 413.</p> - -<p><a id="Footnote_741" href="#FNanchor_741" class="label">[741]</a> Sur cette chute de M. de Pomponne, conférez encore: <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, -<i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI; <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINTE-</span><span class="cap">B</span><span class="smallc">EUVE</span>, <i>Port-Royal</i>, -t. IV, p. 160 et 402; t. V, p. 49 et 136. Pour les relations de -madame de Sévigné avec son ami, conférez <span class="cap">W</span><span class="smallc">ALCKENAER</span>, <i>Mémoires</i>, -etc., t. II, p. 206 et 265; III, p. 387, et V, p. 467.</p> - -<p>Mais un ouvrage, entre tous, destiné à faire apprécier M. de Pomponne, -ce sont ses Mémoires nouvellement imprimés, et que nous ne -pouvons que mentionner ici. En voici le titre: <i>Mémoires du marquis -de Pomponne, ministre secrétaire d'État au département -des affaires étrangères, publiés d'après un manuscrit inédit -de la bibliothèque du Corps législatif; précédés d'une introduction -et de la vie du marquis de Pomponne</i> par J. Mavidal. -Paris, 1861, chez Benjamin Duprat.</p> - -<p><a id="Footnote_742" href="#FNanchor_742" class="label">[742]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME</span>, duchesse d'Orléans (la Palatine), dit, dans une lettre -du 21 janvier 1700: «Ce n'est pas une fable que le roi de Maroc -ait fait demander en mariage la princesse de Conti; mais le roi a -nettement repoussé cette proposition.» (<i>Lettres</i>, éd. de M. G. Brunet, -t. 1<sup>er</sup>, p. 45.) Voir à ce sujet la curieuse brochure de M. Raymond -Thomassy, intitulée: <i>De la politique maritime de la France -sous Louis XIV, et de la demande de Muley-Ismaël pour obtenir -en mariage la princesse de Conti</i>. Paris, 1841.</p> - -<p><a id="Footnote_743" href="#FNanchor_743" class="label">[743]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, <i>Mémoires</i>, t. II, p. 39.</p> - -<p><a id="Footnote_744" href="#FNanchor_744" class="label">[744]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. I<sup>er</sup>, p. 192, et II, p. 77.</p> - -<p><a id="Footnote_745" href="#FNanchor_745" class="label">[745]</a> Lettre du 29 décembre, t. VI, p. 83.</p> - -<p><a id="Footnote_746" href="#FNanchor_746" class="label">[746]</a> On sait qu'il affectait l'originalité et la familiarité dans ses discours.</p> - -<p><a id="Footnote_747" href="#FNanchor_747" class="label">[747]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 76.</p> - -<p><a id="Footnote_748" href="#FNanchor_748" class="label">[748]</a> Expression de madame de Sévigné.</p> - -<p><a id="Footnote_749" href="#FNanchor_749" class="label">[749]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (29 décembre 1679), t. VI, p. 83.</p> - -<p><a id="Footnote_750" href="#FNanchor_750" class="label">[750]</a> <i>Ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_751" href="#FNanchor_751" class="label">[751]</a> Mademoiselle de Bellefonds, sœur de madame de Villars.</p> - -<p><a id="Footnote_752" href="#FNanchor_752" class="label">[752]</a> Anne-Louise-Christine de Foix de Lavalette-Épernon.</p> - -<p><a id="Footnote_753" href="#FNanchor_753" class="label">[753]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (5 janvier 1680) t. VI, p. 92.</p> - -<p><a id="Footnote_754" href="#FNanchor_754" class="label">[754]</a> Lettres des 17 et 24 janvier, t. VI, p. 109, 113 et 120.—Le -<i>Mercure galant</i> a consacré un volume entier (2<sup>e</sup> tome de janvier -1680), aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à cette occasion.</p> - -<p><a id="Footnote_755" href="#FNanchor_755" class="label">[755]</a> Lettres des 7 et 14 juillet, t. VI, p. 361 et 369.—Bussy, dans -une lettre du 25 mars 1680 (t. V, p. 94), donne les premiers détails -sur cette brouille précoce.</p> - -<p><a id="Footnote_756" href="#FNanchor_756" class="label">[756]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (24 novembre 1685), t. VII, p. 356.</p> - -<p><a id="Footnote_757" href="#FNanchor_757" class="label">[757]</a> <i>Caractères</i>, chap. XI, <i>de l'homme</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_758" href="#FNanchor_758" class="label">[758]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VII, p. 356.</p> - -<p><a id="Footnote_759" href="#FNanchor_759" class="label">[759]</a> Conf. <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span> (coll. Michaud, t. XXXII); -<span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. III.</p> - -<p><a id="Footnote_760" href="#FNanchor_760" class="label">[760]</a> Nouvelles <i>Causes célèbres</i>, publiées par M. Fouquier (97<sup>e</sup> livraison), -<i>la Chambre ardente</i>. Paris, 1860, p. 12 et 14.</p> - -<p><a id="Footnote_761" href="#FNanchor_761" class="label">[761]</a> <span class="cap">F</span><span class="smallc">OUQUIER</span>, <i>La Chambre ardente</i>, p. 15.</p> - -<p><a id="Footnote_762" href="#FNanchor_762" class="label">[762]</a> Veuve du prince de Savoie-Carignan, et belle-mère de la comtesse -de Soissons.</p> - -<p><a id="Footnote_763" href="#FNanchor_763" class="label">[763]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 125.</p> - -<p><a id="Footnote_764" href="#FNanchor_764" class="label">[764]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 130.</p> - -<p><a id="Footnote_765" href="#FNanchor_765" class="label">[765]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">AINT-</span><span class="cap">S</span><span class="smallc">IMON</span>, t. I, p. 136.</p> - -<p><a id="Footnote_766" href="#FNanchor_766" class="label">[766]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 140.</p> - -<p><a id="Footnote_767" href="#FNanchor_767" class="label">[767]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 132.</p> - -<p><a id="Footnote_768" href="#FNanchor_768" class="label">[768]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 27 janvier 1680), -t. V, p. 44.</p> - -<p><a id="Footnote_769" href="#FNanchor_769" class="label">[769]</a> Ces mots manquent, et doivent évidemment, dit l'éditeur, être -supplées.</p> - -<p><a id="Footnote_770" href="#FNanchor_770" class="label">[770]</a> <i>Correspondance de Bussy-Rabutin</i> (lettre du 27 janvier 1680), -t. V, p. 45.</p> - -<p><a id="Footnote_771" href="#FNanchor_771" class="label">[771]</a> <i>Corr. de Bussy</i>, t. V, p. 48.</p> - -<p><a id="Footnote_772" href="#FNanchor_772" class="label">[772]</a> <i>Ibid.</i>, p. 47.</p> - -<p><a id="Footnote_773" href="#FNanchor_773" class="label">[773]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 49.—Dans une lettre adressée -à M. de Guitaud, de celles qui ne se trouvent encore que dans le -volume de Millevoye, lettre écrite à la même date, madame de Sévigné -résumant avec quelques variantes ce qu'elle a déjà mandé à sa -fille, écrit ceci qui semble monté au ton de son cousin: «Mais à propos -de justice et d'injustice, ne vous paroît-il pas de loin que nous -ne respirons tous ici que du poison, que nous sommes dans les sacriléges -et les avortements? En vérité, cela fait horreur à toute l'Europe, -et ceux qui nous liront dans cent ans, plaindront ceux qui -auront été témoins de ces accusations. Vous savez que ce pauvre -Luxembourg s'est remis de son bon gré à la Bastille: il a été l'officier -qui s'y est mené, il a lui-même montré l'ordre à Bezemaux. -Il vint de Saint-Germain, il rencontra madame de Montespan en -chemin; ils descendirent tous deux de leurs carrosses pour parler -plus en liberté; il pleura fort: il vint aux Jésuites, il demanda plusieurs -pères, il pria Dieu dans l'église, et toujours des larmes. Il -paroissoit un peu qu'il ne savoit à quel saint se vouer; il rencontra -M<sup>lle</sup> de Vauvineux, il lui dit qu'il s'en alloit à la Bastille, qu'il -en sortiroit innocent; mais qu'après un tel malheur il ne reverroit -jamais le monde. Il fut d'abord mis dans une chambre assez belle; -deux heures après, il est venu un ordre de le renfermer. Il est donc -dans une chambre d'en haut très-désagréable; il ne voit personne; -il a été interrogé quatre heures par M. de Bezons et M. de la Reynie. -Pour madame la comtesse de Soissons, c'est une autre manière -de peindre, elle a porté son innocence au grand air; elle partit -la nuit, et dit qu'elle ne pouvoit envisager la prison, ni la honte -d'être confrontée à des gueuses et à des coquines. La marquise d'Alluye -est avec elle: ils prennent le chemin de Namur; on n'a pas -dessein de les suivre. Il y a quelque chose d'assez naturel et d'assez -noble à ce procédé; pour moi, je l'approuve. On dit cependant -que les choses dont elle est accusée ne sont que de pures -sottises qu'elle a redites mille fois, comme on fait toujours quand on -revient de chez ces sorcières ou soi-disantes. Il y a beaucoup à raisonner -sur toutes ces choses: on ne fait autre chose; mais je -crois que l'on n'écrit pas ce que l'on pense.» (Édition Klostermann, -p. 50.)</p> - -<p><a id="Footnote_774" href="#FNanchor_774" class="label">[774]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (31 janvier 1680), t. VI, p. 140.</p> - -<p><a id="Footnote_775" href="#FNanchor_775" class="label">[775]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>: <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI.</p> - -<p><a id="Footnote_776" href="#FNanchor_776" class="label">[776]</a> La maréchale de La Ferté était renommée pour ses galanteries.</p> - -<p><a id="Footnote_777" href="#FNanchor_777" class="label">[777]</a> A l'Abbaye-aux-Bois.</p> - -<p><a id="Footnote_778" href="#FNanchor_778" class="label">[778]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (31 janvier 1680), t. VI, p. 136.</p> - -<p><a id="Footnote_779" href="#FNanchor_779" class="label">[779]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 137.</p> - -<p><a id="Footnote_780" href="#FNanchor_780" class="label">[780]</a> <i>Ibid.</i>, p. 144.</p> - -<p><a id="Footnote_781" href="#FNanchor_781" class="label">[781]</a> Gilles de Laval, seigneur de Raiz, exécuté sous Charles VII.</p> - -<p><a id="Footnote_782" href="#FNanchor_782" class="label">[782]</a> <i>Corr. de Bussy</i> (lettre du 22 février, 1680, t. V, p. 64).</p> - -<p><a id="Footnote_783" href="#FNanchor_783" class="label">[783]</a> <i>Lettre</i> du 26 janvier, <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 47.</p> - -<p><a id="Footnote_784" href="#FNanchor_784" class="label">[784]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 151.</p> - -<p><a id="Footnote_785" href="#FNanchor_785" class="label">[785]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_786" href="#FNanchor_786" class="label">[786]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 154.</p> - -<p><a id="Footnote_787" href="#FNanchor_787" class="label">[787]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 158.</p> - -<p><a id="Footnote_788" href="#FNanchor_788" class="label">[788]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 160, 164 et 167.</p> - -<p><a id="Footnote_789" href="#FNanchor_789" class="label">[789]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, <i>Lettre</i> du 23 février, t. V, p. 69.</p> - -<p><a id="Footnote_790" href="#FNanchor_790" class="label">[790]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 150.</p> - -<p><a id="Footnote_791" href="#FNanchor_791" class="label">[791]</a> <i>Corresp. de Bussy</i>, t. V, p. 55.</p> - -<p><a id="Footnote_792" href="#FNanchor_792" class="label">[792]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (16 février 1680), t. VI, p. 166.</p> - -<p><a id="Footnote_793" href="#FNanchor_793" class="label">[793]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 171.</p> - -<p><a id="Footnote_794" href="#FNanchor_794" class="label">[794]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 172.</p> - -<p><a id="Footnote_795" href="#FNanchor_795" class="label">[795]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, p. 180.</p> - -<p><a id="Footnote_796" href="#FNanchor_796" class="label">[796]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettre</i> du 23 février, t. VI, p. 175-177.</p> - -<p><a id="Footnote_797" href="#FNanchor_797" class="label">[797]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 242 et 244.</p> - -<p><a id="Footnote_798" href="#FNanchor_798" class="label">[798]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, 279.</p> - -<p><a id="Footnote_799" href="#FNanchor_799" class="label">[799]</a> <i>Lettres inédites</i>, éd. Klostermann, p. 61.</p> - -<p><a id="Footnote_800" href="#FNanchor_800" class="label">[800]</a> M. Miller, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.</p> - -<p><a id="Footnote_801" href="#FNanchor_801" class="label">[801]</a> Voy. <i>Causes célèbres de tous les peuples</i>, par A. Fouquier, -continuateur de l'<i>Annuaire historique</i> dit de Lesur (La <i>Chambre -Ardente</i>, 1679-1682). Paris, 1860, chez Lebrun et compagnie.</p> - -<p><a id="Footnote_802" href="#FNanchor_802" class="label">[802]</a> «Une grande partie des pièces originales de ce procès, disait-il, est -conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal. -L'éditeur y a puisé des éclaircissements. (<i>Note à la lettre du -26 janvier 1680</i>, t. VI, p. 130.)</p> - -<p><a id="Footnote_803" href="#FNanchor_803" class="label">[803]</a> <i>La Bastille</i>, ou <i>Mémoires pour servir à l'histoire secrète -du gouvernement français depuis le quatorzième siècle jusqu'en -1789</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_804" href="#FNanchor_804" class="label">[804]</a> <i>La Chambre ardente</i>, p. 9.</p> - -<p><a id="Footnote_805" href="#FNanchor_805" class="label">[805]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ICHELET</span>, <i>Procès de la Brinvilliers</i> (Revue des Deux Mondes, -avril 1860). <span class="cap">C</span><span class="smallc">AMILLE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">OUSSET</span>, <i>Histoire de Louvois et de son -administration politique et judiciaire</i>. Paris, 1861.</p> - -<p>Voici ce que dit M. Fouquier de l'<i>excellent sommaire</i> du procès -des Poisons qu'il lui a été donné de consulter:</p> - -<p>«C'est un manuscrit conservé à la bibliothèque du Corps législatif -sous les lettres et numéros suivants: B 105/577 g de 200 pages environ, -non toutes remplies entièrement, mais couvertes en partie -de résumés écrits d'une écriture très-fine et serrée. Ce manuscrit a -pour titre: <span class="cap">C</span><span class="smallc">HAMBRE ARDENTE</span>, <i>tenue les années 1679, 80, 81, 82. -Extrait fait par M<sup>e</sup> Brunet, notaire, de 12 cartons remis entre -les mains de M. le chancelier garde des sceaux, par les héritiers -de La Reynie</i>. Voilà donc, enfin, une source authentique, -abondante. Le registre s'ouvre par une liste alphabétique de 226 -décrétés, dont 138 femmes. Parmi ces noms brillent, presque à -chaque page, ceux de ces seigneurs, de ces grandes dames, de ces -parlementaires, de ces prêtres qu'on avait, disait-on, prudemment -soustraits à la juridiction de la Chambre. Les révélations les plus -inattendues y sollicitent le regard, et on y entrevoit de singuliers -et sinistres jours sur l'histoire secrète de la cour de Louis XIV. -Comme M<sup>e</sup> Brunet, le patient et véridique notaire, nous nous contenterons -du rôle effacé de greffier et d'abréviateur, nous permettant -seulement de mettre en ordre et en œuvre ces notes précieuses.» -(<i>La Chambre ardente</i>, p. 10.)</p> - -<p><a id="Footnote_806" href="#FNanchor_806" class="label">[806]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 139. Extrait de la procédure de l'Arsenal.</p> - -<p><a id="Footnote_807" href="#FNanchor_807" class="label">[807]</a> <span class="cap">F</span><span class="smallc">OUQUIER</span>, <i>la Chambre ardente</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_808" href="#FNanchor_808" class="label">[808]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, notes de la Lettre 707, t. VI, p. 141.</p> - -<p><a id="Footnote_809" href="#FNanchor_809" class="label">[809]</a> Conf. <span class="cap">A</span><span class="smallc">MÉDÉE</span> <span class="cap">R</span><span class="smallc">ENÉE</span>, <i>les Nièces de Mazarin</i> (chapitre d'<i>Olympe -Mancini</i>); Paris, chez MM. Firmin Didot, 1858, un vol. in-8<sup>o</sup>.</p> - -<p><a id="Footnote_810" href="#FNanchor_810" class="label">[810]</a> <i>Extraits de la procédure de l'Arsenal</i>. (<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI, -137.)</p> - -<p><a id="Footnote_811" href="#FNanchor_811" class="label">[811]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, t. VI.</p> - -<p><a id="Footnote_812" href="#FNanchor_812" class="label">[812]</a> <i>Ibid.</i></p> - -<p><a id="Footnote_813" href="#FNanchor_813" class="label">[813]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI; Fouquier, <i>la -Chambre ardente</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_814" href="#FNanchor_814" class="label">[814]</a> Conf. surtout la Notice sur Fouquet placée par M. P. Clément -en tête de son Histoire de Colbert.</p> - -<p>L'équité veut toutefois qu'on n'accepte qu'avec la plus extrême -prudence les révélations, les allégations de misérables, accusés et -surtout convaincus de grands crimes, et qui peut-être pensaient -pouvoir se sauver en impliquant dans leurs soi-disants aveux des -personnages éminents ou des noms fameux. M. de Monmerqué n'a-t-il -pas lu à la bibliothèque de l'Arsenal un interrogatoire de La -Voisin, où celle-ci déclare «qu'elle a connu la demoiselle du Parc, -comédienne, et l'a fréquentée pendant quatorze ans, que sa belle-mère, -nommée de Gordo, lui avoit dit que c'étoit Racine qui l'avoit -empoisonnée?» (<span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 176.) Racine un -empoisonneur! cette accusation est d'un grand prix pour toutes -les personnes compromises par La Voisin. Mademoiselle du Parc -était morte en 1668, après avoir créé avec éclat, l'année précédente, -le rôle d'<i>Andromaque</i>.</p> - -<p><a id="Footnote_815" href="#FNanchor_815" class="label">[815]</a> <span class="cap">V</span><span class="smallc">OLTAIRE</span>, <i>Siècle de Louis XIV</i>, chap. XXVI.</p> - -<p><a id="Footnote_816" href="#FNanchor_816" class="label">[816]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 33.</p> - -<p><a id="Footnote_817" href="#FNanchor_817" class="label">[817]</a> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i>, t. VI, p. 65.</p> - -<p><a id="Footnote_818" href="#FNanchor_818" class="label">[818]</a> <i>Souvenirs de madame de Caylus</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII, -p. 487.)</p> - -<p><a id="Footnote_819" href="#FNanchor_819" class="label">[819]</a> <i>Souvenirs de madame de Caylus</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII, -p. 487.)</p> - -<p><a id="Footnote_820" href="#FNanchor_820" class="label">[820]</a> <i>Id.</i>, p. 490.</p> - -<p><a id="Footnote_821" href="#FNanchor_821" class="label">[821]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, p. 492.</p> - -<p><a id="Footnote_822" href="#FNanchor_822" class="label">[822]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, p. 492.</p> - -<p><a id="Footnote_823" href="#FNanchor_823" class="label">[823]</a> <i>Id.</i>, p. 494.</p> - -<p><a id="Footnote_824" href="#FNanchor_824" class="label">[824]</a> <span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, <i>Lettres</i> (2 février 1680), t. VI, p. 147. -<span class="cap">M</span><span class="smallc">ADAME DE</span> <span class="cap">C</span><span class="smallc">AYLUS</span>, <i>Mémoires</i>, p. 495.</p> - -<p><a id="Footnote_825" href="#FNanchor_825" class="label">[825]</a> <i>Mémoires</i>. (Coll. Michaud, t. XXXIII.)</p> - -<p><a id="Footnote_826" href="#FNanchor_826" class="label">[826]</a> Sur cet épisode de la duchesse de Soubise, conf. <span class="cap">S</span><span class="smallc">ÉVIGNÉ</span>, -<i>Lettres</i> des 29 décembre 1679, 3, 5, 10, 17, 19 et 28 janvier, et 2 -février 1680, t. VI, p. 82, 88, 94, 99, 108, 117, 130 et 145.</p> - </div> - </div> -</div> - - -<p class="end">FIN DU TOME SIXIÈME.</p> - - -<p class="pnote"><span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span> -NOTE DE LA P. <a href="#Page_117">117</a>.</p> - -<p>Sainte Chantal écrivait à Marie de Coulanges: «O ma très-chère -fille, je ne doute point que votre pauvre cœur ne soit en peine de -sentir votre mari dans les hasards de la guerre... Je supplie Dieu -vous conserver avec votre petite bien-aimée.» C'était Marie de -Rabutin-Chantal.</p> - -<p>Après la mort du baron de Chantal, sainte Chantal écrivait à sa -belle-fille Marie de Coulanges: «Conservez-vous, ma très-chère fille, -pour élever en la crainte du Seigneur ce cher gage qu'il nous a -donné de ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, -sans y attacher par trop votre affection, afin que la divine bonté en -prenne un plus grand soin, et soit elle-même toute chose à ce cher -petit enfant.» (Lettres publiées par M. Ed. Barthélemy.)</p> - -<p>Sainte Chantal écrit encore à Philippe de Coulanges et à sa femme -qui avaient recueilli leur fille et leur petite-fille après la mort du -baron de Chantal et les remercie «de l'incomparable amour» qu'ils -avoient eu pour lui, mais aussi «des soins qu'ils donnent si paternellement -et si maternellement à cette pauvre petite orpheline.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Chantal écrivait à la mère de Puylaurens: «Je vous remercie -de tout mon cœur, des prières que vous avez offertes à Dieu -pour feu ma très-chère fille, le départ de laquelle je pense que j'ai -rassenti, aussi vivement que sauroit faire une mère, le trépas de sa -fille qu'elle aimoit uniquement. Mais qu'y a-t-il à dire quand Dieu -parle?... Espérons que sa douce bonté sera père, mère, et toutes -choses, à la petite que cette chère défunte a laissée.»</p> - -<p>A M<sup>me</sup> de Coulanges, sainte Chantal écrivait: «Pour notre petite -orpheline, je ne la plains pas, tandis qu'il plaira à Dieu de conserver -mon très-honoré frère, et vous, ma très-chère sœur, car je sais que -<span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span> -plus que jamais vous lui serez vrais père et mère, et que messieurs -vos enfants la chériront toujours.»</p> - - -<p>«Le cœur m'attendrit fort quand je la regarde dans ce dépouillement -de père et de mère; mais je la remets de bon cœur entre -les mains de Dieu et de sa sainte Mère.»</p> - - -<p>Dans une autre lettre à Philippe de Coulanges, elle le remercie -«de sa singulière amitié et de sa tendresse d'amour pour la pauvre -petite orpheline.»</p> - - -<p>Finissons ces citations par ce fragment d'une lettre de sainte -Chantal à M. de Coulanges:</p> - -<p>«D'une façon ou d'autre avant le trépas de notre très-chère -fille, vous eûtes beaucoup de plaisir et de contentement, et voilà -que Dieu a fait retourner les afflictions... Les larmes me sont venues -aux yeux voyant la grande affliction où est ma pauvre très-chère -sœur. Si par mon sang et martyre je le pouvois soulager en -son mal et vous en vos douleurs de cœur, croyez, mon très-cher -frère, que j'en fournirois d'un grand cœur ce qui en seroit requis -et en mon pouvoir. Nous commençâmes, dès le lendemain que nous -eûmes reçu vos lettres, une neuvaine qui finira demain... Je communie -journellement à cette intention, car j'ai un grand désir que -cette âme soit soulagée pour plusieurs raisons qui me touchent le -cœur, entre lesquelles celle de l'éducation de notre chère petite -tient un bon rang. Vous me consolez bien des nouvelles que vous -me dites de cette petite orpheline. Qu'elle sera heureuse si Dieu -vous conserve et ma pauvre très-chère sœur, pour lui continuer -votre sage et pieuse conduite! C'est la vérité que j'aime cette enfant, -comme j'aimais son père, et tout pour le ciel. <i>Je me réjouis de -la grâce qu'elle aura à communier à Pâques</i>, j'en aurai bien -mémoire, et prie Dieu qu'à cette réception de notre doux Sauveur -il lui plaise de prendre une si entière possession de cette petite -âme qu'à jamais elle soit sienne. Que je vous suis obligée en cette -petite créature! Notre-Seigneur en sera votre récompense.»</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span></p> -<h2 class="normal"> -<span class="large">TABLE SOMMAIRE</span><br /> -<span class="small">DES CHAPITRES DE CE VOLUME.</span></h2> -<hr class="chap" /> -<p class="center"><span class="medium"><b>CHAPITRE PREMIER.—1676.</b></span></p> -</div> -<table id="ToC" summary="contents"> -<tr> -<td> </td> -<td class="tdr">Pages</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Madame de Sévigné revient de Bretagne à Paris; accueil qui -lui est fait.—Sa guérison marche lentement.—Elle trouve -Paris tout occupé des préparatifs de la nouvelle guerre.—Elle -<i>repleure</i> Turenne avec le chevalier de Grignan.—Retour -sur cette perte.—Madame de Sévigné est le plus -complet historien de cette <i>grande mort</i>.—Ses divers récits; -ses appréciations du caractère et des vertus <i>du héros</i>.—Turenne -l'honorait de son amitié; elle reste l'amie de sa -famille.—Madame de Sévigné assiste à ses obsèques à Saint-Denis -et console le cardinal de Bouillon.—Effet produit -par la mort de Turenne: consternation en France; mouvement -offensif des coalisés.—L'armée française repasse le -Rhin.—Belle conduite du chevalier de Grignan à Altenheim.—Défaite -du maréchal de Créqui; M. de La Trousse, -cousin de madame de Sévigné, est fait prisonnier.—Louis -XIV cherche à relever l'esprit public.—Condé est -envoyé pour remplacer Turenne et arrêter les Impériaux.—Patriotisme -de madame de Sévigné.—Le coadjuteur d'Arles -harangue le roi au nom du clergé; le roi lui adresse des -félicitations.—Leçon donnée par Louis XIV aux courtisans -qui veulent dissimuler nos échecs.—Il admirait Turenne, -mais l'aimait peu.—Turenne haï par Louvois.—Louis XIV -et son ministre se préparent à prouver que l'on peut sans -Turenne et Condé remporter des victoires.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE II.—1676.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Ouverture de la campagne de cette année.—Madame de Sévigné -voit partir son fils et le chevalier de Grignan.—Louis -<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span> -XIV va se mettre à la tête de l'armée de Flandre.—La -correspondance de madame de Sévigné est le vrai journal -du temps, même pour les choses de la guerre.—Siége et -prise de Condé.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> assiége Bouchain.—Louis XIV -offre la bataille au prince d'Orange, qui se retire sans combattre.—Prise -de Bouchain.—Retour du roi à Versailles.—Caractère -militaire de Louis XIV.—L'armée française -met le siége devant Aire; les ennemis vont investir Maëstricht -et Philisbourg.—Madame de Sévigné annonce à sa -fille la prise d'Aire; Louvois en a tout l'honneur.—Belle -conduite à ce siége du baron de Sévigné.—Curieuses anecdotes -recueillies sur le prince d'Orange et Louis XIV.—M. -de Schomberg fait lever le siége de Maëstricht.—Philisbourg -est obligé de se rendre aux ennemis.—L'opinion -s'en prend au maréchal de Luxembourg; Madame de Sévigné -rapporte sur lui un mot piquant.—Le reste de l'année -se passe sans événements militaires.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE III.—1676.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Madame de Sévigné se rend aux eaux de Vichy.—Elle passe -par Moulins, et va faire une station au couvent de la Visitation, -<i>dans la chambre où sa grand'mère est morte</i>.—Retour -sur sainte Chantal; sa biographie fait partie de ces -mémoires.—Son intime liaison avec saint François de Sales.—Le -frère de l'évêque de Genève épouse l'une de ses -filles, et il se trouve ainsi l'oncle du madame de Sévigné.—Soins -donnés par madame de Chantal à la jeune Marie de -Rabutin.—Mort de la sainte dans les bras de la duchesse -de Montmorency.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_75">75</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IV.—1676.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Madame de Sévigné arrive à Vichy.—Société qu'elle y trouve.—Vie -des Eaux au dix-septième siècle; madame de Sévigné -en envoie à sa fille la véritable <i>gazette</i>.—Description du -pays; promenades; danses et <i>bourrées</i> d'Auvergne.—<i>La -colique de madame de Brissac.</i>—Quelques portraits d'originaux.—<i>La -charmante douche.</i>—Madame de Sévigné -<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span> -reprend la route de Paris.—Elle visite la famille Fouquet: -ses divers membres.—Dernière station de madame -de Sévigné au château de Vaux.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE V.—1676.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Procès et supplice de <i>la Brinvilliers</i>.—Stupeur de la société -parisienne.—L'attention revient aux intrigues de la -cour et aux amours du roi.—Déclin de madame de Montespan; -progrès de madame de Maintenon; intermède de la -princesse de Soubise.—La marquise de Sévigné à la cour; -description qu'elle en fait.—Elle est le véritable historien -de cette époque de la vie galante de Louis XIV.—Retraite -du cardinal de Retz à Commercy.—Madame de Sévigné -plus que jamais fidèle à son admiration et à sa vieille -amitié.—Son fils revient de l'armée.—Elle appelle sa -fille à Paris.—Arrivée de madame de Grignan, après une -absence de deux ans.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VI.—1677.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Madame de Grignan trouve à Paris son frère, son beau-frère -et Bussy.—Moment de la plus grande intimité entre madame -de Sévigné et son cousin.—Ils se conviennent et se -plaisent.—Vanité, extravagances de Bussy-Rabutin.—Il -refuse le <i>Monseigneur</i> aux maréchaux.—Il se crée lui-même -maréchal de France <i>in petto</i>.—Ne pouvant être -<i>duc</i>, il ne veut plus qu'on l'appelle <i>comte</i>.—Le roi lui -permet de revenir une seconde fois à Paris.—Sa cousine -désire connaître ses <i>Mémoires</i>; ils les lisent ensemble.—Position -de madame de Montespan à la cour.—Le roi distingue -madame de Ludre.—On attribue à Bussy des couplets -satiriques; sa justification.—La guerre recommence.—Louis -XIV se met en campagne avant la fin de l'hiver.—Siége -et prise de Valenciennes.—Le baron de Sévigné -y est blessé.—Saint-Omer et Cambrai sont obligés de se -rendre.—<span class="cap">M</span><span class="smallc">ONSIEUR</span> gagne la bataille de Cassel.—Retour -triomphant du roi; ovations qui lui sont faites: l'année -1677 appelée <i>l'année de Louis le Grand</i>.—Corneille -chante les victoires du roi.—Madame de Sévigné achète à -<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span> -son fils la sous-lieutenance des gendarmes-Dauphin.—Maladie -de madame de Grignan.—Appréhensions de sa mère.—Quelques -troubles surviennent entre la mère et la fille.—Malentendus -expliqués.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_208">208</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VII.—1677.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Vie active de madame de Sévigné.—Son empressement pour -les membres de la famille de Grignan: c'est sa fille qu'elle -aime en eux.—Le cardinal de Retz toujours l'objet d'une -plus vive affection.—Madame de Sévigné s'inquiète de la -santé de cette <i>chère Éminence</i>.—Les amis du cardinal -veulent le ramener à Paris.—La retraite lui pèse, mais il -est retenu par le respect humain.—Madame de Sévigné reprend -sa chronique habituelle des amours royales.—Courte -faveur de madame de Ludre.—Le roi l'abandonne.—Madame -de Montespan sans pitié pour elle.—Madame de -Sévigné compatit à l'infortune de la <i>pauvre Io</i>.—Madame -de Ludre se retire au couvent.—Ascendant croissant de -madame de Maintenon.—Le baron de Sévigné revient de -l'armée, et retourne à sa vie dissipée. Sa mère et sa sœur -cherchent inutilement à le marier.—Madame de Sévigné -se rend pour la seconde fois aux Eaux de Vichy; elle loue -à Paris l'<i>hôtel Carnavalet</i> pour elle et sa fille, qui lui -annonce son prochain retour.—Elles s'y retrouvent au -mois de novembre.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_262">262</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE VIII.—1678-1679.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Mauvaise santé de madame de Grignan.—Bussy console sa -mère.—Madame de Sévigné veut faire nommer son cousin -historiographe du roi.—Le baron de Sévigné se distingue -à la bataille de Mons.—Paix de Nimègue.—Apogée de -Louis XIV.—La <i>Princesse de Clèves</i>.—Retour de Retz -à Paris.—Mort de d'Hacqueville.—Le coadjuteur d'Arles -prêche devant le roi.—Grâces aux exilés et aux prisonniers.—Mademoiselle -de Fontanges.—Nouvelles discussions -entre madame de Sévigné et sa fille.—Mort du cardinal -de Retz.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_299">299</a> -<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE IX.—1679-1680</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Madame de Grignan retourne en Provence.—Douleur toujours -nouvelle de madame de Sévigné.—Dernières explications -entre la mère et la fille.—Mariage de Louise d'Orléans -avec Charles II, roi d'Espagne.—La duchesse de -Villars accompagne la jeune reine à Madrid.—Sa correspondance -avec mesdames de Coulanges et de Sévigné.—Disgrâce -de M. de Pomponne.—Belle conduite de madame -de Sévigné.—Le ministre disgracié emporte dans sa retraite -l'estime publique et les regrets de la cour.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_374">374</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">CHAPITRE X.—1680.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Mariage du prince de Conti à M<sup>lle</sup> de Blois.—Chambre de -l'Arsenal ou Chambre ardente.—Affaire des poisons.—Emprisonnement -du maréchal de Luxembourg.—Fuite de -la comtesse de Soissons.—La Voisin accuse M<sup>me</sup> de Bouillon.—Le -Sage accuse le marquis de Cessac.—Mariage -du Dauphin.—M<sup>me</sup> de Richelieu nommée dame d'honneur -de la Dauphine.—M<sup>me</sup> de Soubise se plaint amèrement au -roi de n'avoir pas été préférée à M<sup>me</sup> de Richelieu et est -exilée.</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_430">430</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="end">FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les écrits -de Marie de Rabutin-Chantal, Vol. 6/6, by Joseph-Adolphe Aubenas - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES 6/6 *** - -***** This file should be named 52929-h.htm or 52929-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/9/2/52929/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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